JEAN-CHRISTOPHE GRANGÉ La Terre des morts

PREMIÈRE PARTIE

1

Le Squonk avait tout pour lui déplaire. Une boîte de strip-tease, soi-disant branchée, située au troisième sous-sol d’un immeuble décrépit du Xe arrondissement. Marches, murs, sol, plafond, tout y était noir. Quand Stéphane Corso, chef du groupe 1 de la Brigade criminelle, avait plongé dans l’escalier, un sourd vrombissement lui avait aussitôt vrillé l’estomac — il avait pensé au métro… Pas du tout : simple effet sonore à la David Lynch, histoire d’achever de vous oppresser.

Après un couloir décoré de photos de pin-up fifties éclairées par une fine rampe de leds, un bar vous accueillait. Derrière le comptoir, les traditionnelles rangées de bouteilles étaient remplacées par des images en noir et blanc de sites industriels vétustes et d’hôtels abandonnés. No comment.

Corso avait suivi les autres spectateurs et obliqué à droite pour découvrir une salle en pente aux fauteuils rouges. Il s’était installé dans un coin, voyeur parmi les voyeurs, et avait attendu que les lumières s’éteignent. Il était venu pour flairer le terrain et, de ce point de vue, il était servi.

D’après le programme (une page de plastique noir écrite en blanc, genre radiographie), on en était aux deux tiers du show et Corso se demandait pour la centième fois par quel snobisme bizarre ce genre de prestations ringardes (on avait opté pour la terminologie américaine, on parlait désormais de « new burlesque ») était revenu à la mode.

Il s’était déjà farci Miss Velvet, une brune coiffée à la Louise Brooks et couverte de tatouages, Candy Moon et sa danse des sept voiles, Gypsy La Rose, capable d’ôter ses chaussures en faisant le petit pont. On attendait Mam’zelle Nitouche et Lova Doll… Corso n’avait jamais été attiré par ce type de shows et le physique de ces dames ne l’incitait pas à l’indulgence : plutôt grasses, surmaquillées et grimaçantes, elles se situaient aux antipodes de ce qui l’excitait.

Cette pensée lui rappela Émiliya et les premières conclusions du divorce que son avocat lui avait envoyées dans la journée. C’était la véritable raison de sa mauvaise humeur. En matière juridique, ces conclusions ne marquaient pas la fin de la procédure mais au contraire le début des hostilités. Un torrent d’injures et de mensonges, dictés par Émiliya elle-même, auxquels il allait falloir répondre avec la même virulence.

L’enjeu du combat était leur enfant, Thaddée, petit garçon qui marchait sur ses 10 ans et dont il voulait obtenir la garde principale. Corso ne luttait pas tant pour conserver son fils que pour l’éloigner de sa mère — à ses yeux le mal absolu : une haute fonctionnaire d’origine bulgare, adepte du SM dur. En remuant ces idées, une giclée acide lui inonda la gorge et il se dit que tout ça allait finir en ulcère, en cancer du foie ou, pourquoi pas, en homicide volontaire.

Mam’zelle Nitouche était arrivée. Corso se concentra. Une blonde à peau laiteuse et hanches de mammouth. Elle ne portait déjà plus qu’un boa de plumes, deux étoiles argentées sur les mamelons et un string noir qui avait bien du mal à faire le tour du sujet. Soudain, l’artiste se pencha pour farfouiller dans son derrière. Elle finit par y dénicher une guirlande de Noël qu’elle extirpa en jappant comme un petit chien. Corso n’en croyait pas ses yeux. L’effeuilleuse se mit à tourner sur elle-même telle une toupie géante en équilibre sur ses talons de 12, faisant virevolter son ruban de soie sous les applaudissements enthousiastes des spectateurs.

Il se résolut à envisager enfin la raison de sa présence à 23 heures passées dans ce rade obscur. Douze jours auparavant, le vendredi 17 juin 2016, le cadavre d’une artiste du Squonk, Sophie Sereys, alias Nina Vice, 32 ans, avait été retrouvé aux abords de la déchetterie de la Poterne des Peupliers, près de la place d’Italie. Nue et ligotée avec ses sous-vêtements, la jeune femme avait été défigurée d’une manière horrible : le tueur avait figé son visage sur un cri démesuré en incisant les commissures de ses lèvres jusqu’aux oreilles et en lui enfonçant une pierre au fond de la gorge pour maintenir la bouche largement ouverte.

L’enquête avait été confiée au commandant Patrick Bornek, patron du groupe 3 de la Brigade criminelle. Le flic, qui connaissait son boulot, avait appliqué la méthode standard : photos et prélèvements sur la scène de crime, porte-à-porte, visionnage des bandes de vidéosurveillance, audition des proches, recherche de témoins, etc.

On s’était intéressé en priorité aux clients du Squonk. Bornek s’imaginait faire moisson d’obsédés sexuels et de pervers déglingués. Il en avait été pour ses frais : la clientèle était composée de jeunes branchés, de financiers cokés, d’intellos amateurs de second degré qui trouvaient très chic d’assister à des spectacles d’un autre temps. Par ailleurs, la recherche des pointus et autres violeurs récemment libérés ou dans la ligne de mire de la BRP n’avait rien donné non plus. L’équipe de Bornek avait aussi creusé chez les adeptes du bondage — les liens avec les sous-vêtements rappelant les pratiques BDSM. En vain.

Tous les fichiers criminels informatisés avaient été passés au crible, du TAJ (Traitement des antécédents judiciaires) au Salvac (Système d’analyse des liens de la violence associée au crime), pour n’obtenir à l’arrivée qu’un zéro pointé. On avait également étudié les quelques plaintes impliquant des sous-vêtements. Rien à retenir, sauf si on voulait ouvrir une boutique de lingerie féminine.

L’enquête de voisinage, côté déchetterie et aussi à l’adresse de la victime, rue Marceau à Ivry-sur-Seine, s’était réduite à peau de balle. La nuit du 15 au 16 juin, Sophie Sereys était rentrée chez elle en Uber à 1 heure du matin. Le chauffeur l’avait déposée devant son immeuble et on ne l’avait plus jamais revue. Le lendemain étant son jour de repos, personne au Squonk ne s’était inquiété. Quant à la déchetterie, c’étaient des ouvriers polonais venus déposer leurs gravats qui avaient aperçu le cadavre. Auparavant, ni les vigiles ni les caméras n’avaient repéré le moindre détail suspect.

On avait dressé le portrait de la victime, fouillé son passé. Sophie se considérait comme une artiste et courait après ses heures travaillées comme n’importe quel intermittent du spectacle. Peu d’amis, pas de boyfriend, aucune famille. Elle était née sous X, ce qui signifiait que personne, même pas les flics, ne pouvait connaître l’identité de ses parents biologiques, et elle avait grandi dans l’est de la France, au gré des foyers et de ses familles d’accueil. Après avoir obtenu un BTS de gestion à Grenoble, elle était montée à Paris en 2008 pour se consacrer à ses vraies passions, la danse et l’effeuillage.

Pas grand-chose non plus du côté de ses employeurs. « Artiste chorégraphique », selon le code APE du Pôle emploi spectacle, l’effeuilleuse ne travaillait que trois jours par semaine au Squonk et multipliait les petits jobs le reste de la semaine. Elle cachetonnait dans des boîtes de province, donnait des prestations privées pour les enterrements de vie de garçon et proposait des cours d’effeuillage pour les enterrements de vie de jeune fille. À croire que le strip-tease était la première et dernière idée des jeunes gens avant le mariage…

Bornek, qui n’était pas contre quelques clichés, avait supposé que Sophie arrondissait ses fins de mois en couchant avec ses admirateurs. Il avait tort. On n’avait pas trouvé l’ombre d’un micheton. Elle préférait les activités sportives et spirituelles : hatha yoga, méditation, marathon, VTT… Ce qui ne l’empêchait pas de croiser chaque mois des centaines de mecs au fil de ses shows ou des pistes cyclables. Autant de suspects anonymes.

Au bout d’une semaine, Corso avait senti le dossier se rapprocher dangereusement. En l’absence de résultat, il arrive chez les flics qu’on change d’équipe, ne serait-ce que pour se donner le sentiment d’avancer. D’autant que dans cette histoire, la pression médiatique culminait. On avait ici tous les ingrédients d’un bon vieux fait divers — du cul, du sang, du mystère…

Bref, Catherine Bompart, patronne de la BC, avait obtenu du parquet une prolongation du délai de flagrance — période où les flics travaillent sans juge ni contrainte —, puis avait convoqué Corso dans son bureau. Stéphane avait renâclé. Bompart l’avait rapidement recadré : il n’avait pas le choix — elle n’était pas simplement sa supérieure hiérarchique mais sa « marraine de cœur », celle qui lui avait évité de finir en taule, comme tous les voyous qu’il arrêtait depuis près de vingt ans.

Le passage de relais datait du matin même. Il s’était enfermé toute la journée avec le dossier — déjà cinq classeurs épais —, puis avait annoncé la nouvelle aux membres de son groupe en fin d’après-midi en leur distribuant un topo qu’il avait lui-même rédigé. Il leur avait ordonné de s’organiser avec les affaires en cours pour pouvoir attaquer dès le lendemain. Briefing à 9 heures.

Les lumières de la salle se rallumèrent. Mam’zelle Nitouche avait remballé ses guirlandes et sans doute Lova Doll était-elle passée aussi. Il n’avait rien vu. Maintenant que chacun se levait, il surprenait les mines hilares et satisfaites du public. Encore une fois, mais c’était une sensation familière, il éprouva une bouffée de haine à l’égard de tous ces honnêtes gens.

Il les laissa filer et repéra une porte noire à droite de la scène, le backstage. Il était temps de rendre une petite visite au maître des lieux, Pierre Kaminski.

2

Corso le connaissait de longue date — il l’avait lui-même arrêté en 2009 alors qu’il bossait à la BRP — et se remémora le pedigree du lascar.

Né dans les environs de Chartres en 1966, Pierre Kaminski avait quitté la ferme familiale à 16 ans. D’abord punk à chien, il était devenu jongleur, puis cracheur de feu, avant de s’embarquer pour les États-Unis à 22 ans. Là-bas, il avait fréquenté le milieu du off-Broadway (c’était du moins ce qu’il racontait) avant de revenir en France en 1992 pour monter une boîte de nuit près de la République, Le Charisma. Trois ans plus tard, il était arrêté et condamné pour coups et blessures sur une de ses serveuses. Sursis. Faillite. Disparition.

Plus tard, il était revenu avec une boîte à partouzes près du canal Saint-Martin, Le Chafouin. Affaire florissante avant qu’il ne tombe cette fois pour proxénétisme. Trois ans de placard ferme. Il n’en avait fait que deux. En 2001, le boss renaissait encore de ses cendres et montait Le Shar Pei, un club de strip-tease rue de Ponthieu qui avait marché huit années durant avant de fermer pour « trafic d’êtres humains ». Kaminski avait écopé d’une nouvelle inculpation et avait même été, dans la foulée, soupçonné du meurtre d’une de ses danseuses, retrouvée défigurée dans une poubelle à quelques blocs de l’établissement. Il était sorti blanchi de ces accusations (témoins et plaignants avaient disparu) et s’était évanoui de nouveau. Il faisait bien parce que Corso, qui était convaincu de sa culpabilité, aurait bien réglé l’affaire à sa façon. Finalement, le maquereau était réapparu en 2013 et avait ouvert Le Squonk qui ne désemplissait pas.

Corso atterrit dans un vestiaire dont deux murs étaient occupés par des portants chargés de costumes, le troisième alignant des miroirs-loges bordés d’ampoules. Il régnait ici un joyeux bordel : des produits de maquillage couvraient les tables, des valises à roulettes, des chaussures, des accessoires jonchaient le sol dans un désordre de champ de bataille.

La plupart des Miss avaient encore les fesses à l’air. Dans un coin, une stage kitten (l’équivalent des ramasseuses de balles sur un court de tennis sauf qu’il s’agissait ici de soutiens-gorge et de culottes) raccrochait sa moisson sur des cintres. Un danseur de claquettes, noir de peau, rose de costume, revissait les fers de ses chaussures, assis sur un tabouret.

— Kaminski, fit Corso en s’adressant au Black.

Le gars le jaugea d’un coup d’œil. Il ne parut ni surpris ni effrayé par ce nouveau flic : depuis l’assassinat de Nina, les schmidts défilaient ici en rangs serrés.

— Au fond du couloir.

Corso enjamba un hamburger gonflable de la taille d’un pouf, des coiffes à plumes, des corsets satinés, des colliers tahitiens… D’un coup, il éprouva de la tendresse pour ces filles qui créaient leur propre numéro, cousaient leurs frusques et mettaient au point leur chorégraphie. Il songea à sa propre enfance, quand il se déguisait en Indiana Jones ou imitait Bruce Lee devant la glace du dortoir.

Corso entra sans frapper. La première chose qu’il vit fut un régisseur, debout sur une échelle, qui réparait un plafonnier. La deuxième fut Kaminski lui-même, torse nu, pantalon de treillis, les poings sur les hanches, surveillant l’opération comme s’il s’agissait de la construction du pont de la rivière Kwaï.

Sous sa coupe de légionnaire, l’homme arborait un visage sec tout en angles droits. Sa carrure était à l’avenant — muscles au cordeau, affûtés et prêts à l’emploi. Le marchand de cul le plus célèbre de la capitale ressemblait à un para en rupture de conflit.

— Tiens, dit-il en lançant un bref regard à Corso, v’là la volaille.

Corso remarqua qu’il ne portait pas de chaussures et que le sol était tapissé de coco, ce qui pouvait passer pour une imitation de tatami.

— T’as pas l’air surpris de me voir.

— Ces derniers temps, j’ai vu passer ici assez de flics pour m’en farcir le croupion jusqu’à la gueule.

Corso fit mine de sourire.

— Je suis venu te poser quelques questions.

Sans crier gare, Kaminski se mit en position zenkutsu dachi, jambe avant fléchie, jambe arrière tendue, poings serrés en garde.

— Ça vous a pas suffi de me foutre en garde à vue ?

Le premier réflexe de Bornek avait été d’arrêter Kaminski, rapport à ses antécédents. Encore une erreur. Le commissaire avait dû le libérer quelques heures plus tard après vérification de son alibi.

Kaminski pivota en direction du régisseur et lui balança un mawashi geri (« coup de pied circulaire ») qu’il arrêta à quelques millimètres des jambes. Le technicien semblait avoir l’habitude car il ne broncha pas.

— Vous êtes venus ici une dizaine de fois, reprit le taulier. Vous avez interrogé mes danseuses, convoqué mon personnel, emmerdé mes clients. Mon nom et celui de ma boîte sont traînés dans la merde depuis une semaine. Pas bon pour le commerce tout ça.

— Tu parles. Depuis le meurtre de Nina, tu fais salle comble. Rien ne vaut le goût du sang pour attirer le chaland.

L’autre ouvrit ses bras en signe d’alléluia.

— Tu m’as enfin trouvé un mobile !

— Parlons sérieusement… d’homme à homme.

Le proxo éclata de rire.

— Ho, Corso, comment tu m’parles, là ? On a pas été aux putes ensemble. Notre dernier contact, si j’me rappelle bien, c’est quand tu m’as envoyé au ballon en 2009.

Corso ne releva pas — de la provocation de voyou standard.

— Je voudrais que tu me fasses un portrait de Nina… humain, intime. Tu étais proche d’elle, non ?

Kaminski se remit en position zenkutsu dachi.

— La distance raisonnable entre un patron et sa salariée.

Corso songea à la serveuse à laquelle il avait déboîté la mâchoire et à la danseuse retrouvée rue Jean-Mermoz, sans visage.

— Vous ne couchiez pas ensemble ?

— Nina ne couchait avec personne.

— Elle carburait à quoi ?

Kaminski pivota puis lança un yoko geri (« coup de pied latéral ») juste à la hauteur des genoux de l’ouvrier toujours aux prises avec sa rampe lumineuse.

— Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était se balader à poil sur les plages de sable blanc.

Il l’avait lu dans le dossier : Sophie Sereys était naturiste. Même pas une petite culotte pour séparer sa vie privée de sa vie d’artiste.

— Pas de drogue, d’alcool ?

— Je parle pas français ? Nina était aussi pure qu’une source thermale.

— Pas de passes avec les clients ?

En inspirant profondément, le proxo se plaça en position shiko dachi, de face, jambes fléchies, pieds à 45 degrés, mains sur les genoux — la position des lutteurs de sumo. Pour un quinquagénaire, il tenait une forme olympique.

— Cherche pas la merde, Corso. Nina était une fille sans tache, le cœur sur la main. Elle respirait la gentillesse. Rien que sa présence dans le métier, ça nous rachetait tous un peu. Y a trois jours, c’était son enterrement. Nina, elle avait pas de famille, eh ben j’ai jamais vu autant de monde dans un cimetière. Que des amis, des collègues, des admirateurs…

Corso aurait bien aimé assister à ces funérailles, histoire de prendre lui-même la température.

— Et une pro avec ça ! continua le karatéka. Une des meilleures en France. Elle écrivait elle-même ses scénarios, inventait des postures, des expressions, des petits détails… Putain de Dieu, je lui prédisais un avenir de star. La nouvelle Dita von Teese !

Kaminski exagérait. Sur Internet, Corso n’avait vu qu’une jolie blonde au curieux physique d’actrice de cinéma muet et aux chorégraphies simplistes.

Nouvelle garde. Double pas, pas croisés. Okuri ashi.

— Une chic fille qu’a simplement fait la mauvaise rencontre.

— Peut-être ici, chez toi.

— Tu perds ton temps, Corso. Y a pas plus sain que ma boîte et son public. La perversité, on la trouve chez les coincés de la bite. C’est la morale qui crée le mal, pas l’inverse. T’en sais quelque chose, non ?

Corso déglutit, éprouvant la désagréable sensation d’être mis à nu. Il avait toujours brouillé les pistes : raide comme un janséniste, il s’habillait comme un fan de Nirvana à près de quarante balais ; voyou dans l’âme, il était devenu flic ; chrétien autoproclamé, il ne foutait jamais les pieds, ou presque, à l’église. Quant au sexe, il n’aimait que les vierges éthérées mais c’était pour mieux les souiller. Qui voulait-il tromper ? Lui-même ?

— Et du côté de tes potes ? reprit-il. T’as pas gardé des contacts avec des taulards ? des adeptes de l’amour vache ?

Kaminski enchaîna un ura mawashi geri, avec le revers du pied, et un tsumasaki geri, orteils tendus. Corso avait pratiqué le karaté et il devait admettre que la technique du proxo était sans faille. Le régisseur, lui, commençait à trembler des genoux.

— Tu te trompes encore, maricón. Le tueur que tu cherches a pas fait de taule et porte pas une pancarte marquée « tueur en série ». C’est un mec normal, lisse, sans histoires.

Corso était d’accord. La violence intérieure qui submergeait l’assassin quand il passait à l’acte était sans doute proportionnelle au calme qu’il affichait en surface.

— Et tes filles, comment elles ont réagi ?

— À ton avis ? On a dû créer une cellule psychologique.

Corso faillit éclater de rire.

— Mais elles ont déjà repris le boulot, enchaîna l’autre. Par solidarité. Elles pensent que c’est la meilleure chose à faire en mémoire de Nina.

Show must go on…

Enfin, l’ouvrier brancha les derniers fils et remit en place le plafonnier. La connexion alluma les yeux rouges d’un squelette qui trônait dans un coin de la pièce et qui devait servir de sparring-partner à Kaminski.

Assez traîné ici. Il s’était tapé un spectacle affligeant et avait perdu son temps avec un taré karatéka. Le maquereau puait la sueur et la connerie mais pas la peur, et encore moins la démence organisée que révélait le meurtre de Nina Vice. En réalité, Corso avait une conviction : le tueur n’appartenait pas au cercle du Squonk. Sinon, Bornek l’aurait identifié. Ils avaient affaire à un attaquant extérieur.

Alors que le régisseur descendait de son escabeau, Kaminski s’inclina pour effectuer un salut en bonne et due forme. Le technicien hocha brièvement la tête, empoigna sa boîte à outils et déguerpit.

— Corso, tout le monde sait que t’es un bon flic, murmura le marlou en sortant un morceau de shit, des feuilles à rouler, des cigarettes. Trouve-moi le salopard qui a fait ça au lieu de me faire chier à pas d’heure.

— Tu lui réserves ton mawashi geri ?

Kaminski passa sa langue sur le papier à rouler et lui fit un clin d’œil :

— Peut-être que je le garde pour toi…

Corso avait été ceinture noire deuxième dan mais c’était dans sa jeunesse et il lui semblait aujourd’hui qu’il s’agissait de la jeunesse d’un autre. Face à Kaminski, il n’aurait pas tenu deux minutes.

— J’te prends quand tu veux, répliqua-t-il pourtant, histoire de rester dans la note.

Kaminski acheva de concocter son joint, l’alluma puis décocha un nouveau yoko geri en direction du visage du flic. Corso, qui n’avait pas vu venir le coup, sentit le tranchant du pied lui frôler le menton.

Il déglutit encore, à sec, et essaya de sourire.

— File-moi une taffe.

3

Corso habitait un deux-pièces rue Cassini, dans un immeuble des années 60, dont le loyer avait été revu à la baisse en raison de sa vue imprenable : le mur aveugle de l’hôpital Cochin. L’appartement n’était pas terrible mais le flic aimait ce quartier qui semblait, après le boulevard Arago, s’ouvrir et prendre ses aises jusqu’au parc Montsouris. L’avenue René-Coty surtout, avec ses airs de rambla, ses platanes, ses ateliers d’artistes, lui faisait chaud au cœur.

Le flic balança blouson et holster sur son canapé et se dirigea vers le comptoir qui faisait office de cuisine. Il ouvrit le réfrigérateur et n’y vit que l’image figée de sa vie de célibataire. Produits périmés, conserves à demi ouvertes, restes de take-away…

Il prit une bière et s’assit sur le convertible qui, avec son bureau, constituait son seul mobilier. Après sa séparation d’avec Émiliya, il avait trouvé ce refuge et n’avait pas cherché à l’aménager, sauf la pièce réservée à Thaddée qu’il avait décorée avec attention. Pour le reste, ce côté provisoire lui plaisait — il lui rappelait son statut de paria, d’exilé perpétuel.

Né tout en bas de la pile, à la lettre X, comme Nina Vice, squatteur de foyers et de familles d’accueil durant son enfance, puis chien errant de sa propre adolescence, Corso n’avait jamais su se fixer ni s’adapter. Voleur, drogué, asocial, il avait été sauvé in extremis par Catherine Bompart, qui l’avait pris sous son aile et lui avait permis de réussir la seule chose dont il était fier (avec son fils) : sa carrière de flic.

Mais malgré ses états de service, son casier vierge et sa raideur extrême qui passait pour de l’intégrité, la mauvaise herbe était là, au fond de son cœur. Fonctionnaire, marié, payant ses impôts, il avait tenté dans les années 2000 de s’acheter une conduite mais le naturel était revenu au galop. En quelques années, il s’était retrouvé séparé, marginal chez les flics, nomade au sein de sa propre vie… Un gitan de terrain vague.

Quelques goulées de bière suffirent pour lui faire remonter l’estomac dans la gorge. Il se précipita dans les toilettes et vomit ses dernières heures — alcool, joint et cellulite des effeuilleuses. Pour un flic, Corso avait un handicap : il ne supportait pas la nuit. Ni ses horaires, ni sa faune. Ce qui faisait rêver le bourgeois et fantasmer les intellos n’était pour lui qu’un fleuve de connerie et de vices incarnés par une meute d’abrutis paresseux. Un univers faussement mythique, un monde de petits trafics, d’heures perdues à boire des coups, à pérorer et à baiser. La vanité absolue.

Passé minuit, il éprouvait une irrépressible envie de dormir, sentait les courbatures lui briser les jambes et la nausée lui tordre les boyaux. Il aurait dû plutôt être militaire, réveillé au son du clairon, ou prof de gym, à rattraper le soleil de bon matin, au pas de course.

Quand il releva la tête de la lunette des chiottes, il se sentait mieux. Il se passa de l’eau sur le visage, se brossa les dents, puis alla s’installer à son bureau. Finalement, il n’avait plus sommeil. Face à son ordinateur, il avait le choix entre deux cauchemars bien distincts : le dossier d’enquête de Bornek (il en avait fait scanner toutes les pièces) ou les premières conclusions de son instance de divorce. Il préférait encore l’horreur du premier aux mensonges du second.

Il commença par les images de la scène de dépose : le cadavre paraissait très pâle dans la lumière sourde du jour pluvieux. Sa posture était particulière : mains ligotées dans le dos, jambes repliées en position fœtale, tête rejetée en arrière dans une cambrure presque impossible. L’assassin avait attaché les poignets et les chevilles de la victime avec sa petite culotte. Ensuite, il l’avait étranglée avec son soutien-gorge — la première réflexion de Corso, plutôt absurde, avait été de s’étonner de l’extrême résistance de ces sous-vêtements de marque Princesse tam-tam.

À première vue, un viol commis par une brute qui avait pris ce qu’il avait sous la main pour immobiliser sa victime et la tuer. En réalité, les choses étaient plus compliquées. D’abord, la femme n’avait pas été violée : aucune lésion de ce côté, ni la moindre trace de sperme. Ensuite, l’assassin avait relié le soutien-gorge-garrot à la culotte dans le dos de la femme en utilisant des nœuds d’expert. Tout portait à croire qu’il l’avait ensuite balafrée et que c’était la victime elle-même qui s’était étranglée en se contorsionnant de douleur.

Les blessures au visage étaient atroces : avec son arme — couteau, cutter, en tout cas une lame très fine —, le tueur avait tranché les joues jusqu’à ouvrir la bouche jusqu’aux oreilles. Ensuite, il avait enfoncé profondément dans la gorge une pierre afin de maintenir la mâchoire ouverte. Le résultat était un cri noir et disproportionné, à la Edvard Munch. Un détail parachevait l’horreur : les vaisseaux capillaires des paupières et du blanc des yeux avaient éclaté par surpressurisation — le regard était uniformément rouge.

Considérant ces clichés, Corso n’éprouvait rien. Comme la plupart des flics, sa capacité à s’indigner face à la violence humaine avait décliné au fil des années. Il se disait simplement qu’ils avaient affaire à un monstre de première catégorie, à la fois minutieux quand il s’agissait de planifier son meurtre et totalement déjanté quand il lâchait la bride à sa cruauté.

Corso feuilleta d’autres PV. Bornek avait fait le job : rien à redire. Il ne voyait pas ce qu’il pouvait ajouter. Peut-être que le tueur connaissait Nina, peut-être qu’il ne la connaissait pas. Peut-être l’avait-il rencontrée vingt ans auparavant, peut-être seulement la veille de sa mort… Quelque part dans le temps et l’espace, il avait croisé sa route et il n’y avait aucun moyen de remonter jusqu’à ce regard meurtrier, cette présence de l’ombre.

2 heures du matin. Toujours pas sommeil. Il alla se chercher une nouvelle bière et se décida à affronter le pire : d’un clic, il ouvrit les conclusions envoyées par l’avocate et fit défiler la liste de ses défauts, de ses méfaits, de ses manquements. Tout y passait : alcoolisme, violences conjugales, absentéisme, harcèlement moral… La seule chose qu’Émiliya n’avait pas encore osée — mais il comptait sur elle en cas de besoin — était l’accusation d’attouchements sur leur fils.

Tout ça était tellement gros qu’on ne pouvait y croire — et il espérait que les juges ne tomberaient pas dans le panneau. Plus insidieuse était la manière dont Émiliya et son avocate parvenaient à transformer le moindre trait de son caractère, qualités comprises, en point négatif. Il était assidu au boulot ? C’était un père absent. Il s’occupait des devoirs de son fils, veillait à ce qu’il travaille son piano ? C’était un tyran, exigeant et autoritaire. Il s’efforçait de consacrer du temps à ses loisirs ? C’était pour l’éloigner de sa mère…

Quand les lignes à l’écran commencèrent à se troubler pour devenir des fils électriques prêts à s’enflammer, il ferma le document en se retenant de balancer son ordinateur contre le mur.

Il fallait qu’il trouve un moyen de libérer sa rage. Une seule idée lui vint : il appela Lambert, commandant du groupe 2 de la BS — les Stups.

— Lambert ? Corso.

— Ça va, ma couille ? ricana l’autre. Je croyais qu’à la BC, on se couchait à 22 heures.

— Vous avez quelque chose cette nuit ?

— Qu’est-ce que ça peut t’foutre ? T’es d’la police ?

— Je déconne pas.

Le flic eut un petit rire acide.

— Une petite perquise au cul de l’écureuil.

— Du chaud ?

— Les frères Zaraoui, mon frère. Trois ans qu’on attend ça. Selon notre source, une unité de production flambant neuve avec labo, presse hydraulique et go fast tout beau, tout chaud.

— Combien ?

— Cent kilos de résine, autant de beuh et un bon paquet de coke pas encore transformée.

Corso eut un sifflement admiratif. Il espérait une petite manœuvre pour se faire frissonner : on était tout à coup sur une opération d’envergure.

— Où ?

— Picasso.

La cité Pablo-Picasso à Nanterre était sur la top liste des QSN (quartiers sensibles de non-droit). Le niveau 1 en matière de menace et d’insécurité.

— Je tape avec vous.

— Holà mon frère, c’est les Stups ici, pas la fête des Loges.

— Je peux vous être utile. J’ai grandi là-bas.

— Pas de vantardise. En quel honneur tu déboulerais ?

— Faut que je passe mes nerfs sur quelque chose.

— On est pas un défouloir.

— Non, vraiment.

Lambert parut soudain intéressé :

— Des problèmes avec ta hiérarchie ?

— Avec mon ex. J’ai reçu les premières conclusions de son avocat pour notre divorce.

Le flic gloussa comme un dindon se faisant la voix :

— C’est ce que j’appelle un cas de force majeure. Be my guest.

4

Il n’existait pas à proprement parler de cité Pablo-Picasso. Ce qu’on appelait ainsi était un ensemble immobilier situé avenue Pablo-Picasso, à Nanterre. Les tours, imaginées par l’architecte Émile Aillaud, hautes et circulaires, arboraient sur leurs façades des motifs colorés qui évoquaient des nuages et des fenêtres en forme de gouttes d’eau. Un beau rêve d’architecte qui s’était transformé en pur cauchemar de misère et de délinquance.

Corso y avait passé son adolescence et se souvenait du moindre détail du décor : dans les parties communes, les portes étaient de couleur vive et les parois couvertes de crépis bigarrés. Dans les appartements, les murs étaient ronds et le sol couvert d’une moquette qui évoquait un gazon coupé très ras. Il y avait là beaucoup d’espace, beaucoup d’utopie, que les habitants s’étaient empressés de vandaliser, de souiller, de détruire. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.

Depuis le boulevard circulaire de la Défense, il vit les tours se dessiner sur fond indigo. 3 h 45. Il était dans les temps. Lambert lui avait précisé qu’ils taperaient à 4 heures pile — les Stups avaient obtenu du juge des libertés et de la détention (JLD) l’autorisation d’effectuer une perquise nocturne.

Il sortit du boulevard circulaire et franchit un réseau d’immeubles d’affaires, verre, acier et lignes épurées, qui n’existait pas du temps de sa jeunesse. Au premier rond-point, il vit que les festivités avaient déjà commencé. Des éclairs de gyrophares suçaient la base des tours. Des détonations éclataient dans la nuit. Des voitures de police le doublaient à pleine vitesse en faisant hurler leurs pneus.

Corso plaça son gyro sur le toit et brancha sa radio. L’appel explosa dans un tonnerre de crachouillis :

TN5 à toutes les patrouilles, un flic au sol. TN5 à toutes les patrouilles, je répète : un flic au sol !

Lambert n’avait pu avancer l’heure de l’opération. S’étaient-ils déjà fait repérer par les choufs, les guetteurs des cités ? Le groupe était-il tombé dans un piège ? Il suffisait d’un rien pour que le flag change de camp.

Corso fut obligé de piler au deuxième rond-point, bloqué par des fourgons garés en quinconce. Tout ce qui portait un uniforme à Nanterre semblait s’être donné rendez-vous ici. À vue de nez, Corso repéra les mecs de la BAC, les gars de la SDPJ 92, les flics en uniforme des offices centraux et commissariats qui pullulaient dans le coin (ironiquement, une annexe du ministère de l’Intérieur se trouvait rue des Trois-Fontanot, à quelques centaines de mètres de là).

Il se parqua sur un trottoir et bondit hors de sa voiture. Coffre. Gilet balistique. Sig Sauer SP 2022. Il remonta l’avenue arme au poing, le long des voitures stationnées, essayant de piger ce qui se passait. La zone d’affrontement se concentrait au pied de la deuxième tour Aillaud en partant du rond-point. Précisément celle qu’il avait habitée.

Au premier planton qu’il croisa, Corso montra son badge en criant :

— Qu’est-ce qui se passe ici ?

— Brigadier Ménard. Commissariat de Nanterre.

— Je t’ai posé une question : qu’est-ce qui se passe ?

— Seulement deux escouades. On en attend trois autres.

Corso se demanda si le gars se foutait de sa gueule ou s’il avait fumé puis il comprit. Il s’approcha encore et lui hurla dans l’oreille :

— Retire-moi ces putains de bouchons !

Le flicard sursauta puis ôta ses oreillettes antibruit.

— Excusez-moi, bredouilla-t-il, je… j’les avais oubliées. (Le gars tremblait des pieds à la tête, tenant son artillerie d’une main frémissante.) Vous… vous disiez ?

— Qu’est-ce-qui-se-passe-ici ?

— On sait pas. Ça tire depuis dix minutes…

Corso continua à gravir l’avenue à petites foulées, les deux mains vissées sur son calibre. Il discernait maintenant plusieurs éléments éclaboussés par les rampes à leds. Sur sa droite, en contrebas de la tour, derrière les dunes de pavés qui tiennent lieu d’espaces verts dans ce quartier, deux flics en gilet pare-balles tiraient au fusil à pompe.

À gauche, de l’autre côté de l’avenue, un cordon de sécurité maintenait les éventuels curieux à distance, mais personne ne s’était risqué près de la zone de combat.

Plissant les yeux, Corso repéra plusieurs flics à l’abri derrière les voitures. Il vit aussi une grosse femme portant voile et djellaba, debout parmi les combattants, qui hurlait sous les réverbères :

’Iibni ! ’Iibni ! ’Ayn hu ? ’Ayn hu ?

Il connaissait assez de mots arabes pour saisir le message : « Mon fils ! Mon fils ! Où est-il ? Où est-il ? » À genoux devant elle, un flic de la BAC cagoulé agrippant sa robe pour l’obliger à se baisser.

Corso s’avança encore du côté des tours et dépassa plusieurs flics en armes qui tiraient au jugé. Les balles sifflaient dans l’air comme les derniers feux de Bengale d’une fête délétère. En toile de fond, les interférences des radios en rajoutaient dans le chaos.

Alors qu’il se mettait à couvert derrière des conteneurs de poubelles, il tomba sur un cadavre. Son visage avait été emporté par une rafale. Une mare de sang engluait les roulettes des bennes et les sacs-poubelle posés par terre. Corso lui-même, un genou au sol, venait de s’en foutre partout. ’Iibni ! ’Iibni ! ’Ayn hu ? ’Ayn hu ? Sans doute le fameux fils.

Il gravit la dune de pavés qui le séparait du champ de bataille. D’abord, il ne vit rien, sinon des éclairs qui déchiraient la nuit. Puis il discerna les écailles du gigantesque serpent qui décorait le parvis. Alors seulement il découvrit un tableau sidérant. Au-dessus des bancs publics, un homme était pendu à un réverbère — sa tête dessinait un angle droit avec l’axe du lampadaire.

Lambert et ses hommes étaient planqués sous le porche ovale de l’immeuble et tiraient à tour de rôle. Entièrement vêtus de noir, engoncés dans leurs gilets pare-balles, leur seule touche de couleur était leur brassard rouge. Un bandeau de deuil pour des funérailles pourpres.

Corso courut les rejoindre. Avant même de les saluer, il remarqua qu’ils tenaient tous des fusils d’assaut semi-automatiques HK G36 chargés de munitions de 5,56 millimètres, le calibre standard de l’Otan.

Balançant un coup d’œil par-dessus son épaule, Lambert éclata d’un rire sous haute tension.

— T’as pu te libérer ? Tu vas en avoir pour ton pognon.

5

— Le pendu, c’est qui ? demanda Corso en essayant de regarder par-dessus les épaules des flics.

— Notre indic. Ce con s’est fait alpaguer après nous avoir filé le tuyau. Il a dû nous balancer. Résultat, c’est nous qu’on attendait…

Dans l’ombre du hall, Corso distinguait mieux ses collègues. Lambert était un grand mec livide à la tignasse couleur de foin et aux sourcils décolorés. Une peau vérolée et des dents pourries complétaient le tableau. Ses adjoints faisaient la paire : l’un portait des tatouages de mareros du cou jusqu’aux tempes, l’autre arborait un « sourire tunisien », cicatrice qui s’étirait de la commissure des lèvres à son oreille, souvenir de dealers qu’il avait mis au trou.

— V’là le topo, annonça Lambert. Derrière le serpent, y a les frères Zaraoui et leurs complices qui nous tirent dessus. Derrière eux, aux abords d’la tour qu’tu vois au fond, y a les potes du pendu qui mitraillent de leur côté. De temps en temps, les premiers se souviennent des seconds et leur envoient quelques bastos avant de décharger à nouveau sur nous. D’autres fois, ce sont ceux du fond qui se rappellent qu’il y a des flics dans le coup et nous expédient quelques rafales. Un vrai threesome.

L’hilarité de Lambert avait une résonance désespérée. Cette nuit, encore une fois, il y aurait des morts, des blessés, et pas un pet de lapin en faveur d’une quelconque juste cause.

— J’ai entendu la radio, reprit Corso. On a un gars au sol ?

— Blessure superficielle. En revanche, les Zaraoui ont perdu un gars et un autre est salement touché. Avec un peu de chance, y a un ou deux autres macchabs derrière le serpent.

— Le plan, c’est quoi ?

— Y a pas de plan. On attend les hommes du GIR qui vont lancer l’assaut et disperser tout le monde. Si on rentre chez nous entiers, on pourra remercier sainte Rita.

— Et le labo ?

— On l’a dans l’os. Pendant que tout l’monde défouraille, d’autres sont en train d’évacuer la marchandise sous le parvis. C’est précisément l’entrée du parking que les salopards défendent. Quand les renforts arriveront, tout aura disparu.

Une idée traversa l’esprit de Corso :

— Y a un autre passage.

— Quoi ?

— Les caves communiquent avec le parking.

— Tu t’goures. On a les plans, elles sont au rez-de-chaussée.

— J’te dis que j’ai vécu ici. Par les conduits de ventilation, on peut accéder au plafond du parking.

L’œil de Lambert s’alluma, mi-fièvre, mi-démence.

— Les caves ont été transformées en mosquée, répliqua-t-il. On peut plus y accéder que par l’extérieur.

— Tes gars nous couvrent. La porte coupe-feu est à dix mètres devant nous en longeant le mur.

Lambert actionna la sécurité de son HK G36 et hurla :

— Vous avez entendu, les gars ? Ce soir, on arrose gratis !

Les flics se mirent en position. Au signal de leur chef, ils commencèrent à tirer pendant que Lambert et Corso suivaient la façade de la tour. En scrutant la gueule du serpent émergeant de la dalle du parvis, avec ses larges écailles de pierre, Corso remercia Dieu d’être flic, d’avoir cette vie hors normes galvanisée par la mort elle-même.

Lambert s’arrêta. Ils allaient bientôt se retrouver à découvert. Nouveau signal : ils couvrirent les quelques mètres les séparant de la porte coupe-feu. Des mosaïques partirent en éclats, des balles les cherchaient dans l’obscurité. D’un coup de pied, Lambert fit sauter l’ouverture de la mosquée-cave. Ils plongèrent à l’intérieur et allumèrent leurs torches électriques. Personne.

Jadis, ce local était une remise pour les deux-roues. Corso y avait passé d’innombrables après-midi à bricoler des mobs. Maintenant, dans le rayon des lampes, apparaissaient des tapis, le mihrab de bois indiquant la direction de La Mecque, les versets coraniques et les noms divins encadrés au mur.

Corso mit quelques secondes à retrouver ses repères et à s’orienter.

— Par là !

Ils traversèrent l’espace à l’oblique, vers la gauche, et dénichèrent le local de chaufferie. Corso attaqua la porte à coups de pompes mais eut moins de chance que Lambert — le cadenas tenait bon. Le flic des Stups le poussa et tira un coup de feu dans la boucle d’acier qui sauta avec la violence d’une douille. Tirer dans une mosquée : le sacrilège devenait profanation.

Ils accédèrent à un réduit où s’alignaient boutons, manettes et fusibles. Au-dessus d’eux, à deux mètres du sol, une grille latérale protégeait le conduit de ventilation. En calant ses pieds sur le tableau de bord, Lambert réussit à se hisser à la bonne hauteur et à dévisser le châssis avec son couteau, un Puukko finlandais que le flic aimait exhiber au resto quand ils déjeunaient tous ensemble.

La grille dégringola et Lambert se glissa avec son fusil dans le conduit tapissé de laine de verre. Corso le suivit, l’angoisse au ventre. Il n’avait jamais pris ce passage — il n’était même pas sûr que ce boyau mène au parking. Au bout de quelques mètres, les ténèbres devinrent étouffantes. Couvert de sueur, Corso comptait mentalement la distance parcourue et il estima qu’ils devaient être à mi-chemin.

Soudain, Lambert hurla. Corso réalisa que la chaleur avait changé de nature : elle était devenue mordante, acérée, comme une bête réveillée dans son repaire.

— Recule ! Ils ont foutu le feu !

Corso enclencha la marche arrière, poussant sur ses coudes, essayant d’imprimer le même mouvement à ses genoux. Fumée, fibres et scories lui bloquaient la gorge. La laine de verre en brûlant allait les envelopper d’un manteau de feu.

— Recule ! Putain ! RECULE !

Paniqué, Lambert poussait des pieds et Corso s’en prenait plein la poire tout en essayant de ramper en arrière. Enfin, s’agitant comme un ver à bois dans un trou, il sentit le vide sous ses semelles. Il poussa encore et dégringola dans le réduit qui n’était plus qu’un bloc de vapeurs toxiques. Aussitôt, Lambert lui tomba dessus, bottes à bouts ferrés en avant. Les deux hommes se retrouvèrent en position 69, toussant, crachant, éructant.

— Ouvre la porte ! haleta Lambert. On va crever !

Du talon, Corso poussa la paroi et ils purent, à quatre pattes, se traîner dehors. Recroquevillés, aveuglés, crachant des fragments de laine, ils happèrent des goulées d’air comme des noyés retrouvant in extremis la surface.

Lambert se remit debout et attrapa Corso par le blouson.

— Faut se tirer. On va cramer dans ce bordel !

Corso jeta machinalement un regard vers le réduit. Pas l’ombre d’une flamme. Le flic attendit un instant et comprit la vérité : la laine de verre était ignifugée et la fumée du boyau ne provenait que de la bombe incendiaire à l’autre bout.

— Et alors ? demanda Lambert, après que Corso lui eut expliqué sa déduction.

— On y retourne. Ces cons-là pensent qu’on a brûlé ou qu’on s’est barrés. On est bons pour le flag !

Lambert, plié en deux, les mains en appui sur les genoux, toussait encore.

— J’avais oublié que t’étais un malade…

Corso se hissait déjà dans le conduit. Il suffisait de retenir sa respiration, de ramper à nouveau à l’aveugle et de jaillir à l’autre bout. Les dealers penseraient avoir affaire à des morts-vivants et se rendraient sans résistance. C’est du moins ce qu’il se répétait en avançant, yeux fermés et poumons comprimés. Tout ce qu’il distinguait, c’étaient le bruit des godasses de Lambert contre la laine de verre carbonisée et l’acier galvanisé des parois — Monsieur Stups avait enquillé derrière lui.

Bientôt, il put apercevoir l’orifice du conduit. Les trafiquants avaient dévissé la grille pour balancer leur bombe. Le plafond du parking, avec ses néons cradingues, était bien là.

Corso progressa encore et obtint une vue en plongée sur l’opération : un type portait un bloc de résine de cannabis gros comme un carton de déménagement. Deux autres poussaient une machine à pression hydraulique. Un quatrième coltinait des bidons de dix litres d’un quelconque transformateur chimique.

Les yeux remplis de larmes, les poumons saturés de dioxyde de carbone, Corso évaluait leurs chances, à lui et à Lambert, de neutraliser les lascars. Point fort : les salopards avaient les mains prises. Point faible : sortir de ce trou, à deux mètres du sol, prendrait plusieurs secondes, de quoi leur laisser le temps de dégainer.

— Putain, mais avance ! murmura Lambert qui suffoquait derrière.

Corso glissa son calibre dans sa ceinture, agrippa les rebords extérieurs du boyau et s’éjecta tant bien que mal. Tête la première, il se laissa glisser le long du mur alors que ses jambes suivaient le mouvement. Résultat, il se cassa la gueule sur le capot d’une bagnole, perdant dans sa chute son calibre.

Il roula sur le sol, se précipita sur son arme, à quatre pattes, et braqua au jugé les dealers qui, comme il l’avait prévu, avaient perdu quelques secondes à digérer leur surprise.

— On bouge plus ! hurla-t-il.

Le premier voyou, au milieu du parking, se figea, sans lâcher son bloc de cannabis. Les deux autres se tenaient près d’un monospace Mercedes dont le hayon était ouvert, la presse hydraulique posée au sol. Le dernier laissa tomber ses bidons de plastique.

Tout se passa en même temps, Corso vit l’un des gaillards près du Classe V plonger sa main à l’arrière du véhicule, le porteur de bidons partir en courant, l’homme-cannabis reculer, tandis que Lambert et son fusil se fracassaient dans son dos sur la bagnole qui lui avait déjà servi de tremplin.

Corso tira en direction du duo le plus dangereux, touchant celui qui fouillait dans le monospace, puis il visa le bloc de cannabis de l’autre, qui fut propulsé en arrière par la force d’impact — Corso savait ce qu’il faisait : depuis 2012, les flics utilisaient de nouvelles munitions à pointes creuses qui s’écrasaient dans leur cible sans la transpercer.

Tout s’arrêta. Le blessé avait basculé à l’intérieur du Mercedes. Son complice avait levé machinalement les mains. Le porteur de cannabis, le cul par terre, était coincé contre une voiture par son stock de défonce brune. Le dernier larron avait disparu.

Braquant toujours les trafiquants, Corso cria à l’attention de Lambert :

— Fous-leur les bracelets !

Pas de réponse. L’air demeurait sous tension, le tableau lui piquait les yeux en mille signaux d’alerte. Lambert s’était-il assommé en tombant ? Il lui lança un bref regard et vit le flic, un genou au sol, aux prises avec un voyou à capuche sorti de nulle part. Le trafiquant tentait de retourner le fusil de Lambert contre lui. Ses deux mains serraient celles du flic, afin de le forcer à se tirer dessus. Le Capuchon avait déjà le doigt sur la détente. Corso bondit de deux pas sur le côté pour trouver un angle où la balle ne risquerait pas de traverser la tête du salopard et de tuer son collègue, nouvelles munitions ou pas.

Quand il fut en place, il vit le doigt bouger, la gueule tordue par l’effort de Lambert — et tira. La balle vint se loger au fond du crâne du tueur, faisant exploser os et cervelle. Corso se précipita, si vite qu’il put voir la fumée de son tir s’échapper de la bouche du dealer à terre.

Lambert se ressaisit aussitôt et braqua son HK G36 vers les deux autres, qui — miracolo — étaient restés immobiles. Corso recula de quelques pas et s’appuya contre une voiture, les jambes tremblantes. Lambert passait déjà les pinces aux deux connards.

Mû par un dernier pressentiment, Corso s’approcha du Classe V. Il n’avait rien perdu de ses talents de tireur : sa balle avait emporté la moitié du ventre du trafiquant, brûlant les chairs et meurtrissant des organes vitaux. Il éprouva un haut-le-cœur à l’idée de son palmarès de la soirée.

Lambert lui envoya une bourrade dans le dos.

— Encore deux cons qu’ont sauvé la vie d’ton ex !

6

9 heures, briefing au 36.

Corso avait dormi de 5 à 8, tout habillé, puis s’était douché, rasé, habillé, en s’efforçant de ne pas repenser au carnage de la veille.

Ils avaient convenu avec Lambert d’oublier sa présence sur les lieux. Le chef de groupe assumerait l’opération — son succès, ses cadavres (l’un d’eux était Mehdi Zaraoui en personne) —, Corso retournant à ses enquêtes et à sa paperasse. Les forces d’intervention étaient finalement venues à bout des tireurs du serpent. Seuls les potes du pendu avaient réussi à s’enfuir. Bilan : un labo clandestin démantelé, une poignée de trafiquants arrêtés, trois morts et deux blessés chez les méchants, dont un des chefs de la bande, un blessé chez les flics. Du prestige pour Lambert. Une catharsis, si on voulait, pour Corso.

Tuer deux hommes en une nuit — ses sixième et septième en dix-huit années de service —, ce n’était pas rien. D’ordinaire, pour digérer un tel traumatisme, il suivait un rituel : il filait à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, la première église qu’il avait découverte à Paris quand il s’était enfin libéré de sa banlieue, et il implorait le pardon de Dieu.

Bien que flic, bien que conscient de l’omniprésence du mal en tout homme, il ne démordait pas de sa vision optimiste du cosmos, incluant une cinquième force fondamentale : l’amour. Voilà pourquoi, dans le silence de la paroisse chargée d’encens, il se livrait à un auto-exorcisme après que le sang eut coulé. À force de prières et d’implorations, il essayait d’étouffer les démons qui l’habitaient, lui, et qui, une fois encore, s’étaient réveillés…

Ce matin-là, pas le temps pour la cérémonie. Il avait démarré à 8 h 45 et filé en direction de la Seine, deux-tons hurlant. Ce qui l’obsédait surtout était son inconscience. Père d’un garçon de 9 ans objet de tout son amour, de tous ses combats, il s’était encore une fois exposé à des dangers inutiles…

Troisième étage, machine à café. Sa gorge ne retint que la brûlure du breuvage sans goût ni saveur. C’était tout ce dont il avait besoin.

Dans la salle de réunion, les membres de son groupe étaient déjà là. Depuis quatre ans, il dirigeait une équipe soudée et efficace dont le fragile équilibre lui collait des insomnies. Qu’un seul élément disparaisse et l’alchimie serait rompue…

Barbara Chaumette, alias « Barbie ». Ni son prénom, qui évoquait pour Corso une longue femme langoureuse, ni son surnom n’étaient adaptés au modèle. Sa deuxième de groupe était une petite trentenaire châtaine au visage incertain. Sèche comme une trique, elle portait des robes de laine noire, des collants troués et des Stan Smith épuisées. Un débit électrique, des gestes saccadés : elle respirait la nervosité et le mal-être.

Elle avait fait Sciences po, était bien partie pour l’ENA, mais à 26 ans, elle avait changé de cap et pris le chemin de l’école des flics — pas l’École nationale supérieure de la police de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, qui forme les commissaires, mais la simple fabrique des officiers de police, à Cannes-Écluse. Personne n’avait compris ses motivations. On ne connaissait pas non plus ses origines familiales ni sa vie privée (si elle avait un petit ami, on le plaignait : elle était aussi stable qu’une maraca). Pour l’instant capitaine, Corso lui promettait un avenir rapide de commandant. Il n’avait jamais vu un flic avec un tel esprit d’analyse ni une telle mémoire. Lui confier des fadettes ou des relevés bancaires, c’était les passer au décodeur.

Nathalie Vallon, 48 ans, était tout le contraire. Ses années de culturisme lui avaient forgé le surnom de « Stockos » (les flics utilisent aussi le verlan), ou simplement « Stock » quand on était pressé. Sa carrure imposante lui avait valu à la PJ une réputation de lesbienne bien qu’elle soit mariée depuis vingt ans à un instituteur et mère de deux enfants qui menaient de brillantes études.

Toujours habillée d’un costume noir sans élégance, chemise blanche et chaussures de gendarme, elle était un vrai soldat de la Crime, à mi-chemin entre le fonctionnaire et le croque-mort.

Peu ambitieuse, elle n’avait jamais obtenu ni même convoité le grade de capitaine. Sa seule vraie passion était la bouteille. Corso devait lui rappeler régulièrement les principes de son groupe : pas d’alcool ni de drogue au sein du service, l’arme de dotation dans un tiroir et pas de vannes de cul, s’il vous plaît.

Sur le chapitre de l’humain, Stock était imbattable. Souriante, débonnaire, rassurante, elle n’avait pas son pareil pour mettre en confiance les témoins — et les suspects. Un interrogatoire de Nathalie offrait toujours plus de résultats que celui de n’importe quel autre flic.

Le troisième de groupe, celui que Corso appréciait le moins, s’appelait Ludovic Landremer. 35 ans, titulaire d’un master de sciences économiques, ce Toulousain brillant avait gravi les échelons sans difficulté. Un look de vendeur de voitures — costard cintré et pompes pointues —, une touffe de cheveux crépus et roux sur la tête, une seule passion avouée, le rugby. Quand on l’interrogeait sur ses origines, il répondait : « L’Ovalie ».

Sa faille intime était les sites de rencontre. Célibataire, il ne vivait que pour ses plans nocturnes. Sa devise : « Une femme par soir, un match par week-end. » On avait dû brider son ordinateur et son portable perso restait au vestiaire.

Son atout de flic, c’était la patience. Il pouvait écumer des immeubles entiers, sonner à toutes les portes, poser mille fois les mêmes questions sans se lasser ni se déconcentrer. Ludo le « Chalut », comme les autres l’appelaient, savait retenir dans ses filets l’élément décisif, la petite incohérence qui pouvait faire basculer une enquête.

Enfin, il y avait Krishna Valier. Ses parents babas cools, qui lui avaient donné le nom d’une divinité hindouiste, devaient être désespérés de voir ce que leur rejeton était devenu : un flic certes, mais « un fonctionnaire avant tout ». Un procédurier qui passait ses journées dans son bureau (il en avait un pour lui tout seul, que les autres surnommaient « le cachot ») à rédiger des PV d’auditions, des rapports, des notes. Doté d’une maîtrise en droit, il était le seul à parler le langage des juges et à pouvoir démêler les tracas administratifs. C’était lui aussi qui gérait les archives et se fadait le Salvac, gigantesque base de données consacrées aux crimes de sang, qu’il fallait nourrir à chaque affaire en remplissant un questionnaire interminable.

Les autres n’étaient pas hindouistes mais ils vénéraient Krishna — le leur — car il leur permettait de passer bien plus de temps sur le terrain que derrière un ordinateur.

Krishna avait le physique de son métier, à moins que ça ne soit l’inverse. Petit et frêle, chauve à moins de 35 ans, il avait misé sur ses lunettes pour habiller son visage : il portait une monture d’écaille à angles droits, d’une marque prestigieuse, qui lui donnait l’air d’avoir été bricolé en Lego. On ne savait rien de sa vie privée mais avec une tête pareille, elle devait tenir sur un Post-it.

Il ne participait pas aux réunions, ne menait aucune enquête, ne sortait jamais de son bureau, mais il était un élément vital du groupe. Sa patience n’avait pas de limites, notamment vis-à-vis de ses collègues qui, au lieu de frapper à sa porte, s’obstinaient à lui lancer un « Hare Krishna » en guise de salut.

— Bon, attaqua Corso en frappant dans ses mains, on a réglé le tout-venant ?

— Je finis les queues du dossier Martel, dit Barbie, Ludo a rédigé les derniers PV sur l’atelier coréen. On attend toujours le rapport d’expertise du parking d’Aubervilliers. On a levé le pied pour les convocs de témoins du lynchage de Château-Rouge…

Le mot « lynchage » lui rappela le pendu de la veille — et ses propres crimes, à lui. Il se prit une suée à l’idée qu’on puisse saisir son groupe pour compter les morts de la dalle de Pablo-Picasso. Mais Lambert le tiendrait sans doute à l’écart. Il ferait sa cuisine avec la SDPJ 92 — que chacun balaie devant sa porte.

— On peut donc se consacrer à fond à l’affaire du Squonk ?

Stock, mains dans les poches (elle ne prenait jamais de notes), intervint :

— L’idée, c’est quoi ?

— Je vous l’ai dit hier : on nous refile le bébé dans l’espoir qu’on fasse avancer les choses.

— On a tous lu le dossier, dit Ludo. Bornek et ses gars ont fait du bon boulot.

— Mais on peut faire mieux, assura Corso.

Silence approbateur : l’orgueil, le nerf de toutes les guerres.

— On se fout à 500 % sur ce dossier, tous les quatre, nuit et jour au moins jusqu’à lundi. Si on a rien trouvé, le délai de flagrance s’achèvera, un juge sera nommé et le soufflé retombera de lui-même.

— On est le baroud d’honneur ? sourit Nathalie.

— Exactement. Vous avez tous vu les photos de la victime. On va pas laisser cet enculé se branler en repensant à ses faits d’armes ni lui permettre de remettre ça.

Hochements de tête. Corso chauffait sa salle.

— Donc, on reprend l’enquête de zéro, en montant tous les curseurs. Ils ont interrogé les commerçants de la rue de Nina ? On secoue ceux du quartier. Ils ont analysé les fadettes du mois précédent ? On se farcit celles du trimestre. Etc.

Ludo leva les yeux de son ordinateur.

— On cherche quel profil ?

— Tout nous prouve que le meurtre était prémédité. L’assassin connaissait donc sa victime, soit de près, soit de loin.

— Et un quart d’heure avant sa mort, Nina était vivante.

Corso ne releva pas la vanne :

— Il faut chercher parmi tous ceux qui la côtoyaient, ses proches mais aussi ceux qui l’ont simplement croisée lors d’un spectacle ou d’un stage.

— Ça fait du monde.

— C’est pour ça qu’on doit partir de son emploi du temps à elle. Un salopard a flashé sur elle, et de la pire des façons. Ce gars-là est dans le tableau, on doit le repérer. On va dérouler le film à l’envers, en s’arrêtant image par image.

Les flicards se regardèrent : ce discours ronflant était bien beau mais, en termes de boulot, cela allait se traduire par des centaines d’heures d’enquête harassantes et fastidieuses. Et sans doute pour peau de balle…

— Qui fait quoi ? demanda Barbie sans enthousiasme.

— Tu t’occupes des fadettes, de ses comptes personnels, de son ordinateur. Tu passes au peigne fin le moindre de ses mails, ses contacts, etc. Vois avec les geeks du service s’il y a moyen de récupérer des trucs effacés.

— Son portable n’était pas dans les scellés.

Corso acquiesça et en profita pour souligner :

— Le cadavre était nu et on n’a retrouvé ni son sac ni aucun objet personnel. C’est peut-être rien, ou au contraire le signe que le tueur ne voulait pas qu’on accède à son agenda. D’où l’importance des fadettes.

— Les gars de Bornek ont déjà fait tout ça.

— Je parle français ou quoi ? demanda-t-il en montant la voix. S’ils n’ont rien trouvé, c’est que le grain de sable est plus ancien, ou plus petit. Appelle l’opérateur et surpasse-toi.

Puis, se tournant vers Nathalie, debout, adossée au chambranle de la porte :

— Toi, tu t’occupes des commerçants, des voisins, des proches. Ensuite, tu élargis le cercle : Nina était naturiste, fan de yoga, ce genre de conneries. Qui sait ? Notre tueur est peut-être un nudiste.

La blague tomba à plat. Pas grave. Un briefing se jugeait à l’énergie qu’on était capable d’insuffler à ses troupes.

— Un détail, fit-il encore à l’adresse de Stockos. Sophie Sereys est née sous X. Rechercher ses parents biologiques, c’est mission impossible, mais Bornek a fait une demande pour connaître les foyers et les familles d’accueil où elle a grandi. Vois où on en est de ce côté.

— Tu penses à une histoire aussi ancienne ?

— On sait jamais. Le mobile remonte peut-être à l’enfance, la frustration d’un autre môme abandonné.

Nathalie ne bougeait pas. Les élucubrations de Corso la laissaient de marbre.

Stéphane pivota enfin dans la direction de Landremer.

— Ludo, tu retournes dans les boîtes où elle a bossé, tu t’assures qu’il n’y a pas de cinglés parmi la clientèle. Tu appelles aussi tous ses one shots. Elle faisait souvent des strips d’un soir dans des boîtes ou chez des particuliers. Tu peux retrouver pas mal de monde… Sur un autre plan, demande à Krishna de fouiller du côté du Salvac pour voir s’il n’y a pas eu déjà des meurtres qui impliquent, même de loin, le même genre de mutilations ou de techniques d’étouffement.

— Bornek…

— Ils l’ont fait pour l’Île-de-France. Étends à l’Hexagone. Fouille aussi les archives de la boîte antérieures aux fichiers numériques. Interroge les vieux de la vieille. Brasse du papier. Putain, des blessures pareilles, s’il y a eu des précédents, elles peuvent pas être tombées aux oubliettes !

Il s’énervait encore, mais personne ne relevait. On le prenait comme il était — carrément méchant, jamais content.

— Et toi ? finit par demander Barbie, la seule qui pouvait se permettre ce genre de provoc.

— Je vais d’abord aller lécher le cul de Bornek pour ne pas nous foutre la moitié de l’étage à dos. Après ça, je me réserve les danseuses, les collègues et soi-disant copines de Nina. De l’avis général, elle avait l’air d’être la plus cool des meufs mais pas un témoin n’a pu lâcher un truc perso sur elle.

Dans un autre groupe, des vannes auraient fusé sur le fait que le chef s’était gardé le meilleur job — les gonzesses —, mais avec Corso, ces réflexions seraient tombées à plat. D’ailleurs, il ne serait venu à l’idée de personne qu’il ait eu dans l’idée de reluquer le cul des filles. Pas le genre de la maison.

7

— Si tu penses que tu peux mieux faire que nous, tu t’fourres le doigt dans l’œil.

— Je pense rien. Bompart m’a demandé de prendre le relais. Je vais faire de mon mieux, c’est tout.

Patrick Bornek était un homme de taille moyenne au torse en barrique et au nez écrasé. Un physique qui convenait bien à son mental. Besogneux et obstiné, il s’était pris pas mal de murs, en avait tiré les leçons et avait fini par devenir un enquêteur de premier plan.

Sa carrière était à l’inverse de celle de Corso : pas de faits héroïques ni d’années noires dans des brigades dangereuses, mais une progression lente, administrative, et une patience qui avait fait ses preuves. Sur le plan du taux d’élucidation, le groupe de Bornek n’avait rien à envier à celui de Corso — ils étaient simplement moins rapides, moins brillants, moins folklo.

Pour la petite histoire, Corso aurait dû hériter de l’affaire du Squonk, puisqu’il était de permanence le jour de la découverte du corps. Mais il avait été appelé juste avant chez un notaire qui s’était fait ouvrir la gorge avec un coupe-papier. Le temps d’identifier le coupable — un déshérité qui avait exprimé son mécontentement à sa façon —, il aurait pu récupérer la saisine concernant l’effeuilleuse, mais Catherine Bompart avait préféré confier le dossier Nina Vice, déjà trop médiatisé, à une équipe plus discrète.

Bornek alla s’asseoir à son bureau. Aussitôt, son cou disparut et son visage prit l’aspect renfrogné d’un taureau dans son toril.

— Tu trouveras que dalle, répéta-t-il, le salopard a pas laissé la moindre trace. Personne n’a vu la victime dans les vingt-quatre heures avant son meurtre. Personne n’a rien remarqué durant les derniers jours précédant sa mort. Quant aux proches, on les a tellement secoués qu’ils pourraient se constituer partie civile et nous attaquer pour harcèlement.

— Et les liens avec les sous-vêtements ?

— Le nœud qui l’a étranglée est un nœud de fouet, un genre de nœud coulant. Celui des poignets et des chevilles est un « huit ». Des trucs de marin. On allait pas réquisitionner le port du Havre ou de Toulon… On a même contacté des scouts.

— Pourquoi des scouts ?

— Ce sont des pros des nœuds. Tu vois où on est tombés…

— Le bondage ? insista Corso. Nina aurait pu faire des photos ou tourner des films sur le Net, rencontrer des amateurs de SM…

— On y a pensé. Aucune trace d’un boulot de ce genre dans sa compta, et crois-moi, elle était pointilleuse de ce côté-là. Une vraie petite épicière. On a gratté aussi du côté de ce milieu, on a demandé conseil aux collègues de la BRP. Rien de significatif.

— Les mutilations ?

— Je t’en prie. Se branler pour savoir ce que le gars a tenté de dessiner sur la gueule de la pauvre fille, pas question. L’enfoiré a voulu la défigurer et basta.

Bornek se trompait : les plaies de la bouche, la pierre dans la gorge n’étaient pas des détails anodins. Le tueur avait transformé le visage de sa victime en un véritable tableau et peut-être existait-il une référence à ce cauchemar.

— J’ai remarqué qu’il n’y avait pas de plaies de défense…, hasarda Corso.

— Et alors ? s’énerva Bornek. T’en déduis qu’elle connaissait son meurtrier, qu’elle s’est pas méfiée ? Tout ça, c’est des conneries de téléfilm. On a jamais résolu une affaire avec ce genre de remarques. Il l’a peut-être surprise et ligotée aussi sec. Ou droguée avec un produit qui ne laisse pas de traces. À moins qu’elle n’ait été trop terrifiée pour bouger. On saura jamais ce qui s’est passé.

Corso comprenait que Bornek ait jeté l’éponge, il était là pour la ramasser.

— Je comptais me focaliser sur Nina elle-même…

— Parce qu’on n’y a pas pensé, p’t-être ? On a tout fouillé, tout retourné. Y a rien à se mettre sous la dent, ni du côté du meurtre, ni du côté de la victime.

— Et sur son enfance ?

— On attend le dossier de l’Aide sociale à l’enfance, mais tu les connais…

Il se demanda, s’il était un jour assassiné, ce que donnerait l’enquête sur son propre passé. Lui aussi avait été pupille de l’État, matricule 6065. On lui avait attribué ce nom à consonance italienne parce qu’il était né à Nice, à quelques kilomètres de la frontière.

Que trouveraient les flics s’ils remontaient le fil de son enfance, de sa jeunesse ? Des noms de foyers, de familles d’accueil, mais certainement pas le chaos souterrain qui avait forgé sa personnalité. Toutes ces zones d’ombre qui avaient fait de lui un homme à tiroirs, multipliant les contradictions, les mystères. Cette idée lui redonna de l’espoir. Sophie Sereys aussi devait avoir ses secrets…

Bornek se leva et retourna se poster près de la fenêtre, mains dans les poches.

— Cette destitution…

— N’appelle pas ça comme ça.

— C’en est une. Cette destitution, c’est comme une bonne branlette. C’est humiliant mais finalement, ça soulage.

Le mot de la fin.

Corso se leva et tenta un dernier boniment :

— On va faire le job mais on trouvera rien de plus. Tout ça, c’est juste une concession aux médias et au public.

— Tu parles, fit Bornek en se retournant. J’te connais, Corso. T’es persuadé que tu peux faire mieux que nous. Eh bien, j’te souhaite bonne chance. Moi, je pars en vacances.

En regagnant son bureau, Corso passa devant les Stups qui bruissaient des faits d’armes de la veille. Il accéléra le pas afin d’éviter de croiser un flic de la BS.

— Commandant Corso ?

Il tourna la tête et se trouva face à un journaliste dont il avait oublié le nom et qui rôdait souvent dans les couloirs de la PJ. Corso n’éprouvait aucune hostilité envers les baveux — ils racontaient n’importe quoi mais pas plus qu’un juge ou un avocat. À la différence de ses collègues, il ne les considérait pas comme des charognards. À ce compte-là, eux-mêmes étaient des vautours, se nourrissant du sang des autres.

L’homme s’avançait vers lui, le bras tendu. Corso évita le geste, il détestait serrer les mains.

— Vous pourriez me dire quelques mots sur l’opération de cette nuit à la cité Pablo-Picasso ?

— Je bosse plus aux Stups depuis cinq ans.

Le nom du gars lui revint : Trepani, ou Trivari. Il avait dû répondre une fois ou deux aux questions de cette face de clown. Avec ses yeux globuleux et sa petite bouche, il ressemblait à un Lapin Crétin.

— Tout de même, un pendu, trois morts et trois blessés par balle, ce n’est plus la banlieue parisienne, c’est Juárez ou Medellín.

— Demandez leur avis à mes collègues.

— Je me suis laissé dire que vous aviez grandi là-bas.

Les journalistes finissaient parfois par en savoir plus sur les flicards que l’IGPN elle-même.

— Que pensez-vous de l’évolution du quartier ? continua-t-il.

— Si vous cherchez un pompier pyromane, ne comptez pas sur moi. Je reste optimiste quant à l’évolution des quartiers. La plupart de leurs habitants sont des braves gens.

Le journaliste sourit, l’air entendu.

— À votre époque, il n’y avait pas de pendus aux réverbères.

Il eut envie de répondre qu’il existait d’autres festivités, plutôt en sous-sol. Il se retint à temps.

— Les caïds essaient de semer la terreur, fit-il le plus calmement possible. Ils n’y parviendront pas. Encore une fois, ils ne représentent qu’un infime pourcentage de la population des quartiers et la police est là pour les identifier et les arrêter. Il faut cesser de stigmatiser les cités.

Il ne croyait pas un mot de ce genre de discours politiquement correct. Ses vrais souvenirs de Picasso : quand ses voisins lâchaient sur lui leur chien parce qu’il écoutait sa musique trop fort, quand les gosses de la tour, au lieu de faire leurs devoirs, pissaient dans les boîtes aux lettres, quand les membres de sa propre famille d’accueil appelaient les flics pour dénoncer les sans-papiers du palier d’à côté… Des ordures à tous les étages.

— Comment stopper cette prolifération de… brebis galeuses ?

— Faut les arrêter et les mettre hors d’état de nuire, c’est tout. Putain, faut les foutre en cage !

Il se mordit les lèvres. Bravo, Corso. À pieds joints et droit dans le mur.

— Pour un gars qui vient des cités, vous n’êtes pas très clément.

— C’est parce que je viens de là-bas que je ne suis pas clément.

Sur ces paroles de facho, il rejoignit son bureau en se maudissant lui-même. Personne ne savait que c’était lui qui avait tiré la veille sur les dealers mais il fallait qu’il dégaine encore et tire d’une autre façon — des phrases qui allaient être reprises par les médias, les réseaux sociaux, les politiques de tout poil, chacun les utilisant à sa sauce.

Corso avait à peine trouvé refuge dans son bureau qu’on frappa à sa porte. Barbie se tenait sur le seuil, avec son air de chat noir qui vient de se prendre une averse.

— J’ai localisé un nawashi, ça t’intéresse ?

— Un quoi ?

— Un maître du shibari, l’art de la corde japonais.

Émiliya lui avait souvent parlé de cette discipline obscure, aux confins de l’érotisme et de l’esthétisme. L’art de saucissonner les femmes, mais avec rigueur et délicatesse.

— Bornek a déjà exploré cette piste…

— Il a visité trois-quatre clubs SM à Paris. Je te parle d’un véritable maître.

— Il est japonais ?

— Non, parisien. Il organise des workshops, des shows, des conférences.

— Il crèche où ?

— Dans le XVIe. On y va ?

Corso jeta un œil à sa montre : pas encore 11 heures.

— On prend ma bagnole.

8

Barbie insista pour conduire. Au fil des quais, elle se laissa aller à parler shibari. Bizarrement, elle paraissait bien connaître ce Mathieu Veranne, mais pas moyen de savoir si elle-même était adepte de ces pratiques.

Corso s’était toujours demandé à quoi, sexuellement, Barbie carburait. Ce dont il était sûr, c’est qu’elle aimait plus que tout sonder les zones d’ombre de l’espèce humaine, quitte à s’y attarder de temps en temps. Elle se considérait comme une « reporter de l’âme ».

— Il a un métier, ton mec ?

— Financier. Il dirige un hedge fund pour des investisseurs asiatiques. Il partage son temps entre Paris, Hong Kong et Tokyo.

— Il a une famille ?

— Une femme et deux enfants, je crois. Mais tout ça passe bien après la corde, sa seule passion. Il gagne du fric, nourrit son foyer, s’agite comme n’importe quel banquier, mais il y a un mur invisible entre cette réalité et ce qui le fait vraiment bander.

— Où tu l’as connu au juste ?

— Quand j’étais à la BRP, on a été appelés sur un coup. Une séance de shibari avait mal tourné : une bonne femme s’était décrochée du plafond et s’était brisé la nuque.

L’idée le fit rire — il s’abstint. Le soleil de juillet frappait la pierre des façades mais c’était une lumière douce, atténuée par quelques nuages, qui donnait l’impression de courtiser la ville à voix basse. Toute la cité semblait sous le charme.

— C’était le maître de cérémonie ?

— Non. Je l’ai consulté comme spécialiste pour piger s’il y avait eu une faute de la part de… l’attacheur.

— Et toi, relança-t-il, t’as essayé ?

Barbie se contenta de ricaner derrière son volant qui semblait énorme comparé à ses bras filiformes.

Le silence s’imposa alors qu’ils dépassaient le Grand Palais et filaient vers la tour Eiffel — ni deux-tons, ni gyrophare, juste un couple en goguette dans une Polo noire décatie.

Corso se laissa aller à ses rêveries. La contention, l’arme secrète du désir… Lui-même avait souvent attaché Émiliya (d’une manière plus sommaire), quand elle acceptait de jouer les vierges humiliées et entravées par le sale flic, l’homme en noir… Auprès de son ex-épouse, il avait connu ces instants sombres et brillants où la jouissance monte comme le mercure d’un thermomètre en surchauffe. Il songeait alors à des atomes proches de la vitesse de la lumière. Quand ils frôlent cette limite, ils se dilatent, deviennent de l’énergie pure, se transforment en « autre chose ». C’était le même principe pour Émiliya : quand elle se tordait sous ses liens, elle lui paraissait s’amplifier en une sorte de halo lumineux, un pur noyau de soufre qui menaçait de le faire exploser, lui…

Il se redressa sur son siège pour balayer ces souvenirs. Il n’avait jamais tenté de retrouver ces plaisirs avec une autre. C’était une sorte de trouée dans son histoire personnelle qu’il cherchait plutôt à colmater avec l’oubli, le boulot, la haine et, pourquoi pas, des actes de violence qui pouvaient aller jusqu’au meurtre. Mais jamais il n’avait pu s’arracher à cette question qui le hantait : était-il aussi détraqué qu’Émiliya ? pire qu’elle ? un hypocrite, alors que la Bulgare, elle, assumait pleinement sa nature ?

Pont de Grenelle. Barbie braqua à droite, traversa la Seine puis passa devant la Maison de la Radio pour enquiller rue Gros. Tout de suite, ils se perdirent dans l’imbroglio des rues à sens unique du XVIe arrondissement.

Mathieu Veranne habitait rue du Docteur-Blanche. Pour tout flic, cette adresse résonnait de manière funeste. C’était là que le 14 janvier 1986, une opération de police impliquant la BRB et la BRI avait mis en déroute le gang des Postiches (une banque se situait au 39), avant de virer au fiasco, avec cadavres sur le trottoir, fuite des casseurs, prise d’otages puis fronde historique des flics exigeant le limogeage du commissaire soupçonné d’être responsable du carnage.

Le 19 de la rue était un de ces immeubles rectilignes et sans fioritures qui avaient fleuri dans les années 50–60 à Paris, notamment dans le XVIe. Après la grille basse, une cour ouverte offrait deux curiosités : un bassin de céramique turquoise aux lignes sinusoïdales et une sculpture-fontaine de résine noire en forme de gant de boxe.

Corso adorait ces détails qui renvoyaient au modernisme d’un autre temps. Il leva les yeux sur le bâtiment : onze étages, une cinquantaine de logements serrés comme des sucres dans leur boîte rectangulaire. Une construction hiératique posant sur le quartier un regard hautain et indifférent.

Ils franchirent le seuil. Le plus beau était à l’intérieur. Le hall, d’un seul tenant, s’ouvrait sur toute sa largeur sur des jardins et donnait l’impression que l’immeuble reposait sur du vide. Ici, tout miroitait : les portes vitrées de l’entrée qui se reflétaient dans celles du parc, le sol de marbre rutilant, les boîtes aux lettres plaquées aluminium…

Inexplicablement, ce tableau lui parut de bon augure : une telle grâce, une telle transparence devaient leur offrir une révélation — une claire-voie dans les ténèbres.

9

Mathieu Veranne était un grand échassier d’une cinquantaine d’années. Chevelure argentée, gueule osseuse, tout en sinuosités. Des dents de cheval, des yeux globuleux, avides, attentifs. Ses lèvres épaisses étaient comme suturées aux commissures par un rictus crispé. Quand il riait, c’était pire : toutes les dents étaient invitées au balcon pour un « hourra ! » féroce et carnassier.

Corso était toujours troublé lorsqu’il croisait un personnage qui avait la gueule de l’emploi. Il savait qu’il ne devait pas s’y fier mais tout de même, il aimait, quand elle était avérée, cette forme de franchise.

Mathieu Veranne avait une tête de satyre.

Il les fit entrer dans une vaste salle au plafond bas, aux murs lambrissés. L’ameublement paraissait être resté dans son jus depuis les années 60 mais Corso devinait qu’il s’agissait au contraire de pièces authentiques rachetées à prix d’or. Comme pour confirmer la valeur de l’ensemble, une grande toile signée Jean Arp se déployait sur le mur faisant face à la baie vitrée.

Un élément tranchait dans cette cohérence : une Japonaise d’une vingtaine d’années, un sac Eastpak sur les genoux, était assise au fond d’un siège de lainage jaune en forme de tulipe. Pas spécialement jolie ni apprêtée, elle ressemblait à une lycéenne qui aurait pas mal redoublé.

Concentrée sur son téléphone — on percevait le bruit nasillard d’un jeu —, elle ne daigna pas lever les yeux vers les nouveaux venus. Veranne ne jugea pas bon de la présenter.

— Que puis-je faire pour vous ? demanda-t-il en s’installant dans un canapé capitonné de cuir rouge.

Ils se contentèrent de fauteuils Egg.

— Vous avez entendu parler du meurtre de la strip-teaseuse Nina Vice ?

— Bien sûr, fit-il en croisant les jambes et en balayant d’un geste désinvolte une poussière sur son pantalon. Je connais la boîte.

Aisance, décontraction : Veranne leur accordait un moment, voilà tout.

— Nous n’avons jamais diffusé les photos du corps à la presse. La victime était ligotée avec ses sous-vêtements d’une manière particulière.

Barbie sortait déjà les tirages de la scène d’infraction. Elle les disposa sur la table basse à la manière d’un jeu de cartes.

Veranne se pencha et observa les images sans broncher. Pas un mot sur les blessures au visage. Pas un signe trahissant la moindre émotion. Corso aurait bien aimé le voir à l’œuvre, avec ses mètres de corde et son fouet claquant sur des jeunes femmes nues en suspension.

Enfin, Veranne décroisa les jambes et saisit tour à tour les clichés.

— Ça vous dit quelque chose ?

Il fit une moue lascive, exagérée encore par l’épaisseur de ses lèvres. La Japonaise, toujours assise dans son coin, paraissait totalement absorbée par son portable — on discernait toujours le zzz-zzz agaçant du jeu.

— Ça pourrait évoquer une des positions les plus dangereuses du shibari : ushiro takate kote shibari turi.

— En quoi ça consiste ?

— On attache sa partenaire les mains dans le dos et on la maintient dans cette position en suspension. On peut aussi lui relier les chevilles aux poignets comme sur vos photos. On l’assure évidemment, sinon les membres céderaient sous le poids du corps.

— Regardez les nœuds avec attention. Que pouvez-vous en dire ?

— Ce sont des musubime, des « nœuds fermés », plutôt rares dans le monde du shibari. Trop dangereux.

— Excusez-moi, je ne comprends pas.

— Un nœud fermé est difficile à défaire. Plus le sujet s’agite, plus la ligature se resserre. Au contraire, un nœud ouvert se défait aisément, pour peu qu’on tire sur une des extrémités de la corde.

— Y a-t-il une discipline où on a recours aux nœuds fermés ?

Veranne haussa les épaules.

— Ça nous renverrait à une technique beaucoup plus ancienne, le hojojutsu, apparue au XVe siècle au Japon. À cette époque, ligoter un prisonnier était un véritable mode d’expression. À chaque crime correspondait une méthode spécifique. En voyant un supplicié, on pouvait deviner quelle était sa faute. Cet art martial était pratiqué par les samouraïs et les hommes de loi. C’est le zainin shibari (le « shibari des coupables »).

Corso observait Barbie du coin de l’œil : elle écoutait béatement. Cette expression d’admiration l’énerva, d’autant plus qu’ils s’éloignaient pas mal de leurs affaires.

— Plus tard, continuait Veranne, pendant l’ère Edo, on a commencé à utiliser ces techniques pour le plaisir. La corde est devenue une discipline purement esthétique, le « wasa », au même titre que la calligraphie ou l’art du thé. Au XVIIe siècle, il existait plus de cent cinquante écoles différentes dans ce domaine…

Corso interrompit le cours d’histoire :

— Selon vous, le meurtrier possède les rudiments d’une de ces techniques ?

— Aujourd’hui, il suffit de se renseigner sur Internet pour ligoter proprement sa partenaire.

Le flic eut une autre idée :

— Selon votre technique ancienne, là, chaque manière de ligoter désignait un crime spécifique. Les liens de notre victime pourraient-ils faire référence à une faute, un acte répréhensible en particulier ?

— Pas à ma connaissance. Il faudrait consulter des ouvrages historiques… Ce que je peux dire, c’est qu’il s’agirait alors d’une peine capitale. Quelle que soit l’école de shibari, attacher les poignets du prisonnier dans le dos en les reliant à ses chevilles est une des techniques les plus douloureuses. Aujourd’hui encore, on ne compte plus les accidents survenus avec ce genre de fantaisies mal maîtrisées et…

Veranne s’arrêta. Un détail sur l’un des tirages venait d’attirer son regard. Il prit de nouveau l’image et, de son autre main, attrapa des lunettes dans sa poche de poitrine.

— Je n’avais pas fait attention…, fit-il en les chaussant. Ce nœud en huit est particulier…

— Vous pouvez m’expliquer ?

Il releva la tête à la manière d’un héron puis retira ses lunettes dans un geste maniéré.

— Le nœud dont nous parlons ici a la forme d’un huit couché…

Il tenait toujours le tirage et désigna les liens avec sa monture d’écaille.

— Or, si vous regardez bien, un autre huit a été esquissé, mais cette fois ouvert…

Il tendit la photo à Corso, qui remarqua en effet que, dans la prolongation du nœud des poignets, un autre s’amorçait, mais restait comme inachevé.

— Qu’est-ce que ça signifie selon vous ?

— On peut tout supposer, mais le huit couché, c’est le symbole de l’infini. Tout le monde sait ça… Or, ici, le deuxième huit paraît appeler une suite. Sans risquer une interprétation trop fantaisiste, je pense que le tueur veut vous dire deux choses : d’une part, sa série de meurtres ne fait que commencer, d’autre part, personne ne pourra l’arrêter…

Bonjour le scoop. Corso faillit lui parler de Buzz l’Éclair de Toy Story qu’il regardait avec Thaddée : « Vers l’infini et au-delà… »

— Cette femme vous dit-elle quelque chose ? demanda-t-il en montrant un portrait de Nina Vice sur son portable.

— C’est la victime, non ? J’ai vu son visage sur les photos.

— Et ailleurs ? Dans un club SM, ou un atelier de shibari ?

— Non.

Corso rempocha son mobile.

— Vous pourriez nous donner la liste des clubs qui pratiquent ce… cette discipline à Paris ?

— Bien sûr. Il n’y en a pas beaucoup.

— Je vous remercie, fit-il en se levant, Barbie à sa suite.

Mathieu Veranne les imita. Dans son coin, la Japonaise n’avait toujours pas bougé. Corso percevait entre eux un rapport souterrain, indicible, mais largement plus important que tout ce qui s’était dit à voix haute.

Le flic essaya de finir sur une note plus familière :

— Elle a pas l’air contente, votre amie, dit-il en désignant la nymphette Otaku.

— Ce n’est pas une amie.

— On dirait qu’elle vous en veut. Vous avez serré trop fort ou quoi ?

Veranne eut un sourire condescendant face à la vulgarité de la réflexion. La bouche se réchauffait légèrement mais pas les yeux — proéminents, glacés, ils offraient l’expression du bourreau.

— Elle fait la gueule parce que je l’ai fouettée un peu durement hier.

— Ouille, fit Corso qui s’enfonçait dans l’humour vaseux.

Le sourire de Veranne se fit plus méprisant encore — le marquis de Sade face à ses geôliers de la Bastille.

— Ça lui a fait mal mais au fond, c’est ce qu’elle attend de moi.

Veranne avait vraiment l’air de le prendre pour un con et Corso acquiesça comme s’il était d’accord pour endosser ce rôle.

Une fois dehors, il s’arrêta au pied de la sculpture de résine noire. Il était près de 13 heures — le soleil était haut mais la chaleur toujours raisonnable. Cet été qui s’épanchait à l’ombre des beaux quartiers le remplissait d’une étrange mélancolie.

— Je suis désolée, fit Barbie. Je pensais que le rendez-vous serait plus… productif.

— Je m’attendais pas à des miracles. On va quand même passer au tamis les amateurs de shibari.

— On rentre à la boîte ?

— Toi, oui. Prends un Uber.

— Et toi ?

— J’ai un rendez-vous, dit-il laconiquement. Un truc perso.

10

Le cabinet de maître Karine Janaud était installé dans un vaste appartement du VIIIe arrondissement, rue Saint-Philippe-du-Roule. Corso ne s’y sentait pas à l’aise : avec sa barbe de trois jours, sa coupe hirsute et son blouson râpé, il détonnait dans cette salle d’attente design.

Déjà dix minutes qu’il attendait mais ça ne le dérangeait pas. Il pouvait ainsi méditer sur la longue route qui l’avait amené jusqu’ici, sur ce fauteuil rouge aux formes protozoaires.

Corso avait toujours eu un problème avec les femmes en général et avec le sexe en particulier. Huit années d’analyse ne lui avaient pas permis d’en identifier clairement la source mais il avait sa petite idée. Les hasards de l’Aide sociale à l’enfance l’avaient successivement placé dans des familles d’accueil à tendance catholique où la femme maintenait le sexe à distance et où l’homme se la mettait sous le bras. Rien de tyrannique dans cette éducation, pas de discours pudibonds ni de prêches hystériques, mais le message était passé. Quand le petit Corso avait ressenti ses premiers coups de chaud, il avait tout fait pour les réfréner. En vain.

Alors — c’était sa version des faits —, il s’était mis inconsciemment à en vouloir à l’objet même de son désir : la femme. Il avait commencé à se sentir attiré, dans le monde de la fiction, par tout ce qui pouvait humilier, menacer, meurtrir les jeunes filles. Les bandes dessinées érotiques, les films d’horreur, les contes gothiques… voilà ce qui le faisait bander.

Tout se passait à un niveau fantasmatique et il n’avait eu aucune difficulté dans la vraie vie. Mais il n’aurait jamais osé avouer à ses potes que leurs histoires de baise dans les caves ou leurs amours timides de lycée le laissaient froid. Peu à peu, un clivage profond, mais classique, lui avait coupé le cerveau en deux — pour ne pas parler d’autre chose : il ne pouvait désirer celles qu’il aimait et il bandait pour celles qu’il méprisait.

La vérité était en fait plus compliquée. Ce qui l’excitait était la profanation du modèle qu’il aimait chastement. La femme éthérée, pure et innocente, qu’on déshabille, qu’on viole, qu’on humilie. La femme qu’on corrompt par ce qu’on a de plus mauvais en soi.

Puis la réalité s’était chargée de le recadrer. Il y avait eu la dope. Mama, son dealer et mentor. Sa séquestration… Pour quelques grammes d’héro, Mama l’avait transformé en esclave sexuel. Il avait fallu que Catherine Bompart, sa Fée bleue, le découvre couvert de sang dans une cave (avec le cadavre de Mama à ses pieds) pour qu’il revienne à la vie. Elle l’avait renvoyé au lycée puis à l’école de police, en passant par la case NA, les Narcotiques anonymes.

Lentement, il avait retrouvé le chemin de sa sexualité fragile et rêvée. Les vierges mordues par les vampires, les jeunes filles violées par les cow-boys, les teenagers pourchassées par les serial killers… Tout ça n’était pas bien méchant — tout se passait dans sa tête.

Jusqu’à Émiliya.

Battue par son mari, elle était venue porter plainte au commissariat central du XIVe arrondissement, où Corso, 27 ans, achevait de faire ses armes. Il avait tout de suite craqué pour son visage tout en douceur, son look d’institutrice amish, sans réaliser qu’il se trouvait devant l’incarnation de son fantasme, l’ange violenté.

Il avait mené son enquête sur sa belle afin de trouver le meilleur angle d’attaque. Il n’en avait pas trouvé. D’origine bulgare, Émiliya avait appris le français dans sa ville natale, Sliven, et s’était perfectionnée au point de réussir le concours de Sciences po Paris. Elle en était sortie major et avait fait ses preuves dans différents cabinets ministériels. Les routes d’Émiliya et de Corso n’avaient aucune chance de se croiser : elle évoluait dans les hautes sphères, il battait le pavé.

Il en avait été réduit à faire ce qu’il faisait le mieux : le flic, planquant des nuits entières avenue Dunois, à Cachan, devant la baraque d’Émiliya. C’est triste à dire mais il attendait — espérait — que son mari lui tombe à nouveau dessus pour pouvoir intervenir et jouer aux héros.

Les semaines passèrent. Corso commençait à se demander si la brute ne s’était pas acheté une conduite quand, le jour de la Saint-Valentin, son obstination paya. Des cris, des coups, des portes qui claquent. Puis le mari qui saute dans sa voiture et disparaît dans la nuit. Le flic avait aussitôt sonné. Pas de réponse. Il n’avait fait qu’une bouchée du verrou d’entrée et avait découvert Émiliya pendue à la barre de traction que son homme avait installée à l’intérieur du châssis de la porte de la salle de bains. Elle était nue et son corps racontait une pure folie de coups et de torture.

Urgences. Réanimation. Convalescence. Corso avait coffré l’artiste et joué le jeu dans les règles, veillant personnellement à ce qu’il ne bénéficie d’aucune indulgence de la part du juge. Il s’était démerdé pour qu’il fasse sa préventive dans le pire quartier de Fleury et que tout le monde sache bien pourquoi il était au trou. Il s’était assuré que son quotidien oscille entre passages à tabac et passages à la casserole. Un vrai stage de vie.

En même temps, il avait visité régulièrement Émiliya à l’hôpital, fleurs à la main, et s’était occupé de la paperasse pour son divorce. Elle s’était remise de ses blessures et avait accepté ses invitations. À force d’attentions, de cour à l’ancienne, il était parvenu à l’apprivoiser… physiquement.

Alors il avait découvert le pouvoir de la Bulgare. Tout en restant la femme désincarnée qu’il admirait, elle avait réussi à l’emmener dans un monde où, pour la première fois, il pouvait exprimer ses désirs les plus glauques, les plus violents. Il avait pu la profaner, l’humilier, la souiller, sans que ni l’un ni l’autre ressortent salis de ce cirque nocturne. Émiliya possédait une sorte d’ubiquité : elle pouvait être à la fois la femme aimée, au-dessus de tout soupçon, puis consentir aux pires jeux sexuels. Mais attention, en feignant toujours de les refuser. Là était tout le plaisir.

Corso avait grimpé aux rideaux. Il avait trouvé la partenaire sexuelle dont il n’osait rêver, celle qui pouvait jouer à la fois à la maman et à la putain, et surtout à la maman forcée de jouer la putain. Celle qui allait le dépouiller de sa honte, de ses frustrations, de ses remords.

Il se trompait. Il croyait utiliser Émiliya, c’était lui qui était manipulé. La Bulgare jouissait de ses névroses, de ses terreurs, de ses péchés, puisant dans les tourments de Corso la source même de son plaisir.

Et elle voulait beaucoup plus.

Ce qu’il avait pris pour le sommet de la perversité n’était pour elle qu’un amuse-bouche. Alors seulement il avait saisi à quel point elle était dangereuse. Il avait aussi capté la vérité sur son ancienne vie conjugale. Le mari violent, le salopard à qui Corso s’était chargé de gâcher la vie à sa sortie de prison (agent de probation briefé, travail de sape continuel quand le gars cherchait du boulot, menaces permanentes…), n’était qu’une victime. Un époux aux ordres, qui avait dû assouvir l’appétit détraqué de la Bulgare. C’était elle qui exigeait d’être battue, brûlée, pendue… Elle qui menait la danse de mort.

À ce moment-là, ils étaient déjà mariés et Émiliya était enceinte. Ahuri, Corso ne pouvait admettre que leurs turpitudes allaient donner naissance à un enfant. Quand avaient-ils conçu le gamin ? Lorsqu’elle lui avait demandé de la pilonner sur un tapis de verre brisé ? Ou quand il avait dû la pénétrer en la rouant de coups ?

Il se dit que la grossesse allait la calmer. Nouvelle erreur. Submergée par les hormones ou il ne savait quoi, Émiliya était devenue plus vicieuse encore. Quand il l’avait surprise à s’enfoncer des aiguilles dans le ventre, il l’avait enfermée dans sa chambre jusqu’à nouvel ordre. Il s’était démerdé pour lui obtenir un congé prénatal « pathologique » (on n’aurait su mieux dire) et il était allé chaque jour prier à l’église. Dans son effroi et son dégoût, il craignait que leur fils soit marqué par une espèce de prédestination — ses deux parents n’étaient que deux cinglés vicieux.

Dès la naissance de Thaddée, il avait été rassuré. Le mouflet n’était qu’une pure promesse d’innocence, une page blanche à écrire. À charge pour Corso de lui donner l’éducation la plus équilibrée et de lui cacher la nature monstrueuse de sa mère. Il se jura de rester aux côtés d’Émiliya jusqu’à la majorité de Thaddée — et de surveiller la gorgone.

Les années passèrent ainsi. Corso était malheureux, son ménage était un naufrage, mais le petit garçon était heureux. Ce sacrifice ne lui déplaisait pas — il assumait ses péchés, vivait dans le malheur et gagnait chaque jour son paradis : la beauté et l’éveil de Thaddée. Mais ce marché de dupes avait fini par lasser Émiliya. Un soir, il était rentré pour découvrir leur appartement vidé de ses meubles. La Bulgare avait déménagé et tout emporté, fils compris.

Les flics avaient aussitôt arrêté Corso suite à une plainte de Madame pour « coups et blessures ». À peine sorti de ce guêpier, il avait reçu la demande de divorce d’Émiliya. Il s’était alors lancé dans une bataille perdue d’avance pour obtenir la garde principale de son fils.

— Monsieur Corso ?

Maître Janaud se tenait devant lui dans une splendide robe bleu ciel. Elle lui offrait un sourire à péter les vitres, le plus glaçant qu’on puisse imaginer. Une fois encore, il fut frappé par sa ressemblance avec Émiliya. C’était la même beauté hautaine, la même allure de sainte-nitouche dont on espère secrètement qu’elle sera la plus chaudasse de toutes.

Il se leva et la salua d’un signe de tête. En attrapant son cartable, il se rendit compte que sa manche de blouson était croûtée de sang — le sang du massacre de la veille. D’un geste réflexe, il se mit à gratter de l’ongle ces traces puis frotta avec son coude pour peaufiner le nettoyage express, tout ça avec sa sacoche sous le bras.

L’avocate le regardait faire, les bras croisés, l’air consternée. Il lut dans son regard tout le chemin qu’il aurait à parcourir pour convaincre un juge de son profil de père idéal.

Un pur chemin de Golgotha.

11

— Je vous l’ai déjà dit, votre dossier n’est pas bon.

Sans blague ? Corso avait choisi maître Janaud parce qu’un de ses collègues du 36 avait tout perdu face à elle lors de son divorce. La pire des salopes, avait résumé le flic. Exactement ce qu’il lui fallait.

— Vous avez eu le temps de lire leurs conclusions ? reprit-elle, installée derrière un bureau de chêne garni d’un large sous-main de cuir vert.

— Bien sûr, fit-il en ouvrant son cartable. J’ai annoté chaque paragraphe et…

— Sur le fond, qu’est-ce que vous en pensez ?

— Un tissu de mensonges.

— Vous pouvez le démontrer ?

— Bien sûr, je…

— Avez-vous de quoi, vous, la salir ?

Corso hésita. Le bureau de l’avocate n’était pas décoré de la même manière que la salle d’attente. Le mobilier d’époque, tout en bois verni, datait du début du XXe siècle et rappelait plutôt le quotidien lustré d’un notaire à lorgnon.

— Possédez-vous des éléments qui attestent qu’elle est une mauvaise mère ?

— La pire de toutes mais je n’utiliserai pas ces informations.

— Pourquoi ?

— Je ne ferai pas ça à mon fils.

— Il est trop jeune pour assister aux débats. Il ne saura jamais ce qui s’est dit.

— Sa mère lui montrera le jugement dès qu’il aura l’âge de comprendre. Et même avant. Je refuse de donner à Thaddée une mauvaise image de sa mère. Je ne veux pas non plus qu’il puisse penser que je me suis acharné contre elle.

— Alors, ce n’est même pas la peine de continuer.

— C’est comme ça que vous faites votre métier ? En partant battue ?

Karine Janaud se leva et ouvrit la fenêtre. Tranquillement, elle alluma une cigarette avant de se rasseoir. Elle était belle, méprisante, désirable.

— Faut-il vous rappeler la situation ? reprit-elle. Votre femme a fui avec votre enfant, prétextant que vous étiez violent, plainte à l’appui, en janvier 2016. Maintenant que vous divorcez, vous demandez la garde principale de votre fils de 9 ans. Vous n’avez absolument aucune chance de l’obtenir.

— Sa plainte était bidon. On peut inverser le point de vue et dire qu’elle a abandonné le domicile conjugal…

— Peu importe, fit-elle en soufflant une nouvelle volute. Le problème est que vous êtes le père. Même pour la garde alternée, il faudra mener une bataille serrée.

— On m’a dit que les juges étaient maintenant plus favorables aux pères.

— Faux. Tant que l’enfant est petit, la plupart des magistrats estiment qu’il doit rester auprès de sa mère. Même si elle travaille, même si elle ne dispose pas de plus de temps que son ex pour s’en occuper. Et pour dire la vérité, même si elle a des torts objectifs. Une mère aura toujours raison contre le père. On appelle ça « la loi du ventre ».

Corso s’agita sur son fauteuil — Janaud disait tout haut ce qu’une petite voix lui murmurait depuis le départ. Par la fenêtre ouverte, des bruits de travaux pénétraient dans la pièce.

— Qu’est-ce qu’on peut faire ?

— Je vous le répète : la traîner dans la boue. Démontrer qu’elle est une mauvaise mère et qu’il y a mise en danger de l’enfant.

— Non.

— Dans ce cas, on va dans le mur.

— On peut démontrer mes qualités de père, non ?

— Dans ce genre d’affaires, les décisions ne se prennent pas en regardant la colonne profits mais celle des débits. Toute l’année, les juges voient défiler des hommes et des femmes qui se traitent de tous les noms et s’accusent mutuellement des pires horreurs. Si vous ne jouez pas ce jeu-là, le magistrat pensera que, pour une fois, votre future ex dit la vérité et qu’en revanche vous n’avez rien contre elle.

Elle se leva à nouveau, balança sa cigarette d’une pichenette puis referma la fenêtre.

— Voyons déjà comment on peut vous défendre…, continua-t-elle en se rasseyant. Mme Corso affirme que vous l’avez trompée plusieurs fois…

— Elle ment.

— Vous pouvez le prouver ?

— C’est elle qui ne peut pas le prouver. Elle m’accuse sans fondement. C’est trop facile.

L’avocat sourit — son rouge à lèvres évoquait une encre épaisse et brillante, miraculeusement retenue au bord des commissures.

— J’ai l’impression que vous n’avez pas conscience du profil de Mme Corso.

— Je la connais mieux que personne.

— Je parle de la vitrine. Émiliya Corso a un parcours professionnel exemplaire. Elle a décroché ses diplômes dans une langue qui n’était pas la sienne. Naturalisée française, elle a été en poste au ministère de l’Agriculture, puis au ministère des Affaires sociales. Elle est maintenant la numéro deux du secrétariat d’État auprès de la ministre de l’Éducation. Elle ira sans doute plus loin encore.

— Et alors ?

— Et alors, vous êtes un simple commandant de police.

— Un des meilleurs flics du 36 !

Maître Janaud posa ses mains à plat sur la surface de cuir vert bouteille. Ses ongles manucurés rappelaient la carapace d’un crustacé sanglant. À quelle heure cette femme trouvait-elle le temps de se pomponner ? Avait-elle des mômes ? un mari ? Le jour où elle divorcerait, qui la pulvériserait, elle ?

— Vos qualités professionnelles ne sont pas remises en cause, Stéphane, se radoucit-elle, mais vos états de service jouent, comment dire, contre vous…

— Ben voyons.

— Après plusieurs années dans des commissariats, vous avez travaillé à la BRI, à la BRP, puis à la Brigade des Stups, ce qui signifie que vous avez passé le plus clair de votre temps avec des voyous, des pervers et des dealers.

— Pas avec eux, contre eux.

— C’est la même chose. Vous évoluez dans un univers toxique. Maintenant, à la Brigade criminelle, c’est encore pire. Vous avez affaire à des assassins toute la journée.

Corso se rencogna dans son siège à la manière d’un cancre qui refuse de parler à son prof. Cette dernière phrase lui confirmait ce qu’il avait toujours pensé : les flics sont là pour vidanger les égouts de la société et assurer la quiétude des honnêtes gens. Tâche noble qui leur vaut de devenir à leur tour des parias. Aux yeux de tous, il existe une secrète parenté entre flics et criminels, un air de famille.

— Vous êtes là pour m’accabler ou quoi ?

— Je me mets à la place du juge. Il est normal qu’on passe au crible ce que vous êtes, ce que vous faites.

— On parle de mon rôle de père, là, je fais mon maximum et…

— Au dire de Mme Corso, vous n’êtes jamais là, vos horaires sont impossibles.

— C’est faux. Je reviens toujours en fin de journée pour voir Thaddée et dîner avec lui.

L’avocate rit, presque avec tendresse.

— Personne ne croira ça. Les voyous ne travaillent pas à heures fixes.

— À la BC, j’ai des horaires plus réguliers. Je ne fais plus de planques ni de saute-dessus.

— Mme Corso dit que vous buvez.

— Un verre de temps en temps. Rien d’autre que la normale.

— Elle prétend aussi que vous vous droguez.

Corso tressaillit : son passé d’addict, le meurtre de Mama, les NA.

— Faux.

— Vraiment ? cingla-t-elle. Même pas une petite ligne par-ci, par-là ?

— J’ai bossé aux Stups. Quand on planque des nuits entières pour coincer des trafiquants, on a parfois besoin d’un remontant. Tout ça est derrière moi.

Janaud tourna une nouvelle page — elle aussi avait surligné des passages.

— Elle dit que vous êtes armé et dangereux.

— Si je suis armé, c’est pour protéger les innocents.

— Vous avez tué cinq fois. L’avocate s’est procuré les procès-verbaux de vos faits d’armes. Ce sont les pièces 33, 34, 35, 47 et 63. Je dois dire qu’elle a fait du beau boulot.

Sept fois, ma cocotte. Corso revit en flash le lascar fauché dans le parking, roulant au fond du coffre. Le crâne du deuxième explosant contre le mur, laissant jaillir la fumée du tir par ses lèvres entrouvertes.

— Toujours dans l’exercice de mes fonctions, répliqua-t-il. C’était eux ou moi. Et il s’agissait d’assassins de la pire espèce.

— Elle vous reproche aussi d’être un homme violent.

— Encore un mensonge. Jamais je ne lèverais la main sur qui que ce soit.

— Son avocate a joint au dossier des plaintes de suspects qui…

— Des pures raclures ! Putain, avez-vous une idée des mecs à qui j’ai affaire au quotidien ? Qu’est-ce que vous croyez ? Que ce sont des gars à qui il suffit de parler gentiment pour qu’ils se mettent à table ? La rue, c’est la guerre. Ma violence est d’utilité publique. Mais dans ma vie privée, je suis inoffensif.

L’avocate gribouilla quelques notes et reprit :

— Il y a pourtant cette plainte déposée le 4 janvier 2016… La pièce 57 des conclusions. Émiliya Corso a passé une visite médicale dès le lendemain. Le bilan du médecin fait état de…

Corso l’arrêta d’un geste. Fermant brièvement les paupières, il revit cette soirée fatidique, quand il l’avait surprise en flagrant délit et qu’il avait réalisé jusqu’où sa folie pouvait aller, alors même que Thaddée dormait dans la pièce d’à côté. À cette seconde, il n’avait pas voulu la frapper, seulement l’empêcher de se mutiler gravement.

— C’est elle qui s’est fait ces marques.

— Vous voulez parler d’automutilation ?

— Pas au sens où on l’entend d’ordinaire. Elle…

— Oui ?

— Laissez tomber. (Corso se pencha vers le bureau et sentit craquer les jointures de sa chaise de bois. La sueur poissait la racine de ses cheveux.) Je n’irai pas dans cette direction. Trouvez-moi une autre solution pour avoir une chance de gagner.

— Si vous ne voulez pas incriminer l’adversaire, sortez du chapeau un élément qui vous propulsera au-dessus du commun des mortels.

Une idée lui traversa l’esprit :

— Vous avez entendu parler du meurtre de la strip-teaseuse ? On m’a refilé l’enquête hier.

— Y a-t-il des chances pour que vous arrêtiez l’assassin ?

Pas un indice à se foutre sous la dent, l’entrevue avec Bornek qui avait ruiné tous ses espoirs, un tueur qui s’était dissous parmi les millions d’habitants de l’Île-de-France.

— Je l’arrêterai.

— Dans ce cas, vous avez peut-être une chance. On ne peut rien refuser à un héros.

Il se levait quand elle ajouta :

— Collectez aussi des témoignages en votre faveur. Trouvez-moi des photos de vacances, d’activités avec votre fils. Je vous veux tous les deux sur chaque photo.

— Ça pourra être utile ?

— Si vous réussissez à arrêter l’assassin, cela viendra en backup.

12

Dans sa voiture, il composa le numéro d’Émiliya pour savoir à quelle heure il pouvait passer chercher son fils. Elle n’avait pas intérêt à lui dire un mot de travers.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-elle dès qu’elle reconnut sa voix.

— Je t’appelle pour qu’on s’organise ce soir.

— De quoi tu parles ?

Corso souffla par le nez — ne t’énerve pas.

— À quelle heure je peux récupérer Thaddée ?

Il l’entendit rire. Un rire qui lui ressemblait : feutré, glacé, solitaire. Un rire qui ressemblait à une private joke.

— T’es tellement à l’ouest que t’es même pas foutu de regarder un calendrier.

— Joue pas à ça avec moi, siffla-t-il entre ses lèvres serrées. Tu sais très bien que c’est mon week-end.

— On est le 1er juillet, vuzlyuben. Les grandes vacances commencent. Mes vacances. Tu ne reverras Thaddée que le 1er août.

Comment avait-il pu oublier ça ? Le boulot, l’angoisse, et surtout le refus de vivre ainsi, tenu en laisse par cette détraquée. Il n’écoutait plus mais sa voix lui parvenait encore — cette voix qui l’avait charmé jadis, à la fois onctueuse et rythmée par l’accent de l’Est.

— Je lui téléphonerai ce soir.

— Je ne suis pas sûre qu’on pourra te répondre. Il a son dernier cours de piano. Il sera très fatigué.

Son cœur se mit à battre dans sa gorge, ses tympans.

— Tu mériterais que je te…

— Oui ? chanta-t-elle. Poursuis donc, mon lyubimets… Dis-nous de quoi tu es capable…

Corso s’arrêta net, sachant qu’elle enregistrait la conversation. De tels enregistrements constituent un « mode de preuve illicite » mais l’existence même de conversations violentes, d’insultes proférées, ne joue jamais en votre faveur.

— Où vous partez ? demanda-t-il en ravalant ses menaces.

— Notre accord ne stipule pas que je doive t’informer de nos déplacements.

Son français était suranné, précieux.

— Tu vas en Bulgarie ? Pour sortir du pays, t’as besoin de mon accord, tu…

— Le grand flic va fermer les frontières ? rit-elle encore.

Il se mordillait si fort la lèvre inférieure qu’il sentit le goût du sang dans sa bouche. D’un revers de manche, il s’essuya et ordonna :

— Appelle-moi quand t’es arrivée.

Il raccrocha sans attendre de réponse puis démarra sur les chapeaux de roue. Comme toujours en cas d’énervement maximum, il mit son deux-tons et conduisit jusqu’au 36 sans toucher à la pédale de frein.

Aussitôt arrivé au troisième étage, il fut alpagué par Barbie :

— Je peux te voir ? J’ai quelque chose.

Corso la suivit sans desserrer les mâchoires. Elle partageait un bureau exigu avec Ludovic — pour l’heure, le Toulousain n’était pas là et la pièce était remplie de listings qui se déroulaient jusqu’au sol. En matière de fadettes ou de relevés de comptes, Barbara travaillait à l’ancienne : feuillets imprimés et surligneur.

— J’ai étudié les relevés bancaires de Nina des quatre dernières années.

— On peut remonter aussi loin ?

— J’ai mes combines.

— Et alors ?

— J’ai comparé tous les virements ou chèques reçus avec ses déclarations d’heures travaillées, pour voir si elle n’avait pas bossé dans un autre domaine que le spectacle vivant, le cinéma ou l’audiovisuel.

Barbie attrapa un listing — elle imprimait les feuilles recto verso en réduisant le corps des chiffres de 50 % dans un souci d’économie (elle ne plaisantait pas avec l’écologie). Ça donnait des suites illisibles de colonnes qu’elle seule pouvait déchiffrer.

— J’ai trouvé au moins deux boîtes qui n’entrent pas dans ces catégories. En février 2012, Nina a touché 2200 euros de la société Edoga. En mai 2013, 3000 euros d’une autre, Kompa. Toutes les deux ont fermé quelques mois après l’avoir fait bosser.

— Quelle activité ?

— Des services d’encodage et de cryptage informatique.

— Nina avait des compétences dans ce domaine ?

— Pas du tout. Elle a passé un BTS de gestion avant de se lancer dans le strip.

— Qu’est-ce qu’elle foutait pour eux ?

— Aucune idée. J’ai juste la trace de sa rémunération : pas la queue d’une feuille de paie, d’un contrat ni même d’un contact. Mais finalement, j’ai déniché un fait intéressant.

Corso prit une chaise et s’assit. Il devait suivre patiemment le fil du chemin de Barbie.

— En consultant des sites de référencement, j’ai remarqué qu’Edoga et Kompa avaient le même texte de présentation. Exactement le même, fautes de français et d’orthographe comprises.

— C’étaient les mêmes mecs derrière ?

— Aucun doute. Autre chose m’a intriguée : ces lignes laissaient entendre que ces boîtes étaient aussi habilitées à produire des programmes encodés, des films par exemple…

— Retour à l’audiovisuel, donc…

— Je me suis dit que si par hasard ces types remontaient une nouvelle affaire, ils refourgueraient leur présentation à deux balles. J’ai mené une recherche inversée en partant de ces phrases, avec les fautes d’orthographe. Les bases de données m’ont proposé en retour une SARL datant de 2015 : OPA.

— Ils ont un site ?

— Que dalle et, hormis ce texte foireux, pas la moindre info sur le Net. Mais j’ai appelé des geeks que je connais et j’ai réussi à obtenir des infos. En réalité, ce ne sont pas des prestataires de services. Les seules données qu’ils encodent, ce sont leurs propres films.

— Quel genre de films ?

— Du porno. Et j’ajouterais même le mot magique : du gonzo.

La tendance s’était développée dans les années 90 et avait depuis inondé le marché au point d’y régner en maître. Le nom dérivait du « journalisme gonzo » des années 70, où le journaliste s’immergeait totalement dans son sujet, devenant un des protagonistes de son reportage.

Dans le porno, cela donnait un « réalisateur » filmant ses propres ébats, caméra à l’épaule, avec son propre pénis en guest-star. Pas de décor, pas de scénario, aucun moyen : juste du gros sexe qui tache. Bon marché, mal filmé, mettant en scène votre voisine de palier, le gonzo, le « wall-to-wall », le « tout-sexe », avait fait recette grâce à un mélange malsain de banalité et de hardcore extrême.

— Nina a donc fait, au moins deux fois dans sa vie, du gonzo ?

— On peut tabler là-dessus. Et c’est peut-être seulement la pointe émergée de l’iceberg.

Une strip-teaseuse faisant du porno, ce n’était pas le scoop du siècle, mais Bornek n’avait pas repéré ce filon.

— Tes potes, ils ont déjà vu ces films ?

— Non. Mais ils les connaissent de réputation. À cause de leur cryptage de très haut niveau.

— Ces images sont plus connues pour leur code que pour leur contenu ?

— On peut dire ça comme ça, oui.

— Pourquoi crypter des films qu’on peut consulter en un seul clic sur le Net ?

— Pas ceux-là, justement. Pour les voir, il faut s’abonner à un site anonyme. Dans un monde où tout est accessible, interdire, c’est rallumer le désir.

— Une fois décryptés, ces films doivent aussitôt se retrouver en ligne, non ?

— Non. Le programme bloque toute copie, empêche tout transfert. Dans ce cas, même celui qui a payé perd le film.

Tant de précautions étaient faites pour attiser la curiosité, en effet.

— Sur ces films, qu’est-ce qu’on sait ?

— Il paraît que c’est très, très spécial.

— Illégal ?

Barbie eut un geste vague. Le champ de la légalité dans le domaine du porno était extensible — les acteurs signaient toujours un consentement qui, la plupart du temps, coupait court à toute poursuite.

La fliquette ouvrit un dossier : elle avait déjà réussi à imprimer des pages de tags provenant du site. Le flic lisait à l’envers mais les mots-clés promettaient : « amputee », « dwarf », « glory hole » (un terme qui désigne une pratique très spéciale : un trou dans un mur, de préférence dans des chiottes, dans lequel n’importe quel homme peut glisser son membre. De l’autre côté, une femme s’y colle).

— Toujours d’après mes potes, reprit Barbie, il y aurait derrière ces boîtes une sorte de gourou, un dénommé Akhtar Noor, qui s’est d’abord fait connaître dans les années 90 en commercialisant un lubrifiant très apprécié chez les homos durs.

— Il est devenu ensuite producteur ?

— Si on veut. Il a d’abord balancé sur le Net des films de « goo girls ».

Un autre terme pour connaisseurs : les « filles visqueuses ». Des pratiques acrobatiques dont on se demandait souvent par quel bout les observer.

— Puis il a inventé un nouveau genre. Lui-même appelle ça du « bio gonzo » ou du « porno organique ». Mais depuis qu’il s’est converti à l’hypercrypté, il faut être membre du club pour voir ses films. À mon avis, c’est le sens des initiales « OP » — organic porn. Quant au A, il désigne peut-être simplement Akhtar.

— Le bonhomme a un casier ?

— Non. Il est d’origine pakistanaise ou bengalie, on sait pas trop. On le retrouve parfois sous les patronymes de « Sarfraz » ou de « Bukhari ». Son statut en France n’est pas très clair non plus. Il a monté toutes ces boîtes en utilisant des prête-noms. Aujourd’hui, il dirige une espèce de communauté où tous les goûts sont permis. Lui-même mélange le gonzo et le tantrisme dans une sauce fumeuse pour aboutir, comme d’habitude, à du cul extrême.

Nina n’avait pas seulement tourné quelques boulards, elle adhérait peut-être aussi à ces idées libertaires. L’association « naturisme/strip-tease » avait très bien pu se transformer en « tantrisme/gonzo ».

— Barbie, t’es la meilleure, conclut-il en se relevant. Où on trouve l’oiseau ?

— Son quartier général est rue de Paradis. Je t’envoie l’adresse.

— Je vais le transformer en kebab.

13

En se garant, Corso se jura de ne la jouer ni puritain ni justicier auprès du pornographe. Il ignorait encore ce qu’était le « porno organique » mais dans tous les cas, il en avait vu d’autres. Durant ses années à la BRP — jadis appelée « Brigade des mœurs » —, rien ne lui avait été épargné : les descentes sur des lieux de tournage où la moitié du casting était des animaux, les DVD raflés que ses collègues regardaient avec incrédulité : deux hommes se serrant la main à l’intérieur d’un vagin, une actrice X battant le record du gang bang en se faisant pénétrer près de mille fois en une journée, une autre championne capable de supporter vaillamment une « triple péné », mais attention : anale uniquement…

Il avait chassé ces souvenirs, il avait viré Émiliya de son existence, qui dans un autre genre multipliait aussi les records. Il aspirait juste au calme, à la quiétude, à la raison…

Les bureaux d’OPA se situaient dans un de ces immeubles décrépits à cour intérieure qui avaient jadis accueilli des cristalleries ou des manufactures de porcelaine. Bien sûr, aucune plaque ni mention de la société de cryptage au rez-de-chaussée, mais Barbie lui avait donné la localisation précise : deuxième étage gauche.

Corso se coula dans l’ombre de la cage d’escalier où trônait un énorme monte-charge à grille latérale et gravit les marches sans allumer. Au deuxième, il sonna un coup bref — pour l’instant, il n’était qu’un visiteur. Une minute s’écoula sans que rien bouge. Il sonna à nouveau. Deux minutes. Apparemment personne. Il était 15 heures. Peut-être qu’Akhtar était en vadrouille. Mais son instinct lui soufflait d’attendre encore un peu.

Enfin, un petit homme à la peau très noire et aux cheveux lisses apparut sur le seuil. Pieds nus, vêtu d’une tunique blanche et d’un pantalon de pyjama, il se détachait comme un fantôme sur l’obscurité de l’intérieur. Visiblement, on vivait ici les volets clos.

— Monsieur Akhtar Noor ?

L’homme se mit à dodeliner de la tête à l’indienne. Corso montra son badge.

— Je peux entrer ?

Akhtar s’effaça pour le laisser passer. Corso le vit de plus près — peau fripée, cheveux gominés mais dépeignés : le gourou se réveillait de sa sieste.

Une grande pièce se déployait dans l’ombre, décorée à l’orientale : tapis au sol, tentures aux murs, meubles sans pieds, comme pour vivre exclusivement le cul par terre. Une forte odeur de curry et d’épices planait.

— Vous voulez un thé ? demanda soudain son hôte d’une voix haut perchée.

Il lissait ses cheveux d’un geste maniéré. Corso se contenta d’un signe négatif. Avançant de quelques pas, il repéra dans un coin des ordinateurs alignés sur une table. C’était la seule source de lumière mais les moniteurs ne diffusaient que des images silencieuses et brouillées. Corso révisa son jugement : il n’avait pas surpris Akhtar en pleine sieste mais en plein travail.

Avant de lui ouvrir, l’Indien avait pris le temps de crypter chaque écran.

— Je vous dérange ?

— Quelques montages en retard, rit l’Indien en joignant ses mains en signe d’excuse. Ça ne vous ennuie pas de vous déchausser ?

Corso fit comme s’il n’avait pas entendu. Il se sentait de plus en plus nerveux. Il ne quittait pas des yeux les écrans cryptés qui distillaient une lueur blanchâtre.

— Vous êtes sûr que vous ne voulez pas un chaï ? Ou des sandesh ? Ce sont des petits gâteaux bengalis qui…

— Laisse tomber tes salades, Akhtar, fit-il en se postant face à l’Indien.

Corso avait déjà renoncé à ses bonnes résolutions. Pour le gourou tantrique, le réveil allait être dur.

14

— Montre-moi un peu sur quoi tu bossais…

— Impossible, confidentiel.

Dans la pénombre, le visage noir mordoré d’Akhtar évoquait la carapace luisante d’un gros scarabée.

— Il n’y a rien de confidentiel pour un flic, tu devrais savoir ça, dit Corso en le poussant dans le siège à roulettes qui faisait face à la console de montage.

— Tout est crypté, je…

— Éclaircis-moi ces images, Akhtar, fit-il en appuyant des deux mains sur ses épaules. T’as rien à craindre. J’en ai vu d’autres. À moins que ton business soit illégal.

— Mais absolument pas ! Ma société…

— Tes codes.

Debout derrière le producteur, Corso dégaina et fit monter une balle dans la chambre de son Sig Sauer qu’il plaqua contre l’oreille d’Akhtar.

— Commence par le premier écran à gauche. Si tu fais un geste pour effacer quoi que ce soit, je t’explose un tympan.

Par réflexe, l’Indien rentra la tête dans les épaules et se mit à pianoter sur son clavier. Ses doigts tremblaient sur les touches. La neige du moniteur révéla une image très nette — et même d’une pixellisation parfaite. Pas la peine de chercher des visages. Corso vit deux bites dans un seul et même sexe, alors qu’un poing fourrageait l’anus. La mince bande de chair entre les deux orifices semblait sur le point de craquer.

— Nous travaillons en gros plan, murmura Akhtar. La demande est de plus en plus exigeante et nous devons déployer des trésors d’imagination…

Les « trésors » d’Akhtar avaient une drôle d’odeur. On était plus proche de l’opération chirurgicale. Tous ces organes étaient rigoureusement épilés. Pas un poil à l’horizon.

L’angle changea et Corso put noter que tous les acteurs de la scène avaient aussi le crâne tondu. On aurait dit un ballet de danse buto, version hard.

Pour l’heure, du dur, du cru, mais rien de répréhensible.

— Le deuxième écran.

— Je ne vois pas ce que…

— Vas-y, Akhtar. Ne joue pas avec ma patience.

Une nouvelle image s’imposa. Un throat gagger. Un bâillon sexuel. L’homme ouvre à deux mains la bouche d’une femme à genoux et crache à l’intérieur. L’instant d’après, il y enfonce brutalement son pénis et se met à pilonner avec violence. Scène insoutenable. Bruits sourds du membre au fond de la gorge. Râles et hoquettements de la femme. Larmes, salive, vomissures…

— Tout est simulé, risqua Akhtar, de plus en plus agité sur son siège.

— Tes actrices sont sacrément crédibles.

La femme tenta de hurler mais la queue l’étouffait littéralement.

Atroce, mais toujours rien d’illégal.

— C’est la loi du marché, plaida l’Indien. Nous ne faisons que répondre à la demande…

— Ton troisième moniteur, Akhtar.

Le producteur pianota fébrilement sur son clavier. Corso pouvait voir la sueur couler le long de sa nuque. À moins que ça ne fût la brillantine qui fondait sous la chaleur de son crâne…

Des doigts serrés sur un poing américain frappent à toute force le visage d’une femme attachée à une croix de Saint-André. Les anneaux d’acier déchirent la chair, écorchent les muscles, brisent les os. La fille, inconsciente, ne réagit plus aux droites qui réduisent son visage à néant.

— Eh ben voilà, Akhtar…, fit Corso, la gorge sèche. Tout ça va nous valoir une belle arrestation en bonne et due forme.

L’Indien bondit de son fauteuil et se retourna, faisant front d’un coup.

— Qui êtes-vous au juste ? Que voulez-vous ? (Il ne roucoulait plus du tout et son accent s’était effacé comme par magie.) Je connais mes droits. Article 1 de la loi du 21 juin 2004 : « La communication par voie électronique est libre, ce qui confère à Internet les garanties accordées à la presse écrite ou audiovisuelle en matière de liberté d’expression. L’exercice de cette liberté ne peut être limité que dans la mesure requise par le respect de la dignité de la personne humaine, la sauvegarde de l’ordre public et la protection de l’enfance et de l’adolescence. »

Corso sourit en rengainant son arme :

— C’est bien, Akhtar, tu connais ta leçon. Mais justement, le « respect de la dignité de la personne humaine » ne comprend pas l’usage d’un coup-de-poing américain dans la gueule. En l’occurrence, une condamnation pour torture et actes de barbarie t’ira bien au teint.

Akhtar bomba le torse sous sa tunique. Son visage ruisselait comme une grosse olive noire.

— Non, fit-il, les lèvres tremblantes. Toutes mes actrices ont signé un contrat qui atteste qu’elles acceptent les conditions de tournage.

— Ce que tu appelles tes « conditions de tournage » constitue un crime devant la loi.

— Non. Ces femmes sont consentantes et il s’agit de leur stricte vie privée. Le 17 février 2005, la Cour européenne des droits de l’homme a rendu un arrêt dans l’affaire K.A. et A.D. contre le royaume de Belgique consacrant un droit à « l’autonomie personnelle (…) comprenant le droit d’entretenir des rapports sexuels et de disposer de son corps jusqu’à s’adonner à des activités perçues comme étant d’une nature physiquement ou moralement dommageable ou dangereuse pour sa personne »…

Akhtar tombait mal : avec une femme comme la sienne, Corso connaissait bien la jurisprudence en matière de sadomasochisme.

— Les accusés avaient oublié de dire que les actes de barbarie étaient filmés puis revendus sur le Net.

L’Indien semblait heureux de pouvoir ferrailler avec un connaisseur :

— Alors, vous savez que la Cour a reconnu que, le consentement de la victime ayant été préalablement donné, le fait d’agir ainsi lors de relations sexuelles constituait un fait justificatif effaçant l’infraction. À partir de là, on peut vendre un film parfaitement légal.

Il se rapprocha de l’écran qui diffusait toujours sa boucherie et posa sa main sur l’ordinateur comme un sculpteur sur une de ses œuvres.

— Le sadomasochisme relève de la liberté sexuelle reconnue par l’État aux individus dans une société démocratique. Cette décision est un revirement de jurisprudence par rapport à l’arrêt Laskey, Jaggard et Brown de 1997 et a clos la question pour un moment.

Corso se força à jeter un œil au visage pixellisé qui ne ressemblait plus qu’à un morceau de barbaque suspendu au croc d’un boucher. Il gifla l’Indien avec le canon de son calibre et le plaqua contre le mur.

— Écoute-moi bien, ma salope. Je suis pas venu ici pour prendre un cours de droit, encore moins pour écouter tes conneries sur le SM et l’Europe. En février 2012 et en mai 2013, tu as fait bosser Sophie Sereys, alias Nina Vice, dans plusieurs de tes films. Qu’a-t-elle fait pour toi ?

— Sophie Sereys ? Nina Vice ? Vraiment, je ne vois pas, je…

Corso lui balança un coup de crosse et lui brisa le nez.

Il laissa le triste sire s’effondrer sur le sol avant d’ajouter :

— Elle a été assassinée y a dix jours. Les news n’ont parlé que de ça pendant une semaine. Son portrait est partout sur le Web. T’es du genre bien informé et tu as dû tout de suite la reconnaître !

— Ni… Nina appartenait à notre club… Elle… elle travaillait régulièrement pour nous…

— On n’a trouvé que deux fiches de paie dans ses comptes. Le reste du temps, tu la payais au black ?

Malgré son nez brisé et ses lèvres tuméfiées, Akhtar réussit à sourire.

— Vous avez rien compris… Nina jouait bénévolement. Pour son plaisir ! Ma philosophie a converti les cœurs et les esprits. Nous ne faisons pas des films, nous communions… Nous…

Corso lui en remit une dans la mâchoire, histoire de lui montrer qu’il avait bien saisi sa pensée.

— Nina, elle jouait dans quel type de films ?

— Le genre que vous venez de voir.

— Tu mens ! Nina était strip-teaseuse. Jamais elle n’aurait pris le risque d’être blessée ou défigurée dans tes séances de cinglés.

— Elle travaillait à l’intérieur, répondit l’Indien d’un ton placide. Les membres de notre réseau peuvent choisir les instruments ou les outils avec lesquels nos « officiants » travaillent le sujet et…

Corso allait lui en coller une autre mais il s’arrêta net, la main levée. Émiliya, nue, dans la salle de bains, alors qu’elle se… Son cerveau refusa d’aller plus loin et se concentra sur le moment présent.

— Où sont ses films ?

— Il faut que je fasse des recherches. Tout est référencé mais… je produis beaucoup.

— Qui étaient ses partenaires ?

— Même réponse, fit l’Indien en essuyant le sang et la morve qui lui coulaient du nez. Je peux pas de mémoire…

Corso le releva et le poussa à nouveau sur son fauteuil. Il attrapa son portable et composa le numéro de Stock. Il était sidéré d’avoir ouvert une telle brèche en quelques heures seulement. Bornek avait une bonne équipe mais pas de petit génie aux collants troués.

— J’ai retrouvé la trace de Nina Vice dans un réseau un peu spécial, expliqua-t-il à Stock sans quitter des yeux l’Indien qui reniflait comme un gosse. Barbie t’expliquera. Tu lâches tout et tu te radines avec les autres. Vous venez aussi avec des techniciens…

Akhtar fit mine de se lever.

— Vous n’avez pas le droit. Pour une perquisition, vous devez avoir une…

Corso l’attrapa par les cheveux — leur contact huileux lui répugna — et l’enfonça dans son fauteuil, lui barrant la gorge avec sa crosse.

— Vous ramassez tous les disques durs, les fichiers, continua-t-il au téléphone, la compta, tout. Vous embarquez le guignol qui dirige tout ça et vous lui faites cracher ses codes et ses références. Vous matez tous les films où Nina a joué. Vous retrouvez ses partenaires de scène, les techniciens présents lors du tournage, et surtout la liste des malades qui ont maté ces séquences. Je vous donne l’adresse par SMS. Envoyez-moi en urgence des bleus pour surveiller le suspect et magnez-vous le fion !

Il raccrocha et menotta le producteur au radiateur le plus distant de la console de montage. Il ouvrit la fenêtre pour chasser l’odeur entêtante du curry et se servit du thé sur un plateau d’argent posé par terre. Il retourna à la fenêtre et but son chaï à petites goulées en essayant de se calmer.

Enfin, il revint vers Akhtar qui gémissait dans son coin. Le scarabée s’était transformé en limace. Corso attrapa un pouf de cuir râpé et s’assit près de lui, sans lâcher sa tasse.

— File-moi ton portable.

De sa main libre, l’Indien attrapa son cellulaire dans sa poche de tunique et le tendit au flic.

— En attendant mon équipe, reprit Corso en empochant l’appareil, tu vas me donner quelque chose, un nom, un détail, une circonstance qui me permette d’avancer tout de suite.

Akhtar reniflait du sang et crachait des glaires rougeoyantes.

— Je vois pas ce que vous voulez dire… Je…

Sans se lever, le flic lui balança un coup de talon dans les côtes.

— Un nom, enfoiré. Un partenaire, un gars avec qui Nina partageait ses goûts tordus, un technicien qui l’aurait sautée, n’importe qui. Trouve, nom de Dieu, ou je te jure que mes collègues vont te ramasser à la petite cuillère.

L’autre cracha encore sur ses tapis puis haleta :

— Allez voir Mike… Un hardeur… Il a travaillé avec elle. Je crois… je crois qu’ils sont liés…

— Liés comment ?

— Ils sont sur la même longueur d’ondes. C’est lui qui l’a fait rentrer dans notre réseau.

— Où je peux le trouver ?

— Je… j’ai pas ses coordonnées…

Corso leva encore sa botte — il n’avait pas à beaucoup se forcer pour torturer le salopard.

L’autre se ratatina dans un coin de la pièce.

— Au… au Vésinet. Y a un tournage aujourd’hui… Je vais vous donner l’adresse…

— Son vrai nom, c’est quoi ?

— Faudrait que je retrouve sa fiche. De toute façon, tout le monde l’appelle Freud.

— Freud ?

— C’est un intellectuel.

À cet instant, on tambourina à la porte en criant : « Police ! »

— On se revoit au 36, conclut Corso en se levant. Tu donnes tous tes codes à mes collègues, tu réponds à toutes leurs questions, et le reste du temps, tu la fermes.

— Je… je veux appeler mon avocat, susurra-t-il entre ses dents déchaussées.

Le flic lui balança un dernier coup de pied dans le ventre avant d’aller ouvrir aux bleus. Akhtar éclata en sanglots.

— Pour un maître SM, j’te trouve bien sensible.

15

— Docteur ? (Corso roulait plein ouest tout en téléphonant au légiste de l’IML) Commandant Stéphane Corso, de la Crime. J’ai repris l’affaire de la strip-teaseuse assassinée.

— Et alors ?

Visiblement, il dérangeait. La résonance de la voix trahissait l’écho de la chambre froide. Le médecin était un nouveau que Corso ne connaissait pas.

— Vous avez autopsié Sophie Sereys y a une dizaine de jours. J’aurais besoin d’une précision.

Le toubib soupira. Il l’entendit donner des ordres à ses assistants, à la manière d’un réalisateur qui dirait « Coupez ».

— Je vous écoute.

— J’ai lu plusieurs fois votre rapport et je n’ai vu aucune mention concernant des lésions vaginales.

— Je l’ai dit et répété : cette femme n’a pas été violée.

— Je veux parler d’anciennes lésions, des cicatrices peut-être.

— C’est-à-dire ?

La curiosité du médecin semblait éveillée.

— Nous avons aujourd’hui la preuve que Sophie Sereys tournait dans des films porno à tendance SM. Vous n’avez rien remarqué ?

— Non.

— Pas de déchirures anales, de fissures vaginales ?

— Je vous dis que je n’ai rien noté.

— Et vous n’avez pas procédé à des examens concernant les IST ?

Le toubib explosa :

— Le corps que j’ai autopsié était lacéré, fracturé, défiguré, et vous auriez voulu que je vérifie si la victime avait des chlamydiae ? Vous vous foutez de ma gueule ?

— Merci docteur.

À la hauteur de la Défense, Corso songea une nouvelle fois à la fusillade de Nanterre. Deux morts la veille, la corrida avec l’Indien aujourd’hui. La violence était comme une mauvaise grippe dont il ne parvenait pas à se débarrasser.

L’interminable tunnel de la Défense filait sous la banlieue ouest. Une sorte d’Eurostar qui passerait sous les flots noirs de sa jeunesse. À cet instant, son portable sonna de nouveau. Stock et Ludo sur zone : le déménagement avait commencé. Tout le matos allait être transféré dans un entrepôt près de Bercy où la BC avait l’habitude de stocker le produit de ses perquises. Là, les geeks de la SDLC (Sous-direction de lutte contre la cybercriminalité) s’occuperaient de révéler le musée des horreurs d’Akhtar Noor.

— Pour l’inculpation, demanda Stock, j’mets quoi ?

— Mate quelques films, tu trouveras vite. Rendez-vous au 36 dans deux heures.

Quand il sortit du tunnel, il découvrit une nouvelle planète. Maintenant, il roulait sur une large avenue cernée d’arbres souverains, de bâtiments de verre et de villas hautaines.

Après avoir traversé la Seine, la D186 l’amena droit à sa destination, avenue Émile-Thiébaut. Le lieu du tournage était une maison à colombages abritée derrière des grilles pleines et des marronniers chatoyants.

Pour ne pas casser l’ambiance, Corso avait décidé de se présenter comme un ami d’Akhtar. Il voulait respirer l’esprit du « club », approcher en douceur Mike, alias Freud.

Un culturiste aux oreilles décollées vint lui ouvrir la grille. Le nom d’Akhtar déclencha une batterie de questions. Corso essaya de la jouer fine en évoquant les différentes performances aperçues dans les premières séquences chez le gourou indien. Aucun effet.

Pour couper court à cette conversation en forme d’impasse, il proposa qu’on appelle Akhtar himself.

— C’est quoi ton nom ? demanda Musclor.

— Corso.

L’autre pressa son écran. C’était quitte ou double : Corso avait donné le portable de l’Indien aux bleus, qui devaient déjà l’avoir refilé à son équipe… Soit l’appareil traînait au fond d’un sac à scellés et personne ne répondrait, soit il était aux mains de ses gars et il fallait espérer qu’Akhtar soit encore dans les parages. Dans ce cas, il y avait une chance pour qu’on fasse répondre le suspect, sur haut-parleur, le canon sur la tempe…

Corso perçut les sonneries au fond de l’oreille du cerbère. Il observait le logo sur son polo Lacoste mauve — les mâchoires du petit crocodile, écartelées par ses pecs, lui donnaient l’air de s’esclaffer.

La deuxième hypothèse l’emporta. Akhtar répondit, donna son feu vert, et Corso put entrer dans le saint des saints. Une allée de gravier, des sculptures abstraites au milieu des pelouses, des baies vitrées voilées de lin blanc.

Sur le seuil de la baraque, Musclor ordonna :

— Retire tes pompes.

C’était une manie dans le milieu. Corso s’exécuta puis suivit son guide à travers un dédale de pièces qui semblaient meublées par Mies van der Rohe en personne.

Il avait déjà assisté à des tournages porno. En général, l’ambiance y est bon enfant : les hardeurs à poil discutent famille, football ou voitures tout en se masturbant, pendant qu’on vérifie leurs tests HIV et qu’on règle les lumières.

Là, c’était autre chose. Les troupes d’Akhtar donnaient dans le grave, l’ésotérique. Une pièce tapissée de livres où trônait un billard français avait été transformée en loges. Les acteurs — hommes et femmes — s’y concentraient en silence. Tous nus, tous tondus, ils évoquaient des patients prêts à subir de sérieuses interventions chirurgicales.

— Attends ici, fit l’athlète avant de disparaître.

Corso essaya de se faire discret. Dans cette forêt de corps blancs, de bites turgescentes, de crânes astiqués, il se faisait l’effet d’un pervers indésirable.

Certains hommes avaient un mécanisme bizarre fixé autour de la queue, une sorte de pompe hydraulique qu’ils actionnaient d’un geste expert. Des femmes, cuisses grandes ouvertes, s’enduisaient la fente de crème ou faisaient le grand écart, prenant appui contre le billard. Sur une table, il repéra les substances habituelles — produits érectiles, lubrifiants, lavements… — , mais si nombreux qu’on aurait dit une pharmacie par temps de guerre.

Il n’était pas le seul habillé. Un petit athlète, portant un survêtement de velours bleu nuit et un stéthoscope autour du cou, s’activait autour des actrices. Sans un mot, il pratiquait des injections rapides, presque furtives, virevoltait de l’une à l’autre. Sans aucun doute des anesthésies locales en vue des performances à venir.

Enfin, un homme en tunique blanche — identique à celle d’Akhtar — entra dans la pièce et se dirigea droit vers Corso.

— Tu viens de la part d’Akhtar ?

— C’est ça.

— Il n’envoie jamais personne sur le set.

— Y a un début à tout.

— Tu veux parler au réalisateur ?

L’homme s’exprimait à voix basse. Avec sa tunique et ses manières compassées, il rappelait vaguement un officiant religieux. Pourtant, Corso repéra la lampe de poche, une led Maglite, suspendue à son cou : il avait affaire au responsable de la « light pussy » (« lumière chatte »), chargé d’éclairer la pénétration au juste moment.

— Non, je cherche Mike.

— Qui ?

— Freud.

— Pourquoi ?

— Je suis producteur, moi aussi. Ses compétences m’intéressent.

— Suis-moi.

Sur les pas de son hôte, Corso emprunta un nouveau couloir, enjamba des câbles scotchés au sol, contourna des flight-cases aux cornières d’aluminium. Il accéda à une vaste pièce où les meubles avaient été poussés et recouverts de housses blanches. Le sol était protégé par une bâche plastique : le théâtre des opérations. Des techniciens branchaient des projecteurs, installaient des réflecteurs. Visiblement, on tournait ici du gonzo sophistiqué, avec lumière, caméra professionnelle et acteurs aguerris.

Au centre de l’espace, un lit, ou plutôt un matelas, sur lequel des gars plaçaient une alèse de caoutchouc avant d’envelopper l’ensemble d’un drap-housse. Dans un coin, deux actrices nues, dont les crânes à la lumière de la fenêtre étaient presque aveuglants, s’embrassaient alors qu’une maquilleuse leur poudrait les fesses.

— Freud, c’est le gars assis là-bas.

On ne pouvait pas le rater : adossé à une fenêtre, il se tenait les yeux fermés, à poil bien sûr, en position du lotus. Petit gabarit mais costaud, faciès écrasé de bouledogue, orbites creusées, sourcils rasés. Les os du visage saillaient sous sa peau à la manière d’une structure métallique qu’on aurait superficiellement couverte de chair et de muscles.

Le meilleur était plus bas, entre ses jambes. Un braquemart dépassant les 25 centimètres, du XXL de hardeur, doté d’une érection vibrante. De sa main droite, l’artiste se masturbait nonchalamment tout en ajoutant, de la gauche, du lubrifiant sur l’arme fatale.

Quand Corso s’approcha, la bête ouvrit les yeux et sourit :

— T’en as mis du temps pour me trouver.

16

— J’ai connu Nina en réseau. À l’époque, elle consultait les sites SM.

— On a analysé son ordinateur : pas l’ombre d’une connexion de ce genre.

— J’ai dit « à l’époque ». Ces dernières années, elle n’en avait plus besoin. Elle était passée de l’autre côté de l’écran.

— C’était y a combien de temps ?

— Six-sept ans, j’dirais.

Le hardeur n’était pas du genre à se présenter spontanément à la police, mais une fois au pied du mur, il ne voyait pas d’inconvénient à parler.

Freud décroisa les jambes, les étira en les massant puis se mit debout sans l’ombre apparente d’une ankylose.

— Viens, fit-il en attrapant un paquet de Gitanes et en ouvrant la porte-fenêtre, j’ai besoin de fumer.

Corso s’efforçait d’avoir l’air naturel mais le spectacle de ce petit homme trapu et musculeux, nu comme une sculpture romaine et bandant comme un bas-relief indien, était stupéfiant.

Quand il put l’admirer adossé au balcon de bois, s’astiquant toujours l’engin sur fond de banlieue chic, l’image devint carrément surréaliste.

— Fais pas attention, fit l’autre en surprenant la gêne de Corso. J’vais bientôt tourner et j’me refuse à avaler leurs saloperies. Mike travaille sans filet ! Avec leurs merdes, t’arrêtes plus de bander mais ça devient mécanique. T’es plus dedans. (Il ricana.) Enfin, si j’ose dire…

Corso hocha la tête en prenant un air de connaisseur.

— D’après nos infos, Nina s’efforçait d’être sympa avec tout le monde mais en réalité, elle n’avait pas beaucoup d’amis.

— J’étais le seul, confirma le dogue.

— Vous n’avez jamais couché ensemble ?

— Dans les films seulement, sourit Mike. Elle n’était intéressée que par le SM dur. C’est moi qui l’ai initiée à tout ça.

— Tout ça quoi ?

— Le club. Les films. Le « porno organique », comme dit Akhtar.

— Dans quel registre elle officiait ?

— Comme si tu le savais pas.

— Akhtar a essayé de m’expliquer mais je n’ai pas bien compris.

Mike éclata de rire et alluma une nouvelle cigarette.

— Nina était la star des jeux en ligne.

— Quels jeux ?

— Dis donc, coco, fit le hardeur en soufflant sa fumée, tu m’as pas l’air très avancé dans ton enquête…

— Explique-moi.

— OPA propose des jeux cryptés. Tu payes, tu mates, tu paries.

— Sur quoi au juste ?

L’homme soupira : ce visiteur n’en piquait vraiment pas une.

— Nina était une spécialiste du « Fais un vœu » et du « Sucre d’orge ».

— Connais pas.

— Elle s’enfonçait par exemple un cierge très fin dans le vagin et allumait la mèche. Les paris en ligne se multipliaient au fil de la consumation de la cire. Plus la flamme se rapprochait de la chair, plus ça montait. À ce petit jeu, Nina était la meilleure. C’est elle qui éteignait la mèche… avec son vagin.

— Et le Sucre d’orge ?

— Akhtar fabrique des capsules de sucre cuit contenant du verre pilé. Le joueur, enfin la joueuse, se les fout dans la chatte. Avec la chaleur du corps, le sucre fond, libérant les tessons. Le jeu, c’est de parvenir à les expulser en jouant des muscles du périnée. Ça saigne, c’est affreusement douloureux et vraiment dégueulasse. Les joueurs en raffolent.

Le flic songea au légiste — comment n’avait-il rien remarqué de suspect ?

— Combien d’abonnés sont accros à ce genre de jeux ?

— Plusieurs milliers, je pense.

— Nina faisait-elle… d’autres choses pour Akhtar ?

Mike fit un signe amical en direction du jardin mitoyen. Corso tendit le cou : une quinquagénaire en veste Chanel traversait la cour de sa villa.

Outrée par le spectacle (le gland de Mike dépassait du rebord de la rambarde comme une marionnette dans un petit théâtre), la femme plongea précipitamment dans sa Mini.

— Nina allait trop loin, reprit le hardeur. Je le lui ai souvent dit. Elle participait à ce qu’on appelle des « blind tests ». La fille est attachée sur une table d’autopsie pendant qu’un bourreau reçoit des ordres des parieurs en ligne… Le plus souvent, il s’agit de lui enfoncer les objets les plus saugrenus dans la chatte. Au départ, la fille refuse, les enchères montent, et quand la somme paraît suffisante, elle donne son accord… Nina était la reine à ce truc.

— Quel genre d’objets ?

— Un téléphone qu’on faisait sonner à l’intérieur, pour la rigolade, mais ça pouvait tout aussi bien être une poignée d’hameçon de pêche…

— Akhtar m’a dit que Nina était bénévole.

— C’est vrai. Tout allait dans sa poche à lui. Cet enfoiré nous bassine avec ses conneries de grande fusion érotique mais c’est rien d’autre qu’un businessman qu’a trouvé le bon filon…

— Si c’est pas pour le fric, pourquoi acceptait-elle de telles épreuves ?

— Pour le plaisir. Nina aimait avoir mal. Vraiment.

— Ça me paraît un peu court comme explication.

Freud balança d’une chiquenaude sa cigarette dans le jardin de la voisine.

— Elle aimait avoir mal parce qu’elle ne s’aimait pas. Et elle ne s’aimait pas parce qu’elle était persuadée qu’elle n’était pas digne d’être aimée. Elle était née sous X, tu sais ça au moins ?

Corso hocha la tête.

— Au fond de sa conscience, cet objet indigne d’amour — elle-même — était devenu un objet digne de haine. Son désir s’est alors inversé. Elle s’est mise à avoir envie qu’on lui fasse mal, qu’on la torture, qu’on lui manifeste ce mépris qu’elle méritait. Sa psyché avait bousculé toutes les valeurs. La violence est devenue sa source unique de plaisir.

Corso commençait à comprendre son surnom de « Freud ». Il avait prononcé son discours abscons d’une seule traite, d’une voix docte — avec un peu d’imagination, on aurait presque pu penser qu’il s’adressait à son propre phallus.

Le flic restait bloqué sur cette impossibilité : une fille qui se livrait à de tels délires aurait dû avoir de sérieuses séquelles. Or le légiste n’avait rien vu.

Mais Mike avait réponse à tout :

— Ces derniers temps, Nina avait levé le pied côté jeux SM. Ses tissus avaient dû cicatriser. Elle se sentait mieux, physiquement et moralement.

— Pourquoi ?

— Elle s’était trouvé un mec.

— Un mec ?

Tous les témoignages convergeaient sur ce point : Sophie Sereys, alias Nina Vice, 32 ans, n’avait personne dans sa vie.

— Me raconte pas de salades. Pas un seul PV ne mentionne le moindre petit ami. On n’en a trouvé aucune trace ni dans son portable ni dans son ordinateur.

Mike secoua la tête d’un air consterné.

— Vous avez rien compris à Nina. Tout ce qui lui était personnel était totalement secret. Elle avait peu de choses à cacher mais elle y tenait.

— Ce mec, c’était qui ?

— J’en sais rien.

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit sur lui ?

— Pas grand-chose. C’était un peintre, je crois.

— Il pratique le SM ? Où l’a-t-elle rencontré ?

— Je sais rien, j’te dis ! Tout ce qu’elle m’a révélé, c’est qu’elle le voyait de temps en temps et que ça lui faisait du bien.

Ce peintre lui aussi devait avoir le goût du secret pour ne laisser aucune trace dans la vie de Nina. Les deux s’étaient trouvés.

— Tu ne te souviens pas de quelque chose qui nous permettrait de l’identifier ?

— Je crois qu’elle posait pour lui…

— Où je pourrais trouver ces toiles ?

— Aucune idée.

— Il a une galerie ?

— Je te dis que je sais que dalle !

— Réfléchis.

Mike se passa la main sur le crâne.

— Il porte un chapeau.

— Un chapeau ?

— C’est un truc qu’elle m’a dit un jour. Il a une manière spéciale de s’habiller. Des costards blancs, des chapeaux… Le genre maquereau des années 20…

Ça ne collait pas avec l’image d’un homme secret. Il fallait secouer tout ça et voir ce qui pouvait en tomber. C’était en tout cas un sacré point d’avance sur l’enquête de Bornek.

Corso salua Freud mais se ravisa au bout de quelques pas.

— Une dernière chose, un détail.

— Quoi ?

— Pourquoi vous êtes tous tondus ?

Sourire pernicieux de Mike.

— Une idée d’Akhtar. Ça fait plus secte. Et puis, c’est plus pratique.

— Pour quoi faire ?

— Les head-fucking.

17

Son équipe l’attendait dans la salle de réunion. À Bercy, les geeks avaient commencé le décodage des films — il y en avait plusieurs milliers — avec la « gracieuse participation » d’Akhtar.

— Qu’est-ce que ça donne ?

— C’est dégueulasse, répondit Ludo, qui n’avait pourtant pas froid aux yeux. Les filles prennent vraiment cher. Pour l’instant, on n’a pas mis la main sur les films de Nina mais ça doit être dans l’esprit du reste…

— La liste des abonnés ?

— En décryptage aussi. Selon les informaticiens, on n’obtiendra que des IP d’ordinateurs. Il faudra ensuite identifier leurs propriétaires. On est pas rendus.

— Les acteurs, les actrices ?

— Akhtar a un fichier à jour mais ça nous sert à rien. Tout le monde bosse sous pseudo. Pas la moindre info administrative.

— Y a jamais de fiches de salaire ?

— Non. Ils sont tous bénévoles. Faut vraiment être fêlé…

— Akhtar, vous l’avez laissé appeler son avocat ?

— Non. On attend de trouver quelque chose de vraiment chaud sur ses bandes pour l’inculper.

— Suffit de piocher au hasard. Les filles se font réduire en bouillie !

— Il prétend que c’est truqué.

— Et les quadruples pénés ? Les objets fourrés dans le sexe, le cul ?

Ludo haussa les épaules.

— Du libre échange entre adultes consentants. On a les contrats signés par les filles. Akhtar nous a expliqué qu’il les libérait de leurs chaînes judéo-chrétiennes, des tabous aliénants de nos sociétés oppressives, etc. On continue le décryptage des films mais, à moins d’y trouver des mômes ou des animaux, faudra libérer Monsieur Loyal.

Ludo avait bossé à la BRP et il savait comme tout le monde dans cette salle que le seul moyen de coincer les fournisseurs de porno était l’utilisation de mineurs ou d’animaux dans des actes de zoophilie. L’article 521-1 du Code pénal réprime « le fait, publiquement ou non, d’exercer des sévices graves, ou de nature sexuelle, ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité… ». Il existe même une jurisprudence à base de poneys sodomisés…

Corso leur ordonna de continuer sur leur lancée : creuser encore dans le puits de merde, identifier les consommateurs et les intervenants et laisser croupir au ballon l’Indien sans qu’il puisse contacter qui que ce soit.

— Le parquet va apprécier.

— J’assume.

Le flic prit son souffle et leur annonça le scoop du Vésinet : Sophie Sereys avait un boyfriend. Il donna ses ordres dans la foulée. Taper une perquise éclair chez Sophie, la nuit prochaine, en quête d’un indice concernant l’inconnu. Retourner au Squonk réinterroger ses collègues. Ratisser le marché de l’art contemporain pour débusquer la trace d’un peintre qui s’habillerait en costard blanc et borsalino. Un artiste qui (peut-être) consacrait son œuvre aux strip-teaseuses ou aux hardeuses, un gars qui renouait avec l’ancienne tradition des peintres du Moulin-Rouge.

Stock intervint — pour l’occasion, elle avait chaussé de grosses lunettes qui lui donnaient un air professoral inattendu :

— Je pige pas. On lâche le côté gonzo ?

— Pas du tout.

— Qui va s’occuper des abonnés d’Akhtar ? des partenaires de Nina, etc. ?

— On appelle du renfort.

— Pourquoi pas Bornek ? ricana Ludo.

— Laisse Bornek où il est. Il va bientôt se casser en vacances.

— La moitié du 36 part ce soir, précisa Stock.

— Voyez avec Bompart qui elle peut nous filer. Demain, on remet tout à plat et on voit qui interroge qui.

Les flics se regardèrent : ils allaient bosser cette nuit, première nouvelle, et ils seraient aussi de service ce week-end, deuxième nouvelle.

— Krishna aussi doit partir ce soir…, risqua Barbie.

— Qu’il annule ses vacances !

Sur ces mots, Corso salua la compagnie et retourna dans son bureau. Il avait besoin de faire le point calmement : en quelques heures, ils avaient découvert deux pistes majeures. Il n’en espérait pas tant la première journée.

— Stéphane !

Il se retourna : Barbie l’avait suivi dans le couloir, un dossier à la main. Il se dit que vraiment, son allure, c’était pas possible. Il émanait d’elle (les bons jours) un air de Mary Poppins déglinguée qui pouvait avoir son charme à condition d’aimer les allures vintage et les tapestry bags.

— J’ai trouvé une référence pour les blessures de Nina.

— T’as eu le temps de bosser sur un autre truc ? s’étonna-t-il.

— Je peux faire deux choses à la fois.

Trois en réalité, puisque c’était elle déjà qui avait dégoté Veranne, le maître des cordes, et identifié Akhtar après avoir épluché les comptes de Nina… Le côté surdoué de Barbie avait quelque chose d’agaçant, elle donnait toujours l’impression d’avoir un train d’avance sur le groupe, lui compris.

Elle ouvrit sa chemise de papier qui contenait des photocopies en couleur.

— Ce sont des toiles de Francisco Goya.

— Viens dans mon bureau.

Corso referma la porte et la laissa étaler ses clichés par-dessus ses propres dossiers.

— Tu connais ce peintre ? demanda-t-elle.

— Tu me prends pour un con ou quoi ?

Corso reconnaissait des tableaux célèbres : les portraits de personnalités de la Cour madrilène, les fameuses Fusillades du 3 mai, des reproductions des Pinturas negras : Deux vieux, Le Sabbat des sorcières, Le Chien… Des gueules déformées qui possédaient une présence terrifiante.

Barbie sélectionna quelques images et les disposa bien en vue.

— Regarde celles-ci, elles te rappellent rien ?

C’étaient des portraits atroces, tirant sur le rouge et le sépia, des trognes au cri dément ou au rire sarcastique (impossible de décider), des bouches dont les commissures remontaient jusqu’aux oreilles — exactement comme sur le visage blessé de Nina.

— Elles appartiennent aux Pinturas negras ? demanda-t-il en s’emparant d’un des tirages, un homme à la gueule émaciée dont on distinguait les poignets entravés de chaînes.

— Non. On les appelle les Pinturas rojas. Ce sont de petites toiles découvertes il y a quelques années et qui ont été attribuées à Goya. Un galérien, une sorcière, un moribond. Visiblement, Goya a fouillé là dans ses souvenirs les plus sinistres.

— Où sont ces œuvres ?

— Dans le musée d’une fondation à Madrid. Un fonds de mécénat a acheté la série à prix d’or. J’ai l’adresse. Je suis certaine que le tueur y a passé des heures… Peut-être même est-il espagnol…

Corso n’en revenait pas : cela constituait une troisième piste intéressante. D’autant plus qu’ils avaient maintenant dans le collimateur un possible « petit ami peintre ». Tout cela pouvait esquisser un semblant de cohérence.

— On grattera là-dessus demain, conclut-il. Il faut voir ce que ces visages représentent exactement. Leur symbolique, leur signification profonde…

— Et la fondation ?

— Contacte l’officier de liaison français à Madrid.

— Tu veux pas qu’on y aille nous-mêmes ?

— Non. Les priorités sont ici.

Barbie remballa ses clichés et lui fourra la chemise entre les mains.

— T’as tort. Notre tueur nourrit sa folie avec ces toiles. Elles sont au cœur de l’histoire.

— Je te dis de voir avec l’officier de liaison.

Barbie acquiesça de mauvaise grâce. Comme tous les petits génies, elle était susceptible, ce qui était un sérieux défaut pour un flic.

Elle allait partir quand Corso la rappela :

— Tu fais quelque chose, là ?

— Tu plaisantes ou quoi ? Tu viens de nous donner du boulot pour trois jours.

— Non, je veux dire, t’as le temps de boire un verre ?

— Houlà.

— Quoi : « houlà » ?

— En sept ans de bons et loyaux services, tu m’as invitée deux fois à boire un verre. La première, c’était pour m’annoncer que tu virais un des gars du groupe. La deuxième, pour me dire que la femme que je venais d’arrêter s’était pendue dans sa cellule. Bref, c’est jamais très bon signe.

Il essaya de sourire.

— J’ai un service à te demander.

— Tu commences vraiment à me faire flipper.

18

— Un témoignage ? Un témoignage de quoi ?

— De moralité. Une attestation prouvant que je suis un bon père.

Barbie secoua la tête comme lorsqu’on vient d’entendre une bonne blague. Ils s’étaient installés dans un café de la place Dauphine, à l’écart des lieux fréquentés par les flicards de l’île.

— Quoi ? aboya Corso, en mode agressif.

— J’me demande si ton affaire de divorce est bien partie…

— Parce que tu t’y connais en divorces ?

Il n’était pas prêt pour un discours à la Karine Janaud.

— Question de bon sens. Qu’est-ce que tu vas mettre au juste dans ton dossier ?

— Des témoignages, des photos de Thaddée et moi montrant tout ce qu’on fait tous les deux… Je compte aussi écrire un texte sur ma conception de l’éducation. Comment je vois mon rôle de père.

Barbie but une gorgée de Coca Zéro. Elle tenait son verre à deux mains : elle semblait vouloir s’infuser le froid du Coca sous la chair.

— T’as des amis ? demanda-t-elle.

— Pas trop, non.

— Une famille ?

— J’ai Thaddée.

— Tu trouves le temps d’aller à son école ? de t’occuper de ses autres activités ?

— Je fais ce que je peux.

Barbie sourit, mais c’était pour atténuer ce qui allait suivre :

— En gros, tu comptes seulement présenter des attestations de collègues.

— Peu importe d’où viennent les témoignages.

— Pourquoi pas des criminels que tu as arrêtés pendant que tu y es ?

— J’y ai pensé.

C’était une blague, mais en vérité il aurait trouvé légitime de donner la parole à ses ennemis. Ils auraient été les plus bavards. Mais tout ça n’aurait montré que sa qualité de flic.

— Je peux te parler franchement ? fit Barbie après une nouvelle goulée glacée.

— Ça fait longtemps que tu te passes de mon autorisation.

— Quand je suis arrivée dans le groupe, Thaddée avait 2 ans. Je l’ai vu grandir à travers toi et j’ai pu constater à quel point tu es un bon père. En tout cas, comme tu le dis toi-même, tu fais ton maximum.

— Mais ?

La jeune fliquette se recula, comme pour mieux prendre son élan.

— Une fois devant le juge, avec tes états de service de superflic et ton look de loubard, tu vas pas faire long feu.

— J’ai un look de loubard, moi ?

Barbie ne prit pas la peine de répondre.

— Et j’ose pas imaginer ce que vont dire les amis d’Émiliya.

— J’ai rien à me reprocher.

— Bien sûr que non, mais, comment dire, c’est toute ta présence qui fout un malaise.

Corso essaya de déglutir. Barbie en profitait pour vider son sac :

— Tu bois pas, mais comme un mec qui sort des AA. Tu te drogues pas, mais c’est parce que t’as toujours pas fini d’éliminer ce que tu t’es envoyé dans ta jeunesse. T’es du côté de la justice, mais on dirait que c’est pour t’éviter la taule. Quand tu fais de l’humour, c’est toujours involontaire, et quand tu dragues, on dirait un interrogatoire. Les rares fois où je t’ai vraiment senti à l’aise, c’est avec une arme à la main.

— C’est tout ?

— Non. T’es en train de divorcer, comme la moitié de Paris, mais on dirait qu’un attentat terroriste se prépare et que les victimes vont tomber par dizaines.

— Thaddée est ce que j’ai de plus cher. L’issue de ce divorce est cruciale pour moi.

Elle hocha la tête, comme un psy qui acquiesce non pas au discours mais aux signes manifestes de la maladie.

— Sans compter qu’Émiliya est foutue de trouver des témoignages négatifs qui viendront du 36.

— Je suis clean et on a le meilleur taux d’élucidation de la boîte.

— Je suis au courant, merci, mais ça fait pas de toi un flic irréprochable.

Corso revisita en quelques secondes tous les dossiers où il avait été borderline — personne ne pouvait exhumer ces actes illégaux que Bompart avait soigneusement enterrés sous des strates d’archives.

— Tu traites les familles des victimes comme des coupables et en même temps, t’as toujours l’air d’enquêter pour ton compte personnel, continuait Barbie. On se croirait dans un vigilante où le héros fait justice lui-même, calibre au poing.

— T’exagères.

— Non. Un flic de la Crime porte un costume noir par respect pour les familles et passe sa vie à rédiger des rapports. Toi, t’es même pas foutu de mettre une veste et tu donnes à écrire toute la paperasse à Krishna. Tu ne manifestes jamais aucune empathie. Tu n’es jamais poli, jamais respectueux. Une vraie calamité. Franchement, tes résultats sont bons mais tout le monde pense que tu devrais retourner là d’où tu viens : le terrain.

Corso souffla. Contre toute attente, il se sentait revigoré par ce discours comme après une douche froide.

— T’as fini ?

— Non. Y a aussi le problème physique.

— Quel problème physique ?

Elle haussa les épaules et regarda le fond de son verre où reposait le cadavre d’une tranche de citron. Elle avait une bague à chaque doigt, pas vraiment le style place Vendôme, plutôt le registre biker.

— Quand tes mains ne tremblent pas, c’est que tes pieds trépignent ou que tes dents grincent. T’as toujours l’air au bord de l’implosion. Tu fais peur aux témoins et tu accables les familles. Jusqu’où tu vas aller comme ça ?

On était définitivement sorti du dossier divorce, Barbie parlait en son nom et sans doute en celui de toute l’équipe.

— Il était pas question de la garde de mon fils ?

— C’est ce que j’essaie de te faire comprendre : t’as aucune chance de gagner face à ta femme.

Il choisit de ne pas s’énerver, ne serait-ce que pour donner tort au portrait de Barbie. Depuis dix minutes, il touillait son café — il y en avait autant dans la soucoupe qu’au fond de la tasse.

Il lâcha la petite cuillère et ajouta, presque rêveusement :

— Il faut pourtant que je réussisse à avoir la garde. Émiliya est… dangereuse.

— Je suppose que tu ne veux pas en dire plus ?

— Non.

— Qu’est-ce qu’en pense ton avocate ?

— Que ma seule chance d’infléchir le juge serait d’arrêter le salopard du Squonk.

— Enfin une bonne nouvelle.

Il leva les yeux.

— Tu trouves ?

— Bien sûr. On va se le faire, cet enculé.

Elle se leva, tâta ses poches et lança cinq euros sur la table.

— J’y retourne. Je vais rejoindre les autres pour la perquise.

Elle attrapa son sac et tourna les talons.

— Tu me feras mon attestation ou non ? demanda encore Corso.

— Bien sûr. (Elle lui adressa un clin d’œil.) Et j’oublierai pas de dire que t’es le meilleur tireur à l’arme de poing du service.

19

Sonné, Corso reprit sa voiture et roula sans but. Le soir tombait doucement sur les quais, un voile d’ombre enjôleur qui collait à Paris une chair de poule… électrique.

Il avait essayé d’appeler Émiliya, elle n’avait pas répondu. L’image de Thaddée, blondinet hirsute aux yeux sombres (ceux de sa mère), lui frappait la poitrine comme une pierre lancée par un casseur. À l’idée de ne pas voir son fils durant un mois, sans s’être préparé à cette quarantaine ni même avoir pu lui dire un mot d’au revoir, c’était trop — vraiment trop.

Et ce n’était que le début. Il n’aurait pas la garde, c’était certain. Il devrait se satisfaire des miettes qu’on lui accorderait et trembler chaque soir en se demandant si Émiliya n’embarquait pas leur petit garçon dans ses pratiques SM.

Il sentit les larmes lui monter aux yeux. Dans ces moments-là, ses vieux démons réapparaissaient comme aux plus beaux jours. Pour un ancien tox, les années d’abstinence sont comme une muraille patiemment construite qui reste en terre friable. Il suffit de la regarder d’un peu trop près pour qu’elle se réduise en poudre…

Il braqua sur le pont Royal pour rejoindre la rive droite et repartit en sens inverse. Les réverbères s’allumaient le long du musée du Louvre et ce fut comme une révélation : il savait où il allait.

Depuis quelques mois, il s’était trouvé une maîtresse idéale : jeune, douce, discrète. Une petite brunette bien en chair, pas très jolie mais dotée de formes opulentes soigneusement dissimulées sous des robes amples. Une créature banale, portant des lunettes et des barrettes dans les cheveux à la Keith Richards, qui se tenait aussi loin que possible du désir mais qui, une fois déshabillée, révélait des trésors de sensualité. Il y gagnait cette impression de profanation, de souillure, qui était la seule chose qui l’excitait.

Il l’avait rencontrée lors d’une enquête sur un casse nocturne où le patron d’une bijouterie s’était pris une balle dans la tête. La jeune vendeuse n’avait pas assisté à la scène mais il s’était tout de même proposé pour la consoler. Depuis, il venait boire à la source de temps en temps et faisait la sourde oreille quand elle évoquait leur avenir. Si elle insistait, il invoquait une « urgence au boulot » et disparaissait.

Miss Béret — elle portait souvent un béret rose qui lui rappelait la chanson de Prince Raspberry Beret — habitait dans le XIIe arrondissement.

Aux abords de Bercy, il se dit qu’il aurait dû plutôt rejoindre les geeks de la PJ (ils n’étaient pas loin) ou bien encore pousser sur les quais jusqu’à Ivry-sur-Seine et participer à la perquise chez Sophie Sereys. Mais il n’en avait pas la force. Au contraire, il voulait s’éloigner du meurtrier de Nina, de l’horrible cri béant, du monde abject d’Akhtar.

Quand Miss Béret lui ouvrit, elle était en jogging et chaussons, ne portait pas ses lunettes et avait noué ses cheveux en un chignon qui évoquait une glace italienne. À cet instant, elle ne ressemblait ni à la jeune fille sage qui cachait ses charmes, ni à la grenade dégoupillée des premières nuits, plutôt à la petite sœur qu’il aurait aimé avoir.

En découvrant le flic sur le seuil, regard perdu, tremblant dans son blouson, Miss Béret se contenta de sourire. Elle avait déjà compris qu’il n’était pas là pour faire l’amour ni même pour parler. Il était venu pour le plateau-repas, les coquillettes et le téléfilm du vendredi soir.

20

Il roulait dans les rues de son passé, avenue Pablo-Picasso, rue Maurice-Thorez, avenue Joliot-Curie… et voyait des corps suspendus aux réverbères, nus, mutilés, dépecés. Il appuyait à fond sur la pédale d’accélérateur mais sa voiture n’avançait pas. Seul son deux-tons hurlait avec des accents humains déchirants. Tenant le volant d’une main, il cherchait de l’autre le bouton pour arrêter la sirène sans jamais le trouver…

Il réalisa que c’était la sonnerie de son téléphone qui lui sciait le cerveau. Quand il ouvrit les yeux, il avait déjà la main sur l’appareil.

— Je te réveille ?

Corso reconnut la voix. D’un geste, il consulta sa montre : près de 8 heures du matin. En quelques éclats de seconde, il revit en accéléré sa soirée-réconfort : les carbonara de Miss Béret, le téléfilm incompréhensible — tableau stylisé de son propre quotidien, où personne ne remplissait jamais le moindre PV, où les coupables multipliaient les « erreurs fatales », où chaque enquête se résolvait en cinquante minutes chrono. Super.

Il s’était ensuite traîné jusqu’au lit pour écoper de la peine habituelle : quelques heures de sommeil poisseuses, saturées de cauchemars. À chaque réveil, il se posait la question : de telles nuits pouvaient-elles vraiment le reposer ?

— Comment ça va, ragazzo ?

— Super. T’appelles pour la strip-teaseuse ?

— Entre autres.

Catherine Bompart et lui, ça remontait à loin. Et même à toujours. Après l’avoir repêché au fond des caves de Pablo-Picasso, la première chose qu’elle avait faite avait été de prendre un crédit pour lui offrir de nouvelles dents — en vrai junk, Corso affichait déjà un sourire de vieillard, émail grisâtre, racines branlantes, incisives brisées ou carrément disparues… Quand il était sorti de l’école de police, Bompart lui avait fait officiellement cadeau du crédit ratiches qu’il était censé rembourser.

Officier de la Légion d’honneur, officier de l’ordre national du Mérite, elle était aujourd’hui la première femme chef de la Crime et avait écrit son autobiographie. Elle participait aux débats télévisés, pérorait sur les nouvelles méthodes d’investigation criminelle et ne cachait pas ses idées de droite, à la limite de la sortie de route. C’était une petite brune d’une soixantaine d’années, pas très classe mais bien roulée, autoritaire mais sympathique.

Durant toutes ces années, elle avait veillé sur Corso sans jamais le favoriser. Ses coups de pouce ressemblaient plutôt à des coups de poing : il s’était retrouvé dans les groupes les plus durs, histoire, selon elle, qu’il n’oublie jamais que sa rédemption devait se gagner chaque jour.

Leurs rapports étaient ambigus, entre autorité et affection. Elle lui parlait comme à un troufion mais chaque fois qu’ils se croisaient, son sourire prouvait qu’elle le considérait comme son fils et que pas une fois elle n’avait regretté de l’avoir sauvé de la taule.

Côté personnel, en revanche, elle manquait de flair : elle avait tout de suite adoré Émiliya et encouragé Corso à l’épouser. Dans un autre registre, ils avaient aussi couché ensemble. Vraiment pas l’idée du siècle. Catherine était vite retournée à son mari et à ses deux gamins. Corso avait retrouvé ses voyous et son épouse perverse.

Il résuma au téléphone leur moisson de la veille : le profil de SM allumée de Nina, sa participation aux jeux gonzo, l’ombre d’un petit ami peintre, les Pinturas rojas, source évidente d’inspiration pour le tueur.

— C’est tout ?

— Tu rigoles ou quoi ? En une journée, on a trouvé des éléments majeurs que Bornek n’a même pas soupçonnés en une semaine.

— Tout ça m’a l’air bien vague.

— J’ai besoin de renforts.

— Je sais, ta petite zombie m’a appelée. (Elle surnommait ainsi Barbie.) Je vais voir ce que je peux faire. Le problème, c’est le mois de juillet. Nos soldats partent en vacances.

— Ça urge.

— C’est à moi que tu dis ça ? Pour l’instant, les médias nous ont lâché la grappe mais quand ils vont se rendre compte que l’enquête patine, ça va être un festival. Je veux des nouvelles — du concret — lundi matin.

Corso ne répondit pas, observant son environnement immédiat. La maison de poupée de Miss Béret, le lit qui n’était qu’un clic-clac, les murs trop rapprochés et, par la fenêtre, les arches du viaduc des Arts. Il l’entendait qui s’affairait dans la cuisine…

— Pourquoi t’appelles au juste ? demanda enfin Corso, qui connaissait bien sa marraine.

— T’as entendu parler de la fusillade à Nanterre ?

— Vaguement.

— Ton nom circule.

Il se redressa dans le lit et attrapa ses cigarettes.

— Comment ça ?

Bompart changea brutalement de ton :

— Plusieurs flics t’ont reconnu là-bas.

— Je vois pas…

— Tu vois pas ? Tu crois que je vais avaler que Lambert a tapé tout seul ? Qu’il a trouvé comme un grand le conduit d’aération pour accéder au parking ? Tu crois que je vais gober qu’il a touché un lascar à plus de cinquante mètres dans la pénombre tout en se battant avec un autre ?

Corso alluma sa cigarette. La morsure âcre de la première bouffée collait bien avec l’instant.

— Je vais te dire ce qui s’est passé, reprit Bompart. Pablo-Picasso, c’est chez toi. Toi seul pouvais connaître cette histoire de ventilation. Par ailleurs, tu es le meilleur tireur du 36. Alors, je sais pas quand, je sais pas comment, mais t’as su que Lambert tapait là-bas et t’as tout de suite enquillé dans l’espoir de défourailler, de te venger de cette putain de cité ou de je ne sais quoi qui déconne dans ta vie. Et Dieu sait qu’on a le choix.

— Ce n’est pas ce qui s’est passé, murmura-t-il.

— Mais c’est les grandes lignes, non ?

L’odeur du café lui parvenait et il pouvait maintenant apercevoir, entre une chaise et le coin du convertible, les mollets rebondis de la maîtresse de maison ainsi que ses chaussons ridicules (en forme de pingouins).

— Les douilles ne correspondent pas au calibre de Lambert, reprit Bompart. Je ne sais pas ce qui me retient de réquisitionner ton arme pour en avoir le cœur net.

Il conservait le silence. Dans ces moments-là, il fallait la jouer passe-lacets.

— Qu’est-ce qui t’a pris d’aller te fourrer dans ce merdier ? J’me suis fait chier à t’intégrer à la Crime pour que tu puisses enfin mener une vie normale, mais c’est plus fort que toi : la rue, la violence, le chaos.

— Je me suis rendu utile.

— Ben voyons. T’as qu’une seule chance dans cette histoire : l’unique plainte qu’on a reçue provient de la mère d’un mec abattu en surface, au fusil à pompe. Ce sont les gars de la BAC qui vont en prendre plein la gueule.

Corso revit en un éclair l’adolescent au visage arraché. Il entendait la mère beugler en arabe dans la nuit claire. ’Iibni ! ’Iibni ! ’Ayn hu ? ’Ayn hu ?

— Stéphane, fit-elle plus doucement, donne-moi une seule bonne raison de fermer les yeux sur cette histoire.

— Je suis en train de perdre la garde de Thaddée.

— T’as jamais eu sa garde et à ce rythme, c’est bientôt lui qui ira te rendre visite au cimetière. Si c’est le feu que tu veux, intègre le RAID. Mais ne viens pas me parler de ta responsabilité de père !

— J’ai reçu les premières conclusions de l’avocate d’Émiliya, s’obstina-t-il. Elles me traînent dans la merde et je l’ai mauvaise.

— Tu t’attendais à quoi ?

— Thaddée ne doit pas rester auprès d’elle.

— Alors, dis la vérité. Démontre ses torts. Monte un dossier. Tu es flic, nom de Dieu !

Il y avait pensé : mener une vraie enquête contre son ex. Filatures, écoutes, flags… Il en avait les moyens, mais cela pouvait se retourner contre lui : abus de pouvoir, harcèlement policier, etc. Surtout, il butait toujours sur le même dilemme : il ne voulait pas laisser des traces dont Thaddée aurait plus tard connaissance.

— On verra. Tu pourrais me faire une attestation ?

— Quel genre ?

— Un témoignage selon lequel je suis un père modèle.

— Pas de problème. C’est ce que je pense.

Le compliment lui fit chaud au cœur. Tout à coup, il se dit qu’un tel document, signé de la main de la chef de la Crime, pouvait avoir de l’effet sur le juge.

— Je te remercie.

— En attendant, trouve-moi le salopard qui a trucidé la strip-teaseuse !

Il raccrocha. Miss Béret apparut à cet instant — elle devait sans doute attendre qu’il ait fini sa conversation (elle vénérait son boulot de flic) pour faire son entrée, un plateau entre les mains avec café et tartines.

Corso lui sourit mais se leva et s’habilla en express.

Il venait d’avoir une nouvelle idée.

21

Il prit la direction de l’aéroport d’Orly.

La veille, avant de s’endormir, il avait jeté un œil aux documents de Barbie : les Pinturas rojas. Il s’était endormi avec ces images terribles dans la tête, et l’histoire qui allait avec.

Sourd, âgé, brisé par la vie et les horreurs qu’il avait affrontées (notamment les nuits de mai 1808 où les troupes napoléoniennes avaient massacré la population madrilène), Goya s’était installé en 1819 dans une demeure qui, par un curieux hasard, s’appelait déjà « la Quinta del Sordo », « la Maison du Sourd ». Menant là une vie d’ermite, isolé par son handicap, il s’était mis à peindre sur les murs des fresques torturées mettant en scène des sorcières, des vieillards, des ogres…

À la fin du XIXe siècle, ces fresques furent transférées sur toiles et exposées au musée du Prado où elles sont toujours. Ce que tout le monde ignorait à l’époque, c’était que Goya n’avait pas seulement peint sur ses murs. Il avait aussi exécuté trois petites toiles qui allaient encore plus loin dans le morbide : galérien défiguré, sorcière au visage rongé, malade aux yeux hantés…

Ces œuvres avaient été retrouvées en 2013 dans le grenier d’une famille aristocratique de Castille et acquises par une fondation madrilène qui les exposait dans son musée.

C’était là-bas que Corso avait décidé de se rendre.

Il avait trouvé un vol à 11 h 10, retour à 17 heures. Cela lui laissait largement le temps d’admirer les œuvres in situ, d’en discerner chaque détail, d’en observer la texture, la trame… D’une manière irrationnelle, il comptait sur cette visite pour mieux comprendre la folie du tueur. Il voulait aussi respirer l’atmosphère du lieu — le musée — parce qu’il était certain que le meurtrier l’avait souvent fréquenté.

Une fois à Orly, il appela Barbie pour avoir un débriefing de la nuit. La perquise chez Nina n’avait rien donné. Les geeks avaient identifié les abonnés du club d’Akhtar via la carte de crédit qu’ils avaient utilisée pour s’inscrire — ils étaient moins nombreux que prévu : seulement quelques centaines. Dans un premier temps, on allait passer leurs noms au sommier pour repérer d’éventuels repris de justice ou autres pointus. Dans un deuxième temps, on se rencarderait sur leur profil socioprofessionnel. En tout état de cause, impossible d’interroger tout le monde. Sans compter la liste des amateurs de corde que Ludo avait dressée de son côté.

Les geeks avaient aussi établi celle des acteurs et actrices qui participaient à ces joyeusetés. Eux seraient convoqués au 36 dès le lundi. On allait faire salle comble pour pas mal de jours.

— Et vous ? relança Corso.

— On a retrouvé les films de Nina.

— Et alors ?

No comment. Les gars qui matent ça sont tous des tueurs potentiels.

— On a interrogé Akhtar ?

— On l’a surtout libéré.

— Quoi ?

— Son avocat nous est tombé dessus et ça a chié pour nous, crois-moi.

Corso n’insista pas. En réalité, il ne croyait déjà plus à la piste Akhtar.

— Et le boyfriend ?

— On est dessus mais on n’a rien encore.

— Magnez-vous le cul. Ça doit pas être sorcier de trouver un peintre amateur de strip-teaseuses qui porte un borsalino.

— T’es gentil. T’as qu’à venir nous aider.

Elle n’avait pas tort. Pendant ce temps-là, il avait regardé un polar à la télé et s’était pieuté à côté des gros lolos de sa compagne.

— On peut savoir ce que tu vas foutre aujourd’hui ? demanda-t-elle.

— Je pars à Madrid voir les Pinturas rojas.

Pour Barbie, c’était une victoire. La preuve qu’elle avait encore mis le doigt sur un élément d’importance.

— Bon voyage, fit-elle d’une voix plus chaleureuse. On t’appelle dès qu’on a du nouveau.

Corso dormit tout le vol, avec sa documentation sur les genoux. Quand l’avion atterrit à l’aéroport Adolfo-Suárez-de-Madrid-Barajas, il se réveilla en sursaut, le visage laqué de sueur, la tête farcie de visions épouvantables.

— Ça va pas ?

À ses côtés une mamie affable le considérait d’un air préoccupé.

— Je fais des cauchemars, s’efforça-t-il de répondre avec un sourire d’excuse.

— Le principal, fit-elle en regardant par le hublot, c’est qu’on soit toujours entiers.

Corso fixa la fenêtre irradiée de lumière. Une telle blancheur n’évoquait ni le soleil ni une quelconque douceur de vivre mais le flash d’une bombe atomique. L’association du profil de la vieille femme et du halo éblouissant lui rappela de mauvais souvenirs. La canicule de l’été 2003, quand, à 24 ans, flic à Louis-Blanc, le commissariat central de l’Est parisien, il constatait les décès de vieillards solitaires qui avaient littéralement fondu dans la brûlure du mois d’août.

Sitôt sorti de l’avion, il fut comme asphyxié par la chaleur castillane. Les images terrifiantes de 2003 ne le lâchaient pas : morgues remplies jusqu’à la gueule, linceuls en série, masques de peau verte, gencives gonflées de putréfaction…

Dégringolant les marches de l’escalier mobile, il retrouva tant bien que mal son équilibre sur le tarmac et se pressa vers l’aérogare et sa clim’. Il gagna la sortie et plongea dans un taxi.

Il connaissait Madrid, il s’y était rendu souvent, dont une fois avec Émiliya. De jour, la ville n’était que violence — blancheur aveuglante des murs, air brûlant qui vous paralyse, soleil qui broie toute sensation —, mais au crépuscule, la cité reprenait le dessus et vous ensorcelait. Le long de ces avenues immenses, rectilignes, solennelles, on éprouvait des émotions de souverain béat dans son carrosse.

L’architecture surtout l’avait emballé. Il se souvenait d’un émerveillement particulier : la statue du phénix sur la coupole de l’immeuble Metropolis, à l’embranchement de la calle Alcalá et de la Gran Via, rappelait le « Spirit of Ecstasy » à la proue des Rolls-Royce. Le bouchon de radiateur d’un gigantesque véhicule, bruissant et encore tiède…

La Fondation Emilio-Chapi était située calle de Serrano, au cœur de la zone huppée de Madrid, un quartier de villas immaculées et de jardins plantés de palmiers triomphants. Selon sa doc, elle avait été créée au début du XXe siècle par un riche médecin qui avait fait fortune grâce à des brevets pharmaceutiques. Depuis les années 60, la fondation avait été reprise par un groupe de mécènes avides d’alléger leurs impôts en acquérant des œuvres d’art. Parmi les dernières en date, les Pinturas rojas de Francisco Goya.

Le taxi s’arrêta devant un long mur vermillon qui évoquait un fronton de pelote basque. Une fois le portail franchi, Corso découvrit une bâtisse blanche et rouge aux toits-terrasses surmontés de pinacles de pierre. Il longea l’allée de palmiers au son des arroseurs automatiques qui rythmaient ses pas comme des claquements de doigts. Il ne pouvait pas être plus loin de son enquête, du terrain de chasse de son meurtrier, de sa juridiction. Pourtant, il éprouva à cet instant la sensation quasi matérielle d’être sur la bonne voie.

Un demi-jour régnait dans le hall traversé par les rayons de soleil brisés par des volets entrouverts. Du bois, du marbre, de la pierre… Et le silence. Le hall offrait déjà quelques toiles, des figures cuirassées qui vous observaient du fond des siècles, des personnages en clair-obscur, comme lustrés à la cire d’abeille.

Un boleto por favor, demanda-t-il à la caisse.

Il n’avait pas l’intention de se faire remarquer, encore moins de sortir sa carte de flic. Premier objectif : accéder aux petites toiles rouges. Ensuite, il verrait ce qu’il pourrait obtenir des gardiens. Mais sans l’aide de la police espagnole, il n’irait pas bien loin. Sans compter qu’il avait peut-être tout faux depuis le départ.

¿Quieres entrar ?

Un groom en livrée lui désignait un ascenseur à l’ancienne, avec garde-corps en fer forgé noir et portes palières de bois verni. Corso accepta : les toiles de Goya étaient au troisième étage.

Durant quelques secondes, il fut transporté dans un autre temps. La cabine lambrissée était dotée d’une banquette noire, d’un boîtier de commande nacré et de miroirs biseautés renvoyant des éclairs vers la cage d’escalier.

Corso sourit et sentit revenir sa confiance en son expédition. À chaque étage, il se rapprochait de l’univers fantasmatique du tueur.

22

Corso traversa une première salle qui regroupait des peintures religieuses du Siècle d’or. Dans la suivante, trônaient des figures de la cour d’Espagne de la même époque : fraises, pourpoints et perles… Quelques touristes déambulaient avec cet air recueilli des pèlerins parvenus au site sacré. Avec leurs shorts et leurs sandales, ils étaient plutôt ridicules mais il n’était pas mieux, vêtu de noir en plein été, comme pour un concert du Hellfest.

Dans la troisième salle, il repéra les tableaux rouges qui semblaient perdus, côte à côte, sur un grand mur blanc. On ne pouvait se méprendre sur leur valeur : un cordon de velours interdisait qu’on s’en approche. Il n’avait jamais fait attention à leurs dimensions, pourtant bien précisées dans les articles, et elles lui semblèrent minuscules. Sans doute moins de 50 centimètres de hauteur pour à peine 30 de largeur. Toutefois, quand on se penchait vers eux, les tableaux n’en paraissaient que plus intenses, plus terrifiants. Des purs concentrés de violence.

Les légendes indiquaient sobrement : « Pintura roja no 1 », « Pintura roja no 2 », « Pintura roja no 3 », mais d’après ses lectures, Corso se souvenait que les historiens d’art les avaient respectivement baptisés : Le Cri, La Sorcière, Le Mort

Le plus à gauche représentait le visage balafré dont s’était inspiré, de toute évidence, le tueur de Nina. Un galérien, ou un prisonnier, dont on discernait avec précision, au bas du tableau, les bracelets noirs et les chaînes. Ses commissures s’étiraient douloureusement jusqu’aux oreilles dans un rire avide, à la fois blessure et provocation. On ne savait plus si cet homme souffrait ou jouissait. Son expression pernicieuse — une grimace diabolique à vous glacer les tripes — jouait à plein sur l’ambiguïté. Un initié qui vous regardait du fond de la souffrance en riant de votre ignorance…

Mais le plus prodigieux — et le plus envoûtant —, c’était la dominante pourpre de la toile. Le visage béant émergeait du fond rougeoyant comme un morceau de glaise d’une flaque de boue. Il semblait s’en détacher lentement, irrésistiblement, comme les tirages argentiques jadis se révélaient peu à peu à travers leurs bains chimiques.

Le deuxième tableau (La Sorcière) présentait une composition étrange, très novatrice pour l’époque (un peu comme Le Chien des Pinturas negras). Une ligne de terre (mais ici la couleur rouge évoquait plutôt une pente de lave, un magma incandescent) coupait la toile en deux à l’oblique. De cet axe, jaillissait une tête épouvantable. Des yeux bridés, une figure ratatinée, une chevelure hirsute collée de crasse et de tourbe. La sorcière paraissait rire elle aussi, avec toujours cette même béance, et vous jouer un bon tour de l’autre côté de cette ligne de soufre.

Le Mort offrait des tons plus sombres, les derniers degrés du vermillon et du carmin avant la terre de Sienne. Une agonie couleur de crépuscule. On y discernait un homme sur un lit ou un brancard. Non pas à l’hôpital, plutôt dans une cellule ou une chambre mansardée. Le corps bizarrement incurvé semblait juste ébauché comparé à la stupéfiante présence du visage. Des traits creusés au ciseau, des yeux énormes, un profil raboté — et toujours cette gueule grande ouverte qui cette fois n’évoquait plus le rire mais le néant qui gagnait du terrain à chaque seconde.

À une époque où il se passionnait pour la médecine légale, Corso s’était fadé des traités de médecine du XIXe siècle. Il se souvenait des descriptions de patients au stade tertiaire de la syphilis. Exactement ça : visage rongé, nez dissous, lèvres absorbées, tibias en lames de sabre, déformés par l’infection comme un métal par une température extrême. Goya avait sans doute peint là un syphilitique aperçu dans quelque dispensaire ou hospice.

Tout ça ne lui disait pas grand-chose sur son affaire, mais il était sûr que le tueur était venu là admirer ces œuvres. S’en imprégner. S’en nourrir. Elles avaient été le déclic qui l’avait fait passer à l’acte. Ou bien alors elles lui rappelaient un autre traumatisme, la vraie source de sa pulsion meurtrière…

Il se décida à redescendre au rez-de-chaussée pour interroger les gardiens et voir s’ils n’avaient pas remarqué un visiteur régulier, un admirateur bizarre autour de ces toiles. Il s’engageait dans l’escalier quand un grondement s’éleva des étages inférieurs, grimpant aussitôt dans les aigus au point de devenir un sifflement — le moteur de l’ascenseur. À travers la cage de fer forgé, il vit passer le contrepoids qui descendait à mesure que les pavés de verre du toit de la cabine se rapprochaient. Corso recula par réflexe et suivit des yeux la progression de l’engin.

À cet instant, derrière les vitres de la cabine lambrissée, il aperçut un homme de dos, vêtu d’un costume clair et d’un panama blanc, à côté du groom. En un éclair, il se souvint des paroles de Freud : « Il a une manière spéciale de s’habiller. Des costards blancs, des chapeaux… Le genre maquereau des années 20… » Le maquereau venait de le dépasser, en route pour les sommets.

Corso remonta aussitôt quatre à quatre. Quand il parvint au troisième étage, la double porte venait de se fermer et l’ascenseur redescendait déjà vers le rez-de-chaussée. Corso se rua dans la salle des Pinturas rojas : pas d’homme en blanc. Il fit le tour des autres salles. Des rois, des ducs, des bouffons du Siècle d’or, mais pas de panama. Putain de Dieu.

Il revint encore sur ses pas et inspecta le palier de l’étage. Rien. Pas de toilettes. Pas de bureau. Pas d’autres pièces que ces trois salles. Il plongea son regard dans la fosse où l’ascenseur remontait encore. Il dégringola les marches en réalisant ce qui s’était passé. Le visiteur l’avait repéré — grâce aux miroirs de la cabine. Au troisième étage, il était resté à l’intérieur et avait demandé au groom de redescendre. Sans doute s’était-il simplement accroupi sous un prétexte quelconque le temps que Corso parvienne à l’étage, puis il s’était relevé une fois hors de vue. Plus c’est simple, mieux ça marche.

Impossible d’interroger le liftier, l’appareil filait de nouveau vers les hauteurs. Il préféra tout miser sur le hall et les jardins. Au fil des marches, deux questions : pourquoi le bonhomme s’était-il enfui ? Comment avait-il pu repérer Corso, le connaissait-il ?

Personne au rez-de-chaussée : ni près de la caisse, ni dans la librairie attenante. Il se rua dans les toilettes, hommes, femmes, ouvrit chaque porte. Nada. Enfin, il se précipita dehors. Malgré lui, il fut stoppé net par la lumière qui lui explosa à la gueule, sans parler de la chaleur qui lui brisa carrément les jambes. En retrait dans le hall, alors qu’on commençait à le regarder de travers, il reprit son souffle et bondit de nouveau vers le brasier.

La main en visière, il se livra à un rapide état des lieux. A priori, personne dans les allées ni à l’ombre des palmiers. Le paysage paraissait avoir été vidé de toute présence humaine et même de toute substance matérielle. Les arbres se résumaient à des flammes blanches, les pelouses à des miroirs aveuglants.

Corso courut jusqu’à la sortie du parc. Son ombre sur le gravier clair avait la netteté d’une fissure crevant la terre. Parvenu au portail, il s’appuya au châssis des grilles et dut aussitôt retirer sa main : le métal était brûlant. Sa gorge était dans le même état : quelques mètres de course l’avaient gargarisée au lance-flammes. Pas la moindre trace du visiteur. L’artère se déroulait, déserte. Il n’eut pas la force de reprendre sa course. D’ailleurs, où aller ? L’homme s’était dissous dans cette ville aussi blanche que lui.

Il se passa la main sur le visage et tourna les talons. Il pénétrait dans le hall, le souffle court, les tempes bourdonnantes, quand son portable sonna. Coup d’œil à l’écran : Stock. Il lui semblait qu’on l’appelait d’une autre planète.

— T’es où, bordel ? hurla la culturiste. On t’appelle depuis une heure !

Visiblement, Barbie était restée discrète sur ses allées et venues.

Corso hésita à répondre puis opta pour la réserve du chef :

— Qu’est-ce qui se passe ? Une urgence ?

— On en a une autre, putain !

— Quoi ?

— Une victime. Défigurée de la même façon, étranglée avec ses sous-vêtements, tout ça noué comme la fois précédente.

— Elle a été identifiée ? haleta-t-il.

— On la connaît tous, c’est Hélène Desmora, la collègue de Nina Vice. Miss Velvet !

23

Corso réussit à atterrir à Paris à 16 h 20, une vraie prouesse en période de vacances. Pas suffisante toutefois pour qu’on l’attende sur la scène de crime. Le corps d’Hélène Desmora avait déjà été transféré à l’IML, les techniciens de l’IJ avaient remballé et la scène de découverte — un terrain vague à Saint-Denis — se résumait à quelques banderoles de rubalise. Circulez.

Le procureur de Bobigny, dont Saint-Denis dépendait, avait saisi les gars du SRPJ 93 qui s’étaient rendus sur place. Barbie était déjà montée au créneau auprès du parquet de Paris afin qu’on leur file cette affaire. Mais la paperasse prenait du temps et en cette fin d’après-midi, personne ne savait au juste qui devait enquêter.

Pour l’heure, son groupe n’avait réussi qu’à récupérer les constates rédigées par les OPJ. Sans émettre le moindre avis ni dire un mot sur son absence, Corso s’était emparé des liasses imprimées et s’était enfermé dans son bureau. Avant tout, il devait intégrer les faits, se pénétrer, en toute objectivité, de ce nouveau drame — et oublier pour l’instant son coup de chaud à Madrid.

Le cadavre avait été découvert aux environs de 11 heures du matin dans un terrain en friche, à l’angle de la rue du Capitaine-Alfred-Dreyfus et de la rue Flora-Tristan, non loin des voies ferrées de la gare du Stade de France. En réalité, il ne faisait aucun doute que le corps avait été repéré plus tôt dans la matinée — la zone était un lieu idéal pour fumer quelques joints. Mais les mômes du coin ne pouvaient prévenir les flics, c’était une impossibilité chronique. Il avait fallu attendre que l’un d’entre eux en parle à ses parents, lesquels s’étaient décidés à appeler l’ennemi.

Comme Sophie Sereys, Hélène Desmora était nue, sans le moindre objet ni document auprès d’elle permettant une identification. Les flics avaient tout de suite pensé à la première strip-teaseuse assassinée. Les empreintes avaient confirmé leur intuition.

Comme la fois précédente, la victime, en position fœtale, était entravée par ses sous-vêtements. Le soutien-gorge autour du cou et des poignets, la petite culotte les reliant aux chevilles en un réseau serré. Nœuds de fouet, nœuds en huit, le dernier ouvert… Comme Nina Vice, la femme s’était sans doute débattue et asphyxiée elle-même en forçant sur ses liens.

Les blessures au visage étaient identiques aussi. Commissures charcutées, gencives à nu, pierre obstruant la gorge… Tout en feuilletant les clichés de l’horreur, Corso revoyait la jeune femme un peu trop ronde qui jouait au petit matelot sur la scène du Squonk. Physiquement, les deux effeuilleuses n’avaient rien à voir. Sophie Sereys était longue, maigre et blonde, avec un visage ovale aux sourcils très marqués, Hélène avait les cheveux noirs, sans doute teints, coupés à la Louise Brooks, et une bouille joufflue.

Par éclairs, Corso songeait à l’homme de Madrid. L’assassin, vraiment ? Aurait-il pu se rendre en Espagne après avoir tué à Paris ? Pas si absurde : il pouvait être allé se recueillir devant les tableaux une fois son crime commis. Chaque meurtre était peut-être une sorte d’offrande. Ou tout ça n’était-il qu’un vaste délire ? Il décida d’oublier pour l’instant le fantôme au panama. Il fallait s’en tenir aux faits, rien qu’aux faits, et mener l’enquête dans les règles.

Il passa aux plans plus larges du décor débité en blocs et tours : la misère habituelle, la laideur ordinaire, et un terrain vague dont les sous-sols, selon les constates, étaient pollués par deux siècles d’activité industrielle. Aucun rapport avec la déchetterie du site de la première découverte. Aucune signification symbolique possible.

Le seul détail à noter était la proximité relative entre ce terrain et l’adresse personnelle d’Hélène Desmora, rue Ordener, porte de Saint-Ouen, comme entre la déchetterie de la Poterne et Ivry où vivait Sophie Sereys. Mais ces distances ne voulaient rien dire — on ne pouvait même pas supposer que le tueur avait choisi ces lieux par commodité puisque Sophie n’avait pas été tuée dans son appartement et Corso était certain qu’Hélène non plus.

Les flics du SRPJ 93 avaient déjà passé quelques coups de fil, signe qu’ils comptaient garder l’affaire, et avaient reconstitué, dans ses grandes lignes, la dernière journée de l’effeuilleuse. Pas grand-chose à en dire. Hélène vivait seule. Ayant bossé au Squonk la veille, elle s’était sans doute réveillée aux alentours de midi puis était partie faire sa gym quotidienne, au Waou Club Med Gym de la rue du Faubourg-Poissonnière vers 13 heures. On perdait sa trace dans l’après-midi.

Le flic regroupa la paperasse étalée sur son bureau puis cala le dossier sous son bras. Dans la salle de briefing, son équipe était là, plutôt à cran. Deux raisons à cela : le meurtre, bien sûr, mais aussi le silence du proc. On ne savait toujours pas qui allait s’y coller. Or perdre encore plusieurs heures avec des histoires administratives était un non-sens. Corso les apaisa : il avait déjà téléphoné au parquet et fait valoir leur légitimité.

Il enchaîna direct sur le vrai sujet sensible :

— Quoi que vous pensiez, on n’a pas perdu notre temps.

— Vraiment ?

C’était Stock qui avait posé la question, son expérience ne l’avait pas immunisée face au sentiment d’impuissance qui prend souvent les flics à la gorge.

— On a tout faux depuis le départ, marmonna-t-elle. Toutes ces conneries sur le gonzo n’ont rien à voir avec les meurtres. Le tueur n’a qu’une obsession. Le Squonk.

— C’est pour ça qu’on va changer notre fusil d’épaule, acquiesça-t-il. On se focalise sur la boîte. Il faut de nouveau interroger Kaminski et ses filles, remonter l’histoire du club, de l’immeuble et même, pourquoi pas, du strip-tease. Le tueur a un problème avec ce rade et ce métier. On doit absolument se concentrer là-dessus.

— Et Akhtar et ses vidéos ? demanda Barbie. On va pas lâcher le boulot en cours de route.

— On en est où des renforts ?

— Bompart nous envoie une chiée de stagiaires.

Corso ne s’attendait pas à mieux : en juillet, impossible d’espérer des troupes fraîches et aguerries.

— Les geeks de Bercy vont nous filer les coordonnées des hardeurs et des abonnés d’Akhtar. Nos petits gars enverront des convocs et interrogeront ce beau monde. Nous, on se concentre sur Hélène Desmora et Le Squonk.

— Et l’enquête de voisinage à Saint-Denis ?

— Le SRPJ 93 va s’en charger. Contactez-les. Demandez-leur aussi de se fader les caméras de surveillance.

Ludo ricana : dans ces quartiers, ce genre de matériel avait une durée de vie très limitée.

— Y a aussi les prélèvements de l’IJ, continua Corso, comme s’il n’avait pas entendu. Demandez-leur de faire appel à un labo privé pour les analyses, c’est une urgence absolue.

— La moitié du quartier a dû piétiner la scène, persifla Ludo.

Corso ignora encore cette remarque :

— Ce nouveau meurtre est l’occasion de reprendre en détail le mode opératoire. Imaginer chaque geste du tueur, identifier ses armes, retracer le rituel…

Silence lourd de scepticisme.

— On est déjà allé chez la victime ? relança-t-il.

— Des gars de Clignancourt y sont actuellement. Rien à signaler.

— On y retourne demain matin. On tape une vraie perquise tous les quatre. Il faut ratisser le profil d’Hélène en détail. Voir si elle avait des points communs avec Sophie Sereys, si elles se fréquentaient, si…

— En tout cas, intervint Barbie, elle ne bossait pas pour Akhtar. On a déjà vérifié.

— Y a pas qu’Akhtar dans ce milieu, grattez le monde SM, vous connaissez les bonnes adresses.

Son public commençait à se chauffer. Corso décida que ses flics étaient mûrs pour la répartition des tâches — tout de suite si possible.

— Ludo, attaqua-t-il, tu vas à l’autopsie, tu gères aussi les échantillons ADN avec l’IJ.

Bref signe de tête du Toulousain : la perspective de passer la nuit avec un cadavre plutôt qu’avec ses targets rencontrées sur Internet ne semblait pas trop le chagriner — cas de force majeure.

— Stock, tu retournes cuisiner les filles du Squonk et Kaminski. Je veux un portrait détaillé de la Miss. Et s’il te reste quelques heures avant demain matin, tu réveilles ses voisins.

— C’est illégal.

— Vu l’urgence, on nous couvrira. Et n’oublie pas non plus les caméras de sécurité de son quartier.

— T’espères quoi ? coupa Ludo. Un kidnapping en direct ?

— Le tueur en est à son deuxième coup, ça ne fait pas de lui un génie du crime ni un magicien. Il a forcément laissé des traces et on va les retrouver.

Il se tourna vers Barbie qui attendait sa part.

— Tu récupères les fadettes d’Hélène, son portable, son ordinateur. Tu m’analyses tout ça fissa.

Elle était assise comme à l’accoutumée, une jambe repliée sous les fesses, un bloc sur les genoux — on aurait dit une étudiante aux tendances gothiques.

— Comment on fait pour les réquises ? On n’est même pas saisis…

— Je m’en occupe. L’urgence, c’est de savoir qui elle a appelé, qui l’a appelée, si elle a tiré de l’argent, pris le métro ou loué un Vélib’ durant ces derniers jours.

Nouveau silence. Comme d’habitude, chacun se demandait ce qu’il allait foutre, lui. D’ordinaire, il n’était pas très disert sur ses propres occupations mais ce jour-là, il fallait faire preuve d’esprit d’équipe.

— Moi, je m’occupe du Squonk.

L’ex-culturiste intervint :

— Tu viens de dire que c’est moi qui…

— Toi, tu gères le personnel du club. Je vais m’intéresser de plus près à l’immeuble, aux voisins, à l’histoire du lieu… Ce putain de rade abrite un secret. Le mobile du tueur.

Acquiescements parmi les rangs. Ces nouveaux angles d’attaque semblaient avoir donné un nouveau jus aux troupes.

— Et le petit ami à chapeau ? Les toiles de Goya ? demanda Barbie.

En flash, Corso revit les portraits sanglants, le fantôme de l’ascenseur, la blancheur de l’avenue… Il soutint le regard de Barbie — elle seule savait où il était parti et il n’avait pas eu le temps de lui expliquer sa brève rencontre.

— Vous avez trouvé quelque chose là-dessus ? interrogea le flic.

— Non.

— Alors pour l’instant, focus sur Hélène Desmora. On remettra tout à plat lundi matin. Ça nous fait plus de vingt-quatre heures pour une gamme complète à propos de Miss Velvet. Des questions ?

Stock leva la main, comme à l’école — mais une école des athlètes slaves.

— Et les autres filles du Squonk, on les met sous protection ?

— Ça tombe sous le sens. Je vais voir ça avec Bompart et…

Il n’acheva pas sa phrase : son portable vibrait dans sa poche.

— Excusez-moi, fit-il en dégainant son mobile.

Il sortit sans un mot d’explication. Le numéro d’Émiliya venait de s’afficher.

24

— Tout va bien ?

Corso avait pris son ton le plus enjoué, il ne voulait pas laisser paraître sa colère ni son sentiment de frustration. D’abord pour qu’elle ne lui raccroche pas au nez. Ensuite pour qu’elle ne sente pas sa souffrance et qu’elle en jouisse d’une quelconque façon.

En vérité, il ne s’attendait pas à ce qu’elle le rappelle. Mais elle ne le faisait pas par amitié ni charité. Elle savait que désormais, chaque coup de fil serait comptabilisé. Pas question qu’on puisse lui reprocher d’empêcher son ex de parler à leur fils.

— Tout va bien.

— Vous êtes où, finalement ? poursuivit-il avec une inflexion joviale.

Émiliya gloussa face à cette piteuse tentative pour lui tirer les vers du nez. Mais la mère perverse devait être de bon poil, elle lâcha du lest :

— Varna, my dear… Nos plus beaux souvenirs.

Une station balnéaire de Bulgarie dont Corso gardait en effet quelques éblouissements. La mer Noire au petit matin, ses morsures dorées qui annonçaient l’Orient situé à quelques brasses, les églises orthodoxes se pressant sur le littoral avec leurs dômes miroitants, comme dilués dans le ciel même, et la ville, avec ses maisons peintes et ses lettres cyrilliques qui évoquaient un lieu étrange, à mi-chemin entre fête foraine et ville thermale…

— Vous y restez tout le mois ?

— On va voir.

Corso n’insista pas : surtout, ne pas tirer sur la corde.

— Thaddée est en forme ?

— On travaille sa langue maternelle.

Émiliya s’était toujours battue pour que son fils parle le bulgare au même titre que le français. Corso était d’accord mais à présent, cet enjeu linguistique était devenu un moyen pour sa mère de dresser un nouveau mur entre lui et l’enfant.

— Mais il va se baigner ? Il a d’autres activités ?

— Il voit ses cousins. Sa vraie famille. Je devrais dire… sa seule famille.

Premier coup bas. Pourquoi poursuivre cette conversation où il était acculé dans les cordes, réduit à prendre des coups ?

— Je peux lui parler ?

— Ne quitte pas.

Il était surpris qu’elle obtempère si facilement. Mais peut-être craignait-elle elle aussi qu’il soit en train d’enregistrer leur conversation.

— Papa ?

Quand il perçut ce timbre si haut, si frais, si particulier — une flûte qu’on aurait taillée dans une jeune pousse et qui vous renouvelait le sang rien qu’à l’entendre —, il sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Ça va, ma puce ? Tu t’amuses bien ?

— On a trouvé un hérisson.

Corso exigea un récit détaillé de l’histoire. Peu importaient les mots, c’était le timbre qui comptait, le visage qu’il imaginait derrière chaque inflexion. Une chanson dont on ne saisit que vaguement les paroles mais qui vous bouleverse par sa seule mélodie.

À ses yeux, Thaddée possédait un pouvoir de transmutation : l’information la plus banale se transformait, via sa voix claire, en une chose très précieuse, un peu comme ces coquillages qu’ils ramassaient ensemble au Pays basque et qui devenaient, parmi les milliers existants, de véritables trésors.

— Je t’embrasse, mon bébé. Repasse-moi maman.

Il préférait écourter lui-même la communication pour ne pas avoir l’impression, quand Émiliya reprendrait le combiné, qu’on lui coupait un bras.

— Bon, salut, Corso. (Depuis longtemps, elle l’appelait ainsi.) On te téléphonera la semaine prochaine.

Elle avait une voix envoûtante, ni grave ni aiguë, mais au timbre riche, évoquant plutôt un tissu satiné, une étoffe lourde, chatoyante.

— Je peux vous joindre moi aussi, non ?

— Je ne préférerais pas.

Sans le vouloir, il monta le ton :

— Tu prétends régenter mes rapports avec mon propre fils ?

— Ne gâche pas nos efforts pour trouver un terrain d’entente.

— Un terrain d’entente ? hurla-t-il soudain. Alors que tu me fais passer pour une brute et un père indigne ?

Elle fit un curieux bruit avec sa bouche, un tsk-tsk-tsk rappelant le mécanisme d’un arrosage automatique.

— Calme-toi, Corso. Nous devons rester des êtres civilisés, même si ce n’est pas dans ta nature profonde.

— Je t’emmerde.

— Tu vois, gloussa-t-elle. Tu es un tueur, Corso. Et le pire de tous, protégé par la loi. Comme ceux qui ont assassiné mes parents.

Un de ses refrains préférés : des parents universitaires et dissidents qui avaient été éliminés par la police secrète bulgare. Corso n’en croyait pas un mot. Vu la fille, il aurait plutôt penché pour des délateurs chevronnés, actifs collaborateurs du régime.

— Je veux simplement…

Émiliya avait déjà raccroché. Corso s’adossa au mur du couloir, lançant des regards de droite à gauche afin de s’assurer que personne n’avait assisté à son humiliation. Cela n’aurait pas été si grave : la moitié de l’étage était divorcée et bossait pour payer des pensions scandaleuses. La loi du ventre…

— On n’a pas compris. La réunion est terminée, là ?

Barbie venait d’apparaître. Elle se tenait voûtée comme si sa croissance avait été un effort nerveux, une longue crampe dont elle conservait encore la courbature.

Il ne répondit pas. Elle fronça les sourcils.

— Ça va pas ? T’es tout rouge.

— Ça va, c’est bon.

— Et Madrid ? Tu veux pas m’en parler ?

Corso lui fit un signe explicite. En quelques secondes, ils se retrouvèrent sur le toit du 36, le repaire de tous les flics de la Crime. Sans doute une des plus belles vues de Paris, mais plus personne n’y faisait gaffe depuis des lustres. La tendance actuelle était pourtant de se plaindre sur le mode « bientôt, tout ça sera fini », allusion au grand déménagement prévu pour la rentrée 2017.

Après avoir allumé une clope, Corso résuma son escapade madrilène. Le choc des toiles, l’homme en blanc, la course-poursuite avortée…

— Et… c’est tout ? demanda Barbie en achevant de se rouler une cigarette.

— Les gars du musée commençaient à me regarder de travers. Quand j’ai su pour le nouveau meurtre, j’me suis cassé aussi sec. Je vais mettre sur le coup notre agent de liaison.

— Tu penses que c’est notre tueur ?

Debout sur les lames de zinc, Corso tira une taffe à s’arracher les poumons. À chaque clope, il avait l’impression de foutre au feu quelques secondes de sa propre vie et bizarrement, cela faisait partie du plaisir.

— Il faudrait admettre qu’il a tué Hélène Desmora et qu’il a déposé son corps à Saint-Denis avant de prendre l’avion pour Madrid. Le même vol que moi, tant qu’on y est.

— C’est possible, non ?

— Possible, mais un peu dur à avaler. En tout état de cause, je sens un faisceau de signes qui va peut-être nous servir : ces toiles rouges, la silhouette à chapeau, le mystérieux boyfriend de Sophie qui serait peintre… Tout ça dessine une cohérence.

Barbie avait allumé sa clope et s’était allongée sur le toit gris. Elle paraissait contempler le ciel. Ceux qui ne la connaissaient pas auraient pu lui prêter à cet instant des pensées romantiques.

Soudain, elle se releva et retrouva sa position en tailleur — une gamine qui joue aux osselets dans la cour de récré.

— J’ai juste une question sur ton histoire au musée.

— Je t’écoute.

— Quand l’ascenseur est redescendu, pourquoi t’as plus vu le type à l’intérieur ?

Une nouvelle taffe, le goût âcre lui parut être celui de l’offense vécue à Madrid.

— J’ai interrogé le groom. Il s’est souvenu que le visiteur s’est agenouillé pour relacer sa chaussure…

Un sourire frémit sur les lèvres de Barbie. Malgré le contexte, malgré les mortes, malgré l’humeur de Corso, ou peut-être à cause de tout ça, la jeune femme éclata de rire. Il y avait de quoi. Toute cette expédition à Madrid anéantie par un lacet…

Corso grogna, mi-sérieux, mi-sourire :

— Va bosser, nom de Dieu !

25

En route pour le Squonk, Corso appela Bompart — sans prendre de gants, il exigea d’être officiellement saisi pour le deuxième meurtre, lui demanda de contacter l’officier de liaison à Madrid et la pria de lui envoyer du renfort digne de ce nom pour traiter la partie « gonzo » du dossier et gérer les « témoignages spontanés » qui allaient affluer quand la nouvelle du meurtre d’Hélène Desmora serait diffusée.

Bompart ne moufta pas face aux airs de petit chef de Corso. En revanche, elle exigea des résultats tangibles d’ici lundi. La taulière avait décidé de donner une conférence de presse en début de semaine pour rassurer les médias et le public sur le « bon avancement de l’enquête ». Pas besoin d’expliquer l’enjeu : cette histoire de tueur à Paris, en plein mois de juillet, c’était pas bon pour le commerce.

Corso promit — ça ne lui coûtait rien — et la remercia de faire fissa.

Il allait raccrocher quand Catherine ajouta :

— Tu savais qu’une des victimes du parking Picasso était Mehdi Zaraoui ?

— Oui. Et alors ?

— Son frère vient de se faire entauler et il va rester à l’ombre un moment. Mais on sait jamais avec ces putains d’Arabes…

Corso refusait de s’inquiéter — ses actes, depuis qu’il était flic, ne pouvaient que provoquer la colère et la haine parmi une population stupide et dangereuse. S’il avait commencé à s’angoisser, il n’en aurait jamais eu fini. Il raccrocha sur une forfanterie de flicard, une de ces phrases de grande gueule conçues justement pour étouffer la peur.

Au Squonk, il trouva porte close. À quoi s’attendait-il ? Avec la mort de Miss Velvet, la boîte allait sans doute fermer pour un moment. Devant la paroi de métal noir, il se demanda s’il avait encore assez d’énergie pour pénétrer dans l’immeuble et sonner chez les voisins…

À cet instant, la porte cochère à gauche s’ouvrit sur un couple riant aux éclats. Le flic eut le réflexe de tendre le bras et de se glisser à l’intérieur. Une fois dans le hall, il jeta un œil aux boîtes aux lettres puis se mit en quête des caves. Avec un peu de chance, il existait un passage entre ces sous-sols et Le Squonk.

Une porte au fond de la cour, fermée. Aucun problème. En quelques gestes — Corso avait enfilé des gants de latex et sorti son kit de serrurier —, il eut raison de l’obstacle et s’engagea dans un couloir obscur. Il activa le système de géolocalisation en temps réel de son mobile et mémorisa sa position. Il n’avait aucun sens de l’orientation — encore un point fort pour un flic — et il n’avait pas envie de se perdre dans un dédale bourré de rats.

Enfin, il repéra un escalier et descendit. Il n’avait toujours pas allumé le commutateur et s’éclairait avec son portable. Tout de suite, l’odeur de moisi le prit aux narines et ranima en lui de sales souvenirs. Les caves, c’était toute sa jeunesse. La dope, les viols, le meurtre. Pas question d’inviter tout ça à sa table ce soir.

Une fois en bas, il estima qu’il pouvait allumer : il était hors de vue de la surface. Le plafonnier révéla des murs de briques, des portes vermoulues, des gravats, de la terre battue. En avançant, il s’éloignait toujours de sa position initiale, c’est-à-dire le mur mitoyen avec Le Squonk, mais il espérait trouver un autre couloir qui le rapprocherait de la boîte.

Enfin, il put tourner dans la bonne direction. La chaleur augmentait, comme prisonnière de ces murs. Le boyau s’amenuisait, des cadenas verrouillaient les portes, l’odeur devenait irrespirable. Selon ses calculs (et le signal de son portable), au bout du couloir, il serait face au mur du Squonk. Il avança encore, sans trop savoir ce qu’il cherchait.

Mais il sentait la vibration du tueur… Le Squonk avait été le théâtre d’un mûrissement, celui de sa folie. Il était venu voir le spectacle, avait payé en liquide, et lentement, ces corps nus et blancs avaient fusionné dans son cerveau avec les images rouges de Goya. C’était ici, dans cet immeuble, que sa démence avait explosé — brutale décompensation qui s’était traduite par un déferlement de violence.

Il en était là de ses théories quand il trouva enfin une paroi de briques dont le ciment des joints paraissait neuf. Kaminski avait sans doute exploité une partie des caves de l’immeuble pour agrandir son terrain de jeu.

Sur sa droite, la porte d’une cave était fermée par un cadenas standard dont il ne fit qu’une bouchée à l’aide d’un « shim », un ruban d’aluminium aiguisé en pointe avec lequel on pouvait travailler le pêne. Tous les pillards de caves connaissaient ce truc, merci la cité.

Corso tira la porte et comprit en un coup d’œil qu’il était tombé sur une des caves du Squonk : des chaises, des trépieds de projecteur, des pièces de décor, des miroirs, des tapis, des portants… Une vraie caverne d’Ali Baba remplie d’objets déglingués qui sentaient bon le music-hall d’un autre temps.

Il chercha un commutateur et alluma. Un détail retint son attention : au fond du box, vers la gauche, un espace avait été ménagé, comme si un animal y avait fait son terrier. Corso se mit en devoir de traverser ce bric-à-brac, enfonçant les pieds dans des surfaces molles, faisant craquer des armatures, se tordant les chevilles sur des portiques. Enfin, il atteignit le cercle déblayé de 1,50 mètre environ de diamètre. Quelqu’un s’y était installé. Pour preuve, une chaise un peu moins cassée que les autres disposée face au mur.

La suite coulait de source.

Corso chercha une brèche dans la paroi qui permettrait de regarder de l’autre côté, le versant Squonk. Il suffisait de se tenir à hauteur de vue d’un homme assis. Droit dans cet axe, un morceau de brique avait été descellé. En le retirant, on obtenait un angle de vue sur la salle du Squonk (ou ses coulisses : il ne voyait rien, le cabaret dormait).

Sa première réflexion fut de trouver curieux de se planquer dans une cave pour observer des filles qui, de toute façon, se dépoilaient en public. Puis il songea au tueur. Ce dispositif appartenait peut-être à son rituel d’excitation — observer sans être vu, se rincer l’œil au fond d’une cave… Trop tôt pour se monter la tête mais peut-être que l’intrus avait pris là moins de précautions et laissé des traces.

Un genou au sol, Corso fouilla parmi le fatras qui délimitait la zone : accessoires, tissus, costumes, chaises empilées. Rien d’intéressant — jusqu’à ce qu’il tombe sur un carnet glissé entre un morceau de rampe ripolinée et un rouleau de moquette rouge.

C’était un cahier d’esquisses à couverture kraft, format A5 (environ 21 centimètres sur 14) relié par une double spirale de métal. Le cœur battant, il parcourut les pages au grammage épais : des dessins représentaient les strip-teaseuses du Squonk dans un style figuratif, mais avec les déformations et outrances propres à la bande dessinée américaine des années 60, avec en particulier celles des illustrations d’heroic fantasy et autres couvertures de comics d’horreur, Frank Frazetta et consorts…

Culs cambrés, hanches généreuses, poitrines en cornes d’abondance… La morphologie musculeuse de ces femmes semblait faite pour un amour vraiment physique, une mécanique lancée à plein régime. Corso reconnut au passage Sophie Sereys et Hélène Desmora. Sans doute celles qu’il avait vues le premier soir étaient-elles là aussi mais il ne se rappelait plus leurs visages.

Sidéré, le flic était certain d’avoir entre les mains le carnet du tueur — ou plus encore celui du boyfriend de Nina Vice —, le Toulouse-Lautrec des temps modernes.

Détail curieux, l’artiste avait agrémenté ses silhouettes de stickers comme en utilisent les enfants, un assortiment de motifs et d’ornements propres à l’esthétique burlesque : paillettes, plumes, roses, papillons, diamants… Il avait aussi dessiné des frises dans les marges — utilisant alors des pastels de couleur —, des arabesques, des lassos, des fouets, des étoiles…

Corso avait l’impression de parcourir le journal de bord d’un enfant monté trop vite en graine. Un gamin obnubilé par les gros derrières et les mamelons violacés. On était tout à coup très loin du gonzo et des délires d’Akhtar, mais pas si loin de l’esthétique des Pinturas rojas… Les visages, les corps défilaient, et Corso pouvait apprécier la sûreté du trait, l’expressivité des visages, la puissance des corps. Le gars savait dessiner.

Et il savait sans doute aussi serrer des nœuds en huit…

Alors, contre toute attente, il identifia un autre visage.

À la fin du sketchbook, sans aucun doute possible, Émiliya Corso, nom de jeune fille Milic, était dessinée. À genoux, torse nu, parmi des drapés de soie et des peaux de zèbre. Elle portait une coiffure égyptienne — un atef — et des lourds colliers d’or et de pierres précieuses.

Ce qu’il reconnaissait surtout, c’était sa morphologie — malgré sa minceur, Émiliya parvenait, avec ses seins plantés haut, ronds comme des pommes d’or, et ses hanches coupées à la serpe, à être aussi bandante que n’importe quelle créature dressée pour la chasse et l’amour.

Au risque de le déchirer, Corso enfonça ses doigts gantés dans l’épaisseur du papier.

— Putain de Dieu, qu’est-ce que tu fous là, toi ?

Ce n’était pas si étonnant de croiser sa route sur ce chemin de perversité et de noirceur, mais la question qui lui givrait la cervelle en cet instant tenait en quelques mots : était-elle une des prochaines victimes ?

26

Hélène Desmora avait vécu dans un petit immeuble de six étages de la rue Ordener, dans le XVIIIe arrondissement. Les flics s’étaient donné rendez-vous à 8 heures dans une brasserie tout juste ouverte, au coin de cette rue et du boulevard Ornano.

Personne n’avait dormi. Ludo s’était fadé l’autopsie et avait quitté l’Institut médico-légal vers 4 heures du matin après avoir passé la nuit debout, dans sa combinaison de papier, auprès du corps d’Hélène Desmora démonté pièce par pièce.

Stock avait cuisiné Kaminski et les girls du Squonk. Elle avait ensuite joué de la sonnette jusqu’aux aurores, pistant jusqu’au fond de leurs squats les potes d’Hélène — des musicos et des punks à chien pour la plupart —, puis réveillant ses voisins. Tout ça dans la plus parfaite illégalité : le groupe n’était toujours pas officiellement saisi de l’enquête et on ne dérangeait pas les gens à pas d’heure.

Quant à Barbie, elle avait passé au peigne fin les fadettes et les relevés bancaires de la victime et s’était aussi chargée de collecter des infos sur son passé : origine, enfance, formation, etc. Au feeling, Corso devinait qu’elle avait trouvé quelque chose, il avait surpris sur son visage une imperceptible expression de satisfaction…

La logique aurait voulu que le groupe s’installe autour d’un café et échange les fruits de cette nuit blanche, mais une nouvelle tuile était tombée le matin même : le Journal du Dimanche, dans son édition du jour, titrait en une sur le « Meurtre d’une deuxième strip-teaseuse ». Le papier était pour le moins alarmiste. De quoi provoquer une belle parano au cœur de l’été parisien.

Debout face au comptoir, les quatre flics parcouraient l’article sur leur téléphone portable. Qui avait parlé ? Avec le SRPJ du 93 sur le coup et la moitié de Saint-Denis au courant, difficile d’identifier la source.

Côté infos, Corso ne sursautait pas à chaque ligne : le journaliste était à peu près aussi bien renseigné qu’eux-mêmes. Son nom, ainsi que celui de Bompart, revenait plusieurs fois, mais difficile de comprendre en lisant l’article qui s’occupait de cette affaire. Normal, eux-mêmes ne le savaient pas. Le bordel régnait à plein et la police passait encore pour une joyeuse bande d’incapables.

Corso avait l’esprit ailleurs. Après sa découverte nocturne, il était passé par toutes les réflexions possibles. La panique d’abord : Émiliya était sur la liste du tueur, il fallait la rapatrier d’urgence. Puis le contraire : si elle était menacée, autant qu’elle reste en Bulgarie. Il avait ensuite décidé que cette histoire de carnet n’avait aucun rapport avec la série de meurtres. À l’aube, il était revenu à la case départ : un voyeur obsédé par les filles du Squonk qui venait les observer, les dessiner, avant de choisir celle qu’il allait sacrifier…

Comment un prédateur aussi prudent avait-il pu laisser son carnet sur place ? Vraiment une erreur d’amateur. Ou bien une provocation délibérée…

À 6 heures du matin, il s’était rendu rue Sorbier, dans le XXe arrondissement, au domicile privé de Michel Bory, le coordinateur de l’Identité judiciaire qui avait analysé les deux scènes d’infraction. Malgré l’heure, le scientifique l’avait reçu — ils se connaissaient depuis dix ans — autour d’un café. En quelques mots, Corso lui avait révélé l’existence de la planque du voyeur et lui avait demandé d’envoyer en urgence un ou deux gars là-bas pour un relevé d’empreintes et une fouille en bonne et due forme.

En prime, Corso lui avait confié le carnet d’esquisses (dont il avait photographié chaque page) pour analyses : empreintes, crayons et pastels utilisés, origine des gommettes, etc. Au préalable, il avait arraché la feuille qui représentait Émiliya. Il n’aurait su expliquer son geste — ou au contraire il y avait trop d’explications : ne pas voir sa propre famille impliquée, mener sur le sujet une enquête parallèle (et solitaire), utiliser ce fait dans le cadre de son divorce (mais il ne voyait pas comment)…

Durant toutes ces heures, la nausée, la fatigue, la nervosité n’avaient cessé de le tenailler. Il se sentait fiévreux et en même temps excité comme celui qui a pris un rail de trop.

Finalement, vers 8 heures, il avait tenté d’appeler Émiliya — pour savoir si tout allait bien, déjà, puis pour l’interroger sur ses contacts avec le monde du burlesque et avec ce putain de peintre. Elle n’avait pas répondu. Et tant mieux : il était habillé trop léger pour cuisiner la sorcière qui nierait tout en bloc.

Du reste, quelque chose clochait dans cette histoire. Côté diurne, Émiliya était une des conseillères les plus proches de la ministre de l’Éducation. Côté nocturne, elle vivait un enfer intime dont elle se délectait. Entre les deux, il avait du mal à l’imaginer posant en reine égyptienne pour un peintre vicieux. Il fallait qu’il lui parle…

Corso maintenait toujours son écran de mobile devant ses yeux mais il y avait longtemps qu’il avait décroché de l’article. Les autres avaient fini leur lecture.

En guise de commentaire, il paya la tournée de cafés, faisant claquer ses pièces sur le zinc, et annonça :

— On y va.

27

Devant le porche, quelques bleus les attendaient pour aider à la manutention et jouer les déménageurs. Ils retrouvèrent dans le hall le serrurier réquisitionné pour l’occasion et demandèrent à la concierge et à son époux de les suivre — la loi exige la présence de deux témoins lors d’une perquisition. Refus catégorique : la gardienne ne voulait pas rater la messe télévisée, l’époux avait son tiercé à jouer. Stock arrondit les angles et promit qu’ils auraient fini avant 11 heures.

Hélène Desmora créchait au sixième étage sans ascenseur. Super. Ils empruntèrent la cage d’escalier qui sentait l’encaustique et les poubelles, puis l’homme de l’art ouvrit la porte — serrure trois points, pas de blindage : aucun problème. L’appartement était un deux-pièces mansardé d’une quarantaine de mètres carrés. Sans un mot, les flics se répartirent les tâches comme à l’habitude. Cuisine, salle de bains, toilettes pour Ludo — il appelait ça « la tuyauterie » —, meubles et tiroirs pour Barbie. Stock prenait en charge le dur : murs, sols, plafonds, châssis de fenêtre, tout ce qui pouvait abriter une planque impliquant du bricolage. Elle n’avait pas son pareil pour sonder une paroi, soulever des lattes de parquet, dévisser des compteurs…

Corso supervisait les manœuvres, passant ses doigts et son regard sur la moindre surface, repérant les angles morts, respirant l’atmosphère. Il était le chaman de l’équipe : il sentait les lieux, captait leurs vibrations, s’identifiait avec la victime ou le suspect. Dans toute perquise, il y a deux dimensions, le matériel et l’immatériel.

Aussitôt, la litanie commença : chaque fois qu’un flic décidait d’embarquer un objet ou un document, il devait le décrire à voix haute avant de le fourrer dans un sac à scellés. Ainsi, tout le monde fouillait en composant un chœur ronflant et monocorde, aussi enthousiasmant qu’un appel matinal dans une caserne.

Très vite, le décor (posters, garde-robe, accessoires, bouquins, DVD…) leur révéla les grandes lignes de la personnalité de la victime : une punko-gothique, bien loin des valeurs de Nina Vice la naturiste végétarienne SM. Les livres de Miss Velvet par exemple résumaient ses convictions antisociales, avec toutefois une tendance qui la rapprochait de Nina : elle aussi était altermondialiste et écolo. Hélène donnait dans le gothique verdoyant.

Ludo avait la tête sous l’évier de la cuisine et Stock était en train de démonter les tringles de rideaux quand Corso demanda à la cantonade :

— Pas de photos de famille ?

Barbie apparut dans l’encadrement de la porte de la chambre, décoiffée, ses gants hypoallergéniques maculés de poussière.

— Pour ce qui est de la famille, ça sera vite vu. Elle a grandi dans des foyers de l’Aide sociale à l’enfance.

Corso songea à Sophie Sereys :

— Elle serait née sous X elle aussi ?

— Non. Mais ses parents étaient des alcoolos à qui on a rapidement retiré sa garde.

Comme toujours, Corso était sidéré que Barbie ait pu non seulement déchiffrer toutes les fadettes de la victime (il ne doutait pas qu’elle l’ait fait), mais aussi remonter à ses origines — tout ça en une nuit.

— Elle vient de quelle région ?

— Lons-le-Saunier, en Franche-Comté.

— C’est pas si loin de Lyon. Il faut vérifier si les deux filles n’ont pas grandi dans les mêmes foyers ou les mêmes familles d’accueil. Ça leur ferait un autre point commun et…

— Venez voir !

Stock se tenait à genoux devant les lattes de parquet qu’elle venait de soulever. La mine hilare, elle exhibait son trophée, un gros cahier à couverture de cuir imitant les vieux grimoires des contes pour enfants.

— C’est quoi ?

Stock se mit debout.

— Son journal intime.

Tout de suite, les autres l’entourèrent. Les pages déployaient une écriture ronde de jeune fille, des dessins simplistes, des frises colorées. Vraiment un journal de bord d’adolescente. Corso était surpris par tant de naïveté.

Stock lut à voix haute, remontant les pages à rebours :

— « Laurent Hébert. 20 février 2016. Sa peau est douce, ses traits angéliques. Passé une nuit magique. Laurent, ton silence, tes mains m’ont emplie de béatitude. »

Elle feuilleta encore :

— « Thomas Lander. 7 mai 2015. Passé quelques heures auprès de lui, dans un émerveillement continu. Une nuit “solitaire et glacée”, comme disait Verlaine. Une nuit comme je les aime… Merci Thomas. »

Stock fit claquer une nouvelle page :

— « Yann Audemart. 12 mars 2015. Je me souviendrai toujours de ta poitrine sous mes lèvres, de ton sexe dans ma bouche… Yann, mon bel indifférent. Il n’y aura eu qu’une fois entre nous et jamais je ne l’oublierai… »

— C’est bon, je crois qu’on a compris, coupa Corso en s’emparant du cahier.

Les amants se suivaient au fil des dates. Chaque fois le nom était précisé. Chaque fois, les quelques lignes évoquaient un « moment enchanté », une « nuit sublime », etc. Vraiment, Corso ne s’attendait pas à ce que leur cliente, une strip-teaseuse tatouée et destroy, se révèle aussi fleur bleue. Cependant, on ne retrouvait jamais deux fois le même nom.

— Notre amie avait l’air abonnée aux coups d’un soir, commenta-t-il en glissant le livre dans un sac à scellés. Allez, on s’y remet.

Ludo retourna à sa cuisine, Stock à ses lattes, Barbie à ses tiroirs. Stéphane de son côté passa en revue les objets réquisitionnés : rien d’intéressant. Il essaya d’appeler encore Émiliya : répondeur. Il marmonna son éternel message : « Rappelle-moi en urgence », la main sur le combiné pour que les autres ne l’entendent pas, puis il se posta face à l’une des deux fenêtres, repérant les voisins qui pouvaient observer le quotidien d’Hélène — le b.a.-ba avant de se lancer dans le porte-à-porte.

Son esprit se mit à flotter au-dessus des toits de zinc et des cheminées de briques. Scopophilie, le plaisir de regarder. Tout partait de là. Celui qu’il cherchait regardait d’abord, il aimait voir les femmes se déshabiller, danser, puis il les dessinait. Alors seulement, son amour se muait en haine irrépressible — il fallait qu’il les torture, qu’il les tue, qu’il les détruise, jusqu’à en faire des œuvres de cauchemar au réel pouvoir d’attraction. Ces bouches beaucoup trop grandes, s’ouvrant sur une gorge de pierre, avaient le pouvoir d’attirer le regard des autres — et peut-être leur âme…

À mesure que la litanie continuait dans son dos — « une bague gris acier avec tête de mort sculptée à l’avant. Marque : Alexander McQueen », « un porte-vues plastifié Exacompta contenant des documents personnels de Sécurité sociale et des déclarations d’impôts », « une trousse à pharmacie remplie de médicaments et de produits homéopathiques »… — , Corso s’enfonçait dans ses pensées, presque des hallucinations.

Il pouvait sentir dans son sang la pulsion meurtrière de l’autre. Il imaginait sa fascination, quand il observait ces femmes à travers le mur, il adorait leur chair, leurs blagues salaces, leur esthétique approximative : elles étaient ses fées nocturnes. Il jouissait de leur nudité qui rejoignait dans son esprit, non pas l’idée d’une débauche ou d’une corruption, mais au contraire celle d’une pureté.

À cet égard, ses esquisses étaient claires. Chaque coup de crayon, chaque trait de fusain était porté par un respect, une admiration — et aussi une humanité troublante. Par son travail d’observation et de restitution, le peintre les sublimait, révélant ainsi son propre regard sur elles.

Mais alors quelque chose se détraquait : l’homme se réveillait à lui-même. Il réalisait où il se trouvait. Dans une fosse aux serpents, un puits de vices. Ses fées n’étaient que des putes, des salopes — une perverse pour Sophie, une fille d’un soir pour Hélène. En guise de décompensation, il les tuait de la plus horrible des façons, leur faisant payer non seulement leurs fautes mais aussi, bien sûr, sa culpabilité à lui. Celle d’aimer ces femmes, de bander pour elles.

Sans doute était-il impuissant — les victimes n’étaient pas violées —, mais là n’était pas le plus important. L’important, c’était le désir, la faute, la honte. Il les châtiait au nom de son propre remords. Ce mode opératoire si cruel — le suicide par le garrot, les mutilations du visage… — était sa manière à lui de retrouver son équilibre, sa cohérence. Les effacer ne suffisait pas, il fallait procéder à une forme de catharsis par la honte. Leur douleur ne les rachetait pas, elles, mais lui et sa culpabilité. Il expiait ses fautes dans le foyer incandescent de leurs cris et de leur sang.

— C’est bon, on a à peu près fini.

Corso sursauta. Barbie se tenait derrière lui. Durant ses réflexions — il n’aurait su dire combien de temps avait passé —, il s’était totalement immergé dans la psyché du tueur.

— Vous avez trouvé quelque chose d’intéressant ? bafouilla-t-il.

— Le journal intime est notre meilleure prise… Mais on a récupéré son ordinateur portable. Il faut prier pour qu’il y ait du lourd à l’intérieur.

Corso regarda sa montre — près de midi —, puis il contempla le petit deux-pièces les viscères à l’air. Sinistre spectacle qui évoquait une sorte de deuxième sacrifice d’Hélène Desmora.

— On se casse. Dites aux bleus de tout remettre en place et de transférer les pièces saisies à la salle des scellés. L’urgence, c’est d’envoyer l’ordinateur aux geeks.

Le flic se tourna encore vers la fenêtre et prit une inspiration. Le soleil était haut, Paris au zénith de sa beauté. Il constata avec satisfaction qu’il pouvait supporter cette lumière sans voir débouler ses vieux cauchemars.

28

Aux abords du 36, Corso fut pris de nausées à l’idée de s’enfermer, par cette chaleur, dans leurs bureaux minuscules pour un énième débriefing. Il attrapa son mobile et appela Stock qui suivait derrière dans sa voiture :

— Changement de programme. J’vous offre le déj’ au Notre-Dame.

Nathalie parut surprise — personne n’était moins festif que Corso — mais contente, ça les changerait des palabres entre quatre murs.

Ils se garèrent dans la cour du 36 puis remontèrent à pied le quai des Orfèvres, dépassèrent le pont Saint-Michel et traversèrent la Seine sur le Petit-Pont-Cardinal-Lustiger, dans l’ombre de Notre-Dame. Ils progressaient en silence parmi les touristes et, hormis le fait qu’ils étaient tous les quatre en noir, ils auraient pu passer pour de simples badauds.

En voiture, Corso avait eu le temps de discuter avec Barbie. Selon elle, la perquise avait confirmé le portrait qui s’amorçait dès le départ. Une trentenaire rebelle, pas très maligne, qui préférait se dépoiler dans un club plutôt que d’aller bosser huit heures par jour.

Stéphane ne comprenait pas ce profil. Après quoi courait Hélène, avec ses idéaux primaires et ses numéros à deux balles ? Bizarrement, alors qu’un flic de la Crime se doit d’être psychologue, il avait toujours l’impression de passer à côté de la vie des gens, de ne rien piger à leurs motivations, leurs rêves, leurs angoisses. Il était beaucoup plus en phase avec les tueurs.

Tout le monde s’attabla à la célèbre terrasse, au coin de la rue du Petit-Pont et du quai Saint-Michel, face à la cathédrale dont les sommets se découpaient au couteau sur le ciel. Les quatre corbeaux commandèrent et, durant quelques instants, savourèrent le soleil, oubliant le bain de sang dans lequel ils pataugeaient.

— Bon, attaqua Corso. Qui commence ?

Ludo s’y colla de bonne grâce :

— Coscas, le légiste, n’a rien trouvé de neuf. Je veux dire, par rapport au corps de Nina. Mêmes blessures, même technique de strangulation, même arme pour les mutilations.

— C’est-à-dire ?

Ludo fit la grimace et attrapa un morceau de pain dans la corbeille.

— Il n’en a aucune idée. Un couteau de chasse, ou de cuisine. Pas de cran. Une épaisseur de plusieurs millimètres, difficile à évaluer parce que le tueur s’est acharné sur chaque plaie. On aura son rapport dans la journée.

— L’heure du meurtre ?

— Approximativement entre 22 heures et 1 heure du matin, dans la nuit de vendredi à samedi. Mais si on compte l’agonie, la séance a dû durer au moins cinq heures…

Il y eut un bref silence. Même pour ces flics chevronnés, le supplice d’Hélène était une évocation pénible.

— Les mutilations ? reprit Corso en fixant toujours Ludo.

Le soleil auréolait sa chevelure crépue et passait un pinceau doré sur sa nuque à l’oblique (à cause de sa position voûtée et de son long cou, on l’appelait parfois le « Dromadaire »).

— Exactement les mêmes, j’te dis. Toutefois, Coscas a remarqué un détail, des marques sur les tempes.

— Qui signifieraient ?

— Il en est pas sûr à 100 %, mais la victime aurait pu avoir la tête coincée dans un étau.

— Tu veux dire : tout en ayant le cou ligaturé par ses sous-vêtements ?

— C’est l’hypothèse de Coscas. Le tueur se serait servi de ce truc pour la maintenir de profil sur un étal de boucher, quelque chose de ce genre. Il a relevé des échardes sur l’épaule, la hanche, la cuisse, toujours du côté gauche.

Les plats arrivèrent. En réalité, la même omelette-salade, multipliée par quatre. Seule fantaisie, la boisson : verre de rouge pour Stock, bière pour Ludo, Coca Zéro pour Corso et Barbie.

Les voix se turent, relayées par les cliquetis de fourchettes, qui évoquaient un minuscule duel d’épées.

— La cause de la mort ?

— Elle s’est étouffée en forçant sur ses liens. Comme Nina.

— Les yeux ?

— Injectés aussi. Ses mouvements ont précipité sa circulation crânienne au bord des paupières. Elle s’étouffait pendant que le sang lui sortait des yeux.

Des larmes de sang. Voilà une image qui devait faire bander le bourreau du Squonk.

— Sur le corps lui-même ? Pas de signes particuliers ?

— Des tatouages en veux-tu, en voilà.

Ludo sortit son carnet. Pour les blessures, il travaillait de mémoire ; pour les tatouages, il lui fallait ses notes.

— Dans le désordre : un tiki polynésien dans le cou, un mandala sur l’épaule droite, une horloge et des roses sur la hanche (me demandez pas pourquoi), le logo du groupe Nine Inch Nails…

— Des nouvelles de l’IJ ? coupa Corso.

— Ils ont paluché le corps, les nœuds, les sous-vêtements, pas une empreinte.

— Les fragments ADN ?

— On attend les résultats.

Corso s’adressa à Stock qui venait de commander un autre ballon :

— Et toi, Kaminski, les filles, le porte-à-porte ?

Elle éclata de rire — avec son physique d’ogresse, elle avait un côté terrifiant mais aussi chaleureux, comique. Dans l’éclat du soleil, la ressemblance parut évidente à Corso. Elle était Madame Shrek.

— Kaminski est au bord du suicide. Enfin, c’est ce qu’il dit… Mais difficile de l’imaginer impliqué dans tout ça. J’ai été voir aussi les collègues de Miss Velvet, elles sont terrifiées et pas près de sortir de chez elles.

— Elles t’ont parlé d’Hélène ?

— Elles ont confirmé ce qu’on sait déjà : une punkette romantique, toujours fatiguée et assez fragile.

— Fragile comment ?

Stock haussa les épaules. Elle consultait en parlant un petit bloc Rhodia qui entre ses paluches ne semblait pas plus gros qu’un timbre-poste.

— Rien à voir en tout cas avec Sophie, qui était une battante. Hélène naviguait à vue et avait un vrai profil de strip-teaseuse.

— C’est quoi le « profil d’une strip-teaseuse » ?

— Rien dans la tête, tout dans le cul.

De tous ses gars, le plus misogyne était Stock — et c’était une femme.

— Elle michetonnait ?

— Ça m’étonnerait pas, mais faut creuser.

— Du porno ?

— Possible aussi.

— Ses potes ?

— Pas de problème pour trouver ces gugusses après minuit, des gratteux obscurs, des squatteurs-dealers, toute une bande de marginaux fichés à la boîte…

— Des suspects là-dedans ?

— Non. Du menu fretin.

Son ballon arriva. La culturiste prit le temps d’en boire une gorgée avec délectation, comme si elle savourait un nectar, et fit claquer sa langue.

— Les mecs ne la voyaient qu’à la tombée de la nuit. La journée, à mon avis, elle flemmardait chez elle à fumer des joints.

Corso se souvint que Barbie le matin avait sa tête des bons scoops :

— Et toi ?

— J’ai décroché des infos sur le passé d’Hélène Desmora. Côté Aide sociale à l’enfance.

— Comment t’as fait ?

— À ton avis ? J’ai couché.

— Sérieusement.

— Je me suis démerdée. Bref, le scoop, c’est que Sophie Sereys et Hélène Desmora se connaissent depuis l’âge de 9 et 7 ans.

— Quoi ?

— Quand j’ai consulté le dossier d’Hélène, j’en ai profité pour jeter un coup d’œil sur celui de Sophie. Elles étaient dans le même foyer, près de Pontarlier, en 1993. À partir de là, elles sont devenues inséparables et les agents sociaux ont tout fait pour les laisser ensemble.

Barbie avait allumé son ordinateur portable. Elle cliqua sur son clavier et chaussa ses lunettes. Corso sentit une onde de chaleur dans l’entrejambe. L’institutrice à lunettes, c’était vraiment le cliché le plus banal du petit pervers.

— Pour l’instant, j’ai les noms des foyers où elles sont passées. Les familles d’accueil, c’est plus compliqué. Je les aurai d’ici demain soir. J’ai parlé à des éducateurs mais les faits sont trop anciens. En tout cas, d’après mes infos, les filles ont fini leurs études en Franche-Comté, des BTS à la con, et elles sont montées à Paris ensemble. Elles voulaient être danseuses, elles sont devenues strip-teaseuses.

Corso comprenait que ces deux filles étaient sans doute des « sœurs de cœur ». Pourtant, jamais cette info n’avait transpiré dans les auditions. Elles cachaient ce lien d’amitié à leurs collègues. Pourquoi ?

— Sinon, reprit Barbie, le dossier mentionne aussi des emmerdes avec la justice.

— C’est maintenant que tu le dis ?

— T’affole pas. Hélène était mineure et tout ça est oublié depuis longtemps.

— Quels délits ?

— Vandalisme, bagarres, profanation de cimetières, mendicité. Des conneries de punk à chien. À l’heure de sa mort, elle avait pas de casier.

Corso baissa les yeux : il n’avait pas touché à son assiette. L’angoisse, le manque de sommeil… À quoi s’ajoutaient le soleil, la chaleur, le bruit des couverts, le grondement des voitures, tout ce qui pouvait passer pour le plaisir d’une terrasse à Paris en été le rendait soudain malade. Il avait maintenant envie d’en finir :

— Et les fadettes ?

— Je viens de les recevoir. Pas eu le temps encore de les analyser mais ses coups de fil s’arrêtent aux environs de 13 h 30. Ensuite, elle n’a plus répondu.

— À qui, le dernier appel ?

— Un dénommé Patrick Sernhardt. Un petit dealer de shit de Stalingrad. J’ai foutu les gars de Louis-Blanc sur le coup, ils vont mettre la main dessus. On se colle maintenant aux fadettes avec Ludo.

— Non, Ludo, tu t’occupes du journal intime.

Le Toulousain sursauta.

— C’est-à-dire ?

Corso avait conservé le document dans son sac à scellés. Il le posa sur la table.

— Avant de le filer à l’IJ, tu le photocopies et tu me retrouves tous les mecs mentionnés dans ces pages. Y a les noms, des dates. Ça va pas être sorcier.

Ludo prit le sac plastique sans enthousiasme.

— Tu penses que le tueur est parmi eux ? marmonna-t-il.

— Je pense rien mais tout ce qui a approché sexuellement la victime m’intéresse.

— Et moi ? Je continue le porte-à-porte ? demanda Stock.

Elle avait dévoré son omelette et elle se tenait les mains dans les poches, bien carrée dans sa chaise, un troisième ballon devant elle. En temps normal, Corso aurait fait une réflexion — « Lève le pied » — mais on était dimanche et la journée était loin d’être finie.

— Non, fit Corso en ouvrant son cartable. J’ai quelque chose pour toi.

Il sortit les copies des pages du carnet à esquisses et expliqua en quelques mots d’où elles provenaient. Les images passèrent de main en main dans un silence si compact qu’il semblait former une cloche de verre au-dessus d’eux, les isolant du tumulte du quai.

Personne n’avait ici le moindre doute : c’était la même main qui avait tracé ces esquisses des danseuses et tailladé le visage des victimes.

— Vous avez tous reconnu les danseuses du Squonk. Stock, tu dois identifier les autres. Faut les mettre sous protection dès que possible.

Acquiescement général. Corso revint à Barbie — cette histoire de foyers sociaux et de familles d’accueil ne cessait de tourner dans sa tête.

— Pioche parmi tes stagiaires et fous-les sur le passé des deux victimes. Je veux les noms, les coordonnées, le pedigree de tous les agents sociaux, parents de fortune, professeurs qu’elles ont pu croiser. Et tant qu’on y est, le maximum de noms d’élèves rencontrés au fil de leurs placements.

— Ça va prendre du temps.

— Ça tombe bien, t’as jusqu’à ce soir.

— À quoi tu penses ? ricana Ludo. Le fameux éducateur tueur en série ?

— Demande aux familles des victimes d’Émile Louis si ce genre de vannes les fait rire.

Le flic se ratatina derrière sa 1664.

Corso se leva et balança un billet sur la table.

— C’est ma tournée.

— Où tu vas ? demanda Barbie.

— Je retourne à la boîte. Rédiger une synthèse de tout ce qu’on a.

— Ça sera vite fait, persifla Ludo.

— Ta gueule. Krishna est là-haut ?

— Il a annulé ses vacances mais il n’est pas là aujourd’hui, répondit Barbie.

— Appelle-le. Putain, je veux tout le monde sur le pont !

29

Dans les locaux déserts du 36, difficile de se persuader que la brigade était en ébullition, toutes voiles dehors. Pas un rat dans les bureaux, pas un bruit dans les couloirs. Où étaient-ils tous ? Le soleil passait par les fenêtres et dardait ses rayons obliques comme une explication : il y avait mieux à faire ce jour-là que de s’enfermer entre quatre murs.

Corso eut une vision : dans quelques mois, tout le 36 allait déménager et en cet instant, il lui semblait que les flicards étaient déjà partis, les cartons déjà bouclés. Il ne savait quoi penser du ramdam à venir, il était toujours bon de bouger, ça évitait l’ankylose. Mais on parlait d’un bâtiment perdu sur le périph’, aux confins du XVIIe arrondissement. Rien de très excitant.

Il se fit un café, s’enferma à clé dans son bureau — il avait pris l’habitude de verrouiller son antre, même (et surtout) quand il était à l’intérieur.

Son téléphone sonna aussi sec.

— Tu m’as appelée quatre fois dans la matinée, qu’est-ce qui se passe ?

Émiliya, faisant claquer ses mots comme une vieille machine à écrire. Corso se rendit compte qu’il ne pouvait l’interroger frontalement. Trop proche, trop forte.

— Je m’inquiétais, c’est tout.

— De quoi au juste ?

— Tout va bien à Varna ?

— Qu’est-ce que tu veux ?

Ils étaient en guerre et il n’avait plus le droit de l’interroger sur sa vie privée. Même en tant que flic, il ne pouvait prétendre obtenir des informations qui pourraient lui servir dans le cadre de son divorce. Le conflit d’intérêts jouait à plein.

— Je me demandais… Tu ne t’es jamais laissée aller à faire des… shows ?

Elle gloussa :

— Quel genre de shows ?

— Du strip-tease.

Elle revint à son ton brutal comme on réarme un calibre. Tchac-tchac.

— Tu enquêtes sur moi ?

— Pas du tout. Je… je suis sur une affaire liée à ce milieu-là.

— La strip-teaseuse assassinée ?

Au bord de la mer Noire, Émiliya ne pouvait être au courant du deuxième meurtre, mais personne n’avait pu échapper à celui de Nina Vice.

— Exactement.

— Et alors ? Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?

— Je voulais être sûr que tu n’as jamais traîné dans ce milieu.

— Tu me prends pour qui ? Je travaille dans un ministère et j’élève seule notre enfant. Tu crois que j’ai le temps de me balader à poil dans une de tes boîtes de nuit ?

Tu en fais bien d’autres, ma belle… Il n’insista pas et glissa sur l’accusation implicite selon laquelle il ne s’occupait pas de Thaddée. Il n’arriverait à rien dans cette direction. Il prit un autre chemin, juste pour voir :

— Tu n’as jamais posé pour un artiste ?

Elle eut un soupir accablé :

— Je te plains, Corso. Si tu n’as rien d’autre à foutre dans ton enquête que d’interroger ton ex, c’est bien triste. Retourne dans ton caniveau et laisse-nous passer des vacances tranquilles.

Sans lui laisser le temps d’ajouter quelque chose, elle raccrocha. Corso prit quelques minutes pour se calmer. Il se demanda s’il ne devait pas faire comme Barbie, elle avait téléchargé sur son portable une application pour pratiquer la méditation, discipline soudain devenue à la mode.

Finalement, il composa le numéro de Bompart. Il fallait protéger Émiliya malgré elle.

— Si t’appelles pour la saisine, c’est bon. T’es officiellement chargé de l’enquête. Ton délai de flagrance commence aujourd’hui. Pas de juge à l’horizon avant une semaine.

— Même pour Nina Vice ?

— J’te fais un prix pour les deux. Tu auras aussi une escouade de flicards en renfort dès lundi matin. Je peux pas faire mieux. Toi, qu’est-ce que t’as pour moi ?

Corso expliqua les avancées des dernières heures : la planque de l’artiste et le carnet d’esquisses dans la cave du Squonk, le journal intime d’Hélène Desmora et ses amants d’une nuit, les liens d’amitié entre les deux victimes.

Bompart ne fit aucun commentaire. Elle s’attendait sans doute à mieux mais elle savait aussi qu’ils avaient affaire à un tueur hors normes, pas un client qu’on chope avec un échantillon ADN ou un témoin oculaire.

— T’as pu joindre l’agent de liaison de Madrid ? relança Corso.

— Il est allé au musée ce matin et il a posé quelques questions.

— Alors ?

— Un type qui correspond à ton signalement vient souvent voir les peintures de Goya, concéda-t-elle.

— C’est tout ?

— C’est tout. Franchement, ton mec à chapeau, ça a l’air d’une blague.

Corso était payé pour savoir que la mort violente peut prendre tous les visages, même les plus grotesques.

— Ils ont des caméras de sécurité, reprit Bompart. Ils vont essayer de trouver des images.

— Super. J’ai besoin que tu me rendes un service.

— Tire pas trop sur la corde.

— C’est du sérieux. Tu pourrais contacter notre agent de liaison à Sofia ?

— Tu me prends pour une agence de tourisme ou quoi ?

Il lui révéla qu’il avait découvert le portrait d’Émiliya parmi les esquisses du mystérieux artiste des bas-fonds.

— Qu’est-ce qu’elle en dit ?

— D’après toi ? Elle est en vacances à Varna avec Thaddée. J’ai même pas pu lui poser la question.

— Vous commencez à m’emmerder tous les deux.

— Tu peux mettre un flic sur le coup ou non ?

— Je vais voir, mais ça m’étonnerait. À tout casser, on doit avoir un seul agent à Sofia. Il va pas aller jouer les gardes du corps sur la mer Noire…

— Tiens-moi au courant. Je ne sais pas vraiment si je dois m’inquiéter.

— Concentre-toi sur ton enquête. Je te rappelle quand j’ai du nouveau.

Bompart possédait une sorte de super-pouvoir : elle était la seule capable, en un simple coup de fil, de lui redonner confiance et énergie. Il but une gorgée de café, fit craquer ses doigts et prit une inspiration avant d’attaquer sa fameuse synthèse.

Là-dessus, il s’endormit comme une pierre.

30

— J’te réveille ?

La voix ricanante de Ludo.

— Quoi ?

— Je te demande si je te réveille.

Corso se frotta le visage et regarda sa montre : 17 h 15. Putain, il s’était endormi d’un coup, tête la première sur ses notes. Il devait avoir le pli de la reliure de son cahier en travers du visage. Bravo la police.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? essaya-t-il de se défendre.

— Je sais pas, gloussa Ludo. La voix, et aussi le fait que ça fait trois fois que je t’appelle et deux fois que je frappe à ta porte. On a même cru que tu t’étais cassé en douce.

— Qu’est-ce qu’il y a ? fit-il avec mauvaise humeur. Du nouveau ?

Ludo marqua un temps, comme un acteur avant sa grande tirade :

— J’ai retrouvé les amants de Miss Velvet.

— Tous ?

— Tous. Mais y a un problème.

— Quel problème ?

— Ils sont morts.

Les mots parvenaient à la conscience de Corso mais ils peinaient à faire sens. Il chercha machinalement une cigarette et ouvrit la fenêtre.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— C’est tout simple, la liste des amants d’Hélène Desmora, c’est la rubrique nécrologique.

Corso tira une taffe, ou plutôt il l’arracha, sentant aussitôt sa gorge brûler.

— Tu veux dire qu’ils ont été assassinés ?

Ludo eut un rire cynique.

— Je me suis mal exprimé. Si on se fie au journal intime, ils étaient déjà morts quand Hélène a couché avec eux. En fait, ils venaient de mourir. Tout porte à croire que ses « fameuses nuits d’amour » se sont déroulées dans les morgues de Paris et des alentours.

De mieux en mieux. Mais il fallait encore vérifier. On était en train de parler d’une strip-teaseuse qui se glissait dans les instituts médico-légaux et les chambres froides en quête d’amants. Dur à avaler. Mais il lui revint qu’elle avait été arrêtée dans sa jeunesse pour une histoire de profanation de cimetières. Une mise en jambes ?

— Pas de similitudes entre les morts ?

— Aucune. On a un AVC, un cancer, un traumatisme crânien suite à un accident de moto… J’ai passé quelques coups de fil et il ressort qu’Hélène les aimait jeunes — aucun d’entre eux n’avait au-delà de la trentaine — et relativement bien préservés, si on peut dire…

Corso réalisa que le temps dehors avait tourné. Par sa lucarne, la pluie, la grisaille étaient revenues. Il frissonna, sans savoir si la sensation était douce ou lugubre. En moins de deux heures, l’été s’était retiré du paysage comme la mer sur un banc de sable.

— Continue là-dessus, ordonna-t-il, sans être convaincu que cette déviance ait le moindre rapport avec l’assassin.

Il raccrocha et partit se faire un café. Les couloirs avaient repris un semblant d’activité. En regardant le liquide brun couler dans le gobelet, il se demanda s’il n’était pas en train de vieillir prématurément — une nuit blanche, et voilà qu’il s’écroulait sur son bureau.

De retour dans son bureau, il croisa Barbie, des listings à la main. Toujours bon signe…

— T’as un truc ?

Elle brandit sa liasse.

— J’me suis procuré ses relevés bancaires.

Le miracle Barbie fonctionnait aussi le dimanche.

— Côté dépenses, enchaîna-t-elle, ça raconte pas grand-chose. En revanche, j’ai remarqué un détail : elle tirait cinquante euros de cash, au même distributeur automatique, chaque jeudi ou presque, entre 16 h 50 et 16 h 55.

— Dans son quartier ?

— Non, à Bastille. Le Crédit Lyonnais au début du boulevard Richard-Lenoir, à l’angle avec la rue Amelot.

— Un rencard avec un dealer ?

— J’y ai pensé mais personne ne va acheter sa drogue à heures fixes. Je penche plutôt pour un psy.

C’était aussi son idée mais il ne voulait pas avoir l’air d’un névrosé qui connaît bien ce genre de petites galères : trouver du liquide avant d’aller vider ses tripes dans le cabinet d’un psychanalyste.

— T’as cherché dans le coin ?

— Y en a une au 2, rue Amelot. Ma main à couper que c’est elle qu’Hélène Desmora allait voir.

Peu de chances de trouver la praticienne à son cabinet un dimanche, mais Corso pressentait que Barbie était allée plus loin.

— J’ai son adresse personnelle, confirma-t-elle. Un coup de bol, la fille s’appelle Ianja Rajaonarimanana. Elle est d’origine malgache. Inutile de te dire qu’il y en a pas des masses dans l’annuaire.

— Où elle crèche ?

Barbie lui tendit un Post-it.

— Au 11-13-15 de la rue Mercœur, dans le XIe arrondissement. Elle est perpendiculaire au…

— Je connais. T’as d’autres infos sur elle ?

Nada. Même pas un PV. Par contre, son nom figure sur la liste des experts du TGI de Créteil.

La jouer pianissimo. La psy saurait qui appeler pour le faire virer de chez elle.

— J’y vais.

— Je viens avec toi.

— Non. Continue de gratter ici.

— Sur quoi ?

— Les foyers qui ont accueilli les deux victimes. Essaie de voir si elles n’ont pas gardé des contacts avec d’autres mômes de l’Aide sociale. Creuse aussi du côté du Squonk, le passé de l’immeuble.

— Attends.

Elle fila dans son bureau et revint quelques secondes plus tard, à la manière d’une petite souris osseuse. Corso en profita pour attraper son blouson.

— Tiens. Pour te chauffer avant de voir la psy.

C’était le PV d’audition d’Hélène Desmora, daté du 21 juin 2004, après son arrestation dans un cimetière de la banlieue de Lyon. Pas de quoi fouetter un canard : à 17 ans, elle avait tenté de desceller la tombe d’un jeune homme inhumé la veille avant d’être surprise par le gardien. Fin du drame. Étant mineure, elle avait évité les ennuis sérieux. Corso feuilleta les pages pour voir si on citait des complices — et, pourquoi pas, Sophie Sereys elle-même. Personne à l’horizon.

— T’as parlé avec Ludo ? demanda-t-il.

— Non.

— Vois-le, ça va t’éclairer sur cette première arrestation.

Il la salua d’un sourire.

— J’me fais la psy et je vous rejoins ici.

31

Une poignée d’immeubles massifs en briques rouges, agrémentés de balcons blancs, comme ceux qu’on voit sur les boulevards qui ceinturent Paris. Des petites cités entièrement cuites au four, qui fleuraient bon les rêves d’avant-guerre de vie collective et d’hygiène rigoureuse — de l’air, de l’eau courante et des jardins en ciment pour vivre ensemble.

Il mit un certain temps à trouver le bon immeuble, à dégoter le code et à sonner à la bonne porte. Ianja Rajaonarimanana était une petite femme au teint de cigare. Sur sa tête, une touffe de cheveux en broussaille. Sur le nez, des grosses lunettes aux verres fumés. Une bouche pour ainsi dire privée de lèvres évoquait plutôt une coupure au-dessus du menton. Pas vraiment un prix de beauté.

— Comment vous êtes entré ? demanda-t-elle sans préambule, en fronçant le nez et en montrant les dents comme un petit rongeur.

Corso sortit sa carte de police et se présenta. La psy ne manifesta aucune surprise et s’effaça pour le laisser entrer. Il la suivit le long d’un couloir étroit aux murs tapissés d’affiches reproduisant des slogans de Mai 68 : une bouteille d’encre bleue portant l’inscription « PRESSE », accompagnée de l’avertissement : « NE PAS AVALER » ; une silhouette de CRS derrière son bouclier estampillée « SOUS LES PAVÉS, LA PLAGE ! » ; des lettres peintes à la va-vite proclamant : « PRENONS NOS DÉSIRS POUR DES RÉALITÉS ! »

— Vous avez gardé l’esprit jeune, commenta Corso.

— En 1968, rétorqua-t-elle par-dessus son épaule, je n’étais pas née.

— Alors, pourquoi ces affiches ?

— Simple archéologie. Les hiéroglyphes émouvants d’une époque révolue.

Ils parvinrent dans un petit salon. Vingt mètres carrés à tout casser, un canapé et des fauteuils comme revêtus de moquette. On avait ici rogné sur tout — espace, hauteur de plafond, qualité des matériaux.

Il repéra dans un coin deux valises abîmées et un sac de toile qui évoquaient le paquetage d’un migrant clandestin.

— D’une certaine façon, fit-elle en se plantant au milieu de la pièce, je vous attendais.

D’un signe de tête, il désigna les valises.

— Vous avez plutôt l’air de prendre la fuite.

— Je pars en vacances. Plutôt normal un 3 juillet, non ?

— À cette heure ?

— Je roule de nuit.

— Où vous allez ?

— Dans la Drôme. Vous voulez l’adresse ?

Corso sourit. Ce babillage n’allait pas les mener bien loin.

— Je suis venu vous interroger sur Hélène Desmora, dit-il en s’asseyant sur le sofa. Vous avez sans doute lu le journal.

La psy choisit un des fauteuils, de l’autre côté de la table basse, et sortit une cigarette. Une Camel. Il eut un souvenir ému pour les anciens paquets blond et or.

— Vous n’avez pas peur que j’invoque le secret médical ? demanda-t-elle en allumant sa cigarette.

— J’espère que vous êtes plus maligne que ça. Entre la mémoire d’une morte et des éléments qui pourraient nous permettre d’identifier un tueur bien vivant, y a pas photo. Sans compter que si vous jouez ce jeu-là, je vous interdirai de quitter Paris avant d’avoir obtenu l’autorisation du Conseil de l’ordre des médecins. Vous pouvez oublier vos vacances.

Elle l’arrêta d’un geste.

— C’est bon. Je me rends. Mais d’abord, comment m’avez-vous trouvée ? Hélène m’a toujours payée en liquide et je ne lui ai jamais signé de prescription.

Corso lui fit part des raisonnements de Barbie. La psychiatre se laissa aller dans son fauteuil et tira rêveusement une taffe. Ainsi, la police, depuis la belle époque de la contestation, s’était acheté un cerveau…

— Depuis combien de temps connaissiez-vous Hélène ? attaqua-t-il.

— Six ans. Elle est d’abord venue deux fois par semaine, puis une seule, à partir de 2014.

— Analyse ou psychothérapie ?

— Analyse.

— Pourquoi vous voyait-elle ?

— Dites-moi plutôt ce que vous cherchez.

— Nous avons toutes les raisons de penser qu’Hélène Desmora était nécrophile.

Ianja le dévisagea à travers ses verres fumés puis montra encore les dents.

— C’est exact. Elle faisait l’amour avec les cadavres. J’ai toujours essayé d’aider Hélène mais je ne l’ai jamais considérée comme malade. En matière de désir, il n’y a pas de norme et le mot même de « perversion » s’est vidé de son contenu à mesure que la morale bêtifiante perdait du terrain…

— Et le respect pour les morts ?

Ianja haussa les épaules. Elle tirait toujours sur sa Camel, semblant baigner dans la fumée et la nostalgie, celle du temps où on pouvait fumer fenêtres fermées et choisir de mourir à petit feu.

— Elle les a aimés, choyés, caressés… Les a-t-elle vraiment profanés ?

— Il me semble en tout cas qu’elle ne leur a pas demandé leur avis.

Nouveau haussement d’épaules : à l’évidence, Ianja était du côté des vivants. Corso n’insista pas. Si pour la Malgache sucer un mort ou s’évertuer à se faire pénétrer par une bite inerte n’était pas une perversité ni un viol, il était à court d’arguments. D’ailleurs, ce n’était pas le débat. Hélène avait rejoint pour toujours ses amants dans l’au-delà.

— Parlez-moi plus précisément de ses pratiques, enchaîna-t-il.

— Ça a commencé en 1999, elle n’était âgée que d’une douzaine d’années. Un pensionnaire de son foyer souffrait d’insuffisance cardiaque. Il est mort brutalement et son cadavre est resté au centre pendant une nuit. Hélène est allée à l’infirmerie et s’est blottie contre lui. Le fait important était que le corps n’était pas détérioré. Pour qu’elle puisse satisfaire son désir, il fallait que son amant ait une apparence… intacte.

— Comment expliquez-vous cette attirance ?

— Je ne pense pas qu’il y ait eu d’événement déclencheur. Elle a toujours éprouvé une véritable répulsion pour les hommes… vivants. Pour elle, ils sont synonymes d’indifférence ou d’hostilité.

— Elle a été violentée dans son enfance ?

Ianja alluma une autre cigarette. Corso était tenté de s’en griller une lui aussi, mais il ne voulait pas s’installer dans un quelconque confort. Il devait être focus, voire tendu, le meilleur état pour sentir ce que les mots ne disent pas.

— Pas que je sache, répondit-elle en faisant une petite grimace. Ce qu’on peut supposer, c’est que la démission de ses parents a joué un rôle dans cette méfiance. À qui faire confiance quand on a été trahi par ses propres parents ?

À ce compte-là, lui-même aurait dû coucher avec tous les cadavres qu’il avait croisés dans sa carrière. Il finit par s’allumer une Marlboro.

— L’attirance morbide d’Hélène n’était pas fondée sur un simple désir sexuel. Elle aimait réellement chacun des morts qu’elle approchait. D’ailleurs, elle se débrouillait toujours pour connaître leur nom, leur âge, etc. En revanche, peu lui importaient les circonstances du décès.

Corso se souvenait des lignes du journal intime : les souvenirs romantico-nunuches d’une violeuse de cadavres…

— Elle les imaginait vivants ?

— Surtout pas. Pour elle, les cadavres étaient les seuls amants possibles. Des corps sur lesquels elle projetait ses désirs, ses fantasmes, ses attentes. Elle avait peur des hommes capables d’agir et de réagir. Ce qu’elle aimait, c’était le mâle-sculpture, froid et immobile.

Tout ça ne l’avançait pas beaucoup. Il changea d’orientation :

— Vous parlait-elle de Sophie Sereys ?

— Bien sûr. Sa meilleure amie. En réalité la seule.

— Toutes les deux cachaient cette amitié. Vous savez pourquoi ?

— Quand elles sont montées à Paris, elles ont décidé de dissimuler leur lien, une manière de se protéger, d’être plus fortes.

Nouveau virage :

— Nous supposons qu’Hélène se prostituait. Qu’en pensez-vous ?

— En effet.

— Le fait que ça soit des hommes vivants ne la gênait pas ?

— Elle pratiquait cette activité avec distance. Avec le temps, sa peur des hommes s’était muée en indifférence.

— Sophie était-elle au courant de ses… tendances ?

— Je pense, oui. Elles n’avaient pas de secret l’une pour l’autre.

— Vous diriez qu’Hélène était… heureuse ?

— À sa façon, oui.

Un peu de provoc pour la route :

— Si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, à quoi serviez-vous ?

Sa grimace de rongeur se transforma en une sorte de rictus féroce.

— Je l’ai justement aidée à vivre en paix avec ses… singularités.

La psy n’avait pas l’air de réaliser qu’elle couvrait une sorte de criminelle et qu’elle l’avait confortée dans son vice. Mais, encore une fois, il n’était pas là pour juger.

— Avez-vous noté un changement d’état d’esprit chez Hélène ces derniers temps ?

— Oui.

— Quel genre ?

— Elle avait rencontré quelqu’un.

Corso tressaillit.

— Vous voulez dire… un partenaire qui ne soit ni un mort ni un micheton ?

Le sourire d’Ianja Rajaonarimanana se fit agressif. Ils étaient en train de rejouer l’éternelle opposition entre le flic et la contestataire, l’ordre et la révolte, le bourgeois et la libertaire, etc.

— Un compagnon, oui. Bel et bien vivant.

Corso sentit passer un frisson sur sa peau, une espèce de serpent furtif qui se serait faufilé sous ses vêtements.

— Que vous a-t-elle dit à son sujet ?

— Pas grand-chose. L’homme lui avait demandé de rester discrète.

Il préféra éliminer d’abord les classiques :

— Il était marié ? célèbre ?

— Pas marié, ça c’est sûr. Célèbre, plus ou moins.

— Dans quel domaine ?

— C’était un peintre.

Corso crut discerner un fourmillement dans ses tympans comme s’il plongeait au fond de la mer — le bruit des rouages de son cerveau était devenu perceptible. Un cliquetis feutré qui organisait maintenant le tableau : Sophie et Hélène partageaient le même amant, l’homme au chapeau, le peintre du Squonk, le fuyard de Madrid…

— Vous l’a-t-elle décrit physiquement ?

Elle écrasa sa cigarette dans un cendrier qui ressemblait à un coup-de-poing américain en verre épais.

— Un type d’un certain âge. Un excentrique. Le genre à porter des costards blancs et des borsalinos.

— Vous a-t-elle confié autre chose ? C’est très important.

Ianja le fixa derrière ses grosses montures.

— Il pourrait être le tueur ?

Pas de raison de faire des mystères.

— Sophie avait une relation avec ce même homme, vous le saviez ?

— Non.

— Ça signifie qu’Hélène l’ignorait elle-même ?

— Pas forcément. Elle ne me disait pas tout, c’est pour ça qu’on ne pouvait plus progresser.

— Réfléchissez bien, vous ne vous souvenez de rien d’autre ? Un détail qui pourrait m’aider…

Ianja reprit une cigarette : elle clopait aussi façon seventies.

— Il avait fait de la prison.

Morsure sur la nuque.

— Pour quel délit ?

— Je ne sais pas. Hélène refusait d’en parler mais d’après ce que j’ai compris, il y a passé beaucoup d’années. Sa carrière de peintre est une seconde vie. Une réhabilitation spectaculaire.

Il avait réellement gagné son dimanche : un amant commun aux deux victimes, un fantôme qu’il avait (peut-être) croisé au plus près des Goya, un peintre qui rôdait aux abords du Squonk et qui sortait de taule — sans doute pour un crime de sang. Ce n’était plus un suspect, c’était un putain de coupable servi sur un plateau.

— Hélène avait-elle l’air de le craindre ?

— Pas du tout.

— Quelle était la nature de leur relation ?

— Je vous le répète, elle n’en parlait pas, mais côté sexe, ça avait l’air chaud. De ce point de vue, elle avait vraiment renoué avec les vivants. Cet homme avait su l’apprivoiser.

— Vous m’avez dit qu’il était beaucoup plus âgé qu’elle ?

— Au moins le double de son âge, oui. C’est sans doute son expérience, dans tous les domaines, qui l’a séduite.

Corso revoyait la page du carnet représentant Miss Velvet : son regard tout en douceur, son sourire pas très solide. Le peintre avait su capter la fragilité de cette gothique couverte de tatouages.

— Que ressentait-elle pour lui ? insista le flic. Une attraction physique ? de l’amour ? de l’admiration pour ses œuvres ?

Ianja regarda sa montre et se fendit d’un large sourire.

— C’est dommage que pour finir, je ne puisse vous offrir qu’un cliché de psy, mais je pense que ce type jouait pour elle le rôle d’un père de substitution.

Corso se leva. Il se dit que dans ce cas, il nageait désormais en plein infanticide. Pas de problème, il savait faire.

32

De retour au 36, Corso convoqua son groupe : il fallait retrouver de toute urgence ce peintre, a priori l’amant des deux victimes. Un gars qui avait fait de la taule !

Contre toute attente, son scoop ne reçut qu’un accueil mitigé. En réalité, ses flicards étaient sur les genoux, abattus par une journée de recherches qui n’avaient pas produit grand-chose.

Stock, après avoir identifié et localisé quelques filles du carnet d’esquisses, avait organisé leur protection (des bleus plutôt symboliques). Ludo avait continué à pourchasser les amants-cadavres d’Hélène Desmora, grattant dans l’entourage de ces morts afin de voir s’il ne pouvait pas y avoir un esprit vengeur qui s’en serait pris à Hélène la nécrophile et à sa sœur de cœur Sophie, mais non. Barbie n’avait pas eu le temps de trouver quoi que ce soit sur d’éventuels amis d’enfance des victimes, encore moins de remonter l’histoire de l’immeuble du Squonk ou de ses habitants. Quant au cercle plus large de l’enquête, des stagiaires étaient arrivés et on les avait aussitôt divisés en deux groupes : ceux qu’on envoyait faire du porte-à-porte, ceux qu’on avait chargés de recueillir les témoignages spontanés — et délirants — provoqués par la nouvelle du meurtre de Miss Velvet.

En réalité, la fatigue accumulée était si forte qu’aucun fait nouveau n’aurait pu les réveiller. Il se dit qu’il pouvait très bien mener tout seul la recherche concernant le peintre au borsalino — une affaire personnelle depuis Madrid. En même temps, il songeait à Bompart qui attendait son rapport en vue de sa conférence de presse du lendemain : il avait du boulot pour la nuit.

— Bon, fit-il en conclusion, allez vous reposer. On réattaque demain 9 heures.

Les flics se regardèrent et se levèrent sans un mot.

Il s’enferma dans son bureau et s’installa dans le petit canapé qui marquait le « coin salon » de la pièce minuscule, son ordinateur sur les genoux.

Avant de lancer sa recherche sur Internet, il prit quelques secondes pour réfléchir au profil qui se dessinait. Un taulard. Un peintre. Un vicelard d’un certain âge qui aimait dessiner des strip-teaseuses, planqué dans une cave, et qui avait jeté son dévolu sur deux d’entre elles.

Pourquoi les aurait-il tuées ? Son idée d’un châtiment revint en force. Sophie et Hélène étaient des effeuilleuses mais leur numéro, leur peau blanche, leur naïveté même, offraient une forme d’innocence — c’était ce qui avait plu au peintre qui avait su capter une grâce enfantine dans les provocations des danseuses, dans leur manière de se dévêtir sur un scénario rudimentaire.

Mais voilà que ces artistes de burlesque cachaient d’autres vices : Sophie subissait par plaisir les pires tortures, Hélène cherchait amour et jouissance auprès des morts. Peut-être que leur mentor avait été déçu ? Peut-être avait-il décidé qu’elles méritaient d’être châtiées ? Corso n’avait pas oublié la source d’inspiration du tueur : des toiles de Goya représentant un galérien, une sorcière, un moribond torturé par la maladie…

Sa ligne fixe sonna. Un bref instant, il fut tenté de ne pas répondre. Puis, avec peine, il s’arracha du canapé et décrocha.

— Commandant ? (La voix du planton, entre respect et indécision.) Y a un gars en bas qui demande à vous voir. J’le fais monter ?

Corso regarda sa montre : 21 heures passées.

— Comment il s’appelle ?

Un temps. Le bleu devait lire la carte d’identité du visiteur.

— Lionel Jacquemart.

— Connais pas. Tu l’envoies chier. Je veux dire, se reprit-il, tu le diriges sur les flics chargés de recueillir les témoignages. S’ils sont partis, qu’il revienne demain, à une heure normale.

— Il dit qu’il est d’la maison, insista le bleu à voix basse.

— T’as vu son badge ?

— Il est à la retraite.

Corso soupira :

— Fais-le monter.

— Y a un autre problème… Il est handicapé.

— Comment ça ?

— Il boite. Il a une canne.

Nouveau soupir :

— Dis-lui d’emprunter l’ascenseur de l’escalier E. Je l’attendrai au troisième.

Corso prit un premier couloir puis un second jusqu’à atteindre l’ascenseur — plutôt un monte-charge — utilisé seulement par les handicapés ou les suspects récalcitrants qui refusaient de monter les marches.

Les portes s’ouvrirent sur un homme d’une soixante d’années, curieusement vêtu d’un gilet multipoche style reporter. Une tignasse grise, des yeux assortis, qui tenaient plus du fil barbelé que de la perle noire, une barbe hirsute. Un vrai gugusse.

Corso fut tenté d’appuyer sur le bouton du rez-de-chaussée sans lui laisser le temps de franchir le seuil de la cabine, mais il fit un effort de mansuétude et se présenta, laissant son visiteur pénétrer à l’étage de la Brigade criminelle.

— Lionel Jacquemart, fit l’autre avec un accent à couper du comté. J’faisais partie du SRPJ de Besançon dans les années 90. (Il éclata de rire.) Un pur Jurassien !

Il s’appuya des deux mains sur sa canne comme s’il voulait la planter dans le sol — c’était une espèce de bout de bois tordu et verni digne d’un roman de Giono.

— J’m’excuse pour l’heure tardive… C’est mon train, y a eu des soucis techniques. J’arrive tout droit de Besançon ! J’me suis dit qu’j’allais tenter ma chance au 36 avant d’aller à mon hôtel.

Dix minutes, se dit Corso, pas une seconde de plus.

— Suivez-moi. On va dans mon bureau.

Il reprit le chemin des couloirs à pas retenus, entendant l’autre clopiner derrière lui. Enfin, il fit entrer l’escogriffe. Avant même de lui proposer de s’asseoir, il l’interrogea brutalement sur la raison de sa visite.

Pas du tout troublé, Jacquemart partit d’un sourire matois et leva sa canne comme pour frapper les trois coups.

— C’est tout simple, je connais votre tueur.

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