La conclusion générale qui se dégage des considérations particulières développées dans les chapitres précédents peut être formulée ainsi: certaines insuffisances de notre fonctionnement psychique (insuffisances dont le caractère général sera défini avec plus de précision tout à l'heure) et certains actes en apparence non-intentionnels se révèlent, lorsqu'on les livre à l'examen psychanalytique, comme parfaitement motivés et déterminés par des raisons qui échappent à la conscience.
Pour pouvoir être rangé dans la catégorie des phénomènes susceptibles d'une pareille explication, un acte manqué doit satisfaire aux conditions suivantes:
a) Il ne doit pas dépasser une certaine limite fixée par notre jugement; autrement dit, il ne doit pas dépasser ce que nous appelons «les limites de l'état normal».
b) Il doit présenter le caractère d'un trouble momentané, provisoire. Nous devons avoir accompli précédemment le même acte d'une manière correcte ou être sûrs de pouvoir l'accomplir à tout instant d'une manière correcte. Lorsque quelqu'un nous reprend au moment où nous accomplissons un acte de ce genre, nous devons être à même de reconnaître aussitôt la justesse de l'observation et l'incorrection de notre processus psychique.
c) Alors même que nous nous rendons compte que nous accomplissons ou avons accompli un acte manqué, celui-ci ne sera bien caractérisé que si les motifs qui nous l'ont dicté nous échappent et si nous cherchons à l'expliquer par le «hasard» ou l' «inattention».
Font donc partie de cette catégorie les cas d'oubli et les erreurs (qui ne sont pas l'effet de l'ignorance), les lapsus linguae et calami, les erreurs de lecture, les méprises et les actes accidentels.
En allemand, tous les mots désignant les actes manqués cités plus haut commencent par la syllabe ver (Ver-sprechen, Ver-lesen, Ver-schreiben, Ver-greifen), ce qui a pour but de faire ressortir leur identité intime. À l'explication de ces processus psychiques si définis se rattache une série de remarques, pour la plupart d'un grand intérêt.
I. En laissant de côté une partie de nos fonctions psychiques, parce que non justiciables d'une explication par la représentation du but en vue duquel elles s'accompliraient, nous méconnaissons l'étendue du déterminisme auquel est soumise la vie psychique. Ici et dans d'autres domaines, ce déterminisme s'étend beaucoup plus loin que nous ne le soupçonnons. Dans un article publié en 1900 dans la revue Zeit, l'historien de la littérature R. M. Mayer a montré d'une manière détaillée et d'après de nombreux exemples, qu'il est impossible de commettre un non-sens intentionnellement et arbitrairement. Je sais depuis longtemps qu'il est impossible de penser à un nombre ou à un nom dont le choix soit tout à fait arbitraire. Si l'on examine un nombre à plusieurs chiffres, composé d'une manière en apparence arbitaire, à titre de plaisanterie ou par vanité, on constate invariablement qu'il est rigoureusement déterminé, qu'il s'explique par des raisons qu'en réalité on n'aurait jamais considérées comme possibles. Je vais d'abord analyser brièvement un exemple de prénom arbitrairement choisi et soumettre ensuite à une analyse plus détaillée un exemple de nombre lancé au hasard, «sans penser à rien».
a) En reconstituant, en vue de sa publication, l'observation d'une de mes malades, je me demande quel prénom je vais lui donner. Le choix paraît très grand; sans doute, certains noms sont exclus d'avance: en premier lieu le vrai nom de la malade, ensuite les noms des membres de ma propre famille dont l'emploi me choquerait, enfin quelques autres noms de femmes, trop bizarres et prétentieux. D'ailleurs, je n'ai pas à me tourmenter outre mesure; je n'ai qu'à attendre, et les noms féminins viendront s'offrir en foule. Mais, au lieu d'une foule, un seul nom vient s'offrir, et aucun autre avec lui: le nom de Dora. Je cherche son déterminisme. Qui s'appelle donc Dora? La première idée qui me vient à J'esprit et que je pourrais être tenté de repousser comme invraisemblable est que c'est le nom de la bonne d'enfants de ma sœur. Mais je suis trop exercé à l'analyse pour céder à ce premier mouvement: je maintiens donc cette idée et je continue. Je me rappelle alors un petit événement survenu la veille au soir et qui m'apporte le déterminisme recherché. J'ai vu sur la table de la salle à manger de ma sœur une lettre portant l'adresse: «À Mlle Rosa W…» Étonné, je demande qui s'appelle ainsi et j'apprends que celle que tout le monde appelait Dora s'appelait en réalité Rosa, nom auquel elle avait renoncé en entrant au service de ma sœur, parce que celle-ci s'appelait également Rosa. Je dis, attristé: «Ces pauvres gens, il ne leur est même pas permis de conserver leurs noms!» Je me rappelle que je suis resté alors pendant quelques instants silencieux, pensant à toute sortes de choses sérieuses qui se sont perdues dans le lointain, mais que je pourrais maintenant évoquer facilement et rendre conscientes. Cherchant, le lendemain, le nom que je pourrais donner à une personne que je ne pouvais pas désigner par son nom réel, je ne trouvai que celui de Dora. Cette exclusivité repose d'ailleurs sur une solide association interne, car dans l'histoire de ma malade il s'agissait d'une influence, décisive au point de vue de la marche du traitement, émanant d'une personne (une gouvernante) en service dans une maison étrangère.
Ce petit événement eut, plusieurs années après, une suite inattendue. Faisant un jour une conférence dans laquelle j'avais à parier du cas Dora, depuis longtemps publié, je me suis rappelé qu'une de mes deux auditrices portait ce nom qui revenait si souvent dans mon exposé; je m'adresse donc à elle, m'excusant de n'avoir pas pensé à ce détail et me déclarant prêt à remplacer ce nom par un autre. Il me fallait donc choisir rapidement, en prenant garde de ne pas tomber sur le nom de l'autre auditrice, ce qui eût été d'un mauvais exemple pour les deux auditrices déjà assez versées en psychanalyse. Aussi fus-je très content, lorsque le nom d'Erna vint se substituer à Dora. Je me servis donc de ce nouveau nom dans la suite de ma conférence. Celle-ci terminée, je me suis demandé d'où avait bien pu me venir le nom d'Erna et n'ai pu m'empêcher de rire en constatant que l'éventualité redoutée avait réussi à se réaliser, en partie tout au moins. Mon autre auditrice s'appelait, en effet, de son nom de famille, Lucerna, dont j'avais ainsi pris les deux dernières syllabes.
b) J'écris à un ami que j'ai terminé la correction des épreuves de mon livre Die Traumdeutung et que je suis décidé à ne plus rien changer à cet ouvrage, «dût-il contenir 2 467 fautes», Je cherche aussitôt à éclaircir la provenance de ce chiffre et ajoute mon analyse à la lettre destinée à mon ami. Je la cite telle que je J'ai notée alors, sous le coup du flagrant délit.
«Voici encore, à la hâte, une contribution à la psychopathologie de la vie quotidienne. Tu trouves dans ma lettre le nombre 2467, exprimant l'estimation arbitrairement exagérée des fautes que j'ai pu laisser dans mon livre sur les rêves. Or, dans la vie psychique il n'y a rien d'arbitraire, d'indéterminé. Aussi es-tu en droit de supposer que l'inconscient a pris soin de déterminer le nombre lancé par le conscient. or, je viens de lire récemment dans le journal que le général E. M. a pris sa retraite avec le grade de maréchal. Je dois te dire que cet homme m'intéresse. Pendant que je faisais mon service, en qualité de médecin auxiliaire, il vint un jour (il était alors colonel) à l'infirmerie et dit au médecin: «Vous devez me remettre sur pieds dans 8 jours, car j'ai à faire un travail que l'Empereur attend.» En suivant mentalement les phases de la carrière parcourue par cet homme, je constate donc qu'aujourd'hui (en 1899) cette carrière est terminée, que le colonel d'alors est maréchal et à la retraite. Je me suis rappelé que c'est en 1882 que je l'ai vu à l'infirmerie. Il a donc mis dix-sept ans à parcourir ce chemin. J'en parle à ma femme qui me dit: «Alors tu devrais, toi aussi, déjà être à la retraite?» Mais je proteste: «Que Dieu m'en garde.» Après cette conversation, je me mets devant la table pour t'écrire. Mais mes idées suivent leur cours, et avec raison. J'ai mal calculé; et je le sais d'après un point de repère fixe que je garde parmi mes souvenirs. J'ai fêté ma majorité, c'est-à-dire mon 24e anniversaire, pendant que je faisais mon service militaire (je me suis absenté ce jour-là sans permission). C'était donc en 1880; il y a, par conséquent, 19 ans de cela. Tu retrouves ainsi dans le nombre 2467 celui de 24. Prends mon âge et ajoutes-y 24:43 + 24 = 57! Cela veut dire qu'à la question de ma femme me demandant si je ne voulais pas, moi aussi, prendre ma retraite, j'ai répondu en m'accordant encore 24 années. Il est évident que je suis contrarié, au fond, de n'avoir pas fourni, dans l'intervalle des 17 années qu'il a fallu au colonel M. pour devenir maréchal et prendre sa retraite, la même carrière que lui. Mais cette contrariété est plus que neutralisée par la joie que j'éprouve en pensant que j'ai encore du temps devant moi, alors que sa carrière est bel et bien finie. J'ai donc le droit de dire que même ce nombre 2 467, lancé sans intention aucune, a été déterminé par des raisons issues de l'inconscient.»
Depuis ce premier exemple de motivation d'un nombre, choisi avec toutes les apparences de l'arbitraire, j'ai reproduit l'expérience à plusieurs reprises, avec des nombres différents et toujours avec le même succès; mais la plupart des cas sont d'un caractère trop intime pour que je puisse les publier.
C'est pourquoi d'ailleurs je m'empresse d'ajouter ici une analyse très intéressante d'un cas de «nombre choisi au hasard», cas que le Dr Alfred Adler (Vienne) tient d'une personne «parfaitement saine» [89]. A., dit le docteur Adler, m'écrit: «J'ai consacré la soirée d'hier à lire la Psychopathologie de la vie quotidienne, et j'aurais certainement lu le livre jusqu'au bout, s'il ne m'était arrivé un incident assez singulier. Ayant lu notamment que chaque nombre que nous évoquons dans la conscience d'une manière apparemment arbitraire a un sens défini, je résolus de faire une expérience. Il me vient à l'esprit le nombre 1734. Les idées suivantes arrivent aussitôt: 1734: 17 = 102; 102 17 = 6. Je coupe alors le nombre 1734 en deux parties 17 et 34. J'ai 34 ans. Ainsi que je crois vous l'avoir dit, je considère l'année 34 comme la dernière année de la jeunesse; aussi n'ai-je pas été démesurément gai le jour de mon dernier anniversaire. Vers la fin de ma l7e année avait commencé pour moi une très belle et intéressante période de mon développement. Je divise ma vie en tranches de 17 années chacune. Que signifient donc ces divisions? À propos du nombre 102, je me rappelle que c'est le numéro du fascicule de la Reclam's Universalbibliothek contenant la pièce de Kotzebue: Misanthropie et repentir.
«Mon état psychique actuel peut être caractérisé par ces deux mots – «misanthropie et repentir». Le numéro 6 de la Bibliothèque Reclam (je connais par cœur beaucoup de numéros de cette collection) correspond à la Faute de Müllner. Je suis constamment tourmenté par l'idée que c'est par ma faute que je ne suis pas devenu ce que mes aptitudes pouvaient me faire espérer. Je me souviens ensuite que le No 34 de la Bibliothèque Reclam correspond à une nouvelle du même Müllner, intitulée Kaliber (Le calibre). Je coupe en deux parties ce titre et j'obtiens «Kaliber»; je constate que ce mot contient les mots «Ali» et «Kali» (potasse). Ceci me rappelle que je faisais un jour des bouts rimés avec mon fils Ali (âgé de 6 ans). Je le priai de trouver une rime à Ali. Il n'en trouva aucune et me demanda de la faire à sa place. Je dis: «ALI reinigt sich den Mund mit hypermangansaurem KALI» «(Ali se rince la bouche avec du permanganate de potasse»). Nous avons beaucoup ri et Ali fut très gentil. Ces jours derniers, je fus contrarié de trouver que Ali «KA (Kein) LIeber ALi sei» («qu'Ali n'était pas gentil»; Ka – abréviation de Kein).
«Je me demande ensuite: «Quel ouvrage de la Bibliothèque Reclam porte le Nº 17?» Je suis certain de l'avoir su; je suppose donc que j'ai voulu l'oublier. Toutes les recherches que je fais pour retrouver ce souvenir restent sans résultat. Je veux me remettre à la lecture, mais ne réussis qu'à lire machinalement, sans comprendre un seul mot, sans cesse tourmenté par ce numéro 17. J'éteins la lumière et continue de chercher. Je me rappelle finalement que le Nº 17 doit correspondre à une pièce de Shakespeare. Mais laquelle? Je trouve: Héro et Léandre. C'est là évidemment une absurde tentative de ma volonté de détourner mon attention. Je me lève et consulte le catalogue de la Bibliothèque Reclam : le No 17 correspond à Macbeth, de Shakespeare. À ma grande stupéfaction, je suis obligé de reconnaître que je ne sais à peu près rien de cette pièce, bien qu'elle ne m'intéresse pas moins que les autres drames de Shakespeare. Je me souviens seulement: meurtrier, lady Macbeth, sorcières, «la beauté est laide» et que j'ai autrefois trouvé très belle l'adaptation de Macbeth par Schiller. Il n'y a pas de doute: je voulais oublier cette pièce. Je pense encore que les nombres 17 et 34, divisés par 17, donnent 1 et 2. Or, les Nos 1 et 2 de la Bibliothèque Reclam correspondent au Faust de Goethe. Je me trouvais autrefois beaucoup de ressemblance avec Faust.»
Nous ne pouvons que regretter que la discrétion de l'auteur ne nous permette pas de saisir la signification de toute cette série d'idées et souvenirs. M. Adler nous dit que son correspondant n'a pas réussi à opérer la synthèse de tous ces détails. Nous serions même portés à les trouver dépourvus d'intérêt si la suite ne contenait pas quelque chose qui nous donne la clef du mystère et nous rend intelligibles et le nombre 1734 et la suite d'idées qui s'y rattache.
«Il m'est arrivé ce matin un événement qui plaide fortement en faveur de la conception freudienne. Ma femme que j'avais réveillée la nuit en me levant, m'a demandé ce que J'avais cherché dans le catalogue de la Bibliothèque Reclam. Je lui ai raconté l'histoire. Elle trouva que tout cela, sauf le cas de Macbeth (et ce détail est très intéressant), qui m'a donné tant de tourment, était de la pure chicane, Elle m'assura qu'elle ne pensait absolument à rien, lorsqu'elle énonçait un nombre. Je répondis: «Faisons un essai».
Elle donna le nombre 117. À quoi je répondis aussitôt: «17 se rapporte à ce que je viens de te raconter; en outre, je t'ai dit hier: lorsqu'une femme est âgée de 82 ans, alors que le mari n'en a que 35, la situation est mauvaise. Je taquine depuis quelques jours ma femme en lui disant qu'elle est une vieille bonne mère de 82 ans. 82 + 35 = 117.»
Cet homme, qui n'a pu trouver les raisons déterminantes du nombre énoncé par lui-même, a découvert aussitôt les motifs du nombre que sa femme avait choisi d'une manière en apparence arbitraire. En réalité, la femme a très bien saisi le complexe dont faisait partie le nombre énoncé par son mari, et elle a choisi son propre nombre dans le même complexe, qui était certainement commun aux deux sujets, puisqu'il s'agissait de leurs âges respectifs. Il nous est donc facile de saisir la signification du nombre qui était venu à l'esprit du mari. Ainsi que le dit M. Adler lui-même, ce nombre exprime un désir refoulé du moi, et qui peut être traduit ainsi: «À un homme de 34 ans, comme moi, il faut une femme de 17 ans.»
Pour qu'on ne juge pas trop légèrement ces «jeux», j'ajouterai un détail dont le Dr Adler m'a fait part récemment: une année après la publication de cette analyse, le couple avait divorcé [90].
M. Adler explique d'une façon analogue la production de nombres obsédants. Le choix de nombres dits «favoris» n'est pas sans rapport avec la vie de la personne intéressée et n'est pas dépourvu d'intérêt psychologique. Un monsieur, qui a une préférence particulière pour les nombres 17 et 19, se rappelle, après quelques instants de réflexion, qu'à 17 ans il a conquis la liberté académique, en devenant étudiant, et qu'à 19 ans il a fait son premier grand voyage et, bientôt après, sa première découverte scientifique. Mais la fixation de cette préférence ne s'est effectuée que deux lustres plus tard, lorsque les mêmes nombres eurent acquis une certaine importance pour sa vie amoureuse. L'analyse découvre un sens inattendu même aux nombres qu'on a l'habitude d'employer, dans certaines occasions, d'une manière qui paraît tout à fait arbitraire. C'est ainsi qu'un de mes malades s'est aperçu, un jour, que lorsqu'il était mécontent, il avait l'habitude de dire volontiers: «Je te l'ai déjà dit 17, sinon 36 fois.» Aussi s'est-il demandé s'il n'y avait pas de motifs à cela. Il s'est rappelé aussitôt qu'il était né le 27 d'un mois, tandis que son frère plus jeune était né un 26, et qu'il avait des raisons d'accuser le sort d'avoir été beaucoup plus favorable à son frère qu'à lui. Il représentait cette injustice du sort, en amputant la date de sa naissance de dix jours qu'il ajoutait à la date de la naissance du frère: «Bien qu'étant l'aîné, j'ai été raccourci par le sort.»
Je veux insister sur les analyses de «cas de nombres», car je ne connais pas d'autres observations qui fassent apparaître avec autant d'évidence l'existence de processus intellectuels très compliqués, complètement extérieurs à la conscience; et, d'autre part, ces cas fournissent les meilleurs exemples d'analyses dans lesquelles la collaboration si souvent incriminée du médecin (suggestion) peut être exclue avec une certitude à peu près absolue. Je communiquerai donc l'analyse d'un «cas de nombre» se rapportant à l'un de mes malades, dont je dirai seulement qu'il est le plus jeune d'une famille assez nombreuse et qu'il a perdu de très bonne heure son père qu'il adorait. Amusé par l'expérience, il énonce le nombre 426 718 et se demande: «Qu'est-ce qui me vient à l'esprit à ce propos? D'abord une plaisanterie: lorsqu'on fait soigner un rhume de cerveau par le médecin, il dure 42 jours; mais lorsqu'on l'abandonne à lui-même, il dure 6 semaines. Ceci correspond aux premiers chiffres du nombre 42 = 6 X 7.» Pendant la pause qui suit cette première réponse, j'attire son attention sur le fait que le nombre choisi par lui renferme tous les premiers chiffres, sauf 3 et 5. À la suite de cette observation, il reprend son explication. «Nous sommes 7 frères et sœurs, je suis le plus jeune des enfants; le 3 correspond au numéro d'ordre de ma sœur A., le 5 à celui de mon frère L.; l'un et l'autre étaient mes ennemis. Enfant, je priais Dieu tous les soirs de me débarrasser de ces deux tortionnaires. On dirait que je m'accorde moi-même la satisfaction désirée, en omettant dans mon nombre les chiffres 3 et 5, c'est-à-dire en ne mentionnant pas le méchant frère et la sœur détestée. – Puisque ce nombre désigne vos frères et sœurs, que signifie le 18 qui se trouve à la fin? Vous n'étiez bien que 7. – Je me suis souvent dit que si mon père avait vécu plus longtemps, je ne serais pas resté le dernier. S'il avait eu 1 enfant de plus, nous aurions été 8, et j'aurais eu après moi un enfant plus jeune à l'égard duquel j'aurais joué le rôle d’aîné.»
La signification de ce nombre se trouvait ainsi élucidée, mais il nous restait encore à établir un lien entre la première partie de l'interprétation et les suivantes. Or, ce lien découlait de la condition même formulée à propos des derniers chiffres: «si le père avait vécu plus longtemps, 42 = 6 x 7» exprime le mépris pour les médecins qui ont été incapables de sauver le père et, en même temps, le regret que le père n'ait pas vécu plus longtemps. Le nombre, dans son ensemble, correspondait à la réalisation de ses désirs infantiles en rapport avec sa famille: le souhait de mort à l'égard de la méchante sœur et du méchant frère et le regret de n'avoir pas un frère ou une sœur plus jeune que lui. Ces deux désirs peuvent être brièvement exprimés ainsi: «Si les deux autres étaient morts à la place du père aimé! [91]»
Voici un petit exemple fourni par un de mes nombreux correspondants. Un directeur des télégraphes m'écrit de L. que son fils, âgé de 18 ans et demi et se destinant à la médecine, s'occupe dès à présent de la psychopathologie de la vie quotidienne et cherche à persuader ses parents de l'exactitude de mes propositions et théories. Je transcris ici une des expériences faites par ce jeune homme, sans me mêler à la discussion qui s'y rattache.
«Mon fils s'entretient avec sa mère au sujet du soi-disant hasard et lui explique qu'aucune des chansons, aucun des nombres qui lui viennent à l'esprit ne sont réellement «accidentels». Et la conversation suivante s'engage
Le fils: Dis-moi un nombre quelconque.
La mère: 79.
Le fils: À quoi penses-tu à propos de ce nombre?
La mère: Je pense au beau chapeau que j'ai vu hier.
Le fils: Quel était son prix?
La mère: 158 marks.
Le fils: Nous y sommes: 158: 2 = 79. Tu auras trouvé le chapeau trop cher et auras certainement pensé: «S'il coûtait moitié moins cher, je l'achèterais».
«À cette déduction de mon fils, j'avais d'abord objecté que les dames ne calculent généralement pas très bien et que la mère ne se rendait certainement pas compte que 79 est la moitié de 158. La théorie freudienne suppose donc ce fait invraisemblable que le subconscient calcule mieux que la conscience normale. «Nullement, me répondit mon fils; à supposer que mère n'ait pas fait le calcul 158: 2 = 79, il se peut fort bien qu'elle ait eu l'occasion de voir quelque part cette équation; il se peut encore qu'ayant fait un rêve se rapportant à ce chapeau, elle ait calculé ce qu'il coûterait, s'il était moitié moins cher.»
J'emprunte à M. Jones (1. c., p. 478) une autre analyse portant sur un nombre. Un monsieur de ses connaissances énonce le nombre 983 et le prie de rattacher ce nombre à l'une quelconque de ses idées. «La première association du sujet était un souvenir se rapportant à une plaisanterie depuis longtemps oubliée. Il y a six ans, un journal avait annoncé qu'un jour, qui fut le plus chaud de l'été, la température était montée à 986º Fahrenheit, exagération manifestement grotesque de la température réelle, qui était de 98º6. Pendant cette conversation, nous étions assis devant la cheminée où brûlait un bon feu; mon interlocuteur ayant trop chaud, s'est reculé et a dit, probablement avec raison, que c'est la forte chaleur de la cheminée qui lui avait rappelé ce souvenir. Mais cette explication ne me satisfit pas et je voulus savoir pourquoi ce souvenir s'était si longtemps conservé dans sa mémoire. Il me raconta que cette plaisanterie l'avait fait rire follement et qu'elle l'amuse beaucoup toutes les fois qu'il y pense. Comme je ne trouvais rien d'extraordinaire cependant à cette plaisanterie, je voulais d'autant plus savoir si elle ne dissimulait pas un sens dont mon sujet n'avait pas conscience. Son idée suivante fut que la représentation de la chaleur éveillait en lui une foule d'autres représentations, très importantes: la chaleur est la chose la plus importante du monde, la source de toute vie, etc. Un romantisme pareil chez un jeune homme très positif ne manqua pas de m'étonner quelque peu. Je le priai donc de poursuivre ses associations. Il pensa à la cheminée d'usine qu'il voyait de sa chambre. Il regardait souvent le soir la fumée et la flamme qui s'en dégageaient et pensait à ce propos au gaspillage d'énergie regrettable. Chaleur, flamme, gaspillage d'énergie à travers un long tuyau creux: il n'était pas difficile de conclure de ces associations que les représentations de chaleur et de flamme se rattachaient chez lui à celle de l'amour, ainsi que cela arrive souvent dans la pensée symbolique, et que c'était un fort complexe de masturbation qui avait motivé le nombre qu'il avait énoncé. Il ne lui resta alors qu'à confirmer les déductions.»
Ceux qui veulent avoir une idée de la manière dont les matériaux fournis par les nombres sont élaborés dans la pensée inconsciente, liront avec profit l'article de C. G. Jung: «Ein Beitrag zur Kenntniss des Zahlentraumes»Zentralbl. f. Psychoanal, I, 1912) et celui de E. Jones: «Unconscious manipulations of numbers» (Ibid., II, 5, 1912).
Dans mes propres analyses de ce genre, j'ai été frappé par les deux faits suivants. en premier lieu, par la certitude quasi-somnambulique avec laquelle je marche vers un but inconnu et me plonge dans des calculs qui aboutissent subitement au nombre recherché, et aussi par la rapidité avec laquelle s'accomplit tout le travail ultérieur; en deuxième lieu, j'ai été frappé par la facilité avec laquelle les nombres se présentent à ma pensée inconsciente, alors que je suis généralement un mauvais calculateur et éprouve les plus grandes difficultés à retenir, dans ma mémoire consciente, les dates, les numéros de maisons, etc. Je trouve d'ailleurs, dans ces opérations inconscientes sur les nombres, une tendance à la superstition dont l'origine m'est restée longtemps inconnue [92].
Nous ne serons pas étonnés de constater que l'examen analytique révèle comme étant parfaitement déterminés, non seulement les nombres, mais n'importe quel mot énoncé dans les mêmes conditions.
Jung a publié un intéressant exemple concernant l'origine d'un mot obsédant (Diagnostische Assoziationsstudien, V, p. 215). «Une dame me raconte qu'elle est obsédée depuis quelques jours par le mot «Taganrog», sans qu'elle sache d'où ce mot lui vient. J'interroge la dame sur les événements affectifs et les désirs de son passé le plus récent. Après une certaine hésitation, elle m'avoue qu'elle aurait grande envie d'avoir une robe de chambre (Morgenrock), mais que son mari ne manifeste pas un grand enthousiasme pour ce désir. Morgenrock (littéralement: «robe de matinée»), Tag-an-rock (peut être traduit, à la rigueur, par: («robe de jour»; déformation de Taganrog, nom d'une ville russe): on voit qu'il existe, entre ces deux mots, une affinité partielle, portant aussi bien sur le sens que sur les caractères phonétiques. L'adoption de la forme russe (Taganrog) s'explique par le fait que la dame vient de faire la connaissance d'une personne originaire de cette ville.
Je dois au Dr E. Hitschmann la solution d'un autre cas où un vers a été évoqué à plusieurs reprises dans le même endroit, alors que la personne intéressée ignorait la provenance de ce vers et ne voyait pas les rapports qui pouvaient exister entre lui et l'endroit en question.
«Le Dr E. raconte: Il y a six ans, je faisais le voyage de Biarritz à Saint-Sébastien. Le chemin de fer passe au-dessus de la Bidassoa qui sépare la France de l'Espagne. Du pont, on a une vue superbe: d'un côté, une large vallée et les Pyrénées; de l'autre côté, une vaste étendue de mer. C'était par une belle et claire journée d'été, tout était inondé de soleil et de lumière, j'étais en vacances, enchanté de me rendre en Espagne, et tout à coup ces vers ont surgi dans ma mémoire: «Aber frei ist schon die Seele, schwebet in dem Meer von Licht [93].»
Je me rappelle avoir alors cherché, mais en vain, le poème dont ces vers faisaient partie. Étant donné le rythme, il s'agissait certainement de vers, mais impossible de me rappeler où je les avais lus. Comme ils me sont depuis revenus, à plusieurs reprises, à la mémoire, je me rappelle avoir interrogé à ce sujet plusieurs personnes qui n'ont pu me renseigner.
L'année dernière, revenant d'Espagne, je suivais le même trajet. Il faisait nuit noire et il pleuvait. Le visage collé contre la vitre de la portière, je cherchais à discerner l'endroit exact où nous étions par rapport à la station frontière et je constatai que nous traversions le pont de la Bidassoa. Et voilà que les mêmes vers me revinrent à la mémoire, sans que je pusse encore me rappeler à quel poème je les avais empruntés.
Quelques mois plus tard, je tombe par hasard sur les poèmes d'Uhland. J'ouvre le volume, et les premiers vers qui se présentent à ma vue sont: «Aber frei ist schon die Seele, schwebet in dem Meer von Licht», par lesquels se termine un poème intitulé. Der Waller. Je relis le poème et me souviens vaguement l'avoir autrefois appris par cœur. L'action se passe en Espagne – c'est là, me semble-t-il, le seul rapport qui existe entre les vers cités et l'endroit où ils me sont revenus à la mémoire. Peu satisfait de ma découverte, je continue à feuilleter machinalement le livre. Les vers en question occupaient le bas d'une page. En retournant cette page, je tombe sur un poème intitulé: Le pont de la Bidassoa.
J'ajouterai que ce dernier poème m'était encore moins connu que le premier et qu'il commençait par ces vers: «Auf der Bidassoabrücke steht ein Heiliger altersgrau, segnet rechts die spans'chen Berge, segnet links die frank'schen Gau [94].»
II Cette manière de concevoir le déterminisme de noms et de nombres, choisis avec toutes les apparences de l'arbitraire, est peut-être de nature à contribuer à l'élucidation d'un autre problème. On sait que beaucoup de personnes invoquent à l'encontre d'un déterminisme psychique absolu, leur conviction intime de l'existence d'un libre-arbitre. Cette conviction refuse de s'incliner devant la croyance au déterminisme. Comme tous les sentiments normaux, elle doit être justifiée par certaines raisons. Je crois cependant avoir remarqué qu'elle ne se manifeste pas dans les grandes et importantes décisions; dans ces occasions, on éprouve plutôt le sentiment d'une contrainte psychique, et on en convient: «J'en suis là; je ne puis faire autrement». Lorsqu'il s'agit, au contraire, de résolutions insignifiantes, indifférentes, on affirme volontiers qu'on aurait pu tout aussi bien se décider autrement, qu'on a agi librement, qu'on a accompli un acte de volonté non motivé. Nos analyses ont montré qu'il n'est pas nécessaire de contester la légitimité de la conviction concernant l'existence du libre-arbitre. La distinction entre la motivation consciente et la motivation inconsciente une fois établie, notre conviction nous apprend seulement que la motivation consciente ne s'étend pas à toutes nos décisions motrices. Minima non eurat praetor. Mais ce qui reste ainsi non motivé d'un côté, reçoit ses motifs d'une autre source, de l'inconscient, et il en résulte que le déterminisme psychique apparaît sans solution de continuité [95].
III. Bien que la connaissance de la motivation des actes manqués dont nous nous sommes occupés échappe ainsi à la pensée consciente, il serait souhaitable de découvrir une preuve psychologique de l'existence de cette motivation. Et même, une connaissance plus approfondie de l'inconscient nous autorise à admettre la possibilité de découvrir cette preuve. Nous connaissons deux domaines présentant des phénomènes qui semblent correspondre à une connaissance inconsciente et, par conséquent, refoulée de cette motivation.
a) Les paranoïaques présentent dans leur attitude ce trait frappant et généralement connu, qu'ils attachent la plus grande importance aux détails les plus insignifiants, échappant généralement aux hommes normaux, qu'ils observent dans la conduite des autres; ils interprètent ces détails et en tirent des conclusions d'une vaste portée. Le dernier paranoïaque que j'ai vu, par exemple, a conclu à l'existence d'un complot dans son entourage, car lors de son départ de la gare des gens ont fait un certain mouvement de la main. Un autre a noté la manière dont les gens marchent dans la rue, font des moulinets avec leur canne, etc. [96].
Alors que l'homme normal admet une catégorie d'actes accidentels n'ayant pas besoin de motivation, catégorie dans laquelle il range une partie de ses propres manifestations psychiques et actes manqués, le paranoïaque refuse aux manifestations psychiques d'autrui tout élément accidentel. Tout ce qu'il observe sur les autres est significatif, donc susceptible d'interprétation. D'où lui vient cette manière de voir? Ici, comme dans beaucoup d'autres cas analogues, il projette probablement dans la vie psychique d'autrui ce qui existe dans sa propre vie à l'état inconscient. Tant de choses se pressent dans la conscience du paranoïaque qui, chez l'homme normal et chez le névrosé, n'existent que dans l'inconscient, où leur présence est révélée par la psychanalyse [97]! Sur ce point, le paranoïaque a donc, dans une certaine mesure, raison: il voit quelque chose qui échappe à l'homme normal, sa vision est plus pénétrante que celle de la pensée normale; niais ce qui enlève à sa connaissance toute valeur, c'est l'extension à d'autres de l'état de choses qui n'est réel qu'en ce qui le concerne lui-même. J'espère qu'on n'attend pas de moi une justification de telle ou telle interprétation paranoïaque. Mais en admettant, dans certaines limites, la légitimité d'une telle conception des actes manqués, nous rendons plus facilement compréhensible la conviction qui, chez le paranoïaque, se rattache à toutes ces interprétations. Il y a du vrai dans tout cela, et ce n'est pas autrement que nos erreurs de jugement, même lorsqu'elles ne sont pas morbides, acquièrent à nos yeux une certitude qui entraîne notre conviction. Cette conviction, justifiée en ce qui concerne une certaine partie de notre raisonnement erroné, ou la source d'où il provient, est étendue par nous à l'ensemble dont ce raisonnement fait partie.
b) Nous voyons une autre preuve de l'existence d'une connaissance inconsciente et refoulée de la motivation des actes manqués et accidentels dans cet ensemble de phénomènes que forment les superstitions. Je vais illustrer mon opinion par la discussion d'un petit événement qui servira de point de départ à nos déductions.
Rentré de vacances, je commence à penser aux malades dont j'aurai à m'occuper au cours de l'année qui commence. Je pense en premier lieu à une très vieille dame que je vois depuis des années (voir plus haut) deux fois par jour, pour lui faire subir les mêmes interventions médicales. Cette uniformité m'a souvent fourni une condition favorable à l'expression de certaines idées inconscientes, soit pendant le trajet, soit pendant les interventions. Elle est âgée de 90 ans, et il est naturel que je me demande au commencement de chaque année combien de temps il lui reste encore à vivre. Le jour auquel se rapporte mon récit, je suis pressé et prends une voiture pour me faire conduire chez elle. Tous les cochers de la station de voitures qui se trouve devant ma maison connaissent l'adresse de la vieille dame, car il n'en est pas un qui ne m'ait déjà conduit chez elle plusieurs fois. Or, ce jour-là il arrive que le cocher s'arrête, non devant sa maison, mais devant une maison portant le même numéro, et située dans une rue parallèle et ressemblant en effet beaucoup à celle où demeurait ma malade. Je constate l'erreur et la reproche au cocher qui s'excuse. Le fait d'avoir été conduit devant une maison qui n'était pas celle de ma malade signifie-t-il quelque chose? Pour moi non, c'est certain. Mais si j'étais superstitieux, j'aurais aperçu dans ce fait un avertissement, une indication du sort, un signe m'annonçant que la vieille dame ne dépasserait pas cette année. Plus d'un avertissement ou signe enregistré par l'histoire est fondé sur un symbolisme de ce genre. Je me dis qu'il s'agit d'un incident sans aucune signification.
Il en aurait été tout autrement si, faisant le trajet à pied et absorbé par mes «réflexions» et «distrait», je m'étais arrêté devant la maison de la rue parallèle, au lieu d'arriver devant la maison de ma malade. Je n'aurais pas alors parlé d'accident et de hasard, mais j'aurais vu dans mon erreur un acte dicté par une intention inconsciente et ayant besoin d'une explication. Si je m'étais ainsi «trompé de chemin», j'aurais probablement dû interpréter mon erreur en me disant que je m'attends bientôt à ne plus trouver ma malade en vie.
Ce qui me distingue d'un homme superstitieux, c'est donc ceci: Je ne crois pas qu'un événement, à la production duquel ma vie psychique n'a pas pris part, soit capable de m'apprendre des choses cachées concernant l'état à venir de la réalité; mais je crois qu'une manifestation non-intentionnelle de ma propre activité psychique me révèle quelque chose de caché qui, à son tour, n'appartient qu'à ma vie psychique; je crois au hasard extérieur (réel), mais je ne crois pas au hasard intérieur (psychique). C'est le contraire du superstitieux: il ne sait rien de la motivation de ses actes accidentels et actes manqués, il croit par conséquent au hasard psychique; en revanche, il est porté à attribuer au hasard extérieur une importance qui se manifestera dans la réalité à venir, et à voir dans le hasard un moyen par lequel s'expriment certaines choses extérieures qui lui sont cachées. Il y a donc deux différences entre l'homme superstitieux et moi: en premier lieu, il projette à l'extérieur une motivation que je cherche à l'intérieur; en deuxième lieu, il interprète par un événement le hasard que je ramène à une idée. Ce qu'il considère comme caché correspond chez moi à ce qui est inconscient, et nous avons en commun la tendance à ne pas laisser subsister le hasard comme tel, mais à l'interpréter.
J'admets donc que ce sont cette ignorance consciente et cette connaissance inconsciente de la motivation des hasards psychiques qui forment une des racines psychiques de la superstition. C'est parce que le superstitieux ne sait rien de la motivation de ses propres actes accidentels et parce que cette motivation cherche à s'imposer à sa connaissance, qu'il est obligé de la déplacer en la situant dans le monde extérieur. Si ce rapport existe, il est peu probable qu'il soit limité à ce seul cas. Je pense en effet que, pour une bonne part, la conception mythologique du monde, qui anime jusqu'aux religions les plus modernes, n'est autre chose qu'une psychologie projetée dans le monde extérieur. L'obscure connaissance [98] des facteurs et des faits psychiques de l'inconscient (autrement dit: la perception endopsychique de ces facteurs et de ces faits) se reflète (il est difficile de le dire autrement, l'analogie avec la paranoïa devant ici être appelée au secours) dans la construction d'une réalité supra-sensible, que la science retransforme en une psychologie de l'inconscient. On pourrait se donner pour tâche de décomposer, en se plaçant à ce point de vue, les mythes relatifs au paradis et au péché originel, à Dieu, au mal et au bien, à l'immortalité, etc. et de traduire la métaphysique en métapsychologie. La distance qui sépare le déplacement opéré par le paranoïaque de celui opéré par le superstitieux est moins grande qu'elle n'apparaît au premier abord. Lorsque les hommes ont commencé à penser, ils ont été obligés de résoudre anthropomorphiquement le monde en une multitude de personnalités faites à leur image; les accidents et les hasards qu'ils interprétaient superstitieusement étaient donc à leurs yeux des actions, des manifestations de personnes; autrement dit, ils se comportaient exactement comme les paranoïaques, qui tirent des conclusions du moindre signe fourni par d'autres, et comme se comportent tous les hommes normaux qui, avec raison, formulent des jugements sur le caractère de leurs semblables en se basant sur leurs actes accidentels et non-intentionnels. Dans notre conception du monde moderne – conception scientifique, et qui est encore loin d'être achevée dans toutes ses parties – la superstition apparaît donc quelque peu déplacée; mais elle était justifiée dans la conception des époques pré-scientifiques, puisqu'elle en était un compliment logique.
Le Romain, qui renonçait à un important projet parce qu'il venait de constater un vol d'oiseaux défavorable, avait donc relativement raison; il agissait conformément a ses prémisses. Mais lorsqu'il renonçait à son projet, parce qu'il avait fait un faux-pas sur le seuil de sa porte, il se montrait supérieur à nous autres incrédules, il se révélait meilleur psychologue que nous ne le sommes. C'est que ce faux-pas était pour lui une preuve de l'existence d'un doute, d'une opposition intérieure à ce projet, doute et opposition dont la force pouvait annihiler celle de son intention au moment de l'exécution du projet. On n'est en effet sûr du succès complet que lorsque toutes les forces de l'âme sont tendues vers le but désiré. Quelle réponse le Guillaume Tell de Schiller, qui a si longtemps hésité à abattre la pomme placée sur la tête de son fils, donne-t-il à Gessler lui demandant pourquoi il avait préparé une autre flèche? «Cette flèche, dit-il, m'aurait servi à vous transpercer vous-même, si j'avais tué mon enfant.
Et soyez certain qu'en ce qui vous concerne, je ne vous aurais pas manqué.»
IV. Celui qui a eu l'occasion d'étudier à l'aide de la psychanalyse les tendances cachées de l'homme, se trouve également en état de connaître pas mal de choses sur la qualité des motifs inconscients qui se manifestent dans la superstition. C'est chez les névrosés, souvent très intelligents et souffrant d'idées obsédantes et d'états obsessionnels, qu'on constate avec le plus de netteté que la superstition a sa racine dans des tendances refoulées, d'un caractère hostile et cruel. La superstition signifie avant tout attente d'un malheur, et celui qui a souvent souhaité du mal à d'autres, mais qui, dirigé par l'éducation, a réussi à refouler ces souhaits dans l'inconscient, sera particulièrement enclin à vivre dans la crainte perpétuelle qu'un malheur ne vienne le frapper à titre de châtiment pour sa méchanceté inconsciente.
Nous reconnaissons volontiers que nous sommes loin d'avoir épuisé par ces remarques la psychologie de la superstition. Avant de quitter ce sujet, nous devons toutefois nous arrêter un instant à la question suivante: faut-il refuser à la superstition toute base réelle? est-il bien certain que les phénomènes connus sous les noms d'avertissement, de rêve prophétique, d'expérience télépathique, de manifestation de forces suprasensibles, etc., ne soient que de simples produits de l'imagination, sans aucun rapport avec la réalité? Loin de moi l'idée de formuler un jugement aussi rigoureux et absolu sur des phénomènes dont l'existence a été attestée même par des hommes très éminents au point de vue intellectuel. Tout ce que nous pouvons en dire, c'est que leur étude n'est pas achevée et qu'ils ont besoin d'être soumis à de nouvelles recherches, plus approfondies. Et il est même permis d'espérer que les données que nous commençons à posséder sur les processus psychiques inconscients contribueront dans une grande mesure à élucider ces phénomènes, sans que nous soyons obligés d'imposer à nos conceptions actuelles de modifications trop radicales. Et lorsqu'on aura réussi à prouver la réalité d'autres phénomènes encore, ceux, par exemple, qui sont à la base du spiritisme, nous ferons subir à nos «lois» les modifications imposées par ces nouvelles expériences, sans bouleverser de fond en comble l'ordre des choses et les liens qui les rattachent les unes aux autres.
En restant dans les limites de ces considérations, je ne puis donner aux questions formulées plus haut qu'une réponse subjective, c'est-à-dire fondée sur mon expérience personnelle. Je suis obligé d'avouer que je fais partie de cette catégorie d'hommes indignes devant lesquels les esprits suspendent leur activité et auxquels le suprasensible échappe, de sorte que je ne me suis jamais trouvé capable d'éprouver quoi que ce soit qui pût faire naître en moi la croyance aux miracles. Comme tous les hommes, j'ai eu des pressentiments et éprouvé des malheurs, mais il n'y a jamais eu coïncidence entre les uns et les autres, c'est-à-dire que les pressentiments n'ont jamais été suivis de malheurs et que les malheurs n'ont jamais été précédés de pressentiments. Lorsque, jeune homme, j'habitais une grande ville étrangère, seul et loin des miens, il m'a souvent semblé entendre subitement prononcer mon nom par une voix connue et chère et je notais le moment précis où s'était produite l'hallucination, pour me renseigner auprès des miens sur ce qui s'était passé chez eux à ce moment-là. On me répondait chaque fois qu'il ne s'était rien passé. En revanche, il m'est arrivé plus tard de causer tranquillement et sans le moindre pressentiment avec un malade, alors que mon enfant était sur le point de mourir d'une hémorragie. Aucun des pressentiments, d'ailleurs, dont m'ont fait part mes malades n'a jamais pu acquérir à mes yeux la valeur d'un phénomène réel.
La croyance aux rêves prophétiques compte beaucoup de partisans, parce qu'elle peut s'appuyer sur le fait que beaucoup de choses revêtent plus tard dans la réalité J'aspect que le désir leur avait donné pendant le rêve. À cela il n'y a rien d'étonnant, et d'ailleurs la crédulité des rêveurs néglige très volontiers les écarts souvent considérables qui existent entre la chose rêvée et la chose réalisée. Une malade intelligente et ayant horreur du mensonge a livré un jour à mon analyse un bel exemple d'un rêve qu'on peut avec raison qualifier de prophétique. Elle avait rêvé avoir rencontré, devant tel magasin, situé dans telle rue, son ancien ami et médecin; or, ayant le lendemain matin une course à faire dans le centre de la ville, elle rencontra effectivement ce monsieur à l'endroit précis où elle l'avait vu dans le rêve. Je lui fis remarquer que cette singulière coïncidence était restée sans aucun rapport avec les événements de sa vie ultérieure, qu'il était donc impossible de lui trouver une justification dans les faits qui l'avaient suivie.
Un examen a permis de l'établir: rien ne prouvait que la dame se soit souvenue de son rêve dès le matin, c'est-à-dire avant la rencontre. Elle consentit volontiers à considérer avec moi la situation comme dépourvue de tout caractère miraculeux et à n'y voir qu'un problème psychologique intéressant. Elle traverse un matin une certaine rue, rencontre devant un certain magasin son ancien médecin et, en le voyant, elle se croit convaincue d'avoir rêvé la nuit précédente qu'elle a rencontré ce médecin au même endroit. L'analyse a pu montrer avec beaucoup de vraisemblance comment s'était formée chez elle cette conviction, à laquelle on ne peut, d'une façon générale, refuser un certain degré de sincérité. Une rencontre dans un endroit déterminé, après une attente préalable, n'est autre chose qu'un rendez-vous. La vue du vieux médecin a évoqué chez elle le souvenir du temps jadis où les rendez-vous avec une troisième personne, dont ce médecin était également l'ami, ont joué dans sa vie un rôle très important. Elle a conservé des relations avec cette troisième personne et l'avait attendue en vain le jour qui avait précédé le rêve. Si je pouvais donner ici tous les détails de cette situation, il me serait facile de montrer que l'illusion du rêve prophétique, qui s'est formée à la vue de l'ancien ami, équivaut à peu près au discours suivant: «Ah, cher docteur, vous me rappelez maintenant le bon vieux temps, alors que je n'attendais jamais N. en vain et qu'il était fidèle aux rendez-vous.»
Voici un exemple personnel de cette «coïncidence singulière», qui consiste à rencontrer une personne à laquelle on vient justement de penser. Par sa simplicité et sa facilité d'interprétation, cet exemple peut être considéré comme un cas-modèle. Quelques jours après avoir reçu le titre de professeur qui, dans les États monarchiques, confère une grande autorité, je me laisse, au cours d'une promenade en ville, absorber par une rêverie enfantine dans laquelle je formais des projets de vengeance contre les parents d'une de mes anciennes malades. Ces parents m'avaient appelé, quelques mois auparavant, auprès de leur petite fille chez laquelle s'était produit, à la suite d'un rêve, un phénomène obsessionnel intéressant. Ce cas, dont je cherchais à établir la genèse, m'intéressait beaucoup; mais le traitement que j'avais proposé ne fut pas accepté par les parents qui me firent comprendre qu'ils avaient l'intention de s'adresser à une célébrité étrangère, traitant par l'hypnose. Je rêvais donc qu'après l'échec complet de cette tentative, les parents me priaient d'appliquer mon traitement à moi, disant qu'ils avaient maintenant pleine confiance, etc. Mais moi, je répondais: «Ah oui, maintenant que je suis professeur vous avez confiance. Le titre n'a rien ajouté à mes connaissances. Puisque vous ne vouliez pas de moi, lorsque j'étais «docent», vous vous passerez de moi aujourd'hui que je suis professeur.» Tout à coup ma rêverie est interrompue par un salut lancé à haute voix: «Bonjour, Monsieur le Professeur!» Je lève la tête et qui vois-je? Les parents de mon ancienne malade dont je venais de me venger en repoussant les offres. Il m'a suffi d'un instant de réflexion pour constater qu'il n'y avait dans cette coïncidence rien de miraculeux, J'étais dans une rue droite, large, peu fréquentée, le couple venait dans ma direction; en jetant devant moi un rapide regard, alors qu'ils étaient à une vingtaine de pas, j'ai certainement aperçu et reconnu leurs visages, mais, comme il arrive dans une hallucination négative, j'ai écarté cette perception, pour les motifs affectifs qui se sont manifestés dans la rêverie, laquelle a surgi avec toutes les apparences de la spontanéité.
Je rapporte, d'après M. Otto Rank, un autre cas d' «explication d'un prétendu pressentiment» (Zentralbl. f. Psychoanal., 11, 5):
«Il y a quelque temps, j'ai fait moi-même l'expérience d'une variante bizarre de cette «miraculeuse coïncidence» qui consiste à rencontrer une personne à laquelle on vient justement de penser. Je me rends la veille de Noël à la Banque d'Autriche-Hongrie pour échanger, en vue des étrennes, un billet de dix couronnes contre dix pièces de 1 couronne en argent. Plongé dans des rêves ambitieux liés au contraste entre la maigre somme que j'allais toucher et les énormes masses d'argent accumulées dans la banque, je débouche dans la petite rue où est située cette dernière. Je vois devant le portail une automobile; beaucoup de gens entrent dans la banque et en sortent. Je me demande si les employés auront le temps de s'occuper de mes couronnes; je ferai d'ailleurs vite; je déposerai le billet et je dirai: «Donnez-moi de l'or, s'il vous plaît.» J'aperçois aussitôt mon erreur: c'est de l'argent que je dois demander; et je sors de ma rêverie. Je suis à quelques pas de l'entrée et je vois venir au-devant de moi un jeune homme que je crois connaître, mais je que ne puis encore reconnaître avec certitude, à cause de ma myopie, Lorsqu'il s'approche davantage, je reconnais en lui un camarade d'école de mon frère, nommé Gold (or), frère lui-même d'un écrivain connu, sur l'appui duquel j'avais beaucoup compté au début de ma carrière littéraire. Cet appui m'a manqué et, avec lui, le succès matériel espéré qui m'avait préoccupé dans ma rêverie, pendant que je me rendais à la banque. Plongé dans mes rêveries, j'ai donc dû percevoir, sans m'en rendre compte, l'approche de M. Gold, ce qui, dans ma conscience rêvant de succès matériels, s'est manifesté sous la forme de la décision que j'avais prise de demander au caissier de l'or (Gold), à la place de l'argent qui est de valeur moindre. D'autre part, le fait paradoxal que mon inconscient a été capable de percevoir un objet que l'œil n'a reconnu que plus tard s'explique par un «complexe» (Bleuler) particulier qui, orienté vers des choses matérielles, dirigeait mes pas, à l'exclusion de toute autre préoccupation, vers le bâtiment où s'effectuait l'échange entre or et billets de banque.»
On rattache encore au domaine du miraculeux et du mystérieux la bizarre sensation qu'on éprouve à certains moments et dans certaines situations et qui fait qu'on croit avoir déjà vu ce qu'on voit, s'être déjà trouvé une fois dans la même situation, sans toutefois pouvoir se rappeler quand et dans quelles conditions. Je sais que je m'exprime très improprement, en qualifiant de sensation ce qu'on éprouve dans ces moments-là. Il s'agit plutôt d'un jugement, et d'un jugement cognitif; mais ces ras n'en présentent pas moins un caractère particulier, et l'on ne doit pas négliger le fait de l'impossibilité de se souvenir de ce que l'on cherche. J'ignore si l'on s'est sérieusement servi de ce phénomène du «déjà vu», pour en faire un argument prouvant une existence psychique antérieure de l'individu; mais les psychologues se sont intéressés à ce phénomène et se sont livrés aux spéculations les plus variées à propos de cette énigme. Aucune des explications proposées ne me paraît correcte, car toutes ne tiennent compte que des détails qui accompagnent le phénomène et des conditions qui le favorisent. La plupart des psychologues actuels négligent complètement les processus psychiques qui, à mon avis, sont seuls susceptibles de fournir l'explication du «déjà vu» – je veux parler des rêveries inconscientes.
Je crois qu'on a tort de qualifier d'illusion la sensation du «déjà vu et déjà éprouvé». Il s'agit réellement, dans ces moments-là, de quelque chose qui a déjà été éprouvé; seulement, ce quelque chose ne peut faire l'objet d'un souvenir conscient, parce que l'individu n'en a jamais eu conscience. Bref, la sensation du «déjà vu» correspond au souvenir d'une rêverie inconsciente. Il y a des rêveries (rêves éveillés) inconscientes, comme il y a des rêveries conscientes, que chacun connaît par sa propre expérience.
Je sais que le sujet mériterait une discussion approfondie; mais je ne donnerai ici que l'analyse d'un seul cas de «déjà vu», et encore parce que la sensation a été remarquable par son intensité et sa durée. Une dame, aujourd'hui âgée de 37 ans, prétend se rappeler de la façon la plus nette qu'étant venue, à l'âge de 12 ans et demi, en visite chez des amies habitant la campagne, elle eut la sensation, en entrant pour la première fois dans le jardin, d'y avoir déjà été. La même sensation se renouvela, lorsqu'elle entra dans les appartements, de sorte qu'elle savait d'avance quelle pièce serait la suivante, quel coup d'œil on aurait de cette pièce, etc. Il résulte de tous les renseignements recueillis que c'était bien pour la première fois qu'elle voyait et la maison et le jardin. La dame qui racontait cela, n'en cherchait pas l'explication psychologique, mais voyait dans la sensation qu'elle avait éprouvée alors un pressentiment prophétique du rôle que ces amies devaient jouer plus tard dans sa vie affective. Mais en réfléchissant aux circonstances dans lesquelles s'est produit ce phénomène, nous trouvons facilement les éléments de son explication. Lorsque cette visite fut décidée, elle savait que ces jeunes filles avaient un frère unique, gravement malade. Elle put le voir pendant son séjour là-bas, lui trouva très mauvaise mine et se dit qu'il ne tarderait pas à mourir. Or, son unique frère à elle avait eu, quelques mois auparavant, une diphtérie grave; pendant sa maladie, elle fut éloignée de la maison et séjourna pendant plusieurs semaines chez une parente. Elle croit se rappeler que son frère l'avait accompagnée dans cette visite à la campagne; elle pense même que ce fut sa première grande sortie après sa maladie. Ses souvenirs sur ces points sont d'ailleurs singulièrement vagues, alors qu'elle se rappelle parfaitement tous les autres détails, et notamment la robe qu'elle portait ce jour-là. Il suffit d'un peu d'expérience pour deviner que l'attente de la mort de son frère a alors joué un grand rôle dans la vie de cette jeune fille et que cette attente n'a jamais été consciente, ou bien a subi un refoulement énergique a la suite de l'heureuse issue de la maladie. Dans le cas contraire (si son frère était mort), elle aurait été obligée de mettre une autre robe, et notamment une robe de deuil. Elle retrouve chez ses amies une situation analogue: un frère unique, en danger de mort (il est d'ailleurs mort peu après). Elle aurait dû se souvenir consciemment qu'elle s'était trouvée elle-même dans cette situation quelque mois auparavant; niais empêchée d'évoquer ce souvenir, parce qu'il était refoulé, elle a transféré sa sensation de souvenir à la maison et an jardin, ce qui lui fit éprouver un sentiment de «fausse reconnaissance», l'illusion d'avoir déjà vu tout cela. Nous pouvons conclure du fait du refoulement que l'attente où elle se trouvait à l'époque de voir son frère mourir avait presque le caractère d'un désir capricieux: elle serait alors restée l'enfant unique. Au cours de la névrose dont elle fut atteinte ultérieurement elle était obsédée de la façon la plus intense par la crainte de voir ses parents mourir, crainte derrière laquelle l'analyse a pu, comme toujours, découvrir un désir inconscient ayant le même contenu.
En ce qui concerne les quelques rares et rapides sensations de «déjà vu» que j'ai éprouvées moi-même, j'ai toujours réussi à leur assigner pour origine les constellations affectives du moment. «Il s'agissait chaque fois du réveil de conceptions et de projets imaginaires (inconnus et inconscients) qui correspondait, chez moi, au désir d'obtenir une amélioration de ma situation [99].»
V. Un de mes collègues, possédant une vaste culture philosophique, auquel j'ai eu récemment l'occasion d'exposer quelques exemples d'oubli de noms accompagnés de leur analyse, s'est empressé de me répondre: «C'est très beau; mais chez moi l'oubli de noms se produit autrement.» La réponse est trop facile; je ne crois pas que mon collègue ait jamais songé à faire J'analyse d'un oubli de nom; il ne put d'ailleurs pas me dire comment se produisaient chez lui ces oublis. Mais sa remarque touche à un problème que beaucoup de personnes sont tentées de considérer comme ayant une importance capitale. L'explication des actes manqués et accidentels que nous proposons a-t-elle une portée générale ou ne vaut-elle que pour des cas isolés? Et, dans ce dernier cas, dans quelles conditions peut-elle être étendue aux phénomènes ayant un mode de production différent? Mon expérience et mes observations personnelles ne me permettent pas de répondre à cette question. Je puis seulement affirmer que les rapports que j'ai établis dans cet ouvrage sont loin d'être rares, car toutes les fois que je les ai recherchés, soit dans des cas me concernant personnellement, soit dans des exemples se rapportant à mes malades, j'ai pu en constater la réalité ou, dans les cas les moins favorables, trouver de bonnes raisons d'admettre cette réalité. Il n'est pas étonnant que l'on ne trouve pas toujours et dans tous les cas le sens caché d'un acte symptomatique, car il faut se rappeler le rôle décisif que jouent souvent les résistances intérieures qui, selon la force et l'intensité qu'elles possèdent, s'opposent plus ou moins à la solution du problème recherchée par l'analyse. Il n'est pas davantage possible d'interpréter chaque rêve, sans exception, qu'on fait soi-même ou que fait un malade; il suffit, pour que la portée générale de la théorie se trouve confirmée, de pouvoir pénétrer un peu plus loin, aussi loin que possible, dans l'ensemble caché. Tel rêve qui se montre réfractaire à l'analyse, lorsqu'on veut la tenter dès le lendemain, laisse souvent révéler son mystère une semaine ou un mois après, lorsqu'un changement réel survenu dans l'intervalle, a diminué les forces des facteurs psychiques en lutte entre eux. On peut en dire autant de l'explication dos actes accidentels et symptomatiques; l'exemple de l'erreur citée plus haut: «en tonneau à travers l'Europe», m'a fourni l'occasion de montrer comment un symptôme d'abord inexplicable devient accessible à l'analyse, lorsque l'intérêt réel pour les idées refoulées subit une réduction. Tant qu'il était possible que mon frère reçoive avant moi le titre tant convoité, cette erreur de lecture a résisté à toutes les tentatives d'analyse; mais le jour où j'eus la certitude que ce fait ne se produirait pas, j'ai trouvé le chemin qui devait me conduire à la solution de l'énigme. Il serait donc inexact d'affirmer que tous les cas qui résistent à l'analyse sont produits à la faveur de mécanismes autres que ceux que nous indiquons; pour que cette affirmation soit vraie, elle devrait pouvoir s'appuyer sur d'autres arguments que les arguments purement négatifs. Il est probable que, même chez les hommes normaux, la tendance à croire à la possibilité d'une autre explication des actes symptomatiques et accidentels ne repose sur aucune base réelle; cette tendance n'est, à son tour, qu'une manifestation de ces mêmes forces psychiques qui ont produit le mystère et qui, pour cette raison, s'efforcent de le maintenir et s'opposent à son éclaircissement.
Nous ne devons pas oublier, d'autre part, que les idées et tendances refoulées ne trouvent pas dans les actes symptomatiques et accidentels une expression complète. Les conditions techniques qui rendent possible ce glissement, cette dérivation des innervations doivent exister indépendamment de ces actes; mais ces conditions sont utilisées volontiers par l'intention de l'idée refoulée d'acquérir une expression consciente. Quelles sont les relations structurelles et fonctionnelles qui se prêtent à cette intention des idées refoulées? Philosophes et philologues se sont efforcés de les rechercher et de les établir pour les cas de lapsus linguae. Si nous distinguons ici, parmi les conditions des actes symptomatiques et accidentels, entre le motif inconscient et les relations physiologiques et psychologiques qui viennent lui prêter leur appui, il reste encore à résoudre la question de savoir si, dans les limites de la santé, il existe encore d'autres facteurs qui, à l'instar du motif inconscient et à sa place, sont capables d'utiliser les mêmes relations pour produire des actes symptomatiques et accidentels. La discussion de cette question dépasse le cadre que nous nous sommes assigné.
Il n'entre d'ailleurs pas dans mes intentions d'aggraver les différences, déjà assez grandes, qui existent entre la conception psychanalytique et la conception courante des actes manqués. Je préfère attirer l'attention sur des cas où ces différences se trouvent plutôt atténuées. Dans les cas les plus simples et les moins accentués de lapsus de la parole et de l'écriture, où il s'agit d'une simple fusion de mots où d'une omission de mot ou de lettres, les interprétations compliquées ne sont pas de mise. Du point de vue de la psychanalyse, il faut affirmer qu'il s'agit dans ces cas d'un trouble quelconque de l'intention, mais on se trouve dans l'impossibilité de dire quelle est l'origine du trouble et quel est le but auquel il vise. Il n'a d'ailleurs réussi qu'à manifester son existence. Dans ces mêmes cas, on constate l'intervention de facteurs dont nous n'avons jamais nié l'existence et qui, comme la ressemblance phonétique et certaines associations psychologiques, ne peuvent que favoriser la production du lapsus. Mais, du point de vue scientifique, il est raisonnable d'exiger que ces cas rudimentaires de lapsus de la parole, ici de l'écriture, soient jugés d'après des cas plus prononcés et mieux accentués, dont l'examen a fourni des indications d'une justesse incontestable sur le déterminisme des actes manqués.
VI. Depuis nos considérations sur les lapsus de la parole, nous nous sommes contentés de montrer que les actes manqués ont une motivation cachée, et nous nous sommes servis de la psychanalyse pour nous frayer une voie vers la connaissance de cette motivation. Quant à la nature générale et aux particularités des facteurs psychiques qui s'expriment dans les actes manqués, nous ne nous en sommes guère occupés jusqu'à présent ou, du moins, nous n'avons pas essayé de les définir de plus près de et rechercher les lois auxquelles elles obéissent. Nous ne nous proposons pas d'épuiser ici le sujet, car les premiers pas que nous ferions dans cette voie nous montreraient qu'il doit être abordé par un autre côté. On peut, à ce propos, formuler plusieurs questions que je me bornerai à citer en en montrant la portée:
1° Quel est le contenu et quelle est l'origine des idées ct tendances qui s'expriment dans les actes accidentels et symptomatiques?
2° Quelles sont les conditions nécessaires pour qu'une idée ou une tendance soit obligée de recourir, pour s'exprimer, à cet expédient?
3° Peut-on établir des rapports constants et univoques entre le genre de l'acte manqué et les qualités de l'idée ou de la tendance qui s'exprime dans cet acte?
Je commencerai par citer quelques matériaux susceptibles de fournir les éléments d'une réponse à la troisième de ces questions. En discutant les exemples de lapsus de la parole, nous avons jugé nécessaire de dépasser le contenu du discours intentionnel et de chercher la cause du trouble de la parole en dehors de l'intention. Dans un certain nombre de cas la personne ayant commis le lapsus était parfaitement consciente de sa cause. Dans les cas en apparence les plus simples et les plus manifestes, c'était un autre concept, mais à peu près semblable au point de vue phonétique, qui était venu troubler l'expression, sans qu'on puisse savoir pourquoi le concept avait réussi à supplanter le premier (les «contaminations» de Meringer et Mayer). Dans un autre groupe de cas, l'élimination d'un concept étai, motivée par une considération qui n'avait cependant pas été assez forte pour rendre J'élimination complète (voir le lapsus: zum Vorschwein gekommen): ici encore la personne ayant commis le lapsus a conscience du concept refoulé. C'est seulement à propos des cas faisant partie du troisième groupe qu'on peut dire sans restriction que l'idée perturbatrice ne se confond pas avec l'idée intentionnelle et qu'on peut établir, entre l'un et J'autre, une distinction essentielle. Ou l'idée perturbatrice se rattache à l'idée troublée en vertu d'une association (trouble par contradiction interne), ou bien il n'existe, entre les deux idées, aucune affinité interne, le mot «troublée» étant rattaché à l'idée perturbatrice, souvent inconsciente, en vertu d'un- association extérieure, le plus souvent bizarre. Dans les exemples que j'ai cités et qui sont empruntés à ma pratique psychanalytique, tout le discours se trouvait sous l'influence d'une idée, devenue active au moment où le discours était prononcé, mais complètement inconsciente, et qui trahissait son existence soit par le trouble même qu'elle provoquait (KLAPPERschlange (serpent à sonnettes) – KLEOPATRA), soit par une influence indirecte, en permettant aux différentes parties du discours conscient et intentionnel de se troubler réciproquement (durch die ASE NATMEN au lieu de durch die NASE ATMEN (respirer par le nez); lapsus né à propos du nom d'une rue, HASENAUERstrasse, et en association avec le souvenir relatif à une Française). Les idées réprimées ou inconscientes pouvant donner naissance à un lapsus ont les origines les plus diverses. Cette rapide revue ne nous permet de formuler aucune conclusion générale sur cette question.
L'examen comparé des exemples d'erreurs de lecture et de lapsus calami aboutit aux mêmes résultats. Dans certains cas l'erreur semble résulter, comme les lapsus de la parole, d'un travail de condensation dont les motifs nous échappent. Mais il serait très intéressant de savoir si certaines conditions ne doivent pas être remplies pour qu'une pareille condensation, qui est de règle dans le travail du rêve, mais qui n'est jamais complète dans l'état de veille, se produise. Les exemples que nous connaissons ne nous fournissent là-dessus aucune indication. Mais je m'inscris d'avance en faux contre la conclusion d'après laquelle il n'y aurait pas de conditions de ce genre, sauf un certain relâchement de l'attention consciente; je sais en effet d'une autre source que ce sont précisément les actes automatiques qui se distinguent par leur correction et leur sûreté. Je suis plutôt enclin à croire qu'ici, comme cela arrive souvent en biologie, les phénomènes normaux et se rapprochant de la normale représentent des objets d'étude moins favorables que les phénomènes anormaux. Ce qui reste obscur, lorsqu'on essaie d'expliquer ces troubles, qui sont les plus légers, doit, à mon avis, s'éclairer grâce à l'étude de troubles plus graves.
Même en ce qui concerne les erreurs de lecture et d'écriture, les exemples ne manquent pas où une motivation éloignée et compliquée paraît probable. «En tonneau à travers l'Europe» est une erreur de lecture qui s'explique par l'influence d'une idée éloignée, n'ayant rien de commun avec la lecture comme telle, une idée ayant son origine dans un sentiment d'ambition et de jalousie et utilisant le double sens du mot Beförderung (moyen de transport, avancement) pour se rattacher aux choses indifférentes et anodines qui faisaient l'objet de la lecture. Dans le cas Burckhard, c'est le nom lui-même qui résulte d'une pareille substitution de sens.
Il est incontestable que les troubles de la parole se produisent plus facilement et exigent l'intervention de forces perturbatrices dans une mesure moindre que les troubles des autres fonctions psychiques.
On se trouve placé sur un terrain différent, lorsqu'on analyse les oublis au sens propre du mot, c'est-à-dire les oublis portant sur des événements passés (on pourrait, à la rigueur, ranger à part l'oubli de noms propres et de mots étrangers, sous la rubrique d' «insuffisances momentanées de la mémoire»; et l'oubli de projets, sous la rubrique d' «omissions»). Les conditions fondamentales du processus normal qui aboutit à l'oubli sont inconnues [100]. Il est bon qu'on sache aussi que tout ce qu'on considère comme oublié ne l'est pas. Notre explication ne se rapporte qu'aux cas où 1'oubli suscite notre étonnement, puisqu'il enfreint la règle d'après laquelle seul ce qui est dépourvu d'importance peut être oublié, tandis que ce qui est important subsiste dans la mémoire. L'analyse des cas d'oubli qui nous semblent requérir une explication spéciale révèle toujours et dans tous les cas que le motif de l'oubli consiste dans une répugnance à se souvenir de quelque chose qui est susceptible d'éveiller une sensation pénible. Nous en arrivons ainsi à soupçonner que ce motif cherche à s'affirmer d'une façon générale dans la vie psychique, mais qu'il lui est souvent empêché de s'exprimer, à cause des forces opposées auxquelles il se heurte. L'étendue et l'importance de ce manque d'empressement à se souvenir d'impressions pénibles méritent un examen psychologique approfondi; et il est impossible d'envisager indépendamment de cet ensemble plus vaste la question de savoir quelles sont les conditions particulières qui, dans chaque cas donné, favorisent la réalisation de la tendance générale à l'oubli.
Dans l'oubli de projets, c'est un autre facteur qui vient occuper le premier plan. Le conflit, que nous soupçonnons seulement, tant qu'il s'agit du refoulement de souvenirs pénibles, devient ici manifeste, et l'analyse révèle toujours l'existence d'une contre-volonté qui s'oppose au sujet, sans le supprimer. Comme dans les actes manqués dont il a été question plus haut, on reconnaît ici deux genres de processus psychiques: la contre-volonté peut se dresser directement contre le projet (lorsqu'il s'agit de desseins de quelque importance), ou bien (comme c'est le cas des projets indifférents) elle ne présente aucune affinité avec le projet comme tel, auquel elle ne se rattache qu'en vertu d'une association purement extérieure.
Le même conflit caractérise le phénomène de la méprise. L'impulsion qui se manifeste par le trouble de l'action est souvent une contre-impulsion; mais plus souvent encore il s'agit d'une impulsion tout à fait étrangère, qui profite seulement de l'occasion pour se manifester, lors de l'accomplissement de l'acte, en troublant ce dernier. Les cas où les troubles résultent d'une contradiction interne sont les plus importants et se rapportent également à des actes plus importants.
Enfin, dans les actes symptomatiques et accidentels, le conflit intérieur joue un rôle de plus en plus effacé. Ces manifestations, auxquelles la conscience attache une importance insignifiante, lorsqu'elles ne lui échappent pas tout à fait, servent ainsi à exprimer les tendances inconscientes ou refoulées les plus variées; elles constituent le plus souvent une représentation symbolique de rêves et de désirs.
En réponse à la première question concernant l'origine des idées et des tendances qui s'expriment dans les actes manqués, on peut dire que dans une certaine catégorie de cas les idées perturbatrices viennent des tendances. Égoïsme, jalousie, hostilité, tous les sentiments et toutes les impulsions comprimés par l'éducation morale, utilisent souvent chez l'homme le chemin qui aboutit à l'acte manqué, pour manifester d'une façon ou d'une autre leur puissance incontestable, mais non reconnue par les instances psychiques supérieures. Cette liberté tacitement accordée aux actes manqués et accidentels correspond pour une bonne part à une tolérance commode à l'égard de ce qui est immoral. Parmi ces tendances refoulées, les courants sexuels jouent un rôle qui est loin d'être négligeable. Si, dans les exemples que j'ai cités au cours de cet ouvrage, l'analyse n'a réussi à dégager le facteur sexuel que dans quelques cas très rares, cela tient uniquement au choix des matériaux. Comme ces exemples se rapportent pour la plupart à ma propre vie psychique, ce choix ne pouvait être que partial et viser à exclure tout ce qui pouvait être en rapport avec le domaine sexuel. Dans d'autres cas, les idées perturbatrices semblent provenir d'objections et de considérations tout à fait anodines.
Nous voilà en mesure de répondre à la deuxième des questions formulées plus haut: quelles sont les conditions psychologiques requises pour qu'une idée, au lieu de s'exprimer pleinement et franchement, revête une forme pour ainsi dire parasitaire, se présente comme une modification et un trouble d'une autre idée? Les exemples les plus typiques d'actes manqués indiquent que nous devons chercher ces conditions dans un rapport avec la conscience, dans le caractère plus ou moins accentué de l'élément ou des éléments refoulés. Mais, en suivant la série des exemples, nous voyons ce caractère se résoudre en nuances de plus en plus vagues. Le désir de se débarrasser de quelque chose qui nous prend un temps inutile, la considération qu'une idée donnée ne présente, à proprement parler, aucun rapport avec le but que nous poursuivons – ces motifs, et d'autres du même genre, semblent jouer dans le refoulement de l'idée (qui ne peut alors s'exprimer que sou; la forme du trouble d'une autre idée) le même rôle que la condamnation morale d'une tendance anti-sociale ou qu'une idée provenant d'un ensemble inconscient. Ce n'est pas ainsi que nous pouvons saisir la nature générale du déterminisme des actes manqués et accidentels. Un seul fait important se dégage de ces recherches – plus la motivation d'un acte manqué est anodine, moins l'idée qui s'exprime par cet acte est choquante et, par conséquent, moins elle est inaccessible à la conscience, plus il est facile de résoudre le phénomène lorsqu'on lui prête une attention suffisante; les lapsus les plus légers sont aussitôt remarqués et spontanément corrigés. Mais dans les cas où les actes manqués sont motivés par des tendances réellement refoulées, une analyse approfondie devient nécessaire, et se heurte parfois à de grandes difficultés et peut dans certains cas échouer.
La conclusion qui se dégage de ce que nous venons de dire est que si l'on veut obtenir des notions satisfaisantes sur les conditions psychologiques des actes manqués et accidentels, il faut orienter les recherches dans une autre direction et suivre une autre voie. Le lecteur indulgent est donc prié de ne voir dans ces considérations que des fragments artificiellement détachés d'un ensemble plus vaste, d'une démonstration plus complète.
VII. Quelques mots seulement encore, à titre d'indication relative à la direction qu'il faut suivre pour arriver à cet ensemble plus vaste. Le mécanisme des actes manqués et accidentels, tel qu'il s'est révélé à nous grâce à l'application de l'analyse, montre, dans ses points essentiels, une grande analogie avec le mécanisme qui préside à la formation de rêves, tel que je l'ai décrit dans le chapitre «Travail du rêve» de mon livre sur La Science des rêves. De part et d'autre on trouve des condensations et des formations de compromis (contaminations); la situation est la même, c'est-à-dire qu'elle est caractérisée par le fait que des idées inconscientes arrivent à s'exprimer à titre de modifications d'autres idées, en suivant des voies inaccoutumées, indépendamment des associations extérieures. Les inconséquences, les absurdités et les erreurs inhérentes au contenu du rêve, et à cause desquelles on hésite souvent à voir dans le rêve le produit d'une fonction psychique, se produisent de la même façon, bien qu'avec une utilisation plus libre des moyens existants, que les erreurs courantes de notre vie de tous les jours; ici comme là l'apparence de fonction incorrecte s'explique par l'interférence particulière de deux ou plusieurs actes corrects. De cette analogie se dégage une conclusion importante: le mode de travail particulier dont nous voyons la manifestation la plus frappante dans le contenu du rêve, ne s'explique pas uniquement par l'état de sommeil de la vie psychique, puisque nous observons des manifestations de ce même mode de travail jusque dans la vie éveillée. Cette considération nous interdit également d'assigner pour conditions à ces processus psychiques, anormaux et bizarres en apparence, une profonde dissociation de l'activité psychique ou des états morbides de la fonction [101].
Mais nous pouvons formuler un jugement correct sur le travail particulier qui aboutit aussi bien aux actes manqués qu'aux images dont se compose un rêve, si nous tenons compte de ce fait, scientifiquement établi, qui les symptômes psychonévrotiques, et plus spécialement les formations psychiques de l'hystérie et de la névrose obsessionnelle, reproduisent dans leur mécanisme tous les traits essentiels de ce mode de travail. Mais nous avons encore un intérêt tout particulier à considérer les actes manqués, accidentels et symptomatiques, à la lumière de cette dernière analogie. En les mettant sur le même rang que les manifestations des psychonévroses, que les symptômes névrotiques, nous donnons un sens et une base à deux affirmations qu'on entend souvent répéter, à savoir qu'entre l'état nerveux normal et le fonctionnement nerveux anormal, il n'existe pas de limite nette et tranchée et que nous sommes tous plus ou moins névrosés. Il n'est pas besoin d'avoir une grande expérience médicale pour imaginer plusieurs types de cette nervosité plus ou moins ébauchée, plusieurs «formes frustes» des névroses: des cas aux symptômes peu nombreux ou se manifestant à des intervalles éloignés ou avec une intensité atténuée, donc des cas aux manifestations pathologiques atténuées quant au nombre, à l'intensité et à la durée; il se peut qu'on ne réussisse pas à découvrir précisément te type qui forme la phase de transition la plus fréquente de l'état normal à l'état pathologique. Le type dont nous nous occupons et dont les manifestations pathologiques consistent en actes manqués et symptomatiques, se distingue précisément par le fait que les symptômes se rapportent aux fonctions psychiques les moins importantes, alors que tout ce qui peut prétendre à une valeur psychique supérieure s'accomplit sans le moindre trouble. La localisation contraire des symptômes, c'est-à-dire leur manifestation par les fonctions psychiques les plus importantes, au point de vue individuc1 et social, est propre aux cas de névrose grave et caractérise ces cas mieux que la variété et l'intensité des symptômes pathologiques.
Mais le caractère commun aux cas les plus légers comme les plus graves, donc aussi aux actes manqués et accidentels, consiste en ceci: tous les phénomènes en question, sans exception aucune, se ramènent à des matériaux psychiques incomplètement refoulés et qui, bien que refoulés par le conscient, n'ont pas perdu toute possibilité de se manifester et de s'exprimer.
[1] C'est là le moyen général d'amener à la conscience des éléments de représentation qui se dissimulent. Cf. mon ouvrage – Traumdeutung, p. 69 (5e édition, p. 71).
[2] Une observation plus fine permet de réduire l'opposition qui semble exister, quant aux souvenirs de substitution, entre le cas Signorelli et le cas aliquis. C'est que dans celui-ci l'oubli paraît également être accompagné de la formation de mots de substitution. Lorsque j'ai ultérieurement demandé à mon interlocuteur si, au cours de ses efforts pour se souvenir du mot oublié, il ne s'est pas présenté à son esprit un mot de substitution, il m'informa qu'il avait d'abord éprouvé la tentation d'introduire dans le vers la syllabe ab: nostris AB ossibus (au lieu de: nostris Ex ossibus) et que le mot exoriare s'est imposé à lui d'une façon particulièrement nette et obstinée. Sceptique, il ajouta aussitôt que ce fut sans doute parce que c'était le premier mot du vers. À ma prière de rechercher quand même les associations qui, dans son esprit, se rattachent à exoriare, il me donna le mot exorcisme. Je considère donc comme tout à fait possible que l'accent qu'il mettait dans sa reproduction sur le mot exoriare n'était, à proprement parler, que l'expression d'une substitution se rattachant elle-même aux noms des saints. Il s'agit là toutefois de finesses auxquelles il ne convient pas d'attacher une grande valeur. – Mais rien n'empêche d'admettre que la production d'un souvenir de substitution, de quelque genre qu'il soit, constitue un signe constant, peut-être seulement caractéristique et révélateur, d'un oubli motivé par le refoulement. Cette formation substitutive aurait lieu même dans les cas où les noms de substitution incorrects font défaut: elle se manifesterait alors par l'accentuation d'un élément qui se rattache immédiatement à l'élément oublié. C'est ainsi, par exemple, que, dans le cas Signorelli, le souvenir visuel du cycle de ses fresques et celui de son portrait figurant dans le coin d'un de ses tableaux, étaient chez moi d'une netteté particulière, d'une netteté que n'atteignent jamais mes souvenirs visuels, et cela tant que j'étais incapable de me rappeler le nom du peintre. Dans un autre cas, également rapporté dans mon article de 1898, j'avais complètement oublié le nom de la rue où demeurait une personne à laquelle je devais, dans une certaine ville, faire une visite qui m'était désagréable, alors que j'ai parfaitement retenu le numéro de la maison; juste le contraire de ce qui m'arrive normalement, ma mémoire des chiffres et nombres étant d'une faiblesse désespérante.
[3] En ce qui concerne l'absence d'un lien interne entre les deux suites d'idées dans le cas Signorelli, je ne saurais l'affirmer avec certitude. C'est suivant aussi loin que possible l'analyse de l'idée refoulée au-delà du sujet concernant la mort et la sexualité, on finit par se trouver en présence d'une idée qui se rapproche du sujet des fresques d'Orvieto.
[4] Mon collègue a d'ailleurs quelque peu changé ce beau passage de la poésie, aussi bien dans son texte qu'en ce qui concerne son application. La jeune fille-fantôme dit à son fiancé:
«Meine Kette hab'ich dir gegeben;
Deine Locke nehm'ich mit mir fort.
Sieh sie an genau!
Morgen bist du grau,
Und nur braun erscheinst du wieder dort».
(«Je t'ai donné ma chaîne; – J'emporte ta boucle. – Regarde-la bien! – Demain tu seras gris, – et c'est seulement là-haut que tu redeviendras brun»).
[5] C. G. Jung. Ueber die Psychologie der Dementia praecox, 1907. p. 64.
[6] Voici la reconstitution de la strophe entière:
Ein Fichtenbaum steht einsam
Un pin se dresse solitaire
Im Norden auf kahler Höh!
Dans le Nord, sur une hauteur dénudée.
Ihnschläfert; mit weisser Decke
Il a sommeil; d'une blanche couverture
Umhüllen ihn Eis und Schnee.
L'enveloppent la glace et la neige.
(N d. T.)
[7] Dementia praecox, p. 52.
[8] Vers de Heine: «Nicht gedacht soli seiner werden!»
[9] La dame en question cherchait le nom du psychiatre Jung; or Jung, en allemand, signifie jeune. (N. du T.)
[10] Halbe – auteur dramatique allemand, comme Hauptmann. (N. du T.)
[11] «Jeunesse» est le titre de l'un des ouvrages de Halbe. (N. du T.)
[12] Zentralblatt für Psychoanalyse, I, 9, 1911.
[13] «Analyse eines Falles von Namenvergessen». Zentralbl. fùr Psychoanalyse, Jahrg. II, Heft 2, 1911.
[14] Th. Reik, «Ueber Kollektives Vergessen». Internat. Zeitschr. f. Psychoanalyse, VI, 1920.
[15] Le titre du roman: Ben-Hur renferme le mot Hur qui ressemble à Hure – prostituée (en allemand). (N. d. T.)
[16] Enquête sur les premiers souvenirs de l'enfance. Année psychologique, III, 1897.
[17] Study of early memories. Psychol. Review, 1901.
[18] Je crois pouvoir l'affirmer à la suite de certains renseignements que j'ai obtenus.
[19] Souligné par moi.
[20] Mot parasite, sans signification. (N. d. T.)
[21] Die Traumdeutung. Leipzig et Vienne, 1900, 5e édit. 1919.
[22] Völkerpsychologie, 1. Band, I. Teil, pp. 371 et suiv., 1900.
[23] Souligné par moi.
[24] Rien de plus comique qu'un singe qui mange une pomme.
[25] Ainsi que j'ai pu m'en convaincre plus tard, elle était notamment sous l'influence d'idées inconscientes sur la grossesse et sur les mesures de préservation contre cette éventualité. Par les mots: «Je me replie comme un couteau de poche», qu'elle prononça consciemment à titre de plainte, elle voulait décrire l'attitude de l'enfant dans la matrice. Le mot «Ernst», que j'ai employé dans ma phrase, lui a rappelé le nom S. Ernst, de la maison de la Kärntnerstrasse qui vend des préservatifs anticonceptionnels.
[26] En français dans le texte. Comparez: Messaline et mésalliance, Arria et Aryenne. (N. d. T.)
[27] En français dans le texte. (N. d. T.)
[28] Internat. Zeitschr. f. Psychoanal., IV, 1916-1917.
[29] «J'avais un tel poids sur la poitrine.» Schwest (mot inexistant, formant un lapsus, par substitution de la syllabe Schwe à la syllabe Bru).
[30] Chez une de mes malades la manie du lapsus, en tant que symptôme, avait pris des proportions telles qu'elle en est arrivée à l'enfantillage qui consiste à dire uriner pour ruiner.
[31] Senexl, du mot latin «senex», vieux, alt, alte, altes – vieux; altes senexl – vénérable vieillard; locution empruntée à l'argot des étudiants allemands.
[32] Prost ou Prosit – À votre santé. Même provenance. (N. d. T.)
[33] «Vieil âne.» (N. d. T.)
[34] On peut noter aussi que ce sont les aristocrates qui, le plus souvent, déforment les noms des médecins qu'ils ont consultés, d'où l'on peut conclure qu'ils n'ont pour ceux-ci que peu d'estime, malgré la courtoisie avec laquelle ils ont l'habitude de les traiter extérieurement. – Je cite ici quelques excellentes remarques sur l'oubli de noms que j'emprunte au professeur E. Jones (alors à Toronto), qui a traité en anglais le sujet qui nous intéresse ici («Psychopathology of Everyday Life», American Journ. of Psychology, Oct. 1911):
«Peu de gens peuvent réprimer un mouvement de contrariété, lorsqu'il s'aperçoivent qu'on a oublié leur nom, surtout lorsqu'ils pouvaient espérer ou s'attendre à ce que la personne en question le retint. Sans réfléchir, ils se disent aussitôt que cette personne n'aurait certainement pas commis cet oubli, si le porteur de ce nom lui avait laissé une impression plus ou moins forte, le nom étant consideré comme un élément essentiel de la personnalité. D'autre part, il n'y a rien de plus flatteur que de s'entendre appeler par son nom par une personnalité de la part de laquelle on ne s'y attendait pas. Napoléon, qui était passé maître dans l'art de traiter les hommes, a fourni, pendant sa malheureuse campagne de 1814, une preuve étonnante de sa mémoire des noms. Se trouvant dans la ville de Craonne, il se rappela avoir connu, vingt ans auparavant, le maire de cette ville, De Bussy, dans un certain régiment. La conséquence en fut que De Bussy, ravi et enchanté, se consacra à son service avec un dévouement sans borne. Aussi n'y a-t-il pas de plus sûr moyen de froisser un homme que de feindre avoir oublié son nom; on montre ainsi que cet homme vous est indifférent, au point que vous ne vous donnez même pas la peine de retenir son nom. Cet article joue d'ailleurs un certain rôle dans la littérature. C'est ainsi qu'on lit dans Fumée de Tourguénieff: «Trouvez-vous Baden toujours amusant, Monsieur… Litvinov?» Ratmirov avait l'habitude de prononcer le nom de Litvinov avec une certaine hésitation, comme s'il lui était difficile de s'en souvenir. Par là, ainsi que par la manière hautaine avec laquelle il soulevait son chapeau lorsqu'il rencontrait Litvinov, il voulait blesser celui-ci dans son orgueil. Dans un passage d'un autre roman: Père et Fils, le même auteur écrit: «Le gouverneur invita Kirsanov et Bazarov au bal et répéta cette invitation quelques minutes plus tard, en ayant l'air de les considérer comme frères et en s'adressant à Kirsanov.» Ici l'oubli de l'invitation antérieure, la confusion des noms et l'impossibilité de distinguer les jeunes gens l'un de l'autre constituent une accumulation de vexations. La déformation d'un nom a la même signification qu'un oubli; elle constitue le premier pas vers ce dernier.
[35] C'est en mettant dans sa bouche un lapsus de ce genre que B. Anzengruber flétrit dans «G'wissenswurm», l'héritier hypocrite qui n'attend que la mort de celui dont il doit hériter.
[36] Attribué par erreur à E. Jones.
[37] «D'après nos lois, le divorce n'est prononcé que s'il est prouvé que l'une des deux parties a porté atteinte au mariage et il n'est accordé qu'à la victime.»
[38] «Ein Beispiel von litterarischer Verwertung des Versprechens», Zentraffil. f. Psychoanal., 1, 10.
[39] Zentralbl. f. Psychoanal,. I, 3, p. 109.
[40] Dans Richard II, de Shakespeare (II, 2), dans Don Carlos, de Schiller (II, 8, lapsus d'Eboli), on trouve d'autres exemples de lapsus que les poètes eux-mêmes considèrent comme significatifs, comme ayant le plus souvent le sens d'un aveu involontaire. Il serait d'ailleurs très facile l'allonger cette liste.
[41] Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Boileau, Art poétique.
[42] Toute cette analyse tourne autour du double sens du mot allemand BEFÖRDERUNG, qui signifie à la fois moyens de transport, de locomotion et avancement, promotion. (N. d. T.)
[43] C'est-à-dire: le moyen de transport, de locomotion; 2o avancement, promotion.
[44] Dans le cas précis, la seule ressemblance entre le nom et le mot qui a provoqué l'erreur, consiste dans le fait que l'un et J'autre commencent par les lettres Bl: Bleuler, BLUtkörperchen. (N. d. T.)
[45] W. Heymann: Kriegsgedichte and Feldpostbriefe, p. 11: «Den Auszicherden.»
[46] «Mais où est-il écrit, dites-le-moi, que je doive rester seul et qu'un autre doive tomber pour moi? Tous ceux d'entre vous qui tombent, meurent sûrement pour moi. Et moi, je dois rester? Pourquoi pas?»
[47] Rédaction correcte du derniers vers:
«Et moi, je dois rester? Pourquoi moi?»
[48] Rappelez-vous le passage suivant de Jules César, de Shakespeare (III, 3):
Cinna. – C'est vrai, mon nom est Cinna.
Les Citoyens. - Déchirez-le en morceaux. C'est un conjuré.
Cinna. – Je suis Cinna le poète. Je ne suis pas Cinna le conjuré.
Les Citoyens. – Peu importe; son nom est Cinna; arrachez-lui son nom de son cœur et laissez-le courir.
[49] Il s'agit du rêve qui m'a servi d'exemple dans une petite monographie«Sur le rêve», parue dans le No VIII des Grenzfragen des Nerven- und Seelenlebens, publiés par Löwenfeld et Kurella, 1901.
[50] Achol signifie à peu près. sans bile. (N. d. T.)
[51] Alcool éthylique
[52] Le mot Tod signifie «mort».
[53] L'anonyme a écrit «ihren Sohn» (son fils), au lieu de «Ihren Sohn» (votre fils). Le lapsus avait donc consisté dans la substitution d'un i minuscule à un I majuscule. (N. d.T.)
[54] Verschreiben signifie à la fois «prescrire» et «commettre un lapsus calami».
[55] Cf. Traumdeutung, 51 édition, 1919. Section consacrée a travail de rêve, i.
[56] Cette erreur est donc fondée sur la confusion entre les mots Stütze (appui) et Sturz (chute); stürzen (s'écrouler). (N. d. T.)
[57] Entre le «lapsus calami» et l'oubli» se situe le cas où l'on oublie d'apposer sa signature. Un chèque non signé équivaut à un chèque oublié. Pour montrer la signification d'un pareil oubli, je citerai le passage suivant d'un roman, qui m'a été signalé par le Dr H. Sachs:
«On trouve dans le roman de John Galsworthy: The Island Pharisees, un exemple instructif et très net de la certitude avec laquelle les poètes savent utiliser dans un sens psychanalytique le mécanisme des actes symptomatiques et des actes manqués. Ce qui constitue le centre du roman, c'est la lutte qui s'accomplit dans l'âme d'un jeune homme appartenant à la classe moyenne aisée, entre son profond sentiment de solidarité sociale et les conventions de sa classe. Dans le chapitre XXVI, l'auteur nous raconte l'effet que produit sur lui une lettre d'un jeune vagabond auquel, entraÎné par sa conception de la vie, il a une fois prêté son appui. La lettre ne contient aucune demande directe d'argent, mais décrit une situation excessivement misérable, ce qui n'invite guère à d'autre conclusion. Le destinataire commence par se dire qu'il est déraisonnable de gaspiller de l'argent pour venir en aide à un incorrigible, au lieu de soutenir des institutions de bienfaisance. «Tendre à autrui une main secourable, lui donner une partie de soi-même, lui faire un signe amical, et cela sans aucune prétention, pour la seule raison qu'il est dans le besoin: quelle absurdité sentimentale! Il faut savoir s'arrêter à un moment donné et se tracer une limite qui ne devra pas être dépassée!» Et pendant qu'il faisait à voix basse ces réflexions, il sentait sa loyauté se révolter contre sa conclusion: «Menteur, tu veux tout simplement garder ton argent, et voilà tout!»
«Il écrit aussitôt une lettre amicale qui se termine par les mots suivants: «Ci-joint un chèque. Votre dévoué Richard Shelton.»
«Avant même qu'il ait rédigé le chèque, un papillon qui tournoyait autour de la bougie avait détourné son attention; il se proposa de l'attraper et de le mettre en liberté; et tandis qu'il était occupé à cette besogne, il oublia de mettre le chèque dans la lettre. Celle-ci fut expédiée telle quelle.»
Mais cet oubli est motivé de manière encore plus précise que par la tendance à éviter une dépense, tendance que Shelton semblait avoir réussi à refouler.
Retiré à la campagne chez ses futurs beaux-parents, Shelton se sent seul dans la société de sa fiancée, de sa famille et de leurs invités. Par son acte manqué, il signifie qu'il serait heureux de revoir son protégé qui, par son passé et sa conception de la vie, se trouve en complète opposition avec le milieu irréprochable, dont tous les membres se soumettent uniformément aux mêmes conventions, dans lequel se trouve actuellement Shelton. Et effectivement, le protégé qui, dépourvu d'appui pécuniaire, ne peut se maintenir à sa place, arrive quelques jours plus tard pour obtenir l'explication de l'absence du chèque annoncé dans la lettre.
[58] Il arrive généralement que le cours de la conversation fasse surgir des détails se rapportant à la première visite.
[59] Je proposerais la même explication pour un grand nombre de ces faits accidentels auxquels Th. Vischer a donné le nom de «malices des choses».
[60] Lorsqu'on demande à quelqu'un s'il n'a pas eu la syphilis dix ou quinze ans auparavant, on oublie facilement qu'au point de vue psychique ce quelqu'un envisage la syphilis tout autrement que, par exemple, une crise de rhumatisme aigu. – Dans les renseignements fournis par les mères concernant les antécédents de leurs filles névrosées, il est difficile de faire avec certitude la part de l'oubli et celle du manque de sincérité, car les parents écartent ou refoulent systématiquement tout ce qui peut servir d'obstacle éventuel au futur mariage de la jeune fille. – Un homme qui vient de perdre, à la suite d'une affection pulmonaire, sa femme qu'il aimait beaucoup, me communique le cas suivant de faux renseignements fournis au médecin, sans qu'on puisse expliquer le mensonge commis envers ce dernier autrement que par l'oubli: «La pleurésie de ma femme n'ayant subi aucune amélioration depuis plusieurs semaines, le Dr P. fut appelé en consultation. En recherchant les antécédents, il posa les questions habituelles, entre autres celle de savoir s'il y avait eu d'autres cas d'affections pulmonaires dans la famille de ma femme. Celle-ci répondit négativement et, quant à moi, je ne me souvenais de rien de pareil. Au moment où le Dr P. allait prendre congé, la conversation tomba comme par hasard sur les excursions, et à cette occasion me femme dit: «Même pour aller à Langersdorf, ou est enterré mon pauvre frère, le voyage est trop long.» Ce frère est mort, il y a une quinzaine d'années, à la suite de multiples lésions tuberculeuses. Ma femme l'aimait beaucoup et m'a souvent parlé de lui. Je me suis même rappelé qu'à l'époque où fut établi le diagnostic de pleurésie, ma femme était très préoccupée et disait tristement: «Mon frère est mort, lui aussi, d'une maladie des poumons.» Or, le souvenir de cette maladie du frère était tellement refoulé chez elle que même après avoir émis son avis sur une excursion à L., elle ne trouva pas l'occasion de corriger les renseignements qu'elle avait donnés précédemment sur les antécédents maladifs de sa famille. J'ai moi-même succombé de nouveau à cet oubli, au moment où elle parla de Langersdorf. – Dans son travail déjà mentionné à plusieurs reprises, M. E. Jones raconte un cas tout à fait analogue: Un médecin dont la femme était atteinte d'une affection abdominale d'un diagnostic incertain, lui dit un jour à titre de consolation: «Quel bonheur du moins qu'il n'y ait pas eu de cas de tuberculose dans ta famille.» À quoi la femme répond, très surprise: «As-tu donc oublié que ma mère est morte de tuberculose, que ma sœur ne s'est rétablie de sa tuberculose que pour être de nouveau abandonnée des médecins?»
[61] Alors que j'écrivais ces pages, il m'est arrivé d'observer sur moi-même un cas d'oubli presque incroyable: en consultant le 1er janvier mon livre de comptes pour faire les relevés d'honoraires, je tombe sur le nom M…1 inscrit sur une page du mois de juin et ne puis me rappeler la personne à laquelle ce nom appartient. Mon étonnement grandit, lorsqu'en continuant de feuilleter mon livre, je constate que j'ai traité ce malade dans un sanatorium où je l'ai vu tous les jours pendant des semaines. Or, un médecin n'oublie pas au bout de six mois à peine un malade qu'il a traité dans de telles conditions. Était-ce un homme, un paralytique, un cas sans intérêt? Telles sont les questions que je me pose. Enfin, en lisant la note concernant les honoraires reçus, je retrouve tous les détails qui voulaient se soustraire à mon souvenir. M…1 était une fillette de 14 ans qui présentait le cas le plus remarquable de tous ceux que j'ai vus au cours de ces dernières années; ce cas m'a laissé une impression que je n, oublierai jamais, et son issue m'a causé des instants excessivement pénibles. L'enfant souffrait d'une hystérie évidente et éprouva, sous l'influence de mon traitement, une amélioration rapide et considérable Après cette amélioration, les parents me retirèrent leur enfant; elle se plaignait toujours de douleurs abdominales, qui jouèrent d'ailleurs le rôle principal dans le tableau symptomatique de son hystérie. Deux mois après, elle mourut d'un sarcome des ganglions abdominaux. L'hystérie à laquelle l'enfant était incontestablement prédisposée avait été provoquée par la tumeur ganglionnaire et alors que j'étais impressionné surtout par les phénomènes bruyants, mais anodins, de l'hystérie, je n'avais prêté aucune attention à la maladie insidieuse, mais incurable, qui devait l'emporter.
[62] M. A. Pick a récemment cité («Zur Psychologie des Vergessens bei Geistes-und Nervenkrankheiten», Archiv für Kriminal-Anthropologie und Kriminalistik, édité par Gros) toute une série d'auteurs qui admettent l'influence de facteurs affectifs sur la mémoire et reconnaissent plus ou moins ce que l'oubli doit à la tendance à se défendre contre ce qui est pénible. Mais personne n'a décrit ce phénomène et ses raisons psychologiques d'une manière aussi complète et aussi frappante que Nietzsche dans un de ses aphorismes (Au-delà du bien et du mal, II): «C'est moi qui ai fait cela», dit ma «mémoire». «Il est impossible que je l'aie fait», dit mon orgueil et il reste impitoyable. Finalement – c'est la mémoire qui cède.
[63] Cf. Hans Gros, Kriminalpsychologie, 1988.
[64] Darwin sur l'oubli. Dans l'autobiographie de Darwin, on trouve le passage suivant dans lequel se reflètent admirablement et sa probité scientifique et sa perspicacité psychologique: «J'ai, pendant de nombreuses années, suivi une règle d'or: chaque fois notamment que je me trouvais en présence d'un fait publié, d'une observation ou d'une idée nouvelle, qui étaient en opposition avec les résultats généraux obtenus par moi-même, je prenais soin de le noter fidèlement et immédiatement, car je savais par expérience que les idées et les faits de ce genre disparaissent plus facilement de la mémoire que ceux qui vous sont favorables.»
[65] Cf. Bernheim. Neue Studien über Hypnotismuse Suggestion und Psychotherapie (trad. allemande, 1892).
[66] Dans le drame de Shaw: César et Cléopâtre, César, sur le point de quitter l'Égypte, est pendant un certain temps tourmenté par l'idée d'avoir eu l'intention de faire quelque chose, mais ne peut se rappeler de quoi il s'agit. Nous apprenons finalement qu'il voulait faire ses adieux à Cléopâtre! Ce petit trait est destiné à montrer, en opposition d'ailleurs avec la vérité historique, le peu de cas que faisait César de la petite princesse égyptienne. (D'après E. Jones, l. c., p. 488.)
[67] Les femmes, qui ont une intuition plus profonde des processus psychiques inconscients, sont généralement portées à se considérer comme offensées lorsqu'on ne les reconnaît pas dans la rue, c'est-à-dire lorsqu'on ne les salue pas. Elles ne pensent jamais en premier lieu que le coupable peut n'être que myope ou qu'il ne les a pas aperçues, parce qu'il était plongé dans ses réflexions. Elles se disent qu'on les aurait certainement aperçues, si on les estimait davantage.
[68] M. S. Ferenczi raconte qu'il a été autrefois très «distrait» et qu'il étonnait tous ceux qui le connaissaient par la fréquence et l'étrangeté de ses actes manqués. Mais cette «distraction» a presque complètement disparu depuis qu'il s'est voué au traitement psychanalytique des malades, ce qui l'a obligé à prêter son attention également à l'analyse de son propre moi. Il pense qu'on renonce aux actes manqués, lorsqu'on se sent chargé d'une responsabilité plus grande. Aussi considère-t-il avec raison la distraction comme un état entretenu par des complexes inconscients et qui peut guérir par la psychanalyse. Un jour, cependant, il crut avoir à se reprocher une erreur technique qu'il aurait commise au cours de la psychanalyse d'un malade. Ce jour-là, il s'était trouvé subitement en butte à toutes ses «distractions» d'autrefois. Il fit plusieurs faux-pas dans la rue (représentation symbolique du faux-pas commis dans le traitement), oublia chez lui son portefeuille, voulut payer sa place de tramway un kreuzer de moins, quitta la maison ses habits mal boutonnés, etc.
[69] M. E. Jones dit à ce propos – «La résistance a souvent un caractère général. C'est ainsi qu'un homme affairé oublie d'expédier les lettres qui lui sont confiées par sa femme, ce qui l'ennuie quelque peu, de même qu'il peut oublier d'exécuter ses ordres d'achat dans les magasins.»
[70] Pour ne pas abandonner ce sujet, je m'écarte de la subdivision que j'ai adoptée et j'ajoute à ce que je viens de dire qu'en ce qui concerne les affaires d'argent, la mémoire des hommes manifeste une partialité particulière. Ainsi que j'ai pu m'en assurer sur moi-même, on croit souvent à tort avoir déjà payé ce qu'on doit, et les illusions de ce genre sont souvent très tenaces. Dans les cas où, comme dans le jeu de cartes, il ne s'agit pas d'intérêts considérables, mais où l'amour du gain a l'occasion de se manifester librement, les hommes même les plus honnêtes commettent facilement des erreurs de calcul, sont sujets à des défauts de mémoire et, sans s'en apercevoir, se rendent coupables de petites tricheries. Ce n'est pas en cela que consiste l'action psychiquement réconfortante du jeu. L'aphorisme d'après lequel le véritable caractère de l'homme se manifesterait dans le jeu est exact, à la condition d'admettre qu'il s'agit du caractère refoulé. – S'il est vrai qu'il y a encore des garçons de café et de restaurant capables de commettre des erreurs de calcul involontaires, ces erreurs comportent évidemment la même explication. – Chez les commerçants on peut souvent observer une certaine hésitation à effectuer des paiements: il ne faut pas voir là une preuve de mauvaise volonté, l'expression du désir de s'enrichir indûment, mais seulement l'expression psychologique d'une résistance qu'on éprouve toujours au moment de se défaire de son argent. – Brill remarque à ce sujet avec perspicacité: «Nous égarons plus facilement des lettres contenant des factures que des lettres contenant des chèques.» Si les femmes se montrent particulièrement peu disposées à payer leur médecin, cela tient à des mobiles très intimes et encore très peu élucidés. Généralement, elles ont oublié leur porte-monnaie, ce qui les met dans l'impossibilité d'acquitter les honoraires séance tenante; puis elles oublient, non moins généralement, d'envoyer les honoraires, une fois rentrées chez elles, et il se trouve finalement qu'on les a reçues «pour leurs beaux yeux», gratis pro Deo. On dirait qu'elles vous paient avec leur sourire.
[71] Les deux mots servent également à désigner le «papier buvard». (N. d. T.)
[72] Une publication ultérieure de Meringer m'a montré que j'ai eu tort d'attribuer à l'auteur cette manière de voir.
[73] Versteigern: monter trop haut, au sens propre et figuré (avoir trop de prétentions). (N. d. T.)
[74] Gesamte Werke, II, p. 64. Verlag S. Fischer.
[75] «Profaner» – sens figuré du verbe sich vergreifen (an), dont le sens propre et courant est: «se tromper», «se méprendre». (N. d. T.)
[76] C'est ce que j'appelle le rêve d'Oedipe, car ce rêve nous permet de comprendre la légende du roi Oedipe. Dans le texte de Sophocle, nous entendons de la bouche de Jocaste une allusion à un rêve de ce genre. (Cf. «Traumdeutung», p. 182; 51 édit., p. 183.)
[77] La mutilation volontaire, qui ne vise pas à la destruction complète, n'a, dans l'état actuel de notre civilisation, pas d'autre choix que de se dissimuler derrière un accident ou de s'affirmer en simulant une maladie spontanée. Autrefois l'auto-mutilation était une expression de la douleur universellement adoptée, à d'autres époques elle pouvait servir d'expression aux idées de piété et de renoncement au monde.
[78] En dernière analyse, ce cas ressemble tout à fait à celui de l'agression sexuelle contre une femme, agression contre laquelle la femme est incapable de se défendre par sa force musculaire, car cette force est neutralisée en partie par les instincts inconscients de la victime. Ne dit-on pas que, dans ces situations, les forces de la femme se trouvent paralysées? Mais on devrait ajouter encore les raisons pour lesquelles elles sont paralysées. À ce point de vue, le jugement spirituel, prononcé par Sancho Pansa en sa qualité de gouverneur de son île, n'est pas psychologiquement exact (Don Quichotte, 11, partie, chap. XLV). Une femme traîne devant le juge un homme qui, prétend-elle, lui aurait ravi son honneur. Sancho la dédommage, en lui remettant une bourse pleine d'or qu'il enlève au prévenu et permet à celui-ci, après le départ de la femme, de courir après elle pour tenter de lui enlever cette bourse. L'homme et la femme reviennent en luttant, et celle-ci affirme en se vantant que le forcené n'a pas été capable de la dépouiller de la bourse. À quoi Sancho d'observer: «Si tu avais mis à défendre ton honneur la moitié de l'acharnement que tu mets à défendre ta bourse, tu serais encore une honnête femme.»
[79] On comprend fort bien que le champ de bataille offre à la volonté de suicide consciente, mais qui redoute la voie directe, les conditions qui se prêtent le mieux à sa réalisation. Rappelez-vous ce que le chef suédois dit dans Wallenstein au sujet de la mort de Max Piccolomini: «On dit qu'il voulait mourir.»
[80] Un correspondant écrit à propos de cette question du «châtiment qu'on s'inflige soi-même à l'aide d'un acte manqué»: lorsqu'on observe la manière dont les gens se comportent dans la rue, on constate la fréquence avec laquelle de petits accidents arrivent aux hommes qui, selon la coutume, se retournent pour regarder les femmes. Tel fait un faux pas en terrain plat, tel autre se cogne contre un lampadaire, tel autre se blesse d'une autre manière.
[81] Jeu de mots, fondé sur le double sens du mot Recht, qui est d'ailleurs le même que celui du mot français droit. (N. d. T.)
[82] «Beitrag zur Symbolik des Alltags», par Ernst Joncs. Traduit de l'anglais par Otto Rank (Vienne). Zentraibl. f. Psychoanalyse, I, 3, 1911.
[83] «Freud's Theory of Dreams», Americ.Journ. of Psychoanal., avril 1910 N 7, p. 301.
[84] «Sous le gouvernement d'hommes véritablement grands, la plume est Plus Puissante que l'épée.» Cf. Oldhams: «I wear my Pen as other do their sword» (Je porte ma plume comme d'autres portent leur épée).
[85] Alph. Maeder, Contributions à la psychopathologie de la vie quotidienne. Archives de Psychologie, t. VI, 1906.
[86] Voici encore une petite collection de différents actes symptomatiques chez des personnes saines et chez des névrosés. – Un collègue un peu âgé, qui n'aime pas perdre aux cartes, s'acquitte un soir d'une dette de jeu assez importante, et cela sans aucune protestation, mais en faisant sur lui-même un effort visible. Après son départ, on découvrit qu'il avait laissé, à la place où il était assis, à peu près tout ce qu'il avait l'habitude de porter sur lui: lunettes, étui à cigares, mouchoir de poche. Cet oubli peut être traduit ainsi: «Vous êtes des brigands; vous m'avez joliment dépouillé.» – Un homme, qui souffre de temps en temps d'impuissance sexuelle (qui remonte à la profonde affection qu'étant enfant il a éprouvée pour sa mère), raconte qu'il a l'habitude d'orner manuscrits et dessins de la lettre S, qui est l'initiale du nom de sa mère. Il ne supporte pas que les lettres qu'il reçoit de chez lui voisinent sur son bureau avec d'autres lettres, d'un caractère profane; aussi conserve-t-il les premières à part. – Une jeune dame ouvre brusquement la porte de la salle de traitement dans laquelle se trouve déjà une autre malade. Elle invoque pour excuse son «étourderie»; l'analyse révèle qu'elle a été poussée à son acte par la même curiosité que celle qui lui faisait faire autrefois irruption dans la chambre de ses parents. – Des jeunes filles, fières de leur belle chevelure, savent tellement bien l'arranger à l'aide de peignes et d'épingles que leurs cheveux se défont au beau milieu de la conversation. – Certains hommes répandent à terre, pendant le traitement (dans la position couchée), de la petite monnaie qui tombe de la poche de leur pantalon et récompensent ainsi, selon leurs moyens, le travail qu'exige une heure de traitement. – Celui qui oublie chez le médecin son pince-nez, ses gants, sa pochette, montre par là-même qu'il ne s'en va qu'à regret et qu'il reviendra bientôt. E. Jones dit: «Un médecin peut presque mesurer le succès avec lequel il pratique la psychanalyse par l'importance de la collection de parapluies, ombrelles, mouchoirs, bourses, etc. qu'il réunit en l'espace d'un mois.» – Les actes les plus habituels, les plus insignifiants et accomplis avec le minimum d'attention, comme par exemple remonter une montre le soir, avant le coucher, éteindre la lumière au moment où l'on quitte une pièce, etc., sont, dans certaines occasions, sujets à des troubles qui prouvent d'une façon incontestable l'influence des complexes inconscients sur les «habitudes» les plus fortes. M. Maeder raconte, dans la revue Cœnobium, l'histoire d'un médecin d'hôpital qui avait décidé un soir de se rendre en ville pour une affaire importante, bien qu'il fût de service et n'eût pas le droit de quitter l'hôpital. En revenant, il fut tout étonné d'apercevoir de la lumière dans sa chambre. Il avait oublié, chose qui ne lui était jamais arrivée auparavant, d'éteindre la lumière en sortant. Mais il ne tarda pas à découvrir la raison de cet oubli: le directeur de l'hôpital, voyant de la lumière dans la chambre de son interne, ne pouvait pas se douter que celui-ci fût absent. – Un homme accablé de soucis et sujet à des accès de profonde dépression m'assurait qu'il trouvait régulièrement sa montre arrêtée le matin, lorsqu'il lui arrivait de se coucher la veille avec un sentiment de lassitude qui lui faisait apparaître la vie sous les couleurs les plus sombres. En oubliant de remonter sa montre il exprime donc symboliquement qu'il lui est indifférent de se réveiller ou non le lendemain. – Un autre homme, que je ne connais pas personnellement, m'écrit: «À la suite d'un grand malheur, la vie m'avait paru tellement dure et hostile que j'en étais arrivé à me dire tous les jours que je n'aurais pas assez de force pour vivre un jour de plus; aussi avais-je fini par oublier de remonter ma montre, chose qui ne m'était jamais arrivée auparavant, car c'était là un acte que j'accomplissais presque machinalement tous les soirs, avant de me mettre au lit. Je ne me souvenais plus de cette habitude que très rarement, lorsque j'avais le lendemain une affaire importante ou qui m'intéressait particulièrement. Serait-ce également un acte symptomatique? Je ne pouvais pas m'expliquer cet oubli.» – Celui qui, comme Jung (Ueber die Psychologie der Dementia praecox, p. 62, 1907) ou comme Maeder (Une voie nouvelle en psychologie: Freud et son école, Cœnobium, Lugano, 1909), veut bien se donner la peine de prêter attention aux airs que, sans le vouloir et souvent sans s'en apercevoir, telle ou telle personne fredonne, trouvera presque toujours qu'il existe un rapport entre le texte de la chanson et un sujet qui préoccupe la personne en question.
Le déterminisme plus profond qui préside à l'expression de nos pensées par la parole ou par l'écriture mériterait également une étude sérieuse. On se croit en général libre de choisir les mots et les images pour exprimer ses idées. Mais une observation plus attentive montre que ce sont souvent des considérations étrangères aux idées qui décident de ce choix et que la forme dans laquelle nous coulons nos idées révèle souvent un sens plus profond, dont nous ne nous rendons pas compte nous-mêmes. Les images et les manières de parler dont une personne se sert de préférence sont loin d'être indifférentes, lorsqu'il s'agit de se former un jugement sur cette personne; certaines de ces images et manières de parler sont souvent des allusions à des sujets qui, tout en restant à l'arrière-plan, exercent une influence puissante sur celui qui parle. Je connais quelqu'un qui, à une certaine époque, se servait à chaque instant, même dans des conversations abstraites, de l'expression suivante: «Lorsque quelque chose traverse tout à coup la tète de quelqu'un.» Or, je savais que celui qui parlait ainsi avait reçu, peu de temps auparavant, la nouvelle qu'un projectile russe avait traversé d'avant en arrière le bonnet de campagne que son fils, soldat combattant, avait sur la tête.
[87] L'erreur est cependant douteuse: d'après la version orphique du mythe, l'émasculation de Kronos fut l'œuvre de son fils Zeus (Rocher, Lexicon der Mythologie).
[88] Cette persistance d'une impression dans l'inconscient peut se manifester tantôt sous la forme d'un rêve qui suit l'acte manqué, tantôt par la répétition de cet acte ou par l'omission d'une correction, l'erreur commise échappant obstinément à la vue.
[89] Alf. Adler. Drei Pschoanalysen von Zahleneinfallen und obsedierenden Zahlen. Psych-Neur. Wochenschr., N. 28, 1905.
[90] À propos de Macbeth, figurant sous le NI 17 dans la Bibliothèque Universelle de Reclam, M. Adler me communique que son sujet avait adhéré, à l'âge de 17 ans, à une association anarchiste ayant pour but le régicide. C'est pourquoi il avait oublié le contenu de Macbeth. Vers la même époque, il inventa un alphabet chiffré, dans lequel les lettres étaient remplacées par des nombres.
[91] Pour plus de simplicité, j'ai laissé de côté quelques autres idées, moins intéressantes, du malade.
[92] M. Rudolph Schneider, de Munich, a soulevé une objection intéressante contre ces déductions tirées de l'analyse des nombres (R.Schneider. – «Zu Freud's analytischer Untersuchung des Zahleneinfalls», Internat. Zeitsch. f. Psychoanal., 1, 1920). Il prenait un nombre quelconque, par exemple le premier nombre qui lui tombait sous les yeux dans titi ouvrage d'histoire ouvert au hasard, ou il proposait à une autre personne un nombre choisi par lui et cherchait à se rendre compte si des idées déterminantes se prIéentaient, même à propos de ce nombre imposé. Le résultat obtenu fut positif. Dans un des exemples qu'il publie et qui le concerne lui-même, les idées qui se sont présentées ont fourni une détermination aussi complète et significative que dans nos analyses de nombres surgis spontanément, alors que dans le cas de Schneider le nombre, de provenance extérieure, n'avait pas besoin de raisons déterminantes. Dans une autre expérience qui, elle, portait sur une personne étrangère, il a singulièrement facilite tâche, en lui proposant le nombre 2 dont le déterminisme peut être facilement établi par chacun, à l'aide de matériaux quelconques.
R Schneider tire de ses expériences deux conclusions: 1º Pour les nombres nous possédons les mêmes possibilités psychiques d'association que pour les concepts. 2º Le fait que des idées déterminantes se présentent à propos de nombres conçus spontanément ne prouve nullement que ces nombres aient été provoqués par les idées découvertes par l'analyse. La première de ces deux conclusions est parfaitement exacte. On peut, pour un nombre donné, trouver une association aussi facilement que pour un mot énoncé, et peut-être même plus facilement, car les signes, peu nombreux, dont se composent les nombres possèdent une force d'association particulièrement grande. On se trouve alors tout simplement dans le cas de ce qu'on appelle l'expérience «d'association», qui a été étudiée sous tous ses aspects par l'école de Bleuler-Jung. Dans les cas de ce genre, l'idée (la réaction) est déterminée par le mot (excitation). Cette réaction pourrait cependant se manifester sous des aspects très variés, et les expériences de Jung ont montré que, quelle que soit la réaction, elle n'est jamais due au «hasard», mais que des «complexes» inconscients prennent part à la détermination, lorsqu'ils sont touchés par le mot jouant le rôle de facteur d'excitation.
Mais la deuxième conclusion de Schneider va trop loin. Du fait que des nombres (ou des mots) donnés font surgir des idées appropriées, on ne peut tirer, concernant les nombres (ou les mots) surgissant spontanément, aucune conclusion dont on ne soit pas obligé de tenir compte avant même la connaissance de ce fait. Les nombres (ou les mots) pourraient être indéterminés ou déterminés par des idées révélées par l'analyse ou par d'autres idées que l'analyse n'a pas révélées, auquel cas l'analyse nous aurait induits en erreur. On doit seulement se débarrasser du préjugé, d'après lequel le problème se poserait autrement pour les nombres que pour les mots. Nous ne nous proposons pas de donner dans ce livre un examen critique du problème et une justification de la technique psychanalytique concernant l'évocation d'idées liées aux nombres. Dans la pratique psychanalytique on admet que la deuxième possibilité est suffisante et peut être utilisée dans la plupart des cas. Les recherches de Poppelreuter, exécutées dans le domaine et à l'aide des méthodes de la psychologie expérimentale, ont d'ailleurs montré que cette deuxième possibilité est de beaucoup la plus probable. (Voir d'ailleurs à ce sujet les intéressantes considérations de Bleuler dans son ouvrage: Das autistisch undisziplinierte Denken, etc., 1919. Section 9: «Von den Wahrscheinlichkeiten der psychologischen Erkenntniss».)
[93] «Mais l'âme, déjà libre, nage dans l'océan de lumière.»
[94] «Sur le pont de la Bidassoa se tient un saint, vieux comme le monde: de la main droite il bénit les montagnes d'Espagne, de la gauche le pays des Francs.»
[95] Ces idées sur la rigoureuse détermination d'actes psychiques en apparence arbitraires ont déjà donné de très beaux résultats en psychologie et, peut-être, aussi en droit. Bleuler et Jung se sont placés à ce point de vue pour rendre compréhensibles les réactions qui se produisent au cours de l'expérience dite d'association, expérience pendant laquelle la personne examinée répond à un mot prononcé devant elle par un autre mot qui lui vient à l'esprit à cette occasion (excitation et réaction verbales), le temps s'écoulant entre l'excitation et la réaction étant mesuré. Jung a montré dans ses Diagnostische Assoziationsstudien (1906) quel réactif sensible pour les états psychiques présente l'expérience d'association ainsi interprétée. Deux élèves du criminaliste H Gross (de Prague), Wertheimer et Klein, ont fondé sur ces expériences une technique du «diagnostic de la question de fait» dans les cas d'actes criminels, technique dont l'examen préoccupe actuellement psychologues et juristes.
[96] Se plaçant à d'autres points de vue, en a donné le nom de «manie des rapports» à cette interprétation de manifestations insignifiantes et accidentelles.
[97] Les inventions (que l'analyse rend conscientes) des hystériques concernant des méfaits sexuels et horribles coïncident, par exemple, dans leurs moindres détails, avec les plaintes des paranoïaques. Ce fait est remarquable, mais facile à comprendre, lorsque le contenu identique se manifeste également dans la réalité, quant aux moyens employés par les pervers pour la satisfaction de leurs tendances.
[98] Qu'il ne faut pas confondre avec la connaissance vraie.
[99] Cette explication du «déjà vu» n'a encore reçu l'adhésion que d'un seul observateur. Le Dr Ferenczi, auquel la troisième édition de ce livre doit tant de précieuses contributions, m'écrit: «J'ai pu me convaincue, aussi bien sur moi-même que sur d'autres, que le sentiment inexplicable de «déjà vu» peut être ramené à des rêveries inconscientes dont on garde le souvenir inconscient dans une situation donnée. Chez un de mes malades, les choses semblaient se passer autrement, mais en réalité d'une façon tout à fait analogue. Ce sentiment se reproduisait chez lui fréquemment, mais il a été possible de trouver chaque fois qu'il provenait d'un rêve refoulé ou d'une fraction de rêve refoulé de la nuit précédente. Il semble donc que le «déjà vu» peut avoir sa source non seulement dans les rêves éveillés, mais aussi dans les rêves nocturnes.» (J'ai appris plus tard que Grasset a donné en 1904 une explication du phénomène se rapprochant sensiblement de la mienne).
[100] En ce qui concerne le mécanisme de l'oubli proprement dit, je puis donner les indications suivantes: les matériaux de nos souvenirs sont sujets, d'une façon générale, à deux influences: la condensation et la déformation. La déformation est l'œuvre des tendances qui règnent dans la vie psychique et elle frappe surtout les traces de souvenirs ayant conservé une force effective et qui, pour cette raison, résistent davantage à la condensation, sans manifester aucune résistance; mais dans certains cas la déformation frappe également les matériaux indifférents qui n'ont pas reçu satisfaction au moment où ils se sont manifestés. Comme ces processus de condensation et de déformation s'étendent sur une longue durée, pendant laquelle tous les nouveaux événements contribuent à la transformation du contenu de la mémoire, nous croyons généralement que c'est le temps qui rend les souvenirs incertains et vagues. Il est plus que probable que le temps comme tel ne joue aucun rôle dans l'oubli. En analysant les traces de souvenirs refoulés, on peut constater que la durée ne leur imprime aucun changement. L'inconscient se trouve, d'une façon générale, en dehors du temps. Le caractère le plus important et le plus étrange de la fixation psychique consiste dans le fait que les impressions subsistent non seulement telles qu'elles ont été reçues, quant à leur nature, mais aussi en maintenant toutes les formes qu'elles ont revêtues au cours de leur développement ultérieur: particularité qui ne se laisse expliquer par aucune comparaison avec ce qui se passe dans les autres sphères de la vie. C'est ainsi que, d'après la théorie, tout état antérieur du contenu de la mémoire peut être évoqué en qualité de souvenir, alors même que tous les éléments qui conditionnaient ses relations primitives ont été remplacés par de nouveaux éléments.
[101] Voir Traumdeutung, p. 362 (p. 449 de la 5e édition).