Alexandre Dumas fils
LA DAME AUX CAMÉLIAS
(1848)
Table des matières
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre I
Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la condition de l'avoir sérieusement apprise.
N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter.
J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent encore.
D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.
Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance. – Le 12 du mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité. Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, n° 9, le 16, de midi à cinq heures.
L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter l'appartement et les meubles.
J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.
Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, n° 9.
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Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours, couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui s'étalait sous leurs yeux.
Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde, c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales.
Celle chez qui je me trouvais était morte : les femmes les plus vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance ; rien de plus simple ; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on leur avait fait, sans doute, de si étranges récits.
Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la locataire.
Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y manquait.
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Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus haut point la prodigalité de la morte.
Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot.
C'était là une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait complétée.
Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés portaient des initiales variées et des couronnes différentes.
Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes.
En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout chez la femme ? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne femme galante à qui il ne
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restait plus de son passé qu'une fille presque aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit : tu es ma fille, que pour lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un.
La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être, mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer.
Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le dégoût.
Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique.
On eût dit une figure de la Résignation.
Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids douloureux de sa vie ? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de joie. L'âme a d'étranges refuges.
Louise courut annoncer à sa mère cette nouvelle qui la rendait si
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joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger ; c'est honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour trois ; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du temps perdu.
Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en releva plus pâle et plus faible qu'autrefois.
Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa guérison morale et physique ; mais la dernière secousse avait été trop violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait faite.
La mère vit encore : comment ? Dieu le sait.
Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je ne dérobais rien.
Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves inquiétudes.
– Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui demeurait ici ?
– Mademoiselle Marguerite Gautier.
Je connaissais cette fille de nom et de vue.
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– Comment ! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte ?
– Oui, monsieur.
– Et quand cela ?
– Il y a trois semaines, je crois.
– Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement ?
– Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes et les meubles ; vous comprenez, cela encourage à acheter.
– Elle avait donc des dettes ?
– Oh ! Monsieur, en quantité.
– Mais la vente les couvrira sans doute ?
– Et au-delà.
– À qui reviendra le surplus, alors ?
– À sa famille.
– Elle a donc une famille ?
– À ce qu'il paraît.
– Merci, monsieur.
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Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis.
– Pauvre fille ! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite Gautier.
Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas la peine de discuter cette indulgence.
Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce qu'avait fait cette fille ; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont son arrestation la séparait.
Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser une femme à première vue.
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Chapitre II
La vente était pour le 16.
Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc.
À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat. Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants en même temps,
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car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même d'une larme.
Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix qu'ils y mettent.
Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse.
Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux Champs-Élysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables, distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.
Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent, accompagnées on ne sait de qui.
Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance, et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.
Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux Champs-Élysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été
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vêtue de robes fort simples ; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi.
Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Élysées, comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux l'emportaient rapidement au Bois.
Là, elle descendait de voiture, marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez elle au grand trot de son attelage.
Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin, repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on regrette la destruction totale d'une belle œuvre.
Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de Marguerite.
Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement ménagés, que l'œil n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au contour des lignes.
La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière. Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.
Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint ; voilez ces yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre sur la teinte rose des joues ; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux narines un peu ouvertes par une aspiration ardente
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vers la vie sensuelle ; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient gracieusement sur des dents blanches comme du lait ; colorez la peau de ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous aurez l'ensemble de cette charmante tête.
Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non, s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs chacun.
Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait ? C'est ce que nous sommes forcés de constater sans le comprendre.
Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.
Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que plus tard ; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir, lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.
Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de rez-de-chaussée : sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de camélias.
Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et pendant cinq ils étaient rouges ; on n'a jamais su la raison de
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cette variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis avaient remarquée comme moi.
On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias. Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.
Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient, ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.
Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne grâce.
Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.
Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.
Là, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait non seulement la même maladie, mais encore le même visage que Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux sœurs. Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait.
Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui ensevelit une partie du cœur, aperçut Marguerite au détour d'une allée.
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Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle, il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image vivante de sa fille morte.
Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui demandait.
Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la ressemblance avec sa fille ; mais il était trop tard. La jeune femme était devenue un besoin de son cœur et son seul prétexte, sa seule excuse de vivre encore.
Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire, mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle pourrait désirer. Elle promit.
Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa conversion.
En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été.
Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir comme à Bagnères.
Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc,
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connu par sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité.
On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout, excepté ce qui était.
Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si chaste, que tout autre rapport que des rapports de cœur avec elle lui eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille n'eût pu entendre.
Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et qu'elle avait été tenue ; mais une fois de retour à Paris, il avait semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son cœur.
Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie, mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont presque toujours le résultat des affections de poitrine.
Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent jusqu'au lendemain.
Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se
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sentait pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.
Le duc resta huit jours sans paraître ; ce fut tout ce qu'il put faire, et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore, lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît, et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.
Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite, c'est-à-dire en novembre ou décembre 1842.
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Chapitre III
Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin.
De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs.
L'appartement était plein de curieux.
Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.
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Madame la duchesse de F… coudoyait Mademoiselle A…, une des plus tristes épreuves de nos courtisanes modernes ; madame la marquise de T… hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D…, la femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque ; le duc d'Y… qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu, tout en causant avec madame M…, une de nos plus spirituelles conteuses qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N…, cette belle promeneuse des Champs-Élysées, presque toujours vêtue de rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et…
qu'elle lui a payés ; enfin mademoiselle R… qui se fait avec son seul talent le double de ce que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le moins.
Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble ; mais nous craindrions de lasser le lecteur.
Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.
On riait fort ; les commissaires criaient à tue-tête ; les marchands qui avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement. Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante.
Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour examiner plus que pour acheter, je
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regardais les figures des fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.
Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme, qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que les intérêts de leur honteux crédit.
Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour les marchands et pour les voleurs !
Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable. Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.
Tout à coup j'entendis crier :
– Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé : Manon Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page : dix francs.
– Douze, dit une voix après un silence assez long.
– Quinze, dis-je.
Pourquoi ? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.
– Quinze, répéta le commissaire-priseur.
– Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on mît davantage.
Cela devenait une lutte.
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– Trente-cinq ! Criai-je alors du même ton.
– Quarante.
– Cinquante.
– Soixante.
– Cent.
J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder ce volume.
Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon antagoniste : il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit fort gracieusement, quoique un peu tard :
– Je cède, monsieur.
Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.
Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis. Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.
Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat.
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Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait ces seuls mots :
MANON À MARGUERITE,
HUMILITÉ.
Elle était signée : Armand Duval.
Que voulait dire ce mot : humilité ?
Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand Duval, une supériorité de débauche ou de cœur ?
La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée Marguerite, malgré son opinion sur elle-même.
Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir lorsque je me couchai.
Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses larmes et y ensevelit son cœur ; tandis que Marguerite, pécheresse comme Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe somptueux, s'il fallait en croire ce
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que j'avais vu, dans le lit de son passé, mais aussi au milieu de ce désert du cœur, bien plus aride, bien plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été enterrée Manon.
Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa lente et douloureuse agonie.
Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort presque toujours invariable.
Pauvres créatures ! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du cœur, cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et de la foi.
Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette crainte seule les retenait.
Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que : pour la femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu
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ouvre presque toujours deux sentiers qui l'y ramènent ; ces sentiers sont la douleur et l'amour. Ils sont difficiles ; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.
Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la voie.
Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux poteaux, portant l'un cette inscription : Route du bien, l'autre cet avertissement : Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent : Choisissez ; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par les abords ; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.
Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon.
Jésus était plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine : « Il te sera beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé », sublime pardon qui devait éveiller une foi sublime.
Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ ?
Pourquoi, nous en tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende la convalescence du cœur ?
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C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi, comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise ; la foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur. Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et toutes les grandes volontés s'attellent au même principe : soyons bons, soyons jeunes, soyons vrais ! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui n'est ni mère, ni sœur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure. Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et, comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas faire de mal.
Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces grands résultats du mince sujet que je traite ; mais je suis de ceux qui croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme l'homme ; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée ; l'œil n'est qu'un point, et il embrasse des lieues.
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Chapitre IV
Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait produit cent cinquante mille francs.
Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille, composée d'une sœur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste.
Cette sœur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.
Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa sœur, laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa disparition.
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Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui jusqu'alors n'avait jamais quitté son village.
Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de quelle source lui venait cette fortune inespérée.
Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort de sa sœur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à quatre et demi qu'elle venait de faire.
Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale, commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je l'écris.
Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi.
Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui avait remise désirait me parler.
Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots : Armand Duval.
Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première feuille du volume de Manon Lescaut.
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Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à Marguerite ? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.
Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il était couvert de poussière.
M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me dit :
– Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume ; mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous rencontrer.
Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.
– Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur, vous demander un grand service.
– Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition ?
– Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier ?
À ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.
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– Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle vous voulez bien m'écouter.
– Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de vous obliger.
La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu lui être agréable.
Il me dit alors :
– Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite ?
– Oui, monsieur, un livre.
– Manon Lescaut ?
– Justement.
– Avez-vous encore ce livre ?
– Il est dans ma chambre à coucher.
Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en gardant ce volume.
Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui remis.
– C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page et en feuilletant, c'est bien cela.
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Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.
– Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer encore, tenez-vous beaucoup à ce livre ?
– Pourquoi, monsieur ?
– Parce que je viens vous demander de me le céder.
– Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors ; mais c'est donc vous qui l'avez donné à Marguerite Gautier ?
– C'est moi-même.
– Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir vous le rendre.
– Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous en donne le prix que vous l'avez payé.
– Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai payé celui-ci.
– Vous l'avez payé cent francs.
– C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous ?
– C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des noms des acheteurs. Je vis que ce volume
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avait été acheté par vous, je me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir quelconque à la possession de ce volume.
En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse connu Marguerite comme lui l'avait connue.
Je m'empressai de le rassurer.
– Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je ; sa mort m'a fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume, je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus intimes.
– C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma vie.
J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume piquaient ma curiosité ; mais je craignais en questionnant mon visiteur de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me mêler de ses affaires.
On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit :
– Vous avez lu ce volume ?
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– En entier.
– Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites ?
– J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.
– Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange.
Tenez, me dit-il, lisez cette lettre.
Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.
Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait :
« Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies qui ne pardonnent pas ; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas, car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous séparent de moi. Pauvre ami ! Votre Marguerite d'autrefois est bien changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne ? Oh ! de grand cœur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment où je n'aurai plus la force d'écrire.
« Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour, allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal.
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Vous y trouverez la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien bonne pour moi ; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.
« Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel soulagement.
« Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.
« Comprenez-vous, mon ami ? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre.
« Oh ! Les hommes sont impitoyables ! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu qui est juste et inflexible.
« Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets saisis.
« Triste vie que celle que je quitte !
« Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de mourir ! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami ; pardonnez-moi si je ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.
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« MARGUERITE GAUTIER. »
En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.
Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la reprenant :
– Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela ! Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres.
– Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu la revoir et que je ne la reverrai jamais ; quand je pense qu'elle a fait pour moi ce qu'une sœur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir laissée mourir ainsi. Morte ! Morte ! En pensant à moi, en écrivant et en disant mon nom, pauvre chère Marguerite !
Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me tendait la main et continuait :
– On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur une pareille morte ; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh ! je donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.
Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin, que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis :
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– N'avez-vous pas des parents, des amis ? Espérez, voyez-les, et ils vous consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.
– C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui ne peut et ne doit vous intéresser en rien.
– Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre service ; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin. Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable.
– Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations. Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une curiosité ce grand garçon qui pleure.
Vous venez de me rendre bien heureux en me donnant ce livre ; je ne saurai jamais comment reconnaître ce que je vous dois.
– En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on souffre.
– Vous avez raison ; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.
Le regard de ce jeune homme était bon et doux ; je fus au moment de l'embrasser.
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Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes ; il vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi.
– Voyons, lui dis-je, du courage.
– Adieu, me dit-il alors.
Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi plutôt qu'il n'en sortit.
Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le cabriolet qui l'attendait à la porte ; mais à peine y était-il qu'il fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.
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Chapitre V
Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand ; mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite.
Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien des fois dans votre vie sans être remarquée ; vous trouvez dans les événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles avec certains
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événements de votre propre existence. Je n'en étais pas positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et que je la connaissais de visage et d'habitudes ; cependant, depuis cette vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en augmentant ma curiosité.
Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais jamais parlé de Marguerite, qu'en disant :
– Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier ?
– La Dame aux Camélias ?
– Justement.
– Beaucoup ! Ces « beaucoup ! » étaient quelquefois accompagnés de sourires incapables de laisser aucun doute sur leur signification.
– Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là ? continuais-je.
– Une bonne fille.
– Voilà tout ?
– Mon Dieu ! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de cœur que les autres.
– Et vous ne savez rien de particulier sur elle ?
– Elle a ruiné le baron de G…
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– Seulement ?
– Elle a été la maîtresse du vieux duc de…
– Était-elle bien sa maîtresse ?
– On le dit : en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.
Toujours les mêmes détails généraux.
Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison de Marguerite et d'Armand.
Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans l'intimité des femmes connues. Je le questionnai.
– Avez-vous connu Marguerite Gautier ?
Le même beaucoup me fut répondu.
– Quelle fille était-ce ?
– Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine.
– N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval ?
– Un grand blond ?
– Oui.
– C'est vrai.
– Qu'est-ce que c'était que cet Armand ?
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– Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou.
– Et elle ?
– Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent donner.
– Qu'est devenu Armand ?
– Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est parti.
– Et vous ne l'avez pas revu depuis ?
– Jamais.
Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par conséquent sa douleur, et je me disais que peut-
être il avait déjà oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir.
Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est qu'il était malade et peut-être bien mort.
Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt y avait-il de l'égoïsme ; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur une touchante histoire de cœur, peut-être
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enfin mon désir de la connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence d'Armand.
Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui. Le prétexte n'était pas difficile à trouver ; malheureusement je ne savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés, personne n'avait pu me la dire.
Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi. Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle Gautier. C'était le cimetière Montmartre.
Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver ; enfin, il faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant : à la seule inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu.
J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée au cimetière Montmartre.
Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22 février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.
Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant :
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– Je sais, je sais… Oh ! la tombe est bien facile à reconnaître, continua-t-il en se tournant vers moi.
– Pourquoi ? lui dis-je.
– Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres.
– C'est vous qui en prenez soin ?
– Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là.
Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit :
– Nous y voici.
En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût constaté.
Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.
– Que dites-vous de cela ? me dit le jardinier.
– C'est très beau.
– Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler.
– Et qui vous a donné cet ordre ?
– Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu ; un ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était
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une gaillarde, celle-là. On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue ?
– Oui.
– Comme l'autre ? me dit le jardinier avec un sourire malin.
– Non, je ne lui ai jamais parlé.
– Et vous venez la voir ici ; c'est bien gentil de votre part, car ceux qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.
– Personne ne vient donc ?
– Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.
– Une seule fois ?
– Oui, monsieur.
– Et il n'est pas revenu depuis ?
– Non, mais il reviendra à son retour.
– Il est donc en voyage ?
– Oui.
– Et vous savez où il est ?
– Il est, je crois, chez la sœur de mademoiselle Gautier.
– Et que fait-il là ?
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– Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la faire mettre autre part.
– Pourquoi ne la laisserait-il pas ici ?
– Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées.
Nous voyons cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain plus grand ; dans le quartier neuf ce sera mieux.
– Qu'appelez-vous le quartier neuf ?
– Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche.
Si le cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas un pareil au monde ; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.
– Que voulez-vous dire ?
– Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte ; et il en reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons tous les jours ; eh bien, quand les parents des personnes qui sont enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour les pauvres. A-t-on jamais vu cela ? Je les ai joliment relevés, moi ; des gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs ! Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous voulez, monsieur, je ne
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connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas ce qu'elle a fait ; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte de prédilection.
Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le temps d'aimer autre chose.
Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront, sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à l'entendre.
Il s'en aperçut sans doute, car il continua :
– On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et qu'elle avait des amants qui l'adoraient ; eh bien, quand je pense qu'il n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre, car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela me fend le cœur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont mortes ! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout tant qu'il nous reste un peu de cœur. Que voulez-vous ? C'est plus fort que moi.
J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému.
« Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de mademoiselle Gautier, vous y voilà ; puis-je vous être bon encore à quelque chose ?
– Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval ? demandai-je à cet homme.
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– Oui, il demeure rue de… c'est là du moins que je suis allé toucher le prix de toutes les fleurs que vous voyez.
– Merci, mon ami.
Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout triste.
– Est-ce que monsieur veut voir M. Duval ? reprit le jardinier qui marchait à côté de moi.
– Oui.
– C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi je l'aurais déjà vu ici.
– Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite ?
– Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de la changer de tombe n'est que le désir de la revoir.
– Comment cela ?
– Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été :
« Comment faire pour la voir encore ? » Cela ne pouvait avoir lieu que par le changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M. Duval est allé chez la sœur de mademoiselle Gautier, et sa première visite sera évidemment pour nous.
– 47 –
Nous étions arrivés à la porte du cimetière ; je remerciai de nouveau le jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.
Armand n'était pas de retour.
Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée, ou de me faire dire où je pourrais le trouver.
Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de fatigue, il lui était impossible de sortir.
– 48 –
Chapitre VI
Je trouvai Armand dans son lit.
En me voyant, il me tendit sa main brûlante.
– Vous avez la fièvre, lui dis-je.
– Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.
– Vous venez de chez la sœur de Marguerite ?
– Oui, qui vous l'a dit ?
– Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez ?
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– Oui encore ; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en le faisant ?
– Le jardinier du cimetière.
– Vous avez vu la tombe ?
C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.
Je me contentai donc de répondre par un signe de tête.
– Il en a eu bien soin ? continua Armand.
Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de changer la conversation.
– Voilà trois semaines que vous êtes parti ? lui dis-je.
Armand passa la main sur ses yeux et me répondit :
– Trois semaines juste.
– Votre voyage a été long.
– Oh ! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans quoi je fusse revenu depuis longtemps ; mais, à peine arrivé là-bas, la fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre.
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– Et vous êtes reparti sans être bien guéri ?
– Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort.
– Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner ; vos amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.
– Dans deux heures je me lèverai.
– Quelle imprudence !
– Il le faut.
– Qu'avez-vous donc à faire de si pressé ?
– Il faut que j'aille chez le commissaire de police.
– Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous rendre plus malade encore ?
– C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie. Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe, je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le désespoir du souvenir ; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas… si cela ne vous ennuie pas trop ?
– Que vous a dit sa sœur ?
– Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de suite l'autorisation que je lui demandais.
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– Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.
– Oh ! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite.
C'est peut-être une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un résultat de mon délire ; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de Rancé, après avoir vu, je verrai.
– Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous ; avez-vous vu Julie Duprat ?
– Oui. Oh ! je l'ai vue le jour même de mon premier retour.
– Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour vous ?
– Les voici.
Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça immédiatement.
– Je sais par cœur ce que ces papiers renferment, me dit-il.
Depuis trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi, mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire comprendre tout ce que cette confession révèle de cœur et d'amour. Pour le moment, j'ai un service à réclamer de vous.
– Lequel ?
– Vous avez une voiture en bas ?
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– Oui.
– Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la poste restante s'il y a des lettres pour moi ? Mon père et ma sœur ont dû m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la cérémonie de demain.
Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques Rousseau.
Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.
Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir.
– Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma sœur.
Ils ont dû ne rien comprendre à mon silence.
Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait repliées.
– Partons, me dit-il, je répondrai demain.
Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la procuration de la sœur de Marguerite.
Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du cimetière ; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant, et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.
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Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la nuit je ne dormis pas.
À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue nuit pour Armand.
Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était horriblement pâle, mais il paraissait calme.
Il me sourit et me tendit la main.
Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans doute de ses impressions de la nuit.
Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.
Le commissaire nous attendait déjà.
On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à quelques pas.
De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors, je le regardais ; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une parole.
Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.
Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le cœur comprimé comme dans un étau.
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D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles ! Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes piochaient la terre.
Armand s'appuya contre un arbre et regarda.
Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.
Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.
À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra la main avec une telle force qu'il me fit mal.
Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse ; puis, quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les jeta dehors une à une.
J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations qu'il concentrait visiblement ne le brisassent ; mais il regardait toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à une violente crise nerveuse.
Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais d'être venu.
Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux fossoyeurs :
– Ouvrez.
Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus simple.
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La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit.
Une odeur infecte s'en exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.
– Ô mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Armand, et il pâlit encore.
Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.
Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des bouts, et laissait passer un pied de la morte.
J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante réalité.
– Hâtons-nous, dit le commissaire.
Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul, et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de Marguerite.
C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter.
Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu, et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.
Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté son mouchoir à sa bouche et le mordait.
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Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.
Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M. Duval :
– Reconnaissez-vous ?
– Oui, répondit sourdement le jeune homme.
– Alors fermez et emportez, dit le commissaire.
Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte, fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers l'endroit qui leur avait été désigné.
Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide ; il était pâle comme le cadavre que nous venions de voir…
On l'eût dit pétrifié.
Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.
Je m'approchai du commissaire.
– La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle nécessaire encore ?
– Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît malade.
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– Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.
– Quoi ? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu.
– C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.
– Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans faire un pas.
Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai.
Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à autre :
– Avez-vous vu les yeux ?
Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé.
Cependant sa marche devint saccadée ; il semblait ne plus avancer que par secousses ; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.
Je lui parlai, il ne me répondit pas.
Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire.
À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps.
À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main :
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– Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer.
Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux, mais les larmes n'y venaient pas.
Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.
Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce qui venait de se passer.
Il accourut.
Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre distinctement.
– Eh bien ? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.
– Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou. Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être.
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Chapitre VII
Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.
Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa maladie.
Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.
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Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le plus chaud, de midi à deux heures.
Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du malade ; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme.
J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait plus vouloir accepter que ceux-là.
Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré lui sa pensée aux images riantes.
Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore sa maladie.
Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume ; le temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation.
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– C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres pensées et non ce que je lui disais.
Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit :
– Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire ; vous en ferez un livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à faire.
– Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je ; vous n'êtes pas encore assez bien rétabli.
– La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en souriant ; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout vous dire.
– Puisque vous le voulez absolument, j'écoute.
– C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.
Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots à ce touchant récit.
– Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci ! J'avais passé ma journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R…
Le soir, nous étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au théâtre des Variétés.
Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes passer une grande femme que mon ami salua.
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– Qui saluez-vous donc là ? lui demandai-je.
– Marguerite Gautier, me dit-il.
– Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue, dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure.
– Elle a été malade ; la pauvre fille n'ira pas loin.
Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier.
Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.
Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon cœur battait violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides ; moi, je crois tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et que je le pressentais.
Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en reconnaissant de qui cette impression me venait.
La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée dans le
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magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas appelé à la revoir.
Elle était élégamment vêtue ; elle portait une robe de mousseline tout entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet, grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque.
Elle remonta dans sa calèche et partit.
Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me dire le nom de cette femme.
– C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.
Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai.
Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.
À quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.
Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me la nommant :
– Voyez donc cette jolie fille.
En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté ; elle aperçut mon ami, lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.
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– Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.
Je ne pus m'empêcher de lui dire :
– Vous êtes bien heureux !
– De quoi ?
– D'aller voir cette femme.
– Est-ce que vous en êtes amoureux ?
– Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en tenir là-dessus ; mais je voudrais bien la connaître.
– Venez avec moi, je vous présenterai.
– Demandez-lui-en d'abord la permission.
– Ah ! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle ; venez.
Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.
Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé : Am Rauchen, un homme qui suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de la terre.
Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette
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femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter chez elle.
Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.
Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes ; et il est bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme.
Enfin, on m'eût dit : vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué demain, j'eusse accepté. On m'eût dit : donnez dix louis, et vous serez son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir au réveil le château entrevu la nuit.
Cependant, je voulais la connaître ; c'était un moyen, et même le seul, de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.
Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais quelle contenance prendre sous son regard.
Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire.
Quel sublime enfantillage que l'amour !
Un instant après mon ami redescendit.
– Elle nous attend, me dit-il.
– Est-elle seule ? Demandai-je.
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– Avec une autre femme.
– Il n'y a pas d'hommes ?
– Non.
– Allons.
Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre.
– Eh bien, ce n'est pas par là, lui dis-je.
– Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé.
Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra.
J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda :
– Une livre de raisins glacés.
– Savez-vous si elle les aime ?
– Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu.
« Ah ! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je vous présente ? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue, mon cher ; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par la tête.
– Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais me guérir de ma passion.
Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats.
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J'aurais voulu qu'elle fût triste.
Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête, et dit :
– Et mes bonbons ?
– Les voici.
En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.
Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout bas, et toutes deux éclatèrent de rire.
Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité ; mon embarras en redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai comme jamais on n'aima une femme.
Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.
Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.
– Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.
– Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous ennuyait d'y venir seul.
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– Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de vous demander la permission de me présenter.
– Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal.
Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois.
C'est sans doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.
Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde, habitude que je n'avais pas ; puis, l'idée que je m'étais faite de Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement :
– Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.
Là-dessus, je saluai et je sortis.
À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment.
Je retournai à ma stalle.
On frappa le lever de la toile.
Ernest revint auprès de moi.
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– Comme vous y allez ! me dit-il en s'asseyant ; elles vous croient fou.
– Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti ?
– Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu ; seulement ne faites pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent pas ce que c'est que l'élégance et la politesse ; c'est comme les chiens auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont se rouler dans le ruisseau.
– Après tout, que m'importe ? dis-je en essayant de prendre un ton dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.
– Bah ! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge, et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.
Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à chaque instant.
Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et mon ridicule à faire oublier ; je me disais que, dussé-je y dépenser ce que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place que j'avais abandonnée si vite.
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Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent leur loge.
Malgré moi, je quittai ma stalle.
– Vous vous en allez ? me dit Ernest.
– Oui.
– Pourquoi ?
En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide.
– Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance.
Je sortis.
J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.
Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique.
– Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit Marguerite ; nous irons à pied jusque-là.
Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet.
Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas.
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J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage, et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.
À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses trois amis.
Je pris un cabriolet et je la suivis.
La voiture s'arrêta rue d'Antin, n° 9.
Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.
C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.
À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux Champs-Élysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion chez moi.
Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part. Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles.
– La pauvre fille est bien malade, me répondit-il.
– Qu'a-t-elle donc ?
– Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se meurt.
Le cœur est étrange ; je fus presque content de cette maladie.
J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son départ pour Bagnères.
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Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai ; des liaisons, des habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu de temps après.
Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés, je ne la reconnus pas.
Elle était voilée, il est vrai ; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître : je l'aurais devinée.
Ce qui n'empêcha pas mon cœur de battre quand je sus que c'était elle ; et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul toucher de sa robe.
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Chapitre VIII
Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.
Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à ce qu'il veut ! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'œil rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.
Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais
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plus sur sa bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait encore.
Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et toute couverte de velours.
Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.
Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut qu'elle avait l'air d'attendre de moi ; mais je n'y répondis point, comme pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se souvenait.
Elle crut s'être trompée et détourna la tête.
On leva le rideau.
J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue prêter la moindre attention à ce qu'on jouait.
Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne s'en aperçût pas.
Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge en face de la sienne ; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus dedans une femme avec qui j'étais assez familier.
Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et avait pris un magasin de modes.
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Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la main et des yeux.
Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge.
Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui demander.
Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspon-dances avec Marguerite pour lui dire :
– Qui regardez-vous ainsi ?
– Marguerite Gautier.
– Vous la connaissez ?
– Oui ; je suis sa modiste, et elle est ma voisine.
– Vous demeurez donc rue d'Antin ?
– N° 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du mien.
– On dit que c'est une charmante fille.
– Vous ne la connaissez pas ?
– Non, mais je voudrais bien la connaître.
– Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge ?
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– Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle.
– Chez elle ?
– Oui.
– C'est plus difficile.
– Pourquoi ?
– Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux.
– Protégée est charmant.
– Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien embarrassé d'être son amant.
Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du duc à Bagnères.
– C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici ?
– Justement.
– Mais, qui la reconduira ?
– Lui.
– Il va donc venir la prendre ?
– Dans un instant.
– Et vous, qui vous reconduit ?
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– Personne.
– Je m'offre.
– Mais vous êtes avec un ami, je crois.
– Nous nous offrons alors.
– Qu'est-ce que c'est que votre ami ?
– C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de faire votre connaissance.
– Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette pièce, car je connais la dernière.
– Volontiers, je vais prévenir mon ami.
– Allez.
– Ah ! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui entre dans la loge de Marguerite.
Je regardai.
Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par :
– En voulez-vous ?
– Non, fit Prudence.
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Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc.
Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui.
Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et pour moi.
Il accepta.
Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy.
À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en allaient.
J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux bonhomme.
Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux superbes chevaux.
Nous entrâmes dans la loge de Prudence.
Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui nous conduisit rue d'Antin, n° 7. À la porte de sa maison, Prudence nous offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez avec quel empressement j'acceptai.
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Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus bientôt fait retomber la conversation sur elle.
– Le vieux duc est chez votre voisine ? dis-je à Prudence.
– Non pas ; elle doit être seule.
– Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston.
– Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt.
– Pourquoi ?
– Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours la fièvre.
– Elle n'a pas d'amants ? demandai-je.
– Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais ; mais je ne réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie ; souvent je rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N… qui croit avancer ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des bijoux tant qu'elle en veut ; mais elle ne peut pas le voir en peinture. Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en temps : ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut ! Elle qui m'écoute assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop bête. Qu'il soit bête, j'en conviens ; mais ce serait pour elle une position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les vieillards sont égoïstes ; sa famille lui reproche sans cesse son affection pour Marguerite : voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera toujours temps de prendre le comte à la mort du duc.
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« Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux ; il l'appelle sa fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos. Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue pour voir qui sort, et surtout qui entre.
– Ah ! cette pauvre Marguerite ! dit Gaston en se mettant au piano et en jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais l'air moins gai depuis quelque temps.
– Chut ! dit Prudence en prêtant l'oreille.
Gaston s'arrêta.
– Elle m'appelle, je crois.
Nous écoutâmes.
En effet, une voix appelait Prudence.
– Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy.
– Ah ! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en riant, nous nous en irons quand bon nous semblera.
– Pourquoi nous en irions-nous ?
– Je vais chez Marguerite.
– Nous attendrons ici.
– Cela ne se peut pas.
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– Alors, nous irons avec vous.
– Encore moins.
– Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire une visite.
– Mais Armand ne la connaît pas.
– Je le présenterai.
– C'est impossible.
Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec Gaston. Elle ouvrit la fenêtre.
Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors.
– Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre et d'un ton presque impérieux.
– Que me voulez-vous ?
– Je veux que vous veniez tout de suite.
– Pourquoi ?
– Parce que le comte de N… est encore là et qu'il m'ennuie à périr.
– Je ne peux pas maintenant.
– Qui vous en empêche ?
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– J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller.
– Dites-leur qu'il faut que vous sortiez.
– Je le leur ai dit.
– Eh bien, laissez-les chez vous ; quand ils vous verront sortie, ils s'en iront.
– Après avoir mis tout sens dessus dessous !
– Mais qu'est-ce qu'ils veulent ?
– Ils veulent vous voir.
– Comment se nomment-ils ?
– Vous en connaissez un, M. Gaston R…
– Ah ! oui, je le connais ; et l'autre ?
– M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas ?
– Non ; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous attends, venez vite.
Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne.
Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet oubli.
– Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir.
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– Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera avec moi.
Nous suivîmes Prudence qui descendait.
Je tremblais ; il me semblait que cette visite allait avoir une grande influence sur ma vie.
J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de l'Opéra-Comique.
En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le cœur me battait si fort que la pensée m'échappait.
Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous.
Prudence sonna.
Le piano se tut.
Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme de chambre vint nous ouvrir.
Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette époque ce que vous l'avez vu depuis.
Un jeune homme était appuyé contre la cheminée.
Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas.
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L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre personnage.
À la voix de Prudence, Marguerite se leva, et, venant à nous après avoir échangé un regard de remerciements avec madame Duvernoy, elle nous dit :
– Entrez, messieurs, et soyez les bienvenus.
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Chapitre IX
– Bonsoir, mon cher Gaston, dit Marguerite à mon compagnon, je suis bien aise de vous voir. Pourquoi n'êtes-vous pas entré dans ma loge aux Variétés ?
– Je craignais d'être indiscret.
– Les amis, et Marguerite appuya sur ce mot, comme si elle eût voulu faire comprendre à ceux qui étaient là que, malgré la façon familière dont elle l'accueillait, Gaston n'était et n'avait toujours été qu'un ami, les amis ne sont jamais indiscrets.
– Alors, vous me permettez de vous présenter M. Armand Duval !
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– J'avais déjà autorisé Prudence à le faire.
– Du reste, madame, dis-je alors en m'inclinant et en parvenant à rendre des sons à peu près intelligibles, j'ai déjà eu l'honneur de vous être présenté.
L'œil charmant de Marguerite sembla chercher dans son souvenir, mais elle ne se souvint point, ou parut ne point se souvenir.
– Madame, repris-je alors, je vous suis reconnaissant d'avoir oublié cette première présentation, car j'y fus très ridicule et dus vous paraître très ennuyeux. C'était, il y a deux ans, à l'Opéra-Comique ; j'étais avec Ernest de ***…
– Ah ! je me rappelle ! reprit Marguerite avec un sourire. Ce n'est pas vous qui étiez ridicule, c'est moi qui étais taquine, comme je le suis encore un peu, mais moins cependant. Vous m'avez pardonné, monsieur ?
Et elle me tendit sa main que je baisai.
– C'est vrai, reprit-elle. Figurez-vous que j'ai la mauvaise habitude de vouloir embarrasser les gens que je vois pour la première fois. C'est très sot. Mon médecin dit que c'est parce que je suis nerveuse et toujours souffrante : croyez mon médecin.
– Mais vous paraissez très bien portante.
– Oh ! j'ai été bien malade.
– Je le sais.
– Qui vous l'a dit ?
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– Tout le monde le savait ; je suis venu souvent savoir de vos nouvelles, et j'ai appris avec plaisir votre convalescence.
– On ne m'a jamais remis votre carte.
– Je ne l'ai jamais laissée.
– Serait-ce vous, ce jeune homme qui venait tous les jours s'informer de moi pendant ma maladie, et qui n'a jamais voulu dire son nom ?
– C'est moi.
– Alors, vous êtes plus qu'indulgent, vous êtes généreux. Ce n'est pas vous, comte, qui auriez fait cela, ajouta-t-elle en se tournant vers M. de N…, et après avoir jeté sur moi un de ces regards par lesquels les femmes complètent leur opinion sur un homme.
– Je ne vous connais que depuis deux mois, répliqua le comte.
– Et monsieur qui ne me connaît que depuis cinq minutes !
Vous répondez toujours des niaiseries.
Les femmes sont impitoyables avec les gens qu'elles n'aiment pas.
Le comte rougit et se mordit les lèvres.
J'eus pitié de lui, car il paraissait être amoureux comme moi, et la dure franchise de Marguerite devait le rendre bien malheureux, surtout en présence de deux étrangers.
– Vous faisiez de la musique quand nous sommes entrés, dis-je alors pour changer la conversation, ne me ferez-vous pas le
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plaisir de me traiter en vieille connaissance, et ne continuerez-vous pas ?
– Oh ! fit-elle en se jetant sur le canapé et en nous faisant signe de nous y asseoir, Gaston sait bien quel genre de musique je fais. C'est bon quand je suis seule avec le comte, mais je ne voudrais pas vous faire endurer pareil supplice.
– Vous avez cette préférence pour moi ? Répliqua M. de N…
avec un sourire qu'il essaya de rendre fin et ironique.
– Vous avez tort de me la reprocher ; c'est la seule.
Il était décidé que ce pauvre garçon ne dirait pas un mot. Il jeta sur la jeune femme un regard vraiment suppliant.
– Dites donc, Prudence, continua-t-elle, avez-vous fait ce que je vous avais priée de faire ?
– Oui.
– C'est bien, vous me conterez cela plus tard. Nous avons à causer, vous ne vous en irez pas sans que je vous parle.
– Nous sommes sans doute indiscrets, dis-je alors, et, maintenant que nous avons ou plutôt que j'ai obtenu une seconde présentation pour faire oublier la première, nous allons nous retirer, Gaston et moi.
– Pas le moins du monde ; ce n'est pas pour vous que je dis cela. Je veux au contraire que vous restiez.
Le comte tira une montre fort élégante, à laquelle il regarda l'heure :
– Il est temps que j'aille au club, dit-il.
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Marguerite ne répondit rien.
Le comte quitta alors la cheminée, et venant à elle :
– Adieu, madame.
Marguerite se leva.
– Adieu, mon cher comte, vous vous en allez déjà ?
– Oui, je crains de vous ennuyer.
– Vous ne m'ennuyez pas plus aujourd'hui que les autres jours. Quand vous verra-t-on ?
– Quand vous le permettrez.
– Adieu, alors !
C'était cruel, vous l'avouerez.
Le comte avait heureusement une fort bonne éducation et un excellent caractère. Il se contenta de baiser la main que Marguerite lui tendait assez nonchalamment, et de sortir après nous avoir salués.
Au moment où il franchissait la porte, il regarda Prudence.
Celle-ci leva les épaules d'un air qui signifiait :
– Que voulez-vous, j'ai fait tout ce que j'ai pu.
– Nanine ! cria Marguerite, éclaire M. le comte.
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Nous entendîmes ouvrir et fermer la porte.
– Enfin ! s'écria Marguerite en reparaissant, le voilà parti ; ce garçon-là me porte horriblement sur les nerfs.
– Ma chère enfant, dit Prudence, vous êtes vraiment trop méchante avec lui, lui qui est si bon et si prévenant pour vous.
Voilà encore sur votre cheminée une montre qu'il vous a donnée, et qui lui a coûté au moins mille écus, j'en suis sûre.
Et madame Duvernoy, qui s'était approchée de la cheminée, jouait avec le bijou dont elle parlait, et jetait dessus des regards de convoitise.
– Ma chère, dit Marguerite en s'asseyant à son piano quand je pèse d'un côté ce qu'il me donne et de l'autre ce qu'il me dit, je trouve que je lui passe ses visites bon marché.
– Ce pauvre garçon est amoureux de vous.
– S'il fallait que j'écoutasse tous ceux qui sont amoureux de moi, je n'aurais seulement pas le temps de dîner.
Et elle fit courir ses doigts sur le piano, après quoi se retournant elle nous dit :
– Voulez-vous prendre quelque chose ? Moi, je boirais bien un peu de punch.
– Et moi, je mangerais bien un peu de poulet, dit Prudence ; si nous soupions ?
– C'est cela, allons souper, dit Gaston.
– Non, nous allons souper ici.
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Elle sonna. Nanine parut.
– Envoie chercher à souper.
– Que faut-il prendre ?
– Ce que tu voudras, mais tout de suite, tout de suite.
Nanine sortit.
– C'est cela, dit Marguerite en sautant comme une enfant, nous allons souper. Que cet imbécile de comte est ennuyeux !
Plus je voyais cette femme, plus elle m'enchantait. Elle était belle à ravir. Sa maigreur même était une grâce.
J'étais en contemplation.
Ce qui se passait en moi, j'aurais peine à l'expliquer. J'étais plein d'indulgence pour sa vie, plein d'admiration pour sa beauté.
Cette preuve de désintéressement qu'elle donnait en n'acceptant pas un homme jeune, élégant et riche, tout prêt à se ruiner pour elle, excusait à mes yeux toutes ses fautes passées.
Il y avait dans cette femme quelque chose comme de la candeur.
On voyait qu'elle en était encore à la virginité du vice. Sa marche assurée, sa taille souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands yeux légèrement cerclés de bleu, dénotaient une de ces natures ardentes qui répandent autour d'elles un parfum de volupté, comme ces flacons d'Orient qui, si bien fermés qu'ils soient, laissent échapper le parfum de la liqueur qu'ils renferment.
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Enfin, soit nature, soit conséquence de son état maladif, il passait de temps en temps dans les yeux de cette femme des éclairs de désirs dont l'expansion eût été une révélation du ciel pour celui qu'elle eût aimé. Mais ceux qui avaient aimé Marguerite ne se comptaient plus, et ceux qu'elle avait aimés ne se comptaient pas encore.
Bref, on reconnaissait dans cette fille la vierge qu'un rien avait faite courtisane, et la courtisane dont un rien eût fait la vierge la plus amoureuse et la plus pure. Il y avait encore chez Marguerite de la fierté et de l'indépendance : deux sentiments qui, blessés, sont capables de faire ce que fait la pudeur. Je ne disais rien, mon âme semblait être passée toute dans mon cœur et mon cœur dans mes yeux.
– Ainsi, reprit-elle tout à coup, c'est vous qui veniez savoir de mes nouvelles quand j'étais malade ?
– Oui.
– Savez-vous que c'est très beau, cela ! Et que puis-je faire pour vous remercier ?
– Me permettre de venir de temps en temps vous voir.
– Tant que vous voudrez, de cinq heures à six, de onze heures à minuit. Dites donc, Gaston, jouez-moi l' Invitation à la valse.
– Pourquoi ?
– Pour me faire plaisir d'abord, et ensuite parce que je ne puis pas arriver à la jouer seule.
– Qu'est-ce qui vous embarrasse donc ?
– La troisième partie, le passage en dièse.
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Gaston se leva, se mit au piano et commença cette merveilleuse mélodie de Weber, dont la musique était ouverte sur le pupitre.
Marguerite, une main appuyée sur le piano, regardait le cahier, suivait des yeux chaque note qu'elle accompagnait tout bas de la voix, et, quand Gaston en arriva au passage qu'elle lui avait indiqué, elle chantonna en faisant aller ses doigts sur le dos du piano :
– Ré, mi, ré, do, ré, fa, mi, ré, voilà ce que je ne puis faire.
Recommencez.
Gaston recommença, après quoi Marguerite lui dit :
– Maintenant laissez-moi essayer.
Elle prit sa place et joua à son tour ; mais ses doigts rebelles se trompaient toujours sur l'une des notes que nous venons de dire.
– Est-ce incroyable, dit-elle avec une véritable intonation d'enfant, que je ne puisse pas arriver à jouer ce passage ! Croiriez-vous que je reste quelquefois jusqu'à deux heures du matin dessus ! Et quand je pense que cet imbécile de comte le joue sans musique et admirablement, c'est cela qui me rend furieuse contre lui, je crois.
Et elle recommença, toujours avec les mêmes résultats.
– Que le diable emporte Weber, la musique et les pianos ! dit-elle en jetant le cahier à l'autre bout de la chambre ; comprend-on que je ne puisse pas faire huit dièses de suite ?
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Et elle se croisait les bras en nous regardant et en frappant du pied.
Le sang lui monta aux joues et une toux légère entr'ouvrit ses lèvres.
– Voyons, voyons, dit Prudence, qui avait ôté son chapeau et qui lissait ses bandeaux devant la glace, vous allez encore vous mettre en colère et vous faire mal ; allons souper, cela vaudra mieux ; moi, je meurs de faim.
Marguerite sonna de nouveau, puis elle se remit au piano et commença à demi-voix une chanson libertine, dans l'accompagnement de laquelle elle ne s'embrouilla point.
Gaston savait cette chanson, et ils en firent une espèce de duo.
– Ne chantez donc pas ces saletés-là, dis-je familièrement à Marguerite et avec un ton de prière.
– Oh ! comme vous êtes chaste ! me dit-elle en souriant et en me tendant la main.
– Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous.
Marguerite fit un geste qui voulait dire : oh ! il y a longtemps que j'en ai fini, moi, avec la chasteté.
En ce moment Nanine parut.
– Le souper est-il prêt ? demanda Marguerite.
– Oui, madame, dans un instant.
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– À propos, me dit Prudence, vous n'avez pas vu l'appartement ; venez, que je vous le montre.
Vous le savez, le salon était une merveille.
Marguerite nous accompagna un peu, puis elle appela Gaston et passa avec lui dans la salle à manger pour voir si le souper était prêt.
– Tiens, dit tout haut Prudence en regardant sur une étagère et en y prenant une figure de Saxe, je ne vous connaissais pas ce petit bonhomme-là !
– Lequel ?
– Un petit berger qui tient une cage avec un oiseau.
– Prenez-le, s'il vous fait plaisir.
– Ah ! Mais je crains de vous en priver.
– Je voulais le donner à ma femme de chambre, je le trouve hideux ; mais puisqu'il vous plaît, prenez-le.
Prudence ne vit que le cadeau et non la manière dont il était fait. Elle mit son bonhomme de côté, et m'emmena dans le cabinet de toilette, où, me montrant deux miniatures qui se faisaient pendant, elle me dit :
– Voilà le comte de G… qui a été très amoureux de Marguerite ; c'est lui qui l'a lancée. Le connaissez-vous ?
– Non. Et celui-ci ? demandai-je en montrant l'autre miniature.
– C'est le petit vicomte de L… il a été forcé de partir.
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– Pourquoi ?
– Parce qu'il était à peu près ruiné. En voilà un qui aimait Marguerite !
– Et elle l'aimait beaucoup sans doute ?
– C'est une si drôle de fille, on ne sait jamais à quoi s'en tenir.
Le soir du jour où il est parti, elle était au spectacle, comme d'habitude, et cependant elle avait pleuré au moment du départ.
En ce moment, Nanine parut, nous annonçant que le souper était servi.
Quand nous entrâmes dans la salle à manger, Marguerite était appuyée contre le mur, et Gaston, lui tenant les mains, lui parlait tout bas.
– Vous êtes fou, lui répondait Marguerite, vous savez bien que je ne veux pas de vous. Ce n'est pas au bout de deux ans que l'on connaît une femme comme moi, qu'on lui demande à être son amant. Nous autres, nous nous donnons tout de suite ou jamais.
Allons, messieurs, à table.
Et, s'échappant des mains de Gaston, Marguerite le fit asseoir à sa droite, moi à sa gauche, puis elle dit à Nanine :
– Avant de t'asseoir, recommande à la cuisine que l'on n'ouvre pas si l'on vient sonner.
Cette recommandation était faite à une heure du matin.
On rit, on but et l'on mangea beaucoup à ce souper. Au bout de quelques instants, la gaieté était descendue aux dernières limites, et ces mots qu'un certain monde trouve plaisants et qui
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salissent toujours la bouche qui les dit éclataient de temps à autre, aux grandes acclamations de Nanine, de Prudence et de Marguerite. Gaston s'amusait franchement ; c'était un garçon plein de cœur, mais dont l'esprit avait été un peu faussé par les premières habitudes. Un moment, j'avais voulu m'étourdir, faire mon cœur et ma pensée indifférents au spectacle que j'avais sous les yeux et prendre ma part de cette gaieté qui semblait un des mets du repas ; mais peu à peu, je m'étais isolé de ce bruit, mon verre était resté plein, et j'étais devenu presque triste en voyant cette belle créature de vingt ans boire, parler comme un portefaix, et rire d'autant plus que ce que l'on disait était plus scandaleux.
Cependant cette gaieté, cette façon de parler et de boire, qui me paraissaient chez les autres convives les résultats de la débauche, de l'habitude ou de la force, me semblaient chez Marguerite un besoin d'oublier, une fièvre, une irritabilité nerveuse. À chaque verre de vin de Champagne, ses joues se couvraient d'un rouge fiévreux, et une toux, légère au commencement du souper, était devenue à la longue assez forte pour la forcer à renverser sa tête sur le dos de sa chaise et à comprimer sa poitrine dans ses mains toutes les fois qu'elle toussait.
Je souffrais du mal que devaient faire à cette frêle organisation ces excès de tous les jours.
Enfin arriva une chose que j'avais prévue et que je redoutais.
Vers la fin du souper, Marguerite fut prise d'un accès de toux plus fort que tous ceux qu'elle avait eus depuis que j'étais là. Il me sembla que sa poitrine se déchirait intérieurement. La pauvre fille devint pourpre, ferma les yeux sous la douleur et porta à ses lèvres sa serviette qu'une goutte de sang rougit. Alors elle se leva et courut dans son cabinet de toilette.
– Qu'a donc Marguerite ? demanda Gaston.
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– Elle a qu'elle a trop ri et qu'elle crache le sang, fit Prudence.
Oh ! ce ne sera rien, cela lui arrive tous les jours. Elle va revenir.
Laissons-la seule, elle aime mieux cela.
Quant à moi, je ne pus y tenir, et, au grand ébahissement de Prudence et de Nanine qui me rappelaient, j'allai rejoindre Marguerite.
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Chapitre X
La chambre où elle s'était réfugiée n'était éclairée que par une seule bougie posée sur une table. Renversée sur un grand canapé, sa robe défaite, elle tenait une main sur son cœur et laissait pendre l'autre. Sur la table il y avait une cuvette d'argent à moitié pleine d'eau ; cette eau était marbrée de filets de sang.
Marguerite, très pâle et la bouche entr'ouverte, essayait de reprendre haleine. Par moments, sa poitrine se gonflait d'un long soupir qui, exhalé, paraissait la soulager un peu, et la laissait pendant quelques secondes dans un sentiment de bien-être.
Je m'approchai d'elle, sans qu'elle fît un mouvement, je m'assis et pris celle de ses mains qui reposait sur le canapé.
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– Ah ! c'est vous ? me dit-elle avec un sourire.
Il paraît que j'avais la figure bouleversée, car elle ajouta :
– Est-ce que vous êtes malade aussi ?
– Non ; mais vous, souffrez-vous encore ?
– Très peu ; et elle essuya avec son mouchoir les larmes que la toux avait fait venir à ses yeux ; je suis habituée à cela maintenant.
– Vous vous tuez, madame, lui dis-je alors d'une voix émue ; je voudrais être votre ami, votre parent, pour vous empêcher de vous faire mal ainsi.
– Ah ! cela ne vaut vraiment pas la peine que vous vous alarmiez, répliqua-t-elle d'un ton un peu amer ; voyez si les autres s'occupent de moi : c'est qu'ils savent bien qu'il n'y a rien à faire à ce mal-là.
Après quoi elle se leva et, prenant la bougie, elle la mit sur la cheminée et se regarda dans la glace.
– Comme je suis pâle ! dit-elle en rattachant sa robe et en passant ses doigts sur ses cheveux délissés. Ah ! bah ! allons nous remettre à table. Venez-vous ?
Mais j'étais assis et je ne bougeais pas.
Elle comprit l'émotion que cette scène m'avait causée, car elle s'approcha de moi et, me tendant la main, elle me dit :
– Voyons, venez.
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Je pris sa main, je la portai à mes lèvres en la mouillant malgré moi de deux larmes longtemps contenues.
– Eh bien, mais êtes-vous enfant ! dit-elle en se rasseyant auprès de moi ; voilà que vous pleurez ! Qu'avez-vous ?
– Je dois vous paraître bien niais, mais ce que je viens de voir m'a fait un mal affreux.
– Vous êtes bien bon ! Que voulez-vous ? Je ne puis pas dormir, il faut bien que je me distraie un peu. Et puis des filles comme moi, une de plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait ? Les médecins me disent que le sang que je crache vient des bronches ; j'ai l'air de les croire, c'est tout ce que je puis faire pour eux.
– Écoutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus retenir, je ne sais pas l'influence que vous devez prendre sur ma vie, mais ce que je sais, c'est qu'à l'heure qu'il est, il n'y a personne, pas même ma sœur, à qui je m'intéresse comme à vous.
C'est ainsi depuis que je vous ai vue. Eh bien, au nom du ciel, soignez-vous, et ne vivez plus comme vous le faites.
– Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c'est la vie fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du monde qui ont une famille et des amis ; mais nous, dès que nous ne pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants, ils nous abandonnent, et les longues soirées succèdent aux longs jours. Je le sais bien, allez, j'ai été deux mois dans mon lit ; au bout de trois semaines, personne ne venait plus me voir.
– Il est vrai que je ne vous suis rien, repris-je ; mais si vous le vouliez je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas, et je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semblait ; mais j'en suis sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille qui vous ferait plus heureuse et vous garderait jolie.
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– Vous pensez comme cela ce soir, parce que vous avez le vin triste, mais vous n'auriez pas la patience dont vous vous vantez.
– Permettez-moi de vous dire, Marguerite, que vous avez été malade pendant deux mois, et que, pendant ces deux mois, je suis venu tous les jours savoir de vos nouvelles.
– C'est vrai ; mais pourquoi ne montiez-vous pas ?
– Parce que je ne vous connaissais pas alors.
– Est-ce qu'on se gêne avec une fille comme moi ?
– On se gêne toujours avec une femme ; c'est mon avis du moins.
– Ainsi, vous me soigneriez ?
– Oui.
– Vous resteriez tous les jours auprès de moi ?
– Oui.
– Et même toutes les nuits ?
– Tout le temps que je ne vous ennuierais pas.
– Comment appelez-vous cela ?
– Du dévouement.
– Et d'où vient ce dévouement ?
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– D'une sympathie irrésistible que j'ai pour vous.
– Ainsi vous êtes amoureux de moi ? dites-le tout de suite, c'est bien plus simple.
– C'est possible ; mais si je dois vous le dire un jour, ce n'est pas aujourd'hui.
– Vous ferez mieux de ne me le dire jamais.
– Pourquoi ?
– Parce qu'il ne peut résulter que deux choses de cet aveu.
– Lesquelles ?
– Ou que je ne vous accepte pas, alors vous m'en voudrez, ou que je vous accepte, alors vous aurez une triste maîtresse ; une femme nerveuse, malade, triste, ou gaie d'une gaieté plus triste que le chagrin, une femme qui crache le sang et qui dépense cent mille francs par an, c'est bon pour un vieux richard comme le duc ; mais c'est bien ennuyeux pour un jeune homme comme vous, et la preuve, c'est que tous les jeunes amants que j'ai eus m'ont bien vite quittée.
Je ne répondais rien : j'écoutais. Cette franchise qui tenait presque de la confession, cette vie douloureuse que j'entrevoyais sous le voile doré qui la couvrait, et dont la pauvre fille fuyait la réalité dans la débauche, l'ivresse et l'insomnie, tout cela m'impressionnait tellement que je ne trouvais pas une seule parole.
– Allons, continua Marguerite, nous disons là des enfantillages. Donnez-moi la main et rentrons dans la salle à manger. On ne doit pas savoir ce que notre absence veut dire.
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– Rentrez, si bon vous semble, mais je vous demande la permission de rester ici.
– Pourquoi ?
– Parce que votre gaieté me fait trop de mal.
– Eh bien, je serai triste.
– Tenez, Marguerite, laissez-moi vous dire une chose que l'on vous a dite souvent sans doute, et à laquelle l'habitude de l'entendre vous empêchera peut-être d'ajouter foi, mais qui n'en est pas moins réelle, et que je ne vous répéterai jamais.
– C'est ? … dit-elle avec le sourire que prennent les jeunes mères pour écouter une folie de leur enfant.
– C'est que, depuis que je vous ai vue, je ne sais comment ni pourquoi, vous avez pris une place dans ma vie ; c'est que j'ai eu beau chasser votre image de ma pensée, elle y est toujours revenue ; c'est qu'aujourd'hui, quand je vous ai rencontrée, après être resté deux ans sans vous voir, vous avez pris sur mon cœur et mon esprit un ascendant plus grand encore ; c'est qu'enfin, maintenant que vous m'avez reçu, que je vous connais, que je sais tout ce qu'il y a d'étrange en vous, vous m'êtes devenue indispensable, et que je deviendrai fou, non pas seulement si vous ne m'aimez pas, mais si vous ne me laissez pas vous aimer.
– Mais, malheureux que vous êtes, je vous dirai ce que disait madame D… : vous êtes donc bien riche ! Mais vous ne savez donc pas que je dépense six ou sept mille francs par mois, et que cette dépense est devenue nécessaire à ma vie ? mais vous ne savez donc pas, mon pauvre ami, que je vous ruinerais en un rien de temps, et que votre famille vous ferait interdire pour vous apprendre à vivre avec une créature comme moi ? Aimez-moi bien, comme un bon ami, mais pas autrement. Venez me voir, nous rirons, nous causerons ; mais ne vous exagérez pas ce que je
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vaux, car je ne vaux pas grand-chose. Vous avez un bon cœur, vous avez besoin d'être aimé, vous êtes trop jeune et trop sensible pour vivre dans notre monde. Prenez une femme mariée. Vous voyez que je suis une bonne fille et que je vous parle franchement.
– Ah çà ! que diable faites-vous là ? cria Prudence, que nous n'avions pas entendue venir, et qui apparaissait sur le seuil de la chambre avec ses cheveux à moitié défaits et sa robe ouverte. Je reconnaissais dans ce désordre la main de Gaston.
– Nous parlons raison, dit Marguerite, laissez-nous un peu ; nous vous rejoindrons tout à l'heure.
– Bien, bien, causez, mes enfants, dit Prudence en s'en allant et en fermant la porte comme pour ajouter encore au ton dont elle avait prononcé ces dernières paroles.
– Ainsi, c'est convenu, reprit Marguerite, quand nous fûmes seuls, vous ne m'aimerez plus ?
– Je partirai.
– C'est à ce point-là ?
J'étais trop avancé pour reculer, et d'ailleurs cette fille me bouleversait. Ce mélange de gaieté, de tristesse, de candeur, de prostitution, cette maladie même qui devait développer chez elle la sensibilité des impressions comme l'irritabilité des nerfs, tout me faisait comprendre que si, dès la première fois, je ne prenais pas d'empire sur cette nature oublieuse et légère, elle était perdue pour moi.
– Voyons, c'est donc sérieux ce que vous dites ? fit-elle.
– Très sérieux.
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– Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt ?
– Quand vous l'aurais-je dit ?
– Le lendemain du jour où vous m'avez été présenté à l'Opéra-Comique.
– Je crois que vous m'auriez fort mal reçu, si j'étais venu vous voir.
– Pourquoi ?
– Parce que j'avais été stupide la veille.
– Cela, c'est vrai. Mais cependant vous m'aimiez déjà à cette époque ?
– Oui.
– Ce qui ne vous a pas empêché d'aller vous coucher et de dormir bien tranquillement après le spectacle. Nous savons ce que sont ces grands amours-là.
– Eh bien, c'est ce qui vous trompe. Savez-vous ce que j'ai fait le soir de l'Opéra-Comique ?
– Non.
– Je vous ai attendue à la porte du café Anglais. J'ai suivi la voiture qui vous a emmenés, vous et vos trois amis, et, quand je vous ai vue descendre seule et rentrer seule chez vous, j'ai été bien heureux.
Marguerite se mit à rire.
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– De quoi riez-vous ?
– De rien.
– Dites-le-moi, je vous en supplie, ou je vais croire que vous vous moquez encore de moi.
– Vous ne vous fâcherez pas ?
– De quel droit me fâcherais-je ?
– Eh bien, il y avait une bonne raison pour que je rentrasse seule.
– Laquelle ?
– On m'attendait ici.
Elle m'eût donné un coup de couteau qu'elle ne m'eût pas fait plus de mal. Je me levai, et, lui tendant la main :
– Adieu, lui dis-je.
– Je savais bien que vous vous fâcheriez, dit-elle. Les hommes ont la rage de vouloir apprendre ce qui doit leur faire de la peine.
– Mais je vous assure, ajoutai-je d'un ton froid, comme si j'avais voulu prouver que j'étais à jamais guéri de ma passion, je vous assure que je ne suis pas fâché. Il était tout naturel que quelqu'un vous attendît, comme il est tout naturel que je m'en aille à trois heures du matin.
– Est-ce que vous avez aussi quelqu'un qui vous attend chez vous ?
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– Non, mais il faut que je parte.
– Adieu, alors.
– Vous me renvoyez ?
– Pas le moins du monde.
– Pourquoi me faites-vous de la peine ?
– Quelle peine vous ai-je faite ?
– Vous me dites que quelqu'un vous attendait.
– Je n'ai pas pu m'empêcher de rire à l'idée que vous aviez été si heureux de me voir rentrer seule, quand il y avait une si bonne raison pour cela.
– On se fait souvent une joie d'un enfantillage, et il est méchant de détruire cette joie, quand, en la laissant subsister, on peut rendre plus heureux encore celui qui la trouve.
– Mais à qui croyez-vous donc avoir affaire ? Je ne suis ni une vierge ni une duchesse. Je ne vous connais que d'aujourd'hui et ne vous dois pas compte de mes actions. En admettant que je devienne un jour votre maîtresse, il faut que vous sachiez bien que j'ai eu d'autres amants que vous. Si vous me faites déjà des scènes de jalousie avant, qu'est-ce que ce sera donc après, si jamais l'après existe ! Je n'ai jamais vu un homme comme vous.
– C'est que personne ne vous a jamais aimée comme je vous aime.
– Voyons, franchement, vous m'aimez donc bien ?
– Autant qu'il est possible d'aimer, je crois.
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– Et cela dure depuis… ?
– Depuis un jour que je vous ai vue descendre de calèche et entrer chez Susse, il y a trois ans.
– Savez-vous que c'est très beau ? Eh bien, que faut-il que je fasse pour reconnaître ce grand amour ?
– Il faut m'aimer un peu, dis-je avec un battement de cœur qui m'empêchait presque de parler ; car, malgré les sourires demi-moqueurs dont elle avait accompagné toute cette conversation, il me semblait que Marguerite commençait à partager mon trouble, et que j'approchais de l'heure attendue depuis si longtemps.
– Eh bien, et le duc ?
– Quel duc ?
– Mon vieux jaloux.
– Il n'en saura rien.
– Et s'il le sait ?
– Il vous pardonnera.
– Hé non ! Il m'abandonnera, et qu'est-ce que je deviendrai ?
– Vous risquez bien cet abandon pour un autre.
– Comment le savez-vous ?
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– Par la recommandation que vous avez faite de ne laisser entrer personne cette nuit.
– C'est vrai ; mais celui-là est un ami sérieux.
– Auquel vous ne tenez guère, puisque vous lui faites défendre votre porte à pareille heure.
– Ce n'est pas à vous de me le reprocher, puisque c'était pour vous recevoir, vous et votre ami.
Peu à peu je m'étais rapproché de Marguerite, j'avais passé mes mains autour de sa taille et je sentais son corps souple peser légèrement sur mes mains jointes.
– Si vous saviez comme je vous aime ! lui disais-je tout bas.
– Bien vrai ?
– Je vous jure.
– Eh bien, si vous me promettez de faire toutes mes volontés sans dire un mot, sans me faire une observation, sans me questionner, je vous aimerai peut-être.
– Tout ce que vous voudrez !
– Mais je vous en préviens, je veux être libre de faire ce que bon me semblera, sans vous donner le moindre détail sur ma vie.
Il y a longtemps que je cherche un amant jeune, sans volonté, amoureux sans défiance, aimé sans droits. Je n'ai jamais pu en trouver un. Les hommes, au lieu d'être satisfaits qu'on leur accorde longtemps ce qu'ils eussent à peine espéré obtenir une fois, demandent à leur maîtresse compte du présent, du passé et de l'avenir même. À mesure qu'ils s'habituent à elle, ils veulent la dominer, et ils deviennent d'autant plus exigeants qu'on leur
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donne tout ce qu'ils veulent. Si je me décide à prendre un nouvel amant maintenant, je veux qu'il ait trois qualités bien rares, qu'il soit confiant, soumis et discret.
– Eh bien, je serai tout ce que vous voudrez.
– Nous verrons.
– Et quand verrons-nous ?
– Plus tard.
– Pourquoi ?
– Parce que, dit Marguerite en se dégageant de mes bras et en prenant dans un gros bouquet de camélias rouges apporté le matin un camélia qu'elle passa à ma boutonnière, parce qu'on ne peut pas toujours exécuter les traités le jour où on les signe. C'est facile à comprendre.
– Et quand vous reverrai-je ? dis-je en la pressant dans mes bras.
– Quand ce camélia changera de couleur.
– Et quand changera-t-il de couleur ?
– Demain, de onze heures à minuit. Êtes-vous content ?
– Vous me le demandez ?
– Pas un mot de tout cela ni à votre ami, ni à Prudence, ni à qui que ce soit.
– Je vous le promets.
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– Maintenant, embrassez-moi et rentrons dans la salle à manger.
Elle me tendit ses lèvres, lissa de nouveau ses cheveux, et nous sortîmes de cette chambre, elle en chantant, moi à moitié fou.
Dans le salon elle me dit tout bas, en s'arrêtant :
– Cela doit vous paraître étrange que j'aie l'air d'être prête à vous accepter ainsi tout de suite ; savez-vous d'où cela vient ?
Cela vient, continua-t-elle en prenant ma main et en la posant contre son cœur, dont je sentis les palpitations violentes et répétées, cela vient de ce que, devant vivre moins longtemps que les autres, je me suis promis de vivre plus vite.
– Ne me parlez plus de la sorte, je vous en supplie.
– Oh ! consolez-vous, continua-t-elle en riant. Si peu de temps que j'aie à vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m'aimerez.
Et elle entra en chantant dans la salle à manger.
– Où est Nanine ? dit-elle en voyant Gaston et Prudence seuls.
– Elle dort dans votre chambre, en attendant que vous vous couchiez, répondit Prudence.
– La malheureuse ! Je la tue ! Allons, messieurs, retirez-vous ; il est temps.
Dix minutes après, Gaston et moi nous sortions. Marguerite me serrait la main en me disant adieu et restait avec Prudence.
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– Eh bien, me demanda Gaston, quand nous fûmes dehors, que dites-vous de Marguerite ?
– C'est un ange, et j'en suis fou.
– Je m'en doutais ; le lui avez-vous dit ?
– Oui.
– Et vous a-t-elle promis de vous croire.
– Non.
– Ce n'est pas comme Prudence.
– Elle vous l'a promis ?
– Elle a fait mieux, mon cher ! On ne le croirait pas, elle est encore très bien, cette grosse Duvernoy !
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Chapitre XI
En cet endroit de son récit, Armand s'arrêta.
– Voulez-vous fermer la fenêtre ? me dit-il, je commence à avoir froid. Pendant ce temps, je vais me coucher.
Je fermai la fenêtre. Armand, qui était très faible encore, ôta sa robe de chambre et se mit au lit, laissant pendant quelques instants reposer sa tête sur l'oreiller comme un homme fatigué d'une longue course ou agité de pénibles souvenirs.
– Vous avez peut-être trop parlé, lui dis-je ; voulez-vous que je m'en aille et que je vous laisse dormir ? Vous me raconterez un autre jour la fin de cette histoire.
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– Est-ce qu'elle vous ennuie ?
– Au contraire.
– Je vais continuer alors ; si vous me laissiez seul, je ne dormirais pas.
– Quand je rentrai chez moi, reprit-il, sans avoir besoin de se recueillir, tant tous ces détails étaient encore présents à sa pensée, je ne me couchai pas ; je me mis à réfléchir sur l'aventure de la journée. La rencontre, la présentation, l'engagement de Marguerite vis-à-vis de moi, tout avait été si rapide, si inespéré, qu'il y avait des moments où je croyais avoir rêvé. Cependant ce n'était pas la première fois qu'une fille comme Marguerite se promettait à un homme pour le lendemain du jour où il le lui demandait.
J'avais beau me faire cette réflexion, la première impression produite par ma future maîtresse sur moi avait été si forte qu'elle subsistait toujours. Je m'entêtais encore à ne pas voir en elle une fille semblable aux autres, et, avec la vanité si commune à tous les hommes, j'étais prêt à croire qu'elle partageait invinciblement pour moi l'attraction que j'avais pour elle.
Cependant j'avais sous les yeux des exemples bien contradictoires, et j'avais entendu dire souvent que l'amour de Marguerite était passé à l'état de denrée plus ou moins chère, selon la saison.
Mais comment aussi, d'un autre côté, concilier cette réputation avec les refus continuels faits au jeune comte que nous avions trouvé chez elle ?
Vous me direz qu'il lui déplaisait et que, comme elle était splendidement entretenue par le duc, pour faire tant que de prendre un autre amant, elle aimait mieux un homme qui lui plût.
Alors, pourquoi ne voulait-elle pas de Gaston, charmant,
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spirituel, riche, et paraissait-elle vouloir de moi qu'elle avait trouvé si ridicule la première fois qu'elle m'avait vu ?
Il est vrai qu'il y a des incidents d'une minute qui font plus qu'une cour d'une année.
De ceux qui se trouvaient au souper, j'étais le seul qui se fût inquiété en la voyant quitter la table. Je l'avais suivie, j'avais été ému à ne pouvoir le cacher, j'avais pleuré en lui baisant la main.
Cette circonstance, réunie à mes visites quotidiennes pendant les deux mois de sa maladie, avait pu lui faire voir en moi un autre homme que ceux connus jusqu'alors, et peut-être s'était-elle dit qu'elle pouvait bien faire pour un amour exprimé de cette façon ce qu'elle avait fait tant de fois, que cela n'avait déjà plus de conséquence pour elle.
Toutes ces suppositions, comme vous le voyez, étaient assez vraisemblables ; mais quelle que fût la raison à son consentement, il y avait une chose certaine, c'est qu'elle avait consenti.
Or, j'étais amoureux de Marguerite, j'allais l'avoir, je ne pouvais rien lui demander de plus. Cependant, je vous le répète, quoique ce fût une fille entretenue, je m'étais tellement, peut-être pour la poétiser, fait de cet amour un amour sans espoir, que plus le moment approchait où je n'aurais même plus besoin d'espérer, plus je doutais.
Je ne fermai pas les yeux de la nuit.
Je ne me reconnaissais pas. J'étais à moitié fou. Tantôt je ne me trouvais ni assez beau, ni assez riche, ni assez élégant pour posséder une pareille femme, tantôt je me sentais plein de vanité à l'idée de cette possession : puis je me mettais à craindre que Marguerite n'eût pour moi qu'un caprice de quelques jours, et, pressentant un malheur dans une rupture prompte, je ferais peut-
être mieux, me disais-je, de ne pas aller le soir chez elle, et de partir en lui écrivant mes craintes. De là, je passais à des
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espérances sans limites, à une confiance sans bornes. Je faisais des rêves d'avenir incroyables ; je me disais que cette fille me devrait sa guérison physique et morale, que je passerais toute ma vie avec elle, et que son amour me rendrait plus heureux que les plus virginales amours.
Enfin, je ne pourrais vous répéter les mille pensées qui montaient de mon cœur à ma tête et qui s'éteignirent peu à peu dans le sommeil qui me gagna au jour.
Quand je me réveillai, il était deux heures. Le temps était magnifique. Je ne me rappelle pas que la vie m'ait jamais paru aussi belle et aussi pleine. Les souvenirs de la veille se représentaient à mon esprit, sans ombres, sans obstacles et gaiement escortés des espérances du soir. Je m'habillai à la hâte.
J'étais content et capable des meilleures actions. De temps en temps mon cœur bondissait de joie et d'amour dans ma poitrine.
Une douce fièvre m'agitait. Je ne m'inquiétais plus des raisons qui m'avaient préoccupé avant que je m'endormisse. Je ne voyais que le résultat, je ne songeais qu'à l'heure où je devais revoir Marguerite.
Il me fut impossible de rester chez moi. Ma chambre me semblait trop petite pour contenir mon bonheur ; j'avais besoin de la nature entière pour m'épancher.
Je sortis.
Je passai par la rue d'Antin. Le coupé de Marguerite l'attendait à sa porte ; je me dirigeai du côté des Champs-Élysées.
J'aimais, sans même les connaître, tous les gens que je rencontrais.
Comme l'amour rend bon !
Au bout d'une heure que je me promenais des chevaux de Marly au rond-point et du rond-point aux chevaux de Marly, je
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vis de loin la voiture de Marguerite ; je ne la reconnus pas, je la devinai.
Au moment de tourner l'angle des Champs-Élysées, elle se fit arrêter, et un grand jeune homme se détacha d'un groupe où il causait pour venir causer avec elle.
Ils causèrent quelques instants ; le jeune homme rejoignit ses amis, les chevaux repartirent, et moi, qui m'étais approché du groupe, je reconnus dans celui qui avait parlé à Marguerite ce comte de G… dont j'avais vu le portrait et que Prudence m'avait signalé comme celui à qui Marguerite devait sa position.
C'était à lui qu'elle avait fait défendre sa porte, la veille ; je supposai qu'elle avait fait arrêter sa voiture pour lui donner la raison de cette défense, et j'espérai qu'en même temps elle avait trouvé quelque nouveau prétexte pour ne pas le recevoir la nuit suivante.
Comment le reste de la journée se passa, je l'ignore ; je marchai, je fumai, je causai, mais de ce que je dis, de ceux que je rencontrai, à dix heures du soir, je n'avais aucun souvenir.
Tout ce que je me rappelle, c'est que je rentrai chez moi, que je passai trois heures à ma toilette, et que je regardai cent fois ma pendule et ma montre, qui malheureusement allaient l'une comme l'autre.
Quand dix heures et demie sonnèrent, je me dis qu'il était temps de partir.
Je demeurais à cette époque rue de Provence : je suivis la rue du Mont-Blanc, je traversai le boulevard, pris la rue Louis-le-Grand, la rue de Port-Mahon, et la rue d'Antin. Je regardai aux fenêtres de Marguerite.
Il y avait de la lumière.
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Je sonnai.
Je demandai au portier si mademoiselle Gautier était chez elle.
Il me répondit qu'elle ne rentrait jamais avant onze heures ou onze heures un quart.
Je regardai ma montre.
J'avais cru venir tout doucement, je n'avais mis que cinq minutes pour venir de la rue de Provence chez Marguerite.
Alors, je me promenai dans cette rue sans boutiques, et déserte à cette heure.
Au bout d'une demi-heure Marguerite arriva. Elle descendit de son coupé en regardant autour d'elle, comme si elle eût cherché quelqu'un.
La voiture repartit au pas, les écuries et la remise n'étant pas dans la maison. Au moment où Marguerite allait sonner, je m'approchai et lui dis :
– Bonsoir !
– Ah ! c'est vous ? me dit-elle d'un ton peu rassurant sur le plaisir qu'elle avait à me trouver là.
– Ne m'avez-vous pas permis de venir vous faire visite aujourd'hui ?
– C'est juste ; je l'avais oublié.
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Ce mot renversait toutes mes réflexions du matin, toutes mes espérances de la journée. Cependant, je commençais à m'habituer à ces façons et je ne m'en allai pas, ce que j'eusse évidemment fait autrefois.
Nous entrâmes.
Nanine avait ouvert la porte d'avance.
– Prudence est-elle rentrée ? demanda Marguerite.
– Non, madame.
– Va dire que dès qu'elle rentrera elle vienne. Auparavant, éteins la lampe du salon, et, s'il vient quelqu'un, réponds que je ne suis pas rentrée et que je ne rentrerai pas.
C'était bien là une femme préoccupée de quelque chose et peut-être ennuyée d'un importun. Je ne savais quelle figure faire ni que dire. Marguerite se dirigea du côté de sa chambre à coucher ; je restai où j'étais.
– Venez, me dit-elle.
Elle ôta son chapeau, son manteau de velours et les jeta sur son lit, puis se laissa tomber dans un grand fauteuil, auprès du feu qu'elle faisait faire jusqu'au commencement de l'été, et me dit en jouant avec la chaîne de sa montre :
– Eh bien, que me conterez-vous de neuf ?
– Rien, sinon que j'ai eu tort de venir ce soir.
– Pourquoi ?
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– Parce que vous paraissez contrariée et que, sans doute, je vous ennuie.
– Vous ne m'ennuyez pas ; seulement je suis malade, j'ai souffert toute la journée, je n'ai pas dormi et j'ai une migraine affreuse.
– Voulez-vous que je me retire pour vous laisser mettre au lit ?
– Oh ! vous pouvez rester ; si je veux me coucher, je me coucherai bien devant vous.
En ce moment on sonna.
– Qui vient encore ? dit-elle avec un mouvement d'impatience.
Quelques instants après, on sonna de nouveau.
– Il n'y a donc personne pour ouvrir ? Il va falloir que j'ouvre moi-même.
En effet, elle se leva en me disant :
– Attendez ici.
Elle traversa l'appartement, et j'entendis ouvrir la porte d'entrée.
– J'écoutai.
Celui à qui elle avait ouvert s'arrêta dans la salle à manger.
Aux premiers mots, je reconnus la voix du jeune comte de N…
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– Comment vous portez-vous ce soir ? disait-il.
– Mal, répondit sèchement Marguerite.
– Est-ce que je vous dérange ?
– Peut-être.
– Comme vous me recevez ! Que vous ai-je fait, ma chère Marguerite ?
– Mon cher ami, vous ne m'avez rien fait. Je suis malade, il faut que je me couche ; ainsi vous allez me faire le plaisir de vous en aller. Cela m'assomme de ne pas pouvoir rentrer le soir sans vous voir apparaître cinq minutes après. Qu'est-ce que vous voulez ? que je sois votre maîtresse ? Eh bien, je vous ai déjà dit cent fois que non, que vous m'agacez horriblement, et que vous pouvez vous adresser autre part. Je vous le répète aujourd'hui pour la dernière fois : je ne veux pas de vous, c'est bien convenu ; adieu. Tenez, voici Nanine qui rentre ; elle va vous éclairer.
Bonsoir.
Et, sans ajouter un mot, sans écouter ce que balbutiait le jeune homme, Marguerite revint dans sa chambre et referma violemment la porte, par laquelle Nanine, à son tour, rentra presque immédiatement.
– Tu m'entends, lui dit Marguerite, tu diras toujours à cet imbécile que je n'y suis pas ou que je ne veux pas le recevoir. Je suis lasse, à la fin, de voir sans cesse des gens qui viennent me demander la même chose, qui me payent et qui se croient quittes avec moi. Si celles qui commencent notre honteux métier savaient ce que c'est, elles se feraient plutôt femmes de chambre. Mais non ; la vanité d'avoir des robes, des voitures, des diamants nous entraîne ; on croit à ce que l'on entend, car la prostitution a sa foi, et l'on use peu à peu son cœur, son corps, sa beauté ; on est redoutée comme une bête fauve, méprisée comme un paria, on
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n'est entourée que de gens qui vous prennent toujours plus qu'ils ne vous donnent, et on s'en va un beau jour crever comme un chien, après avoir perdu les autres et s'être perdue soi-même.
– Voyons, madame, calmez-vous, dit Nanine ; vous avez mal aux nerfs ce soir.
– Cette robe me gêne, reprit Marguerite en faisant sauter les agrafes de son corsage ; donne-moi un peignoir. Eh bien, et Prudence ?
– Elle n'était pas rentrée, mais on l'enverra à madame dès qu'elle rentrera.
– En voilà encore une, continua Marguerite en ôtant sa robe et en passant un peignoir blanc, en voilà encore une qui sait bien me trouver quand elle a besoin de moi, et qui ne peut pas me rendre un service de bonne grâce. Elle sait que j'attends cette réponse ce soir, qu'il me la faut, que je suis inquiète, et je suis sûre qu'elle est allée courir sans s'occuper de moi.
– Peut-être a-t-elle été retenue ?
– Fais-nous donner le punch.
– Vous allez encore vous faire du mal, dit Nanine.
– Tant mieux ! Apporte-moi aussi des fruits, du pâté ou une aile de poulet, quelque chose tout de suite, j'ai faim.
Vous dire l'impression que cette scène me causait, c'est inutile ; vous le devinez, n'est-ce pas ?
– Vous allez souper avec moi, me dit-elle ; en attendant, prenez un livre, je vais passer un instant dans mon cabinet de toilette.
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Elle alluma les bougies d'un candélabre, ouvrit une porte au pied de son lit et disparut.
Pour moi, je me mis à réfléchir sur la vie de cette fille, et mon amour s'augmenta de pitié.
Je me promenais à grands pas dans cette chambre, tout en songeant, quand Prudence entra.
– Tiens, vous voilà ? me dit-elle : où est Marguerite ?
– Dans son cabinet de toilette.
– Je vais l'attendre. Dites donc, elle vous trouve charmant ; saviez-vous cela ?
– Non.
– Elle ne vous l'a pas dit un peu ?
– Pas du tout.
– Comment êtes-vous ici ?
– Je viens lui faire une visite.
– À minuit ?
– Pourquoi pas ?
– Farceur !
– Elle m'a même très mal reçu.
– 125 –
– Elle va mieux vous recevoir.
– Vous croyez ?
– Je lui apporte une bonne nouvelle.
– Il n'y a pas de mal ; ainsi elle vous a parlé de moi ?
– Hier au soir, ou plutôt cette nuit, quand vous avez été parti avec votre ami… à propos, comment va-t-il, votre ami ? C'est Gaston R…, je crois, qu'on l'appelle ?
– Oui, dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire en me rappelant la confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence savait à peine son nom.
– Il est gentil, ce garçon-là ; qu'est-ce qu'il fait ?
– Il a vingt-cinq mille francs de rente.
– Ah ! vraiment ! eh bien, pour en revenir à vous, Marguerite m'a questionnée sur votre compte ; elle m'a demandé qui vous étiez, ce que vous faisiez, quelles avaient été vos maîtresses ; enfin tout ce qu'on peut demander sur un homme de votre âge. Je lui ai dit tout ce que je sais, en ajoutant que vous êtes un charmant garçon, et voilà.
– Je vous remercie ; maintenant, dites-moi donc de quelle commission elle vous avait chargée hier.
– D'aucune ; c'était pour faire partir le comte, ce qu'elle disait, mais elle m'en a chargée d'une pour aujourd'hui, et c'est la réponse que je lui apporte ce soir.
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En ce moment, Marguerite sortit de son cabinet de toilette, coquettement coiffée de son bonnet de nuit orné de touffes de rubans jaunes, appelées techniquement des choux.
Elle était ravissante ainsi.
Elle avait ses pieds nus dans des pantoufles de satin, et achevait la toilette de ses ongles.
– Eh bien, dit-elle en voyant Prudence, avez-vous vu le duc ?
– Parbleu !
– Et que vous a-t-il dit ?
– Il m'a donné.
– Combien ?
– Six mille.
– Vous les avez ?
– Oui.
– A-t-il eu l'air contrarié ?
– Non.
– Pauvre homme !
Ce pauvre homme ! fut dit d'un ton impossible à rendre.
Marguerite prit les six billets de mille francs.
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– Il était temps, dit-elle. Ma chère Prudence, avez-vous besoin d'argent ?
– Vous savez, mon enfant, que c'est dans deux jours le 15, si vous pouviez me prêter trois ou quatre cents francs, vous me rendriez service.
– Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer.
– N'oubliez pas.
– Soyez tranquille. Soupez-vous avec nous ?
– Non, Charles m'attend chez moi.
– Vous en êtes donc toujours folle ?
– Toquée, ma chère ! À demain. Adieu, Armand.
Madame Duvernoy sortit.
Marguerite ouvrit son étagère et jeta dedans les billets de banque.
– Vous permettez que je me couche ! dit-elle en souriant et en se dirigeant vers son lit.
– Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en prie.
Elle rejeta sur le pied de son lit la guipure qui le couvrait et se coucha.
– Maintenant, dit-elle, venez vous asseoir près de moi et causons.
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Prudence avait raison : la réponse qu'elle avait apportée à Marguerite l'égayait.
– Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soir ? me dit-elle en me prenant la main.
– Je suis prêt à vous en pardonner bien d'autres.
– Et vous m'aimez ?
– À en devenir fou.
– Malgré mon mauvais caractère ?
– Malgré tout.
– Vous me le jurez !
– Oui, lui dis-je tout bas.
Nanine entra alors portant des assiettes, un poulet froid, une bouteille de bordeaux, des fraises et deux couverts.
– Je ne vous ai pas fait faire du punch, dit Nanine, le bordeaux est meilleur pour vous. N'est-ce pas, monsieur ?
– Certainement, répondis-je, tout ému encore des dernières paroles de Marguerite et les yeux ardemment fixés sur elle.
– Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table, approche-la du lit ; nous nous servirons nous-mêmes. Voilà trois nuits que tu passes, tu dois avoir envie de dormir, va te coucher ; je n'ai plus besoin de rien.
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– Faut-il fermer la porte à double tour ?
– Je le crois bien ! Et surtout dis qu'on ne laisse entrer personne demain avant midi.
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Chapitre XII
À cinq heures du matin, quand le jour commença à paraître à travers les rideaux, Marguerite me dit :
– Pardonne-moi si je te chasse, mais il le faut. Le duc vient tous les matins ; on va lui répondre que je dors, quand il va venir, et il attendra peut-être que je me réveille.
Je pris dans mes mains la tête de Marguerite, dont les cheveux défaits ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier baiser, en lui disant :
– Quand te reverrai-je ?
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– Écoute, reprit-elle, prends cette petite clef dorée qui est sur la cheminée, va ouvrir cette porte ; rapporte la clef ici et va-t'en.
Dans la journée, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu dois obéir aveuglément.
– Oui, et si je demandais déjà quelque chose ?
– Quoi donc ?
– Que tu me laissasses cette clef.
– Je n'ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes là.
– Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que, moi, je ne t'aime pas comme les autres t'aimaient.
– Eh bien, garde-la ; mais je te préviens qu'il ne dépend que de moi que cette clef ne te serve à rien.
– Pourquoi ?
– Il y a des verrous en dedans de la porte.
– Méchante !
– Je les ferai ôter.
– Tu m'aimes donc un peu ?
– Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui. Maintenant va-t'en ; je tombe de sommeil.
Nous restâmes quelques secondes dans les bras l'un de l'autre, et je partis.
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Les rues étaient désertes, la grande ville dormait encore, une douce fraîcheur courait dans ces quartiers que le bruit des hommes allait envahir quelques heures plus tard.
Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait ; je cherchais dans mon souvenir les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envié le bonheur ; et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus heureux que lui.
Être aimé d'une jeune fille chaste, lui révéler le premier cet étrange mystère de l'amour, certes, c'est une grande félicité, mais c'est la chose du monde la plus simple. S'emparer d'un cœur qui n'a pas l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans garnison. L'éducation, le sentiment des devoirs et la famille sont de très fortes sentinelles ; mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne trompe une fille de seize ans, à qui, par la voix de l'homme qu'elle aime, la nature donne ses premiers conseils d'amour qui sont d'autant plus ardents qu'ils paraissent plus purs.
Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement, sinon à l'amant, du moins à l'amour, car étant sans défiance, elle est sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout homme de vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que voyez comme on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts ! Les couvents n'ont pas de murs assez hauts, les mères de serrures assez fortes, la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces charmants oiseaux dans leur cage, sur laquelle on ne se donne même pas la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent désirer ce monde qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme elles doivent écouter la première voix qui, à travers les barreaux, vient leur en raconter les secrets, et bénir la main qui lève, la première, un coin du voile mystérieux.
Mais être réellement aimé d'une courtisane, c'est une victoire bien autrement difficile. Chez elles, le corps a usé l'âme, les sens
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ont brûlé le cœur, la débauche a cuirassé les sentiments. Les mots qu'on leur dit, elles les savent depuis longtemps ; les moyens que l'on emploie, elles les connaissent, l'amour même qu'elles inspirent, elles l'ont vendu. Elles aiment par métier et non par entraînement. Elles sont mieux gardées par leurs calculs qu'une vierge par sa mère et son couvent ; aussi ont-elles inventé le mot caprice pour ces amours sans trafic qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse, ou comme consolation ; semblables à ces usuriers qui rançonnent mille individus, et qui croient tout racheter en prêtant un jour vingt francs à quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intérêt et sans lui demander de reçu.
Puis, quand Dieu permet l'amour à une courtisane, cet amour, qui semble d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un châtiment. Il n'y a pas d'absolution sans pénitence.
Quand une créature, qui a tout son passé à se reprocher, se sent tout à coup prise d'un amour profond, sincère, irrésistible, dont elle ne se fût jamais crue capable ; quand elle a avoué cet amour, comme l'homme aimé ainsi la domine ! Comme il se sent fort avec ce droit cruel de lui dire : « vous ne faites pas plus pour de l'amour que vous n'avez fait pour de l'argent. »
Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte la fable, après s'être longtemps amusé dans un champ à crier : « au secours ! » Pour déranger des travailleurs, fut dévoré un jour par un ours, sans que ceux qu'il avait trompés si souvent crussent cette fois aux cris réels qu'il poussait. Il en est de même de ces malheureuses filles, quand elles aiment sérieusement. Elles ont menti tant de fois qu'on ne veut plus les croire, et elles sont, au milieu de leurs remords, dévorées par leur amour.
De là, ces grands dévouements, ces austères retraites dont quelques-unes ont donné l'exemple.
Mais, quand l'homme qui inspire cet amour rédempteur a l'âme assez généreuse pour l'accepter sans se souvenir du passé,
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quand il s'y abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimé, cet homme épuise d'un coup toutes les émotions terrestres, et après cet amour son cœur sera fermé à tout autre.
Ces réflexions, je ne les faisais pas le matin où je rentrais chez moi. Elles n'eussent pu être que le pressentiment de ce qui allait m'arriver, et malgré mon amour pour Marguerite, je n'entrevoyais pas de semblables conséquences ; aujourd'hui je les fais. Tout étant irrévocablement fini, elles résultent naturellement de ce qui a eu lieu.
Mais revenons au premier jour de cette liaison. Quand je rentrai, j'étais d'une gaieté folle. En songeant que les barrières placées par mon imagination entre Marguerite et moi avaient disparu, que je la possédais, que j'occupais un peu sa pensée, que j'avais dans ma poche la clef de son appartement et le droit de me servir de cette clef, j'étais content de la vie, fier de moi, et j'aimais Dieu qui permettait tout cela.
Un jour, un jeune homme passe dans une rue, il y coudoie une femme, il la regarde, il se retourne, il passe. Cette femme, il ne la connaît pas, elle a des plaisirs, des chagrins, des amours où il n'a aucune part. Il n'existe pas pour elle, et peut-être, s'il lui parlait, se moquerait-elle de lui comme Marguerite avait fait de moi. Des semaines, des mois, des années s'écoulent, et tout à coup, quand ils ont suivi chacun leur destinée dans un ordre différent, la logique du hasard les ramène en face l'un de l'autre.
Cette femme devient la maîtresse de cet homme et l'aime.
Comment ? Pourquoi ? Leurs deux existences n'en font plus qu'une ; à peine l'intimité existe-t-elle, qu'elle leur semble avoir existé toujours, et tout ce qui a précédé s'efface de la mémoire des deux amants. C'est curieux, avouons-le.
Quant à moi, je ne me rappelais plus comment j'avais vécu avant la veille. Tout mon être s'exaltait en joie au souvenir des mots échangés pendant cette première nuit. Ou Marguerite était habile à tromper, ou elle avait pour moi une de ces passions
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subites qui se révèlent dès le premier baiser, et qui meurent quelquefois, du reste, comme elles sont nées.
Plus j'y réfléchissais, plus je me disais que Marguerite n'avait aucune raison de feindre un amour qu'elle n'aurait pas ressenti, et je me disais aussi que les femmes ont deux façons d'aimer qui peuvent résulter l'une de l'autre : elles aiment avec le cœur ou avec les sens. Souvent une femme prend un amant pour obéir à la seule volonté de ses sens, et apprend, sans s'y être attendue, le mystère de l'amour immatériel et ne vit plus que par son cœur ; souvent une jeune fille, ne cherchant dans le mariage que la réunion de deux affections pures, reçoit cette soudaine révélation de l'amour physique, cette énergique conclusion des plus chastes impressions de l'âme.
Je m'endormis au milieu de ces pensées. Je fus réveillé par une lettre de Marguerite, lettre contenant ces mots :
« Voici mes ordres : ce soir au Vaudeville. Venez pendant le troisième entr'acte.
« M.G »
Je serrai ce billet dans un tiroir, afin d'avoir toujours la réalité sous la main, dans le cas où je douterais, comme cela m'arrivait par moments.
Elle ne me disait pas de l'aller voir dans le jour, je n'osai me présenter chez elle ; mais j'avais un si grand désir de la rencontrer avant le soir que j'allai aux Champs-Élysées, où, comme la veille, je la vis passer et redescendre.
À sept heures, j'étais au Vaudeville.
Jamais je n'étais entré si tôt dans un théâtre.
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Toutes les loges s'emplirent les unes après les autres. Une seule restait vide : l'avant-scène du rez-de-chaussée.
Au commencement du troisième acte, j'entendis ouvrir la porte de cette loge, sur laquelle j'avais presque constamment les yeux fixés, Marguerite parut.
Elle passa tout de suite sur le devant, chercha à l'orchestre, m'y vit et me remercia du regard.
Elle était merveilleusement belle ce soir-là.
Étais-je la cause de cette coquetterie ? M'aimait-elle assez pour croire que, plus je la trouverais belle, plus je serais heureux ?
Je l'ignorais encore ; mais si telle avait été son intention, elle réussissait, car, lorsqu'elle se montra, les têtes ondulèrent les unes vers les autres, et l'acteur alors en scène regarda lui-même celle qui troublait ainsi les spectateurs par sa seule apparition.
Et j'avais la clef de l'appartement de cette femme, et dans trois ou quatre heures elle allait de nouveau être à moi.
On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes entretenues ; ce qui m'étonne, c'est qu'ils ne fassent pas pour elles vingt fois plus de folies. Il faut avoir vécu, comme moi, de cette vie-là, pour savoir combien les petites vanités de tous les jours qu'elles donnent à leur amant soudent fortement dans le cœur, puisque nous n'avons pas d'autre mot, l'amour qu'il a pour elle.
Prudence prit place ensuite dans la loge, et un homme que je reconnus pour le comte de G… s'assit au fond.
À sa vue, un froid me passa sur le cœur.
Sans doute, Marguerite s'apercevait de l'impression produite sur moi par la présence de cet homme dans sa loge, car elle me
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sourit de nouveau, et tournant le dos au comte, elle parut fort attentive à la pièce. Au troisième entr'acte, elle se retourna, dit deux mots ; le comte quitta la loge, et Marguerite me fit signe de venir la voir.
– Bonsoir ! me dit-elle quand j'entrai, et elle me tendit la main.
– Bonsoir ! répondis-je en m'adressant à Marguerite et à Prudence.
– Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que M. le comte de G… ne va pas revenir ?
– Si ; je l'ai envoyé me chercher des bonbons pour que nous puissions causer seuls un instant. Madame Duvernoy est dans la confidence.
– Oui, mes enfants, dit celle-ci ; mais soyez tranquilles, je ne dirai rien.
– Qu'avez-vous donc ce soir ? dit Marguerite en se levant et en venant dans l'ombre de la loge m'embrasser sur le front.
– Je suis un peu souffrant.
– Il faut aller vous coucher, reprit-elle avec cet air ironique si bien fait pour sa tête fine et spirituelle.
– Où ?
– Chez vous.
– Vous savez bien que je n'y dormirai pas.
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– Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici parce que vous avez vu un homme dans ma loge.
– Ce n'est pas pour cette raison.
– Si fait, je m'y connais, et vous avez tort ; ainsi ne parlons plus de cela. Vous viendrez après le spectacle chez Prudence, et vous y resterez jusqu'à ce que je vous appelle. Entendez-vous ?
– Oui.
Est-ce que je pouvais désobéir ?
– Vous m'aimez toujours ? reprit-elle.
– Vous me le demandez !
– Vous avez pensé à moi ?
– Tout le jour.
– Savez-vous que je crains décidément de devenir amoureuse de vous ? demandez plutôt à Prudence.
– Ah ! répondit la grosse fille, c'en est assommant.
– Maintenant, vous allez retourner à votre stalle ; le comte va rentrer, et il est inutile qu'il vous trouve ici.
– Pourquoi ?
– Parce que cela vous est désagréable de le voir.
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– Non ; seulement si vous m'aviez dit désirer venir au Vaudeville ce soir, j'aurais pu vous envoyer cette loge aussi bien que lui.
– Malheureusement, il me l'a apportée sans que je la lui demande, en m'offrant de m'accompagner. Vous le savez très bien, je ne pouvais pas refuser. Tout ce que je pouvais faire, c'était de vous écrire où j'allais pour que vous me vissiez, et parce que moi-même j'avais du plaisir à vous revoir plus tôt ; mais, puisque c'est ainsi que vous me remerciez, je profite de la leçon.
– J'ai tort, pardonnez-moi.
– À la bonne heure, retournez gentiment à votre place, et surtout ne faites plus le jaloux.
Elle m'embrassa de nouveau, et je sortis.
Dans le couloir, je rencontrai le comte qui revenait.
Je retournai à ma stalle.
Après tout, la présence de M. de G… dans la loge de Marguerite était la chose la plus simple. Il avait été son amant, il lui apportait une loge, il l'accompagnait au spectacle, tout cela était fort naturel, et, du moment où j'avais pour maîtresse une fille comme Marguerite, il me fallait bien accepter ses habitudes.
Je n'en fus pas moins très malheureux le reste de la soirée, et j'étais fort triste en m'en allant, après avoir vu Prudence, le comte et Marguerite monter dans la calèche qui les attendait à la porte.
Et cependant, un quart d'heure après, j'étais chez Prudence.
Elle rentrait à peine.
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Chapitre XIII
– Vous êtes venu presque aussi vite que nous, me dit Prudence.
– Oui, répondis-je machinalement. Où est Marguerite ?
– Chez elle.
– Toute seule ?
– Avec M. de G…
Je me promenai à grands pas dans le salon.
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– Eh bien, qu'avez-vous ?
– Croyez-vous que je trouve drôle d'attendre ici que M. de G…
sorte de chez Marguerite ?
– Vous n'êtes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que Marguerite ne peut pas mettre le comte à la porte. M. de G… a été longtemps avec elle, il lui a toujours donné beaucoup d'argent ; il lui en donne encore. Marguerite dépense plus de cent mille francs par an ; elle a beaucoup de dettes. Le duc lui envoie ce qu'elle lui demande, mais elle n'ose pas toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut pas qu'elle se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine de mille francs par an au moins. Marguerite vous aime bien, mon cher ami, mais votre liaison avec elle, dans son intérêt et dans le vôtre, ne doit pas être sérieuse. Ce n'est pas avec vos sept ou huit mille francs de pension que vous soutiendrez le luxe de cette fille-là ; ils ne suffiraient pas à l'entretien de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu'elle est, pour une bonne fille spirituelle et jolie ; soyez son amant pendant un mois, deux mois ; donnez-lui des bouquets, des bonbons et des loges ; mais ne vous mettez rien de plus en tête, et ne lui faites pas des scènes de jalousie ridicule. Vous savez bien à qui vous avez affaire ; Marguerite n'est pas une vertu. Vous lui plaisez, vous l'aimez bien, ne vous inquiétez pas du reste. Je vous trouve charmant de faire le susceptible ! Vous avez la plus agréable maîtresse de Paris ! Elle vous reçoit dans un appartement magnifique, elle est couverte de diamants, elle ne vous coûtera pas un sou, si vous le voulez, et vous n'êtes pas content. Que diable ! Vous en demandez trop.
– Vous avez raison, mais c'est plus fort que moi, l'idée que cet homme est son amant me fait un mal affreux.
– D'abord, reprit Prudence, est-il encore son amant ? C'est un homme dont elle a besoin, voilà tout. Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa porte ; il est venu ce matin, elle n'a pas pu faire autrement que d'accepter sa loge et de le laisser l'accompagner. Il
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l'a reconduite, il monte un instant chez elle, il n'y reste pas, puisque vous attendez ici. Tout cela est bien naturel, il me semble. D'ailleurs vous acceptez bien le duc ?
– Oui, mais celui-là est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite n'est pas sa maîtresse. Puis, on peut souvent accepter une liaison et n'en pas accepter deux. Cette facilité ressemble trop à un calcul et rapproche l'homme qui y consent, même par amour, de ceux qui, un étage plus bas, font un métier de ce consentement et un profit de ce métier.
– Ah ! Mon cher, que vous êtes arriéré ! Combien en ai-je vus, et des plus nobles, des plus élégants, des plus riches, faire ce que je vous conseille et cela, sans efforts, sans honte, sans remords !
Mais cela se voit tous les jours. Mais comment voudriez-vous que les femmes entretenues de Paris fissent pour soutenir le train qu'elles mènent, si elles n'avaient pas trois ou quatre amants à la fois ? Il n'y a pas de fortune, si considérable qu'elle soit, qui puisse subvenir seule aux dépenses d'une femme comme Marguerite. Une fortune de cinq cent mille francs de rente est une fortune énorme en France ; eh bien, mon cher ami, cinq cent mille francs de rente n'en viendraient pas à bout, et voici pourquoi : un homme qui a un pareil revenu a une maison montée, des chevaux, des domestiques, des voitures, des chasses, des amis ; souvent il est marié, il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que sais-je, moi ! Toutes ces habitudes sont prises de telle façon qu'il ne peut s'en défaire sans passer pour être ruiné et sans faire scandale. Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an, il ne peut pas donner à une femme plus de quarante ou cinquante mille francs dans l'année, et encore c'est beaucoup. Eh bien, d'autres amours complètent la dépense annuelle de la femme. Avec Marguerite, c'est encore plus commode ; elle est tombée par un miracle du ciel sur un vieillard riche à dix millions, dont la femme et la fille sont mortes, qui n'a plus que des neveux riches eux-mêmes, qui lui donne tout ce qu'elle veut sans rien lui demander en échange ; mais elle ne peut pas lui demander plus de soixante-dix mille francs par an, et je
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suis sûre que si elle lui en demandait davantage, malgré sa fortune et l'affection qu'il a pour elle, il le lui refuserait.
« Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rente à Paris, c'est-à-dire à peine de quoi vivre dans le monde qu'ils fréquentent, savent très bien, quand ils sont les amants d'une femme comme Marguerite, qu'elle ne pourrait pas seulement payer son appartement et ses domestiques avec ce qu'ils lui donnent. Ils ne lui disent pas qu'ils le savent, ils ont l'air de ne rien voir, et quand ils en ont assez ils s'en vont. S'ils ont la vanité de suffire à tout, ils se ruinent comme des sots et vont se faire tuer en Afrique après avoir laissé cent mille francs de dettes à Paris. Croyez-vous que la femme leur en soit reconnaissante ?
Pas le moins du monde. Au contraire, elle dit qu'elle leur a sacrifié sa position et que, pendant qu'elle était avec eux, elle perdait de l'argent. Ah ! vous trouvez tous ces détails honteux, n'est-ce pas ? Ils sont vrais. Vous êtes un charmant garçon, que j'aime de tout mon cœur ; je vis depuis vingt ans parmi les femmes entretenues, je sais ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, et je ne voudrais pas vous voir prendre au sérieux le caprice qu'une jolie fille a pour vous.
« Puis, outre cela, admettons, continua Prudence, que Marguerite vous aime assez pour renoncer au comte et au duc, dans le cas où celui-ci s'apercevrait de votre liaison et lui dirait de choisir entre vous et lui, le sacrifice qu'elle vous ferait serait énorme, c'est incontestable. Quel sacrifice égal pourriez-vous lui faire, vous ? Quand la satiété serait venue, quand vous n'en voudriez plus enfin, que feriez-vous pour la dédommager de ce que vous lui auriez fait perdre ? Rien. Vous l'auriez isolée du monde dans lequel étaient sa fortune et son avenir, elle vous aurait donné ses plus belles années, et elle serait oubliée. Ou vous seriez un homme ordinaire, alors, lui jetant son passé à la face, vous lui diriez qu'en la quittant vous ne faites qu'agir comme ses autres amants, et vous l'abandonneriez à une misère certaine ; ou vous seriez un honnête homme, et, vous croyant forcé de la garder auprès de vous, vous vous livreriez vous-même à un malheur inévitable, car cette liaison, excusable chez le jeune
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homme, ne l'est plus chez l'homme mûr. Elle devient un obstacle à tout, elle ne permet ni la famille, ni l'ambition, ces secondes et dernières amours de l'homme. Croyez-m'en donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu'elles valent, les femmes pour ce qu'elles sont, et ne donnez pas à une fille entretenue le droit de se dire votre créancière en quoi que ce soit.
C'était sagement raisonné et d'une logique dont j'aurais cru Prudence incapable. Je ne trouvai rien à lui répondre, sinon qu'elle avait raison ; je lui donnai la main et la remerciai de ses conseils.
– Allons, allons, me dit-elle, chassez-moi ces mauvaises théories, et riez ; la vie est charmante, mon cher, c'est selon le verre par lequel on la regarde. Tenez, consultez votre ami Gaston, en voilà un qui me fait l'effet de comprendre l'amour comme je le comprends. Ce dont il faut que vous soyez convaincu, sans quoi vous deviendrez un garçon insipide, c'est qu'il y a à côté d'ici une belle fille qui attend impatiemment que l'homme qui est chez elle s'en aille, qui pense à vous, qui vous garde sa nuit et qui vous aime, j'en suis certaine. Maintenant venez vous mettre à la fenêtre avec moi, et regardons partir le comte qui ne va pas tarder à nous laisser la place.
Prudence ouvrit une fenêtre, et nous nous accoudâmes à côté l'un de l'autre sur le balcon.
Elle regardait les rares passants, moi je rêvais.
Tout ce qu'elle m'avait dit me bourdonnait dans la tête, et je ne pouvais m'empêcher de convenir qu'elle avait raison ; mais l'amour réel que j'avais pour Marguerite avait peine à s'accommoder de cette raison-là. Aussi poussais-je de temps en temps des soupirs qui faisaient retourner Prudence, et lui faisaient hausser les épaules comme un médecin qui désespère d'un malade.
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« Comme on s'aperçoit que la vie doit être courte, disais-je en moi-même, par la rapidité des sensations ! Je ne connais Marguerite que depuis deux jours, elle n'est ma maîtresse que depuis hier, et elle a déjà tellement envahi ma pensée, mon cœur et ma vie, que la visite de ce comte de G… est un malheur pour moi. »
Enfin le comte sortit, remonta dans sa voiture et disparut.
Prudence ferma sa fenêtre.
Au même moment Marguerite nous appelait.
– Venez vite, on met la table, disait-elle, nous allons souper.
Quand j'entrai chez elle, Marguerite courut à moi, me sauta au cou et m'embrassa de toutes ses forces.
– Sommes-nous toujours maussade ? me dit-elle.
– Non, c'est fini, répondit Prudence, je lui ai fait de la morale, et il a promis d'être sage.
– À la bonne heure !
Malgré moi, je jetai les yeux sur le lit, il n'était pas défait ; quant à Marguerite, elle était déjà en peignoir blanc.
On se mit à table.
Charme, douceur, expansion, Marguerite avait tout, et j'étais bien forcé de temps en temps de reconnaître que je n'avais pas le droit de lui demander autre chose ; que bien des gens seraient heureux à ma place, et que, comme le berger de Virgile, je n'avais qu'à jouir des loisirs qu'un dieu ou plutôt qu'une déesse me faisait.
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J'essayai de mettre en pratique les théories de Prudence et d'être aussi gai que mes deux compagnes ; mais ce qui chez elles était nature, chez moi était effort, et le rire nerveux que j'avais, et auquel elles se trompèrent, touchait de bien près aux larmes.
Enfin le souper cessa, et je restai seul avec Marguerite. Elle alla, comme elle en avait l'habitude, s'asseoir sur son tapis devant le feu et regarder d'un air triste la flamme du foyer.
Elle songeait ! À quoi ? Je l'ignore ; moi, je la regardais avec amour et presque avec terreur en pensant à ce que j'étais prêt à souffrir pour elle.
– Sais-tu à quoi je pensais ?
– Non.
– À une combinaison que j'ai trouvée.
– Et quelle est cette combinaison ?
– Je ne puis pas encore te la confier, mais je puis te dire ce qui en résulterait. Il en résulterait que dans un mois d'ici je serais libre, je ne devrais plus rien, et nous irions passer ensemble l'été à la campagne.
– Et vous ne pouvez pas me dire par quel moyen ?
– Non, il faut seulement que tu m'aimes comme je t'aime, et tout réussira.
– Et c'est vous seule qui avez trouvé cette combinaison ?
– Oui.
– Et vous l'exécuterez seule ?
– 147 –
– Moi seule aurai les ennuis, me dit Marguerite avec un sourire que je n'oublierai jamais, mais nous partagerons les bénéfices.
Je ne pus m'empêcher de rougir à ce mot de bénéfices ; je me rappelai Manon Lescaut mangeant avec Desgrieux l'argent de M. de B…
je répondis d'un ton un peu dur et en me levant :
– Vous me permettrez, ma chère Marguerite, de ne partager les bénéfices que des entreprises que je conçois et que j'exploite moi-même.
– Qu'est-ce que cela signifie ?
– Cela signifie que je soupçonne fort M. le comte de G… d'être votre associé dans cette heureuse combinaison dont je n'accepte ni les charges ni les bénéfices.
– Vous êtes un enfant. Je croyais que vous m'aimiez, je me suis trompée, c'est bien.
Et, en même temps, elle se leva, ouvrit son piano et se remit à jouer l' Invitation à la valse, jusqu'à ce fameux passage en majeur qui l'arrêtait toujours.
Était-ce par habitude, ou pour me rappeler le jour où nous nous étions connus ? Tout ce que je sais, c'est qu'avec cette mélodie les souvenirs me revinrent, et, m'approchant d'elle, je lui pris la tête entre mes mains et l'embrassai.