DEUXIÈME PARTIE SOUS LE SIGNE DU LION

CHAPITRE IX LA TÊTE FROIDE

Nous attendons au moins une minute avant de nous précipiter à la fenêtre.

En bas, près d’une bagnole radio, le corps du Turc gît, écrabouillé. Les chauffeurs de la cabane accourent. L’un d’eux lève la tête pour voir de quelle hauteur le bonhomme a joué à la torpille humaine.

— C’est vous qui l’avez balancé ? nous crie-t-il.

— Moralement, oui, grommelé-je.

Bérurier abaisse lentement ses manches de liquette.

— Parlez-moi d’une tante ! fulmine-t-il. Nous mouler en pleine conversation, comme ça, c’est d’un sans-gêne…

— Oui, souligne Pinuche en grattant du bout de l’ongle le coin de ses yeux chassieux. Je crois que nous nous y sommes mal pris…

— On aurait dû essayer de lui faire une piqûre de pain complet, fait le Gros.

— De pain complet ? m’étonné-je.

— Tu sais, pour faire jaser les pas-causants…

— Bougre d’inculte ! C’est de penthotal !

Il ramasse sa veste, l’enfile et hausse les épaules ce faisant.

— Faut toujours que tu joues sur les mots, San-A. T’es un puriste dans ton genre.

Pour le quart d’heure, le puriste les a moites ! À la queue leu leu, comme trois canards gagnant la mare, nous descendons visionner le cadavre.

Il n’est pas laubé, le Padovani. Il ressemble plus à la galette des rois qu’à un Turc de foire ! Sa frime a littéralement explosé et il est tout désarticulé. On pourrait le ramasser avec du papier buvard.

Pinuche, toujours consciencieux, s’agenouille près de lui et le fouille. Il extirpe des poches du mort : un portefeuille, un stylo en or, des cigarettes turques (coquetterie de ce gros lard), un briquet à gaz, un chronographe en or et un mouchoir de soie. Détail important, une énorme chevalière de platine, enrichie d’un diamant gros comme un haricot, est nouée à un coin du mouchoir.

Je m’en empare et l’essaie au mort, mais elle est beaucoup trop étroite pour ses doigts d’assommeur. M’est avis qu’il avait chouravé ça dans un fric-frac et qu’il attendait un peu avant de le brader…

Je m’empare du portefeuille et je retourne à mon burlingue.


Bien installé, un coup de whisky à portée de la main, je fais l’inventaire de la pochette en croco. Elle contient mille dollars en coupures de cent, un permis de conduire au nom de Padovani, cinq cent quarante francs français, une photo de la môme Marie-Jeanne la représentant en maillot de bain sur une plage, et un billet de la Loterie dont le tirage est imminent.

Au total, rien de tout cela ne peut me fournir une indication. D’énervement, je fais craquer mes jointures.

J’ai avancé en ce sens que j’ai appréhendé le coupable, mais je ne sais rien de sa première victime, non plus que des raisons de son meurtre.

Laroute frappe à ma porte.

— Salut, commissaire, dit-il. Quoi de neuf ?

J’enrage.

— C’est pas le moment, vieux, excusez-moi…

Les journalistes sont plus difficiles à chasser que l’eczéma chronique.

— Vous m’avez fait venir au sujet d’une photo intéressante ?

— Allez la prendre dans la cour de l’immeuble…

— Que se passe-t-il ?

— On vous expliquera. Pardonnez-moi, mais je n’ai plus une seconde à… à vous accorder !

Furax, il referme la lourde et s’éloigne.

Je décroche le biniou.

— Amenez-moi la fille !

La mort du caïd me déconcerte. Il est assez rare qu’un truand se suicide. Je veux bien que c’était scié pour lui, il allait passer au tourniquet et il savait que c’était inévitable, pourtant je n’arrive pas à piger les causes profondes de son valdingue. A-t-il eu peur du ridicule avec mon histoire de photo marrante ? Ou bien a-t-il été ulcéré par la trahison de sa bonne femme ?

Pour la seconde fois on introduit la Marie-Jeanne dans la pièce.

Constatant que son homme n’est plus là, elle se requinque un brin. Je fais signe à ses convoyeurs de hisser le grand foc et je vais me planter devant elle.

— Écoute, fillette, je n’ai plus le temps de jouer au petit pompier. Voilà où nous en sommes : ton jules n’a pas voulu parler et nie tout en bloc. Comme je n’ai pas de preuves formelles contre lui et qu’il est malin, je vais devoir vous relâcher. Après ce qui s’est passé, je te parie la culotte d’un zouave contre la main de ma sœur qu’il te fera la peau. Tu le connais, le Turc. C’est un nerveux ! La trempe qu’on lui a administrée n’a pas endormi sa rancœur.

Je lui tiens le bon langage. Elle blêmit et ses yeux s’agrandissent sous l’effet de l’épouvante.

— Pour garer tes os, il ne te reste plus qu’une chose à faire, môme : t’allonger à fond. Ainsi, on coincera le Turc et ce sera tant mieux pour ta santé, qu’en penses-tu ?

Elle est d’accord à mille pour cent.

— Oui, oui, bégaie-t-elle. Seulement, je ne sais rien… Il m’a donné l’enveloppe hier en me disant de la poster, et c’est tout !

Elle ne se gaffe même pas, l’étourdie, qu’en fait de charge c’est déjà pas mal !

— Laissons de côté l’histoire de l’enveloppe. Ce qui m’intéresse c’est l’autre affaire. Tu ne peux rien me dire là-dessus ?

— Non. Y a pas plus secret que mon homme. C’est un tombeau.

Là, elle emploie le mot juste. En effet, le Turc, maintenant, c’est un tombeau, que dis-je : un mausolée !

Je gamberge un peu pour m’aérer les méninges.

— Bon, alors attends, on va procéder autrement.

Je saisis une feuille de papelard, un crayon.

— Où piogez-vous, tous les deux ?

— Hôtel de la Côte d’Argent, rue de Milan !

— Chambre numéro ?

— Quatorze…

— Qui fréquente-t-il ?

Elle hausse les épaules.

— Pff… des gars par là-bas à Montmartre…

— Je veux des noms !

Elle réfléchit :

— Bob l’Espiègle… Le Grenoblois… Magnin Beau-Sourire… Je sais pas leurs vrais noms…

— Je m’arrangerai avec ça… Dis-moi, ces temps, le Turc ne t’as pas fait l’effet d’être dans une combine délicate ?

— Oh ! lui, c’est toujours rideau… Pour savoir ce qu’il pense, faut se lever de bonne heure !

— Il ne boulonnait pas la nuit ?

— Si, des fois. Mais sans me dire où ni à quoi !

Décidément, le Turc était un personnage hermétique. Pas le genre de lavedu qui se confie aux bergères. Il savait bien qu’en matière de confidences, les frangines sont des vraies passoires !

Vous leur bonnissez des secrets, et, avant que vous ayez fini de tartiner, elles dressent mentalement la liste des tordus à qui elles vont aller raconter l’historiette.

— C’est tout ce que tu sais ?

— Oui, je le jure !

La voilà qui étend solennellement la main.

— Qu’est-ce que tu fais, rigolé-je, il ne pleut pas !

Vexée, elle laisse tomber sa dextre.

— C’est au Bar des Amis qu’il retrouvait ses copains ?

— Oui.

Aïe ! C’est ce que je redoutais. À l’heure présente, Messieurs les Hommes sont au courant du circus. Ç’a dû être le gros émoi dans la volière. Sauve-qui-peut ! Les hommes et les méchants d’abord ! Ils se sont fait habiller au courant d’air, dans les tons neutres ! Ils ont dit adieu à leurs gagneuses… après une dernière caresse au dôme des seins valides.

Même si je récupérais ces amis du Turc, rien ne m’indique qu’ils aient été ses complices.

Il me vient une idée. Une gentille…

Je cours à la croisée et je me penche dans la cour. En bas, Laroute se régale à tirer le portrait du mort. Je l’interpelle :

— Ne partez pas sans m’avoir vu, Laroute, c’est capital.

Ensuite, je sonne les gardes du corps de la Marie-Jeanne.

Lorsqu’ils sont là, je m’adresse au groupe :

— Écoutez bien, les enfants : il est deux heures de l’après-midi. Vous allez garder cette fille jusqu’à huit heures. Ensuite vous l’amènerez en bagnole rue de Milan et vous la larguerez à cinquante mètres de l’Hôtel de la Côte d’Argent, compris ?

— Compris, patron.

— Gi.

Je m’adresse à l’escaladeuse de gentlemen :

— Toi, tu rentreras dans l’hôtel, comme tu le fais ordinairement, et tu monteras tout droit dans ta chambre, d’accord ?

Elle esquisse un signe d’acquiescement.

— Tu ne parleras à personne, sauf bonjour, bonsoir au taulier ou à la femme de chambre. Pas un mot de ce qui t’est arrivé, compris ? Fais gaffe, dans ton auberge les murs auront des oreilles… Si tu ne fais pas exactement ce que je te dis, comme je te le dis, tant pis pour ta peau…

Elle confirme son acceptation totale.

— Et une fois dans la chambre ? demande-t-elle.

Je souris.

— T’auras pas à te biler, la suite du programme, je ne la connais pas encore, c’est comme qui dirait un réveillon-surprise…

Je chope les deux matuches à l’écart.

— Padovani vient de se tuer en ce balançant par la fenêtre, leur dis-je à voix basse.

— On le sait, affirment-ils.

Leur discrétion m’est agréable.

— Bravo ! les gars. Pas un mot à la pétroleuse… Elle ne doit pas savoir ce qui s’est passé, sans quoi mon plan échoue !

— Vous tourmentez pas, patron… On va lui tenir compagnie jusqu’à l’heure que vous vous avez indiquée…

— Faites-la bouffer, ça lui fera passer le temps…

À cet instant, Laroute fais une entrée fracassante dans mon bureau.

— Dites donc ! tonitrue-t-il. Pour du nouveau, c’est du nouveau !

Je lui bondis sur le poil, un doigt opposé perpendiculairement à ma bouche.

Il arrête de jacter. Puis il regarde Marie-Jeanne.

— Qui est cette personne ?

— Je vous le dirai peut-être un jour, fais-je en m’efforçant de prendre un ton enjoué.

Les deux sbires empaquettent la souris. Nous nous retrouvons seuls, Laroute et moi.

Je m’essuie le front d’un revers de coude.

— On peut dire que vous m’avez foutu des vapeurs, lui dis-je. Si vous aviez appris la mort du caïd à cette fille, mon plan allait s’écrouler.

Je le pousse vers une chaise.

— Posez-le là, Laroute, j’ai un nouveau sursis à vous demander…

Il fronce les sourcils.

— Ah oui !

La voix est mauvaise.

— Ne parlez pas de la mort de Padovani avant demain.

Il se lève, marche à mon bureau, pose ses deux poings sur mon sous-main et prend appui dessus pour incliner jusqu’à mon visage.

— Des clous, commissaire !

— Pardon ?

— Je dis : des clous. J’en ai assez de vos salades… De vos sursis, de vos brillantes manigances… Mon métier, c’est d’informer le public avant mes collègues. Voilà deux jours que vous m’empêchez de sortir un papier de première page, c’est fini… Je regrette mais je ferai mon boulot.

Il est franchement déterminé.

— Un instant, lui dis-je.

— Non, je n’en ai plus un à perdre…

— Si. Laroute, si vous annoncez la mort du caïd, tout est foutu… Si au contraire, vous m’aidez, je suis certain d’aller au bout de cette ténébreuse affaire.

Je prends la photo représentant Padovani avec son pâté de foie sur le museau.

— On va faire un marché. Que pensez-vous de ce cliché ?

Il éclate de rire.

— Marrant !

— Eh bien ! il est à vous en exclusivité totale. Vous allez écrire que nous étions sur une piste. Nous avons arrêté un certain Jo Padovani dit le Turc… Il y eu bagarre… Ce cliché a été tiré alors que Pado venait de prendre ce projectile dans la poire… Rien n’amusera davantage vos lecteurs. Vous direz que le Corse a été interrogé, mais qu’il a pu fournir un alibi sans faille et qu’il a été relâché. Vous pouvez même prétendre l’avoir interviewé à sa sortie de nos locaux… Il vous a fait une déclaration comme quoi il est indigné par le comportement des perdreaux… Il vous a dit qu’il avait été arrêté à la suite d’une dénonciation anonyme dont il espère découvrir l’auteur… Faites ça… C’est du sensationnel ! Demain, vous aurez toujours la possibilité de sortir la vérité, ainsi cela vous donnera deux papiers à sensation au lieu d’un. Vous voyez que je suis correct ! Ne vous ai-je pas alerté immédiatement, et vous tout seul ?

Il n’a pas lâché la photographie des yeux.

Un léger soupir s’échappe de ses lèvres.

Il remise le portrait dans sa poche.

— C’est bon. Je suis un faible, je ne sais rien vous refuser.

— Eh ! Un instant…

— Oui ?

— Donnez-moi votre rouleau de pellicule. Je n’ai pas envie que vous me jouiez un air de vache !

— C’est ça, pour que vous le détruisiez !

— La confiance règne, ricané-je.

— Je peux vous servir la même chose…

Nous nous bravons avec des lampions qui feraient fondre le pôle Nord !

— D’accord, alors employons un autre système… Sortez votre pellicule de l’appareil, faites-en un paquet…

— Et ensuite ?

— Vous écrivez votre adresse dessus et on le fait poster immédiatement par un planton. De la sorte, vous êtes certain de l’avoir demain.

— D’ac…

Il obéit, ôte son film, l’enveloppe dans du papier blanc et fixe les plis du paquet au moyen de papier collant.

Lorsqu’il écrit son adresse, je sonne un garde.

— Minute, dit Laroute, ne lui faites pas le moindre signe d’intelligence, sans quoi je ne marche pas !

— Comment un gardien de la paix comprendrait-il un signe d’intelligence ? objecté-je.

Tout se passe bien. Le garde prend le paquet et les dix balles de Laroute, puis s’en va en nous distribuant des saluts militaires format ministre !

— À demain, dis-je à Laroute. Je compte sur vous. Souvenez-vous que lorsque je compte sur quelqu’un, je n’aime pas être déçu. Si l’idée vous venait de me doubler, vous perdriez soixante-quinze pour cent de ce sex-appeal qui vous met à la portée de la paluche les secrétaires du journal.

Il hausse les épaules, vexé. Nous nous quittons sans effusions.

Bérurier surgit, le chapeau de travers.

Il semble déprimé.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Gros ?

Il pose sur mon visage altier ses gros yeux sanguins.

— Je viens de me rappeler que ma Berthe a fait du bœuf mode pour le déjeuner.

— Alors ?

Il brandit son râtelier mutilé.

— Tu crois que je vais pouvoir le bouffer avec ça ?

— Fais-toi faire du hachis Parmentier, Béru… Ou un lait de poule !

CHAPITRE X LA TÊTE ENFLÉE

Il est sept heures et quelques poussières lorsque je passe la porte de l’Hôtel de la Côte d’Argent. Je suis nanti d’une valise en carton, d’un chapeau et de lunettes qui ne me servent à rien sur le plan de l’optique, sinon à fausser celle des autres lorsqu’ils me regardent.

L’établissement est de troisième ordre, mais bien tenu. Comme tous les petits hôtels de Paris, il sent le linge repassé et l’encaustique. Un rhododendron jaunit sur le comptoir de la réception. Derrière la caisse, une dame âgée à cheveux blancs écrit dans un grand livre.

Elle me sourit.

— Monsieur ?

— Puis-je avoir une chambre ?

— Mais certainement !

Elle m’attrique le 25. Je m’inscris sous un faux blaze et, à la rubrique profession, j’inscris en toute candeur : représentant ! N’est-ce pas là un demi-mensonge ?

Tout le monde ici-bas représente quelque chose ou quelqu’un ! Il y a des gars qui représentent des aspirateurs, d’autres représentent Dieu, certains représentent la loi ou bien le président de la République au gala des organisateurs de galas ! Il y a ceux qui ne représentent pas grand-chose, ceux qui représentent une fortune… Vous, vous représentez les mollassons du bulbe… Chacun a son petit compartiment.

Une accorte soubrette (Les soubrettes sont accortes, les collègues éminents, et les chauffeurs de locomotive pères de onze enfants) me grimpe au second.

Je prends possession de ma piaule. La même servante reçoit mon obole et mon sourire. La générosité de l’une et de l’autre lui vont droit au radada.

Elle s’en va à reculons.

— Monsieur n’a besoin de rien ? demande-t-elle, prête à tous les sacrifices.

— Si, lui dis-je : de sommeil. J’ai voyagé toute la journée et je suis fourbu. J’espère qu’il n’y a pas trop de chahut dans ce claque ?

— Oh, non ! C’est tranquille.

— Parfait. À bientôt, mon lapin…

J’attends qu’elle soit partie. Puis j’entrouvre ma lourde et je file sur ses talons.

J’ai un étage à descendre. Tout est peinard dans l’immeuble. Tel un fantôme, je hante les couloirs jusqu’à ce que mes pérégrinations m’aient amené devant le 14.

Je fais appel à mon sésame, l’ustensile qui ouvre toutes les serrures. Avec ça, pas de soucis, vous pouvez loger chez l’habitant à votre gré.

J’entre presto dans la carrée des Padovani. Le parfum de la môme Jolies-Miches me kidnappe le sens olfactif…

La chambre est propre, bien rangée… Un lit de cuivre, une armoire, une table, deux chaises et un lavabo. Plus une cantine d’esprit militaire dans un angle, près du radiateur.

Je me mets à tout fouiller. Je procède sans bruit, avec des geste furtifs. Je palpe les nombreux costars du Corsico, son linge, ceux de la môme Marie-Jeanne. J’explore la cantine, je soulève le matelas, je sonde le sommier. Le résultat de ces fouilles est relativement mince : un pétard de calibre 7,65 automatique avec deux chargeurs en rabiot… Un passeport pourvu de la photo du Turc mais portant un nom bidon… La petite panoplie du gangster moyen, quoi !

Je dévisse les boules de cuivre du pieu et, dans le troisième tube composant l’un des montants, je trouve un lacet collé dans la boule par une boulette de chewing-gum mâché. Je hale le lacet et je ramène une liasse de billets de cent dollars ligotés très serrés. Je compte ma pêche miraculeuse : trois mille dollars ! Soit, au cours du change actuel 15 000 francs.

Je glisse l’artiche dans ma poche et revisse la boule de cuivre. Ensuite je m’allonge sur le lit. Il est huit heures moins le quart. La tête calée par l’oreiller, j’attends en réfléchissant le retour de miss Prenez-moi.

Pourvu que Laroute ne me joue pas un tour de vache !

Je me fous en rogne tout seul à cette pensée. Pour le coup, il y aurait de la castagne rue Réaumur ! Après ma visite domiciliaire, le roi du raisin à la une pourrait changer de métier ! Je le vois très bien ouvreur d’huîtres pendant les mois en r, en chômeur le reste du temps…

Enfin, un clocheton de la Trinité distribue huit plombes avec parcimonie. La belle videuse de bourses ne saurait tarder…

En effet, je perçois un glissement dans le couloir. Une clé s’engage dans la serrure, ce qui, pour une clé, vaut bien mieux que s’engager dans l’armée de l’air. La lourde gémit et la silhouette de Marie-Jeanne s’inscrit dans l’ouverture. Elle entre, actionne le commutateur, se retourne et réprime un cri en m’apercevant.

— Mets la targette, Vénus aveugle… Nous serons mieux…

Elle obéit et s’approche du lit.

— Qu’est-ce que vous faites là ?

— Tu vois, je t’attendais ! Tout s’est bien passé en bas ?

— Oui…

— On ne t’a pas posé de questions ?

— Non, pourquoi ?

— Comme ça… Ils lisent France-Soir dans c’t’usine ?

— Pas la patronne, en tout cas. Sauf lorsqu’un client l’a oublié…

Je préfère ça. On risquera moins de se faire mettre des bâtons dans les roues.

— Mets-toi à ton aise, charmante enfant, car nous allons rester un bout de temps ici !

Son œil devint polisson (déformation professionnelle, je suppose), la claustration avec un mâle, d’après sa conception des rapports polyvalents, ne peut que s’effectuer à l’horizontale.

Pour la détromper, je m’assieds à califourchon sur une chaise, défendant de la sorte ma dignité et ma vertu.

— Il serait bon que je t’affranchisse, Marie-Jeanne ! Comme ton chourineur n’a pas parlé, j’ai tendu un piège pour essayer de pêcher ses petits camarades. Quelque chose me dit, en effet, qu’il n’est pas seul dans ce coup. Les truands, ma belle, c’est comme les pompiers ou les séminaristes : ça manœuvre en groupe.

— Qu’est-ce que vous avez fait ? demande-t-elle, inquiète.

— J’ai annoncé aux journalistes qu’il y avait maldonne et que Padovani était relâché avec les excuses du pensionnat des Oiseaux. Je te parie une poignée de porte contre une poignée de main que ses potes vont montrer le bout de leurs cordes vocales en téléphonant ici…

« La vioque de la caisse leur répondra que Pado n’est pas là, mais que toi tu y es… Ils te demanderont alors des nouvelles du Turc… Lorsqu’ils se seront fait connaître, tu leur diras que le Turc est ici pour eux, mais qu’il se fait porter pâle à cause des journaleux qui veulent de la causette pour leurs colonnes grises. Puis tu me passeras la communication et tu n’auras plus à t’occuper du reste…

Elle approuve en branlant le chef, ce qui dérange un peu ses habitudes.

Au bout d’un instant de méditation, elle demande :

— Vous croyez que mon homme s’est mouillé dans une affaire pareille ?

— Pourquoi me demandes-tu ça ? Tu le prenais pour saint François de Sales réincarné comme un vulgaire ongle de pied ?

— Naturellement non, mais je vois pas le Turc débiter un mec en tranches. Qu’il l’ait refroidi, c’est possible, il est tellement nerveux… Mais ce dépeçage, dites, ça ressemble pas au boulot des gars du Milieu ! Ce serait unique dans les annales !

Ce qu’elle énonce, je l’ai déjà pensé et ça me tarabuste… C’est pourquoi je suis à peu près certain que le caïd n’était que l’un des éléments d’une bande…

— Pas la peine de se survolter les cellules grises, ma fille, murmuré-je, il nous suffit d’attendre…

— Parce que vous êtes sûr que votre ruse réussira ?

Je lui souris. Dans le fond, elle est choucarde, cette môme… Je l’imagine, marida à un mironton quelconque qui marnerait à la R.A.T.P. ou aux Allocations… Elle lui tiendrait son intérieur et lui pondrait des Français moyens, tout en économisant des flèches pour les vacances… Ce serait une femme comme les autres… Elle porterait une espèce d’uniforme invisible que la « vie courante » met sur le râble de M. ou de Mme Tout-le-monde… Elle aurait droit à la Sécurité, à la considération, à des cinq à sept, à une carte d’électeur et à verser au denier du culte.

Bast ! Et puis après ?

— Pourquoi vous me répondez pas ? insiste-t-elle. À quoi vous pensez ?

Elle joue les petites filles modèles. Paupières baissées, bouche en chemin d’œuf…

— À moi ?

— Ce serait trop long à t’expliquer… D’où viens-tu ? De la cambrousse, pas vrai ? Tu t’es placée à la ville comme bonne. Le patron t’a grimpée… ou bien tu as rencontré un petit casseur… Et puis…

Elle sourit.

— Vous êtes marrants, les hommes, flics ou pas flics ! Dès que vous parlez avec une fille de joie, c’est pour savoir ce qui l’a amenée à faire le truc… On dirait que, pour vous, nous sommes comme qui dirait un mystère !

Je murmure :

— Mais c’est vrai : vous êtes un mystère… Un grand mystère !

— À cause ?

— Ça ne s’explique pas, c’est justement pour cela que c’est un mystère.

Elle devient songeuse.

— Oui… C’est curieux, je vois les clients… Après, c’est recta : « Y a longtemps que tu fais ce métier ? Pourquoi tu le fais ? T’as eu des malheurs ? »

« Eh bien ! c’est pas vrai, moi j’ai pas eu de malheurs. J’étais une petite vicieuse et voilà tout… Les malheurs, ça serait plutôt pour maintenant… »

Des larmes brillent dans ses yeux.

— Elle est chouette ! Toujours le même circus : ils montent avec moi pour oublier leur garce d’existence… Et tu crois qu’ils y arrivent ?

Réalisant qu’elle vient de tutoyer un haut fonctionnaire, elle s’excuse :

— Oh, pardon…

— Pas de mal…

— Après, ils sont plus tristes qu’avant… Ils parlent pour essayer d’écraser le coup, ils disent n’importe quoi, des choses sur leurs femmes à eux, sur leurs patrons…

Elle serait encore en train de dérouler sa bobine de souvenirs, mais la voix aiguë de la vieille, en bas, retentit :

— Madame Pado ! Téléphone…

Je sursaute…

— Eh ! dis, ça vient plus vite que je n’espérais. Alors, tu as tout pigé ?

— N’ayez pas peur.

« Oui ! » crie-t-elle à la cantonade.

Elle va à la porte, moi sur ses talons.

— Vous me faites faire un drôle de micmac, dit-elle.

— C’est pas pour mon plaisir, ma gosse, comprends-le…

Elle hausse les épaules et dévale l’escalier. Je la suis. La marchande de sommeil est surprise de nous voir ensemble. Mais elle doit connaître la profession de Marie-Jeanne et se fait vite une raison.

Le biniou est posé sur une table en rotin, au fond du hall, Marie-Jeanne chope le combiné.

— J’écoute…

Elle fronce les sourcils, écoute en effet, puis me lance un regard d’intelligence.

— Oui, c’est moi… Si, il est là… On dit le contraire à cause des journaleux qui le font tartir… Attends, je l’appelle…

Elle pose l’écouteur et s’approche de moi.

— C’est Mémé le Grenoblois…

— Comment Padovani l’appelle-t-il ? Mémé ou bien le Grenoblois ?

— Il lui dit simplement Grenoblois…

— O.K.…

Vous dire que mon battant ne fatigue pas serait mentir. Je me racle la gorge et prends le bigophone. J’ai un solide talent d’imitateur, et l’accent de Padovani n’est pas duraille à contrefaire, pourtant je redoute de ne pas jouer mon rôle à la perfection.

— Allô ! fais-je, c’est toi, Grenoblois ?

Une voix de mêlé-cass qui, à l’Opéra, équivaudrait à une basse noble, éructe.

— Qu’est-ce que c’est ce bordel, Turc ?

— Un coup fourré. Y a un enfant de lopette qui a voulu me faire des misères… Heureusement que j’ai la blancheur Persil ! Ces messieurs m’ont presque fait des excuses…

L’autre ricane :

— C’est pourtant pas leur genre…

— T’as pas vu le circus au Bar des Aminches ?

— Non, mais j’ai su…

— Ils y sont allés un peu fort. Sans mandat, je te le fais remarquer…

Le Grenoblois pousse un juron très vilain.

Après quoi il dit en caractère gras ce qu’il pense de la flicaille. Mais ça, je le savais déjà et ça ne me surprend qu’à moitié.

Lorsqu’il a exprimé son opinion — laquelle n’engage que lui — il demande :

— Alors, qu’est-ce qu’on fait pour le client ?

La sonnerie d’alerte retentit au tréfonds de mon être.

Prudent, je murmure :

— Qu’en penses-tu ?

— On ne peut pas le laisser là-bas plus longtemps, c’est mauvais avec ces premières chaleurs…

— Tu parles !

— Qu’est-ce que tu proposes ?

Je crois que jamais une question ne m’a plus embarrassé.

— On pourrait aller le récupérer, hasardé-je, en me demandant si cette suggestion est logique par rapport à la vérité, que j’ignore.

— Oui, je crois, approuve le Grenoblois.

— Alors on y va ? insisté-je.

Il y a un silence et j’ai la pétoche d’avoir déraillé.

— Allô ! insisté-je.

Il toussote puis, de sa voix si basse qu’on est obligé de se mettre à plat ventre pour l’entendre :

— Tu en as de fumantes, Turc !

Ça y est ! J’ai débloqué… Misère ! que dois-je dire pour repêcher le coup ! Dieu que cette situation est périlleuse… Que le doute s’empare de mon interlocuteur invisible, qu’il raccroche et l’affaire est morte. Le chemin de la vérité ne tient qu’à ce fil téléphonique. Une mimique poussée de haut en bas sur l’interrupteur et c’en est fini de ma belle enquête…

— J’en ai de fumantes, j’en ai de fumantes ! grommelé-je. C’est à voir !

Voilà qui maintient le contact sans rien compromettre.

— Puisque c’est toi que le sort a désigné, reprend le Grenoblois, c’est donc à tézigue à terminer le boulot…

Ouf ! je commence à deviner…

— Si t’avais dégusté la dérouillée que ces cames m’ont flanquée, tu verrais p’t-être les choses autrement ! Le sort ! Le sort, tu me fais marrer, Grenoblois ! Je vois qu’une chose, moi : quand le barbu prend de la gîte, tout le monde se file à la manœuvre… C’est normal, merde !

Nouveau silence.

J’insiste, le sentant hésitant :

— Si tu veux me laisser quimper, dis-le carrément, pas la peine d’aller acheter des fleurs… Je m’arrangerai seulâbre !

— J’ai pas dit ça…

— Bon, alors si t’es d’accord pour me filer un coup de paluche, on prend rencart et on liquide cette affaire !

Il soupire.

— Ça va. C’est bien parce que t’es un type réglo, Turc… Parce qu’enfin, merdier ou pas merdier, le sort c’est le sort, non ? À quoi ça servirait alors de se faire une loterie ?

— Oui, je sais… T’es un frère, Grenoblois… Puisque c’est cornac, je suis prêt à te carmer une partie de mes dollars…

C’est l’argument qui lui va droit au coffre.

— Alors, comme ça, je suis ton homme, c’est plus pareil…

— Bon, rendez-vous à quelle heure ?

Il réfléchit. Pendant ce temps Marie-Jeanne, immobile, les traits tirés, le rimmel dégoulinant, me fixe intensément.

La vioque de la caisse s’est arrêtée de griffonner son opuscule, sentant qu’il se passe quelque chose d’important. Cet accent corse que je prends soudain ne lui dit rien qui vaille.

— Allô ! fait le Grenoblois.

— Ouais ?

— Il me semble qu’à dix heures ce serait mieux, y a moins de trèpe. On se trouve où ?

— Écoute, je te propose un plan de sécurité, après le coup de cet après-midi, c’est plus prudent.

— Lequel ?

— Rendez-vous à dix plombes place Saint-Augustin, à droite de l’église… Tu m’attendras dans ta charrette. Moi j’arriverai un peu après, je te ferai un appel de phares… Tu décolleras et je te filerai le train à distance en matant si je suis pas suivi, d’accord ?

— T’as peur qu’on te surveille.

— Non, mais vaut mieux faire gaffe…

— Bon, comme tu voudras, Turc… Allez, tchao !

Et il raccroche.

J’en fais autant, puis je m’assieds dans un fauteuil d’osier qui gémit sous mon poids.

Je croise les mains sur mon burlingue et j’examine la situation bien comme il faut.

Comme prévu, Padovani a des complices — au moins un, en tout cas. Ils ont accompli un sale coup. Puis ils ont tiré au sort pour savoir qui ferait disparaître le cadavre et le hasard a désigné le Turc.

Pour une raison que j’ignore, Padovani a dépecé leur victime…

Il a planqué la tronche là où nous l’avons trouvée… Mais le restant du mort est demeuré dans un endroit connu des autres (ou du moins du Grenoblois) et la décomposition risque de signaler sa présence… Oui, c’est bien cela… Par « le client », il parlait d’un défunt, sans quoi mon interlocuteur n’aurait pas dit « que c’était mauvais de le laisser là-bas avec ces chaleurs ».

Je décroche l’appareil. Presto je compose le numéro de la maison Lapoule… Le standardiste me branche sur mon service, mais personne ne répond. Je lui ordonne d’envoyer quelqu’un en face vérifier si Pinuche ou Bérurier ne sont pas en train de lichetrogner… Le préposé me demande de ne pas quitter…

Pendant qu’on part à la recherche du fameux tandem, Marie-Jeanne vient s’asseoir en face de moi.

— Monsieur le commissaire, balbutie-t-elle.

Je la regarde. Elle a l’air tellement triste qu’un vieux percepteur en pleurerait !

— Mais qu’est-ce que tu as, Gosse d’amour ?

— Un pressentiment, dit-elle.

— Un pressentiment ?

— Oui. Il me semble que le Turc est mort…

Du coup, ça me la cloue !

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Pendant que vous téléphoniez j’écoutais. Vous imitiez sa voix à la perfection… Et j’ai compris qu’il ne parlerait plus, plus jamais !.. Je ne sais pas comment vous expliquer.

Ce sens divinatoire me confond. Je vais pour protester, mais la voix de Béru graillonne dans l’écouteur :

— Oui, j’écoute.

— C’est toi, Gros ?

— En chair et en os…

— Et en graisse, tu oublies ! Bon, j’ai du nouveau… Ce soir, à dix heures un gars sera stationné à droite de l’église Saint-Augustin. J’ai rambour avec cégnace. Je dois lui faire un appel de phares… Puis lui filer le train… Toi, prends une carriole et poste-toi rue de la Pépinière… Lorsque tu me verras déhotter, suis-moi… Vu ?

— Vu.

— Charge-toi, hein ? Du sérieux, ça pourrait vaser ! Et puis prends quelqu’un avec toi, plus on est de fous plus on rit…

— Pinaud ?

— Pourquoi pas, il est encore dans les azimuts ?

— On tapait la belote ensemble… Tout atout-sans atout ! C’en fait deux que je lui mets dans le…

Il ne précise pas.

— Remisez vos brèmes et préparez l’expédition… Vous n’êtes pas biturés au moins ?

Le Gros se met en boule :

— Qu’est-ce que c’est que ces sous-entendus à la graisse d’oie, hein ? Biturés, Pinuche et moi ? À cause de dix malheureux apéros ! Non, ma parole, tu nous prends pour des dames…

— Comment se fait-il que vous ne soyez pas chez vous à cette heure ?

— La femme au père Pinuche est en vacances chez sa sœur, et la mienne est invitée chez une amie.

J’ai l’impression que l’amie de Berthe Bérurier doit ressembler à Alfred, le coiffeur.

— Montons, fais-je à Marie-Jeanne.

En passant devant la caisse je lance à la mère Trois-et-deux-cinq :

— Vous décrochez pas la matière grise, ma brave dame, je suis de la Rousse. Tout ce que je vous demande, c’est de continuer vos additions comme si de rien n’était !

CHAPITRE XI DEUX TÊTES AU TABLEAU

De retour à la chambre, j’explique avec ménagement à ma collaboratrice ce qui s’est passé dans l’après-midi dans mon bureau.

Elle ne chiale pas, ne dit rien. J’ai l’impression que mon récit lui apporte une sorte de calme. Lorsque je me tais, elle va ouvrir la porte. Puis elle me la montre.

— Fous le camp, poulet !

J’en suis baba !

— Fous le camp si tu ne veux pas que je saute par la fenêtre, moi aussi. Ah ! on peut dire que tu m’as flouée avec ton blabla, salopard ! Alors t’as conduit mon homme au suicide et tu viens me faire jouer cette sale comédie ! Je peux plus te voir… Envoie-moi au combron si tu veux, tout, pourvu que je n’aie plus ta gueule de flic devant les yeux ! Elle me donne envie de te mordre…

À propos de mordre, c’est le gars Bibi qui se mord les doigts pour avoir donné dans l’épanchement… Le courrier du cœur, c’est pas ma rubrique !

Ça vous prouve, mes petits lapins roses, qu’en matière de flicaillerie il faut garder l’œil ouvert et le cœur sec !

Pour éviter le scandale, je quitte la carrée.

En bas, je téléphone pour demander qu’on poste quelqu’un dans le hall de l’hôtel pour empêcher cette pétasse de calter…

Après quoi, j’attends en lisant le baveux que la femme de chambre est allée m’acheter. Je peux apprécier la régularité de Laroute. Mais à travers les lignes, je hume son impatience. Si je n’éclaircis pas cette histoire dans les douze heures qui viennent, il se déchaînera. Et alors votre petit San-Antonio bien-aimé pourra s’acheter un peigne fin pour aller coiffer les girafes dans un bled tranquille.

Un garçon blond et gentil se présente. Un novice du bureau voisin. Il vient à moi, déférent :

— Berthier, monsieur le commissaire…

— O.K. Vous allez faire sisite là et surveiller l’escalier. Une femme que madame (je désigne la mactée) vous désignera éventuellement, essaiera peut-être de sortir ou de téléphoner. Votre rôle consiste à l’en empêcher par tous les moyens, d’accord ? Si elle regimbe, passez-lui les poucettes ou attachez-la dans son lit…

« Allez, bye ! »

Je vais renifler l’air humide du dehors.


Il fait une belle notche, avec des bribes de brouillard çà et là, autour des becs électriques. Paris, en cette nuit de printemps, est d’une émouvante douceur.

Je respire profondément, manière de me désintoxiquer les éponges. Il est neuf heures et demie. C’est-à-dire que je peux d’ores et déjà me préparer à intervenir…

Je boutonne ma gabardine jusqu’au col et je rabats mon bada sur mon front. C’est rare que je porte un bitos… J’aime pas ça… Ça fait minus… Mais il y a des circonstances dans la vie qui vous obligent à vous camoufler au maxi…

Je monte dans mon char et, peinardement, je vais jusqu’à Clichy écluser quelques coups de pousse-au-crime avant l’heure H. À dix heures moins cinq, je me remets au volant et je descends à Saint-Augustin par la rue du Rocher. Je fais un premier viron autour de l’église, sans apercevoir la moindre tire en stationnement. Et cependant les dix coups viennent de dégouliner du clocheton… Qu’est-ce à dire ? Le Grenoblois aurait-il changé d’avis ?

Je contourne le square, ce qui me permet d’apercevoir Béru et Pinuche dans leur tire… Leurs deux bouilles d’ahuris se détachent en pâle derrière la vitre du pare-brise… Je ralentis pour me faire repérer par eux, puis j’entreprends un second tour de l’église. Lorsque je l’ai fini, ô bonheur ! je découvre une 404 grise stationnée à droite de l’édifice. Il y a un mec à l’intérieur dont je vois la silhouette par la glace arrière.

Je freine, stoppe à dix mètres de lui et je fais jouer les phares à trois reprises… Le zig met alors son moulin en route et démarre en souplesse. Je l’imite… Dans ma poitrine, il y a un grand radio-crochet sous le patronage des Petits Chanteurs à la Croix de bois ! Cette fois, mes petits camarades, je tiens le superbon bout…

Fier comme Bar-Tabac, je suis mon guide… Nous remontons le square… Il met sa flèche pour virer à droite, mais à cet instant je vois déboucher une silhouette de femme qui galope en gesticulant… Le Grenoblois met ses phares pour la faire sortir du passage. Je pousse un juron, c’est la môme Marie-Jeanne qui arrive… Le Grenoblois la reconnaît en même temps que moi et stoppe. Elle s’engouffre dans la bagnole ! J’en chialerais ! Fini, c’est tordu, liquidé ! Elle le met au parfum de ce qui se passe… Cette garce, assoiffée de vengeance, est parvenue à feinter le toquard de Berthier…

Je décide de jouer mon va-tout, c’est-à-dire d’alpaguer le Grenoblois… De lui peut encore jaillir la lumière…

Je fonce pour le doubler, mais il vient de faire un démarrage très sec et, pour le rattraper, il faut mettre le grand développement.

J’appuie sur le champignon aussi fort que possible. Ma bagnole pousse un rugissement et se précipite… Mais le Grenoblois a de l’avance… Il fonce à tombeau ouvert par la rue du Général-Foy qui n’a jamais vu une telle corrida… Il tourne dans la rue de Monceau, puis dans la rue de Constantinople et enfin il oblique à mort dans le boulevard de Courcelles… Son intention initiale, je m’en rends compte, était de virer sur la droite, mais un autobus qui débouche l’en dissuade et c’est à gauche qu’il vire après avoir décrit une embardée qui manque envoyer aux prunes l’agent du carrefour… Ce dernier embouche son instrument de travail et donne en plein air un récital de trémolos baveurs… Tout le monde s’en branle… Tout le monde, c’est-à-dire le Grenoblois, San-Antonio et Laurel et Hardy qui s’escriment à maintenir l’ordonnance du cortège à bord de leur chiotte.

Ce Grenoblois conduit comme Fangio en personne… Bien que ma chignole soit plus puissante que la sienne, je n’arrive pas à le remonter…

Il grille un feu rouge et je tente de l’imiter, mais un taxi trop pressé se fout devant moi, je l’emplâtre de plein fouet et nous faisons l’un et l’autre un magistral tête-à-queue… La guindé des deux ballots freine à ma hauteur. Je m’y jette, laissant le Popoff du taxi s’égosiller devant les débris de nos voitures…

— Fonce ! Fonce ! crié-je à Béru.

Je ne sais pas si je vous en ai déjà parlé, mais le Gros, pour ce qui est du volant, se défend plus qu’honorablement…

Il a les dents serrées et ses gros yeux pendent sur le tableau de bord.

— Allez ! Allez ! fais-je.

— On va se tuer, dit Pinaud.

— Ta bouche, fossile, tu fais déjà du rabe !

— Jamais on ne les rattrapera, prophétise le vieux schnock.

Je constate alors que la voiture dans laquelle nous roulons est pourvue d’un toit ouvrant.

— Passe-moi l’artillerie ! ordonné-je.

Pinaud me tend une Thompson flambant neuve munie d’un chargeur qui l’est également.

Le feu arrière de la 404 s’éloigne. Elle gagne du terrain.

— Tu ne peux pas tirer, crie Pinaud. À cette distance tu attraperas tout le monde sauf lui…

Il a raison. L’air de la course me fouette le visage et mon bada s’envole comme un duvet dans le vent…

Soudain Béru pousse un cri léonin. Un gros camion de déménagement vient de déboucher de la rue de Tocqueville, obligeant la 404 des fuyards à ralentir. Le Grenoblois freine sec et sa carriole zigzague dangereusement. Elle se met en traviole de la rue. Lui, sans perdre la moitié d’une seconde, redresse, contourne le camion dont le conducteur, tête hors de la portière, lui crie des vérités sur sa façon d’observer le code… Béru prend un risque énorme. Il se joue gagnant et, sans voir s’il arrive autre chose à gauche, il dépasse le camion sur l’arrière, seulement lui n’a pas eu à ralentir, ce qui fait que nous avons repris du terrain sur les autres.

Je me penche :

— Mets les phares, Gros !

Il donne les loupiotes bien à fond. La rue est déserte, tant pis : je risque le paquet… J’épaule la mitraillette et je balance la purée.

Toute ma marchandise passe en un formidable crachat.

— Touché ! gueule Pinaud.

Bérurier n’a que le temps de freiner. Le bolide du Grenoblois se met à tanguer dangereusement… La 404 décrit des embardées imparables, escalade le trottoir et va percuter le rideau de fer d’un magasin.

L’auto stoppe juste à la hauteur de l’accident…

Je saute par le trou du toit et mes deux compères radinent à ma suite. Le spectacle n’est pas chouïa ! La Marie-Jeanne a pris une valda dans la calebasse et ça lui a fait littéralement sauter la coiffe. Quant au Grenoblois, il s’est embroché sur son volant. L’axe de direction lui ressort dans le dos. De plus, sa frime a été cisaillée par les éclats du pare-brise.

— Va téléphoner à police-secours ! ordonné-je à Béru. Qu’on envoie une ambulance dare-dare…

Avec Pinaud, on s’efforce d’ouvrir les portières bloquées de la voiture. On parvient à faire jouer celle de droite… Pour la môme Pince-Fesses, on affiche relâche pour cause de décès ! Elle navigue déjà vers l’éther… Mais je m’aperçois que le Grenoblois vit encore malgré son affreuse blessure… Un sourd clapotement sort de sa bouche sanglante…

Bien entendu, une population surexcitée s’annonce et ça moutonne dans le quartier.

— Aide-moi à sortir la fille, dis-je à Pinuche. Et toi, dis à ces ramollis de fermer leurs moulins à prières en attendant l’arrivée du guet.

Lorsque la môme est allongée sur le trottoir, je lui colle mon imper sur la tête et je m’assieds à sa place, près de l’autre. Dans la position où il est, je ne peux pas le toucher… J’ai idée que lorsqu’on lui enlèvera cette broche du placard, il cannera sans dire bonsoir.

Je lui soulève le menton légèrement.

— Eh ! fais-je, Grenoblois, tu m’entends ?

Son râle s’arrête…

Je le crois mort, mais je m’aperçois qu’il a les yeux ouverts et que ceux-ci tournoient dans leurs orbites.

— Tu m’entends, bonhomme ?

C’est un petit type malingre, avec des cheveux gris… Il me fait de la peine, bien que je sois un coriace.

— Tu peux parler ?

Il dit oui… Mais c’est plus une plainte qu’un oui…

— Tu as mal ?

— Ouin ! articule-t-il.

— T’en fais pas, on va t’emmener à l’hosto et te dorloter…

— Fi… ni…, balbutie-t-il.

Parbleu, il sent bien qu’il vient de toucher son aller simple.

— Espère, Grenoblois, tant qu’il y a de la vie…

Mais je vais te demander une chose… Le cadavre du mec, où est-il ?

Il ne répond pas… Ses yeux se révulsent… Son visage blanc tourne au gris…

J’ai le sentiment de me comporter comme un enfant de porc. Vous me voyez, les gars, dans cette voiture accidentée, aux côtés d’un moribond embroché par son volant ? Au lieu de calmer sa souffrance ou, plus simplement, de lui foutre la paix, la vraie, la grande, l’éternelle, je le tourmente ! C’est un crime de lèse-humanité que je commets.

— Grenoblois, il faut que tu me dises. Aie un geste, quoi ! Bon Dieu, tu as été un môme… Et un môme, c’est honnête… Alors en mémoire de ça… En mémoire de ta mère, dis-moi où est le cadavre… Puisque tu peux parler…

Ses yeux s’ouvrent démesurément, sa bouche s’ouvre en grand, il clape à plusieurs reprises… Un son informe s’exhale de sa gorge… Un son bulbeux, gras, pénible… Et phonétiquement, ça donne à peu près ceci : « Aveyron ! »

Je pleurniche presque :

— Répète, Grenoblois… Répète, j’ai pas pu piger… Redis-le encore…

Je mets mon oreille tout contre sa bouche… Je sens la chaleur gluante de son sang sur ma peau. Chose curieuse, il ne me cause aucune répulsion…

Le souffle rauque et menu du mourant vrille mon oreille.

— Répète, Grenoblois, répète…

Et le miracle se produit… Il s’arrête un instant de respirer, puis il redit :

— Are… e… yon…

Je répète :

— Are e yon… Qu’est-ce que ça veut dire ?… Est-ce une ultime transmission de pensée ?

— Gare de Lyon ? demandé-je.

— Mmoui !

Il canne. Son front reste appuyé contre le pare-brise crevé, le sang s’écoule de sa bouche… Je sors de l’auto…

Pinaud me regarde.

— Comme tu es pâle ! s’exclame-t-il.

J’enjambe le corps de Marie-Jeanne et écarte brutalement les badauds. Bérurier, qui revient, me crie :

— Les voilà… Où vas-tu ?

— Boire un coup de gnole, je me sens tout chose…

— Il y a un troquet au coin de la rue…

— Venez m’y rejoindre avec Pinaud dès que les flics seront là…

— Entendu !

D’une démarche molle, je gagne le bistrot indiqué par mon éminent collègue. J’ai les cannes qui plient sous mon poids. Ce soir, la vie est duraille à se farcir… J’ai comme qui dirait une indigestion de macchabées. Ma petite Marguerite… Padovani… La poule du Turc… Le Grenoblois… Et, en sourdine, un cadavre sans tête qui daube quelque part !

L’humanité est en décomposition. J’en ai marre. J’aurais dû me faire laboureur… Marcher dans les champs derrière le dargeot d’un bourrin, n’est-ce pas l’idéal ? On l’éventre, cette saloperie de terre. On lui extirpe ce qu’elle a de meilleur avant d’aller l’enrichir en azote ! Parlez-moi de cette vie au grand air… Moi j’aime les arbres, pas ceux poussiéreux des squares, qui puent l’anémie des villes, qui sont asphyxiés par le béton, mais les autres… Ceux qui poussent tout seuls parce que le vent charrie de la semence et que la terre est fertile… Ceux qui sont pleins de vrais oiseaux… Et au pied desquels on trouve des champignons !

Je passe la porte du bistrot. Le patron, un tablier bleu autour du ventre, pérore…

Des zigs à moitié blindés l’écoutent. Il dit que ces attaques à main armée sont propres au quartier… Ça fait la quatrième qu’il voit en trente-deux ans de limonade (dont quatre à la saccharine).

Il m’interpelle.

— Vous savez au juste comment ça s’est passé ? me demande-t-il.

Je m’assieds sur une banquette ravagée.

— C’est des hommes qui ont tiré sur d’autres… Apportez-moi un rhum et vous occupez pas de ça !

Blessé, il me sert à contrecœur. Il ne rouscaille pas, heureusement pour son râtelier, car dans l’état où je suis, je ne supporterais pas de vannes !

Je m’entifle coup sur coup quatre rhums avant l’arrivée de mes coéquipiers.

Ils ont l’air fatigués, eux aussi.

— Un rouge ! décide Bérurier…

— Un blanc ! commande Pinaud, par esprit de contradiction.

« Tu as du sang à la figure, me dit-il. Tu es blessé ? »

Je m’essuie avec mon mouchoir.

Je leur sais gré de ne pas m’accabler de questions.

Nous sirotons en silence, tandis que le patron et les consommateurs nous regardent avec respect. À l’arrivée de Béru, portant la mitraillette, ils on enfin compris que nous n’étions pas de simples scaphandriers en bordée.

Lorsque je me sens à nouveau dans mon assiette, je dis aux deux comiques troupiers qui m’assistent :

— Le type de la bagnole s’appelait dans le mitan Mémé le Grenoblois.

— Je sais, fait Béru, je le connaissais. C’est moi qui l’ai crevé en 53 lorsque j’étais à la criminelle. Cambriolage…

— Ce gars était le complice de Padovani dans l’affaire de la tête…

« Avant de déhotter, il m’a dit que le cadavre se trouvait à la gare de Lyon… »

— À la gare de Lyon ! murmure Pinaud. On aurait dû faire des fouilles dans les consignes de gare. C’est toujours là qu’on entrepose les cadavres coupés en morceaux.

Béru fait chorus et cite des affaires criminelles retentissantes qui toutes ont trouvé leur point de départ ou leur dénouement dans une consigne…

— Au lieu de faire de la rétrospective, coupé-je, on ferait mieux d’aller là-bas…

— Une seconde ! supplie Pinaud. Je voudrais un vin chaud maintenant, pour me remonter… Cette poursuite m’a coupé les jambes.

Je leur accorde le sursis souhaité. Béru en profite pour demander un sandwich… Moi, je vais téléphoner à l’Hôtel de la Côte d’Argent pour interviewer Berthier…

La vieille dame de la caisse est toujours installée à son poste. C’est à croire qu’elle y passe vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

Elle me donne mon collègue.

— Bonjour, monsieur le commissaire, s’empresse-t-il, déférent. Rien de nouveau, je vous le signale. Cette jeune femme a bien essayé de sortir, mais je l’ai priée de rester dans sa chambre et elle n’a pas insisté…

— Pauvre tordu ! à l’heure actuelle elle se trouve rue de Tocqueville à l’état de macchabée, votre souris… Demandez un peu à la direction s’il n’existe pas une sortie par la cour… Et apprenez un peu votre métier !

Je raccroche, lui laissant au cœur comme une envie de se pendre.

Béru achève d’engloutir son sandwich ; sans râtelier, faut le faire !

— On dirait un boa, remarqué-je.

— Que veux-tu, s’excuse-t-il, les émotions, ça me creuse…

— À propos de creuser, tu creuses ta tombe avec tes dents !

— C’est moins fatigant qu’autrement, rigole le Gros. Et parle pas de mes dents : elles sont dans ma poche !

— Allez, go : à la gare !

Mes sparring-partners se lèvent en soupirant.

CHAPITRE XII PRÈS DU FOURGON… DE TÊTE

Gros bidule à la consigne de la gare de Lyon. Le préposé, à en juger par ses coquilles tuméfiées, devait en écraser entre deux malles avant notre venue.

Nous lui expliquons qui nous sommes et ce que nous cherchons. Il se frotte alors les lampions pour en bannir les ultimes bribes de sommeil ; et il organise lui-même les recherches. Nous décidons de nous consacrer aux bagages les plus gros et de mettre en action notre sens olfactif, lequel est en général, chez les humains, un sens mineur.

Si vous nous voyiez, vous retiendriez vos gâches pour la prochaine séance, les mecs ! Pinuche, à quatre pattes, fait les rayons inférieurs. Il renifle, façon Pluto, et ses étiquettes remuent, autant que son naze ! Béru, lui, colle carrément son groin sur les colibars. Il aspire profondément, ferme les yeux, hoche la tête et passe au suivant. Quant à moi, je procède autrement : je soupèse avant de renifler, sachant combien la viande d’homme est lourdingue !

Tout à coup, le Gros pousse un hurlement :

— Icigo, les potes !

Nous. accourons. Il s’agit d’une malle en osier tressé. Elle est petite pour une malle, mais grande pour une valoche. Et elle pue autant que tous les abattoirs de la Villette par une journée torride.

Elle ne comporte pas de serrure, mais deux sangles de cuir que nous n’avons aucun mal à dégrafer. Des linges blancs, souillés de sang, nous apparaissent. L’abominable odeur s’accentue.

— On tient le bon bout ! avertit Pinaud.

— Merci du tuyau, ricané-je, faudrait avoir de la cire à cacheter dans les trous de nez pour ne pas le savoir.

Béru, de ses gros doigts qui ignorent la répulsion, écarte les linges, et nous pouvons admirer à loisir un énorme jambon en pleine décomposition…

Notre déception n’a pas de limites…

C’est encore le Gros qui résume le mieux la situation :

— Laisser perdre une came pareille alors que les petits Indiens n’ont rien à jaffer ! Faut être un drôle de vandale !

Nous colmatons la valise avant de poursuivre nos recherches, mais celles-ci ne donnent rien.

Il est quatre heures du matin et nous sommes littéralement fourbus. Un mal de crâne me taraude la base du bilboquet et j’ai des papillotements dans les lampions.

— Le buffet est ouvert ? demande Béru à l’employé.

— Oui…

Le Gros est gris comme un dimanche anglais. Il tourne vers moi ses yeux proéminents, éteints par l’idiotie et la fatigue.

— À cette heure, fait-il, je propose un rhum-limonade : ça rince les idées !

Nous lui emboîtons docilement le pas et nous allons nous affaler sur de la moleskine neuve, mes camarades et moi-même ! Il y a dans le buffet des troufions qui roupillent et deux amoureux qui trouvent le moyen de se brouter le museau. Béru organise les festivités. Ensuite, mains croisées sur le baquet, nous nous plongeons lentement dans une méditation qui est l’antichambre du sommeil.

C’est Pinaud qui parle le premier, et ce au bout d’un temps assez long. Il émet un borborygme dû à la limonade, puis, sollicité par cette manifestation sonore, décide de produire des bruits plus agréables à l’oreille.

— J’ai jamais vu une affaire pareille ! déclare-t-il.

— Moi non plus, affirme Bérurier. Jamais… Tu ne sais pas à quel saint te vouer… Tout te claque dans les pognes au fur et à mesure…

Il réfléchit un instant.

— T’es bien certain, Tonio, que le Grenoblois a parlé de la gare de Lyon ?

— Naturliche !

— Et si des fois il avait voulu te bidonner ?

Je hausse les épaules.

— Il était en train de claquer, tu te figures qu’on a envie de mentir dans ces moments-là ? Ça lui aurait été tellement plus facile de ne pas l’ouvrir !

— D’accord, mais alors, où veux-tu qu’il soit, le cadavre sans tête ? Y a qu’à la consigne qu’on aurait pu le camoufler…

Il va pour jacter encore, mais je lui impose silence d’un geste pratiquement romain.

C’est moi qui prends le crachoir, non pour éclairer la lanterne de mes coéquipiers, mais pour essayer d’éclairer la mienne :

— Je crois qu’on n’a pas raisonné assez dans toute cette histoire.

— Je ne sais pas ce qu’il te faut, déclame Pinaud, se souvenant qu’il a été comédien dans sa prime jeunesse.

— Silence, momie !

Il se tasse sur la banquette et tire sur les poils miteux de sa moustache.

— Non, nous n’avons pas assez fouillé le pourquoi des comment… On devrait le faire…

Le Gros avance sur la table un pouce pareil à une borne kilométrique.

— Primo ? invite-t-il.

— Primo, le Turc et le Grenoblois ont zigouillé le type dont nous ne connaissons que la tête, pour une raison inconnue.

— À inscrire au tableau, fait Béru.

— Deuxio ? demande Pinaud.

— Ce type n’était pas d’ici puisqu’il n’a pu être identifié.

— Ça, on le savait !

— Ta bouche, Bébé !

Je poursuis.

— Il convient d’associer le fait que cet homme était d’ailleurs à celui que nous nous trouvons dans une gare…

— Je ne comprends pas, affirme carrément Bérurier.

— Chez toi c’est une habitude. Je veux dire que lorsqu’un homme vient d’ailleurs, il débarque très souvent dans une gare…

Pinaud hoche sa tête de rat constipé.

— Ça se tient !

Je me racle la gorge. Le sommeil et la fatigue zonzonnent dans mon pauvre bocal comme un ventilateur dans une pièce vide.

— On peut donc imaginer le scénario suivant : les deux truands étaient chargés de liquider un type arrivant par un train… Ils l’ont griffé à sa descente du dur et lui ont réglé sa note dans la gare.

— Dans la gare ? sursaute Bérurier qui n’est pas pour l’invraisemblable.

— Admettons !

— Bon, admettons, consent mon ventripotent camarade.

Il ajoute, perfide à sa manière :

— Et alors ?

— Et alors, face de méduse, ils l’ont planqué quelque part…

— Où ?

Je hausse les épaules.

— That is the question !

— Y a des moments où ton argot m’échappe, bougonne le Gros.

Je gamberge à fond. Mon cervelet fait du cinq mille tours !

— Ils l’ont collé dans un endroit d’où il était impossible de le sortir autrement qu’en pièces détachées !

Je bondis…

— Mais oui, ça y est, c’est clair, c’est lumineux, ça irradie, ça éblouit, ça aveugle, ça brûle, ça consume, ça carbonise, ça réduit en cendres…, ça bronze ! La voilà, la vraie vérité du bon Dieu, comme disent les grands romanciers américains qui veulent se ménager la critique.

Pinaud sort de sa grise léthargie.

— Donc, ils l’auraient tué tout de suite à sa sortie du train ?

— Ou presque !

— Mais, nom de foutre, clame Bérurier, on ne dessoude pas un pèlerin devant des centaines de glandouillards ? Ça se serait su, non ?

Je tranche :

— Arrivez !

Nous prenons des billets de quai et nous allons sur l’esplanade des arrivées… Les voies sont à peu près désertes, sauf sur les lignes de banlieue où des trains argentés déversent une population aussi somnolente que laborieuse.

Je vais aux grandes lignes… Il fait un petit froid aigrelet… Des hommes d’équipe, la tête enveloppée dans des cache-nez, manœuvrent des convois interminables… Les premiers kiosques à journaux s’ouvrent…

— Alors ? grommelle Bérurier.

Je ne réponds pas… D’une allure coulée, je me dirige sur le quai de la voie L, qui est l’avant-dernier… C’est dans ce coin que radinent les rapides… De l’endroit où je me trouve, je contemple le grand hall où les lampes électriques commencent à être tuées par l’aube.

Je fais un examen panoramique des lieux…

— Vous voyez, fais-je à mes collègues. Le cadavre est par là…

— Tu débloques ! rigole Pinaud.

— Non ! Je le devine… Je le…

Il se gondole, l’affreux poulet.

— Tu le sens !

Comme qui dirait, oui !

Je reviens sous la marquise. À gauche, il y a le gigantesque tableau mobile où l’on affiche les arrivées des durs… Au-dessous, se trouve un kiosque à journaux fermé. À côté du kiosque à journaux se trouve une espèce de guérite pour vendeuse de billets de Loterie.

Tel un automate, mes sens aiguisés par la lassitude, me semble-t-il, je vais à la guérite. Elle est désaffectée. On a cloué des planches en croix sur le panneau de devant… De côté, entre le mur et le kiosque à journaux, il y a la porte de ladite guérite. Elle est pourvue d’un cadenas, mais celui-ci est rouillé et, dès que je le touche, il s’ouvre car il n’était pas bloqué.

J’entrouvre la porte étroite. Pas besoin de demander si j’ai misé juste, les potes : il faut se grouiller d’amener Purodor !

Je recule devant cette bouffée pestilentielle ! Bérurier m’écarte et actionne sa lampe électrique de poche. Il a le courage d’émettre un petit sifflement sardonique, ce qui vaut mieux qu’émettre des chèques sans provision.

— Va téléphoner à la morgue, ordonne-t-il à Pinaud. Et dis-leur qu’ils ne pleurent pas la toile cirée !

Nous repoussons la porte et, sans ajouter un mot, nous allumons la première cigarette de la journée.

CHAPITRE XIII HISTOIRE D’UNE TÊTE

Je ne vous cacherai pas que la morgue n’est pas un endroit où j’irais passer mes vacances. Mais la morgue au petit jour, c’est plus sinistre : c’est intolérable…

Nous nous trouvons dans une salle en amphithéâtre. Pinaud et Bérurier sont assis sur les bancs, dodelinant de la tête. Les restes découverts sont étalés sur une table de pierre crûment éclairée par une lampe à arc. Le professeur Bourgeois, un gros zig chauve à lunettes, s’active sur le client. Debout, à un mètre de la table opératoire, je le regarde s’activer en m’efforçant de rester debout.

— On aurait pu attendre dehors, souligne Pinuche d’une voix semblable à celle d’un ventriloque.

— Tu crois que les couloirs sont plus folichons ? je lui demande.

Bérurier réprime un début de ronflement.

Pour se secouer, il tire de sa poche un trognon de saucisse, souffle les brins de tabac qui y adhèrent, et l’enfourne sans plus de cérémonie.

Tout en mastiquant avec énergie de ses gencives effeuillées, il déclare :

— Ils ont été gonflés, les mecs : suriner ce tordu en pleine gare, lui découper le cigare au vu et au su de tout le monde…

Il exprime ce que je pense. Ainsi nous complétons-nous harmonieusement dans les services.

— Ils l’ont tué parce qu’il fallait pas qu’il sorte de la gare, murmuré-je. Et il ne fallait pas qu’il sorte parce que quelqu’un l’attendait dehors… Alors, dans la foule, ils l’ont coincé gentiment. Personne ne prête attention à personne dans la confusion d’une arrivée de train…

— Exact, proclame Pinuche.

— Ils l’ont entraîné dans le fond du hall… Sans doute avaient-ils repéré le kiosque à billets désaffecté avant l’arrivée de leur victime, et en avaient-ils entrouvert la porte… Lorsque l’homme a été masqué par ce renfoncement, ils l’ont tué.

— Comment ? demande Bérurier.

Il se met à pousser un cri strident, que l’écho de l’amphithéâtre répercute.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— J’ai avalé la ficelle de la saucisse !

— C’est pas le moment de jouer Premier de cordée ! Où en étions-nous ?…

Pinuche, toujours calme, enchaîne :

— Ils tuaient le bonhomme !

Le professeur Bourgeois intervient :

— Cet homme a été tué d’un coup de pic à glace en plein cœur…

— Voilà une mort discrète, propre, rapide et… silencieuse, dis-je.

Mes compagnons approuvent.

Bérurier achève d’avaler sa ficelle.

— Bon, ils ont tué le mec, l’ont foutu dans la guitoune, je vois le tableau… Fallait pas que le zig sortasse…

Il se tait un instant.

— C’est français ? demande-t-il, soucieux de ne pas choquer le toubib.

— Non, dis-je, c’est bérurien, mais qu’à cela ne tienne, poursuis ton exposé au subjonctif !

Il rejette son bitos derrière son crâne. Le cuir sale a composté son front olympien.

— Jusque-là, je mords la came, continue vaillamment ce sous-produit de la race humaine. Seulement, où je ne pige plus, c’est pourquoi ils y ont scrafé le bol, hein ? T’as le mode d’emploi du truc, toi ?

— Peut-être bien…

— Alors, commente, j’ai soif de savoir…

— Les deux acolytes devaient « faire disparaître » ce type. Tu piges ? Le faire disparaître… Pas seulement le tuer. Dans les circonstances où se sont déroulées les choses, ils ne pouvaient pas le sortir en bloc…

« Tu me suis toujours ? »

— Oui. Alors, ils sont allés au plus pressé : le rendre méconnaissable en lui coupant la tête !

— Tout juste, Auguste !

Il fait des progrès, Bérurier…

Je me penche sur les nippes malodorantes entassées sur un chariot. Il y a là un complet très bien coupé, en tissu anglais. On a arraché le label du fabricant cousu sur la poche intérieure gauche. La chemise est américaine, mais cela ne signifie rien, car on en trouve dans le monde entier (excepté, naturellement, au-delà du rideau de fer).

Le mort n’avait pas de chaussures. Le Turc les lui a sans doute emportées en même temps que la tête, car il n’avait pas le temps d’en arracher la semelle intérieure portant le nom du bottier.

Pinuche s’est endormi comme un vieux petit garçon bien sage… Bérurier, au contraire, ragaillardi par son trognon de saucisse, paraît avoir trouvé son second souffle.

— Vois-tu, San-Antonio, murmure ce gros tas de combinaisons chimiques, je comprends très bien cette affaire. Un mec ne doit pas sortir de la gare : on le bute à sa descente du bolide. Gi ! On ne doit pas savoir non plus qu’il est mort : on planque sa carcasse, on lui pique ses fafs, les marques de ses fringues et… sa hure, re-gi ! Mais alors, mon petit père, pourquoi le Turc est allé larguer la bouille coupée aux Halles ? C’était mathématique qu’on la trouverait, non ?

L’argument est de valeur… Je réfléchis… Je réfléchis ferme… Et, naturellement, parce que mon ciboulot est électronique dans certain cas, je trouve.

— Pour comprendre, lui dis-je, il faut se mettre dans la peau du type qui se balade dans Paname avec une tête coupée…

« Le mort était arrivé par un train de nuit, c’est probable… Car ce coup d’audace des deux truands aurait été difficilement réalisable en plein jour, avec le kiosque à journaux ouvert… Bon, il fait nuit, le Turc est chargé (le sort en a décidé ainsi) de liquider le cadavre… Le Grenoblois a dû tuer et son compagnon a pour mission de débarrasser en douceur les restes. Que fait-il ? Où faire disparaître cette tête ? Il habite en hôtel et ne peut la brûler ou la plonger dans de la chaux vive… La Seine ? Il sait bien qu’elle restitue toujours ce qu’on lui confie… Alors ?

« Alors, le sang appelant le sang, il se dirige vers les Halles. D’abord parce que c’est là que vit Paris, la nuit. Ensuite, parce qu’il a une idée… derrière la tête ! »

— Très drôle, apprécie le professeur qui se lave les mains.

Il nous écoute, avec plein d’éclats dansants dans ses lunettes.

— Quelle idée ? sollicite Bérurier.

— Il se dit que les Halles, ce haut lieu de la bouffe, doivent être riches en déchets… Ceux-ci, en effet, doivent se chiffrer en tonnes, journellement. Or, dans une grande cité, que fait-on, des déchets ? On les transforme en engrais… N’est-ce pas une façon magistrale de faire disparaître la tête ?

« Le Turc qui n’y connaît que pouic, pénètre dans les Halles. Ses pérégrinations l’amènent dans le bâtiment de la triperie. Il avise l’amoncellement des têtes de vaches… Tu les as vues, ces têtes, Béru : avec leurs poils, leurs cornes, leurs oreilles, elles n’ont rien de comestible. Padovani s’est imaginé que ces paniers étaient destinés à recevoir les fameux déchets… Mine de rien, il a collé la bouille de sa victime dans le lot… »

Bérurier me frappe l’épaule.

— T’es un génie à ta manière, San-A. Bien sûr c’est une clarté aveuglante…

Il se marre.

— Dis, il a dû en pousser une frime, le Pado quand il a ligoté l’aventure dans le journal… C’était gagné, hein ?

Il trouve ça tellement poilant, Béru, qu’il en fait péter ses bretelles en se trémoussant la brioche.

Je l’abandonne à son hilarité pour attaquer Bourgeois :

— Alors, doc, votre avis ?

Le toubib essuie ses besicles.

— Individu dont l’âge se situe entre quarante-cinq et cinquante ans, récite-t-il, très professionnel. À mené une existence aventureuse, sans doute, car il a reçu plusieurs balles dans le corps il y a déjà longtemps.

— Aucune n’a été mortelle ? s’informe doctement Bérurier.

Le prof le foudroie d’un œil glacé.

— Écoute, Gros, lui dis-je, la bêtise, chez toi, est hissée au niveau d’un apostolat. Tu es con comme d’autres sont saints !

Bourgeois opine du chef.

Troublé par cette ratification tacite, Béru se penche sur son passif.

— Continuez, doc !

— Que vous dire de plus ? L’homme est mort depuis six ou sept jours.

Je réfléchis.

— Dites, doc, j’ai lu dans votre rapport sur la tête que vous aviez observé une multitude de petites cicatrices aux tempes et au nez ?

— Parfaitement !

— L’homme n’aurait-il pas subi une opération faciale ?

C’est au tour du praticien de s’abîmer dans des pensées profondes…

— Cela se pourrait bien. En ce cas, l’intervention aurait été exécutée par un homme de grande classe… Un maître esthéticien !

— Croyez-vous, doc, qu’on puisse transformer complètement la physionomie de quelqu’un ?

Il hausse les épaules.

— Complètement, non… Mais on peut transformer les dominantes du visage de manière à modifier son aspect…

— Bon, merci… Vous êtes chic de vous être levé si tôt pour ce sale turbin…

Il fulmine :

— Ce sale turbin, comme vous l’appelez, c’est le mien. Je l’aime et ne voudrais pas en faire un autre…

Je le calme.

— Je n’ai pas voulu vous blesser, toubib, au contraire. D’accord, vous avez la plus suave des professions… Celle du parfumeur excepté, je n’en vois pas qui puisse rivaliser de charmes avec elle !

Il prend le parti d’en rire, lequel vaut largement celui de Poujade.


Le jour glauque ne chasse pas la vilaine sensation de fin du monde que nous a donné la morgue.

L’air est opaque, des gouttes de pluie se baguenaudent dans le petit vent froid…

Nous avons l’impression d’aller à notre propre exécution capitale. Tous les trois, perchés au bord du trottoir, nous ressemblons à trois cigognes égarées au pôle Nord.

— J’ai un de ces sommeils, soupire Pinuche.

« Ma parole, je vais en écraser toute la journée… »

— Moi, j’ai faim, affirme Bérurier. Les nuits blanches, ça creuse terriblement… Que diriez-vous d’une soupe gratinée et d’un coup de blanc ? Avec un caoua très corsé par-dessus pour se remettre d’aplomb ?

Il monte dans sa voiture et nous fait signe de le rejoindre.

— On pourrait aller chez Grodu, me dit-il. Il va nous faire notre gratinée aux petits oignons !

Je ne réponds pas… Je continue de penser à toute cette abracadabrante story.

Soudain, j’attaque le Gros :

— Toi, qui as fait presque tous les services, Béru, tu connais des petits dessalés appelés Bob l’Espiègle et Magnin Beau-Sourire ?

— Magnin ! tonne le Gros. Il demande si je connais Magnin ! Je suis t’été à l’école ensemble, tu juges ?

Je crois qu’il plaisante, mais je m’aperçois que non.

— C’est vrai ?

— Ben alors ? Qu’est-ce que tu t’imagines, que les gangsters tombent d’une planète ? Il faut bien qu’ils soyent de quèque part, hein, Pinaud ? Magnin est de mon pays… Pour tout te dire, c’était le fils au bureau de tabac. Une forte tête… Tiens, ce machin-là que j’ai à l’arcade… C’est lui… Un fer à cheval qu’il m’a balancé dans la gueule un jour…

— Ça porte bonheur, ironisé-je. Et dis-moi, Gros…, tu sais où il pioge ?

— Oui, il a un appartement, boulevard Berthier, dans le dix-septième…

— Qu’est-ce qu’il maquille ?

— Son chopin, à lui, c’est les courses…

— Il joue ?

— Oui, mais le cheval gagnant, exclusivement… C’est un gars à idées !

— Paraît qu’il était pote avec le Turc…

— Ah oui ?

— C’est la môme Marie-Jeanne qui m’a dit ça… Tu ne penses pas qu’il aurait trempé dans cette combine ?

— Magnin ? T’es louf, San-A. Il est bien trop futé pour se mouiller dans l’équarrissage !

— En tout cas, les amis de nos amis sont intéressants à interroger parfois. Je propose qu’on aille le virer des toiles, non ?

Le Gros accepte.

— D’ac… Après ou avant la gratinée ?

— Avant !

— Tu sais, s’il est chez lui, il ne se dézone pas avant midi, alors rien ne presse.

Je martyrise le tableau de bord.

— J’ai dit tout de suite ! Vu ?

— O.K…

En rongeant son frein (ce qui est dangereux en voiture), le Bérurier des familles nous pilote boulevard Berthier.

Il se range devant le 112.

— Comment se fait-il que tu connaisses son adresse ? demandé-je, suspicieux.

Il hausse les épaules.

— Il m’a demandé des coups d’épaule quelquefois quand les collègues lui cherchaient des noises.

— La franc-maçonnerie de clocher, quoi !

— Bah ! faut bien s’entraider…


Le Gros s’arrête au troisième étage et se met à frapper à la lourde. Pinuche est à la bourre d’un étage. Il se radine en soufflant comme un train du Texas.

Un long moment se passe.

— Le zoziau s’est envolé, dis-je, déçu.

— Mais non, fait Bérurier. Seulement on t’ouvre pas comme si ce serait la lourde d’un bistrot ! Faut comprendre…

Il tambourine encore, un peu plus fort, mais toujours sur un rythme aimable.

Tout à coup, sans que nous ayons perçu le moindre bruit de pas, une voix d’homme interroge :

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est moi, Bérurier, dit le Gros.

Son ton contient toute la satisfaction qu’il éprouve à être effectivement Bérurier… Le flic le plus cocu de France.

La porte s’ouvre. Il y a, dans la pénombre du vestibule, un grand type maigre, avec un gros nez, et des rides très profondes de chaque côté de la bouche. Il est en pyjama de soie blanche… Ses cheveux rares sont décoiffés et il se gratte la poitrine en nous considérant sans joie.

— Tu permets que j’ose ? fait Bérurier en l’écartant.

Magnin nous considère, Pinuche et moi comme si nous étions deux vilains cacas de chien oubliés sur son paillasson.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demande-t-il à Bérurier.

— Des aminches, fait le Gros.

Magnin n’insiste pas… Il doit de toute évidence son pseudonyme de Beau-Sourire à ces rides marquées qui lui font une babine de boxer en crosse !

Nous refermons la porte et suivons ces messieurs dans une salle à manger cossue, délicatement meublée Barbès. Beau-Sourire s’affale dans un fauteuil club. Il examine la pendulette suisse qui fait tic tac au mur. Un coucou égrillard vient chanter huit heures pour saluer Bérurier.

Celui-ci (pas le coucou, Bérurier, du reste ça revient au même), me désigne du pouce.

— Commissaire San-Antonio, présente-t-il. Un crack, mon cher et néanmoins ami… Il voudrait te demander un tuyau…

Magnin a des yeux sombres, ardents, pas commodes.

— Pour les courses ? questionne-t-il.

— Non, fais-je. Je n’encourage pas la race chevaline, je suis pour la motorisation des champs de courses !

Je tire une chaise de sous la table, l’approche du fauteuil de notre hôte et je m’assieds en face de lui, nos genoux se touchant presque.

— Vous avez lu naturellement l’affaire de la tête coupée des Halles ?

Il hésite, bat des paupières.

— Un sacré bidule, renchérit Bérurier, gêné de cette visite collective à son pays. Y a qu’à moi que ça arrive, des trucs pareils…

— Ferme-la ! crié-je.

Puis, revenant à Magnin Beau-Sourire :

— Nous (je désigne mon groupe) appartenons aux services secrets. Rien à voir avec la Criminelle… Jamais nous ne nous serions occupés de cette histoire si le hasard ne nous y avait mêlés de force…

— Où voulez-vous en venir ? fait Magnin. Pourquoi me réveiller pour me raconter votre curriculum ?

— Minute ! Nous avons enquêté, et conclusion…

Je lève un doigt :

— Le Turc ! Le Grenoblois !

J’en lève un autre :

— De même que Marie-Jeanne, sa gagneuse…

Enfin, je dresse mon majeur :

— Plus le Grenoblois… Pas mal, comme tableau de chasse, hein ?

Il est vert bouteille, tout à coup.

— Le Turc ! Le Grenoblois !

— Oui…

— Mais pour le Turc, le journal…

— Considérez les précédentes éditions comme nulles et non avenues et lisez les prochaines, elles vous confirmeront mes dires…

— On te berlure pas, certifie Béru, parole de pays !

Magnin se gratte le sommet du crâne.

— Oh ! je te crois… Seulement, ça fait quelque chose d’apprendre tout ça…

— Ce « tout ça » poursuis-je, nous a menés à un cadavre sans tête bouclé dans un kiosque à loterie de la gare de Lyon. Nous sommes venus ici, Magnin, pour vous poser une simple question… Répondez-y, je sais que vous le pouvez puisque vous étiez l’ami des deux gars cités… Si vous le faites, l’affaire est classée… Sinon, l’enquête continue… Et ça risquerait de vous apporter pas mal de déboires…

Je prends un temps. Il ne me quitte pas des yeux.

— Eh bien ! dites…

— Je veux savoir qui est l’homme décapité…

Magnin détourne lentement les yeux… Il ne répond pas.

— Accouche, conseille Bérurier, du moment que San-Antonio te promet le silence, t’es paré si t’as trempé dans le bain !

— Je ne veux même pas le savoir… Je m’en fous… Trois morts pour un, c’est assez dans une enquête officieuse.

Magnin réalise tout le bien-fondé de nos arguments.

— D’accord, fait-il, j’ai confiance, je vais vous casser le morceau.

Et il y va de sa tartine de confidences :

— Pendant la guerre, explique-t-il, on avait monté une équipe avec le Turc, le Grenoblois, et plusieurs autres « que c’est pas la peine de causer » pour faire passer les types traqués en Angleterre… On prenait une bonne somme pour le prix du voyage, mais on faisait du travail sérieux… C’était dangereux, d’accord, pourtant on se régalait côté osier… Ça a duré plusieurs mois, et puis l’un de nous, « Jim Mayeux », est allé nous balancer à la Kommandantur moyennant finances et on s’est fait coiffer comme des rois ! Heureusement, on a pu se faire la paire de la fourgonnette qui nous transportait à la Gestapo, grâce au Turc qui a étranglé deux gardiens à la fois !

Il s’arrête.

— Dans le fond, c’était le bon temps, soupire-t-il.

Puis, revenant à ses moutons :

— On s’est planqués. Mayeux est resté au service de MM. les sulfatés et il a pris du galon, rue Lauriston. Les combines, il les faisait officiellement, du coup, et tout le bénef allait sur son livret de caisse d’épargne à lui…

— Quel salopard ! dit Bérurier.

Je coupe :

— C’est lui, le décapité ?

— Vous avez deviné, dit Magnin. À la Libération, cette vache s’est tiré aux États… Là-bas, il a su exploiter la fortune qu’il avait ramassée au service d’Adolf. Il est devenu riche… Nous, les autres enviandés, on avait juré d’avoir sa peau s’il revenait. Mine de rien, on était au courant de sa vie privée… On attendait notre heure…

— Et elle a sonné ? demandé-je, impatient.

— Oui.

— Mayeux a eu le mal du pays… Il est revenu…

— C’est ça… D’abord il est allé en Italie. Seulement ça ne lui a pas suffi… Il lui fallait la France… Il a envoyé des potes à Pantruche pour voir si tout était tranquille… Ils lui ont assuré que oui… Personne ne se souciait plus de ce traître. Y avait prescription, quoi ! Et puis, il s’était fait bricoler la bouille, ou je ne sais quoi ! Bref, il a décidé de revenir… Alors on s’est réunis, nous, ses victimes… Le Turc, moi, le Grenoblois, un autre…

— L’Espiègle ? interrogé-je.

— Dites, vous en savez, des trucs !

— On fait ce qu’on peut !

— On s’est réunis et on a tiré au sort pour savoir qui se chargerait de l’accueillir…

— Et c’est le Grenoblois qu’a tiré la bûche ?

— Oui…

— Et puis le Turc a été chargé de faire disparaître le corps ?

— Oui…

— Pourquoi ?

— On s’était mis dans l’idée de se sucrer la fortune de Mayeux. Seulement, pour ça, il fallait pas qu’on le croie mort…

— Et pourquoi vos amis l’ont-ils buté à l’intérieur de la gare ? Il était attendu ?

Magnin hoche la tête.

— Non. Mais ils ont été pris de vitesse : Mayeux les a reconnus… Ils se sont dit que s’ils n’intervenaient pas illico, l’autre œuf allait se faire la valoche… Vous comprenez, il a eu sur eux un avantage : leurs visages n’avaient pas beaucoup changé, tandis que le sien était difficile à reconnaître… C’est, paraît-il, à la dernière seconde, comme il fonçait vers la sortie, que le Grenoblois l’a identifié…

Maintenant tout est clair. J’éprouve un grand calme et je regarde avec attendrissement Pinaud qui dort, sur la table.

— Comment espériez-vous choper sa fortune ?

— Nous savions qu’il s’était fait ouvrir un compte à la Banco di Roma… On aurait imité sa signature sur un chèque. Mais pour ça, je vous le répète, il fallait qu’on le croie encore vivant !

Je me lève et secoue Pinuche :

— Allez, on est arrivés, vieux hibou !

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