Les camarades pétillaient de joie, la femme se contorsionnait sous mon pied, et moi, pendant ce temps, je devais combattre une envie

presque surhumaine, avec le paquet qui gigotait dans mon froc. C'était une épreuve.

J'ai mis la femme sur le ventre, pour limiter ses mouvements, mais ce faisant, mes mains frôlaient ça et là sa peau tendue. La gorge me serrait. Je récitais mentalement des prières. O écologie Foulée verte, implorais-je, ne me laisse pas tomber en ce moment difficile! Éloigne ma main de la cigarette!

Écartelé j'étais. La main droite appuyée sur le dos de la femme, juste au-dessus de la courbure magique, la main gauche caressant déjà le paquet de Cow-boys à travers le tissu du pantalon.

– Putain! jurait la femme, sans aucun respect pour ces femmes exploitées dans leur corps.

– Ferme-la, pétale de lys! gueulaient les camarades blessés dont bien peu devinaient l'intensité de mon combat intérieur. Mate-la, Julien!

– Putain! a répété la femme, et c'est là que j'ai eu mon illumination.

Quand on parle du loup, me suis-je dit. J'ai pris ma main droite, en oubliant la gauche pour quelques instants, et j'ai tiré sur la jupe. Elle est venue toute seule. Ah, tu disais “putain”, te voilà servie!

En réalité, mes intentions étaient pures. Je ne cherchais en aucune manière à l'humilier. Bien sûr j'aurais aimé qu'elle comprenne la tragédie inhérente au mot putain”, qu'elle le sente pour ainsi dire dans son corps, qu'elle mesure la déchéance dans laquelle vivent ces pauvres femmes. Mais ce n'était pas l'essentiel de ma motivation quand je l'ai déshabillée.

Avant tout, je voulais gagner mon combat intérieur contre la cigarette. Et pour cela, j'avais besoin d'oublier le paquet de Cow-boys. Certes, plus ma main droite s'aventurait vers les zones chaudes, plus l'envie de fumer augmentait. Mais la curiosité pour ce corps à la couleur non discriminante grandissait pareillement.

L'instinct me soufflait que je tenais la solution. On devrait l'écouter plus souvent, celui-là. D'abord parce qu'il est naturel. On naît avec, comme le pingouin de l'Arctique. Son action n'obéit à aucun préjugé racial, sexiste, religieux ou autre. En somme, l'instinct est compatible avec la Foulée verte.

Passé un certain point, malgré l'appel oppressant de la nicotine, je ne pensais plus au paquet, comme si l'envie de fumer et le moyen de me satisfaire étaient disjoints. J'avais mes deux mains dans la moiteur et la rondeur.

En dessous du slip, j'ai fait une découverte. Comme je malaxais ses fesses, j'ai cru discerner des zones plus blanches que d'autres, précisément aux endroits où je venais d'appuyer. Surtout, poussant l'investigation jusqu'aux derniers retranchements, écartant ses jambes à

coups de genou, j'ai trouvé une anémone rosé, propre et soyeuse, qui ressemblait à ce que j'avais connu chez les femmes à coloration commune.

La couleur de cette femme est le triste résultat de la pollution, me suis-je dit alors.

Je suppose que c'était une divagation de mon esprit qui cherchait par tous les moyens à dompter la cigarette, mais sur le coup l'argument m'a paru censé. La marée noire a colorié son corps, me persuadais-je. Son fond, qui est identique à celui de toutes les femmes, n'a pas été touché. En frottant vigoureusement, on doit pouvoir la sauver.

Une vague de tendresse m'a transporté. L'instinct, cet ami, me commandait de m'allonger sur elle.

Ma pauvre mazoutée, ai-je voulu lui chuchoter à l'oreille. Je vais te nettoyer, oiseau de paradis han han, et tu redeviendras han han, blanche comme Celsa.

Elle ne saisissait pas la générosité de ma démarche. Toujours mon bégaiement. Elle se débattait tellement que j'ai failli avoir mal au cœur. On aurait dit un cormoran dans une chambre de dé contamination.

"Et tu n'avais aucune idée de la gravité de ce que tu faisais, Julien?" me demande-t-on souvent à cet instant du récit.

Les gens ne comprennent pas. J'ai beau leur rappeler les circonstances particulières de mon acte, la guerre, la fatigue physique et nerveuse, les propos provocants de la femme, les injonctions de l'instinct, etc., leur attitude reste rigide. La beauté du combat intérieur ne les touche pas. Ils ne sont pas exigeants envers eux-mêmes, ces gens-là. Ça ne les dérange pas de fumer. Ils préfèrent détruire leur santé et contribuer à l'exploitation du tiers monde par des industriels USA avides de profits.

Moi, dans le feu de l'action, quand le plaisir m'a percuté au sud du sternum, je me suis rendu compte que j'avais triomphé de la cigarette, et une grande allégresse m'a transporté, suivie par un coup de massue qui est tellement naturel chez les animaux après un coït. J'étais fatigué mais heureux. Je venais de renaître.

Tout de suite, j'ai voulu partager ma joie avec les camarades. Les pauvres s'étaient tus pendant que je m'escrimais, sans doute avaient-ils crainte de briser l'enchantement, de me faire perdre ma concentration. Les plus expérimentés avaient remarqué la forme typique d'un paquet de Cow-boys au fond de ma poche, ils avaient compris le calvaire que je traversais. Dès qu'ils ont vu mon sourire de victoire, ils n'ont pu retenir leur jubilation.

– Bravo, Julien!

– T'es un grand!

– Maquereau!

– Bio visé, la colombe!

Alors j'ai sorti le paquet que je ne désirais plus, qui me dégoûtait même, et je l'ai écrasé devant tout le monde, sous les applaudissements. Je me sentais léger, léger… J'avais envie de crier mon bonheur, celui de l'homme soutenu par la Foulée verte. Je me sentais au centre de l'univers.

Cependant la guerre continuait. Quand je suis revenu de mes extases, j'ai été surpris d'entendre le cognement de l'extincteur, comme si rien n'avait changé depuis tout à l'heure.

– Ils n'ont pas encore percé, a expliqué Malabry devant mon regard interrogateur. Le blindage doit être particulièrement épais.

– Enf enf enf! ai-je éructé.

J'allais ajouter d'autres grossièretés, quand Celsa est entrée.

– Il ne vous reste pas un extincteur?…

De suite, elle a vu la femme aux jupes défaites, et son visage a pris une expression râpeuse.

– Que s'est-il passé?… Qui?… Toi, Julien?…

Je n'ai même pas eu à répondre: j'avais encore la chemise qui dépassait du pantalon.

Elle a avancé sur moi, j'ai reculé, elle m'a giflé, j'ai cru qu'elle allait m'arracher les yeux.

– Alors voilà à quoi on s'occupe, pendant que nous autres on se tue là-haut! Je n'attendais pas une telle lâcheté de toi, Julien!

Elle m'a coincé contre la fenêtre.

– Le viol est un crime de guerre, surtout s'il est commis sur une femme aussi… aussi pétrole. Alors il rappelle les pires époques du colonialisme et de l'esclavage. Honte à toi, Julien! Honte à nous!

Sa colère s'est brusquement transformée en crise de larmes.

Franchement, c'était exagéré comme réaction. Quand j'analyse aujourd'hui, je me rends compte qu'il y avait aussi de la jalousie féminine, ce qu'elle n'admettra jamais. Car la jalousie est une pulsion consumériste qui vise à la possession égoïste d'autrui, et qui est, par ses préoccupations narcissiques, indigne de la Foulée verte.

Je me voyais déjà filer un mauvais coton, quand la prisonnière a gémi:

– La vache…

Elle gigotait sur le sol en essayant de se rajuster. Elle était maladroite à cause des menottes et de la béquille que je lui avais faite au tibia. Elle avait beau tirer sur sa jupe déchirée, on découvrait certains de ses attraits, et je voyais les yeux des camarades qui lui vrillaient le corps. Je me suis dit alors que je n'étais pas le seul à subir l'assaut des démons intérieurs. Mes camarades n'étaient pas des surhommes non plus, même si leur séjour chez la Foulée verte était plus conséquent que le mien. Comme moi avec la cigarette, ils avaient leurs placards secrets. Certains y conservaient des canettes de Coca made in USA remplies de colorants artificiels, d'autres craquaient pour le foie gras. Leur conscience était aussi lourde que la mienne.

– Arrêtez de me mater, pervers débiles, a dit la prisonnière.

Celsa l'a regardée à travers les larmes.

– Qu'est-ce que t'as dit?

L'autre a répété. En ajoutant:

– Vous êtes des monstres, vous et votre écologie de merde.

Celsa s'est levée doucement comme si elle n'en croyait pas ses oreilles. Elle s'est approchée et a attrapé la femme par ses cheveux de consistance non discriminante.

– Et torturer un arbre vivant, ce n'est pas monstrueux, maquerelle?… Et parler ainsi de l'écologie bienfaisante qui lutte pour ton bonheur?… Réponds!

La femme a essayé de lui cracher au visage.

– Tu vois comment elle est, la boule de coton? a dit alors Malabry. Un vrai petit roquet. Julien a bio fait. Surtout qu'il ne l'a pas violée. Techniquement, peut-être. Mais pas au sens spirituel du terme. Au contraire. Il se libérait. Il a triomphé des succubes, le petit. Regarde les restes du paquet de cigarettes.

Le plaidoyer a porté. Un par un, les camarades ont témoigné.

– Elle n'arrêtait pas de jurer, et de dire “putain”.

– Elle a craché dans le cahier à spirales.

– Elle s'est moquée de la condition du handicapé.

– Julien a suivi son instinct.

Quand elle a considéré les faits sous ces angles objectifs, Celsa a lâché les cheveux. Son visage, marqué par les dures épreuves que nous venions de traverser, s'est tourné vers moi. Elle paraissait épuisée.

– C'est bien vrai que tu ne pouvais faire autrement?

– Sur Ulis la tête, ai-je juré mes grands dieux.

– J'aimerai tellement te croire, Julien, a-t-elle soupiré. La guerre est une abomination. La bête qui sommeille en profite parfois pour se réveiller. Seulement… Je me demande s'il n'y a pas eu discrimination de ta part, Julien. À ton corps défendant. Disons, un laxisme moral. En choisissant pour ton combat contre la cigarette un support de couleur cirage, aux origines africaines évidentes, tu as été mortel vite en besogne.

Qu'elle m'accuse de racisme a heurté ma sensibilité. J'en aurais chialé.

C'est encore Malabry qui nous a tirés de l'embarras.

– Il y a des femmes plein le troisième, a-t-il dit, et son regard un peu lourd a labouré la prisonnière. On n'a qu'à descendre pour établir l'égalité. Y a pas de raison! Une Noire, une Blanche!

– J'ai repéré une beurette, a enchéri un bénévole timidement.

À ce moment, on a entendu un grand HOURRA! La porte du cinquième venait de céder.

Aussitôt Celsa s'est précipitée dans les escaliers. Elle ne pouvait manquer cette victoire. Elle l'avait méritée, nous le comprenions, mais nous restions sans réponse. Pouvait-on nous blâmer s'il nous a semblé que sa retraite équivalait à une autorisation tacite?

– Allons-y, les gars, a dit Malabry. Montrons que la discrimination n'est pas au programme de la Foulée verte.

L'argument m'a paru censé. Je ne voulais pas qu'on me marie à tort et à travers avec ces mots qui font mal: ségrégationnisme, apartheid, xénobrun. Surtout pas Celsa. J'ai donné les clés. Clopin-clopant, ils sont descendus au troisième, traînant en eux leurs démons intérieurs. Je leur ai souhaité bonne chance dans ce combat difficile.

Ceux qui n'ont pas été à la guerre ne peuvent pas comprendre. La mayonnaise prend dans l'instant. Libération pulsionnelle cataclysmique, disent les psys. L'envie de briser le miroir. S'il y a eu défoulement c'est qu'il y a eu refoulement. C'est mathématique. Et qui est responsable du refoulement, je vous le demande, sinon la société et ses émanations hypocrites?

D'en bas montaient déjà les râles radieux de mes camarades.

Du cinquième descendait sur moi le clapotis serein de la revanche. Nos troupes d'élite ne laissaient aucune chance ni aux hommes ni au matériel. Dans la bonne humeur, ils endettaient les bureaux, pillaient les ordinateurs, fracturaient les bras, déchiraient brochures et cartes postales.

Enfin, ils ont mis la main sur la cheftaine. Elle s'était cachée derrière la machine à café. Alors ils l'ont cernée et ils ont chanté.

Ulis lançait chaque phrase, qui était reprise en chœur par cinquante gorges fïères.

Une famille de q'cins se cache dans le fossé, Maman donne le sein au bébé. Dans mon avion je suis passé,

Du napalmeuh j'ai balancé. Le napalm colle à la peau de bébé.”

Et vlan! la cheftaine contre la machine à café. Et crac! ses vêtements déchirés. Et fizzz!

Au quatrième, en sandwich entre les deux boucans, je savourais leur swing jazzy, et je levais un verre imaginaire à la gloire de notre victoire. Quel moment mémorable!

J'étais de nouveau seul avec la femme. Je lui ai donné quelques coups de pied pour qu'elle comprenne bien qui était le maître. J'étais heureux. La cigarette ne venait plus me hanter. Voilà le résultat concret de la Foulée verte, me disais-je. J'avais beau toucher la femme, je ne ressentais aucun symptôme de manque de nicotine. Le soulagement!

Quand je l'ai enjambée pour la deuxième fois, bien que ma position ressemblât à la chevauchée d'un cow-boy sur un pur-sang lusitanien à robe noire, je n'ai eu aucune réminiscence désagréable.

C'est ainsi que j'apparais sur la photo la plus compromettante. J'ai un sourire béat. Peut-être même ai-je pris le premier flash pour une sorte de consécration, comme si Cronos lui-même avait voulu immortaliser cet instant. Ensuite, pendant que les crépitements s'intensifiaient, j'ai compris ma méprise, et j'ai cherché à me dégager de la chair. On me voit les bras ballants, et le reste. La femme a un visage de haine. Sur l'une des photos, ses lèvres sont comprimées en cul-de-lampe, on dirait qu'elle me lance un gros mot. Ces images sont plutôt glauques. Je n'ai jamais été photogénique.

Les journalistes avaient l'air de types ouverts. Il y avait François, Guillaume et d'autres que je ne connaissais pas. Voir des visages familiers, appréciés d'Ulis, m'a rassuré. J'ai essayé de leur expliquer notre démarche. Ils m'ont écouté avec attention. On voyait qu'ils ne comprenaient pas tout à cause de mon bégaiement, mais la portée de la Foulée verte les intriguait. La femme au passé africain les a insultés copieusement. Ils l'ont enregistrée, elle aussi. J'ai parlé de guerre, et l'intérêt s'est allumé sur leur visage. Ils me faisaient répéter plusieurs fois, ils voulaient savoir s'il y avait des morts.

J'ai dit que je ne le pensais pas, car on ne meurt pas de nos jours avant d'avoir atteint l'âge limite. C'était de l'humour pour détendre l'atmosphère.

Ils ont rigolé.

– Les enfants du Sahara meurent comme des mouches, a protesté la femme.

Décidément rien n'arrivait à la décrasser de son idéologie, celle-là. Les journalistes ont pouffé. Ils avaient l'air de s'intéresser vraiment. De bons journalistes, en somme. Alors je leur ai conseillé de monter au cinquième.

En s'éloignant dans l'escalier, ils s'extasiaient à mi-voix:

– Sensationnel!…

– Il a eu raison de nous appeler…

– Faut qu'on lui fasse une fleur pour la prochaine de “Paroles d'ONG”…

Leurs appareils enregistreurs marivaudaient.

Alors un premier nuage s'est faufilé dans mon esprit. Je n'y ai pas prêté attention, jusqu'à ce qu'un grand silence s'installe là-haut, comme si quelqu'un venait de mourir. On n'entendait plus que les plaintes des blessés, auxquelles se mêlaient, venant du troisième, des agonies de plaisir.

La voix d'Ulis s'est élevée dans notre immeuble, une voix de jugement dernier, comme je ne lui avais jamais entendue, terrible colère où chaque mot se découpait en grondement:

– Mais!… Qui!… Vous!… Que!… Vous!… Sortez!…

Face à sa prestance, les journalistes n'en menaient pas large.

– Ben, bafouillaient-ils, vos collègues… Handicap demain nous a dit… tout ça…

– Arrêtez de filmer, bon sang! hurlait Ulis. Dehors!

J'ai entendu leurs pas précipités qui chatouillaient les marches. Leurs visages livides montraient un curieux mélange d'excitation et de crainte.

– Faut prévenir… Prime time… La chaîne…

– Oh, oh, oh.

– Au troisième, c'est pas mal non plus…

– Ah, ah, ah.

Comme ils passaient devant moi, j'ai eu droit à quelques éclairs supplémentaires.

Soudain Ulis a surgi dans leur dos. À son expression j'ai compris qu'on avait un problème.

– Messieurs les journalistes, leur a-t-il crié, excusez-moi pour tout à l'heure…

J'ai remarqué que sa voix avait une cassure.

– J'ai du matos pour… On va écraser TF1… Mais oui… Guillaume, François, vous m'êtes… Venez dehors, je vais vous montrer… Ça vous intéresse des morts véritables?… Vous tombez bio!… Je connais un coin… Derrière le parvis… À cinq mi… Vos ennemis de TF1 seront… Car vous en avez vous aussi, des ennemis, hein… Je vais vous parler de la guerre.

Par ces paroles mielleuses, il les entraînait dehors.

Bien des jours plus tard, j'ai compris le sens de sa manœuvre. Il voulait les éloigner le plus possible de l'immeuble. Qu'on ait le temps de se sauver. Qu'ils aient le moins d'images. Il savait déjà, le grand Ulis, que les mini-bourgeois récupèrent toujours les images à leur avantage. Ils ne regardent jamais au-delà de ce qu'on leur montre. Leur confort quotidien est la ligne d'horizon qu'ils ne dépasseront jamais. C'est pour cela qu'ils seront toujours imperméables à la Foulée verte, ces minables.

Une dernière fois, Ulis s'est retourné. J'ai vu une larme couler vers son menton.

– Dispersez-vous! m'a-t-il chuchoté. Immédiatement!

Et il a fait un geste de la main comme s'il chassait un nuage de moucherons.

Je n'ai pas compris tout de suite, le temps que je rassemble mes esprits, j'étais fatigué et ça s'est passé tellement vite. Faut dire aussi qu'il n'y avait pas de commandement à proximité. Celsa était au cinquième. Je n'avais personne pour me guider. Pouvais-je laisser la femme sans surveillance pour aller chercher un conseil? J'ai bien essayé d'appeler Malabry, il ne m'entendait pas, il avait ses chats à fouetter. J'étais seul et désemparé. Je n'exclus pas que j'aie eu à cet instant quelques pensées pâteuses contre la femme, mais je n'ai pas eu envie de fumer.

Ds sont arrivés dix minutes plus tard.

Ils m'ont plaqué au sol et j'ai eu droit aux menottes, moi aussi. J'ai essayé de crier qu'il y avait malentendu. La femme au passé africain criait, elle aussi, et c'étaient des paroles d'intolérance.

– Fais gaffe, ils sont dangereux, a dit le flic.

Pendant qu'on m'emmenait, j'ai aperçu Saint-Cyr dans l'escalier. Ses bras fatigués tenaient encore un extincteur dont on ne reconnaissait ni la forme ni le rouge. Deux gendarmes le maîtrisaient aux épaules. On aurait dit un albatros aux ailes coupées. Le triste spectacle!

Ce n'était que le début. Nos glorieuses troupes du cinquième, nos camarades blessés du troisième, personne n'a été épargné. Pas même Celsa. Sans aucun respect pour la grandeur de cette femme, un officier de police la traînait par l’arc-en-ciel qu'elle avait au tee-shirt.

– Salognards de flics, disait-elle. Vous êtes toujours du mauvais côté de la Foulée verte.

– Où est ton chef? enrageait l'autre. Le dénommé Ulis.

Personne ne savait.

Comme on sortait sur le parvis où nous attendaient les fourgons grillagés, j'ai été stupéfait d'apercevoir vous savez qui, dans son fauteuil roulant. Il parlait pour la télévision. Ses yeux roulaient en soucoupes et il bavait sur son survêt comme une barbe à papa. Il expliquait que cela faisait plusieurs jours qu'il avait été intrigué par notre comportement anormal. Comme s'il avait été normal, lui.

Le soir, au journal régional, le journaliste François nous a passés à la moulinette. (Ah, si seulement je lui avais envoyé son petit cadeau le matin même, dès sept heures, comme me l'avait demandé Ulis, ça nous aurait évité bien des remarques défavorables.) Il hochait la tête d'un air effondré et résumait nos soi-disant crimes sans jamais essayer de nous comprendre: typique de ces bleus qui parlent de la guerre sans l'avoir connue.

Il a parlé de “viols”. Je n'aime pas ce terme, un peu dur, j'aurais aimé qu'il dise, à la rigueur, rapports sexuels non consentis”, ou mieux, “tentative de reproduction sexuée sur personne non bénévole”. Ça présente mieux dans le dossier.

Mais il a dit “viol”. Les services de police en ont dénombré six. Le mien, quatre sur des blessées au troisième étage, et un au cinquième.

On a montré les photos des “victimes”. La violée du cinquième était un homme en blouse blanche. Ses parties génitales avaient été serrées avec un élastique rosé pour empêcher le sang de refluer. Aussitôt, j'ai soupçonné Celsa. Pas uniquement à cause de l'élastique. Qui d'autre aurait pu défendre avec autant d'éclat la parité, ce pilier de la Foulée verte? J'en ai conçu une grande joie. Non seulement parce que cette femme de principe avait soutenu sa paroisse jusqu'au bout. Je sentais en effet que ce geste m'était destiné tout particulièrement. En quelque sorte, elle m'avait rendu la monnaie de ma pièce et j'en ai conclu que je ne lui étais pas indifférent.

Il faudrait que je lui en parle à l'occasion. Peut-être d'ici un mois ou deux, quand l'instruction sera terminée, on m'autorisera à lui écrire. Je lui enverrai une copie de ce texte. Qu'elle voie le chemin parcouru par son fils spirituel. La cigarette, bien sûr. Mais aussi, le métier d'écrivain qui rentre. Je pense qu'elle sera fière.

Quant à la revoir en chair, ce n'est pas pour demain, j'en ai crainte. On est partis pour des années. Ils viendront collectivement témoigner contre nous, les vaccins évidemment, mais aussi le proprio, et Machepot. On essaiera de nous enfoncer, on nous calomniera, on nous brûlera. Paternel rappellera l'histoire du chat, et maternelle, en sanglotant, blâmera mes problèmes affectifs.

Avec moi, les psychologues s'en mettront plein la panse. “Le bégaiement n'est que la partie visible de sa marée noire”, diront-ils. Le traumatisme réel s'est déposé au fond de Julien. C'est en douce qu'il a fait son travail de sape. L'irruption chabada de l'image du père badacha dans son jardin secret, jointe à la prise dachaba de conscience chadaba de sa faillibilité dabacha, l'a endommagé bachada pour des années.”

Le peuple mini-bourgeois sera comblé par ces explications et les journaux se vendront bio. Déjà, le nombre d'émissions qui nous sont consacrées dépasse l'entendement. Elles peuplent mes longues soirées à la maison d'arrêt.

Il y a quelques jours, on a montré notre immeuble sur lequel flotte désormais (je vous le donne en mille) le drapeau rouge de gueule de Handicap demain. Ils ont tout remis à neuf, ces tâcherons, sauf la porte blindée du cinquième qu'ils ont conservée en souvenir de la guerre, pour que personne n'oublie le drame qui s'est produit ici, disait le handicapé. Le journaliste François tenait le micro et ses yeux luisaient de reconnaissance, on aurait dit qu'il buvait son interlocuteur. La jeune génération, disait le handicapé, tel est notre souci. La mémoire ne doit pas disparaître.

Le baveux roulait des mécaniques et expliquait aux curieux comment s'étaient déroulés les combats. Ici, disait-il, la larme à l'œil, se trouvait l'ascenseur où a commencé le différend. Là, imaginez l'assaut amphibie que les greens (c'est comme ça qu'il nous a appelés, cet enf enf enf!) donnent contre un troisième étage grouillant de vaccins. Pas un coin sans blessés, pas un bureau sans entailles. Les cris, disait-il en tombant dans le pathos, dérangeaient les étoiles. Venez maintenant que je vous montre le garage.

Il paraissait incollable comme s'il avait fait la guerre à notre place.

Alors seulement j'ai cru entrevoir la face placide de la vérité.

Depuis le début nous avions été ses jouets, frissonnais-je. C'était lui qui nous avait poussés vers la guerre, à notre insu, nous qui étions deux ONG pacifistes dans l'âme. Par son harcèlement constant, il était l'agent provocateur qui avait créé ce climat propice aux déflagrations.

Je le soupçonne même d'avoir mis la main à la pâte. Il entrait chez nous par le parking. (Ce n'est pas pour rien qu'il y tramait sans cesse.) Ce serait lui qui aurait déchiré notre affiche, vous vous rappelez, au deuxième jour de la guerre. (Elle avait été abîmée en bas, précisément à l'endroit que ses pattes pouvaient atteindre.) Il aurait bouché les toilettes des vaccins au ciment. (Ces mains pleines de poudre que j'avais prise pour de la farine.) Les preuves convergeaient dans mon esprit.

Toutes ces abjections pour récupérer l'immeuble qu'il nous jalousait. C'est lamentable. Que voulez-vous, dans la guerre, il y a toujours son cortège de profiteurs, marchands d'armes et industriels véreux, pour qui la dignité humaine n'a pas de valeur.

Le journaliste lui a demandé son avis sur les causes du conflit, et l'autre, imperturbable, a déclaré qu'il voyait en nous la manifestation évidente du syndrome Durn, c'est ce qu'il a dit, “Durn”, du nom de ce malheureux qui avait travaillé dans l'humanitaire avant d'abattre huit conseillers municipaux à la mairie de Nanterre, en quelle année déjà?…

Heureusement qu'ils n'ont pas eu d'armes à feu, a conclu le handicapé, sinon vous auriez eu un carnage.

J'ai cru que j'allais fracasser l'écran. Ce moron n'avait donc rien compris! “Complexe de supériorité”, qu'il avait dit. “Médiocrité façon Durn…” Bavardages! D'abord, c'est parce qu'il n'a jamais connu la Foulée verte que Durn est devenu Durn. Ça crève les œillères.

Je l'admets, avant la Foulée verte, j'aurais pu mal tourner moi aussi. Ma vie grattait ce vide absolu dont on ne retire que haine aux tripes et cirrhose à l'âme. J'ai eu de la chance. J'ai rencontré Ulis. Et j'ai été transfiguré, je crois, mon récit vous le prouve.

Et l'autre qui racontait n'importe quoi! Foutu machin à roulettes! Ah! si je pouvais!…

J'étais tellement en colère que j'ai failli ne pas entendre la suite. C'était pourtant l'événement du jour, et le journaliste François se montrait très fier car il l'avait en exclusivité.

Ulis avait fait parvenir une vidéo à la rédaction. On nous l'a passée après une page de publicité.

Dieux, qu'il avait changé, notre Ulis! J'ai un peu honte de l'écrire, mais il faisait son âge. C'était comme si les années de dîners bio s'étaient dissipées brusquement. Son teint hâlé avait des nuances cadavériques. Des rides s'accumulaient au creux des joues. Il paraissait avachi, sa souplesse légendaire avait été remplacée par une corde de piano.

– Méditez la figure de la tortue, disait Ulis en essayant vainement de se mettre en position de lotus. Aimez la nature, et que la Foulée verte soit dans vos cœurs!

Ses yeux fatigués ont traversé l'écran pour venir se planter dans les miens, et j'ai eu un frisson.

On voyait derrière lui un paysage fait de collines et de neige. Il était en Alaska, à l'endroit de son combat de jeunesse, là où la Foulée verte était descendue sur lui.

Comme le saumon, il était revenu à ses racines.

Je me souviens, j'ai pensé à ce moment-là qu'il n'en avait plus pour longtemps. La gorge m'a serré et j'ai bien dû verser quelques larmes. Je me suis demandé à quel endroit j'irais, moi, au soir de ma vie. Quel serait mon Exxon Valdez?

Je me suis mis en lotus. La réponse crevait l'esprit. Comme d'autres retournent sur Omaha Beach, je retournerai à notre immeuble. Le soir, quand je m'endors après une journée de méditation, je prie pour retrouver en bouche le goût têtu de la guerre.

“Alors, Julien, me dit-on pour finir, on comprend bien qu'elle a été pour toi un moteur spirituel. Dans ces conditions, tu n'as aucun regret, on suppose. Aucun sentiment de faute commise.”

Si, bien sûr.

Je regrette certaines expressions maladroites que j'aurais pu enlever mais que je garde comme autant de symboles de mon imperfection. C'est que j'ai eu le temps de me relire depuis que je suis en prison. Et j'ai eu la mauvaise surprise de découvrir quelques excès. Je me suis laissé aller à des mots vexatoires sur les handicapés, j'ai même dit “monstre”, à un moment. Je ne le pense plus maintenant. D'autant que mon avocat plaidera le handicap pour tenter de me dégager. Libre à lui. Je ne crois pas qu'il réussira. Mon bégaiement est trop dérisoire.

Si ça ne marche pas, il voudrait rejeter la responsabilité sur la Foulée verte. Elle m'aurait embrigadé, soi-disant. “ La Foulée verte! La Foulée verte!” Il s'acharne. Je n'entends plus que ça. “ La Foulée verte ceci”, “ La Foulée verte cela”. Des mots durs souvent. Des calomnies. Et des appels du pied, forcément, pour que je me défausse. “Explique-nous, Julien, toi qui as fait partie de l'élite. Punaise, éclaire la lanterne! Qu'est-ce donc que cette Foulée verte qui a semé tant de trouble?”

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