Épilogue « Toute la vie devant soi. »

Témoignage de Sherman.


J’en suis venu à croire, au bout d’une longue expérience dans la fréquentation des hommes, qu’on n’obtient jamais de récit véridique.

Voici que je me retrouve en présence de deux relations, et sur le point d’y rajouter à mon tour mensonges, demi-vérités ou simples erreurs d’interprétation de mon cru, mû par quelque vague besoin de parachever les choses – achèvement à jamais irréalisable.

Les témoignages sont en gros ce qu’on peut en attendre : chacun se croit la vedette de son propre spectacle. Les personnages secondaires ne sont là que comme faire-valoir. Et savent disparaître quand on n’a plus besoin d’eux.

Bill Smith n’a jamais mentionné le nom de son ex-épouse, par exemple. Il n’a jamais mentionné qu’il avait deux enfants ni qu’il n’allait jamais les voir parce que ça lui faisait trop de peine. C. Gordon Petcher vu par Smith est une caricature alors que mes propres observations au scanneur temporel révèlent un homme consciencieux, dur à la tâche, et dont tous les actes étaient valablement motivés.

D’un autre côté, il faut le lui reconnaître, Smith a conscience de ses propres faiblesses et il n’a pas honte de les dévoiler. On pourrait dire – si l’on voulait se montrer aussi cynique que Louise aimait à prétendre l’être – qu’il était même trop conscient de ses problèmes. Mais il semblait lutter contre.

Il est toujours fort tentant de vouloir lire entre les lignes. Je n’avais guère de mal à voir que Smith croyait sérieusement aimer Louise. Il avait peur de l’avouer – même à lui-même – et non sans raison. Il ne l’aimait pas. Et les événements le confirmeront, m’assure le G.O. Il ne fera pas un bon père pour l’enfant de Louise.

Louise…

Je sais travailler avec un fou aussi bien qu’avec un individu sain d’esprit. Il ne fait aucun doute qu’elle était folle, mais elle avait réussi une excellente adaptation fonctionnelle à cette situation impossible. Son illusion concernant la seconde peau en fournit un exemple flagrant. Elle croyait si fortement en porter une qu’elle pouvait l’« ôter » pour découvrir alors quelque horreur née de sa propre imagination. Je me prêtais à ce jeu uniquement par intérêt : c’était en effet seulement quand elle l’avait enlevée qu’elle pouvait se confier à moi, me dire les choses que je savais déjà, mais qu’il lui fallait ramener à la surface elle-même. Bon, d’accord, j’étais une espèce d’analyste. Il était sans doute inévitable que je tombe amoureux d’elle à ma manière froide, mécanique et cruelle.

Une ironie de plus : elle croyait ne pas aimer Smith quand en fait elle l’aimait réellement.

Oh, et Mayer. Disons-le tout net : Durant une période de plus de trente ans, il s’était persuadé qu’il aimait sa fille. Quand elle se réveilla, elle n’était pas du même avis. Elle eut même le mauvais goût de lui révéler ce qui avait réellement tué son épouse adorée.

Je suis donc là à me souvenir d’eux, alors qu’ils ne sont pas encore partis.

« Là », c’est la salle de contrôle de l’une des navettes spatiales naguère posées à proximité de la grande nef interstellaire. En fait, il s’agit d’un véhicule considérablement plus puissant. Nous sommes à quelques millions de kilomètres de la Terre et nous n’avons pas traîné. Le G.O. me certifie que nous sommes assez loin pour éviter les contrecoups tant physiques que temporels du voyage vers le « futur ».

J’ai sur les genoux la transcription des deux récits. À côté de moi, se trouve une petite boîte noire, de la taille à peu près d’un Enregistreur de Conversations dans le poste de pilotage.

Un stupide petit aphorisme du XXe siècle me trotte dans la tête : « Aujourd’hui est le premier des jours qu’il te reste à vivre. »

Définir le mot jour. Définir le mot vivre.

J’ai dit : « Écoute un peu, connard. »

Et une voix jaillie de la boîte noire a dit ;

« Ce n’est pas votre code d’accès.

— Je sais. C’était simplement pour vous le faire entendre encore une fois avant son départ, histoire de vous rappeler quelqu’un que vous n’avez jamais réussi à impressionner.

— Vu, dit le Grand Ordinateur.

— Je suis là, et je m’interroge. Je me demande pourquoi ils étaient tous persuadés d’avoir quelque rôle à jouer dans la marche du monde. Pourquoi pas un seul n’a eu l’idée de demander ou était, ce qu’était le Grand Ordinateur. Pourquoi ils croyaient tous en la Porte.

— La Porte est aussi réelle que la semaine prochaine », dit le G.O.

Il n’en dit pas plus, mais c’était inutile. Je connaissais les réponses. Des choses comme : erreur d’interprétation, force des mots. Qualifiez un objet de « grand » et répétez-le suffisamment, tout le monde croira qu’il est réellement grand. Ou bien on confondra taille et capacité. La capacité du G.O. était, en vérité, infinie. Mais Louise restait persuadée que le G.O. serait détruit dans l’holocauste qui allait dévorer sa cité.

« A-t-elle embarqué ?

— Bien sûr », me répondit le G.O. « Et c’est imminent. Regarde. »

L’image était sur l’écran devant moi. Je vis la Porte s’agrandir jusqu’à un diamètre de plusieurs kilomètres et la Nef s’y engouffrer.

Ça a dû faire du bruit. Ce fut certainement éblouissant : j’en aperçus la lumière par mon hublot.

Quand tout fut terminé, quand la destruction de la Porte et l’arrivée du Paradoxe se furent combinés et que la situation se fut apaisée, la Terre continua de tourner. Mais c’était pire que les Derniers Âges. Louise avait eu raison. Plus rien ne vivait là-bas.

« Dans cette réalité nouvelle, modifiée, le dernier homme est mort il y a plus de dix mille ans, pour parler de manière chronologique.

— C’est la seule façon de parler que je connaisse.

— Oui. Par chance, il en est d’autres.

— Dois-je vraiment le faire ?

— Tu es le seul Fils de ma chair.

— Et ce n’est pas par ma volonté, mais pour que la tienne soit faite. D’accord. Réveille-moi dès qu’ils arrivent.

— Imagine un peu leur surprise, quand tu vas les accueillir, dans cent millions d’années. »

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