DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Il s’éveilla tard. Il avait dormi d’un sommeil relativement calme, mais sa prise de conscience fut plutôt nauséeuse car il avait vidé à lui seul un flacon entier de rye avant de se glisser dans les draps.

Il avait bu pour fêter sa victoire car ce qu’il avait réussi là représentait une véritable victoire. Une victoire sur lui, d’abord, mais aussi sur les autres.

En zigzaguant, il gagna la salle de bain, se prépara un grand verre d’aspirine effervescente et prit une douche. Cela fait, il se sentit tout à fait mieux.

Il ne lui manquait, pour être d’attaque, qu’un bol de café noir et deux œufs sur une tranche de bacon.

Comme il achevait de se raser, la sonnerie du téléphone retentit.

— Hello ! lança une voix féminine.

Il reconnut immédiatement celle de Gloria.

— Hello, fit-il joyeusement.

— Comment va le flic de mon cœur ?

— Comme un flic qui se réveille, dit-il.

— J’attendais un coup de fil de vous cette nuit, reprocha-t-elle. Mais peut-être êtes-vous d’humeur instable et aimez-vous les fréquents changements de programme ?

— Comment pouvez-vous penser une chose aussi absurde ? se défendit Clay. Je ne vous ai pas appelée parce que j’ai eu du boulot… Un sale boulot, ajouta-t-il.

— Je sais, dit la jeune fille.

Il sursauta :

— Comment savez-vous ?

— Je suis une femme organisée, figurez-vous. On m’apporte mon courrier et les journaux en même temps que mon petit déjeuner.

— Les canards parlent de moi ?

Il était à cran.

— Sur trois colonnes et en première page, dit-elle. Il paraît que vous avez abattu un homme, cette nuit. Un criminel ?

— Oui. Qu’en disent-ils, les types de la presse ?

— Que vous avez la main leste. Mais ils ajoutent que c’est pain béni et qu’au fond, cela fait faire des économies à l’État, une balle étant moins coûteuse qu’un procès… Dans l’ensemble, rien de bien méchant pour vous… Pourquoi, vous craigniez de vous faire sonner les cloches ?

— Un peu, avoua Clay, épanoui.

— Il faudra me raconter ce drame, ça me donnera le grand frisson. Vous n’avez pas envie, John chéri, d’avoir dans vos bras une femme agitée par le grand frisson ?

— Je ne rêve que de ça depuis que j’ai quitté le collège, fit le policier.

— Alors, mettez un pantalon, de préférence, et une chemise si vous avez du temps à gaspiller, et rappliquez dare-dare…

— Où ça ?

— Chez moi, parbleu !

— Chez vous ? murmura-t-il, abasourdi.

— Ça vous contrarie ? Vous craignez qu’il n’y ait pas de whisky ?

— Ne prononcez pas ce mot-là, mon ange, ça me donne des migraines… Mon objectif, pour l’instant, c’est une paire d’œufs frits…

— Je peux vous trouver ça chez nous.

— Alors, c'est O.K.

Il s’habilla rapidement et descendit jusqu’à la station de taxis la plus proche.

* * *

Gloria était vêtue d’une robe de chambre de satin crème. Un foulard rouge tenait ses cheveux. Des mules de satin rouge, assorties au foulard, chaussaient ses pieds menus. Elle n’avait pas de maquillage, mais Clay trouva qu’elle était encore plus belle ainsi. Plus éclatante, plus saine…

Un domestique l’introduisit dans les appartements de Gloria. Les Masure habitaient un hôtel particulier près du Park. Il y avait tout autour un jardin à la française et des grilles de fer forgé entouraient ce jardin.

L’intérieur était encore plus opulent, plus cossu que l’extérieur. La chambre de Gloria était une merveille, un vrai musée. Les meubles étaient en citronnier. Partout ce n’étaient que lourdes tentures de soie claire, glaces de Venise, tableaux de maîtres, fleurs rares.

Un parfum suave, une atmosphère délicatement ouatée enivrèrent le policier.

Gloria était allongée sur un divan ; sa robe de chambre largement ouverte dévoilait ses jambes admirables et laissait deviner les rondeurs affolantes de ses seins.

Clay s’inclina devant elle. Elle en profita pour l’attraper par le cou et lui tendit sa bouche. Ils échangèrent un long baiser brûlant qui mit en feu le sang de John Clay.

— Heureux de me revoir ? demanda-t-elle.

— Fou ! répondit-il.

Il s’assit à ses côtés et l’enlaça.

Elle répondit à son étreinte et ils roulèrent bientôt dans un tourbillon de volupté.

Lorsqu’ils se furent ressaisis, Gloria demanda :

— Vous restez ici jusqu’à l’heure de votre service, n’est-ce pas ?

— Ma foi, murmura le policier, ce serait avec plaisir, mais je crains de… Ne riez pas : de vous compromettre… Si votre père…

Elle haussa les épaules.

— Mon père se moque de mes agissements, de mes relations et de tout ce que je fais, pourvu que ce ne soit pas trop scandaleux, affirma-t-elle. Et puis, d’abord, ce n’est pas mon père…

Clay la regarda d’un air stupéfait. Tellement stupéfait, en vérité, qu’elle éclata de rire.

— Votre père n’est pas votre véritable père ? balbutia-t-il.

— Non, je ne suis que sa nièce. La fille de la sœur de sa femme, vous me suivez ? Mes parents sont morts dans un accident de chemin de fer alors que j’étais en nourrice. Les Masure ne pouvaient pas avoir d’enfants ; à la requête de ma tante, ils m’ont adoptée.

— Ah bon…

— Mais Masure n’a jamais montré pour moi beaucoup de sentiments. C'est un homme qui n’a qu’une passion dans sa vie : les affaires. Cela seul compte pour lui. Lorsque sa femme est morte, voici une dizaine d’années, il ne s’en est même pas rendu compte…

Elle chassa d’un geste ces images pénibles.

— Enfin, il paiera ça un jour ou l’autre.

— Vous êtes dure, dit Clay.

— C'est ça, fit-elle, dure mais juste…

Elle sonna le domestique et lui dit d’apporter un breakfast complet.

— Tout en mangeant, vous allez me raconter votre aventure policière, implora-t-elle.

Cela ne plaisait qu’à demi à Clay. Il n’avait plus qu’un désir, oublier complètement cette vilaine histoire. Mais Gloria paraissait y tenir terriblement. Et c’était une enfant capricieuse à laquelle on ne pouvait rien refuser.

En dévorant ses œufs et sa confiture de groseille, il refit donc le récit qu’il avait mis au point pour le lieutenant Ox, la veille.

Elle l’écouta sans l’interrompre.

— C'est prodigieux, dit-elle.

— Qu’est-ce qui est prodigieux, ma chérie ?

— De pousser aussi loin l’esprit de déduction. Un bouton de culotte et voilà l’assassin démasqué, bigre ! Vous êtes pire que Sherlock Holmes…

— Ne parlons plus de ça, coupa-t-il, je connais mon métier, simplement ; ce qui vous épate tellement n’est au fond que de la routine…

— Ta-ta-ta, ne faites pas le modeste !

Il lui cloua les protestations sur la bouche d’un baiser ardent. Mais, cette fois-ci, elle ne s’abandonna pas.

— Voulez-vous que je vous montre quelque chose d’intéressant ? demanda-t-elle.

— Quoi donc ? fit-il, curieux.

— Vous qui êtes policier, vous ne manquerez pas d’être intéressé… Il s’agit d’un petit film qu’un de mes amis a tourné récemment…

Elle l’entraîna dans sa salle de bains.

— Venez, dit-elle.

Dans cette pièce raffinée, carrelée de vert, se trouvait installé un appareil de projection pour film de 16 millimètres.

Gloria plaqua contre le mur un petit écran au moyen de ventouses spéciales.

— Asseyons-nous, conseilla-t-elle en désignant deux tabourets nickelés.

Intrigué, Clay s’assit. À quelle fantaisie cette fille fantasque allait-elle se livrer ?

Il la vit couper l’éclairage et brancher le courant sur l’appareil. Elle actionna la butée de déclenchement.

Un rectangle de lumière crue frappa l’écran… Puis il y eut des scintillements, un fourmillement d’éclats ayant la forme de microbes grossis.

Enfin une image se détacha, mais c’était à première vue une masse noire qui tenait tout l’écran.

— Paysage nocturne, commenta Gloria.

À bien y regarder, on découvrait qu’il s’agissait d’un immense terrain vague ou d’un quai, car on apercevait un grand espace dégagé, des lumières dans le fond et des constructions non éclairées sur la gauche.

— Ce film a été pris de nuit, sans autre éclairage que celui de la lune, dit encore la jeune fille.

Clay éprouvait un confus sentiment de malaise.

Pourquoi ? Il n’aurait su le préciser. De plus, il sentait que le ton de la jeune fille s’était modifié. Gloria avait retrouvé sa voix péremptoire et cruelle du bar.

Il regarda plus intensément l’écran… Il vit le dos d’un homme marchant à pas rapides. Cette silhouette lui disait quelque chose… Où diable avait-il vu cette lourde démarche de plantigrade ?

Une autre silhouette parut sur l’écran. Cette fois, il la reconnut au premier coup d’œil : c’était la sienne.

Oui ! la sienne… Il n’y avait pas d’erreur sur ce point ! Et, en même temps qu’il reconnut sa propre silhouette, il reconnut l’autre : celle de Cendrini.

Il reconnut aussi le décor : celui des docks, la nuit précédente.

Il demeura muet, glacé par une sourde horreur. Il sentait ses membres se refroidir. Il avait mal.

Il assista, immobile, à son meurtre de la nuit. Sans doute, pour un spectateur non informé, cette courte projection aurait-elle été difficile à interpréter, mais pour lui qui avait vécu la scène, pour lui qui avait tué, elle était nette comme un film de l’Hollywood Palace.

La masse sombre fit place au carré de lumière scintillante.

Gloria coupa le contact et redonna de l’éclairage.

Clay cligna des yeux. Il ne savait quoi dire, ni quelle attitude adopter. Il lui semblait vivre un mauvais rêve, un de ces cauchemars enfantés par les digestions laborieuses.

— Que dites-vous de cette petite bande ? demanda Gloria.

Il leva les yeux sur elle. Elle riait. Elle avait un petit air heureux et impitoyable qui lui fit mal.

— Curieux ! trouva-t-il la force de balbutier.

— Oh ! Ça ne vaut pas une production de Cecil B. DeMille, mais elle a sa valeur, non ?

— C'est bien possible, admit Clay.

Il sentait que ses œufs frits ne passaient pas ; il avait envie de vomir, envie de respirer l’air pur du printemps.

Elle éclata de rire.

— Vous faites une drôle de tête, mon chéri !

— Chacun fait la tête qu’il peut, dit le policier.

Peu à peu, sa combativité lui revenait. Le premier assaut de la surprise repoussé, il se sentait redevenir un homme de choc.

Un superman, comme des millions de petits Américains rêvent de le devenir.

— C'est vous qui faites du cinéma nocturne ? demanda-t-il.

— Non, fit-elle, c’est un type que je paie pour ça… Il travaillait cette nuit avec un téléobjectif. Pour filmer ces sortes de scènes, c’est préférable, ne croyez-vous pas ? Moins on est près, mieux on assure sa sécurité… Une balle perdue est si vite interceptée !

— Quel jeu jouez-vous ? questionna Clay d’une voix rauque.

Cette âpreté n’échappa pas à sa compagne.

— Le jeu de l’amour et de la mort, fit Gloria.

— Oh ! nous ne sommes pas là pour faire de la littérature, mon petit, dit-il. J’attends de vous quelques légitimes explications.

— Eh bien, policier de mes rêves, j’ai trouvé tellement extraordinaire qu’un flic possède de la fortune, que j’ai voulu en avoir le cœur net et que j’ai chargé un type de vous filer, une caméra à la main, afin de filmer tous vos faits et gestes pouvant paraître suspects. Or il se trouve que vous en avez eu, cette nuit, des gestes suspects, n’est-ce pas ?

— Pourquoi ? demanda-t-il sans préciser autrement sa curiosité.

Mais il n’avait pas besoin de le faire, Gloria comprenait tout sans qu’on eût besoin de formuler sa pensée.

— Voyez-vous, dit-elle, ces filles à papa sont des oisives, et les oisives commettent toutes les extravagances.

— Ça n’est pas une réponse ! Pourquoi avoir agi de la sorte ? Vous voulez ma peau ou quoi ?

— Bigre, comme vous y allez ! Votre peau !

Elle éclata de rire.

— Elle ne ferait même pas une descente de lit convenable, mon pauvre Clay. Un homme comme vous est plus… efficace vivant que mort. Non, j’ai fait tourner un film de vos activités pour pouvoir vous parler… au moins d’égal à égale.

Elle alluma une cigarette.

— Pourquoi avez-vous abattu cet homme après lui avoir donné de l’argent ? Pour lui coller le meurtre sur le dos ? Ça, je le comprends, ayant lu les journaux… Ce que je veux dire, c’est : pourquoi coller ce meurtre sur le dos de ce type ? Ça n’est pas vous qui l’avez commis… Alors ?

Clay hésita.

Le mieux, se trouvant coincé de la sorte, était d’y aller carrément et de déballer le paquet.

— Voilà l’histoire d’un pauvre diable de flic, dit Clay. Un pauvre diable de flic à la solde maigre qui rentre un soir dans une boîte pour s’abriter de la pluie, y rencontre une belle avec laquelle il fait une crétine partie de pile ou face, perd une fortune, signe un chèque non approvisionné, et, se demandant comment trouver le fric, se laisse aller à puiser dans le coffre d’un vieux grigou assassiné. Malheureusement, un Rital à la godille le voit et essaie de le faire chanter… Que fait le gros imbécile de flic ? Il se défend… Et c’est le maître chanteur qui l’a dans le baba… Voilà. Et vous, la belle souris oisive, vous jouez à Sherlock Holmes… Vous détenez un document primordial. La vie du flic dépend de cette bande… et même du témoignage de celui qui l’a prise.

— C'est moi ! coupa-t-elle.

— Hein ?

— Oui, c’est moi qui ai pris ce film… Je suis douée, ne croyez-vous pas ?

— Donc, enchaîna Clay, vous me tenez. Lorsqu’on tient un homme, c’est qu’on désire quelque chose de lui.

— En effet, dit-elle.

— Eh bien, j’attends.

Elle ôta sa robe de chambre. Elle se tint nue devant lui avec une sorte de superbe impudeur.

— J’ai besoin d’un homme fort, dit-elle. Voilà longtemps que je le cherche… En général, les hommes sont tous des ballons rouges. Ils se gonflent, se gonflent, mais si vous les piquez, ils se dégonflent… Vous, Clay, vous êtes un homme fort, un homme qui ne se dégonfle pas lorsqu’on le pique.

— Au fait ! coupa Clay.

Il n’éprouvait plus pour Gloria Masure qu’une espèce de curiosité malsaine. Cette fille était vénéneuse comme une héroïne de roman noir. Elle l’avait captivé, l’avait charmé, fasciné pour mieux l’envahir, pour qu’il devienne « sa chose ».

Pendant qu’elle lui exécutait sa danse de l’amour, elle lui préparait en secret un faisceau de savantes perfidies…

Elle distillait son venin, elle guettait, surveillait ses faux pas, les filmait.

Elle vint s’asseoir à côté de lui sur le divan.

Son parfum était aussi obsédant que le Boléro de Ravel. Clay se dit que ces filles de la « haute » étaient de rudes salopes. Il la méprisait et l’admirait à la fois. C'était une créature du démon, mais une extraordinaire créature !

— Écoutez-moi bien, John chéri, murmura-t-elle. Je vais vous ouvrir une fenêtre sur ma petite âme noire… Je vous ai déjà parlé tout à l’heure de mon oncle et père adoptif Foster Masure… Je vous ai dit qu’il ne m’aime pas et que je le lui rends bien. C'est un pingre, il ratiocine sur tout. Je ne puis faire ce que je veux, car il menace à chaque instant de me déshériter, et il le fera un jour ou l’autre, au train où vont nos relations…

Clay suivait les explications sans ciller.

— De sorte, poursuivit Gloria, qu’il serait urgent et profitable pour moi qu’il disparaisse de cette vallée de larmes, vous saisissez ?

Oui, Clay avait saisi… Ce que Gloria voulait, c’était trouver un homme qui acceptât de la débarrasser de son oncle. Elle avait envie de la grosse galette. Elle voulait la fortune de Masure. Et elle avait décidé que Clay serait cet homme-là…

Clay ne broncha pas. Il attendait de voir venir le choc. Il préparait déjà le bouclier. Ça n’était pas la première fois de sa vie qu’il rencontrait une garce. Certes, jusqu’ici, dans les conflits qui l’avaient opposé à des souris, ça n’était pas lui, le principal intéressé ; seulement, le fait qu’il représentât — ou plus exactement que sa vie représentât — l’enjeu du duel, ne changeait rien à sa façon de combattre.

Maintenant, l’imminence du danger lui redonnait tous ses moyens. Gloria pouvait y aller carrément, il était prêt.

— Je vous écoute, invita le policier.

— Allons, Clay, ne faites pas l’enfant, vous m’avez déjà comprise. C'est VOUS, inspecteur, qui allez me débarrasser de mon oncle ! Vous réunissez toutes les qualités requises pour commettre un meurtre parfait : vous venez de le prouver… D’abord, vous êtes malin comme un diable ; ensuite, les scrupules ne vous embarrassent guère. Vous êtes policier. Et puis… vous êtes acculé… Je vous possède, mon chéri !

Clay haussa les épaules.

— Ne dites pas de bêtises, mon ange… Vous ne pouvez pas du tout m’obliger à commettre un meurtre. Vous avez tendance — une tendance fâcheuse, du reste — à prendre vos désirs pour la réalité ; c’est très mauvais, ça, pour les petites filles de bonne famille qui ont envie d’être milliardaires.

— Vraiment ? siffla-t-elle.

Elle se dressa. Elle avait sa figure mauvaise, ses yeux de vipère.

— Vraiment ! dit-il lentement en la regardant sans ciller.

Elle se mordit les lèvres. Une soudaine pâleur envahit son beau visage.

— Si vous n’acceptez pas ma petite proposition, Clay, j’envoie illico mon document à la police… Il intéressera fort vos supérieurs.

— Bien sûr, convint Clay, mais ça changera quoi pour vous ? Ce film ne s’est pas pris tout seul. Si je suis confondu, je n’aurai pas d’autres ressources que de me défendre, c’est normal, c’est humain, n’est-ce pas ? Or mon système de défense sera la suivant : c’est pour une femme que j’ai perdu la tête. Pour cette femme qui a tramé contre moi cette machination… Elle voulait que je tue son oncle, je n’ai pu descendre aussi bas dans la déchéance — ça fait très chouette, la déchéance, ça me vaudra un bon point ! — , alors, parce que j’ai refusé, elle m’a dénoncé…

Il la fixa droit dans les yeux :

— Après ça, si vous ne passez pas devant les tribunaux, vous êtes au moins certaine que votre tonton vous foutra au ruisseau et vous déshéritera aussi sec…

Clay se tut ; il avait un sourire béat.

La rage de la jeune fille éclatait sur son visage.

— On ne vous croira pas ! grinça-t-elle.

— Allons donc ! dit Clay. Et ce film ? Il faudra bien en découvrir l’origine… Nos services sont très forts, très bien outillés aussi, croyez-moi ! Ce film vous dénoncera en même temps que moi, c’est mathématique…

— Tout de même, dit-elle. Dans cette histoire, si je risque de perdre une fortune, vous, vous risquez de perdre la vie… Cela fait une fameuse différence, vous ne trouvez pas ?

— Bien sûr que si, admit le policier. Seulement, ce n’est pas de cette façon-là qu’il faut présenter le problème ; il faut dire : la perte de ma vie représente-t-elle pour vous une satisfaction qui vaille une fortune ? Qu’en pensez-vous ?

Il se leva, attrapa son chapeau.

— Où allez-vous ? demanda-t-elle.

— Au travail, répondit-il… Ma chère amie, jusqu'à nouvel ordre, je suis fonctionnaire… J’ai des obligations.

Il s’inclina.

— Continuez vos efforts cinématographiques… Vous êtes douée pour la caméra, ma jolie…

Loin d’être abattu, Clay se sentait absolument dégagé de toute préoccupation.

Par un calme travail de déductions, il venait de prouver à Gloria Masure que celle-ci s’était forgée une arme inefficace, ou plutôt une arme à double tranchant. Si elle essayait de lui en porter un coup, automatiquement elle recevrait le coup suivant.

Pour le moment, Clay était maître de la situation. Maître absolu !

— Voyez-vous, mon ange, dit-il, vous êtes encore une enfant. Une enfant machiavélique, certes, mais une enfant tout de même… Vous avez agi un peu trop précipitamment, vous avez manqué de patience ; votre erreur a été de me dévoiler d’un seul coup vos armes et vos désirs de victoire.

— Ne persiflez pas, Clay, dit-elle.

— Je ne persifle pas, je vous expose simplement mon point de vue.

— Tout n’est pas dit, reprit-elle.

— Allons, petite fille, reprit-il, voilà que vous allez me montrer de nouvelles cartes. Les enfants ne savent pas jouer convenablement, ils s’entêtent à abattre leur jeu avant la fin de la partie, c’est touchant !

— Filez ! dit-elle.

— C'est précisément ce que je faisais lorsque vous m’avez interpellé.

— Je vous aurai, Clay !

— Vous m’avez déjà eu, dit-il en mettant dans cette phrase un sous-entendu polisson. Vous m’avez déjà eu, mon petit, et je vous ai eue. Nous nous sommes « eus » ; bibliquement, sur ce terrain-là, nous sommes quittes. Sur l’autre, croyez-moi, n’engagez pas le fer : on ne sait jamais ce dont un type de ma trempe est capable. Vous l’avez dit, je suis un homme fort, pas du tout une mazette. Moi-même, je suis épaté de voir la façon dont je me comporte depuis deux jours… Je ne me croyais pas capable de faire tout ça.

Il était déjà à la porte. Il vit qu’elle le regardait avec une sombre fureur non dépourvue d’admiration.

— Voyez-vous, Gloria, je suis un homme seul. Un dur à cuire… Soyez certaine que je tiens moins à ma vie qu’à la fortune de votre oncle ! Adieu…

Il referma la porte, respira un grand coup et se dirigea vers la sortie.

CHAPITRE II

Quelques jours s’écoulèrent, relativement mornes pour John Clay.

L'affaire Cendrini-Malisson s’était tassée. Un type du département d’État l’avait fait appeler, lui avait passé un savon sur sa manière d’arrêter les assassins, et les choses étaient redevenues normales.

Son boulot l’accaparait. Il attendait que l’histoire fût oubliée pour demander à prendre ses vacances. Jusque-là, il ne voulait pas penser au gros paquet de fric qu’il détenait, afin de ne pas céder à la tentation et de ne pas se lancer dans des dépenses inconsidérées, d’autant plus qu’on devait le tenir à l’œil.

Du côté Gloria Masure, rien ne lui rappelait plus que la jeune fille existait. Il n’avait aucune nouvelle d’elle et supposait qu’elle avait compris l’inanité de son entreprise, du moins en ce qui le concernait, lui.

Clay était un homme patient. Patiemment, donc, il attendait son heure. Il s’appliquait, par son travail, à dissiper la fâcheuse impression provoquée par le meurtre de Cendrini. Il était zélé et docile et commençait à amadouer le gros Ox.

Oui, c'était O.K. Il respirait librement.

Ce matin-là, il descendait de son appartement en sifflotant.

Comme il ouvrait la porte de l’ascenseur, il découvrit Gloria.

La jeune fille était assise dans le hall de l’immeuble sur une banquette de peluche rouge. Elle portait un tailleur vert-amande, des gants blancs, des chaussures vertes et blanches, et son maquillage chantait dans les ocres pâles.

Ainsi vêtue, elle était plus sensationnelle que jamais.

Clay la regarda avec méfiance et décida de l’aborder de front.

— La plus ravissante petite vipère des États-Unis ! s’exclama-t-il. Comment se porte Monsieur Masure, vipère de mon cœur ?

Gloria lui tendit la main.

— Comme un homme qui n’en a plus pour longtemps, répondit-elle.

— Il est malade ?

— Pire : il est condamné…

— Par son médecin ?

— Non… par moi !

— Vous avez trouvé une petite crapule qui vous obéit ?

— Mieux : un policier…

Clay haussa les épaules. L'assurance de la fille ne présageait rien de bon. Il n’aimait pas la lueur mauvaise de ses yeux, non plus que l’ironie de sa voix.

— Vous m’attendiez ? demanda-t-il.

— Vous devinez tout, décidément, sourit-elle. Avez-vous une cigarette ?

Il lui tendit son paquet de Camel.

— C'est pour me demander une cigarette que vous m’attendiez ?

— Pour ça… et pour autre chose, murmura-t-elle en se levant. Vous allez profiter de ma voiture, ajouta Gloria.

C'était un ordre plus qu’une proposition.

Il décida d’accepter. Non parce qu’il avait peur, mais par curiosité, pour savoir ce qu’elle mijotait.

— Merci, dit-il.

Et il s’effaça pour la laisser passer.

Ils sortirent. Il faisait soleil, mais avec des nuages filandreux qui voilaient un peu le bleu du ciel, suivant les caprices du vent.

Ils montèrent dans l’automobile de la jeune fille. Un moment, ils roulèrent sans se dire un mot. Clay vit qu’elle empruntait la direction du commissariat central.

— Vous n’êtes pas curieux, fit-elle enfin.

— Hélas si, avoua le policier. Si je n’étais pas curieux, mon chou, je ne serais pas monté dans votre voiture.

— Vous aimeriez savoir ce que j’ai à vous dire ?

— Oui, et comme vous allez me le dire, tout est donc très bien.

— John, dit-elle brusquement en arrêtant sa voiture le long du trottoir, j’ai à vous dire ceci : « Vous allez tuer mon oncle » !

— Vous avez vraiment de la suite dans les idées, dit Clay.

— Et le tuer avant demain soir, renchérit-elle.

— Et elle est pressée, par-dessus le marché ! gouailla le policier.

— Ne persiflez pas ; cette fois, l’heure est grave, Clay…

— Très joli, dit-il.

— Quoi ?

— Voilà une phrase qui fait toujours bien dans une conversation : l’heure est grave.

— Écoutez-moi, pour l’amour du Ciel, je vous promets que dans cinq minutes vous ne songerez plus à faire de l’esprit…

— Ça m’étonnerait !

— Moi pas ! Voyez-vous, l’autre matin, vous m’avez eue. Vous m’avez démontré qu’en effet, je ne pouvais rien vous faire sans me couler… J’ai été folle de rage, puis je me suis calmée… Après tout, c’est moi qui avais commencé, et je n’ai eu que ce que je méritais.

— Bigre ! Voilà une confession publique, maintenant !

— J’ai compris que vous aviez le dessus, malgré ce film que je détenais… Alors j’ai décidé d’attendre une nouvelle occasion. Peut-être rencontrerai-je un type à la hauteur, me suis-je dit…

— La sagesse s’exprimait par vos lèvres, renchérit Clay.

— Attendez ! Seulement, hier au soir, j’ai eu une altercation avec Masure. Pour une bêtise : ma voiture était en panne et j’ai pris la sienne ; un imbécile m’est rentré dedans… C'est toujours dans ces cas-là que les imbéciles vous rentrent dedans… Bref, il a mal pris la chose. Il a hurlé que j’étais une fille impossible, que je ne savais pas vivre, que je n’avais rien à la place du cerveau et qu’il ne permettrait jamais que sa fortune me tombe un jour entre les pattes. Il a ajouté qu’une petite rente serait suffisante pour moi…

Elle se tut un instant, puis reprit :

— C'est un homme qui ne perd pas de temps. Il a décroché le téléphone et a appelé son notaire… Heureusement, ce dernier est à un enterrement dans le Connecticut, il ne rentrera que demain soir. Masure a dit au clerc que le notaire devrait rappliquer chez lui dès son retour, que c’était important…

— Bigre ! murmura Clay, Ça m’a l’air de se gâter pour vous, ma choute… Baste, les tontons pétardiers ne résistent pas à un sourire : vous parviendrez bien à vous rabibocher avec lui avant demain soir.

— N’en croyez rien, soupira Gloria. Voilà trop longtemps qu’il cherche l’occasion de faire ça. Et puis, c’est un type qui n’a qu’une parole, il faut agir…

Clay comprenait fort bien les angoisses de la jeune fille.

— Croyez que je compatis à votre amertume, mon amour, mais je suis désolé de ne rien pouvoir pour vous…

Gloria eut un sourire forcé.

— Vous pouvez beaucoup…

— Je vous ai déjà dit de ne pas compter sur moi : je ne suis pas un tueur à gages !

Elle lui mit deux doigts sur les lèvres.

— Chut ! N’en dites pas davantage… Du moins pas avant que j’aie terminé. Cette nuit, j’ai réfléchi… J’ai décidé de taper un grand coup… Maintenant, Clay, la situation a changé ; comprenez-moi bien : je n’ai plus l’espoir d’hériter si nous ne faisons rien… Je ne risque donc plus d’être écartée du magot en vous dénonçant.

Clay n’avait plus envie de rire. Oui, psychologiquement, la situation n’était plus du tout la même.

— D’autre part, il fallait vous convaincre… Alors, inspecteur, savez-vous ce que j’ai fait ?

— Non, dit Clay d’une voix étouffée.

— J’ai envoyé un télégramme à votre lieutenant. Un télégramme ainsi conçu :

« D’où vient que l’inspecteur John Clay a versé à

son compte bancaire la somme de huit mille cinq

cents dollars, le 10 avril dernier au matin ? »

Ce télégramme, il l’a en ce moment. Je suppose que pour être lieutenant de police, il ne faut pas être un crétin. Donc, à l’heure actuelle, il fait vérifier l’exactitude de ce télégramme ; et il se dit aussi, sans doute, que le 10 avril, c’est le lendemain de l’assassinat du vieux Malisson… Voilà ! qu’en dites-vous ?

Clay demeura une seconde sans voix.

— Garce ! gronda-t-il soudain.

Elle rit.

— Ne vous marrez pas ou je vous fous en l’air, putain de femelle !

Elle cessa de rire.

— Vous avez fait ça ! jura-t-il.

— Pour vous décider, oui, reprit Gloria.

Il donna un coup de poing dans le pare-brise.

— Me décider à commettre un meurtre en me rendant suspect !

— Justement, vous n’êtes que suspect… Voici ce que je vous propose, et vous allez accepter ma proposition, car, en revanche, je vous sauve la mise : votre lieutenant vous demandera des explications, vous direz que cet argent, c’est moi qui vous l’ai donné ; vous l’aviez perdu au jeu, Jonas en témoignera… Nous sommes partis ensemble, ça aussi il pourra en témoigner… Avant de nous séparer, je vous ai proposé une dernière partie et vous avez gagné. Il me convoquera et je ratifierai vos dires… Si toutefois nous sommes alliés… Mais si vous n’acceptez pas ma proposition, je vous laisse vous débrouiller. Ce sera coton pour trouver une explication valable, hein ?

Un nouveau silence ponctua ces paroles.

Qu’y répondre ? Clay réfléchissait éperdument et, pour une fois, son esprit de décision se trouvait en défaut.

Elle le tenait comme jamais il n’aurait supposé qu’une femme puisse le tenir. Elle avait délibérément franchi le cap des discussions pour passer au chapitre des actes. La machinerie qu’elle avait montée fonctionnait parfaitement.

Il fallait prendre une décision.

— D’autre part, reprit Gloria, si vous acceptez, je vous remets cent mille dollars… La fortune, quoi ! Avec ça, vous pourrez prendre votre retraite et faire le joli cœur.

Clay secoua la tête.

— Vous me prenez pour un petit buteur à la noix, Gloria… Pendant trente et quelques années, j’ai été un parfait honnête homme. C'est de façon fortuite que j’ai déraillé ; je ne ferai qu’un déraillement dans ma vie… Seulement, il entraîne des conséquences… D’accord, je buterai le vieux Masure, mais je le buterai uniquement pour assurer ma sécurité, je ne demande pas de pognon, rien qu’un petit bout de lettre par quoi vous reconnaîtrez m’avoir ordonné ce travail et m’avoir fait du chantage pour que j’accepte ce vilain job… C'est oui ou c’est non, choisissez. Si c’est non, je rafle mon pognon et je disparais… Un flic, ça connaît des combines pour s’évaporer… Si c’est oui, vous rédigez immédiatement la bafouille, O.K. ?

Elle tapota ses dents de nacre du bout de l’ongle.

— C'est oui, dit-elle.

John Clay lui présenta un stylo à bille et une feuille d’agenda.

— Allez-y, ma belle !

Elle hésita, prit le stylo et s’apprêta à écrire.

— Une seconde ! dit-il. C'est moi qui dicte… Allez-y, petite :

Je, soussignée… Quel est votre véritable nom de famille ?

— Opson.

— Alors : Je, soussignée, Gloria Opson-Masure, reconnais avoir désiré la mort de mon oncle et tuteur Foster Masure… J’ai mis au point une machination pour avoir un moyen de pression sur l’inspecteur John Clay afin de le forcer à assassiner mon oncle. Il s’y est refusé malgré une offre de cent mille dollars… Bon, signez !

Elle signa.

Clay saisit la feuille, la relut et la glissa dans son portefeuille.

— C'est le pacte du diable ! ricana Gloria. Vous irez jusqu’au bout, maintenant ? demanda-t-elle.

— Jusqu’au bout, dit-il, ne vous en faites pas.

Il descendit de la voiture.

— Je vais d’abord arranger cette sale histoire au commissariat. Ensuite je vous téléphonerai pour arrêter un plan d’action. Je tiens à ce que cette affaire soit réussie ; c’est aussi votre désir, non ?

— Je comprends !

— Alors, restez chez vous jusqu’à ce que je vous contacte, vu ?

Il avait repris son ton autoritaire.

— Entendu, dit-elle.

Il la regarda redémarrer.

Un sourire méchant flottait sur ses lèvres.

CHAPITRE III

Clay entra dans un drugstore et commanda un double whisky.

Il avala d’une lampée le breuvage.

— Remettez-moi ça, intima-t-il au serveur noir.

— Double ? demanda celui-ci avec un rien d’admiration pour ce client qui descendait les glasses à cette allure-là.

— Double ! répéta Clay. Et au trot, hein !

Le serveur s’empressa.

L'inspecteur envoya ce second verre rejoindre le premier.

Il se sentit mieux.

Au fond, l’algarade de ce matin lui avait mis un direct au plexus solaire. C'était un rude coup ! De quoi se faire du mouron pour un homme moins froidement déterminé que ne l’était Clay.

Seulement, ce qui faisait sa véritable force, ça n’était pas tellement son courage, mais bien plus son esprit de décision… Et la rapidité de ses décisions.

Pour John Clay, la vie était un ring. Il y avait toujours en face de vous un adversaire qui s’appelait le Destin. Le jeu consistait à lui cogner dans la gueule pour éviter que ce soit lui qui le fasse.

Cogner sec et cogner vite… Voir l’ouverture et placer sa frappe ! Oui, tout était dans la justesse du coup d’œil.

Il lança un billet sur le comptoir et partit sans attendre la monnaie.

Avant de franchir la porte du bureau de police, Clay relut attentivement le papier qu’il avait fait signer à la fille. Un sourire s’épanouit sur ses lèvres.

Gloria était bien maligne, pas assez cependant pour le rouler. Tant qu’il aurait de la jugeote à revendre, il ne risquerait rien… Et ça n’étaient pas les combinaisons de la nièce de Masure qui auraient raison de lui.

Il entra. Ses collègues écrivaient, lisaient le journal ou téléphonaient. Il y avait une atmosphère de ruche au travail dans les locaux de la grande maison.

Clay répondit aux saluts de ses compagnons par des grognements et alla droit au bureau de son chef.

À travers les vitres de celui-ci, il apercevait le gros homme affalé sur son bureau, de la sueur déjà plein le front.

Clay respira à fond pour se donner de l’assurance et frappa.

— Entrez !

Il obtempéra. Ox leva les yeux et l’aperçut.

Illico, Clay comprit que Gloria n’avait pas bluffé au sujet du télégramme. Le visage du gros lieutenant était tendu, sévère, et une lueur mauvaise flamboyait dans son regard.

Ça sentait l’orage.

— Salut, boss, lança Clay.

Sa propre voix était sans allégresse. Où en aurait-il trouvé, juste Ciel ?

— Salut, dit froidement Ox. Vous tombez bien, je pensais précisément à vous…

— En bien ou en mal ? demanda Clay.

— C'est justement la question que je me posais… et j’avais tendance à pencher pour le second terme de l’alternative.

Clay prit un siège.

— Vous permettez ?

Il s’assit.

— Je sais pourquoi vous êtes en rogne, lieutenant.

— Voyez-vous !

— Oui ! Vous avez reçu à mon sujet un télégramme qui vous donne à réfléchir, non ?

Ox ouvrit de grands yeux. On eût dit un batracien. Puis son regard s’éteignit comme les deux lampes à arc d’un ring après le combat.

— Juste, fit-il.

— Un télégramme, dit Clay, vous informant que j’avais porté à mon compte huit mille et quelques billets, le lendemain du meurtre de Malisson… Alors, vous avez passé un coup de tube à ma banque où l’on vous a confirmé la chose. Vous avez été amené à penser que ceci n’était pas très clair. Et le doute quant à l’honorabilité de votre inspecteur préféré s’est infiltré en vous, juste comme un asticot dans un fromage…

Il regarda complaisamment son chef.

— C'est vrai qu'à certains moments, vous ressemblez à un fromage, déclara-t-il.

Ox gémit de rage.

— Un de ces jours, je vous casserai la gueule, promit-il.

— Allons donc, dit Clay, ça vous obligerait à vous lever de votre bureau, et vous ne supporteriez pas le voyage !

— Et si vous me disiez ce qui se passe ? demanda Ox, décidé à ravaler son indignation.

— Il se passe, fit Clay, que je suis victime d’un chantage.

— D’un chantage ?

— Oui, une donzelle a décidé de me faire faire un sale turbin ; il s’agit de la fille d’un gros richard : Masure…

— Connais, dit Ox.

— L'autre soir qu’il flottait tant, je suis entré boire un glass chez Jonas, au Bastringue. La fille y était. C'est une poupée fabriquée comme Marylin Monroe, en dix fois mieux ! Elle m’a fait une séance de charme numéro un… La chair est faible, je ne suis pas un truc inhumain, moi… Bref, ça rendait ferme !

Ox lui fit signe de passer sur les détails et Clay reprit :

— Voilà que la greluche me propose une partie spectaculaire de pile ou face… Je n’avais jamais joué de ma vie, j’ai eu l’imprudence d’accepter. À quitte ou double, vous connaissez ça, vous ? C'est un machin qui peut vous mener loin : en dix minutes, j’ai paumé huit laxés ! N’ouvrez pas ces gobilles, Ox, je sais que c’était un coup à me placer une balle dans la pêche. D’autant que, n’osant avouer que j’étais fleur, j’ai signé un chèque…

— Bravo ! éructa Ox.

— Oh ! merde, remisez vos sermons, lieutenant. On sent qu’on a juste à ouvrir le robinet pour que ça se mette à couler épais… Je vais vous bonir la suite, après vous gambergerez sur ça tout votre saoul.

Clay respira longuement et poursuivit.

— Donc, il m’arrive ce coup de folie. Chaque humain a ses faiblesses, les flics ne sont pas en bronze… Il y en a même qui sont des vendus intégraux et qui jouissent cependant de la considération générale. Bon… Je bois un coup de raide pour surmonter mon cafard et la môme me propose de me raccompagner en voiture… Je lui dis O.K.… En cours de route, je me dis qu’un chèque de huit sacs vaut bien un baiser. Je l’embrasse, elle se laisse faire… Et puis voilà qu’elle me dit que cette histoire de jeu, c’était du flan pour épater les habitués de chez Jonas, qu’elle se doute que le compte d’un pauvre flic est aussi plat qu’un chapeau chinois, qu’elle ne me veut pas de mal et qu’elle annule le coup. Vous pensez comme je biche ! Je me dis que je suis sauvé du déshonneur, du suicide et de tout… Je pense qu’elle va déchirer mon image, mais, au lieu de ça, elle me tend huit billets de mille. « Vous porterez ça à votre compte, dit-elle. Je mettrai votre chèque à l’encaissement. Mon tuteur me reproche de dépenser trop de fric, je veux lui prouver que je suis capable d’en rentrer. » J’empoche le fric, je l’embrasse à nouveau… Je la quitte.

« Le lendemain, je trotte approvisionner mon compte… Après mes heures de service, je la retrouve. Cette fois, c’est la grande roucoulanche : on…, bref, inutile de préciser ; bien que vous soyez incapable d’en faire autant, vous avez entendu parler de ce truc-là, il en a été beaucoup question depuis Adam et Ève… Quelques jours passent… puis, un matin, la souris me fait un coup de chantage inouï !

Clay se tut une seconde pour reprendre sa respiration. Il regarda son chef et vit que celui-ci suivait son discours avec un intérêt croissant.

— Elle me dit qu’elle avait une proposition formidable à me faire… Depuis des années, elle n’a en tête qu’une idée : la disparition de son oncle avec lequel elle ne s’entend pas du tout. Hier, le vieux Masure, écœuré par son comportement, lui a annoncé qu’il la déshériterait dès que son notaire, qui est en voyage, serait de retour. Alors elle veut buter son tuteur, ou plutôt le faire buter. Elle s’est mis dans le crâne que j’étais le type idéal pour ce genre de boulot, à cause de ma qualité de flic… Elle me propose cent mille dollars pour mes frais.

« Vous le devinez, je fais un saut de carpe et je manque de prendre une attaque d’apoplexie ! Mais la gonzesse conserve tout son calme. Elle a prévu mes réactions. Elle me dit que si je ne veux pas lui obéir de bon gré, je lui obéirai de force, car elle a machiné un gentil pastaga pour m’écœurer… Elle m’annonce qu’elle a détruit le chèque que je lui ai fait, au lieu de le toucher. Les huit grands formats sont toujours à mon compte, et comme elle me les a refilés de la main à la main, je serai bien en peine d’expliquer leur provenance si elle nie me les avoir donnés. Elle ajoute qu’elle a envoyé un télégramme à mon supérieur pour le rencarder au sujet des huit mille points ; si j’accepte son job, elle consent à témoigner qu’elle m’a bien remis l’auber… sinon, elle nie et me laisse dans le pétrin.

« C'est d'une gentille petite âme couleur de charbon, mais c’est aussi d’une puérilité de petite fille ! Je commence par lui allonger deux tartes en lui disant que des combines pareilles, il faut être tombé sur la tête pour les fabriquer, et qu’elle ne joue pas à la poupée avec un petit camarade, mais à la salope avec un flic qui ne s’en laisse pas conter. J’ajoute que s’il arrive la moindre chose à son oncle, il ne se passera pas deux heures avant qu’elle ne se retrouve sur la paille humide des cachots… De plus, pour la tenir, je lui fais rédiger le papelard suivant…

Clay tendit le document à Ox.

Le gros homme sortit de son tiroir un lorgnon qu’il y cachait par coquetterie et le tint devant ses yeux pour lire, comme on fait d’un face à main.

Clay éprouvait une certaine anxiété. Il ne savait pas si le gros était convaincu par sa démonstration… En tout cas, il avait construit une histoire solide dans laquelle la vérité faisait de providentielles incursions… La partie ne s’annonçait pas trop mal.

Ox tendit la feuille.

— Ouais, grommela-t-il… Drôle de donzelle, hein ?

— C’est le moins qu’on puisse dire.

Clay respira. Ox avait coupé dans sa fable. Il était convaincu par le papier de Gloria. Cette petite idiote ne s’était pas rendu compte qu’elle se perdait en mettant un document ainsi conçu entre les mains d’un garçon aussi expérimenté que l’était Clay.

Celui-ci reprit le crachoir.

— Évidemment, plusieurs possibilités se présentent, dit-il. On peut embarquer la fille pour corruption de fonctionnaire et incitation au meurtre. On peut aussi simplement affranchir son oncle sur les intentions de la petite vipère qu’il réchauffe dans son cœur, comme on dit dans la bonne littérature. Et puis on peut également se contenter de tenir la môme à l’œil. Elle ne peut rien tenter contre son oncle, maintenant que nous tenons cette confession écrite. Par ailleurs, comme il la déshérite, elle est tout naturellement châtiée, et la morale y trouve son compte. Je penche personnellement pour cette troisième solution, lieutenant. Si on porte le pet, je serai mêlé à l’affaire en qualité de témoin. Il faudra tout raconter…

« Un flic qui s’est laissé avoir au jeu, ça ne fait pas riche du tout, hein ? Et puis, ce genre de publicité n’est pas pour faire plaisir à Masure. Il appartient à cette classe d’individus où l’on préfère se laisser empoisonner par sa nièce plutôt que de voir arrêter celle-ci… Il a d'énormes relations ; le Président des U.S.A. lui-même nous conseillerait de laisser glaner, et ça porterait un coup à notre avancement à tous, vous ne croyez pas ?

Ox s’était remis à songer, sa grosse tête entre ses grosses mains.

— Il y a une chose que je crois fermement, Clay, dit-il, c’est que vous filez un mauvais coton…

— Allons donc ! plaisanta Clay.

— Je sais ce que je dis, reprit le lieutenant. Votre enquête Malisson, du moins la manière dont vous l’avez conclue, ne m’a pas plu du tout, et cette histoire-là me plaît encore moins. Quand on est policier, contrairement à ce que vous pensez, on est en bronze… Du moins lorsqu’on est un policier digne de ce nom…

Clay baissa la tête.

— Vous voulez ma démission ? demanda-t-il.

Ox hésita un instant. Il eut recours à son cher whisky.

Il claqua de la langue. Sa grosse figure bouffie était empreinte d’une sorte de majesté. Il symbolisait la Police. Il était juste, il était sain.

— Clay, dit-il.

Sa voix était tranchante comme un couteau.

— Clay, voici huit ans que vous faites partie de mon équipe. Vous êtes un bon policier, un peu fort en gueule pour mon goût, mais je n’ai jamais rien eu a vous reprocher… Vous avez toujours fait votre boulot en garçon consciencieux. Une belle carrière s’ouvre devant vous. Lorsque l’histoire Cendrini s’est produite, je l’ai eu sec, mais j’ai passé outre, parce qu’un policier, bien que devant être de bronze, peut avoir des réflexes malheureux. Mais maintenant le cas est pratiquement plus grave ; il est grave car il prouve une interférence de votre vie privée dans votre vie professionnelle. Intervention vraiment peu reluisante… Clay, je serais un mauvais chef si je ne sanctionnais pas ça. Si je croyais être un mauvais chef, j’arracherais ces galons de mes manches et j’irais faire la circulation du côté de Brooklyn, vous comprenez…

Il ôta sa casquette.

Il était chauve et faisait tondre le peu de cheveux qui lui restaient sur le derrière de la tête.

Il s’épongea le front.

— Vous deviez être proposé à cette promotion pour le grade de sergent, dit-il. J’avais moi-même apostillé le papier… Je vais écrire qu’on sursoie pendant un an à cette promotion. Si tout est O.K., l'an prochain, nous verrons…

Clay serra les poings.

Avec ses idées sur la hiérarchie et le devoir professionnel, le gros saligaud enrayait son ascension. Et c’était à cette ordure de Gloria qu’il devait ça !

— Vous avez entendu ? demanda Ox.

— J’ai entendu, dit Clay.

— Qu’en pensez-vous ?

— Je n’ai pas à penser la décision de mes chefs ! riposta Clay.

Ox réprima un petit sourire.

— C'est vrai, dit-il, vous n’avez absolument rien à penser.

Il se recueillit.

— Je vais envoyer une petite convocation à Gloria Masure, dit-il. Laissez-moi votre papelard. Je vais te lui passer un de ces savons et lui foutre une de ces frousses dont elle se souviendra longtemps !

Clay sentit qu’un frisson froid descendait le long de son échine.

Ox allait convoquer Gloria… Il la cuisinerait… Elle se mettrait à table… Il n’avait jamais vu quelqu’un ne pas parler à Ox. Le gros homme avait une sorte de don sur ce terrain. Il savait recueillir les confessions les plus difficiles… On ne résistait pas à son art des questions et des silences…

Gloria parlerait. Elle dirait tout.

Tout… TOUT !

Alors ce serait une autre paire de manches. Au lieu d’un enrayage de promotion, pour lui il y aurait enrayage d’existence…

Il passerait à la grande friture.

— Vous avez raison, chef, murmura-t-il. Engueulez-la et faites-lui peur. C'est une enfant terrible, au fond…

— Terrible pour les parents, renchérit Ox.

Clay n’osa rien ajouter.

Le gros homme reprit :

— Oh ! pendant que nous y sommes, Clay, j’aimerais que vous preniez vos vacances à partir de tout de suite… Ça me fera du bien de ne plus vous voir pendant quelque temps, et à vous ça ne fera pas de mal de changer d’air… Allez à la campagne, à la montagne, à la plage, où vous voudrez, mais dans un petit coin tranquille où vous pourrez réfléchir à loisir… Bonsoir !

Clay se leva.

Il était sonné comme s’il avait reçu un direct à la pointe du menton.

— Bonsoir, lieutenant, dit-il en saisissant la poignée de la porte.

CHAPITRE IV

John Clay se sentait beaucoup moins sûr de lui en sortant du bureau de police.

Décidément, ça ne tournait plus rond. Il avait réussi à convaincre Ox avec son histoire, mais tout risquait d’être anéanti par cette convocation idiote.

Il fit un rapide calcul. La convocation du lieutenant allait partir le matin même. Elle serait pour le lendemain matin. Il n’avait donc que vingt-quatre heures devant lui pour parer le choc.

Comme Ox venait de décider sa mise en vacances immédiate, Clay pouvait disparaître. Ce délai était suffisant pour lui permettre de gagner le Mexique. Une fois là-bas, avec l’argent dont il disposait, il pourrait gagner discrètement l’Europe et couler des jours peinards à Paris, par exemple, ou à Londres.

Avec quarante mille dollars, il y avait de quoi faire le caïd pendant au moins trois-quatre ans sans rien se refuser en Europe !

Seulement, il serait un hors-la-loi pour son propre pays. Un type à la merci d’un hasard, d’une identification fortuite. Les mandats d’extradition n’étaient pas décernés pour les chiens, et maintenant, depuis la création d’un organisme de police internationale, le monde s’était singulièrement rapetissé pour les criminels !

D’autre part, la fuite ne convenait pas à son tempérament batailleur. C'était le système de sauvegarde des ratés.

Il entra dans le même drugstore et commanda un autre double whisky.

Le serveur nègre lui fit un sourire tout en canines.

Clay sirota l’alcool, agitant doucement son verre dans un mouvement de rotation afin de faire tinter le cube de glace contre les parois embuées.

Peut-être, après tout, avait-il eu tort de ne pas accepter la proposition de Gloria, de vouloir la doubler. Il avait pris un sale chemin, il devait le suivre plutôt que de vouloir biaiser… Mais maintenant, il était trop tard. Masure ne craignait plus rien, il ne pouvait lever le petit doigt sans que les troupiers d’Ox en soient informés.

Clay rageait. Il serra les poings.

Il avait envie de tout bousiller, de tout envoyer en l’air pour s’en sortir et recouvrer son équilibre.

Maudit soit le soir où il était entré dans la boîte de Jonas !

Avant, il était peinard. Il faisait gaillardement sa carrière de flic et ça lui procurait des satisfactions appréciables. La preuve, il allait passer sergent. Et cinq ou six ans plus tard, il aurait été promu lieutenant. Comme Ox, il aurait eu un bureau vitré, une bouteille de rye dans le tiroir du haut, un dictaphone et des tas de mecs à commander. Il aurait mené une flopée d’enquêtes à la fois, par des personnes interposées dont il aurait actionné les gestes comme on actionne les marionnettes à ficelles !

Et voilà que ce but auquel il avait consacré tous ses efforts, dans lequel il avait placé sa raison d’être, était sur le point de s’écrouler.

Tout s’écroulait : sa vie et son idéal… À cause de… à cause, oui, de cette satanée garce !

Soudain, il y eut comme un éclair dans son cerveau. L'évidence lui apparut, éclatante comme l’est une vérité fondamentale.

Quelqu’un devait encore disparaître, c’était juste. Et ce quelqu’un qui détruisait l’harmonie des choses n’était pas Masure, ni même lui, Clay, John Clay, le fameux inspecteur : c’était Gloria…

Oui, c’était elle, le bâton bloquant la roue… Elle, l’empêcheuse de tourner en rond… C'était entre ses mains que se trouvait la sécurité de Clay. Sa peau !

Il n’y avait qu’à la détruire comme on écrase un champignon vénéneux ou un insecte nuisible.

Il fallait la tuer ! Et la tuer vite ! La tuer avant le lendemain…

Seulement, le hic, c’était que la première personne soupçonnée serait Clay.

Ox n’était pas un crétin. Jusqu’ici, il avait été relativement facile à endormir parce que Clay avait su s’y prendre, et aussi parce que son passé sans tache parlait pour lui ; mais c’en serait trop et le meurtre lui retomberait sur le coin de la figure avant qu’il ait eu le temps de dire ouf !

Et alors Ox serait d’autant plus mauvais qu’il avait été abusé depuis le début !

Pour sa sécurité, il convenait de supprimer la fille, mais de la supprimer en possédant un alibi à toute épreuve.

Clay n’avait que quelques heures pour mener à bien cette tâche.

Pour commencer, il devait garder le contact avec Gloria, ne pas la laisser méditer trop longtemps afin qu'elle ne flaire pas le danger… C'était une gosse pas bête du tout, et puis les femmes ont une espèce de sixième sens dont il faut se méfier.

Il prit un jeton à la caisse et pénétra dans une cabine téléphonique.

Un bourdonnement éclata à l’autre bout du fil lorsqu’il eut composé le numéro de Masure.

— Allô ! dit Gloria.

Elle devait attendre son appel près du téléphone car elle décrocha avant que le premier spasme de la sonnerie fut achevé.

— C'est moi, dit simplement Clay.

— Comment ça se présente ?

— Pas mal…

— Mais encore ?

— J’ai monté notre petite fable à mon chef ; il a mordu dedans comme dans une tranche de cake. Néanmoins, c’est un type très service-service, avec un paquet gros comme ça d’idées préconçues. Alors, pour sa satisfaction personnelle, il va vous convoquer afin que vous ratifiiez mes dires… Ne vous pressez pas de vous rendre à sa convocation : ça fait toc… Vous le verrez demain, ça ira… D’ici là, il y aura du nouveau chez vous…

— Vous avez une idée ?

— Une idée merveilleuse, assura Clay.

Il réprima un ricanement ironique. Il ne mentait pas en affirmant cela.

— On peut la connaître, cette idée ?

— Vous ne voudriez pas que je vous l’écrive sur papier timbré, pendant que nous y sommes ? Faites-moi confiance, je sais ce que je fais. Seulement, j’aurai besoin de votre gracieux concours… Oh, rassurez-vous, simplement pour une question d’accessoire ! Pour cela, il faut que nous nous rencontrions, de préférence dans un endroit où l’on ne nous remarquera pas… Au Park, par exemple, à l’endroit de notre premier baiser ?

— C'est-à-dire à l'endroit où vous m'avez giflée, rectifia-t-elle.

— C'est ça ! Dans une demi-heure, ça marche ?

— O.K., j’arrive.

Clay raccrocha.

Il ne sortit pas tout de suite de la cabine. Cet endroit clos, silencieux, exigu, calmait ses nerfs. Dans cette cabine, il prenait un bain de silence. C'était fameux, sa matière grise fonctionnait parfaitement, comme des rouages barbotant dans l’huile.

Lorsqu’il sortit, il avait récupéré.

Il hésita à boire un nouveau whisky… À la réflexion, il y renonça : il n’avait pas besoin d’un dopping supplémentaire ; au contraire, il voulait jouir intégralement de ses facultés.

Il se fit conduire au Park en taxi, et là, se mit à marcher dans l’allée convenue, en respirant l’odeur prenante de la nature en délire. Ce mois d’avril finissait magnifiquement. Après tout, ce dégueulasse d’Ox avait bien fait de le mettre en vacances : il allait s’en payer une tranche.

Gloria arriva peu après au volant de sa voiture ; Clay prit place à ses côtés.

— Où allons-nous ? demanda-t-elle.

— Nulle part, dit-il, roulez doucement dans le Park, de manière à ce que nous puissions causer à l’aise.

— Vous allez pratiquer de quelle façon ? demanda-t-elle.

— C'est mon affaire ! répartit rudement l’inspecteur.

— C'est notre affaire ! rectifia-t-elle.

— Vous comptez participer au boulot ? demanda-t-il.

Elle ne répondit pas.

— Non, ma chérie, ce qui vous intéresse, vous, ce sont les résultats… Alors, foutez-moi bien la paix, hein ! À quelle heure votre oncle a-t-il l’habitude de rentrer chez lui, le soir ?

— Vers onze heures, dit-elle. Il dîne au restaurant avec ses principaux collaborateurs, il trouve ainsi le moyen de leur faire faire des heures supplémentaires.

Elle ricana :

— En voilà qui ne risquent pas de beaucoup le pleurer !

Clay fut révolté par tant de cynisme. Il se dit qu’un être pareil ne méritait guère de vivre et qu’il accomplirait, en supprimant Gloria, une besogne de justicier.

— Vous comptez le tuer chez lui ? questionna-t-elle.

— Oui, dit-il, c’est plus propre.

Elle le regarda par en dessous.

— Vous semblez bien amer…

— Vous ne voudriez tout de même pas que je danse, dit-il. C'est un genre de travail qui ne porte guère à l’euphorie, vous savez.

— Vous le supprimerez de quelle façon ?

— Mettons que ce soit mon secret…

— Minute, dit-elle, je tiens à me forger un alibi.

Clay sentit le danger.

— Foutez le camp si ça vous chante, mon cœur ; seulement, en tant que flic, laissez-moi vous donner un petit conseil : c’est un genre d’alibi qui attire toujours l’attention… La nièce héritière qui part en vadrouille pendant que son tonton est buté… Tous les enquêteurs voudront vous interviewer à fond ; n’oubliez pas qu’il y a dans notre bande des spécialistes de la… question, sans jeu de mots ! Or vous n’avez pas intérêt à éveiller les soupçons ; moi non plus, je n’ai pas intérêt à ce qu’on vous cuisine, n’oubliez pas ça…

— En ce cas, quelles sont vos directives ?

— Agissez comme de coutume… Absolument comme de coutume, je me charge de… enfin, du reste !

— O. K.

— Maintenant, la question des accessoires.

— Ah oui, de quoi s’agit-il ?

— Une simple course à faire…

— Bon, j’écoute.

Clay la regarda.

— Il faudrait que vous alliez dans un grand magasin, dit-il, et que vous achetiez une cordelière de rideau… Quelque chose de très résistant. Prenez-en deux mètres…

— Vous comptez l’étrangler ? demanda-t-elle.

— Encore une fois, c’est mon affaire, petite…

— Pourquoi achèterais-je cette cordelière ? insista Gloria. Hein, Clay ? Parce que vous préférez que je sois dans le bain ?

Elle arrêta la voiture. Elle était toute frémissante et craignait de faire une fausse manœuvre.

Clay se dit qu’il devait affirmer son autorité.

— Pour l’amour du Ciel et pour la dernière fois, Gloria, dites-vous bien que mon intérêt n’est pas de vous fiche dans le pétrin, puisque, si vous y tombez, vous parlez, et qu’en parlant vous me fourrez dans le merdier… Je vous demande d’aller acheter une cordelière parce qu’au rayon ameublement d’un grand magasin, un homme qui vient acheter un truc de ce genre se fait remarquer comme une guenon dans la vitrine d’un bijoutier… Alors qu’une femme, pour peu que vous vous y preniez adroitement, passe rigoureusement inaperçue, vous en convenez ?

— Soit, dit-elle.

Elle mordait à l’hameçon, c’était épatant ; Clay était décidément l’homme le plus astucieux de New York.

— Bien, en ce cas, allons acheter cette cordelière, dit-il. Il me la faut tout de suite.

Ils quittèrent le Park et foncèrent en direction de Manhattan.

— Vous devriez acheter ça ici, dit Clay en montrant les Grands Magasins Speed and Co.

Gloria secoua la tête.

— Non, dit-elle, j’y suis trop connue… Inutile de prendre des risques.

Elle continua son chemin un bon moment. Elle allait en direction de Kensington, le quartier où demeurait John Clay.

Elle stoppa devant un grand Prisunic.

— Ici, ça colle ? demanda-t-elle. Je n’y ai jamais mis les pieds.

— D’accord, consentit le policier.

Il l’attendit dans la voiture pendant qu’elle entrait dans le magasin.

Une bonne demi-heure s’écoula avant qu’elle ne ressortît. Clay commençait à rugir d’impatience.

— Vous voilà ! hurla-t-il. Bon Dieu, sont-ce des manières de faire attendre les gens de cette façon ? Ah non, alors…

— Calmez-vous, dit-elle sèchement. J’ai fait plusieurs achats pour ne pas avoir l’air de savoir vraiment ce que je voulais… Tenez, voici le vôtre.

Dans la brassée de colis qu’elle tenait sous le bras, elle saisit un sachet de papier aux armes du magasin.

Clay en sortit une cordelière rouge. Il la roula en peloton et la fourra dans sa poche.

— Ça ira…

— C’est tout ce qu’il y a pour votre service ? demanda-t-elle.

— Presque, fit Clay.

— Voulez-vous dire que vous avez encore besoin d’autre chose ?

— Oh, peu de chose vraiment. Vous allez griffonner un mot pour votre oncle. Allons, prenez du papier et votre stylo…

Gloria secoua la tête.

— Qu’allez-vous me faire écrire ?

— Peu de chose, simplement un bout de lettre que je lui présenterai en mains propres et qui l’obligera à me suivre.

— Je n’aime pas beaucoup ça, dit-elle.

Il lui saisit le menton afin de l’obliger à le regarder.

— Et moi, vous croyez que je n’aimerais pas mieux être ailleurs ? C'est vous qui avez déclenché la bagarre, c’est à cause de vous que je suis obligé de mettre sur pied ce guet-apens… Maintenant, nous avons les cartes en main, il faut jouer ; écrivez et cessez vos réticences, sinon je saute dans le premier avion et je disparais à jamais de votre horizon ; vous vous dépatouillerez demain avec les petits collègues… Si vous croyez qu’ils sont coulants avec les jolies gosses, vous vous trompez : plus une fille est bien roulée, plus ils sont fumiers avec elle, ça les excite… Vous écrivez ?

— Oui, souffla-t-elle.

— Comment appelez-vous votre oncle ?

— Paddy !

— Alors : Cher Paddy, Je ne puis vivre davantage dans le climat de discorde qui règne à la maison. Après un retour sur moi-même, j’ai compris que la vie n’avait plus le moindre attrait. Je préfère en finir… Adieu, Paddy, et pardon pour tout… Comment vous appelle-t-il, dans ses bons jours ?

— Glori…

— Alors, signez : Votre pauvre Glori.

Gloria Masure signa.

Clay tendit la main pour récupérer le message, mais elle le plia en deux et ne lui donna pas.

— Que signifie encore ? demanda-t-il.

— C'est plutôt à moi, Clay, de vous demander ce que cela signifie. Pourquoi me faites-vous écrire un message pareil ? C'est une catégorie de lettre que l’on écrit avant de se suicider…

— Vous êtes perspicace, railla le policier.

— Alors ?

— Alors, vous avez peut-être cru que j’allais tuer votre bon tonton à domicile, devant les domestiques ? Sans rigoler, vous êtes crédule à ce point ? Allons, mon petit, je n’ai pas envie de me fourrer dans la gueule du loup… Je vous ai demandé l’heure à laquelle rentrait votre oncle, simplement pour l’attendre devant chez lui. Lorsqu’il arrivera, je me précipiterai ; il est essentiel que personne d’autre que lui ne me voie. Je lui montrerai alors le mot que vous tenez à la main en lui disant que vous vous êtes suicidée en vous jetant dans l’Hudson. La lettre le convaincra aisément. Il me suivra…

— Oui, il vous suivra, dit-elle, rêveuse.

— Jusqu’à un petit coin désert, dit Clay.

— Je comprends…

— Il comprendra aussi, mais trop tard.

— Pourquoi une cordelière ? demanda-t-elle encore. Une corde ne suffisait-elle pas ?

— Profane ! murmura Clay. Une corde scie… Or je ne veux pas de traces sanglantes sur le cou… Et puis, ne vous occupez pas de ça. Maintenant que vous voilà renseignée, vous me le donnez, ce mot ?

Elle tendit la lettre sans rien dire.

CHAPITRE V

Clay alla au cinéma.

Puisqu’il était en vacances, autant se comporter comme un homme dégagé de tous soucis.

Il vit un film complètement idiot sur les infortunes sentimentales d’un grand chirurgien. Ça se terminait évidemment dans les roses bonbon par un baiser long comme un coup de téléphone d’impresario.

Lorsqu’il sortit de la salle aux chimères, il rentra chez lui, boucla sa valise et se rendit dans une agence de voyage où il consulta différents horaires.

Il prit une couchette dans le train de nuit en direction de la Nouvelle Orléans.

Le train partait à huit heures du soir ; à six heures, le lendemain matin, il faisait halte à Atlanta. Or, un avion quittant New York à deux heures du matin atterrissait à Atlanta à cinq heures. C'était parfait…

En remplissant son bulletin de voyage, il prit soin de renverser l’encrier sur la tablette afin de se faire remarquer. Puis il tendit un billet de dix dollars à l’employé en s’excusant pour les dégâts. C'était un truc idéal lorsqu’on voulait marquer le souvenir des gens.

Il laissa sa grosse valise en demandant qu’on la fasse porter à son compartiment.

Il sortit de l’agence, prit le métro aérien et se rendit dans une seconde agence de location. Avant d’y pénétrer, il troqua son chapeau mou contre une casquette blanche à longue visière. Il chaussa son nez de lunettes de soleil, ôta sa veste qu’il tint sur son bras à la façon des touristes provinciaux, et se dirigea vers la location des billets d’avion où il réserva une place sur le fameux avion qui, partant six heures après « son » train, touchait Atlanta une heure avant celui-ci. Il prit soin de donner un faux nom.

Cette fois, la grande aventure se jouait ; il avait pris les plus habiles précautions. Normalement, il n’en aurait pas besoin. Malgré ses précédentes relations avec Gloria — relations connues de Ox —, il n’y avait pas la moindre raison de s’inquiéter. Il serait hors du coup : mieux que cela, le fait que son lieutenant soit au courant de certaines choses préparait le terrain.

Psychologiquement, il était normal qu’une fille comme Gloria se suicide en voyant que son coup était raté.

Ox penserait qu’épouvantée par la convocation qu’il lui avait adressée, se croyant démasquée, elle avait mis fin à ses jours.

On rechercherait la provenance de la cordelière. Et c’était Gloria elle-même qui en avait fait l’acquisition. Son mot, enfin, son mot d’adieu et de remords adressé à son oncle, couronnerait la version du suicide.

Il ne restait plus qu'à « suicider » Gloria.

C'était ça, le plus dur, maintenant… C'était là qu’il ne fallait pas faire le moindre faux pas.

Comme Clay prévoyait tout, il avait arrangé ce petit coup fourré des transports jumelés… Avec ça, il pouvait voir venir…

Il entra dans un grand magasin et acheta une ceinture de toile munie d’une poche imperméabilisée comme en ont les adeptes de la pêche sous-marine. Il se rendit aux toilettes, se déshabilla, la fixa à même sa peau et glissa à l’intérieur les trente-cinq mille dollars qu’il détenait chez lui. Les huit mille portés à son compte étaient bien là où ils se trouvaient. Mieux valait ne pas y toucher pour l’instant.

C'est un garçon prêt à tout qui pénétra dans le petit restaurant où il avait ses habitudes.

— Servez-moi vite, dit-il à la serveuse.

— Vous êtes pressé, M. l’Inspecteur ?

— Oui, dit-il, je prends le train dans une heure.

— Vous allez loin ?

— La Nouvelle Orléans…

— Vous en avez, de la chance ! C'est pour votre travail ?

— Non, vacances… alors, vous comprenez que je ne veuille pas rater mon tacot !

Ils éclatèrent de rire l’un et l’autre.

— Que voulez-vous manger ?

— Une portion de poulet avec des frites et de la salade… Une gaufre au sirop… Vous me servirez un Coca-Cola pour pousser le tout, d’accord ?

— Je vous demande trois minutes, répondit la jeune fille.

C'était une gentille gosse, du genre « J’ai-dû-me-débrouiller-toute-seule-de-bonne-heure ! ». Blonde terne, avec des yeux noirs comme des trous de serrure et des seins un peu fluides. Clay s’était souvent proposé de la basculer sur son divan, un de ces soirs… Il ne l’avait jamais fait. Toujours des histoires de gangsters qui l’obligeaient à trotter alors que les autres hommes s’allongeaient contre une fille…

Baste, des pépées, il en trouverait des tas en Floride, et des mieux que ça.

Des filles qui n’auraient pas des relents de cuisine dans leurs jupes !

Il mangea de bon appétit, laissa un pourboire royal à la serveuse et lui toucha gentiment les fesses, ce qui parut lui faire plaisir.

Il faisait nuit… Le temps restait décidément au beau. C'était chouette, la pensée que, le lendemain, il serait tout près du soleil… Près de la mer.

Il y aurait du bleu plein les yeux, des cris joyeux, des jaillissements d’écume blanche, des corps bronzés, des fleurs odorantes.

Oui, mais tout ça, c’était pour demain. Les hommes ont toujours tendance à vivre au passé et au futur, ils ne s’inquiètent pas suffisamment du présent.

Or, son présent n’avait rien d’ensorceleur. Il était fait d’obscurité et de mort.

Pour l’instant, il risquait encore sa peau, il fallait ajourner les beaux rêves.

— Taxi !

Le chauffeur était une grosse brute à tête de bulldog. Avec lui, on devait la sentir passer, si on chicanait sur le pourboire.

— Gare centrale !

L'auto démarra en souplesse.

À ces heures, il y avait une grosse agitation dans la gare.

Clay consulta le panneau des départs. Son train l’attendait voie 2, il partait dans vingt-cinq minutes, il fallait bien ça…

Il consulta son bulletin et gagna le compartiment qui lui était réservé.

— Inspecteu’ Clay, gazouilla un nègre préposé au service du wagon, oui, m’sieu, pa’ ici ! J’ai déjà po’té vot’ valise…

Clay lui tendit une coupure.

— Méci, m’sieu.

Le policier entra dans le petit compartiment douillettement climatisé. La couchette était confortable ; le cabinet de toilette attenant, presque luxueux.

Un gros coup de nostalgie le prit.

Ç’aurait été rudement fameux de se coucher et de ne plus penser à rien. De se laisser bercer par le doux mouvement pneumatique du train.

Hélas, il ne pouvait en être question, sa quiétude n’aurait pas duré longtemps.

Il repoussa la tentation et se déshabilla pour la seconde fois. Il ouvrit sa valise, y prit un pyjama et le passa.

Cela fait, il ouvrit la porte du couloir.

— Hé ! dit-il au nègre.

Le serveur s’empressa.

— J’ai dîné, fit Clay, alors foutez-moi bien la paix avec le service restaurant… Je veux en écraser, compris ?

— Comp’is, m’sieu l’Inspecteu’…

Clay referma la porte de son compartiment. Il se rhabilla par-dessus son pyjama, glissa la clef du compartiment dans sa poche et baissa la vitre.

Il sortit un timbre-poste de sa poche, le colla sur le montant de la vitre afin de pouvoir repérer immédiatement celle-ci de l’extérieur.

Puis, ayant constaté que le train qui faisait face au sien sur la voie voisine était vide, il enjamba la fenêtre et se coula entre les deux convois.

Si tout allait bien, à cinq heures du matin il serait en gare d’Atlanta. Lorsque son train arriverait, il n’aurait qu’à ôter ses vêtements dans les toilettes de la gare et à retourner en pyjama à son compartiment après avoir jeté son costume par la fenêtre. Il offrirait une cigarette au nègre en lui disant que ça faisait du bien de se dégourdir les jambes. Le moricaud pourrait jurer qu’il n’avait pas quitté le train…

Mais il était peu probable qu’il ait jamais à témoigner.

Clay passa ses lunettes noires et coiffa sa casquette blanche.

C'étaient les signes les plus marquants de sa personnalité d’emprunt.

De l’autre « lui-même » qu’il avait besoin de créer pour réussir son entreprise. Il savait, pour l’avoir expérimenté sur les autres, que d’aussi simples détails vestimentaires fixent l’attention des gens et abolissent chez eux leurs dons d’observation.

Donc, il était relativement à l’abri des témoignages.

Il pouvait voir venir.

Maintenant, il fallait user une heure ou deux et s’introduire discrètement chez les Masure.

Ça non plus, ça n’était pas facile… Qu’un domestique l’aperçût et donnât l’alerte, et il ne lui restait plus qu’une ressource : se tirer une balle dans la tempe.

CHAPITRE VI

C'était une drôlement chouette idée qu’avait eue Masure d’acheter un hôtel particulier.

Clay était pour… À fond pour !

Jamais il n’aurait pu pénétrer dans un appartement de building comme il venait de le faire dans cette opulente propriété.

Il avait contourné le mur de la demeure jusqu’au fond d’une impasse. Là, il avait franchi le mur aussi aisément que les sapeurs pompiers grimpent à leurs grandes échelles.

Une fois au fond du parc, il avait attendu.

Il n’y avait pas de chien chez les Masure. Ça aussi, c’était une fameuse veine.

De plus, comme il était venu céans, il se repérait sans la moindre difficulté.

Il fallait éviter les domestiques… Tout était là ! Comment pouvait-il les rassembler dans un point précis de la propriété ?

Il lui vint une idée.

Tout au fond du jardin se trouvait une petite bicoque en bambou, sorte de hutte qui servait de kiosque de repos. Il alla en rampant jusqu’à la légère construction. Il avait des allumettes sur lui ; ce fut un jeu d’enfant que d’y mettre le feu et de s’enfuir à l’autre extrémité du parc.

Il s’embusqua dans un massif de rosiers et guetta les suites de son acte.

En un clin d’œil, la hutte ressembla à une torche.

Cela ne risquait nullement de mettre le feu à une partie quelconque des bâtiments car elle était isolée et il n’y avait pas un souffle de vent.

Dans l’obscurité, le brasier avait pris une singulière importance : il avait belle allure !…

Il y eut un cri dans la maison :

— Au feu !

Des portes claquèrent.

Des appels, d’autres cris se firent entendre.

Un valet de chambre courut en direction du sinistre, puis le maître d’hôtel, puis une soubrette, et enfin, fermant la caravane, le cuisinier chinois, inévitable dans les maisons de maître de New York.

Tout le personnel, complètement affolé, criait, gesticulait, s’interpellait.

Clay sortit de son massif et, en rasant les murs, se dirigea vers la maison. Il aurait aussi bien pu s’y rendre à motocyclette, il n’aurait pas pour autant éveillé l’attention de la domesticité accaparée par l’incendie.

Il vit une porte de service ouverte, la franchit et se précipita en direction des appartements.

Il reconnut aisément la chambre de Gloria. Il y pénétra.

Restait à découvrir une cachette. À cette heure tardive, au moins ne pouvait-il redouter l’intrusion d’un domestique, la pièce était « faite », tout était parfaitement en ordre.

Ça manquait un peu de placards où se cacher, par exemple. Le divan, posé à même le parquet, n’autorisait aucune planque.

Restait la salle de bains.

Clay sourit. Les rideaux de la douche offraient la discrétion désirée.

Il monta dans le « tub » et attendit.

* * *

Les minutes s'écoulèrent, puis les heures. Il ressentait des picotements dans ses membres.

Il se sentait devenir fou…

Il changea plusieurs fois de position, s’accroupissant et se relevant pour chasser les « fourmis » de l’engourdissement.

Mais il eut la force de tenir le coup. Il le fallait. Maintenant surtout qu’il était dans le bain, sans jeu de mots !

Il entendit les domestiques crier dans le jardin… Il entendit les pompiers… Il perçut la manœuvre que ceux-ci exécutaient pour étouffer le petit sinistre… Tous ces bruits formaient sa seule distraction. Il n’avait qu’eux pour tromper les affres de l’attente.

Plus tard, il entendit rentrer Masure.

Le vieil homme d’affaires devait avoir ses appartements sur la gauche de la salle de bains de Gloria, car Clay perçut distinctement ses paroles.

Le valet de chambre le mettait au fait de l’incendie. Masure ne se frappait pas outre mesure.

— Quelles en sont les causes ? demanda-t-il.

— L'officier des pompiers suppose que le jardinier a jeté un mégot de cigarette trop près de la pagode, Monsieur Masure… Le feu a couvé longtemps dans l’herbe avant de se communiquer aux bambous.

— Qu’on remplace le jardinier, dit Masure… Cet homme est un danger public.

— Bien, Monsieur.

— Ça va, je n’ai plus besoin de vous, Jeeves !

— Très bien, Monsieur. Bonne nuit, Monsieur !

Clay entendit le vieillard s’endormir. Il entendit mourir les bruits de la maison. Alors seulement il eut peur…

Et si Gloria ne rentrait pas cette nuit-là ?

Que se passerait-il ?

Et si elle rentrait trop tard pour qu’il pût attraper son avion ? Que penserait le négro du train, demain matin, si, à l’arrivée, il constatait que le compartiment de Clay était vide ? Il verrait la fenêtre baissée et se dirait que son passager avait sauté par la vitre dans une crise de somnambulisme. Il donnerait l’alerte. Les journaux, toujours à l’affût d’un fait divers de ce genre, tartineraient en long et en large sur cette disparition d’un policier…

Non, il fallait prendre le train.

Clay regarda sa montre-bracelet au cadran lumineux.

Elle disait minuit et demie.

Il avait encore une toute petite heure devant lui, pas davantage !

Pourvu que cette saloperie de Gloria rentre ! Pourvu qu’elle…

Il soupira en entendant s’ouvrir la porte de sa chambre.

C'était bien elle. Il reconnut son pas, son parfum…

Lorsque Gloria arrivait quelque part, la qualité de l’air changeait.

Elle apportait avec elle une sorte d’émulation, de pétillement auxquels participaient tous les sens…

Il l’entendit poser ses chaussures, jeter ses vêtements sur le dossier des fauteuils.

Savait-elle que son oncle était rentré ? Qu’il dormait paisiblement dans une pièce voisine ?

Oui, elle n’avait pas manqué de le demander au valet de chambre qui lui avait ouvert. En ce cas, que pensait-elle ?

Elle devait commencer à comprendre que Clay la trahissait… Sa petite cervelle devait travailler ferme. L'essentiel était qu'elle se couchât vite.

Sitôt qu’il l’entendrait s’allonger sur le divan, Clay sortirait à pas de loup du tub, la cordelière à la main. Il avait déjà préparé le nœud coulant. Il ne lui resterait plus qu’à le glisser autour de la jolie nuque… De serrer, de serrer très fort, en regardant ailleurs…

Ensuite il accrocherait l’autre extrémité de la cordelière au loquet de la porte. C'est de cette façon que se pendent la plupart des gens… Seulement, cela, le gros public l’ignore. Les gens s’imaginent que les suicidés par corde se suspendent au plafond… C'est vrai dans certains cas, mais, en général, les désespérés font une tentative : ils attachent la corde simplement à une espagnolette de fenêtre ou à un loquet de porte… Puis ils se laissent aller doucement en arrière. Ils se disent sans doute que si cela fait trop mal, ils pourront se remettre sur leurs pieds, mais ce n’est pas vrai : ils ne peuvent plus recouvrer leur équilibre, car, d’instinct, leurs mains se portent à la corde qui les étouffe et ils basculent complètement. Ils sont cuits…

Gloria ne se pressait pas de se coucher… Pourvu qu’elle n’ait pas envie de prendre un bain !

La porte du cabinet de toilette s’ouvrit. Un grand rectangle de lumière s’abattit dans le local carrelé.

— Sortez donc d’ici, Monsieur l’inspecteur !

Clay en eut la respiration coupée.

— Et ne faites pas l’idiot, ajouta-t-elle, car j’ai un revolver à la main. J’ajoute que je n’hésiterais pas à m’en servir. Et personne n’y trouverait à redire, étant donné que vous avez pénétré chez moi par effraction et que vous vous cachez dans la chambre d’une honnête jeune fille.

C'était scié…

Clay sortit de derrière le rideau.

Il était blême et avait mal au cœur… Ses jambes le portaient mal.

Gloria le regarda d’un air moqueur et sourit.

— Vous vous croyiez très malin, dit-elle, mais je le suis encore plus que vous !

Elle parlait à mi-voix. Son gosier émettait des sons rauques.

Clay se comportait exactement comme un petit écolier pris en faute.

Il tournait et retournait cette idée dans son crâne : « Cette fois, je suis perdu… Je suis perdu ! »

Gloria avait bien un revolver à la main. Un gentil pétard à crosse de nacre qui devait cracher d’honorables pastilles. Il n’était nul besoin de connaître profondément l’âme humaine pour comprendre qu’elle lui tirerait dessus s’il essayait quoi que ce soit.

— Vous avez pensé que je mordais à votre appât ? reprit la jeune fille. Sans blague ! Un homme dans votre situation qui vous fait signer une lettre d’adieu, ça veut dire des choses… Des choses malsaines, Clay… Je me suis méfiée… Lorsque j’ai vu que mon oncle se portait comme le Pont-Neuf, j’ai deviné que vous étiez ici…

Elle regarda la cordelière.

— Vous vouliez me faire le coup du suicide, hein ? demanda-t-elle.

Clay ne répondit pas.

Il pensait qu’il était plus d’une heure du matin et que son avion allait bientôt décoller.

— Allons, dit-elle, au travail, Clay…

— Co… comment ?

Il était arraché à une espèce d’épouvantable torpeur.

— Vous allez vous servir de votre cordelière, mon petit, mais pas contre moi !

Il comprit. Elle avait de la suite dans les idées… Elle voulait supprimer son tuteur, c’était son objectif…

Clay fit un rapide calcul. Après tout, il pouvait encore s’en tirer. Il n’avait qu’à tuer le vieux… Il pourrait sauter dans l’avion, rattraper son train… Grâce à son alibi cousu-main, il aurait beau jeu de réfuter la déposition que pourrait faire Gloria.

C'était elle, au contraire, qui serait accusée : elle avait acheté la cordelière et habitait sous le même toit que la victime.

— Écoutez, fit Clay… Je marche, à condition que vous brûliez devant moi le film…

C'était en effet la seule preuve qui resterait à Gloria, une fois qu’il serait parti.

— D’accord, dit-elle.

Elle ouvrit le tiroir d’un meuble et en sortit un petit rouleau de pellicule.

— Voilà, fit-elle en le posant dans le lavabo.

— Une minute, dit Clay.

Il s’empara de la bande et la regarda par transparence. C'était bien ça.

Il frotta lui-même une allumette. Cela fit une brusque flambée.

Décidément, les feux de joie étaient à l’ordre du jour.

— Allons-y ! dit-il.

Il espérait encore pouvoir sauter sur elle avant d’atteindre la porte du couloir, mais elle se méfiait et ne le laissait pas approcher. Le canon du revolver ne tremblait pas.

Avec un profond soupir, il ouvrit.

— Deuxième porte à gauche, souffla-t-elle.

Clay alla à la porte indiquée.

Il saisit très doucement la poignée et tourna. Il espérait encore que Masure aurait donné un tour de clef à sa porte, mais l’homme d’affaires faisait fi de ces précautions.

Il dormait.

Son souffle bref et saccadé rythmait le silence.

Clay s’approcha du lit, tenant la cordelière à la main.

Le souffle du vieillard lui causait une répulsion physique.

Il se dirigeait presque à tâtons dans la pièce.

Une fois encore, il eut envie de se jeter sur Gloria, mais il vit luire l’automatique à la lumière du couloir.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda une voix embrumée.

Masure venait de s’éveiller…

Clay, d’une détente, fut sur lui.

Il passa le nœud coulant au cou du dormeur avant que celui-ci ait le temps de réaliser ce qui se produisait.

Puis il tira, il tira de toutes ses forces… De toutes ses forces.

Il perçut un râle sourd, un claquement menu… Masure retomba sur son lit, mort.

CHAPITRE VII

Clay s’assit en haletant sur le bord du lit.

Il était vidé, comme un athlète ayant produit un effort physique qui dépasse ses possibilités.

Il sentait son sang cogner contre ses tempes à coups redoublés.

Il tremblait… Il était incapable de se remettre debout.

Ça y était !

Pour la première fois de sa vie, il avait étranglé un homme. Maintenant, il sentait bien qu’il était un assassin, un bandit sans foi ni loi… Un outlaw !

Gloria lui avait fait descendre toute la pente en quelques jours ; il était passé du rang d’honnête policier à celui de crapule.

C'était rudement moche, tout ça… Rudement déprimant.

Il se mit debout.

En titubant, il se dirigea vers la lumière du couloir.

— Ça y est, balbutia-t-il, ça y est !

Il chercha Gloria du regard, mais elle avait disparu.

À mi-voix, il appela :

— Gloria !

Elle n’était plus là… Il se rendit jusqu’à la chambre de la jeune fille, elle ne s’y trouvait pas non plus… Il ne pouvait pourtant pas perdre son temps à la chercher… Sans doute au dernier moment avait-elle pris peur et s’était-elle enfuie.

Il ne lui restait qu’à l’imiter.

Il enjamba la fenêtre de la pièce et sauta dans le parc. Il se mit à courir comme un fou à travers les massifs de fleurs.

En trois minutes, il eut atteint le mur du parc. Il sauta, fit un rétablissement et se trouva à califourchon sur le mur. Une détente, et il se retrouva dans la rue.

Maintenant, il fallait dropper.

Il était deux heures moins vingt et il avait tout juste le temps d’atteindre l’aéroport… Seigneur ! Pourvu qu’il arrive à temps !

Pourvu qu’il trouve un taxi…

Les rues étaient désertes à ces heures, dans ce quartier résidentiel.

Un taxi ! Un taxi ! C'était une question de…

Une grosse voiture survenait… Il fallait ! Il fallait que ce soit un taxi…

C'en était un…

Il leva la main.

La voiture le dépassa mais s’arrêta un peu plus loin.

« Le brave homme ! » se dit Clay…

Il se mit à courir en direction du taxi.

« Je lui refilerai un fameux pourboire », décida-t-il.

Sa respiration fichait le camp… Il n’en pouvait plus…

Pourquoi diantre le taxi n’avait-il pas stoppé à sa hauteur ?

Il l’atteignit dans une ruée suprême…

Comme il parvenait à la hauteur du véhicule, la portière arrière s’ouvrit.

Il y avait déjà un passager dans le taxi.

— Hello, Clay, dit la voix du lieutenant Ox… Qu’est-ce que vous fabriquez à ces heures dans le coin ?

* * *

Clay devint triste.

Ce fut le premier sentiment qui s’empara de lui en découvrant son chef affalé sur la banquette arrière.

Ox était en grande tenue, c’est-à-dire qu’il avait boutonné la veste de son uniforme et noué sa cravate. Sa casquette plate était posée en équilibre sur son crâne.

Il regardait Clay de ses petits yeux inquisiteurs.

— Grimpez, dit-il.

Clay monta.

— Que faites-vous, comme une âme en peine ? demanda Ox.

Il ajouta :

— Je vous croyais dans le train pour la Nouvelle Orléans… J’avais demandé à toutes les gares ferrées, maritimes et aériennes, de me signaler si un certain John Clay prenait un billet et de me dire pour quelle direction… Une idée à moi… J’avais peur que vous ne preniez la poudre d’escampette…

— Quelle idée, dit lourdement Clay.

— Une idée comme ça, qui m’est venue lorsque je me suis aperçu que la fameuse confession que vous prétendiez écrite par Gloria Masure était en réalité une fumisterie.

— Une fumisterie ? balbutia l’inspecteur.

— Oui, puisque ce message était écrit à l’encre sympathique ; au bout d’une heure, il n’en restait plus trace. C'est vous, Clay, qui l’avez dicté à une fille quelconque… Vous vouliez me le montrer, me convaincre… Mais vous ne vouliez pas qu’il pût être confronté avec l’écriture de Gloria Masure…

— Ce n’est pas vrai, je…

— Taisez-vous ! Du reste, nous sommes arrivés…

Clay regarda par la portière : ils étaient garés devant la porte des Masure…

* * *

Clay se demandait par quel phénomène son chef, ce gros lieutenant, venait faire un tour à l’hôtel particulier du milliardaire au milieu de la nuit.

Il n’osait poser la question à son supérieur, mais celui-ci éclaira sa lanterne.

— Il paraît qu’on vient d’assassiner Masure, dit-il. Et m’est avis que l’assassin n’est pas très loin.

Clay ne répondit pas. Il savait que tout était fini pour lui. Il avait perdu la partie…

Un domestique au visage consterné les accueillit.

— Lieutenant Ox, se présenta le gros. Que se passe-t-il ?…

— C'est abominable, dit le valet de chambre, Monsieur Masure a été étranglé avec un cordon… Quant à mademoiselle, elle est dans un état grave…

Il entraîna les deux hommes vers la chambre de Gloria.

La jeune fille était étendue sur le lit, sans connaissance. Des traces violettes cernaient son cou… Un morceau de la cordelière rouge se trouvait sous elle…

Clay comprit tout : elle s’était cachée tandis qu’il tuait Masure… Dès son départ, elle s’était emparé d’un morceau de la cordelière et elle avait eu le courage de s’étrangler… Du moins à moitié…

— Ceci n’est qu’une mise en scène grotesque, dit Clay… Chef, je vais vous expliquer : c’est cette fille qui…

— Taisez-vous ! répéta Ox.

Il sortit des poucettes de sa poche et les fixa aux poignets de son collaborateur.

Cela fait, il demanda au domestique :

— Comment avez-vous découvert le drame ?

— Un bruit, dit l’autre. En se débattant, mademoiselle a renversé sa lampe de chevet… Je me suis levé, j’ai appelé la femme de chambre… Le meurtrier, dérangé, n’a pas eu le temps d’achever son forfait… Comment avez-vous fait pour le retrouver aussi vite, lieutenant ?

Ox haussa les épaules.

— Il arrive que la chance se mette du bon côté, soupira-t-il.

— Que dois-je faire ? demanda le domestique.

— Appeler un médecin et une ambulance, dit Ox.

— Parfaitement, lieutenant.

— J’ai alerté les types de l’Identité judiciaire, ajouta le gros homme. En attendant qu’ils arrivent, je boirais bien un whisky, si tant est qu’il y en ait dans cette maison.

Il regarda Clay.

— Asseyez-vous, dit-il, cela ira très vite, maintenant. Comptez sur moi pour mener rondement cette enquête, Clay. Je vais prouver aux journaleux qu’un policier ne peut impunément jouer au petit soldat… Vous allez me payer tout ça !

— Ça va, dit Clay, résigné, je vais tout vous raconter…

Et il sortit la vérité du puits de sa mémoire.

CHAPITRE VIII

La porte de la cellule s’ouvrit. Ox entra, s’assit sur le lit de fer et poussa un soupir qui ressemblait à l’exhalaison d’un soufflet de forge.

— Vous m’avez bourré le mou, Clay, dit-il. C'est vous, enfant de salaud, qui avez tout combiné… On a retrouvé chez vous le flacon d’encre sympathique avec laquelle ont été rédigés les fameux messages de la petite… Par ailleurs, la cordelière rouge provient des rideaux de votre chambre.

— Ça n’est pas possible ! sursauta John Clay.

Il se souvint alors du temps infini qu’avait mis Gloria pour soi-disant acheter la cordelière au Prisunic. Cette garce s’était rapprochée de son appartement, elle avait rapidement acheté une ou deux bricoles dans le grand magasin, était ressortie par une autre issue, s’était rendue chez Clay dont elle avait fait faire une clef pour ouvrir la porte, avait laissé le flacon d’encre chez lui, s’était emparé de la cordelière de ses propres rideaux et l’avait glissée dans l’un des sachets en papier à entête du Prisunic afin de donner le change.

Ça, c’était vraiment du grand art ! Depuis le début, elle l’avait possédé.

Avec un machiavélisme jamais vu, elle avait utilisé le policier jusqu’à la moelle, mettant à profit les traquenards même qu’il lui tendait…

« Chapeau bas ! » murmura Clay.

Alors, pour réagir contre le farouche désespoir qui l’envahissait, il résolut d’avoir une suprême élégance : il innocenta complètement Gloria, s’accusant intégralement de tout pour dissiper les nuages qui pouvaient subsister au-dessus de la tête de la jeune fille.

Simplement, parce qu’il était flic dans l’âme, il demanda à Ox :

— Lieutenant, quel mobile m’a poussé à agir ?

En s’avouant entièrement coupable, il ne comprenait plus l’intérêt qu’un ministère public pourrait trouver à ce meurtre qui ne lui rapportait rien.

— La fille en savait trop long sur vous, dit Ox.

— Oui, convint Clay, cela suffira à l’accusation.

* * *

Cela suffit, en effet….

Le procès se déroula à toute allure. Gloria Masure ne s’y présenta pas et l’homme d’affaires de la famille produisit un impressionnant certificat médical.

Le cas de John Clay n’était pas plaidable et il ne fut pratiquement pas plaidé par le jeune avocat qui lui fut commis d’office.

Durant les débats, Clay répondit par l’affirmative à toutes les questions insidieuses de l’accusation.

Il avait hâte que tout soit terminé… Il en avait plus que marre…

Il était las d’avoir tant lutté.

Ces errements lui paraissaient navrants. C’étaient de pauvres réactions d’homme faible. Et il avait pitié de l’homme qu’il avait été.

Il se disait que sa cause servirait d’exemple. À la police qu’il aimait, il rendait le suprême service de donner l’exemple.

L'exemple du flic qui tourne mal et qui passe à la « grande friture », tout flic qu’il est.

Ça donnerait à réfléchir aux jeunes et à tous ceux qui connaîtraient aussi l’égarement, les appels du crime…

Il fut condamné à être mis à mort suivant les lois régissant l’État de New York.

CHAPITRE IX

Les couloirs de Sing-Sing étaient silencieux.

Tout à coup, une porte s’ouvrit. Deux gardiens parurent, encadrant John Clay en bras de chemise.

Le prisonnier était très pâle.

Le pasteur qui attendait dans une petite pièce voisine se leva et vint à leur rencontre.

— John Clay, dit-il, vous allez comparaître devant Dieu. Élevez votre âme, joignez vos prières aux miennes, le Tout-Puissant est miséricordieux…

Ils se mirent en marche. Leurs pas courts résonnaient curieusement dans l’immense prison.

Clay avait une impression de total désenchantement.

Il avait froid en dedans.

Sa vie finissait.

Un jour ou l’autre, toutes les vies finissent. À lui son heure avait sonné : il acceptait son destin.

Le groupe tourna le couloir… Le directeur de la prison les attendait avec les journalistes.

Sans un mot, il s’effaça pour laisser entrer le condamné.

Clay vit la chaise.

Il l’avait déjà vue ; à cette époque-là, il ne pensait pas devoir un jour s’asseoir dessus.

Il eut un frémissement.

Le pasteur s’écarta et les gardiens le conduisirent au siège mortel.

L'un d'eux noua les sangles tandis que l’autre fixait le casque sur sa tête.

On n’entendait plus que la respiration des assistants.

Clay ne réagissait plus.

Il avait joué à pile ou face et il avait perdu.

Il promena un regard morne sur les spectateurs de sa mort. Au tout premier rang, il y avait Ox.

Le gros Ox, sourcils froncés, lèvres serrées.

Ox qui était venu lui donner un petit coup de main pour franchir la porte étroite de l’infini.

Le lieutenant cligna de l’œil à son ancien collaborateur. Puis, prenant une décision brusque, il s’avança vers lui.

Les gardiens reculèrent, leur besogne terminée. Ox se pencha alors sur Clay :

— Bon courage, Clay, chuchota-t-il. Si ça peut vous aider à faire la culbute, je vais vous dire que j’ai tout pigé dans votre affaire… Je sais que c’est à cause de cette fille que vous êtes là…

Le regard du condamné exprimait une immense gratitude.

Ox poursuivit :

— J’ai pigé aussi pourquoi vous avez renoncé à l’accabler. Vous vous êtes dit que votre mort serait un exemple, que, puisqu’elle était inévitable, il fallait au moins qu’elle serve à quelque chose… Ici, c’est à foutre la pétoche aux jeunots de chez nous… C'est bien, mon gars, je vous remercie.

Clay voulut parler, mais Ox s’étant reculé, le directeur venait de donner le signal et la grande secousse traversa son corps.

Il se crispa dans ses liens, eut une contorsion terrible qui tendit les courroies.

Son visage devint violet.

Puis il s’affaissa.

Le courant fut interrompu, puis remis, puis interrompu à nouveau.

Un médecin s’approcha, ausculta méthodiquement le supplicié. Après quoi il se tourna vers les assistants et dit d’une voix nette :

— Je déclare que cet homme est mort.

— Dieu ait pitié de son âme, répondit le pasteur.

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