Quand je t’ai signalé que la Mini était gonflée, je restais très au-dessous de la vérité.
Elle est surgonflée! C’est un bolide. Un projectile!
Dans la ligne droite elle me frotte vilain. Il a enfin mis ses feux, le doc, et les deux taches rouges me sèment du poivre moulu. Et pourtant, ma Maserati déménage un brin, espère. Elle ne décoiffe pas: elle scalpe. Je mets la gomme et recolle un peu, juste assez pour me permettre de distinguer la plaque minéralogique du fuyard. J’apprends son numéro par cœur. Je devrais le téléphoner aux gendarmes pour qu’on dresse des barrages, mais un sot orgueil (il l’est toujours) me retient. Ce toubib, je veux me le payer tout seul, y a pas de raison. Alors j’y vais pleins tubes.
Les hectomètres déferlent sur mon cadran, se changent en kilomètres. La conscience du doc doit ressembler à une fosse d’aisance pour qu’il se soit enfui de la sorte, plaquant tout pour se tailler à la désespérée. Je me concentre sur la conduite de ma guinde, ce qui ne m’empêche pas de gamberger. La pensée, à part mourir, tu ne peux rien faire pour la stopper. Et encore, je me demande si la clamsance est vraiment radicale. Moi, j’ai la moulinette farceuse qui, impitoyablement, fonctionne. Y a des moments, je la sens tellement partie à fond de ballon que je la pressens éternelle; en partance pour toujours, avec ou sans ma carcasse sanieuse.
Ma pensée ne me quitte jamais. Que je dorme ou que je baise, elle poursuit sa ronde cosmique. Par moments, elle devient un peu usante, alors je biche un book pour que celle des autres fasse un brin d’intérim.
Tout en drivant éperdument ma chère chignole je fais le point de l’affaire. Les quatre angles… Blérot, la Mahékian, les Manzardin, le docteur Skinézi. Des gens unis par des liens plus ou moins discernables et par des actes inavouables. Blérot dont le papa est soigné dans la clinique du docteur Skinézi… Il racole des petits garçons, ainsi que cette artiste peintre femelle, Catherine Mahékian. Le couple torture les enfants chez Blérot. Les restes des malheureux sont ensuite remis à Manzardin qui les réduit en chair à pâté et les fait bouffer par ses cadors… Et le brave toubib, dans la ronde? Il doit avoir droit à quelque chose pour son labo, j’en suis intimement convaincu.
Et tout à coup, une maille file dans leur effroyable combine. San-Antonio intervient et tout se disloque. Blérot préfère se suicider tout de suite sans avoir à affronter l’enquête. Sa complice démasquée et traquée cherche refuge chez sa sœur. Trop tard: nous sommes là. Il lui reste le doc pour se planquer. Ce dernier biche les chocottes et, aidé de sa partenaire, emmène l’ogresse en lieu sûr. Mais quand il revient, il sort des pelles et une pioche de sa voiture, ainsi que des bottes boueuses… Ce lieu sûr ne serait-il pas une tombe creusée en pleine campagne?
L’intervention de la police chez Skinazi représente un danger si grand qu’il préfère se sauver. Oui, lui, l’honorable directeur de la clinique gérontologique du Val Chanté, voilà qu’il est en cavale comme le premier Mesrine venu!
Mon ardeur à le courser ne fait que s’exacerber. Peu à peu, je gagne du terrain. Très peu. Il joue son va-tout, le disciple d’Hippocrate. Roule à fond de plancher.
On déboule maintenant sur la nationale. Il oblique à droite, et non pas sur Paris comme je m’y attendais.
Des poids lourds nocturnes circulent dans les deux sens. Il les double avec une folle témérité. Je le suis toujours, tantôt lui rendant du terrain, tantôt lui en reprenant. Ça va pas durer jusqu’à la Saint-Troudeballe, si? Sa petite chignole n’est pas de taille. Elle peut fournir des coups d’accélération ardents, mais rouler en continu à cette allure démente, moi je la vois craquer avant longtemps. Tandis que ma tire à moi est conçue pour. Elle fatigue pas. Cent quatre-vingt-dix à l’heure, elle assume; n’en a rien à branler. Peut se permettre des heures et des heures de grand tourisme sans baisser de régime.
La clarté de l’aube se développe dans mon rétro, se colore de rose pâle. La circulation commence à s’épaissir un peu. Des motocyclistes engoncés, des livreurs mal réveillés…
Je t’aurai, salope! Je t’aurai!
Note que j’ai du répondant sous la pogne: les Manzardin surveillés par Pinuche et la collaboratrice du docteur coincée dans son labo et gardée par Béru. Ça représente des biscuits de rechange, ça. Mais c’est le médecin que je veux. J’appuie, j’appuie, ne me réservant qu’une élémentaire prudence dans les cas de dépassement parce que si je plantais le fils unique de Féloche dans le fion d’un vingt tonnes, elle serait vachetement inheureuse, m’man.
Voilà une file de gros culs. Ils sont trois, avec remorque, à constituer une énorme chenille processionnaire sur la route. D’autres voitures se pointent à notre rencontre. Le doc n’hésite pas: il double. Salaud! J’appréhende qu’il se fasse zinguer dans l’opération. D’autant que la nationale décrit une courbe un peu plus loin. Je freine, j’attends. La Mini rouge est minuscule à côté des mastodontes qu’elle dépasse. Plus basse que leurs énormes pneus. Les chignoles qu’elle croise lui font des appels de phares éperdus et klaxonnent à s’en découiller les batteries. Mais ouichtre, Skinézi n’en a cure. Il disparaît dans le virage.
J’enrage, je désespoire, j’ovieillessennemise. Tu sais qu’il va finir par me biter, cet infâme avec son audace?
Revoilà la ligne droite. Je m’apprête à doubler le convoi à mon tour. Non! Voilà une bétaillère! La laisse passer. Et à présent, je peux, moui? Pas encore, cette fois c’est un car plein d’assoupis qui s’annonce.
Quand, enfin je parviens à sauter les trois camions, devant moi la route est déserte. Plus de feux rouges à l’horizon. J’appuie! J’appuie! Parviens à un carrefour. Putain d’elle, et d’Adèle! Que faire? Je te disais qu’il allait me le fourrer profond, le sagouin!
Un jeune homme à mobylette, avec son cassedale sur le porte-bagages va son petit bonhomme de chemin en pétant une fumée huileuse.
Je pile à mort.
— Hep! Dis-moi, gars, tu as vu passer une Mini rouge qui roulait à près de deux cents?
Le gentil garçon (boucher?) ralentit.
— Non.
— Mais si, t’as pas pu la rater, elle vient de te doubler il y a quelques secondes!
L’éberlué me flashe comme si j’étais un Martien en culotte courte qui se taperait un rassis dans une salle de concert classique.
— Mais y a pas de Mini rouge qui viendre de me doubler! certifie-t-il avec un tel air de loyauté que j’en ai les testicules tout crispés.
Pas de temps à perdre. Faut le croire.
Je le crois.
Alors, avec une rare témérité, j’exécute un rebrousse-chemin sur la route. Des coups de freins, des appels de phares, des mugissements d’avertisseurs, des imprécations. Tout ça de bonne guerre. Je fonce en sens inverse, mais à allure légèrement plus modérée. J’aperçois ce que je cherche: un chemin à ma droite, peu après l’endroit où le doc a doublé les camions. Je l’enquille résolument (pas le toubib: le chemin). Ce fumier aura profité de l’écran momentané composé par la grande courbe et les gros véhicules pour tenter une manœuvre de diversion. Maintenant, il a combien d’avance sur moi? Trois minutes? Tant que ça, tu crois? C’est vrai que le temps de doubler à mon tour, de rouler jusqu’au carrefour, de raconter ma vie au vélocyclo-motoriste, de virer et de revenir…
Allez, courage, grand!
Sur un chemin, la sensation de vitesse est accrue. Les talus défilent plus vite. Et les barrières te font des signes pour t’inviter à ralentir. Mais fume!
Voilà un village.
Et, à l’entrée d’icelui, un paysan à moustache blanche, sur un tracteur.
Je stoppe en catastrophe.
— Pardon, monsieur, auriez-vous-t-il vu une petite auto rouge qui, que, quoi, dont, où?
S’il l’a vue! Cré bongu, pour sûr qu’il l’a vue, c’t’auto de malheur, le père Denis! Même qu’elle a manqué faillir l’emplâtrer dans le virage du bureau de tabac.
Je n’attends pas la fin de son reportage et repars dans une clameur de pneus, en laissant quatre centimètres de gomme sur le goudron du chemin.
Il a encore accru son avance, le monstre! Cette fois, je me dis textuellement autant qu’en aparté ceci:
«Tantonio, il est temps de mobiliser la troupe. Si tu continues cette courette tout seul, tu finiras par avoir un baobab dans le bab. Il te promène avec sa petite guinde passe-partout, le toubib. Alors décroche ton biniou, prends ta voix la plus autoritaire et donne des ordres pour que soit quadrillée cette région si agréable au demeurant.»
Bon, je décroche mon tubophone intérieur et enfonce les touches d’appel. Un préposé à voix soucieuse, hostile et bien timbrée me dit de m’annoncer. Je virgule mon numéro de code, puis mon nom. Explique que voilà, je me trouve en train de courser un sale pékin dans les environs de Houdan. Signalement et numéro minéralogique de la tire. Que les brigades volantes se mettent en place dare-dare (voire même Dard-Dard) et qu’on m’avise.
Ouf! T’as fait ton devoir, l’Antoine. Tu ne pouvais pas différer plus longtemps, ramener cette chasse à l’homme à une simple compétion de chignoles: Mini surgonflée contre Maserati.
La conscience apaisée, je trace de plus rechef. Mais la merde ambulante c’est qu’en rase cambrousse, y a plein de chemins qui s’entrecroisent, façon toile d’araignée. Je vais pas, à chaque embranchement, chercher un nabus pour lui demander s’il a ou non aperçu une Mini rouge!
D’autre part, je ne peux guère poursuivre «au pif». Ça marche une fois, ensuite tu l’as dans le prosib, mon kiki.
Je sillonne la campagne champêtre, comme dit le Gros, essayant de garder une ligne à peu près droite conduisant à Dreux. Pourquoi m’imaginé-je que Skinézi va tenter de rallier une ville? N’a-t-il pas un autre plan? Car si c’était d’une cité qu’il rêvait, il pouvait filer sur Paris tout proche au lieu de choisir la route de l’Ouest. N’empêche qu’il m’a eu. Sa témérité a été payante.
Un groupe de travailleurs émigrés circulent à pince. Je m’arrête. Ont-ils vu…, etc.
Non, ils n’ont pas vu.
Donc, je me fourvoie.
Demi-tour… Puis une autre route qui ondule à travers les prés fleuris fraîchement dégagés de la noye. Car à présent il fait jour tout à fait. Ce sera le beau temps pour la journée. Des chiées de pégreleux vont s’en réjouir. Inouï, l’intérêt que mes temporains accordent à la météo. Je les entends… Ils se téléphonent d’un continent à l’autre. La deuxième chose après «bonjourçava», c’est «quel temps vous avez?» Comme si on en avait à cirer du temps qu’il fait à Paris quand on lézarde en Andalousie! Et même du temps de Paris lorsque tu t’y trouves! Ils n’ont pas pigé que le temps, c’est toujours à recommencer beau, pas beau, pluie, brouillard, neige, canicule! C’est tout pêle-mêle dans la grande sphère qui tourne. Elle crache son numéro: «Vent frais avec légère précipitation orageuse en début d’après-midi.» Toute leur vie, ils seront passionnés. Ne parleront que de ça. Ne serait-ce que pour le constater.
«— Il fait pas beau, hein?»
«— Non, il fait pas bon pour la saison.»
«— L’année passée, il faisait plus doux!»
Je crois rêver. Le temps les fait perdre leur temps.
«Le fond de l’air est frais.» «Il va peut-être pleuvoir.» «Il y a plus d’été.» «Tiens, il neige.» Et même, ce pur chef-d’œuvre: «C’est un temps qui amènera la pluie.» Oh! qu’il amène la pluie, mais qu’il emporte les cons, ces feuilles mortes de la vie. Qu’il les emporte dans «la nuit froide de l’oubli» là que Prévert accumulonçait ses feuilles mortes, bougre de bougre!
Là, le ciel est rose. Je te jure qu’il va faire beau, t’es content? Mais moi, je m’en torche l’oigne. Skinézi s’est volatilisé.
Ecœuré, je m’arrête dans un élargissement du chemin propice au stationnement. Je consulte mon calepin à couverture noire; qu’ensuite je compose le numéro de Mme Yvette Bonatout, la pipelette de la rue de Rennes. Elle rouscaille quand je m’annonce. Paraît que son sergent de ville pionce toujours, terrassé par le jet soporifique que Pinuche lui a balancé dans les naseaux.
— Comme ça, il vous fout la paix, rebuffé-je. Voulez-vous monter dire à mon collaborateur du sixième qu’il m’appelle à bord de ma voiture immédiatement.
Elle a tendance à maugréer, ce morning, l’Yvette. Hé! dis, faut pas qu’elle se prenne pour la Dame aux Camélias, sinon je te vais lui rabaisser le caquet. Ça se laisse tromboner en levrette par le premier Bérurier de passage et ça voudrait chiquer les bourgeoises blasées!
— Remuez votre gros cul, comme quand vous vous faites enfiler sur mon bureau, ma petite grand-mère, ne peux-je me retenir de lui vanner (que tant pis si c’est mufle; moi aussi, j’ai mes tracas).
Aussitôt, elle cesse de renauder et je raccroche. Les coquelicots sont de toute beauté. Enormes, un peu pavots. C’est délicat comme fleurs. Toutes les champêtres ont une fragilité pudique. Les églantines, les boutons-d’or, c’est bernique pour la mise en vase. Les foins poussent. A peine l’hiver barré, la nature répond «présent». On vit dans des régions tempérées qui stimulent la végétation.
Je regarde onduler les herbes dans la brise du matin. J’ai une pensée ardente pour les petits garçons morts si atrocement. Je les crèverai tous, leurs bourreaux, parole! Bon, j’ai voté pour la suppression de la peine de mort, et je suis prêt à recommencer, mais si je refuse la loi du talion à la société, je me l’accorde à moi. La société doit garder les mains propres; moi, non. C’est mon problo, ma conscience.
Le voyant de mon biniou palpite. Il a pas traîné, le Rouquemoute.
— Heureux de vous entendre, commissaire! débite-t-il. Je commence à devenir fou, tout seul dans cet appartement maudit. J’ai beau me consacrer à mes analyses, je ne parviens pas à chasser de mon esprit les atrocités qui y furent commises.
— Je te comprends, Blondinet. Personne ne s’est plus manifesté?
— Non.
— Alors casse-toi. Tu connais Mériflour-le-Bas?
— J’y ai campé à l’époque où je faisais du cyclotourisme avec ma femme, nous n’avions qu’un gamin à l’époque.
Je lui dis de s’y rendre et de rejoindre la Pine au Chenil du Grand Lavoir, en lui précisant ce que la Vieillasse est en train d’y faire. Je lui fais part de mes épouvantables suppositions et lui ordonne de procéder à des investigations pour vérifier si elles sont fondées.
— Pendant que tu y seras, et si c’est positif, fais un peu de sérum de vérité aux époux Manzardin; il faut en profiter pendant qu’ils sont à notre complète disposition car, une fois livrés au juge d’instruction, ce sera trop tard.
— Entendu.
— Ensuite tu iras rejoindre Béru à Menuet-le-Roi, qui se trouve dans le même coin. Une dame est enfermée dans un laboratoire dont j’ai saccagé la porte. Elle ne peut en sortir car toutes les fenêtres sont garnies de barreaux. Arrangez-vous pour pénétrer dans la maison d’habitation et commencez à fouiller.
— A vos ordres, commissaire.
Un collaborateur aussi docile, tu peux fumer! Mari unique, poulet unique! Mathias, c’est le gazier type qu’il conviendrait de canoniser un jour, pas que j’oublie d’en parler à Sa Sainteté!
Notre prise de congé est bouffée par le vrombissement d’un avion de tourisme qui passe deux cents mètres au-dessus de moi.
Je sonne le P.C. de la volante.
— Commissaire San-Antonio, avez-vous du nouveau?
— Rien encore, il faut que tout se mette en place, monsieur le commissaire.
— N’attendez pas que mon gars soit à Saint-Jean-de-Luz pour poser vos collets!
La placidité indifférente des pandores me coupe les bras. Pour eux, c’est une besogne, tu comprends? Comme soudeur à l’arc ou mareyeur. Y a pas de raison qu’ils fassent des infarctus chaque fois qu’on leur demande de coiffer un forban. Y a que mézigue pour avoir la rate au court-bouillon quand je tente de pêcher un requin!
Bon, en route. Mais pour où? Maintenant que mon médecin maudit possède près d’un quart d’heure d’avance, j’ai le bonjour d’Alfred!
J’embraye sans conviction. J’aurais aussi bon compte d’effeuiller des marguerites en attendant qu’on m’appelle. J’opte pour la route de gauche, simplement parce que je distingue des maisons groupées à quelques encablures.
Lorsque je les atteins, je constate qu’il s’agit d’un énorme corps de ferme avec des chiées de granges, d’écuries, de hangars… Mais personne en vue.
Alors, bon, casse la tienne, comme dit Béru: je poursuis mon errance, de cette allure qu’empruntent les dimanchiers quand ils investissent l’Ile-de-France ou le Vexin.
Mon estomac gargouille. Je prendrais bien un gros petit déje, avec un bol empli ras bord, tartines de pain de campagne beurré, larges comme des feuilles de nénuphars. Mais je crains que les pandores ne m’appellent pendant cette pose-caoua.
Encore une dizaine de kilomètres dans le printemps. De gros bourdons poilus font la ramasse du pollen le long des haies, ces goinfres. Le miel, eux, fume!
Vadrouille faisant, je parviens à l’orée d’une grande plaine immobile et sans voix. Une plaine vide, si j’ose risquer cette exquise boutade qui devrait normalement faire marrer un bossu. A l’autre bout de cette étendue plate, j’aperçois quelques hangars d’avions aux toitures arrondies et des biroutes de couleur flottant au sommet de mâts. Un aéro-club. Un bout de tour de contrôle… Une guitoune servant de bar et peut-être de bureau. Un parking cerné d’une barrière blanche. Et alors, oui, alors, mon cœur délicat ne fait qu’un tour, mais quel! N’avisé-je pas, stationnée parmi d’autres véhicules, une petite tire rouge? La distance ne me permet pas de déterminer s’il s’agit d’une Mini. Dans le doute je fonce.
Au fur et à mesure (comme dit mon tailleur) que je m’approche du terrain d’aviation, la certitude se fait. Pas d’erreur, il s’agit bien de la chignole du docteur. Mais alors, ce zinc qui, il y a un instant, est passé au-dessus de moi? Etait-il piloté par Skinézi? C’est ce que tu penses également, Clément?
Pas de doute: voilà bel et bien la Mini qui m’a semé. Je laisse ma pompe à son côté pour foncer au club-house. J’entre; c’est une petite salle avec un bar, quatre tables, des trophées en tout genre sur les murs: coupes et fanions. Un poste de téloche est fixé dans un angle de la pièce, à deux mètres cinquante. Des photos d’aviateurs célèbres garnissent le bar. A part ces héros, je ne vois personne. J’attends un poil de seconde que j’estime trop long et vais pousser la porte qu’une plaque émaillée qualifie de «service». Je me trouve en face d’un solide quinquagénaire aux cheveux gris et au teint hâlé, portant une veste écossaise dans les tons beige Mitterrand; quinquagénaire devant lequel une dame est agenouillée. Un bref instant, je crois qu’elle est en train de recoudre un bouton de sa braguette, mais son mouvement de nuque régulier infirme cette proposition et force m’est d’admettre qu’elle lui cisèle une pipe de toute beauté. Le monsieur m’adresse une mimique d’excuse d’abord, puis de supplication.
Discrètement, je referme la lourde pour aller me jucher sur l’un des tabourets du rade.
J’espère que le génaire tire pas à la ligne quand on lui oblitère l’aile delta car je suis fou d’impatience. Mais enfin, une pipe, c’est comme un professeur de faculté ou un conseiller à la Cour des Comptes: ça se respecte. Tu peux, dans les cas désespérés, interrompre une étreinte; mais une fellation, jamais! Tu risquerais de provoquer un collapsus cardiaque. Moi, les lapsus, tant que t’en veux. Les collapsus, pas question!
Le Seigneur me récompense de son altruisme en écourtant la félicité du «patient». J’entends sa voix grave, un brin aristocratique, proférer:
— Bravo! Et merci, ma bonne Mathilde!
— … a… pa…oua, répond l’interpellée, laquelle n’a encore pas pris de décision quant à la suite de l’opération.
Dans cette discipline, les partenaires se divisent en deux sections. Tu as les gobeuses et les expectoreuses; mais il peut, au gré des sentiments et des appétits, se produire des interférences, la nature humaine étant en continuelle mouvance, ce qui n’est pas le moindre de ses intérêts.
L’épongé apparaît. Rajusté de pieds en ceinture, affable, plein de retenue (après, tu peux!). Il murmure:
— Merci de votre compréhension, mais j’avais pratiquement franchi le point de non-retour.
— Vous vous occupez de cet aéro-club? coupé-je avec pudeur.
— Je suis le président, oui. Pourquoi?
Je lui exhibe ma brème.
— Le docteur Skinézi en fait partie?
— Oui. D’ailleurs il vient juste de prendre l’air.
L’expression m’arrache un sourire.
— Il s’est envolé pour quelle direction?
— Simple balade matinale.
— Prévue pour combien de temps?
— Une heure.
— Cela lui arrive souvent?
— Assez: il adore voler.
— Le matin?
— De préférence.
— Il a un avion à lui?
— Oui, un Cessna 152 monomoteur.
— On peut aller loin avec ça?
Mon «évidé» sourit.
— On peut aller partout avec tout ce qui vole, commissaire. Ce qui différencie les zincs, c’est leur puissance, leur équipement et leur autonomie.
— Il peut se permettre quoi, sans escale, comme trajet?
— Un bon millier de kilomètres.
Je m’approche de la vaste carte d’Europe placardée près de la porte des chiottes. D’un coup de z’œil circulaire, je constate que Skinézi peut s’offrir pratiquement tous les pays limitrophes.
— Il a la possibilité de se rendre à l’étranger?
— Pas sans avoir déposé un plan de vol!
— Supposons qu’il passe outre?
— Ce serait à ses risques et périls.
— Supposons que ce soit à ces risques et périls?
— Evidemment, si on pisse sur la légalité, on peut tout faire… Seulement, s’il agissait ainsi, il la sentirait passer.
La dame dont les lèvres sont des ventouses surgit de l’office, après avoir rempli le sien. C’est une grande fille blondasse qui n’a pas le regard d’Einstein, mais qui possède un bien plus beau cul que la queen de Grande-Bretagne et des Dominos. Accorte, tu sais? Du balcon, une bouche faite pour, tout bien.
— Vous prenez quelque chose? nous demande-t-elle.
Je m’entends répondre:
— Un grand crème avec des tartines beurrées.
— Et vous, monsieur Stanislas?
M. Stanislas est d’acc pour un jus serré. Il ne la regarde plus, même pas avec une petite brillance malicieuse dans la rétine. Il est de ces hommes qui oublient sitôt qu’ils ont refermé leur braguette.
Pendant ce temps, le docteur Skinézi vole à tire d’aile vers son salut.
— Je reviens! dis-je.
Et de courir jusqu’à ma chère tire qui me sert de P.C. volant.
Qu’en plus, elle me les a fait légèrement griller les tartines, Mathilde. Ça croustille sous les chailles. Et puis le beurre est normand et a un goût de grasse pâture. Je clape avec presque de l’avidité. Tu peux rien apprécier si tu n’es pas vorace: la bouffe, l’amour, la prière nécessitent un appétit surdéveloppé. La pompeuse de président d’aéro-club me regarde dévorer avec intérêt. Tu veux parier qu’elle ferait philippine avec moi? Me dégusterait sans taste-vin, la gourmande! Une pure jouisseuse, la médème. Juste se frotter contre un coin de table en mettant la nappe et ça part! Je préfère ça aux frigides. La victoire est moins honorable, mais le résultat plus satisfaisant.
— Tout nous porte à penser qu’il se dirige vers l’Angleterre, dis-je la bouche aussi pleine que celle de Mathilde naguère. Il a été repéré à la verticale de Lisieux. J’ai demandé qu’on l’intercepte, mais les services compétents m’ont répondu que ça n’était pas possible.
Mon terlocuteur opine.
— Southampton, murmure-t-il.
— Pourquoi?
— Skinézi s’y est rendu très souvent.
J’avale ma fin de tartine de traviole, ce qui me fait tousser.
— Formide, cher monsieur…
— Stanislas Gude, il décline.
J’essuie ma dextre un peu graisseuse et la lui propose. Il y joint la sienne, on mélange pour transformer le tout en poignée de main.
Et puis voilà pile qu’il me vient une idée. Une vraie, très chouette, dans les tons azur avec du poil autour.
— Disposeriez-vous d’un appareil plus rapide que celui du docteur?
Stanislas se pince le noze.
— Il y a le jet d’affaires d’Alberto Cornemouille, l’architecte international: un Mystère 20 de première.
— Vous sauriez le piloter?
— Vous me prenez pour un wattman?
— On pourrait l’utiliser pour foncer jusqu’à Southampton?
— Je dois demander la permission à Alberto.
— Faisez, faisez!
Il va au biniou posé au coin du rade et tube. Par veine, il obtient le roi de la construction futuriste. Les deux paraissent être au mieux car ils se tutoient. Le señor Gude est un homme du monde. Un gars nonchalant mais précis, à la fois badin et péremptoire. Le gus qui se fait tailler une pipe par la gérante du club-house mais qui est capable de la sacquer sur l’heure quand il trouve un poil de cul dans les nouilles.
Il n’en fait pas une tartine, Stanislas. Ne se perd pas en explications oisonnes. Simplement une urgerie l’appelle à Southampton, est-ce qu’il pourrait-il emprunter le Mystère 20 pour un aller-retour?
Feu vert puisqu’il dit «Merci bien» en raccrochant. Et à moi:
— Ça joue, commissaire. Je peux vous conduire là-bas.
— Vous êtes un citoyen de rêve, monsieur Gude.
— Je sors le carrosse pendant que vous terminez votre déjeuner et je dresse mon plan de vol.
Je ferme les yeux pour une imploration. Fasse le ciel que ce fumelard de Skinézi aille bien à Southampton et que nous puissions y parvenir à temps.
Quand je rallume mes lampions, j’aperçois Stanislas Gude par la baie vitrée qui marche rapidement vers un hangar.
— Alors vous êtes commissaire? demande l’angélique Mathilde.
Elle a cette dolence qui m’excite chez certaines. Un peu conne et molle, mais avec un je-ne-sais-quoi qui vous flanque l’envie de se la faire illico.
— A ton service, Mathilde chérie, je réponds. Ainsi, M. Stanislas vient t’aider à faire l’ouverture, le matin?
Elle rougit, son regard ondule.
— Pas tous les jours, bredouille l’évanescente.
— Démarrer la journée par une belle pipe comme tu lui en as taillé une, ça prédispose.
— Il vous l’a dit? sursaute-t-elle.
— Non, je l’ai vu, mais je me suis retiré pudiquement.
Je souris.
— Approche!
Follement docile, ou alors, disons-le: subjuguée, elle s’approche. Je faufile ma sinistre sous sa jupe puisque je tiens de la dextre ma deuxième tartine.
— J’étais certain que tu ne portais pas de culotte, Mathilde.
— Vraiment?
— Oui, vraiment. T’es une vraie gonzesse, juteuse comme je les aime. Dommage que je sois sur le pied de guerre, sinon je t’embroquerais sur une table. Je pratique une botte secrète phénoménale, soit dit sans me vanter. La tringlette du siècle, avec l’accompagnement au complet. Si je t’entreprenais, tu filerais droit à l’extase, ma poule. Je te ferais chanter la chatte, douée comme je te sens.
— Ben, il faudra revenir, déclare-t-elle simplement. Un lundi, par exemple. Le lundi, M. Stanislas ne vient jamais.
J’enregistre l’invite.
— O.K., je me rabattrai ce prochain lundi, et après ma visite tu pourras prendre un de ces bains de siège que préconise la mère Rika Zaraï dans son traité de botanique. Et faudra pas chialer la fleur de coriandre ou de perlimpinpin si tu veux pouvoir t’asseoir avant la fin du septennat. Tu m’excites tant tellement que je te ferai fumer le fion kif un volcan réveillé en sursaut.
Elle halète, la tendre femme. Clôt à demi les yeux. Roucoule du nez. Une fois lancée sur son orbite, elle doit payer, la gueuse! Son et lumière sur l’accroc de Paul, comme dit le Gravos. Du tout grand orgasme avec défilé des majorettes. C’est bon de se poser des jalons, dans la vie. Ça balise, aide à avancer. Ainsi gagne-t-on son ciel ou son néant par sauts de puce (voire de pucelage) d’un pied sur l’autre, d’un pied à l’autre. On se fait des promesses, on s’organise des croisières dans le frifri des belles. Je sais que lundi prochain y aura grande représentation solennelle de mister Dupaf aux miches de dame Mathilde, et ça vaut toutes les réceptions à l’Elysée, Jacques Attali me le disait l’autre jour.
— Paré! annonce Stanislas Gude en passant sa belle tronche par l’entrebâillement.
— J’arrive.
Je roule une brève galoche à Mathilde.
— Je te dois combien pour le brique faste?
— Vous me réglerez lundi.
Elle me tient avec une dette, la rouée. Elle a tout de suite pigé que j’étais honnête.
On glisse sur du velours. Le ciel étincelle. Temps à autre, Gude dégoise un truc plus ou moins codé à je ne sais qui dans son crachoir à trous.
Je l’ai mis au fait de l’enquête, entraîné par un irrésistable courant aérien de sympathie.
Outré, il est.
Il me parle de ses enfants qui se mettent à lui fignoler des petits-enfants: tous mâles! Bravo!
— Vous êtes doué pour les maths? l’interromps-je.
— Il en faut un peu quand on est passionné d’aéronautique.
— Mettons que Skinézi possède une demi-heure d’avance sur nous et qu’il se rende à Southampton, est-il pensable, vu la différence des zincs, que nous y parvenions en même temps que lui?
— Vous rigolez: nous y serons bien avant lui. Il se déplace à 140 à l’heure avec son monomoteur, et nous à 700 avec notre jet; logiquement on devrait lui flanquer plus d’une heure trente dans la vue.
— Fasse le ciel qu’il aille bien à Southampton.
— Si on l’a repéré au-dessus de Lisieux, c’est qu’il filait sur l’Angleterre. S’il filait sur l’Angleterre, c’est pour se poser là où il a l’habitude de se rendre, logique?
— Ça le paraît. Mais sait-on jamais?…
— Bien sûr, sait-on jamais.
— Pouvez-vous demander par radio à mes services s’il y a du nouveau à son propos?
Stanislas opine. Il branchouille, clabatouille et me passe le casque.
— Branché! A vous!
J’obtiens la voix virile du lieutenant Jolicœur. Non, R.A.S., on n’a plus capté le Cessna nulle part, mais c’est presque normal car ces légers coucous ne laissent pas chouille de trace sur l’écho radar; et il est probable que mon «client» vole assez bas. S’il plafonne au-dessous de cent mètres, y a rien à espérer question repérage.
Bon, merci. T’as pas un frein que je le ronge? J’ai fini le mien.
Stanislas Gude jacte encore dans son micro. Puis interrompt le contact.
— Vous connaissez l’aéroport de Southampton? je lui demandé-je.
— Naturellement. D’ailleurs, j’y ai conduit le docteur Skinézi un jour que son coucou était à la révision.
— Ah! bon. Racontez voir un peu, cher monsieur et déjà un peu ami.
— Eh bien, un matin il arrive au club, très affairé, court à son hangar et trouve son zinc décarpillé avec deux types en train de le désosser. Le voilà qui fait un foin du diable car cette révision n’avait été prévue que pour le lendemain, mais pour une raison de dispatching, on avait dû l’entreprendre avec vingt-quatre heures d’avance. Jamais je n’avais vu ce petit bonhomme dans un tel état. «Je dois être à Southampton avant midi. Avant midi, vous m’entendez!» trépignait-il. Pour le calmer, je lui ai proposé de l’y conduire avec mon propre avion. Ça l’a calmé et il a accepté.
— Une fois à Southampton, l’avez-vous attendu?
— Bien sûr. Il m’a demandé de l’attendre dans une auberge ancienne des environs et m’a offert un copieux déjeuner.
— Il est resté longtemps absent?
— Un peu plus d’une heure. Il avait pris un taxi.
Je réfléchis chouchouillet.
— Avait-il un bagage?
— Oui: une sorte de beauty-case carré qui paraissait très lourd pour son faible volume.
— Il y a, je pense, un service des douanes à Southampton?
— Naturellement, mais très relâché pour les gars d’aéro-clubs comme nous. Il n’intervient que si nous débarquons avec des paquets. Le paquet rend le douanier fiévreux sous toutes les latitudes.
Il interrompt notre converse pour exprimer des renseignements à des tours de contrôle.
Et moi, je mate l’horizon infini sous le soleil dans lequel nous glissons presque silencieusement. Moelleux comme sensation, suave. Je ferme les yeux pour savourer. Et puis cela se déguise en sommeil. Mais en sommeil conscient. Tu sais? Tu roupilles tout en gardant le contact avec la réalité. Tu sais où tu te trouves et en compagnie de qui, mais malgré tout, tu en écrases et des rêves se superposent à la notion de réel.
Je m’imagine très bien à je ne sais combien de pieds d’altitude, piquant sur l’Angleterre; pourtant je dors, pourtant je rêvasse… Je vois le frigo tragique dans la grande armoire de ce sadique, rue de Rennes; les restes effroyables de l’enfant saccagé. La chaîne au mur, les éclaboussures… La grande broyeuse du chenil, et les fauves écumants aboyant à tout-va. Je vois la femme de Vazimou-le-Grand, la collaboratrice du docteur Skinézi, inquiétante. Un regard qui m’incommodait. Et puis le petit docteur qui n’a pas l’air d’un docteur et qui drive son zinc, en ce moment, quelque part sous nous. Une association, pis que de malfaiteurs: une association de monstres.
Je pense à Toinet qui a failli se faire embarquer. S’il n’avait pas son franc-parler avec moi qui l’a incité à me montrer le scénario abject de Blérot, sans doute serait-il dans le réfrigérateur de la rue de Rennes.
Un trou d’air me réveille. L’impression que je vais cracher mon cœur.
Stanislas Gude sourit.
— Dépression parce qu’on survole la mer, commissaire.
— Déjà?
— Vous avez piqué un somme. Vous paraissez fourbu.
— Je n’ai pas dormi depuis lurette; je tiens à coups de petits roupillons volés pendant des temps morts.
— Dur métier que le vôtre.
— Pire, soupiré-je.
Les côtes britiches arrivent à notre rencontre, ourlées de brume légère. Gude s’annonce à Southampton. On lui donne les indications voulues et bientôt on va se poser en douceur sur une piste secondaire. Le temps est un peu moins fringant que chez nous. Il fait beau, certes, mais avec des petites giclettes de pluie ou de bruine — je ne sais trop —,venues d’ailleurs.
Mon nouvel ami, si serviable, se rend au bureau d’accueil pour la paperasserie tandis que je commande un breakfast soigné: œufs frits, avec des saucisses et du bacon. Ça te ragaillardit un continental! Y a que ça de valable, en fait de bouftance chez les Rosbifs, leurs breakfasts.
Ici, c’est pas une charmante hôtesse avec un cul de salopiote qui officie, mais une espèce de rouquin barbu qui pourrait faire la pube d’une marque de bière rousse. Un mec bougon, massif, déplumé du dôme, avec un pantalon noir, une chemise blanche, un gilet écossais dans les tons rouges.
Gude revient, l’air satisfait.
— Je suis tombé sur un copain à moi, dit-il. Il nous préviendra dès que Skinézi s’annoncera.
— Vous paraissez bien certain qu’il va se poser ici, murmuré-je. Peut-être est-il déjà arrivé à destination sur un autre aéro-club français?
Il réfléchit.
— Pas impossible, mais je ne crois pas. Southampton est tellement son itinéraire habituel…
On clape en silence. Un bon coup de bibine pour faire déménager le bacon. Ensuite, on se vote un scotch sec. Le bar s’est rempli. Ça jacasse en anglais. Je note que flegme britannique, mon cul, le brouhaha est aussi intense que chez nous.
Pour tromper la tante (comme disait mon oncle), on ligote les baveux anglais qui racontent bien Lady Di, la mère Thatcher, le cours de la sterlinge et le pétrole de la mer du Nord. Mais je n’arrive pas à fixer mon attention sur ces sujets passionnants.
L’anxiété me broute le moral. Le médecin va-t-il atterrir ici ou pas?
A bout de nerfs, je rejette mon journal, noirci par les caractères anglais, et arpente le bar jusqu’à la porte pour aller respirer un grand coup l’air humide tombant des falaises qui se découpent au loin. Et, putain d’elle, je frémis. Qui vois-je-t-il s’avançant vers le club-house, de sa démarche de petit cow-boy hargneux? Le doc! S’est posaga sans tambour et p’têtre même aussi sans trompette. En tout cas, le soi-disant copain de Gude l’a enfilé de première en ne le prévenant pas comme il l’a promis. Je trace jusqu’au bar.
— Gude! barrez-vous, voilà Skinézi! Passez par-derrière, ou s’il n’existe pas d’autre porte, ce qui serait surprenant, enjambez une fenêtre. Sortez de l’aérodrome et trouvez un taxi à toutes fins utiles, je vous rejoins.
Il s’exécute en trois coups les deux. Pendant qu’il opère, je vais discutailler avec le rouquin embarbé pour lui demander de me changer des piastres françaises contre des livres non dévaluées. Il m’empaille de première, mais j’ai pas le temps de le traiter d’escroc car le docteur pénètre dans la salle et se pointe au bar pour demander à téléphoner. Mon rouquemoute irlandoche (probable) lui balance un nickel et le gars Skinézi passe dans la partie des gogues où, comme chez nous, se trouve également le bigophone.
Je me hâte d’aller aux chiches pour esgourder ce qu’il cause. Heureux que je ne me sois pas montré à lui, cette noye. Peut-être m’a-t-il vaguement aperçu au moment où j’ai bondi de ma planque, mais si vitement qu’il n’a pas eu le temps de mémoriser mon physique de théâtre. Il paraît extrêmement soucieux, nerveux. Un viceloque ayant eu la very good idée de percer un trou dans la porte des chiches pour tenter d’entrevoir le frifri d’une dame (ou le paf d’un gus, qui sait?), je puis, par cet orifice, admirer le personnage pendant qu’il tubophone. Bourré de tics, le doc. Il tord la bouche toutes les quatre secondes et a un mouvement de l’épaule droite comme pour assurer la bretelle d’un sac. Il a le teint blême, avec des espèces de plaques d’un jaune grisâtre sur les joues et le front. Chose étrange, son regard clair paraît sombre au fond de ses orbites très creusées, les lunettes aux verres légèrement teintés renforcent cette impression. Sa tignasse hérissée est d’un châtain grisonnant pas agréable, qui fait négligé.
— Passez-moi le docteur Barnes! demande-t-il en anglais.
Il attend en se bectant des peaux mortes autour des doigts qu’il crache dans ma direction.
— Hello, Edwin? Ici Quentin… A l’aéroport de Southampton… Quelque chose de fâcheux… De très très fâcheux… Je peux prendre un taxi… Vous préférez m’envoyer Mary? Merci, je l’attends… A tout de suite!
Il raccroche et retourne au bar. Bibi fait fonctionner la chasse d’eau dont la musique de source est toujours apaisante. Qu’ensuite de, je sors par la petite porte de service qu’a dû emprunter l’ami Stanislas.
Un bahut noir, haut sur pattes, aussi vieux que l’Angleterre, attend sur le terre-plein près de l’aéroport. A l’intérieur, Gude m’adresse un signe d’extrême intelligence et je vais le rejoindre.
— Merci pour votre aide, lui fais-je. Maintenant vous pouvez rentrer, je passerai vous dédommager dès que je serai de retour.
Il hausse les épaules.
— J’ai ma journée à libre disposition, comme disent les dépliants touristiques et votre affaire me passionne; c’est avec plaisir que je resterais à votre disposition, commissaire, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
— D’accord. Pour l’instant, nous attendons une certaine Mary qui va venir récupérer Quentin Skinézi.
A son siège, le chauffeur attend nos instructions en lisant le Daily Cious. C’est un petit mec avec une veste de cuir râpé, une casquette énorme sommée d’un zizounet, et des lunettes de myope.
— Vous l’avez prévenu qu’il devrait poireauter un temps indéterminé? chuchoté-je.
— Soyez tranquille.
— Il n’a rien dit?
— Si, il m’a déclaré que le plus agréable moyen de gagner son bœuf c’est en lisant le journal.
Une vingtaine de broquilles s’écoulent et voilà qu’une petite Morgan verte surgit et pénètre sur le parkinge de l’aérodrome (chef-lieu Valence). Une merveilleuse fille en descend: grande, taille de guêpe, pantalon jean, gros pull blanc, foulard sur ses cheveux roux, besicles à grosse monture blanche. Quand je dis qu’elle en descend, je veux dire qu’elle en bondit, comme une chamoise d’un rocher.
— C’est votre cliente? questionne Gude.
— Pas impossible.
— Seigneur, ce pétard! On en boufferait, non?
— A tous les repas, conviens-je (puisque Stanislas et moi sommes sur la même longueur d’onde et combattons pour la même cause).
Au loin, j’aperçois le doc qui sort du bar et qui adresse à la déesse rousse un grand geste pour lui signifier qu’il arrive.
Elle y répond par un autre geste et l’attend, campée au milieu de l’allée de ciment, les jambes écartées, ce qui donne tout son relief à l’admirable pomme verte qui lui sert de cul.
— Voyez-vous, commissaire, soupire Gude, je comprends le viol dans certains cas.
— Vous avez une forte santé, rigolé-je, car si j’en crois ce que mes yeux m’ont montré il n’y a pas si longtemps, vous vous êtes mis les glandes à jour, tout à l’heure.
— Jamais! proteste Stanislas. Jamais à jour, commissaire. Qu’un sujet comme celui-ci croise ma route et je repars dans les convoitises. La fornication est ma raison d’être. Une fille à peine oblitérée, et me voici à nouveau en position de top départ. Pas vous?
— Il y a de ça.
Je fais coulisser la vitre discrète qui nous isole du conducteur.
— Navré de vous déranger, dis-je, mais on va essayer de débarrasser les roues de votre carrosse des toiles d’araignées qui sont en train de les recouvrir.
— A votre guise, Sir.
— Je vais vous expliquer la manœuvre: commencez à filer. La route est une ligne droite. Roulez doucement. Dans un moment, une Morgan verte vous doublera, ayant un couple à son bord. Dès lors, il ne faudra plus la lâcher, c’est possible?
— C’est possible si la Morgan respecte la limitation de vitesse, Sir. Cela dit, ce que vous me demandez ne me plaît pas beaucoup car je déteste filer mes semblables. Seriez-vous cocu, Sir?
Je lui montre ma carte.
— Non, cher monsieur, simplement je suis contre les trafiquants de drogue qui saccagent notre belle jeunesse d’un côté et de l’autre du Channel, pas vous?
Chez moi, c’est l’instinct, comme toujours! Mais qu’est-ce qui me pousse à balancer des trucs comme ça, au pif, juste comme il le faut, quand il le faut, à qui il le faut?
Le chauffeur a un hennissement de bourrin fouetté.
— Pas à moi qu’il faut poser cette question, Sir! Mon plus jeune frère est dans un asile psychiatrique pour avoir abusé de leur saloperie. Vous savez ce qu’il faudrait faire, Sir? Leur tirer dans la tête.
Il embraye sec et s’éloigne.
— Pas si vite! lui enjoins-je, sinon nous parviendrons à une bifurcation avant qu’ils ne nous aient dépassés.
Malgré son fringant bolide, elle ne cherche pas de rognes aux panneaux de limitation, Mary. Quarante miles à l’heure? Banco! La filocher c’est de la tarte aux quatre fruits (abricots, pommes, fraises, cerises). Tout en manœuvrant sa maison à roulettes, il fulmine, mon taxi-driver. Insulte le couple qu’il tient dans son collimateur, à deux doigts de se convaincre que c’est lui qui a rendu son frangin bargeot en le schnouffant à zéro. Un artiste du volant. Faut voir comment il négocie avec la circulanche. Il est vrai que rien n’est plus maniable comme véhicule que les taxis anglais. C’est moche, carré, énorme, mais ça vire sur place et ça passe n’importe où.
La Morgan contourne Southampton et va prendre la A36 qui mène à Salisbury. Cette voie étant dégagée, elle pousse un peu les feux et tutoie le cent vingt à l’heure. Ça déclenche les imprécations de notre chauffeur qui redoute de la perdre; il y va pied au plancher, le zigus à la gâpette. Voûté, les bras arrondis autour de son large volant, la mâchoire saillante, il surmène son moulin à outrance. Que tant pis si ça casse, il les aura, ces charognards.
De fait, servi par les feux de carrefour, chaque fois il parvient à recoller, le brave garçon.
Et puis voilà que, en plein dans la ligne droite, prend une de ces routes anglaises, délicieuses, bordées de haies. La Morgan y vire en trombe.
— Attendez un peu, garçon! fais-je à notre maestro du champignon. Si vous les collez trop, ils vont s’apercevoir de notre filature.
On laisse aller, tout en s’efforçant de ne pas perdre la petite grenouille verte des yeux. Quand elle n’est plus qu’un point à l’horizon, on s’élance.
L’endroit est délicieux, d’une verdoyance qui donne à penser sur la baille qui doit vaser dans ce bled au cours d’une année! Espère, c’est pas le Sahara (comme dirait Bernhardt)! De belles demeures se succèdent, avec d’immenses parcs, du lierre jusque sous les bras, des perrons, des tourelles, de la brique, des allées cavalières…
Mon bahutier envoie un peu plus de sauce car la Morgan a disparu de notre champ visuel. Il fonce, tombeau ouvert.
— Là! hurle soudain Stanislas.
Le conducteur pile et on fait une grosse bise à la vitre de séparation.
— Je viens de la voir dans une cour de ferme, déclare Gude en tamponnant son pif meurtri avec sa pochette.
— Continuez de rouler encore, l’ami!
Notre docile auxiliaire obtempère.
— Une grande ferme arrangée, ils descendaient de la voiture.
Le raisin dégouline à travers la pochette car il s’est mis un méchant chtard. Au bout d’un mile, on retrouve la pleine campagne. Y a des chênes, des pâtures… Des moutons. Vachement pastoral. Manque plus qu’une gonzesse en robe à panier sur une escarpolette (elle a des escarres, Paulette), et t’as le bioutifoule tableautin dix-huitième angliche.
La route étroite devient chemin pierreux à ornières.
— Stop! murmuré-je.
Le mec se range sous un chêne. Me reste plus qu’à rendre la justice. Et maintenant? C’est exaltant, une poursuite. Voilà des heures que je le course, ce salaud. Bon, le voici à destination, alors? Hein, gros malin de Sana, alors? Tu fais quoi, à présent? T’es à l’étranger et dans un pays où l’on ne chicane pas avec the law. Jouer les gros brandillons? Tu parles! Pourtant, je dois décider. Qu’en plus, mes deux compagnons me scrutent du coin de la prunelle. Je vais avoir l’air d’un gland, moi, sous mon chêne, si je barguigne trop longtemps. Un chef, pour rester chef, il doit s’imposer par ses promptes décisions.
— Vous avez vraiment la journée à me consacrer, monsieur Gude?
— Et même la nuit, malgré la petite pétroleuse avec qui j’ai rendez-vous au Fouquet’s, à vingt heures; mais je peux lui poser un lapin car, en y réfléchissant, elle doit baiser comme une seringue.
— On ne va pas garder ce taxi jusqu’à la Saint Trou…
— Non, patron! ricane Gude.
— Tenez, voilà des livres, allez donc louer une bagnole à Salisbury; ensuite vous réglerez le taxi et vous reviendrez me pêcher sous ces chênes.
— Et si Skinézi repart dans l’intervalle?
— Pourquoi repartirait-il? Il vient juste d’arriver au terme d’une sacrée poursuite. Non, je sens qu’il va rester planqué ici pendant un bout de temps.
Je donne une claque dans le dos du chauffeur.
— O.K., fiston! De première, votre coup de volant. Si un jour je quitte la police pour monter une écurie de formule 1, je penserai à vous.
Ils s’en vont. Ce sapin, parole, tu croirais un énorme corbillard.
Mains dans les poches…
Attends, c’est le refrain d’une chanson ancienne. Papa la balançait pendant qu’il bricolait dans notre chaumière.
«Cheveux au vent, mains dans les poches»… Ça me revient.
Je recommence, tout en arquant vers la ferme «Cheveux au vent, mains dans les poches…» Et ensuite? Je coince. Tant pis. Tout ça pour cacher l’angoisse qui me grimpe depuis les pinceaux jusqu’aux roubignolles. Mon «Et alors, gros malin?» continue de planer au-dessus de moi tel un vol de corbaques.
Bon, à pied d’œuvre. Docteur Skinézi est là, à mille mètres. Non, maintenant, à neuf cent quatre-vingt-dix-neuf. Puis, à neuf cent quatre-vingt-dix-huit, et tout de suite à…
Je me vois sonnant à la lourde du docteur Edwin Barnes:
«— Mande pardon, je voudrais parler au docteur Quentin Skinézi por favor…»
Ça donnerait quoi?
Je continue d’avancer sur la route pittoresque. Revoici les grandes demeures, les parcs aux arbres vénérables (toujours, dans les beaux livres bien tenus, comme celui-là: des arbres vénérables, tu noteras; importants, les clichés: ce sont eux qui donnent un look à ta prose, la font ressembler à un hôtel cinq z’étoiles ou à une pissotière négligée, selon), des murs drapés (oublie pas non plus drapé si tu veux faire écrivain sérieux) de lierre aux «feuilles vernissées», des massifs de fleurs, des… et puis merde, continue tout seul la compofranc, je t’attends là.
Je parviens de mon pas de chasseur alpin (arme d’élite où mon vieux s’illustra) au niveau de la ferme dont m’a parlé Stanislas. Ferme? Oui, peut-être, mais tu parles d’un monument classé! Elle étale ses mille mètres carrés couverts dans un «U» majuscule somptueux et, également, drapé de lierre sombre aux feuilles vernissées, parole! Une crèche de cette importance, tu peux carrément la qualifier de château, Marchais te flanquera pas sa main sur la gueule. Et Pilsuski non plus!
Je mate en loucedé, à la dérobade. Avise la Morgan devant l’entrée, avec Mary qui sort et monte dedans, probablement pour la remiser au garage.
Je passe sans marquer le moindre ralentissement. Doit y avoir un trèpe noir en activité dans une pareille masure. Faut larbiner grand pour l’entretenir.
Alors, Santonio de mes ravissantes et énormes deux, tu décides quoi? Tu reprends l’autobus pour Saint-Cloud ou tu te fais cuire une panse de brebis farcie? T’es au fond de la nasse, mec. Je t’ai connu plus actif, cérébralement. C’est la fatigue accumuloncée ou bien?
Un ronflement rageur.
Coup de périscope arrière. Tiens, non, elle menait pas sa voiturette à la niche, mais repart en course.
Moi, tu me changeras jamais: chasse le naturel et j’arrive au galop. T’attends Grouchy et c’est le Tantonio qu’arrive.
J’entends la tire dans mes endosses. Elle va pour augmenter l’allure après avoir repassé l’entrée, et voilà-t-il pas que je me tords intentionnellement la cheville au moment où elle me double! Tu sais que ça peut être dangereux? La preuve: j’embarde et pars en embardée admirablement feinte et contrôlée. J’emplafonne le capot du petit monstre. La courroie de cuir dont il est sanglé (vaut mieux être sanglé que sans gland) me râpe le bassin aquitain. Le choc me propulse de côté, et plock! je vais embrasser le goudron anglais qui n’est ni meilleur ni moins bon que le nôtre.
La splendide Mary a freiné, crié (à moins que ce ne soit dans l’ordre inverse, faudrait repasser la bande au ralenti). Sa Morgan, c’est une vraie bête vivante: malgré que le contact soit coupé, elle continue de hoqueter et soubresauter. Je me relève péniblement en me tenant le dos. Ma grimace de douleur doit être réussie: j’en lis l’effet sur le visage de la gonzesse.
Elle retire ses grosses lunettes à monture blanche. Oh! pardon! Elle a raison d’en porter car, derrière, c’est l’éblouissement. Pour bien te faire comprendre, elle ne les met pas pour protéger ses yeux à elle, mais pour épargner ceux des autres, parce que quand t’aperçois ses châsses, t’oublies tout: ton nom, la couleur de la culotte d’Alice Sapritch, la date d’après-demain, la capitale du Zimbabwe, tout, que je te répète! Tu n’y vois que du bleu et du doré! De l’infini, du jamais imaginé. Le paradis, quoi!
Elle met mon éberluage sur le compte de la souffrance et murmure:
— Je suis sincèrement navrée. Vous avez très mal?
— Assez, merci. Mais ce n’est pas votre faute: je me suis tordu le pied au moment où vous passiez, je lui réponds en continuant de grimacer et de me masser les endosses.
— Voulez-vous que j’appelle un docteur?
— Ce ne sera pas la peine; si seulement vous vouliez bien me prendre avec vous jusqu’au prochain arrêt de bus…
— Volontiers; où allez-vous?
— Salisbury.
— J’y vais également, je peux vous déposer.
— Merci.
Je m’enquille dans son baquet, que franchement faudrait un chausse-pied. Ces chignoles c’est jouet tout plein, mais pratique, fume! Ça gronde, ça vibre, t’as le pot d’échappement au ras de l’asphalte et t’es allongé dedans comme dans la baignoire de Marat; mais chaque kilomètre te disjoncte les vertèbres. Faut aimer frimer, aimer le vent et l’odeur d’huile chaude. Sept ans d’attente pour en obtenir une. Les hommes sont cons. Je le savais, le sais un peu plus chaque jour. La preuve au quotidien. La preuve épreuve!
Elle sent bon, Mary. Qu’en plus, ces vibrations me flanquent la godance doucereuse, celle des chemins de fer et des routiers. Titillage de claouis. Un velours! T’as le goumi sans y penser. Brusquement tu te retrouves en compagnie d’un étrange squatter dans ta culotte. Qui se cogne la tronche partout vu que c’est trop bas de plafond dans ta soutane!
En attendant, elle m’emporte à Salisbury. Très bien, bravo. Mais, et après, Santonio de mes chères? Toujours la même question en deux mots. T’arrives à Salisbury, ensuite? Tu demandes mam’zelle Angèle? Celle qui vend des bonnets de coton?
Classe, à la fin! Faut pas que je m’interroge, sinon je paume mes moyens. Le mieux, c’est de me faire confiance. D’agir à l’humeur, au gré de l’impulsion, comme je viens de le faire à l’instant. Ce que mon esprit ne conçoit pas, mes réflexes le discernent parfaitement. Bon, ben alors te gêne pas, l’Antonio: vas-y!
Je sors mon larfouillet pour explorer le compartiment où je range les seringues miniatures contenant quelques millilitres d’un produit soporifique instantané. De plus en plus, dans les cas délicats, je fais appel à la biochimie. J’en possède quatre, à peine grosses comme la moitié d’un compte-gouttes et pourvues d’une aiguille extrêmement fine. Elles sont encastrées dans un papier d’étain avec des pointillés permettant de les séparer facilement.
— Vous n’êtes pas de la région, n’est-ce pas? questionne Mary.
— Non: Suisse.
— J’adore la Suisse.
— Moi aussi…
Et de me mettre à fredonner l’ancien hymne helvétique dont la musique était celle du Goût Suave du Singe: «O monts indépendants, écoutez nos accents, nos libres chants…»
Mine de rien, je prélève une seringue et la débarrasse de son papier.
— Cela vous ennuierait-il de vous arrêter une seconde dans un endroit discret, fais-je. Je suis diabétique et j’ai des crises d’hypoglycémie. Je sens que j’en commence une, consécutive à l’accident.
Elle me répond que, bien sûr naturellement et comment donc cela va de soi, et se présente dans un chemin secondaire. M’arrête derrière un énorme bouquet de noisetiers.
— Ici, cela vous va?
— Admirable!
Je descends de voiture et passe derrière la chignolette. Le pull blanc de Mary bâille dans le dos, au niveau de l’omoplate gauche.
Tcholc! Un geste sec. Elle déguste l’aiguille dans la chère chair. Pression conjointe. Et la miss rousse pique du pif sur son volant avant d’avoir pu se retourner.
Je m’arrange pour la faire passer de la place conducteur à la place passager, ce qui n’est pas du tout fastoche vu l’exiguïté de l’habitacle. Je la fais glisser au mieux et lui cale bien la tronche sur le dossier à l’aide de son écharpe.
En route!
Lorsque j’étais étudiant, j’étais allé passer un mois à Bournemouth pour «me perfectionner en anglais». Qu’en réalité j’étais tombé chez un jeune pasteur dont la femme parlait le français aussi bien qu’elle baisait, ce qui m’avait permis de me vider les roustons sans emplir mon vocabulaire.
C’est là que je pilote peinardos, remettant de temps à autre la tête de Mary en place, pas qu’elle risque de torticoler, la pauvre. Je sais où je vais. Une espèce de camp de concentration pour vacanciers au bord de la mer, sur un brin de lande qui ferait dégueuler un cormoran, tellement qu’il est sinistros. Une vingtaine de bungalows sont disséminés sur un hectare de pelade et cernés — tiens-toi bien — de barbelés, ce qui leur donne un petit air Auschwitz tout ce qu’il y a de fringant. Le loueur de ces masures pour pauvres-cons-j’ai-payé, pas si bête, crèche dans une maisonnette de granit, pas tellement folichonne, mais apparemment confortable. Je vais carillonner à sa lourde. Une grosse baronne traîneuse de savates à semelles de feutre vient m’ouvrir. Je lui raconte que je suis en voyage de noces et que j’ai amené ma jeune femme pour faire plus joyce. Nous voudrions louer un clapier pour nous envoyer au septième ciel à tire-larigot. Bien que ce ne soit pas la saison, elle consent à me louer une cabane bambou. Sa moustache frémit d’excitation. Elle prévient que c’est pas chauffé. Je lui rétorque qu’on essaiera de compenser par des mouvements appropriés. Elle en glousse jusqu’au fin fond de son fibrome, la mère. M’attrique la clé number 9, merci. C’est le bungalow qui domine le mieux la mer. Depuis lui, par temps dégagé, tu peux voir pisser le gardien de phare du cap de La Hague. Elle prévient qu’il faudra pas compter sur le breakfast «en» chambre — son vieux est à l’hosto pour son arthrose de la hanche et elle, elle peut pas se traîner. Autrouducunimportance, la rassuré-je. Elle me retient pour me demander deux livres, ce dont je lui donne. Et précise que, pour le ménage, faudra pas y compter avant la semaine prochaine, mistress Metritt, son employée, est au chevet de sa vieille maman en perdition, dans le Suce Sexe. On le fera nous-mêmes, je rassure. On adore ça. Faire un lit qu’on a défait pour des transports amoureux, n’est-ce pas un prolongement de l’amour? Mon hôtesse dit que si et pleure sur son passé complètement passé. Fin de l’épisode.
Me reste plus que de driver la Morgan devant le pavillon no 9. La disposition des autres fait qu’il est complètement dissimulé aux éventuels curieux. Je coltine la belle Mary sur un pucier indigne d’elle et qui grince déjà, alors qu’est-ce que ce serait si je lui pratiquais vraiment le gag de la nuit de noces! Tu juges cette «chevauchée fantasque»?
A présent, faut que j’œuvre vite fait, biscotte Stanislas Gude doit déjà poireauter sous les chênes (où y a pas de plaisir) en se demandant s’il ne m’est pas arrivé malheur. J’attache les quatre membres de la môme aux quatre montants du plumard. Elle décrit une croix de Saint-André (le gaz) parfaite. Bien qu’elle en ait pour un bon moment encore à pioncer, je lui confectionne un bâillon style poulaga d’avant-guerre, tel que m’a enseigné à les faire l’inspecteur-chef Botzarel, un vieux de la vieille qui a connu toutes les astuces de la Rousse à l’époque où l’on n’avait pas encore inventé les «bavures».
Me reste plus qu’à retourner d’où nous venons.
Nobody sous les chênes dont le vent m’apporte la voix grave. J’abandonne délibérément la Morgan sous leurs altiers branchages. Comment se fait-ce que Gude ne soit pas encore là? Peut-être est-il venu et reparti? Mais pour où?
Cheveux au vent, mains dans les poches, je marche sur la maison du docteur Barnes. Une grande paix est en moi. Un besoin d’action si intense que j’en éprouve presque du bonheur. L’homme foncièrement déterminé est invincible. Me voilà redevenu Bayard, le chevalier Ajax sans peur et sans enzymes.
Je passe l’entrée, traverse l’immense cour. La porte principale est belle, basse, à gros panneaux anciens cloutés. Elle comporte deux vantaux dont l’un propose une main de bronze, féminine je précise, qui semble pratiquer un solo de chattoune à deux doigts.
Boum! boum! fait-elle quand je m’en sers de heurtoir.
C’est une soubrette pas dégueu qui surgit. Minois tacheté de son, yeux fripons, coiffure courte à la garçonne. Robe bleu marine, tablier blanc: la bandaison assurée. Mais pour bibi, tout m’est prétexte. Les filles nues me font triquer parce qu’elles sont nues, et les filles habillées plus encore parce qu’elles sont vêtues. Ça s’appelle le processus du cancre. Un cancre use de toutes les raisons possibles et impossibles pour exciper de sa cancrerie; ma pomme, je brandis tous les prétextes pour normaliser mes désirs impulsifs. Mais bref, comme disent les grands écrivains, revenons à notre brebis.
— Bonjour, miss, gazouillé-je en modulant, trémulant, veloutant; je souhaiterais parler au docteur Skinézi qui se trouve ici présentement.
Elle semble surprise. M’ouvre des vasistas grands comme des chiens-assis.
— Qui donc, dites-vous?
— Le docteur Skinézi; c’est un ami du docteur Barnes.
J’attends en lui montrant mon bout de menteuse, entre mes lèvres, manière de lui solliciter la mouillance; les femmes de chambre répondent assez bien à ce genre d’allusion, ai-je pu constater au cours de mes pérégrinations internationales. Elle y est sensible, mais au second degré seulement.
— Je ne connais personne de ce nom, assure la péronnelle.
Seulement, dis, tu connais l’Antonio, ma chérie? Cézigue, pour la lui mettre, faut se lever de bonne heure et le faire tenir par une compagnie de cuirassiers. Un friselis dans sa rétine me fait sentir qu’elle me bourre gentiment le mou et sa périphérie.
— Je parle de la personne que miss Mary a amenée voici deux heures avec sa jolie Morgan, mon petit cœur.
L’autre, ça doit l’exciter de mentir. T’as des êtres comme ça, qui prennent leur pied en te balançant des invérités. Comme si nier le réel leur procurait un plaisir sexuel.
— Miss Mary n’a amené personne ce matin, et d’ailleurs, elle n’est point ici.
Alors là, bon, faut changer son fusil de pôle.
— Puisque vous refusez de me conduire auprès du docteur Skinési, conduisez-moi au docteur Barnes.
— Il est en voyage.
— C’est cela, et moi je suis le prince de Galles, ma poulette. C’est vilain pour une aussi jolie fille de se foutre de la gueule d’un bel homme qui saurait si bien lui faire connaître l’extase. Je parie que vous ne vous êtes respiré que des Britiches jusqu’à ce jour, non? Y a donc pas un maçon portugais dans le secteur, ou un serveur italien pour vous montrer ce que c’est qu’un vrai coup de rapière? Allez, cessez de débloquer, ma gosse, avant que ça tourne au tragique.
Je l’écarte et pénètre dans la demeure. Déçu. Elle faisait House and Garden de dehors, mais dedans, elle ressemble à n’importe quel appartement sottement bourgeois d’un notable.
Ils sont cons, ces gens, bordel! Du pompeux tarabiscoté Louis XV. Ils croivent que c’est ça, le lusque. Sont persuadés qu’ils en jettent méchamment avec leurs commodes en marqueterie et leurs appliques mordorées.
La gosse se retourne piquée, tu sais au quoi? Au vif, oui, mon pote!
— Vous allez sortir, sinon j’appelle un homme.
Moi, franchement, y a des moments, je suis méconnaissable. Quand on me connaît, on peut pas croire. Voilà-t-il pas que je lui balance une torgnole qui lui fait décrire une embardée, la môme!
— C’est ça, je lui crache: allez chercher un homme! Et si cet homme pouvait être le docteur Skinési, je vous fourrerais en amazone pour vous récompenser.
Dès lors, elle se met à clamer, la Dolly, à ameuter fort la garde. Une gracieuse sujette de Sa Mochetée la reine des queen, se faire baffer par un étranger qu’est pas d’ici, tu juges-t-il bien l’ampleur, bazu?
Moi, franchement, ma visite chez le docteur Barnes, je l’imaginais beaucoup plus souple. Je prévoyais pas ces anicroches ancillaires. Ils ont dû mettre leurs pendules à l’heure, les deux médecins, bien chapitrer le personnel.
Au cri de la donzelle, radine un petit homme genre Arabe, en blouse blanche, petite moustache à la Hitler, sabot d’hôpital. Il fait très laborantin, cézigo.
— Que vous arrive-t-il, Dolly? il demande.
Tu vois, la môme s’appelle bien Dolly, j’avais vu juste.
— Ce type m’a frappée! glapit la soubrette.
L’autre se tourne vers moi, sévère.
— Est-ce exact? me demande-t-il.
— Tout à fait, confirmé-je, et je suis disposé à poursuivre si l’on ne me donne pas satisfaction. J’entends rencontrer les docteurs Barnes et Skinézi et je les rencontrerai. Comme tout ça me paraît foireux, histoire d’éclaircir la situation, dites à Barnes qu’il aille jeter un coup d’œil sous les grands chênes au bout du chemin; ensuite c’est lui qui demandera à me voir!
Et comme le laborantin syrien hésite, j’enfle le ton:
— Mais remuez-vous le cul, bon Dieu!
Il se décide à sortir. Dolly frotte sa joue giflée.
— Vous êtes une sale brute! renaude-t-elle.
— Vaut mieux avoir une sale brute dans son lit, qu’un brave connard, ma poule. L’énergie développée est sans comparaison.
Elle continue de chougnasser. Alors, je m’approche d’elle et elle s’efforce de ne pas paniquer et de me défier de son regard anglais.
Moi, tu me connais? Intrépide. J’approche mes lèvres des siennes.
— Faisons la paix! je propose.
La voilà qui me file une tarte. Vaillante, non? Je feins de ne rien sentir et poursuis mon action. Bientôt, nos deux bouches se ventousent. Subjuguée, elle me laisse démarrer mon pas des patineurs. Ça lui anesthésie la rogne. C’est la pelle classique, mais ardente. Je lui compte toutes les chailles du bout de la langue. Trente et une! Lui manque une dent de sagesse. Ça ne presse pas.
Après ce mimi goulu, je nous désunis. Cruelle initiative, mais l’endroit ne se prête pas aux grandes étreintes. Avisant un fauteuil, je vais m’y déposer. Relaxe, Max! Putain, quelle fatigue! Tu l’auras remarqué, moi, une enquête, j’y plante mes crocs et ne la lâche plus avant sa conclusion. Evidemment, ça implique de faire des heures supplémentaires. Que dis-je! Des jours supplémentaires! Mais après, j’ai la fourbance heureuse. Si je parviens à mener à bien l’histoire présente (et si je la mène pas, mon éditeur me fait un procès comme tu peux pas savoir; parce que lui, copain, pas copain, c’est du kif), je tirerai un grand bon coup et puis je pioncerai deux ou trois jours, avec ravitaillement en vol, comme les bombardiers U.S. quand ils vont chier leurs bombes sur les mômes à Kadhafi.
Mes paupières se ferment malgré ma volonté de les garder ouvertes. Je saute en parachute. Je perçois des bruits de portes, de pas. Ma tête se renverse. Un grand trou noir m’absorbe. Je lutte. La soubrette est toujours là.
J’ai la force de lui sourire.
— Qui est Mary?
— La fille du docteur Barnes.
— … Bien ce que je pensais…
Me rendors par saccades. Plus rien. Si: en réverbération sonore, des bruits. On parle, on marche, on heurte… J’arrive au fond de l’entonnoir géant, vais m’engloutir par son goulot, chuter dans le néant peut-être bien. Frère Jean des Entonnoirs… Calembour surnage… Et maintenant, tous en chœur, nous allons entonnoirer La Marseillaise: Allons cent francs de l’apatri i ide…»
— S’il vous plaît!
Je sursaille. Le laborantin syrien… Regard de loup sous d’épais sourcils pareils à deux grosses chenilles en train de s’embrasser sur la bouche.
— Mvoui?
— Venez!
Je l’essuie; je laisse suie; je le suis…
On sort par une porte basse. Un long couloir blanc, cruellement blanc, peint à l’huile, éclairé au néon. Portes, portes, portes… A gauche, à droite, au fond. Il en ouvre une et je débarque dans un cabinet médical. Table d’auscultation, armoires métalliques blanches, bureau d’acier, fauteuils pivotants.
Un homme immense et voûté se tient assis derrière le burlingue. Les lattes d’un rideau californien ne laissent passer que peu de lumière diurne. Mon terlocuteur doit mesurer plus d’un mètre quatre-vingt-dix. La soixantaine. Une grande gueule qui fait penser à un masque de caoutchouc. C’est blême, c’est roussâtre, y a des méplats, des creux, des reliefs dégueulasses. Les yeux sont très enfoncés mais très grands, vairons pour parachever! Tu te rappelles du grand garçon que s’était fignolé le bon docteur Frankenstein? Un Apollon, à côté de cet homme.
Et puis attends, j’ai pas fini. Du temps que je me le paie, j’y vais à fond la caisse! Y a surtout la voix. The voice! Il cause comme un trachéotomisé. C’est caverneux, à peine audible. Le vrai monstre, dans l’ensemble. Dis, si c’est lui, Barnes, il a pas pu engendrer une beauté comme Mary. Impossible! Ou alors il s’est fait aider par son copain Tyrone Power!
Il a les deux coudes sur son bureau et son buste paraît pendre entre ses épaules. Il me fixe en mâchouillant à vide. Puis il déclare:
— Deux questions: qui êtes-vous et où est ma fille?
Après quoi, il attend mes réponses sans me lâcher des yeux.
Je lui rends sa politesse. L’Antonio aussi sait balancer le harpon de son regard dans la frite d’un homme.
— Je suis celui qui recherche le docteur Skinézi. Quant à Mary, elle est en lieu sûr, si vous me permettez d’user de cette formule.
Et puis j’attends la suite. Il m’envisage, me considère, me soupèse, si jauge ainsi m’exprimer.
— Vous allez me rendre Mary sinon je vous fais arrêter.
— Faites-moi arrêter!
Ma spontanéité tranquille lui cisaille le sifflet. Le sourire qui la confirme ajoute à son malaise.
— Vous êtes un policier français?
— Devinez!
Il paraît réfléchir à haute voix, bien que sa voix ne puisse plus l’être.
— Si vous êtes un flic, Mary ne craint rien, je pense.
— Et si je n’en suis pas un?
Barnes redresse son buste et fait un mouvement avec la main droite. Je réalise qu’il presse un bouton d’appel logé sous son bureau. Tous les présentateurs de journaux télévisés procèdent ainsi, t’auras constaté. Et c’est ridicule. Moi, ils me pompent avec leur foutu bouton. J’arrive plus à me concentrer sur ce qu’ils bonnissent car je suis toujours en attente de ce geste tâtonnant sous leur pupitre pour indiquer à la régie d’envoyer le document filmé en conclusion de leur commentaire. Ils partent à la recherche du fameux timbre avant la fin de leur phrase. La plupart, tu les sens troublés, comme s’ils craignaient de plus le trouver un jour. Y a que mon pote Mourousi qui se prépare longtemps d’avance. En voyant sa pattoune sous le burlingue, t’aurais tendance à croire qu’il se fait une petite branlette, mais non: il a le doigt sur le bistougnet, simplement. C’est plus coulé. Mais je crois qu’ils pourraient sortir de l’archaïsme, à la technique. Trouver autre chose d’encore plus simple, de plus naturel. Une cellotte photoélectrique par exemple, qui leur éviterait de partir à la pêche toutes les cinq minutes!
Pour t’en reviendre au docteur Barnes, je m’en rends compte comme d’une maison, qu’il sonne l’alerte, le vilain bougre. De fait, la porte s’ouvre à la volée et deux types pénètrent, armés de gourdins. L’un d’eux est le laborantin syrien, l’autre un malabar en chemisette, aux bras pleins de poils frisés pour l’hiver.
Des branques, question castagne. Il est pas équipé en gorilles, le toubib english. Il fait avec sa main-d’œuvre professionnelle. Il a tort. Face à un Sana surdoué, tu veux qu’ils fassent quoi t’est-ce, ces deux tordus, avec leurs manches de pioche?
Je les désigne à Barnes.
— Ne me dites pas que ce tandem d’ahuris envisage de me flanquer une raclée.
— Pas si vous me dites où est Mary! fulmine mon interlopecuteur.
Je hausse mes robustes épaules qui font la joie de mon tailleur et m’approche des deux «hommes de main» improvisés.
— Sortez, les gars! leur jeté-je, et cessez de faire des moulinets avec vos bâtons, sinon vous allez finir par vous blesser ou vous faire blesser.
Qu’à ce discours, imagine-toi, le malabar en chemisette et poils frisés prétend me flanquer un coup de goume dans la poitrine! Bébé rose, va! Rien que mon esquive le laisse pantois. Entraîné par son élan, il décrit un demi-cercle qui le situe dos à moi. Je lui biche sa matraque aussi aisément que tu t’empares du crayon de ta petite nièce de cinq ans lorsqu’elle te dessine un Petit Prince.
Le Syrien veut m’assener à son tour, mais je lui fais le coup de la queue de billard et il prend l’extrémité du manche de pioche dans les dents. Pour commencer il tombe sur son séant et crache trois incisives jaunies par le tabac. Le gros veut alors m’attaquer à poings nus. Il déguste un coup de bâton sur les genoux, ce qui le casse en presque deux, puis un second sur la nuque, ce qui l’endort.
Je vais refermer la lourde après une zieutée dans le couloir où la petite Dolly se tient, réduite aux aguets.
— Deux minutes et je suis à vous, mon enfant! lui lancé-je avant de lourder.
Je reviens vers Barnes.
— Pourquoi perdre du temps avec ces jeux de collégiens, docteur, n’avons-nous pas mieux à faire?
— Ma fille!
— Chaque chose en son temps. Je veux parler à Skinési.
— Il est reparti.
Il m’a balancé ça catégoriquement.
— Pour où?
— Je l’ignore.
— Dommage pour Mary!
Le docteur se dresse. Alors là, c’est franc le Légo vivant de Frankenstein.
Percevant un bruit derrière moi, je me retourne pour faire face au Syrien, lequel a fini d’éternuer ses ratiches et qui tient un couteau.
Connard! Mon bâton (ou plutôt celui de son pote) lancé de main de maître, le chope à la tempe. Et c’est en même temps que lui que je m’écroule. Pas évanoui, étourdi comme par une insolation. Mais c’est pas le mahomet de cette journée grise qui vient de me décoiffer le bulbe, plutôt le gros encrier de cristal style Arts-Déco qui trônait naguère sur le burlingue de Barnes et qui gît, brisé, sur le sol avec du sang à moi sur son couvercle bombé.
Il enchaîne par une piqûre, le toubib. Je voudrais repousser sa seringue, mais l’homme à la chemisette est debout sur mon ventre et le Syrien, debout sur ma main droite. Comme la gauche est repliée sous moi, que ça tourbillonne mochement dans mon caberluche et que je ne me sens pas davantage de force qu’une maman limace venant d’accoucher, je suis forcé d’encaisser sa dose de sirop.
Un délicieux bien-être m’envahit instantanément. Je vadrouille dans de la barbe à papa. Ma volonté s’annihile à la vitesse grande vache. Fait l’impression de me royaumer 2 sur une plage de sable blanc au bord d’une mer d’huile d’olive vierge.
Ces messieurs ne s’encombrent pas de préjugés coûteux. Ils me chopent par les chevilles et me halent dans le hall. Bon, c’est pas grave jusqu’à ce qu’on atteigne un escalier. Mais voilà qu’ensuite ils entreprennent de me le faire dévaler sur le dos. Si je n’étais pas à demi caramélisé, je souffrirais mille morts. Ce sera pour plus tard. On accède à un sous-sol carrelé. On poursuit jusqu’à une double porte que Barnes ouvre avec une clé fixée à son gousset par une chaînette.
Le labo! Immense, d’une clarté aveuglante, avec un assemblage inouï de machines étranges, de tuyauteries nickelées, d’appareils à cadrans produisant des bruits pour film de science-fiction. Les deux péones du médecin se désattellent et m’abandonnent sur le carreau. Ils vont quérir un lit-chariot dans un renfoncement du local et me hissent dessus. Deux sangles épaisses m’y maintiennent. L’une m’emprisonne la poitrine et les bras, l’autre les jambes. Et voilà le boulot, mon Tonio. Niqué sottement. On ne peut pas faire gaffe à tout simultanément.
Le doc t’a bité avec son encrier, tant pis pour ta gueule. Quand sa piqûre aura cessé son effet euphorisant, je vais en roter, espère. Le sang dégouline de mon cuir fendu; chaud, insidieux, il se faufile sous mes fringues. Et puis les meurtrissures de l’escadrin s’ajouteront à celle du coup de parpaing et ce sera la vraie fête des sens, comme on dit chez Shell que j’aime. Non, franchement, je te jure, quand tu mènes une existence pareille, t’as le droit (voire le devoir) de compenser en prenant du bon temps avec toutes les dames qui acceptent de t’en donner. Telle est ma sommaire philosophie. Mais comme il s’agit de la mienne, j’y tiens.
— Merci. A présent, laissez-nous! fait Barnes à ses pieds-nickelés.
Les deux tuméfiés se retiennent pour aller réparer de Sanan l’irréparable outrage. Le doc va tirer le verrou, soucieux de sa complète tranquillité. Moi, je présage rien de fameux.
Il revient à moi et se met à pousser le lit dans un second local. Attaché comme je suis, je ne distingue pas grand-chose d’autre que le plafond pomme à l’huile, pardon, peint à l’huile, qui défile au-dessus de ma tronche fêlée.
Lorsque notre trajet est achevé, je constate que mon chariot se trouve accolé à un autre. Tournant le chef de son côté, j’y aperçois, avec stupeur, le brave Stanislas Gude ligoté comme je le suis moi-même. Son visage est vert, sa bouche blanche.
— Il est mort? demandé-je.
— Pas encore, répond Barnes.
— On peut savoir ce que vous lui avez fait?
— Je l’ai interrogé. Mais c’est un type très secret, doté d’une volonté farouche.
Du fond de mon bien-être artificiel, j’éprouve déjà du tourment. Même quand tu es camé, l’existence te fait tarter. Faut toujours qu’elle la ramène. Alors, c’est quoi, le bonheur? Des instants de plaisir, fulgurants? Une bouffée de joie plus ou moins justifiée? Un paysage, un tableau, une enculade, un sourire d’enfant?… Plouf! La pulsion qui, le temps de compter jusqu’à deux ou trois, t’aura fait sortir de ta peau carcérale. Et puis ça s’évapore comme la buée sur ton pare-brise quand tu branches le dégivreur à bloc. Déjà dissipé, le bonheur. Il est venu se montrer, te faire bander, saliver. Et adios, Ducon!
— Comment se fait-il qu’il soit ici?
— Il essayait de regarder chez moi, après être passé par le verger. Il ignorait que la maison est entourée d’avertisseurs magnétiques.
— Vous avez des projets le concernant?
— Ils dépendront de votre propre comportement.
Je ferme les yeux. Dieu, quelle mollesse coule dans mes veines, comme disait Chimène à sa concierge.
— Qu’avez-vous fait de Mary?
— Des amis s’en occupent.
— Où est-elle?
— Elle ne va pas tarder d’atterrir.
— Où cela?
— Dans le pays où nous avons décidé de la conduire.
— A quelles fins?
Je souris béatement:
— A toutes fins utiles, docteur Barnes.
— Si on ne me la rend pas, je vous détruirai, vous et votre compagnon.
— Et nos chers cadavres, docteur Barnes?
— J’ai un incinérateur très perfectionné, rassurez-vous.
— Ah! bon. Bravo.
A nouveau mon doux regard se voile. Se clôt.
— Donnez-moi votre identité! insiste Barnes.
Mais l’Antonio est dans le cirage.
— Etes-vous un policier ou un truand? hurle le médecin.
Silence complet. Je révulse, mon souffle saccade, je pars, je pars… Et dans mon cœur j’emporterai… le souvenir de tes grands yeux et…
Tu vois, faut lui rendre cette justice, Barnes: c’est un scientifique. Un vrai. Il est cap’ de me filer un encrier sur la margoule, à la désespérée, capable de me médicamenter, tout ça… Mais au plan homme d’action, il a des lagunes, comme disait mon pote le gondolier. Ce genre de type, il lui reste des pointillés partout. Des blancs à remplir dont il n’est même pas conscient.
Ainsi, je vais te dire. Dans cette eau pour cul rance 3, il commet une faute impardonnable, mais que je lui pardonne ultra-volontiers puisqu’elle sert mes intérêts. Tu veux que je te raconte? D’acc, mais on va changer de chapitre, manière d’aérer un peu ce polar qui commence à puer l’écurie.
Dis, ça fait un bout que je tartine à l’intérieur du même.
Prolifique, je veux bien, mais j’aimerais pouvoir tirer à la ligne ma crampe de l’écrivain. Que tu sois Michel Tournier ou ma pomme, une page noircie, c’est une page noircie. A force d’à force, t’as du fadinge dans les membranes. Un pilote de grand jet, il assure pas tout le vol à lui seul. Un nez crivain, si: il reste aux commandes de son chef-d’œuvre bout en bout — Paris-Tokyo! Juste il a le droit de licebroquer à Anchorage, et encore, à condition de pas avoir pris de diurétique avant de partir!
Ce qui le turlupine, Barnes, c’est mon identité. Ça lui gratte le trou de l’occulte qui je suis. Il se gaffe vaguement que j’appartiens à la Grande Volière, ou plutôt, ce devait être l’intime conviction de Skinézi. Mais mes manières le déplument. Généralement, un poulardin suit la voie officielle, souscrit aux paperasseries et à toute cette chiotterie administrative qui freinent tant tellement les pauvres flics dans leur action. Y a des commissions rogatoires et tout un circus pas croyable. Alors, bon, il veut en avoir le cœur net, bien se rendre compte la nature du danger, le docteur Frankenstein.
Comme je ne lui réponds pas et que j’ai l’air out, il décide d’emparer mes papelards pour vérifier.
Seulement voilà, la sangle de poitrine comprime mon portefeuille. Pas moyen de le piquer sans dégrafer ladite. Et ce nœud volant, c’est là que j’en arrive, scientifique, donc un peu lunaire, il agit sans réfléchir aux conséquences. La sangle devient lâche et moi courageux. Oh! ce qui suit est très simple. Pas de fioritures, de faux-fuyants, de prouesses épiques.
Au moment où il se penche pour glisser sa main à l’intérieur de mon veston Cerruti, je m’offre une détente capitale pour me mettre sur mon séant. Si bien que Barnes déguste mon crâne en pleine poire.
Le véritable coup de bélier pour défoncer les portes de cathédrales ou de châteaux fait au dos.
Ça craque, ça saigne, ça éclabousse. Et puis tout s’achève par un grand badaboum, car le doc, foudroyé, s’écroule au sol.
Un qui perd pas de temps pour se dépêtrer, c’est l’Antonio mignon. Me voici debout près du chariot, tout vaseux de la piqûre et également de mon coup de boule. J’aime bien travailler de la tête, comme tous les intellos. J’ai le vertige. Je m’appuie au chariot, mais étant à roulettes, il ripe et je manque m’affaler sur la grande carcasse du monstre du Loch Ness (et non pas d’Eliott Ness, comme j’en entends qui disent, ces veaux!).
A mains trembillantes, je décapsule une nouvelle seringue mignarde sortie de mon larfouillet. Proutt! Dans le cul du monsieur. Son évanouissement va se muer en sommeil.
Mais au moment où je flèche le toubib, j’ai un sursaut. Magine-toi qu’il s’est pété la tronche, en chutant, l’ordure. Nos lits, à Gude et à moi, se trouvent alignés le long d’un socle dans lequel est scellé un gros appareil genre poumon d’acier. La nuque du docteur a porté sur l’angle du socle et s’est fendue kif une bûche. Y a plein de dégueulasseries qui s’échappent de la plaie béante: ce que les légistes qualifient de «matières cervicales». Qu’une telle abomination nous permette de penser, de trouver le théorème de Pythagore, d’écrire Roméo et Juliette, de peindre la Joconde ou de devenir San-Antonio, voilà qui me trouble infiniment et me rend perplexe. Le rôle de la matière (et de la cervicale en particulier) dans le fonctionnement de l’esprit, donc de l’âme, maintient ancrée en moi une infinie modestie qui jamais ne désarmera.
Or donc, si je fais le point de la situation, je dois dire que le docteur Barnes, l’ami (et complice?) de Skinézi, vient de décéder, que Skinézi est apparemment en fuite, que mon copain Stanislas baigne dans le néant et que je me trouve en très fâcheuse position. Car enfin, il se peut fort bien que le médecin défunt n’ait aucune activité illicite et que j’aie enlevé sa grande fille et provoqué son décès pour du beurre. Vachement impulsif, ton pote le commissaire. Un taureau débouchant dans l’arène et qui fonce sur tout ce qui bronche. Pour couronner le tout, plus le prince de Galles, je viens d’agir dans un pays étranger, sans le moindre mandat. Si même Barnes avait été un homme pis que Jack l’Eventreur, je me trouverais tout aussi bien dans l’illégalité.
Mais Dieu dispose et Santantonio propose. Pas l’heure de me pencher sur mon passif. Je dois agir avec ce que je possède. Et que possédé-je provisoirement? Eh bien, mon ami, le laboratoire du regretté docteur Barnes. Je m’y trouve par la volonté du médecin lui-même et il est allé jusqu’à tirer les verrous pour que nous y fussions plus à notre aise.
Une petite visite s’impose.
Chose curieuse, avant de l’entreprendre, je me sens le cœur battant.
Tu trembles, carcasse? Si tu savais ce que tu vas découvrir tout à l’heure, tu tremblerais bien davantage!
Le sentiment angoissant de ne pas être seul dans le vaste local. Certes, il s’y trouve Gude, mais pourquoi, au fur et à mesure que j’y séjourne, ai-je l’impression de présences confuses, nombreuses, inquiétantes?
Je ne crois pas aux esprits. Sauf au mien, naturellement, qui, tu le sais, se pose un peu là! Et pourtant, je me sens entouré d’un vivant mystère. Dans les films d’épouvante réussis, où tu dragues dans des maisons hantées tu éprouves cette sensation. Les miroirs te regardent, les tentures remuent, des objets se meuvent tout seuls et il se produit d’étranges frôlements.
Je me penche sur Gude. Pas brillant, mon pote. Il aurait dû rester devant son Dubonnet au lieu de jouer les chevaliers Bayard au service de la Rousse. Il a le souffle imperceptible et son teint pomme-pas-mûre ne s’améliore pas. J’essaie de quelques petites claques qui le laissent de marbre. Un rapide examen me permet de découvrir qu’il a pris un terrific coup de goume à la nuque. Il se sera fait torcher par un des sbires de feu Barnes tandis qu’il rôdaillait autour de la maison pour tenter de voir si je m’y trouvais. Si le docteur avait eu l’opportunité de «l’interroger», il aurait appris qui j’étais et ne serait pas revenu sur la question avec moi. Pourvu qu’ils ne lui aient pas carbonisé les cervicales! Lorsque j’ai demandé s’il était mort, le médecin ne m’a-t-il pas répondu «pas encore»?
Je n’ose palper la blessure. Que faire pour lui porter assistance? Mander une ambulance et l’expédier à l’hosto? Mes yeux se posent délicatement sur un appareil téléphonique. Il trône, noir et luisant, au milieu d’un bureau métallique. Des annuaires téléphoniques rangés sur un rayon m’engagent à rameuter les autorités et le corps hospitalier. Seulement je viens de refroidir Barnes. Accidentellement, certes, mais il n’est pas moins vrai qu’il vient de trépasser à cause de moi. Si les perdreaux britiches se la ramènent, je vais être bon pour un bout de moment dans le bouillon Kub, espère.
Et puis quoi, soyons pratiques: Gude est naze ou pas. S’il a les vertèbres émiettées, personne ne peut plus rien pour lui. S’il est seulement traumatisé, il récupérera tout seul. Les plaies au cigare, les concierges du monde entier, te le diront, c’est «ou tout l’un ou tout l’autre».
Alors bon, je décide de non-assister mon prochain et d’examiner d’un peu plus près le vaste labo.
Il ressemble confusément, pour ne pas dire vaguement, à la chambre des machines d’un paquebot. Une chambre des machines où tout serait blanc, propre, chromé, laqué. Il y a ces espèces de poumons d’acier verticaux hérissés de tuyaux et de cadrans, de manettes, de soupapes, de thermostats et autres bordelleries techniques. De gros tuyaux, façon turbines, courent au sol ou au plafond. Le tout fait assez Beaubourg d’esprit.
Près de chaque poumon, se trouve un cadran d’ordinateur sur lequel passent et repassent des chiffres, des formules, des graphiques en vert, orange ou violet. C’est plutôt chatoyant pour l’œil si ça reste incompréhensible pour mon intelligence pourtant nettement au-dessus de la moyenne 4.
Maintenant, que je t’en bonnisse un peu plus dans la décrivance de ces engins. Ils sont pourvus d’une porte à la forme arrondie sur laquelle de chacune (comme dirait le Gros) on a pochoiré un chiffre noir.
L’appareil est animé d’une vibration légère, qui elle-même crée un bruit. Cela fait comme un rasoir électrique en action. Un zonzonnement, un frisson…
Je me trouve devant le bidule marqué «4». Ma tentation est vive d’actionner le poussoir d’ouverture. Mais ne risqué-je pas, ce faisant (comme on cause dans le grand monde), de déclencher une monstre foirade quelque part? Tout paraît tellement minutieux dans ce labo, tellement réglé au poil de zob!
Je suis dans la situasse de la gonzesse à Barbe Bleue qui possédait la clé de l’armoire mais ne devait l’ouvrir sous aucun prétexte. Tu le sais: sa curiosité l’emporta et ce fut la grosse béchamel.
Que ferais-tu à ma place, l’aminche? Tu délourderais? Vraiment? T’as pas peur que je crée la mouscaille? Tu t’en branles parce que c’est moi qu’elle concernerait, moi seul? Merci, c’est gentil. Note que si j’ouvrais pas, je me sentirais bon à lape.
Alors, crac! c’est parti. Déterminé, le drôle! Tu me verrais, sérieux, décidé, précis. Un expert-comptable prenant son quatre-heures dans le coffiot où il le tient au frais.
La porte en demi-cylindre se déclenche. Un système exprès la fait s’écarter. Je recule, pas la prendre dans le minois. Tout de suite, ou presque, je réalise qu’il y en a une deuxième derrière. En verre, celle-là. Un verre épais qui forme loupe, biscotte son cintrage.
Ce que je vois décrocherait ton dentier, briserait la sangle de ton bandage herniaire, fausserait ta minerve, lézarderait ta jambe articulée, dégoupillerait ton pontage et ferait éclater les deux balles de ping-pong qu’on t’a collées comme prothèse pour remplacer tes couilles charançonnées.
Parce que ce que je vois est si horrible que ça me flanque envie de gerbasser sur mes pompes et de licebroquer dans mes hardes.
J’en ai vu d’autres, dis-tu?
Certes.
Mais des pires? Faudra que je rebrousse chemin dans mes histoires, que je les répertorie fond en comble. Mesure leur degré d’affreur, de terriblerie, d’épouvantance. Ce que je visionne à travers le verre bombé, c’est un homme, tu t’en doutes bien déjà, malin comme je t’ai enseigné à l’être. L’horreur, la peur, le chagrin ou l’amour, y a que l’homme pour les inspirer. Le reste est gnognotte, pacote, masque de carnaval. Un animal very féroce, qu’il soit fauve écumant ou serpent archivenimeux, insecte préhistorique ou requin hommenivore, t’en fais ton blaud avec un peu de cran. Tu l’assumes ou le tues. Mais un homme? Un être? Un individu? Il te panique parce qu’il s’agit de toi et que t’en es conscient obscurément. C’est toi qui te grimaces ou te souris par les lèvres et les dents d’un autre. Si bien que tu bandes ou glaglates devant un miroir dressé. L’accidenté crucifié sur la route dans une «mare de sang», c’est toi. Le sublime jeune premier qui roule une pelle bien somptueuse à une déesse hollywoodienne, c’est encore toi. De même que le lépreux dont les chairs partent en lambeaux, ou que mister Rambo, haut flingueur de Jaunes, de Russes et de tout-ce-qui-bronche: toi! Partout! Multiforme, multiface, multifesses. Toi! Vivant ou mort, ou en crevaison perfide: toi. Rutilant ou déchiqueté: toi. Roi, con, martyr, athlète, artiste, génie, scrofuleux, milliardaire, gréviste, vérolé, président, assassin, saint, cocu, tringleur, pédale, enfoiré, cardinal, tête-de-nœud: immensément toi. Toi en moi! En Mitterrand 5, en Louis Pasteur, en Napoléon, en chair, en os, en vers (et contre tout), en Pythagore, en Zapata, en Zavatta, en prime: toi! Toi et moi, toi en émoi! Toit aime oie! Crache! Crache-toi un bon coup, bordel! Tu vas t’étouffer de toi-même, gueux! T’énucléer à force de t’admirer en tout le monde! Défèque-toi, je te conjure!
Vision d’outre-tombe qui impressionne ma mémoire pour mon éternité.
Voilà, faut que je dise. T’attends trop fort. Je te chicane dans des retarderies injustifiées. T’as droit à la vérité malgré ta connerie. Faut rester civique, même que t’es le plus grand romancier de ton village voire le vice-plus grand.
Magine-toi un vieillard minuscule et tellement vieillard qu’il a dû attendre vachement longtemps pour en arriver là. Une patience pareille, youyouille! Y a que Mathusalem. Et encore: je me demande si mon vis-à-vis n’a pas passé le cap des 969 balais, lui!
Il est attaché, nu, par des sangles, à la paroi de la capsule. Une espèce de minerve fixée à la cloison lui tient la tronche rigoureusement immobile. Bon, jusque-là ça boume, tu supportes. Alors contrôle-toi, Eloi, et passons à la suite. La suite, j’suis navré de te l’apprendre, c’est qu’on l’a décalotté, l’ancêtre. Bien proprement. Barnes lui a découpé la boîte crânienne un peu au-dessus des sourcils et des oreilles. T’es en prise directe avec son fourbi tronchard: ses pédoncules cérébraux, son bulbe, son cervelet, sa moelle épinière, ses douze paires de nerfs crâniens et le reste. Des fils minuscules sont branchés dans tous les secteurs de son cerveau. Des tuyaux sont enquillés dans ses narines, on lui a pratiqué une trachéotomie, et puis encore des foules de choses que je réalise pas d’emblée mais que je sens grouiller.
C’est onirique, fou, constipant, flanqueur! Oui, voilà le mot que je cherchais: flanqueur. J’ignore ce qu’il signifie, mais, crois-moi, il convient pile! T’aurais beau te fouiller les méninges, tu ne trouveras pas mieux.
A propos de méninges, celles du vieux, en vitrine, m’assaillent durement la bile. J’ai le pancréas qui tire-bouchonne, le foie en recroquevillance et l’estom’ comme un pébroque roulé. Le plus apocalyptique de l’affaire, c’est que le malheureux est conscient. T’entends, Fernand? Il me voit! Ses yeux sont fixes et menus, éblouis aussi, mais le regard qui s’en dégage perçoit parfaitement.
Oh! l’effroyable, l’insoutenable vision! Que faire? Quel signe adresser à cet être torturé? pourtant, il le faut bien. Cet homme, c’est moi, je te l’ai dit plus haut. A quels sentiments réagit-il encore?
Je domine mon effroi pour lui proposer un sourire blafard. Puis un geste apaisant de la main. Une autre idée me vient. Je vais ramasser le cadavre de Barnes, le traîne devant la porte de verre cintrée. Est-il encore perméable à l’esprit de vengeance, cet être de laboratoire qui ne vit plus que par un faisceau de pulsions électriques, d’injections de produits chimiques? Rien ne passe dans son regard figé.
Alors je repose Barnes au sol et m’écarte de cette espèce de capsule que j’appelais naguère un poumon d’acier.
Dois-je ouvrir une seconde porte? A quoi bon? Si, tu penses vraiment? Bon, mais c’est bien pour te faire plaisir. La capsule no 3 est vide. La 5 contient un autre vieillard dans le même appareillage que le précédent. La boîte crânienne béante. Le cerveau, toute cette fabuleuse et écœurante charognerie de merde qui nous rend pensants et agissants. Là, j’ai pas le courage. Je relourde. Ça suffit! Je peux plus. Je vais craquer.
En chancelant, je m’approche du bigophone.
Un mal de dog à obtenir Mathias. Ça relaye duraille avant que mes trompes se pâment aux inflexions du Rouillé. Mais enfin je finis par l’avoir, l’inséminateur naturel, celui qui procrée à marche forcée en compagnie d’une épousâtre grinçante, déformée par ses incessantes pondaisons.
Essoufflé, il est, le Coquelicot.
— Ah! commissaire! Si vous saviez!
Préambule dont il est incoutumier, le savant. Toujours calmos, Mathias. Le contrôle du self, généralement avec le panard sur la pédale du frein.
Il change de registre pour demander:
— Où êtes-vous?
Tant tellement il me souhaiterait à portée.
— En enfer, j’y rétorque.
— Moi aussi! il exclame, troublé par la coïncidence.
— Donc, les choses ont progressé?
— Elles sont résolues, voulez-vous dire!
— A savoir?
— Que tout notre petit monde a avoué: les Manzardin et Astrid Inkermann, la collaboratrice de Skinézi. Vous avez mis le pied dans une histoire abominable. Autour de moi, tout le monde dégueule, si vous me passez l’expression.
— Je t’écoute, et narre bien surtout car j’aime les vraies histoires, celles qui ont un début, un développement et une fin!
— D’abord, vous prendre les choses à leur origine.
— Bravo.
— Le père de René-Louis Blérot était avocat. Il a eu un jour pour client le docteur Skinézi, voici une vingtaine d’années. Affaire trouble: un de ses clients était décédé dans des circonstances bizarres et la famille avait porté le deuil dans tous les sens du terme 6. Le talent de maître Blérot le sortit de ce mauvais pas et les deux hommes devinrent amis. Plus tard, Skinézi eut l’occasion de témoigner sa gratitude à son avocat. Le fils de ce dernier, dévié sexuel, fut arrêté pour tentative de viol sur la personne d’un gamin. Le médecin témoigna que le jeune homme ne jouissait pas de toutes ses facultés et lui épargna la prison.
— Passe-moi la rhubarbe, ricané-je, je te passerai le séné!
En père turbable, Mathias poursuit:
— Skinézi est un chercheur. Chez certaines gens de sa trempe, on ignore où s’arrête le génie et ou commence la folie. Savez-vous sur quoi portent ses travaux, commissaire?
— Gériatrie?
— En effet. En compagnie d’un savant anglais…
— Nommé Barnes, coupé-je.
Le Rouquemoute est stoppé dans son envol de gerfaut.
— Vous savez cela, patron?
— Je t’appelle de chez lui. En même temps, je t’annonce son décès.
Pelléas est Médusé!
Ça lui prouve bien qu’avec l’Antonio du siècle, faut s’attendre à tout. Il déglutit, inglutit, mouche à blanc, gémit, puis retrouve un ton potable pour continuer son récit:
— Je ne sais trop comment Blérot a fait la connaissance de Catherine Mahékian. Il semblerait, que ce soit aux Beaux-Arts que Blérot a fréquentés quelque temps. Comment se sont-ils découvert un penchant commun pour le sadisme?Comment sont-ils passés aux débordements les plus éhontés? Vous l’établirez sans doute. Toujours est-il qu’ils se sont mis à faire équipe dans le vice. Ont-ils été téléguidés par Skinézi? Je serais tenté de le croire puisque c’est à lui, et à lui seul, que leurs crimes monstrueux profitaient.
— A lui et à son cher confrère Barnes, rectifié-je.
— Je vois que vous en savez aussi long que moi, commissaire?
— Presque. Ensuite?
— Le couple torturait les garçonnets qu’ils enlevaient. Ensuite, lorsque leurs victimes étaient agonisantes, ils les conduisaient chez les Manzardin.
— Qui les passaient au broyeur pour en faire de la pâtée à chiens!
— Mais auparavant, Skinézi ou Astrid Inkermann venait prélever leur cerveau destiné à leurs expériences. Car ces médecins de l’enfer…
— Très heureuse définition, l’interromps-je, admiratif, étant grand amateur de vieux clichés que, plus ils sont éculés et grotesques, plus ils humectent la partie antérieure de mon slip.
Il répète, avec cette inexorable obstination des politiciens que les contradicteurs ne troublent jamais:
— Car ces médecins de l’enfer sont parvenus à greffer des cerveaux d’enfants à des vieillards à bout de sénilité.
— Je sais, Mathias: j’en ai devant moi au moment où tu me parles!
— Moi aussi, commissaire! On leur a ôté la partie supérieure de la boîte crânienne, et…
— Pas de radioreportage puisque je te dis que je vois!
«Dis-moi, nous savons comment ils se procuraient les cerveaux neufs, mais comment procédaient-ils pour les vieillards cobayes? La maison de retraite de Val Chanté?»
— Exactement. Skinézi étudiait les dossiers des admissibles et, dans quatre-vingts pour cent des cas, choisissait des vieillards sans famille, ce qui lui valait une réputation de toubib au grand cœur. Il en transférait à son domicile, au gré de ses «besoins», si j’ose user d’un tel mot! Il les utilisait pour ses expériences. Quand le patient défuntait, personne ne lui demandait de comptes et on l’enterrait le plus légalement du monde.
— Dis-moi, il refilait des cerveaux à son homologue britannique, n’est-ce pas?
— En effet. Il les lui portait dans un caisson frigorifique, à bord de son petit avion personnel, car le pilotage était son hobby.
— Tu as eu des nouvelles de Catherine Mahékian?
— Astrid a fini par lâcher le morceau, oui.
— Ils l’ont butée et enterrée, n’est-ce pas?
— La nuit dernière, dans les étangs de Hollande. Quand ils ont su qu’elle était démasquée, ils ont pris peur et ont décidé de la neutraliser immédiatement.
— Charmantes gens. L’esprit de décision ne leur manquait pas! Bien, maintenant, tu vas me rendre un service, Rouillé.
— A votre disposition, patron.
— Tu vas appeler la demeure du docteur Barnes dans la banlieue de Southampton. Tu obtiendras le numéro par les renseignements internationaux car, bien que je m’y trouve, je n’ai pas celui de sa résidence. Tu demanderas à parler aux assistants du toubib. Tu leur diras que tu es un collaborateur de Skinézi, que tout est découvert, que la police française occupe son laboratoire et qu’elle vient d’alerter la police britannique pour l’inviter à investir celui de Barnes. Conseille-leur de fuir immédiatement sans s’occuper des opérés. Compris?
— Comptez sur moi, commissaire.
— Merci. A part ce conte de fées, Béru, la Pine, ça va?
— Au mieux. Pinaud dort dans ma voiture et Béru a annoncé qu’il allait faire l’amour à je ne sais quelle pharmacienne en chômage, pour se détendre après cette folle nuit.
— Il a raison: une fatigue peut en cacher une autre, Rouquin. Salut!
Il agit dans les «meilleurs délais», comme l’on écrit sur les lettres d’affaires, car, cinq broquilles après que j’ai raccroché, le biniou intérieur grelotte. Je dégoupille et une voix haletante me virgule:
— Vite, docteur Barnes, on nous prévient que la police est en route!
— Laissez-la arriver, mes gars, je riposte, et puis ne m’appelez pas docteur Barnes car il vient de mourir.
Putain, ce sursaut! Silencieux! Oui: un sursaut silencieux, et alors? Si t’es pas content, il doit rester deux œufs dans mon frigo, tu peux aller te les faire cuire. Donc, mon terlocuteur a un sursaut silencieux avant de raccrocher bruyamment.
Tu veux parier que d’ici un peu plus de pas longtemps la voie sera libre?
C’est le moment que choisit Stanislas Gude pour soupirer et relever ses stores.
Il a loué une Ford machin. Je la reconnais, stationnée à deux cents mètres de la maison, grâce au petit écusson «Avis» collé sur le pare-brise. Comme les clés que j’ai trouvées sur Gude s’adaptent aux portières et au contacteur, le doute n’est pas permis. J’y porte mon vaillant pote, à demi conscient, et l’allonge sur la banquette arrière. Ensuite de quoi, je mets le cap sur le motel où m’attend (bien malgré elle) la ravissante Mary (à prononcer Méré de toute urgence si tu veux pas avoir l’air d’un branque).
Elle est à peu près réveillée, la douce enfant. J’ôte son bâillon de Bayonne et lui bassine le front et les tempes avec un linge humecté.
— J’espère que vous êtes en forme, ma chère petite?
Elle pose sur moi un sublime regard, ineffrayé, sans haine, mais bourré jusqu’aux sourcils d’une incoercible curiosité.
— Que me voulez-vous? murmure-t-elle.
— Que voilà donc une question pertinente, ma chérie. Ce que je veux? Une conversation utile avec vous, simplement.
— Sur quel sujet?
— Docteur Skinézi, l’associé de votre glorieux père.
— Je le connais peu, c’est plutôt à daddy que vous devriez parler.
— Je viens d’essayer, mais votre cher papa est d’une discrétion exacerbée.
— Alors pourquoi voulez-vous que je vous en parle, moi?
Je lui souris, me penche et lui vole un baiser. Vol facile car elle n’oppose aucune résistance. Conviens que, même ligotée, une fille peut refuser un bisou de ce calibre? Lui suffit de serrer lèvres et dents et de secouer la tête. Mary, foin! Je lui vote une pelle diaboliquement sensuelle, avec prise d’appui linguale sur cette muqueuse richement vascularisée que les profanes nomment «gencive», et elle adhère en entrouvrant la bouche.
Mon baiser s’épanouit, investit, s’installe.
Mes nombreuses plongées sous-marines m’ont appris à respirer entre parenthèses au cours de ces prouesses intimes, ce qui m’assure une autonomie comme seuls peuvent s’en permettre quelques sous-marins nucléaires.
Après quatre minutes vingt-deux de ce lèvres-à-lèvres, je me décide à répondre à sa question:
— Je suis persuadé que vous, vous me répondrez, Mary. Car je ne vous suis pas antipathique et aussi parce que vous tenez à la sécurité du docteur Barnes.
— En quoi est-elle menacée?
— Connaissez-vous la nature des expériences auxquelles il se livre?
— Plus ou moins.
— Je crains que ce soit moins que plus.
— Père est gérontologue.
— Et il procède à des greffes de cerveaux?
— Peut-être. En quoi est-ce mal?
— En soi, c’est certainement passionnant; ce qui l’est moins, c’est la façon dont il recrute ses patients et dont il se procure les cerveaux.
Un temps. Je promène mon incorrigible dextre sur sa ferme poitrine.
— Etes-vous documentée là-dessus?
— Je crois savoir que Skinézi…
— Gagné! Mais avez-vous une idée sur la manière dont Skinézi assure la matière première?
— Non.
— C’est là que tout se gâte et par là que le scandale va éclater.
— Vous l’avez dit à mon père?
— Il ne m’a pas laissé parler.
— Pourquoi m’avez-vous enlevée?
— Pour avoir barre sur lui. Mais il est resté intraitable.
Un voile, comme on dit puis en littérature d’amateur, passe dans son regard. Elle est surprise, vaguement incrédule.
— Qui êtes-vous?
— Un homme hautement qualifié, bien sous tous les rapports, principalement les rapports sexuels, épris de justice et qui consacre sa vie à châtier les vilains comme le docteur Skinézi. J’entends lui mettre la main dessus d’urgence et je considère que vous pouvez m’aider. Il a quitté votre maison en quatrième vitesse tout à l’heure; quelqu’un m’a seulement dit qu’il se rendait à Londres. Alors, voici le marché que je vous propose, Mary d’amour: ou bien vous me fournissez les indications susceptibles de me le faire retrouver et je m’écrase avec les expériences de votre vieux, ou bien vous refusez et j’appelle la police devant vous pour déclencher le gros bidule. Si vous me répondez que vous ne savez rien, je me range à la seconde décision. Vous pigez?
— Oui, mais malheureusement — ou heureusement — j’ignore où il peut se trouver.
— O.K., donc vous optez pour mon coup de fil aux flics.
Avec une promptitude et une froideur qui la laissent pantoise, je marche à l’appareil mural et décroche le combiné. Dans le bungalow, le biniou n’est pas autonome. Faut passer par le standard de la mère Tate-me pour avoir une communication.
La vieillasse me fait des effets de glotte:
— Oui, Sir? Et qu’y a-t-il pour votre service?
— Pouvez-vous me demander la police de Southampton, dear mistress?
— La police! elle s’alarme (à l’œil). Auriez-vous un ennui?
D’ordinaire, y a que ceux qui sont à l’armée qui s’alarment. Je la rassure:
— Nullement, dear mistress, je souhaite seulement prendre contact avec un de mes bonzes amis.
Je patiente en sifflotant, sans jeter le moindre bout de regard à Mary. Partie de bras de Defferre, comme dit Edmonde.
— Voilà, vous l’avez! m’annonce mistress Branlett.
— Merci.
— Hello! je lance; la police?
— Qui demandez-vous?
— Je voudrais parler au surintendant Fouket’s.
Mon interloc est interloqué.
— Mais il n’y a pas de…
— Alors à son adjoint. Vite! Affaire de la plus haute gravité.
— Qui êtes-vous?
— Je le dirai à votre chef!
— Attendez, je vais voir…
— O.K.!
Vachement péremptoire, l’Antonio, je voudrais que t’esgourdes. Tranchant. Bing! Bong! Tchlaof! Onc ne peut résister. Le subjugueur-né, quoi! Un don!
— Laissez!
Ai-je bien ouï? Oui: j’ouïs bien! Mary. Furtive. Décision ultime. In extremiss. Plus fort qu’elle. Une cédation contre son vrai gré. La voix de l’oraison, comme disait Bossuet.
Je volte, la mate.
— Pardon?
— Je vais essayer de vous aider. Raccrochez!
Pile, à cet instant, une voix épaisse comme un flan espagnol retentit:
— Ici le chef inspecteur Nelson Barrett, de quoi s’agit-il?
Bon, je repose le combiné. Retourne au lit bas et m’assois contre les cuisses sublimes de Mary.
— Allez-y, mon petit cœur, j’ai les oreilles si grandes ouvertes que ça crée un courant d’air dans ma tête.
— Ma tante Virginia, la sœur de ma mère, tient une pension de famille dans Bloomsbury Street, au 818. Je sais que le docteur Skinézi y a logé à plusieurs reprises déjà.
— Ça restera entre nous, promets-je.
J’ai les yeux, les mains, le slip plein d’ardentes convoitances. Je pense à Bérurier-le-Vaillant qui est en train de s’embourber notre pharmacienne congédiée. J’ai idée qu’elle va changer de boulot, la gentille. Faire des heures supplémentaires en veux-tu, en voilage. Surtout que ça se chuchote, ces bonnes choses-là; y aura une cohorte de tireurs de coups, bientôt, qui rappliquera chez elle. C’est une femme gentille et faible qui ne sait pas dire «non». La dame qui ne sait pas dire «non», de nos jours, elle a plus le temps de s’asseoir, ou alors sur des gros mandrins poilus. Va en prendre plein son pot de potarde, je te parie n’importe quoi contre tout le reste!
Pourquoi est-ce la bonne grosse touilleuse d’onguents que j’évoque en promenant mon désir sur la somptueuse académie de Mary? On est bizarroïdes, nous autres bonshommes. Toujours à côté de nos pompes ou de nos culs. A fantasmer plein tube.
— Il faut que je vous laisse, Mary.
— Vous allez me délivrer, dites donc! regimbe-t-elle.
— Plus tard, ma belle. Quand j’aurai récupéré Skinézi.
— Vous n’allez pas me laisser toute seule dans cette cabane! Ligotée! Je…
— Quelqu’un vous tiendra compagnie. Un homme charmant, du monde!
Et je sors chercher Gude.
Bloomsbury Street, à la nuit tombée; on peut pas dire que ça soit sinistros, pourtant c’est pas là-bas que j’irais soigner mes dépressions nerveuses s’il m’arrivait de moroser. Des maisons toutes pareilles, ou presque. Un éclairage pour film policier américain des années 30. Un taxi dans lequel se sont usées deux générations de pantalons rayés m’arrête devant le 818. C’est une maison de trois étages, protégée par une grille noire. Un bref escalier mène à la porte d’entrée, un autre, plus étroit, livre accès au sous-sol où des gens vivotent au-dessous du niveau de la rue. Façade de briques jaunasses. Encadrements de fenêtres dépeints par les intempéries… Les rideaux tirés jugulent la lumière.
Brève hésitance du commissaire.
Tout de même, je me décide à gravir les huit marches du perron. La porte est peinte en noir. Ça paraît tout frais. Y a que ça qui ait l’air neuf dans la façade fatiguée. Et encore, faut que ça soit black! Tu parles d’une joie!
C’est une dame de couleur qui vient délourder. Grosse et vioque. Pas la Case de l’Oncle Tom, pas le riz de l’Oncle Ben, plutôt du gris asiatique; du gris safrané. Elle est borgne, ce qui n’a jamais empêché quelqu’un de passer l’aspirateur et de faire les lits. Cheveux gris. Tenue classique: noire et blanche. On devine la maison de tradition chez tante Virginia. Des odeurs de haddock s’attardent encore dans le rez-de-chaussée, bien que le lunch soit expédié depuis lurette. La loi du lunch, ici, elle est sacrée, je t’avertis.
La grosse femme de chambre (pour l’instant femme de hall) m’enveloppe d’un regard cyclopique mais bienveillant, car elle a un faible pour les beaux garçons 7.
Le sourire dont je la remercie ferait fondre le Spitzberg.
— Des amis à moi m’ont recommandé votre pension, madame, pourrais-je avoir une chambre?
— Je vais demander à mistress Simplecon, dit-elle en s’effaçant à l’aide d’un pinceau chargé de typex.
J’entre dans l’intérieur le plus anglais qui se puisse imaginer. Plus britiche que ça, tu fous le feu à Buckingham Palace en représailles.
La femme de hall s’en va prévenir tantine et icelle se pointe dans toute sa majesté.
Figure-toi the queen d’Angleterre en auburn, avec un peigne andalou dans le chignon, un collier de chien pour remonter ses fanons, une poitrine entassée dans deux havresacs jumelés, un fessier large comme l’entrée de Westminster Abbaye, des panards kif celui de Berthe au Grand Pied (mais en double) et surtout le maquillage le plus surprenant qu’il m’ait été donné d’admirer depuis je ne sais plus quel film de Fellini. Son rouge à lèvres est orange, son bleu à z’yeux vert, sa poudre de riz grise, et des mouches (à merde si j’en crois leurs dimensions) constellent ses joues et son triple menton.
Elle me coule une œillade rêveuse de vache assistant au passage du Trans-Orient-Express. Des nostalgies encore vivaces poignent ses glandes usées.
— Il paraîtrait que vous souhaiteriez une chambre dans mon établissement? articule le personnage avec la pompe que met l’huissier de Old Bailey à annoncer l’entrée de la Cour.
— Ce serait un grand honneur pour moi, madame.
— Vous n’êtes pas britannique, n’est-ce pas? rechigne-t-elle déjà, considérant, ainsi que tous ses compatriotes, qu’un non-britannique se situe certes dans la classe des mammifères mais dans un ordre indécis entre les primates et les monotrèmes.
— Je suis suisse, milady.
Un peu d’indulgence rallume sa prunelle atoniée.
— Les Suisses sont propres, convient la dame.
Je la laisse méditer sur cette vérité qui a fait autant pour la gloire helvétique que l’horlogerie de précision ou la maison Nestlé.
Elle finit par soupirer:
— Où sont vos bagages?
— Ils doivent arriver par un vol de demain car il s’est produit une fâcheuse erreur à l’enregistrement.
— Vous allez dormir comment?
Sa question m’à-brûle-pourpointe. Surtout que je n’avise pas de lui répondre que je vais me coucher nu dans ses draps sacrés car j’encourrais ses foudres.
— A demi vêtu, madame, car je n’ai plus l’opportunité de m’acheter des vêtements de nuit.
Sa mansuétude se met à ruisseler comme d’un robinet dont le joint vient de péter.
— Je vais vous en trouver un de mon défunt mari et vous le prêterai pour la nuit.
— Votre bonté est grande, madame. Je vous enverrai quelques kilogrammes de chocolat Lindt sitôt rentré, pour vous marquer ma gratitude.
Elle a un râle de poitrine, un battement de ses longs cils fluorescents; puis elle me prend le bras comme elle ferait avec un vieil amant devenu vieil ami pour fait de cessation de bandaison.
— Allons visiter votre chambrette. Aimez-vous la cretonne à fleurs?
— Plus que tout au monde.
— Désirez-vous aller dormir tout de suite ou voulez-vous regarder la télévision au salon avec ces messieurs-dames? Ce soir; on donne une très belle dramatique: La Mission héroïque du Docteur Wattferfoot.
— Eh bien, j’ai eu une journée éprouvante et je souhaiterais me reposer.
— Comme il vous plaira, monsieur?… Heu?…
— Albéric Foiridon, milady.
La pièce est de dimension modeste, mais très confortable et meublée avec goût. La salle de bains se trouve au bout du couloir, ce qui est pratique pour faire son footinge.
— Je vous apporte le pyjama promis, roucoule la taulière.
Elle s’envole, les pans de son déshabillé vaporeux flottent gracieusement de ses part et d’autre, répandant à la ronde les effluves opiacés de son terrible parfum de vieille radasse.
La grosse doudoune colorée s’amène pour préparer mon pageot. Je me hâte de lui refiler un kilo de mornifle 8. Elle me remercie chaleureusement.
— Je suis bien contente que Madame elle vous ait loué une chambre. Elle loue pas à n’importe qui.
— C’est une pension très sélecte, n’est-ce pas?
— Oh! là là! très, je comprends!
— Des habitués, je suppose?
— Beaucoup. Tous des gens bien: des veuves d’officier, des administrateurs à la retraite, des docteurs en voyage, des pasteurs…
— Des docteurs, dites-vous? C’est intéressant pour le cas où l’on tomberait malade. Il y en a en ce moment?
— Oui, deux. Le docteur Mortimer, mais il est gâteux et il croit que le foie se trouve derrière les poumons. Et puis le docteur Skinézi qu’est arrivé aujourd’hui.
Tu sais comme j’aime l’adagio d’Albinoni? Et le concerto pour deux mandolines de Vivaldi? Et l’accordéon d’Yvette Horner? Eh bien pour mes trompes d’Eustache, ces divines musiques ressemblent à l’écoulement d’une chasse d’eau patraque en comparaison des mots que me balance cette femme d’enfin chambre.
Gagné! Il est là!
A portée de…
— Il est polonais, ce médecin?
— Non, français. Mais c’est un Français très bien. Vous ferez sa connaissance demain au breakfast. Ce soir il est sorti et il rentrera tard.
Elle jacte… D’autre chose que je n’écoute pas.
Puis se retire. Telle la mer à marée basse. Ou comme un papa qui baise sans capote une maman sans stérilet. Et hop! Gagné!
Moi, de fourbir mes armes, si je puis dire, pour l’assaut final. S’agit de pas le rater, Quentin Skinézi. Intervenir rapidos, avant qu’il n’apprenne mon arrivée à la pension Mimosette. Des fois qu’il pigerait que ce voyageur sans bagages inopinément débarqué n’est pas catholique, ni même anglican. Il est traqué, le renard. Aux aguets! Pour l’enfumer dans son trou, ça va être coriace. Ce qui me perplexie particulièrement, c’est ce que je vais en fiche. Je n’ai aucune qualité pour l’arrêter. Même en sollicitant l’intervention du Yard, je risque de me ramasser. On est trop tributaire de la paperasse et des hiérarchies dans la Rousse, ce qui nous déconnecte, nous fait perdre quatre-vingt-quinze pour cent de notre efficacité. Alors? Le buter? Je sais bien que c’est un misérable. Pire: un monstre à éliminer. Un assassin de petits garçons. Mais de là à le suriner froidement… Le côté balle dans le bulbe, sans préliminaires, comme certaines dames sont saute au zob 9, c’est mal dans mes mœurs.
Toc toc toc, fait-on à ma lourde.
— Entrez! dis-je dans la langue de Winston Churchill.
C’est tantine avec un pyje de son feu julot.
Toute remuante et caqueteuse, mistress Simplecon (se prononce siiimpl’conne). Excitée sur les bords. Dans trois minutes, son slip sera à essorer, la milady peinturluche.
Elle étale le vêtement de noye sur le paddock. Une vraie tenue de bagnard pour comédie burlesque. Rayé noir sur fond blanc, tu mords l’élégance? Qu’en plus, il devait peser une chiée de quintaux, le fabricant de veuve. Et des quintaux anglais qui sont nettement plus lourds que les autres!
— Il me semble qu’il est un peu trop large pour vous, gazouille l’hirondelle bâclée. Ça me ferait plaisir que vous l’essayiez.
— Oh! cela ira. Il vaut mieux trop large que trop étroit, milady.
— Tout de même, je voudrais me rendre compte. S’il y a un point à faire, je le ferai: j’adore la couture.
Comprenant qu’elle ne me lâchera pas les baskets avant que je lui aie donné satisfaction, je tombe la veste pour passer celle du pyjama. Tu filerais encore deux gonziers de mon gabarit là-dedans.
— C’est bien ce que je pensais: terriblement grand! Mon pauvre Peter, sur la fin de ses jours, était devenu un véritable pachyderme.
Sa pitié se teinte de mépris. Probable qu’il avait le kangourou en cale sèche, le Peter au moment de larguer ses amarres. La rouquine devait se rattraper sur les pensionnaires car elle a l’air d’aimer les asperges. Une gloutonne du fion, je subodore. Ce sont des choses qu’un tringleur comme mézigueman enregistre d’entrée de jeu. Question d’effluves, de reflets dans les falots, aussi. Les vieilles chamelles en rut, je les retapisse cinq sur cinq!
— Faites-moi plaisir, essayez le pantalon, murmure la houri en état second.
— Inutile, je dors sans.
— Mais c’est indécent! Chez moi, on met le pyjama en entier!
Elle allume en grand, Poupette! C’est le brasier géant! L’incendie de Chicago en super-remake.
Et moi, pas viceloque, mais curieux de mes semblables, je me dis qu’il serait farce de voir jusqu’où elle irait, cette jument à crinière rouge! Tu crois qu’elle serait chiche de m’empalmer Popaul au détour de la converse? Intéressant, non? Je veux bien qu’on n’a pas le droit de jouer avec sa bitoune, vu que c’est le Seigneur qui nous l’a donnée pour en faire un usage précis et non pour la transformer en gadget, mais il est des expériences humaines qu’il faut tenter.
Alors, moi, tu vas voir…
Je contourne la grosse salope, j’ouvre la lourde de ma carrée, limiter le désastre pour si des fois elle tenterait de me violer. Que je puisse crier à l’aide! Comme quoi: Help! Help! Help!
Et tout de suite, je tombe le bénoche. Tu veux également le slip, sorcière? Ça te ferait une embellie bien suprême? Ta joie de vivre? Ton jubilé? Tiens, ouvre tes vasistas!
Elle pétrifie, la mère. Impossible de déglutir. Qu’au contraire elle agglutine. Un regard qui lui déboule de l’ère tertiaire. Des lotos pour monstres antédiluviens. Qui voient mal, qui s’appesantissent comme deux truellées de ciment: tchlaoff! tchlaoff!
Tu les prends dans la bouille.
Elle me mate le tromblon.
— My God! elle fervise. Oh! my God!
Qu’en attendant, c’est moi qui gode. La fatigue, toujours!
— Oh! my God!
Et mon braczif qui dodeline! Fait le cou de tortue de mer!
— Oh! my God!
On lui laisse palper, Virginia? Souvenir, souvenir! Des commaks, t’en as déjà tâté des commaks, dis, Blanche-Neige?
Je déploie le pantoche du pyje. C’était réellement Jumbo, le gars Peter! Pour l’enterrer, ils ont dû opérer en plusieurs fois! Je vois mal comment on pourrait, sans bulldozer, arracher un cétacé de ce gabarit!
Je me marre devant ce pantalon rayé qui n’en finit pas de traîner sur le plancher. La mère Touch me continue d’invoquer le Seigneur en matant ma rapière admirable.
Et puis une toux dans le couloir la fait sursaillir. Elle jette un prompt regard.
— Oh! bonjour, docteur Skinézi. Déjà de retour?
Mon sang se met à bouillir. Le fumier a fait un pas de mieux et me visionne. Et plus que l’air malin, la douceur angevine, ton Sana. Cul nul, veste de pyjama démesurée. T’imagines le plaisant synopsis? Moi, coursant un mec de France en Grande-Britannerie, cavalcadant par-dessus Manche et marée, butant, interrogeant, investissant, tout très bien. Et puis, au moment qu’enfin le gibier m’est à dispose, l’Antonio à loilpé, balloches au vent! Y a qu’à moi! Parole!
Nous échangeons un infini regard, le doc et bibi. On se dit tout dans cette formidable œillerée. Il réalise entièrement. Y compris l’avantage qu’il a, du fait que je sois nu.
Nous autres, humains, toujours tués par la vergogne! La pudeur nous a, nous gère. Comment réagis-je? Le plus connement du monde: en m’efforçant d’enfiler le pantalon d’éléphant man. Déjà Skinézi s’éclipse.
Je bondis. Le futiau est trop large, je «m’empiage» dedans comme on disait de mon temps à Bourgoin-Jallieu. Manque de m’affaler. Je retrousse à poignée.
Le toubib est déjà dans la rue. Je saute par une window ouverte. Cette fois, c’en est trop: le pantalon de pyjama reste accroché, se déchire craaaaac! Et me voici le cul à l’air dans Bloomsbury Street.
Tant pis! Je fonce. Les rares passants s’immobilisent, foudroyés par l’ahurissement. Là-bas, une silhouette claire: mon toubib de l’enfer. Il a une manière bien à lui de fuir. Il ne court pas, non, il marche à toute allure, par étroites enjambées. Il a mis le petit développement et je te prie de croire qu’il est puissamment véloce.
Moi, heureusement, je n’ai plus de slip, mais j’ai conservé mes chaussures. Je me tape un sprint pour Jeux Olympiques. L’homme oblique dans une grande artère largement éclairée et plus fréquentée que cette rue. Je me dis que je n’irai pas loin commako. Un mec couilles à l’air dans London, ça ne fait pas sérieux. Des bobbies vont m’alpaguer recta, et même rectum! Alors je force. Comptant sur la pénombre, la veste de pyjama très longue…
Tout en droppant, je me fais l’inventaire. Inscrivez zéro en bas de page! Je n’ai ni fric, ni arme, ni papelards sur moi, et pour cause!
Et voilà-t-il pas que Skérazi hèle un taxoche en maraude. Le bahut stoppe à vingt mètres de lui, il s’y engouffre! Je hurle:
— Non! Stop! Arrêtez!
Mais tiens: fume! Le fichtre foutre s’empare de moi. J’arrive à l’hauteur d’un hôtel au moment où Lord Durhin descend de sa Rolls. Il se tourne pour aider sa belle princesse octogénaire à dégorger. Mais moi, d’une cabriole, je me précipilote au côté du chauffeur.
— Enfonce! Et rattrape le taxi qui file, là-bas.
Il est médusé. Je lui flanque mon index et mon médius joints entre les côtes, comme s’il s’agissait du canon d’une arme.
— Vite, ou je tue!
Alors là, il débonde son carrosse, l’aminche! Vraaa vrouam! On déhotte. Lord Durhin tombe sur son cul pour ne pas avoir lâché la portière massive à temps. Sa lorde bascule de la banquette de cuir sur le plancher, quilles en l’air en gazouillant orfraie.
Sans me préoccuper d’elle, j’asticote le chauffeur:
— Mais appuie, bordel! C’est une moissonneuse-batteuse que tu drives là, dis, esclave!
Il balance la sauce. Son bolide n’a pas l’habitude des surmenances avec les deux vieux fossiles qui s’y écaillent les meules. Pourtant, au second carrefour, le taxi que je course est stoppé à un feu rouge.
— Rentre-lui dans le fion! beuglé-je. Vas-y plein pot, Johnny! Plein pot!
Mais ce con, tu parles! Il freine. Ma rogne ne connaît plus de limites. Je lui virgule un coup de saton dans le mollet droit. Qu’ensuite, lorsque son paturon a libéré l’accélérateur, j’écrase le champignon. J’ai un gluck terrible. La Rolls bondit et enfonce l’arrière du taxi. Un char d’assaut pareil, bonjour les dégâts! A l’intérieur du sapin, Skinézi est propulsé dans la vitre qui le sépare du chauffeur. Etourdi, il a pourtant le réflexe d’ouvrir la portière et de se jeter sur la chaussée.
Sonné, il s’enfuit entre les bagnoles stoppées, par sauts de kangourou qui se serait coincé la queue dans la fermeture Eclair de sa poche marsupiale.
Bibi, déjà dehors. J’ai arraché un plaid écossais soigneusement plié entre le chauffeur et moi. Me le noue, façon kilt, à la taille. Je m’élance (d’arrosage) sur les talons hésitants du docteur. Putain d’Adèle, cette poursuite infernale va-t-elle enfin prendre fin? J’avance la main, je le touche déjà. Je sens la toile de son Burburry sous mes doigts.
C’est alors qu’il fait une volte-face. Il a un air terrible, le regard injecté de sang, la bouche tordue, comme dans les films d’épouvante, quand le gentil étudiant se mue en Jack the Killer. Il exécute un geste fulgurant et, aussitôt, je ressens une douleur brûlante. Ce salaud vient de m’enfiler un fort scalpel dans la viandasse, région du cœur, s’il vous plaît!
Dans un cas semblable, ou bien tu t’évanouis, ou bien tu te surpasses. Alors, devine? Bon, tu as compris: je tiens le choc. Skinézi reprend sa fuite, il plonge dans une galerie marchande où des boutiques sont restées éclairées malgré leur fermeture.
Courage, Antoine! Fonce! En chancelant, je pénètre à mon tour dans le passage. Près de l’entrée, il y a un hall d’appareils à sous où des demi-sels londoniens malmènent des juke-boxes avec des airs sauvages de dinamiteros en train de se faire sauter à bord de leur bagnole piégée.
Un regard: plus de toubib. Pourtant, il n’a pas eu le temps matériel de parcourir la longueur de cette galerie! Doit y avoir des portes d’immeubles qui donnent dedans.
J’entreprends l’inspection de cette voie couverte. Des passants pressés l’arpentent. Pas grand trèpe en réalité. Un vieux zig coiffé d’un chapeau haut de forme à poil promène une pancarte dans son dos. J’espère qu’il n’y a pas de cannibales dans le secteur car il est homme-sandwich. Ce qu’il prône, c’est la bière brune «Dark Star». Le dessin représente une chope mousseuse qui me flanque soif.
Je me sens tout cloaqueux du dedans, tout bloqué du côté gauche. Dis: il m’a fait ma fête, Skinézi, on dirait! Au lieu de continuer à le chercher, avec ce ya planté dans mon buffet, je ferais mieux de réclamer un médecin. M’est avis que ça urge. Qu’il se passe des trucs pas gentils dans mon intérieur; les corps étrangers c’est mauvais pour les poumons. Ils renâclent dès que tu leur glisses dix centimètres d’acier dans le mou, ces glandeurs.
Une mollesse me biche. Je suis contraint de m’arrêter. Je m’adosse à un gros bloc métallique peint en rouge et constellé de photos. C’est un photomaton. Il fonctionne. J’entends les clinc… clinc… clinc… de l’appareil en exercice. Des éclairs éblouissants passent par-dessus le rideau. A moins que ma vue ne me joue des tours… Ça chamboule, tournique. Mes jambes cèdent. Je veux pas m’écrouler! Dignité! Self-control! Respect humain! La lyre… Connerie… J’appuie mon front contre la paroi fraîche de la cabine. Tout se brouille, puis redevient clair instantanément.
Un léger bruit, à l’aplomb de mon pif: les photos qui viennent de tomber, toutes fraîches, dans le compartiment en saillie chargé de les recueillir. Je rêve ou quoi? Skinézi! Sa bouille glaciale. Son regard de monstre! Oui, de monstre, j’en rajoute pas, tu peux me croire, l’aminche! Un regard comme t’en vois aux tortionnaires nazis regardant pendre une kyrielle de pauvres juifs décharnés.
Ma pensée enregistre: il est là! S’est planqué dans la cabine. L’a fait fonctionner pour donner le change. Mais il n’en est pas ressorti parce qu’il m’a vu entre les pans mal joints du rideau.
Je suis pris entre la chaleur de la réussite et le froid de la mort fichée dans ma poitrine.
«Il est là! A cinquante centimètres de moi.» Lui, le manipuleur de vies! L’odieux bricoleur de la nature! Il est là. Tapi 10. Et moi je suis démuni, défaillant, sans arme!
Sans arme? Qu’est-ce à dire? Et celle qui me tue et qui fouaille ma chair? Je conjugue tout: courage, énergie, volonté, économies; j’empoigne le manche noir du scalpel et je l’arrache de moi.
Il me semble que tout part avec: mon poumon, mon cœur, mon bras et des chiées d’autres trucs bien vivants.
La suite, petit? Tu pourras la raconter un jour aux enfants que tes meilleurs amis auront faits à ta femme. Ça les fera tenir tranquilles les jours où ta téloche sera en rade.
Santantonio? Héroïque! Superbe! Suprême! L’hagard demeure mais ne se rend pas. Il retient son souffle, l’Antonio. Se campe à la d’Artagnan. Se fend comme un bretteur chevronné. Tout son corps se disloque dans le mouvement. La lame ensanglantée du scalpel (à gâteau) crève la vilaine peluche anglaise (pouah!) du rideau. S’enfonce dans quelque chose d’assez dur, d’assez mou, d’assez…
Je m’écroule, vaincu par la suprêmité de mon nez fort, pardon: de mon effort.
Par-dessous le rideau, j’aperçois en contre-plongée le docteur Skinézi, la tête inclinée de côté. Le manche du scalpel sort de son œil crevé. Dommage: il a dû mourir sur le coup, sans se rendre compte de rien.
Rien de plus étrange que la mécanique. Par instants, elle paraît détenir une vie propre et échapper à la férule humaine. Voilà-t-il pas que l’appareil photographique se déclenche tout seul, sans l’introduction de pennies dans la fente; à l’œil, si je peux ajouter malgré les circonstances.
Clinc… clinc… clinc… clinc…
Quatre éclairs illuminent le visage supplicié.
Le plaid vient de se détacher de ma taille et me voilà à nouveau la bite au vent.
On n’échappe pas à son destin!