— Elle m’a vue aussi ! Notre plan est fichu !

— Alors qu’est-ce qu’on fait ?!

Il est hagard.

— Retournons à l’intérieur déjà.

— Elle a tout fait merder cette salope ?!

Il crie. Il déraille.

— Je vais la saigner !

— Jean-Lino, rentrons…

Il lâche prise. Je saisis la poignée rétractable et j’entraîne la valise. Le manteau glisse, la valise roule dessus, me freinant et manquant me faire trébucher. Cette merde de manteau redingote qui tombe toutes les deux minutes ! Retour dans le hall. Le manteau est dégueulassé. Tout est mouillé. Jean-Lino qui n’a plus rien dans les mains a l’air de s’être déguisé en trappeur. Il sort un paquet aplati de son blouson et allume une clope. Il dit, qu’est-ce qu’elle foutait là si tard cette salope ?

— On ne peut pas rester plantés là.

— On va lui fermer sa gueule à cette garce.

— Allons nous mettre dans l’escalier pour réfléchir.

J’ai ramené la valise vers le mur du fond et je l’ai collée dans l’angle à côté de la porte de service.

— Venez dans l’escalier Jean-Lino.

J’ai attrapé son bras par le cuir du blouson et je l’ai poussé vers l’escalier. Il s’est laissé faire sur deux ou trois pas, avec des jambes raides de robot. Je me suis assise sur les premières marches, à l’endroit même où il s’était affalé devant Rémi. Jean-Lino avalait profond la fumée avec son mouvement de bouche en fixant la valise. Après un moment il s’en est approché en titubant. Il a caressé le dessus avec son gant de mouton. De gauche à droite, plusieurs fois de suite comme un poème muet. Puis il s’est laissé glisser à genoux, en gémissant. Ses bras écartés enserraient la valise des deux côtés, sa joue était collée au tissu. Il fabriquait, à moitié dans le vide, des baisers distordus. Nous étions séparés par l’encadrement de la porte. L’image prenait toute sa dimension dans ce champ limité. Abîme et non-sens. Pourquoi n’y avait-il eu aucune main pour arrêter la fille ? Un petit coup de pouce du ciel pour décaler d’une minute sa sortie de soirée, de bagnole, une phrase en plus ? Au lieu d’abandonner dans le hall froid Jean-Lino Manoscrivi, le plus doux des hommes, et Lydie Gumbiner, petite et recroquevillée dans ses habits de fête. Ils ont du bol ceux qui pensent que la vie fait partie d’un ensemble ordonné.


J’avais froid. J’ai mis le manteau vert en couverture sur mes jambes. Jean-Lino avait lâché la valise. Il restait au sol sur ses jambes repliées, tête basse, les mains sur la nuque. J’ai attendu. Puis je suis allée le chercher. J’ai fait le geste de le relever en entourant ses épaules. J’ai ramassé le chapeau et les lunettes qui étaient tombés sur le carrelage. Nous avons pris la direction des marches, nous nous sommes assis où j’étais, c’est-à-dire deux mètres plus loin. Jean-Lino s’est aussitôt redressé pour rapatrier la valise, elle passait de justesse la porte et occupait tout l’espace en bas de l’escalier. On était tous les trois serrés, j’avais remis sur nous le manteau en protection. Ça m’a rappelé les cabanes qu’on fait quand on est môme. On ramène tout à soi, le plafond, les murs, les objets, les corps, il faut que l’espace soit le plus rétréci possible. Le monde extérieur n’est plus visible que par une fente tandis que dehors se déchaînent la tempête et l’orage.


Il avait envie de pisser. Ça a été la première phrase qu’il a dite, il faut que je pisse.

— Allez dehors.

Il ne bougeait pas.

— J’ai trop bu. J’ai fait le con comme personne.

— Allez-y Jean-Lino, je reste là.

La minuterie s’est arrêtée. On est restés un peu dans le noir. Je l’ai rallumée. Je n’avais jamais vu le hall à cette lueur, ni dans ses détails. La grille d’aération, la plinthe sale. Un purgatoire minable. M’est revenue une entrée dans un livre de Bill Bryson, Aucune pièce, au cours de l’histoire, n’est tombée aussi bas que le hall. Jean-Lino y est allé, dehors, je ne sais pas où, pendant que je restais avec la valise. J’ai enfilé le manteau qui était beaucoup trop étroit, les manches m’arrivaient à mi-bras et je ne pouvais pas le boutonner. Il était à peu près de la couleur de la moquette. Je pensais à quoi faire. Remonter et remettre Lydie sur le lit comme si de rien n’était. Reprendre la valise et rentrer chez moi pendant que Jean-Lino appellerait la police. C’était inutile. La fille du second nous avait vus ensemble. Quoi qu’il ait pu y avoir dans la valise, Jean-Lino était sorti de chez lui après avoir étranglé sa femme et j’étais mêlée au truc. Je repensais au déroulement des événements. Jean-Lino était descendu chez nous. Il nous avait informés de la catastrophe. Nous étions incrédules. Nous sommes montés Pierre et moi pour voir le corps de Lydie. Pierre m’a obligée à redescendre et à ne pas m’en mêler. Jean-Lino avait tué sa femme. Nous n’avions rien à voir là-dedans. Il devait appeler les flics et se rendre. Pierre s’était endormi. J’étais remontée. Et si je n’étais pas remontée ? Et si, au lieu de remonter, j’étais restée chez moi, pleine d’anxiété (et de curiosité), guettant par les fenêtres et par l’œilleton le moindre mouvement ? Par l’œilleton, pourquoi ? Par crainte d’une réaction folle de Jean-Lino Manoscrivi ? Non. Non. Tout simplement parce que je ne restais pas collée à la fenêtre. Je regardais par l’œilleton, de temps à autre, au cas où j’aurais loupé quelque chose dehors. Et c’est ainsi… Et c’est ainsi que j’ai vu le bouton de l’ascenseur clignoter. J’ai ouvert la porte, j’ai entendu un bruit de cavalcade dans la cage d’escalier. J’ai appelé mon ami Jean-Lino. J’ai empoigné mes clés et je suis descendue en trombe à mon tour dans la cage. Je suis arrivée au moment où il traînait vers la sortie une grosse valise rouge… Je l’ai supplié de ne pas faire cette bêtise. La voisine du second est entrée… Après tout, j’étais en chaussons et pyjama, pas du tout une fille qui s’apprête à sortir dans la nuit humide… Ça se tenait. Ça pouvait tenir la route. Ça pouvait aussi tenir la route pour Pierre. Non. Il connaissait la valise. Il connaissait la valoche par cœur. C’était même plus ou moins la sienne. Comment expliquer à Pierre la présence de la valise rouge ? Sans parler de la cargaison. Je l’aurais prêtée aux Manoscrivi pour un voyage prochain ? Ou pour transporter des affaires ? Oui, très bien : je l’aurais prêtée pour transporter des choses dans le cabinet de psychothérapie. Sans l’informer ? Évidemment. Je n’informe pas mon mari d’un prêt de valise. Ou mieux… Mieux : nous n’étions au courant de rien. Jean-Lino n’est jamais descendu chez nous, nous ne sommes jamais montés. J’avais fait une fête. Je descends pour jeter les poubelles, et sur qui je tombe ? Au moment où je retraverse le hall ? Sur Jean-Lino Manoscrivi ! Lequel tire la grosse valise rouge que j’avais prêtée à Lydie… Je ne m’inquiète pas du contenu de cette valise ? Non. Jean-Lino me dit qu’il doit la mettre dans le coffre de la voiture pour le lendemain. La voisine du second revient de soirée. Elle nous voit sur le point de sortir… Pas moi. Moi je ne sors pas, je suis là par coïncidence et j’accompagne mon ami à la porte du hall. C’est tout bête. Je dois juste vite briefer Pierre. Il comprendra que c’est notre intérêt.


Il est revenu. J’ai entendu la porte de l’immeuble. Je l’ai reconnu à ses pas. Il s’est rassis à côté de moi dans le réduit. Le crâne trempé car il avait laissé le chapeau. La pluie devait tomber à verse. La mèche barrait le front et rebiquait. Il a dit, c’est quoi le protocole ?

— On peut remonter…

Comment lui dire à quel point j’allais l’abandonner ?

— … Mais ça ne sert à rien parce qu’on ne pourra jamais expliquer ce qu’on faisait tous les deux dans ce hall.

Il avait enlevé ses gants (les gants sortaient des poches latérales du perfecto comme deux oreilles frisées). Cassé en deux sur la marche, il effleurait la toile rouge du bagage, formant des courbes obscures avec son doigt. Les joues crevassées luisaient. Je croyais que c’était la pluie, mais il pleurait. Quand Jean-Lino était enfant, son père, de temps à autre après le repas du soir, prenait le livre des Psaumes et lisait un passage à voix haute. Le galon marque-page ouvrait toujours au même endroit. Il ne venait pas à l’idée de son père de le déplacer, de sorte qu’il lisait toujours le même verset, celui de l’exil. Aux rives des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous avons pleuré, nous souvenant de Sion. Jean-Lino se rappelait le livre, sa couleur mordorée, la languette qui s’effilochait et surtout la gravure de couverture : des gens aux faciès veules, à moitié nus, avachis les uns sur les autres au bord d’une eau tiède, avec une harpe accrochée à une branche d’arbre. Il m’avait raconté n’avoir jamais fait le lien entre le verset et l’image. Lorsque son père articulait les mots, Jean-Lino entendait gronder le pluriel des fleuves, il voyait cingler et s’entrechoquer les bois morts sous un ciel de défaite. Quant à s’asseoir et pleurer, pour lui, ça voulait dire être en position d’attente, replié et seul. Il n’avait aucune instruction religieuse. Les Manoscrivi respectaient quelques fêtes avec la famille de sa mère, mais c’était surtout pour bouffer des carpes farcies. Jean-Lino ne comprenait rien aux vers que son père lisait (son père non plus selon lui) mais il aimait entendre les phrases venues du passé. Il se sentait participer à l’histoire des hommes même au fond de la cour Parmentier, et il s’assimilait aux trimballés, aux apatrides. Qu’avait réellement enregistré cette conne ? Je me suis repassé la scène. Je me suis revue près de la porte vitrée, derrière Jean-Lino, tenant le sac à main et le manteau. Tenant le sac et le manteau ! Tenant le sac à main de Lydie et le long manteau redingote vert que tout le quartier connaît… Il fallait oublier la version poubelles. Revenir au récit précédent. Oui, je portais le sac et le manteau. Je les avais arrachés des mains de Jean-Lino pour l’empêcher de commettre une folie. Jean-Lino, j’ai murmuré, nous devons appeler la police.

— Oui.

— J’ai une petite idée de ce qu’on pourrait raconter concernant ma présence…

— Oui…

J’ai détaillé l’histoire. Le prêt de la valise à Lydie, sa venue désemparée chez nous, notre visite pour constater la mort, le guet, l’œilleton, l’imploration dans le hall. Il était sans réaction, il s’en foutait. Ça m’a agacée qu’il se foute de me tirer d’affaire. Il tuait sa femme, je faisais tout pour l’aider et maintenant que c’était râpé, il se foutait de tout. Je l’ai secoué, vous m’écoutez Jean-Lino ? Il ne s’agit plus de vous maintenant, il s’agit de moi. C’est important que nous ayons la même version des faits.

— Oui, c’est important…

Il fouille dans une poche poitrine, il en sort des tickets et des boules de papier aluminium colorées. Il y a aussi un carré transparent d’autocollants de flèches qu’il jette par terre avec le reste.

— Vous pouvez répéter ce que je viens de dire ? Je dis quoi quand j’arrive dans le hall et que je vous vois avec tout le bazar ?

— Vous m’arrachez le sac et le manteau…

— Et ?…

— Et vous dites, vous êtes fou…

— Non, je ne dis pas tout de suite vous êtes fou, je dis d’abord : qu’est-ce que vous faites ? Qu’est-ce qu’il y a dans la valise ?!

Il regarde le sol et les vestiges de papier.

— Oui…

— Vous m’écoutez Jean-Lino ?

— Vous dites qu’est-ce qu’il y a dans la valise…

— Et ensuite je dis, vous êtes fou, ne faites pas ça !

— Oui, oui, bien sûr Elisabeth, je vous disculpe complètement, complètement…

Il secoue la tête, le tic de bouche est revenu à fond. Rien qui soit de nature à me rassurer.

— Vous avez votre portable sur vous ?

— Non.

J’ouvre le fourre-tout de Lydie et j’en sors le portable.

— On peut utiliser celui-là…

— Pour quoi faire ?

— Pour appeler la police.

Il regarde l’objet. Un Android à rabat jaune avec un bijou de portable finissant par une plume. Je regrette aussitôt ma brutalité. Tout s’est déréglé. Je voudrais avoir écouté Pierre, n’avoir pas quitté notre appartement. Jean-Lino semble complètement ailleurs. Il reste silencieux puis, d’une voix éteinte, il dit, je ne verrai jamais le laboratoire des moustiques.

— Un jour, si.

— Quand ?

— Quand vous reviendrez.

Il hausse les épaules. J’avais promis de l’emmener à Pasteur, lui faire visiter le musée, mais surtout l’insectarium. Jean-Lino voulait voir les endroits magiques de la connaissance. Aller là où la vie s’apprend. Chez Guli, il s’étiolait dans les travées où s’empilaient les grosses bêtes froides. Machines lavantes, hottes, cuisinières, congélateurs n’évoquaient rien. Il rêvait d’être introduit dans le monde du vivant, du dangereux. Je lui avais parlé de l’insectarium, une étuve de quelques pièces en sous-sol où vivent des centaines de larves dans des bassines blanches et autant de moustiques du monde entier dans des boîtes fermées par des nœuds de tulle. Un endroit mi-labo, mi-buanderie, avec un bric-à-brac de tous les jours et une machine à coudre pour les voilages. Je lui avais raconté qu’on nourrissait les larves avec des croquettes de chat, que les mâles adultes n’engloutissaient que des sucreries et ne piquaient pas. En revanche, avais-je expliqué, leurs femmes piquaient et se gorgeaient tous les trois jours du sang d’une pauvre souris déposée dans leur cage. Jean-Lino s’était écrié, pas un mot à Lydie ! J’avais précisé que la souris était anesthésiée, mais il ne m’écoutait pas. En réalité, Jean-Lino ne voulait pas partager le privilège de sa visite dans l’antre des culicidés.

— On aurait dû y aller avant.

— On ira.

— Vous ne serez plus à Pasteur.

— Je pourrai toujours y aller.

— On n’existera plus.

— Bon ça suffit, on ne peut pas finir la nuit ici. C’est quoi le numéro des flics ? Le 17 ?

J’avais repris en main le portable de Lydie. Je suis directement allée sur le clavier d’urgence. Eduardo ! s’est écrié Jean-Lino. Ça devait arriver. On ne pouvait pas esquiver Eduardo pendant mille ans.

— Eduardo sera pris en charge…

— Par qui ? La SPA, non, non, non, jamais de la vie ! Il est malade en plus !

— Nous le prendrons.

— Vous ne l’aimez pas !

— On en prendra soin. Et s’il n’est pas heureux chez nous, on le confiera à des gens qui l’aimeront.

— Vous ne saurez pas vous en occuper !

J’ai balancé le portable sur la valise, je me suis redressée et j’ai tenté de m’extraire du manteau.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— Je vous abandonne.

Il s’est relevé.

— Allons le mettre chez vous.

Le rouge lui était monté aux joues et ses yeux s’étaient écarquillés derrière les montures jaunes. J’ai compris que ça ne servirait à rien d’argumenter. Alors faisons vite, j’ai dit. On a fermé la porte pour ne pas laisser la valise en vue (de qui, à trois heures du mat ?) et on est remontés à pied en enjambant les marches. Chez lui, Jean-Lino a foncé dans la petite chambre d’où il est ressorti aussitôt avec un sac de voyage en toile. On est allés dans la cuisine. Il a mis dans le sac un paquet de croquettes en précisant que ce n’étaient pas celles qui donnaient la diarrhée, selon lui le chat était pour ainsi dire sinon guéri du moins sorti d’affaire, il restait deux jours de traitement, on pouvait oublier la levure et les gélules anti-calculs mais pas le Revigor 200. Il mettait l’ordonnance avec les coordonnées du vétérinaire dans le sac. Il a sorti d’un placard un diffuseur Feliway qu’il a jeté dans le sac, pour remplacer, a-t-il dit, tandis qu’on filait au salon, les phéromones faciales, et aider le chat à se sentir en sécurité dans le nouvel environnement. Je comprenais un mot sur deux. Dans le salon il a ramassé des jouets, balles et fausse souris, il s’est mis à tournoyer sur lui-même avant de repérer une longue tige terminée par une queue en imitation léopard et des plumes. Il adore la canne à pêche, a-t-il dit en fourrant le tout dans le sac. C’est un chasseur, il faut jouer avec lui au moins trois fois par jour, a-t-il ordonné, en repartant dans la cuisine. Vous pouvez prendre la litière ? J’ai pris la bassine. Jean-Lino a saisi Eduardo qui rôdait dans ses jambes. Et tout à coup j’ai vu la table, et j’ai dit, attendez ! Il y avait ma clope dans le cendrier ! Ma longue clope à peine fumée. J’avais vu trop de Faites entrer l’accusé pour ne pas repérer la boulette fatidique. J’ai mis le mégot dans la poche du manteau en regardant si je n’avais pas laissé d’autres traces. Eduardo a miaulé en exhibant ses dents de félin. On est descendus par l’escalier, lui devant, moi derrière. J’ai ouvert la porte. Aucun bruit. J’ai déposé la litière dans la cuisine. J’ai fermé la porte du couloir qui mène à la chambre. Dans l’entrée, Jean-Lino a posé par terre Eduardo et le sac de voyage. Il a repéré une prise murale sur laquelle il a immédiatement branché le diffuseur Feliway. À quatre pattes lui-même, le torse comprimé dans le perfecto, il a pris dans ses mains le museau du chat et lui a chuchoté des mots en frottant son nez contre le pelage. Je l’ai pressé, terrifiée à l’idée que Pierre puisse surgir. J’ai eu un instant l’idée de changer de chaussures avant de la rejeter comme une idiotie fatale. Au moment de partir, Jean-Lino a sorti du sac un tee-shirt qui devait lui appartenir et l’a mis en tapon devant Eduardo.


On a repris les escaliers. Lui se laissait tomber sur chaque marche comme un somnambule. Il n’avait plus aucun jus. Arrivés en bas, on s’est rassis au même endroit. J’ai repris le portable de Lydie, et bien que je ne comprenne plus grand-chose à la situation, j’ai dit, Jean-Lino, il faut le faire. En plus la batterie est presque à plat.

— J’allais où avec la valise ?…

— Nulle part ! Vous n’alliez nulle part. Vous ne savez même pas pourquoi vous l’avez mise dans la valise. Vous avez eu un coup de folie.

— Un coup de folie…

J’ai composé le 17 et je lui ai tendu l’appareil. Une voix enregistrée a dit, vous êtes en relation avec Police Secours suivi d’un petit speech anxiogène. Puis ça a sonné. Ça sonnait dans le vide. Jean-Lino a raccroché.

– Ça ne répond pas.

— C’est impossible. Rappelez.

— Je dis quoi ?… J’ai tué ma femme ?

— Pas j’ai tué ma femme de but en blanc.

— Qu’est-ce qu’il faut dire ?

— Mettez un peu de forme. Dites, je vous appelle parce que je viens de faire une bêtise…

Il rappelle. À nouveau le speech. Votre conversation est enregistrée, tout abus sera sanctionné. Une vraie femme décroche aussitôt après. Police Secours, j’écoute. Jean-Lino me regarde paniqué. J’ébauche un de ces gestes censés apaiser l’interlocuteur. Complètement recroquevillé sur lui-même, la tête au niveau des genoux, Jean-Lino dit, je vous appelle parce que j’ai commis une bêtise…

— Quelle bêtise ? dit la voix.

— J’ai commis un meurtre…

— Dans quelle commune vous êtes ?

— Deuil-l’Alouette.

— Vous connaissez l’adresse où vous vous trouvez ?

Jean-Lino répond à voix basse. La fille lui fait répéter le nom de la rue. Elle demande si l’adresse correspond à son domicile. Elle paraît gentille et calme.

— Vous vous trouvez sur la voie publique ou à l’intérieur d’un bâtiment ?

Sous sa voix on perçoit des cliquetis de clavier.

— Je suis dans le hall.

— Dans le hall de votre immeuble ?

— Oui.

— Il y a un digicode ?

— Je ne me souviens plus…

— Est-ce que vous êtes seul ?

Jean-Lino se redresse. Affolement. Je lui fais signe de me mentionner.

— Non…

— Vous êtes avec qui ?

Avec mes lèvres j’articule voi-sine.

— Avec ma voisine.

— Une seule personne.

— Oui.

— Monsieur, qu’est-ce qui s’est passé ?…

— J’ai tué ma femme…

— Oui… ?

Il se tourne vers moi. Je ne trouve rien à souffler.

— Elle est où votre femme ? Est-ce qu’elle est avec vous actuellement ?…

Il essaye de répondre mais aucun son ne sort. La lèvre inférieure s’est remise en mouvement en une palpitation continue. On dirait le plancher buccal d’un batracien.

— Vous vous appelez comment monsieur ?

— Jean-Lino Manoscrivi.

— Jean… Lino ?

— Oui…

— Est-ce que vous êtes armé Jean-Lino ?

— Non. Non, non.

— Votre voisine non plus ?

— Non.

— Est-ce que vous avez consommé de l’alcool ou des produits stupéfiants ?…

— Non…

Il me voit mimer le fait de boire un peu avec des amis.

— Un peu d’alcool…

— Est-ce que vous prenez un traitement en lien avec un problème psychiatrique ?…

La communication s’est coupée. Plus de batterie. Jean-Lino a regardé l’écran noir. Il a rabattu le clapet et étendu la chaînette du bijou sur le plastique jaune pour bien positionner la plume. J’ai mis mon bras autour de ses épaules. Jean-Lino a remis son chapeau. On était dans un coin de gare, en attente. Avec la longue redingote trop étroite, mes pantoufles en fausse fourrure et la valoche. Des romanos en transit. Prêts à être embarqués on ne sait où. Il a dit, elle était gentille la fille. J’ai dit, oui, elle était gentille. Et lui, qu’est-ce qu’elle va devenir la tante sans moi ? Elle n’a que moi.


N’avoir personne. Les héros de The Americans donnent l’impression de n’avoir personne. C’est ce qui les constitue. Ils se tiennent en bordure de routes, de bancs, de salles, venus chercher quelque chose qu’ils ne trouveront pas. De temps en temps ils rayonnent dans une lumière précaire. Ils n’ont personne. Le témoin de Jéhovah n’a personne. Il marche dans les rues avec son cartable bourré de revues, le cartable lui donne figure d’homme et lui tient lieu de destination. Quand on grandit avec l’idée de n’avoir personne, on peut difficilement revenir en arrière. Même si quelqu’un vous prend la main et vous entoure, ça ne vous arrive pas vraiment. Les dimanches et les jours fériés, avenue Parmentier, les parents de Jean-Lino l’envoyaient dans la cour. Il traînait. Accroupi sur les pavés, il creusait des rigoles là où des herbes poussaient. Il bricolait des petites pièces jetées par l’horloger. Il n’y avait pas d’autre enfant. N’avoir personne c’est n’avoir même pas soi-même. Quelqu’un qui vous aime vous délivre un certificat d’existence (ou de consistance). Quand on se sent seul, on ne peut pas exister sans une petite fable sociale. Vers l’âge de douze ans, j’attendais que l’amour me rende mon identité perdue (celle qu’on était censé avoir avant que Zeus ne nous coupe en deux), mais, dans l’incertitude d’un tel avènement, je misais aussi sur la gloire et les honneurs. Comme j’étais calée dans les matières scientifiques, je me projetais dans l’avenir comme chercheuse : mon équipe avait découvert un traitement révolutionnaire pour soigner l’épilepsie et je recevais une médaille mondiale, genre Nobel. Jeanne était mon manager. Elle s’asseyait sur le lit gigogne avec Rosa, la poupée qui représentait Thérèse Parmentolo, une copine de lycée atteinte du haut mal, et écoutait mon discours en lançant quelques applaudissements. Ensuite, Thérèse Parmentolo (que je faisais aussi) venait exprimer sa gratitude. Parfois je me demande si tout ce que nous croyons être ne provient pas d’une série d’imitations et de projections. Même si je n’ai pas été chercheuse et me suis réfugiée dans un truc plus sécurisant, j’entends souvent que je me suis extirpée de mon milieu ou sortie de ma condition. C’est idiot. Je me suis juste sauvée de la non-consistance. Les gens appellent Police Secours pour discuter car ils n’ont personne d’autre, m’a dit textuellement un gardien de la paix. C’est la majorité des appels du 17. Ils avaient une femme qui appelait plusieurs fois par semaine. Avant de raccrocher elle disait, passez le bonjour à toute la brigade. Joseph Denner me jouait des airs mélancoliques avec sa guitare. Il faisait Céline d’Hugues Aufray, il faisait Eleanor Rigby des Beatles qu’il chantait presque à plat avec sa voix faible, un mauvais accent, sans comprendre tous les mots, All the lonely people… Where do they all belong… J’étais tous ces gens sans foyer. Passez le bonjour à toute la brigade. Comme si elle était quelqu’un pour la brigade.


Jean-Lino dit encore, on aurait pu emmener Rémi aux moustiques. Il sort son paquet, il fait glisser une clope jusqu’à sa bouche. Il est petit et frêle. Le long nez pique vers le sol, les lunettes jaunes ne vont pas avec le chapeau. On pourrait en rire encore. La fumée remonte le long de la valise et nous enveloppe. Elle enveloppe la peau grêlée, elle enveloppe les pensées, le monde devient une immense matière vaporeuse. On a entendu des bruits de voix venant du dehors, des coups contre le vitrage. Je me suis levée. J’ai passé le seuil de l’escalier de service. Ils étaient là. Trois mecs derrière la porte d’entrée. Les voilà, je crois, j’ai dit, et je suis allée ouvrir. Trois hommes sont entrés, fringués plus ou moins comme Jean-Lino sans la poésie. Police. Ils se sont tout de suite adressés à Jean-Lino qui venait d’apparaître au fond. Il avait enlevé son chapeau, il le tenait dans une main, le bras replié en position de gêne. C’est vous monsieur Manoscrivi ? a dit un des officiers.

— Oui…

— C’est vous qui avez appelé Police Secours ?

— Oui…

Des flics en uniforme sont arrivés dans la foulée. Une fille et deux mecs, avec leur casquette.

— C’est vous qui avez tué votre femme ?… Elle est où votre femme ?

— Dans la valise…

Il a désigné l’escalier et une partie des flics sont allés jeter un œil sur la valise.

— Vous ne bougez pas. On va vous ramener au service. Et vous aussi madame.

Ils nous ont menottés. La fille m’a palpé l’ensemble du corps et a fouillé les poches du manteau de Lydie. Il y avait des pièces de monnaie, un mouchoir en tissu et la clope que j’avais fumée chez Jean-Lino. Mon Dieu. Mais non, pas grave, me suis-je dit, tu aurais pu la fumer en bas de l’escalier en attendant les flics. Un gardien de la paix m’a dit, venez madame, on va parler un peu. Il m’a pris le bras pour me faire sortir de l’immeuble. J’ai dit, on va où ?

— Dans le véhicule administratif.

— Je peux me changer ?

— Pas pour l’instant madame.

La fille parlait dans un talkie-walkie. J’ai entendu « On est rentrés dans le hall. Le mis en cause, il nous a confirmé avoir tué sa femme. Elle se trouverait dans une valise. Il y avait un autre individu avec lui, on a procédé à l’interpellation des deux individus. On va faire retour au service avec les deux individus interpellés. Il faudrait un OPJ sur place. » J’ai dit, on nous emmène où ?

— Au commissariat.

— On va y aller ensemble ? j’ai dit en désignant Jean-Lino.

Le flic me tirait sans répondre.

— Je suis en chaussons !

— C’est bien les chaussons. Au moins vous n’aurez pas de lacets à enlever.

Jean-Lino n’était presque plus visible au milieu des hommes.

— Je vais être avec lui là-bas ?

— Allez, allez, il faut sortir maintenant.

— Je le reverrai tout à heure ?

— J’en sais rien madame.

Il était de moins en moins patient. J’ai crié, avec une voix que je ne me connaissais pas, un déchirement aigu qui est sorti après un effort inhabituel et m’a fait mal, Jean-Lino, à tout à l’heure ! Le flic m’a retournée, il a glissé sa main sous mon bras gauche et m’a poussée dehors en appuyant sur l’épaule. J’ai cru voir un mouvement des hommes dans le fond, j’ai cru voir le visage furtif de Jean-Lino, même peut-être entendre mon prénom, mais je ne suis sûre de rien. J’ai marché, maintenue par l’homme, tête baissée sur le parking humide, le pantalon de pyjama à carreaux glissait, il était trop large mais je ne pouvais pas le remonter. La bagnole de police était juste là, garée en travers de l’allée. Il m’a fait rentrer par la porte arrière droite. Il est venu s’asseoir de l’autre côté. Il a sorti un stylo et un calepin. Il m’a demandé mes nom, adresse, date et lieu de naissance. Il notait avec application et lenteur. Sur un tiers de la page, en blanc sur fond noir, il y avait une illustration de clé avec écrit ETS BRUET, serrurier & vitrier. J’ai dit, qui va prévenir mon mari ?

— On va vous placer en garde à vue et on vous signifiera vos droits.

Je ne voyais pas trop ce que ça voulait dire. Ni même le rapport avec Pierre. Mais j’étais trop fatiguée pour essayer de comprendre.

— Vous êtes accouplés à une entreprise de serrurerie ?

— Les gars nous donnent des calepins gratos pour faire leur pub.

— Ah bon…

— Dans les faits, on travaille avec des établissements agréés. Ça n’empêche pas qu’ils nous en filent en permanence.

— Le vitrier vous sert à quoi ?

– À rien. Les entreprises ont les deux activités. Ils nous donnent aussi des stylos et des calendriers… Les calendriers sont bien faits parce qu’ils font bloc-notes aussi. C’est malin !

Il a fouillé dans une poche poitrine et en a sorti un Bic bleu blanc rouge avec un autre logo.

— Le stylo d’un concurrent… Je ne vous le donne pas, ça ne sert à rien, parce qu’on va tout vous retirer au commissariat.

— Ils espèrent obtenir le marché public ?

— Bah, aucune idée. Ils font leur pub. Tenez, j’en ai encore un autre… L’objectif c’est de faire de la pub… Ça nous arrange nous, vu qu’on a autant de moyens que la police moldave…

J’aimais la placidité de ce garçon, son indifférence à ma situation. Un jeune homme rondelet de l’âge d’Emmanuel avec une peau imberbe et des cheveux rasés. Il avait de grands yeux clairs un peu rougis. Il m’a fait du bien. J’ai eu la tentation de laisser tomber ma tête sur son épaule. À travers la vitre, j’essayais de voir l’entrée de l’immeuble. L’angle était mauvais et le réverbère gênait. J’ai levé les yeux, vers chez nous. Il y avait encore une lumière chez les Manoscrivi. Chez nous, tout était éteint mais je ne pouvais pas voir la chambre qui donne de l’autre côté. J’ai pensé au chat planqué quelque part et je me suis demandé où ranger les verres inutiles alignés sur le coffre. Comment expliquer la démence des verres ? Après m’être calmée sur les chaises, il m’avait fallu courir dans Deuil-l’Alouette prendre le bus jusqu’au discounter, acheter cinq packs de verres ballon, dont deux de plus grande taille, spécifiés verres à vins de Bourgogne, plus deux coffrets de flûtes de champagne alors que j’avais déjà les flûtes Élégance. Les verres qui restaient en attente sur une nappette ridicule, ces verres à destination multiple comme si on fréquentait des gens tatillons sur les questions d’usage, que mon embourgeoisement obligeait à satisfaire, qui ne trouveraient aucune place dans aucun placard, sans compter tous ceux qui s’ajouteraient au sortir du lavage, m’assaillaient, se coagulaient en une image monstrueuse pour former une boule d’angoisse. C’était, me suis-je dit en scrutant le parking trouble, la démence de l’inquiétude et de l’anticipation qui attaque les vieux. Être stressé par l’hypothèse du problème. Ma mère sortait son ticket deux cents mètres avant l’arrêt du bus. Elle marchait le ticket tendu, serré dans son gant de laine. Idem pour la monnaie dans n’importe quelle queue chez les commerçants. Ça peut m’arriver de le faire. Il faut parer à toute éventualité, baliser le terrain. Quand ma mère allait passer quelques jours chez sa cousine à Achères (direct d’Asnières), la valise était déjà par terre, ouverte et tapissée de quelques affaires une semaine à l’avance. Je le fais aussi, avec un tempo à peine plus raisonnable. Deux voitures sont arrivées presque en même temps. Des hommes en sont sortis. Une sorte de grappe s’est créée autour de la porte. J’ai dit, c’est qui eux ?

— L’officier de police judiciaire et la PTS.

— La PTS ?

— La police scientifique.

La grappe s’est défaite. Deux policiers en tenue se sont dirigés vers nous. Les autres sont entrés dans l’immeuble. Les types en jeans et blouson en sont ressortis aussitôt, ils se sont hâtés vers la voiture banalisée, j’ai entraperçu Jean-Lino, plus petit que les autres, dans son Zara et son pantalon à plis. Les portes ont claqué et la bagnole a démarré avec la lumière et le bruit.


Les grappes se font, se défont. On peut voir la vie des hommes comme ça. Nous sommes partis aussi dans la voiture de Police Secours. Je nous voyais passer dans les vitrines avec le gyrophare et la sirène hurlante. Il y a de l’irréalité à se voir transporter à toute blinde, comme à voir son propre train défiler dans un autre. Au commissariat, on m’a descendue dans un entresol. On m’a mise sur un banc en fer où étaient scellées des menottes. Je n’ai plus eu qu’une seule main accrochée. J’ai attendu un peu puis on m’a emmenée dans un bureau, on m’a dit que j’avais le droit de me taire, de voir un médecin, un avocat, de prévenir ma famille. J’ai demandé qu’on appelle Pierre. J’ai dit que je n’avais pas d’avocat et qu’ils pouvaient prendre qui ils voulaient. Une femme m’a refouillée et m’a raclé l’intérieur de la bouche. Dans le couloir elle m’a demandé si je voulais aller aux toilettes avant d’être placée dans la geôle (la geôle !). Des chiottes à la turque rudimentaires. Quelques heures avant tu découpais un cake à l’orange avec ta robe ondoyante, j’ai pensé. Je suis entrée dans la cellule délabrée avec une banquette au fond. Il y avait un matelas sur un sol en lino avec dessus une couverture en laine orange pliée. La femme m’a dit que je pourrais me reposer un peu en attendant l’avocat qui viendrait vers sept heures. Elle a refermé la porte avec un bruit extravagant de loquets et de serrures. Le mur qui donnait sur le couloir, y compris la porte, était entièrement vitré avec des barreaux. Je me suis assise sur la banquette. Est-ce que Jean-Lino était quelque part dans le coin ? Et la pauvre Lydie dans sa valise… Le fichu de travers et les cheveux fous, la jupe chiffonnée. Tous ces ornements inutiles d’une seconde à l’autre. Les Gigi Dool rouges, balancées dans la tombe. Un collègue de Pierre est mort il y a un mois. Etienne a appelé pour prévenir Pierre mais il est tombé sur moi. Il m’a dit, tu vois qui est Max Botezariu ? — De nom. — Il vient de mourir, foudroyé dans le métro. Une belle mort, j’ai dit. — Ah bon, tu veux ça comme mort, toi ? — Oui. — Tu ne veux pas la voir venir, t’y préparer comme dans La Fontaine, sentant la mort venir il fit venir tous les siens ? — Non. J’ai peur de la dégradation. Il y a eu un silence au bout du fil et puis il a dit, quand même c’est mieux de mourir entouré. Ou peut-être pas au fond. J’ai mis la couverture orange sur mes genoux. Elle grattait. J’ai resserré les pans du manteau pour faire barrière.


Bien… Dans le cagibi où je vois l’avocat tout est gris. Le carrelage du sol, les murs, la table, les chaises. Tout. Les deux chaises sont fixées au sol et la table aussi. Pas d’ouverture. Une lumière hideuse. Avant j’avais eu droit à une brique de jus d’orange et un biscuit sec. Gilles Terneu, avocat. Il avait des cheveux longs poivre et sel brushés en arrière, plus un combiné moustache-barbichette bien taillé. Un homme soigné comme aurait dit ma mère, qui tablait sur sa mise en plis dès l’aube. J’ai eu un peu honte de mon Kitty et des chaussons, mais surtout du manteau qui m’arrivait à mi-bras. Il a ouvert son cartable, en a sorti un bloc-notes et un stylo. Il a dit, bien… Madame est-ce que vous savez pour quelle raison vous êtes ici ? J’avais beau être épuisée, je savais quand même pourquoi j’étais là. Je lui ai relaté les événements. Enfin je veux dire la version officielle minimale.

— Quels sont vos liens exacts avec cet homme, madame ?

— C’est un ami.

— Madame, vous savez que nous nous trouvons dans une affaire criminelle. Les investigations qui vont être menées seront très précises. Y compris dans votre vie. Ne pensez pas que vous pouvez à ce stade dissimuler des choses. Elles apparaîtront à un moment ou à un autre.

— C’est un ami.

— Un ami.

— C’est un voisin avec qui je suis devenue amie.

— Vous soupçonniez quelque chose ?

— Vous voulez dire ?…

— Quand vous avez guetté par l’œilleton.

— Quand mon mari lui a suggéré d’appeler la police, je l’avais senti hésitant…

— Vous n’aviez pas la certitude qu’il appellerait la police…

— Non… Je n’avais pas la certitude complète qu’il appellerait la police… Et quand j’ai vu l’ascenseur descendre… alors que je n’avais rien vu, ni entendu dehors, puisque je regardais aussi par la fenêtre…

— Vous étiez en tenue de nuit ?

— Oui.

— Et votre mari ? Il ne vous a pas entendue descendre ?

— Mon mari dormait.

— Il dort toujours ?

— Je ne sais pas. J’ai demandé qu’on le prévienne.

— Votre mari, il a des doutes sur la nature de votre relation avec cet homme ?

— Non. Non non.

— Nous avons peu de temps là madame, nous avons une demi-heure et vous allez, au sortir de cet entretien, être entendue par les policiers, sans doute même confrontée avec votre voisin, monsieur…

— Manoscrivi.

— Manoscrivi. Évidemment, il faut espérer que les deux versions ne se contredisent pas… Est-ce que vous pensez qu’il peut dire des choses différentes ?

— Non… Il n’y a aucune raison.

— Bien. Le conseil que donne un avocat, en règle générale, c’est d’en dire le moins possible à la police pour ne pas être enfermée ultérieurement dans ses propres déclarations. Toutefois, votre version semble plausible, il se pourrait que vous ayez intérêt à vous exprimer. C’est-à-dire à entrer dans les détails. Mais madame, j’attire votre attention sur le fait que ce que vous allez dire là, ensuite, vous sera constamment opposé comme une vérité première.

— C’est la vérité… Il y a un élément dont je ne vous ai pas parlé… Qui ne change rien mais je veux tout dire… En fait il y a deux éléments… En bas, quand j’étais en bas, dans le hall en train d’essayer de le convaincre d’appeler la police, on a croisé une voisine…

— Une femme que vous connaissez ?

— Oui, une jeune fille à qui je dis bonjour, bonsoir, c’est la fille de…

— Elle n’a pas été surprise de vous rencontrer à trois heures du matin ?

— Elle nous a dit bonsoir, elle rentrait visiblement d’une soirée…

— Les gens dans l’immeuble connaissent vos liens d’amitié ?

— Je ne peux pas le dire… Oui probablement.

— Elle a manifesté de la surprise ?

— Non, non, pas du tout.

— La situation était assez banale…

— Banale. On sentait qu’elle voulait échapper à la pluie, elle a vite pris l’ascenseur, ça a duré deux secondes. On s’est juste croisés… Et l’autre chose, avant d’appeler la police, Jean-Lino Manoscrivi a voulu mettre son chat en sécurité. Donc on est remontés, on a pris son chat et on l’a mis chez nous. Son chat est à présent chez nous.

— Vous êtes quand même très attentive à la vie de cet homme…

— Oui…

— Et vous dites que ce ne sont que des liens d’amitié.

— Oui.

— Vous ne pensez pas que vous avez pu laisser des traces d’une relation qui serait d’une autre nature que celle que vous décrivez ?

— Non.

— Vous n’avez pas échangé des mails par exemple ? Vos boîtes mails vont être vérifiées.

— Jamais de mail.

— Et lui, vous ne pensez pas qu’il éprouve des sentiments… Vous pensez que vous êtes sur la même longueur d’onde ?

– Ça je ne peux pas dire, mais il n’a jamais rien manifesté…

— Il n’y a aucun élément matériel pouvant induire qu’il s’agit d’une relation amoureuse alors que vous la déclarez comme…

— Aucune.

— Par exemple, votre mari n’a jamais été jaloux de cette relation ?

— Jamais.

— Vous n’avez aucune raison d’aider cet homme dans une démarche qui serait une démarche criminelle ?

— Mais non.

— On va vous poser la question : cet ami, vous apprenez qu’il a tué sa femme… jusqu’où seriez-vous allée s’il vous avait demandé de l’aider ?

— Il ne m’a pas demandé de l’aider.

— S’il vous l’avait demandé…

— … L’aider comment ?

— Non madame. Là vous devez dire : je ne l’ai pas aidé, la preuve. Je l’ai encouragé à appeler la police. Qui a appelé la police ? C’est lui ou c’est vous ?

— Nous deux.

– Ça veut dire quoi vous deux ? Qui a tenu le téléphone ?

— Lui. J’ai fait le 17 et je lui ai donné le téléphone…

— Ah ! Vous avez fait le 17.

— Oui.

— Si vous n’aviez pas rencontré la voisine, est-ce que vous l’auriez fait, le 17 ?

— … Oui, bien sûr.

— Il va falloir madame que là vous n’hésitiez pas.

— Oui. Bien sûr.

— C’est important.

— Oui, oui.

— Donc. Vous saviez qu’il était en train de s’enfuir…

— Non, je ne le savais pas.

— C’est en descendant que…

— Quand j’ai vu l’ascenseur clignoter, j’ai appelé. J’ai appelé, et comme je n’ai pas eu de réponse, alors que l’ascenseur se trouvait juste en dessous et que je savais qu’on pouvait m’entendre, j’ai ouvert la porte de la cage d’escalier. J’ai entendu un dévalement. Je sais que mon voisin prend l’escalier et que personne ne le prend cet escalier. Je me suis dit que quelque chose de bizarre se passait. Je suis descendue, j’ai ouvert la porte du hall et je l’ai vu sortir la grosse valise rouge de l’ascenseur. Là, j’ai compris ce qui se passait… Parce que j’ai vu la valise énorme et boursouflée… Mais quand je suis descendue je ne savais pas à quoi m’attendre…

— Sauf quand même que vous attendiez la police qui n’arrivait pas.

— Oui… Mais ça pouvait être quelqu’un d’autre dans l’ascenseur…

— Et là vous avez tout de suite dit : arrête !

— Oui. Non, j’ai dit : qu’est-ce que vous faites ? Qu’est-ce qu’il y a dans la valise ?

— Avant même de croiser la jeune voisine, vous avez tout de suite cherché à le convaincre de ne pas fuir.

— La première chose que j’ai faite a été de lui arracher le sac, il tenait un sac et il y avait un manteau couché sur la valise, j’ai pris le sac et le manteau, j’ai dit, qu’est-ce que vous faites, vous êtes fou ! Et puis la voisine est arrivée… Ça a facilité les choses la voisine…

— Il vous a dit que sa femme était dans la valise ?…

— Non… Je ne me souviens pas… C’était implicite.

— Et vous n’avez pas eu de difficulté à le convaincre…

— Je n’ai pas eu de difficulté, heu… Non… Je n’ai pas eu de difficulté à le convaincre.

— Mais sans vous il serait parti quand même.

— Je ne peux pas le dire.

— Pour lui, la voisine, ça a été déterminant ? Si la voisine n’était pas arrivée, vous ne seriez pas parvenue à le convaincre ?

— Je ne peux pas répondre.

— Vous ne savez pas.

— Non.

— Depuis combien de temps vous le connaissez ?

— Trois ans.

— Une relation d’amitié ?

— D’amitié.

— Avec de l’intimité ?… De la confidence ?

— Non… On se vouvoie.

— Il vous a fait part de ses difficultés avec son épouse ?

— Non. Il n’en avait pas. Enfin je ne crois pas. Il ne m’en a jamais parlé.

— Quels liens avez-vous avec sa femme ?

— Des liens très cordiaux. Elle était à ma soirée. C’était très agréable.

— Vous l’aimez bien ?

— Oui…

— Comment on fait dans un couple quand on est ami avec un des deux ? Vous êtes sûre qu’il n’y avait pas de… Vous ne pensez pas qu’il pouvait y avoir une histoire de jalousie de sa part à elle, compte tenu des liens que vous aviez ?

— Il m’a un peu fait part des événements de la soirée et je n’avais rien à voir avec…

— Rien à voir ?

— Rien.

— C’est la première fois que vous invitez le couple ?

— Oui…

— Donc une relation singulière entre cet homme et vous, et qui n’est pas fondée sur la confidence.

— Non.

— Elle est fondée sur quoi cette relation ?

— Elle est fondée sur la confidence, mais sur des choses du passé… l’enfance, nos enfances respectives, la vie en général, mais on ne parlait pas de nos relations conjugales. On s’était déjà vus tous ensemble avec mon mari. Lydie chantait dans des clubs de jazz, c’était son hobby, et Jean-Lino nous a emmenés l’écouter. On en a tous un bon souvenir.

— Donc une relation sans rien de dissimulé… Madame, je me permets d’insister, ne jouez pas avec ça. On viendrait à découvrir que les liens ne sont pas ceux que vous décrivez, ça deviendrait lourd à ce moment-là.

— Nos liens sont clairs.

— Votre mari va être interrogé. Il va confirmer la nature des rapports que vous aviez avec cet homme ?

— Certainement.

— Vous êtes affirmative, vous excluez toute expression de jalousie de la part de votre mari ? Vous savez bien qu’une relation d’amitié entre un homme et une femme peut…

— Non. Pas de jalousie.

— Pardonnez-moi de vous poser la question madame, mais vous avez déjà eu un rapport avec la justice pénale ?

— Jamais.

— Et votre mari ?

— Non plus.

— Et votre voisin ?

— Non. À ma connaissance, non.

— Vous êtes sûre ?

— Pour mon mari et moi je suis sûre.

— Et vous lui faites tout à fait confiance à cet homme ?

— Oui.

— Quelle a été votre réaction en apprenant qu’il avait tué ?… Vous avez eu peur pour lui ? Vous étiez inquiète pour lui ?

— Oui.

— Mais vous pensez que les raisons qui sont les siennes, et qu’il vous a données, peuvent prévaloir en justice… Vous avez pensé que c’était mieux pour lui de se rendre ?

— Oui. Je pense que quelque chose de fou s’est passé. Peut-être le fait de notre soirée où tout le monde avait un peu bu… Je pense que c’est un accident affreux. Un coup de folie. Il n’avait pas du tout l’intention de tuer sa femme.

— Donc il vaut mieux qu’il s’explique.

— Bien sûr.

— Est-ce que vous envisagez une seconde qu’il vous accuse d’avoir voulu l’aider à fuir ? Ou à cacher le corps de sa femme ?

— Non.

— Madame, à partir du moment où vous êtes vus ensemble, vous avez le vêtement, le sac, on peut penser que vous allez l’aider. Or c’est ça qu’il faut faire tomber. Il ne peut pas vous accuser de ça ?

— Non.

— La jeune voisine, est-ce qu’elle peut vous accuser ?

— La voisine ne pourra dire que ce qu’elle a vu. Je confirmerai. Elle nous a vus tous les deux dans le hall, lui près de la porte et moi derrière tenant le manteau et le sac.

— Vous parliez ?

— Non. On l’a entendue venir. On ne parlait pas. En fait, on était pétrifiés de la voir pour être honnête. J’étais pétrifiée parce qu’il y avait quand même un mort dans la valise.

— Ceci vous pouvez le dire.

— J’étais pétrifiée pour lui et même pour moi à vrai dire. J’avais quand même conscience d’être… d’être dans une situation dans laquelle je n’aurais pas dû me trouver. D’autant que la valise est à nous.

— La valise est à vous ?

— Oui. Je l’avais prêtée à Lydie il y a quelques jours. Elle voulait déménager des choses dans son cabinet.

— Ils n’ont pas de valise, vos voisins ?

— Elle voulait déménager du linge et des coussins qui prennent de la place. Une grosse valise en plus ça lui évitait un aller-retour.

— Et votre voisin, il était au courant de ce prêt ?

— Je n’en sais rien. Il a dû la voir chez lui.

— Bien. Je vous rappelle que ce que vous allez dire tout à l’heure à la police va être consigné et va vous lier pour l’avenir. Tout repose sur votre bonne foi et sur votre capacité à convaincre. Votre histoire tient. Elle a un poids de vérité. Mais j’attire votre attention sur le fait que les investigations vont être menées tous azimuts, on va fouiller votre domicile, on va interroger votre mari… Quel métier vous faites madame ?

— Je suis Ingénieur Brevets, à l’Institut Pasteur.

— Les gens qui étaient présents à votre soirée ont été témoins de quelque chose ? Une difficulté dans le couple ? Ils vont sûrement être entendus.

— Je ne sais pas… Moi j’ai été témoin de quelque chose mais je ne sais pas si je dois en faire mention… Je ne sais pas ce qu’il voudra dire lui…

— Faites attention madame, parce que si vous donnez le sentiment de ne pas collaborer et de ne pas dire des choses pour le protéger, vous vous engagez sur un terrain…

— Alors à un moment donné, la conversation est venue sur un sujet qui lui tenait très à cœur à elle, je vous le dis maître, même si ça peut paraître dérisoire, la conversation a tourné autour d’un poulet bio. Il s’est moqué d’elle parce qu’elle avait demandé à un serveur dans un restaurant si le poulet s’était perché, enfin s’il avait eu une vie normale, ce genre de choses… Il a voulu faire rire l’assistance avec ce thème et à la suite de ça on a senti qu’un froid s’installait entre eux.

— Vous supposez que le conflit a pris naissance là.

— C’est possible… Elle lui a reproché, une fois rentrés chez eux, de l’avoir humiliée en société. La discussion s’est envenimée, et à un moment donné, que je ne peux pas expliquer — il le fera mieux que moi — elle a donné un coup de pied au chat… Il l’a prise, il l’a serrée…

— Vous m’expliquez qu’ils se disputent alors qu’elle défend le bien-être des animaux, et il la tue parce qu’elle donne un coup de pied au chat.

— Je crois que les animaux n’ont rien à voir là-dedans. Je veux dire, ils n’étaient pas opposés sur le fond… Quand un couple se dispute les opinions servent souvent de prétexte… Je ne crois pas qu’elle ait voulu faire du mal au chat. Lui a voulu l’agresser mais pas la tuer. Elle est peut-être morte d’une crise cardiaque. Ce n’est pas un criminel, c’est un homme très doux.

— Vous n’avez pas intérêt madame à devenir absolument son avocate.

— Je vous le dis à vous.

— D’accord, mais ce n’est pas la peine de prendre fait et cause pour lui. Vous avez un rapport de voisinage qui est devenu un rapport d’amitié. Vous allez à son secours pour qu’il ne fuie pas ses responsabilités car vous pensez que ce serait pire. Point. Vous comprenez bien que ce dont vous êtes soupçonnée c’est de complicité et de recel de cadavre.

— Je risque quoi ?

— Vous n’avez jamais été condamnée. Vous avez un travail. Tout dépend de ce qu’il va dire. Votre mari a été prévenu ?

— En principe oui.

— Qu’est-ce qu’il va raconter votre mari ?… Quand vous êtes montés, pourquoi n’avez-vous pas exigé de lui qu’il appelle la police tout de suite ?

— On l’a exigé. Enfin mon mari l’a exigé.

— Et vous êtes redescendus alors qu’il n’avait pas appelé ?

— Il a dit qu’il voulait être seul, qu’il avait besoin d’un peu de temps. Mon mari, tout à coup, a considéré qu’on n’avait rien à faire là, qu’on avait fait notre devoir et que ce n’était pas à nous d’appeler la police. Et on est redescendus.

— Au fait, pour quelle raison monsieur Manoscrivi est venu chez vous après avoir tué sa femme ?

— Je pense qu’il ne pouvait pas rester seul…

— Vos collègues de travail connaissent son existence ?

— Non.

— Lors de la soirée, votre comportement n’a pas laissé la moindre…

— Non.

— La voisine ne peut pas parler d’une attitude ambiguë ? Vous étiez loin de l’autre quand elle vous a vus ?

— Oui. Enfin à distance normale.

— … Le soupçon de la police peut consister en ceci : que c’est l’arrivée de la voisine qui vous oblige à prévenir la police, et que ce n’était pas votre intention. Comment vous faites tomber ça ?

— Qu’est-ce que j’aurais fait là en chaussons et en pyjama, sans rien… ?

— Il s’est passé combien de temps entre le moment où vous descendez et où vous prévenez la police ?

— Une demi-heure… Même pas. Le temps de le convaincre, d’aller chercher le chat et de le mettre chez nous.

— C’est quand même la présence de la voisine qui va le conduire à accepter de se rendre.

— Je ne peux pas dire le contraire.

— Vous êtes allée souvent chez lui ?

— Presque jamais. Peut-être une fois. Aujourd’hui même. Enfin hier, avec Lydie, pour chercher des chaises. Elle m’a prêté des chaises pour la soirée.

— Bien. Vous allez subir un interrogatoire. Qui ne va pas forcément être facile, il est possible qu’on joue un petit peu sur vos nerfs et que deux personnes vous interrogent en même temps parce qu’il peut y avoir un soupçon non pas de complicité dans l’acte criminel mais dans l’après. Que vous ayez tenté de dissimuler le cadavre, etc. Donc soyez attentive dans cette partie-là. Ce que vous dites tient. Je ne vois pas qu’on puisse vous garder au-delà des vingt-quatre heures. Si monsieur Manoscrivi corrobore votre version et si votre mari ne fournit pas de déclarations qui prêtent un tant soit peu à confusion, vous sortirez ce soir.


Je suis sortie en début de soirée. Pierre est venu me chercher. Il avait été entendu dans l’après-midi. J’ai rendu le manteau redingote. J’étais libre. Selon toute vraisemblance, Jean-Lino avait confirmé sa démarche solitaire. À présent il avait disparu, happé dans un trou noir. Dans la voiture Pierre faisait la gueule. Au lieu de me réconforter. Il avait l’air fatigué et triste. Il m’a dit qu’il n’aimait pas cette histoire. J’ai dit je ne vois pas comment on pourrait l’aimer. Il m’a demandé ce que j’avais fait pour de vrai.

— J’ai fait ce que j’ai raconté. Personne ne comprend que tu aies pu t’endormir, j’ai dit.

— J’avais trop bu. J’étais cuit.

— Tu n’as pas parlé de la salle de bain ?

— Tu me prends vraiment pour un con.

— J’ai eu peur que tu le fasses, pour me dédouaner…

— Tu l’as aidé ?!

— Non !

— Explique-moi la valise. Explique-la-moi bien.

— J’ai prêté la valise à Lydie pour transporter des trucs dans son cabinet.

— Quand ?

— Je ne sais pas… Il y a quelques jours.

— Lui, il voit une valise chez lui, il se dit tiens, la taille est bonne, je vais mettre ma femme dedans ?

— Je ne pouvais pas prévoir.

— Ma Delsey putain !

— Je suis désolée…

— Et bravo pour le chat. J’ai failli avoir une attaque. Il aurait pu y avoir deux morts cette nuit.

Un peu avant que la police ne l’appelle, il s’était levé pour me chercher dans l’appartement. Dans l’entrée, il avait marché sur quelque chose de mou. C’était la queue d’Eduardo qui dépassait du meuble. Celui-ci avait émis un gémissement strident. Terrifié, Pierre avait appuyé sur l’interrupteur et découvert le chat, museau aplati par terre, le reste du corps planqué sous le meuble, qui le fixait lui aussi avec des yeux épouvantés. Quand on est arrivés sur le parking, j’ai levé la tête. J’ai regardé l’immeuble. Notre étage, celui du dessus. J’ai pensé, il n’y a plus personne là-haut. Les branches du mimosa se balançaient doucement. J’ai dit, qui va s’occuper des plantes ?

— Quelles plantes ?

— Les plantes de Lydie.

— Personne. L’appartement a été placé sous scellés.

Ça m’a catastrophée. Le mimosa, les crocus, les bourgeons, toute cette vie naissante que j’avais vue la veille dans les pots disparates. Et je la revoyais, elle, penchée dans son lopin de jardin, prenant le crocus d’une blancheur inouïe entre ses doigts pour me le présenter. Nous sommes sortis de la voiture. J’ai vu la Laguna encore garée au même endroit. Le hall était vide. Impersonnel comme avant. On a pris l’ascenseur. Notre appartement était impeccable. Pierre avait nettoyé la cuisine. Il avait dégagé une place pour la litière et la table était mise pour deux. Je ne m’attendais pas à cette gentillesse. C’était juste ce qu’il me manquait pour pleurer.


Je ne sais plus combien de fois on m’a interrogée par la suite. Les enquêteurs du commissariat, ceux de la brigade criminelle, l’enquêteur de personnalité (il s’était affublé d’un autre nom mais j’ai oublié ; je n’ai pas compris s’il enquêtait sur ma personnalité ou sur celle de Jean-Lino), le juge d’instruction. Sur le déroulement des faits, toujours plus ou moins les mêmes questions. Avec quelques variantes. Pourquoi avoir offert un cognac à l’auteur présumé au lieu de porter secours à sa femme ? Avions-nous touché le corps ? (Heureusement que je lui avais mis le foulard, j’ai dit aussi que j’avais touché les jambes pendant que Pierre prenait le pouls.) Le juge d’instruction, que j’aime bien, m’a demandé, en ces termes, comment ça se faisait que mon mari n’ait rien trouvé de mieux à faire que d’aller se coucher, alors qu’il venait de découvrir le corps défunt de sa voisine ? Et bien sûr la question qui est revenue, sous toutes les déclinaisons, à la suite de l’avocat, qu’auriez-vous fait si le tiers n’était pas intervenu ? Mais le terrain que n’avait pas exploré Gilles Terneu, et que tous ont voulu me faire arpenter jusqu’à la nausée, a été celui de ma vie. Qu’est-ce qu’elle racontait cette Elisabeth Jauze, née Rainguez, à Puteaux ? Ça s’appelle la grande identité paraît-il dans le langage flic. Tout ce que vous avez soigneusement enterré il faut le ranimer. Tout ce que vous avez biffé, il faut le réécrire avec des caractères propres. Enfance, parents, jeunesse, études, bons et mauvais chemins. Ils se sont penchés sur ma vie avec un zèle ridicule. C’est l’impression que j’ai. Une application ridicule pour fabriquer une fausse matière. Un petit baluchon de sociologie qu’ils mettront dans le dossier et qui ne dira rien. La justice aura fait son travail. Moi ça m’a renvoyé des images. J’ignorais qu’elles étaient restées quelque part. Le café de Dieppe, la grosse machine endormie, décorée pour la fête, qu’on réveillait dans le brouillard, je ne savais pas que je les portais encore. On ne peut pas comprendre qui sont les gens hors du paysage. Le paysage est capital. La vraie filiation c’est le paysage. Autant la chambre et la pierre que la découpe du ciel. C’est ça que Denner m’avait appris à voir dans les photos dites de rue, comment le paysage éclaire l’homme. Et comment, en retour, il fait partie de lui. Et je peux dire que c’est ça que j’ai toujours aimé chez Jean-Lino, la façon dont il portait le paysage en lui, sans se défendre de rien.


Le lendemain, je suis allée à Pasteur comme si tout était normal. J’ai déjeuné à la cantine avec Danielle. Au téléphone, on s’était juste dit qu’on avait des trucs à se raconter. On a trouvé une place près d’une fenêtre, on a posé nos plateaux, j’ai dit, on commence par qui ?

— Vas-y, toi.

— Tu ne vas pas être déçue.

Elle était tout ouïe.

— Tu te souviens du couple qui était là samedi soir, une femme avec une crinière orangée et son mari ?

— Oui, vos voisins.

— Nos voisins. Il l’a étranglée dans la nuit.

— Elle est morte ?!

— Ben oui.

N’importe qui aurait pris un air atterré. Pas ma Danielle qui s’est illuminée.

— Non ?!

Elle n’avait aucune idée de mon lien avec Jean-Lino. Je lui ai raconté la nuit (officielle, est-il besoin de le préciser). Un compte rendu très enlevé. Encouragée par sa bienfaisante frivolité, j’ai soigné tous les effets. La sonnette, le chat, la valise, le hall, les flics, la geôle… De temps en temps, Danielle disait, c’est dingue, ou une remarque du genre. Elle était emballée.

— Et qu’est-ce que vous allez faire du chat ?

— Je ne sais pas. Je n’ai aucun atome crochu avec lui.

— On peut le filer à ma mère.

– À ta mère ?…

— Elle habite un rez-de-chaussée à Sucy. Il y a un petit carré d’herbe devant, il sera très content.

— Mais elle ?

– Ça la sortira de Jean-Pierre. Elle adore les chats, elle en a déjà eu.

— Parle-lui-en…

— Je l’appelle ce soir.

— Et toi, alors ?… Pendant ce temps-là… Mathieu Crosse ?

Je n’avais pas fini de dire Mathieu Crosse, qu’une chape de cafard m’est tombée sur les épaules. C’était potin contre potin, en entamant la tarte au citron, le voisin délirant contre l’amant potentiel. Jean-Lino, pardon. Mais Danielle est fine. Au lieu de détailler sa nuit du samedi, avec cette faculté que nous avons nous les femmes d’épaissir la moindre anecdote amoureuse, de conférer un poids à n’importe quel mot ou détail insignifiants, elle s’est appliquée à en relativiser l’intérêt. Ce qui aurait dû faire notre joie et le fil d’une trame inépuisable est devenu un petit récit presque triste. Elle avait raccompagné Mathieu Crosse en voiture. S’était mise en double file devant chez lui. Il avait eu la délicatesse (étant donné, croyait-elle, sa situation d’hypo-deuil) de ne pas lui proposer de monter. Touchée par cette attention, et après quelques étreintes inconfortables sur les sièges avant, elle s’était parquée convenablement. Il avait dû avouer qu’il hébergeait chez lui son fils de seize ans pour le week-end. Le garçon était sorti mais rentrerait à tout moment. De fil en aiguille, ils s’étaient retrouvés dans l’appartement tels deux voleurs craignant d’être surpris. Vers quatre heures du matin, exfiltrée à l’arrivée du gamin, elle était rentrée chez elle, plus ou moins tourneboulée. Il te plaît ? j’ai dit.

— Je ne sais pas.

— Menteuse.

— Je l’aime bien.

Je lui ai appris qu’elle serait interrogée comme témoin ainsi que Mathieu et tous mes invités, par la brigade criminelle. Elle était loin d’être contre.


Seul Georges Verbot n’a marqué aucune surprise quand on les a prévenus. Elle appelait le coup de pioche cette femme, a-t-il dit. Claudette El Ouardi est sortie de sa réserve pour dire qu’elle avait remarqué que quelque chose ne tournait pas rond chez ce Manoscrivi. Elle l’avait remarqué dès le paillasson lorsqu’il s’était introduit par le biais d’une incompréhensible boutade. Plus tard, elle s’était sentie embarrassée devant son euphorie lorsque Gil Teyo-Diaz avait taquiné Mimi. Sa contrefaçon du poulet battant des ailes l’avait consternée, tant par la vulgarité du geste que du propos. Sans imaginer un prolongement aussi abominable, elle avait senti la folie rôder lors de cette bouffonnade. Toutes ces remarques, proférées au téléphone d’une voix égale, m’ont fait sentir à quel point j’étais plus proche d’un Jean-Lino que d’une Claudette, dont la raideur jusqu’ici attribuée à une forme d’introversion scientifique m’apparaissait subitement révéler un minable conformisme. Avant de devenir une grande gigue et de perdre sa vocation, Jeanne faisait de la danse. Avec les parents, j’étais allée la voir dans un gala de fin d’année. Elle avait effectué un petit solo à l’avant-scène que tout le monde avait applaudi. Il y avait eu un pot ensuite dans le réfectoire de la Maison des jeunes. Les parents avaient frayé avec d’autres parents qui les complimentaient. Mon père n’avait pas l’habitude. Il croyait s’en sortir en plaisantant. Les gens souriaient aimablement. Je sentais bien que les blagues étaient à côté de la plaque mais lui s’excitait sans se rendre compte de rien. À un moment il a dit en rigolant, les narines rouges et dilatées, qu’il espérait bientôt pouvoir la foutre sur le trottoir avec un chapeau. Les gens se sont détournés et on s’est retrouvés seuls tous les quatre. Une autre fois, mon prof de musique au lycée avait organisé une sortie à l’Olympia pour voir Michel Polnareff. Mon père nous y avait conduits de Puteaux avec deux copines et leur mère. Dans la 4L de Sani-Chauffe, qui était en fait notre voiture habituelle, il avait dit, faudra quand même m’expliquer pourquoi l’Éducation nationale vous envoie applaudir cette tantouse ! Quand mes copines entamaient leur adolescence et qu’il lui arrivait d’en croiser une à la maison, il lui tâtait le fessier ou empoignait un sein en s’exclamant, oh mais ça pousse tout ça, tu deviens une grande fille dis-moi Caroline ! La copine riait convulsivement et moi je disais, papa écoute ! Lui se marrait, quoi, je vérifie un peu la marchandise, c’est pas méchant ! Aujourd’hui il irait droit en taule. Il me faisait honte mon père, souvent, mais je n’ai jamais pu passer dans l’autre camp. Aucun personnage sur fond neutre ne m’a jamais intéressée. En dehors de Danielle, puis Emmanuel et Bernard, nous n’avons donné aucune précision sur l’affaire. Je n’ai parlé à personne de mon implication, ni de mon séjour chez les flics. Même pas à Jeanne, de toute façon dévorée par sa passion érotique. Catherine Mussin a été la seule à dire la pauvre parlant de Lydie. Les autres ont considéré l’événement comme abstraitement horrible et se sont montrés curieux des détails et du pourquoi. Il me faut avouer avoir éprouvé une certaine délectation à annoncer la chose. On n’est pas fâché d’être le porteur d’une nouvelle sensationnelle. Mais il aurait fallu s’en tenir là. Pouvoir raccrocher aussitôt et n’être entraînée dans aucun bavardage. Il n’y a pas de pureté dans la relation humaine. La pauvre. Je me demande si le mot convient. On ne peut soumettre que des êtres vivants aux critères de notre condition. C’est absurde de plaindre un mort. Mais on peut plaindre la destinée. Le mélange de la souffrance et d’une probable inanité. Oui. En ce sens la pauvre convient. Je peux dire les pauvres pour mon père, pour ma mère, Joseph Denner, le couple de Savannah, le témoin de Jéhovah devant le mur immense, certains disparus de mes livres en noir et blanc, les sapés comme des rois de San Michele parmi les fausses fleurs dont on devine que l’existence n’a pas toujours été rose, les innombrables obscurs d’avant, tous ceux dont les journaux charrient la mort dans le non-sens total. Me revient cette phrase de Jankélévitch à propos de son père, À quoi rime cette promenade qu’on lui a fait faire dans le firmament du destin ?… Doit-on dire la pauvre pour Lydie Gumbiner ? Dans son monde coloré, Lydie Gumbiner avait flotté au-dessus des vicissitudes. Je ne peux penser à elle qu’en mouvement, je la vois traverser le parking en dandinant ses vêtements comme une petite femme filante de Georges Grosz, ou alors tapoter le creux de sa gorge dans une turbulence de cheveux. Sur son dépliant, elle avait écrit, la voix et le rythme comptent plus que les mots et le sens. Lydie Gumbiner avait chanté, milité, fait tourner son pendule, à sa façon elle avait escamoté le néant.


La mère de Danielle a accepté de prendre Eduardo. Nous sommes convenues de le lui amener le dimanche suivant à Sucy-en-Brie. Entre-temps, j’avais réglé une chose qui me tracassait. Après observation attentive de notre façade d’immeuble, je suis montée chez le voisin du sixième, monsieur Aparicio, un retraité des PTT très peu causant. En passant devant la porte des Manoscrivi, j’ai découvert les cachets de cire et la fiche jaune où à la ligne infraction était écrit homicide volontaire. Monsieur Aparicio est chauve mais ses cheveux de derrière sont accrochés en un petit catogan. Une pointe de modernité qui m’a donné du courage. Je lui ai exposé mon projet qui consistait à brancher chez lui un tuyau d’arrosage terminé par un pistolet, de façon à arroser par en haut, depuis son balcon, celui des Manoscrivi. Je ne vous demande pas de le faire monsieur Aparicio, ai-je dit, je viendrai moi-même m’en occuper, si vous le permettez, deux fois par semaine, à l’heure qui vous conviendra, le matin tôt ou le soir. Au bout de plusieurs minutes, et après avoir écouté mon laïus, il m’a laissée entrer. Nous sommes allés dans le salon, il a ouvert la fenêtre. Nous nous sommes penchés par-dessus la rambarde, j’ai dit, vous voyez comme c’est joli toutes ces plantations. Même sur le mimosa la pluie n’arrive pas. Sur son balcon à lui il y avait un vélo, une table et des outils. Question verdure, deux ou trois pots vaguement terreux et une vieille fougère. On va le brancher où le tuyau ? il a dit. Dans la cuisine, j’ai répondu.

— Faudra prendre un quinze mètres.

— Oui, bien sûr ! Merci monsieur Aparicio !

Il ne m’a jamais offert un café et nos échanges sont pour ainsi dire restés cantonnés aux questions météorologiques. Je lui suis doublement reconnaissante. D’abord de n’avoir jamais ergoté sur le drame (y compris le jour où la brigade a effectué l’enquête de voisinage) et ensuite de ne pas s’être substitué à moi en tant qu’arroseur. J’ai acheté un excellent tuyau extensible avec embout universel et pistolet réglable de façon à doucher de loin. Aparicio le fixe lui-même au robinet de l’évier et le dévide avant mon arrivée. Il pourrait s’en occuper à n’importe quelle heure et se libérer de la servitude de nos rendez-vous. Il a dû sentir le fétichisme qui me lie à cette tâche et l’a toujours respecté. Depuis son délogement, Eduardo s’était emmuré dans une morosité hostile. Il errait d’un meuble à un autre, tapi dessous ou collé dans les coins d’ombre. Il acceptait quand même de manger et Pierre avait réussi à lui refiler les derniers comprimés de Revigor 200 écrasés dans du pâté de thon. En rentrant chez nous, la veille de notre équipée à Sucy, j’ai assisté à cette scène : la canne à pêche était animée depuis l’intérieur des chiottes. Dans le couloir, Eduardo suivait mollement des yeux les caprices de la queue léopard. À ma vue il a fui, tandis que Pierre, assis à poil sur la cuvette, concentré sur son échiquier magnétique et l’étude correspondante, continuait d’agiter la canne d’une main. À Deuil-l’Alouette on a un Raminagrobis qui fait chats et chiens. Pour emmener Eduardo chez la mère de Danielle, j’ai acheté une cage de transport en plastique rigide. J’ai pris la middle à trente-neuf euros pour qu’il soit plus confortable. Dans l’entrée, tout était prêt. Le sac en toile de Jean-Lino avec tous les accessoires, y compris le tee-shirt, la bassine de litière, la caisse flambant neuve, grille ouverte n’attendant que son occupant. Dès qu’il l’a vue, Eduardo a exécré la cage de transport. Il a voulu s’enfuir mais Pierre l’a agrippé en me criant, ferme les portes ! Il l’a positionné devant l’ouverture en essayant de le maintenir. On le poussait, le chat résistait, les pattes avant rigides et sur-tendues, il glissait un peu sur le parquet, la cage reculait en même temps. On tentait de le convaincre en lui parlant, je crois même qu’on s’est fendu de quelques mots italianisés. Eduardo cherchait par tous les moyens à se dégager, se tortillant, mordant les bras de Pierre qui m’engueulait. Une ou deux fois il l’a lâché et on a dû tout recommencer. On a mis des jouets dans la caisse, on a mis le diffuseur Feliway, des croquettes. Le chat se foutait de tout. Après vingt minutes de lutte épuisante, Pierre a eu l’idée de mettre la caisse en position verticale, grillage vers le haut. En nage, excédé, il a attrapé Eduardo et l’a versé verticalement, la tête la première dans l’ouverture. Il y a eu un moment surnaturel quand j’ai vu que la tête et les pattes avant étaient entrées. Pierre tenait la cage, il m’a dit, aide-le, aide-le ! Je l’ai enfoncé comme j’ai pu en fermant les yeux. On a refermé la grille subitement. La cage était jonchée de croquettes écrasées, Eduardo criait, mais il était à l’intérieur.


La tante ne m’a pas reconnue. Elle était assise, à côté de son déambulateur, avec un bavoir autour du cou, dans un réfectoire annexe, sans fenêtres, seule devant une assiette de poisson et de pommes de terre écrasées. Je ne m’attendais pas à la trouver à table à dix-huit heures. Il me faut un grand effort pour surmonter cet horaire terrifiant. Pour moi c’est une façon de se débarrasser des gens. On ne peut faire dîner à cette heure-là que des gens vulnérables qu’on voudrait fourguer au lit (à l’hosto on s’y trouve déjà). Je me suis présentée, j’ai dit que j’étais venue déjà avec Jean-Lino. Elle m’a regardée avec application. Il y a une certaine autorité glaçante dans le regard des vieux parfois. Elle s’appelait Benilde. J’avais su son nom à la réception, Benilde Poggio, mais je n’osais pas le prononcer. À l’accueil on m’a dit, ah la dame des Dolomites ! Je connais les Dolomites à travers Dino Buzzati. Denner lisait Montagnes de verre, des portraits d’alpinistes, des pleurs sur l’endommagement de la nature. Sur les pentes où il n’irait plus. C’était pour ainsi dire son livre de chevet. Il m’en lisait des chapitres à haute voix. Certains étaient des chefs-d’œuvre. Je me suis rappelé un texte écrit au moment de la conquête de l’Everest. Dans le vieux château fort, en haut de la plus haute tour, il restait encore une petite salle où personne n’avait jamais pénétré. On a fini par ouvrir la porte. L’homme est entré, et il a vu. Il n’y a plus aucun mystère. La dame des Dolomites a de longues mains épaisses et un peu calleuses. Les doigts bougent ensemble comme s’ils étaient collés. Avec sa fourchette, elle décortiquait le poisson qui était déjà décortiqué. J’ai demandé si je la dérangeais. J’ai dit, vous voulez peut-être dîner tranquillement ? Elle a fait un tapis avec les pommes de terre qu’elle a porté à sa bouche. Il m’a semblé que sa tête était moins agitée que la dernière fois. Elle mâchait en m’observant. Il lui arrivait de porter le bavoir à ses lèvres. Je me suis dit que le coiffeur avait forcé sur le mauve. Et sur la frisure. Ils devaient avoir un coiffeur dans l’hospice. Je ne comprenais plus ce que je faisais là. À quoi rime ce délire de bienfaisance qui consiste à visiter une femme inconnue qui ne sait même pas qui vous êtes ? Elle portait un long chandail avec des poches. Elle a tripatouillé dans l’une d’elles et en a sorti un petit sachet de plastique fermé d’une cordelette qu’elle m’a tendu. Dans une langue inconnue, elle m’a dit de le sentir. Ça sentait le cumin. C’est du cumin ? j’ai dit. Si, cumino. Elle voulait que je sente encore. J’ai dit que j’aimais beaucoup le cumin. Et aussi la coriandre. Elle a voulu que j’ouvre le sachet. Le nœud était assez serré et elle ne pouvait pas y arriver avec ses doigts ankylosés. Quand je l’ai ouvert, elle m’a fait signe de verser un peu de cumin dans le creux de sa main. Par tremblements, elle indiquait qu’il n’en fallait qu’une pincée. Elle m’a encore fait sentir les graines dans sa main et elle les a versées en riant sur le poisson. J’ai ri aussi. Elle a dit quelque chose que je n’ai pas compris complètement mais j’ai saisi au passage le prénom de Lydie. Et j’ai cru comprendre que c’était Lydie qui avait offert ce sachet. Je n’avais jamais fait le rapport entre la tante et Lydie. Quelle stupidité. C’était la femme de Jean-Lino, comment n’aurait-elle pas connu la tante ? Elle a mis devant moi, avec la cuillère, le yaourt au citron qui était préparé sur le plateau. On entendait des bruits de voix dans le corridor, des bruits de portes, d’éléments roulants. Sans qu’on puisse dire pourquoi c’étaient des sons du soir. Des sons clos qui n’allaient rebondir nulle part. Je pensais à la visite que nous avions faite avec Jean-Lino, quand elle avait parlé de ses poules qui rentraient et se mettaient partout dans sa maison. Cette fois-ci la tante ne parlait pas des poules, ni des cloches. Elle avait pris le pli d’autres habitudes loin de la vie des montagnes, à mille lieues des grandes ombres qui enflent et se recroquevillent. Elle s’était faite aux murs lisses avec leur rampe en bois, elle acceptait de voir fondre le temps n’importe où.


Buzzati voyait dans l’immobilité des montagnes leur attribut suprême. La raison, selon moi, c’est que l’homme tend à un état de tranquillité absolue, écrit-il. Etienne Dienesmann avait marché avec ses enfants sur les sentiers empruntés autrefois avec son père. Ils pique-niquaient au pied des mêmes parois. Ils levaient leurs yeux sur la même succession de crêtes. Le père disparu, tout restait en place dans une froideur limpide. Chaque été, au milieu des rires, il sentait son inimportance. Il avait fini par la ressentir sans amertume.


Cher Jean-Lino, avant de vous faire partager mes élucubrations sur le destin des objets, vous devez savoir qu’à Sucy-en-Brie chez la mère de Danielle (vous l’avez rencontrée, la documentaliste qui revenait de l’enterrement de son beau-père), Eduardo serait devenu sympathique. C’est le mot qui a été employé. Est-ce que les bêtes changent de nature ? J’opterais plutôt pour l’ajustement secourable de deux êtres en deuil. Je sais que vous vous en êtes inquiété et qu’on vous a tenu au courant de son transfert. Aux dernières nouvelles, il passe ses journées sur le rebord d’une fenêtre de rez-de-chaussée, comme les vieillards dans les villages du Sud qui observent la vie se dérouler du pas de leur porte. Lui surplombe un lopin terreux où de vrais oiseaux et de vraies souris folâtrent en toute sécurité, car contrairement aux craintes de sa nouvelle maîtresse il ne quitte jamais sa margelle. À défaut d’en être fier, soyez en tout cas tranquille à son sujet. Ma mère est morte le mois dernier. J’ai trouvé chez elle, dans une boîte, le casse-noix que j’avais fabriqué quand j’étais en cinquième. Pendant une année expérimentale, les filles avaient eu accès aux ateliers fer et bois du lycée de garçons. Aucune n’avait choisi fer, mais avec quelques autres on s’était précipitées au bois pour échapper à couture. Le prof était un Chinois avec une perruque, un cinglé. On finissait un quart d’heure avant l’heure pour avoir le temps de ranger au cordeau les instruments. Si la varlope dépassait du casier de quelques millimètres, il hurlait et filait des taloches aux mecs. L’année presque entière avait consisté en la confection d’un casse-noix. Les garçons faisaient un modèle à double plateau, un genre de presse, les filles un modèle champignon. Le mien était bicolore avec un chapeau qui ressemblait à un gland, peint en marron foncé. Avant de l’offrir à mon père, j’avais ajouté des noix dans l’emballage. Au départ, en voyant l’objet, il s’était exclamé, c’est une bite ton truc ! Et puis il a été épaté quand il a vu que ça fonctionnait. Mon père aimait les outils et respectait l’ouvrier. Il montrait le casse-noix à tout le monde, c’est-à-dire à sa sœur Micheline et consorts, plus un ou deux collègues qui venaient boire un coup à la maison de temps en temps. Il voulait savoir comment j’avais fait le filetage de la vis, si j’avais utilisé un taraud. Il disait, passez-moi la bite d’Elisabeth et il faisait la démonstration avec tout ce qui avait une coque. Il disait, bonne rotation, brisure en douceur, cerneau impeccable. Ça ne me gênait pas qu’il dise la bite, ça me faisait rigoler même. Ça avait duré un petit moment jusqu’à ce qu’on oublie le casse-noix. Il a dû rester encore un peu dans la cuisine sur une assiette à fruits et puis il a disparu. Je n’aurais jamais pensé qu’il subsistait quelque part. Je n’en avais même plus le souvenir. À présent il est aligné devant moi, à côté d’un poivrier récent. Il paraît étonnamment à son aise. Pourquoi certains objets périclitent et d’autres pas ? Quand on a vidé l’appartement de ma mère, si ma sœur avait ouvert la boîte à chaussures, elle l’aurait balancé sans hésiter avec les autres vieilleries. Lydie croyait à la destinée des choses. Serait-ce si impossible après tout que le quartz rose de son pendule se soit présenté à elle ? (Je dois vous dire en passant que je ne suis pas loin de demander dans les restaurants, et aussi chez le boucher — où je vais de moins en moins —, si les poulets ont voleté, les cochons pataugé, etc. de même que je ne supporterai plus jamais de voir une bête en situation d’attraction depuis que je reçois les bulletins de son association.) Jean-Lino, nous n’avons été capables, en dépit du feu vert du juge, que d’échanger des mots brefs et de mon côté atrocement compassés, malgré mes efforts en sens inverse. Aucune de mes lettres, je veux dire inspirée par un élan authentique, n’est jamais partie et aucune n’a pris son essor. Il m’a été jusqu’ici impossible de trouver le ton juste. Je suis partie du principe que je n’enverrais pas celle-ci non plus. Donc je m’adresse à vous librement, comme nous l’avons toujours fait, sans m’inquiéter de l’inégalité qui régit nos conditions, ni de votre état d’esprit. Je peux aussi bien délirer sur un casse-noix ou vous avouer par exemple que durant les premiers temps de mon retour (mon retour !), il m’a fallu lutter contre le sentiment d’abandon et la morosité qui s’abat quand un laps de temps s’achève et se referme. Plus de Manoscrivi au-dessus de nos têtes. Les Manoscrivi au cinquième c’était l’ordre familier des choses. Je sais combien cela peut sembler risible en relation avec les nouvelles du monde. Mais ce qui a disparu avec vous est un bien invisible, auquel on ne pense pas, c’est la vie qui va de soi.


On s’est mis au balcon pour voir l’arrivée du fourgon et des voitures de police. À vrai dire la moitié de l’immeuble était à la fenêtre. Je me suis penchée et j’ai regardé en hauteur. Aparicio était là lui aussi. Il s’est reculé aussitôt, gêné qu’on l’aperçoive. La reconstitution était prévue à vingt-trois heures. L’horaire nocturne étant censé respecter les conditions originelles. On nous a fait savoir également que nous devrions remettre la tenue que nous portions lors des faits. J’ai étalé le caleçon et l’assortiment Kitty sur le lit, comme des costumes disposés pour une représentation. Une dizaine de personnes sont entrées dans l’immeuble dont une femme qui portait une sacoche et une petite table pliante. Jean-Lino est sorti du fourgon entre deux flics en uniforme, les mains menottées. Le revoir, d’en haut, dans le blouson Zara et avec le chapeau des courses m’a bouleversée. J’ai eu le sentiment d’une gigantesque erreur. Du point de vue de la mort et de l’univers, tel qu’il m’a semblé soudain voir les choses depuis ma rambarde, tout ce tralala d’affairement autour d’un homme inoffensif entravé et redéguisé en lui-même m’a sauté aux yeux comme une farce grotesque.


Le juge d’instruction a voulu commencer par ce qu’il a appelé lui-même la sortie de la fête. Pour cette première séquence, il a trouvé inutile qu’on s’habille comme il y a trois mois. La greffière était assise sur le palier, à sa table pliante, devant un petit PC portable. Cliché numéro un, a dicté le juge, Policière tenant le rôle de madame Gumbiner. Une femme minuscule aux cheveux frisés a posé, les bras collés au corps dans une veste à basque trop large. Jean-Lino se tenait tout aussi empaillé devant l’ascenseur en chemise parme et cheveux raccourcis. Il était démenotté. Il m’a paru plus jeune. De nouvelles lunettes passe-partout à montures métalliques le rafraîchissaient. La porte de la cage de service était ouverte. Une partie des flics campaient dans l’escalier. Sur le palier j’ai reconnu le directeur d’enquête du 36 et un des flics du hall lors de l’arrestation. Le juge a voulu savoir dans quel ordre s’était effectuée la sortie. Aucun de nous trois n’a été capable de s’en souvenir. Après un léger cafouillage, il a été vaguement admis que Lydie avait franchi la porte en premier, derrière les El Ouardi qui n’étaient pas dignes d’être matérialisés. Le juge a positionné le nouveau couple Manoscrivi ainsi que Pierre et moi dans l’embrasure de la porte, pour la photo. Madame Gumbiner et monsieur Manoscrivi quittant l’appartement du couple Jauze — avec monsieur et madame El Ouardi qui prennent l’ascenseur. Le juge m’a vanté l’importance de la narration. L’album sera diffusé lors du procès, a-t-il dit, c’est un outil pédagogique pour le président. Plus tard, lorsqu’il fera photographier Monsieur Jauze réintégrant sa chambre pour aller se coucher, il me dira, il est important que les jurés comprennent que vous vous retrouvez seule. Après ce préambule, ils sont tous montés à l’étage supérieur. On est allés se mettre dans le salon Pierre et moi. Pierre m’a demandé sur un ton odieux si je voulais regarder un peu d’infos en attendant. Je n’avais aucune envie de voir les infos. Il a pris son jeu d’échecs et s’est mis à étudier un problème. Il haïssait tout, et particulièrement son embrigadement à chaque nouvel épisode de l’affaire. Quand on avait reçu la convocation pour la reconstitution, il avait juré ses grands dieux qu’il n’y serait pas. Assise sans rien faire sur le canapé à côté de mon mari, j’ai observé l’appartement tel qu’il n’était jamais en temps normal. Les coussins équidistants et gonflés, les superpositions sauvages muées en discrets amas livresques. Le sol qui brille, rien qui traîne. Ma mère aurait tout briqué pareil. Le doigt sur la couture du pantalon face à l’autorité de justice. On entendait des pas et des bruits de voix au-dessus. J’ai dit, il va étrangler la policière ?

— Espérons que non.

Je me suis allongée en mettant ma tête sur ses jambes. Il s’est retrouvé dans une position très inconfortable. J’ai dit, il va l’enfermer dans la valise ?

— Pas avant d’être venu chez nous.

Il a posé l’échiquier magnétique sur mes seins et la coupure de presse de l’étude sur mon visage. Sur le palier, Jean-Lino s’était comporté comme un étranger. Corps mécanique, regard fuyant. On aurait dit que tous les liens s’étaient défaits, y compris avec les murs de l’immeuble. Je ne m’étais pas attendue à cette froideur. Dans les années les pires, aux heures de la préadolescence, on m’envoyait en colo à Corrençon-en-Vercors. J’étais toujours à la traîne dans ces camps où on était livrés à nous-mêmes et où tous semblaient plus émancipés et culottés que moi. J’arrivais parfois à m’inclure en me faisant quelques copines. Comme on n’habitait pas dans les mêmes villes, on se revoyait la saison suivante. Je m’en réjouissais par avance. Mais je ne retrouvais jamais les filles comme avant. Elles étaient distantes, bêcheuses, comme si on n’avait jamais été liées. J’en étais d’autant plus affectée que je misais tout sur ces retrouvailles. J’ai eu un mouvement un peu brusque et quelques pions plats sont allés se balader en dehors de l’échiquier. J’ai filé dans ma chambre pour enfiler ma tenue, mon tee-shirt Kitty, mon pantalon à carreaux bien repassé et mes pantoufles en fausse fourrure. J’entendais Pierre maugréer à côté.


Jean-Lino est revenu sonner chez nous, avec sa suite. Pierre lui a ouvert en caleçon rose pâle. Je suis apparue dans mon attifement. Nous sommes allés au salon. Jean-Lino a repris possession du fauteuil marocain. Assis plus haut que nous comme la dernière fois, presque aussi marmoréen, mais à présent joliment coiffé, sans tic de bouche. En assortiment avec le salon nickel. On a ouvert le cognac. Bu les verres vides. On a éteint la lampe. J’ai allumé le plafonnier, éteint le plafonnier, allumé le lampadaire. J’ai rangé des trucs qui étaient déjà rangés. J’ai apporté mon Rowenta chéri. Pierre l’a pris. Il est allé attaquer Jean-Lino avec. Jean-Lino s’est laissé happer tranquillement. Plus le juge s’appliquait à mettre le monde en ordre plus les choses semblaient relever de la folie furieuse. Notre petite procession s’est engagée dans l’escalier de service dans un silence capitonné. Pierre en tête, avec une lenteur destinée en sous-main à tempérer mon zèle collaborationniste. La photo a été prise dans le tournant, depuis le palier des Manoscrivi. Les scellés étaient enlevés. Nous sommes rentrés dans l’appartement où nous attendaient dix personnes dans une semi-obscurité. On s’est dirigés vers la chambre. Par l’entrebâillement, j’ai vu les pieds de Lydie avec les escarpins à bride rouges. En entrant dans la chambre, j’ai eu un vrai choc. Lydie gisait sous Nina Simone. Elle n’avait plus un cheveu, son visage était informe et glabre. C’était un mannequin terrifiant, vêtu de la jupe à volants et des Gigi Dool. Pouvez-vous nous montrer, a dit le juge, comment vous vous êtes assurés que madame Gumbiner était bien décédée ? Pierre a pris son pouls. Moi j’ai tripoté les jambes comme je l’avais indiqué dans mes dépositions. Le contact était désagréable, une mousse froide et dense. Je lui ai mis son foulard, un autre, trouvé dans le même tiroir. En serrant le nœud la tête s’est rétrécie. Cliché numéro quatorze : Madame Jauze serre le foulard tandis que monsieur Manoscrivi referme la bouche de madame Gumbiner. Jean-Lino exécutait les gestes sans la moindre volonté de bien faire. Il semblait mépriser la poupée. Ça m’a fait drôle de revoir le pot de chambre, la chouette en étain, le pendule, même Nina Simone et sa robe en corde. Ils étaient le passé. Je savais que je les voyais pour la dernière fois. Monsieur Jauze, est-ce que vous pouvez nous préciser à quel endroit vous vous trouviez exactement lorsque vous avez exhorté monsieur Manoscrivi à appeler la police ? Pierre a effectué un petit tour sur lui-même avec sa jupette et ses mocassins et a dit, ici. Quels ont été vos derniers mots avant de quitter l’appartement ?

— Je ne me souviens plus, a dit Pierre.

— Et vous, vous vous en souvenez monsieur Manoscrivi ?

— Non…

— Madame Jauze ?… Vous aviez dit que votre mari conseille à monsieur Manoscrivi de ne pas attendre trop longtemps avant d’appeler la police.

— Oui. C’est ça.

— Vous pouvez nous montrer comment vous avez quitté monsieur Manoscrivi ?

Pierre et moi sommes sortis de la chambre. Le juge nous a arrêtés devant la salle de bain. Vous quittez les lieux aussi tranquillement ? Vous avez dit que votre mari vous avait un peu forcé la main pour quitter l’appartement.

— Oui c’est vrai.

— Vous pouvez nous montrer ?

On est retournés dans la chambre. Pierre a saisi mon poignet avec ses doigts d’acier et m’a tirée vers le couloir. Je me suis laissé guider, quittant Jean-Lino sur fond de rideaux fleuris, debout à côté du fauteuil en velours jaune.


Ils ont tous voulu regarder par le judas. Le juge, le directeur d’enquête, l’avocat de Jean-Lino et celui de la partie civile. Chacun, empreint de la gravité requise, a bien pu constater qu’on voyait trembloter le bouton de l’ascenseur. Le hall était prêt pour notre arrivée. La greffière s’était collée contre le mur côté poubelles avec sa table pliante et son ordi. La voisine du second attendait près de la porte vitrée en mâchant un chewing-gum. Jean-Lino patientait devant l’ascenseur. On lui avait fait remettre son chapeau, son Zara et ses gants en mouton. Le manteau vert pendait des deux côtés de son bras replié, tandis qu’il tenait gauchement le sac de Lydie par l’anse. Sur l’invitation du juge, il a ouvert la porte de l’ascenseur et a tiré la valise. Elle m’a semblé moins protubérante qu’avec Lydie à l’intérieur. Le mannequin avait dû s’avérer plus souple, une chance pour Jean-Lino tout seul lors de l’opération d’enfournement. C’est bien ce que vous avez vu lorsque vous êtes arrivée en bas de l’escalier ? m’a demandé le juge.

— Oui.

— Ce n’est pas ce que vous aviez expliqué. À la cote D111, vous aviez expliqué que le manteau de madame Gumbiner était posé sur le dessus de la valise…

— Ah oui. C’est possible.

— Il était où le manteau ?

— Sur le dessus de la valise.

— Vous êtes d’accord monsieur Manoscrivi ?

— Oui.

— Vous pouvez nous montrer comment le manteau était posé sur la valise ?

Jean-Lino a couché le manteau sur la valise. J’ai confirmé que c’était ainsi. Le juge l’a fait consigner dans le procès-verbal et a ordonné la photo. Monsieur Manoscrivi, est-ce que vous pouvez nous rappeler ce que madame Jauze vous a dit quand elle vous a aperçu ?

— Elle m’a demandé ce qu’il y avait dans la valise.

— Et vous lui avez répondu quoi ?

— Je n’ai pas répondu. Je me suis dirigé vers la porte.

— Vous pouvez nous rappeler comment madame Jauze vous a intercepté ?

— Elle a saisi le sac et le manteau.

— Madame Jauze, vous pouvez nous montrer comment vous saisissez le sac et le manteau ?

J’ai saisi le manteau, et le sac qu’il tenait toujours en hauteur avec son bras replié. Nous nous sommes enfin regardés. J’ai retrouvé ce que j’aimais dans ses yeux. Par-dessus n’importe quelle tristesse, la flamme d’espièglerie. Photo numéro trente-deux : Monsieur Manoscrivi regardant Elisabeth Jauze s’emparer du manteau et du sac.


Quand le fourgon a démarré, Jean-Lino s’est collé à la fenêtre. On lui avait remis les menottes. Il s’est penché en avant comme pour me faire un signe. Je me tenais devant la porte vitrée avec mes chaussons et j’ai agité mon bras jusqu’à ce que la voiture contourne l’immeuble d’en face. Je suis restée un moment dehors quand tout le monde avait quitté les lieux. Le parking était vide. C’était une belle nuit étoilée à Deuil-l’Alouette. Avant de disparaître, le véhicule avait effectué un demi-tour entre les voitures garées pour repartir en sens inverse. Jean-Lino était encore tourné vers moi mais à cause de la nuit et de la distance je ne pouvais plus distinguer son visage. Je ne voyais que la forme noire du chapeau, l’accessoire démodé qui l’avait singularisé et semblait maintenant le rejeter dans l’anonymat des hommes. L’histoire s’écrivait par-dessus nos têtes. On ne pouvait empêcher ce qui arrivait. C’était Jean-Lino Manoscrivi qui venait de passer et en même temps n’importe quel homme embarqué. Je me suis souvenue du sentiment d’appartenance à un ensemble obscur que Jean-Lino éprouvait dans la cour Parmentier lorsque son père lisait le psaume à voix haute. J’ai regardé le ciel et ceux qui s’y trouvaient. Puis je suis remontée seule par l’escalier de service.

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