Paris, rue Bréa.
Comment ai-je pensé à mettre ce cahier dans mes bagages ? Qu’ai-je à faire maintenant de cette longue confession ? Tout est rompu avec les miens. Celle pour qui je me livrais, ici, jusqu’au fond, ne doit plus exister pour moi. À quoi bon reprendre ce travail ? C’est qu’à mon insu, sans doute, j’y trouvais un soulagement, une délivrance. Quel jour ouvrent sur moi les dernières lignes, écrites la nuit de la grêle ! N’étais-je pas au bord de la folie ? Non, non, ne parlons pas ici de folie. Que la folie ne soit pas même nommée. Ils seraient capables de s’en servir contre moi, si ces pages leur tombaient entre les mains. Elles ne s’adressent plus à personne. Il faudra les détruire dès que je me sentirai plus mal… À moins que je ne les lègue à ce fils inconnu que je suis venu chercher à Paris. Je brûlais de révéler son existence à Isa, dans les pages où je faisais allusion à mes amours de 1909, lorsque j’étais sur le point d’avouer que mon amie était partie enceinte, pour se cacher à Paris…
Je me suis cru généreux parce que j’envoyais à la mère et au petit, six mille francs par an, avant la guerre. L’idée ne m’est jamais venue d’augmenter cette somme. C’est ma faute si j’ai trouvé ici deux êtres asservis, diminués par de basses besognes. Sous prétexte qu’ils habitent ce quartier, je loge dans une maison de famille de la rue Bréa. Entre le lit et l’armoire, à peine ai-je la place de m’asseoir pour écrire. Et puis, quel vacarme ! De mon temps, Montparnasse était tranquille. Il semble maintenant peuplé de fous qui ne dorment jamais. La famille faisait moins de bruit devant le perron de Calèse, la nuit où j’ai vu de mes yeux, où j’ai entendu de mes oreilles… À quoi bon revenir là-dessus ? Ce serait pourtant une délivrance que de fixer ce souvenir atroce, fût-ce pour peu de temps… D’ailleurs, pourquoi détruirais-je ces pages ? Mon fils, mon héritier, a le droit de me connaître. Par cette confession, je réparerais, dans une faible mesure, l’éloignement où je l’ai tenu depuis qu’il est né.
Hélas, il m’a suffi de deux entrevues pour le juger. Il n’est pas homme à trouver dans cet écrit le moindre intérêt. Que peut-il y comprendre, cet employé, ce subalterne, cet abruti qui joue aux courses ?
Pendant le voyage de nuit entre Bordeaux et Paris, j’imaginais les reproches qu’il m’adresserait, je préparais ma défense. Comme on se laisse influencer par les poncifs du roman et du théâtre ! Je ne doutais pas d’avoir affaire au fils naturel plein d’amertume et de grandeur d’âme ! Tantôt je lui prêtais la dure noblesse de Luc, tantôt la beauté de Phili. J’avais tout prévu, sauf qu’il me ressemblerait. Existe-t-il des pères à qui l’on fait plaisir en leur disant : « Votre fils vous ressemble » ?
J’ai mesuré la haine que je me porte en voyant se dresser ce spectre de moi-même. J’ai chéri, dans Luc, un fils qui ne me ressemblait pas. Sur ce seul point, Robert est différent de moi : il s’est montré incapable de passer le moindre examen. Il a dû y renoncer, après des échecs répétés. Sa mère, qui s’est saignée aux quatre veines, l’en méprise. Elle ne peut se retenir d’y faire sans cesse allusion ; il baisse la tête, ne se console pas de tout cet argent perdu. Par là, en revanche, il est bien mon fils. Mais ce que je lui apporte, cette fortune, dépasse son imagination misérable. Cela ne lui représente rien ; il n’y croit pas. À vrai dire, sa mère et lui ont peur : « Ce n’est pas légal… nous pouvons être pris… »
Cette grosse femme blême, aux cheveux décolorés, cette caricature de ce que j’ai aimé, fixe sur moi son œil encore très beau : « Si je vous avais croisé dans la rue, m’a-t-elle dit, je ne vous aurais pas reconnu… » Et moi, l’aurais-je reconnue ? Je redoutais sa rancune, ses représailles. J’avais tout redouté, mais non cette indifférence morne. Aigrie, abrutie par huit heures quotidiennes de machine à écrire, elle craint les histoires. Elle a gardé une méfiance maladive de la justice, avec qui elle a eu, autrefois, des démêlés. Je leur ai pourtant bien expliqué la manœuvre : Robert prend un coffre à son nom, dans un établissement de crédit ; j’y transporte ma fortune. Il me donne sa procuration pour l’ouvrir et s’engage à ne pas y toucher lui-même jusqu’à mon décès. Évidemment, j’exige qu’il me signe une déclaration, par laquelle il reconnaît que tout ce que renferme le coffre m’appartient. Je ne puis pourtant pas me livrer à cet inconnu. La mère et le fils objectent qu’à ma mort, on retrouvera le papier. Ces idiots ne veulent pas s’en rapporter à moi.
J’ai essayé de leur faire comprendre qu’on peut se fier à un avoué de campagne comme Bourru, qui me doit tout, avec qui je fais des affaires depuis quarante ans. Il a en dépôt une enveloppe sur laquelle j’ai écrit : « À brûler le jour de ma mort » et qui sera brûlée, j’en suis sûr, avec tout ce qu’elle contient. C’est là que je mettrai la déclaration de Robert. Je suis d’autant plus assuré que Bourru la brûlera, que cette enveloppe scellée renferme des pièces qu’il a intérêt à voir disparaître.
Mais Robert et sa mère craignent qu’après ma mort, Bourru ne brûle rien et les fasse chanter. J’ai pensé à cela aussi : je leur remettrai en mains propres de quoi faire envoyer le dit Bourru aux galères, s’il bronche. Le papier sera brûlé par Bourru devant eux, et alors seulement ils lui rendront les armes dont je les aurai fournis. Que veulent-ils de plus ?
Ils ne comprennent rien, ils sont là, butés, cette idiote et cet imbécile, à qui j’apporte des millions et qui au lieu de tomber à mes genoux, comme je l’imaginais, discutent, ergotent… Et quand même il y aurait quelques risques ! le jeu en vaut la chandelle. Mais non, ils ne veulent pas signer de papier : « ce sera déjà bien assez délicat, pour les déclarations de revenus… nous aurons des embêtements… »
Ah ! faut-il que je haïsse les autres, pour ne pas leur claquer la porte au nez, à ces deux-là ! Des « autres » aussi ils ont peur : « Ils découvriront le pot aux roses… ils nous feront un procès… » Déjà Robert et sa mère s’imaginent que ma famille a alerté la police, que je suis surveillé. Ils ne consentent à me voir que de nuit ou dans des quartiers excentriques. Comme si, avec ma santé, je pouvais veiller, passer ma vie en taxi ! Je ne crois pas que les autres se méfient : ce n’est pas la première fois que je voyage seul. Ils n’ont aucune raison de croire que l’autre nuit, à Calèse, j’assistais, invisible, à leur conseil de guerre. En tout cas, ils ne m’ont pas encore dépisté. Rien ne m’empêchera, cette fois, d’atteindre mon but. Du jour où Robert aura consenti à marcher, je pourrai dormir tranquille. Ce lâche ne commettra pas d’imprudence.
Ce soir, treize juillet, un orchestre joue en plein vent ; au bout de la rue Bréa, des couples tournent. Ô paisible Calèse ! Je me souviens de la dernière nuit que j’y ai vécue : j’avais pris, malgré la défense du docteur, un cachet de véronal et m’étais endormi profondément. Je m’éveillai en sursaut et regardai ma montre. Il était une heure après minuit. Je fus effrayé d’entendre plusieurs voix : ma fenêtre était restée ouverte ; il n’y avait personne dans la cour, ni au salon. Je passai dans le cabinet de toilette qui ouvre au nord, du côté du perron. C’était là que la famille, contre son habitude, s’était attardée. À cette heure avancée, elle ne se méfiait de personne : seules, les fenêtres des cabinets de toilette et du corridor donnent de ce côté-là.
La nuit était calme et chaude. Dans les intervalles de silence, j’entendais la respiration un peu courte d’Isa, un craquement d’allumette. Pas un souffle n’émouvait les ormeaux noirs. Je n’osais me pencher, mais je reconnaissais chaque ennemi à sa voix, à son rire. Ils ne discutaient pas. Une réflexion d’Isa ou de Geneviève était suivie d’un long silence. Puis soudain, sur un mot d’Hubert, Phili prenait feu, et ils parlaient tous à la fois.
— Es-tu bien sûre, maman, que le coffre-fort de son cabinet ne renferme que des papiers sans valeur ? Un avare est toujours imprudent. Rappelle-toi cet or qu’il voulait donner au petit Luc… Où le cachait-il ?
— Non, il sait que je connais le mot du coffre qui est : Marie. Il ne l’ouvre que lorsqu’il doit consulter une police d’assurance, une feuille d’impôt.
— Mais, ma mère, elle pourrait être révélatrice des sommes qu’il dissimule.
— Il n’y a là que des papiers qui concernent les immeubles, je m’en suis assurée.
— Et c’est terriblement significatif, vous ne trouvez pas ? On sent qu’il a pris toutes ses précautions.
Phili, dans un bâillement, murmura : « Non ! mais quel crocodile ! Voilà bien ma veine d’être tombé sur un crocodile pareil. »
— Et si vous voulez avoir mon avis, prononça Geneviève, vous ne trouverez rien non plus dans le coffre du Lyonnais… Que dis-tu, Janine ?
— Mais enfin, maman, on dirait, parfois, qu’il t’aime un peu. Quand vous étiez petits, il ne se montrait pas gentil quelquefois ? Non ? vous n’avez pas su le prendre, vous n’avez pas été adroits. Il fallait tâcher de l’entourer, de faire sa conquête. Moi, j’y serais arrivée, j’en suis sûre, s’il n’avait une telle horreur de Phili.
Hubert interrompit aigrement sa nièce :
— Il est certain que l’impertinence de ton mari nous aura coûté cher…
J’entendis rire Phili. Je me penchai un peu. La flamme d’un briquet éclaira un instant ses mains unies, son menton mou, sa bouche épaisse.
— Allons donc ! il ne m’a pas attendu pour avoir horreur de vous.
— Non, autrefois il nous détestait moins…
— Rappelez-vous ce que raconte bonne-maman, reprit Phili. Son attitude lorsqu’il a perdu une petite fille… Il avait l’air de s’en fiche… Il n’a jamais mis les pieds au cimetière…
— Non, Phili, vous allez trop loin. S’il a aimé quelqu’un au monde, c’est Marie.
Sans cette protestation d’Isa, faite d’une voix faible et tremblante, je n’aurais pu me contenir. Je m’assis sur une chaise basse, le corps penché en avant, la tête contre l’appui de la fenêtre, Geneviève dit :
— Si Marie avait vécu, rien de tout cela ne serait arrivé. Il n’aurait pu que l’avantager…
— Allons donc ! il l’aurait prise en grippe comme les autres. C’est un monstre. Il n’a pas de sentiments humains…
Isa a encore protesté :
— Je vous prie, Phili, de ne pas traiter ainsi mon mari devant moi et devant ses enfants. Vous lui devez le respect.
— Le respect ? le respect ?
Je crus comprendre qu’il marmonnait : « Si vous croyez que c’est amusant pour moi d’être entré dans une pareille famille… » Sa belle-mère lui dit sèchement :
— Personne ne vous y a forcé.
— Mais on a fait luire à mes yeux des espérances… Allons, bon ! voilà Janine qui pleure. Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit d’extraordinaire ?
Il grognait : « Oh ! la ! la ! » d’un ton excédé. Je n’entendis plus rien que Janine qui se mouchait. Une voix que je ne pus identifier murmura : « Que d’étoiles ! » L’horloge de Saint-Vincent sonna deux heures.
— Mes enfants, il faut aller dormir.
Hubert protesta qu’on ne pouvait se séparer sans avoir rien décidé. Il était grand temps d’agir. Phili l’approuva. Il ne croyait pas que je pusse durer encore longtemps. Après, il n’y aurait plus rien à faire. Toutes mes mesures devaient être prises…
— Mais enfin, mes pauvres enfants, qu’attendez-vous de moi ? J’ai tout essayé. Je ne puis plus rien.
— Si ! dit Hubert. Tu peux fort bien…
Que susurrait-il ? Ce que j’avais le plus d’intérêt à connaître, m’échappait. À l’accent d’Isa, je compris qu’elle était choquée, scandalisée :
— Non, non, je n’aime pas beaucoup ça.
— Il ne s’agit pas de savoir ce que tu préfères, maman, mais de sauver notre patrimoine.
Encore d’indistincts murmures, coupés par Isa :
— C’est bien dur, mon enfant.
— Vous ne pouvez pourtant pas, bonne-maman, rester plus longtemps sa complice. Il ne nous déshérite qu’avec votre permission. Votre silence l’approuve.
— Janine, ma chérie, comment oses-tu…
Pauvre Isa qui avait passé tant de nuits au chevet de cette petite hurleuse, qui l’avait prise dans sa chambre parce que ses parents voulaient dormir et qu’aucune nurse ne la supportait plus… Janine parlait sec, d’un ton qui aurait suffi à me mettre hors de moi. Elle ajouta :
— Cela me fait de la peine de vous dire ces choses, bonne-maman. Mais c’est mon devoir.
Son devoir ! Elle appelait de ce nom, l’exigence de sa chair, sa terreur d’être lâchée par cette gouape dont j’entendais le rire idiot…
Geneviève approuva sa fille : il était certain que la faiblesse pouvait devenir une complicité. Isa soupira :
— Peut-être, mes enfants, le plus facile serait-il de lui écrire.
— Ah ! non ! pas de lettre, surtout ! protesta Hubert. Ce sont toujours les lettres qui nous perdent. J’espère, maman, que tu ne lui as pas écrit déjà ?
Elle avoua que deux ou trois fois elle m’avait écrit.
— Pas de lettres de menaces ou d’injures ?
Isa hésitait à avouer. Et moi, je riais… Oui, oui elle m’avait écrit, des lettres que je gardais précieusement, deux qui contiennent des injures graves, et une troisième presque tendre, de quoi lui faire perdre tous les procès en séparation que ses imbéciles d’enfants pourraient lui persuader de m’intenter. Tous maintenant s’inquiétaient, comme lorsqu’un chien grogne et que le reste de la meute commence à gronder.
— Vous ne lui avez pas écrit, grand-mère ? Il ne détient aucune lettre dangereuse pour nous ?
— Non, je ne crois pas… C’est-à-dire qu’une seule fois, Bourru, ce petit avoué de Saint-Vincent que mon mari doit tenir d’une façon quelconque, m’a dit en larmoyant (mais c’est une canaille et un tartufe), il m’a dit : « Ah ! Madame, vous avez été bien imprudente de lui écrire… »
— Qu’est-ce que tu lui as écrit ? Pas d’insultes, j’espère ?
— Une fois, des reproches un peu trop violents après la mort de Marie. Et une autre fois, en 1909 : il s’agissait d’une liaison plus sérieuse que les autres.
Et comme Hubert grondait : « C’est très grave, c’est excessivement grave… », elle crut le rassurer en lui affirmant qu’elle avait bien arrangé les choses ensuite, qu’elle avait exprimé des regrets, reconnu ses torts.
— Ah ! ça ! par exemple, c’est le bouquet…
— Alors il n’a plus rien à craindre d’un procès en séparation…
— Mais qu’est-ce qui vous prouve, après tout, que ses intentions soient si noires ?
— Voyons ! Il faudrait être aveugle : le mystère impénétrable de ses opérations financières ; ses allusions ; le mot échappé à Bourru, devant témoin : « Ils en feront une gueule, à la mort du vieux… »
Ils discutaient maintenant comme si la vieille femme n’eût pas été présente. Elle se leva de son fauteuil en gémissant. Elle avait tort, disait-elle, avec ses rhumatismes, de rester assise dehors, la nuit. Les enfants ne lui répondirent même pas. J’entendis les vagues « bonsoirs » qu’ils lui adressèrent sans s’interrompre. C’était elle qui devait les embrasser à la ronde. Ils ne se dérangèrent pas. Je me recouchai par prudence. Son pas lourd retentissait dans l’escalier. Elle alla jusqu’à ma porte, j’entendis son essoufflement. Elle posa sa bougie sur le plancher et ouvrit. Elle était tout près de mon lit. Elle se pencha sur moi, sans doute pour s’assurer que j’étais endormi. Comme elle resta longtemps ! J’avais peur de me trahir. Elle respirait à petits coups. Enfin elle referma ma porte. Quand elle eut verrouillé la sienne, je regagnai, dans le cabinet de toilette, mon poste d’écoute.
Les enfants étaient encore là. Ils parlaient à mi-voix maintenant. Beaucoup de leurs paroles m’échappaient.
— Il n’était pas de son monde, disait Janine. Il y a eu ça aussi. Phili, mon chéri, tu tousses. Mets ton pardessus.
— Au fond, ce n’est pas sa femme qu’il déteste le plus, c’est nous. Quelle chose inimaginable ! On ne voit pas ça, même dans les livres. Nous n’avons pas à juger notre mère, conclut Geneviève, mais je trouve que maman ne lui en veut pas assez…
— Parbleu (c’était la voix de Phili), elle retrouvera toujours sa dot. Les Suez du père Fondaudège… ça a dû grimper depuis 1884…
— Les Suez ! mais ils sont vendus…
Je reconnus les hésitations, l’ânonnement du mari de Geneviève ; ce pauvre Alfred n’avait pas encore placé un mot. Geneviève, de ce ton aigre, criard, qu’elle lui réserve, l’interrompit :
— Tu es fou ? les Suez vendus ?
Alfred raconta qu’au mois de mai, il était entré chez sa belle-mère au moment où elle signait des papiers et qu’elle lui avait dit : « Il paraît que c’est le moment de les vendre, ils sont au plus haut, ils vont baisser. »
— Et tu ne nous as pas avertis ? cria Geneviève. Mais tu es complètement idiot. Il lui a fait vendre ses Suez ? Tu nous dis ça comme la chose la plus ordinaire…
— Mais, Geneviève, je croyais que ta mère vous tenait au courant. Du moment qu’elle est mariée sous le régime dotal…
— Oui, mais est-ce qu’il n’a pas empoché le bénéfice de l’opération ? Qu’en penses-tu, Hubert ? Dire qu’il ne nous a pas avertis ! Et j’aurai passé toute ma vie avec cet homme…
Janine intervint pour les prier de parler plus bas : ils allaient réveiller sa petite fille. Pendant quelques minutes, je ne distinguai plus rien. Puis la voix d’Hubert se détacha de nouveau :
— Je pense à ce que vous disiez tout à l’heure. Nous ne pourrions rien tenter de ce côté-là, avec maman. Du moins faudrait-il l’y préparer peu à peu…
— Elle aimerait mieux ça peut-être que la séparation. Depuis que la séparation aboutit nécessairement au divorce, ça pose un cas de conscience… Évidemment, ce que proposait Phili, choque de prime abord. Mais quoi ! nous ne serions pas juges. Ce n’est pas nous qui en déciderions en dernier ressort. Notre rôle consiste à provoquer la chose. Elle ne se produirait que si elle était reconnue nécessaire par les autorités compétentes.
— Et moi je vous répète que ce serait un coup d’épée dans l’eau, déclara Olympe.
Il fallait que la femme d’Hubert fût outrée pour élever ainsi la voix. Elle affirma que j’étais un homme pondéré, d’un jugement très sain, « avec lequel, ajouta-t-elle, je dois dire que je tombe souvent d’accord, et que je retournerais comme un gant, si vous ne défaisiez mon ouvrage… »
Je n’entendis point l’insolence que dut répondre Phili ; mais ils riaient tous, comme chaque fois qu’Olympe ouvre la bouche. Je saisis des bribes de phrases :
— Il y a cinq ans qu’il ne plaide plus, qu’il ne peut plus plaider.
— À cause de son cœur !
— Oui, maintenant. Mais lorsqu’il a quitté le Palais, il n’était pas encore très malade. La vérité est qu’il avait des démêlés avec ses confrères. Il y a eu des scènes dans les pas-perdus, sur lesquelles j’ai recueilli déjà des témoignages…
Je tendis vainement l’oreille. Phili et Hubert avaient rapproché leurs chaises. Je n’entendis qu’un murmure indistinct, puis cette exclamation d’Olympe :
— Allons donc ! le seul homme avec lequel je puisse ici parler de mes lectures, échanger des idées générales, vous voudriez…
De la réponse de Phili je perçus le mot « maboule ». Un gendre d’Hubert, celui qui ne parle presque-jamais, dit d’une voix étranglée :
— Je vous prie d’être poli avec ma belle-mère.
Phili protesta qu’il plaisantait. N’étaient-ils pas tous les deux les victimes, dans cette affaire ? Comme le gendre d’Hubert assurait, d’une voix tremblante, qu’il ne se considérait pas comme une victime et qu’il avait épousé sa femme par amour, ils firent tous chorus : « Moi aussi ! moi aussi ! moi aussi ! » Geneviève dit railleusement à son mari :
— Ah ! toi aussi ! tu te vantes de m’avoir épousée sans connaître la fortune de mon père ? Mais rappelle-toi, ce soir de nos fiançailles, où tu m’as glissé : « Qu’est-ce que ça peut nous faire qu’il ne veuille rien nous en dire, puisque nous savons qu’elle est énorme ! »
Il y eut un éclat de rire général ; un brouhaha. Hubert éleva de nouveau la voix, parla seul quelques instants. Je n’entendis que la dernière phrase :
— C’est une question de justice, une question de moralité qui domine tout. Nous défendons le patrimoine, les droits sacrés de la famille.
Dans le silence profond qui précède l’aube, leurs propos m’arrivaient plus distincts.
— Le faire suivre ? Il a trop d’accointances avec la police, j’en ai eu la preuve ; il serait averti… (et quelques instants après), on connaît sa dureté, sa rapacité ; on a mis en doute, il faut bien le dire, sa délicatesse dans deux ou trois affaires. Mais pour ce qui est du bon sens, de l’équilibre…
— En tout cas, on ne peut nier le caractère inhumain, monstrueux, anti-naturel de ses sentiments à notre égard…
— Si tu crois, ma petite Janine, dit Alfred à sa fille, qu’ils suffiraient pour établir un diagnostic ?
Je comprenais, j’avais compris. Un grand calme régnait en moi, un apaisement né de cette certitude : c’étaient eux les monstres et moi la victime. L’absence d’Isa me faisait plaisir. Elle avait plus ou moins protesté, tant qu’elle avait été là ; et devant elle, ils n’eussent osé faire allusion à ces projets que je venais de surprendre et qui, d’ailleurs, ne m’effrayaient pas. Pauvres imbéciles ! comme si j’étais homme à me laisser interdire ou enfermer ! Avant qu’ils aient pu remuer le petit doigt, j’aurais vite fait de mettre Hubert dans une situation désespérée. Il ne se doute pas que je le tiens. Quant à Phili, je possède un dossier… La pensée ne m’avait jamais effleuré que je dusse m’en servir. Mais je ne m’en servirai pas : il me suffira de montrer les dents.
J’éprouvais pour la première fois de ma vie le contentement d’être le moins mauvais. Je n’avais pas envie de me venger d’eux. Ou du moins je ne voulais d’autre vengeance que de leur arracher cet héritage autour duquel ils séchaient d’impatience, suaient d’angoisse.
— Une étoile filante ! cria Phili… Je n’ai pas eu le temps de faire un vœu.
— On n’a jamais le temps ! dit Janine.
Son mari reprit, avec cette gaîté d’enfant qu’il avait gardée :
— Quand tu en verras une, tu crieras : « Millions ! »
— Quel idiot, ce Phili !
Ils se levèrent tous. Les fauteuils de jardin raclèrent le gravier. J’entendis le bruit des verrous de l’entrée, des rires étouffés de Janine dans le couloir. Les portes des chambres se fermèrent une à une. Mon parti était pris. Depuis deux mois, je n’avais pas eu de crise. Rien ne m’empêchait d’aller à Paris. En général, je partais sans avertir. Mais je ne voulais pas que ce départ ressemblât à une fuite. Jusqu’au matin, je repris mes plans d’autrefois. Je les mis au point.
Je n’éprouvais, quand je fus debout, à midi, aucune fatigue. Bourru, appelé par un coup de téléphone, vint après déjeuner. Nous nous promenâmes de long en large, pendant près de trois quarts d’heure, sous les tilleuls. Isa, Geneviève et Janine nous observaient de loin et je jouissais de leur angoisse. Quel dommage que les hommes fussent à Bordeaux ! Ils disent du vieux petit avoué : « Bourru est son âme damnée. » Misérable Bourru, que je tiens plus étroitement qu’un esclave ! Il fallait voir, ce matin-là, le pauvre diable se débattant pour que je ne livre pas d’armes contre lui à mon héritier éventuel… « Mais, lui disais-je, puisqu’il s’en dessaisira, dès que vous aurez brûlé la reconnaissance signée par lui… »
Au départ, il fit un salut profond aux dames qui répondirent à peine, et enfourcha pauvrement sa bicyclette. Je rejoignis les trois femmes et leur annonçai que je partais pour Paris, le soir même. Comme Isa protestait qu’il y avait de l’imprudence, dans mon état, à voyager seul :
— Il faut bien que je m’occupe de mes placements, répondis-je. Sans en avoir l’air, je pense à vous.
Elles m’observaient, d’un air anxieux. Mon accent ironique me trahissait. Janine regarda sa mère, et s’enhardissant :
— Bonne-maman ou oncle Hubert pourrait vous remplacer, grand-père.
— C’est une idée, mon enfant… Quelle bonne idée ! mais voilà : j’ai toujours été habitué à tout faire par moi-même. Et puis, c’est mal, je le sais, mais je ne me fie à personne.
— Pas même à vos enfants ? Oh ! grand-père !
Elle appuyait sur « grand-père », d’un ton un peu précieux. Elle prenait un air câlin, irrésistible. Ah ! sa voix exaspérante, cette voix que j’avais entendue, dans la nuit, mêlée aux autres… Alors je me mis à rire, de ce rire dangereux qui me fait tousser, et qui, visiblement, les terrifiait. Je n’oublierai jamais cette pauvre figure d’Isa, son air exténué. Elle avait dû déjà subir des assauts. Janine allait probablement revenir à la charge, dès que j’aurais tourné les talons : « Ne le laissez pas partir, bonne-maman… »
Mais ma femme n’était pas d’attaque, elle n’en pouvait plus, à bout de course, recrue de fatigue. Je l’entendais, l’autre jour, dire à Geneviève : « Je voudrais me coucher, dormir, ne pas me réveiller… »
Elle m’attendrissait, maintenant, comme ma pauvre mère m’avait attendri. Les enfants poussaient contre moi cette vieille machine usée, incapable de servir. Sans doute l’aimaient-ils à leur manière ; ils l’obligeaient à consulter le médecin, à suivre des régimes. Sa fille et sa petite-fille s’étant éloignées, elle s’approcha de moi :
— Écoute, me dit-elle très vite, j’ai besoin d’argent.
— Nous sommes le dix. Je t’ai donné ton mois le premier.
— Oui, mais j’ai dû avancer de l’argent à Janine : ils sont très gênés. À Calèse, je fais des économies ; je te rendrai sur mon mois d’août…
Je répondis que cela ne me regardait pas, que je n’avais pas à entretenir le nommé Phili.
— J’ai des notes en retard chez le boucher, chez l’épicier… Tiens, regarde.
Elle les tira de son sac. Elle me faisait pitié. Je lui offris de signer des chèques « comme ça, je serais sûr que l’argent n’irait pas ailleurs… » Elle y consentit. Je pris mon carnet de chèques et remarquai, dans l’allée des rosiers, Janine et sa mère qui nous observaient.
— Je suis sûr, dis-je, qu’elles s’imaginent que tu me parles d’autre chose…
Isa tressaillit. Elle demanda à voix basse : « De quelle chose ? » À ce moment-là, je sentis ce resserrement à ma poitrine. Des deux mains ramenées, je fis le geste qu’elle connaissait bien. Elle se rapprocha :
— Tu souffres ?
Je me raccrochai un instant à son bras. Nous avions l’air, au milieu de l’allée des tilleuls, de deux époux qui finissent de vivre après des années de profonde union. Je murmurai à voix basse : « Ça va mieux. » Elle devait penser que c’était le moment de parler, une occasion unique. Mais elle n’en avait plus la force. Je remarquai comme elle était, elle aussi, essoufflée. Tout malade que je fusse, moi, j’avais fait front. Elle s’était livrée, donnée ; il ne lui restait plus rien en propre.
Elle cherchait une parole, tournait les yeux, à la dérobée, du côté de sa fille et de sa petite-fille, pour se donner du courage. Je discernais, dans son regard levé vers moi, une lassitude sans nom, peut-être de la pitié et sûrement un peu de honte. Les enfants, cette nuit, avaient dû la blesser.
— Cela m’inquiète de te voir partir seul.
Je lui répondis que s’il m’arrivait malheur, en voyage, ce ne serait pas la peine que l’on me transportât ici.
Et comme elle m’adjurait de ne pas faire allusion à ces choses, j’ajoutai :
— Ce serait une dépense inutile, Isa. La terre des cimetières est la même partout.
— Je suis comme toi, soupira-t-elle. Qu’ils me mettent où ils voudront. Autrefois, je tenais tellement à dormir près de Marie… mais que reste-t-il de Marie ?
Cette fois encore, je compris que pour elle, sa petite Marie était cette poussière, ces ossements. Je n’osai protester que moi, depuis des années, je sentais vivre mon enfant, je la respirais ; qu’elle traversait souvent ma vie ténébreuse, d’un brusque souffle.
En vain Geneviève et Janine l’épiaient, Isa semblait lasse. Mesurait-elle le néant de ce pour quoi elle luttait depuis tant d’années ? Geneviève et Hubert, poussés eux-mêmes par leurs propres enfants, jetaient contre moi cette vieille femme, Isa Fondaudège, la jeune fille odorante des nuits de Bagnères.
Depuis bientôt un demi-siècle, nous nous affrontions. Et voici que dans cet après-midi pesant, les deux adversaires sentaient le lien que crée, en dépit d’une si longue lutte, la complicité de la vieillesse. En paraissant nous haïr, nous étions arrivés au même point. Il n’y avait rien, il n’y avait plus rien au delà de ce promontoire où nous attendions de mourir. Pour moi, du moins. À elle, il restait son Dieu ; son Dieu devait lui rester. Tout ce à quoi elle avait tenu aussi âprement que moi-même, lui manquait d’un coup : toutes ces convoitises qui s’interposaient entre elle et l’Être infini. Le voyait-elle maintenant, Celui dont rien ne la séparait plus ? Non, il lui restait les ambitions, les exigences de ses enfants. Elle était chargée de leurs désirs. Il lui fallait recommencer d’être dure par procuration. Soucis d’argent, de santé, calculs de l’ambition et de la jalousie, tout était là, devant elle, comme ces devoirs d’écolier où le maître a écrit : à refaire.
Elle tourna de nouveau les yeux vers l’allée où Geneviève et Janine, armées de sécateurs, feignirent de nettoyer les rosiers. Du banc où je m’étais assis pour reprendre souffle, je regardais ma femme s’éloigner, tête basse, comme un enfant qui va être grondé. Le soleil trop chaud annonçait l’orage. Elle avançait du pas de ceux pour qui la marche est une souffrance. Il me semblait l’entendre geindre : « Ah ! mes pauvres jambes ! » Deux vieux époux ne se détestent jamais autant qu’ils l’imaginent.
Elle avait rejoint ses enfants qui, évidemment, lui adressaient des reproches. Soudain je la vis revenir vers moi, rouge, soufflante. Elle s’assit à mes côtés et gémit :
— Ces temps orageux me fatiguent, j’ai beaucoup de tension, ces jours-ci… Écoute, Louis, il y a quelque chose qui m’inquiète… Les Suez de ma dot, comment en as-tu fait le remploi ? Je sais bien que tu m’as demandé de signer d’autres papiers…
Je lui indiquai le chiffre de l’énorme bénéfice que j’avais réalisé pour elle, à la veille de la baisse. Je lui expliquai le remploi que j’en avais effectué en obligations :
— Ta dot a fait des petits, Isa. Même en tenant compte de la dépréciation du franc, tu seras éblouie. Tout est à ton nom, à la Westminster, ta dot initiale et les bénéfices… Les enfants n’auront rien à y voir… tu peux être tranquille. Je suis le maître de mon argent et de ce que mon argent a produit, mais ce qui vient de toi est à toi. Va rassurer ces anges de désintéressement, là-bas. Elle me prit le bras brusquement :
— Pourquoi les détestes-tu, Louis, pourquoi hais-tu ta famille ?
— C’est vous qui me haïssez. Ou plutôt, mes enfants me haïssent. Toi… tu m’ignores, sauf quand je t’irrite ou que je te fais peur…
— Tu pourrais ajouter : « ou que je te torture… » Crois-tu que je n’aie pas souffert autrefois ?
— Allons donc ! tu ne voyais que les enfants…
— Il fallait bien me rattacher à eux. Que me restait-il en dehors d’eux ? (et à voix plus basse), tu m’as délaissée et trompée dès la première année, tu le sais bien.
— Ma pauvre Isa, tu ne me feras pas croire que mes fredaines t’aient beaucoup touchée… Dans ton amour-propre de jeune femme peut-être…
Elle rit amèrement :
— Tu as l’air sincère ! Quand je pense que tu ne t’es même pas aperçu…
Je tressaillis d’espérance. C’est étrange à dire, puisqu’il s’agissait de sentiments révolus, finis. L’espoir d’avoir été aimé, quarante années plus tôt, à mon insu… Mais non, je n’y croyais pas…
— Tu n’as pas eu un mot, un cri… Les enfants te suffisaient.
Elle cacha sa figure dans ses deux mains. Je n’en avais jamais remarqué, comme ce jour-là, les grosses veines, les tavelures.
— Mes enfants ! quand je pense qu’à partir du moment où nous avons fait chambre à part, je me suis privée, pendant des années, d’en avoir aucun avec moi, la nuit, même quand ils étaient malades, parce que j’attendais, j’espérais toujours ta venue.
Des larmes coulaient sur ses vieilles mains. C’était Isa ; moi seul pouvais retrouver encore, dans cette femme épaisse et presque infirme, la jeune fille vouée au blanc, sur la route de la vallée du Lys.
— C’est honteux et ridicule à mon âge de rappeler ces choses… Oui, surtout ridicule. Pardonne-moi, Louis.
Je regardais les vignes, sans répondre. Un doute me vint, à cette minute-là. Est-il possible, pendant près d’un demi-siècle, de n’observer qu’un seul côté de la créature qui partage notre vie ? Se pourrait-il que nous fassions, par habitude, le tri de ses paroles et de ses gestes, ne retenant que ce qui nourrit nos griefs et entretient nos rancunes ? Tendance fatale à simplifier les autres ; élimination de tous les traits qui adouciraient la charge, qui rendraient plus humaine la caricature dont notre haine a besoin pour sa justification… Peut-être Isa vit-elle mon trouble ? Elle chercha trop vite à marquer un point.
— Tu ne pars pas ce soir ?
Je crus discerner cette lueur dans ses yeux, lorsqu’elle croyait « m’avoir eu ». Je jouai l’étonnement et répondis que je n’avais aucune raison pour remettre ce voyage. Nous remontâmes ensemble. À cause de mon cœur, nous ne prîmes pas par la pente des charmilles et suivîmes l’allée des tilleuls qui contourne la maison. Malgré tout, je demeurais incertain et troublé. Si je ne partais pas ? si je donnais à Isa ce cahier ? si… Elle appuya sa main sur mon épaule. Depuis combien d’années n’avait-elle pas fait ce geste ? L’allée débouche devant la maison, du côté du nord. Isa dit :
— Cazau ne range jamais les sièges de jardin…
Je regardai distraitement. Les fauteuils vides formaient encore un cercle étroit. Ceux qui les avaient occupés avaient senti le besoin de se rapprocher pour se parler à voix basse. La terre était creusée par les talons. Partout, ces bouts de cigarettes que fume Phili. L’ennemi avait campé là, cette nuit ; il avait tenu conseil sous les étoiles. Il avait parlé ici, chez moi, devant les arbres plantés par mon père, de m’interdire ou de m’enfermer. Dans un soir d’humilité, j’ai comparé mon cœur à un nœud de vipères. Non, non : le nœud de vipères est en dehors de moi ; elles sont sorties de moi et elles s’enroulaient, cette nuit, elles formaient ce cercle hideux au bas du perron, et la terre porte encore leurs traces.
Tu le retrouveras ton argent, Isa, pensais-je, ton argent que j’ai fait fructifier. Mais rien que cela, et pas autre chose. Et ces propriétés mêmes, je trouverai le joint pour qu’ils ne les aient pas. Je vendrai Calèse ; je vendrai les landes. Tout ce qui vient de ma famille ira à ce fils inconnu, à ce garçon avec qui, dès demain, j’aurai une entrevue. Quel qu’il soit, il ne vous connaît pas ; il n’a pas pris part à vos complots, il a été élevé loin de moi et ne peut pas me haïr ; ou s’il me hait, l’objet de sa haine est un être abstrait, sans rapport avec moi-même…
Je me dégageai avec colère et gravis en hâte les marches de l’entrée, oubliant mon vieux cœur malade. Isa cria : « Louis ! » Je ne me retournai même pas.
Ne pouvant dormir, je me suis rhabillé et j’ai gagné la rue. Pour atteindre le boulevard Montparnasse, j’ai dû me frayer un chemin à travers les couples dansants. Autrefois, même un républicain bon teint comme je l’étais, fuyait les fêtes de 14 juillet. L’idée ne serait venue à aucun homme sérieux de se mêler aux plaisirs de la rue. Ce soir, rue Bréa et devant la Rotonde, ce ne sont pas des voyous qui dansent. Rien de crapuleux : des garçons vigoureux, tête nue ; quelques-uns portent des chemises ouvertes aux manches courtes. Parmi les danseuses très peu de filles. Ils s’accrochent aux roues des taxis qui interrompent leur jeu, mais avec gentillesse et bonne humeur. Un jeune homme, qui m’avait bousculé par mégarde, a crié : « Place au noble vieillard ! » Je suis passé entre une double haie de visages éclatants. « Tu n’as pas sommeil, grand-père ? » m’a lancé un garçon brun, aux cheveux plantés bas. Luc aurait appris à rire comme ceux-là, et à danser dans la rue ; et moi qui n’ai jamais su ce que c’était que se détendre et que se divertir, je l’aurais appris de mon pauvre enfant. Il aurait été le plus comblé de tous ; il n’aurait pas manqué d’argent… C’est de terre que sa bouche a été comblée… Ainsi allaient mes pensées, tandis que la poitrine étreinte par l’angoisse familière, je m’étais assis à la terrasse d’un café, en pleine liesse.
Et soudain, parmi la foule qui coulait entre les trottoirs, je me suis vu moi-même : c’était Robert, avec un camarade d’aspect miteux. Ces grandes jambes de Robert, ce buste court comme est le mien, cette tête dans les épaules, je les exècre. Chez lui, tous mes défauts sont accentués. J’ai le visage allongé, mais sa figure est chevaline, une figure de bossu. Sa voix aussi est d’un bossu. Je l’ai appelé. Il a quitté son camarade et a regardé autour de lui d’un air anxieux.
— Pas ici, m’a-t-il dit. Venez me rejoindre sur le trottoir de droite, rue Campagne-Première.
Je lui fis remarquer que nous ne pouvions être mieux cachés qu’au sein de cette cohue. Il se laissa convaincre, prit congé de son camarade et s’assit à ma table.
Il tenait à la main un journal de sports. Pour combler le silence, j’essayai de parler cheval. Le vieux Fondaudège, autrefois, m’y avait accoutumé. Je racontai à Robert que lorsque mon beau-père jouait, il faisait intervenir dans son choix les considérations les plus diverses ; non seulement les origines lointaines du cheval, mais la nature du terrain qu’il préférait… Il m’interrompit :
— Moi, j’ai des tuyaux chez Dermas (c’était la maison de tissus où il avait échoué, rue des Petits-Champs).
D’ailleurs, ce qui l’intéressait, c’était de gagner. Les chevaux l’ennuyaient.
— Moi, ajouta-t-il, c’est le vélo.
Et ses yeux brillèrent.
— Bientôt, lui dis-je, ce sera l’auto…
— Pensez-vous !
Il mouilla de salive son pouce, prit une feuille de cigarette, roula le tabac. Et de nouveau, le silence. Je lui demandai si la crise des affaires se faisait sentir dans la maison où il travaillait. Il me répondit qu’on avait licencié une partie du personnel, mais que lui ne risquait rien. Jamais ses réflexions ne débouchaient hors du cercle le plus étroit de ses convenances particulières. Ainsi, ce serait sur cet abruti que des millions allaient s’abattre. Si je les donnais à des œuvres, pensai-je, si je les distribuais de la main à la main ? Non, ils me feraient interdire… Par testament ? Impossible de dépasser la quotité disponible. Ah ! Luc, si tu étais vivant… c’est vrai qu’il n’aurait pas accepté… mais j’aurais trouvé le moyen de l’enrichir sans qu’il se doutât que c’était moi… Par exemple, en dotant la femme qu’il aurait aimée…
— Dites, Monsieur…
Robert caressait sa joue, d’une main rouge, aux doigts boudinés.
— J’ai réfléchi : si l’avoué, ce Bourru, mourait avant que nous ayons brûlé le papier…
— Eh bien, son fils lui succéderait. L’arme que je vous laisserai contre Bourru, servirait, le cas échéant, contre son fils.
Robert continuait de se caresser la joue. Je n’essayai plus de parler. Le resserrement de ma poitrine, cette contraction atroce suffisait à m’occuper.
— Dites, Monsieur… une supposition… Bourru brûle le papier ; je lui rends celui que vous m’avez donné pour l’obliger à tenir sa promesse. Mais après cela, qui l’empêche d’aller trouver votre famille, et de dire à vos enfants : « Je sais où est le magot. Je vous vends mon secret : je réclame tant pour le livrer, et tant, si vous réussissez… Il peut demander que son nom ne paraisse pas… À ce moment-là, il ne risquerait plus rien : on ferait une enquête ; on verrait que je suis bien votre fils, que ma mère et moi avons changé notre train de vie depuis votre mort… Et de deux choses l’une, ou bien nous aurons fait des déclarations exactes pour l’impôt sur le revenu, ou bien nous aurons dissimulé…
Il parlait avec netteté. Son esprit se désengourdissait. Lentement, la machine à raisonner s’était mise en branle et elle ne s’arrêtait plus. Ce qui demeurait puissant, chez ce calicot, c’était l’instinct paysan de prévoyance, de défiance, l’horreur du risque, le souci de ne rien laisser au hasard. Sans doute aurait-il préféré recevoir cent mille francs de la main à la main, que d’avoir à dissimuler cette énorme fortune.
J’attendis que mon cœur se sentît plus libre, et que l’étreinte se desserrât :
— Il y a du vrai dans ce que vous dites. Eh bien, j’y consens. Vous ne signerez aucun papier. Je me fie à vous. Il me serait d’ailleurs toujours facile de prouver que cet argent m’appartient. Ça n’a plus aucune importance ; dans six mois, dans un an au plus, je serai mort.
Il ne fit aucun geste pour protester ; il ne trouva pas le mot banal que n’importe qui eût proféré. Non qu’il fût plus dur qu’un autre garçon de son âge : simplement, il était mal élevé.
— Comme ça, dit-il, ça peut aller.
Il rumina son idée pendant quelques instants, et ajouta :
— Il faudra que j’aille au coffre de temps en temps, même de votre vivant… pour qu’on connaisse ma figure, à la banque. J’irai vous chercher votre argent…
— Au fait, ajoutai-je, j’ai plusieurs coffres à l’étranger. Si vous préférez, si vous jugez plus sûr…
— Quitter Paname ? ah ! bien alors !
Je lui fis remarquer qu’il pouvait demeurer à Paris et se déplacer quand ce serait nécessaire. Il me demanda si la fortune était composée de titres ou d’argent liquide et ajouta :
— Je voudrais tout de même que vous m’écriviez une lettre comme quoi, étant sain d’esprit, vous me léguez librement votre fortune… Au cas où le pot aux roses serait découvert et où je serais accusé de vol par les autres, on ne sait jamais. Et puis, pour le repos de ma conscience.
Il se tut de nouveau, acheta des cacahuètes qu’il se mit à manger voracement, comme s’il avait faim ; et tout à coup :
— Mais enfin, qu’est-ce qu’ils vous ont fait, les autres ?
— Prenez ce qu’on vous offre, répondis-je sèchement, et ne posez plus de questions.
Un peu de sang colora ses joues blettes. Il eut ce sourire piqué, par lequel il devait avoir l’habitude de répondre aux réprimandes du patron, et découvrit ainsi des dents saines et pointues, la seule grâce de cette ingrate figure.
Il épluchait des cacahuètes, sans plus rien dire. Il n’avait pas l’air ébloui. Évidemment, son imagination travaillait. J’étais tombé sur le seul être capable de ne voir que les très légers risques, dans cette prodigieuse aubaine. Je voulus à toute force l’éblouir :
— Vous avez une petite amie ? lui demandai-je à brûle-pourpoint. Vous pourriez l’épouser, vous vivriez comme de riches bourgeois.
Et comme il faisait un geste vague, et hochait sa triste tête, j’insistai :
— D’ailleurs vous pouvez épouser qui vous voulez. S’il existe autour de vous une femme qui vous paraisse inaccessible…
Il dressa l’oreille et pour la première fois, je vis luire dans ses yeux une jeune flamme :
— Je pourrais épouser Mlle Brugère !
— Qui est Mlle Brugère ?
— Non, je plaisantais ; une première chez Dermas, pensez donc ! une femme superbe. Elle ne me regarde même pas ; elle ne sait même pas que j’existe… Pensez donc !
Et comme je lui assurais qu’avec le vingtième de sa fortune, il pourrait épouser n’importe quelle « première » de Paris :
— Mlle Brugère ! répétait-il. (Puis avec un haussement d’épaules) Non ! pensez-vous…
Je souffrais de la poitrine. Je fis signe au garçon. Robert eut alors un geste étonnant :
— Non, Monsieur, laissez : je peux bien vous offrir ça. Je remis la monnaie dans ma poche avec satisfaction.
Nous nous levâmes. Les musiciens rangeaient leurs instruments. On avait éteint les guirlandes d’ampoules électriques. Robert n’avait plus à redouter d’être vu avec moi.
— Je vous raccompagne, dit-il.
Je lui demandai d’aller lentement, à cause de mon cœur. J’admirai qu’il ne fît rien pour hâter l’exécution de nos projets. Je lui dis que si je mourais cette nuit, il perdrait une fortune. Il eut une moue d’indifférence. En somme, je l’avais dérangé, ce garçon. Il était à peu près de ma taille. Aurait-il jamais l’air d’un monsieur ? Il semblait si étriqué, mon fils, mon héritier ! J’essayai de donner à nos propos un tour plus intime. Je lui assurai que je ne pensais pas sans remords à l’abandon où je les avais laissés, lui et sa mère. Il parut surpris ; il trouvait « très joli » que je leur eusse assuré une rente régulière. « Il y en avait beaucoup qui n’en auraient pas fait autant. » Il ajouta un mot horrible : « Du moment que vous n’étiez pas le premier… » Évidemment, il jugeait sans indulgence sa mère. Arrivé devant ma porte, il me dit soudain :
— Une supposition… je prendrais un métier qui m’obligerait à fréquenter la Bourse… ça expliquerait ma fortune…
— Gardez-vous en, lui dis-je. Vous perdriez tout.
Il regardait le trottoir d’un air préoccupé : « C’était à cause de l’impôt sur le revenu ; si l’inspecteur faisait une enquête… »
— Mais puisque c’est de l’argent liquide, une fortune anonyme, déposée dans des coffres que personne au monde n’a le droit d’ouvrir, sauf vous.
— Oui, bien sûr, mais tout de même…
D’un geste excédé, je lui fermai la porte au nez.
Calèse.
À travers la vitre où une mouche se cogne, je regarde les coteaux engourdis. Le vent tire en gémissant des nuées pesantes dont l’ombre glisse sur la plaine. Ce silence de mort signifie l’attente universelle du premier grondement. « La vigne a peur… » a dit Marie, un triste jour d’été d’il y a trente ans, pareil à celui-ci. J’ai rouvert ce cahier. C’est bien mon écriture. J’en examine de tout près les caractères, la trace de l’ongle de mon petit doigt sous les lignes. J’irai jusqu’au bout de ce récit. Je sais maintenant à qui je le destine, il fallait que cette confession fût faite ; mais je devrai en supprimer bien des pages dont la lecture serait au-dessus de leurs forces. Moi-même, je ne puis les relire d’un trait. À chaque instant, je m’interromps et cache ma figure dans mes mains. Voilà l’homme, voilà un homme entre les hommes, me voilà. Vous pouvez me vomir, je n’en existe pas moins.
Cette nuit, entre le 13 et le 14 juillet, après avoir quitté Robert, j’eus à peine la force de me déshabiller et de m’étendre sur mon lit. Un poids énorme m’étouffait ; et, en dépit de ces étouffements, je ne mourais pas. La fenêtre était ouverte : si j’avais été au cinquième étage… mais, de ce premier, je ne me serais peut-être pas tué, cette seule considération me retint. À peine pouvais-je étendre le bras pour prendre les pilules qui, d’habitude, me soulagent.
À l’aube, on entendit enfin ma sonnette. Un docteur du quartier me fit une piqûre ; je retrouvai le souffle. Il m’ordonna l’immobilité absolue. L’excès de la douleur nous rend plus soumis qu’un petit enfant, je n’aurais eu garde de bouger. La laideur et les relents de cette chambre, de ces meubles, la rumeur de ce 14 juillet orageux, rien ne m’accablait puisque je ne souffrais plus : je ne demandais rien que cela. Robert vint un soir, et ne reparut plus. Mais sa mère, à la sortie du bureau, passait deux heures avec moi, me rendait quelques menus services et me rapportait mon courrier de la poste restante (aucune lettre de ma famille).
Je ne me plaignais pas, j’étais très doux, je buvais tout ce qui m’était ordonné. Elle détournait la conversation quand je lui parlais de nos projets. « Rien ne presse », répétait-elle. Je soupirais : « La preuve que ça presse… » et je montrais ma poitrine.
— Ma mère a vécu jusqu’à quatre-vingts ans, avec des crises plus fortes que les vôtres.
Un matin, je me trouvai mieux que je n’avais été depuis longtemps. J’avais très faim, et ce qu’on me servait, dans cette maison de famille, était immangeable. L’ambition me vint d’aller déjeuner dans un petit restaurant du boulevard Saint-Germain dont j’appréciais la cuisine. L’addition m’y causait moins d’étonnement et de colère que je n’en éprouvais dans la plupart des autres gargotes où j’avais coutume de m’asseoir, avec la terreur de trop dépenser.
Le taxi me déposa au coin de la rue de Rennes. Je fis quelques pas pour essayer mes forces. Tout allait bien. Il était à peine midi : je résolus d’aller boire un quart Vichy aux Deux Magots. Je m’installai à l’intérieur, sur la banquette, et regardai distraitement le boulevard.
Je ressentis un coup au cœur : à la terrasse, séparées de moi par l’épaisseur de la vitre, ces épaules étroites, cette tonsure, cette nuque déjà grise, ces oreilles plates et décollées… Hubert était là, lisant de ses yeux myopes un journal dont son nez touchait presque la page. Évidemment, il ne m’avait pas vu entrer. Les battements de mon cœur malade s’apaisèrent. Une affreuse joie m’envahit : je l’épiais et il ne savait pas que j’étais là.
Je n’aurais pu imaginer Hubert ailleurs qu’à une terrasse des Boulevards. Que faisait-il dans ce quartier ? Il n’y était certainement pas venu sans un but précis. Je n’avais qu’à attendre, après avoir payé mon quart Vichy, pour être libre de me lever, dès que ce serait nécessaire.
Évidemment, il guettait quelqu’un, il regardait sa montre. Je croyais avoir deviné quelle personne allait se glisser entre les tables jusqu’à lui, et je fus presque déçu lorsque je vis descendre d’un taxi le mari de Geneviève. Alfred avait le canotier sur l’oreille. Loin de sa femme, ce petit quadragénaire gras reprenait du poil de la bête. Il était vêtu d’un costume trop clair, chaussé de souliers trop jaunes. Son élégance provinciale contrastait avec la tenue sobre d’Hubert « qui s’habille comme un Fondaudège », dit Isa.
Alfred enleva son chapeau et essuya un front luisant. Il vida d’un trait l’apéritif qu’on lui avait servi. Son beau-frère était déjà debout et regardait sa montre. Je me préparais à les suivre. Sans doute allaient-ils monter dans un taxi. J’essayerai d’en faire autant et de les filer : difficile manœuvre. Enfin, c’était déjà beaucoup que d’avoir éventé leur présence. J’attendis, pour sortir, qu’ils fussent au bord du trottoir. Ils ne firent signe à aucun chauffeur et traversèrent la place. Ils se dirigeaient, en causant, vers Saint-Germain-des-Prés. Quelle surprise et quelle joie ! Ils pénétraient dans l’église. Un policier, qui voit le voleur entrer dans la souricière, n’éprouve pas une plus délicieuse émotion que celle qui m’étouffait un peu, à cette minute. Je pris mon temps : ils auraient pu se retourner et si mon fils était myope, mon gendre avait bon œil. Malgré mon impatience, je me forçai à demeurer deux minutes sur le trottoir, puis, à mon tour, je franchis le porche.
Il était un peu plus de midi. J’avançais avec précaution dans la nef presque vide. J’eus bientôt fait de m’assurer que ceux que je cherchais ne s’y trouvaient pas. Un instant, la pensée me vint qu’ils m’avaient peut-être vu, qu’ils n’étaient entrés là que pour brouiller leur piste, et qu’ils étaient sortis par une porte des bas-côtés. Je revins sur mes pas et m’engageai dans la nef latérale, celle de droite, en me dissimulant derrière les colonnes énormes. Et soudain, à l’endroit le plus obscur de l’abside, à contre-jour, je les vis. Assis sur des chaises, ils encadraient un troisième personnage, au dos humble et voûté, et dont la présence ne me surprit pas. C’était celui-là même que, tout à l’heure, je m’étais attendu à voir se glisser jusqu’à la table de mon fils légitime, c’était l’autre, cette pauvre larve, Robert.
J’avais pressenti cette trahison, mais n’y avais pas arrêté ma pensée, par fatigue, par paresse. Dès notre première entrevue, il m’était apparu que cette créature chétive, que ce serf manquerait d’estomac, et que sa mère, hantée par des souvenirs judiciaires, lui conseillerait de composer avec la famille et de vendre son secret le plus cher possible. Je contemplais la nuque de cet imbécile : il était solidement encadré par ces deux grands bourgeois dont l’un, Alfred, était ce qui s’appelle une bonne pâte (d’ailleurs très près de ses intérêts, à courte vue, mais c’est ce qui le servait) et dont l’autre, mon cher petit Hubert, avait les dents longues, et, dans les manières, cette autorité coupante qu’il tient de moi et contre laquelle Robert serait sans recours. Je les observais de derrière un pilier, comme on regarde une araignée aux prises avec une mouche, lorsqu’on a décidé dans son cœur de détruire à la fois la mouche et l’araignée. Robert baissait de plus en plus la tête. Il avait dû commencer par leur dire : « Part à deux… » Il se croyait le plus fort. Mais rien qu’en se faisant connaître d’eux, l’imbécile s’était livré et ne pouvait plus ne pas mettre les pouces. Et moi, témoin de cette lutte que j’étais seul à savoir inutile et vaine, je me sentis comme un dieu, prêt à briser ces frêles insectes dans ma main puissante, à écraser du talon ces vipères emmêlées, et je riais.
Dix minutes à peine s’étaient écoulées que déjà Robert ne soufflait plus mot. Hubert parlait d’abondance ; sans doute édictait-il des ordres ; et l’autre l’approuvait par de menus hochements de tête, et je voyais s’arrondir ses épaules soumises. Alfred, lui, affalé sur la chaise de paille, comme dans un fauteuil, le pied droit posé sur le genou gauche, se balançait, la tête renversée, et je voyais à l’envers, bilieuse et noire de barbe, sa grasse figure épanouie.
Ils se levèrent enfin. Je les suivis en me dissimulant. Ils marchaient à petits pas, Robert au milieu, la tête basse, comme s’il avait eu les menottes. Derrière son dos, ses grosses mains rouges pétrissaient un chapeau mou d’un gris sale et délavé. Je croyais que rien ne pouvait plus m’étonner. Je me trompais : tandis qu’Alfred et Robert gagnaient la porte, Hubert plongea sa main dans le bénitier, puis, tourné vers le maître-autel, il fit un grand signe de croix.
Rien ne me pressait plus maintenant, je pouvais demeurer tranquille. À quoi bon les suivre ? Je savais que le soir même, ou le lendemain, Robert me presserait enfin d’exécuter mes projets. Comment le recevrais-je ? J’avais le temps d’y réfléchir. Je commençais à sentir ma fatigue. Je m’assis. Pour l’instant, ce qui dominait dans mon esprit et recouvrait le reste, c’était l’irritation causée par le geste pieux d’Hubert. Une jeune fille, d’une mise modeste et de figure ordinaire, posa à côté d’elle un carton à chapeaux et s’agenouilla dans le rang de chaises qui se trouvait devant le mien. Elle m’apparaissait de profil, le col un peu ployé, les yeux fixés sur la même petite porte lointaine qu’Hubert, son devoir familial accompli, avait tout à l’heure si gravement saluée. La jeune fille souriait un peu et ne bougeait pas. Deux séminaristes entrèrent à leur tour, l’un très grand et très maigre me rappelait l’abbé Ardouin ; l’autre petit, avec une figure poupine. Ils s’inclinèrent côte à côte et parurent, eux aussi, frappés d’immobilité. Je regardais ce qu’ils regardaient ; je cherchais à voir ce qu’ils voyaient. « En somme, il n’y a rien ici, me disais-je, que du silence, de la fraîcheur, l’odeur des vieilles pierres dans l’ombre. » De nouveau, le visage de la petite modiste attira mon attention. Ses yeux, maintenant, étaient fermés ; ses paupières aux longs cils me rappelaient celles de Marie sur son lit de mort. Je sentais à la fois tout proche, à portée de ma main, et pourtant à une distance infinie, un monde inconnu de bonté. Souvent Isa m’avait dit : « Toi qui ne vois que le mal… toi qui vois le mal partout… » C’était vrai, et ce n’était pas vrai.
Je déjeunai, l’esprit libre, presque joyeux, dans un état de bien-être que je n’avais pas éprouvé depuis longtemps et comme si la trahison de Robert, bien loin de déjouer mes plans, les eût servis. Un homme de mon âge, me disais-je, dont la vie est depuis des années menacée ; ne cherche plus très loin les raisons de ses sautes d’humeur : elles sont organiques. Le mythe de Prométhée signifie que toute la tristesse du monde a son siège dans le foie. Mais qui oserait reconnaître une vérité si humble ? Je ne souffrais pas. Je digérais bien cette grillade saignante. J’étais content de ce que le morceau fût assez copieux, pour épargner la dépense d’un autre plat. Je prendrais pour dessert du fromage : ce qui nourrit le plus, au meilleur marché.
Quelle serait mon attitude avec Robert ? Il fallait changer mes batteries ; mais je ne pouvais fixer mon esprit sur ces problèmes. D’ailleurs, à quoi bon m’encombrer d’un plan ? Mieux valait me fier à l’inspiration. Je n’osais m’avouer le plaisir que je me promettais, à jouer comme un chat, avec ce triste mulot. Robert était à mille lieues de croire que j’avais éventé la mèche… Suis-je cruel ? Oui, je le suis. Pas plus qu’un autre, comme les autres, comme les enfants, comme les femmes, comme tous ceux (je pensai à la petite modiste entrevue à Saint-Germain-des-Prés), comme tous ceux qui ne sont pas du parti de l’Agneau.
Je revins en taxi rue Bréa et m’étendis sur ma couche. Les étudiants qui peuplent cette maison de famille étaient partis en vacances. Je me reposai dans un grand calme. Pourtant, la porte vitrée, voilée de brise-bise salis, enlevait à cette chambre toute intimité. Plusieurs petites moulures du bois de lit Henri II étaient décollées, et réunies avec soin dans un vide-poche de bronze doré qui ornait la cheminée. Des gerbes de taches s’étalaient sur le papier moiré et brillant des murs. Même avec la fenêtre ouverte, l’odeur de la pompeuse table de nuit, au dessus de marbre rouge, emplissait la pièce. Un tapis à fond moutarde recouvrait la table. Cet ensemble me plaisait comme un raccourci de la laideur et de la prétention humaine.
Le bruit d’une jupe m’éveilla. La mère de Robert était à mon chevet, et je vis d’abord son sourire. Son attitude obséquieuse aurait suffi à me mettre en défiance, si je n’avais rien su, et à m’avertir que j’étais trahi. Une certaine qualité de gentillesse est toujours signe de trahison. Je lui souris aussi et lui assurai que je me sentais mieux. Son nez n’était pas si gros, il y a vingt ans. Elle possédait alors, pour peupler sa grande bouche, les belles dents dont Robert a hérité. Mais aujourd’hui son sourire s’épanouissait sur un large râtelier. Elle avait dû marcher vite et son odeur acide luttait victorieusement contre celle de la table à dessus de marbre rouge. Je la priai d’ouvrir plus largement la fenêtre. Elle le fit, revint à moi, et me sourit encore. Maintenant que j’allais bien, elle m’avertit que Robert se mettrait à ma disposition, pour « la chose ». Justement, le lendemain, samedi, il serait libre à partir de midi. Je lui rappelai que les banques sont fermées le samedi après-midi. Elle décida alors qu’il demanderait un congé pour le lundi matin. Il l’obtiendrait aisément. D’ailleurs il n’avait plus à ménager ses patrons.
Elle parut étonnée quand j’insistai pour que Robert gardât encore sa place pendant quelques semaines. Comme elle prenait congé en m’avertissant que le lendemain, elle accompagnerait son fils, je la priai de le laisser venir seul : je voulais causer un peu avec lui, apprendre à le mieux connaître… La pauvre sotte ne dissimulait pas son inquiétude ; sans doute avait-elle peur que son fils ne se trahît. Mais quand je parle d’un certain air, nul ne songe à contrecarrer mes décisions. C’était elle, sans aucun doute, qui avait poussé Robert à s’entendre avec mes enfants ; je connaissais trop ce garçon timoré et anxieux pour douter du trouble où avait dû le plonger le parti qu’il avait pris.
Quand le misérable entra, le lendemain matin, je jugeai, du premier coup d’œil, mes prévisions dépassées. Ses paupières étaient d’un homme qui ne dort plus. Son regard fuyait. Je le fis asseoir, m’inquiétai de sa mine ; enfin je me montrai affectueux, presque tendre. Je lui décrivis, avec l’éloquence d’un grand avocat, la vie de félicité qui s’ouvrait devant lui. Je lui évoquai la maison et le parc de dix hectares que j’allais acheter, à son nom, à Saint-Germain. Elle était tout entière meublée en « ancien ». Il y avait un étang poissonneux, un garage pour quatre autos et beaucoup d’autres choses que j’ajoutai à mesure que l’idée m’en venait. Quand je lui parlai d’auto, et que je lui proposai une des plus grandes marques américaines, je vis un homme à l’agonie. Évidemment, il avait dû s’engager à ne pas accepter un sou de mon vivant.
— Rien ne vous troublera plus, ajoutai-je, l’acte d’achat sera signé par vous. J’ai déjà mis de côté, pour vous les remettre dès lundi, un certain nombre d’obligations qui vous assurent une centaine de mille francs de rente. Avec cela vous pourrez voir venir. Mais le plus gros de la fortune liquide reste à Amsterdam. Nous ferons le voyage la semaine prochaine, pour prendre toutes nos dispositions… Mais qu’avez-vous, Robert ? Il balbutia :
— Non, Monsieur, non… rien avant votre mort… Ça me déplaît… Je ne veux pas vous dépouiller. N’insistez pas : ça me ferait de la peine.
Il était appuyé contre l’armoire, le coude gauche dans la main droite, et il se rongeait les ongles. Je fixai sur lui mes yeux tant redoutés au Palais par l’adversaire, et qui, lorsque j’étais l’avocat de la partie civile, ne quittaient jamais ma victime avant qu’elle ne se fût effondrée, dans le box, entre les bras du gendarme.
Au fond, je lui faisais grâce ; j’éprouvais un sentiment de délivrance : il eut été terrible de finir de vivre avec cette larve. Je ne le haïssais pas. Je le rejetterai sans le briser. Mais je ne pouvais me retenir de m’amuser encore un peu :
— Comme vous avez de beaux sentiments, Robert ! Comme c’est bien de vouloir attendre ma mort. Mais je n’accepte pas votre sacrifice. Vous aurez tout, dès lundi ; à la fin de la semaine une grande partie de ma fortune sera à votre nom… (et comme il protestait) : c’est à prendre ou à laisser, ajoutai-je sèchement.
Fuyant mon regard, il me demanda quelques jours pour réfléchir encore. Le temps d’écrire à Bordeaux et d’y chercher des directives, pauvre idiot !
— Vous m’étonnez, Robert, je vous assure. Votre attitude est étrange.
Je croyais avoir adouci mon regard, mais mon regard est plus dur que je ne le suis moi-même. Robert marmotta d’une voix blanche : « Pourquoi que vous me fixez comme ça ? » Je repris, l’imitant malgré moi : « Pourquoi que je te fixe comme ça ? Et toi ? pourquoi que tu ne peux pas soutenir mon regard ? »
Ceux qui ont l’habitude d’être aimés accomplissent, d’instinct, tous les gestes et disent toutes les paroles qui attirent les cœurs. Et moi, je suis tellement accoutumé à être haï et à faire peur, que mes prunelles, mes sourcils, ma voix, mon rire se font docilement les complices de ce don redoutable et préviennent ma volonté. Ainsi se tortillait le triste garçon sous mon regard que j’eusse voulu indulgent. Mais plus je riais, et plus l’éclat de cette gaîté lui apparaissait d’un présage sinistre. Comme on achève une bête, je le questionnai à brûle-pourpoint :
— Combien t’ont-ils offert, les autres ?
Ce tutoiement marquait, que je le voulusse ou non, plus de mépris que d’amitié. Il balbutiait : « Quels autres ? » en proie à une terreur presque religieuse.
— Les deux messieurs, lui dis-je, le gros et le maigre… oui, le maigre et le gros !
Il me tardait que ce fût fini. Je me faisais horreur de prolonger cette scène (comme quand on n’ose pas appuyer le talon sur le mille-pattes).
— Remettez-vous, lui dis-je enfin. Je vous pardonne.
— Ce n’est pas moi qui l’ai voulu… c’est…
Je lui mis ma main sur la bouche. Il m’eût été insupportable de l’entendre charger sa mère.
— Chut ! ne nommez personne… voyons : combien vous ont-ils offert ? un million ? cinq cent mille ? moins ? ce n’est pas possible ! Trois cents ? deux cents ?
Il secouait la tête, d’un air piteux :
— Non, une rente, dit-il à voix basse. C’est ce qui nous a tentés ; c’était plus sûr : douze mille francs par an.
— À partir d’aujourd’hui ?
— Non, dès qu’ils auraient eu l’héritage… Ils n’avaient pas prévu que vous voudriez tout mettre à mon nom, tout de suite… Mais est-ce qu’il est trop tard ?… C’est vrai qu’ils pourraient nous attaquer en justice… à moins de leur dissimuler… Ah ! ce que j’ai été bête ! je suis bien puni…
Il pleurait laidement, assis sur le lit ; une de ses mains pendait, énorme, gonflée de sang.
— Je suis tout de même votre fils, gémit-il. Ne me laissez pas tomber.
Et d’un geste gauche, il essaya de mettre son bras autour de mon cou. Je me dégageai, mais doucement. J’allai vers la fenêtre et, sans me retourner, je lui dis :
— Vous recevrez, à partir du premier août, quinze cents francs tous les mois. Je vais prendre des dispositions immédiates pour que cette rente vous soit versée, votre vie durant. Elle serait réversible, le cas échéant, sur la tête de votre mère. Ma famille doit naturellement ignorer que j’ai éventé le complot de Saint-Germain-des-Prés (le nom de l’église le fit sursauter). Inutile de vous dire qu’à la moindre indiscrétion, vous perdriez tout. En revanche, vous me tiendrez au courant de ce qui pourrait se tramer contre moi.
Il savait maintenant que rien ne m’échappait et ce qu’il lui en coûterait de me trahir encore. Je lui laissai entendre que je ne souhaitais plus de les voir ni lui, ni sa mère. Ils devraient m’écrire poste restante, au bureau habituel.
— Quand quittent-ils Paris, vos complices de Saint-Germain-des-Prés ?
Il m’assura qu’ils avaient pris, la veille, le train du soir. Je coupai court à l’expression affectée de sa gratitude et de ses promesses. Sans doute était-il stupéfait : une divinité fantasque, aux imprévisibles desseins, et qu’il avait trahie, le prenait, le lâchait, le ramassait… Il fermait les yeux, se laissait faire. L’échine de biais, les oreilles aplaties, il emportait, en rampant, l’os que je lui jetais.
À l’instant de sortir, il se ravisa et me demanda comment il recevrait cette rente, par quel intermédiaire.
— Vous la recevrez, lui dis-je d’un ton sec. Je tiens toujours mes promesses, le reste ne vous concerne pas.
La main sur le loquet, il hésitait encore :
— J’aimerais bien que ce soit une assurance sur la vie, une rente viagère, quelque chose comme ça, dans une société sérieuse… Je serais plus tranquille, je ne me ferais pas de mauvais sang…
J’ouvris violemment la porte qu’il tenait entrebâillée et le poussai dans le couloir.
Je m’appuyais contre la cheminée, et je comptais, d’un geste machinal, les morceaux de bois verni rassemblés dans le vide-poche.
Pendant des années, j’avais rêvé de ce fils inconnu. Au long de ma pauvre vie, je n’avais jamais perdu le sentiment de son existence. Il y avait quelque part un enfant né de moi que je pourrais retrouver, et qui, peut-être, me consolerait. Qu’il fût d’une condition modeste, cela me le rendait plus proche : il m’était doux de penser qu’il ne devait ressembler en rien à mon fils légitime ; je lui prêtais, à la fois, cette simplicité et cette force d’attachement qui ne sont pas rares dans le peuple. Enfin, je jouais ma dernière carte. Je savais qu’après lui, je n’avais plus rien à attendre de personne et qu’il ne me resterait qu’à me mettre en boule et à me tourner du côté du mur. Pendant quarante ans, j’avais cru consentir à la haine, à celle que j’inspirais, à celle que je ressentais. Pareil aux autres, pourtant, je nourrissais une espérance et j’avais trompé ma faim, comme j’avais pu, jusqu’à ce que j’en fusse réduit à ma dernière réserve. Maintenant, c’était fini.
Il ne me restait même pas l’affreux plaisir de combiner des plans pour déshériter ceux qui me voulaient du mal. Robert les avait mis sur la voie : ils finiraient bien par découvrir les coffres, même ceux qui n’étaient pas à mon nom. Inventer autre chose ? Ah ! vivre encore, avoir le temps de tout dépenser ! Mourir… et qu’ils ne trouvent même pas de quoi payer un enterrement de pauvre. Mais après toute une vie d’économie, et lorsque j’ai assouvi cette passion de l’épargne, pendant des années, comment apprendre, à mon âge, les gestes des prodigues ? Et d’ailleurs, les enfants me guettent, me disais-je. Je ne pourrais rien faire dans ce sens qui ne devienne entre leurs mains une arme redoutable… Il faudrait me ruiner dans l’ombre, petitement…
Hélas ! je ne saurais pas me ruiner ! je n’arriverais jamais à perdre mon argent ! S’il était possible de l’enfouir dans ma fosse, de revenir à la terre, serrant dans mes bras cet or, ces billets, ces titres ? Si je pouvais faire mentir ceux qui prêchent que les biens de ce monde ne nous suivent pas dans la mort !
Il y a « les œuvres », — les bonnes œuvres sont des trappes qui engloutissent tout. Des dons anonymes que j’enverrais au bureau de bienfaisance, aux petites sœurs des pauvres. Ne pourrais-je enfin penser aux autres, penser à d’autres qu’à mes ennemis ? Mais l’horreur de la vieillesse, c’est d’être le total d’une vie, — un total dans lequel nous ne saurions changer aucun chiffre. J’ai mis soixante ans à composer ce vieillard mourant de haine. Je suis ce que je suis ; il faudrait devenir un autre. Ô Dieu, Dieu… si vous existiez !
Au crépuscule, une fille entra pour préparer mon lit ; elle ne ferma pas les volets. Je m’étendis dans l’ombre. Les bruits de la rue, la lumière des réverbères ne m’empêchaient pas de somnoler. Je reprenais brièvement conscience, comme en voyage lorsque le train s’arrête ; et de nouveau je m’assoupissais. Bien que je ne me sentisse pas plus malade, il me semblait que je n’avais qu’à demeurer ainsi et à attendre patiemment que ce sommeil devînt éternel.
Il me restait encore à prendre des dispositions pour que la rente promise fût versée à Robert et je voulais aussi passer à la poste restante, puisque personne, maintenant, ne me rendrait ce service. Depuis trois jours, je n’avais pas lu mon courrier. Cette attente de la lettre inconnue et qui survit à tout, quel signe que l’espérance est indéracinable et qu’il reste toujours en nous de ce chiendent !
Ce fut ce souci du courrier qui me donna la force de me lever, le lendemain, vers midi, et de me rendre au bureau de poste. Il pleuvait, j’étais sans parapluie, je longeais les murs. Mes allures éveillaient la curiosité, on se retournait. J’avais envie de crier aux gens : « Qu’ai-je donc d’extraordinaire ? Me prenez-vous pour un dément ? Il ne faut pas le dire : les enfants en profiteraient. Ne me regardez pas ainsi : je suis comme tout le monde, — sauf que mes enfants me haïssent et que je dois me défendre contre eux. Mais ce n’est pas là être fou. Parfois je suis sous l’influence de toutes les drogues que l’angine de poitrine m’oblige à prendre. Eh bien, oui, je parle seul parce que je suis toujours seul. Le dialogue est nécessaire à l’être humain. Qu’y a-t-il d’extraordinaire dans les gestes et dans les paroles d’un homme seul ? »
Le paquet que l’on me remit contenait des imprimés, quelques lettres de banque, et trois télégrammes. Il s’agissait sans doute d’un ordre de bourse qui n’avait pu être exécuté. J’attendis d’être assis dans un bistro pour les ouvrir. À de longues tables, des maçons, des espèces de pierrots de tout âge, mangeaient lentement leurs portions congrues et buvaient leur litre sans presque causer. Ils avaient travaillé, depuis le matin, sous la pluie. Ils allaient recommencer à une heure et demie. C’était la fin de juillet. Le monde emplissait les gares… Auraient-ils rien compris à mon tourment ? Sans doute ! et comment un vieil avocat l’eût-il ignoré ? Dès la première affaire que j’avais plaidée, il s’agissait d’enfants qui se disputaient, pour ne pas avoir à nourrir leur père. Le malheureux changeait tous les trois mois de foyer, partout maudit, et il était d’accord avec ses fils pour appeler à grands cris la mort qui les délivrerait de lui. Dans combien de métairies avais-je assisté à ce drame du vieux qui, pendant longtemps, refuse de lâcher son bien, puis se laisse enjôler, jusqu’à ce que ses enfants le fassent mourir de travail et de faim ! Oui, il devait connaître ça, le maigre maçon noueux qui, à deux pas de moi, écrasait lentement du pain entre ses gencives nues.
Aujourd’hui, un vieillard bien mis n’étonne personne dans les bistros. Je déchiquetais un morceau de lapin blanchâtre et m’amusais des gouttes de pluie qui se rejoignaient sur la vitre ; je déchiffrais à l’envers le nom du propriétaire. En cherchant mon mouchoir, ma main sentit le paquet de lettres. Je mis mes lunettes, et ouvris au hasard un télégramme : « Obsèques de mère demain, 23 juillet, neuf heures, église Saint-Louis. » Il était daté du matin même. Les deux autres, expédiés l’avant-veille, avaient dû se suivre à quelques heures d’intervalle. L’un disait : « Mère au plus mal, reviens. » L’autre : « Mère décédée… » Les trois étaient signés d’Hubert.
Je froissai les télégrammes et continuai de manger, l’esprit préoccupé parce qu’il faudrait trouver la force de prendre le train du soir. Pendant plusieurs minutes, je ne pensai qu’à cela ; puis un autre sentiment se fit jour en moi : la stupeur de survivre à Isa. Il était entendu que j’allais mourir. Que je dusse partir le premier, cela ne faisait question ni pour moi, ni pour personne. Projets, ruses, complots, n’avaient d’autre objectif que les jours qui suivraient ma mort toute proche. Pas plus que ma famille, je ne nourrissais à ce sujet le moindre doute. Il y avait un aspect de ma femme, que je n’avais jamais perdu de vue : c’était ma veuve, celle qui serait gênée par ses crêpes pour ouvrir le coffre. Une perturbation dans les astres ne m’eût pas causé plus de surprise que cette mort, plus de malaise. En dépit de moi-même, l’homme d’affaires en moi commençait à examiner la situation et le parti à en tirer contre mes ennemis. Tels étaient mes sentiments jusqu’à l’heure où le train s’ébranla.
Alors, mon imagination entra en jeu. Pour la première fois, je vis Isa telle qu’elle avait dû être sur son lit, la veille et l’avant-veille. Je recomposai le décor, sa chambre de Calèse (j’ignorais qu’elle était morte à Bordeaux). Je murmurai : « la mise en bière… » et cédai à un lâche soulagement. Quelle aurait été mon attitude ? Qu’aurais-je manifesté sous le regard attentif et hostile des enfants ? La question se trouvait résolue. Pour le reste, le lit où je serais obligé de me coucher en arrivant, supprimerait toute difficulté. Car il ne fallait pas penser que je pusse assister aux obsèques : à l’instant, je venais de m’efforcer en vain d’atteindre les lavabos. Cette impuissance ne m’effrayait pas : Isa morte, je ne m’attendais plus à mourir ; mon tour était passé. Mais j’avais peur d’une crise, d’autant plus que j’occupais seul mon compartiment. On m’attendrait à la gare (j’avais télégraphié), Hubert, sans doute…
Non, ce n’était pas lui. Quel soulagement, lorsque m’apparut la grosse figure d’Alfred, décomposée par l’insomnie ! Il sembla effrayé quand il me vit. Je dus prendre son bras et ne pus monter seul dans l’auto. Nous roulions dans le triste Bordeaux d’un matin pluvieux, à travers un quartier d’abattoirs et d’écoles. Je n’avais pas besoin de parler : Alfred entrait dans les moindres détails, décrivait l’endroit précis du jardin public où Isa s’était affaissée : un peu avant d’arriver aux serres, devant le massif de palmiers, la pharmacie où on l’avait transportée, la difficulté de hisser ce corps pesant jusqu’à sa chambre, au premier étage ; la saignée, la ponction… Elle avait gardé sa connaissance toute la nuit, malgré l’hémorragie cérébrale. Elle m’avait demandé par signes, avec insistance, et puis elle s’était endormie au moment où un prêtre apportait les saintes huiles. « Mais elle avait communié la veille… »
Alfred voulait me laisser devant la maison, déjà drapée de noir, et continuer sa route, sous prétexte qu’il avait à peine le temps de s’habiller pour la cérémonie. Mais il dut se résigner à me faire descendre de l’auto. Il m’aida à monter les premières marches. Je ne reconnus pas le vestibule. Entre des murs de ténèbres, des brasiers de cierges brûlaient autour d’un monceau de fleurs. Je clignai des yeux. Le dépaysement que j’éprouvai ressemblait à celui de certains rêves. Deux religieuses immobiles avaient dû être fournies avec le reste. De cet agglomérat d’étoffes, de fleurs et de lumières, l’escalier habituel, avec son tapis usé, montait vers la vie de tous les jours.
Hubert le descendait. Il était en habit, très correct. Il me tendit la main et me parla ; mais que sa voix venait de loin ! Je répondais et aucun son ne montait à mes lèvres. Sa figure se rapprocha de la mienne, devint énorme, puis je sombrai. J’ai su depuis que cet évanouissement n’avait pas duré trois minutes. Je revins à moi dans une petite pièce qui avait été la salle d’attente, avant que j’eusse renoncé au Barreau. Des sels me piquaient les muqueuses. Je reconnus la voix de Geneviève : « Il revient… » Mes yeux s’ouvrirent : ils étaient tous penchés sur moi. Leurs visages me semblaient différents, rouges, altérés, quelques-uns verdâtres. Janine, plus forte que sa mère, semblait avoir le même âge. Les larmes avaient surtout raviné la figure d’Hubert. Il avait cette expression laide et touchante de quand il était enfant, à l’époque où Isa, le prenant sur ses genoux, lui disait : « Mais c’est un vrai chagrin qu’il a, mon petit garçon… » Seul Phili, dans cet habit qu’il avait traîné à travers toutes les boîtes de Paris et de Berlin, tournait vers moi son beau visage indifférent et ennuyé, — tel qu’il devait être lorsqu’il partait pour une fête, ou plutôt lorsqu’il en revenait, débraillé et ivre, car il n’avait pas encore noué sa cravate. Derrière lui, je distinguais mal des femmes voilées qui devaient être Olympe et ses filles. D’autres plastrons blancs luisaient dans la pénombre.
Geneviève approcha de mes lèvres un verre dont je bus quelques gorgées. Je lui dis que je me sentais mieux. Elle me demanda, d’une voix douce et bonne, si je voulais me coucher tout de suite. Je prononçai la première phrase qui me vint à l’esprit :
— J’aurais tant voulu l’accompagner jusqu’au bout, puisque je n’ai pas pu lui dire adieu.
Je répétais, comme un acteur qui cherche le ton juste : « Puisque je n’ai pas pu lui dire adieu… » et ces mots banals, qui ne tendaient qu’à sauver les apparences, et qui m’étaient venus parce qu’ils faisaient partie de mon rôle dans la Pompe funèbre, éveillèrent en moi, avec une brusque puissance, le sentiment dont ils étaient l’expression ; comme je me fusse averti moi-même de cela dont je ne m’étais pas encore avisé : je ne reverrais plus ma femme ; il n’y aurait plus entre nous d’explication ; elle ne lirait pas ces pages. Les choses en resteraient éternellement au point où je les avais laissées en quittant Calèse. Nous ne pourrions pas recommencer, repartir sur nouveaux frais ; elle était morte sans me connaître, sans savoir que je n’étais pas seulement ce monstre, ce bourreau, et qu’il existait un autre homme en moi. Même si j’étais arrivé à la dernière minute, même si nous n’avions échangé aucune parole, elle aurait vu ces larmes qui maintenant sillonnaient mes joues, elle serait partie, emportant la vision de mon désespoir.
Seuls, mes enfants, muets de stupeur, contemplaient ce spectacle. Peut-être ne m’avaient-ils jamais vu pleurer, dans toute leur vie. Cette vieille figure hargneuse et redoutable, cette tête de Méduse dont aucun d’eux n’avait jamais pu soutenir le regard, se métamorphosait, devenait simplement humaine. J’entendis quelqu’un dire (je crois que c’était Janine) :
— Si vous n’étiez pas parti… pourquoi êtes-vous parti ?
Oui, pourquoi étais-je parti ? Mais n’aurais-je pu revenir à temps ? Si les télégrammes ne m’avaient été adressés poste restante, si je les avais reçus rue Bréa… Hubert commit l’imprudence d’ajouter :
— Parti sans laisser d’adresse… nous ne pouvions deviner…
Une pensée, jusque-là confuse en moi, se fit jour d’un seul coup. Les deux mains appuyées aux bras du fauteuil, je me dressai, tremblant de colère, et lui criai en pleine figure : « Menteur ! »
Et comme il balbutiait : « Père, tu deviens fou ? » je répétais :
— Oui, vous êtes des menteurs : vous connaissiez mon adresse. Osez me dire en face que vous ne la connaissiez pas.
Et comme Hubert protestait faiblement : « Comment l’aurions-nous sue ? »
— Tu n’as eu de rapports avec personne qui me touchât de près ? Ose le nier ? Ose donc !
La famille pétrifiée me considérait en silence. Hubert agitait la tête comme un enfant empêtré dans son mensonge.
— Vous n’avez pas payé cher sa trahison, d’ailleurs. Vous n’avez pas été très larges, mes enfants. Douze mille francs de rente à un garçon qui vous restitue une fortune, c’est pour rien.
Je riais, de ce rire qui me fait tousser. Les enfants ne trouvaient pas de paroles. Phili grommela, entre haut et bas : « Sale coup… » Je repris, en baissant la voix, sur un geste suppliant d’Hubert qui essayait en vain de parler :
— C’est à cause de vous que je ne l’ai pas revue. Vous étiez tenus au courant de mes moindres actions, mais il ne fallait pas que je m’en pusse douter. Si vous m’aviez télégraphié rue Bréa, j’aurais compris que j’étais trahi. Rien au monde n’aurait pu vous décider à ce geste, pas même les supplications de votre mère mourante. Vous avez du chagrin bien sûr, mais vous ne perdez pas le nord…
Je leur dis ces choses et d’autres encore plus horribles. Hubert suppliait sa sœur : « Mais fais-le taire ! fais-le taire ! On va l’entendre… » d’une voix entrecoupée. Geneviève m’entoura les épaules de son bras et me fit rasseoir :
— Ce n’est pas le moment, père. Nous reparlerons de tout cela à tête reposée. Mais je te conjure, au nom de celle qui est encore là…
Hubert, livide, mit un doigt sur sa bouche : le maître de cérémonie entrait avec la liste des personnes qui devaient porter un gland. Je fis quelques pas. Je voulais marcher seul ; la famille s’écarta devant moi qui avançais en vacillant. Je pus franchir le seuil de la chapelle ardente, m’accroupir sur un prie-Dieu.
C’est là qu’Hubert et Geneviève me rejoignirent. Chacun me prit par un bras, je les suivis docilement. La montée de l’escalier fut difficile. Une des religieuses avait consenti à me garder pendant la cérémonie funèbre. Hubert, avant de prendre congé, affecta d’ignorer ce qui venait de se passer entre nous et me demanda s’il avait bien fait en désignant le bâtonnier pour porter un gland. Je me tournai du côté de la fenêtre ruisselante, sans répondre.
Déjà des piétinements se faisaient entendre. Toute la ville viendrait signer. Du côté Fondaudège, à qui n’étions-nous pas alliés ? Et de mon côté, le Barreau, les banques, le monde des affaires… J’éprouvais un état de bien-être, tel que d’un homme qui s’est disculpé, dont l’innocence est reconnue. J’avais convaincu mes enfants de mensonge ; ils n’avaient pas nié leur responsabilité. Tandis que la maison était tout entière grondante, comme d’un étrange bal sans musique, je m’obligeai à fixer mon attention sur leur crime : eux seuls m’avaient empêché de recevoir le dernier adieu d’Isa… Mais j’éperonnais ma vieille haine ainsi qu’un cheval fourbu : elle ne rendait plus. Détente physique, ou satisfaction d’avoir eu le dernier mot, je ne sais ce qui m’adoucissait malgré moi.
Rien ne me parvenait plus des psalmodies liturgiques ; la rumeur funèbre allait s’éloignant, jusqu’à ce qu’un silence aussi profond que celui de Calèse régnât dans la vaste demeure. Isa l’avait vidée de ses habitants. Elle traînait derrière son cadavre toute la domesticité. Il ne restait personne que moi et cette religieuse qui finissait à mon chevet le rosaire commencé près du cercueil.
Ce silence me rendit de nouveau sensible à la séparation éternelle, au départ sans retour. De nouveau ma poitrine se gonfla, parce que, maintenant, il était trop tard et qu’entre elle et moi tout était dit. Assis sur le lit, soutenu par des oreillers, pour pouvoir respirer, je regardais ces meubles Louis XIII dont nous avions choisi le modèle chez Bardié, pendant nos fiançailles, et qui avaient été les siens jusqu’au jour où elle avait hérité de ceux de sa mère. Ce lit, ce triste lit de nos rancœurs et de nos silences…
Hubert et Geneviève entrèrent seuls, les autres demeurèrent dans le couloir. Je compris qu’ils ne pouvaient s’habituer à ma figure en larmes. Ils se tenaient debout à mon chevet, le frère, bizarre dans son habit du soir, en plein midi, la sœur qui était une tour d’étoffe noire où éclatait un mouchoir blanc, où le voile rejeté découvrait une face ronde et bouillie. Le chagrin nous avait tous démasqués et nous ne nous reconnaissions pas.
Ils s’inquiétèrent de ma santé. Geneviève dit :
— Presque tout le monde a suivi jusqu’au cimetière : elle était très aimée.
Je l’interrogeai sur les jours qui avaient précédé l’attaque de paralysie.
— Elle éprouvait des malaises… peut-être même a-t-elle eu des pressentiments ; car, la veille du jour où elle devait se rendre à Bordeaux, elle a passé son temps, dans sa chambre, à brûler des tas de lettres ; nous avons même cru qu’il y avait un feu de cheminée…
Je l’interrompis. Une idée m’était venue… Comment n’avais-je pas songé à cela ?
— Geneviève, crois-tu que mon départ ait été pour quelque chose ?…
Elle me répondit, d’un air de contentement, que « ça lui avait sans doute porté un coup… »
— Mais vous ne lui avez pas dit… vous ne l’avez pas tenue au courant de ce que vous aviez découvert…
Elle interrogea son frère du regard : devait-elle avoir l’air de comprendre ? Je dus faire une étrange figure, à cette minute, car ils semblèrent effrayés ; et tandis que Geneviève m’aidait à me redresser, Hubert répondit avec précipitation que sa mère était tombée malade plus de dix jours après mon départ et que, durant cette période, ils avaient décidé de la tenir en dehors de ces tristes débats. Disait-il vrai ? Il ajouta, d’une voix chevrotante :
— D’ailleurs, si nous avions cédé à la tentation de lui en parler, nous serions les premiers responsables…
Il se détourna un peu, et je voyais le mouvement convulsif de ses épaules. Quelqu’un entrebâilla la porte et demanda si l’on se mettait à table. J’entendis la voix de Phili : « Que voulez-vous ! ce n’est pas ma faute, moi, ça me creuse… » Geneviève s’informa, à travers ses larmes, de ce que je voulais manger. Hubert me dit qu’il viendrait, après le déjeuner ; nous nous expliquerions, une fois pour toutes, si j’avais la force de l’entendre. Je fis un signe d’acquiescement.
Quand ils furent sortis, la sœur m’aida à me lever, je pus prendre un bain, m’habiller, boire un bol de bouillon. Je ne voulais pas engager cette bataille, en malade que l’adversaire ménage et protège.
Quand ils revinrent, ce fut pour trouver un autre homme que ce vieillard qui leur avait fait pitié. J’avais pris les drogues nécessaires ; j’étais assis, le buste droit ; je me sentais moins oppressé, comme chaque fois que je quitte mon lit.
Hubert avait revêtu un costume de ville ; mais Geneviève était enveloppée dans une vieille robe de chambre de sa mère. « Je n’ai rien de noir à me mettre… » Ils s’assirent en face de moi ; et après les premières paroles de convenance :
— J’ai beaucoup réfléchi… commença Hubert.
Il avait soigneusement préparé son discours. Il s’adressait à moi comme si j’avais été une assemblée d’actionnaires, en pesant chaque terme, et avec le souci d’éviter tout éclat.
— Au chevet de maman, j’ai fait mon examen de conscience ; je me suis efforcé de changer mon point de vue, de me mettre à ta place. Un père dont l’idée fixe est de déshériter ses enfants, c’est cela que nous considérions en toi et qui, à mes yeux, légitime ou du moins excuse toute notre conduite. Mais nous t’avons donné barre sur nous par cette lutte sans merci et par ces…
Comme il cherchait le terme juste, je lui soufflai doucement : « Par ces lâches complots. »
Ses pommettes se colorèrent. Geneviève se rebiffa :
— Pourquoi « lâches » ? Tu es tellement plus fort que nous…
— Allons donc ! un vieillard très malade contre une jeune meute…
— Un vieillard très malade, reprit Hubert, jouit, dans une maison comme la nôtre, d’une position privilégiée : il ne quitte pas sa chambre, il y demeure aux aguets, il n’a rien à faire qu’à observer les habitudes de la famille et à en tirer profit. Il combine ses coups, seul, les prépare à loisir. Il sait tout des autres qui ne savent rien de lui. Il connaît les postes d’écoute… (comme je ne pouvais m’empêcher de sourire, ils sourirent aussi). Oui, continua Hubert, une famille est toujours imprudente. On se dispute, on hausse la voix : tout le monde finit par crier sans s’en apercevoir. Nous nous sommes trop fiés à l’épaisseur des murs de la vieille maison, oubliant que les planchers en sont minces. Et il y a aussi les fenêtres ouvertes…
Ces allusions créèrent entre nous une espèce de détente, Hubert, le premier, revint au ton sérieux :
— J’admets que nous ayons pu t’apparaître coupables. Encore une fois, ce serait un jeu, pour moi, d’invoquer le cas de légitime défense ; mais j’écarte tout ce qui pourrait envenimer le débat. Je ne chercherai pas non plus à établir qui, dans cette triste guerre, fut l’agresseur. Je consens même à plaider coupable. Mais il faut que tu comprennes…
Il s’était levé, il essuyait les verres de ses lunettes. Ses yeux clignotaient dans sa figure creuse, rongée.
— Il faut que tu comprennes que je luttais pour l’honneur, pour la vie de mes enfants. Tu ne peux imaginer notre situation ; tu es d’un autre siècle ; tu as vécu dans cette époque fabuleuse où un homme prudent tablait sur des valeurs sûres. J’entends bien que tu as été à la hauteur des circonstances ; que tu as vu, avant tout le monde, venir le grain ; que tu as réalisé à temps… mais, c’est parce que tu étais hors des affaires, hors d’affaire, c’est bien le cas de le dire ! Tu pouvais juger froidement de la situation, tu la dominais, tu n’étais pas engagé comme moi jusqu’au-dessus des oreilles… Le réveil a été trop brusque… On n’a pas eu le loisir de se retourner… C’est la première fois que toutes les branches craquent en même temps. On ne peut se raccrocher à rien, on ne peut se rattraper sur rien…
Avec quelle angoisse il répéta : « sur rien… sur rien… » Jusqu’où était-il engagé ? Au bord de quel désastre se débattait-il ? Il eut peur de s’être trop livré, se reprit, émit les lieux communs habituels : l’outillage intensif d’après la guerre, la surproduction, la crise de consommation… Ce qu’il disait importait peu. C’était à son angoisse que je demeurais attentif. À ce moment là, je m’aperçus que ma haine était morte, mort aussi ce désir de représailles. Mort, peut-être, depuis longtemps. J’avais entretenu ma fureur, je m’étais déchiré les flancs. Mais à quoi bon se refuser à l’évidence ? J’éprouvais, devant mon fils, un sentiment confus où la curiosité dominait : l’agitation de ce malheureux, cette terreur, ces affres que je pouvais interrompre d’un mot… comme cela m’apparaissait étrange ! Je voyais en esprit cette fortune, qui avait été, semblait-il, le tout de ma vie, que j’avais cherché à donner, à perdre, dont je n’avais même pas été libre de disposer à mon gré, cette chose dont je me sentais, soudain, plus que détaché, qui ne m’intéressait plus, qui ne me concernait plus. Hubert maintenant silencieux, m’épiait à travers ses lunettes : que pouvais-je bien manigancer ? Quel coup allais-je lui assener ? Il avait déjà un rictus, il rejetait son buste, levait à demi le bras comme l’enfant qui se protège. Il reprit d’une voix timide :
— Je ne te demande rien de plus que d’assainir ma position. Avec ce qui me reviendra de maman, je n’aurai plus besoin (il hésita un instant avant de jeter le chiffre) que d’un million. Une fois le terrain déblayé, je m’en tirerai toujours. Fais ce que tu veux du reste ; je m’engage à respecter ta volonté…
Il ravala sa salive ; il m’observait à la dérobée ; mais je gardais un visage impénétrable.
— Mais toi, ma fille ? dis-je en me tournant vers Geneviève, tu es dans une bonne situation ? Ton mari est un sage…
L’éloge de son mari l’irritait toujours. Elle protesta qu’Alfred n’achetait plus de rhum depuis deux ans : il était sûr, évidemment, de ne pas se tromper ! Sans doute ils avaient de quoi vivre, mais Phili menaçait de lâcher sa femme et n’attendait que d’être certain que la fortune était perdue. Comme je murmurais : « Le beau malheur ! » elle reprit vivement :
— Oui, c’est une canaille, nous le savons, Janine le sait… mais s’il la quitte, elle en mourra. Mais oui, elle en mourra. Tu ne peux pas comprendre ça, père. Ça n’est pas dans tes cordes. Janine en sait plus long sur Phili que nous-mêmes. Elle m’a souvent répété qu’il est pire que tout ce que nous pouvons imaginer. Il n’empêche qu’elle mourrait s’il la quittait. Ça te paraît absurde. Ces choses-là n’existent pas pour toi. Mais avec ton immense intelligence, tu peux comprendre ce que tu ne sens pas.
— Tu fatigues papa, Geneviève.
Hubert pensait que sa lourde sœur « gaffait », et que j’étais atteint dans mon orgueil. Il voyait, sur ma figure, les signes de l’angoisse ; mais il n’en pouvait connaître la cause. Il ne savait pas que Geneviève rouvrait une plaie, y mettait les doigts. Je soupirai : « Heureux Phili ! »
Mes enfants échangèrent un regard étonné. De bonne foi, ils m’avaient toujours pris pour un demi-fou. Peut-être m’eussent-ils fait enfermer sans aucun trouble de conscience.
— Une crapule, gronda Hubert, et qui nous tient.
— Son beau-père est plus indulgent que toi, dis-je. Alfred répète souvent que Phili « n’est pas un mauvais drôle ».
Geneviève prit feu.
— Il tient aussi Alfred : le gendre a corrompu le beau-père, c’est bien connu en ville : on les a rencontrés ensemble, avec des filles… Quelle honte ! c’était un des chagrins qui rongeaient maman…
Geneviève s’essuyait les yeux. Hubert crut que je voulais détourner leur attention de l’essentiel :
— Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, Geneviève, dit-il d’un ton irrité. On dirait qu’il n’y a que toi et les tiens au monde.
Furieuse, elle protesta « qu’elle voudrait bien savoir qui était le plus égoïste des deux ». Elle ajouta :
— Bien sûr, chacun pense à ses enfants d’abord. J’ai toujours tout fait pour Janine, et je m’en vante, comme maman a tout fait pour nous. Je me jetterais au feu…
Son frère l’interrompit, de ce ton âpre où je me reconnaissais, pour dire : « qu’elle y jetterait les autres aussi ».
Que cette dispute, naguère, m’eût diverti ! J’aurais salué avec joie les signes annonciateurs d’une bataille sans merci autour des quelques bribes d’héritage dont je ne fusse pas parvenu à les frustrer. Mais je n’éprouvais plus qu’un peu de dégoût, de l’ennui… Que cette question soit vidée une fois pour toutes ! Qu’ils me laissent mourir en paix !
— C’est étrange, mes enfants, leur dis-je, que je finisse par faire ce qui m’a toujours paru être la plus grande folie…
Ah ! ils ne songeaient plus à se battre ! Ils tournaient vers moi des yeux durs et méfiants. Ils attendaient ; ils se mettaient en garde.
— Moi qui m’étais toujours proposé en exemple le vieux métayer, dépouillé de son vivant, et que sa progéniture laisse crever de faim… Et lorsque l’agonie dure trop longtemps, on ajoute des édredons, on le couvre jusqu’à la bouche…
— Père, je t’en supplie…
Ils protestaient avec une expression d’horreur qui n’était pas jouée. Je changeai brusquement de ton :
— Tu vas être occupé, Hubert : les partages seront difficiles. J’ai des dépôts un peu partout, ici, à Paris, à l’étranger. Et les propriétés, les immeubles…
À chaque mot, leurs yeux s’agrandissaient, mais ils ne voulaient pas me croire. Je vis les mains fines d’Hubert s’ouvrir toutes grandes et se refermer.
— Il faut que tout soit fini avant ma mort, en même temps que vous partagerez ce qui vous vient de votre mère. Je me réserve la jouissance de Calèse : la maison et le parc (l’entretien et les réparations à votre charge). Pour les vignes, qu’on ne m’en parle plus. Une rente mensuelle, dont le montant reste à fixer, me sera versée par le notaire… Fais-moi passer mon portefeuille, oui… dans la poche gauche de mon veston.
Hubert me le tendit d’une main tremblante. J’en tirai une enveloppe :
— Tu trouveras là quelques indications sur l’ensemble de ma fortune. Tu peux la porter à maître Arcam… Ou plutôt, non, téléphone-lui de venir, je la lui remettrai moi-même et lui confirmerai, en ta présence, mes volontés.
Hubert prit l’enveloppe et me demanda avec une expression anxieuse :
— Tu te moques de nous ? Non ?
— Va téléphoner au notaire : tu verras bien si je me moque…
Il se précipita vers la porte, puis se reprit :
— Non, dit-il, aujourd’hui ce serait inconvenant… Il faut attendre une semaine.
Il passa une main sur ses yeux ; sans doute avait-il honte, s’efforçait-il de penser à sa mère. Il tournait et retournait l’enveloppe.
— Eh bien, repris-je, ouvre et lis : je t’y autorise.
Il se rapprocha vivement de la fenêtre, fit sauter le cachet. Il lut comme il aurait mangé. Geneviève, n’y tenant plus, se leva et tendit, par dessus l’épaule de son frère, une tête avide.
Je contemplais ce couple fraternel. Il n’y avait rien là qui dût me faire horreur. Un homme d’affaires menacé, un père et une mère de famille retrouvant soudain des millions qu’ils croyaient perdus. Non, ils ne me faisaient pas horreur. Mais ma propre indifférence m’étonnait. Je ressemblais à l’opéré qui se réveille et qui dit qu’il n’a rien senti. J’avais arraché de moi quelque chose à quoi je tenais, croyais-je, par de profondes attaches. Or je n’éprouvais rien que du soulagement, un allégement physique : je respirais mieux. Au fond, que faisais-je, depuis des années, sinon d’essayer de perdre cette fortune, d’en combler quelqu’un qui ne fût pas l’un des miens ? Je me suis toujours trompé sur l’objet de mes désirs. Nous ne savons, pas ce que nous désirons, nous n’aimons pas ce que nous croyons aimer.
J’entendis Hubert dire à sa sœur : « C’est énorme… c’est énorme… c’est une fortune énorme. » Ils échangèrent quelques mots à voix basse ; et Geneviève déclara qu’ils n’acceptaient pas mon sacrifice, qu’ils ne voulaient pas que je me dépouille.
Ces mots « sacrifice », « dépouille » sonnaient étrangement à mes oreilles. Hubert insistait :
— Tu as agi sous le coup de l’émotion d’aujourd’hui. Tu te crois plus malade que tu n’es. Tu n’as pas soixante-dix ans ; on vit très vieux avec ce que tu as. Au bout de quelque temps, tu aurais des regrets. Je te déchargerai, si tu le veux, de tous les soins matériels. Mais garde en paix ce qui t’appartient. Nous ne désirons que ce qui est juste. Nous n’avons jamais cherché que la justice…
La fatigue m’envahissait, ils virent mes yeux se fermer. Je leur dis que ma décision était prise et que je n’en parlerais plus désormais que devant le notaire. Déjà ils gagnaient la porte ; sans tourner la tête, je les rappelai :
— J’oubliais de vous avertir qu’une rente mensuelle de quinze cents francs doit être versée à mon fils Robert, je le lui ai promis. Tu m’en feras souvenir quand nous signerons l’acte.
Hubert rougit. Il n’attendait pas cette flèche. Mais Geneviève n’y vit pas de malice. L’œil rond, elle fit un rapide calcul et dit :
— Dix-huit mille francs par an… Ne trouves-tu pas que c’est beaucoup ?
La prairie est plus claire que le ciel. La terre, gorgée d’eau, fume, et les ornières, pleines de pluie, reflètent un azur trouble. Tout m’intéresse comme au jour où Calèse m’appartenait. Rien n’est plus à moi et je ne sens pas ma pauvreté. Le bruit de la pluie, la nuit, sur la vendange pourrissante, ne me donne pas moins de tristesse que lorsque j’étais le maître de cette récolte menacée. Ce que j’ai pris pour un signe d’attachement à la propriété, n’est que l’instinct charnel du paysan, fils de paysans, né de ceux qui depuis des siècles interrogent l’horizon avec angoisse. La rente que je dois toucher, chaque mois, s’accumulera chez le notaire : je n’ai jamais eu besoin de rien. J’ai été prisonnier pendant toute ma vie d’une passion qui ne me possédait pas. Comme un chien aboie à la lune, j’ai été fasciné par un reflet. Se réveiller à soixante-huit ans ! Renaître au moment de mourir ! Qu’il me soit donné quelques années encore, quelques mois, quelques semaines…
L’infirmière est repartie, je me sens beaucoup mieux. Amélie et Ernest, qui servaient Isa, restent auprès de moi ; ils savent faire les piqûres ; tout est là sous ma main : ampoules de morphine, de nitrite. Les enfants affairés ne quittent guère la ville et n’apparaissent plus que lorsqu’ils ont besoin d’un renseignement, au sujet d’une évaluation… Tout se passe sans trop de disputes : la terreur d’être « désavantagés » leur a fait choisir ce parti comique de partager les services complets de linge damassé et de verrerie. Ils couperaient en deux une tapisserie plutôt que d’en laisser le bénéfice à un seul. Ils aiment mieux que tout soit dépareillé mais qu’aucun lot ne l’emporte sur l’autre. C’est ce qu’ils appellent : avoir la passion de la justice. Ils auront passé leur vie à déguiser, sous de beaux noms, les sentiments les plus vils… Non, je dois effacer cela. Qui sait s’ils ne sont pas prisonniers, comme je l’ai été moi-même, d’une passion qui ne tient pas à cette part de leur être la plus profonde ?
Que pensent-ils de moi ? Que j’ai été battu sans doute, que j’ai cédé. « Ils m’ont eu. » Pourtant, à chaque visite, ils me témoignent beaucoup de respect et de gratitude. Tout de même, je les étonne. Hubert surtout m’observe : il se méfie, il n’est pas sûr que je sois désarmé. Rassure-toi, mon pauvre garçon. Je n’étais déjà plus très redoutable, le jour où je suis revenu, convalescent, à Calèse. Mais maintenant…
Les ormes des routes et les peupliers des prairies dessinent de larges plans superposés, et entre leurs lignes sombre, la brume s’accumule, — la brume et la fumée des feux d’herbes, et cette haleine immense de la terre qui a bu. Car nous nous réveillons en plein automne et les grappes, où un peu de pluie demeure prise et brille, ne retrouveront plus ce dont les a frustrées l’août pluvieux. Mais pour nous, peut-être n’est-il jamais trop tard. J’ai besoin de me répéter qu’il n’est jamais trop tard.
Ce n’est pas par dévotion que le lendemain de mon retour ici, je pénétrai dans la chambre d’Isa. Le désœuvrement, cette disponibilité totale dont je ne sais si je jouis ou si je souffre à la campagne, cela seul m’incita à pousser la porte entrebâillée, la première après l’escalier, à gauche. Non seulement la fenêtre était largement ouverte, mais l’armoire, la commode l’étaient aussi. Les domestiques avaient fait place nette, et le soleil dévorait, jusque dans les moindres encoignures, les restes impalpables d’une destinée finie. L’après-midi de septembre bourdonnait de mouches réveillées. Les tilleuls épais et ronds ressemblaient à des fruits touchés. L’azur, foncé au zénith, pâlissait contre les collines endormies. Un éclat de rire jaillissait d’une fille que je ne voyais pas ; des chapeaux de soleil bougeaient au ras des vignes : les vendanges étaient commencées.
Mais la vie merveilleuse s’était retirée de la chambre d’Isa ; et au bas de l’armoire, une paire de gants, une ombrelle avaient l’air mort. Je regardais la vieille cheminée de pierre qui porte, sculptés sur son tympan, un râteau, une pelle, une faucille et une gerbe de blé. Ces cheminées d’autrefois, où peuvent flamber des troncs énormes, sont fermées, pendant l’été, par de vastes écrans de toile peinte. Celui-ci représentait un couple de bœufs au labour qu’un jour de colère, étant petit garçon, j’avais criblé de coups de canif. Il n’était qu’appuyé contre la cheminée. Comme j’essayais de le remettre à sa place, il tomba et découvrit le carré noir du foyer plein de cendre. Je me souvins alors de ce que m’avaient rapporté les enfants sur cette dernière journée d’Isa à Calèse : « Elle brûlait des papiers, nous avons cru qu’il y avait le feu… » Je compris, à ce moment-là, qu’elle avait senti la mort approcher. On ne peut penser à la fois à sa propre mort et à celle des autres : possédé par l’idée fixe de ma fin prochaine, comment me fussé-je inquiété de la tension d’Isa ? « Ce n’est rien, c’est l’âge », répétaient les stupides enfants. Mais elle, le jour où elle fit ce grand feu, savait que son heure était proche. Elle avait voulu disparaître tout entière ; elle avait effacé ses moindres traces. Je regardais, dans l’âtre, ces flocons gris que le vent agitait un peu. Les pincettes, qui lui avaient servi, étaient encore là, entre la cheminée et le mur. Je m’en saisis, et fourrageai dans ce tas de poussière, dans ce néant.
Je le fouillai, comme s’il eût recelé le secret de ma vie, de nos deux vies. À mesure que les pincettes y pénétraient, la cendre devenait plus dense. Je ramenai quelques fragments de papier qu’avait dû protéger l’épaisseur des liasses, mais je ne sauvai que des mots, que des phrases interrompues, au sens impénétrable. Tout était de la même écriture que je ne reconnaissais pas. Mes mains tremblaient, s’acharnaient. Sur un morceau minuscule, souillé de suie je pus lire ce mot : PAX, au-dessous d’une petite croix, une date : 23 février 1913, et : « ma chère fille… » Sur d’autres fragments, je m’appliquai à reconstituer les caractères tracés au bord de la page brûlée, mais je n’obtins que ceci : « Vous n’êtes pas responsable de la haine que vous inspire cet enfant, vous ne seriez coupable que si vous y cédiez. Mais au contraire, vous vous efforcez… » Après beaucoup d’efforts je pus lire encore : « … juger témérairement les morts… l’affection qu’il porte à Luc ne prouve pas… » La suie recouvrait le reste, sauf une phrase : « Pardonnez sans savoir ce que vous avez à pardonner. Offrez pour lui votre… »
J’aurais le temps de réfléchir plus tard : je ne pensais à rien qu’à trouver mieux. Je fouillai, le buste incliné, dans une position mauvaise qui m’empêchait de respirer. Un instant, la découverte d’un carnet de molesquine, et qui paraissait intact, me bouleversa ; mais aucune des feuilles n’en avait été épargnée. Au verso de la couverture, je déchiffrai seulement ces quelques mots de la main d’Isa : BOUQUET SPIRITUEL. Et au-dessous : « Je ne m’appelle pas Celui qui damne, mon nom est Jésus. » (Le Christ à saint François de Sales.)
D’autres citations suivaient, mais illisibles. En vain demeurai-je longtemps penché sur cette poussière, je n’en obtins plus rien. Je me relevai et regardai mes mains noires. Je vis, dans la glace, mon front balafré de cendre. Un désir de marcher me prit comme dans ma jeunesse ; je descendis trop vite l’escalier, oubliant mon cœur.
Pour la première fois depuis des semaines, je me dirigeai vers les vignes en partie dépouillées de leurs fruits et qui glissaient au sommeil. Le paysage était léger, limpide, gonflé comme ces bulles azurées que Marie autrefois soufflait au bout d’une paille. Déjà le vent et le soleil durcissaient les ornières et les empreintes profondes des bœufs. Je marchais, emportant en moi l’image de cette Isa inconnue, en proie à des passions puissantes que Dieu seul avait eu pouvoir de mater. Cette ménagère avait été une sœur dévorée de jalousie. Le petit Luc lui avait été odieux… une femme capable de haïr un petit garçon… jalouse à cause de ses propres enfants ? Parce que je leur préférais Luc ? Mais elle avait aussi détesté Marinette… Oui, oui : elle avait souffert par moi ; j’avais eu ce pouvoir de la torturer. Quelle folie ! morte Marinette, mort Luc, morte Isa, morts ! morts ! et moi, vieillard debout, à l’extrême bord de la même fosse où ils s’étaient abîmés, je jouissais de n’avoir pas été indifférent à une femme, d’avoir soulevé en elle ces remous.
C’était risible et, en vérité, je riais seul, haletant un peu, appuyé contre un piquet de vigne, face aux pâles étendues de brume où des villages avec leurs églises, des routes et tous leurs peupliers avaient sombré. La lumière du couchant se frayait un difficile chemin jusqu’à ce monde enseveli. Je sentais, je voyais, je touchais mon crime. Il ne tenait pas tout entier dans ce hideux nid de vipères : haine de mes enfants, désir de vengeance, amour de l’argent ; mais dans mon refus de chercher au delà de ces vipères emmêlées. Je m’en étais tenu à ce nœud immonde comme s’il eût été mon cœur même, — comme si les battements de ce cœur s’étaient confondus avec ces reptiles grouillants. Il ne m’avait pas suffi, au long d’un demi-siècle, de ne rien connaître en moi que ce qui n’était pas moi : j’en avais usé de même à l’égard des autres. De pauvres convoitises, sur la face de mes enfants, me fascinaient. La stupidité de Robert était ce qui m’apparaissait de lui, et je m’en tenais à cette apparence. Jamais l’aspect des autres ne s’offrit à moi comme ce qu’il faut crever, comme ce qu’il faut traverser pour les atteindre. C’était à trente ans, à quarante ans, que j’eusse dû faire cette découverte. Mais aujourd’hui, je suis un vieillard au cœur trop lent, et je regarde le dernier automne de ma vie endormir la vigne, l’engourdir de fumées et de rayons. Ceux que je devais aimer sont morts ; morts ceux qui auraient pu m’aimer. Et les survivants, je n’ai plus le temps, ni la force de tenter vers eux le voyage, de les redécouvrir. Il n’est rien en moi, jusqu’à ma voix, à mes gestes, à mon rire, qui n’appartienne au monstre que j’ai dressé contre le monde et à qui j’ai donné mon nom.
Était-ce précisément ces pensées que je remâchais, appuyé contre ce piquet de vigne, à l’extrémité d’une rège, face aux prairies resplendissantes d’Yquem, où le soleil déclinant s’était posé ? Un incident, que je dois rapporter ici, me les a sans doute rendues plus claires ; mais elles étaient en moi déjà, ce soir-là, tandis que je revenais vers la maison, pénétré jusqu’au cœur par la paix qui remplissait la terre ; les ombres s’allongeaient, le monde entier n’était qu’acceptation ; au loin, les côtes perdues ressemblaient à des épaules courbées : elles attendaient le brouillard et la nuit pour s’allonger peut-être, pour s’étendre, pour s’endormir d’un sommeil humain.
J’espérais trouver Geneviève et Hubert à la maison : ils m’avaient promis de partager mon dîner. C’était la première fois de ma vie que je souhaitais leur venue, que je m’en faisais une joie. J’étais impatient de leur montrer mon nouveau cœur. Il ne fallait pas perdre une minute pour les connaître, pour me faire connaître d’eux. Aurais-je le temps, avant la mort, de mettre ma découverte à l’épreuve ? Je brûlerais les étapes vers le cœur de mes enfants, je passerais à travers tout ce qui nous séparait. Le nœud de vipères était enfin tranché : j’avancerais si vite dans leur amour qu’ils pleureraient en me fermant les yeux.
Ils n’étaient pas arrivés encore. Je m’assis sur le banc, près de la route, attentif au bruit des moteurs. Plus ils tardaient et plus je désirais leur venue. J’avais des retours de ma vieille colère : ça leur était bien égal de me faire attendre ! il leur importait peu que je souffrisse à cause d’eux ; ils faisaient exprès… Je me repris : ce retard pouvait avoir une cause que j’ignorais, et il n’y avait aucune chance que ce fût précisément celle dont, par habitude, je nourrissais ma rancœur. La cloche annonçait le dîner. J’allai jusqu’à la cuisine pour avertir Amélie qu’il fallait attendre encore un peu. Il était bien rare que l’on me vît sous ces solives noires où des jambons pendaient. Je m’assis près du feu, sur une chaise de paille. Amélie, son mari et Cazau, l’homme d’affaires, dont j’avais entendu de loin les grands rires, s’étaient tus dès mon entrée. Une atmosphère de respect et de terreur m’entourait. Jamais je ne parle aux domestiques. Non que je sois un maître difficile ou exigeant, ils n’existent pas à mes yeux, je ne les vois pas. Mais ce soir, leur présence me rassurait. Parce que mes enfants ne venaient pas, j’aurais voulu prendre mon repas sur un coin de cette table, où la cuisinière hachait la viande.
Cazau avait fui, Ernest enfilait une veste blanche pour me servir. Son silence m’oppressait. Je cherchais en vain une parole. Mais je ne connaissais rien de ces deux êtres qui nous étaient dévoués depuis vingt ans. Enfin je me rappelai qu’autrefois, leur fille, mariée à Sauveterre de Guyenne, venait les voir et qu’Isa ne lui payait pas le lapin qu’elle apportait, parce qu’elle prenait plusieurs repas à la maison. J’articulai, sans tourner la tête, un peu vite :
— Eh bien, Amélie, comment va votre fille ? Toujours à Sauveterre ?
Elle abaissa vers moi sa face tannée, et après m’avoir dévisagé :
— Monsieur sait qu’elle est morte… il y aura dix ans le 29, le jour de la Saint-Michel. Monsieur se rappelle bien ?
Son mari, lui, resta muet ; mais il me regarda d’un air dur ; il croyait que j’avais fait semblant d’oublier. Je balbutiai : « Excusez-moi… ma vieille tête… » Mais, comme quand j’étais gêné et intimidé, je ricanais un peu, je ne pouvais me retenir de ricaner. L’homme annonça, avec sa voix habituelle : « Monsieur est servi. »
Je me levai aussitôt et allai m’asseoir dans la salle à manger mal éclairée, en face de l’ombre d’Isa. Ici Geneviève, puis l’abbé Ardouin, puis Hubert… Je cherchai des yeux, entre la fenêtre et le buffet, la haute chaise de Marie qui avait servi à Janine et à la fille de Janine. Je fis semblant d’avaler quelques bouchées ; le regard de cet homme qui me servait m’était horrible.
Au salon, il avait allumé un feu de sarments. Dans cette pièce, chaque génération, en se retirant, comme une marée ses coquillages, avait laissé des albums, des coffrets, des daguerréotypes, des lampes carcel. Des bibelots morts couvraient les consoles. Un pas lourd de cheval dans l’ombre, le bruit du pressoir qui touche la maison me navraient le cœur. « Mes petits, pourquoi n’êtes-vous pas venus ? » Cette plainte me monta aux lèvres. Si, à travers la porte, les domestiques l’avaient entendue, ils auraient cru qu’il y avait un étranger dans le salon ; car ce ne pouvait être la voix ni les paroles du vieux misérable, dont ils s’imaginaient qu’il avait fait exprès de ne pas savoir que leur fille était morte.
Tous, femme, enfants, maîtres et serviteurs, ils s’étaient ligués contre mon âme, ils m’avaient dicté ce rôle odieux. Je m’étais figé atrocement dans l’attitude qu’ils exigeaient de moi. Je m’étais conformé au modèle que me proposait leur haine. Quelle folie, à soixante-huit ans, d’espérer remonter le courant, leur imposer une vision nouvelle de l’homme que je suis pourtant, que j’ai toujours été ! Nous ne voyons que ce que nous sommes accoutumés à voir. Et vous non plus, pauvres enfants, je ne vous vois pas. Si j’étais plus jeune, les plis seraient moins marqués, les habitudes moins enracinées ; mais je doute que, même dans ma jeunesse, j’eusse pu rompre cet enchantement. Il faudrait une force, me disais-je. Quelle force ? Quelqu’un. Oui, quelqu’un en qui nous nous rejoindrions tous et qui serait le garant de ma victoire intérieure, aux yeux des miens ; quelqu’un qui porterait témoignage pour moi, qui m’aurait déchargé de mon fardeau immonde, qui l’aurait assumé…
Même les meilleurs n’apprennent pas seuls à aimer : pour passer outre aux ridicules, aux vices et surtout à la bêtise des êtres, il faut détenir un secret d’amour que le monde ne connaît plus. Tant que ce secret ne sera pas retrouvé, vous changerez en vain les conditions humaines : je croyais que c’était l’égoïsme qui me rendait étranger à tout ce qui touche l’économique et le social ; et il est vrai que j’ai été un monstre de solitude et d’indifférence ; mais il y avait aussi en moi un sentiment, une obscure certitude que cela ne sert à rien de révolutionner la face du monde ; il faut atteindre le monde au cœur. Je cherche celui-là seul qui accomplirait cette victoire ; et il faudrait que lui-même fût le Cœur des cœurs, le centre brûlant de tout amour. Désir, qui peut-être était déjà prière. Il s’en est fallu de peu, ce soir-là, que je ne me misse à genoux, accoudé à un fauteuil, comme faisait Isa dans les étés d’autrefois, avec les trois enfants pressés contre sa robe. Je revenais de la terrasse vers cette fenêtre illuminée ; j’étouffais mes pas et, invisible dans le jardin noir, je regardais ce groupe suppliant : « Prosternée devant Vous, ô mon Dieu, récitait Isa, je Vous rends grâce de ce que Vous m’avez donné un cœur capable de Vous connaître et de Vous aimer… »
Je demeurai debout, au milieu de la pièce, vacillant, comme frappé. Je pensais à ma vie, je regardais ma vie. Non, on ne remonte pas un tel courant de boue. J’avais été un homme si horrible que je n’avais pas eu un seul ami. Mais, me disais-je, n’était-ce pas parce que j’avais toujours été incapable de me travestir ? Si tous les hommes marchaient aussi démasqués que je l’ai fait pendant un demi-siècle, peut-être s’étonnerait-on qu’entre eux, les différences de niveau soient si petites. Au vrai, personne n’avance à visage découvert, personne. La plupart singent la grandeur, la noblesse. À leur insu, ils se conforment à des types littéraires ou autres. Les saints le savent, qui se haïssent et se méprisent parce qu’ils se voient. Je n’eusse pas été si méprisé si je n’avais été si livré, si ouvert, si nu.
Telles étaient les pensées qui me poursuivaient, ce soir-là, tandis que j’errais à travers la pièce assombrie, me cognant à l’acajou et au palissandre d’un mobilier lourd, épave ensablée dans le passé d’une famille, où tant de corps, aujourd’hui dissous, s’étaient appuyés, étendus. Les bottines des enfants avaient sali le divan lorsqu’ils s’y enfonçaient pour feuilleter le Monde Illustré de 1870. L’étoffe demeurait noire aux mêmes places. Le vent tournait autour de la maison, brassait les feuilles mortes des tilleuls. On avait oublié de fermer les volets d’une chambre.
Le lendemain, j’attendis l’heure du courrier avec angoisse. Je tournais dans les allées, à la manière d’Isa, lorsque les enfants étaient en retard et qu’elle s’inquiétait. S’étaient-ils disputés ? Y avait-il un malade ? Je me faisais « du mauvais sang » ; je devenais aussi habile qu’Isa pour entretenir, pour nourrir des idées fixes. Je marchais, au milieu des vignes, avec cet air absent et séparé du monde de ceux qui remâchent un souci ; mais, en même temps, je me souviens d’avoir été attentif à ce changement en moi, de m’être complu dans mon inquiétude. Le brouillard était sonore, on entendait la plaine sans la voir. Des bergeronnettes et des grives s’égaillaient dans les règes où le raisin tardait à pourrir. Luc, enfant, à la fin des vacances, aimait ces matinées de passages…
Un mot d’Hubert, daté de Paris, ne me rassura pas. Il avait été obligé, me disait-il, de partir en hâte : un ennui assez grave dont il m’entretiendrait à son retour, fixé au surlendemain. J’imaginais des complications d’ordre fiscal : peut-être avait-il commis quelque illégalité ?
L’après-midi, je n’y tins plus et me fis conduire à la gare où je pris un billet pour Bordeaux, bien que je me fusse engagé à ne plus voyager seul. Geneviève habitait, maintenant, notre ancienne maison. Je la rencontrai dans le vestibule au moment où elle prenait congé d’un inconnu qui devait être le docteur.
— Hubert ne t’a pas mis au courant ?
Elle m’entraîna dans la salle d’attente où je m’étais évanoui, le jour des obsèques. Je respirai, quand je sus qu’il s’agissait d’une fugue de Phili : j’avais redouté pire ; mais il était parti avec une femme « qui le tenait bien » et après une scène atroce où il n’avait laissé aucun espoir à Janine. On ne pouvait arracher la pauvre petite à un état de prostration qui ennuyait le médecin. Alfred et Hubert avaient rejoint le fugitif à Paris. D’après un télégramme, reçu à l’instant, ils n’avaient rien obtenu.
— Quand je pense que nous leur assurions une pension si large… Évidemment nos précautions étaient prises, nous n’avions versé aucun capital. Mais la rente était considérable. Dieu sait que Janine se montrait faible avec lui : il obtenait d’elle tout ce qu’il voulait. Quand je pense qu’autrefois il menaçait de la planter là, persuadé que tu ne nous laisserais rien ; et c’est lorsque tu nous fais l’abandon de ta fortune, qu’il se décide à prendre le large. Comment expliques-tu ça ?
Et elle s’arrêta en face de moi, les sourcils soulevés, les yeux dilatés. Puis elle se colla au radiateur et, joignant les doigts, elle frottait les paumes de ses mains.
— Et naturellement, dis-je, il s’agit d’une femme très riche…
— Pas du tout ! un professeur de chant… Mais tu la connais bien, c’est Mme Vélard. Pas de la première jeunesse, et qui a roulé. Elle gagne à peine de quoi vivre. Comment expliques-tu ça ? répéta-t-elle.
Mais sans attendre ma réponse, elle recommençait de parler. À ce moment, Janine entra. Elle était en robe de chambre et me tendit son front. Elle n’avait pas maigri ; mais sur cette figure lourde et sans grâce, le désespoir avait tout détruit de ce que je haïssais : ce pauvre être si façonné, si maniéré, était devenu terriblement dépouillé et simple. La lumière crue d’un lustre l’éclairait tout entière sans qu’elle clignât des yeux : « Vous savez ? » me demanda-t-elle seulement, et elle s’assit sur la chaise-longue.
Entendait-elle les propos de sa mère, le réquisitoire interminable que Geneviève devait ressasser depuis le départ de Phili ?
— Quand je pense…
Chaque période débutait par ce « quand je pense » étonnant chez une personne qui pensait si peu. Ils avaient, disait-elle, consenti à ce mariage, bien qu’à vingt-deux ans Phili eût dissipé déjà une jolie fortune dont il avait joui très tôt (comme il était orphelin et sans parents proches, on avait dû l’émanciper). La famille avait fermé les yeux sur sa vie crapuleuse… Et voilà comme il nous récompensait…
Une irritation naissait en moi que j’essayais en vain de contenir. Ma vieille méchanceté rouvrait l’œil. Comme si Geneviève elle-même, Alfred, Isa, tous leurs amis n’avaient harcelé Phili, ne l’avaient ébloui de mille promesses !
— Le plus curieux, grondai-je, c’est que tu crois à ce que tu racontes. Tu sais pourtant que vous couriez tous après ce garçon…
— Voyons, père, tu ne vas pas le défendre…
Je protestai qu’il ne s’agissait pas de le défendre. Mais nous avions eu le tort de juger ce Phili plus vil qu’il n’était. Sans doute lui avait-on marqué trop durement qu’une fois la fortune assurée, il accepterait toutes les avanies, et qu’on était sûr désormais qu’il ne s’en irait plus. Mais les êtres ne sont jamais aussi bas qu’on imagine.
— Quand je pense que tu défends un misérable qui abandonne sa jeune femme et sa petite fille…
— Geneviève, criai-je, exaspéré, tu ne me comprends pas, fais un effort pour comprendre : abandonner sa femme et sa fille, c’est mal, cela va sans dire ; mais le coupable peut avoir cédé à des mobiles ignobles aussi bien qu’à de hautes raisons…
— Alors, répétait Geneviève butée, tu trouves noble d’abandonner une femme de vingt-deux ans et une petite fille…
Elle ne sortait pas de là ; elle ne comprenait rien à rien.
— Non, tu es trop sotte… à moins que tu fasses exprès de ne pas comprendre… Et moi je soutiens que Phili m’apparaît moins méprisable depuis…
Geneviève me coupa la parole, me criant d’attendre que Janine ait quitté la pièce pour l’insulter en défendant son mari. Mais la petite qui, jusque-là, n’avait pas ouvert la bouche, dit, d’une voix que j’avais peine à reconnaître :
— Pourquoi le nier, maman ? Nous avons mis Phili plus bas que terre. Rappelle-toi : depuis que les partages étaient décidés, nous avions barre sur lui. Oui, c’était comme un animal que j’eusse mené en laisse. J’en étais arrivée à ne plus beaucoup souffrir de n’être pas aimée. Je l’avais ; il était à moi ; il m’appartenait : je restais maîtresse de l’argent ; je lui tenais la dragée haute. C’était ton expression, maman. Rappelle-toi que tu me disais : « Maintenant, tu vas pouvoir lui tenir la dragée haute. » Nous pensions qu’il ne mettait rien au-dessus de l’argent. Lui-même le croyait peut-être, et pourtant sa colère, sa honte ont été plus fortes. Car il n’aime pas cette femme qui me l’a pris ; il me l’a avoué en partant, et il m’a jeté à la figure assez de choses atroces, pour que je sois sûre qu’il disait vrai. Mais elle ne le méprisait pas, elle ne le rabaissait pas. Elle s’est donnée à lui, elle ne l’a pas pris. Moi, je me l’étais offert.
Elle répétait ces derniers mots, comme elle se fût battue. Sa mère haussait les épaules, mais se réjouissait de voir ses larmes : « Ça va la détendre… » Et elle disait encore :
— N’aie pas peur, ma chérie, il te reviendra, la faim chasse le loup du bois. Quand il aura assez mangé de vache enragée…
J’étais sûr que de telles paroles excitaient le dégoût de Janine. Je me levai, je pris mon chapeau, ne pouvant supporter de finir la soirée avec ma fille. Je lui fis croire que j’avais loué une auto et que je rentrais à Calèse. Soudain, Janine dit :
— Emmenez-moi, grand-père.
Sa mère lui demanda si elle était folle ; il fallait qu’elle demeurât ici : les hommes de loi avaient besoin d’elle. Et puis, à Calèse, « le chagrin la prendrait ».
Sur le palier où elle m’avait suivi, Geneviève m’adressa de vifs reproches parce que j’avais flatté la passion de Janine :
— Si elle arrivait à se détacher de cet individu, avoue que ce serait un beau débarras. On trouvera toujours un cas d’annulation ; et avec sa fortune, Janine fera un mariage superbe. Mais d’abord, il faut qu’elle se détache. Et toi qui détestais Phili, tu te mets maintenant à faire son éloge devant elle… Ah ! non ! surtout qu’elle n’aille pas à Calèse ! tu nous la renverrais dans un joli état. Ici, nous finirons bien par la distraire. Elle oubliera…
À moins qu’elle ne meure, pensais-je ; ou qu’elle vive misérablement, avec une douleur toujours égale et qui échappera au temps. Peut-être Janine appartient-elle à cette race qu’un vieil avocat connaît bien : ces femmes chez qui l’espérance est une maladie, qui ne guérissent pas d’espérer, et qui, après vingt ans, regardent encore la porte avec des yeux de bête fidèle.
Je rentrai dans la chambre où Janine était demeurée assise, et je lui dis :
— Quand tu voudras, mon enfant… tu seras toujours la bienvenue.
Elle ne manifesta par aucun signe qu’elle m’eût compris. Geneviève rentra et me demanda d’un air soupçonneux : « Que lui dis-tu ? » J’ai su depuis qu’elle m’accusait d’avoir, pendant ces quelques secondes, « retourné » Janine et de m’être amusé « à lui mettre un tas d’idées en tête ». Mais moi, je descendais l’escalier, me remémorant ce que la jeune femme m’avait crié : « Emmenez-moi… » Elle m’avait demandé de l’emmener. J’avais prononcé, d’instinct, sur Phili, les paroles qu’elle avait besoin d’entendre. J’étais le premier, peut-être, qui ne l’eût pas blessée.
Je marchais dans ce Bordeaux illuminé d’un jour de rentrée ; les trottoirs du Cours de l’Intendance, humides de brouillard, luisaient. Les voix du Midi couvraient le vacarme des trams. L’odeur de mon enfance était perdue ; je l’aurais retrouvée dans ces quartiers plus sombres de la rue Dufour-Dubergier et de la Grosse Cloche. Là, peut-être, quelque vieille femme, à l’angle d’une rue noire, serrait-elle encore contre sa poitrine un pot fumant de ces châtaignes bouillies qui sentent l’anis. Non, je n’étais pas triste. Quelqu’un m’avait entendu, compris. Nous nous étions rejoints : c’était une victoire. Mais j’avais échoué devant Geneviève : il n’y avait rien à faire pour moi contre une certaine qualité de bêtise. On atteint aisément une âme vivante à travers les crimes, les vices les plus tristes, mais la vulgarité est infranchissable. Tant pis ! j’en prendrais mon parti ; on ne pouvait fendre la pierre de tous ces tombeaux. Bienheureux si je réussissais à pénétrer jusqu’à un seul être, avant de mourir.
Je couchai à l’hôtel et ne rentrai que le lendemain matin à Calèse. Peu de jours après, Alfred vint me voir et j’appris de lui que ma visite avait eu des conséquences funestes : Janine avait écrit à Phili une lettre de folle où elle se chargeait de tous les torts, s’accusait, lui demandait pardon. « Les femmes n’en font jamais d’autres… » Le bon gros n’osait me dire, mais il pensait sûrement : « Elle recommence les bêtises de sa grand-mère. »
Alfred me laissa entendre que le procès était perdu d’avance et que Geneviève m’en rendait responsable : j’avais fait exprès de monter la tête à Janine. Je demandai à mon gendre, en souriant, quels avaient pu être mes mobiles. Il me répondit, tout en protestant qu’il ne partageait en rien l’opinion de sa femme, que j’avais agi, selon elle, par malice, par vengeance, peut-être par « méchanceté pure ».
Les enfants ne venaient plus me voir. Une lettre de Geneviève m’apprit, deux semaines plus tard, qu’on avait dû enfermer Janine dans une maison de santé. Il ne s’agissait pas de folie, bien entendu. On espérait beaucoup de cette cure d’isolement.
Et moi aussi, j’étais isolé, mais je ne souffrais pas. Jamais mon cœur ne m’avait laissé un si long répit. Durant cette quinzaine et bien au delà, l’automne radieux s’attarda sur le monde. Aucune feuille ne se détachait encore, les roses refleurissaient. J’aurais dû souffrir de ce que mes enfants, de nouveau, s’écartaient de moi. Hubert n’apparaissait plus que pour parler d’affaires. Il était sec, gourmé. Ses manières demeuraient courtoises, mais il se tenait sur ses gardes. L’influence que mes enfants m’accusaient d’avoir prise sur Janine m’avait fait perdre tout le terrain gagné. J’étais redevenu, à leurs yeux, l’adversaire, un vieillard perfide et capable de tout. Et enfin, la seule qui m’aurait peut-être compris était enfermée et séparée des vivants. Et pourtant, j’éprouvais une profonde paix. Démuni de tout, isolé, sous le coup d’une mort affreuse, je demeurais calme, attentif, l’esprit en éveil. La pensée de ma triste vie ne m’accablait pas. Je ne sentais pas le poids de ces années désertes… comme si je n’eusse pas été un vieillard très malade, comme si j’avais eu encore, devant moi, toute une existence, comme si cette paix qui me possédait eût été quelqu’un.
Depuis un mois qu’elle a fui la maison de santé et que je l’ai recueillie, Janine n’est pas guérie encore. Elle croit avoir été victime d’un complot ; elle affirme qu’on l’a enfermée parce qu’elle refusait d’attaquer Phili et de demander le divorce et l’annulation. Les autres s’imaginent que c’est moi seul qui lui mets ces idées en tête et qui la dresse contre eux, alors qu’au cours des interminables journées de Calèse, je lutte pied à pied contre ses illusions et ses chimères. Dehors, la pluie mêle les feuilles à la boue, les pourrit. Des sabots lourds écrasent le gravier de la cour ; un homme passe, la tête couverte d’un sac. Le jardin est si dépouillé que rien ne cache plus l’insignifiance de ce qui est, ici, concédé à l’agrément : les carcasses des charmilles, les bosquets maigres grelottent sous la pluie éternelle. L’humidité pénétrante des chambres nous laisse sans courage, le soir, pour quitter le brasier du salon. Minuit sonne, et nous ne pouvons nous résigner à monter ; et les tisons, patiemment accumulés, s’écroulent dans la cendre ; et de même, il faut recommencer indéfiniment de persuader à la petite que ses parents, son frère, son oncle, ne lui veulent aucun mal. Je détourne sa pensée, autant que je le puis, de la maison de santé. Toujours, nous en revenons à Phili : « Vous ne pouvez imaginer quel était cet homme… Vous ne pouvez savoir quel être… » Ces paroles annoncent indifféremment un réquisitoire ou un dithyrambe, et le ton seul me laisse pressentir si elle va l’exalter, le couvrir de boue. Mais qu’elle le glorifie ou le salisse, les faits qu’elle cite m’apparaissent insignifiants. L’amour communique à cette pauvre femme, si dénuée d’imagination, un étonnant pouvoir de déformer, d’amplifier. Je l’ai connu, ton Phili, un de ces néants que la jeunesse rapide revêt un instant de rayons. À cet enfant gâté, caressé, défrayé de tout, tu prêtes des intentions délicates ou scélérates, des perfidies méditées ; mais il n’a que des réflexes.
Vous ne compreniez pas qu’il avait besoin, pour respirer, de se sentir le plus fort. Il ne fallait pas lui tenir la dragée haute. « La dragée haute » ne fait pas sauter cette espèce de chiens : ils détalent vers d’autres pitances servies par terre.
Même de très loin, la malheureuse ne connaît pas son Phili. Que représente-t-il à ses yeux, hors l’angoisse de sa présence, les caresses différées, la jalousie, l’horreur de l’avoir perdu ? Sans yeux, sans odorat, sans antennes, elle court et s’affole après cet être, sans rien qui la renseigne sur ce qu’est réellement l’objet de sa poursuite… Existe-t-il des pères aveugles ? Janine est ma petite-fille ; mais serait-elle ma fille je ne la verrais pas moins telle qu’elle est : une créature qui ne peut rien recevoir d’un autre. Cette femme aux traits réguliers, épaisse, lourde, à la voix bête, est marquée du signe de celles qui n’arrêtent pas un regard, qui ne fixent pas une pensée. Elle me semble belle, pourtant, au long de ces nuits, d’une beauté étrangère à elle-même, empruntée à son désespoir. N’existe-t-il un homme que cet incendie attirerait ? Mais la malheureuse brûle dans les ténèbres et dans un désert, sans autre témoin que ce vieillard…
Autant que j’eusse pitié d’elle, durant ces longues veillées, je ne me lassais pas de confronter Phili, ce garçon pareil à des millions d’autres, comme ce papillon blanc commun ressemble à tous les papillons blancs, et cette frénésie qu’il avait seul pouvoir de déchaîner dans sa femme, et qui pour elle anéantissait le monde visible et invisible : rien ne subsistait plus, aux yeux de Janine, qu’un mâle déjà un peu défraîchi, enclin à préférer l’alcool à tout le reste et à considérer l’amour comme un travail, un devoir, une fatigue… Quelle misère !
À peine regardait-elle sa fille qui se glissait dans la pièce, au crépuscule. Elle posait ses lèvres, au hasard, sur les boucles de l’enfant. Non que la petite fût sans pouvoir sur sa mère : c’était à cause d’elle que Janine trouvait la force de ne pas partir à la poursuite de Phili (car elle eût été femme à le harceler, à le provoquer, à faire des scènes publiques). Non, je n’eusse pas suffi à la retenir, elle restait pour l’enfant, mais ne recevait d’elle aucune consolation. C’était entre mes bras, sur mes genoux, que la petite se réfugiait, le soir, en attendant que le dîner fût servi. Je retrouvais, dans ses cheveux, l’odeur d’oiseau, de nid, qui me rappelait Marie. Je fermais les yeux, la bouche appuyée contre cette tête, je me retenais de trop serrer ce petit corps, j’appelais dans mon cœur mon enfant perdue. Et c’était, en même temps, Luc que je croyais embrasser. Quand elle avait beaucoup joué, sa chair avait le goût salé des joues de Luc, à l’époque où il s’endormait à table, tellement il avait couru… Il ne pouvait attendre le dessert, il nous tendait, à la ronde, sa figure exténuée de sommeil… Ainsi rêvais-je, et Janine errait à travers la pièce, marchait, marchait, tournait dans son amour.
Je me souviens d’un soir où elle me demandait : « Que faudrait-il faire pour ne plus souffrir ?… Croyez-vous que cela passera ? » C’était une nuit de gel ; je la vis ouvrir la fenêtre, pousser les volets ; elle trempait son front, son buste, dans le clair de lune glacé. Je la ramenai près du feu ; et moi qui ignore tant les gestes de la tendresse, je m’assis gauchement contre elle, lui entourai les épaules d’un bras. Je lui demandai s’il ne lui restait aucun secours : « Tu as la foi ? » Elle reprit distraitement : « La foi ? » comme si elle n’eût pas compris. « Oui, repris-je, Dieu… » Elle leva vers moi sa face brûlée, elle m’observait d’un air méfiant et dit enfin « qu’elle ne voyait pas le rapport… » Et comme j’insistais :
— Bien sûr, je suis religieuse, je remplis mes devoirs. Pourquoi me demandez-vous cela ? Vous vous moquez de moi ?
— Penses-tu, continuais-je, que Phili soit à la mesure de ce que tu lui donnes ?
Elle me regarda, avec cette expression maussade et irritée de Geneviève lorsqu’elle ne comprend pas ce qu’on lui dit, qu’elle ne sait que répondre, qu’elle a peur de tomber dans un panneau. Elle se risqua enfin : « Tout ça n’avait rien à voir ensemble…, elle n’aimait pas à mêler la religion avec ces choses-là. Elle était pratiquante, mais justement elle avait horreur de ces rapprochements malsains. Elle remplissait tous ses devoirs. » Elle aurait dit, de la même voix, qu’elle payait ses contributions. Ce que j’avais tant exécré, toute ma vie, c’était cela, ce n’était que cela : cette caricature grossière, cette charge médiocre de la vie chrétienne, j’avais feint d’y voir une représentation authentique pour avoir le droit de la haïr. Il faut oser regarder en face ce que l’on hait. Mais moi, me disais-je, mais moi… Ne savais-je déjà que je me trompais moi-même, ce soir de la fin du dernier siècle, sur la terrasse de Calèse, lorsque l’abbé Ardouin m’avait dit : « Vous êtes très bon… » ? Plus tard, je me suis bouché les oreilles pour ne pas entendre les paroles de Marie agonisante. À ce chevet, pourtant, le secret de la mort et de la vie m’a été livré… Une petite fille mourait pour moi… J’ai voulu l’oublier. Inlassablement, j’ai cherché à perdre cette clef qu’une main mystérieuse m’a toujours rendue, à chaque tournant de ma vie (le regard de Luc après la messe, dans ces matinées de dimanche, à l’heure de la première cigale… Et ce printemps encore, la nuit de la grêle…)
Ainsi allaient mes pensées, ce soir-là. Je me souviens de m’être levé, d’avoir repoussé mon fauteuil si violemment que Janine tressaillit. Le silence de Calèse, à cette heure avancée, ce silence épais, presque solide, engourdissait, étouffait sa douleur. Elle laissait mourir le feu, et, à mesure que la pièce devenait plus froide, elle traînait sa chaise vers l’âtre, ses pieds touchaient presque la cendre. Le feu mourant attirait ses mains et son front. La lampe de la cheminée éclairait cette lourde femme ramassée, et moi j’errais alentour, dans la pénombre encombrée d’acajou et de palissandre. Je tournais, impuissant, autour de ce bloc humain, de ce corps prostré. « Mon enfant… » Je ne trouvais pas le mot que je cherchais. Ce qui m’étouffe, ce soir, en même temps que j’écris ces lignes, ce qui fait mal à mon cœur comme s’il allait se rompre, cet amour dont je connais enfin le nom ador…
Calèse, le 10 décembre 193…
Ma chère Geneviève, j’achèverai, cette semaine, de classer les papiers dont ici tous les tiroirs débordent. Mais mon devoir est de te communiquer, sans retard, cet étrange document. Tu sais que notre père est mort à sa table de travail et qu’Amélie l’a trouvé, le matin du 24 novembre, la face contre un cahier ouvert : celui-là même que je t’adresse sous pli recommandé.
Tu auras sans doute autant de peine que j’en ai eu moi-même à le déchiffrer… il est heureux que l’écriture en soit illisible pour les domestiques. Mû par un sentiment de délicatesse, j’avais d’abord décidé de t’épargner cette lecture : notre père, en effet, s’exprime à ton sujet en des termes singulièrement blessants. Mais avais-je le droit de te laisser ignorer une pièce qui t’appartient autant qu’à moi-même ? Tu connais mes scrupules pour tout ce qui touche de près ou de loin à l’héritage de nos parents. Je me suis donc ravisé.
D’ailleurs, qui de nous n’est pas maltraité dans ces pages fielleuses ? Elles ne nous révèlent rien, hélas ! que nous ne sachions de longue date. Le mépris que j’inspirais à mon père a empoisonné mon adolescence. J’ai longtemps douté de moi, je me suis replié sous ce regard impitoyable, il a fallu bien des années pour que je prenne enfin conscience de ma valeur.
Je lui ai pardonné, et j’ajoute même que c’est le devoir filial qui m’a surtout poussé à te communiquer ce document. Car, de quelque manière que tu le juges, il est indéniable que la figure de notre père t’y apparaîtra, en dépit de tous les sentiments affreux qu’il y étale, je n’ose dire plus noble, mais enfin plus humaine (je pense en particulier à son amour pour notre sœur Marie, pour le petit Luc, dont tu trouveras ici des témoignages émouvants). Je m’explique mieux, aujourd’hui, la douleur qu’il a manifestée devant le cercueil de maman et dont nous fûmes stupéfaits. Tu la croyais en partie jouée. Ces pages ne serviraient-elles qu’à te révéler ce qui subsistait de cœur dans cet homme implacable et follement orgueilleux, qu’il vaut la peine que tu en supportes la lecture, par ailleurs si pénible pour toi, ma chère Geneviève.
Ce dont je suis redevable à cette confession et le bénéfice que tu y trouveras toi-même, c’est l’apaisement de notre conscience. Je suis né scrupuleux. Eussé-je mille raisons de me croire dans mon droit, il suffit d’un rien pour me troubler. Ah ! la délicatesse morale au point où je l’ai développée ne rend pas la vie facile ! Poursuivi par la haine d’un père, je n’ai tenté aucun geste de défense, même le plus légitime, sans en éprouver de l’inquiétude, sinon du remords. Si je n’avais été chef de famille, responsable de l’honneur du nom et du patrimoine de nos enfants, j’eusse préféré renoncer à la lutte plutôt que de souffrir ces déchirements et ces combats intérieurs dont tu as été plus d’une fois le témoin.
Je remercie Dieu qui a voulu que ces lignes de notre père me justifient. Et d’abord, elles confirment tout ce que nous connaissions déjà des machinations inventées par lui pour nous frustrer de son héritage. Je n’ai pu lire sans honte les pages où il décrit les procédés qu’il avait imaginés pour tenir, à la fois, l’avoué Bourru et le nommé Robert. Jetons sur ces scènes honteuses le manteau de Noé. Il reste que mon devoir était de déjouer, coûte que coûte, ces plans abominables. Je l’ai fait et avec un succès dont je ne rougis pas. N’en doute pas, ma sœur, c’est à moi que tu dois ta fortune. Le malheureux, au long de cette confession, s’efforce de se persuader à lui-même que la haine qu’il éprouvait à notre égard est morte d’un coup ; il se targue d’un brusque détachement des biens de ce monde (j’avoue que je n’ai pu me retenir de rire à cet endroit). Mais, fais attention, s’il te plaît, à l’époque de ce revirement inattendu : il se produit au moment où ses ruses ont été déjouées et lorsque son fils naturel nous a vendu la mèche. Ce n’était pas facile de faire disparaître une telle fortune ; un plan de mobilisation qu’il a fallu des années pour mettre au point ne peut être remplacé en quelques jours. La vérité est que le pauvre homme sentait sa fin prochaine et n’avait plus le temps ni les moyens de nous déshériter par une autre méthode que celle qu’il avait imaginée et que la Providence nous a fait découvrir.
Cet avocat n’a voulu perdre son procès, ni devant lui-même, ni devant nous ; il a eu la rouerie, à demi inconsciente, je le veux bien, de transformer sa défaite en victoire morale ; il a affecté le désintéressement, le détachement… Eh !… qu’aurait-il pu faire d’autre ? Non, là, je ne m’y laisse pas prendre et je crois qu’avec ton bon sens tu jugeras que nous n’avons pas à nous mettre en dépense d’admiration ni de gratitude.
Mais il est un autre point où cette confession apporte à ma conscience un total apaisement ; un point sur lequel je me suis examiné avec plus de sévérité, et sans avoir atteint, pendant longtemps, je l’avoue aujourd’hui, à calmer cette conscience chatouilleuse. Je veux parler des tentatives, d’ailleurs vaines, pour soumettre à l’examen des spécialistes l’état mental de notre père. Je dois dire que ma femme a beaucoup fait pour me troubler à ce sujet. Tu sais que je n’ai point accoutumé de prêter grande importance à ses opinions : c’est la personne la moins pondérée qui soit. Mais ici, elle me rebattait les oreilles, le jour et la nuit, d’arguments dont j’avoue que quelques-uns me troublaient. Elle avait fini par me convaincre que ce grand avocat d’affaires, que ce financier retors, que ce profond psychologue était l’équilibre même… Sans doute est-il facile de rendre odieux des enfants qui s’efforcent de faire enfermer leur vieux père pour ne pas perdre l’héritage… Tu vois que je ne mâche pas les mots… J’ai passé bien des nuits sans sommeil. Dieu le sait.
Eh bien, ma chère Geneviève, ce cahier, surtout dans les dernières pages, apporte avec évidence la preuve du délire intermittent dont le pauvre homme était atteint. Son cas me paraît même assez intéressant pour que cette confession fût soumise à un psychiatre ; mais je considère comme mon devoir le plus immédiat de ne divulguer à personne des pages si dangereuses pour nos enfants. Et je t’avertis tout de suite qu’à mon avis, tu devrais les brûler, dès que tu en auras achevé la lecture. Il importe de ne pas courir la chance qu’elles tombent sous les yeux d’un étranger.
Tu ne l’ignores pas, ma chère Geneviève, si nous avons toujours tenu très secret tout ce qui concernait notre famille, si j’avais pris mes mesures pour que rien ne transpirât au dehors de nos inquiétudes touchant l’état mental de celui qui, tout de même, en était le chef, certains éléments étrangers à la famille n’ont pas eu la même discrétion ni la même prudence, et ton misérable gendre, en particulier, a raconté à ce sujet les histoires les plus dangereuses. Nous le payons cher aujourd’hui : je ne t’apprendrai rien en te disant qu’en ville, beaucoup de personnes font un rapprochement entre la neurasthénie de Janine et les excentricités que l’on prête à notre père, d’après les racontars de Phili.
Donc, déchire ce cahier, n’en parle à personne ; qu’il n’en soit même plus question jamais entre nous. Je ne dis pas que ce ne soit pas dommage. Il y a là des indications psychologiques, et même des impressions de nature, qui dénotent, chez cet orateur, un don réel d’écrivain. Raison de plus pour le déchirer. Imagines-tu un de nos enfants publiant ça plus tard ? Ce serait du propre !
Mais de toi à moi, nous pouvons appeler les choses par leur nom, et la lecture de ce cahier achevée, la demi-démence de notre père ne saurait plus faire doute pour nous. Je m’explique, aujourd’hui, une parole de ta fille, que j’avais prise pour une lubie de malade : « Grand-père est le seul homme religieux que j’aie jamais rencontré. La pauvre petite s’était laissé prendre aux vagues aspirations, aux rêveries de cet hypocondre. Ennemi des siens, haï de tous, sans amis, malheureux en amour, comme tu le verras (il y a des détails comiques), jaloux de sa femme au point de ne lui avoir jamais pardonné un vague flirt de jeune fille, a-t-il, vers la fin, désiré les consolations de la prière ? Je n’en crois rien : ce qui éclate dans ces lignes, c’est le désordre mental le plus caractérisé : manie de la persécution, délire à forme religieuse. N’y a-t-il pas trace, me demanderas-tu, de vrai christianisme dans son cas ? Non : un homme, aussi averti que je le suis de ces questions, sait ce qu’en vaut l’aune. Ce faux mysticisme, je l’avoue, me cause un insurmontable dégoût.
Peut-être les réactions d’une femme seront-elles différentes ? Si cette religiosité t’impressionnait, rappelle-toi que notre père, étonnamment doué pour la haine, n’a jamais rien aimé que contre quelqu’un. L’étalage de ses aspirations religieuses est une critique directe, ou détournée, des principes que notre mère nous a inculqués dès l’enfance. Il ne donne dans un mysticisme fuligineux que pour en mieux accabler la religion raisonnable, modérée, qui fut toujours en honneur dans notre famille. La vérité, c’est l’équilibre… Mais je m’arrête devant des considérations où tu me suivrais malaisément. Je t’en ai assez dit : consulte le document lui-même. Je suis impatient de connaître ton impression.
Il me reste bien peu de place pour répondre aux questions importantes que tu me poses. Ma chère Geneviève, dans la crise que nous subissons, le problème que nous avons à résoudre est angoissant : si nous gardons dans un coffre ces liasses de billets, il nous faudra vivre sur notre capital ; ce qui est un malheur. Si au contraire nous donnons en bourse des ordres d’achat, les coupons touchés ne nous consoleront pas de l’effritement ininterrompu des valeurs. Puisque, de toute façon, nous sommes condamnés à perdre, la sagesse est de garder les billets de la Banque de France : le franc ne vaut que quatre sous, mais il est gagé par une immense réserve d’or. Sur ce point, notre père avait vu clair et nous devons suivre son exemple. Il y a une tentation, ma chère Geneviève, contre laquelle tu dois lutter de toutes tes forces : c’est la tentation du placement à tout prix, si enracinée dans le public français. Évidemment, il faudra vivre dans la plus stricte économie. Tu sais que tu me trouveras toujours dès que tu auras besoin d’un conseil. En dépit du malheur des temps, des occasions peuvent, d’ailleurs, se présenter d’un jour à l’autre : je suis de très près, en ce moment, un Kina et un spiritueux anisé : voilà un type d’affaires qui ne souffrira pas de la crise. À mon avis, c’est dans cette direction que nous devons tourner un regard à la fois hardi et prudent.
Je me réjouis des meilleures nouvelles que tu me donnes de Janine. Il n’y a pas à craindre, pour l’instant, cet excès de dévotion qui t’inquiète chez elle. L’essentiel est que sa pensée se détourne de Phili. Quant au reste, elle retrouvera d’elle-même la mesure : elle appartient à une race qui a toujours su ne pas abuser des meilleures choses.
À mardi, ma chère Geneviève.
Mon cher oncle, je viens vous demander d’être juge entre maman et moi. Elle refuse de me confier le « journal » de grand-père : à l’entendre, mon culte pour lui ne résisterait pas à une telle lecture. Puisqu’elle tient si vivement à ne pas atteindre en moi cette chère mémoire, pourquoi me répète-t-elle chaque jour : « Tu ne saurais imaginer le mal qu’il dit de toi. Même ton physique n’est pas épargné… » ? Je m’étonne plus encore de son empressement à me faire lire la dure lettre où vous avez commenté ce « journal »…
De guerre lasse, maman m’a dit qu’elle me le communiquerait si vous le jugiez bon, et qu’elle s’en rapportait à vous. Je fais donc appel à votre esprit de justice.
Souffrez que j’écarte d’abord la première objection qui me concerne seule : aussi implacable que grand-père, dans ce document, se puisse montrer à mon égard, je suis assurée qu’il ne me juge pas plus mal que je ne fais moi-même. Je suis assurée, surtout, que sa sévérité épargne la malheureuse qui vécut tout un automne auprès de lui, jusqu’à sa mort, dans la maison de Calèse.
Mon oncle, pardonnez-moi de vous contredire sur un point essentiel : je demeure le seul témoin de ce qu’étaient devenus les sentiments de grand-père, durant les dernières semaines de sa vie. Vous dénoncez sa vague et malsaine religiosité ; et moi je vous affirme qu’il a eu trois entrevues (une à la fin d’octobre et deux en novembre) avec M. le curé de Calèse dont, je ne sais pourquoi, vous refusez de recueillir le témoignage. Selon maman, le journal où il note les moindres incidents de sa vie ne relate rien de ces rencontres, ce qu’il n’eût pas manqué de faire, si elles avaient été l’occasion d’un changement dans sa destinée… Mais maman dit aussi que le journal est interrompu au milieu d’un mot : il n’est pas douteux que la mort a surpris votre père au moment où il allait parler de sa confession. En vain prétendrez-vous que, s’il avait été absous, il aurait communié. Moi, je sais ce qu’il m’a répété, l’avant-veille de sa mort : obsédé par son indignité, le pauvre homme avait résolu d’attendre Noël. Quelle raison avez-vous de ne pas me croire ? Pourquoi faire de moi une hallucinée ? Oui, l’avant-veille de sa mort, le mercredi, je l’entends encore, dans le salon de Calèse, me parler de ce Noël désiré, avec une voix pleine d’angoisse, ou peut-être déjà voilée…
Rassurez-vous, mon oncle : je ne prétends pas faire de lui un saint. Je vous accorde que ce fut un homme terrible, et quelquefois même affreux. Il n’empêche qu’une admirable lumière l’a touché dans ses derniers jours et que c’est lui, lui seul, à ce moment-là, qui m’a pris la tête à deux mains, qui a détourné de force mon regard…
Ne croyez-vous pas que votre père eût été un autre homme si nous-mêmes avions été différents ? Ne m’accusez pas de vous jeter la pierre : je connais vos qualités, je sais que grand-père s’est montré cruellement injuste envers vous et envers maman. Mais ce fut notre malheur à tous qu’il nous ait pris pour des chrétiens exemplaires… Ne protestez pas : depuis sa mort, je fréquente des êtres qui peuvent avoir leurs défauts, leurs faiblesses, mais qui agissent selon leur foi, qui se meuvent en pleine grâce. S’il avait vécu au milieu d’eux, grand-père n’aurait-il découvert, depuis de longues années, ce port où il n’a pu atteindre qu’à la veille de mourir ?
Encore une fois, je ne prétends pas accabler notre famille en faveur de son chef implacable. Je n’oublie pas, surtout, que l’exemple de la pauvre bonne-maman aurait pu suffire à lui ouvrir les yeux si, trop longtemps, il n’avait préféré assouvir sa rancune. Mais laissez-moi vous dire pourquoi, finalement, je lui donne raison contre nous : là où était notre trésor, là aussi était notre cœur ; nous ne pensions qu’à cet héritage menacé ; les excuses, certes, ne nous manquaient pas ; vous étiez un homme d’affaires, et moi une pauvre femme… Il n’empêche que, sauf chez bonne-maman, nos principes demeuraient séparés de notre vie. Nos pensées, nos désirs, nos actes ne plongeaient aucune racine dans cette foi à laquelle nous adhérions des lèvres. De toutes nos forces, nous étions tournés vers les biens matériels, tandis que grand-père… Me comprendrez-vous si je vous affirme que là où était son trésor, là n’était pas son cœur ? Je jurerais que sur ce point, le document dont on me refuse la lecture apporte un témoignage décisif.
J’espère, mon oncle, que vous m’entendrez, et j’attends avec confiance votre réponse…