La trace du serpent
Lorsque par plaisanterie quelqu’un me demande si je compte effectuer un pèlerinage à Lourdes, je réponds que c’est déjà fait. C’était à la fin des années 70. Joséphine et moi entretenions une liaison assez compliquée pour tenter de réussir ensemble un voyage d’agrément, un de ces périples organisés qui contiennent autant de germes de discorde qu’il y a de minutes dans une journée. Pour partir le matin en ignorant où on couchera le soir et sans savoir par quel chemin on atteindra cette destination inconnue, il faut au choix être très diplomate ou avoir une inépuisable mauvaise foi. Joséphine, comme moi, émargeait dans la deuxième catégorie, et pendant une semaine sa vieille décapotable bleu pâle était devenue le théâtre d’une scène de ménage mobile et permanente. D’Ax-les-Thermes où je venais d’achever un stage de randonnée, parenthèse incongrue dans une existence vouée à tout sauf au sport, à la Chambre d’Amour, petite plage de la côte Basque sur laquelle l’oncle de Joséphine possédait une villa, nous avons fait une route orageuse et magnifique à travers les Pyrénées en laissant derrière nous un sillage de « d’abord-je-n’ai-jamais-dit-ça ».
Le motif essentiel de cette mésentente cordiale était un gros volume de six ou sept cents pages avec une couverture noire et rouge d’où se détachait un titre accrocheur. La Trace du Serpent racontait les faits et gestes de Charles Sobraj, une espèce de gourou de grand chemin qui envoûtait et détroussait les voyageurs occidentaux du côté de Bombay ou de Katmandou. L’histoire de ce serpent d’origine franco-indienne était vraie. À part cela je serais incapable de donner le moindre détail, et il est même possible que mon résumé soit inexact, mais ce dont je me souviens parfaitement c’est de l’empire que Charles Sobraj exerçait aussi sur moi. Si après Andorre je consentais encore à lever les yeux de mon livre pour admirer un paysage, arrivé au pic du Midi je refusais tout net de descendre de la voiture pour faire la promenade jusqu’à l’observatoire. Il est vrai que ce jour-là un épais brouillard jaunâtre enveloppait la montagne, limitant la visibilité et l’intérêt de l’excursion. Néanmoins Joséphine me planta là et alla bouder deux heures dans les nuages. Était-ce pour me désensorceler qu’elle tenait à passer par Lourdes ? Comme je n’avais jamais été dans cette capitale mondiale du miracle, j’acquiesçai sans broncher. De toute façon, dans mon esprit enfiévré par la lecture, Charles Sobraj se confondait avec Bernadette Soubirous et les eaux de l’Adour se mêlaient à celles du Gange.
Le lendemain, après avoir franchi un col du tour de France dont l’ascension me parut exténuante même en voiture, nous entrions dans Lourdes par une chaleur suffocante. Joséphine conduisait, j’étais assis à côté d’elle. Et La Trace du Serpent, épaissi et déformé, trônait sur le siège arrière. Depuis le matin je n’avais pas osé y toucher, Joséphine ayant décidé que ma passion pour cette saga exotique trahissait un désintérêt à son endroit. Pour les pèlerinages, c’était la haute saison et la ville affichait complet. J’entreprenais malgré tout un ratissage systématique des réserves hôtelières pour me voir opposer des haussements d’épaules réprobateurs ou des « nous-sommes-vraiment-désolés » suivant le standing des établissements. La sueur collait ma chemise au creux de mes reins, et surtout le spectre d’une nouvelle dispute planait sur notre équipage quand le concierge d’un hôtel d’Angleterre, d’Espagne, des Balkans ou que sais-je encore m’informa d’une défection sur le ton sentencieux d’un notaire qui annonce à ses héritiers le décès inattendu d’un oncle d’Amérique. Oui, il y avait une chambre. Je m’abstenais de dire « C’est un miracle » car je sentais d’instinct qu’ici on ne plaisantait pas avec ces choses-là. L’ascenseur était surdimensionné, à la taille des brancards, et dix minutes plus tard, en prenant une douche, je réaliserais que notre salle de bains était équipée pour accueillir des handicapés.
Tandis que Joséphine pratiquait à son tour de nécessaires ablutions, je m’abattais vêtu d’une simple serviette sur la sublime oasis de tous les altérés : le minibar. Tout d’abord je vidais d’un seul trait une demi-bouteille d’eau minérale. Ô bouteille, je sentirai toujours ton goulot de verre sur mes lèvres sèches. Ensuite j’ai préparé une coupe de champagne pour Joséphine et un gin-tonic pour moi. Ayant rempli ma fonction de barman, j’entamais furtivement un repli stratégique vers les aventures de Charles Sobraj mais, au lieu de l’effet sédatif escompté, le champagne redonna toute sa vigueur à la fibre touristique de Joséphine. « Je veux voir la Sainte Vierge », répétait-elle en sautant à pieds joints comme l’écrivain catholique François Mauriac sur une photo célèbre.
Nous voilà donc partis pour le lieu saint sous un ciel lourd et menaçant, en train de remonter une colonne ininterrompue de fauteuils roulants conduits par des dames d’œuvres qui n’en étaient pas à l’évidence à leur premier tétraplégique. « S’il pleut, toutes à la basilique ! » claironna la bonne sœur qui ouvrait le cortège avec autorité, cornette au vent et chapelet à la main. À la dérobée j’observais les malades, ces mains tordues, ces visages fermés, ces petits paquets de vie tassés sur eux-mêmes. L’un d’eux croisa mon regard et j’esquissai un sourire, mais il me répondit en tirant la langue et je me sentis bêtement rougir jusqu’aux oreilles comme pris en faute. Baskets roses, jean rose, sweat-shirt rose, Joséphine avançait ravie au milieu d’une masse sombre : les curés français qui s’habillent encore en curé semblaient s’être tous donné rendez-vous. Elle frôla l’extase quand ce chœur de soutanes entonna « Soyez la Madone qu’on prie à genoux », le cantique de son enfance. À la seule mesure de l’ambiance, un observateur peu attentif aurait pu se croire aux abords du Parc des Princes un soir de coupe d’Europe.
Sur la grande esplanade devant l’entrée de la grotte serpentait une queue d’un kilomètre au rythme lancinant des Ave Maria. Je n’avais jamais vu une telle file d’attente sauf peut-être à Moscou devant le mausolée de Lénine.
« Dis donc, je ne vais pas faire toute cette queue !
— Dommage, me rétorqua Joséphine, ça ferait du bien à un mécréant comme toi.
— Pas du tout et c’est même dangereux. Imagine un type en bonne santé qui arrive en pleine apparition. Un miracle et il se retrouve paralysé. »
Dix têtes se tournèrent vers moi pour voir qui tenait des propos aussi iconoclastes. « Idiot », souffla Joséphine. Une averse fit diversion. Dès les premières gouttes on vit éclore une génération spontanée de parapluies, et une odeur de poussière chaude flotta dans l’atmosphère.
Nous nous sommes laissé entraîner jusqu’à la basilique souterraine Jean XXIII, ce gigantesque hangar à prières où l’on sert la messe de six heures à minuit en changeant de prêtre tous les deux ou trois offices. J’avais lu dans un guide que la nef de béton plus étendue que Saint-Pierre de Rome pouvait abriter plusieurs Jumbo Jet. Je suivais Joséphine dans une travée où il y avait des places libres sous un des innombrables haut-parleurs qui transmettaient la cérémonie avec force échos. « Gloire à Dieu au plus haut des cieux… au plus haut des cieux… des cieux… » À l’élévation, mon voisin, un pèlerin prévoyant, sortit de son sac à dos des jumelles de turfiste afin de surveiller les opérations. D’autres fidèles avaient des périscopes de fortune comme on en voit le 14 juillet sur le passage du défilé. Le père de Joséphine me racontait souvent comment il avait débuté dans la vie en vendant ce genre d’articles à la sortie du métro. Cela ne l’avait pas empêché de devenir un ténor de la radio. Désormais il employait son talent de camelot pour décrire les mariages princiers, les tremblements de terre et les matches de boxe. Dehors, la pluie avait cessé. L’air s’était rafraîchi. Joséphine prononça le mot « shopping ». Pour parer à cette éventualité, j’avais repéré la grande rue où les magasins de souvenirs se tenaient à touche-touche comme dans un souk oriental et offraient le plus extravagant étalage de bondieuseries.
Joséphine collectionnait : les flacons de vieux parfums, les tableaux d’inspiration campagnarde avec vache seule ou en troupeau, les assiettes de nourriture factice qui tiennent lieu de menu dans les vitrines des restaurants de Tokyo, et plus généralement tout ce qu’elle pouvait trouver de plus kitsch au cours de ses nombreux voyages. Là, ce fut un véritable coup de foudre. Dans le quatrième magasin, sur le trottoir de gauche, elle semblait attendre Joséphine au milieu d’un capharnaüm de médailles pieuses, de coucous suisses et de plateaux à fromages. C’était un adorable buste en stuc avec une auréole clignotante comme les décorations des arbres de Noël.
« La voilà, ma Sainte Vierge ! trépigna Joséphine.
— Je te l’offre », dis-je aussitôt sans imaginer la somme qu’allait m’extorquer le marchand en alléguant que c’était une pièce unique. Ce soir-là, nous fêtâmes cette acquisition dans notre chambre d’hôtel en éclairant nos ébats de sa lumière intermittente et sacrée. Sur le plafond se dessinait une ombre fantastique.
« Tu sais, Joséphine, je crois qu’il faut qu’on se sépare en rentrant à Paris.
— Si tu crois que je n’avais pas compris !
— Mais, Jo… »
Elle s’était endormie. Elle avait le don, quand une situation lui déplaisait, de pouvoir sombrer dans un sommeil instantané et protecteur. Elle se mettait en congé de l’existence pour cinq minutes ou plusieurs heures. Un moment j’observai le pan de mur au-dessus de la tête de lit entrer et sortir de l’obscurité. Quel démon pouvait pousser des gens à tendre toute une pièce avec de la toile de jute orange ?
Comme Joséphine dormait toujours, je me suis discrètement habillé pour aller me livrer à une de mes occupations favorites : la divagation nocturne. C’était ma manière à moi de lutter contre les mauvais vents : marcher droit devant jusqu’à l’épuisement. Sur le boulevard, des adolescents hollandais lampaient bruyamment de grandes chopes de bière. Ils avaient taillé des trous dans des sacs poubelle pour se confectionner des imperméables. De lourdes grilles interdisaient l’accès à la grotte, mais au travers on pouvait voir la lueur des centaines de cierges qui achevaient de s’y consumer. Beaucoup plus tard mon errance m’a ramené dans la rue des boutiques de souvenirs. Dans la quatrième vitrine, une Marie à l’identique avait déjà pris la place de la nôtre. Alors je suis rentré à l’hôtel, et de très loin j’ai vu la fenêtre de notre chambre qui clignotait au milieu de la pénombre. Je suis monté par l’escalier en prenant soin de ne pas troubler les songes du veilleur de nuit. La Trace du Serpent était posée sur mon oreiller comme un bijou dans son écrin. « Tiens, murmurai-je, Charles Sobraj, je l’avais complètement oublié, celui-là. »
Je reconnus l’écriture de Joséphine. Un énorme « J » barrait toute la page 168. C’était le début d’un message qui recouvrait bien deux chapitres du livre et les rendait complètement illisibles.
Je t’aime, Ducon. Ne fais pas souffrir ta Joséphine.
Heureusement, j’en étais déjà arrivé plus loin.
Quand j’ai éteint la Sainte Vierge, le jour commençait à poindre.