Nous nous installons dans la petite salle de projection de la Maison. Il y a une douzaine de fauteuils confortables. L’écran est un tout petit peu plus grand qu’une carte de visite vu le manque de recul.
Le Vieux se tourne vers la cabine de l’opérateur et fait claquer ses doigts noueux.
— Allez ! crie-t-il.
Bérurier, le troisième spectateur, ôte sa godasse gauche parce que c’est une habitude qu’il a contractée depuis ses débuts à la « Circulation ». Dès qu’il s’installe au ciné, il enlève ses pompes pour donner de la liberté à ses cors.
Une odeur de chaussette grimpe mollement jusqu’à nos tarins blasés. Le Vieux pince les lèvres avec écœurement.
Enfin l’obscurité se fait et le film se déroule. On voit un meeting d’avions. La bande n’est pas sonore et si ce n’était l’avant-gardisme des prototypes qui évoluent dans les nuages, on se croirait plongé à l’heureuse époque du muet.
En ce temps-là, lorsqu’on jouait les Croix-de-Bois, y avait un peigne-cul qui imitait le bruit du canon en martyrisant une grosse caisse en bas de l’écran. Des fois, à la quatorzième séance, il s’assoupissait et le coup de ronfionfion venait au moment où le valeureux poilu roulait le patin 14–18 à la Madelon du coin.
L’objectif suit fidèlement les évolutions des zincs, mais, de temps à autre, pique sur la foule afin de capter les réactions des spectateurs. On voit des alignées de frimes attentives. Soudain le Vieux hurle :
— Stop !
La bande se fige sur une image et les gnaces groupés dans le champ restent bouches ouvertes, les lampions écarquillés…
Le Vieux se lève alors. Il tient une longue règle à la main et il s’approche de l’écran. La règle levée projette un trait noir sur la toile. Elle se pose sur une face d’homme.
— Voilà l’homme ! déclare le chef…
Bérurier se dresse pour mieux voir. J’en profite pour filer un coup de savate à son soulier. La godasse va se baguenauder à l’autre bout de la petite pièce.
Je bigle l’écran. L’homme que la règle du Vieux nous désigne est un type de taille moyenne, d’âge moyen, avec un tas de choses moyennes qui sont, si j’ose dire, les caractéristiques du parfait espion.
Le visage est ovale, les cheveux, autant qu’on en puisse juger, sont gris. L’homme porte une moustache fournie, de genre britannique…
Tel un prof faisant une démonstration au tableau noir, le boss commente :
— Un ancien déporté de guerre qui assistait à une séance au cinéma de son quartier a reconnu cet homme. Il est revenu trois fois au cinéma afin d’en avoir le cœur net.
« Enfin, certain qu’il ne se trompait pas, il a écrit à nos services pour nous signaler sa découverte. Nous avons visionné à notre tour la bande d’actualités indiquée et nous avons acquis la certitude que l’ex-déporté ne se trompait pas.
« L’individu que vous voyez ici se nomme Frank Luebig. C’était le bras droit d’Himmler. Ce qu’il a fait durant la guerre lui aurait valu mille fois la potence lors du procès des criminels de guerre allemands. Quelques jours avant l’écroulement de l’Allemagne, il s’est tué — c’est du moins ce qu’on croyait jusqu’à présent — dans un accident d’auto. Sa voiture était tombée dans un ravin et avait pris feu. On avait sorti des décombres des corps carbonisés. À certains objets personnels, on avait cru identifier celui de Luebig. Il faut croire qu’on s’était trompé.
« Le fait que ce malfaiteur de l’humanité (voilà le Vieux qui se gargarise avec ses grandes phrases pêchées dans Qui ? Détective !) soit vivant est déjà inquiétant. Mais le fait qu’il assiste à ce meeting d’aviation du Bourget est alarmant.
Il crie :
— Lumière !
La clarté crue des tubes de néon nous éclate dans la poire. Tous trois nous clignons des yeux. Enfin, nos mirettes s’accommodent de la lumière. Du reste, elles sont conçues pour ça !
Le Vieux nous fixe intensément.
— Le travail que je vais vous confier est délicat, dit-il… Délicat et… difficile… Cette bande filmée a été prise il y a exactement quatorze jours. Il faut coûte que coûte retrouver Luebig ! J’ai fait tirer des photos du personnage d’après ce film. C’est tout ce que j’ai à vous offrir comme base de départ… Ça, et la certitude qu’il y a quatorze jours il se trouvait au Bourget. Vous avez carte blanche !
Bérurier me regarde en faisant une grimace qui ravirait le chef de publicité des pilules Pink. Ensuite de quoi il se met à la recherche de sa godasse.
— En admettant que nous parvenions à le retrouver, commencé-je…
Paroles malheureuses ! Les narines du Vieux se pincent.
— Vous le retrouverez ! promet-il.
Il en a de bonnes, ce grand Chinois vert ! Les lattes sous son burlingue, ça ne lui coûte pas chérot, des présages de cet ordre… Il attend au milieu de sa forêt de téléphones en dessinant des canards à trois pattes sur le buvard de son sous-main ; tu parles, Charles !
— Bon, fais-je tranquillement, vaincu par sa confiance totale. Et après ?
— Après, fait le Vieux, il faudra savoir ce qu’il manigance…
— Et… après, patron ?
Il n’aime pas employer certains mots pénibles…
— Je considère que cet homme a vécu dix ans de trop…
Compris. C’est l’équarrissage qu’il veut, le Vieux… Probable qu’il a des ordres de M. Haut-Lieu !
Bérurier remise ses cors dans sa godasse récupérée.
— Bon, dit-il en soupirant… On va voir s’il y a moyen de moyenner…
— Les photographies ont été agrandies, dit le Vieux… Elles sont à votre disposition au laboratoire…
— Merci…
Il reprend :
— Inutile de faire la tournée des hôtels et autres garnis… J’ai fait présenter l’image par le service spécialisé, personne dans la région parisienne ne se souvient de cette tête…
Décidément, ça promet…
Il nous tend sa main fine, aux ongles ovales.
— À bientôt, et bonne…
Bérurier l’interrompt, débonnaire :
— Prononcez pas le mot, patron, ça porte la cerise…
Le Vieux hausse imperceptiblement les épaules et quitte la salle de projection.
Nous restons seuls, le Gros et moi, devant l’écran d’un blanc laiteux… Ce carré de toile immaculée est l’image même de l’affaire telle qu’elle se présente. Du blanc… Une pâle figure surgie du passé, arrivée du fin fond de l’oubli, y a flotté un instant et s’est anéantie… Ça fait déjà quatorze jours de ça !
Et il faut que nous retrouvions ce visage flou et neutre. Nous avons mission d’arrêter un fantôme…
Je me tourne vers Bérurier. Il a une moue pensive aux lèvres. Son œil globuleux est noyé dans de l’extase. Son nez teinté par le beaujolais remue comme celui d’un lapin.
— Alors, Gros, je murmure, qu’est-ce qu’on raconte de neuf ?
Il soupire :
— Le temps va changer : mes cors me font mal !
C’est devant deux grands blancs-cassis que nous étudions les photos de Luebig. Franchement, c’est un mec qui pourrait traverser votre salle à manger à l’heure du repas sans que vous songiez à lui jeter un coup d’œil. Il est terne, sans importance collective. À voir cette photo, on ne pourrait jamais croire que le mec qu’elle représente a été une épée de l’Allemagne hitlérienne ! Sans hésiter, vous le classeriez dans les navetons de l’existence : ceux qui mettent des ceintures de flanelle et qui se lavent les pieds dans une bassine les veilles de première communion !
— Une vraie cloche ! souligne Bérurier qui s’y connaît.
J’étudie le portrait.
— Apparemment, oui, dis-je… Seulement, on ne peut pas se prononcer…
— Pourquoi, bonne pomme ?
— Parce qu’on ne lui voit pas les yeux. Je te parie une figure de proue contre une figure de c… que, chez ce gnacouet, tout se tient dans les carreaux. Rien dans les mains, rien dans les poches !
— Rien dans les poches, excepté un Mauser grand comme ça, émet Bérurier…
Il vide son glass, torche son mufle d’un revers de coude et demande :
— Entre nous et une glace à la framboise, t’as une idée du comment qu’on va le retrouver, ce zigoto ?
— Non, fais-je loyalement… pas la moindre… Et toi ?
Je rigole parce que des idées, Bérurier n’en n’a jamais eu et n’en n’aura jamais… Je veux dire des bonnes.
— On remet ça ? propose-t-il… J’ai pas pu le savourer, ce blanc, en regardant la gueule du gars… Et puis, d’abord, il était cassé !
Il rit lourdement comme un bombardier qui décolle.
— Le Bourget, il y a quatorze jours, murmure-t-il, tu parles qu’il a eu le temps de voir Naples et de mourir, le copain ! Quatorze jours à notre époque, ça laisse du temps pour voyager…
Je ne réponds pas, car je suis anéanti par cette tâche de titan.
Sincère, les potes, j’ai au départ le coup de pompe. Ce que le Vieux nous demande est presque impossible… Vous vous rendez compte d’un turbin ? Retrouver un mec qui se trouvait dans une foule il y a deux semaines sans rien savoir de lui depuis dix ans ! Un mec rayé de l’état civil…
Le second blanc ne parvient pas à tisonner mon abattement. Je soupire.
— Fais pas cette bouille ! implore Bérurier, ça me file le bourdon rien que de te regarder. On va aviser… Et puis, si on le retrouve pas, Luebig, il ira se faire cuire un œuf, tu n’es pas d’avis ?
À mes yeux réprobateurs, il voit que je ne suis pas d’avis. Vous allez dire que je suis glandouillard, mais qu’est-ce que vous voulez, j’ai horreur des défaitistes.
— Tu ferais mieux d’aller vendre du coton à repriser de porte en porte, grommelé-je… Si t’as cette conception du turbin, Gros, t’es bonnard pour la retraite anticipée.
Il rougit et, confus, murmure :
— Tu sais bien que je plaisante, San-Antonio. On n’a jamais eu à me reprocher des galoups dans mon turbin, non ?
Je me radoucis.
— Non…
Satisfait, il s’épanouit.
— Voyons, fais-je, commençons par le commencement. Que sait-on d’effectif ?
— Il est Allemand, dit Bérurier…
— Oui…
— D’après les renseignements, il parle couramment sept langues, dont le français. C’était un spécialiste de la baignoire… Il aimait les femmes et en changeait souvent…
Je hoche la tête…
— D’accord, mais c’est pas lerche comme tuyaux…
— Attends, fait le Gros, on a un détail plus récent et sans doute très important…
— Lequel ?
— Ben… Il s’intéresse aux avions, Luebig, à ce qu’il y paraît ?
Je fais claquer mes doigts.
— À te voir, Béru, je murmure, on aurait tendance à te prendre pour une portion de choucroute ; mais à t’entendre, on croirait presque que la choucroute est capable de penser…
Tout l’après-midi de cette journée mémorable nous cavalons dans les centres aéronautiques en brandissant la photo de Luebig sous les yeux de tous les gens que nous rencontrons…
Mais le soir venu, nous nous retrouvons avec des mines allongées comme les portraits du Gréco. Ça n’a rien donné. Il semble que personne, en France, n’ait aperçu l’Allemand ressuscité, en tout cas personne ne l’a remarqué. Probable que s’il s’intéresse aux avions, c’est uniquement comme spectateur…
Assez déprimés, nous nous serrons la louche en nous disant : « À demain. »
Je regagne mon pavillon de Saint-Cloud mornement, mécontent de moi et des autres.
Félicie, ma brave femme de mère, m’accueille avec un sourire large de soixante-cinq centimètres. Il est rare que je rentre pour dîner, du moins à des heures régulières.
— Ça ne va pas ? s’inquiète-t-elle soudain en s’avisant de ma bobine catastrophée.
— Ça pourrait mieux aller…
Nous nous mettons à table afin de consommer son veau marengo. Comme j’ai besoin de parler, je lui bonnis la mission dont je suis chargé.
Elle m’écoute gravement, comme si j’étais la voisine d’en face et que je lui raconte la rubéole de mon petit dernier.
Puis elle hoche la tête et se remet à mastiquer silencieusement. Je me dis qu’elle est bien bonne de prendre cet air tendu. Probable qu’elle fait semblant de compatir. En réalité, elle pense à la nouvelle recette des œufs pochés princesse qu’elle a lue dans le France-Soir d’hier…
Les femmes, qu’il s’agisse de vos vioques ou de vos nanas, sont toutes les mêmes. Vos affaires, elles s’en tamponnent la coquille. Ce qui importe pour elles, ce sont leurs petites couenneries. Pour les jeunes, c’est le nouveau hâle solaire ; pour les vioques, les dernières laines de la Redoute ! On n’y peut rien, c’est le genre humain qui est commak. Si vous avez des réclamations à formuler, prière de les adresser sur carte postale à M. le Créateur dans le secteur Azur.
Soudain, Félicie pose son couteau sur le bord de son assiette. Elle boit une gorgée d’eau minérale et se mordille l’ongle du pouce droit.
— En somme, fait-elle, cet homme est introuvable parce qu’il n’est pas descendu dans un hôtel. De deux choses l’une : ou il a un appartement particulier, ou il n’était que de passage en France.
— Voilà, conclus-je, un rien sardonique, mais content cependant de voir Félicie s’intéresser à mon cas.
— S’il a un domicile particulier, peut-être le partage-t-il avec quelqu’un… Une femme, puisqu’il les aime, dis-tu…
Là elle rougit comme doit le faire une honnête femme.
— Oui, c’est possible, et même probable, car c’est là une habitude dont on ne se défait pas facilement.
Elle continue.
— Un meeting d’aviation a lieu un dimanche, n’est-ce pas ?
— En général…
— Or, un couple ne se sépare pas un dimanche, toujours en général, ajoute-t-elle en souriant.
Je fronce les sourcils, ne pigeant toujours pas où elle veut en venir. Mon incompréhension l’afflige. Elle se dit que son superman de fils est en réalité le roi des bouchés à l’émeri.
— Continue, M’man…
— Je veux dire, fait-elle, se demandant si son raisonnement est valable, je veux dire, Tonio, que cet homme était peut-être en compagnie d’une femme à ce meeting. Vous n’avez regardé que sa figure à lui sur le film, mais il y avait peut-être à ses côtés quelqu’un d’autre… Quelqu’un qu’il serait des fois plus facile de retrouver que lui.
Je pose lentement ma serviette sur la table. Je me lève.
— M’man, fais-je, tu as pour fils le cornichon le plus volumineux de Paris et de sa périphérie !
— Où vas-tu ?
— Où veux-tu que j’aille, voyons ? Visionner ce film… Tu es une championne de la déduction.
Elle soupire. Elle regrette son exposé qui écourte ce repas.
Je mets le feu à la strass en voulant à tout prix récupérer l’opérateur du labo. Enfin, on parvient à contacter le mec chez lui par le bistrot d’en bas et il radine, rouscaillant parce qu’il devait aller voir La Route fleurie avec sa femme et sa belledoche ! Lui, Bourvil, c’est son superman. Il dort avec sa photo sous son traversin.
Je le laisse vitupérer dans sa cabine après lui avoir demandé de me passer le film en stoppant chaque fois que je le lui ordonnerai.
Retour au meeting. On arrive à la bouille de Luebig. Je glapis « stop ». La bobine s’arrête, ce qui me permet de repérer celle de l’espion. Il est dans un paquet de quidams et tous lèvent la hure à s’en ficher le torticolis. C’est fatal, puisqu’ils regardent des avions. Il y a des femmes dans le groupe, mais pour savoir si l’une d’elles est en compagnie de Luebig, c’est midi… Et même midi et quart ! Lorsque des gens sont intéressés par un spectacle, ils oublient la présence des êtres chers.
— Continue ! je gueule.
Le film se poursuit. Il y a un temps mort. Le visage de Luebig disparaît. La bande s’achève sans qu’on le retrouve. Ça n’était vraiment qu’un éclair sur l’écran. Le déporté qui l’a repéré n’avait pas les lampions dans sa poche-revolver, je vous l’annonce ! Un peu aiguë, la vue du monsieur… Le regard d’aigle vérifié par les frères Lissac ! On peut l’enrôler dans l’aviation pour le repérage !
Le gnace de la cabine passe sa tête par un guichet qui lui permet de communiquer avec la salle.
— Ça boume ? il me demande.
Mon air préoccupé lui fait rengainer sa rancœur.
— Passe-moi la bande encore un coup, fils !
— Vous y prenez plaisir, grommelle-t-il.
— Je ne m’en lasse pas, fais-je. Je veux apprendre les paroles !
Comme la bande est muette, il comprend que c’est une facétie et il la trouve déplacée étant donné l’heure industrielle, comme dit volontiers Bérurier.
J’ai tout de même droit à une seconde séance. Il arrête au « stop » habituel.
Je bigle vachement la foule proposée à mon œil de faucon.
Luebig paraît seul. Derrière lui il y a une femme, de trois quarts. Devant lui une autre. À côté, des hommes : un petit vieux sur sa gauche, avec des lunettes d’écaille ; un gros jouflu à droite.
— Bon, écoute un instant !
L’opérateur se pointe.
— Fais-moi tirer un agrandissement de ces cinq personnes, lui dis-je. Dis au labo de faire fissa. Je veux ça d’ici une heure, j’attends dans mon bureau. Toi, tu peux aller rejoindre Bourvil.
Content d’être débarrassé de moi, il met les adjas en sifflant.
Je vais ligoter les journaux du soir, les nougats sur mon burlingue, en attendant qu’on me développe le bout de film commandé.
J’en suis au douze cent quatre-vingt cinquième épisode d’Arabelle, la dernière Sirène, lorsque Mongin, le petit préparo du labo, entre dans mon bureau, surexcité. Il tient une photo de format grandissimo à la main. C’est tout frais et ça se gondole comme une matinée enfantine à Medrano.
— Je viens de découvrir un drôle de truc, fait-il…
Je le regarde. C’est un grand gars rouquin comme une botte de carottes avec un nez tellement gros que lorsqu’il se mouche, il a l’impression de serrer la main à un ami !
Le genre de petit mec qui veut arriver et qui ne rechigne pas pour faire des heures supplémentaires, vous pigez ? Il raterait l’enterrement de son grand-père pour cirer les pompes de ses supérieurs.
— Quoi, mon vieux Mongin ?…
Il met le doigt sur le petit vieux situé à gauche de Luebig.
— Cet homme-là…
— Et alors ?
— C’est lui le mort du passage à niveau de Villennes.
Je renifle posément, histoire de donner du dégagement à mes éponges.
— J’arrive de vacances, lui dis-je, et je n’ai pas bouquiné les baveux de ces quinze derniers days, accouche un peu…
— On a retrouvé le cadavre de ce vieillard il y a dix jours, sur la ligne Paris-Rouen, à la hauteur du passage à niveau de Villennes.
— Voyez-vous ! Crime ?
— On ne sait pas… Il était déchiqueté… On penchait plutôt pour l’accident ; le vieux habitait, dans le coin, une petite bicoque délabrée au bord d’un bras de Seine. Miro comme il était et sourdingue, rien d’étonnant à ce qu’il ait voulu traverser la voie au moment où le dur s’annonçait…
Je médite… Peut-être s’agit-il d’une coïncidence, mais l’expérience m’a appris à me méfier des coïncidences.
— Tu me donneras l’adresse de ce zig et son blaze…
— Facile…
— Tu n’as rien à branler maintenant ?
— Je rentre chez moi. J’étais resté pour terminer une expertise.
— Ça t’ennuierait de jeter un regard aux sommiers pour voir si tu trouves dans nos fichiers un des zouaves qui sont là-dedans ?
— Pas du tout…
— Je t’attends là…
Il s’éclipse, heureux de rendre un nouveau service à une légume de mon importance.
Je reste en tête à tête avec une feuille blanche. Rien de plus évocateur, rien qui vous excite davantage l’imagination.
Je prends une pointe Bic. J’écris : Luebig… C’est un nom qui m’excite, sans que je sache pourquoi… Je le récris en caractères couchés, puis en imprimés…
Et je réfléchis. À côté de ce mystérieux personnage se tenait un petit vieux qui devait se faire ratatiner par un train quelques jours après le meeting.
Sur ce, Mongin se la radine, l’air suave.
— Rien de neuf, fait-il… Aucun des cinq personnages de la photo ne figure aux sommiers. Pourtant, je viens de faire une constatation.
Je ne bronche pas. Entre Mongin et Félicie, j’arriverai à un résultat. Ce soir, mes cellules grises ont campo, ce sont celles de mon entourage qui font du rab.
— Vas-y…
— Je viens d’examiner la photo à la loupe…
Il me tend la loupe…
Je me la branche sous le pifomètre. Et j’ouvre grandes mes lentilles pour essayer de ne pas être plus truffe que mon subordonné.
Je tombe pile dessus, ce qui me satisfait doublement. La femme qui se trouve devant Luebig porte sur la tête, car le temps était spongieux ce jour-là, un capuchon en tissu écossais.
Or, Luebig tient sous le bras droit, celui qui est caché, quelque chose qu’on aperçoit à peine et qui doit être un imperméable de dame. Cet imper est écossais itou. Conclusion, on peut parier une heure d’oubli contre Vingt ans après (d’Alexandre Dumas père) que, suivant les déductions savantes de ma brave femme de mère, Luebig se trouvait bien en compagnie de la bergère placée devant lui. On la voit de profil. C’est une femme assez grande, plutôt jeune, car elle est mince, mais qui doit pourtant draguer autour des trente-huit carats.
— Mongin, fais-je, tu es l’homme qui remplace le céleri en branche. Sois un amour, tire-moi la gonzesse ci-jointe toute seule. Agrandis-la encore si tu peux, je veux me la faire mettre sous verre…
Il rit.
— Entendu.
— T’as pas bouffé ?
— Pas encore, mais ça n’a pas d’importance…
— On ira consommer quelque chose de léger après, promets-je. Quelque chose de léger… Une choucroute garnie par exemple !
Il s’éloigne en se gondolant comme un morceau de carton mouillé.
Pas gland, ce Mongin. Il est vrai qu’il a du nez. Un tarin comme le sien pourrait faire une belle carrière comme patate dans un champ de betteraves.
Dix minutes plus tard, il s’amène avec une nouvelle épreuve.
— Voilà…
Je regarde la souris. Elle est choucarde. Gentil petit lot. À moins que sa poitrine ne se gonfle avec une paille, elle a ce qu’il faut pour garnir une main inoccupée.
Elle doit être blonde ou châtain clair, si j’en juge d’après les mèches qui dépassent le capuchon. Elle porte un tailleur de tweed… C’est tout.
Je cloque le portrait avec la photo du groupe dans une grande enveloppe commerciale. Puis, saisi par la bougeotte, je me lève.
— Tu viens, fils ?
— Le temps de poser ma blouse, monsieur le commissaire.
— Tu as pensé à me trouver l’identité du vieil écrasé ?
— Tenez, la voici.
Je lis sur la feuille qu’il me tend :
« Théodore Schwob, 12, chemin des Saules, Villennes. »
Brusquement me voilà plein d’entrain. Je trouve que la vie est belle, les femmes bien roulées et l’avenir éclairé par une lumière bleue.
— Sus à la choucroute ! dis-je, comme Mongin revient.
Il m’emboîte le pas, confiant dans le destin de la préfecture de police !
Il est près de minuit lorsque je regagne ma crèche au volant de ma bagnole. J’ai la citrouille pleine d’idées, toutes plus biscornues les unes que les autres ! Des idées, je vais vous dire, il en faut. Dans mon métier, elles sont même indispensables ; seulement, quand il y en a trop, on chope facilement une migraine de génisse !
J’arrive au bois de Boulogne et je vais pour piquer sur Saint-Cloud, lorsque je remarque le clair de lune. Il est presque aussi important que celui de Werther. C’est pas de la gnognote ! On dirait que la lune s’est branchée sur le courant lumière. On y voit comme en plein jour… Il fait bon rouler…
Alors, histoire de faire passer la choucroute, je m’offre l’autoroute de l’Ouest… Peu de circulation… Quelques représentants de retour de province foncent sur la capitale… Moi je roule en père peinard, un coude passé par la portière…
Vingt minutes plus tard je débouche à la sortie de cette voie, où une rangée de lampadaires donne au croisement l’aspect d’un film de Carné, et je chope la route conduisant à Villennes-sur-Seine.
La Seine est rutilante sous les étoiles… Elle glisse somptueusement dans un miroitement couleur d’écailles…
J’arrête ma guinde à un croisement, près de la berge, et je me repère. J’ai un bol fou, car je suis juste à l’entrée du chemin des Saules où feu le vieux Schwob avait sa crèche…
Derrière moi, il y a le passage à niveau où l’homme se fit ratatiner par un rapide… Je laisse ma voiture sur le bord du fossé et je me mets en quête du numéro 12… Pas marle à dénicher… C’est une petite construction sans étage, couverte d’ardoise… M’est avis qu’il s’agissait d’un pavillon de chasse situé au fond d’un parc. La voie ferrée a coupé le parc et on a vendu le morcif de terrain avec la masure. Schwob l’a fait réparer, mais il y a un certain temps, car elle n’est plus très fraîche…
Les volets sont clos… Dans la lumière blafarde de la lune, ce pavillon a quelque chose d’inquiétant. J’ai comme l’impression de l’avoir déjà vu sur la couverture de Mystère-Magazine !
Sans façons (la façon n’est pas fabriquée dans mes ateliers), je pousse le portillon de bois, lequel se laisse faire une douce violence. Je suis une allée semée de graviers pointus que la mauvaise herbe tapisse déjà et je gravis les deux marches d’un perron symbolique. Une porte ! Mon sésame en a raison en deux temps, trois mouvements…
Je pénètre dans le pavillon. Ce dernier ne se compose que de deux pièces et une cuisine. Il y a une chambre et une salle à manger, avec, chose curieuse, un lit de fer dans cette dernière. Le lit est fait, ce qui prouve que quelqu’un y pieutait voici peu de temps. Celui de la chambre étant également fait, je conclus que deux personnes au moins piogeaient dans ce gourbi… Et, chose naturelle, vu mon état d’esprit, je suis prêt à vous parier une lampe Pigeon contre une usine à gaz que la seconde personne n’était autre que Luebig… Il y a des moments où mon bocal émet sur ondes courtes. Je vois des choses par-delà les choses… À côté de moi, le fakir Duchenock passe pour un marchand de rahat-loukoum.
Je farfouille scientifiquement. Dans la strass, il y a plein de papiers tue-mouches, ce qui m’émeut, car ça me rappelle ma jeunesse. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais le papier tue-mouches est en voie de disparition. Maintenant on se les farcit au D.D.T., les mouches… Mais les autres fois, il en allait autrement, comme on dit à l’Académie française ! Je me souviens que le samedi, Félicie changeait les papiers gluants. On décrochait les noirs pour en mettre des neufs. C’était vachement jouissif de les étirer… Je guettais la première bestiole qui allait s’embourber les lattes sur la bande vierge… Elle s’étirait à en crever, puis se prenait les ailes et menait un raffût du tonnerre de Zeus ! Ah ! oui, c’était le bon temps. On menait une vie pépère ; le kil de rouge valait vingt-cinq sous et pour dix balles on montait une nana rue Caumartin… Enfin, pas d’attendrissement, ça n’est ni l’heure ni le lieu. Seulement, ces saloperies de papelards sont fixés trop bas et je suis obligé de me détrancher pour ne pas m’y coller les tifs.
Cette idée de tifs collés m’en amène automatiquement une autre. Je vous le dis, les gnaces, ma centrale fait du turbin à la chaîne ! Ça défile sous ma coupole comme les bandes de papier perforé dans une machine à sténographier.
Je regarde le bas des bandes de papelard et, effectivement, je constate qu’il y a çà et là des cheveux plaqués dessus. Les habitants de la carrée se sont laissé avoir par la glu… Je déniche quelques tifs blancs et d’autres bruns… Puis, et ça m’intéresse, deux longs cheveux roux… Des cheveux teints, car la racine est foncée… Bref, des cheveux de femme…
À ce moment, je stoppe mes investigations, car j’entends comme un glissement au dehors. Je prête l’oreille : rien.
Alors je cloque mes trouvailles dans une vieille enveloppe de mon percepteur. Ensuite je poursuis mes recherches… Dans la cuisine il y a un lavabo avec une armoire de fer au-dessus. Dedans, des objets de toilette. Je déniche deux brosses à dents… Un flacon d’eau de Cologne de luxe « pour un homme ». Je doute que le vieillard se soit parfumé, car si j’en juge à l’état délabré des lieux, il devait pas se cailler le raisin pour des questions d’élégance.
J’ouvre les armoires. Il n’y a que des fringues usagées. Les fringues d’un même personnage, celles du père Schwob très certainement… En bas de l’armoire, il y a des paires de pompes, j’en avise, des nu-pieds, d’une pointure nettement supérieure aux autres. Sans doute un oubli du pensionnaire mystérieux. Je les enveloppe dans un morceau de papelard à la traîne et les colle sous mon bras. Ça m’apprendra au moins la pointure de Luebig, si c’était Luebig qui logeait céans.
Sur un buffet, une coupe rococo en porcelaine bleue… Dedans des paperasses… Ce sont des notes de gaz et électrac, des factures de boucher… Je remarque que les côtelettes de veau étaient commandées par deux…
Je m’empare de ces notes. J’enfouis ça pêle-mêle dans mes vagues, me promettant de les examiner de plus près par la suite…
Je fouille les fringues de la penderie, mais sans résultat. Elles ne contiennent rien d’essentiel, aucun papier sinon des lettres de fournisseur adressées à Théodore Schwob…
Satisfait de ma visite nocturne, je quitte la casba après l’avoir poliment reverrouillée derrière moi.
Je viens de faire un nouveau pas en avant.
Félicie n’est pas encore zonée…
— Debout à ces heures ! je lui fais en entrant.
— Oui, je voulais savoir… J’en ai profité pour faire ma vaisselle. Alors ?
— Alors, tu avais raison, M’man… Parfois je me demande comment il se fait que je sois si intelligent, maintenant je sais : je tiens de toi. C’est l’hérédité qui parle…
Elle rit.
— Une femme ?
— Et peut-être aussi un homme… Coup double. On pensait que mon type était seul au meeting et en réalité il s’y trouvait dûment accompagné…
— Tu veux manger quelque chose ?
— Non, sans façon…
Je m’assieds et je pose sur la table ma provende. Un à un j’examine les papiers prélevés dans la coupe de porcelaine. Ils m’apprennent que le vieux se fournissait à Villennes et qu’on le livrait à domicile… Demain faudra que je fasse une petite tournanche des commerçants…
Outre les factures, je dégauchis un reçu de teinturier. Dessus il y a un « complet de flanelle grise ».
Ça m’intéresse bigrement, parce que la flanelle, le vieux devait la porter à même la peau… Ses costars à lui étaient taillés dans des tissus plus classiques…
Je note l’adresse du teinturier. C’est rue Saint-Lazare… Faudra que j’aille dire un bonjour également à ce digne commerçant.
— Content ? me demande Félicie…
— Ravi… Je crois que tu m’as branché en direct sur la bonne voie…
Un doux éclat satisfait illumine son regard. Elle ôte son tablier et frotte sa jupe afin de la défroisser.
— Tu dis que cet homme était le bras droit d’Hitler ?
— Pas d’Hitler, d’Himmler… Le grand manitou de la Gestapo.
Elle hoche la tête.
— Alors, si tu le retrouves, prends bien garde à lui, mon grand, cet homme doit être dangereux…
— T’en fais pas, M’man, j’en ai blousé d’autres…
Elle médite un instant et murmure :
— Et s’il était devenu un être normal ? Rien ne prouve qu’il ait une mauvaise activité. Depuis la guerre il a pu faire un retour sur lui-même.
— Quand les zigs comme lui font un retour sur eux-mêmes, c’est qu’ils viennent de prendre un chargeur dans les tripes, M’man…
Le lendemain il fait beau. Ça me met de bonne humeur. J’avale un bol de café et je reprends la route de Villennes pour en finir avec cette histoire de commerçants.
J’ai le bol de trouver la bouchère de Schwob, son boucher, le garçon boucher, le livreur et une série de quartiers de bœuf…
Tout ce petit monde débite de la barbach avec entrain en fredonnant le dernier succès de M. Eddie Constantine.
J’arrive avec ma carte de flic à la main exactement comme une mouche à miel dans un bol de lait. Je perturbe l’atmosphère…
Ils écoutent mon baratin en se grattant le dos avec leurs coutelas.
Le boucher est un gros zig au bord de l’hémorragie cérébrale et sa nana est prête à faire fondre à feu doux un nid de petits oignons.
— Oui, M. Schwob était un client… Il mangeait de la viande tous les jours depuis qu’il avait quelqu’un chez lui.
Je m’adresse au livreur, un gamin boutonneux qui doit planquer des journaux pornos sous la selle de son triporteur.
Je produis la photo de Luebig.
— C’est bien le monsieur qui habitait chez Schwob, n’est-ce pas ?
Il file un coup de saveur et secoue négativement la tête. Je sens alors mes espoirs se flétrir comme un cactus parachuté sur le cercle polaire.
— Pas du tout, dit-il…
J’insiste… Tu en es bien certain ?
— Et comment, l’homme qui habitait chez Schwob, je l’ai vu plus de mille fois ! Il me filait la pièce quand je livrais… C’était un homme jeune… Il ne devait pas avoir trente ans !
J’en suis malade de déception. Si je m’écoutais, je m’assiérais sur la pointe du fusil à aiguiser.
— Comment était-il, cet homme ?
— Grand… roux…
— Roux ?
— Oui…
— Il portait les cheveux longs ou bien était-il coiffé à la Marlon ?
— Il avait les cheveux longs…
— Un accent étranger ?
— Non…
— Tu n’as jamais entendu son nom ?
— Son prénom seulement… Il s’appelait Germain…
— Comment le sais-tu ?
— M. Schwob, un jour, qui lui a demandé s’il avait de la monnaie.
— Tu dis qu’il était grand… Qu’appelles-tu grand ?
— La tête de plus que moi.
Comme le porteur d’escalopes est d’une taille très honorable, je dois convenir que le rouquin en question était effectivement de haute taille.
— Tu ne vois rien d’autre à me dire ?
— Non…
— Pas de femme à la maison ?
— Je n’en ai jamais vu !
— Ça faisait longtemps que ce Germain habitait chez Schwob ?
— Deux mois environ…
— Il sortait dans le village ?
— Non, jamais il ne quittait la maison. Il était pâle comme s’il relevait d’une grave maladie…
— Tu n’as aucune idée des liens qui l’unissaient au vieux ? C’était un parent ou un ami d’après toi ?
— Je l’ignore… Vous savez, je passais en vitesse, bonjour, bonsoir…
— D’ac… Eh bien ! je te remercie, tu n’es pas bête…
Le compliment le fait rougir et comble d’aise le louchébem qui y voit un fleuron de plus pour sa maison.
Je quitte les marchands d’animaux morts. Je suis pensif… Toujours… Lamartine, à côté de moi, aurait l’air d’un petit étourdi.
J’allume une cigarette qui ne me fait aucun plaisir. Voilà déjà des bâtons dans les roues ! Ça boumait trop bien au départ, fallait s’attendre à du contre-carre !
Je suis obligé de me ranger sur ma droite parce qu’un camion gros comme le Palais des Sports obstrue la chaussée. Je m’aperçois alors que je suis pile devant la gendarmerie nationale au fronton de laquelle flotte un drapeau de couleurs indéfinissables.
Je mets le frein à pogne et je descends. Un gendarme à moustaches et aux manches ornées de sardines m’accueille avec un regard soupçonneux.
— C’qu’v’v’lez ? s’enquiert-il en paraissant regretter que cette question ne comporte pas de r qu’il eût pu rouler.
Je lui montre ma carte. Il salue aussi militairement que possible et un sourire fétide (ses douze dernières dents sont cariées) s’épanouit sous sa moustache.
— Enchanté, m’sieur le commissaire, entrez donc…
Je m’insinue dans une pièce qui sent la vieille affiche de mobilisation générale moisie et la mouche morte…
Une chaise dépaillée s’offre à mon postérieur démocratique.
Je les mets en contact.
— J’v’s’écoute, m’apprend le moustachu.
Je croise mes paluchettes sur mes genoux.
— Dites, brigadier, l’affaire Schwob, c’est vous qui vous en êtes occupé ?
— Zoui.
— Bon, alors c’est moi qui vous z’écoute…
Il fronce ses sourcils jusqu’à ce que ces derniers se soient unis pour le meilleur et pour le pire !
— On nous a prévenus qu’un cadavre gisait sur la voie ferrée… C’est une équipe de vérification qui l’a découvert à six heures du matin… J’y suis t’été immédiatement…
— Et alors ?
— Le de cujus était déjà identifié par les quidams se rendant à leur travail… Schwob : un vieux type qui habitait au bord de Seine…
— Je sais. Qu’avez-vous fait ?
— Les premières constatations. Le défunt ne portait aucune trace de violences, sauf celles évidemment que lui avait provoquées le train… Nous avons néanmoins alerté les autorités intéressées, à savoir le commissariat de Poissy.
— Vous êtes-vous rendu chez Schwob ?
— Zoui.
— Y avait-il quelqu’un chez lui ?
— Absolument personne… Il vivait seul, je vous l’ai dit…
— De la famille ?
— Non…
— Pourtant on m’a signalé que, depuis quelque temps, il hébergeait un grand type roux…
— Sans blague ?
Pas fiérot, le brigadier.
— C’est comme j’ai l’honneur de vous l’apprendre. Dites, votre enquête a dû être sommaire…
Il lisse ses bacchantes d’un air contristé…
— J’ai fait mon devoir…
— Bon, alors bravo !… Salut !
Et je me casse en laissant le pandore en pleine perplexité.
Cette fois, c’est du Paname sur mesure qu’il me faut. M’est un tantinet avis que je me carre le doigt dans le baigneur en m’occupant de Schwob. Illico, parce qu’il se trouvait au côté de Luebig au métinge, j’ai cru qu’ils faisaient derche et limace ! J’ai tendance à vouloir assembler les morcifs de puzzle coûte que coûte, ce qui est mauvais pour la logique. Or, dans mon bizness on ne fait rien sans la logique, c’est ainsi !
Oui, faut mouler cet os, seulement on ne peut nier que cette histoire Schwob, même dissociée de l’histoire Luebig, est troublante comme un vieux film de Marlène Dietrich…
Un gars piogeait chez le vieux, qui a disparu lorsque le père Schwob a été passé au presse-purée ! Louche, ça : très louche !
Louche aussi qu’un bonhomme habitant depuis des années en bordure de cette voie ferrée se laisse écraser comme un vieil excrément… Je vais toujours refiler mes tuyaux à qui de droit ; ils peuvent conduire à quelque chose d’intéressant. Je suis persuadé que le fameux rouquin prénommé Germain aurait des révélations captivantes à faire…
Avant d’abandonner complètement cette piste, je me rends chez le teinturier où Schwob porta un costar. Je tends la fiche et on décroche d’un cintre un bath complet de flanelle grise. On me l’enveloppe et je fonce à la Grande Carrée où le Bérurier des familles tourne en rond.
— Alors, mugit-il en faisant virevolter ses paluches épaisses comme des tourteaux, comme ça, monsieur le commissaire de mes choses fait la grasse matinée… Il paraît qu’on ne peut plus se tirer des toiles !
Je considère sa face de grosse gonfle avec tant d’acuité qu’il s’arrête de débloquer.
— Bérurier, lui fais-je, j’ai toujours eu l’absolue certitude que tu étais le prototype même du cornichon. Cette vérité étant évidente, inutile de nous en administrer la preuve à chaque minute de ta pauvre existence.
Il bredouille.
— Mais qu’est-ce… Mais qu’est-ce…
— Arrête, on dirait Gilbert Bécaud ; déjà à la maison je tourne le bouton lorsqu’il sévit à la radio, ça n’est pas pour tolérer des imitateurs dans le turbin…
Sur ces éminentes paroles, je flanque le costume de flanelle sur le burlingue et j’arrache le papier qui l’enveloppe.
Le costar est celui d’un homme moyen… À coup sûr, Schwob n’aurait pu l’endosser, because sa petite taille et sa brioche de notaire… Son hôte le rouquin non plus, s’il avait la tête de plus que le garçon boucher de ce matin… Alors ?…
Par acquit de conscience, j’explore les poches. Elles sont vides, mais l’une, celle du briquet, à l’intérieur, est percée. J’agrandis l’orifice et je farfouille sous la doublure… Bien m’en prend, car mon médius entre en contact avec un petit morceau de papelard… Je l’extrais et constate qu’il s’agit d’un ticket de tramway. Ce ticket est imprimé en espagnol et, si mes connaissances de la langue de Cervantès sont précises, ce morceau de papier a été en cours sur une ligne de Barcelone. Je lis en effet : Plaza Colon.
Bérurier me regarde agir.
— C’est pas un costume à toi, ça ?
— Non, mon bijou…
— À qui appartient-il ?
— Peut-être à Luebig…
Ce que j’avance là, c’est pas du flan. D’un seul coup, l’arrivée de ce costar, puant le détachant, me rebranche sur mes doutes du départ. Puisqu’il n’appartenait ni au vieux, ni au rouquin, il désigne donc la présence d’un troisième larron. Ce troisième homme, je suis tout prêt à l’appeler Luebig… Ça m’arrangerait tellement !
Bérurier revient de sa stupeur comme on revient de voyage de noces, c’est-à-dire complètement flagada.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Je raconte que pendant que tu te faisais du lard dans les bras de la mère Bérurier, moi j’ai bossé… Tu comprends, hé, espèce de tas !
— Je te fais remarquer que je suis poli, souligne-t-il en se drapant dans ses deux cent vingt livres de dignité.
— Et moi je te fais remarquer qu’entre toi et une classe d’anormaux, il n’y a qu’une différence quantitative…
Suffoqué, il s’abîme dans un océan de rancœur.
Pour lui prouver la classe de San-Antonio, je lui relate par le menu mes faits et gestes depuis que nous nous sommes séparés, la veille. J’omets par hasard de porter à l’actif de Félicie l’idée lumineuse au sujet des gens pouvant accompagner Luebig au meeting, et la découverte non moins éblouissante de Mongin relative à l’imperméable écossais…
— M…, dit sans chaleur mon interlocuteur, faut avouer que t’es pas manchot du ciboulot…
— J’ai pas à me plaindre…
— Et tu penses que Luebig serait en combine avec le petit vieux en question ?
— Je le pense… Une intuition, y a des moments je suis comme les gonzesses : je marche au radar…
Il réfléchit encore un moment.
— San-Antonio, fait-il…
— Je suis prêt au pire, vas-y, parle !
— Quoi que tu en penses, moi aussi j’ai travaillé, hier soir…
— Qu’as-tu fait, toi que voilà ?
— Dis, dans quel ciné il les a vues les actualités, le déporté ?
— Je ne sais pas…
— Alors, sache-le…
— Qu’est-ce à dire ?
Il m’interrompt du geste et de la voix.
— Lorsque tu le sauras, vas-y et fais-toi projeter la bande en question…
— Pourquoi ?
— Tu verras…
Sur ces mots sibyllins, il met ses mains dans ses poches et se fait la valoche dans les profondeurs de la maison Pébroque !
Moi je le regarde décroître en roulant dans mes doigts le ticket de tram espago.
Le directeur du Ciné-Lumière à Montrouge est un homme charmant. Il nous raconte que son beau-frère est gardien de la paix à Montluçon, c’est vous dire qu’il ne peut faire autrement que de témoigner à la police une sympathie toute familiale.
— Messieurs, faites comme chez vous…
Mongin, sa bobine sous le bras et son gros pif planté au milieu de la bouille comme une borne kilométrique sur la table d’une salle à manger, se rend dans la cabine de l’opérateur.
Moi je m’assieds au milieu de la salle et j’attends. Les lumières s’éteignent. La bande passe avec le son. Il y a un speaker extrêmement véhément qui jacte à longueur d’année sur le redressement des ailes françouaises… Ça ronfle méchamment dans le coin… On assiste à l’envol de plusieurs bolides à réaction. Pirouettes, tonneaux, piqué, etc… Le moment approche où l’on apercevra la bouille de Luebig, vous parlez que je commence à la connaître, cette bande.
— Attention, clame le commentateur, vous allez assister au passage de la fameuse escadrille Gloire et Patrie. Ça y est, fugitive la vue de la foule, mais, au même instant, un fracas terrible qui vous fait faire la grimace… Nous revoilà dans le ciel.
Je me gratte le pif… Je commence à comprendre ce que Bérurier a voulu dire…
Je gueule :
— Mongin !
Il coupe. Un bref instant et le voilà…
— Oui… Je ne me suis pas mal défendu comme opérateur, hein, m’sieur le commissaire ?…
— Champion… Veux-tu me reprojeter la bande ?
— Un instant, le temps de la rebobiner dans le bon sens…
Il s’éclipse. Moi je change de place et je vais me placer au first rang de la salle, à quatre mètres de l’écran.
— Tu y es ?
Sa voix étouffée me parvient.
— Un instant…
La nervosité me gagne. Enfin le noir me retombe dessus, frais et bienfaisant, puis l’écran pète de lumière et on remet ça pour le second service.
Tout se déroule rapidos… J’écarquille bien mes roberts… Vrrran ! Et ça y est, fini…
Je médite, le coude sur le dossier de mon fauteuil.
— Encore ? demande complaisamment Mongin.
— Non, ça suffit ; plie bagages, on les met !
Je vais serrer la louche au dirlo du cinoche et je le félicite pour l’acoustique de sa salle. C’est rien, mais ça fait toujours plaisir, comme lorsqu’on dit aux parents d’un demeuré que leur petit est grand pour son âge !
— Sauf votre respect, vous avez l’air tout chose ? observe Mongin, sa boîte ronde sous le bras…
Je passe mes vitesses sans répondre. Respectant ma méditation, il prend le parti d’allumer une sèche.
Nous voici au bureau. Je tube au Vieux en lui demandant s’il peut me recevoir. Il répond « dans cinq minutes » et j’attends en me tortillant les salsifis.
Au bout de cinq broquilles, je frappe à la lourde du boss et il m’invite à entrer…
— Du nouveau ?
— Oui, chef…
Une fois de plus, je lui raconte mes investigations ; il approuve, satisfait.
— Dites-moi, mais vous ne perdez pas de temps…
Je passe outre le compliment.
— J’ai un peu déblayé le terrain, conviens-je ; pourtant, je pense, patron, honnêtement, que Bérurier a fait une découverte plus importante.
— Ah…
Son regard est intense. Ses yeux clairs pétillent de curiosité.
— Quelle découverte, San-Antonio ?…
Je détache bien mes mots :
— Je viens du Ciné-Lumière où votre informateur repéra Luebig dans les actualités…
— Pourquoi aller à ce cinéma ?
— Je voulais visionner la bande dans le cadre du départ, vous comprenez ?
— Non, mais…
— Je l’ai vue… Au labo, nous n’avons qu’un appareil sommaire et elle était insonore. Or, au moment où le visage de Luebig figure sur la toile, et à ce moment précis, une escadrille d’avions à réaction passe dans un boucan du diable qui vous oblige à fermer les yeux. Je me suis refait passer la bande et cette fois je me suis bouché les oreilles… Écoutez, chef, il est absolument impossible, même à un œil exercé, de repérer quelqu’un parmi cette foule compacte. L’image est trop fugace ; moi qui savais exactement où se situait Luebig, je n’ai pas eu le temps de le « regarder »…
Le Vieux ne sourcille pas. Il se renverse dans sa chaise basculante et fait craquer ses jointures à deux reprises. Enfin il se saisit de sa règle d’acier et martèle lentement son sous-main.
Puis il ouvre le tiroir de son burlingue et en extrait un carnet que je connais bien.
— Le déporté qui nous a signalé la présence de Luebig à ce meeting est un certain Lefranc, 26, rue de la Gaîté…
Je note l’adresse…
Le Vieux referme son tiroir.
— Votre opinion ? demande-t-il à brûle-pourpoint.
— Je vous la donnerai ce soir…
Il n’insiste pas. Comme je me lève, il a un geste rapide.
— Attendez un instant.
Il décroche l’appareil.
— Passez-moi l’Office national des anciens déportés de guerre.
Je sais ce qu’il va faire et j’attends patiemment les résultats.
Le Vieux pose la question. On lui demande d’attendre, et, trois minutes plus tard, on lui apprend qu’il y a eu une floppée de Lefranc en déportation, mais qu’aucun n’habite rue de la Gaîté.
— C’est peut-être une adresse récente, remarqué-je.
— Peut-être, admet le Vieux.
Je retrouve Bérurier au bistrot d’en face, où il achève de consommer une malheureuse andouillette qui n’avait fait de mal à personne.
Ses yeux, vertigineusement neutres, se posent sur moi, exprimant une réprobation de bon ton.
Je cramponne un siège et je fais sisite en face des deux andouilles.
— Rien de nouveau ? demande Bérurier…
Il a le ton prudent qui convient. Il me tâte de la voix comme avec une antenne.
— Je suis allé me faire jouer Meeting au Bourget, j’annonce… C’est un film épatant et qui demande les salles vastes, t’avais raison.
Je fais signe à la serveuse de me télégraphier un grand blanc-cassis.
— Comment t’es-tu rendu compte qu’à partir d’une certaine distance on ne pouvait pas voir Luebig sur l’écran ?
— Hier, ma femme était au cinoche de notre banlieue. Je l’ai rejointe. Les actualités datent de deux semaines ; qu’est-ce que tu veux, on n’arrête pas le progrès… Alors, je me suis rendu compte…
Il a les lèvres grasses comme la vitrine d’un charcutier. Il les torche d’un revers de bras énergique.
— On y va ? demande-t-il…
— Où ?
— Ben… chez le déporté, je suppose…
Pour vous dire que, sous son aspect crétin, il gamberge, le gros. C’est du bon poulet traditionaliste.
— Viens…
On pédale jusqu’à Montparnasse. Première surprise, le 36, rue de la Gaîté est un hôtel.
Une dame aimable, rondelette et pomponnée, nous reçoit. Elle a l’œil et nous sommes photographiés d’entrée. On lui dirait que nous faisons la quête pour l’œuvre des petits Chinois verts à la montagne qu’elle ne nous croirait pas. Elle a une façon délicate de battre des cils lorsque je lui annonce « police » qui en dit long comme un roman de Cécil Saint-Laurent sur sa sagacité.
Voilà Bérurier qui lui fait de l’œil illico, car il aime les dames pulpeuses, élevées au Banania !
Je lui file un coup de latte dans les tibias afin de le rappeler aux convenances. Il réprime un cri de souffrance.
— Avez-vous pour pensionnaire un certain Lefranc, chère madame ?
— Mais oui, dit-elle. Un monsieur très convenable…
Parce que, pour les hôteliers, les clients se divisent en deux catégories : les convenables et les pas convenables. Notez que les convenables ne sont pas fatalement ceux qui portent des cols amidonnés et qui ne montent pas de pépé… mais ce sont ceux qui paient largement et qui filent la paluche au réchaud de la caissière en lui demandant des nouvelles de sa perruche…
— Il est chez lui en ce moment ?
— Non, il nous a quitté avant-hier… Il est en vacances…
— Où ça ?
— En Espagne…
— Il vous a laissé son adresse là-bas ?
— Non. Il ne nous a même pas parlé de ce voyage d’agrément, mais, fortuitement, j’ai surpris une conversation au téléphone.
Fortuitement ! La petite dame ne peut s’empêcher de rougir un brin.
Le mot « Espagne » m’a fait vibrer d’un tendre émoi. Illico j’ai pensé au billet de tramway déniché dans le complet de flanelle.
— Il a habité longtemps ici ?
— Une huitaine…
Je me livre à un rapide calcul mental sous le regard attentif du gros Béru. Il est parti avant-hier et il est resté huit jours ici… Il serait donc venu s’installer à l’hôtel au moment de la mort de Schwob… Mordez si ça s’enclenche bien…
— Il vous a montré des pièces d’identité ?
— Une carte d’électeur…
— C’est-à-dire une pièce d’identité sans photographie…
Elle ne répond rien.
— D’où était-il censé venir ?
— Mais… Il… il n’a pas parlé de ça, bafouille-t-elle.
Elle a les yeux embués par la curiosité et l’inquiétude.
— Il a… fait quelque chose de mal ? s’enquiert la dame grassouillette.
— Non, dis-je, au contraire ; jusqu’à preuve du contraire, il a fait quelque chose de bien…
C’est pourtant vrai. Me voilà sur les talons d’un gars qui a rendu service à la police. Vous ne trouvez pas ça cocasse, vous, avec vos cervelles de moustiques ?
— Comment était-il ?
— Grand, dit-elle. Mince… élégant… Trente ans environ.
— Vous avez loué sa chambre depuis ?
— Non, elle est libre…
— Bravo !…
— Pourquoi ? demande Bérurier.
— À cause des empreintes…
— Les empreintes ?
— Dame !… Vous permettez que je passe un petit coup de grelot, madame ?
— Mais comment donc !
Elle permettrait itou que je passe la main dans son corsage, si j’en manifestais l’intention.
Je fais le numéro du labo et je sonne Mongin. Je l’ai, essoufflé, à l’autre bout de la ficelle.
— À vos ordres, monsieur le commissaire.
— Viens relever une collection d’empreintes à l’hôtel Modèle, rue de la Gaîté… chambre… Attends…
— 34 ! dit la dame fondante.
— Bon, j’ai entendu, s’écrie Mongin, soucieux d’économiser ma salive. J’arrive immédiatement.
— Attends, c’est pas fini. Lorsque tu auras œuvré ici, va chez Schwob, à Villennes… Là-bas, également, tu auras du pain sur la planche. Tu compareras naturellement les empreintes recueillies entre elles et tu vérifieras si elles figurent aux sommiers, vu ?
— Vu…
Je raccroche. La dame est en train d’adresser à cette gonfle vétuste de Bérurier un sourire polisson. Je recule un tantinet et je vois que mon Oliver Hardy lui caresse le creux de la main d’un index boudiné… Faut toujours qu’il cherche à se placer chez les grognaces sur le retour, ce tas de saindoux…
La quinquagénaire languide, la charcutière moelleuse, constituent son terrain de chasse.
Je lui offre un second coup de pompe dans les moltebocks. Cette fois, il barrit comme s’il créait à la scène le rôle de Jumbo.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demandé-je, tu te coinces les valseuses dans le tiroir-caisse ?
Il grommelle des choses imprécises dont le sens global ne m’échappe pourtant pas !
Je reviens aux choses sérieuses.
— Lefranc avait beaucoup de bagages ?
— Une grosse valise…
— Il vivait complètement seul, ici ?
— Je ne l’ai jamais vu accompagné…
— Il recevait du courrier ?
— Non…
— En tout cas, des coups de fil ?
— Oui, fréquemment…
— Voix d’homme ou de femme ?
— Les deux…
— Sa profession ?
— Courtier…
— En quoi ?
— Il ne l’a jamais dit !
Je gamberge un peu… Pendant que je tiens cette chère loueuse de bidets, il faut que je la confesse dans les moindres recoins.
Cette fois, c’est Bérurier qui, voulant assurer sa position, questionne :
— Il se prénommait comment ?
Question très simple à laquelle je n’avais pas pensé…
— Attendez, fait la bonne dame.
La voilà qui ouvre un grand livre épais comme un matelas Dunlop. Elle le feuillette d’une main experte.
Enfin, son doigt vagabond s’arrête.
— Lefranc Germain, lit-elle…
J’en ai les miches qui font bravo ! Germain ! Le prénom du grand rouquin qu’hébergeait Schwob.
— Et il était roux ! dis-je, certain de produire mon petit effet.
Là, je l’ai dans le sac !
— Non ! dit Mme Plumard, brun !
Un coup de bignou au consulat général d’España m’apprend qu’aucun Germain Lefranc n’a fait de demande de visa ces derniers temps. Cela me surprend à moitié, car j’ai dans l’idée que le zig s’appelle Lefranc comme moi je m’appelle Dugland-Lajoie !
Seulement, pour dégauchir son véritable blaze, c’est midi.
Je me prends la bouilloire à deux mains, car il me semble que nous pénétrons triomphalement dans une nouvelle impasse, Bérurier et moi. Tout notre petit populo a l’air de s’être évaporé…
Le Gros et moi cassons une croûte dans un petit restaurant du centre. Béru se tortille deux bouteilles de bordeaux sous prétexte que ce vin « ne fatigue pas ». Le repas fini, on dirait qu’on vient de passer sur sa frime le coup de minium d’entretien…
— Tu ne trouves pas qu’il y a du mou dans tout ça ? demande-t-il.
Je considère son baquet conséquent et j’admets que pour y avoir du mou, y en a !
— Et la gonzesse ? soupire-t-il.
— Quelle gonzesse, cher vieux boy-scout ?
— Celle du meeting, avec le survêtement à carreaux ?
— Eh bien ?
— Faudrait la rechercher…
— Tu crois ?
— Bédame !
— Et tu as des projets ?
— Non…
— Une idée ?
— Tu sais bien que je n’en ai jamais ! rétorque-t-il avec humeur.
Il plisse les paupières et demande :
— Tu as la photo de la fille ?
— Dans ma bagnole…
— Va la chercher…
— Tu veux la mettre au-dessus de ton lit ?
— J’aimerais mieux mettre l’original dedans…
En soupirant, je me lève pour aller piquer la photo de la nana. Je la ramène au Gros qui, maintenant, tel un financier au repos, vient d’allumer un cigare comme on n’en voit que dans les films américains. Il s’empare de l’image d’une main qui tremble un peu (trop de vin blanc dans son passé !). Puis le Gros s’abîme — ce qui ne lui est pas difficile — dans une contemplation voisine de l’hypnose.
— Tu la trouves à ton goût ? demandé-je.
— Comment qu’elle est roulaga, balbutie-t-il. T’as vu ces meules, gars ?
— Très expressives, conviens-je.
— C’est bien simple : on en mangerait…
— C’est simplement pour t’exciter après boire que tu m’as demandé cette photo ?
— Non, je voulais vérifier une chose…
— Voyez-vous… Et peut-on savoir quoi ?
— Tu vois le bas de la photo ?
— Comme je vois ton air c…
Il ne souligne pas l’irrévérence de cette comparaison.
— Tu aperçois le sac que tient la donzelle ?
— Bien entendu…
— C’est un sac en bois et raphia…
— Tu veux te lancer dans la fabrication du sac de dame ?
— Il est décoré de motifs rouges…
— Tu délires, Béru, la photo n’est pas en couleurs…
— Non, mais je le sais, parce que ces sacs-là, on ne les fabrique qu’en Espagne…
Je lui arrache le carton des pattes.
— Tu en es certain ?
— Aussi certain que de ton manque absolu de savoir-vivre ! répond-il…
Et il hèle le garçon afin de lui demander une demi-bouteille dans la catégorie de bordeaux qui a ses faveurs.
Lorsque nous sommes de retour à la cité poulardienne, un préposé à la permanence nous dit que le Vieux nous attend de toute urgence dans son burlingue. Nous grimpons et, dans l’escadrin, croisons Mongin. Il dégringole du labo, des épreuves à la main.
— J’allais chez vous, justement, me dit-il.
— Du nouveau ?
— Les empreintes relevées dans la chambre du dénommé Lefranc se retrouvent chez Schwob…
— Je m’en doutais… À part ça ?
— À part ça, nous n’avons aucune empreinte en magasin présentant une similitude quelconque avec celles que j’ai découvertes.
— Tu en as trouvé beaucoup ?
— Quatre chez Schwob, une foultitude chez Lefranc… Il n’y a rien de surprenant à cela, une chambre d’hôtel, vous pensez…
— Tu n’as pas trouvé chez Lefranc des empreintes figurant chez Schwob, excepté celles de Lefranc lui-même ?
— Non… Par contre, chez Schwob j’ai prélevé des cheveux…
— Moi aussi, dis-je… J’en ai dégauchi après les papiers tue-mouches… Il y en a de trois sortes…
— Quatre…
— Si vous voulez bien passer à mon bureau, je vous montrerai…
Mais, comme le temps presse, je récapitule :
— Il y en a des blancs, des bruns, des roux… Les roux sont teints ?
— Exactement, mais il y en a de deux sortes dans les roux, et les deux sortes sont teints avec le même produit… Je pense qu’il y a des cheveux de femme et des cheveux d’homme. L’homme se serait teint avec la drogue de la femme…
Je fais claquer mes doigts et je regarde Bérurier.
— C’est un quatuor, souligne-t-il. Tu vas pouvoir jouer aux quatre coins avec eux, étant bien entendu que c’est toi qui t’y colles.
Satisfait de son éminente comparaison, il en cherche la projection humaine sur le faciès de Mongin. Manque de pot pour la vanité du Gros, le gars Mongin n’a rien entendu… Ses étagères à mégots ne fonctionnent que pour le boulot ; les astuces pitoyables, il s’assied dessus…
— Tu es toujours intéressant, lui assuré-je… T’es comme qui dirait notre premier prix de Conservatoire.
Je lui file une bourrade amicale qui fait palpiter son volumineux tarin et je poursuis l’ascension des escadrins, suivi du gros Béru qui sue et s’époumone comme un bourrin asthmatique.
Je frappe à la lourde austère du boss.
— Entrez, fait sa voix inquiétante à force de douceur…
Notre intrusion fait un peu Medrano. Avec Bérurier, lorsqu’on débouche quelque part, on est certain de ne pas passer inaperçu.
Le Vieux nous montre deux chaises.
— Vous n’apportez aucun élément nouveau ? demande-t-il d’un ton qui sous-entend : « Moi, si ! »
Je le mets au parfum de nos dernières trouvailles.
— À trois reprises vous butez sur l’Espagne, remarque-t-il.
— Oui…
— Luebig se trouve, en effet, de l’autre côté des Pyrénées. J’avais fait passer sa fiche signalétique à tous nos agents à l’étranger ; l’un d’eux, « Borrel », vient de me passer un message. Il est certain d’avoir vu Luebig là-bas… J’aurais bien chargé Borrel du… travail, mais il est très occupé et partait pour les Canaries… Alors, messieurs, préparez rapidement votre valise tandis que je fais préparer vos visas. Vous prendrez l’avion de nuit. Des chambres seront retenues à vos noms à l’hôtel Arycasa, à Barcelone. Calle March. Comme profession, nous dirons « industriels »… Entendu ?
— D’accord, patron.
— Borrel a vu Luebig sur la Rambla, ces Champs-Élysées de Barcelone.
— Merci…
Bérurier me regarde, l’air embêté. Ça ne lui chante pas, ce viron au pays des castagnettes. Il a une bonne femme qui est chaude du rez-de-chaussée et qui profite de ses absences pour se mettre à l’horizontale devant le premier monsieur qui le lui demande poliment.
D’un œil malheureux, il regarde les toits de Paname qu’on aperçoit par-dessus les rideaux de la croisée.
Le Vieux me dit :
— Étrange, cette histoire Lefranc. Voilà un individu qui faisait partie de la bande Luebig et qui l’a trahi de façon indirecte et fort astucieuse, j’en conviens…
— Oui, j’aimerais avoir une conversation avec lui…
— Tel que je vous connais, vous l’aurez d’ici peu…
— Vous êtes encourageant, chef…
Il nous tend la main.
— Vous passerez à la caisse prendre vos billets et vos devises…
— Entendu.
Le Gros et moi, on se fait la paire, l’un derrière l’autre, comme deux canards, ce qui pour des poulets est un comble !