Moi non plus, je ne sais pas si je commets une bonne ou mauvaise action. Ce texte qu'elle nous a dicté, Constance nous a plusieurs fois priés de le détruire, dans les derniers jours. « Déchirez, disait-elle, déchirez ce feuilleton. » Il est vrai qu'à d'autres moments elle voulait l'achever, « gratiner son macaroni » ou « laisser un petit mot gentil à chacun, en particulier ». Elle n'en a pas eu le temps ni le moyen. Etouffée peu à peu par la paralysie qui envahissait les organes respiratoires, elle n'avait plus la force de parler longtemps.
Après sa mort, sous prétexte de le relire, j'avais mis son récit en sécurité. Je l'ai gardé de longs mois. Puis je me suis décidé à le compléter. Peut-être ai-je été dupe du petit rôle que Constance m'avait donné : celui de scribe. Je ne crois pas qu'elle ait vraiment eu souci de sa mémoire et, si d'aventure elle y a pensé, elle se sera dit que cette fantaisie meublerait ma solitude, que de toute façon mon grand âge y mettrait vite un terme. Raison de plus, à mon sens, pour vous communiquer ces lignes.
Nous y sommes tous assez malmenés. Constance s'y révèle souvent injuste (et, cela encore, elle l'avoue elle-même). Elle n'y est jamais accablante. Mlle Mathilde, d'abord hostile à mon projet, chasse maintenant dans ses souvenirs pour y trouver, pour y monter en épingle les « nobles traits de caractère » de sa nièce… en oubliant volontiers ses traits d'humeur. J'ai dû me défendre pour éviter ce qui aurait plus que toute autre chose hérissé la disparue : un bel épilogue. Ne nous suffit-il pas de la retrouver ici, vivante, cette espèce d'héroïne en chambre, obscure et par là plus précieuse, puisque réservée à nous seuls ? De la retrouver avec ses fredons, avec ses tics de langage : « Ça, c'est un détail » (devant une difficulté), ou : « Pas question de… » (pour bousculer une hésitation). Avec son goût de l'argot (où elle se réfugiait, comme toute cette génération, pour se défendre contre ses sentiments, pour les habiller d'un ton léger ou gouailleur). Avec ses attitudes de sportive cassée, de jeune-colonel-invalide. Avec ses naïvetés, ses roueries désarmantes. Avec ses gravités, ses bravoures de collégienne grisée par un mélange de Corneille et de Saint-Exupéry. Avec cette rigueur qu'elle apportait en tout même dans l'extravagance. Je vous en parle en vieux pion, aigri, revêche, qui avait quelque cinquante ans de trop et qui ne l'a sans doute pas tout à fait comprise. Mais ce vieux pion increvable et qui, hélas ! en a tant vu mourir de jeunes filles (je cite une de ses dernières plaisanteries forcées, à la limite du goût, comme les miennes), ce vieux pion, caressé par elle à rebrousse-poil, en gardera jusqu'à la fin le cuir attendri. La voilà, cette petite infirme sans moyens, sans expérience, dont on se demande : « D'où tirait-elle sa force et qui lui en avait tant appris ? »
N'essayons pas de le savoir. Les vérités qu'on tire de ce genre d'exercice ressemblent aux constatations que les savants font sur la matière vivante, examinée in vitro. Chacun voit chez autrui ce qu'il veut y voir. Chacun voit avec ses yeux, avec ses colorants. Toutes les « considérations » étaient bien étrangères à Constance. Je crois que, femme, elle ne pensait guère et s'entortillait facilement dans ses réflexions, vives, fragiles comme des serpentins. C'était une spontanée. Un électricien dirait qu'elle avait trouvé le moyen de vivre à très haute intensité une vie sans potentiel. Il est juste de dire qu'elle avait un avantage : son infirmité même qui, depuis des années, l'avait entraînée à l'indifférence envers sa « carcasse ». Elle n'était plus pour elle-même qu'un aspect du décor, un sujet comme les autres, moins intéressant que les autres. Elle s'estimait ; elle ne s'aimait pas. C'est une grâce d'état qui simplifie tout.
Certes, je ne me cache pas ses défauts ! Son injustice, que j'ai déjà soulignée. Son imprudence, qui semblait ignorer que « l'enthousiasme des purs tend un piège aux impurs ». Son orgueil. Son opportunisme agressif. Sa manie de faire irruption dans la vie des gens. Son goût secret de la domination. Sa méconnaissance absolue des nécessités (vice sublime, mais bien gênant pour les familles !). Je n'ajoute pas : sa dureté. Ce n'était qu'une apparence. Constance n'était pas dure ; elle était sèche. Sèche comme la noix de coco capable de vous assommer quand elle vous tombe dessus et qui pourtant est pleine de lait.
Tous ces défauts, sur la fin, avaient d'ailleurs molli. Son regard faisait encore balle. Mais elle devenait moins fofolle, moins pète-sec. Plus chaleureuse : surtout depuis qu'elle aimait Serge. Sa tante, qui l'avait deviné, trouvait ce sentiment indigne d'elle. Je pense au contraire qu'elle s'y est achevée. Fêlée, la noix perdait son lait. J'ignore s'il en est parmi nous que Constance n'ait jamais « remués ». En tout cas, certainement pas le petit vieillard jaune, toujours amateur de rosseries et de médisances, toujours détestable, mais qui lui voue un souvenir tenace et s'en va une fois par mois, furtif, sarcler une tombe qu'elle a désirée nue, sans inscription, sans croix, au cimetière du Chemin-Vert.
J'ai respecté le délai de deux ans, moins par scrupule que par curiosité, pour voir ce qu'il adviendrait de chacun. Bien entendu, la « S. S. M. » n'a pas tenu. Berthe Alanec et son mari (le second enfant n'a pas vécu) sont partis en Bretagne tenir l'épicerie coopérative d'un village perdu. Ils n'ont pas repris Claude, resté à la charge de Mlle Mathilde qui me confie quelquefois le clampin, un peu plus grand, mais toujours incapable de marcher, quand elle va faire ses courses. Catherine a deux filles. On lui prête quelques écarts discrets. Pourtant elle se nourrit de petits fours et de préjugés, commence à dauber sur les frasques des autres, à moraliser. Voilà ce que Constance lui aurait sans doute le moins pardonné. Mais elle dirait aussi sans doute : « On a l'avancement qu'on mérite. » Serge, son mari, a eu de gros ennuis. Trois mois après son mariage, il était en prison, compromis dans une affaire de devises. Et voyez comme il faut être prudent dans ses jugements ! Catherine (qui le lui reprochera sans cesse) l'a défendu avec acharnement, l'a tiré de la Santé… en séduisant, dit-on, le juge d'instruction (je ne crois pas que Constance l'en eût blâmée). Depuis, Serge « se tient à carreau >. Il grimpe très rarement nos trois étages, reste une minute et file, oubliant discrètement une enveloppe. Luc, qu'il exploitait, n'est plus son employé ; mais il est devenu un céramiste assez estimé et demeure un fidèle des mansardes Orglaise. Il y passe ses samedis, sans jamais entrer dans la cellule blanche. Il ne s'est pas marié et l'imprudence — la dernière, la plus belle imprudence de Constance — risque de l'en détourner longtemps. Mlle Calien a été nommée à Lyon, sa ville natale. De Pascal parvient une carte par an, à Noël…
En somme, il semble que nous soyons restés les mêmes. Mais qu'en savons-nous ? On ne juge pas sur l'apparence. Moi qui vous parle, ratatiné dans mes habitudes — à mon âge on n'en change plus, — ratatiné dans ma peau comme un abricot sec, je ne me sens plus si creux, je me sens comme un noyau. C'est pourquoi, s'il en était besoin, je serais bien embarrassé de conclure, de tirer la morale de cette histoire, si tant est qu'on puisse tirer une morale de quoi que ce soit. Constance ne l'a pas fait. Je ne le ferai pas. Je l'entends encore dire de sa voix claire, en haussant son épaule valide : « Je ne vois pas la vie en beau. En mieux, oui. Et encore… »
Mais laissez-moi raconter sa fin.
Mardi. Après s'être penché pendant une heure sur Constance, fiévreuse, frissonnante, couronnée de migraines et dont le ventre douloureux ne livrait plus à la sonde qu'un liquide purulent, Rénégault s'était relevé en claironnant :
— Increvable, décidément ! Et nous avons évité l'escarre.
Mais derrière la porte, là où il avait l'habitude d'être sincère, il eut ce geste, cet orémus las suivi de la chute des mains le long des cuisses, qu'il répète depuis des années dans les cas désespérés.
— Ce que je craignais, nous dit-il. L'infection. Elle ne passera pas la semaine.
Mlle Mathilde ne cilla même pas. Elle et moi (je ne quittais plus guère les Orglaise, j'étais devenu coursier et bonne d'enfant), nous nous y attendions. Ses gros doigts froissèrent seulement l'étoffe de son corsage, là où naguère était le sautoir. Puis elle murmura ces mots inattendus :
— Faut-il lui dire ?
— Cette idée ! Bien sûr que non ! protesta Rénégault.
Puis il se ravisa :
— Avec elle, en effet… Enfin, ça vous regarde !
Ni la tante ni moi n'eûmes le courage d'avertir celle « qui ne devait pas passer la semaine ». Elle nous avait dit souvent : « Prévenez-moi. Je voudrais mourir en sachant que je meurs. Ça me suffit bien d'être née sans le savoir. » Mais ces sortes de souhaits ne semblent jamais sincères. Luc, arrivé sur le coup de midi, ne fut même pas informé. Constance dormait. Il s'installa près de la fenêtre et se mit à dessiner. Mlle Mathilde dut se mettre au travail. Je tâchai d'occuper Claude. Je lui fis gagner, coup sur coup, trois parties de dames-bonbons, jeu auquel il ne comprenait d'ailleurs rien et qui consistait pour lui à croquer mes caramels.
Vers deux heures, le bruit de sa respiration m'apprit que la malade se réveillait. A pas de loup, je me dirigeai vers son lit. Ses yeux étaient déjà ouverts et remuaient, vifs, brillants, comme si Constance, en eux résumée, cherchait à les occuper. Ils aperçurent Claude qui se traînait sur mes talons, le happèrent. Claude comprit le reproche muet, put s'accrocher à une chaise et s'éloigna, la poussant devant lui. Rentré dans la salle commune, il la lâcha, se remit à ramper bien que le regard de Mathilde l'encourageât aussi. Mais si forte, si massive, si vivante qu'elle fût, elle n'avait pas la manière.
Constance, maintenant, sans aménité, regardait Luc qui dessinait toujours, un crayon à la main, un autre sur l'oreille, deux dans la bouche. Elle trouva de la voix pour railler :
— Quelle collection de reliques ! Constance à seize ans, Constance à dix-huit ans, Constance en maillot de bain, en short, en tenue de ville, avec sa canne, sur ses béquilles, dans son fauteuil roulant… Il te manque encore : Constance sur son lit de mort.
— Tiens ! t'es là, toi ! fit Luc, drôlement.
Puis il retourna son carton, où j'aperçus un pigeon pensif qui rentrait le bec dans un jabot mordoré.
— Je ne perds pas de temps, expliqua-t-il. Serge m'a donné campo. Comme je t'ai trouvée en train de roupiller, je m'avançais. Je bosse dans la volaille maintenant. On va décorer le hall du Club des Colombophiles. Du pigeon partout, perché, au nid, roucoulant, fendant la bise, bouffant son petit maïs ou chiant son petit guano…
Cette ironie facile était une façon d'avouer qu'il ne se sentait pas très sûr de lui. Cependant, il n'ajouta pas sa phrase habituelle : « Tu parles d'un boulot pour un artiste ! » Du reste, Constance n'eût certainement pas répondu : « Tu parles d'un artiste ! » Je me flatte d'avoir quelquefois réussi à réformer son jugement. Je le lui avais dit un jour, entre deux parties : « Avec ce garçon-là, tu t'es trompée de méthode. Il y a des gens que la critique électrise et qui se dépêchent de valoir quelque chose pour lui faire la nique. Il y en a d'autres qu'elle persuade de leur médiocrité. Ceux-là — dont Luc — ont besoin de compliments anticipés parce qu'ils sont conformes à ce que l'on dit d'eux, à la confiance qu'on leur prête. » Aussi ne fus-je pas étonné de l'entendre répondre :
— Tu as eu là une idée du tonnerre ! Qu'en pensez-vous, monsieur Roch ?
Elle me jetait un coup d'œil complice. Luc rougit de plaisir, lâcha ses crayons, vint s'asseoir au bord du lit. Effrayé par le clapotis du matelas d'eau, il se releva, s'installa par terre, en tailleur. L'assurance des écoliers, nantis de leur première croix d'honneur, lui donnait de l'importance. Pendant un bon quart d'heure, il nous parla de la céramique, des rapports de la céramique avec la peinture, de ses projets capables de révolutionner les arts du feu. Puis soudain, sur le même ton, presque protecteur, il lança ce coq-à-l'âne :
— A propos, je parie que tu ignores que le mariage de Serge et Catherine est fixé au 15 novembre. Cette bonne noix de Nouy ! Il fera un superbe cocu… Parce que, tu sais, la Catherine, c'est une bonne fille, mais elle s'en ressent !
Le balourd ! Inquiet, j'observai Constance à la dérobée. Elle n'avait pas sourcillé. Son visage avait seulement une expression sévère.
— Tu te répètes, souffla-t-elle.
Sa voix, se frayant un passage à travers sa gorge, redevint presque aussi ferme que jadis pour déclarer :
— Si Nouy est cocu, tant pis ! Il en a trompé d'autres. Ça lui fera du bien. Les cocus sont souvent brillants, leurs réussites leur servent de revanches… D'ailleurs, Nouy et Catherine se valent. Tu serais bien fort si tu pouvais me dire lequel des deux est indigne de l'autre !
Ses paupières tombèrent. Elle ajouta plus bas, pour elle-même :
— Quel est d'ailleurs l'être vraiment indigne d'un autre être ?… Ou vraiment digne de lui ?
Ce ton me gênait. Quelle déception si, sur sa fin, cette fille pleine d'alacrité allait sombrer dans l'emphase ! Un petit pli, un rien, une imperceptible ironie tirant sur la commissure des lèvres pâles me rassura. La hargne de Luc, à l'égard du couple Serge-Catherine, lui donnait-elle à penser ? Que mijotait-elle ? Luc enchaînait, grâce à un nouveau coq-à-l'âne :
— A propos, les copains ne comprennent pas que tu ne veuilles plus les recevoir. Si malade que tu sois, tu peux leur donner un quart d'heure. Tu les laisses vachement tomber.
Le sourire de Constance devint plus net : la conversation prenait sans doute un tour favorable à de secrets desseins. Il s'épanouit tout à fait quand Milandre eut ajouté :
— Et pourquoi cette exception en ma faveur ?
— Toi, tu es Luc ! dit-elle aussitôt.
Quelle ferveur inattendue dans ces quatre mots ! Est-ce que ?… Un nouveau regard m'avertit : « Allez-vous-en, voyons, père Roquault ! » Je me soulevai en criant : « Allons, Claude, une dernière partie de dames ? » et je regagnai le capharnaüm, bien décidé à profiter de la porte ouverte. Rater cette scène, pensez donc ! J'avais compris. Inspiration Frasquette : un petit mensonge bien placé peut avoir de bonnes conséquences (je pense bien ! Il peut aussi en avoir d'autres, qu'on ne prévoit pas).
Milandre, lui, hésitait à comprendre. Ses yeux s'écarquillaient. Des yeux de chouette éblouie. Jamais il n'avait mieux mérité son surnom. Il balbutiait :
— Je suis Luc, je suis Luc… Qu'est-ce que tu dis ? Qu'est-ce que tu veux dire ?
Je pestais, car il venait de se mettre sur les genoux et sa tête masquait celle de Constance, m'interdisant de surprendre l'expression — certainement curieuse — de son visage. Je n'entendis pas non plus la réponse, prononcée trop bas. Mais, averti par son instinct ou par la qualité anormale du silence, Mlle Mathilde se retourna sur son tabouret de travail, aperçut Milandre penché sur sa nièce et qui lui chuchotait des choses.
— Que fabriquent-ils donc ? murmura-t-elle.
— Chut ! Duo ! fis-je, un doigt sur la lèvre.
— Oh ! dit-elle, et son visage exprima tour à tour l'étonnement, l'admiration et la contrariété.
Elle détourna les yeux, se rejeta sur son Underwood, se mit à taper très fort, à toute vitesse. Impossible de rien entendre, sauf des bribes de phrase, quand le chariot de la machine retournait à la ligne avec un léger bruit de roue libre : Je n'avais pas le droit… Dans mon état… Protestation étouffée : Tu me dis ça, maintenant… Enfin une sorte de gémissement rageur. La tête de Luc se penchait de plus en plus. Je me demandais : « Iras-tu jusqu'au bout ? Un baiser ne tire pas à conséquence, quand on ne doit pas passer la semaine. Donne-le-lui par procuration, ma fille. Serge le rendra bientôt à Catherine et tout sera parfait dans le meilleur des mondes. »
Luc se souleva. Le matelas d'eau fit floc. Irrité, incapable de savoir quels étaient mes véritables sentiments, je repoussai doucement la porte, du bout du pied, au moment où la bouche de Constance accepta de subir celle de Luc, dont chacun sait qu'elle a mauvaise haleine, qu'elle empeste l'ail, le tabac et la peinture.
Vendredi. Nous étions sur le qui-vive.
Sur un léger coup de sonnette, j'allai ouvrir la porte avec discrétion. Pascal, tout de noir habillé, très clergyman, mit sa main sèche dans la mienne.
— Comment va-t-elle ?
— De plus en plus mal.
— Mlle Mathilde n'est pas là ?
— Elle est chez le pharmacien… pour changer !
A pas feutrés, le pasteur traversa le capharnaüm où depuis deux jours chômaient les machines assises sur leur carré de feutre vert. Leurs housses noires se couvraient de poussière. Claude, assis par terre, jouait à l'infirmier avec des fioles vides aux étiquettes multicolores. D'autres flacons, à moitié remplis, traînaient un peu partout à côté de piles de papier, d'assiettes sales, de jouets écaillés, de bouquets de fleurs hâtivement glissés dans un vase ébréché, dans un vieux pot à eau. Leurs parfums mornes se mélangeaient à des relents d'éther, de sueur malade et montaient, épais comme une vapeur, à l'assaut de la glace. Pascal s'entortilla les pieds dans le cordon électrique qui venait chercher dans la pièce le courant destiné au radiateur volant qui surchauffait la cellule.
— Eh bien ! Eh bien ! fit Constance, riant d'un rire pénible, qui tenait du rot et du gargarisme.
Pascal la regarda, effrayé. Elle avait terriblement changé. Le visage se creusait par endroits, se boursouflait ailleurs. Les traits se figeaient. Les yeux saillaient, émaux blancs, enchâssés dans de profondes orbites couleur de colchique fanée ; ils étaient un peu égarés. Luttant contre la dyspnée, la bouche entrouverte aspirait l'air, en produisant ce bruit d'arrière-gorge de l'inhalation. Pascal avança une main, toucha un front brûlant.
— J'pique mon quarante… seyez-vous là.
La voix était mince, rapide, rongeait quelques mots.
— Je viens vous dire au revoir, murmura Pascal qui osait à peine bouger. Je prends le bateau demain soir, à Marseille. Je ne pensais pas partir avant…
Il n'eut pas le temps de rattraper sa gaffe.
— Adieu, pas au revoir ! disait Constance… N'assisterez pas à mon enterrement. Raté de justesse. Alors, Josué part pour la Terre promise ?
— Oui, reprit Pascal, et, soudain sérieux, se jetant sur l'occasion, il ajouta brutalement : Vous aussi, du reste.
Je vis nettement se contracter les muscles de sa mâchoire. Au même instant, Constance me lança un bref regard identique à celui qu'elle m'avait lancé deux jours auparavant, au début de son entretien avec Luc. « Allons, me dis-je. Ça va recommen cer. Elle n'a pas dicté tout ce qu'elle voulait. Elle les fait oralement, ses legs particuliers. Mais, cette fois, c'est Pascal qui vient réclamer le sien. » Derrière ses lunettes, les yeux de Bellorget luisaient de convoitise. Ses maxillaires jouaient de plus belle sous la peau des joues. Constance demanda, malicieuse :
— C'est le pasteur qui est venu ce soir ? Ou Pascal ?
— Ils ne font plus qu'un, grâce à vous.
— Je vous laisse, je vous laisse, fis-je précipitamment.
— Non, non, protesta Constance… Je n'ai de secrets pour personne.
Retouche au précédent programme : il fallait un témoin afin que Pascal fût plus certain de son succès. Je reculai doucement jusqu'à la fenêtre.
Constance avait couché la tête sur le côté gauche. Ses prunelles bleues brûlaient comme une flamme de gaz bien réglée. Pascal, à cheval sur sa chaise, accoudé au dossier, prêchait déjà.
— Vous êtes forte, Constance, vous pouvez tout entendre… Vous savez que nous ne nous reverrons jamais. Mais savez-vous que je me suis longtemps méfié de vous ? Je me disais : cette petite fille joue au cœur vaillant et va proposant des sursum corda comme d'autres proposent des timbres antituberculeux. Puis j'ai compris que vous apportiez le message d'un Autre, dont vous étiez l'interprète inconsciente.
— Vous êtes trop bon ! dit Constance, mi-figue, mi-raisin.
— Je voudrais vous rembourser, reprit Bellorget, imperturbable. Vous vous êtes plainte une fois devant moi de ce que l'histoire de votre vie fût surtout l'histoire de votre mort. Nous en sommes tous là : nous vivons, nous gâchons le possible qui nous était dévolu. Vous l'aviez si bien compris que vous avez voulu sauver, faute de mieux, celui de quelques-uns… Mais n'êtes-vous pas en train d'oublier une partie du vôtre ? Finir et mourir ne sont pas synonymes. On peut agir sur sa mort comme on agit sur sa vie. Un mot suffit ! Contrairement à tout ce qui passe durant la vie, où il faut dire non à tout ce qui nous diminue, là il faut dire oui à ce qui nous anéantit.
Comme il était maladroit ! N'avait-il pas eu le temps de trouver le bon ressort ? Constance renfonça la tête dans l'oreiller.
— La résignation ! dit-elle avec dégoût.
— Non, l'acceptation. Les héros ne sont pas les seuls êtres capables du sacrifice de leur vie. Comme vous l'avez fait jusqu'ici, agissez par personne interposée. Donnez procuration à Dieu.
— Mais je ne crois pas en Lui ! gémit Constance, retenant son maigre souffle, visiblement écartelée entre sa sincérité et l'envie de satisfaire le « client ».
Pascal eut un geste large : presque celui du pêcheur qui a mal ferré et relance sa ligne, garnie d'une nouvelle esche.
— Lui croit en vous, puisque vous êtes, répliqua-t-il à tout hasard. (Mieux, Pascal ! Voyez : elle a tressailli.) Et vous, vous croyez ne pas croire en Dieu. Votre fierté vous le masque, parce que vous avez vécu cette vertu comme un vice, parce que vous l'avez centrée sur vous. Si quelque chose m'effare, depuis que je vous connais, c'est que vous ne soyez pas folle de Dieu. Vous n'aimez que la création… Il n'est que cela. Associez-vous ! Vous préférez le subir ? Un mot et vous ne le subissez plus ! Ah ! Constance, que la foi ait une telle force, qu'elle nous rende toute l'action dans un dernier acte, si facile… voilà le miracle !
— Je n'en ai pas l'initiative, fit une petite voix butée.
— Ah ! cet orgueil ! cria Pascal, excédé.
Un chaland lâcha sa sirène, au loin. Puis un bruit de clef annonça le retour de Mathilde, qui vint dire bonjour avant d'aller s'enfermer dans la cuisine. Quand elle fut repartie, un long silence s'établit, dense comme l'ombre qui envahissait peu à peu la cellule. Le carillon du voisin du dessous sonna sept coups.
— Il faut croire, dit enfin Constance, qu'envers moi la politique de Dieu vise à l'économie du miracle.
— Pour vous le permettre, à vous…
Pascal repartit en avant, se rebâcha… Mathilde venait d'allumer dans le capharnaüm et un cône de lumière, passant par la porte entrouverte, projetait sur Constance l'ombre du pasteur. Elle l'écoutait, froide, mais attentive, sans doute intéressée par cet acharnement, songeant que sa propre offensive revenait l'envahir. Cependant les mots devaient lui battre les tympans comme la fièvre lui battait les tempes, en pure perte. Et ses paupières s'alourdissaient tandis que peu à peu fléchissait cette rage de l'apôtre-maison qui finit par murmurer, découragé :
— Mon Dieu, c'est moi qu'elle écoute. Ce n'est pas Vous.
Alors Constance trouva une formule heureuse :
— Ne vous lassez pas de moi, tous les deux.
Pascal se redressa. Son ombre s'allongea jusqu'au mur.
— Comment me lasserai-je de vous, mon amie, qui ne vous êtes lassée de personne ?
— En vous lassant de vous-même…
Pascal hocha la tête, sentant bien ce que la réplique avait de spécieux. Constance se dérobait. Opportune, une crise d'oppression l'interrompit. Elle suffoqua pendant quelques minutes, aspirant et rejetant l'air par bouffées rauques. Enfin, elle put reprendre à voix basse :
— Parlons plutôt de vous, Pascal. Où allez-vous exactement ? Ce qui m'intéresse, c'est de savoir si vous allez réussir votre vie.
Et soudain Pascal fut debout, plus haut que son ombre, la tête au milieu du cône de lumière. Une de ses mains s'éleva à la hauteur de sa tempe et, violemment éclairée par derrière, dessina sur le mur une sorte de crabe, une bête crispée. Spectaculaire, la repartie lui sautait de la gorge :
— Comment la réussirais-je, si vous êtes mon premier échec ?
Cette fois, enfin, il faisait mouche. Nul argument ne pouvait mieux toucher Constance, dont la tête s'enfonçait au plus creux de l'oreiller. Poussant son avantage, Pascal se baissa vers ce visage dont il venait de chasser toute ironie, tout sourire. « Un geste, assura-t-il, je ne vous demande qu'un geste. Vous avez eu la manie du geste. Celui-là, nul ne vous le reprochera. » Avec la même brusquerie il arrachait le drap, les couvertures, les rejetait de biais, saisissait un bras décharné, happait le poignet, sec comme un crayon et que terminait une main mutilée, affreuse à voir. Pourtant cette main, qui n'avait plus que deux doigts, ne sembla pas l'effrayer (le symbole dut lui paraître-plus beau), et de vive force il la porta au front de Constance, la redescendit vers la poitrine, la ramena sur l'épaule gauche et de là sur l'épaule droite, où il l'abandonna. Les lèvres de Constance bougèrent, mais il n'en sortit aucun son. Pascal se releva lentement, étonné, effrayé de sa violence, se demandant peut-être (comme moi) s'il était sublime ou ridicule. La respiration de Constance raclait le silence, martyrisait ses bronches. Enfin ses lèvres bougèrent de nouveau…
— Allez-vous-en, maintenant, chuchota-t-elle.
Comme il s'écartait un peu, la lumière tomba sur le visage hostile, ravagé, tendu vers lui dans l'obscurité et qui n'eut pas le temps de se recomposer, de se désavouer. Les yeux bleus devinrent durs, secs comme du vitriol.
— Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! répéta-t-elle plus fort.
Les traits se crispèrent, se tordirent, devinrent hagards. Tandis que Pascal reculait, cassé par des courbettes, débitant des politesses, elle se mit à crier :
— Allez-vous-en ! Au Cameroun ! Au Cameroun !…
Pascal s'enfuit.
Je le rattrapai sur le palier. Il grelottait, il essuyait fébrilement les verres de ses lunettes.
— Elle n'a plus toute sa tête à elle, fis-je, très bas.
— Sans doute ! répondit-il sèchement.
Il empoignait la rampe, avançait le pied. A la première marche, il s'arrêta :
— Voyez-vous, dit-il d'une voix blanche, je n'ai plus d'illusion. Elle meurt comme elle a vécu : sans Dieu. Pourtant on peut dire d'elle ce que dit Claudel de je ne sais plus quel héros brésilien : « Religion mise à part, c'était une figure évangélique. »
Il semblait si désorienté que je n'eus pas le courage de répliquer : « Justement ! Voilà bien pour vous le pire scandale : ces gens-là vous rendent inutile. » Je le laissai marmonner une formule classique, pour se consoler :
— Je sais bien qu'il y a des grâces foudroyantes pour dessiller, au moment même où ils se ferment, les yeux qui ont mérité la lumière.
Mais cela ne lui suffisait pas. Il s'animait. Cet homme posé me saisit par un bouton de ma veste, me souffla dans le nez avec exaltation ;
— Je me rembourserai au Cameroun. Vous verrez comme je me rembourserai !
Il se jeta dans l'escalier et je regardai sa main glisser rapidement sur les trois spires de la rampe, en songeant : « La petite a-t-elle gagné sans le savoir ? Ou, prévoyant cette explosion, s'est-elle dérobée pour le rendre affamé de revanche ? » Une fois rentré dans la cellule, je retrouvai Constance très calme.
— Je n'ai pas pu, dit-elle faiblement.
Puis, sans transition, elle ajouta :
— Serge rentre demain soir, n'est-ce pas ?… Dire qu'il va falloir aussi lui mentir !
Dimanche. Constance baissait de plus en plus. Sur la foi de Rénégault — qui avait assuré qu'elle ne passerait pas la semaine — nous pensions qu'elle ne passerait pas la journée. L'agonie avait commencé dans la nuit. Un fil de souffle s'étirait, s'enrayait, repartait, s'étirait encore à travers la filière bouchée de la gorge. On entendait du palier cet odieux sifflement. La concierge et la voisine du dessous s'étaient installées dans le capharnaüm. Elles tricotaient en échangeant à voix basse de menus souvenirs mortuaires. « Sidonie Lagloire, vous savez, la veuve de l'épicier, elle a duré comme ça pendant trois grands jours. » Elles tendaient l'oreille et brandissaient des aiguilles frémissantes — sans oublier pourtant le compte de leurs mailles — dès que la respiration de la mourante marquait un temps d'arrêt. Puis sitôt qu'elle reprenait, avec un bruit de ventouse, elles piquaient du nez, se penchaient l'une vers l'autre et tricotaient tout un rang, mécaniquement. Mlle Mathilde était au pied du lit, dans la cellule. Epuisée par plusieurs nuits de veille, elle attendait, silencieuse, assise de biais, ne manifestant son angoisse que par les battements insolites de cette paupière rêche où le kyste tremblait comme une baie rouge au coin d'une feuille de houx. En plein dans le champ du radiateur qui maintenait une température de serre, elle mijotait dans sa graisse et ses pommettes mauves se veinulaient de carmin. Assis, près de la fenêtre, depuis le petit jour, je ne lui avais pas adressé quatre mots. Mes mains se malaxaient lentement. Nous observions tous deux à la dérobée le nez mince, qui déjà tranchait l'air, le menton qui se dessoudait et ces yeux globuleux, pleins d'une sorte d'huile brillante, qui semblaient s'étaler de cerne en cerne sur un masque de carton jaune. A certains moments, Constance ne remuait plus la tête, qui demeurait immobile sous des cheveux coagulés par une sueur aigre. Prostrée, elle ne parlait que par monosyllabes en aspirant ses mots. C'est ainsi qu'elle avait dit vers six heures :
— C'est long.
Peu après, comme s'il s'agissait d'édifier sur son courage les honorables témoins d'un harakiri, elle avait cru nécessaire d'ajouter :
— Je tiens.
Mais presque toutes les demi-heures survenait une crise de suffocation, à l'issue de laquelle sa tête se mettait à rouler sur l'oreiller. Elle criait, moitié lucide, moitié délirante, dévorée jusqu'à la fin par cet orgueil qu'elle ne contrôlait plus et les mots, tronqués, se précipitaient hors de sa bouche qu'on eût crue pleine de sable.
— Je veux être incinérée, père Roquault, criait-elle. Je ne veux pas rester allongée pendant des siècles au fond d'une boîte de sapin. La vie m'a bien suffi. Je veux être gaz, mon cher… Après tout, non, tante, fais-moi enterrer comme tout le monde. Dis seulement au Seigneur que, pour la résurrection des corps, zéro ! Je ne veux plus de celui-là.
Mathilde rougissait, pâlissait, lui mettait ses mains froides sur le front, pour la calmer. Je me recroquevillais dans mon coin, très inquiet, songeant que j'avais téléphoné à Serge, rentré la veille du Midi, et que, dans l'état de Constance, sa visite pouvait provoquer une scène abominable.
Elle ne se produisit pas. Poussant la porte laissée entrouverte pour éviter toute sonnerie, Serge arriva soudain, essoufflé, large et carré, balayant l'air de son grand manteau beige. Je le vis retourner un mufle mal rasé et jeter un bonjour hâtif aux deux tricoteuses dont les visages aigus suaient la curiosité. Il traversa vivement le capharnaüm, les mains en avant, comme s'il voulait écarter cette odeur de pharmacie qui est le premier encens des cadavres, avant celui du catafalque. Il s'arrêta court, à trois mètres du lit de fer. Constance, surexcitée, recommençait à crier :
— Prends ton bloc, Mathilde. Je vais dicter… Il faut annoncer ma mort à tout le monde. J'entends d'ici Thiroine : « Cette pauvre andouille a voulu » rédiger elle-même son faire-part… »
Mais, apercevant Serge, elle aussi s'arrêta court, parvint à soulever la tête de quelques centimètres. Nouy, impressionné, regardait ces yeux fous aux cernes presque noirs et cette bouche ouverte, aux lèvres desséchées, bleuies, fendillées, creusant dans le visage un trou plus noir encore. Il fit un effort pour dire :
— Salut, ma vieille !
Constance grimaça, essayant visiblement de défiger ses traits, de leur imposer un sourire qui plaça une fleur pauvre au coin de la bouche.
— Salut… mon… vieux !
La fleur s'épanouit, s'étala jusqu'à l'autre coin de la lèvre, persista une seconde, se fana. « Ça va ? » disait sottement le pauvre Serge. Les paupières de Constance battirent très vite, comme si elles voulaient donner, du bout des cils, ce que les enfants appellent un baiser-papillon. Ce fut tout ce que put s'imposer sa lucidité défaillante. Comme Serge se penchait, elle lui décocha :
— Je l'avais prédit, mon ours ! On t'a eu pour un rayon de miel. Mais il n'est pas de mon rucher.
A cent lieues de se douter du sens de ces paroles, Serge se releva en grommelant, navré :
— Elle déraille !
Constance laissa retomber sa tête d'un seul coup sur l'oreiller et, dès lors, n'ouvrit plus la bouche.
Bientôt tout le monde sembla s'être donné rendez-vous à son chevet. Il est vrai que c'était dimanche. Luc survint, immédiatement suivi par Mlle Calien qui retournait ses gants, relevait sa voilette. L'un et l'autre allèrent courber l'échine au-dessus de Constance et débiter de pénibles encouragements, qui n'eurent point d'écho. Puis Luc s'empara d'une chaise pour s'installer à la tête du lit, en propriétaire qui surveille son bien. Il n'en bougea plus. Il avait tiré son mouchoir, qui n'était pas très propre, et tamponnait le front de Constance. De temps en temps il jetait un coup d'œil à Serge, immobile le long de la cloison, dont la chaux blanchissait son veston, et ce coup d'œil était nettement hostile. « Dors, ma Constance », répétait-il sans souci du ridicule, sans voir l'imperceptible ironie, l'onde fugitive qui chaque fois passait sur le visage de carton.
Un peu plus tard Catherine arriva, se faufila entre nous, souple et dansante, dodelinant de la tête, distribuant du bout de son bec rouge des bonjours de mésange apeurée. Constance ne lui répondit pas, ne sembla pas la reconnaître. Ses yeux regardaient ailleurs, dans le vide. Elle n'accorda pas plus d'attention à une ancienne copine du club des Ondines, ni à Berthe Alanec, poussant son ventre énorme.
Enfin surgit Rénégault, agressivement barbu, travaillant des mandibules, et dont la vue nous chassa de la cellule, du reste devenue trop petite pour nous contenir tous. A l'exception de Mathilde, nous dûmes refluer vers la salle commune, lents et raides. Dix minutes passèrent. Puis la concierge s'agita : la langue lui croupissait dans la bouche.
— En définitive, c'est Bidault qui compose le nouveau ministère, chuchota-t-elle à titre d'essai.
Elle se tut, fusillée par huit paires d'yeux. Mais l'autre tricoteuse prit le relais, amorça un éloge funèbre, en conjuguant bravement l'imparfait.
— C'était une sacrée fille… Un peu braque, bien sûr, mais tout ce qu'il y a de serviable.
— La pauvre petite ! Elle s'occupait même de n'importe qui ! assura la concierge en me jetant un aimable coup d'oeil.
Suivirent des propos tièdes prononcés entre deux voix et qui faisaient osciller des chignons convaincus. Catherine continuait à dodeliner de la tête, écoutait de l'oreille droite, puis de l'oreille gauche, ployait et déployait des bras sinueux, des jambes lisses dont les escarpins talonnaient le plancher. Serge faisait sauter son briquet dans sa paume. Luc figeait une tête de condamné qu'on retire du panier, criblée de son. Mlle Calien s'isolait derrière sa voilette, rétrécissait les paupières. Enfin, agacée par l'onctuosité des commères, elle décida brusquement de remonter le niveau du panégyrique et dit, en pinçant sa bouche mince frottée de pommade Rosa :
— C'est un être rare qui s'en va. Je me demande si nous le sentons bien tous.
Déjà les grosses lèvres de la concierge avançaient un grave cul-de-poule pour de graves commentaires. L'intervention de Serge nous en préserva :
— Quel chœur de pleureuses ! Ce n'est pourtant pas le genre de la maison.
Au même instant la porte s'ouvrit, dans son dos. Rénégault poussa lentement le battant contre la cloison et s'effaça pour nous laisser passer. Une de ses mains fichait ses cinq doigts dans sa barbe. L'autre esquissait un geste d'impuissance.
— C'est la fin ? demanda Serge.
— Je lui ai fait une piqûre, répondit le Bouc, évasif.
Nous nous étions avancés sur la pointe des pieds. Nous restions plantés là, en demi-cercle, autour du lit. Nous n'osions plus rien dire. Constance luttait encore, sans doute soutenue par sa piqûre. Sa poitrine se soulevait par ressauts, avec un bruit d'anche brisée, de soufflet crevé, restait un moment bloquée, puis redescendait, s'effondrait, côte par côte, secouée comme une nef qui perdrait ses arcsboutants. Impossible de savoir si elle était consciente ou non. Toutefois, ses yeux viraient lentement dans leurs orbites. Ils passèrent presque sans s'arrêter sur Luc, sur Catherine, sur moi, sur Mlle Calien. Ils s'attardèrent sur Claude, qui se traînait par terre ; sur Serge, qui se tenait en retrait dans son attitude favorite, un œil fermé, l'autre ouvert, forant son trou de ver dans la pomme ; sur sa tante, toujours assise au bord du lit, massive et molle, ses trois mentons écrasant sa poitrine qui écrasait le ventre. Nous étions tous persuadés que Constance allait d'une minute à l'autre mourir devant nous, laisser glisser sa tête sur le côté (comme au cinéma) en rendant le classique dernier soupir. Certains — Luc, par exemple — devaient attendre les dernières paroles, pour les enregistrer pieusement. Pour ma part, volontiers sacrilège — ou l'aimant plus simplette, plus vraie, — je me disais : « Trop beau, Constance. Tu meurs comme on meurt à la fin du feuilleton des Veillées des chaumières. Noblement. Tout est en place. Nous voilà tous rangés autour de toi… »
Et soudain la respiration de Constance devint moins rauque. Ses paupières tombèrent…
— Mon Dieu ! fit Mathilde.
Mais Rénégault s'avançait, tâtait le pouls.
— Curieux, dit-il. Elle s'endort. Laissons-la.
L'étonnement, presque la déception, se peignit sur le visage de dragée de Catherine. « C'est que je ne peux pas revenir ce soir… », murmura Mlle Calien. « Trois jours, vous verrez. Tout comme Sidonie… » rabâchait la concierge. Ils remettaient leurs manteaux, un à un. « Elle est coriace, la fille ! », dit Serge en repassant la porte.
Pour moi, je m'attardais dans la cellule. Mon instinct ne m'avait pas trompé. Une belle fin !… Celle-ci, qui dormait peut-être, abritée sous ses paupières noires et fripées, n'était pas née pour d'aussi maigres satisfactions. Je ne fus pas étonné en trouvant sur ses lèvres une expression de dédain.
Elle nous quitta seulement le lendemain matin, après une nuit plus calme au cours de laquelle la fièvre était tombée.
Mathilde, exténuée par ses veilles, avait sur mes instances accepté de s'allonger pendant une heure. Personne n'était encore monté me tenir compagnie : cette interminable agonie décourageait les bonnes volontés. J'étais seul avec Claude près du lit de fer, quand je vis s'ouvrir les yeux bleus. Fixes, sans doute paralysés, ils regardaient l'enfant, parce que l'enfant se trouvait en face d'eux. En même temps, la respiration de Constance devint cahotante, s'allongea démesurément, resta pendant des secondes suspendue, accrochée aux dents. Je n'eus pas le temps de réveiller la tante. Un râle si profond qu'il donnait l'impression d'avoir traversé tout le corps, de ramener à la bouche tout ce qui lui restait de vie, se termina par un hoquet qui pouvait aussi être un demi-mot :
— Clau…
Je crus (et ce n'est, après tout, pas impossible) qu'elle réclamait l'enfant. Empoignant Claude par le col, je le mis sur ses pieds, puis je le lâchai, le laissant faire seul, vers le lit, les deux ou trois pas dont il était capable. Il oscilla, implorant son soutien habituel, se cramponnant à ces yeux qui se ternissaient, qui s'éloignaient comme un feu dans le brouillard. Il fit un pas, puis un second, avec difficulté. Il semblait perdre toute assurance. Il battit l'air de ses mains, il flageola… Et je compris que Constance était morte, quand l'enfant tomba sur les genoux.