Deuxième partie

CHAPITRE VII Le jour se lève sur mes cellules grises

Les Bérurier juniors sont en train de faire un billard japonais lorsque j’annonce à nouveau ma géographie dans la strasse.

C’était un médiocre boxeur, le neveu du Gros, mais faut reconnaître que pour ce qui est du coup de queue, il est champion. Il rentre ses boules les unes après les autres dans l’orifice qui leur est attribué et sa portion est folle d’extase. Elle se rend compte qu’elle a épousé le superman qu’elle attendait. Le hasard lui a décerné la vache décoration, celle qui bat toutes les autres : un mec à la hauteur.

C’est une délectation, pour cette gentille petite brunette, que d’être travaillée au paddock pendant trente-six heures d’horloge et au billard japonais pendant trois jours par son jeune mari. Elle y croit à l’arc-en-ciel, la souris. En Technicolor, qu’il est.

Elle vit la grande féerie… Et puis, petit à petit, ça se tassera. Le Béru bis va reprendre le charbon. Et ça sera les soirées maussades, les fins de mois pénibles… Y aura les chiares consécutifs aux parties de tumeveuxtum’as, les chiares bien bouclés, bien cradingues, avec leurs rougeoles, leurs caprices et les pieds de nez à la tante Adèle !

Ils moulent le tapis vert hérissé de champignons de bois pour se catapulter sur mézigue.

— Alors, quoi de neuf ? s’inquiète le neveu.

Il a le visage ravagé par l’amour ; des yeux qui lui pendent sur les joues et en dessous desdits carreaux des poches qui pourraient lui servir à faire la contrebande du tabac.

Une fois encore, il faut rassurer cette jeunesse frémissante.

— Je suis venu vous rapporter votre appareil, dis-je avec cette impudence qui contribue tant à mon charme.

La jeune femme n’en revient pas.

— Vous vous êtes dérangé spécialement pour ça ?

— Je craignais que vous en ayez besoin !

Le neveu me propose la tortore. Justement le gargotier sonne le repas. Il n’y a que les deux tourtereaux dans l’hôtel, mais le gars se donne l’illusion de gérer le Ritz.

J’accepte de bon cœur.

Nous voici attablés devant des crudités de saison qui se trouvent être ce jour-là des asperges en conserve.

— Vous êtes les seuls pensionnaires ? m’inquiété-je.

— Oui.

— Tiens, j’avais cru remarquer quelqu’un, hier… Un grand type maigre avec des paupières tombantes.

C’est la nouvelle Mme Bérurier qui parle en premier.

— Oui, je vois… Ça n’était qu’un client de passage. Tu te souviens, chéri, nous avons voyagé ensemble… Même qu’il voulait à toute force nous porter notre valise en sortant de la gare…

Le Casanova des pauvres hoche la tête et trempe son asperge dans une sauce vinaigrette qui va le stimuler.

— Mouais, fait-il.

— Vous ne savez pas s’il a couché ici ?

Ils l’ignorent, eux, n’est-ce pas, ils se sont dégrouillés de grimper l’escadrin. Ils avaient un boulot urgent à faire… Y avait de la haute tension dans la corde à nœuds !

Je fais un signe crocheteur au taulier. Il annonce sa petite tête d’oiseau déplumé. Je lui décris mon matraqueur et il me dit qu’en effet le quidam a passé la nuictée dans sa cambuse.

— Comment s’appelait-il ? fais-je. Vous devez avoir sa fiche ?

L’autre se trouble. Je vous parie un mois de trente et un jours contre dix minutes d’entracte qu’il ne lui a pas fait remplir de fiche.

Il me l’avoue, du reste, en toute simplicité.

— Vous comprenez, dit-il, c’est la morte, alors on est moins à cheval sur le règlement.

— C’est dommage, riposté-je d’un ton glacé. Nous avons de bonnes raisons pour nous intéresser à cet individu…

L’autre devient d’un beau rouge écrevisse cuite.

— Je regrette !

— C’est regrettable, en effet.

— Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il n’était pas français, déclare la petite Bérurier qui paraît un peu moins idiote que son conjoint.

— En effet, renchérit le taulier, il avait un accent épouvantable et parlait très mal notre langue…

— Quel genre d’accent ?

— Plutôt Europe centrale.

— Il avait des valises ?

— Non… Il les avait laissées à Caen, à la consigne, m’a-t-il expliqué.

— C’est pas vrai, affirme Béru junior, il ne possédait aucun bagage… Je le sais bien, vu qu’il se trouvait dans notre compartiment.

— Vous êtes arrivés ici dimanche soir ?

— Oui, tard…

— Comment êtes-vous venus de Caen ici ?

— Mais… par le car…

— Oui, coupe l’hôtelier qui cherche à rebecter son standing auprès de moi. Il y en a toutes les deux heures en cette saison, l’été…

Je me livre à un raisonnement élémentaire mais qui me fait avancer d’un grand pas. Si je n’avais pas besoin de mes nougats pour arquer, parole, je m’en flanquerais un dans les fesses pour me punir de ne pas avoir gambergé à ça plus tôt.

Pigez bien le numéro de trapèze, les mecs. Avec le Gros, nous avons fait icigo une visite éclair. Rien ne pouvait laisser prévoir à notre ami Grosses-Paupières que nous ferions halte dans une petite rue de Caen pour y jaffer des entrailles d’animaux… Donc, pour qu’il nous ait trouvés tout de suite, il a fallu qu’il nous file le train. Ceci est un point important à établir. Ce gars, les enfants Béru me l’ont appris, a voyagé par le train. Il a pris le car en leur compagnie, et pour cause, puisqu’il les filait…

Je regarde l’aubergiste.

— Il y a des taxis en vigueur à cette saison ?

— Oui, le mien…

— Mais à part ça ?

— À part ça, les gens doivent se contenter de l’autobus…

— Bon, ne bougez pas… Le client étranger est parti comment de chez vous ?

Il sursaute car ma question le surprend. Il n’avait pas pensé à ça…

— Tiens, au fait, il est parti tandis que nous buvions un petit coup avec Bérurier… Il avait payé sa chambre d’avance… Je n’ai pas attaché d’importance à la chose…

— Où se trouvait-il lorsque nous sommes venus ?

— Dans sa chambre…

— C’est-à-dire où, par rapport à celle de ces enfants ?

— En face…

— Il en est donc descendu tandis que nous consommions au bar ?

— Eh oui.

Je vois comment ça s’est passé. Grosses-Paupières était à l’affût, prêt à chouraver l’appareil à la première occase. Il nous a vu sortir avec l’instrument et il a pigé que nous l’emmenions… Il lui fallait agir prompto s’il voulait le récupérer… Il est parti et il est allé nous guetter quelque part, dans les environs immédiats. Ensuite il nous a…

Je me lève, toute asperge cessante.

Il nous a suivis ! Comprenez-vous, bande de tordus ?

SUIVIS !

Pour cela, il lui a fallu une bagnole car il ne pouvait le faire en autobus… S’il avait une auto, c’est que quelqu’un la lui a amenée ici et si quelqu’un lui a amené une calèche, il a dû téléphoner à ce quelqu’un pour lui dire où il se trouvait, puisqu’il ignorait, en suivant les jeunes mariés, où ceux-ci se rendaient !

— Dites-moi, le gars en question n’a pas téléphoné pendant le temps qu’il est resté ici ?

— Mais si !

Je respire. Merci, mon Dieu ! Un coup de bigophone, c’est une piste… C’est un fil conducteur, soit dit sans jeu de mots.

— Quel numéro a-t-il demandé ?

Le taulier fait la moue.

— Ça… Vous savez, moi, la mémoire… Attendez, je vais regarder dans la cabine car ordinairement je note le numéro demandé par le client…

Il s’éloigne prestement. Pendant ce temps, les amoureux s’empiffrent de la sole à la crème. Ils se refont des calories, ces chéris, pour pouvoir vite rejouer au bilboquet à moustaches. Et ils ont raison. L’amour, c’est ce qu’on a trouvé de mieux pour permettre aux individus d’oublier leurs percepteurs, leurs députés et autres fléaux. C’est un sport simple, pratique, élégant, qui se répand de plus en plus et qu’on commence à pratiquer même dans les milieux bien-pensants.

Il ne nécessite pas un équipement trop coûteux, est accessible à toutes les bourses et calme les nerfs (il ne met en boule que ceux qui ne savent pas le pratiquer). C’est le seul sport auquel on peut s’adonner sur tous terrains. Il est de plus international et dure longtemps pour les gens qui ont une certaine retenue.

Le patron de Mes Délices revient, radieux comme une journée d’été peinte par Van Gogh. Il a un sourire qui lui fend la poire d’une étiquette à l’autre et il brandit une étiquette de boîte de petits pois sur l’envers de laquelle est inscrit un numéro de téléphone.

Sa joie est totale. Il aurait découvert un gisement d’uranium dans son jardin et un de pétrole sur son évier qu’il ne serait pas plus enthousiaste.

— Voilà ! crie-t-il. Voilà…

Il me tend son graffiti. Je le déchiffre : « Balzac 05–07… »

— Voilà un bon point pour vous, dis-je à l’homme rayonnant.

Je glisse l’étiquette de petits pois dans ma profonde. Le taulier me dit que je peux profiter de l’occase pour retenir la marque, ce sont des conserves de première bourre ! À signaler à Félicie !

— Vous ne mangez pas ? s’inquiète le neveu Bérurier qui vient de vider la poivrière sur ce qui lui reste de sole.

Je rigole.

— Monsieur a des projets ? fais-je en montrant le poivre.

La petite mariée rosit. L’autre tordu avale son aphrodisiaque sans moufter. Avec son naze en pied de marmite et ses portugaises en chou-fleur, il ressemble à un accident de motocyclette.

J’ai la dent et je consomme en quatrième le poisson en train de refroidir dans mon assiette.

Cette fois, je tiens le bon bout. Dans ce métier à la mords-moi-le-neutre, ce qui compte, c’est d’arriver à prendre le départ… Une enquête, c’est comme un voyage en avion : ce qui compte, c’est le décollage et l’atterrissage.

Maintenant, j’ai un indice… Je vais pouvoir partir sur une base solide. Plus le temps passe, plus l’image de ce mort me hante. Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression qu’il m’appelle…

Le taulier met sa boutanche de mercurey. Une splendeur ! On a l’impression de boire la Bourgogne un jour qu’il fait beau. Le picrate me file de la surcharge dans les cellules grises. Je torche délicatement ma bouche ourlée de crème.

— Dites donc, fais-je à mon hôte, le copain aux paupières tombantes a dû recevoir une visite hier matin, non ?

Il secoue la tête.

— Non…

Je n’insiste pas. Pourtant ce point me chiffonne, car enfin, s’il nous a suivis dans un bahut qu’on lui a amené, son complice devait se trouver dans le patelin… À moins qu’il ait seulement déposé la guinde et ne soit reparti avec l’autobus, ce qui est improbable…

— Il y a d’autres hôtels ouverts dans le pays ?

— En face : La Perruche Dorée… Mais c’est une gargote ! Vous pensez, le patron est un ancien tenancier de maison close. Et il s’est mis dans le crâne d’être son propre chef.

— En effet, admets-je, au menu ça doit être poule sur canapé, langue fourrée et délices maison.

J’achève de briffer, je souhaite bon pucier aux deux petits champions de la Brouette-bretonne qui louchent sur l’escalier et je traverse la street pour interviewer l’ancien marchand d’amour.

Le gars se tient dans l’encadrement de sa lourde. C’est un mastard de deux cents livres qui a l’air aussi aimable qu’une mitrailleuse jumelée. Son antipathie à mon égard confine à la répulsion. Vraisemblablement il pardonne difficilement à ses contemporains d’aller chez le concurrent d’en face.

Il me voit traverser la chaussée et s’efface pour me laisser entrer.

Il est gros, blond, avec une tignasse hirsute et des bajoues qui tremblotent de chaque côté de sa frime comme les fesses d’une sexagénaire.

Il me file un méchant coup de périscope et interroge, d’un ton qui épouvanterait un crocodile :

— C’que c’est ?

Avec ce genre de tordu c’est pas la peine d’envoyer une gerbe de roses pour s’annoncer. J’y vais de mon petit électrochoc portable : ma carte de matuche.

Il en a vu défiler tellement sous son nez, le gars, au cours de sa carrière de marchand de peaux, qu’il n’a pas même un soubresaut.

— Et alors, quoi ? fait-il, bougon, mais d’une voix cependant radoucie, qu’est-ce qui se passe encore ? Merde ! j’ai pris mes invalides et v’là encore la rousse qui débarque !

— La Normandie incite au débarquement, rigolé-je…

— Où ce qu’y faut se carrer pour avoir la paix, soupire cet estimable commerçant. On dit que la France c’est le patelin de la liberté, tu parles, Charles ! À chaque pas tu butes dans un monsieur qui te fait tartir avec la loi… Ou bien c’est le fisc qui se la ramène avec son tronc des grands jours ; ou alors les messieurs déguisés en veuves de guerre qui ramassent pour le denier du culte ! Pas moyen d’être peinard…

J’essaie d’interrompre ce procès de la civilisation mais avec Totor-les-Grosses-Mécaniques, c’est macache ! Il ne m’accorde pas la plus petite suspension d’audience. Le temps d’avaler un peu d’air et il me file la suite de son 45 tours !

— J’avais une maison qui marchait bien, poursuit-il avec force, la gorge bruissante de trémolos émus. Je n’employais que des Françaises, je tiens à le préciser… Chez moi c’était cordial, propre, intime… Vous vous seriez cru chez vous !

J’adresse à la volée une pensée égarée à ma tendre Félicie.

— Mes petites mettaient tout leur cœur à l’ouvrage. On ne travaillait pas avec le casuel : rien que des habitués, faut vous dire ! Et quel monde : notaires, avocats, commerçants, intellectuels, hommes politiques… Si je vous allongeais les blazes vous ne me croiriez pas !

« Mes demoiselles avaient de bonnes manières. Pour ce qui était de la politesse, pour la courtoisie, c’était mieux qu’aux pensionnats des Oiseaux ou de Bouffémont ! Vous me croirez si vous voulez, mais j’en avais une, Ghislaine, qui causait l’anglais aussi bien que la reine d’Angleterre ! Vous m’objecterez que les clients ne venaient pas au Frivolity’s pour mettre en pratique cette langue-là, n’empêche que c’est bougrement agréable de s’empaqueter une jeune fille cultivée !

J’attends qu’il s’écroule, à fond de souffle, mais ce bougre-là doit respirer uniquement par les pores de sa peau graisseuse.

— Eh bien ! on m’a fermé ma taule, poursuit-il… Ils m’ont transformé mon claque en ouvroir de vieilles dames. Au lieu de ces belles bougresses qui vous faisaient monter l’eau à la bouche, mon salon Louis XV (d’époque, s’il vous plaît) donne asile à ces morues de la haute qui chlinguent le rance et qui prennent leurs bains de soleil dans les confessionnaux de la Trinité ou de la Madeluche !

« Moi, après ce coup dur, qu’est-ce que je fais, hein ? J’ouvre un bar à Pigalle… Oui, va te faire cuire un œuf ! Les condés qui se la radinent, l’œil plus en vrille qu’un tire-bouchon… Ils me filent le grand télescope parce qu’ils s’imaginent que j’ai encore des petites gagneuses dans l’arrière-salle. Un client ne peut pas aller aux gogues sans qu’on lui réclame ses fafs ! Ça fait bon effet, je vous l’annonce !

« Jolie mentalité… Quand j’ai bradé mon rade, j’étais obligé de ligoter Le Chasseur français pour meubler les carafes entre chaque client !

Il tourne au violet. Mais il sent la ligne d’arrivée toute proche. Il a un rush terrible et, dans une seule expiration, arrive à articuler :

— Et maintenant que je m’ai déguisé en bouseux, v’là qu’on m’envoie encore une estafette de l’armée Peau-de-Vache !

Il s’assied, s’éponge le front avec sa serviette, puis, sans transition, se racle la gorge et crache par la porte ouverte.

Je regarde ma tocante. Il a parlé pendant dix minutes trois secondes sans prendre pratiquement d’oxygène. Je lui frappe sur l’épaule.

— Pourquoi vous n’iriez pas faire votre numéro à Bobino, mon vieux ? P’t’être que ça les dépannerait pour un soir…

Je m’assieds sur un haut tabouret devant le comptoir et je regarde les étagères.

— Tiens, tranché-je, filez-moi un petit coup de Dry Pale à l’eau histoire de m’humecter la luette, vous m’avez donné soif !

Intrigué, un peu rassuré aussi, il s’empresse. Par la même occase il se prépare un biberon au beaujolpif. Nous trinquons.

— Remettez-vous, mon bon, vous allez foutre la panique dans vos hormones… Je viens simplement vous demander un tuyau !

Il me regarde, les yeux pleins à craquer d’espoir.

— Ah !

— Mais oui…

— Alors, nom de Zeus, pourquoi vous me montrez vot’carte, commako, sans bonir un mot ?

— D’habitude c’est le portrait de mon cousin Jules que je montre, mais je l’ai vendu à une marque de laxatif pour sa publicité.

Il rigole.

— Vous, au moins, vous êtes un marrant !

— C’est de naissance, j’ai la méthode amerlock : travailler en musique…

— Bon, et qu’est-ce que je peux vous chanter ? Vous savez, ici, les distractions sont rarissimes en cette saison…

— Parlez-moi d’un client qui a dû s’amener dans votre gourbi soit dans la nuit de dimanche, soit lundi matin ?

Il ouvre grands ses carreaux de veau.

— Un client ? Où avez-vous vu ça ? C’est une espèce en voie de disparition, vous savez… Le dernier que j’ai eu, y a fallu que je l’élève à la petite cuillère et que j’y fasse des prix pour le garder une semaine !

Diable ! Voilà qui ne fait pas mon beurre… Je m’était solidement arrimé dans le crâne l’idée que le complice des Grosses-Paupières était venu ici et s’était planqué chez l’ancien marchand de dames pour ne pas attirer l’attention.

— Alors vous n’avez vu personne ?

— Une petite dame, c’est tout… Même qu’elle s’est cassée sans bouffer le repas qu’elle avait commandé…

Je tique :

— Une dame ?

— Ouais… Elle est arrivée ici lundi, au début de l’après-midi… Elle s’est annoncée chez moi et m’a demandé si qu’elle pouvait crécher. J’ai dit banco, nature, vu que j’ai assez de place pour héberger le cirque Barnum. Là v’là qu’est partie en vadrouille dans le patelin, comme quoi elle était représentante. Je me demande bien en quoi ! Cette peau de nouille n’avait pas de bagage…

— Et alors ?

— Moi j’y mijote ma spécialité : le steak-pommes frites parisien, en ce moment j’ai personne : ma femme est chez son frère qui est masseur à Lyon. Tandis que je me cassais le chou pour alimenter cette grenouille, a s’est barrée sans dire bonsoir… A me devait rien, mais tout de même, sont-ce des procédés ?

Je renchéris :

— Non, ça n’en sont-ce pas !

— Bon ! De l’affaire vous savez ce qui s’est passé ? C’est moi qu’ai bâfré le steak-frites… Et y m’en faut point : j’ai de l’albumine.

Je biche comme un pou sur la tête de Brassens. Voilà que ça s’emboîte merveilleusement.

— Dites voir, elle était comment cette pétasse ?

— Pas mal baraquée, avoue le taulier. Des jambes admirables, elle me rappelait Gisèle, une petite que j’ai eue autrefois…

— À part ça, comment était-elle : brune, blonde, rousse ou chauve ?

— Blonde comme un de ces petits mecs qu’on voit sur les vitraux de cathédrale avec une assiette au-dessus de la terrine et des ailes qui leur descendent jusqu’aux noix !

— Habillée de noir ?

— Tout juste, Auguste, comment savez-vous-t-y ça ?

— Une idée… Elle était en bagnole ?

— Oui.

— C’était quoi comme calèche ?

— Une Vedette ancien modèle immatriculée dans la Seine… Verte avec une aile arrière cabossée, dame, puisque c’était une souris qui pilotait…

— Vous n’avez pas relevé le numéro ?

— Alors là, vous m’en demandez trop : je suis pas gendarme, et je m’en voudrais de l’être !

Je n’insiste pas. Après tout il vient de m’apprendre des choses intéressantes. Car il a déjà été question d’une femme blonde habillée de noir… C’est à une personne de ce genre que Martha Vol-au-Vent a griffé la valise.

— Je vous dois combien ?

— Ça va, pour une fois que j’ai l’occase de rincer un poulet…

— Alors remettez ça…

Il souscrit à ce désir et nous trinquons, lui à l’extermination complète de la police, moi au salut éternel du mort inconnu…

CHAPITRE VIII Un accident est si vite arrivé

Vous vous doutez combien il m’est facile de savoir à quoi correspond Balzac 05–57. Je m’affranchis dans le premier bureau de poste rencontré sur mon passage. J’ai la stupeur d’apprendre que c’est le numéro de fil d’une maison de repos sise rue Balzac, en plein cœur de Pantruche. La crèche s’appelle Villa des Rosiers et elle est tenue par le professeur Lafrère, lequel fait, paraît-il, autorité dans les milieux psychiatriques.

Si j’ai affaire aux dingues, maintenant, c’est le bouquet !

La clinique se situe dans un hôtel particulier cerné de hauts murs. Je sonne à la grille et un type nippé en bleu horizon avec des rubans de décorations plein la boutonnière vient m’ouvrir. Par-delà la grille, il y a un petit jardin avec des grands arbres frais, des massifs de rosiers, et un bassin peu profond où glougloute une eau romantique.

Le zigue ressemble à Jean Nohain. Comme l’illustre présentateur il a le tif rare et gris, la bouche plutôt verticale et un store baissé. Seule différence, mais de poids : il bégaie.

— Qué qu’est-ce…

— Je voudrais parler au professeur Lafrère, coupé-je pour lui épargner une tyrolienne superflue…

Le gars se met à m’expliquer que le professeur ne reçoit que sur rembour. Alors je lui dis qui je suis et son clapoir a tendance à redevenir horizontal.

— Je… Je vais… Je vais…

Il m’agace. Faut toujours qu’un bègue fasse des giries supplémentaires, qu’il commente ses faits et gestes et qu’il vous annonce le temps en vigueur.

— Posez ça là, mon vieux, tranché-je, je ferai le tri ! En attendant, galopez chez le professeur pour lui annoncer ma visite !

Il me file dans la poire un regard qui ferait fondre un Frigidaire. Puis, claudiquant, s’éloigne vers le bâtiment.

Resté seulâbre, je repousse la lourde et m’y adosse pour examiner l’hôtel. C’est une construction très Île-de-France, avec un toit d’ardoise, des volets bleu pâle, et du fromage au-dessus des fenêtres. Celles-ci ont été armées postérieurement de barreaux solides…

La taule est silencieuse mais, soudain, un cri éclate… Un hurlement insensé, long, vibrant, qui me déchire les nerfs.

Je sursaute… Effaré je bigle la façade morte. C’est alors qu’un éclat de rire me fait tressaillir. J’avise, contre le mur, à ma droite, une dame assise sur un banc. Elle porte une robe de bure blanche et je n’ai pas besoin de la regarder à la scopie pour comprendre qu’elle a une araignée au plafond. Probable que c’est une inoffensive puisqu’elle est assise sur un banc du jardin.

Elle est entre deux âges, avec les cheveux dénoués et un regard qui ne voit pas les mêmes choses que vous.

Elle me désigne la construction et me dit :

— C’est la folle… Elle crie toujours comme ça, lorsque le temps veut changer.

— Vous êtes en traitement ici ? m’enquiers-je, obligeamment.

— Non, dit-elle, je me cache seulement… Il y a des gens qui me veulent du mal… Ils avaient installé une machine parlante chez moi… Je n’ai jamais pu trouver où… Dès que j’allais me coucher, la machine se mettait à fonctionner et me criait des injures, vous avouerez que c’était pénible.

J’avoue. Sur ce, le Jean Nohain bègue s’annonce et me dit que le professeur va me recevoir dès qu’il aura achevé sa visite des malades. En attendant le décoré-moiteur me fait entrer dans les locaux. D’abord c’est un grand hall blanc avec le bureau de la réception à droite et la standardiste à gauche. Puis une volée d’escadrin monumentale.

Nous contournons l’escalier et je lis sur une porte blanche : « Bureau de M. le Directeur ».

Le portier m’invite à en franchir le seuil. Me voici donc dans une vaste pièce solennelle et vieillotte, pleine de meubles cirés et de livres reliés.

Je m’approche, en patinant, d’une chaise couverte de cuir et j’y dépose cette partie de moi-même qui me rend tant de services lorsque je suis fatigué.

Un assez long moment s’écoule, ensuite de quoi la porte s’ouvre sur un monsieur aux cheveux blancs, mais d’un âge raisonnable. Il porte des lunettes sans monture, il a des yeux intelligents, d’un bleu profond, et ses gestes sont aisés. Une blouse blanche boutonnée sur l’épaule lui donne l’air de ce qu’il est, à savoir un toubib.

Il referme et s’avance vers moi. Les cinq pas qui le séparent de cette haute personnalité lui sont suffisants pour la jauger. Lorsqu’il me tend la main, il sait déjà que je ne suis pas un poulet grossier et ignare, mais au contraire un type jeune, intelligent, dynamique, assez joli garçon, bien sous tous les rapports et qui ne cherche pas du tout dame ayant situation équivalente en vue mariage.

— Commissaire San-Antonio, fais-je… Je m’excuse de vous déranger dans vos occupations, mais je cherche quelqu’un qui peut-être se trouve chez vous.

Il fronce le sourcil et va s’asseoir derrière son bureau.

— Un malade ? demande-t-il.

— Oh sûrement pas. Je m’intéresse à une jeune femme blonde, vêtue de noir…

— Vous voulez dire à une infirmière ?

— Je ne veux rien dire… Je cherche cette personne. Outre son signalement, je sais que quelqu’un l’a appelée au téléphone dans la soirée de dimanche. Je sais en outre que l’appel venait de la banlieue de Caen.

Le professeur Lafrère se caresse le menton d’un air perplexe.

— Voilà qui est bien troublant, monsieur le commissaire… Mes infirmières n’ont pas pour habitude de recevoir des appels téléphoniques personnels en cours de travail, et surtout pas la nuit… Attendez un instant…

Il décroche son bignou, appuie sur le bouton rouge près de la fourche et dit :

— Madame Duchemin, étiez-vous de service dans la nuit de dimanche à lundi ?

J’entends la réponse depuis ma chaise.

— Oui, monsieur le directeur.

— Alors venez un instant ici…

— De cette façon, votre lanterne sera éclairée, dit-il… Vous êtes certain qu’il ne s’agit pas d’une erreur ?

Entre nous et le cas d’égalité des triangles, je n’en suis pas tellement sûr. Le gargotier de Riva-Bella a bien pu se coller le doigt dans l’œil jusqu’au fondement lorsqu’il est allé fouiner dans sa cabine téléphonique… Il recherchait un bout de papezingue comportant un numéro qu’il n’avait plus en mémoire, et d’ici qu’il ait foutu la main sur un autre…

Entrée de la dame Duchemin. Une nature ! Un mètre cinquante, quatre mentons, un strabisme convergent, un parfum refusé par le groupement d’achat d’Uniprix et la cinquantaine dûment frappée.

Elle me file un sourire qui donnerait le torticolis à une tête de veau vinaigrette.

— Madame Duchemin, fait le professeur, ce monsieur me dit qu’un appel téléphonique a été envoyé ici depuis le Calvados dans la nuit de dimanche à lundi ; puisque vous étiez de service, vous devez vous en souvenir, non ?

— Très bien, admet la dame…

Je l’embrasserais. Ce me serait d’autant plus commode qu’étant assis ma bouche se trouve à la hauteur de la sienne.

— Qui demandait-on ? fait Lafrère, mécontent.

— Mme Berthier…

Lafrère en essuie ses lunettes, comme si le fait de mieux voir lui permettait de mieux piger.

— Mme Berthier ! Vous êtes certaine ?

— Tout ce qu’il y a de.

— Qui est cette dame ? fais-je.

— Une infirmière chef… Nous en avons deux ici : une qui fait le jour et l’autre qui fait la nuit…

— Elle n’est donc pas ici en ce moment ?

— Non.

— À quoi ressemble-t-elle ?

Lafrère lit dans ma pensée.

— Oh elle n’est pas blonde et ça n’est pas une jeune femme, si c’est ce à quoi vous songez…

Je soupire.

— Donnez-moi toujours son adresse.

Lafrère congédie la standardiste d’un signe et feuillette un registre pour trouver la crèche de la dame Berthier.

— 17, rue Clapeyron, annonce-t-il.

Je prends note.

— Il y a longtemps qu’elle est à votre service, cette dame ?

— Quatre ans environ.

— Rien à redire sur elle ?

— Non, et même rien à dire… C’est une veuve sans enfants qui n’a peut-être pas très bon caractère, mais qui fait correctement son travail…

— Et, parmi vos infirmières, vous n’en voyez pas qui soient blondes, jolies, et qui soient vêtues d’un tailleur noir ?

Il secoue la tête.

— Non, commissaire. Je vous avouerai qu’ici ça n’est pas une clinique normale. Nous soignons des malades mentaux, c’est-à-dire qui ont des réactions parfois imprévisibles et… dangereuses. Je n’emploie que des femmes solides…

Comme je me lève il pose la question qui lui fait vibrer la menteuse depuis un bout de moment.

— Dites-moi, est-ce… est-ce une affaire grave qui vous amène ici ?

Je hausse les épaules.

— Je vais vous faire un aveu, docteur. Je l’ignore complètement…

Là-dessus, je prends congé.

Avant de passer le porche, je m’arrête dans le gourbi de la téléphoniste. Elle fait de la comptabilité en attendant les communications. Dans son sac à fermeture Éclair posé à ses pieds j’avise un bouquin de la collection « Votre amour », il s’intitule : Tes mains caressantes. La dame est une troublée du réchaud, à moins qu’il ne s’agisse là d’un traité de dermatologie.

Elle pose sur moi son beau regard qui se croise les bras.

Je lui souris, elle me sourit… Nous conjuguons le verbe « sourire » à l’indicatif et sur écran panoramique.

— Dites, lorsque Mme Berthier a répondu au téléphone, elle a pris la communication ici ou dans la cabine ?

— Dans la cabine…

— Si bien que vous n’avez rien pu entendre ?

Elle rosit délicieusement. On dirait une douce pivoine tombée sur une bouse de vache.

— Vous pouvez me parler franchement, affirmé-je en lui décochant mon œillade veloutée numéro 116, modèle 1914. Je suis la discrétion faite homme.

— J’ai un peu entendu, avoue-t-elle. Par la force des choses… À ces heures il n’y a pas de bruit dans le hall, n’est-ce pas, et la cabine, voyez, est juste à côté…

— Qu’a-t-elle dit ?

L’autre réfléchit comme un vieux miroir mité.

— Elle a demandé qui lui parlait… Elle a fait : « Ah ! » d’un air surpris… Ensuite elle a dit qu’elle ne pouvait pas s’absenter mais qu’elle la verrait le lendemain matin…

J’interromps :

— Ce sont ses paroles exactes ?

— Oui.

— Vous voyez de qui elle parlait, en disant « elle » ?

— Non… Elle n’a pas de fille, pas de sœur… J’ai pensé que c’était d’une amie… En admettant qu’elle en ait ! Avec son caractère de cochon !

D’après ce que je vois, la dame Berthier doit jouir d’un carafon hors série. Je l’imagine, mastock, moustachue, avec toujours des rebuffades et des regards qui pétrifient.

— Bon, ensuite, qu’a-t-elle dit ?…

— Elle a répété plusieurs fois « Riva-Bella »… Et puis elle a dit « Au revoir » et a raccroché.

— Et en sortant de la cabine, elle vous a dit quelque chose, fait une réflexion quelconque ?

— Non, elle semblait agacée, soucieuse…

Je remercie cette brave personne et la laisse dans sa guitoune.

Pendant que je faisais ma descente à la Villa des Rosiers, la pluie s’est mise à vaser ferme et, pour comble de bonheur, je n’ai pas de pébroque, quoi qu’en dise la tradition…

Je galope jusqu’à ma brouette et je me dégrouille de remonter la vitre. Direction rue Clapeyron… Je connais, c’est à Clichy, c’est-à-dire à cinq minutes de là…

* * *

— Mme Berthier, s’il vous plaît ?

La pipelette à laquelle je m’adresse est en train de laver un petit garçon dans une bassine.

— Troisième gauche ! me crie-t-elle.

— Merci…

Comme l’immeuble a bonne apparence, j’espérais un ascenseur, mais il n’y en a pas et je me farcis les trois étages d’un pas décidé.

Me voici sur le paillasson de la mère Berthier. Je joue Ce n’est qu’un au revoir sur le bouton de la sonnette et j’attends… Personne ne répond. Probable que la bonne femme est allée faire son marka ou bien éponger son jules si elle en a un… Je donne un nouveau récital à la sonnette, toujours en vain, et, convaincu de la solitude des lieux, je me taille… Seulement, en parvenant à l’étage inférieur, il me vient une idée. Jusque-là j’ai manœuvré au pifomètre et au petit bonheur, il me faut donc continuer. Cette femme a reçu un coup de grelot des Grosses-Paupières, n’est-ce pas ? Et les Grosses-Paupières m’a bel et bien assaisonné avec la crosse d’un superbe revolver d’une valeur marchande d’au moins trente tickets ! Alors ?… Alors je peux me permettre une certaine désinvolture avec cette dame Berthier puisqu’elle fricote je ne sais pas quoi avec un individu suspect.

Quatre à quatre je remonte l’escadrin et, armé de mon petit ouvre-boîte breveté, j’ouvre la porte de l’appartement. Je reviens me pencher par-dessus la rampe avant d’entrer, mais je suis rassuré car le secteur est désert. Personne à l’horizon. J’entre.

La porte donne sur une petite entrée carrée meublée d’un portemanteau. Il y a un imper accroché là, ainsi qu’un chapeau de dame dont la forme ratifie ce que je pensais de celle qui s’en coiffe.

Trois portes s’ouvrent. Une à droite, donnant sur les toilettes, une seconde au mitan ouvrant sur la cuisine, et la dernière communiquant avec une chambre à coucher-studio…

Je pénètre dans cette dernière pièce because c’est la plus grande. J’avise un cosy défait, des meubles en palissandre (comme dirait Pelléas) et un grand tableau signé Martin, représentant trois petits chiens blancs sur un coussin de soie mauve.

Je m’approche de la commode et j’ouvre les tiroirs les uns after les autres. J’y déniche du linge, des gris-gris de familles, des choses inutiles… Pas d’osier… La planteuse de thermomètres doit avoir un livret de Caisse d’épargne ou un compte chèques…

Par acquit de conscience je bigle dans la monstrueuse potiche chinoise trônant sur la commode, mais elle ne contient que de la poussière et de vieilles épingles à cheveux rouillées… Je soulève le tableau…

Quelle idée grenue, direz-vous ? Eh bien, les gars, j’ai posé mon renifleur sur le bouquet champêtre ! Il y a entre le tableau et le mur une liasse de billets de banque attachés ensemble par un élastique et accrochés au clou soutenant le tableau.

J’empoigne le crapaud et je fais un compte rapide. Il y a là quarante formats de dix raides, soit un total de quatre cents laxatifs ! Gentil magot… Je regarde les biftons d’un peu près et je m’aperçois qu’ils sont neufs. Ces coupures n’ont jamais été pliées… Ce sont des billets neufs, frais sortis des presses de la BdF.

Je les remets où je les ai trouvés, je raccroche les trois Médor et je fais la valise…

Au moment où je vais quitter l’appartement, un coup de sonnette me fait tressaillir. J’ouvre et je me trouve face à face avec un brave agent qui, si j’en crois son teint vermeil, fait une publicité parlée appréciable aux vins du Postillon.

Il me regarde avec intérêt et commisération.

— Vous êtes monsieur Berthier ? demande-t-il.

— Non, réponds-je, pourquoi ?

Il se dégrafe le col pour avoir plus de possibilités oratoires.

— Je venais à cause que madame Berthier a eu un petit ennui, fait-il gauchement.

— Ah ?

— Oui, elle s’est fait écraser par une auto…

— Et… elle est morte ?

— Tuée net !

Je pousse un léger sifflement.

— C’est ce que vous appelez un petit ennui, vous !

— Manière de causer, rectifie-t-il. Quand on a la corvée d’annoncer des nouvelles pareilles, hein ?

— Oui.

— Et puis d’abord, renaude-t-il soudain, qui êtes-vous ?

Je lui montre mes papiers. Il devient pâle.

— Oh ! mande pardon, monsieur le commissaire, je pouvais pas me douter…

Je lui stoppe les remords d’un geste.

— C’est arrivé comment ?

— On ne sait pas… On l’a trouvé morte rue de la Douane avec la tête écrasée… Elle était allongée en travers de la chaussée, la tête sur le trottoir…

— Pas de témoins ?

— Ben, vous savez, la rue de la Douane c’est des murs d’entrepôts, et il n’y passe pas grand monde…

— Où l’a-t-on conduite ?

— À la morgue…

Je gamberge.

— Très bien, je vais y aller… En attendant, téléphonez pour que le médecin légiste s’occupe d’elle, je le verrai dans une demi-heure…

Il salue militairement et nous nous séparons. La pipelette est sur le pas de sa loge. C’est une femme à l’aspect maladif… Elle est blême comme un cataplasme de farine de lin avec la même consistance. Son mouflet, à poil derrière elle, éternue tout ce qu’il peut, mais elle n’en n’a cure car la présence du flic dans sa baraque la captive comme un film d’Hitchcock.

— Qu’est-ce qui se passe ? bavoche-t-elle. Pourquoi qu’on m’a demandé où c’était Berthier ? Un agent surtout ?

Je la refoule dans son clapier tandis que le gardien de la paix s’éloigne.

— Police, dis-je. J’ai besoin de quelques éclaircissements. À quelle heure Mme Berthier est-elle sortie ?

— Mais je ne l’ai pas vue sortir, s’écrie la cerbère…

— Alors à quelle heure est-elle rentrée de son travail ce matin ?

— Je ne sais pas, je ne l’ai pas vue arriver…

— Pourquoi, vous écoutiez la radio ?

— Mais non, je l’ai pas vue, voilà tout…

— Et les autres matins, vous la voyiez ?

— Presque tous les jours, elle arrivait au moment où que je sortais mes poubelles…

La pipelette pousse un cri couvert par un formidable éternuement de son gamin.

— Pourquoi ! croasse-t-elle. Il lui est arrivé quelque chose ?

— Oui : un accident…

— Elle est morte ?

— Hélas… Parlez-moi un peu de ses intimes…

— Elle n’en avait pas, dit la concierge en pleurant. Elle vivait toute seule…

— Elle recevait du monde ?

— Presque jamais… comme ci, comme ça, une collègue qui venait boire le café… C’était tout.

— Vous n’avez pas vu ces derniers temps en sa compagnie une jeune femme blonde, habillée en noir ?

— Non…

— Ou bien, m’empressé-je, un grand type en pardessus marron, avec un chapeau noir et des paupières tombantes ?

Elle pousse un cri.

— J’ai vu un homme comme ça en effet, mais pas avec elle ! Il est venu dans l’immeuble… Je m’étais dit que c’était pour l’oculiste du premier…

— Quand l’avez-vous vu, cet homme ?

— Ben… la semaine dernière, je crois… J’ai dû le voir deux fois…

— Et vous n’avez pas noté de changement dans les habitudes de Mme Berthier, ces jours-ci ?

— Non.

— Ça va, merci… Si j’ai encore besoin de vous, on sait où vous trouver.

Au moment où je pars, le gosse à poil claque des dents. Je lui tends une pièce de cent balles.

— Tiens, petit, lui dis-je, tu t’achèteras une feuille de vigne !

CHAPITRE IX À l’enseigne des Deux Ponts et de la République Réunis

Barois, l’assistant du légiste, est en train de débiter la mère Berthier quand je m’annonce. Je le salue et fais connaissance avec l’infirmière en chef.

C’est une quadragénaire solide, un peu hommasse qui, bien que morte, conserve encore une expression hostile. Elle a l’arrière du crâne défoncé. Mais la blessure n’a pas saigné… Un simple filet rouge a zigzagué de son oreille… Coagulé depuis un bon moment.

Barois me tend machinalement une main gantée de caoutchouc que j’ai une légitime répulsion à serrer.

— Que pensez-vous de cette personne ?

— Qu’elle est morte, rigole-t-il.

Ces toubibs, ils cassent la graine assis sur un tas de macchabes ! Ils ont le cœur aussi sensible que de la peau d’éléphant.

— D’ac, fais-je, puisqu’il faut subir ses astuces de carabin, et à part ça ?

Il frémit.

— À part ça, votre accidentée est morte assommée… Elle a deux fractures à la base du crâne qui ont été produites par un instrument contondant, vraisemblablement une crosse de revolver…

— Ça me dit quelque chose…

— Ah oui ?

— Oui.

Il ôte ses gants en les tirant du bout des dents. Puis il sort une blague à tabac de sa poche et s’en coud une.

— Elle est morte très tôt ce matin, vers… mettons six heures. Son corps a été ensuite jeté depuis la portière d’une auto sur la chaussée. Voyez, elle porte des ecchymoses au visage et aux mains. Mais ces égratignures ont été produites après que la rigidité eut fait son travail… L’assassin a certainement espéré nous faire prendre son forfait pour un accident…

Je remercie Barois. Il va pour me casser l’âge de la mère Berthier et l’état de ses molaires, mais je lui réponds que je m’en tamponne la coquille comme de sa première patinette.

— Dites, où sont ses fringues ?

Il me dit que le « réceptionniste » de la maison Frigo les a déjà classées. Je vais trouver ce digne homme et je lui présente ma requête en même temps qu’un cigarillo.

Deux minutes plus tard, il sort d’un sac de toile dûment étiqueté les effets et le sac à main de la victime. Les premiers ne m’apprennent pas grand-chose, par contre, je dégauchis dans le second un volumineux portefeuille râpé bourré de papiers, pièces d’identité, photo, etc. Bref l’attirail qu’une personne de l’âge et de la condition de la veuve Berthier a pu se constituer en un demi-siècle d’existence.

Les photos datent de longtemps. J’y découvre des personnages morts ou vieillis, des jeunes gens, des rires, des enfants… La pétasse de vie les a gommés… Et maintenant, cette population fixée sur les rectangles de papier glacé effrangés sont échelonnés, au fil des cimetières. Ou bien ils sont devenus tristes et désenchantés, ce qui est pire… Je n’ai rien à foutre du passé de Mme Berthier… Il est fini et elle itou. Ce qui m’intéresse, plutôt, c’est son présent, ou du moins ce qu’on pouvait appeler de ce nom hier encore !

Je déniche des quittances de gaz, d’autres de loyer… Sa carte d’assurance sociale… Des clous, quoi ! Je m’apprête à tout remettre en place lorsqu’un mince morceau de papier pelure tombe du lot de paperasse. Je m’en saisis… Il a été déchiré dans une lettre et je lis ces mots :

…ouvez m’appeler à partir du…

…bre, à Grenelle 21–23

Le tout est souligné d’un coup de crayon à bille. Ça terminait une bafouille, très certainement, et la mère Berthier a découpé ce coin de baveuse pour mémoire.

C’est peut-être sans relation avec l’affaire ; car maintenant c’est devenu une vraie affaire criminelle ! Mais dans une enquête on ne doit rien négliger.

Une fois encore, petit ballet des numéros téléphoniques… Je trouve l’adresse du Grenelle : Hôtel des Deux Ponts et de la République Réunis, quai de Javel.

Inutile de vous dire que j’y fonce à toute vibure. Je roule de si bon cœur que je manque occire un brave cycliste. Il brame à la garde vilain ! C’est un livreur de baveux. Il me crie que c’est pas la peine de cavaler comme si j’avais Nasser aux miches, et il m’expose en termes véhéments qu’il supprimerait les automobiles s’il était à « leur » place… Sous-entendu « eux », les gars du gouvernement…

Cet incident technique, dépendant de ma volonté, ne m’empêche pas de gagner Javel en gambergeant sec à l’histoire… Les Grosses-Paupières a été en cheville avec la mère Berthier pour une combine qui reste à découvrir. Il s’est assuré sa complicité moyennant un paquet d’artiche que la prudente veuve a agrafé derrière le tableau de sa chambre. Elle a fait ce qu’on attendait d’elle, et les Gros-Stores n’a plus eu besoin de ses services ; ou bien au contraire elle s’est déboutonnée au last moment et a fait un coup de chantage ; toujours est-il que ce brillant spécialiste du coup sur la noix a bousillé la digne personne…

Le mystère se corse, comme on dit à Bastia. Jusque-là, une seule et faible lueur… Un seul dénominateur commun : il y avait une trousse médicale dans la valise volée qui contenait l’appareil photographique ; et… Mme Berthier était infirmière… Comprenne qui peut.

L’Hôtel des Deux Ponts et de la République Réunis est une construction ventrue et grise.

Il y flotte une odeur un peu âcre de repassage et de cire liquide.

Le patron est assis derrière son bureau. Au lieu d’y écrire ses mémoires, il y consomme une côte de porc agrémentée de pommes frites. Lorsque je m’incruste dans son espace vital, il lève de sur son auge une tête énorme qui doit peser dans les trente kilos et dont les cheveux sont en brosse. Il a un nez dont l’extrémité a été tranchée net par un éclat d’obus ou une porte d’ascenseur et des yeux qui ne voient pas plus loin que le bout manquant de ce nez.

— Je suis complet, annonce-t-il.

Et d’exhaler une incongruité qui laisse entendre que l’expression doit être prise au sens malpropre du terme.

Je m’annonce. Ma qualité de policier ne le trouble pas.

— Je suis en règle, dit-il, je vais vous donner mon registre… Et pour les contributions aussi. Le mois dernier j’ai eu les polyvalents, ils n’en sont pas revenus…

Je hausse les épaules…

— Je ne suis pas là pour ça… Je cherche un type vêtu d’un pardessus marron, coiffé d’un mou noir et possédant des paupières très tombantes. J’ai des raisons de croire qu’il habite ou a habité votre réserve de puces !

Il racle de la pointe du coteau l’os de la côtelette.

— Jamais vu l’oiseau que vous dites, affirme-t-il. Et j’ai pas de puces non plus vu que je passe du DDT chaque semaine dans toutes les piaules !

Je le regarde entre les deux carreaux, mais il ne se trouble pas. Ce bonhomme est réglo, honnête et consciencieux.

— Bon, alors peut-être avez-vous comme pantin une jeune femme merveilleusement blonde qui portait un tailleur noir ?

Il hoche la tête.

— J’ai eu quelque chose dans ce goût-là, oui.

Mon palpitant se met à jouer Parlez-moi d’amour.

— Comment s’appelait-elle ? demandé-je.

— Attendez, fait-il, un nom bizarre, qui sentait la Bretagne…

Il se lève et va potasser un registre noir étoilé de graisse.

— Kessmann, dit-il… Marie-Louise, née le 16 mai 1928 à Copenhague…

Je note fiévreusement.

— Elle est restée longtemps ici ?

— Attendez…

Il compte entre ses dents.

— Onze jours, annonce l’hôtelier…

— S’est-elle absentée entre-temps ?

— Non !

— Elle est partie quand ?

— Ce matin.

— Elle vous a montré des papiers en arrivant ?

— C’te bonne blague ! s’exclame mon vis-à-vis, vous croyez que je prendrais quelqu’un sans s’être assuré de son identité ? J’ai vu son passeport de mes propres yeux, et je peux vous dire en plus qu’il était en règle…

Je tends la main à ce digne loueur de bidet.

— Merci, vous êtes un brave homme.

Il se rengorge et je le quitte pour la Grande Cabane. C’est le moment de déclencher le gros pastaga.

D’accord ?

CHAPITRE X Le goudron commence à devenir limpide

En me pointant dans mon bureau, je sonne un de mes auxiliaires pour lui demander des nouvelles de Bérurier. Le gars me dit que mon pote le Dilaté est en campagne et qu’on ne l’a pas revu depuis la veille.

Je lui recommande de me le brancher sitôt que le Gravos aura donné signe de vie. Ensuite je me mets en communication avec les Sommiers puis avec les Renseignements généraux pour essayer d’y trouver la trace de Gros-Cocards et de sa complice, miss Kessmann, mais ces deux personnages y sont résolument inconnus. Je n’insiste pas et me rabats sur l’ambassade du Danemark. Là-bas on me promet d’enquêter immédiatement à Copenhague au sujet de la môme Marie-Louise, et on me dit que les renseignements me seront immédiatement communiqués.

Bon, voilà qui est fait… Il ne me reste plus qu’à attendre. Seulement attendre quoi ? Je me dis que les deux équipiers se savent talonnés maintenant et qu’ils doivent assurer leurs arrières. La preuve en est qu’ils ont lessivé l’infirmière chef…

Je m’abîme dans une trouble rêverie… Comme tout cela est bizarre, incertain…

La photo d’un mort sommeille, si je puis dire, dans un appareil photographique volé. On…

Soudain je bondis… Inutile d’aller plus loin, je viens de penser à quelque chose. Si mon idée s’avérait juste, ça changerait la face du problo…

Je passe un coup de bignou à Favier en lui demandant de descendre de son labo et je sors de mon portefeuille la photo du mort. Je la pose bien à plat sur mon bureau, je m’empare d’une loupe et je regarde très attentivement…

Je suis encore paumé dans mon examen lorsque le grand Favier se la radine les tifs plus rouquins que jamais ! Un vrai incendie en balade !

— Alors, commissaire, demande-t-il, vous avez enfin éclairci ce mystère du mort photographié ?…

Je secoue la tête.

— Tout ce que j’ai pu éclaircir c’était mon caoua matinal, en y cloquant du lait dedans… Je vous ai fait venir parce qu’il m’est venu une idée.

— Ah oui ?

— Au sujet de ce personnage…

— Quelle idée ?

Je hausse les épaules.

— Une idée qui, à première vue — et c’est le terme qui convient —, peut sembler idiote, mais à laquelle je me rattache de plus en plus.

Il est tout ouïe !

— Allez-y !

Pourquoi cet homme ne serait-il pas vivant ?

Je lui aurais filé un crochet au foie qu’il ne serait pas davantage sonné. Il gratte sa tignasse incandescente et passe sa langue à l’intérieur de ses joues pour les dilater un peu…

— Mais, parce que, de toute évidence il est mort, objecte-t-il enfin.

Je secoue la tête.

— Favier, quels sont les détails de ce portrait qui nous font immédiatement conclure que c’est celui d’un mort ?

— Eh bien…

Il se penche, chope la photo et la bigle intensément.

— Naturellement la blessure, dit-il.

— Une blessure à la tête n’est pas toujours mortelle, mon petit !

— D’accord, mais ses yeux sont bien morts, vous ne le nierez pas ?

— Je ne le nie pas, mais je vais vous objecter autre chose… Un vivant peut avoir des yeux morts !

Il s’obstinait à ne pas comprendre…

— Voyons, dis-je, s’il est aveugle !

Je lui tends la loupe.

— Regardez ce visage, non pas dans son ensemble, ainsi que nous l’avons fait jusqu’à présent, mais en détail… Et dites-moi s’il est crispé par la mort ! Pas du tout. C’est un visage crispé par l’attention… Un visage qui guette ! Un visage perdu dans la nuit… Si vous voulez mon avis, mon petit Favier, cet homme n’est que blessé… Peut-être même est-ce sa blessure qui a causé la cécité dont il est affligé.

Favier bondit. Il a un élan.

— Vous avez une petite heure, commissaire ?

— Oui.

— Bon, je vais localiser la blessure et en faire un agrandissement de façon à ce que nous puissions mieux en mesurer la gravité !

Je trouve l’idée excellente. Le grand Favier évacue son incendie dans son royaume qui pue l’hyposulfite.

À peine est-il parti qu’on frappe à ma porte. C’est Pinuche. Il a une estafilade rouge à la joue et, pour arrêter l’hémorragie, il a collé dessus des feuilles de papier à cigarette. Ainsi affligé il ressemble à une momie qu’on n’aurait pas fini de déballer.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé, Pinaud ? T’as eu des complications avec un arbi ?

— Non, j’ai voulu me raser…

— Toujours des initiatives malheureuses, fais-je… Naturellement t’as pris un couteau de cuisine au lieu de ton rasoir ?

— Pas exactement, je me suis regardé dans le calendrier des PTT au lieu de me regarder dans la glace… J’avais un peu trop bu de blanc et les plombs avaient sauté à la maison… C’est pas pratique, tu sais, de se raser à la lueur d’une bougie.

Il s’assied sans me demander si sa venue m’est ou non agréable.

— Je voulais te dire, fait-il après s’être raclé la tempe d’un ongle noir et racorni, Bérurier a disparu… Nous avions rendez-vous chez lui, ma femme et moi hier, pour une belote… Et il n’est pas rentré… On a dû jouer à trois, mais ça n’a pas le même charme. La belote…

Je l’arrête.

Je me fous de la belote. D’abord j’ai horreur des jeux, ensuite je suis trop préoccupé pour subir un cours de Pinuche.

Bérurier qui découche ! C’est nouveau, ça !

Je prend l’appareil intérieur et je demande à parler au Vieux. Quelques secondes s’écoulent et la voix bien timbrée mais impatiente de mon chef me chatouille les manettes.

— San-Antonio, annoncé-je, dites-moi, boss, vous avez envoyé Bérurier en mission ?

— Non, pourquoi ?

— Il a disparu depuis hier…

Le Vieux garde le silence. Il lui faut toujours le temps de la réflexion.

— Curieux, fait-il enfin. Il ne lui est pas arrivé un accident par hasard ?

— Je ne sais pas…

— Alors renseignez-vous et tenez-moi au courant.

Il raccroche. Pinaud se roule une cigarette. Il l’allume avec un briquet à la flamme fumeuse, se brûle trois millimètres de moustache, douze cils et les poils du nez…

— Dis voir, murmure-t-il, t’as pas une vague idée de ce qui a pu lui arriver ? Sa femme est inquiète… Hier, elle était tellement anxieuse au moment où nous sommes partis qu’elle m’a demandé d’aller chercher leur ami le coiffeur pour lui tenir compagnie…

— T’aurais dû en profiter pour te faire raser, tranché-je…

— Si on y avait pensé assez tôt, on aurait pu aller le chercher tout de suite, le coiffeur, comme ça on aurait fait la belote à quatre. Parce qu’il faut que je te dise… la belote à trois…

Je cogne mon bureau d’un poing exaspéré.

— La ferme, déchet !

Il se rebiffe comme toujours.

— J’ai vingt-cinq ans de plus que toi, et il est inadmissible que…

Je fais claquer mes doigts.

— Il est arrivé quelque chose à Bérurier… Pas de doute… Le gars aux grosses paupières le connaissait. Notre ami a dû retrouver sa trace et l’autre l’a démoli !

Pinaud en oublie ses récriminations.

— Démoli, Béru !

— Je le crains. Il faut faire quelque chose, et presto…

— Mais quoi ?

Oui, quoi ? Où le Gros a-t-il pu porter ses grands pieds ? Quel fil conducteur a pu le conduire jusqu’au salopard qui…

— Peut-être a-t-il commencé une filature, suggère Pinaud. Suppose qu’il ait été obligé de prendre le train ? Il n’a pas la possibilité de téléphoner et…

— Oui, bien sûr…

J’hésite à mettre Pinuche sur le coup. Pour cela il faudrait tout lui expliquer… Non, je vais m’occuper de l’affaire moi-même.

À cet instant le téléphone retentit. C’est l’ambassade de Danemark qui me réclame. Un attaché s’assure de mon identité et me dit que la police danoise vient de répondre à son appel. La fille Kessmann était une petite infirmière de l’hôpital de Fredericia, on l’a retrouvée noyée sur la grève, le mois dernier… On a supposé qu’elle avait voulu faire une promenade en mer et que le canot s’était retourné, car celui-ci a été retrouvé au large, la quille en l’air !

Lorsque je raccroche j’ai nettement l’impression que nous avons mis le nez dans une vache affaire.

— Pinaud, fais-je brusquement, connais-tu le Danemark ?

— Non, dit-il…

— Eh bien, tu vas le connaître…

Il fronce les sourcils.

— Comment ça ?

— Le plus bêtement du monde : en y galopant…

— Hein ! éructe le fossile, tout de suite ?

— Immédiatement, et peut-être avant !

— Mais…

— Quoi ?

— J’ai une soirée chez mon beau-frère, ce soir… Tu sais, Poitoud, le marchand de vin, celui qui a épousé Amélie, l’aînée de ma femme ?

— Eh bien, ton marchand de picrate pourra mettre de la flotte dans son vin en attendant ton retour. Tu vas prendre le premier avion pour Copenhague… Une fois là-bas tu sauteras dans le train pour Fredericia… Il me faut tous les renseignements possibles sur une certaine demoiselle Kessmann qui s’est noyée le mois dernier…

Pinaud secoue la tête avec l’énergie d’un désespoir qui transparaît sur sa tronche de gâteux.

— Non, supplie-t-il, pas l’avion… Je ne peux pas le supporter…

— C’est regrettable, fais-je, mais tu vas le prendre quand même… À moins que tu ne préfères donner ta démission.

Il a un ahanement de vieux bûcheron abattant son dernier chêne.

— Tu ferais ça, San-Antonio ! À moi qui ai toujours été un père pour toi !

— Me fais pas chialer, ça ferait couler mon Rimmel ! On va te conduire dare-dare à Orly. Je sais qu’il y a un zoiziau en partance pour Oslo via Copenhague dans une heure environ… Passe à la caisse prendre des devises et un ordre de mission auprès des autorités danoises…

Il a des larmes dans ses yeux flétris.

— Tu n’es pas chic, San-A. J’aurais pu prendre le train…

— C’est ça, et mettre deux jours avant d’arriver à Fredericia ! Je te connais : tu rates toujours les correspondances… Non, ça urge… Je sens que je tiens le bon bout, alors profitons-en… Va et câble-moi tous les renseignements dès que tu les auras…

— Je vais être malade dans l’avion !

— Ça te passera le temps…

Il bredouille :

— Et si je me tue ?

Je le regarde, pris de pitié. Je connais mon Pinuche. Il n’y a pas plus courageux que sa pomme dans les cas désespérés (les plus doux, comme disait… l’autre) mais dans la vie courante il est plus timoré qu’une vieille fille voulant franchir à gué le Mississippi.

— Si tu te tuais, Pinaud, fais-je, ta veuve toucherait une pension exactement comme si tu avais été un individu normal.

Il grommelle encore des imprécations, mais je le pousse vers la sortie en lui disant de se presser.

Favier entre en courant, bousculant Pinaud dont le chapeau choit sur le parquet. Le vieux chnock se met alors à déclamer des trucs émouvants sur le respect qu’on doit à ses cheveux blancs et l’absence de respect des nouvelles couches.

— En fait de couche, c’est toi qui détiens la plus épaisse, tranché-je en shootant dans son galure qui va faire un vol plané dans la cage de l’ascenseur.

Là-dessus je lui claque la lourde dans le dos. Et je crie : « Bon voyage ! »


Favier exulte.

— Vous aviez raison, San-Antonio…

Il tient à la main une épreuve format 18 × 24 consacrée uniquement à la blessure de notre homme aux yeux morts.

— Je viens de montrer ce cliché au docteur Bermuel… Il assure que cette blessure n’a pas été produite par une balle. Mieux, il prétend qu’elle était en voie de cicatrisation lorsque la photographie a été tirée…

— Hein ?

— Regardez, effectivement on constate, grâce à l’agrandissement, que les chairs se ressoudent, sur les bords de la plaie. D’autre part les lèvres de cette plaie sont en forme de courtes languettes. Le docteur Bermuel a raison : c’est un éclat de métal, aux arêtes vives, qui a blessé l’homme…

Je me frotte les mains.

— Vous ne direz pas que je n’ai pas le compas dans les calots, Favier ?

— Personne n’en doute, commissaire !

J’ai une courbette reconnaissante.

— Bermuel est toujours dans nos murs ?

— Oui, il apporte une expertise au Vieux et il est obligé de faire antichambre car le patron est en conférence…

— Dites-lui de venir un instant…

Favier disparaît et je reste en tête à tête avec cette blessure, si je puis ainsi m’exprimer.

Bermuel radine, escorté de Favier qui biche comme un pou sur le crâne d’un clodo. Après tout, c’est un peu son affaire, et il lui plaît de la voir croître et se multiplier comme le ferait une plante rare.

Bermuel est un petit gros avec un bide de bouvreuil et un visage signé Cadum. Il est appétissant comme un jambonneau. Un anthropophage le croûterait sans le faire cuire !

On s’en serre cinq chacun et je lui montre la photo.

— Favier m’a fait part de vos conclusions, elles jettent sur l’enquête ce que les journaleux appellent « un jour nouveau »… Moi, j’ai une autre question à vous poser…

Je lui tends la première image, celle qui représente l’inconnu.

— Pensez-vous que cet homme soit mort ou aveugle ? Pensez-vous que sa cécité, si comme je le crois vous inclinez vers cette thèse, soit consécutive à cette blessure ?

Il pose une vieille serviette en vache galeuse sur le coin de mon bureau, accroche sur son petit pif rose des lunettes à la Marcel Achard comme s’il voulait jouer avec moâ, et étudie la première image.

Nous retenons notre souffle afin de ne pas troubler son examen.

Il se passe bien cinq minutes avant que le toubib remue.

— Mais cet homme n’est ni mort ni aveugle ! affirme-t-il.

Favier et le gars bibi poussons un même hurlement incrédule.

Je bigle encore l’image, histoire de vérifier si par mégarde je ne lui aurais pas présenté la photo de mon cousin Alfred, celui qui a des varices et les Palmes académiques.

Mais non, il s’agit bien du bonhomme que j’ai appelé « le mort », puis « l’homme aux yeux morts » et que je ne sais plus comment qualifier…

— Enfin, Bermuel, vous ne voyez pas ce regard éperdument inexpressif ?

— Mon cher ami, l’inexpression n’est pas la mort. Je vais vous dire mon point de vue…

— Bonne idée, j’ai toujours eu peur de mourir de curiosité.

— Cette photographie a été prise au flash… probablement d’assez près. L’éclat intense a chassé des yeux toute expression. Ce que vous prenez pour un regard vide est en réalité un regard ébloui…

Chapeau… Il a du stock sous le chapiteau, Bermuel.

Je pousse un soupir qui attise la chevelure incandescente de Favier. Bientôt faudra mettre des lunettes de soleil pour le regarder.

— Merci, doc, vous êtes un crack, si un jour je trouve une Légion d’honneur dans une pochette surprise je courrai l’accrocher à votre veston.

— Pas la peine, fait-il en riant, je n’aime pas le rouge.

— Eh bien si vous n’aimez pas le rouge, je vais boire un verre de blanc à votre santé.

Là-dessus je me sauve avec un tas d’idées nouvelles à préparer.

Pour la gamberge, lorsque je ne suis pas chez moi, rien ne vaut une petite salle de bistrot. Dans les auréoles tatouant le guéridon de marbre, je trouve ces pensées géométriques qui vous branchent sur la logique.

Le troquet d’en face est désert à ces heures. Je vais tout au fond, sous un trophée de chasse constitué par une tête de marcassin ressemblant à Bérurier. Cette comparaison me fait penser au Gros. Où diantre est-il allé se coller les ailes, l’idiot !

Il a dû trouver une piste sérieuse et il a foncé avec ses pieds plats et sa vue basse. Seulement il est passé aussi inaperçu qu’un mal blanc sur le nez d’une négresse. Pourvu qu’on ne me l’ait pas dérouillé, mon bouddha maison ! J’ai beau le charrier et il a beau être gland à faire pleurer un gendarme, je l’aime bien Béru… Et vous autres aussi, n’est-ce pas, depuis le temps que je vous en casse sur cézigue ! C’est un personnage, quoi ! Il occupe sa place dans le grand concert de la société ! M… v’là que je fais de la littérature, ils vont encore insister pour me cloquer le Nobel ! Pourtant, on a besoin parfois de se mettre une fleur à la boutonnière, non ? Ou bien de regarder une jolie fille descendre d’une quatre chevaux ! Moi j’ai besoin d’adresser en passant un hommage ému à Bérurier, le plus gros, le plus cradingue, le plus considérable des flics… Et quand je dis qu’il occupe sa gâche dans le concert, je sais ce que je bonis. Tenez, gardons l’exemple du concert. Parfois, dans un orchestre, vous voyez un minable qui joue du triangle. À côté du batteur cerné par ses chaudrons, il a l’air de touiller une infusion. Vous vous dites que s’il allait pêcher la sardine à l’huile dans le bassin des Tuileries ça serait du kif côté harmonie ?… Eh bien non ! Que le zig s’en aille avec son petit cintre pour vêtement de poupée et illico il manque quelque chose. On entend son silence, on voit son absence… Car c’est ça le mystère : le gars n’a pas de présence, mais il a une absence. Tout le monde a une absence, même vous, bande de gougnafiers ; même moi… Vous verrez comme vous l’aurez saumâtre lorsque je ne serai plus là pour vous écrire des calembredaines et que vous demeurerez enfin seuls avec l’Almanach Vermot.

L’absence de Bérurier chante en moi un petit hymne frêle et doux…

Je commande à tout hasard un grand blanc-cassis que j’entends boire à la santé de mon illustre camarade et à l’énergie du vaillant coiffeur qui assure l’intérim dans son ménage.

J’avale le muscadet et je prends à mon Hermès une feuille périmée. J’expulse de sa gaine la mine rétractile de mon Bic deux tons (assorti à la couleur de mon slip).

J’écris en caractères imprimés :

1) Un homme blessé photographié.

2) Une femme blonde, possédant l’identité d’une Danoise morte, se fait voler l’appareil contenant la photo du 1, ainsi qu’une trousse médicale.

3) Un homme aux grosses paupières fait l’impossible pour récupérer l’appareil.

4) Cet homme téléphone à une dame Berthier qui est infirmière. On trouve cette dernière assassinée.

5) La Danoise dont la femme blonde a usurpé l’identité est morte dans des circonstances curieuses. ELLE ÉTAIT INFIRMIÈRE !

Lorsque j’ai terminé, je dessine sous cette liste un canard à trois pattes qui symbolise l’affaire et j’étudie attentivement ces cinq personnages. Un lien commun les unit : la médecine. Le premier est blessé, les femmes sont infirmières, et l’homme aux grosses paupières est en contact avec au moins deux d’entre elles. Voilà, pas plus duraille que ça. Étant donné que le vent souffle de l’ouest et que le filet de bœuf coûte mille francs le kilo, trouvez l’âge du capitaine.

Une ombre se profilant sur ma liste, je dresse la citrouille et j’avise Plantin, un gars de la maison.

— Monsieur le commissaire, dit-il, il y a là un monsieur de l’ambassade de Danemark qui désire vous parler…

Je me dresse.

Qu’est-ce à dire ?

En coup de vent, je traverse la chaussée et je vais dans le salon d’attente de la Manufacture des passages à tabac. Un monsieur vêtu de sombre, froid, blond, pâle et soucieux m’y attend.

— Monsieur le commissaire San-Antonio ? s’informe-t-il avec un léger accent.

— Soi-même.

— Pietr Andersen ! se présente-t-il.

Je lui présente une main valeureuse qu’il examine avant de la serrer et je le fais entrer dans mon bureau.

— Vous nous avez téléphoné pour demander des renseignements au sujet d’une demoiselle Kessmann ?

— Exact…

— Nos services vous ont fourni les renseignements que vous désiriez, mais il se trouve que la demande d’information faite par eux à Copenhague a éveillé l’attention de notre police. Le chef de la brigade criminelle voudrait savoir ce qui a motivé la curiosité de la police française relativement à cette fille.

À mon tour, j’ai envie de le questionner, mais je me dis à temps que si on joue au ping-pong avec le mot « pourquoi » nous n’obtiendrons jamais le « parce que » tant espéré.

— Nous nous intéressons à une jeune femme blonde qui circule en France avec le passeport de feu miss Kessmann.

— Voilà qui est étrange…

— N’est-ce pas ?

Je lui propose une sèche, mais il refuse discrètement et sort de sa poche un étui de cuir bourré de cigares. Il me le présente. Je chope un barreau de chaise qui remplirait la bouche de Gabriello.

— À mon tour, monsieur Andersen, puis-je savoir pourquoi la police danoise est intéressée par notre curiosité ?

Il fronce les sourcils.

— Je m’explique : le fait que nous ayons pris des renseignements sur cette demoiselle Kessmann est-il de nature à troubler votre police ?

Là, il pige.

— J’y arrive, fait-il.

Il se carre le cigare dans les labiales et refuse la flamme de mon briquet.

— Non, ce serait dommage, proteste-t-il en grattant une allumette.

Quand l’extrémité du cigare ressemble à la chevelure de Favier, il prend le relais.

— Miss Kessmann était affectée à la personne du professeur Munhssen dont vous avez dû entendre parler ?

Je secoue la tête d’un air contrit.

— Non, excusez-moi, vous savez, je n’ai aucun rapport avec les milieux médicaux. Sorti de l’aspirine, je ne connais rien dans ce domaine…

Il réprime une moue apitoyée.

— Le professeur Munhssen n’est pas un médecin, mais un chimiste. C’est lui qui a collaboré à la fabrication de l’eau lourde, au tout début de son utilisation…

— Voyez-vous…

— Il se livrait à de grands travaux concernant un nouvel explosif. Il devait faire une grande déclaration à ce sujet au congrès de Bruxelles-Londres, mais il a été accidenté au cours d’une expérience… C’est à cette occasion que Mlle Kessmann est venue le soigner…

Je sens un métronome dans mon colombier. Mes enfants, je ne sais pas où vous en êtes de vos cogitations, en admettant que vous ayez pris votre phosphore ce matin, mais moi j’ai la matière grise qui fait des heures supplémentaires…

Je croasse :

— Et ensuite ?

Andersen paraît vaguement étonné.

— Vous n’avez pas lu les journaux ?

— Ça dépend lesquels !

— Le professeur Munhssen est parti en voyage huit jours après la noyade de son infirmière. Il y a trois semaines de cela, depuis on est sans nouvelles de lui.

J’ouvre le tiroir de mon bureau et je lui tends la photo de l’inconnu à la tempe meurtrie (tiens, v’là une jolie appellation).

Andersen y file un coup de périscope et en laisse choir son cigare sur son futal.

— Mais c’est lui ! crie-t-il.

Du coup, le prestige de la police française fait un pas en avant.

— Enfin, murmuré-je, voilà mon zouave identifié…

Le brave attaché d’ambassade n’en revient pas.

— Comment se fait-il ?

— Mystère et fromage mou, rétorqué-je. Il est trop tôt encore pour que je m’étende sur la question.

Et pour cause ! Tu parles, Jules, comme dirait un type amoureux des vers libres.

— Nous sommes sur une piste, dis-je. Mais nous avons besoin du maximum de renseignements concernant Munhssen. Vous pouvez déjà me dire dans quelles circonstances il a disparu.

— Oh, le plus simplement du monde. Il a prévenu ses collaborateurs qu’il partait en convalescence en Italie…

— Il n’était pas marié ?

— Il était veuf… Il n’avait qu’une fille, mariée aux États-Unis. Il lui a écrit pour lui annoncer son voyage… Et puis un jour il a disparu sans laisser de traces… Ce qui a troublé son domestique, lequel était en congé au moment du départ de Munhssen, c’est qu’il a trouvé le passeport du professeur en faisant des rangements. Cet oubli était surprenant de la part d’un homme partant à l’étranger…

— En effet…

— Le valet de chambre a averti la police. Une enquête a été faite, mais il semble que le professeur Munhssen se soit désintégré. Des clans se forment au Danemark à son sujet, certains pensent qu’il est parti en Union soviétique, clandestinement. D’autres qu’il a été assassiné…

— Je vois…

Andersen tortille la photo dans ses doigts.

— Où avez-vous retrouvé mon compatriote ?

— Hé là, je ne l’ai pas retrouvé. Cette photo était en possession de la femme blonde qui s’est emparée de l’identité de la fille Kessmann…

— Tout cela m’a l’air très embrouillé.

— Ça l’est, en effet…

Brièvement, je lui raconte les principaux faits de l’aventure. Puis, ensemble, nous câblons à Copenhague pour savoir si mes collèges danois connaissent l’homme aux paupières tombantes et la fille blonde.

— De toutes façons, dis-je à l’attaché lorsque ces formalités sont accomplies, j’ai dépêché à Copenhague un de mes auxiliaires. C’est un homme précieux qui va éclaircir pas mal de points obscurs…

C’est sur cette promesse que nous nous séparons. Dès que le méticuleux Andersen s’est taillé, je grimpe chez le Vieux pour lui faire le point de l’affaire.

Il est très intéressé. Debout, les fesses contre le radiateur, son crâne ivoirin scintillant à la lumière électrique, il m’écoute…

Lorsque j’ai terminé, il rumine ces informations, puis tire sur ses manchettes et regarde avec consternation un brin de poussière sur la pointe avancée de sa godasse gauche.

Je ne trouble pas ses réflexions… Du reste, il ne le permettrait pas.

— Je connaissais Munhssen de réputation, déclare-t-il. C’était un savant considérable.

— C’en est peut-être toujours un, hasardé-je.

— Pourquoi pas ? fait-il en se massant la rotonde de sa main délicate.

— D’après moi, il était surveillé par des gens que sa dernière découverte intéressait. On a assassiné son infirmière qui le surveillait de trop près et on lui a adjoint la mystérieuse jeune femme blonde…

— J’y ai pensé…

Le Vieux me foudroie de son œil bleu glacier.

— Possible, dit-il, mécontent. Son enlèvement a été préparé… On l’a obligé de prévenir son entourage du départ afin de ne pas attirer l’attention, sans doute même Munhssen comptait-il vraiment aller se remettre en Italie…

— C’est probable…

Autre regard courroucé du Vieux.

— Munhssen a été amené clandestinement en France ; peut-être avec un avion particulier. Seulement, son état physique a nécessité des soins particuliers et on a eu recours à cette veuve Berthier…

— Ça se tient !

— Merci ! crache-t-il sèchement.

Il marche de long en large dans son bureau.

— Pourquoi a-t-on photographié Munhssen ? Voilà ce qu’il serait intéressant de savoir…

Cette fois, je la boucle hermétiquement.

Et, naturellement, comme j’omets de la ramener, il m’oblige à jacter.

— Vous n’avez aucune thèse à proposer à ce sujet ?

— Si, fais-je, uniquement pour l’emmaverdaver.

— Je vous écoute…

— Supposons que la France n’ait été qu’une étape dans le cours de l’enlèvement ?

— Bon, après ?

— Supposons que Munhssen ait fait une rechute… Une rechute grave obligeant ses ravisseurs à le cacher sur notre territoire avant de l’expédier autre part ?

— Oui, ensuite ?

— Cela expliquerait l’intervention de la mère Berthier… Ce serait déjà ça d’acquis.

— Continuez, San-Antonio.

— Seulement les gens à qui on doit remettre Munhssen sont des sceptiques, ils ne croient pas en cette maladie… Ils craignent un piège… Pour les rassurer, pour se justifier, en somme, les ravisseurs photographient le prof… Qu’en pensez-vous ?

Il met un moment à répondre. Après quoi, il branle le chef, comme on dit dans les écoles hôtelières.

— Ça n’est pas impossible !

Me voilà vachement encouragé avec une telle approbation. Je peux toujours distiller ma matière grise ! C’est vraiment du cochon donné à un marchand de confitures !

— Que pensez-vous faire ? s’inquiète le Vieux.

— Rechercher Munhssen.

Il fait claquer ses doigts manucurés.

— Il ne suffit pas de le rechercher, San-Antonio…

— Ah oui ?

— Il faut le retrouver ! N’oubliez pas que maintenant les Danois sont au courant de vos investigations. L’affaire prend des proportions internationales.

Voilà ce vieux peigne qui se gargarise à la potion tricolore. Je n’ai pas fini. Dans vingt secondes, ça va être le salut aux couleurs et l’émission de Jean Nohain !

Je lui laisse tartiner ses hautes considérations sur le prestige français, le message de notre pays, sa mission intellectuelle, etc., etc., en vente dans toutes les bonnes pharmacies !

Après quoi, je me lève.

— Eh bien, patron, si vous le permettez, je vais attaquer !

— Par où ?

— Par la piste Berthier… On ne s’est pas adressé à elle au petit bonheur, il existe nécessairement un lien entre elle et les ravisseurs du savant.

— Nécessairement, admet le Vieux.

Il conseille, doctoral :

— Fouillez son passé !

— Bien, chef.

Le passé des gens, y a rien de plus déprimant. Quand on fait la connaissance de quelqu’un, on ne peut pas se figurer sur quel tas d’immondices il est bâti !

En pauvre crêpe, on le trouve sympa… On le prend pour un crac ou bien pour saint Machin-Chose, et puis, si on retrousse les manches et si on commence à gratter son sous-sol, on découvre la misère de l’existence… Ou plutôt on trouve l’existence elle-même, avec son tas de vieux bidets crevés, de dentiers brisés, de bandages herniaires, de coquilles d’œufs, de coquilles d’huîtres, de papiers froissés… Ah ! les papelards. Ce sont eux les plus dégueulasses ; oui, les papelards, les lettres d’amour, les lettres anonymes, les lettres de faire-part, les lettres de cachet, les lettres sans cachet ! Les extraits de naissance, les avis de décès, les annonces, les affiches, tous les papiers qui ne demandaient qu’à rester blancs ! Les plus potables, ce sont ceux qu’on met en rouleau dans de petits endroits… À ceux-ci, du moins, les hommes ne confient pas leurs sales pensées…

— Fouillez-le bien ! tranche le Vieux.

Ce que la pensée vagabonde, tout de même ! Moi, j’étais déjà aux antipodes.

Je m’évacue en souplesse et je descends trouver les inspecteurs de service.

— Tout le monde sur Mme veuve Berthier, domiciliée 17, rue Clapeyron, fais-je. Elle est canée ce matin d’un coup de goumi sur la théière. Il me faut le maxi de rembours sur elle : d’où elle vient, ce qu’elle faisait avant de venir au monde ainsi qu’après, bref, le grand jeu… Explorez surtout ses relations… J’exige son curriculum complet et détaillé, vous m’entendez, bande d’égotistes ? S’il manque une heure de sa chienne de vie dans votre rapport, vous pourrez aller vendre des Esquimaux Gervais en Sibérie…

Je dois avoir ma frite des jours J, parce qu’il y a un méchant remue-ménage dans la volière. Ça galope dans tous les azimuts, croyez-moi. Chacun de décrocher qui son bitos, qui son pardingue au portelardeuss.

Comme la meute va se ruer à l’hallali, je gueule :

— Et c’est pas pour Gallup que vous marnez, les petits. Compris ? C’est pour bibi ! Vos tuyaux, il me les faut pas pour le tri-millénaire de Paname, mais demain aux aurores ! Les ceuss qui reviendront les mains vides n’auront pas droit à une place assise dans le métro, car ils ne pourraient pas l’utiliser avant longtemps !

Sur cette menace discrète, ils s’évaporent comme un flacon d’éther débouché[2] !

Quant à moi, dit mézigue, conscient d’avoir accompli mon devoir de chef, je colle mes lattes sur mon sous-main, je croise mes pognes sur ma brioche et, épuisé par ces multiples incidents, je pique un somme réparateur.

* * *

C’est Magnin, du standard, qui m’éveille. Il le fait avec le maximum de discrétion.

— M’sieur le commissaire, balbutie-t-il. Hé ! M’sieur le com…

Je sursaute. Moi qui rêvais que je me calçais une bergère primée, je déchante en avisant la trogne constellée de pustules du gars Magnin.

— Et alors ! fais-je. On frappe avant d’entrer !

— Mais j’ai frappé !

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un câble pour vous…

— Ça vient de Copenhague ?

— Non, de Bagdad.

— Hein ?

J’arrache la feuille bleue qu’il brandit. Avec une stupeur compréhensible, je lis :

Ai pris l’avion de Saigon au lieu de l’avion d’Oslo, stop. Suis descendu à la première escale pour faire demi-tour, stop. Préviens Mme Pinaud que je n’irai pas ce soir avec elle chez Poitoud, stop. Dis-lui d’embrasser Amélie pour moi, stop.

Inspecteur principal Pinaud

Je reste un brin suffoqué. Puis je froisse le message et je me tourne vers Magnin.

— Tu vas filer un câble à destination du prochain avion qui fait Bagdad-Paris, renseigne-toi…

— Bien, monsieur le commissaire…

Il s’empare de son bloc et de son crayon à mine grasse.

— Quel en est le texte ?

Je réfléchis.

— Adressé à inspecteur principal Pinaud…

— Ensuite ?

Tu ne me croyais pas lorsque je t’assurais que tu n’étais qu’un c… J’espère que maintenant ce doute est dissipé !

Commissaire San-Antonio

Magnin me demande :

— C’est un message chiffré sans doute ?

— Oui, dis-je, mais rassure-toi, il le comprendra. Et puis, ça fera marrer l’hôtesse de l’air…

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