CHAPITRE XVII

Quinze ans s’écoulèrent, quinze années livides, échevelées, comme les motifs en bas-relief d’une fresque de monument romain.

En 1930 le colonel Worms mourut, sans trop s’en apercevoir, d’une affection cardiaque. Ferdinand éprouva un gros chagrin. Bien qu’il le vît rarement, son père occupait une grande place dans son existence. Le vieillard lui apportait une foule de croyances plus ou moins fallacieuses, de rodomontades, de verve facile, de hâbleries, étrangères au caractère du médecin mais dont cependant il avait besoin de percevoir l’écho. Claire et Ange veillèrent le corps du défunt en compagnie de Ferdinand. Le musicien assista son ami Worms avec un tact dont on ne l’aurait jamais cru capable. Il est à remarquer que les êtres médiocres savent profiter de l’abattement de ceux qui les dominent pour se rendre indispensables. Soleil s’occupa des pompes funèbres, des faire-parts, du teinturier et du repas. Il revêtit son costume le plus sombre, prit son air le plus inspiré. Il enviait Claire de pouvoir prendre le deuil. Il désirait tellement se fondre dans cette famille ! À force de manger du Worms, Ange croyait devenir Worms.

Le noir allait bien à Claire. Sa tristesse naturelle se reposa sous le crêpe.

On enterra le colonel dans le petit cimetière de Rigneux envahi par les ronces, fourmillant de lézards, bourdonnant d’abeilles — symbole de perpétuité — qui viennent prendre aux morts ces douceurs auxquelles ils sont indifférents : les parfums et le sucre.

La colonelle refusa d’aller habiter chez son fils. Son tempérament rigide pouvait s’accommoder d’un gros chagrin. Elle demanda seulement à Ferdinand de lui laisser François. Son petit-fils possédait les yeux et les manies du colonel. Il procurait à sa grand-mère ces éléments indispensables à la vie : l’affection et les soucis.

L’entêtement de la vieille dame ravit le médecin, Worms se souciant peu de rompre l’engourdissement bienheureux de sa vie conjugale en faisant venir auprès de lui une femme autoritaire et un gamin turbulent.

La colonelle prit donc à son compte l’éducation de François. L’instruction de l’enfant fut confiée au Curé et à l’instituteur qui s’appliquèrent à en faire un bon chrétien et un solide républicain. Mais ni le catholicisme ni l’instruction civique ne séduisirent le gamin. Le colonel avait semé dans cette jeune âme quelques graines de fantaisie avec ses palabres, ses promenades, ses gamineries de vieux petit garçon. Cette fantaisie germa bien vite dans la solitude. François se retrouva seul ; il était le plus affecté de la mort du vieillard. Il ne pouvait admettre la disparition de son compagnon à cheveux blancs qui le parait de ses décorations, lui laissait admirer ses épaulettes moisies, et l’emmenait de ferme en ferme tonitruant, riant, calmant la colère des chiens par des paroles mystérieuses. L’enfant errait mélancoliquement dans les chemins creux où chuchotent les noisetiers. Il ne s’aventurait plus dans les embauches et regardait craintivement les taureaux têtus. Le colonel savait les flatter en caressant les poils crépus de leur front, maintenant il avait peur de leurs yeux alanguis et cruels qui le fixaient avec la hargne vengeresse d’un ennemi vaincu attendant son heure. Désormais le ruisseau méandreux conservait ses poissons. Les houx si solides et qui donnaient de si bons bâtons semblaient avoir haussé leurs branches. Les puits étaient noirs, et l’eau de nuit croupissant au fond gardait la petite voix frêle sans lui faire l’honneur d’un écho. François allait s’asseoir devant la forge du maréchal-ferrant et regardait les sabots grésillants de la jument du maire, laquelle lui paraissait plus haute que le cheval de Troie. Il avait l’impression que jamais plus il ne pourrait grimper sur le large dos où le juchait le colonel. Jamais plus il ne sentirait racler ses fesses par le dur côtèlement, et jamais plus ses jambes nues ne rencontreraient le contact émouvant de cette peau souple que font frissonner les mouches. Il restait là, dans cette odeur de corne brûlée, essayant d’évoquer la haute silhouette de l’officier à travers l’âcre fumée. Le maréchal jurait après la bête. C’était un brave homme aux cheveux hérissés qui devait ressembler à Vulcain avec son tablier de cuir, ses poignets gainés de cuir, et sa face en cuir mal rasée. Le colonel l’aimait bien et le saluait militairement. « Il faut bien puisque vous êtes maréchal, s’esclaffait-il. » Ah ! la douceur de ce début de passé ! Ah ! les bottes du colonel ! Ah ! sa moustache de vieux guerrier inutile qui était mort comme se rouille un sabre n’ayant jamais servi !

Les soirs maintenant tombaient tristement sur des journées vides et les premiers feux le glaçaient.

Dès que le crépuscule enflammait la tête des arbres, François se rendait au cimetière. La grille grinçait. Le vent du soir courait entre les croix. Il y avait çà et là des perles de verre et des lettres de zinc détachées des inscriptions fixées aux couronnes. Des poteries éclatées par les gels du dernier hiver exhalaient l’odeur putride des fleurs pourries et les tombes tanguaient sur un lac de glaise jaunâtre. Celle du colonel ressemblait à une barque paisible.

Ici repose

François regardait le sol dans lequel s’enfonçaient ses sabots bressans. Ici repose ! mais non ! le colonel n’était pas dans cet enclos raviné. Il demeurait un peu partout pour l’enfant. Son rire sonnait dans le cliquetis de ses médailles, le marteau du maréchal rappelait sa force, son pouvoir mûrissait dans chaque graine de houx et les bêtes se souvenaient de lui. Des parcelles de sa gloire tombaient du ciel en fils de la vierge scintillants de rosée lumineuse.

François se mit à aimer cette magie rustique qui conservait si bien son grand-père. En grandissant il fit la conquête du village. Il savourait l’enchantement des saisons et l’éternité des actes. Il aimait l’école pour la salle de classe d’où l’on entendait crier les hirondelles, pour l’odeur puissante de ses camarades, pour le pittoresque du grand Tep qui mâchait de la douce-amère. Il aimait l’église parce qu’elle était une véritable église de campagne avec des chemins de croix dignes du douanier Rousseau, des bancs de bois où l’on s’accroche, et parce que le jour qui tombe des vitraux est une lumière de paradis campagnard. Il aimait le cordonnier et sa pie apprivoisée. Il aimait le petit café où chaque samedi, Baptiste l’accordéoniste allait jouer « Elle a perdu son pantalon », en lançant des ruades aux gamins qui l’approchaient.

— Dieu est un pur esprit, infiniment parfait, créateur et souverain Maître de toutes choses, lui enseignait le curé.

Et avec une persévérance de poète, l’enfant recherchait l’empreinte de ce Dieu terriblement abstrait, dans les ruissellements de sève. Il le découvrit dans la nature comme il avait découvert le colonel. Dieu était là, toujours présent dans l’entrelacement des plantes, dans les instincts animaux, dans la ronde des astres.

Un jour il tenta d’expliquer au curé sa trouvaille, mais le prêtre ne le comprit pas et conseilla au petit de chasser des pensées païennes. François comprit alors qu’aucune vérité n’est absolue. Chacun porte la sienne à grand-peine comme un sac de courges qui roulent, vous meurtrissent, et attaquent les parties sensibles de vos reins.

Le curé bâtissait sa croyance sur des lois fragiles. L’instituteur émiettait sa science sans la diminuer. Elle formait son bloc de vérités à lui, et rien n’était moins vrai pour François que ces évidences de manuel. Il apprit à bâtir son propre univers. Ce fut facile, sa grand-mère ne surveillant guère que sa santé. Une soif de lectures le brûlait. Il dévora un à un tous les ouvrages de la bibliothèque. Robinson Crusoé le passionna et devint son livre de chevet. Par la suite, il ne devait pas réviser son choix. Jamais roman ne fut plus merveilleux que celui de ce naufragé. Aucun romancier ne pouvait inventer aventure plus bouleversante que celle d’un homme isolé. Aucune poésie n’égalait en puissance celle de ce livre qui suggère tant et s’abandonne à toutes les imaginations. Crusoé donnait à François le goût de la solitude, de la rêverie, de la nature. « Un jour, se disait l’adolescent, je partirai peut-être pour des contrées sauvages, il faut pour être véritable qu’une solitude soit tragique. » Il attendait, comme seuls les contemplatifs savent le faire, sans impatience, avec une confiance de poète. Il commença d’écrire de petits récits champêtres, doux comme des chants de pipeau. Il les lisait à sa grand-mère, le soir, sous l’abat-jour rose. La vieille dame les trouvait charmants, mais en son for intérieur elle regrettait que son petit-fils ne manifeste aucune aptitude guerrière. François allait sur ses quinze ans et elle jugeait que le temps était venu pour lui de commencer des études supérieures. Comme son fils et sa bru, venaient les visiter en moyenne un dimanche sur deux, elle leur fit part de ses préoccupations. Elle voulait un uniforme pour François afin que les mânes de son mari reposent en paix.

— Tu sais bien, Ferdinand, que les Worms sont des soldats. Tu as choisi une autre, carrière soit, mais il ne faut pas que les traditions se perdent.

— Grand Dieu, mère ! sursauta le médecin, vous désirez voir entrer votre petit-fils dans l’armée, vous ne savez sans doute pas qu’avant dix ans, nous aurons la guerre.

— Et puis ? s’indigna la colonelle, si la guerre éclatait, François y partirait de toutes façons. Et s’il devait tomber sur un front, poursuivit-elle, cruelle dans son orgueil, mieux vaut que ce soit avec des galons sur les manches.

Claire qui assistait à ce conseil de famille prit la parole doucement.

— Peut-être François a-t-il une idée sur la question, murmura-t-elle.

La femme de Worms aimait profondément son beau-fils. Elle admirait sa grâce innocente, son air réfléchi et sa beauté. Car le physique du jeune garçon était remarquable par l’harmonie de ses traits. Ses cheveux abondants, d’une blondeur intense, son regard bleu où l’on se mirait, son nez fin évoquaient ces pastels qui, dans les salons oubliés, conservent le témoignage des jeunesses antiques. Son rire triste et fier mouillait les yeux de Claire.

Worms appela François et lui relata sa conversation avec la colonelle.

— Tu es en âge de choisir ta carrière, mon fils, conclut-il fort doctement, que décides-tu ?

Le fils de Ferdinand contempla tour à tour ces trois visages si différents. Celui de la colonelle contracté par une âpre volonté, celui de son père attentif et grave, celui de Claire enfin, paisible et doux, complice, oui, tout prêt à soutenir une rébellion. Dieu ! que son père avait eu bon goût d’épouser une femme pareille. Claire était si jeune. Elle ne vieillirait jamais et il sentait confusément qu’ils possédaient l’un et l’autre une identique forme d’esprit. Ils appartenaient à la tristesse comme à une race.

Le regard de François revint à Ferdinand.

— Es-tu riche ? questionna-t-il à brûle-pourpoint.

— Qu’appelles-tu riche ? demanda le médecin, sans se laisser démonter par cette étrange question. Pour être riche, il n’est pas besoin de posséder beaucoup d’argent, l’essentiel est d’en avoir assez et j’en ai assez, plus qu’assez.

— Eh bien alors, si tu le permets, je me consacrerai aux lettres.

— Aux lettres ! s’écria Worms effaré, mais, mon cher François, as-tu du talent ?

— Je ne suis pas sûr d’avoir du talent, mais la foi ne me fait pas défaut. Prends ce cahier, il contient quelques contes, évidemment on ne peut se fonder là-dessus pour décider d’une carrière, pourtant si je suis autre chose qu’un paresseux tu dois le découvrir.

Étonné par ce parler net, Worms s’empara du cahier. Claire se rapprocha de lui et tous deux commencèrent la lecture, tandis que la colonelle s’éloignait d’un air courroucé.

Le médecin n’était pas à proprement parler un littéraire mais il était capable de juger une œuvre. Il fut surpris et ému par le talent de son fils. Ces contes trempaient dans une lumière de printemps, comme s’ils eussent été écrits avec de la rosée.

— Que de fraîcheur ! murmura Claire. Votre fils a une sensibilité de jeune fille.

— Oui, approuva Worms chez qui s’éveillait une curiosité professionnelle. Il avait l’impression d’apercevoir son fils pour la première fois. Aussitôt il se reprocha de s’être désintéressé de lui si longtemps, il s’agissait moins d’un remords que d’un regret, le regret de n’avoir pas vu croître cet être neuf et vibrant, le regret de n’avoir pas participé à l’élaboration d’une grande œuvre, le regret de s’être laissé voler son double.

Chaque exclamation de Claire lui entrait dans la chair comme une écharde.

— Eh bien, dit-il en refermant le cahier, je te fais confiance.


Fort du soutien paternel, François se lança éperdument dans la voie dangereuse qui l’attirait.

Il s’écoutait vivre et regardait autour de lui. Il demandait à ses lectures le moyen d’exprimer ses sensations. Lorsqu’il eut acquis une certaine maîtrise, il commença à envoyer sa prose dans les rédactions de plusieurs revues et eut la joie de se voir retenir çà et là quelques textes.

— Je suis parti, exultait-il, grand-mère, je réussirai.

La vieille dame souriait tristement, partagée entre la joie de sa joie et la rancune qu’elle ne lui vînt pas de succès militaires. Eh quoi, son petit-fils ne serait donc jamais qu’un civil ? Il trahissait comme son père la lignée des Worms. Décidément la race s’atrophiait. Le passé militaire de la famille manquait sans doute de guerres. Le colonel avait passé sa vie dans des casernes, en lui s’était fanée la virilité cocardière des descendants.

— Des guerres !

Cinq ans plus tard il y en eu une. Elle affecta fort peu François. Il attendait patiemment d’être mobilisé et fut tout surpris de voir arriver l’armistice de 1940 avant son ordre de départ. Il ne connut de l’occupation que quelques soldats allemands, arrogants et mornes, dans les rues de Bourg où il se rendait parfois afin de mettre à sac les librairies. Son père lui évita la corvée des chantiers de jeunesse. Le médecin n’aimait ni Vichy, ni ses institutions. « Je me moque des partis, affirmait-il, je ne demande qu’une chose aux gouvernements : la liberté. La force est la raison des imbéciles. Je suis du côté de l’intelligence et l’intelligence ne s’épanouit que dans la liberté ». Pendant l’occupation, le médecin s’appliqua à vivre encore davantage chez lui. Il ne pouvait se rassasier de sa femme et malgré ses années de mariage il lui semblait la connaître de la veille. Sans le vouloir Claire le tenait en haleine ; elle se faisait conquérir chaque jour. Quant à Soleil il était l’animateur de galas organisés au profit des prisonniers. Il confectionnait une musique facile qu’il orchestrait et faisait jouer par sa société. Grâce à l’appui de Worms il occupait une place très en vue et attendait d’un jour à l’autre les palmes académiques que lui avait promis un sous-préfet, patronnant l’une de ses séances.

On le voit, les bouleversements sociaux troublèrent fort peu la famille Worms. François commençait à se faire un nom dans la presse périodique. Il vivait comme un ermite dans son petit village de l’Ain, mais en 1943 son père, effrayé par les luttes intestines mettant aux prises l’armée secrète et les forces miliciennes appuyant l’occupant, craignit pour la sécurité de son fils, son instinct paternel fut tiré de la léthargie dans laquelle elle s’était engloutie.

— Les campagnes ne sont plus sûres écrivit-il à François, viens habiter avec nous.

La colonelle pleura pour la première fois de sa vie.

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