Troisième partie

CHAPITRE XI Je brûle… mais suis brûlé !

Le lendemain, à l’aube, tout le circus de la société Patate arrive au rapport.

Je dois reconnaître que mon équipe de pieds plats a fait du bon turbin. Ces gars-là, ils passent une partie de leur vie végétative à étudier le comportement des mouches à beurre dans la bonne société monégasque de Christophe Colomb à Rainier du Soir, mais quand il s’agit de mettre le grand développement, pardon madame Louise, ils sont un peu là !

La vie de la mère Berthier est étalée au milieu du burlingue en moins de deux, comme une poubelle renversée.

J’en apprends tellement long sur son compte qu’il faudrait Jules Romains soi-même pour le mettre en prose. Je vous passe sa jeunesse, son mariage, son bonhomme qui se poivrait le naze ; sa liaison avec un toubib, sa salpingite, l’achat à tempérament de son Frigidaire, son tempérament à elle, ses fausses couches et la couleur de ses soutien-choses.

Seul point intéressant et à retenir : elle s’est engagée comme travailleuse libre en Bochie pendant la dernière. Elle grattait dans un hosto à Berlin ; même qu’à son retour elle a eu droit à la coupe melba de la part de tous ceux qui, n’ayant pas pris les armes au cours du patacaisse intégral, ont libéré leurs instincts à la Libération en s’improvisant coiffeurs pour dames !

D’après mon informateur, au pays de la choucroute au Führer, elle est devenue la maîtresse d’un Tchèque sans provision qui lui a fait le Lotus-nippon et l’Incendie-de-Chicago à la perfection. Ce zouave appartenait à la Gestapo. À la fin de la guerre, il a été enchristé par les Popofs. Il s’appelait Caseck, ce qui, paraît-il, à Prague et dans ses environs immédiats, signifie « Dupont ».

Ce point m’intéresse beaucoup. D’autant plus qu’un autre de mes boy-scouts se la radine avec une photo qu’il a dégauchie sur le calendrier des postes de la veuve. Cette image m’écorchait tellement les lampions que je ne l’avais pas vue ! Que ceux qui n’ont pas lu La Lettre volée de Poe me lancent la première paire de lunettes !

Le rectangle de papier glacé représente la mère Berthier avec quinze carats de moins, donnant le bras à mon pote les Grosses-Gobilles, lui aussi épongé de quinze berges ! À l’arrière-plan, on distingue l’enseigne d’un magasin ; même sans le concours d’une loupe, on peut se rendre compte qu’elle est écrite en chleu.

Conclusion automatique, le gnace aux paupières bombées s’appelle Caseck et c’est lui que la veuve Berthier utilisait comme cataplasme lorsqu’elle soignait messieurs-les-peints-en-vert en berline !

C’est pas pour me vanter, mais je commence à y voir clair. Entre nous et un bocal de cornichons à loyer modéré, je pense que les Ruscos ont relâché Caseck depuis un certain temps. Ce brave gestapiste en chômage a été désorienté, il a hésité entre se faire pédicure chez les Petites Sœurs des pauvres et entrer dans un réseau d’espionnage étranger, et c’est la seconde solution qui a prévalu dans son cœur.

Il a participé à l’enlèvement du vieux Munhssen. Seulement, pour une raison quelconque, le coup a partiellement foiré… Il a été obligé de planquer le savant danois à Paname. Celui-ci étant malade, il fallait des soins éclairés… Il ne pouvait le faire soigner dans un hosto puisqu’il savait qu’à Copenhague on se caillait le raisin au sujet du bonhomme… Alors il a eu l’idée d’aller chez son ancienne nana de l’époque héroïque. La vie ayant passé par-dessus leur idylle, il a dû avoir recours à des arguments moins spirituels pour la convaincre… D’où la liasse de biftons planqués derrière les petits gailles.

Oui, c’est ça… Ensuite la vioque a eu les jetons et il lui a déplafonné la tirelire pour la faire rester peinarde.

Je remercie mes gars qui ont fait du si prompt travail. Il ne m’en reste qu’un à auditionner : Dupied, un vachard fini qui pousserait sa vieille mère hors des clous pour le plaisir de lui faire coller une contredanse.

Lui, il s’est chargé du présent de la morte. Il a établi un emploi du temps de feu Mme Berthier vraiment sans bavure…

Si j’en crois mon rapport, ces derniers temps, la brave dame menait une vie des plus rangées. Elle partait le soir à sept heures de chez elle pour prendre son poste à la clinique des Rosiers. Elle en repartait à six heures le lendemain, rentrait at home et se zonait jusqu’à deux plombes de l’aprème. Ensuite, elle allait s’acheter de la bouffe dans le quartier et se préparait un gueuleton.

Elle ne faisait qu’un fort repas par jour : l’après-midi. Elle complétait son alimentation par de multiples cafés-toasts absorbés dans le courant de la noye…

Lorsque Dupied en a fini, je le congédie et je demeure seulâbre avec ces éléments de l’enquête. Si la mère Berthier soignait Munhssen, c’était vraiment en vitesse et il ne devait pas résider loin de chez elle… Voilà qui circonscrit le champ des recherches…

Le bignou carillonne. C’est le Vieux qui me demande si j’ai des nouvelles de Bérurier.

— Aucune, chef…

— Et votre enquête ?

— Elle suit son petit bonhomme de chemin…

— Eh bien, faites-la courir, coupe-t-il. J’ai déjà reçu un fil des Affaires étrangères, les Danois demandent des explications et surtout des résultats…

Il raccroche, mauvais comme un cheval dont le postère a servi de cendrier à un fumeur de cigares.

Je me lève, fais craquer mes jointures, et rajuste le nœud de ma cravate.

Je me sens vaguement déprimé. Enfin, je vais toujours porter mon tarin quelque part.

Ce matin, l’air de Paris sent la petite femme honnête qui va au rancard de son premier amant.

C’est frais, délicat, juvénile comme l’acné d’un collégien et si ça ne rapporte rien, ça ne mange pas d’argent. On dirait qu’il y a une petite resucée de printemps dans les feuilles dorées des arbres.

Parole, on en mangerait saupoudré de sucre. Je vous parie un abat-jour contre un jour d’abats que les studios meublés vont marner dur aujourd’hui. Ces temps-là portent à l’épiderme.

Je prends place derrière mon volant et je décarre en souplesse. À cet instant, une petite fille s’élance pour traverser la chaussée afin de rejoindre sa vioque. Je freine à bloc : pas de bobo. La daronne de la gosseline qui a tout vu pousse un cri sauvage, croyant le fruit de ses entrailles culbuté… Je l’invective histoire de lui remettre les nerfs sur la bonne longueur d’onde… Et je poursuis ma route. Mais sa clameur désespérée m’a froissé le cervelet. Ce cri m’en rappelle un autre que j’ai entendu voici peu de temps… Un cri… Ah oui, c’était à la maison de repos du professeur Lafrère… Un cri de femme aussi, un cri de folle, formidable, total, qui remontait de la nuit des âges…

Je me range derrière une file de taxis pour allumer une cigarette. Tous mes sens sont alertés, because, soudain, je viens de penser qu’un asile de dingues c’est vraiment une planque idéale pour séquestrer un bonhomme. Mais bien sûr ! La voici la solution… Voilà pourquoi Caseck a rambiné avec sa mégère… Ensemble ils ont manigancé l’entrée en clinique du père Munhssen… Rien de plus fastoche : le vieux porte une blessure à la trombine et, si ça se trouve, ne parle peut-être pas le français !

Quel tordu j’ai été en omettant de présenter sa photo à Lafrère.

Je redémarre au moment où les chauffeurs de bahut me traitent de pecquenod parce qu’ils pensent que je n’ai pas gaffé l’interdit de stationner…

* * *

L’hôtel particulier qui abrite ces messieurs-dames les tourmentés de la toiture est paisible en ce frais matin. Le portier décoré m’ouvre, me reconnaît, me salue et me guide jusqu’au grand hall.

En cours de chemin, il m’annonce que le professeur Lafrère est en voyage. Il a été rappelé au chevet de son père, en Vendée. Je ne me casse pas le chou pour si peu et je demande à visionner son assistant, en Vista Color et en chair et en os.

On souscrit illico à ma demande. Survient alors un jeune toubib au teint jaune, au cheveu noir et à la bouche pincée par les déceptions de l’existence.

— Docteur Perron, se présente-t-il.

— Commissaire San-Antonio.

Je lui produis l’éternelle photo.

— Vous connaissez ce monsieur, docteur ?

Il ne bronche pas.

— C’est un de nos pensionnaires…

Lorsque Robinson a vu radiner Vendredi, lui qui avait tellement envie de faire jeûne, il n’a pas été plus satisfait, plus soulagé et plus heureux que moi. Je touche au port, c’est rudement bath, vous savez !

— Je devrais plutôt dire : c’était un de nos pensionnaires, rectifie cet endoffé de frais, car il est parti hier matin !

— Quoi !

Du coup, mon bonheur se racornit.

— Parti ?

— Oui, son fils est venu le chercher…

— Un garçon avec de lourdes paupières ?

— Oui, vous le connaissez ?

— Je ne l’ai vu qu’une fois, mais il m’a beaucoup frappé.

Je passe deux doigts en crochet entre ma limace et ma pomme d’Adam, manière de faciliter le boulot de mes éponges.

— Il s’appelait comment, ce pensionnaire, docteur ?

— C’était un Suisse-Allemand nommé Buzler… Il avait perdu la mémoire à la suite d’un accident… Il n’était pas dangereux, mais son fils l’avait placé chez nous pour quelque temps avant de rentrer dans son pays car le malade avait besoin de soins…

C’est confus, tout ça. Je décide de passer le grand démêloir.

— Parlez-moi de lui, docteur, sur le plan médical. Sa blessure est-elle vraiment grave ?

— Elle l’a été ; maintenant il est hors de danger…

— Comment se comportait-il ?

— Il était du genre prostré. Il ne parlait pas et on devait l’obliger à manger.

— Pensez-vous qu’il ait vraiment perdu la mémoire ?

— Sans le moindre doute. Du reste, la nature de la blessure en disait long… Je peux même préciser qu’il ne la recouvrera jamais.

— Parlait-il ?

— Pratiquement pas, et en tout cas pas en français…

— Son… fils savait-il qu’il était définitivement amnésique ?

— Nous le lui avons dit, mais il conservait de l’espoir… Il affirmait, ce qui du reste était désobligeant pour nous, que les médecins de son pays réussiraient le miracle…

Non, mais vous vous rendez compte, les gars ? Vous mordez bien où nous en sommes ? Les yeux morts de Munhssen ne venaient pas d’une cécité, pas non plus d’un éblouissement, mais par le magnésium d’un flash ils traduisaient son état mental… Ils reflétaient le désert de sa pensée.

— Comment était-il venu chez vous ?

— Notre infirmière chef était liée avec la famille Buzler, c’est elle qui nous avait amené ce malade…

— Bien, il est parti avec… heu… son fils… De quelle façon ?

— En voiture. Cette pauvre Mme Berthier les accompagnait. C’est peu après qu’elle a eu son accident.

Son accident ! Joli euphémisme.

— Vous avez aidé au chargement du vieillard ?

— J’accompagne toujours nos malades jusqu’à la porte ! se rebiffe-t-il.

Voyez-moi cette grande asperge ! C’est gland à chialer et ça se prend pour le gladiateur du patelin !

— Je ne peux qu’applaudir cette courtoise habitude, docteur. Dans quelle voiture est-il parti, était-ce une ambulance ?

— Non, une auto particulière. Pour préciser, une Ford Vedette d’un modèle périmé, noire…

— Nous y revoici.

— Pardon ?

— Excusez, je me parlais à moi-même… Vous n’avez pas repéré le numéro ?

— Non.

Je danse d’un pied sur l’autre pour chercher à équilibrer mes pensées.

— Le… fils du malade vous avait sans doute donné une adresse où le joindre en cas d’aggravation ?

— Non, il nous avait confié son père parce qu’il était obligé de voyager. Il nous avait dit que si l’état empirait, leur amie, madame Berthier, saurait qui il fallait alerter…

Décidément, ce Cazeck est un petit prudent. Il ne laisse rien au hasard…

J’ai de plus en plus envie de faire la causette avec lui.

— Vous permettez que je téléphone ?

— Je vous en prie.

J’appelle le burlingue. Dupied s’y trouve précisément.

— Ouvre tes manettes toutes grandes ! lui dis-je. Vous allez repartir au charbon, toi et les autres. Cherchez un certain Buzler, sujet suisse. Faites tous les hôtels, toutes les pensions de famille. Demandez le concours des garnis car il s’agit de faire vite. Visitez les loueurs d’autos ou les marchands d’occasions. Cherchez qui a vendu ou loué, soit à un type aux paupières tombantes qui se fait appeler Buzler, soit à une fille blonde soi-disant nommée Kessmann une Vedette noire ancien modèle. Et que ça saute… Tenez-moi au courant minute par minute des résultats. Mobilisez les autres services s’il le faut… Nous devons alpaguer ce polichinelle et il a vingt-quatre heures d’avance sur nous. Prévenez la police des gares, la routière… Tout homme correspondant à ce signalement et escortant un vieillard blessé au visage doit être immédiatement mis au frais, vu ?

Dupied a tout noté à la volée. J’entendais grincer son stylo sur le papier grenu de son bloc.

— Compris, chef !

Je raccroche.

— C’est si grave que ça ? demande le jeune toubib bilieux.

— Ça l’est davantage encore ! lui lancé-je en m’esbignant.

CHAPITRE XII Je décide… de prendre une décision décisive

Ce qui fait la force de la grande rouquine, c’est son organisation, sa multiplicité, son obstination. Un homme qui a la police au derche ne peut pas grand-chose parce que trop de forces, trop d’hommes sont ligués contre lui.

Les choses ne traînent plus. Deux heures après mon coup de fil à Dupied, un bougre a retrouvé le garagiste qui a loué la Vedette. C’est un type de Pereire, spécialisé dans la location de voitures à la semaine et au mois.

Je fonce chez lui. Il s’agit d’un monsieur élégant qui n’a jamais eu une tache de cambouis sur les doigts. Il fait le beau dans un bureau cossu avec une secrétaire blonde à portée de la main et un téléphone blanc devant lui.

Il me reçoit on ne peut mieux, tout heureux d’offrir un intérêt pour la police.

Il me propose à boire, à fumer, et sa secrétaire pour un peu.

Il a loué l’auto à une demoiselle Kessmann, lundi matin. C’est donc pour aller récupérer son pote les Gros-Lampions que la souris blonde a pris une voiture. Le véhicule a été loué pour la semaine.

Elle a produit son passeport et a versé une caution de cent mille balles.

— C’était une fille très jolie, affirme le loueur de ferrailles.

Là-dessus, la secrétaire pince les lèvres. Elle me paraît drôlement jalmince. Elle doit tenir à sa bonne gâche sur les genoux du patron.

— O.K. Donnez-moi le numéro de la bagnole.

— C’est le 47 AA 75…

Je me retire, nanti du précieux renseignement. Je téléphone à la Routière en disant qu’on doit me retrouver le véhicule avant la fin de la journée. Le colonel qui dirige cet estimable service m’affirme qu’il va filer des ordres en conséquence. Tranquillisé, je peux souffler un peu. Je vois très bien maintenant comment s’est présentée la chose.

Lorsqu’à Caen Caseck s’est aperçu que la police se filait après lui, il a changé ses batteries en vitesse. Il est allé retirer le père Munhssen de l’asile, en compagnie de la veuve Berthier. Puis, pour éviter une indiscrétion de celle-ci, l’a butée.

Parfait. Seulement, je me demande pourquoi ce gars-là s’obstine à traîner un vieux savant amnésique… Voilà qui est troublant.

Il y a beaucoup d’autres choses que je pige mal, du reste. Par exemple la raison du séjour en France de Munhssen. Puisque son état n’était plus alarmant, pourquoi ne l’a-t-on pas conduit tout de suite là où devait aller ? Ensuite, s’il avait totalement perdu la mémoire, comment se fait-il qu’il ait pu annoncer son départ autour de lui avant de quitter Fredericia ? Et de plus, il aurait écrit à sa fille… Décidément, c’est la superbouteille à encre, le modèle géant, le plus économique pour les familles nombreuses.

Je crains que mes lascars n’aient réussi à s’évacuer vers des continents perdus. En vingt-quatre plombes, on fait du chemin… Même en coltinant un vieux crabe empêché du cigarillo. Car il a fallu que ça soit le méchant sauve-qui-peut ! La fille blonde s’est barrée de son hôtel. Caseck a récupéré le Danois et liquidé sa complice française… Que nous reste-t-il, outre leur signalement ? Un nom d’emprunt, comme dirait Ramadier. Et le numéro d’une bagnole… Mais il est fastoche de changer de blaze et de voiture. Ce Caseck est un renard trop méfiant pour continuer à se baguenauder avec un nom repéré et une tire dont l’immatriculation est connue…

Effectivement, tandis que j’engloutis une choucroute à la brasserie d’en face, on vient m’annoncer que la Vedette a été retrouvée près de Malakoff… Elle a été abandonnée la veille dans une petite rue…

Ce que j’en ai marre de ces giries ! Passez-moi l’aspirine ! Mes archers font des gueules d’enterrement.

Et avec ça, Bérurier qui n’a toujours pas donné signe de vie… Je me prends la mappemonde à pleines pattes.

Oh ! mais… Attendez, je commence à gamberger. Voilà bientôt deux jours que le Gros a disparu. S’il était mort, on aurait retrouvé sa carcasse… S’il était libre, il aurait donné signe de vie. Pourquoi ne l’aurait-on pas escamoté ? Attendez toujours… Pendant que j’y suis, je vais vous faire bénéficier de mon phosphore, j’en serai quitte, après, à sucer des allumettes.

Je flaire un fil conducteur… Vous m’objecterez que j’en empoigne des tas depuis quelques jours, seulement, que voulez-vous, les autres sont en soie et cassent dès que je les saisis.

Je suis une patate, voilà. Cet aveu libère ma conscience… Je commence à gamberger, et puis je saute sur le détail qui me botte sans pousser mes évolutions. J’ai tort. Si je prends l’affaire à son départ, du moins vis-à-vis de nous, qu’y a-t-il eu à la base de tout ? Un vol d’appareil photographique. Où l’a-t-on volé ? Dans une gare. Donc, la fille blonde partait avec cet appareil uniquement pour montrer les photos non développées qu’il contenait à quelqu’un… Vous me suivez ? Tenez bon la rampe. La preuve qu’elle ne partait que pour ça, c’est qu’elle est restée quand elle a constaté la disparition de sa valise. Ceci est bien établi, hein ? Pas d’objections ? D’ac, je continue. Maintenant, pourquoi entreprenait-elle un voyage afin de véhiculer des photos non développées alors qu’il était si simple de tirer la gueule du vieux Danois et de l’expédier par la poste ? Hein, pourquoi ? Vous êtes là à bâiller comme des carpes et à rouler des boules de loto qui fileraient le traczir à un poisson chinetocke ! Vous me faites pitié, tenez ! Je me demande des fois comment vous faites pour gagner votre bœuf, avec un cerveau pareil à du chewing-gum trop mâché !

C’est malheureux ! Je vais donc vous le dire, moi, pourquoi cette déesse que je n’ai pas l’honneur de connaître agissait de la sorte. C’est uniquement parce que les photos devaient passer une frontière et que tous les postes frontaliers du monde avaient le signalement de Munhssen. Si jamais par un hasard malheureux ou à cause d’un douanier trop zélé lesdites photos étaient repérées, ça allait chauffer. Donc, la fille transportait simplement les pellicules impressionnées… Vous commencez à entraver pourquoi ? Non ? Alors vous êtes plus crêpe que je ne le supposais… Dans l’appareil photographique, les pellicules ne pouvaient pas être trouvées. Parce que, mes petits brachycéphales, de deux choses l’une : ou bien les douaniers n’ouvraient pas l’appareil et les images passaient… Ou bien ils l’ouvraient et elles étaient anéanties par la lumière, vu ?

Ce qu’il est marle, ce San-Antonio, tout de même. Y a pas, je suis un cas ! Quand ça atteint ce degré-là, on présente le sujet en Sorbonne et devant les scalpés de l’Institut !

Maintenant, si vous voulez boire un petit vulnéraire, maniez-vous le prose car je vais continuer la démonstration. Ça y est ? J’enchaîne !

On a chouravé l’appareil photo vendredi dernier. Donc, à cette date, il n’était pas du tout question que le père Munhssen soit embarqué.

Son transfert à l’étranger n’était pas prévu. S’il s’avère si délicat, il est probable que Caseck n’est pas parti avec son pensionnaire. Et la preuve, c’est qu’il a pris le risque énorme de tuer la mère Berthier, son ancienne poule. Pourquoi ? Parce qu’elle savait où logeait Caseck, donc où il allait se terrer avec le vieux. Le Tchèque s’est douté que nous remonterions jusqu’à l’infirmière et il a préféré s’assurer de son silence.

En ce cas, s’il possède à Paris une retraite sûre, pourquoi la fausse miss Kessmann logeait-elle à l’hôtel ?

Je carbure, les mecs… Je carbure… Ne bougez pas, retenez-vous de tousser et finissez de peloter vos bergères, ça me distrait !

C’est nettement la méchante aurore boréale que j’entrevois, cette fois. Ces zigs, les deux équipiers, croyez-moi ou allez vous faire éplucher l’agrume, m’est avis qu’ils sont en train de mijoter un drôle de coup farci contre ceux-là même qui les emploient. Ils ont dû décider de se mettre le vieux au frais pour leur compte personnel. Peut-être qu’ils en négocient la vente ailleurs, tout comme s’il s’agissait d’une marchandise. Oui, ils l’ont kidnappé mais, au lieu de l’embarquer à destination, ils ont préféré l’interner aux Rosiers avec la complicité de la mère Tapedure. Ils ont dit à l’Organisation qu’il était intransportable. Les autres se sont inquiétés. Ils ont alors pris une photo de Munhssen pour leur montrer qu’ils disaient vrai… Et puis cette photo a été le début de leurs ennuis.

La pseudo-Kessmann logeait à l’hôtel pour ne pas révéler leur véritable retraite aux autres, car ils prévoyaient le cas où ils seraient obligés de soustraire le savant aux recherches… Mais oui, tout concorde… Maintenant j’en suis absolument certain, les deux équipiers agissent pour leur compte personnel. Il faut croire que l’enjeu en vaut la chandelle car ils ont contre eux non seulement la police française, mais encore « les autres ».

Je suis en transes, littéralement. J’ai un don de visionnaire, c’est certain ; à côté de moi, le Grand Robert ressemble à l’ONM. Je suis certain que mon équipe de foies blancs n’a pas quitté Pantruche. Oui, ils sont là, tous : Caseck, la fille blonde, Munhssen… Je les sens, pas loin. Quelques blocs de maisons, quelques centaines de mètres peut-être nous séparent… Ils ont la bath planque… Est-ce une maison perdue au fond d’un parc ombreux ? Est-ce un sordide logement de la zone ? Un hôtel particulier du Bois ? Une auberge des environs de Paris ? Mystère et friction à la gelée de groseille !

Peut-être qu’un sourcier avec sa baguette magique pourrait me rancarder ?

Le standardiste pénètre dans mon bureau…

— Monsieur le commissaire, un nouveau message de Pinaud…

Je prends le papier et le parcours.

Suis arrivé Copenhague, stop. Fille Kessmann était service savant nommé Munhssen, stop. Munhssen disparu mystérieusement, stop. Pars pour Fredericia, stop. Nourriture danoise trop sucrée, stop. Téléphone à Mme Pinaud pour qu’elle fasse ressemeler mes chaussures jaunes pendant mon absence, stop. Amitiés malgré ton dernier message.

Inspecteur principal Pinaud

Je ne sais pas pourquoi, mais ces mots tracés hâtivement par le réceptionniste me chauffent le cœur.

— Une réponse ? s’informe celui-ci.

— Oui.

— Je vous écoute, monsieur le commissaire.

Inspecteur principal Pinaud, aux bons soins de la police de Fredericia, Danemark.

Enquête approfondie sur Munhssen, stop. Renseigne-toi pour savoir s’il avait ou non perdu la mémoire suite accident, stop. Manie-toi la rondelle.

Commissaire San-Antonio

— Ce sera tout, monsieur le commissaire ?

— Pour l’instant, oui !

Je le congédie et j’appelle Favier, l’incendie humain, le Van Gogh fait homme… Il ne met pas longtemps pour dévaler les deux étages qui s’interposent entre nos antres.

— Du nouveau ?

— Ne me parlez pas, ne me questionnez pas. Je suis en équilibre avec mon système nerveux.

Je lui donne la photo trouvée chez la mère Berthier et qui la représente pendant la guerre aux côtés de Caseck.

— Puisque vous êtes un champion de la photographie, mon petit Favier, vous allez faire un travail d’art.

— À votre disposition.

— Prenez cette photo, isolez-moi l’homme. Agrandissez-moi la tête de l’homme au maximum. Ensuite, retouchez-la légèrement pour le vieillir un peu et rephotographiez-la…

— Compris…

— Il vous faut longtemps ?

— Non, je vais me faire aider… Ne bougez pas d’ici…

Il s’en va. Le Vieux me fait mander sur ces entrefaites. Il me pèle l’haricot. Je fais répondre par le standard que je viens de sortir et je poursuis mon numéro de haute voltige cérébrale.

Lorsque j’aurai la photo, je pourrai la publier en première page des journaux avec un titre : « On recherche cet homme ». Je suis certain que les témoignages afflueront, seulement il faudra un temps inouï pour les vérifier… Et puis Caseck prendra les jetons en se voyant démasqué ! Il essaiera de filer ou bien, poussé dans ses ultimes retranchements, butera peut-être le père Munhssen… Il n’est pas à un meurtre près…

Je clos mes paupières et je pique une somnolence. C’est le fameux « relaxe » qui nous vient d’outre-Atlantique avec le Coca-Cola, les armes nucléaires et Marilyn Monroe. Ça repose singulièrement le couvercle.

Je passe plusieurs minutes dans cette pose prostrée. Et malgré l’inertie de ma pensée, ça continue de turbiner là-dessous. En filigrane, je continue de réfléchir.

« Mon petit San-Antonio, mon bijou, mon chéri…, pensé-je, tu as toujours dénoué les écheveaux compliqués, toujours résolu les problèmes les plus casse-bol, alors tu vas te choper par la menotte et te forcer à conclure… Tu n’es pas bonnard pour le travail en grosse équipe. Toutes ces forces policières que tu déclenches ne te serviront à rien… C’est toi tout seul qui vas dégauchir la vérité. La vraie, celle qui dégage la grosse lumière… »

Toc-toc ! Qui qu’est laga ? C’est re-Favier avec ses tifs en feu d’artifice et ses pauvres doigts bouffés par les acides. Il me tend une photo.

— Ça va comme ça, commissaire ?

Je zieute. Formide ! On dirait une photo en direct de Caseck-les-Mahousses-Cocardes.

— Encore un beau boulot, Favier…

— Merci…

— Tirez-en un paquet, ça va peut-être servir.

Je chope l’image et la pose sur le verre de ma lampe de bureau, j’allume, bien qu’il fasse jour, pour hâter le séchage.

Après quoi, je tube au commissariat de Malakoff pour demander si la voiture abandonnée est toujours en place. On me répond que oui, vu qu’il n’y avait pas d’instructions. Je dis de ne rien toucher et je me renseigne sur son emplacement exact. C’est devant le 18 de la rue de la Tour.

La photo est pratiquement sèche. J’arrache un morceau de buvard sur mon sous-main pour la plier dedans. Il m’arrive d’être méticuleux, vous voyez…

CHAPITRE XIII Des fils… à retordre

La rue de la Tour est une petite voie étroite dans un quartier mité, au-delà des boulevards extérieurs. On y trouve de vieilles masures, des hôtels particuliers délabrés, des arbres rabougris, des jardinets flétris et une population mêlée, composée d’artistes, d’Arabes, de vieilles bonnes femmes et de marmots sales.

J’aperçois la Vedette abandonnée. Elle est rangée dans un renfoncement de façon très orthodoxe.

Les portières ne sont pas verrouillées. L’intérieur est pourvu de housses en plastique bleu… Bien entendu, je fouille la boîte à gants, mais je n’y trouve qu’une peau de chamois cradingue, une bougie usée et une boîte d’allumettes.

C’est chétif. Notez que de la part d’un renard comme Caseck, je n’espérais pas trop trouver son adresse écrite à la craie sur la banquette. Il n’y a pas non plus d’indice sur le plancher ou sous les sièges… Rien, rien… Du reste, ces voitures de louage sont désespérément anonymes.

Eh bien, attaquons. La Vedette représente mon dernier lien avec EUX. Caseck est venu l’abandonner là, puis il a disparu… À moi de retrouver le sinistre personnage.

Je sors de l’auto et regarde autour de moi. En face de la voiture, de l’autre côté de la ruelle, il y a une toute petite maison. Une de ses fenêtres donne sur la rue. Elle est située au rez-de-chaussée. Je vais cogner au carreau. La fenêtre s’ouvre, et une dame paraît. C’est la brave mère de famille. Elle ressemble à Bécassine et elle a un nez comme un champignon de Paris.

— Excusez-moi, fais-je en lui présentant ma carte.

Elle murmure « Police » d’une voix pâmée. Son vieux achète Le Parisien tous les matins en allant au charbon et on y parle beaucoup de la rousse.

— Qu’est-ce qu’il y a eu ? fait-elle.

Elle se tourne vers l’intérieur de l’humble logis et demande d’une voix angoissée :

— Tu t’es encore battu, Léon ?

Je découvre alors, dans le clair-obscur qui envahit la pièce, une silhouette d’homme attablé.

— Vous permettez que j’entre ? demandé-je d’un ton courtois. Nous serons mieux pour parler.

— Je vous en prie, fait la femme, seulement l’entrée se trouve dans l’autre rue.

— Inutile !

— Je fais un rétablissement et en deux temps, deux mouvements, j’atterris dans la cuisine. Ils n’en reviennent pas. Il y a là le père, un zig au visage cabossé et au teint rouge, et un gamin rigolard qui joue avec une petite auto sur le parquet.

— J’enquête au sujet de l’auto stoppée devant chez vous, dis-je. Elle a été abandonnée là par un type qui nous intéresse beaucoup et que nous voulons à toute force retrouver… Avez-vous vu l’homme qui est sorti de l’auto hier matin ?

— Moi, oui, fait le mari.

Je lui présente la photo de Caseck.

— Est-ce lui ?

— Mais oui ! Je finissais de me donner un coup de peigne là, devant la fenêtre…

Je regarde dans la direction indiquée et j’aperçois un miroir fixé à l’espagnolette de la croisée.

Le brave homme reprend.

— Le type en question est descendu de l’auto… Il s’est mis à regarder dedans, par terre, puis à l’arrière, comme s’il cherchait quelque chose…

— Il ne cherchait rien, expliqué-je, il s’assurait au contraire s’il n’oubliait pas quelque chose…

— Ah ?

— Oui… Vous n’avez pas attendu pour voir dans quelle direction il partait ?

— J’ai pas attendu, mais une minute plus tard je suis parti prendre l’autobus et je l’ai vu qui prenait un taxi porte de Vanves… À la station.

Je sursaute.

— Vous êtes certain que c’était lui ?

— Ben ! Je m’ai dit qu’y devait être en rideau avec son os… Il portait un pardessus marron et un chapeau noir…

— Oui, c’est bien ça… Quel genre de taxi a-t-il pris ?

— Je vais vous le dire, parce que j’ai l’œil observatoire : c’était une 403 noire avec écrit dessus, en jaune, « Taxi-Radio », vous savez… Y en a quèques-uns en circulation maintenant.

Je bondis.

— Vous seriez rasé de frais je vous embrasserais, mon vieux !

Ça ne lui plaît pas.

— Faut pas chercher le bonhomme ! tonne-t-il en frappant la table du poing.

Sa vieille le calme. Il est nerveux, le gars…

J’extrais un billet d’une demi-jambe et je le cloque au pilon en lui disant de se payer la DS 19 avec. Puis je fonce…

J’enjambe à nouveau la fenêtre.

— Faut pas se gêner, rouscaille l’irascible ouvrier. Ah ! les perdreaux, je vous jure qu’y sont d’un sans-gêne ! Donne-moi c’t’argent, Riri, tu n’saurais pas quoi en foutre !

* * *

Au central des taxis-radios, on lance un appel général pour demander au chauffeur conduisant une 203 noire ayant chargé vers huit heures du matin, la veille, un quidam portant chapeau noir et pardessus marron de se faire connaître illico. Ça ne traîne pas. Moi je la trouve merveilleuse, l’invention. À peine le speaker s’est-il tu que l’intéressé décroche depuis sa bagnole.

— Ici 55, fait-il, c’est moi qui ai pris l’homme.

— Arrivez tout de suite… Police !

— J’ai un client à déposer à l’Alma… J’y serai dans dix minutes… Effectivement, douze broquilles plus tard, je vois paraître un grand costaud aux tempes grisonnantes portant un blouson beige à col de laine. Il est sympa, le chauffeur.

Je le salue et lui propose l’image de Caseck.

— Gi ! fait-il. C’est le type…

— Où l’avez-vous conduit ?

— Rue Cambronne… À l’angle de la rue de Vaugirard…

— Et puis ?

Il me regarde.

— Et puis c’est tout. Il m’a payé, j’ai relevé mon drapeau…

— L’angle de deux rues, c’est pas un terminus… De quel côté s’est-il dirigé ?

— Pas fait attention…

Enfin, c’est toujours ça… Caseck n’allait pas se faire stopper devant sa crèche. Il a probablement pris un autre taxi, ou bien le métro pour déjouer les recherches.

— C’est bon, je vous remercie… Voici pour votre dérangement.

Second bifton de cinq cents balles à porter sur ma note de frais. Je ne suis pas de ces flics qui font une réputation de pouillerie à la police.

Le costaud du volant enfouille l’artiche, assez éberlué.

Je salue ces messieurs des taxis-radios et je poursuis ma ronde aveugle. J’ai déjà avancé quelque peu… En tout cas, me voilà confirmé dans ma certitude : la bande n’a pas quitté Paris.

Je roule à la paresseuse jusqu’à la rue de Vaugirard, je stoppe à l’angle de la rue Cambronne (un type auquel je pense beaucoup, ces temps).

Ayant réussi à garer mon auto, je fais un rapide tour d’horizon.

J’avise une vieille marchande de biftons de la Loterie. La dame glapit que nous sommes un 13 et elle lance cette remarque sur un ton qui signifie « ceux qui ne prennent pas un billet ne sont que des tordus ! »

Je m’approche, j’achète un numéro se terminant par 8, mon chiffre clé, et je lui montre simultanément ma carte et la photo.

— Dites voir, petite dame, il faut que je retrouve un citoyen à tout prix. Je sais qu’il s’est fait conduire ici hier matin, avant neuf heures. Il est descendu d’un taxi-radio, ça ne vous dit rien ?

Ses gobilles pendent sur la photo comme les médailles d’un ancien combattant qui se baisse pour rattacher son lacet.

— Non, dit-elle. Je n’ai pas remarqué. Je ne sais pas si vous vous rendez compte…

Elle a un geste demi-circulaire pour me faire apprécier la foule qui l’environne. En effet, je crois un peu aux mouches. J’ai trop confiance en le hasard… Ça me perdra…

— Il avait un pardessus marron et un chapeau noir, insisté-je.

Elle sourit.

— Tiens, ça me dit quelque chose… Oui, un type qui est descendu d’un taxi. En payant, il a laissé tomber une pièce de monnaie de sa poche et il ne s’est pas seulement baissé pour la ramasser… Neuf heures, vous dites ?

— Un peu avant ?

— D’accord… C’est lui : moi je buvais mon Viandox… Tous les matins, le garçon du bistrot d’en face m’en apporte un…

— De quel côté est-il allé ?

Elle montre la rue Cambronne.

— Il a descendu la rue…

— Merci…

— Ça peut vous aider ? demande-t-elle, intéressée.

— Beaucoup, fais-je sincèrement. Il y a une station de taxis, non loin de là, il n’a pas pu ne pas la voir… Il y a également des stations de métro. S’il les a toutes dédaignées c’est que… C’est que son lieu de destination n’était pas éloigné…

Je fais un signe de tête accablé. Plus j’approche du but, plus je désespère… Maintenant, je ne vais pas pouvoir continuer seul. Que faire ? Je ne peux pas aborder les gens pour leur demander des nouvelles de Caseck. Jusque-là, il a été repéré parce qu’il accomplissait des actes précis, relativement repérables, tels que ceux consistant à fouiller une auto, prendre un taxi-radio et perdre de l’argent en payant la course… Mais maintenant ? À moins qu’il n’ait marché sur des échasses ou jonglé avec des casquettes, personne n’a pu prendre garde à lui… Seules mesures à prendre : mobiliser une troupe de poulets avec mission de visiter toutes les concierges du quartier pour leur soumettre la photo de Caseck…

C’est bon, puisqu’il faut agir ainsi, agissons ainsi…

J’entre dans la première brasserie venue et je commande un blanc-cassis (mon vice). Quand j’ai éclusé l’aimable breuvage, je descends au sous-sol parce que le mot « Téléphone », souligné d’une flèche, est placé en haut d’un escalier.

La dame des toilettes rajuste sa jarretelle, ce qui m’ouvre une perspective sur sa cuisse potelée et ses dessous d’un bleu azuréen.

— Pourrais-je avoir un jeton ? demandé-je, non sans une gauloise arrière-pensée.

Elle me montre alors un carton sur lequel elle a tracé les deux mots « En dérangement ».

— Il ne faut qu’un r à « dérangement », lui dis-je.

Elle bigle son écriteau.

— Mais je n’en ai mis qu’un ! proteste-t-elle.

— Aussi permettez-moi de vous féliciter !

Je m’en vais tandis qu’elle se demande anxieusement si je suis tombé sur la tête ou si c’est congénital.

Rien ne m’horripile plus que de pénétrer dans un troquet avec l’intention précise de donner un coup de grelot ou de faire pleurer le gosse et d’y trouver le bigophone détraqué ou les ouatères condamnés.

Je décide de tenter ma chance ailleurs. Tous les espoirs me sont permis puisque nous sommes le 13.

Je cherche un autre établissement en accord plus parfait avec les PTT lorsque je me rappelle que le gros Bérurier pioge rue Blomet. Je vais profiter de l’occasion pour aller interviewer sa baleine, des fois qu’elle aurait des nouvelles… De chez elle, je tuberai à mes valeureux collègues. Pourvu que Favier ait tiré assez de portraits !

CHAPITRE XIV Distribution de lots

Je carillonne à la porte des Béru. Ils ont un coquet petit trois pièces Henri II avec vue sur la cour qui gagne le cœur. Un assez long moment s’écoule, je m’apprête à évacuer le terrain, pensant que la pétasse du Gros est absente, lorsque l’huis s’entrebâille.

La vioque à Béru glisse une portion de mufle par l’ouverture. Elle est grasse, fardée, frisée, baleinée, équipée pour ravager les quinquagénaires qui s’en ressentent pour manœuvrer les forts calibres.

— Salut, madame Bérurier, fais-je joyeusement. Comment va ?

Je m’avance. Ma visite ne semble pas lui faire plaisir outre mesure, bien qu’elle ait toujours essayé de me vamper lorsque nous nous rencontrions.

Elle est pâlichonne, pas peinturlurée, mal coiffée, et son œil contient un je ne sais quoi de flottant, de trouble qui m’inquiète.

L’ai-je surprise au moment où le coiffeur lui chantait l’introduction du grand morceau de Faust ? Ça n’est pas impossible…

Elle s’efface avec regret et j’entre dans le vestibule des Béru.

— Je ne vous dérange pas trop ?

— Mais non…

Ça ne part pas du cœur. Je perçois un vague bruissement dans la pièce voisine et je retiens un sourire. Je ne me suis pas trompé, la grosse vachasse était en train de se faire masser le grand sympathique. Inutile de m’attarder sous le toit de l’adultère…

— Dites voir, votre bonhomme ne vous aurait pas donné signe de vie par hasard ?

— Non, dit-elle… Pourquoi ?

Elle ne paraît pas surprise le moins du monde. Elle est amorphe. Est-ce qu’en plus du zizi-panpan elle se droguerait ?

— Enfin, vous avez dû vous apercevoir qu’il a disparu, non ?

— Dame, je le croyais en mission, vous êtes venu le chercher, l’autre matin…

— Vous ne l’avez pas revu depuis ?

— Non.

— Il n’a pas téléphoné ?

— Non plus…

Elle attend. Je parie qu’elle aimerait être veuve, la pétroleuse. Les bonnes femmes sont comme ça. Rien dans le cœur, sinon le mec du jour ! Le passé ? Il est passé ! Les souvenirs ? Elle les vivra demain !

Furax comme un suppositoire fourvoyé dans une bonbonnière, je lâche :

— Bon, du moment que vous trouvez ça bien, bonsoir ! Si on retrouve sa carcasse on vous fera un paquet !

Et sur cette invective, je disparais.

Je quitte l’immeuble, tourne le coin de la rue, entre dans un café pour enfin lancer mes ordres… Et voilà que je tombe en arrêt devant le portemanteau de l’établissement. C’est bizarre, mais il me dit quelque chose… Il y a le même chez Bérurier, dans l’entrée… Oui. Et…

Ça vous est déjà arrivé de prendre un malaise parce que vous avez une grosse surprise ? Moi, il me semble que le sol part en avant… Je n’ai que le temps de m’agripper au rade et de murmurer : « Un rhum » d’une voix mourante que le loufiat a de la peine à capter.

Il m’allonge un Negrita. Je le fais suivre à mon adresse privée. Et mon malaise fait place à de l’euphorie.

Au portemanteau des Béru, j’ai vu une veste. Et cette veste, je suis certain que le Gros l’avait lorsque nous nous sommes quittés, la dernière fois. Elle est marron, avec des taches de vin, les revers cassés et la doublure qui dépasse.

Alors ? Pourquoi la mère Béru m’a-t-elle bourré le mou ? Je casque mon orgie et je fais demi-tour. Au galop je grimpe les étages. Je parviens devant la porte de l’appartement et je tends l’oreille. Dans une pièce du fond des gens parlent. Je tire mon petit sésame-ouvre-toi avec des gestes de prestidigitateur chinois, je l’introduis dans la serrure… J’agis lentement, en m’efforçant de ne pas trembler. Je tourne molo molo pour faire jouer le pêne. Ça grince un poil, mais je pense être seul à percevoir ce bruit.

Enfin la serrure est libérée de toute obligation militaire et je n’ai plus qu’à délourder. Vous savez tous que pour ouvrir une porte sans la faire grincer il convient de la soulever en poussant. Grâce à ce procédé connu, j’entre en silence. Au prochain bal masqué de la marquise de Bouremoilœil, c’est dit, je me déguise en minute de silence, et j’irai faire des extras quand les porteurs de gerbes iront déposer les végétaux de saison sur la dalle sacrée.

Je ne relourde pas afin d’éviter de faire du chahut. On parle dans la pièce du fond… On chuchote, plus exactement. J’y vais à pas menus. J’extirpe l’ami Tu-Tue de sa gaine de cuir, je lève le cran de sûreté, puis, à la volée je délourde.

Ah mes petits camarades, ce spectacle !

Ce qui me frappe avant tout, je crois que c’est l’odeur. J’ai le sens olfactif tellement développé que je sens pour les gens qui ne se sentent pas bien. Ici ça chlingue la chambrée ! Faut dire qu’il y a du populo. Sur le pageot de la dynastie bérurière repose Munhssen… À terre, ficelés, cabossés, contusionnés, sanguinolents, gisent mon gros lard de Béru et son colitier le coiffeur… Caseck est en train de discuter le bout de gras avec la mère Béru tandis que la fille blonde (beaucoup plus jolie qu’on ne me l’avait décrite, soit dit entre nous et le carrefour Richelieu-Drouot) prépare une seringue…

J’ai du succès avec mon Walther.

— Les mains à la verticale ! dis-je d’un ton qui admet difficilement la réplique.

Ils ont tous sursauté, du moins ceux qui pouvaient se le permettre. La mère Béru est verdâtre… Caseck, sans remonter ses stores, me regarde par une mince fente sous ses paupières.

Ce qui complique un peu ma suprématie stratégique c’est que je dois surveiller à la fois la blonde et Caseck, et ceux-ci se trouvent chacun à une extrémité de la pièce.

Je tiens ma pétoire braquée en particulier sur Caseck.

— Mon enfant, fais-je à la fausse miss Kessmann, ayez l’obligeance de vous mettre près de votre ami Caseck.

L’autre l’a mauvaise en entendant son vrai blaze. Il doit se dire que j’ai fait du chemin.

La fille blonde n’a pas bronché.

— Dites, fillette, murmuré-je, je crois vous avoir parlé…

Je pointe le canon de mon distillateur de fumée dans sa direction. Je perçois un cri. C’est la mère Béru qui l’a poussé. Elle a de bonnes raisons pour cela. Cette pourriture de Caseck a profité de ce que j’interpellais la fille blonde pour se précipiter derrière la femme de mon pote et l’utiliser comme paravent chinois. Elle a une surface portante tellement conséquente, la gravosse, qu’il disparaît derrière elle, comme un homme serpent derrière un pilier d’église. Et il fait fissa pour défourailler, je vous le jure ! En moins de temps qu’il n’en faut à un hôtelier pour majorer une note de douze pour cent il m’envoie sa bonne camelote. Heureusement pour moi, j’ai eu le réflexe de me jeter sur le parquet. Je vois des trous se former dans le plancher à quatre centimètres de mon blair. Ah ! je vous avoue que je les ai à la sauce anglaise ! Je prends des particules de bois dans les roberts…

— Espèce de sale tante ! je rugis en redressant ma sulfateuse.

— Tirez pas, Antoine ! brame la mère Bérurier…

Ça me rappelle à la raison. Si j’envoie le potage elle en dégustera sa cuillerée, la mère Dutrognon ! Je peux pas faire ça à ce cocu de Béru !

Caseck s’est arrêté de tirer parce qu’il est gêné par sa vache protectrice. Là-dessus, pendant les deux secondes de répit, la souris blonde veut jouer les Cavalière Elsa. Elle s’empare d’un bronze à la noix représentant un joueur de tennis et s’approche de moi pour me faire sauter la malle arrière. Je vois venir la prune et je fais un mouvement de retrait… Le bronze percute le lambris du mur et le malheureux joueur de tennis, qui en a vu d’autres, se tord la raquette.

Moi, pas folle pour une guêpe, je profite de ce que la môme est penchée pour lui empoigner la tignasse. D’un geste brusque je la ramène contre moi. Maintenant j’ai aussi mon baudrier. Elle gigote et rouscaille, mais le San-Antonio est une mécanique solide.

Je la tiens plaquée devant moi et je lance à Caseck…

— Sors tout de suite de derrière ton tas de viande ou j’emplâtre ta morue !

Je ne sais pas s’il comprend un français aussi savant. En tout cas, il a la réaction lente. Moi je trouve que je me fais vioquard ! Bon Dieu, quoi, les coups de pétoire ont dû ameuter la caserne, non ? Surtout que j’ai laissé la lourde ouverte. Qu’est-ce qu’ils attendent, les voisins du Gros, pour jouer V’là l’régiment qui passe avec le précieux concours de la Garde républicaine, hein ? Est-ce qu’ils auraient les chocottes, ou bien se sont-ils farci les portugaises à la cire à cacheter ?

Peut-être, tout simplement, regardent-ils le journal parlé à la télé et comme on leur montre une guerre quelconque ils confondent, les pauvres anges ! En attendant qu’est-ce que je maquille, moi, avec ma sauterelle qui remue du valseur sur mes sensibles ? Et l’autre tordu de Caseck avec son bouclier de viande ?

— Alors, Caseck, lancé-je, on se fait cuire une escalope ou on va prendre le train ? Qu’est-ce que tu espères, hein, trésor ? Tu ne crois pas que ton compte est bon ?

Je passe la main sous l’aisselle de ma proie. Je vise le haut de la fenêtre et je presse la détente. Le carreau fait des petits… Là, il se trouvera bien un glandulard dans la strasse pour monter voir ce qui se passe ou pour prévenir le guet !

Mais je pige pourquoi personne ne radine. Juste en dessous, il y a un bal nègre… Et ça fait un boum-boum fracassant. Ils commencent tôt, les négros…

— Jette ton feu, Caseck…

Il le jette, mais en pièces détachées. Pour commencer ce sont les pruneaux qu’il m’envoie. Il se voit foutu, il sait qu’il n’a rien à espérer, alors il tente l’impossible. La fille blonde cesse de ruer et devient toute chose contre moi. Elle a étouffé les pralines au passage… Moi j’éprouve une cruelle morsure au côté. Cette vipère lubrique m’a touché malgré mon cataplasme humain… Je pousse la blonde en avant. Deux pralingues viennent à sa rencontre… Je cours droit à la mère Béru, laquelle pousse des cris qui fendillent le marbre de la cheminée. La prise de contact est sévère. Je file un coup de boule dans l’estome de la vioque pour l’obliger à tomber. Elle fait couac et s’écroule comme une bouse de vache. Me voici face à face avec le Tchèque.

Il est en train de mettre un chargeur de rechange dans son appareil distributeur. Il est tellement fébrile que sa main sucre les fraises. Il lève le pétard par le canon, voyant qu’il n’aura pas le temps matériel de le recharger. La massue c’est son violon d’Ingres. Je prends un gnon qui m’arrache le cuir au-dessus de l’oreille gauche. Il me semble que je viens de recevoir l’Empire State Building sur la margoulette. Ça vrombit sous mon bol. Une gerbe d’étincelles éclabousse ma raison. J’ai droit à la chandelle romaine et au grand soleil en supplément de programme. Je titube, mais la rage, la soif de vivre me font surmonter cette défaillance. Je m’annonce droit sur le mec. J’ai mon pétard à la hauteur de ma hanche. Je l’y tiens fortement plaqué pour que ça me serve de support, et je défouraille à tout va. Caseck se met à prendre une drôle de frime. Ses sacrées paupières de crapaud se soulèvent un peu, découvrant un regard blanchâtre.

Puis il marmonne je ne sais quoi dans je ne sais quelle langue et s’adosse au mur… Pendant qu’il joue son baisser de rideau, je récupère. La pièce est pleine de fumaga et ça pue la poudre maintenant. Caseck a un léger hoquet. Il essaie d’attraper son ventre, mais il ne termine pas son geste et bascule de côté en raclant le mur. Bon baiser, à mardi, caresse aux enfants ! Il est out ! Et même septembre et octobre ! Je suis maître de la situation. La brouette à Béru est évanouie.

Je m’approche du Gros. Il ne lui reste qu’un œil de disponible, mais il s’en sert pour examiner la situation. J’arrache son bâillon et tranche ses liens avec des ciseaux qui se trouvent sur la table de chevet.

Ils l’ont réparé, mon collègue !

— Te voilà bien de ta personne, Gros, fais-je tristement.

Il lui manque son dentier, plus une molaire qui était restée fidèle au poste. Il a un œil fermé, les lèvres éclatées, le nez écrasé et le front plus cabossé qu’une casserole ayant servi de ballon de foot à des poulbots.

Il gémit :

— T’es un homme, San-Antonio.

— Ça fait une moyenne, rouscaillé-je, car comme lavement on ne fait pas mieux que toi…

— Et ma femme ? soupire-t-il…

— T’as pas de pot, gars, elle n’est qu’évanouie…

Il veut parler, mais je lui fais signe de ne pas moufter… Je délivre M. le pommadin qui, fraternellement uni à Béru, offre la même pauvre gueule ravagée. Après quoi je regarde Munhssen… Il est dans un état comateux… Il porte un pansement à la tête et ses yeux ouverts ont la même inexpression que sur la fameuse photo qui a tout déclenché.

J’ai idée qu’il va avoir besoin de soins éclairés, ce pauvre homme.

À ce moment, apparition de messieurs les cyclards enfin alertés par un voisin moins sourdingue. Ils ont le pétard au poing. Je m’empresse de leur crier qui je suis car, à la vue de ce carnage, ils sont prêts à distribuer leurs bons points au premier qui bouge. Ma personnalité les ramène au sang-froid.

— Que s’est-il passé, monsieur le commissaire ?

— Vous lirez la suite demain, dans les journaux dignes de ce nom ! Prévenez les ambulances du quartier et faites soigner tout ce populo d’éclopés…

— Bien, monsieur le commissaire.

Je me sens tout bizarre. Ça doit être cette éraflure au côté… Je… Je… Je…

CHAPITRE XV Bérurier s’explique

Un régiment passe…

Il défile dans mon crâne et sa marche est scandée par un tambour. J’ouvre les châsses et j’avise, au bord de mon lit, Favier, le volcan humain en éruption.

Il me sourit.

— Nous sommes tout de même arrivés à nos fins, dit-il…

Tout en me parlant, il joue une marche sur le bois de ma table de chevet et ce martèlement rythmé m’emplit la calbombe d’un vacarme affolant.

« Nous ! » Il a des pluriels qui paraissent singuliers, comme dit Bérurier. Enfin, moi je veux bien…

— Favier, fais-je d’un ton pleurnicheur, cessez de vous prendre pour Lionel Hampton, vous me faites mal au bol.

Il s’arrête.

— Je suis allé à dame ? soupiré-je.

— Oui, il paraît. Vous avez pris une balle dans le côté, elle a heureusement dévié sur une côté, mais quelques centimètres plus haut et…

— Je passe toujours à quelques centimètres du coquetier, fais-je…

— Dans la vie, c’est parfois comme dans les films, déclare Favier, le héros sympathique en réchappe…

— Ça va, les autres ?

— Oui. La mère Bérurier a regagné son domicile et son auguste époux est actuellement sur le billard pour deux côtes fracturées…

— Et… les autres autres ?

— Eh bien, Caseck est mort, la môme n’en vaut guère mieux et le professeur sort lentement du coma artificiel où l’avaient plongé les piqûres qu’on lui faisait.

— Comment ça ?

— Il n’avait pas perdu la mémoire du tout à la suite de son accident. Du reste voici un câble que Pinaud vous adressait depuis Fredericia, Danemark…

Il me le lit.

Professeur Munhssen en pleine possession falcutés suite accident, stop. Seconde infirmière suspecte, stop. Semblait en relation avec ton homme grosses paupières, stop. À propos paupières ai oublié mes lunettes au bureau, stop. Très regrettable car ici consommons beaucoup de poissons, stop. À part ça le moral est bon, stop. Téléphone à Mme Pinaud qu’elle n’oublie pas l’échéance de la cireuse, stop. Amitiés.

Inspecteur principal Pinaud

— C’est un type inouï, rigole Favier en repliant le message.

— Vous disiez qu’on faisait des piqûres à Munhssen pour l’anesthésier !

— Oui, Caseck et la fille ne voulaient pas qu’il retrouve ses esprits. Le vieux aurait parlé… Alors ils lui injectaient continuellement un sédatif… À petites doses, mais de façon régulière. Si bien que le vieillard demeurait dans un état cotonneux.

— Je comprends alors pourquoi ils avaient besoin d’une complicité dans l’asile…

— Bien sûr…

Un toubib entre.

— Il faudrait laisser notre malade tranquille, dit-il à Favier.

Ce dernier se lève.

— Le toubib a raison. Au revoir, commissaire, je repasserai demain… Vous n’avez pas de commission à faire ?

— Prévenez ma mère que je suis légèrement blessé. Molo, hein ? Elle multiplie tout par cent lorsqu’il s’agit de son fils bien-aimé…

— Comptez sur moi.

— Et puis câblez à Pinuche qu’il rentre…

— Entendu…

Il s’éloigne. Le docteur me tâte le front.

— Vous pourrez faire brûler un cierge en sortant d’ici, me dit-il.

— Entendu, doc. Ce sera quand ?

— Oh, dans deux jours… s’il n’y a pas de complications.

— Il n’y en aura pas, je suis en béton. C’est pas la première balle que j’efface.

— J’ai vu, votre corps ressemble à une carte en relief de l’Himalaya !

Il s’efface, car on amène Béru sur un chariot. Les infirmiers gueulent : « Oh ! hisse ! », et le flanquent sur le lit vide qui est à ma dextre.

— Comment se porte ce tas de graisse ? je leur demande.

Ils se fendent la calotte.

— On ne peut mieux. Il a pris un drôle de passage à tabac.

— Pour un flic, ça ne manque pas de sel, fait l’autre.

Son pote, qui est au courant de mon identité, le pousse du coude et l’imprudent vire au rouge homard.

Nous restons seuls, le Gros et moi. Un assez long moment s’écoule. Et puis l’effet de l’anesthésique se dissipe et il regarde autour de lui avec effarement.

— Où suis-je ? demande-t-il.

— À Bichat, mec… T’as rien contre ?

— San-Antonio ! Comment, toi aussi ?

— Tu vois…

Il ne peut s’empêcher de balbutier : « Turabras », ce qui est bon signe.

J’attends un peu qu’il soit rentré en possession de ses moyens… Et puis je l’attaque.

— Si tu m’expliquais un peu…

— Je sais tout, fait-il, doctoral.

— Peut-être, mais pas moi, je suis tombé sur un exemplaire mal paginé et il m’en manque un bout…

Il ferme son œil valide pour se concentrer. Puis il clape de la menteuse.

— Bon Dieu, soupire-t-il, si au moins ces vaches me filaient un coup de rouge, je la pile !

— Tu sais, le rouquinos c’est pas bien porté dans un hosto.

— Tant pis… Bon, faut que je te prenne ça tout au début…

— Y a intérêt.

— Quand tu m’as quitté, l’autre jour, si tu te rappelles j’avais oublié mon écureuil chez le brocanteur ?

— Je m’en souviens.

— Je m’ai dit que cet enfoiré était capable de le brader. Alors je suis retourné le chercher. Je retrouve le vieux en pleine polka avec sa panthère… Je pousse mon coup de gueule pour les faire taire, je récupère mon rongeur et je vais pour me tailler lorsqu’il me vient une idée.

— À toi ?

— Oui.

— Dis donc, Gros, t’avais loué une cervelle de rechange, alors ?

Il essaie de hausser les épaules, gémit et y renonce.

— Ta gueule, laisse-moi poursuivre…

— Va !

— Voilà que je pense à un détail de ce qu’il nous avait dit, le marchand de pouilleries, lors de notre visite, aux deux…

— Quel détail ?

— Il a parlé de ce qu’il y avait dans la valise volée. Il a mentionné une trousse médicale, tu te souviens ?

— Oui.

— Et il nous avait dit qu’il l’avait gardée…

Je commence à l’avoir mauvaise. Bonté, quelle couennerie j’ai commise en ne la réclamant pas au bonhomme.

— Alors, poursuit le Gros, je la lui ai demandée…

— Je te reconnais bien là… Alors ?

— Dedans, y avait des tas de trucs médicaux, entre autres une boîte à piquouses. Et dans cette boîte il restait une ampoule vide de je ne sais plus quel produit. On avait oublié de la jeter… Sur cette ampoule se trouvait le nom du pharmacien qui l’avait vendue… Un pharmago de Boulogne-Billancourt. Je suis allé interviewer le bonhomme. Il avait vendu ces ampoules à une jeune femme blonde en effet… Et par un hasard formide, son petit préparo se rappelait avoir vu sortir la fille d’une maison de l’avenue Victor-Hugo à Boulogne… Il m’a décrit la bicoque… Je suis t’été faire un viron…

— N’en jette plus, la cour est pleine… T’es arrivé dans la taule avec tes bottes d’égoutier, Caseck t’a aperçu…

— Qui ça, Caseck ?

— Les Grosses-Paupières…

Penaud, il balbutie :

— Oui, c’est bien ça. Comme je passais une porte, j’ai moulé un parpin sur la noix. Je suis tombé… Alors ce salaud-là m’a filé la plus terrible toise que j’aie jamais reçue… Ça pleuvait partout : dans le bide, dans les côtes, dans la tête… Je me suis retrouvé beaucoup plus tard dans une cave, saucissonné…

— Bravo. C’est vous le fameux policier ? Un policier pour noces et banquets, oui !

Il secoue la tête…

— Que veux-tu, c’était déjà beau d’avoir trouvé leur repaire…

— C’était beau, oui, conviens-je.

Satisfait, il poursuit :

— Il s’est passé du temps… Je me suis pas bien rendu compte. Et puis ils sont venus me chercher et ils m’ont questionné. Et je t’assure que nous autres, à la Grande Cabane, nous sommes des enfants de chœur pour ce qui est de poser des questions… Ces tantes me collaient du papier à cigarette sur les joues et quand je ne voulais pas répondre, ils y filaient le feu… Vachement jouissif !

— J’essaierai, promets-je…

— Ils m’ont forcé à dire qui j’étais, comment j’avais remonté l’affaire, et ce qui se passait. J’ai menti, je leur ai dit qu’avant de venir chez eux j’avais laissé des consignes pour toi et que mon chef allait radiner. Alors Caseck, puisque tu dis qu’il se blaze comme ça, Caseck m’a demandé si j’avais des enfants et où j’habitais… Je lui ai dit que je vivais seul avec ma femme. Il m’a alors dit qu’ils allaient se planquer chez moi, ils n’en n’avaient que pour deux jours… Tu parles d’un culot, j’ai jamais vu un mec aussi gonflé !

— Moi non plus. C’est du grand art…

— De nuit on est allé à la cabane…

Il se tait, la voix cassée.

— Chez moi, y avait mon ami le coiffeur… Il vient souvent passer des veillées et…

— Écoute, Gros, encouragé-je, ça fait des millénaires que nous savons que tu es cornard, tu ne vas pas me jouer la grande scène du deux, celle où le mari va se brûler la cervelle à l’eau bouillante ! Y a pas de mal à ça, Napoléon l’était aussi, si tu veux des références. Et puis d’abord tout le monde l’est, c’est de naissance !

Rasséréné, il poursuit.

— Tas raison. Bien, alors voilà Caseck qui commence à filer une avoine monumentale au coiffeur…

— Tu devais bicher, bonhomme ?

— Oui, admet-il, confus. Je ne suis pas un mauvais cheval, mais ça m’a fait plaisir. Du temps qu’ils y étaient ils ont balanstiqué plusieurs tartes à ma femme…

— Celles-ci itou t’ont ravi, non ?

— Merde, me psychanalyse pas toujours ! grommelle le Gros. Je peux y aller ?

— Va !

— Bon, on s’est retrouvé, le coiffeur et moi, sur le plancher, ligotés. Caseck a alors dit à ma grosse que si elle disait quoi que ce soit, si elle appelait, si elle essayait de faire la maligne, ils nous bousillaient, le pommadin et moi.

« Et puis Caseck est parti… Il est revenu plus tard en compagnie du professeur… Il est ressorti encore… Il est re-revenu… Voilà… La journée a passé, tu es providentiellement arrivé…

— Tu parles ! Et il s’en est fallu d’un cheveu… Si ta veste ne s’était pas trouvée au portemanteau…

— Le plus poilant, dit-il, c’est que ce sont eux qui me l’ont ôtée pour pouvoir me ligoter plus serré. Ah ! j’étais ankylosé, mort !

Il se tait. Un instant plus tard, il roupille du sommeil du juste.

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