En cette trente-troisième année du règne heureux de Ramsès XII, l’Égypte célébra deux fêtes qui emplirent ses habitants de fierté et d’allégresse.
Au mois de Mehir, c’est-à-dire en décembre, l’effigie du dieu Chons était rentrée à Thèbes, couverte de riches présents. Cette statue sacrée avait parcouru, durant trois ans et neuf mois, tout le pays de Buchten. Elle y avait guéri la fille du roi, Bent-Res, et chassé les mauvais esprits non seulement de la famille royale, mais aussi de la forteresse de Buchten. Au mois de Farmuti, qui correspond à février, le maître de la Haute et de la Basse Égypte, seigneur de Phénicie et de neuf autres pays, Mer-Amen Ramsès XII, après avoir consulté les dieux dont il est l’égal, avait désigné comme erpatrès, c’est-à-dire héritier du trône, son fils Cham-Semmerer-Amen-Ramsès.
Ce choix avait grandement réjoui les prêtres, les nomarques, l’armée, les paysans et tout ce qui d’Égypte. En effet, les autres fils du pharaon, nés d’une princesse hittite, étaient, par une malédiction inexplicable, habités d’esprits mauvais. L’un d’entre eux, âgé de vingt-huit ans, ne pouvait plus marcher depuis sa majorité ; un autre s’était coupé les veines ; le troisième, trop amoureux des boissons capiteuses, avait sombré dans la folie et, se prenant pour un singe, passait ses journées perché au haut des arbres.
Au contraire, le quatrième fils, Ramsès, né de la fille de l’archiprêtre Amenhotèpe, Nikotris, était robuste comme le bœuf Apis, courageux comme un lion et sage comme les prêtres eux-mêmes. Depuis sa prime enfance, il aimait s’entourer de soldats et, alors qu’il n’était encore que prince, il avait coutume de dire :
— Si les dieux consentaient un jour à me faire pharaon, je conquerrais, comme Ramsès le Grand, neuf nations dont l’Égypte ignore jusqu’aux noms, je construirais un temple plus grand que Thèbes tout entière, et je me ferais élever une pyramide à côté de laquelle celle de Chéops serait pareille à un maigre buisson rampant sous un palmier géant !
Ayant finalement obtenu le titre envié d’erpatrès, le jeune prince demanda à son père de lui donner le commandement du fameux corps d’armée de Memphis. Ramsès XII, après avoir consulté les dieux, répondit qu’il accéderait à cette prière à condition que le jeune prince fasse la preuve de ses qualités de stratège. Un conseil fut réuni, sous la présidence du ministre de la Guerre, Herhor, archiprêtre d’Amon à Thèbes. L’assemblée décida qu’au cours du mois de juin le prince héritier rassemblerait dix régiments dispersés le long d’une ligne qui joint la ville de Memphis à celle de Pi-Uto, sur le golfe Sébennytique. Il conduirait cette armée, équipée et en ordre de bataille, vers l’est, vers la route qui conduit de Memphis à Chetem, aux frontières du désert d’Égypte. Pendant ce temps, le général Nitager, chef suprême des armées qui protègent l’Égypte de la perpétuelle menace asiatique, partirait des lacs Amers à la rencontre de l’héritier du trône. Les deux armées se heurteraient aux environs de la ville de Pi-Bailos, mais dans le désert, afin que les paysans ne soient pas troublés dans leur travail. Le jeune prince serait proclamé vainqueur s’il ne se laissait pas surprendre par l’ennemi et s’il réussissait à rassembler toutes ses troupes et à les mettre sur pied de guerre. Le ministre de la Guerre lui-même, Herhor, devait accompagner le jeune Ramsès et faire ensuite rapport au pharaon sur le déroulement des manœuvres.
Un canal d’irrigation et une route séparaient le désert des plaines fertiles de Gosen. Le canal courait de Memphis au lac Timrah, à travers la région cultivée, tandis que la route serpentait en bordure du désert.
À la mi-juin, la concentration des troupes était chose faite. Neuf régiments étaient rassemblés sur la route, à hauteur de Pi-Bailos, sous les ordres du prince héritier. Ils étaient munis de leur matériel de guerre et de tout leur équipement. Le prince lui-même avait pris le commandement ; il avait envoyé des éclaireurs afin d’éviter toute attaque par surprise, attaque toujours possible dans cette région parsemée de collines et de ravins. Il avait voulu se rendre compte lui-même de l’équipement de ses soldats, veillant à ce qu’ils aient de bonnes armes, des manteaux pour la nuit, de la viande et du poisson séché en abondance.
Les vieux généraux admiraient le zèle et la prudence du jeune prince et ils appréciaient sa simplicité. Il avait laissé sa Cour, ses litières et ses tentes à Memphis et allait à cheval d’un régiment à l’autre, habillé comme un simple officier. Grâce à tant d’activité, la concentration des troupes s’était déroulée sans retard.
Il n’en allait pas de même avec l’état-major du prince, ni avec le régiment grec qui l’accompagnait. L’état-major, devant prendre le chemin le plus court, était parti de Memphis le dernier, avec un camp considérable. Chaque officier était suivi de sa litière portée par quatre esclaves noirs, de son char de guerre à deux roues, d’une tente somptueuse ainsi que d’innombrables caisses remplies de vêtements, de nourriture et de boissons. En outre, toute une troupe de chanteuses et de danseuses accompagnait les officiers dans ce déplacement, et chacune des femmes exigeait un char attelé de bœufs ainsi qu’une litière.
Lorsque cette foule sortit de Memphis, elle prît plus de place sur la route que l’armée du prince elle-même. De plus, elle avançait si lentement que les machines de guerre, placées en queue du convoi, partirent avec une journée de retard sur l’horaire prévu. Enfin, pour comble de malheur, les chanteuses et danseuses, dès qu’elles eurent aperçu le désert, furent prises de frayeur et, pour les calmer, il fallut s’arrêter pour la nuit plus tôt que d’ordinaire ; les tentes furent dressées et l’on donna une grande fête. Celle-ci plut tellement à toutes ces femmes, elles trouvèrent tant de charme à ces divertissements nocturnes sur un fond de désert sauvage, qu’elles déclarèrent ne plus vouloir se produire que dans le désert. Mais l’héritier du trône, ayant appris ce qui se passait dans son état-major, ordonna d’accélérer la marche et de renvoyer toutes les danseuses à Memphis.
Le ministre de la Guerre, Herhor, accompagnait l’état-major, mais en qualité de simple observateur. Il avait fait porter sa litière en tête de la colonne et il suivait le rythme de marche de cette dernière.
Herhor était un homme de quarante ans environ, robuste, de caractère renfermé. Il parlait peu et ne regardait guère les hommes dans les yeux. Comme tout Égyptien, il avait les bras, les jambes et la poitrine nus, et était chaussé de sandales. Il était vêtu d’une étoffe passée autour des reins et d’une sorte de petit tablier à raies blanches et bleues. En tant que prêtre, il portait sur l’épaule gauche une peau de panthère. Il se rasait la barbe et le crâne. En tant que soldat, il se coiffait d’un casque prolongé par un tissu recouvrant la nuque, étoffe également rayée de bleu et de blanc. Il portait au cou une triple chaîne d’or et tenait, sous le bras gauche, un glaive court enfoncé dans une gaine somptueuse.
La litière du ministre était constamment entourée par trois hommes. L’un d’entre eux portait l’éventail, un autre la masse, symbole du pouvoir, le troisième la boîte de papyrus. Ce dernier s’appelait Pentuer. Il était à la fois prêtre et scribe. Son visage était maigre et ascétique. Pentuer était issu du peuple, mais ses dons l’avaient porté à d’importantes fonctions.
Quoique le ministre marchât en tête de la colonne, il n’ignorait rien de ce qui se passait derrière lui. Toutes les heures environ, un soldat, un prêtre, quelquefois un esclave, s’approchait, comme distraitement, de la litière de Herhor et disait quelques mots à ce dernier. Parfois, Herhor inscrivait ce qu’il venait d’apprendre, mais la plupart du temps il le notait dans sa mémoire, qu’il avait prodigieuse. Personne ne prêtait attention à ce manège : les officiers, grands seigneurs, étaient trop préoccupés par leurs fonctions, leurs conversations ou leurs chants pour observer le ministre.
Le 15 juin, l’état-major de l’héritier du trône campa pour la nuit à une lieue du gros des troupes qui occupaient déjà leurs positions de combat le long de la route au-delà de Pi-Bailos. À l’aube, les collines du désert prirent des teintes violettes et le soleil apparut derrière elles. La terre de Gosen plongea dans un bain de lumière rose, et les villages, les temples, les palais des seigneurs, les masures des paysans semblaient autant de flammes allumées au milieu de la verdure. Bientôt, l’occident se fit d’or, et on eût dit que la verte terre de Gosen fondait dans une vapeur brillante, tandis que les canaux s’emplissaient d’argent fondu. Puis, les collines virèrent au mauve. Leur ombre noire faisait des taches sombres sur le sable clair du désert.
Les sentinelles postées le long de la route voyaient distinctement, au-delà du grand canal, les champs couverts de palmiers. Du lin poussait là, du blé aussi, et l’orge de la deuxième récolte mûrissait déjà. Des paysans sortaient des huttes disséminées entre les arbres ; ils avaient la peau cuivrée et ne portaient pour tout vêtement que le petit tablier égyptien. Les uns allèrent vers les canaux, qu’ils devaient nettoyer et d’où ils puisaient l’eau à l’aide de machines semblables aux balanciers des puits. D’autres se dispersèrent entre les arbres et commencèrent la cueillette des figues et des raisins. Des enfants couraient de tous côtés. Des femmes vêtues de chemises sans manches vaquaient à leurs besognes.
Cependant, la route se couvrait de soldats. Un groupe de cavaliers passa au galop ; il fut suivi d’un régiment d’archers, puis apparurent les frondeurs armés de glaives courts, et portant des sacs gonflés de projectiles. À cent pas derrière eux marchaient deux groupes de fantassins, le javelot ou la hache au poing. Ils portaient des boucliers ; leur poitrine était protégée par une sorte de cotte de mailles, et ils s’abritaient du soleil sous des casques garnis de tissu retombant sur les épaules. L’étoffe qui les habillait était bleue rayée de blanc, ou bien jaune rayée de noir, ce qui les rendait semblables à de grands frelons.
La litière du ministre, entourée de fantassins, suivait l’avant-garde. Derrière elle marchait le régiment grec, casqué de cuivre et couvert d’armures ; sa marche pesante faisait penser au marteau qui résonne dans la forge. Derrière les Grecs, on entendait le grincement des chars. Tout ce déploiement de troupes avançait dans la poussière dorée, écrasé par la chaleur ardente.
Soudain, un cavalier se détacha de l’avant-garde et alla avertir Herhor de l’arrivée du prince. Le ministre eut à peine le temps de quitter sa litière qu’un groupe d’hommes à cheval apparut sur la route. Ils descendirent de leurs montures et s’avancèrent vert Herhor qui vint à leur rencontre ; ils se saluèrent mutuellement à plusieurs reprises, tout en marchant.
— Sois le bienvenu, fils du pharaon, puisses-tu vivre éternellement ! dit le ministre.
— Sois le bienvenu, puisses-tu vivre longtemps, père vénéré ! répondit l’héritier du trône.
Puis, sans transition, il ajouta :
— Vous avancez comme si l’on vous avait scié les jambes. Et Nitager sera sur nous d’ici deux heures !
— Tu dis vrai. Ton état-major marche très lentement.
— Eunane m’a dit, (Ramsès désigna un officier couvert d’amulettes, debout près de lui), Eunane m’a dit que vous n’avez pas envoyé de patrouilles dans les ravins ; pourtant, c’est de là que pourrait surgir l’ennemi en temps de guerre.
— Je ne suis pas ici pour commander mais pour observer, répondit calmement Herhor.
— Et que fait Patrocle ?
— Patrocle escorte les machines de guerre, avec les Grecs.
— Et Tutmosis, mon cousin et lieutenant ?
— Il paraît qu’il dort encore.
Ramsès frappa rageusement du pied et se tut. C’était un beau jeune homme au visage d’une douceur féminine ; la colère ajoutait encore à son charme. Il était vêtu d’une tunique à raies blanches et bleues et coiffé d’un casque aux mêmes couleurs. Il portait au cou une chaîne en or et sous le bras gauche un glaive à la poignée étincelante.
— Je crois, Eunane, dit le prince en s’adressant à l’officier, que toi seul veilles ici à mes intérêts !
L’officier couvert d’amulettes se prosterna jusqu’au sol.
— Tutmosis est un paresseux, dit le prince. Eunane, retourne à ton poste. Que l’avant-garde, au moins, ait un chef !
Puis, jetant un coup d’œil sur la suite qui l’entourait.
— Qu’on avance ma litière. Je suis épuisé.
— Les dieux connaissent donc la fatigue ? murmura derrière lui Eunane.
— Va donc rejoindre ton poste ! ordonna le prince.
— Ne veux-tu pas que j’aille patrouiller dans les ravins ? demanda l’officier à voix basse. Je t’en prie, donne-moi des ordres ! Partout où je me trouve, mon cœur t’est acquis. Je voudrais deviner tes moindres volontés …
— Je connais ton dévouement, répondit Ramsès. Va vite et veille à tout.
Eunane se tourna vers Herhor.
— Père vénéré, je me mets humblement à tes ordres, dit-il.
À peine Eunane fut-il parti qu’un grand tumulte s’éleva en queue de la colonne en marche. On ne parvenait pas à retrouver la litière du prince héritier. Soudain, bousculant les soldats grecs, apparut un jeune homme bizarrement accoutré. Il portait une chemise de fine mousseline, un tablier richement brodé, et une étoffe parsemée de fleurs d’or jetée sur l’épaule gauche. Mais ce qui rendait le personnage particulièrement insolite, c’était la perruque soigneusement frisée qui lui couvrait le crâne et la petite barbiche semblable à une queue de chat qui lui ornait le menton. C’était Tutmosis, l’homme le plus élégant de Memphis. Même en campagne il portait des vêtements fastueux et se frottait de parfums précieux.
— Salut à toi, Ramsès, s’écria-t-il en traversant le cercle d’officiers qui entourait le prince. Figure-toi que ta litière a disparu ; tu devras donc te résigner à monter dans la mienne, indigne de toi, certes, mais point trop inconfortable.
— Je suis irrité contre toi, coupa Ramsès. Tu dors au lieu de surveiller tes soldats.
— Comment, je dors ? s’indigna Tutmosis. Celui qui t’a dit cela mérite de perdre sa langue ! Sachant que tu arrivais, voilà une heure que je m’habille, que je me parfume, que je me baigne, pour t’accueillir dignement. Je t’ai d’ailleurs fait préparer un bain exquis !
— Et pendant ce temps, ton régiment avance sans son chef !
— Comment pourrais-je commander un régiment qu’accompagnent le ministre de la Guerre et un stratège comme Patrocle ?
Le prince se tut. Tutmosis s’approcha de lui et lui dit, à voix basse.
— De quoi as-tu l’air, fils de pharaon ? Tu es sans perruque, tes cheveux et tes vêtements, sont couverts de poussière, ta peau est noire et gercée … La reine mère te chasserait de sa Cour si elle te voyait dans cet état !..
— Je suis horriblement fatigué.
— Monte donc dans ma litière. Tu y trouveras des roses parfumées, des oiseaux rôtis et un cruchon de vin de Chypre. J’ai également réussi — il baissa la voix — à cacher Segura dans le camp …
— Elle y est vraiment ? demanda vivement le prince.
Ses yeux brillèrent un instant.
— Que l’armée continue sa marche, proposa Tutmosis. Nous attendrons Segura ici …
Mais Ramsès s’était ressaisi.
— Ne me tente pas ! Dans deux heures, ce sera la bataille, tu le sais bien …
— Mais il ne s’agit pas d’une vraie bataille !
— En tout cas, elle décidera de mon sort en tant que chef.
Tutmosis sourit.
— Ne prends pas tout cela trop au sérieux. Je gage que, hier déjà, le ministre de la guerre a envoyé un rapport favorable. Tu l’auras, ton corps d’armée !
— Peu importe. Aujourd’hui, les manœuvres doivent être mon unique souci.
— Je ne comprends pas cet attrait que tu éprouves pour la guerre : elle empêche de se laver pendant des mois, puis on s’y fait tuer … Quelle horreur ! Ah ! Si tu voulais revoir Segura ! Il suffirait que tu l’aies vue …
— C’est bien pourquoi je ne veux pas la voir, dit Ramsès avec décision.
On annonça la litière de Tutmosis. À ce moment, un cavalier arriva au galop. Il descendit rapidement de cheval et s’approcha en courant. Des amulettes dansaient sur sa poitrine. C’était Eunane ; il semblait fort agité. On l’entoura avec curiosité, ce qui, visiblement, lui fit plaisir.
— Erpatrès, mon seigneur ! Écoute-moi, s’écria-t-il en saluant Ramsès. Conformément à tes ordres, je me trouvais en tête de la colonne et j’observais la route lorsque j’aperçus devant nous deux splendides scarabées. Les deux insectes sacrés traversaient le chemin …
— Et alors ? interrompit Ramsès.
— Eh bien, continua Eunane, en regardant vers Herhor, nous avons, mon hommes et moi, rendu hommage aux animaux sacrés, ainsi que la religion l’ordonne, puis nous avons arrêté notre marche. En effet, c’est là un présage si important que nous n’avons pas osé marcher de l’avant sans avoir demandé des ordres.
— Je vois que tu es véritablement un pieux Égyptien, quoique tes traits soient ceux d’un Hittite, répondit Herhor.
Puis, s’adressant aux officiers :
— Nous ne continuerons pas par la route, car nous pourrions écraser les insectes sacrés. Pentuer, dis-moi, peut-on contourner la route en prenant par ce ravin ?
— Certes oui, répondit le scribe du ministre. Ce ravin est long d’une lieue et il débouche sur la route à hauteur de Pi-Bailos.
— Mais c’est une perte de temps énorme ! intervint le prince d’une voix irritée.
Sa suite attendait la décision avec une anxiété visible. Ramsès s’en aperçut et il s’adressa à Herhor :
— Quel est ton avis, père vénéré ?
— Regarde tes officiers et tu comprendras que tu dois prendre le ravin.
On vit alors le général grec, Patrocle, sortir du rang.
— Si tu permets, erpatrès, mes soldats continueront par la route. Eux ne craignent pas les scarabées !
— Tes soldats ne craignent même pas les tombes des rois, rétorqua Herhor. Pourtant, il ne doit pas y faire bon, car ceux qui ont tenté de les approcher n’en sont pas revenus.
Confus, le Grec s’effaça.
— Avoue, père vénéré, qu’un tel obstacle n’arrêterait même pas un âne, dit Ramsès d’une voix vibrante de colère.
— C’est bien pourquoi un âne ne sera jamais pharaon, répliqua calmement le ministre.
— Dans ce cas, tu conduiras toi-même l’armée par le ravin ! s’écria Ramsès. Je ne connais rien à la stratégie sacrée, et d’ailleurs je suis fatigué. Accompagne-moi, cousin, dit-il à Tutmosis.
Puis ils s’éloignèrent dans la direction des collines désertes.
Le ministre Herhor chargea immédiatement un de ses lieutenants de remplacer Eunane à la tête de l’avant-garde. Puis il fit descendre dans le ravin les machines de guerre qui devaient escorter les soldats grecs. Les chars et les litières des officiers partirent en dernier lieu.
Pendant que Herhor donnait ces ordres, son porteur d’éventail s’approcha du scribe Pentuer et lui dit à voix basse :
— Je crois qu’on ne pourra plus jamais emprunter cette route …
— Pourquoi donc ? demanda le jeune prêtre. Nous n’avons pu continuer simplement parce que deux scarabées sacrés nous barraient le chemin, il aurait pu nous arriver malheur.
— De toute façon, le malheur est sur nous. Tu as vu comme le prince s’est mis en colère contre le ministre ? Or, notre maître n’est pas de ceux qui oublient …
— Ce n’est pas le prince qui s’est irrité contre notre maître mais notre maître qui a blâmé le prince, répondit Pentuer. Et il a bien fait, car l’héritier du trône se croit déjà un autre Ménès …
— Ou Ramsès le Grand ? dit le porteur d’éventail
— Ramsès le Grand obéissait aux dieux, ce qui a valu à son nom de figurer dans les inscriptions des temples. Par contre, Ménès, le premier pharaon d’Égypte, a troublé l’ordre établi et il doit à la seule bonté des prêtres de ne pas avoir sombré dans l’oubli …
— Pentuer, mon ami, tu es un sage, dit son compagnon. Aussi, tu devrais savoir qu’il nous est indifférent d’avoir dix maîtres ou d’en avoir onze …
— Oui, mais il n’est pas indifférent au peuple d’extraire chaque année une seule montagne d’or pour les prêtres, ou bien d’en extraire deux : une pour les prêtres et une autre pour le pharaon, dit Pentuer, les yeux brillants.
— Tu as des méditations dangereuses, dit à voix basse le porteur d’éventail.
— Et toi-même, combien de fois ne t’es-tu pas indigné du luxe excessif de la cour du pharaon et de ses nomarques ? demanda le prêtre étonné.
— Tais-toi donc, souffla l’autre. Ne parlons pas de cela maintenant !
Les machines de guerre, auxquelles on avait attelé des bœufs, avançaient à présent dans le désert. Eunane, tout en les accompagnant, se demandait avec inquiétude pourquoi le ministre lui avait retiré le commandement de l’avant-garde. Voulait-il lui confier un poste plus important ? Il se rassurait comme il pouvait et, de temps à autre, lançait des cris d’encouragement aux Grecs qui entouraient les machines de guerre.
Le convoi avançait depuis une bonne heure entre les deux murailles abruptes du ravin lorsque l’avant-garde s’immobilisa. Un autre ravin coupait perpendiculairement le premier. En son milieu, coulait un canal d’irrigation.
Averti de l’obstacle, Herhor ordonna de combler immédiatement le canal. Aussitôt, des centaines de soldats grecs munis de pelles se mirent au travail. Les uns détachaient des pierres des talus du ravin, les autres précipitaient les rochers dans le canal et les recouvraient de sable.
Soudain, on vit monter du fond du ravin un homme tenant une pioche à la main. C’était un vieux paysan entièrement nu. Il observa un instant ce que faisaient les soldats, puis se jeta sur eux en criant :
— Que faites-vous, maudits païens, vous ne voyez donc pas que vous comblez un canal ?
— Et toi, comment oses-tu injurier les soldats de Sa Sainteté le pharaon ? demanda Eunane, arrivé entre-temps sur les lieux.
— Je vois que toi, tu es Égyptien. Sache donc que ce canal est la propriété d’un grand seigneur : le régisseur du scribe de celui qui porte l’éventail du nomarque de Memphis ! Prends donc garde à ce que tu fais !
— Continuez votre travail ! ordonna Eunane aux soldats grecs.
Ceux-ci ignorant la langue égyptienne, observaient la scène sans comprendre.
— Ils continuent à combler mon canal ! cria le paysan plein de colère. Gare à vous, brigands ! hurlat-il en se précipitant avec sa pioche sur un des soldats.
Le Grec lui arracha la pioche des mains et envoya le vieillard rouler sur le sol. Puis il reprit son travail. Le paysan se releva, le visage en sang. Il avait perdu toute son ardeur et se mit à gémir.
— Mon seigneur, dit-il, j’ai creusé ce canal dix années durant, jour et nuit, en semaine comme pendant les jours de fête. Mon maître m’a promis que si je parvenais à amener l’eau dans ce vallon que vous voyez, il me céderait un cinquième de la récolte et me donnerait la liberté … Vous entendez ? La liberté ! Pour moi et mes trois enfants ! Pitié, par tous les dieux, pitié !..
Il leva les bras au ciel et poursuivit, s’adressant à Eunane :
— Ils ne me comprennent pas, ces étrangers barbus, cette engeance, ces frères des Juifs et des Phéniciens ! Mais toi, écoute-moi ! Depuis dix ans, pendant que les autres allaient au marché ou à la fête, ou à la procession du temple, je venais, moi, dans ce ravin lugubre. Je négligeais la tombe de ma mère pour creuser ce canal ; j’oubliais même le culte des morts pour assurer un jour à mes enfants un lopin de terre et la liberté ! Que de fois la nuit m’a surpris ici ! Que de fois j’ai entendu le cri des hyènes et vu briller les yeux des loups ! Mais je ne m’enfuyais pas, car l’espoir de liberté retenait mes jambes … Un jour, je vis un lion s’avancer vers moi ; je me mis à genoux et je le suppliai : « Seigneur, ne me dévore pas ! Je ne suis qu’un esclave ! ». Le lion eut pitié de moi, les loups m’ont épargné, et c’est vous, des Égyptiens …
Le paysan se tut subitement. Il avait vu approcher le ministre et sa suite. À l’éventail, il avait reconnu qu’il s’agissait de quelqu’un d’important, et à la peau de panthère il avait compris que c’était un prêtre. Il courut à lui et, se mettant à genoux, frappa le sol du visage.
— Que veux-tu ? demanda Herhor.
— Veuille m’écouter, splendeur céleste ! s’écria le paysan. Que le bonheur soit sur toi, que tes entreprises réussissent, que le Nil te soit favorable !
— Que veux-tu donc ? répéta le ministre avec agacement.
— Bon seigneur, psalmodiait le paysan, toutes choses, père du pauvre, protecteur de l’infortuné … Fais que je puisse bénir ton nom mais … Rends la justice, noble seigneur !..
— Il demande qu’on ne touche pas à son fossé, expliqua Eunane.
Le ministre haussa les épaules et se dirigea vers le canal à demi comblé sur lequel on venait de jeter une passerelle. Le paysan, désespéré, lui enlaça les jambes.
— Qu’on l’écarte ! cria Herhor, comme si une vipère l’avait mordu.
Le scribe Pentuer détourna la tête. Son visage maigre était devenu livide. Ce fut Eunane qui saisit le paysan par le cou. Il ne parvenait pas à détacher le malheureux des jambes du ministre et appela des soldats à la rescousse. Herhor fut libéré en un instant et traversa le pont de bois.
Les soldats empoignèrent le paysan et le portèrent jusqu’au bout de la colonne. Là, ils lui administrèrent cent coups de bambou puis l’abandonnèrent à l’entrée du ravin.
Ensanglanté, fou de frayeur, le misérable s’assit sur le sable ; au bout d’un instant, il se dressa sur ses pieds et se mit à fuir en direction de la route en gémissant :
— Terre, engloutis-moi ! Maudit soit le jour qui m’a vu naître !.. Il n’y a pas de justice pour les esclaves et les dieux eux-mêmes dédaignent les êtres qui n’ont des mains que pour travailler, des yeux que pour pleurer et des dos que pour recevoir des coups !.. O mort, réduis mon corps en poussière afin que dans les champs d’Osiris je ne renaisse pas esclave.
Bouillonnant de colère, le prince Ramsès escaladait la colline en compagnie de Tutmosis. Ce dernier avait perdu toute son élégance : sa perruque était de travers, sa barbiche s’était détachée et il la tenait à la main ; son visage était pâle sous la couche de fard.
Parvenu au sommet, le prince s’arrêta. Du ravin montaient le tumulte des machines de guerre et les cris des soldats. Devant eux s’étendait la plaine de Gosen, éclaboussée de soleil.
Le prince étendit le bras devant lui.
— Regarde, dit-il à Tutmosis, ici sont mes terres et là sont mes soldats. Or ici les maisons les plus belles sont les demeures des prêtres, et là le chef suprême est un prêtre !.. Pui-je tolérer cela ?
— Il en a toujours été ainsi, dit Tutmosis en jetant autour de lui un regard craintif pour s’assurer qu’ils étaient bien seuls.
— C’est faux ! Je connais l’histoire de ce pays. Les pharaons seuls commandaient jadis l’armée et dirigeaient l’État ; ils ne passaient pas leurs journées à prier et à faire des sacrifices, mais à gouverner …
— Mais si Sa Sainteté le pharaon trouve que c’est bien ainsi …
— Mon père ne trouve pas bien que les nomarques règnent en maîtres dans leurs villes, que le vassal éthiopien se considère comme l’égal du roi des rois ; il ne trouverait pas bien non plus que son armée contourne deux scarabées parce que le ministre de la guerre est un prêtre !
— C’est un grand guerrier, pourtant ! murmura Tutmosis, de plus en plus effrayé.
— Lui, un grand guerrier ? Parce qu’il a battu une poignée de brigands libyens qui devraient fuir à la seule vue des soldats égyptiens ? Vois plutôt comment se comportent nos voisins ! Israël ne paie pas le tribut, ou paie de moins en moins ; les Phéniciens retirent chaque année quelques-uns de leurs vaisseaux de notre flotte ; nous sommes menacés sans cesse par les Hittites, ce qui nous force à entretenir une armée importante ; Babylone et Ninive bougent au point que toute la Mésopotamie s’en ressent !.. Et quel est, en dernier ressort, le résultat du gouvernement des prêtres ? Il est que mon grand-père avait cent mille talents de revenus annuels et cent soixante mille soldats, tandis que mon père n’a plus qu’un revenu de cinquante mille talents et cent vingt mille hommes ! Et quels soldats ! S’il n’y avait pas les régiments grecs pour les encadrer, ils n’obéiraient plus qu’aux prêtres !
— Comment sais-tu tout cela et d’où te viennent toutes ces pensées ?
— Comment je le sais ? Mais ce sont les prêtres qui m’ont élevé, alors que je n’étais pas encore héritier du trône. Ils m’ont révélé leurs secrets … Mais tu verras dès que je serai devenu pharaon, je poserai sur leur échine ma sandale de cuivre ! En premier lieu, je puiserai dans leur trésor, car il s’est démesurément gonflé et il dépasse de loin celui du pharaon …
— Malheur à toi et malheur à moi ! soupira Tutmosis. Tu as des pensées qui feraient fuir cette colline si elle pouvait te comprendre … Et de quelles forces disposes-tu ? Quels sont tes partisans ? Quels soldats as-tu ? Le peuple tout entier, mené par les prêtres, se dressera contre toi ! Qui restera à tes côtés ?
Le prince écoutait en silence. Enfin, il répondit :
— L’armée …
— La plus grande partie suivra les prêtres !
— Les régiments grecs …
— Une goutte d’eau dans le Nil !
— Les fonctionnaires …
— Ils sont acquis à tes ennemis !
Ramsès secoua tristement la tête et se tut.
Ils descendirent l’autre flanc de la colline. Soudain, Tutmosis, qui marchait en avant, s’arrêta.
— Je crois rêver ! s’écria-t-il. Regarde, Ramsès : une deuxième Égypte s’abrite derrière ces rochers !
— C’est sans doute encore une de ces propriétés appartenant aux prêtres, et qui ne paie pas l’impôt, dit le prince avec amertume.
Il regarda attentivement et vit une vallée fertile, en forme de fourche, dont les extrémités se cachaient derrière les rochers. On apercevait les chaumières des paysans, la maison du propriétaire, nette et soignée, des palmiers, des oliviers, de la vigne, des jeunes cyprès et même quelques petits baobabs. Un cours d’eau serpentait à travers la propriété.
Ils entendirent quelque part au milieu des vignes, une voix de femme qui appelait ou plutôt qui chantait sur un air triste :
— Où es-tu, petit poulet ? Où es-tu, réponds, car je te cherche partout. Tu t’es enfui, et pourtant je te nourris de bon grain … N’oublie pas que si la nuit te surprend, tu ne retrouveras plus le chemin de la maison et l’épervier du désert te dévorera …
Le chant approchait des deux jeunes gens. La chanteuse n’était plus qu’à quelques pas lorsque Tutmosis, écartant les buissons, s’écria :
— Regarde, Ramsès, quelle fille splendide !
Au lieu de répondre, le prince bondit sur le sentier et barra le chemin à la chanteuse. C’était une belle jeune femme aux traits grecs et au teint très clair. Des cheveux noirs apparaissaient sous le voile qu’elle portait sur la tête. Elle était vêtue d’une robe blanche et soyeuse, qu’elle relevait d’une main pour marcher plus aisément ; le tissu laissait transparaître des seins fermes et gracieux.
— Qui es-tu ? demanda Ramsès.
Ses yeux brillaient, toute colère l’avait quitté.
— Père, au secours ! cria la jeune femme, s’arrêtant net.
Elle se calma cependant mais ses yeux de velours gardèrent leur expression inquiète.
— D’où viens-tu ? demanda-t-elle à Ramsès d’une voix qui tremblait légèrement. Je vois que tu es soldat. Or les soldats n’ont pas le droit de pénétrer ici.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que tu es ici sur les terres d’un grand seigneur, le vénéré Sesofris …
— Ah ! Vraiment ! dit Ramsès en souriant.
— Ne ris pas, insolent, mais tremble plutôt ! Sesofris est scribe chez le seigneur Chairès, qui porte l’éventail du premier homme de Memphis. Mon père l’a vu et s’est prosterné devant lui.
— Ah ! Vraiment ? répéta Ramsès toujours en riant.
— Tu as décidément bien de l’audace, dit la jeune femme en fronçant les sourcils. Si ton visage était moins doux, je te prendrais pour un mercenaire grec ou pour un brigand.
— Il ne l’est pas encore, mais il deviendra peut-être le plus grand brigand d’Égypte, intervint Tutmosis, tout en rajustant sa perruque.
— Et toi, tu as l’air d’un danseur, répliqua la jeune femme.
Elle semblait rassurée.
— Oh oui ! J’en suis sûre, continua-t-elle, je t’ai vu au marché de Pi-Bailos ; tu charmais des serpents …
Les deux jeunes gens s’amusaient de plus en plus.
— Et toi, qui es-tu ? demanda Ramsès à la jeune femme, tout en lui prenant la main, qu’elle retira aussitôt.
— Ne sois pas si entreprenant ! Je suis Sarah, fille de Gédéon, régisseur de cette propriété.
— Tu es Juive ? demanda le prince, et son visage s’assombrit.
— Quelle importance ? s’écria Tutmosis. Tu crois les Juives moins douces que les Égyptiennes ? Elles sont plus pudiques et plus difficiles à conquérir ; elles n’en ont que plus de charme en amour !
— Vous êtes donc des païens, dit Sarah avec calme. Reposez-vous, si vous êtes fatigués, cueillez des raisins et repartez en paix. Vous n’êtes pas les bienvenus ici.
Elle fit un mouvement pour partir. Ramsès la retint.
— Attends … Tu me plais, et tu ne peux nous quitter ainsi.
— Tu es fou ! Personne, dans cette vallée, n’oserait me parler de cette façon !
— Vois-tu, dit Tutmosis, ce garçon est officier dans le régiment Ptah et scribe du seigneur qui porte l’éventail du nomarque de Habu …
— Il a l’air d’un officier, dit Sarah en regardant attentivement Ramsès. Peut-être est-il un grand seigneur lui-même ? ajouta-t-elle, troublée.
— Quel que soit mon rang, ta beauté le surpasse, dit-il. Mais, réponds-moi, est-il vrai que vous mangez de la viande de porc ?
Sarah le regarda d’un air offusqué et Tutmosis dit :
— On voit que tu ne connais pas les Juives ! Sache qu’un Juif préférerait mourir plutôt que manger de la viande de porc que, pour ma part, je trouve d’ailleurs fort bonne …
Mais Ramsès s’obstinait.
— Est-il vrai que vous tuez les chats ? demanda-t-il, en regardant Sarah dans les yeux, et en lui prenant la main.
— Cela aussi est faux, archi-faux, protesta Tutmosis. Tu aurais pu me demander tout cela au lieu de dire des sottises … Tu sais bien que j’ai eu trois maîtresses juives …
— Jusqu’à présent, tu as dit la vérité, mains maintenant tu mens ! interrompit Sarah. Une Juive ne sera jamais la maîtresse de personne ! ajouta-t-elle fièrement.
— Même pas celle du scribe du seigneur qui porte l’éventail du nomarque de Memphis ? demanda Tutmosis en souriant ironiquement.
— Même pas de celui-là !
— Même pas la maîtresse de celui qui porte l’éventail ?
Sarah eut une hésitation.
— De celui-là non plus ! répondit-elle après un instant.
— Et du nomarque lui-même ?
La jeune femme parut interloquée. Elle regarda attentivement les deux hommes ; ses yeux s’étaient remplis de larmes, ses lèvres tremblaient
— Mais qui êtes-vous donc ? demanda-t-elle avec effroi. Vous descendez des montagnes, comme des voyageurs qui demandent de l’eau et du pain … Mais vous me parlez comme de grands seigneurs … Qui êtes-vous ? Ton glaive — elle se tourna vers Ramsès — est serti d’émeraudes et tu portes au cou une chaîne en or comme n’en possède pas même notre maître, le vénéré Sesofris !
— Dis-moi plutôt si je te plais ? demanda Ramsès.
Il tenait serrées dans les siennes les mains de la jeune femme et plongeait son regard dans le sien.
— Tu es beau comme l’ange Gabriel, mais j’ai peur de toi, car je ne sais qui tu es …
Soudain un son de trompettes retentit au-delà des montagnes.
— On t’appelle, dit Sesofris au prince.
— Et si j’étais aussi grand seigneur que ton Sesofris ? demanda Ramsès à la jeune femme.
— Cela se peut, murmura Sarah.
— Et si je portais l’éventail du nomarque de Memphis ?
— Tu es peut-être plus grand que cela, même …
La sonnerie du clairon retentit à nouveau.
— Ramsès, nous devons partir ! insista Tutmosis.
— Et si j’étais … l’héritier du trône, me suivrais tu ? interrogeait le prince.
— Jehovah ! s’écria Sarah, et elle tomba à genoux.
Les trompettes sonnaient maintenant de tous côtés.
— Allons, vite ! cria Tutmosis, affolé. Tu n’entends donc pas qu’on sonne l’alarme.
Le prince détacha son collier d’or et le passa au cou de Sarah.
— Donne-le à ton père, dit-il. Et dis-lui que je t’achète. À bientôt !
Il prit sa bouche, avec fougue, et elle, tombant à genoux, lui enlaça les jambes de ses mains. Il s’arracha à l’étreinte, s’éloigna de quelques pas, puis revint et caressa longuement le beau visage et les longs cheveux noirs. Il ne semblait pas entendre l’appel impatient des trompettes.
— Au nom du pharaon, je t’enjoins de me suivre ! cria Tutmosis, et il prit le prince par le bras.
Ils se mirent à courir dans la direction d’où venait la sonnerie des trompettes. Par moments, Ramsès trébuchait comme un homme ivre. Ils commencèrent enfin l’escalade de la colline d’en face.
« Et cet homme-là veut tenir tête aux prêtres ! » songeait Tutmosis.
Le prince et son compagnon mirent un bon quart d’heure à escalader la colline ; les sonneries de trompette se faisaient de plus en plus pressantes. Parvenus au sommet, ils virent ce qui se passait dans la vallée.
À leur gauche, ils apercevaient la route couverte des soldats du prince ; à droite s’élevait un énorme tourbillon de poussière : l’ennemi arrivait de l’est. À l’endroit où le ravin rejoignait la route, il se passait quelque chose d’étrange : les soldats grecs, tirant les machines de guerre, s’étaient arrêtés et, dans le désert, entre la route et le ravin, s’était glissée une colonne de soldats étrangers dont les piques brillaient au soleil.
Le prince dévala la pente et rejoignit son état-major. Il s’approcha vivement du ministre de la guerre.
— Que se passe-t-il ? Pourquoi sonnez-vous l’alarme au lieu d’avancer ? demanda-t-il avec colère.
— Nous sommes coupés du reste de l’armée, répondit Herhor.
— Coupés ? … Par qui ?
— Par trois régiments de Nitager, qui ont surgi du désert.
— Mais alors, c’est l’ennemi qui est là, près de la route ?
— C’est Nitager lui-même ! répondit calmement le ministre.
Le prince devint livide. Une colère terrible envahit son visage, ses yeux semblaient sortir des orbites. Il tira son glaive et courut vers les soldats grecs, en criant d’une voix rauque :
— Suivez-moi ! En avant sur ceux qui nous barrent la route !
— Vive l’erpatrès ! cria Patrocle, tirant lui aussi son épée. En avant, fils d’Achille ! ordonna-t-il à ses soldats. Nous allons montrer à ces vachers égyptiens qu’on ne nous arrête pas !
Les trompettes sonnèrent la charge. En quatre rangs serrés, les Grecs s’ébranlèrent. En quelques instants, ils furent en face des régiments égyptiens et ralentirent, hésitants.
— En avant ! criait le prince, brandissant son glaive.
Les Grecs baissèrent leurs lances. Dans les rangs adverses, il y eut un flottement, puis les piques se baissèrent aussi. À ce moment, une voix puissante retentit.
— Qui êtes-vous, bande de fous ?
— Les soldats de l’héritier du trône ! répondit Patrocle.
Il y eut un silence.
— Ouvrez les rangs, dit la même voix puissante.
Le front des soldats égyptiens s’ouvrit, tel un portail, et les Grecs passèrent.
Un militaire aux cheveux blancs, coiffé d’un casque doré et d’une armure, s’approcha de Ramsès et le salua.
— Tu as vaincu, erpatrès, dit-il. Seul un grand chef se tire ainsi d’embarras !
— C’est toi, Nitager, le brave des braves ? dit le prince.
À ce moment Herhor s’approcha. Il avait entendu la conversation et dit sèchement à Ramsès :
— Je me demande comment se seraient terminées ces manœuvres si tu t’étais heurté à un adversaire aussi irréfléchi que toi !
— Laisse donc ce jeune homme ! dit Nitager en souriant. Il a montré les griffes d’un fils de pharaon, n’est-ce pas assez ?
Voyant le ton que prenait la discussion, Tutmosis intervint.
— Comment se fait-il que tu sois ici, demanda-t-il à Nitager, alors que le gros de tes troupes se trouve en face de nous ?
— Je savais que l’armée et l’état-major venant de Memphis marchaient comme des tortues, pendant que le prince rassemblait ses troupes près de Pi-Bailos, répondit Nitager d’un ton sarcastique. J’ai voulu, pour m’amuser, vous surprendre … Pour mon malheur, le prince est intervenu et a contrecarré mes plans. Agis toujours ainsi avec l’ennemi ! acheva-t-il, en se tournant vers Ramsès.
— Et s’il se trouve un jour opposé à un ennemi supérieur en nombre, comme aujourd’hui ? demanda Herhor.
— La sagesse vaut mieux que la force, répondit le vieux général. L’éléphant est cent fois plus fort que l’homme, et pourtant celui-ci le vainc …
Herhor écoutait en silence.
Les manœuvres furent déclarées terminées. Le prince alla rejoindre ses troupes à Pi-Bailos, accompagné du ministre et des généraux. Il y fit ses adieux aux troupes qui partaient vers l’est. Il se mit ensuite en route pour Memphis, acclamé sur son passage par les habitants de la région de Gosen.
Peu à peu, cependant, la route se vida et ils avancèrent en silence. Au moment où ils passaient près de la colline où, quelques heures plus tôt, il s’était égaré, Ramsès fit signe à Tutmosis.
— Tu vas aller trouver Sarah, dit-il.
— Oui …
— Tu diras à son père que je lui donne mon domaine près de Memphis …
— J’ai compris. Elle sera à toi après-demain.
Tutmosis se glissa discrètement dans la foule des soldats et disparut.
Face à l’entrée du ravin qu’avaient emprunté les machines de guerre se dressait un vieux tamarinier. Arrivée là, l’avant-garde du prince s’arrêta.
— Des scarabées nous coupent de nouveau la route ? dit le prince au ministre, en souriant.
— Nous allons voir, répondit Herhor, impassible.
Ils regardèrent : un homme, nu, était pendu à l’arbre. Des officiers s’approchèrent et reconnurent le cadavre du paysan dont les soldats avaient détruit le canal.
— Il a bien fait de se pendre ! s’écria Eunane. Le croiriez-vous, il a osé importuner le ministre !
Ramsès descendit de cheval et s’approcha de l’arbre. Le paysan pendait, la tête en avant ; sa bouche était grande ouverte, ses yeux pleins d’horreur. On eût dit qu’il voulait parler et que la voix lui manquait.
— Le malheureux ! murmura le prince.
Puis, il rejoignit la colonne et se fit raconter l’histoire du paysan ; après quoi, longtemps, il avança en silence. L’image du pendu s’était imprimée dans son esprit, et il sentait qu’une grande injustice avait été commise, une injustice qu’un fils de pharaon se devait de réparer.
La chaleur était insupportable. La poussière desséchait la bouche et brûlait les yeux. La colonne s’arrêta. Nitager était en conversation avec le ministre.
— Mes officiers, disait le vieux général, ne fixent pas le sol mais regardent devant eux. C’est pourquoi, sans doute, l’ennemi ne les surprend-il jamais …
— Cela me rappelle une dette à régler, répondit Herhor, et il ordonna de réunir les officiers et les soldats.
— Et maintenant, dit-il, qu’on fasse venir Eunane.
Lorsque celui-ci fut arrivé, Herhor prit la parole.
— Avec la fin des manœuvres, dit-il, je reprends en main le commandement suprême de l’armée.
Les assistants courbèrent la tête.
— En premier lieu, je me dois de rendre la justice.
Les officiers se regardèrent avec inquiétude.
— Eunane, continua le ministre, je sais que tu as toujours été un de nos meilleurs officiers …
— Tu dis vrai, seigneur ! répondit Eunane, confondu de satisfaction.
Les officiers regardaient Eunane avec envie.
« Celui-là recevra une haute récompense ! » pensaient-ils.
— Tu es non seulement courageux, mais pieux aussi, poursuivit Herhor ; non seulement pieux, mais encore prévoyant. Les dieux t’ont comblé de bienfaits : ils t’ont donné un regard de vautour …
— Tes paroles ne sont que vérité, approuva Eunane. Sans ma vue perçante, je n’aurais pas aperçu les scarabées sacrés …
— Oui, interrompit le ministre, et nous aurions commis un sacrilège. Aussi, pour ta récompense, je te donne cette bague à l’effigie de la déesse Mut qui te protégera ta vie durant …
Il enleva de son doigt une bague en or et la remit à Eunane. Les assistants applaudirent bruyamment à ce geste.
Mais le ministre demeurait immobile et Eunane attendait la suite des éloges.
— Et maintenant, reprit le ministre, dis-moi, Eunane, pourquoi n’as-tu pas rapporté où était allé le prince pendant que l’armée marchait dans le ravin ? Tu as commis là une faute, car nous avons dû sonner l’alerte dans le voisinage de l’ennemi !
— Mais j’ignorais où était le prince, les dieux me sont témoins ! répondit Eunane, étonné.
Herhor secoua la tête.
— Il n’est pas possible qu’un homme qui aperçoit, à cent pas, dans le sable, deux scarabées, n’aperçoive pas un personnage aussi considérable que l’héritier du trône !..
— Je ne l’avais pas vu, je le jure ! s’écria Eunane, se frappant la poitrine. D’ailleurs, je n’étais pas chargé de veiller sur le prince !
— Je t’avais pourtant déchargé du commandement de l’avant-garde ! Avais-tu autre chose à faire ? dit Herhor. Tu étais absolument libre, comme un homme qui doit avoir l’œil sur tout. Or, tu ne l’as pas fait. En temps de guerre, tu mériterais la mort …
Le malheureux officier pâlit.
— Mais j’ai pour toi un cœur de père, dit Herhor, et en raison des services que tu as rendus, je laisse parler ma bienveillance. Tu recevras seulement cinquante coups de fouet.
— Mais, mon seigneur !
— Eunane, tu as su être heureux, sache maintenant avoir du courage et accepte ta peine comme il sied à un officier de le faire, trancha le ministre.
À peine eut-il fini de parler que déjà des officiers s’emparèrent d’Eunane, l’étendirent sur le sol et lui assenèrent cinquante coups de bambou sur la peau dénudée.
L’officier reçut les coups sans broncher. Quand ce fut terminé, il voulut même se relever tout seul, mais ses forces l’abandonnèrent et on dut le porter sur un chariot à deux roues qui allait le conduire jusqu’à Memphis.
Couché à plat ventre dans la voiture dont les secousses avivaient encore ses douleurs, le pauvre officier songeait mélancoliquement que le vent change moins vite en Basse Égypte que les revers de fortune dans la vie d’un militaire.
Les deux serviteurs du ministre, le porteur d’éventail et le scribe Pentuer, se parlaient en marchant comme ils en avaient l’habitude.
— Que penses-tu de la mésaventure d’Eunane ? demanda le premier.
— Et toi, que penses-tu du paysan qui s’est pendu ? répondit le scribe.
— Je crois que la corde lui a été douce, dit le porteur d’éventail ; quant à Eunane, il surveillera plus attentivement, à l’avenir, les faits et gestes du prince,
— Tu te trompes, répondit Pentuer. Désormais. Eunane n’apercevra plus jamais de scarabée, fut-il aussi gros qu’un cheval. Et en ce qui concerne le paysan, ne penses-tu pas qu’il devait être très, très malheureux dans notre Égypte ?
— Tu ne connais pas les paysans !
— Oh si ! Je les connais ! J’ai grandi parmi eux, j’ai vu mon père irriguer la terre, nettoyer les canaux, semer, récolter, et surtout payer les impôts. C’est toi qui ignores ce qu’est la vie d’un paysan, chez nous … Il est esclave, un enclave qu’on marie, à qui on reprend sa femme, qu’on bat, qu’on tue parfois, qu’on fait travailler surtout …
Le porteur d’éventail haussa les épaules.
— Tu es intelligent, et tu ne comprends cependant pas certaines choses. Il faut des hommes pour toutes les taches, et chacun a la sienne. Le bœuf laboure, l’âne porte des fardeaux, moi j’évente mon maître, le paysan, lui, laboure et paie l’impôt …
— On a saccagé un canal que cet homme avait mis dix années à creuser !
— Et ton travail à toi, le ministre ne le détruit-il pas ? Qui donc sait que c’est toi qui gouvernes le pays, et non pas Herhor ?
— Tu te trompes, dit le scribe. C’est lui qui gouverne réellement. Il détient tout le pouvoir ; je n’apporte, moi, que les idées. Et puis, on ne me bat pas ; ni toi non plus d’ailleurs.
— Mais on a battu Eunane, et cela peut aussi nous arriver. C’est pourquoi, nous devons nous contenter de notre sort … Oui, décidément, Pentuer, tu rumines des idées bien dangereuses !
Pendant ce temps, Eunane souffrait mille douleurs sur son chariot. Il se fit donner à manger, avala une galette frottée d’ail et but une gorgée de bière aigre. Le cocher chassait avec une branche les mouches qui bourdonnaient autour des plaies.
L’armée du prince vainqueur approchait de Memphis.
Le soleil descendait à l’horizon lorsque l’état-major du prince arriva en vue de Memphis. Les innombrables canaux d’irrigation rafraîchiraient la brise ; la route courait de nouveau au milieu de champs fertiles où l’on apercevait les paysans encore au travail malgré l’heure tardive. Le désert, lui, rougeoyait sous le couchant, et les montagnes semblaient flamber sur le ciel.
Ramsès s’arrêta tout à coup et fit faire demi-tour à son cheval. Les généraux l’entourèrent ; les rangs des soldats approchèrent de lui. Ramsès était éclatant de beauté, tel un jeune dieu, sous la lumière pourprée. Aussi, tous le regardaient avec admiration et fierté.
Le prince leva le bras, et il se fit un grand silence. Alors il s’adressa aux soldats :
— Officiers et soldats ! Les dieux m’ont accordé aujourd’hui la joie de vous commander ; cette joie, je veux que vous la partagiez. C’est pourquoi, chaque soldat recevra une drachme ; les Grecs, qui ont forcé les rangs adverses auront droit à deux drachmes de même que les soldats de Nitager qui ont voulu nous couper le passage …
Un murmure de contentement s’éleva des rangs.
— Vive notre chef ! Vive l’héritier du trône ! criait-on.
Le prince reprit :
— Je donne cinq talents à partager entre mes officiers et Nitager et dix talents à répartir entre le ministre et mes généraux …
— Je renonce à ma part ; qu’elle aille aux soldats ! dit Herhor.
— Vive le prince, vive le ministre ! crièrent soldats et officiers.
La nuit tombait rapidement. Ramsès fit ses adieux aux troupes et partit au galop pour Memphis. Herhor prit les devants lui aussi, dans sa litière.
Lorsqu’ils furent seuls, le ministre appela le scribe Pentuer.
— Tu te rappelles tout ? demanda-t-il.
— Oui, maître.
— Décidément, ta mémoire est infaillible, et, de plus, tu es humble. Tu peux donc juger mieux que quiconque les actes et l’intelligence de l’héritier du trône …
Le ministre se tut. Rarement il lui était arrivé de tant parler d’une seule traite.
— Aussi, dis-moi, Pentuer : Sied-il au prince de proclamer ainsi publiquement ses volontés ? Seul, un pharaon, un traître ou un homme irréfléchi agit de cette façon …
La nuit était totale. Le ciel clignotant d’étoiles recouvrait les canaux et le désert de Basse Égypte ; les plantes respiraient dans la fraîcheur nocturne.
— Dis-moi encore, continuait le ministre, où le prince va-t-il prendre les vingt talents qu’il a imprudemment promis à l’armée ? À supposer même qu’il les trouve, il est dangereux de faire des présents aux soldats alors qu’on n’a pas de quoi payer leur solde … Je sais que tu penses comme moi ; retiens donc bien tout ce que tu as vu, pour pouvoir le répéter au collège des prêtres.
— Le collège va donc se réunir bientôt ? demanda Pentuer.
— Pour le moment, il n’y a pas de raisons de le faire. Je vais d’abord essayer de dompter notre prince en faisant intervenir la main paternelle … Ce garçon a de solides qualités de courage et d’énergie, mais si, au lieu de les employer pour le bien de l’Égypte, il s’en sert contre elle …
Le ministre se tut pour de bon, cette fois. Ils s’engagèrent dans une allée sombre, bordée d’arbres, qui menait droit à Memphis.
Pendant ce temps, Ramsès arrivait au palais du pharaon.
Le palais royal de Memphis se dressait un peu en dehors de la ville, sur une hauteur, au milieu d’un grand parc. Des arbres rares y poussaient : baobabs du Sud, cèdres, sapins et chênes du Nord. Grâce aux soins de jardiniers habiles, ils vivaient des dizaines d’années et atteignaient une hauteur considérable.
Une allée ombragée menait au grand portail, haut d’une dizaine de mètres. De chaque côté de ce portail s’élevait une tour large de trente mètres et haute de vingt. Des petites fenêtres carrées y étaient percées et le toit en était plat. Une des tours abritait la garde du Palais, l’autre un prêtre qui observait les astres. Les tours étaient prolongées par des bâtiments longs et bas ; des sentinelles en parcouraient les toits. Enfin, des deux côtés du portail, se dressaient d’immenses statues.
Lorsque le prince, en compagnie de quelques cavaliers, approcha du palais, la garde le reconnut malgré l’obscurité. Un soldat vint à sa rencontre.
— Le palais est déjà fermé ? demanda le prince.
— Oui, seigneur. Sa Sainteté le pharaon habille les dieux pour la nuit.
— Que fera-t-il ensuite ?
— Il recevra le ministre de la Guerre.
— Et puis ?
— Il regardera des danses, prendra son bain et dira les prières du soir.
— Je ne serai donc pas reçu aujourd’hui ?
— Demain, après la séance du Conseil.
— Et que font les reines ?
— La première reine prie. Votre mère, elle, reçoit l’envoyé phénicien qui a apporté des présents de Tyr.
— Parmi ces présents, y a-t-il des femmes ?
— Il y en a quelques-unes, parait-il, et chacune porte pour dix talents de bijoux.
— Que signifient ces torches, dans les jardins ? demanda le prince en regardant vers le fond du parc.
— On fait descendre de son arbre le frère de Votre Grandeur ; il y est depuis midi …
— Et il refuse de descendre ?
— Oh ! Maintenant, il descendra : on lui a promis de le conduire dans une auberge où boivent les embaumeurs de cadavres …
— Et que dit-on des manœuvres d’aujourd’hui ? demanda Ramsès.
— On dit que l’état-major a été encerclé et coupé du reste de l’armée.
— Et quoi encore ?
Le soldat hésita.
— Dis ce que tu sais ! ordonna le prince.
— On a prétendu aussi qu’à cause de cet insuccès, Votre Grandeur a fait pendre le guide et donner cinq cents coups de fouet à un officier …
— C’est faux ! dit à mi-voix un des officiers de l’escorte du prince.
— C’est bien ce que nous pensons ! dit le soldat.
Le prince fit demi-tour et se dirigea vers son palais, dans le bas du parc.
C’était une construction en bois, en forme de cube, haute d’un étage ; deux terrasses superposées en faisaient le tour. À l’intérieur brillaient des torches qui éclairaient des panneaux de bois sculpté. Sous le toit du bâtiment, entouré d’une balustrade, se dressaient des tentes.
Le prince fut accueilli par des serviteurs à demi nus qui se prosternèrent à son entrée. Il se débarrassa de ses vêtements, prit son bain dans une baignoire de pierre puis se drapa dans une toge blanche serrée à la taille par une cordelière. Il monta ensuite à l’étage, mangea un gâteau de blé et quelques dattes, but un peu de bière. Puis il alla sur la terrasse et s’étendit sur un divan recouvert de peaux de lion. Il ordonna de faire entrer Tutmosis dès qu’il serait arrivé.
Vers minuit, une litière s’arrêta devant la maison. Tutmosis en descendit ; il monta les marches de la terrasse en bâillant. Il semblait exténué. À son entrée, le prince bondit de son divan.
— Ah ! Te voilà enfin ! s’écria-t-il.
— Tu ne dors pas encore, après toutes les fatigues de la journée ? s’étonna Tutmosis.
— Parle-moi de Sarah !
— Elle sera ici après-demain, dit Tutmosis.
— Après-demain seulement ?
— Comment, seulement ? Je t’en prie, Ramsès, va dormir. Tu es fatigué et tu ne sais plus ce que tu dis.
— Et son père ? demanda le prince, qui ne paraissait pas avoir entendu.
— C’est un homme raisonnable, sourit Tutmosis. Il s’appelle Gédéon. Lorsque je lui ai dit que tu voulais sa fille, il a commencé par se rouler à terre et s’arracher les cheveux. J’ai mangé et bu en attendant que passe cet accès de douleur paternelle, puis j’ai précisé mes propositions. Gédéon a d’abord juré qu’il préférait voir sa fille morte plutôt que déshonorée. Je lui ai alors proposé ton domaine de Memphis, sur le Nil. Il s’est indigné … J’ai ajouté alors au domaine un talent d’or par an. Il s’est mis à soupirer et m’a dit que sa fille avait étudié pendant trois ans à Pi-Bailos : j’ai dû concéder un talent de plus. Toujours inconsolable, Gédéon m’a rappelé qu’il perdrait par ta faute une bonne place chez son maître Sesofris ; cela t’a coûté dix vaches laitières … Enfin, le père de Sarah m’a confié qu’il avait pour sa fille un brillant mariage en vue ; j’ai dû, en conséquence, lui céder encore une chaîne et un bracelet en or, plus un jeune taureau … Ainsi, ta Sarah te coûtera donc annuellement un domaine et deux talents et, au comptant, dix vaches, un taureau, une chaîne et un bracelet. Voilà pour Gédéon ; quant à Sarah, tu es libre de lui faire tous les cadeaux que tu voudras !
— Et qu’a dit Sarah à tout cela ?
— Pendant que nous discutions, elle se promenait dans le jardin. Quand le marché fut conclu, elle a déclaré à son père — je te le donne en mille — que s’il n’avait pas été d’accord pour te la donner, elle se serait jetée du haut des rochers ! Tu peux donc dormir sur tes deux oreilles, conclut Tutmosis.
— Oh non ! dit le prince d’un air sombre. Sais-tu que nous avons rencontré un paysan pendu, sur le chemin du retour ?
— Ah ! Ça, c’est plus grave que les scarabées ! dit Tutmosis.
— Il s’était pendu, continua Ramsès, parce que mes soldats avaient détruit le canal qu’il avait mis dix ans à creuser …
— Eh bien ! Il dort en paix, lui. Fais de même.
— Cet homme a été victime d’une injustice, poursuivait Ramsès. Il faut retrouver ses enfants, les racheter et leur donner une terre à cultiver …
— Oui, mais fais-le discrètement, interrompit Tutmosis. Sinon, tous les paysans vont commencer à se pendre …
— Ne plaisante pas ! Si tu avais vu l’expression de ce pendu, tu n’en dormirais pas, tout comme moi.
Soudain, une voix basse mais claire s’éleva quelque part dans les fourrés du jardin.
— Que le dieu qui n’a pas sa place dans les temples te bénisse, Ramsès !
Les deux jeunes hommes se penchèrent au-dessus de la balustrade.
— Qui es-tu ? demanda le prince.
— Je suis le malheureux peuple égyptien, dit la même voix claire.
Puis ce fut le silence. Le prince appela des serviteurs et ordonna de fouiller le jardin à la lueur des torches. On lâcha les chiens. Mais on ne trouva personne.
— Qui cela pouvait-il être ? demanda le prince, fort troublé, à Tutmosis. Peut-être le fantôme de ce paysan ?
— Un fantôme ? Je n’en ai jamais rencontré qui parle, et pourtant j’ai été de garde, bien souvent, près des temples et des tombeaux. Je crois plutôt que c’est un ami qui t’a parlé.
— Mais pourquoi se cacherait-il ?
— Qu’importe ? Nous avons des dizaines d’ennemis cachés ; sois heureux d’avoir au moins un ami que tu ignores.
— Je ne pourrai plus dormir ! dit le prince.
— Mais si ! Cesse de t’agiter, étends-toi sur ce divan, et le sommeil viendra. Il a le don inappréciable de voiler non seulement les yeux, mais aussi la mémoire …
Ramsès se coucha. Tutmosis lui glissa un oreiller sous la tête, puis, ayant baissé les parois de toile de la tente, il s’étendit lui-même sur le sol. Bientôt, ils plongèrent tous deux dans le sommeil.
Pour entrer dans le palais du pharaon, à Memphis, il fallait passer sous un portail flanqué de deux tours hautes de cinq étages et appelées pylônes. Ceux-ci étaient décorés de bas-reliefs du haut en bas. En haut du portail, on apercevait les armoiries du royaume : une sphère ailée autour de laquelle étaient enroulés deux serpents. Les bas-reliefs représentaient d’une part Ramsès le Grand, tenant dans la main une hache levée, d’autre part ils figuraient un sacrifice religieux.
Ces pylônes imposants, ce portail massif, ces bas-reliefs où la piété côtoyait la cruauté, créaient une impression quelque peu effrayante. On éprouvait le sentiment qu’il était difficile de pénétrer dans ces murs, pénible d’y vivre et impossible d’en sortir.
Le portail franchi, on entrait dans une vaste cour parsemée d’orangers, de palmiers et de cèdres. Au centre de la cour jaillissait une fontaine ; les allées étaient recouvertes de sable de couleur. Des fonctionnaires marchaient de tous côtés en se parlant à voix basse.
De la cour, on avait accès à une grande salle soutenue par douze colonnes ; de petites fenêtres dans les murs et une grande ouverture dans le plafond laissaient passer une lumière tamisée. Il y faisait frais et presque sombre ; on distinguait cependant des fresques murales représentant des scènes de guerre ou de sacrifices religieux. Les couleurs de ces peintures étaient très vives, et se composaient essentiellement de vert, de rouge et de bleu.
Dans le fond de la salle, debout sur la mosaïque colorée, se tenaient des prêtres et de hauts fonctionnaires, vêtus de blanc et les pieds nus. Il y avait aussi là le ministre Herhor et deux généraux : Nitager et Patrocle. Le pharaon les avait convoqués ce matin-là.
Ramsès XII était encore dans sa chapelle, priant les dieux. Les dignitaires qui l’attendaient semblaient inquiets et abattus. Seul Herhor paraissait indiffèrent et Patrocle impatient. Nitager troublait de temps à autre le silence de sa voix sonore. À chacune de ses interventions, les courtisans se regardaient, offusqués, et leurs regards semblaient dire :
« Il faut excuser ce rustre qui passe sa vie à combattre les barbares … ».
Soudain, un bruit d’armes retentit. Deux rangées de soldats, coiffés de casques dorés et tenant à la main leur glaive nu, pénétrèrent dans la salle, suivis de prêtres. Enfin apparut le pharaon, porté sur un trône et entoure de volutes d’encens.
Le maître de l’Égypte, Ramsès XII, était un homme d’environ soixante ans, au visage fatigué. Il était vêtu d’une toge blanche et portait sur la tête une toque rouge et blanche, ornée d’un serpent ; il tenait une longue canne à la main.
À son entrée, les assistants se prosternèrent. Seul Patrocle, le Grec, se contenta de mettre un genou à terre et se releva aussitôt. Une litière s’arrêta sous le baldaquin surmontant le trône en bois d’ébène. Le pharaon descendit lentement et s’agit sur le trône. À sa droite vint se placer un scribe, à sa gauche un juge, tous deux coiffés d’immenses perruques.
Sur un signe du pharaon, les assistants s’agenouillèrent sur le sol, et le scribe prit la parole.
— Maître et seigneur, ton serviteur Nitager, qui garde nos frontières orientales, est venu t’apporter ses hommages et le tribut des peuples vaincus : un vase de porphyre plein d’or, du bois précieux, trois cents bœufs et cent chevaux.
— C’est là un misérable tribut, dit Nitager. De vrais trésors, nous en trouverons sur les bords de l’Euphrate où des rois orgueilleux méritent qu’on leur rappelle les temps de Ramsès le Grand …
— Réponds à Nitager, dit le pharaon au scribe, que ses paroles seront prises en considération, et demande-lui ce qu’il pense de mon fils et successeur qu’il a rencontré hier près de Pi-Bailos ?
— Mon maître, dit le scribe, te demande …
Soudain, à l’indignation des courtisans, le général l’interrompit.
— J’ai fort bien entendu ce que mon maître a dit … Son interprète devait être l’héritier du trône et non toi, grand scribe !
Le scribe regarda Nitager avec effroi, mais le pharaon intervint.
— Nitager a raison, dit-il.
Le ministre de la guerre fit un profond salut.
Le juge dit aux prêtres, aux soldats et aux fonctionnaires qu’ils pouvaient se retirer, et il quitta lui-même la salle, suivi du scribe. Le pharaon, Herhor et les deux généraux restèrent seuls.
— J’ai une plainte à formuler, dit Nitager. Ce matin, le prêtre qui m’a introduit auprès de toi m’a ordonné de laisser mes sandales dans l’antichambre. Or, chacun sait qu’il y a vingt ans déjà tu m’as accordé la faveur de me présenter chaussé devant toi.
— Tu as raison, dit le pharaon. Un certain désordre règne depuis quelque temps à ma Cour.
— Dis un seul mot, maître, et mes vétérans remettront l’ordre, s’écria Nitager.
Sur un signe de Herhor, des serviteurs avaient apporté des sandales et chaussé Nitager ; ils placèrent également des tabourets pour le ministre et les généraux.
Lorsqu’ils furent assis, le pharaon demanda :
— Dis-moi, Nitager, crois-tu que mon fils deviendra un bon chef ? Parle franchement !
— Écoute-moi, maître : je te le jure sur les cendres de mes ancêtres, ton fils deviendra un grand guerrier. Quoique jeune encore, il a su rassembler ses troupes, les équiper et les mettre en route. Mieux encore : lorsque je lui eus barré la route, il a brillamment conduit ses soldats à l’attaque. Tu verras, il vaincra les Assyriens, or il le faut, si nous ne voulons pas que nos fils les aperçoivent un jour sur les rives du Nil.
— Quel est ton avis, Herhor ? demanda le pharaon au ministre.
— Je pense qu’en ce qui concerne les Assyriens, les soucis de Nitager sont prématurés. Nous ne sommes pas encore remis de nos récentes campagnes : nous devons reconstituer des forces avant d’en entreprendre de nouvelles. Quant à l’héritier du trône, Nitager a raison lorsqu’il dit que ce jeune prince a des qualités de chef : il est rusé comme un renard et violant comme un lion. Mais il a commis hier de nombreuses erreurs …
— Qui n’en commet pas ? intervint Patrocle qui, jusque-là, avait gardé le silence.
— Le prince, continua le ministre, a bien conduit ses troupes mais il a négligé l’état-major, ce qui nous a valu de nous faire surprendre par Nitager.
— Ramsès comptait peut-être sur ta présence pour l’aider ? demanda Nitager.
— On ne doit jamais compter sur personne, lorsqu’il s’agit de la guerre, répondit Herhor.
— Mais si tu n’avais pas forcé l’année à quitter la route et à prendre ce ravin, à cause de deux scarabées … dit Patrocle.
— Tu es un étranger et un païen de surcroît, coupa Herhor, c’est pourquoi tu parles ainsi. Nous, Égyptiens, savons que lorsque l’armée et le peuple cesseront d’honorer le scarabée, ce sera le début de l’anarchie.
— L’armée est là pour maintenir l’ordre ! intervint Nitager.
— Quelle est, en définitive, ton opinion sur le prince ? demanda le pharaon à Herhor.
— Maître et seigneur, répondit le ministre, donne à Ramsès une chaîne en or et dix talents, mais ne lui confie pas encore le corps d’armée Menfi. Il est trop jeune et trop inexpérimenté pour ce commandement. Le crois-tu l’égal d’un Patrocle ou d’un Nitager ?
Le pharaon mit une main sous le menton, se recueillit, et dit :
— Allez en paix. Je ferai ce que me conseilleront la sagesse et la justice.
Les dignitaires firent un profond salut et Ramsès s’éloigna en direction de ses appartements.
Lorsque les deux généraux se retrouvèrent seuls dans l’antichambre, Nitager s’adressa à Patrocle :
— Je vois, dit-il, qu’ici les prêtres règnent en maîtres. Mais aussi quel homme habile, ce Herhor ! Il l’a emporté sur nous avant que nous n’ayons pu ouvrir la bouche … Et le prince n’aura pas son corps d’armée !
— Il m’a si bien flatté que je n’ai pas osé intervenir, dit Patrocle.
— D’ailleurs, il a quelque peu raison, car il voit loin : à la suite du prince, de jeunes damoiseaux, de ceux qui vont à la guerre accompagnés de danseuses, s’introduiraient dans l’armée ; le prince leur confierait les postes les plus élevés, ce qui mécontenterait les vieux officiers. La discipline des troupes s’en trouverait ébranlée et leur combativité réduite … Oui, Herhor est un sage !
— Pourvu que sa sagesse ne nous coûte pas plus cher que l’inexpérience de Ramsès, murmura le Grec.
Le pharaon avait gagné son cabinet de travail, après avoir traversé de nombreuses pièces aux murs couverts de fresques ; des prêtres se tenaient à toutes les portes. Le cabinet lui-même était une pièce haute de deux étages, aux murs d’albâtre sur lesquels les événements marquants du règne de Ramsès XII étaient représentés par des peintures colorées et dorées. Il y avait dans la salle un autel en forme de pyramide tronquée, les armes du pharaon, des fauteuils finement sculptés et des tables couvertes de menus objets.
Lorsque le pharaon entra, un des prêtres alluma de l’encens devant lui. Puis l’héritier du trône fut annoncé. Il entra d’un pas rapide et salua profondément son père. L’inquiétude se lisait sur son visage.
— Je suis heureux de te voir revenu en bonne santé, erpatrès, dit le pharaon.
— Sois béni éternellement, répondit le prince.
— Mes conseillers viennent de m’entretenir de ton zèle et de ton habileté, continua le pharaon.
Le prince écoutait avidement, le regard fixé sur le visage du pharaon.
— Tu recevras donc ta récompense, poursuivit celui-ci. Je te donne un collier, dix talents et deux régiments grecs.
Le prince semblait stupéfait, il demanda d’une voix sourde :
— Et le corps d’armée ?
— Dans un an, nous referons des manœuvres et, si tu les exécutes sans erreur aucune, tu recevras le commandement que tu convoites.
— C’est Herhor qui a voulu me nuire ! cria le prince, maîtrisant mal sa colère.
Il regarda autour de lui et ajouta :
— J’aimerais tant pouvoir te parler seul à seul, père … Mais il y a toujours tant d’étrangers autour de nous …
Le pharaon fit un geste et tout son entourage disparut.
— Qu’as-tu à me dire ?
— Une seule chose père. Herhor est mon ennemi ; il m’a calomnié auprès de toi et m’a infligé l’humiliation de me voir refuser le commandement.
— Herhor est mon fidèle serviteur et ton fidèle ami. C’est grâce à lui que tu es héritier du trône. C’est moi, et moi seul, qui n’ait pas voulu confier un corps d’armée à un chef qui s’est laissé encercler …
— Mais j’ai rétabli la jonction s’écria le prince, accablé. Et si Herhor ne m’avait pas fait contourner deux scarabées …
— Tu aurais donc voulu qu’un prêtre négligeât la religion en présence des troupes ?
— Sache, père, dit Ramsès d’une voix tremblante, que pour ne pas déranger les scarabées, on a détruit un canal en construction et tué un homme.
— Cet homme s’est pendu lui-même !
— À cause de Herhor.
— Dans les régiments que tu as si bien rassemblés, trente hommes sont morts d’épuisement et plusieurs centaines sont malades.
Le prince baissa la tête.
— Ramsès, dit le pharaon, tes paroles ne sont pas celles d’un grand seigneur, mais d’un homme irrité. Or, la colère n’est pas sœur de la justice.
— Mais, mon père, si la colère m’emporte, c’est parce que je vois la malveillance de Herhor et des prêtres à mon égard.
— Tu es toi-même petit-fils d’archiprêtre, et ce sont les prêtres qui t’ont élevé … Tu connais mieux leurs secrets qu’aucun autre prince ne les a jamais connus.
— J’ai pu aussi mesurer leur orgueil insensé et leur soif du pouvoir. Et comme ils savent que j’y mettrai fin, ils sont mes ennemis dès à présent. Herhor ne veut pas me confier même un corps d’armée, car il veut commander l’armée entière !
Le prince s’arrêta, effrayé d’en avoir trop dit. Mais le pharaon leva sur lui son regard clair et dit calmement :
— C’est moi qui gouverne le pays et commande l’armée, et c’est de moi qu’émanent tous les ordres. J’exerce la justice et je me penche sur le sort de mon peuple, de mes ministres, de mon successeur … Il se trompe lourdement, celui qui croit que j’ignore la moindre des intrigues qui m’entourent.
— Si tu avais pu voir de tes propres yeux le déroulement des manœuvres, père …
— Peut-être aurais-je vu, coupa le pharaon, un chef qui abandonne son armée au moment décisif et poursuit une jeune Juive dans les buissons … Mais je veux ignorer de telles broutilles.
Le prince se jeta aux genoux de son père.
— Tutmosis t’en a parlé, seigneur ?
— Tutmosis est un enfant, tout comme toi. Il fait des dettes, se croyant déjà chef d’état-Major de ton corps d’armée et il s’imagine que l’œil du pharaon ne le voit pas dans le désert …
Quelques jours plus tard, le prince Ramsès fut convoqué par sa mère, la reine Nikotris, deuxième épouse du pharaon et première dame d’Égypte.
Elle était bien digne d’être la mère d’un roi. Grande, aux formes opulentes, très belle encore malgré ses quarante ans, elle était surtout remarquable par la majesté qui émanait d’elle malgré ses vêtements d’une extrême simplicité.
La reine reçut son fils dans une pièce au sol de faïence. Elle se tenait assise dans un fauteuil sculpté, sous un palmier. Un petit chien était étendu à ses pieds et une esclave noire agitait un éventail au-dessus d’elle. L’épouse du pharaon était couverte d’une cape de mousseline brodée d’or ; sur sa perruque brillait un diadème décoré de bijoux en forme de lotus.
Le prince fit, en entrant, un grand salut que la reine lui rendit. Puis elle demanda :
— Pourquoi, Ramsès, m’as-tu demandé de te voir ?
— Depuis deux jours, mère, j’attends cet instant !
— Je savais que tu étais fort occupé ; je l’étais aussi. Aujourd’hui, nous pourrons parler à notre aise.
— Mère, ta froideur me glace comme le vent nocturne du désert, au point que je n’ose plus te soumettre ma requête …
— Tu as sans doute besoin d’argent ?
Accablé, Ramsès baissa la tête.
— Combien te faut-il ? demanda la reine.
— Quinze talents.
— Mais, s’écria la reine, il y a quelques jours à peine, tu as reçu dix talents du trésor royal !
Puis, se tournant vers l’esclave noire, elle ajouta :
— Va donc te promener dans le jardin, mon enfant.
Quand ils furent seuls, elle reprit :
— Ta Juive est donc si exigeante ?
Ramsès rougit, mais ne leva pas la tête.
— Tu sais bien que ce n’est pas d’elle qu’il s’agit, répondit-il. J’ai promis aux soldats une récompense, et je suis incapable de la leur donner.
La reine dévisagea son fils en silence.
— Il en est toujours ainsi, dit-elle enfin, lorsque le fils agit sans consulter sa mère. J’avais justement l’intention de te donner une esclave phénicienne que j’ai reçue de Tyr et qui a dix talents de dot … Mais tu as préféré la Juive …
— Elle me plaît ! Tu ne trouveras d’aussi belle femme ni parmi tes esclaves, ni même parmi les épouses du pharaon !
— Mais elle est Juive !
— Tu es prévenue contre elle, mère, et j’en souffre … Sais-tu qu’il est faux que les Juifs mangent du porc et tuent les chats ?
La reine sourit.
— Tu parles comme un enfant, dit-elle en haussant les épaules, et tu oublies les paroles de Ramsès le Grand : « le peuple jaune est plus nombreux et plus riche que nous ; nous devons le combattre, mais prudemment, de peur qu’il ne devienne plus puissant encore ». Il me semble, vois-tu, qu’une fille de ce peuple-là ne convient guère pour maîtresse à l’héritier du pharaon.
— Les paroles de Ramsès le Grand s’appliquent-elles à la fille d’un pauvre régisseur ? s’écria le prince. Et puis, où vois-tu des Juifs chez nous ? Ils ont quitté l’Égypte il y a trois siècles et fondé un ridicule petit État gouverné par des prêtres …
— Je vois, dit la reine en fronçant les sourcils, que ta Juive ne perd pas son temps. Or, n’oublie pas que les Juifs ont emporté d’Égypte plus de biens que n’en valait le travail de plusieurs générations ; ils ont aussi pris notre or, notre religion et nos lois, qu’aujourd’hui ils considèrent comme leurs. Sache enfin, ajouta-t-elle avec force, que les filles de ce peuple préfèrent la mort à la couche d’un étranger. Et s’il arrive qu’elles se donnent à un ennemi, c’est toujours à une fin politique ou dans l’intention de le tuer …
— Ce sont là des légendes que colportent les prêtres, mère ! Ils craignent de voir approcher du trône des hommes d’une autre religion, susceptibles de servir le pharaon contrairement à leurs intérêts …
La reine se leva. Elle semblait au comble de l’étonnement et observait son fils avec attention.
— C’est donc bien vrai, ce qu’on m’a dit : tu es l’ennemi des prêtres, toi leur disciple préféré !
— Je porte encore sur le dos la trace de leurs coups, répondit le prince.
— Mais ton aïeul, mon père, était archiprêtre, et il possédait dans le pays une grande autorité !
— C’est bien parce que mon grand-père était puissant et que mon père l’est que je ne veux pas, moi, tomber sous la coupe de Herhor !..
— C’est ton grand-père lui-même qui l’a appelé aux fonctions qu’il exerce !
— Je l’en démettrai, moi !
La reine haussa les épaules.
— Et tu veux commander un corps d’armée ? dit-elle avec tristesse. Mais tu as l’allure d’une femme capricieuse bien plus que d’un chef !
— Comment cela ? interrompit le prince, se retenant pour ne pas laisser éclater sa colère.
— Je ne reconnais pas mon fils, continua la reine. Je ne vois pas en toi le futur maître de l’Égypte … La dynastie, lorsque tu l’incarneras, sera semblable à une embarcation désemparée sur le Nil … Tu chasseras les prêtres de la Cour, et qui te servira ? Qui surveillera la Basse et la Haute Égypte, les frontières, les Cours étrangères ? Or, le pharaon doit tout savoir et tout connaître …
— Les prêtres seront mes serviteurs, pas mes ministres !
— Ils sont tes meilleurs serviteurs. Grâce à leurs prières, ton père règne depuis trente-trois ans et évite des guerres qui pourraient être fatales …
— Aux prêtres !
— Au pharaon, au pays ! coupa la reine. Sais-tu quel est l’état du trésor qui vient de te verser dix talents et auquel tu en demandes encore quinze autres ? Sais-tu que les prêtres enlèvent aux temples leurs trésors pour aider l’État ? Sans eux, les biens royaux seraient déjà aux mains des Phéniciens.
— Une seule guerre victorieuse renflouera le trésor !
La reine éclata de rire.
— Décidément, Ramsès, tu es encore si jeune qu’on ne peut même pas te tenir rigueur de tes paroles impies ! Je t’en prie, occupe-toi de tes régiments grecs, débarrasse-toi au plus vite de cette Juive, et quant aux problèmes politiques … laisse-les nous !
— Pourquoi dois-je me débarrasser de Sarah ?
— Parce que si elle te donne un fils, de nouvelles complications surgiront, et il y en a déjà suffisamment. Les prêtres, tu peux les détester, du moment que tu ne les injuries pas en public. Ils savent qu’ils doivent pardonner beaucoup à l’héritier du trône, surtout s’il est d’un caractère emporté. Le temps apaisera tout cela, pour le plus grand bien de la dynastie et de l’État, conclut la reine.
Le prince réfléchissait. Soudain, il demanda :
— Je ne puis donc pas compter sur le trésor pour me fournir de l’argent ? demanda-t-il.
— En aucun cas. Aujourd’hui déjà, on aurait dû cesser tout paiement si Tyr n’avait pas envoyé quarante talents.
— Que vais-je dire à l’armée ? dit Ramsès soucieux.
— Éloigne ta Juive et demande de l’argent aux prêtres … Ils t’en prêteront peut-être …
— Jamais ! Je préfère emprunter aux Phéniciens !
— Tu feras ce que tu voudras. Mais je te préviens que tu devras fournir d’importantes garanties et, une fois aux mains des Phéniciens, tu ne leur échapperas pas … Ils sont encore plus habiles que les Juifs.
— Une partie de mes revenus suffira pour rembourser cette dette.
— C’est ce que nous verrons. J’aurais sincèrement voulu t’aider, mais je ne le puis … dit la reine avec tristesse, en écartant les bras. Fais donc comme tu l’entends, mais n’oublie pas que les Phéniciens sont les rats de nos greniers …
Ramsès semblait hésiter à partir.
— As-tu encore quelque chose à me dire ? demanda la reine.
— Je voulais te demander … Il me semble, mère, que tu as des projets en ce qui me concerne … Quels sont-ils ?
La reine lui caressa le visage avec douceur.
— Plus tard, dit-elle. Pour le moment, tu es libre comme tout jeune noble égyptien. Profites-en. Mais viendra le temps, Ramsès, où tu devras prendre femme, avoir des enfants qui seront de sang royal, un fils qui sera ton héritier … Je pense déjà à ce temps-là.
— Et qu’as-tu projeté ?
— Rien de précis encore. Je pense seulement qu’il serait politiquement habile que tu épouses la fille d’un prêtre.
— Celle de Herhor, peut-être ? demanda le prince en souriant.
— Et pourquoi pas ? Herhor sera bientôt archiprêtre de Thèbes, et sa fille n’a que quatorze ans.
— Et elle serait heureuse de prendre auprès de moi la place de la Juive ? demanda ironiquement Ramsès.
— Tu devrais d’abord t’efforcer de faire oublier tes erreurs …
— Adieu, mère, je pars, dit Ramsès, coupant net à l’entretien. J’entends ici des choses si étranges que je crains de voir le Nil remonter vers ses sources ou les pyramides changer de place …
— Ne blasphème pas, mon enfant, murmura la reine, avec de la crainte dans le regard. On a vu dans ce pays, des prodiges plus étranges encore …
— Tu parles des murs du palais royal qui ont des oreilles ? railla Ramsès.
— Je parle des pharaons morts au bout de quelques mois de règne, et des dynasties tombées subitement …
— Ces pharaons-là avaient négligé l’épée pour l’encensoir, répliqua le prince.
Il salua sa mère et sortit.
Lorsque le bruit de ses pas se fut éteint, le visage de la reine changea d’expression : il se couvrit d’une grande tristesse et ses yeux se remplirent de larmes.
Elle courut s’agenouiller devant la statue d’Isis et, ayant couvert d’encens les charbons ardents, elle se mit à prier :
— Isis, qui fait naître toutes créatures, qui protèges les récoltes, aie pitié de mon fils ! Que ton nom soit vénéré aussi longtemps que nos temples se mireront dans le Nil !
La reine toucha le sol du front. À ce moment, elle entendit au-dessus d’elle un murmure.
— La voix du juste est toujours entendue.
Elle se leva d’un bond et regarda autour d’elle. Il n’y avait personne dans la pièce. Aux murs, les fleurs peintes semblaient lui sourire et la déesse la regardait avec douceur du haut de son autel.
Le prince rentra chez lui fort soucieux et fit appeler Tutmosis.
— Tu dois, dit-il, m’apprendre à trouver de l’argent.
— Oh ! s’esclaffa Tutmosis, c’est là une science que l’on n’apprend pas, même dans les meilleures écoles des prêtres …
— Non, interrompit le prince, là-bas, on apprend à ne pas emprunter d’argent !
— Si je ne craignais de blasphémer, sourit Tutmosis, je dirais que les prêtres perdent leur temps … Pauvres saints hommes !.. Ils ne mangent pas de viande, se contentent d’une seule femme et ne savent pas ce que c’est qu’emprunter de l’argent !.. Mais je vois avec plaisir, Ramsès, continua-t-il, que tu suis mon bon exemple et que, malgré ton jeune âge, tu comprends quelles douleurs provoque le manque d’argent. L’homme qui a besoin d’argent perd l’appétit, ne dort plus, ne s’intéresse plus aux femmes, il a froid dans la chaleur et chaud dans le froid ; il porte sa perruque de travers, oublie de se parfumer et ne trouve l’oubli que dans le vin … Ce sont là des symptômes que je remarque en toi. Mais, bientôt, tu connaîtras le plaisir d’oublier tes anciens soucis et tes nouveaux créanciers. Plus tard encore, tu éprouveras des émois inconnus : à l’échéance, tes créanciers viendront t’assaillir sous prétexte de te saluer, et tu te sentiras telle la gazelle pourchassée par le lion …
— Tout cela me paraît bien amusant, interrompit Ramsès en riant, mais ne me donne pas une seule drachme.
— Sois tranquille, l’arrêta Tutmosis. Je vais de ce pas chercher le banquier phénicien Dagon, et ce soir tu auras retrouvé ta sérénité.
Il sortit, monta dans une petite litière entourée de serviteurs, et s’éloigna dans le parc.
À l’heure du coucher du soleil, Dagon, premier banquier de Memphis, arriva chez l’héritier du trône.
C’était un homme dans la force de l’âge, sec, au teint jaune, à l’allure robuste. Il était vêtu d’une tunique bleue, sur laquelle il avait jeté un manteau blanc. Il portait la barbe et les cheveux longs, ce qui lui donnait un air imposant à côté des Égyptiens à perruques et à barbiches.
Le palais du prince était à cette heure plein de jeunes nobles. Les uns étaient au bain, d’autres jouaient aux échecs, d’autres encore, sur la terrasse, buvaient en compagnie de danseuses, après avoir rabattu sur eux les portes des tentes. Le prince ne buvait pas, ne jouait pas, n’accordait pas un regard aux femmes ; il arpentait nerveusement la terrasse, en attendant l’arrivée du Phénicien.
Lorsqu’il l’aperçut dans sa litière, il descendit au premier étage, où il restait une pièce inoccupée.
Dagon entra presque aussitôt ; il mit un genou à terre et dit :
— Je te salue, soleil levant de l’Égypte ! Puisses-tu vivre éternellement et puisse ta gloire atteindre à des rivages que n’abordent jamais les vaisseaux phéniciens !
Le prince lui fit signe de se lever. Dagon continua, en gesticulant :
— Lorsque le distingué Tutmosis arrêta sa litière devant ma chaumière — ma maison, à côté de la tienne, est un taudis, erpatrès ! — j’ai tout de suite pensé qu’il venait de la part d’un grand seigneur. Il ne pouvait venir pour son propre compte, car il n’a pas d’argent à donner et je n’en ai pas à lui prêter … Lorsqu’il m’eut dit que c’était toi qui voulais que moi, ton misérable esclave, te prête quinze talents, un grand bonheur me submergea …
Le prince écoutait avec une impatience contenue le bavardage du Phénicien. Celui-ci continuait :
— J’étais si heureux que j’ai offert des boucles d’oreilles à ma femme et une bague en or à ton esclave qui m’a versé de l’eau sur les doigts à mon arrivée, ici. Mais, à ce propos, dis-moi, seigneur, d’où vient cette cruche d’argent ?
— C’est le marchand Azarée, fils de Gaber, qui me l’a vendue pour deux talents.
— Tu achètes à des Juifs ? Qu’en diraient les dieux ?
— Azarée est un marchand tout comme toi, répondit le prince.
En entendant cela, Dagon se prit la tête dans les mains et se mit à gémir.
— Par Baal, par Bâlek et par Astoreth ! Azarée, un Juif, serait un marchand comme moi ? Comment puis-je subir de pareilles injures ? Prince tout-puissant, glapit le Phénicien, bat-moi, coupe-moi le bras, si j’ai falsifié de l’or, mais ne dis pas qu’un Juif peut porter le nom de marchand ! Ils peuvent traire tes chèvres, mais non pas s’occuper du commerce. Peuple d’esclaves et de voleurs !
Le prince sentit sa colère monter, mais il se calma aussitôt.
— Peux-tu, demanda-t-il brusquement au Phénicien, oui ou non, me prêter quinze talents ?
— Quinze talents ? Je n’ai même pas imaginé une telle somme !
— Assieds-toi et penses-y.
— Pour un talent, commença le Phénicien, confortablement installé, on peut acheter vingt colliers d’or, ou soixante vaches laitières, ou encore dix esclaves … Un talent, c’est une somme énorme !
Un éclair passa dans les yeux du prince.
— Si tu n’as pas quinze talents, coupa-t-il violemment …
Effrayé, le Phénicien glissa de son siège sur le sol.
— Fils du soleil, s’écria-t-il, qui, dans cette ville, n’aurait pas d’argent pour toi ? Je ne suis qu’un misérable dont l’or et les bijoux ne méritent pas un seul regard de toi … Mais, lorsque j’aurai fait le tour de tous les marchands phéniciens, leur disant qui m’envoie, je rassemblerai quinze talents. Mais ne me regarde pas de ces yeux menaçants, car tu me fais peur, gémit le Phénicien.
— Assieds-toi, dit le prince avec un sourire.
Dagon se réinstalla plus confortablement encore dans son fauteuil.
— Pour combien de temps as-tu besoin de ces quinze talents ? demanda-t-il.
— Pour un an environ.
— Disons tout de suite trois ans. Seul le Pharaon pourrait rendre quinze talents en un an, mais non pas un jeune prince qui reçoit de joyeux compagnons et de jolies femmes. Ah ! Ces femmes ! Est-il vrai, à propos, que tu as pris Sarah, la fille de Gédéon ?
— Quels intérêts veux-tu ? demanda le prince, qui fit semblant de ne pas avoir entendu.
— C’est là un détail dont tu ne dois même pas t’occuper. Pour quinze talents, tu donneras cinq talents à l’an et, en trois ans, j’aurai tout récupéré moi-même sans que tu t’en aperçoives.
— Cela veut dire que tu me prêtes aujourd’hui quinze talents et que dans trois ans tu en reprendras trente ?
— La loi égyptienne permet que les intérêts soient égaux à la somme prêtée répondit le Phénicien.
— N’est-ce pas trop ?
— Trop ? s’écria Dagon. Tout grand seigneur entretient une grande Cour, a de grands biens et paie de grands intérêts ! J’aurais honte de te demander moins, et tu me ferais battre si j’exigeais moins de toi, héritier du trône …
— Et quand apporteras-tu l’argent ?
— L’apporter ? Dieux, un seul homme ne pourrait jamais le faire. Je ferai mieux : j’effectuerai tous les paiements, ainsi tu ne devras pas te préoccuper de ces détails sordides …
— Tu as l’air de connaître mes dettes ?
— Je les connais quelque peu, répondit négligemment le Phénicien. Tu dois envoyer six talents à l’armée de l’Est ; nos banquiers de Chetem et de Migdole s’en chargeront. Tu dois trois talents à Nitager ; et trois autres à Patrocle ; je ferai cela sur place … Quant à Gédéon et à Sarah, je leur ferai verser le nécessaire par ce brigand d’Azarée. Cela vaudra mieux ainsi pour toi : sinon, ils essaieraient de te voler.
Ramsès se mit à parcourir la pièce à pas nerveux.
— Tu veux donc une reconnaissance de dette pour trente talents ? demanda-t-il.
— Une reconnaissance de dette ? Mais pourquoi donc ? Que veux-tu que j’en fasse ? Voyons, il te suffira de me donner pour trois ans la gérance de tes domaines de Takens, Sès, Neha-Ment. Neha-Pechu, Sebt-Het et Habu …
— T’en donner la gérance dit le prince. Cela ne me plait guère.
— Mais, alors, comment veux-tu que je récupère mes trente talents ?
— Attends quelques jours. Je dois d’abord demander à mon comptable combien rapportent ces domaines.
— Tu n’as pas besoin de le demander, et d’ailleurs ton comptable sera incapable de te répondre. Chaque année, la récolte est différente et différents les revenus. Je pourrais y perdre, et ce n’est pas le comptable qui me dédommagera !
— Oui, mais vois-tu, j’ai la conviction que ces domaines rapportent bien plus de dix talents chaque année …
— Tu n’as pas confiance en moi, seigneur ? Soit. Je renonce au domaine de Sès … Tu te méfies encore ? Bon. J’abandonne celui de Sebt-Het … Mais nous n’avons que faire du comptable. C’est lui qui va t’enseigner ce que tu dois faire, peut-être ? Par Astoreth ! Je ne supporterais pas qu’un employé fit des remarques à mon seigneur ! Nous n’avons besoin ici que d’un scribe qui notera que tu me cèdes pour trois ans tel et tel domaine ; il faudra aussi seize témoins pour témoigner qu’un pareil honneur m’incombe … C’est tout …
Le prince, excédé, haussa les épaules.
— Apporte l’argent demain, dit-il au Phénicien. Trouve aussi un scribe et des témoins. Je ne veux pas m’occuper de tout cela.
— Tu es la sagesse même ! Puisses-tu vivre éternellement l s’écria le Phénicien.
Sur la rive gauche du Nil, à l’extrémité de la banlieue Nord de Memphis, s’étendait la propriété que le prince héritier avait mise à la disposition de Sarah, fille de Gédéon.
C’était un domaine d’une vingtaine d’hectares, de forme carrée, disposé en gradins. La partie située dans le bas et inondée régulièrement par les crues du Nil, était consacrée à la culture du blé et des légumes. Un peu plus haut, là où les crues n’arrivaient pas toujours, on avait planté des palmiers et des arbres fruitiers. Dans le haut, enfin, se trouvaient un jardin, de la vigne ainsi que la maison.
Celle-ci était à un étage, en bois, munie comme toujours d’une terrasse surmontée d’une tente de toile. Au rez-de-chaussée logeait un esclave noir de Ramsès, à l’étage, Sarah avec sa servante Tafet. La maison était entourée d’un mur de pierres au-delà duquel on apercevait les étables et les communs. L’appartement de Sarah était petit, mais luxueux. Le sol était couvert de tapis ; aux portes et aux fenêtres flottaient des tentures de tissu à lignes multicolores. Le mobilier se composait de lits, de chaises, de coffres sculptés, de petites tables à trois pieds sur lesquelles étaient placés des vases pleins de fleurs, des cruchons de vin, des flacons de parfum, des coupes d’or et d’argent, Tout était exquis d’élégance, de goût et de grâce.
Sarah habitait depuis dix jours déjà dans cette retraite, s’y cachant des hommes par peur et par honte ; en fait, les domestiques ne l’avaient même jamais vue. Elle passait ses journées à coudre, à tisser du drap ou à faire des couronnes de fleurs pour Ramsès. Parfois, elle allait sur la terrasse et, écartant prudemment le rideau de la tente, elle regardait le Nil couvert de barques où retentissait un harmonieux chant d’hommes ; ou bien elle levait les yeux avec crainte sur les sombres pylônes du palais royal, qui se dressaient, silencieux et menaçants, de l’autre côté du fleuve. Alors, elle retournait en hâte à son travail et faisait venir auprès d’elle Tafet.
— Assieds-toi ici, disait-elle ; qu’as-tu donc à faire en bas ?
— Le jardinier a apporté les fruits et nous avons reçu du pain et du vin de la ville ; j’ai dû en prendre livraison.
— Reste près de moi et parle-moi, car j’ai peur …
— Tu es une enfant ! répondait en riant Tafet. Le premier jour, moi aussi j’avais peur ; mais cela n’a pas duré, car que craindrais-je alors que tous, ici, sont à genoux devant moi ? Pour toi, c’est sur la tête qu’ils marcheraient ! Va donc voir comme le jardin est beau. Fais un tour dans les champs où on récolte le blé ! Monte dans la barque dorée qui t’attend et fais-toi promener sur le Nil !..
— J’ai peur !
— Mais de quoi donc ?
— Je n’en sais rien. Tant que je couds, j’ai l’impression d’être à la maison ; je crois entendre père … Mais lorsque le vent écarte les tentures et que je vois ce pays étranger, j’ai l’impression qu’un faucon m’a ravie et amenée dans son aire, que je ne pourrai plus jamais quitter !..
— Quelle enfant ! répéta Tafet. Si tu voyais quelle baignoire de cuivre t’a envoyée ce matin le prince ! Et quels cruchons merveilleux !
Après le coucher du soleil, à l’abri de l’obscurité, Sarah reprenait courage et passait de longues heures sur la terrasse à regarder le fleuve. Lorsqu’enfin apparaissait au loin une barque illuminée de torches, qui laissaient sur l’eau des traînées de sang, Sarah sentait son cœur vaciller. C’était Ramsès qui venait à elle, et elle eût été incapable de dire ce qu’elle éprouvait. Était-ce la joie d’attendre cet homme si beau qui, quelques jours plus tôt, l’avait séduite d’un seul regard ? Était-ce la crainte de revoir son maître et seigneur ?
Un jour, son père vint la voir. C’était sa première visite. Sarah avait couru vers lui en pleurant, l’avait embrassé, lui avait lavé les pieds, l’avait parfumé. Gédéon était un homme grand et maigre, aux traits durs.
— Tu es enfin là, s’était écriée Sarah, et elle s’était remise à lui couvrir les mains de baisers.
— Je m’étonne moi-même d’être ici, répondit tristement Gédéon. Je suis entré comme un voleur et tout le long du chemin il m’a semblé que les Égyptiens me montraient du doigt et que les Juifs crachaient sur mon passage.
— Mais, père, tu m’as toi-même donnée au prince ! murmura Sarah.
— Que pouvais-je faire d’autre ? D’ailleurs, je me trompe en croyant que maintenant on me méprise. Les Égyptiens que je connais me saluent très bas ; notre maître Sesofris parle d’agrandir ma maison ; le seigneur Chaires m’a offert un baril de vieux vin, et notre nomarque lui-même m’a fait demander si tu étais en bonne sauté et si je ne voulais pas devenir son régisseur.
— Et les Juifs ? demanda Sarah.
— Les Juifs ? Ils savent que je n’ai pas cédé de bon gré, et d’ailleurs chacun d’entre eux voudrait qu’on lui fît une telle violence … Dieu seul est juge ! Dis-moi plutôt comment tu vas ? acheva-t-il.
— Elle ne pourrait être mieux sur le sein d’Abraham ! dit Tafet. Toute la journée, on nous apporte du vin, des fruits, de la viande, tout ce que nous pouvons désirer. Et quelle baignoire nous avons ! Toute en cuivre !
— Il y a trois jours, l’interrompit Sarah, le Phénicien est venu me voir. Il a insisté pour que je le reçoive …
— Il m’a donné une bague en or ! intervint Tafet.
— Il m’a dit, continuait Sarah, qu’il était le gérant de mon maître, et m’a offert deux bracelets, un collier de perles, et un coffret de parfums.
— Pour quelle raison t’a-t-il offert tout cela ? demanda son père.
— Pour rien. Il a simplement demandé que je rappelle à mon maître que Dagon est son plus fidèle serviteur.
— Tu amasseras bien vite un coffre de bracelets et de colliers, répondit Gédéon en souriant. Ah ! Fais vite fortune et rentre chez nous ! ajouta-t-il après un instant.
— Et que dirait mon maître ? demanda tristement Sarah.
Gédéon secoua la tête.
— Avant un an, dit-il, ton maître t’aura abandonnée. Si tu étais Égyptienne, il te prendrait dans sa maison. Mais une Juive …
— Tu crois vraiment qu’il m’abandonnera ? demanda Sarah avec un soupir.
— Laissons l’avenir en paix. Je suis venu passer le sabbat chez toi.
— J’ai de bons poissons, de la viande et des galettes, intervint Tafet. J’ai également acheté à Memphis un chandelier à sept branches et des bougies de cire. Le souper sera meilleur que chez Chaires lui-même.
Gédéon sortit avec sa fille sur la terrasse. Lorsqu’ils furent seuls il dit :
— Tafet m’a dit que tu restais constamment à la maison. Pourquoi cela ? Tu devrais au moins sortir dans le jardin !
— J’ai peur ! murmura Sarah.
— Que crains-tu dans ton jardin ? Tu es la maîtresse, ici …
— Un matin, je suis sortie dans le jardin. Des hommes me virent et je les entendis se dire entre eux : « Regardez, c’est la Juive de l’héritier du trône. C’est à cause d’elle que les crues sont en retard ! ».
— Ces hommes sont stupides, interrompit Gédéon. Ce n’est pas la première fois que les crues du Nil sont en retard d’une semaine. En tout cas, en attendant, sors le soir.
Sarah secoua la tête.
— Je ne veux pas s’écria-t-elle. Une autre fois, j’étais sortie le soir et je me promenais entres les oliviers. Je vis approcher soudain deux femmes … J’ai voulu fuir … Alors l’une d’elles me prit par la main et me dit : « Ne fuis pas, nous voulons te voir de près ! ». Et l’autre se mit en face de moi et me regarda dans les yeux … J’ai cru, père, mourir sous ce regard tant il était terrible.
— Qui cela pouvait-il être, demanda Gédéon.
— L’une des deux femmes avait l’air d’une prêtresse.
— Et elle ne l’a rien dit ?
— Non. Seulement je l’ai entendue dire à l’autre, comme elles s’éloignaient : « Elle est vraiment belle … ».
Gédéon réfléchit un instant.
— C’étaient peut-être deux grandes dames de la Cour, dit-il.
Le soleil se couchait et les deux rives du Nil se couvraient d’une foule dense qui attendait impatiemment l’annonce de la crue.
Depuis deux jours déjà, le vent soufflait de la mer et le fleuve avait pris sa teinte verdâtre ; déjà le soleil avait dépassé l’étoile Sotis, mais, dans le puits sacré de Memphis, l’eau n’avait pas même monté d’un doigt. Les gens étaient inquiets, d’autant plus qu’en Haute Égypte les crues étaient normales, disait-on, et même s’annonçaient excellentes.
— On dirait que quelque chose les arrête près de Memphis, murmuraient les paysans.
Lorsque les étoiles apparurent dans le ciel, Tafet dressa la table, y plaça le chandelier à sept branches, alluma les bougies et annonça que le souper de sabbat était prêt.
Gédéon se couvrit la tête et, levant les bras au ciel, il pria :
— Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, Toi qui fis sortir notre peuple d’Égypte, Toi qui donnas aux esclaves une patrie, préserve-nous de la crainte dans laquelle nous sommes plongés sur cette terre étrangère et ramène-nous sur les rives du Jourdain …
À ce moment, une voix se fit entendre au-dehors :
— Sa Grandeur Tutmosis, serviteur de Sa Sainteté l’héritier du trône …
— Qu’il vive éternellement ! retentirent des voix dans le jardin.
— Sa Grandeur, continua la voix, envoie ses hommages à la plus belle des roses du Liban !
La voix se tut, et des sons de harpe et de flûte retentirent.
— De la musique ! cria Tafet en battant des mains. Nous souperons en musique !
Sarah et son père, d’abord effrayés, se mirent à rire et prirent place à la table.
— Qu’ils jouent ! dit Gédéon. Leur musique ne nous enlèvera pas l’appétit !
La flûte et la harpe jouèrent un couplet, puis une voix de ténor chanta :
— Tu es la plus belle de toutes les femmes qui se mirent dans les eaux du Nil. Tes cheveux sont plus noirs que les plumes du corbeau, tes yeux plus doux que ceux de la biche. Tu as la taille du palmier et la grâce du lotus. Tes seins sont comme les grappes de vigne dont le vin enivre les rois …
La flûte et la harpe résonnèrent à nouveau, puis le chant reprit :
— Viens te reposer dans le jardin. Les serviteurs t’apporteront des boissons. Viens, célébrons cette nuit et l’aurore qui va suivre … Ton amant reposera sur ta poitrine, à l’ombre du figuier, et toi tu l’abreuveras et tu accéderas à tous ses désirs …
Soudain, le chant se tut, couvert par un bruit de voix.
— Païens, ennemis de l’Égypte, criait quelqu’un, vous chantez pendant que nous sommes dans l’inquiétude, et vous célébrez une Juive qui retarde la crue du Nil par ses magies …
— Gare à vous, répondit une autre voix. Vous êtes ici sur les terres de l’héritier du trône !
— Nous ne repartirons pas avant d’avoir vu la Juive et lui avoir fait part de nos griefs …
— Fuyons ! cria Tafet.
— Où veux-tu fuir ? demanda Gédéon.
— Jamais ! s’écria Sarah, que la colère gagnait. J’appartiens au prince héritier, et ces gens lui doivent le respect !
Avant que son père et sa servante n’aient pu la retenir, elle courut tout de blanc vêtue sur la terrasse en criant à la foule :
— Me voici ! Que me voulez-vous ?
Le tumulte se calma un instant, puis des voix menaçantes retentirent :
— Sois maudite, étrangère dont les péchés retiennent les eaux du Nil !
Des pierres sifflèrent dans l’air. L’une d’elles vint frapper Sarah au front.
— Père, au secours ! s’écria-t-elle en portant la main à la tête.
Gédéon la prit dans ses bras et la ramena à l’intérieur de la maison. Pendant ce temps, des hommes franchissaient le mur de la propriété et pénétraient dans le jardin. Tafet se mit à hurler, et l’esclave noir, saisissant une hache, se plaça en travers de la porte d’entrée ; il avertit les assaillants qu’il fracasserait le crâne au premier qui essayerait d’entrer.
— Envoyez donc quelques pierres à ce chien nubien ! cria quelqu’un.
Mais à ce moment on vit émerger du fond du jardin un homme au crâne rasé, les épaules couvertes d’une peau de panthère. La foule se tut.
— Un prêtre … Un saint homme … murmura-t-on.
— Égyptiens ! dit le prêtre d’une voix calme, comment osez-vous porter la main sur les biens de l’héritier du trône ?
— Une Juive impure habite ici. Elle empêche le Nil de monter … La misère nous attend !
— Hommes stupides ou de mauvaise foi ! continua le prêtre. Comment pouvez-vous croire qu’une femme influence la volonté des dieux ? Chaque année, le Nil est en crue. En a-t-il jamais été autrement, malgré la présence dans le pays de nombreux étrangers, souvent des prisonniers forcés à un lourd travail, et qui nous maudissent ? Ceux-là voudraient attirer sur nous tous les malheurs possibles ; ils voudraient que le soleil ne se lève plus ou que le Nil arrête ses crues … Et qu’advient-il de leurs prières ? Ou bien leurs dieux ne les entendent pas, ou bien ces dieux sont moins puissants que les nôtres. Comment voudriez-vous alors qu’une femme, qui se sent heureuse chez nous, puisse attirer des malheurs que nos plus grands ennemis sont impuissants à provoquer ?
— Il a raison, le saint homme, il a raison ! cria-t-on clans la foule.
— Et pourtant, le Juif Messu a fait naître la peste en Égypte, riposta une voix.
— Qu’il vienne ici, celui qui a parlé ! cria le prêtre. Qu’il vienne ici s’il n’est pas un ennemi de l’Égypte !
La foule s’agita, mais personne n’en sortit.
— Il y a parmi vous, continua le prêtre, des hommes mauvais tels des hyènes dans une bergerie. Ils se moquent de votre misère mais vous poussent à détruire la maison du prince héritier et à vous insurger contre le pharaon. Mais si vous les écoutiez et si votre sang coulait, ils se terreraient prudemment tout comme maintenant ils se cachent !
— C’est un saint homme, obéissons-lui, cria la foule.
Certains se prosternèrent devant le prêtre.
— Écoutez-moi, Égyptiens ! dit celui-ci. Pour vous récompenser de votre foi dans les paroles d’un prêtre et de votre obéissance au pharaon, une grâce vous a été accordée. Rentrez chez vous en paix et, peut-être, avant que vous ne soyez arrivés au bas de cette colline, le Nil aura commencé à monter …
— Puisses-tu dire vrai !
— Allez ! Plus grande sera votre foi et plus tôt vous aurez votre récompense.
— Allons vite ! Sois béni, saint père !
La foule commença à se disperser. Soudain, quelqu’un cria :
— Un miracle ! Un miracle !
— On a allumé des lumières sur la tour de Memphis ! Le Nil monte ! Regardez, des lumières s’allument partout ! Le saint père était un vrai prophète !
On chercha le prêtre mais il avait disparu dans l’obscurité.
La foule, furieuse quelques instants plus tôt, à présent reconnaissante, eut vite oublié et sa colère et l’étrange prêtre. Une joie immense s’empara d’elle ; elle se mit à courir vers les rives du fleuve. Des feux de bois s’allumèrent bientôt un peu partout au bord de l’eau, et un grand chant s’éleva :
— Sois béni, fleuve sacré ; tu donnes la vie à l’Égypte, tu arroses les prairies, tu abreuves la terre … Tu es le maître des poissons, des récoltes et des blés … Tu donnes le pain à des millions de malheureux …
Pendant ce temps, la barque brillamment illuminée de l’héritier du trône abordait au milieu des cris et des chants. Ces mêmes hommes qui, une heure plus tôt, voulaient piller la demeure du prince, se jetaient maintenant à terre devant lui, sautaient dans l’eau pour embrasser les rames de son embarcation.
Ramsès descendit, joyeux, accompagné de Tutmosis. Il entra dans la maison de Sarah. Lorsque Gédéon le vit, il dit à Tafet :
— Je ne tiens pas à rencontrer le maître de ma fille …
Il sauta le mur du jardin et disparut dans la nuit.
Tutmosis disait, tout en pénétrant dans la maison :
— Bonsoir, belle Sarah ! Je pense que tu nous recevras bien, précédés que nous sommes par les musiciens que je t’ai envoyés !..
Sarah parut sur le seuil, un bandeau sur le front. L’esclave noir et Tafet la soutenaient.
— Qu’as-tu ! demanda le prince, étonné.
— Il s’est passé ici des drames terribles ! s’écria Tafet. Des païens, ont attaqué ta maison, et l’un d’eux a blessé Sarah d’un coup de pierre …
— Quels païens ?
— Des Égyptiens ! dit la servante.
Le prince la regarda avec mépris. Puis, soudain, la colère l’envahit.
— Qui a frappé Sarah ? Qui a lancé la pierre ? demanda-t-il au Noir, en le saisissant par l’épaule.
— Ceux qui sont là-bas, au bord du fleuve, répondit l’esclave.
— Hé ! Les gardiens ! s’écria le prince. Armez tous les hommes et en avant contre cette racaille !
Le Noir reprit sa hache, les domestiques se rassemblèrent, les soldats de la suite du prince rajustèrent leurs glaives.
— Que veux-tu faire ? murmura Sarah, entourant de ses bras le cou du prince.
— Je veux te venger, dit-il. Celui qui te frappe me frappe !
Tutmosis pâlit et secoua la tête.
— Comment vas-tu reconnaître dans la nuit et dans la foule ceux qui ont commis ce méfait ? demanda-t-il.
— Peu importe ! La foule l’a commis, la foule paiera !
— Ce ne sont pas là des paroles de juge, dit Tutmosis. Or, tu dois être le juge suprême …
Le prince devint songeur. Son compagnon poursuivit :
— Réfléchis à ce que dira demain le pharaon !.. Et quelle satisfaction pour tous tes ennemis d’apprendre que l’héritier du trône attaque son propre peuple, la nuit, à quelques pas du palais du pharaon ?
— Ah ! Si mon père m’avait donné, ne fût-ce que la moitié de son armée, j’aurais fait taire définitivement tous mes ennemis ! s’écria le prince, en frappant rageusement du pied.
— De plus, continua Tutmosis, rappelle-toi ce paysan … Tu pleurais la mort d’un innocent, et tu veux toi-même tuer des innocents !
— Assez ! interrompit le prince. Ne t’expose pas à ma colère ! Entrons.
Tutmosis se tut. Le prince prit Sarah par le bras et monta avec elle à l’étage. Il la fit asseoir près de la table, sur laquelle le repas était resté inachevé et, approchant un chandelier, il arracha le bandeau quelle portait au front.
— Mais, dit-il, ce n’est même pas une blessure, mais une simple contusion.
Il regarda Sarah avec attention.
— Je n’aurais jamais cru que tu puisses avoir un bleu … Cela change tellement le visage …
— Je ne te plais donc plus ? demanda Sarah tout bas, en levant sur lui des yeux pleins de crainte.
— Mais si ! D’ailleurs, la trace disparaîtra vite.
Puis il appela Tafet et l’esclave noir et se fit raconter en détail les événements de la soirée.
— C’est lui qui nous a défendus, dit Sarah en désignant le Noir : il s’est mis devant la porte, une hache à la main …
— Tu as fait cela ? demanda le prince à l’esclave.
— Je ne pouvais pas permettre que des étrangers pénètrent dans ta maison !
Le prince lui caressa la tête.
— Tu t’es conduit comme un homme courageux, dit-il. Je te donne la liberté. Demain, tu recevras une récompense et tu pourras retourner chez les tiens.
Le Noir vacilla, ses yeux brillèrent. Soudain, il se jeta à genoux et s’écria :
— Ne me chasse pas, seigneur !
— Soit, dit le prince. Reste chez moi, mais comme soldat libre. J’ai besoin d’hommes comme toi, ajouta-t-il en regardant Tutmosis. D’hommes qui parlent peu mais qui savent se battre …
Puis il lui demanda encore des détails sur l’incident, et lorsque le Noir lui eut parlé de l’intervention du prêtre et du miracle, le prince s’écria :
— Je suis le plus malheureux homme d’Égypte ! Bientôt je trouverai des prêtres jusque dans mon lit !.. Mais d’où venait-il ? Qui était-il ?
Le Noir n’en savait évidemment rien. Il raconta seulement combien le prêtre avait été bienveillant à l’égard du prince et de Sarah, et que les hommes qui avaient attaqué la maison étaient des Égyptiens.
— C’est étrange, dit le prince en se jetant sur le lit. Mon esclave noir se révèle un bon soldat, un prêtre défend une Juive parce qu’elle m’appartient … Qui est ce prêtre étrange ? Puis voilà des Égyptiens, toujours à genoux devant le pharaon, qui attaquent la maison de son fils, à l’investigation d’inconnus … Décidemment, il faut que je tire tout cela au clair !
C’était le mois de juillet. Le Nil était passé du vert au blanc, puis au rouge, et il montait toujours. Les basses terres étaient submergées, sur les hautes terres on effectuait en hâte la récolte du lin et de la vigne, car un terrain accessible encore le matin pouvait se trouver sous l’eau le soir.
Quoique la crue ne fût pas encore à son niveau le plus élevé, toutes les rives étaient déjà inondées. Les fermes, sur les collines, devenaient des îlots, et l’on circulait en barque entre les maisons. Le Nil se couvrait d’embarcations de toute sorte ; les unes servaient à la pêche, d’autres à la promenade, dans d’autres encore on transportait du bétail ou des récoltes. Parfois on voyait passer un énorme radeau descendant de Haute-Égypte, chargé de blocs de pierre extraits dans les carrières voisines du fleuve. L’air retentissait du grondement de l’eau montante, des cris effrayés des oiseaux et des chants joyeux des hommes. Le Nil monte, il y aura beaucoup de pain !
Une enquête avait été ouverte au sujet de l’attaque commise contre la maison de l’héritier du trône, Chaque matin, une barque chargée de fonctionnaires et de soldats accostait près de l’une ou de l’autre ferme. On arrachait les paysans à leur travail, on les questionnait, on les battait. Et, le soir, deux barques rentraient à Memphis : l’une chargée de fonctionnaires et l’autre de prisonniers.
On avait ainsi arrêté plusieurs centaines de suspects dont la moitié ignoraient tout de l’affaire mais risquaient de passer quelques années aux carrières. On ne réussit pas cependant à savoir quoi que ce fût ni quant aux meneurs de l’incident, ni quant au prêtre qui avait sauvé la situation.
Ramsès ne savait que penser. Il était partagé entre son caractère violent et son sens naturel de la justice. Voyant que l’enquête ne donnait pas de résultats, il se rendit un jour lui-même à Memphis et demanda à visiter la prison.
Celle-ci, située sur une hauteur, se composait de plusieurs bâtiments de brique, de pierre et de bois, et était entourée d’un mur. Les bâtiments servaient pour la plupart de logement aux gardiens ; les détenus, eux, étaient entassés dans des caves creusées dans le rocher.
Lorsque le prince franchit la porte d’entrée, il vit un groupe de femmes qui lavaient un prisonnier et lui donnaient à manger. L’homme était nu, d’une maigreur squelettique. Il était assis par terre, les bras et les jambes emprisonnés dans les ouvertures d’une planche carrée.
— Il y a longtemps que cet homme souffre ainsi ? demanda le prince.
— Depuis deux mois, répondit le gardien.
— Et il doit encore rester longtemps ainsi ?
— Encore un mois.
— Qu’a-t-il fait ?
— Il a injurié un collecteur d’impôts.
Le prince se détourna. Il aperçut alors un groupe de femmes et d’enfants, debout dans la cour. Un vieil homme se trouvait aussi parmi eux.
— Ce sont également des détenus ? demanda Ramsès.
— Non, seigneur. C’est une famille qui attend qu’on lui remette le corps d’un condamné qu’on va étrangler … On le conduit justement dans la chambre des exécutions, ajouta le gardien.
Puis, se tournant vers le petit groupe :
— Encore un peu de patience, mes amis, et on vous remettra le corps.
— Merci, bon seigneur, répondit le vieil homme, sans doute le père du condamné. C’est que nous avons quitté la maison depuis hier soir. Le lin est encore dans les champs et le fleuve monte …
Le prince était devenu très pâle. Il se tourna vers le gardien.
— Sais-tu, lui dit-il, que je dispose du droit de grâce ?
— Oui, erpatrès, répondit le geôlier, puis il ajouta : suivant la loi, en raison de ta visite à cette prison, les condamnés dont la conduite est bonne ont droit à une réduction de leur peine.
— Et celui qu’on va étrangler dans un instant, peut-il bénéficier de mon droit de grâce ?
Le gardien s’inclina en silence.
Ils commencèrent la visite de la prison. Les détenus s’entassaient dans des cages de bois ; des hurlements parvenaient d’un des bâtiments de brique : on rouait de coups des suspects pour obtenir des aveux.
— Je voudrais voir ceux qui sont accusés d’avoir attaqué ma maison, dit le prince d’une voix étranglée.
— Il y en a plus de trois cents, dit le gardien.
— Choisi les plus coupables et interroge-les en ma présence. Mais je ne veux pas qu’ils sachent qui je suis.
On fit entrer le prince dans une chambre où un fonctionnaire procédait aux interrogatoires. Le prince s’assit derrière une colonne. Les accusés furent introduits un à un. Ils étaient maigres ; leurs cheveux avaient poussé et ils avaient tous le même regard résigné.
— Dutmosis, commença le fonctionnaire, raconte ce que tu sais de l’attaque de la maison de Sa Sainteté l’erpatrès ?
— Je dirai toute la vérité. C’était le soir où on attendait la crue du Nil. Ma femme m’a dit : « Viens, allons sur la colline ; ainsi nous verrons plus tôt le signal de la tour de Memphis ». Nous sommes donc allés sur la colline. Là, un soldat s’est approché de ma femme et lui a dit : « Suis-moi dans ce jardin ; tu auras du raisin et peut-être quelque chose d’autre encore … ». Ma femme a suivi le soldat, malgré ma colère ; je les observais par-dessus le mur. Mais je n’ai pu voir, dans l’obscurité, s’ils lançaient des pierres contre la maison du prince ou non …
— Pourquoi as-tu laissé ta femme suivre un soldat ?
— Que pouvais-je faire ? Je ne suis qu’un paysan, et lui était un guerrier du pharaon.
— As-tu vu le prêtre qui a parlé à la foule ?
— Ce n’était pas un prêtre, dit le paysan avec conviction. C’était sans doute le dieu Num lui-même : il est sorti d’un figuier et avait une tête de bouc.
— Tu as vu qu’il avait une tête de bouc ?
— Je ne me souviens plus si je l’ai vu ou si on me l’a dit … J’étais trop préoccupé par ma femme.
— As-tu lancé des pierres dans le jardin ?
— Pourquoi l’aurais-je fait ? Si j’avais atteint ma femme, je n’aurais plus eu de paix toute la semaine ; et si j’avais touché le soldat, il m’aurait cassé les os … Je suis un paysan et lui un guerrier !
Le prince observait de derrière sa colonne. Le paysan Dutmosis sortit ; on en fit entrer un autre nommé Anuppe. C’était un homme de petite taille ; il avait le dos marqué de coups de fouet.
— Dis-moi, Anuppe, commença à nouveau le fonctionnaire, que sais-tu de l’agression contre la maison de l’héritier du trône ?
— Tu sais bien, seigneur, que je n’y étais pour rien. Un voisin est venu chez moi et m’a dit : « Viens sur la colline, Anuppe, car le Nil monte ». Nous sommes allés voir ; nous avons entendu de la musique dans le jardin, puis des gens ont commencé à lancer des pierres.
— Qui jetait des pierres ?
— Je n’ai pas pu les observer, mais ils n’avaient pas l’air d’être des paysans.
— Et le prêtre, l’as-tu vu ?
— Ce n’était pas un prêtre, mais un esprit qui garde la maison du prince …
— Pourquoi cela ?
— Parce qu’il était tantôt grand, tantôt petit … Il changeait de taille … Puis, quand il a dit : « Le Nil va monter », le Nil a monté.
— As-tu lancé des pierres, Anuppe ?
— Comment aurais-je osé ? C’est un sacrilège !
Le prince fit arrêter l’interrogatoire. Lorsque le prisonnier fut sorti, il s’adressa au fonctionnaire :
— Ces hommes-là sont parmi les plus suspects ?
— Oui, seigneur !
— Dans ce cas, il faut les libérer tous dès aujourd’hui. On ne peut tenir des gens en prison parce qu’ils ont voulu voir monter le Nil !
— Tu es la sagesse même, erpatrès ! dit le fonctionnaire. Mais on m’a dit de trouver des coupables : j’ai pris ceux que j’ai trouvés. Cependant, il n’est pas en mon pouvoir de les relâcher.
— Pourquoi ?
— Vois, seigneur, cette caisse. Elle est pleine de papyrus relatant l’affaire. Un juge de Memphis reçoit tous les jours des rapports et les retransmet au pharaon. Que deviendra tout le travail des scribes si on libère les détenus ?
— Mais ils sont innocents ! s’écria le prince.
— Il y a eu agression, il y a donc délit. Et là où il y a délit, il y a des coupables. Or, celui qui s’est trouvé entre les mains de la justice ne peut repartir ainsi. Lorsqu’on boit à l’auberge, on paie ; lorsqu’on sème, on récolte. Comment voudrais-tu que, comparaissant devant un juge, un homme reparte sans châtiment ?
— Certes, dit le prince. Mais, dis-moi, le pharaon pourrait-il, lui, faire libérer ces hommes ?
Le fonctionnaire se croisa les bras et s’inclina.
— Il est l’égal des dieux et il peut tout. Il peut même libérer des coupables et détruire les documents de justice, ce qui serait un sacrilège pour le commun des mortels.
Le prince prit congé du fonctionnaire et ordonna de mieux nourrir, à ses frais, les détenus. Puis, mécontent et irrité, il monta dans sa barque et se rendit au palais du pharaon pour demander à son père de passer l’éponge sur cette malheureuse affaire.
Mais, ce jour-là, le pharaon était fort occupé et ne put le recevoir. Le prince se rendit alors auprès du grand scribe, qui était à la Cour l’homme le plus important après le ministre de la guerre.
Ce vieux dignitaire, prêtre à Memphis, reçut le prince poliment mais avec froideur et, après l’avoir écouté, répondit !
— Je m’étonne que Votre Sainteté veuille importuner notre maître pour de pareilles broutilles …
— Mais ces hommes sont innocents !
— Nous n’en savons rien, seigneur, car de la culpabilité ou de l’innocence décident la loi et les tribunaux. Une chose est certaine : nous ne pouvons admettre que l’on viole la propriété d’autrui et surtout celle de l’héritier du trône.
— Tu as raison, certes, mais où sont les coupables ? demanda le prince.
— S’il n’y a pas de coupables, il faut au moins des condamnés. Ce n’est pas le sentiment de culpabilité qui empêche la récidive ou qui effraie, mais le châtiment.
— Je vois, interrompit le prince, que tu n’appuieras pas ma requête auprès du pharaon !
— Tu ne te trompes pas erpatrès, répondit le dignitaire. Jamais je ne donnerai à mon maître un conseil qui puisse affaiblir son autorité …
Le prince rentra chez lui douloureusement étonné. Il voyait des centaines d’hommes souffrir injustement et il était impuissant à les sauver.
« Je suis trop faible face aux forces auxquelles je me heurte » songeait-il.
Il sentait qu’une puissance bien supérieure à sa volonté se dressait devant lui : la raison d’État, devant laquelle cédait le pharaon lui-même et à laquelle devait se plier l’héritier du trône.
La nuit était tombée. Le prince ordonna qu’on ne fît entrer personne, et il s’assit sur la terrasse, songeur.
« C’est incroyable, pensait-il. Là-bas, les régiments invincibles de Nitager se sont écartés devant moi ; ici, un fonctionnaire et un scribe me tiennent tête. Ils ne sont pourtant que les serviteurs de mon père, qui pourrait les envoyer travailler dans les carrières. Pourquoi ne pourrait-il pas gracier des innocents ? Parce que la raison d’État ne le veut pas ! Mais qu’est-ce que l’État ? Ce n’est pas un être qui mange et qui dort, on ne voit pas ses armes, pourquoi le craint-on tant ? ».
Il regarda le jardin et vit, au haut de la colline, les pylônes sur lesquels brillaient les torches de la garde. Il songea que la garde ne dort jamais et que les pylônes existent quoiqu’ils ne mangent pas … Pylônes éternels, puissants à l’image de leur constructeur, Ramsès le Grand. Le prince les regarda, pensa au pouvoir qu’ils symbolisaient et que vingt dynasties avaient contribué à raffermir. Pour la première fois, une notion vague, mais imposante de l’État se glissa dans son esprit. L’État, se dit-il, est plus sacré qu’un temple, plus grand que la pyramide de Chéops, plus ancien que le sphinx, plus ferme que le granit. C’est un édifice immense où les hommes sont des fourmis et le pharaon un architecte ; à peine a-t-il le temps d’ajouter un moellon que déjà il passe. Les murs, eux, demeurent, et montent, toujours plus hauts, vers le ciel. Jamais Ramsès, fils de roi, ne s’était senti aussi insignifiant que cette nuit-là, où son regard errait par-dessus le Nil, s’arrêtant tantôt sur les pylônes du palais du pharaon, tantôt sur les silhouettes puissantes des temples de Memphis.
Soudain, une voix retentit entre les arbres du parc.
— Je connais tes soucis et je te bénis. Le tribunal n’acquittera pas les paysans innocents. Mais l’enquête peut être suspendue et ils pourront rentrer chez eux si le régisseur de ton domaine retire sa plainte.
— C’est donc mon régisseur qui a déposé plainte ? demanda le prince, étonné.
— Oui, il l’a déposée en ton nom. Mais si l’affaire ne passe pas devant le tribunal, il n’y aura donc pas d’injustice.
Les buissons bougèrent.
— Arrête ! Qui es-tu ? cria Ramsès.
Il n’y eut pas de réponse, mais il sembla au prince avoir aperçu à la lumière des torches un crâne rasé et une peau de panthère.
— Un prêtre ? murmura-t-il. Pourquoi se cache-t-il ?
Mais il pensa aussitôt que ce prêtre risquait gros en donnant des conseils qui visaient à détourner le cours de la justice.
Ramsès dormit mal cette nuit-là. Il fit des rêves inquiétants : il se trouvait dans un labyrinthe aux murs terrifiants, et ce labyrinthe symbolisait l’État. Un prêtre lui indiquait le chemin à suivre pour trouver la sortie de ce dédale … Ramsès se réveilla couvert de sueur et se mit à réfléchir. Sa mère n’avait-elle pas raison en lui donnant ses conseils ? La sévérité de son père n’était-elle pas justifiée ? Herhor lui-même n’avait-il pas agi sagement en se montrant hostile au prince ?
Nul ne sait ce qui serait arrivé si, cette nuit-là, Ramsès avait mûri les pensées qui le tourmentaient. Peut-être serait-il devenu un grand pharaon, au règne long et prospère ? Peut-être son nom serait-il resté gravé pour l’éternité sur les murs des temples ? Peut-être enfin le sort de la dynastie se serait-il trouvé changé ?
Mais la lumière du jour chassa ces réflexions salutaires.
La visite du prince à la prison n’était pas restée sans suite. Le fonctionnaire chargé des interrogatoires avait fait parvenir un rapport au juge, qui reprit l’affaire en mains, fit libérer une partie des accusés et mit en jugement les autres.
Comme le plaignant ne se présenta pas devant le tribunal, l’accusation fut abandonnée et tous les détenus relâchés. Le coffre contenant les documents du procès disparut lui aussi mystérieusement.
Lorsque Ramsès apprit cela, il alla trouver le grand scribe et lui dit, en souriant :
— Eh bien, mon seigneur, je vois que les innocents ont été libérés, les documents détruits. Et l’autorité royale ne s’en trouve pas diminuée ?
— Mon prince, répondit sèchement le grand scribe, je m’étonne que d’une main tu déposes plainte et que de l’autre tu la retires. Tu as été insulté par la populace : nous nous devions de sévir. Mais puisque tu as pardonné, l’État n’a plus rien à dire.
— Mais l’État, c’est nous ! dit le prince.
— L’État, c’est le pharaon et ses fidèles serviteurs, corrigea le scribe avec froideur.
Le prince retira de cette conversation des impressions contradictoires. L’État n’était donc pas un bloc éternel et incorruptible, mais plutôt un tas de sable dont le pharaon pouvait modifier la forme à son gré … Il n’était donc pas le même pour tous : il y avait des portes étroites pour les humbles et d’autres, larges, et même très larges, pour les puissants.
« S’il en est ainsi, pensait le prince, je mettrai de l’ordre là-dedans, et je ferai ce qu’il me plaira de faire ! ».
Ramsès songea au prêtre inconnu, qui lui avait rendu service et à la voix mystérieuse qui lui avait donné de si bons conseils. Il devait s’agir d’un seul et même personnage, sachant parler aux foules et connaissant la loi …
« J’ai besoin de cet homme ; il me sera infiniment précieux ! » se dit le prince.
Et il se mit à visiter en barque les propriétés voisines de la sienne. Il s’habillait pour la circonstance d’une tunique et d’une grande perruque et tenait à la main un bâton aux encoches régulières. On le prenait ainsi pour un ingénieur mesurant la crue du Nil.
Les paysans lui fournissaient volontiers tous les renseignements qu’il désirait au sujet de leur travail ; ils se plaignaient du manque d’un instrument quelque peu perfectionné qui pût servir à puiser l’eau. Ils parlaient aussi de l’agression commise contre la maison du prince ; ils ignoraient quels en étaient les auteurs. Ils ne savaient pas non plus qui était le prêtre mystérieux qui était si providentiellement intervenu. Ils pensaient généralement qu’il s’agissait du dieu Num veillant sur le prince. Celui-ci finit par se demander si vraiment il ne s’agissait pas de quelque esprit … Il y a toujours eu, en Égypte, plus d’esprits, bons ou mauvais, que de jours de pluie …
L’eau du Nil, cependant, avait viré du rouge au brun et elle atteignit en août un niveau très élevé. On avait ouvert les vannes et l’eau avait rempli les canaux d’irrigation et formé de grands lacs artificiels. On ne circulait plus qu’en barque ; il y en avait des multitudes, peintes de couleurs diverses et à l’automne elles semblaient autant de feuilles mortes portées par l’eau. La récolte des olives et des fruits de tamarinier avait commencé.
Un jour, alors que sa barque glissait le long d’un grand domaine, le prince entendit des cris de femme.
« Quelqu’un est mort, sans doute » pensa-t-il.
Plus loin, il vit des embarcations remplies de blé et de bétail qui s’éloignaient de la rive ; sur celle-ci, des hommes lançaient des imprécations contre les occupants des barques.
« Une querelle entre voisins » se dit le prince, et il continua son chemin.
Plus loin encore, il vit une embarcation chargée d’enfants et des femmes qui se lamentaient en la voyant s’éloigner.
« On emmène des enfants à l’école » pensa Ramsès.
Mais tout cela commençait à l’intriguer. Il entendit de nouveau des cris sur la rive et il vit un homme, étendu sur le sol, à qui un Noir donnait des coups de bâton.
— Que se passe-t-il ? demanda Ramsès au batelier qui l’accompagnait.
— On bat un paysan, tu le vois bien, répondit celui-ci en riant. Regarde, on lui fait prendre un bain, maintenant ! continua-t-il.
Ramsès regarda attentivement. Il vit que des hommes avaient empoigné le malheureux et le plongeaient dans l’eau en cadence. Un personnage, vêtu d’une tunique, coiffé d’une perruque, et tenant à la main une canne, regardait paisiblement le spectacle. À côté de lui, une femme hurlait de désespoir.
Le prince fit accoster sa barque. On venait justement de retirer le paysan de l’eau et on s’apprêtait à l’y replonger.
— Arrêtez ! cria le prince, en sautant sur la berge.
— Faites ce que je vous ai ordonné ! dit le personnage à la perruque. Qui es-tu, toi ? s’adressa-t-il à Ramsès.
Au même moment, celui-ci lui assena un violent coup de bâton sur le visage. L’homme tomba.
— Je vois, dit-il d’une voix tremblante, en essayant de se relever, je vois que j’ai affaire à un grand personnage !..
— Pourquoi fais-tu battre ce malheureux ? demanda Ramsès.
— Tu parles comme un étranger, mon seigneur ! Sache donc que je suis le collecteur d’impôts de Dagon, banquier à Memphis. Si ce nom seul ne te fait pas trembler, apprends encore que Dagon est le gérant et l’ami de l’héritier du trône, sur les terres de qui tu te trouves !
— Ah ! dit le prince, interloqué. Mais je répète ma question : pourquoi battez-vous ainsi cet homme ?
— Parce qu’il ne veut pas payer les impôts, et le trésor du prince héritier a besoin d’argent.
Les aides du collecteur d’impôts se tenaient silencieux et immobiles. Le paysan, délivré, crachait bruyamment l’eau qu’il avait avalée. Sa femme se jeta aux pieds de Ramsès.
— Qui que tu sois, gémit-elle, écoute le récit de nos malheurs ! Nous sommes des paysans du prince héritier. Nous avons payé tous les impôts, et voilà que cet homme — elle désigna l’agent de Dagon — vient et exige encore sept mesures de grain …
Elle se mit à pleurer.
— Cette femme va attirer le malheur sur nous ! bougonna le paysan. Elle n’a pas à s’occuper de ces affaires !
Le fonctionnaire s’était approché du batelier et lui demanda :
— Qui est ce jeune gaillard ?
— Tas-toi, malheureux ! Tu ne vois pas que c’est un grand seigneur ? Il paie bien et frappe fort …
— C’est ce que j’ai pensé dès le début.
La femme continuait :
— Ce matin, il est revenu et il m’a dit : « Si tu n’as pas de grain, donne-nous tes deux fils. Dagon te paiera encore une drachme par an pour chacun d’eux … ».
— Tais-toi, malheureuse ! Tes bavardages nous perdront ! Ne l’écoute pas ! intervint le paysan.
— Mais si, écoute-moi, bon seigneur poursuivait la femme. Aide-moi ! Je ne veux pas donner mes enfants !
Le fonctionnaire s’approcha.
— J’ai déjà vu toute sorte de prodiges dit-il, mais jamais encore un étranger n’est venu m’empêcher de récolter les impôts !
— Tais-toi et va-t’en ! lui cria Ramsès. Et toi, tu garderas, tes enfants ! ajouta-t-il en s’adressant à la paysanne.
— Je veux bien m’en aller, dit le fonctionnaire, mais que dirai-je à mon maître Dagon ?
— Tu lui montreras la trace du coup de bâton sur ton crâne ! dit le prince ; tu lui diras aussi que je lui en ferai autant !
— Vous avez entendu ce blasphème ? murmura le collecteur à ses hommes.
Il monta dans sa barque et lorsque celle-ci fut loin de la rive, il se mit à crier :
— J’irai me plaindre à l’héritier du trône, bande de brigands !
Le prince sourit. Il remonta dans l’embarcation qui l’attendait et fit signe au batelier de se mettre aux rames. Puis il se plongea dans ses pensées. Ainsi, son gérant Dagon soutirait aux paysans un impôt abusif, et cela en son nom à lui ! Sa mère avait donc raison, lorsqu’elle lui disait de se méfier des Phéniciens … Elle ne se ferait faute de le lui rappeler, si elle apprenait l’incident.
« Si ces damnés prêtres me donnaient aujourd’hui vingt talents, je chasserais Dagon, mes paysans ne recevraient pas de coups et ma mère ne pourrait se moquer de moi … Le dixième, le centième des trésors qui reposent dans les temples me délivrerait des Phéniciens ! ».
Le prince songea à la haine qui devait opposer prêtres et paysans.
« À cause de Herhor, se dit-il, un paysan s’est pendu dans le désert. C’est pour les prêtres que travaillent deux millions d’Égyptiens … Si les biens des temples relevaient du trésor royal, je ne devrais pas emprunter quinze talents ! Voilà la cause de tous les malheurs de l’Égypte et de la faiblesse de ses rois ! ».
Le prince sentait bien que le peuple était malheureux, et il était soulagé de pouvoir rejeter sur les prêtres la responsabilité de cet état de choses. Il ne lui venait même pas à l’idée que son jugement pouvait être faux ou injuste.
D’ailleurs, il ne pensait guère, mais passait son temps à s’indigner. Or, la colère ne se retourne jamais contre celui qui l’éprouve, de même que la panthère ne se dévore pas elle-même mais cherche une proie autour d’elle.
Les investigations de l’héritier du trône eurent un résultat inattendu. En effet, Ramsès ne trouva pas le prêtre qu’il cherchait, mais il contribua à faire circuler toutes sortes de légendes. On racontait que le prince avait fait libérer ceux qui étaient accusés d’avoir attaqué sa maison et risquaient une lourde condamnation ; on disait aussi qu’il avait rossé un fonctionnaire qui prélevait sur les paysans un impôt excessif. On affirmait enfin que Ramsès se trouvait sous la protection toute particulière du dieu Amon, son père.
Le peuple croyait volontiers en ces fables, d’autant plus que celui qui les colportait disparaissait comme il était venu, dans une petite barque, tel un esprit.
Ramsès ne parla pas à Dagon du traitement qu’il avait vu infliger à ses paysans. Il se sentait gêné vis-à-vis du Phénicien à qui il devait de l’argent et de qui il aurait peut-être encore besoin dans l’avenir.
Ce fut Dagon lui-même qui, un jour, vint rendre visite au prince. Il tenait dans la main un objet enveloppé de tissu. Lorsqu’il pénétra dans la chambre du prince, il enleva le tissu et découvrit une merveilleuse coupe en or. Celle-ci était sertie de pierres précieuses et un dessin s’y trouvait artistement gravé.
— Accepte cette coupe de la part de ton esclave, dit le banquier. Puisse-t-elle te servir des siècles durant !..
Le prince comprit aussitôt la raison de la visite du Phénicien. Il ne toucha même pas la coupe et dit, d’un ton sévère :
— Tu vois, Dagon, ces reflets rouges à l’intérieur de la coupe ?
— Comment ne les verrais-je pas ! Ils prouvent que la coupe est faite d’or le plus fin.
— Je crois plutôt que c’est le sang des enfants qu’on arrache à leurs parents ! dit Ramsès avec colère.
Il se leva et sortit de la pièce.
— Astoreth ! murmura le Phénicien.
Ses lèvres et ses mains tremblaient. Il reprit son cadeau et s’en alla.
Quelques jours plus tard, il se rendit au domaine de Sarah, toujours muni de son présent. Il s’était habillé avec recherche et parfumé soigneusement.
— Belle Sarah, commença-t-il, puisse Jehovah déverser sur toi toutes ses bénédictions. Vous, Juifs, et nous, Phéniciens, sommes voisins et frères. Quant à moi, personnellement, je te porte une telle affection que si tu n’appartenais pas au prince, je t’aurais immédiatement épousée …
— Je n’aurais jamais voulu d’autre maître que celui que j’ai, répondit Sarah. Mais, Dagon, qu’est-ce qui me vaut l’honneur de ta visite ?
— Je te dirai toute la vérité, belle Sarah. Notre seigneur Ramsès est soupçonneux comme un renard. Il m’a donné la gérance de quelques-uns de ses domaines, ce qui m’a rempli de joie. Mais voilà qu’il se méfie de moi au point que je ne dors plus la nuit … Ah ! Que ne partages-tu mon lit, belle Sarah ! Ma femme Tamara n’éveille plus en moi aucun désir …
— Il ne s’agit pas de cela ! interrompit Sarah, rougissante.
— Tu as raison, mais j’ai perdu l’esprit depuis que le prince surveille et bat mes employés chargés de collecter les impôts … Pourtant, ce n’est pas moi qui en profiterai, de ces impôts, mais toi, Sarah, et notre seigneur aussi … C’est à vous deux que je remets tout ce que rapportent les terres du prince ! Je t’en donne la preuve aujourd’hui même en t’apportant cette coupe digne des dieux …
Tout en parlant, Dagon avait déballé la coupe que le prince avait refusée.
— Il n’est pas nécessaire, Sarah, continua le Phénicien, que tu gardes cette coupe chez toi et que tu y fasses boire le prince. Remets-la plutôt à ton père, Gédéon, que j’aime comme un frère, et dis-lui : « Dagon, ton frère, et malheureux gérant des biens du prince, est ruiné. Bois donc, père, à sa santé, et prie Jehovah d’avoir pitié de lui ».
Dagon s’arrêta, puis il reprit, à voix basse :
— Si tu voulais, Sarah, avoir pour moi quelques bontés, je te donnerais deux talents et j’en offrirais un à ton père … Et ce serait trop peu encore, car ta beauté mérite les attentions du pharaon lui-même !.. Je crois m’évanouir en te contemplant et tu réveilles en moi le démon ; tu es plus douce que la figue et plus parfumée que la rose … C’est cinq talents que je te donnerais !.. Accepte donc cette coupe !
— Je ne l’accepterai pas, car mon maître m’a interdit de recevoir des cadeaux de quiconque.
Dagon la regarda, étonné.
— Tu ne te rends pas compte, sans doute, de la valeur de cette coupe !
— Je ne puis l’accepter, murmura Sarah.
— C’est incroyable ! s’écria Dagon. Mais, au moins, Sarah, je puis t’être utile autrement : une femme comme toi a besoin d’or et de bijoux, il lui faut donc un banquier pour lui fournir de l’argent sans que son maître n’en sache rien …
— Non ! dit Sarah, cachant mal le dégoût que lui inspirait le Phénicien.
Celui-ci changea immédiatement de ton et dit, en souriant :
— C’est très bien, Sarah ; j’ai seulement voulu me rendre compte si tu étais fidèle à notre maître, je vois que tu l’es, quoi que disent de méchantes gens …
— Que veux-tu dire ? éclata Sarah, en se jetant sur lui, la main levée.
— Ah ! rit le Phénicien. Quel dommage que notre maître ne puisse te voir ainsi ! Mais lorsque je le verrai, je ne manquerai pas de lui dire que non seulement tu es fidèle comme un chien, mais que tu n’as même pas voulu accepter une coupe en or, uniquement parce qu’il t’avait interdit de recevoir des cadeaux … Et pourtant, crois-moi, Sarah : cette coupe eût séduit plus d’une femme !
Dagon s’attarda encore quelques instants pour louer la vertu et l’obéissance de Sarah. Puis il prit congé d’elle, monta dans sa barque et repartit pour Memphis. À mesure que l’embarcation s’éloignait, le sourire quittait le visage du Phénicien pour faire place à la colère. Lorsque la maison de Sarah eut disparu complètement à ses yeux, Dagon se dressa et, levant les bras au ciel, se mit à crier :
— Baal, Astoreth ! Venge l’injure que m’a infligée cette juive ! Que sa beauté disparaisse comme la pluie dans le désert ; que la maladie déforme son corps et que la folie s’empare de son esprit ! Que son maître la chasse telle une bête impure et qu’un jour elle voie repousser sa main tendue pour l’aumône tout comme aujourd’hui elle a repoussé mes avances !
Il se mit à grommeler des malédictions effroyables.
Le Phénicien ne se présenta plus jamais devant le prince Mais un soir, celui-ci, rentrant chez lui, trouva dans sa chambre une danseuse phénicienne de seize ans, d’une beauté éclatante, nue sous une mousseline blanche jetée sur ses épaules.
— Qui es-tu ? demanda Ramsès.
— Je suis une prêtresse et ta servante ; c’est Dagon qui m’envoie pour apaiser la colère que tu nourris à son égard.
— Et comment vas-tu t’y prendre ?
— Tu vas voir ! Assieds-toi ici — elle désigna un fauteuil — je danserai pour toi, et ce châle sacré que je porte chassera ta colère.
Elle se mit à danser, tout en parlant :
— Que mes mains soient douces à tes cheveux et mes baisers à tes lèvres ! Que les battements de mon cœur emplissent tes oreilles de musique, seigneur ! Et que la paix descende sur toi, car l’amour a besoin de silence …
Elle interrompit sa danse pour caresser les cheveux de Ramsès, pour embrasser son cou et ses yeux. Enfin, lasse, elle s’assit aux pieds du prince et, posant la tête sur ses genoux, elle le regarda attentivement, les lèvres entrouvertes.
— Tu n’es plus irrité contre Dagon ? demanda-t-elle en caressant le visage du prince.
Ramsès se pencha et voulut baiser ses lèvres mais elle se dressa d’un bond et s’enfuit en criant :
— Non, c’est défendu !
— Pourquoi ?
— Parce que je suis vierge et prêtresse de la déesse Astoreth. Tu devrais d’abord longuement vénérer la déesse avant de pouvoir m’embrasser.
— Et toi, tu peux embrasser les hommes ?
— Moi, je peux tout, car je suis prêtresse et j’ai fait vœu de chasteté !
— Pourquoi alors es-tu venue ici ?
— Je te l’ai dit : pour chasser ta colère. J’y ai réussi, et je m’en vais. Adieu ! acheva-t-elle en lui lançant un long regard.
— Où habites-tu ? Quel est ton nom ? demanda le prince.
— Mon nom est Tendresse. Et j’habite … mais qu’importe ? Tu ne viendras pas me voir de sitôt !
Elle sortit. Le prince demeura dans son fauteuil, subjugué. Lorsque, quelques instants plus tard, il regarda par la fenêtre, il vit s’éloigner dans la direction du Nil une riche litière portée par quatre esclaves. Cependant, il ne regretta pas la Phénicienne ; elle l’avait charmé sans vraiment le séduire.
« Sarah est plus belle, se dit-il ; et d’ailleurs, cette fille doit être froide et ses caresses apprises … ».
Dagon avait toutefois atteint son but : Ramsès lui pardonna, d’autant plus que lors d’une de ses visites à Sarah, des paysans vinrent le remercier pour sa protection et affirmèrent que le Phénicien ne leur extorquait plus de nouveaux impôts.
Ils disaient la vérité, car il en était ainsi dans la région de Memphis. Mais le gérant du prince se rattrapait ailleurs …
À la mi-septembre, le Nil atteignit son niveau maximum. Dans les jardins avait commencé la cueillette des dattes et des olives, et les arbres fleurissaient à nouveau.
À cette époque, le pharaon Ramsès XII quitta son palais de Memphis et se rendit à Thèbes, accompagné d’une suite nombreuse et brillante, afin de remercier les dieux de l’abondance des crues et de déposer des présents sur les tombeaux de ses ancêtres. Avant son départ, il prit aimablement congé de son fils mais confia les affaires du royaume à Herhor.
Ramsès ressentit douloureusement ce manque de confiance. Il s’enferma dans son palais et n’en sortit pas trois jours durant. Puis il alla séjourner chez Sarah, pour éviter de rencontrer Herhor et aussi pour agacer sa mère qu’il rendait responsable de tous ses malheurs.
Dès le lendemain, Tutmosis le rejoignit. Sa barque était suivie de deux autres remplies de musiciens, de danseuses, de boissons, de fleurs et de vin. Mais le prince renvoya les femmes et les musiciens et, prenant Tutmosis à part, il lui dit :
— C’est sans doute ma mère qui t’a envoyé pour me distraire de Sarah ? Eh bien, je te charge de lui dire que même si Herhor devenait héritier du trône, je ne ferai que ce qui me plaira … Je connais ces procédés : aujourd’hui on veut m’enlever Sarah, demain on s’en prendra à mon pouvoir !.. Mais je leur montrerai que je ne renonce jamais à rien !
Manifestement, le prince était irrité. Aussi, Tutmosis se contenta-t-il de hausser les épaules.
— La colère t’égare, dit-il. Comment peux-tu t’étonner que les prêtres soient mécontents de te voir lier ta vie à celle d’une étrangère d’une autre croyance ? Il est vrai que Sarah leur déplaît, d’autant plus que tu ne t’intéresses qu’à elle ; si tu avais plusieurs maîtresses, comme tous les jeunes nobles, personne ne prêterait attention à cette Juive. Mais, en dehors de cela, que t’ont-ils fait de mal, les prêtres ? Rien. Au contraire, l’un d’entre eux a sauvé ta maison !
— Et ma mère ? demanda Ramsès.
Tutmosis se mit à rire.
— Ta sainte mère, dit-il, t’affectionne plus que tout au monde. Elle non plus n’aime pas Sarah … Elle m’a même proposé de te la reprendre. Elle plaisantait, aussi ai-je répondu par une plaisanterie : « Ramsès m’a bien donné une meute et deux chevaux syriens qui l’avaient lassé, ai-je dit ; il finira par me céder aussi sa maîtresse … ».
— N’y compte pas ! Je ne donnerai jamais Sarah à personne, ne fût-ce que parce que mon attachement pour elle m’a valu la disgrâce de mon père …
— Tu te trompes, dit Tutmosis ; tu te trompes à tel point que ton aveuglement m’effraie. Vraiment, n’aurais tu pas compris les raisons de ta disgrâce ?
— Non, vraiment pas.
— C’est grave … Tu ne sais donc pas que depuis la fin des manœuvres tous les soldats, et plus spécialement les Grecs, boivent à ta santé dans toutes les auberges du pays ?
— Il n’y a aucun mal à cela.
— Il n’y en aurait aucun, en effet, s’ils ne racontaient pas, à qui veut l’entendre, qu’une fois devenu pharaon, tu commenceras une grande guerre qui entraînera de grands changements en Égypte … Quels changements ? Qui, du vivant du pharaon, ose parler des projets de son successeur ?
Le visage du prince s’assombrit.
— Et ce n’est pas tout, continua Tutmosis. Sais-tu que les paysans disent que tu as fait libérer des coupables et que lorsque tu accéderas au trône, tu supprimeras tous les impôts ? Or, il est notoire que chaque fois que les paysans parlent d’injustice et d’impôts, des troubles éclatent et, ou bien l’ennemi extérieur en profite pour nous attaquer, ou bien c’est la révolution … Tu vois le danger qu’il y a à faire des promesses imprudentes. Les prêtres ont d’ailleurs leur idée à ce sujet …
— Ah oui ?
— Oui. L’un d’entre eux, qui passe sa vie à observer les astres, a imaginé la prophétie suivante : le pharaon est le soleil, et l’héritier du trône la lune. Lorsque celle-ci suit l’astre solaire, il fait clair le jour et clair la nuit. Mais quand la lune se rapproche trop du soleil, elle disparaît et les nuits deviennent sombres ; et s’il arrive qu’elle se mette devant lui, c’est l’éclipse et le monde est plongé dans le trouble.
— Et ces bêtises arrivent aux oreilles du pharaon ? demanda Ramsès. Pauvre de moi !
— Le pharaon sait tout. Mais il ne s’abaisse pas à écouter les cris des soldats ivres ni les murmures des paysans. Il sait que tout Égyptien donnerait sa vie pour lui, et toi le premier !
— Sans aucun doute ! répondit le prince d’un air soucieux. Mais, continua-t-il, une chose est certaine : les prêtres me calomnient et veulent me faire du tort. Ainsi, disent-ils que je diminue l’autorité royale en faisant libérer des innocents ! Herhor, lui, peut impunément exercer le pouvoir et reléguer mon père aux fonctions religieuses !
Tutmosis l’interrompit.
— Tais-toi ! Chacune de tes paroles est un blasphème ! Le pharaon, et lui seul, gouverne le pays. Herhor n’est que son serviteur ! D’ailleurs, tu t’en apercevras un jour toi-même.
Le prince s’assombrissait de plus en plus. Tutmosis prit congé de lui, remonta dans sa barque et, après avoir bu une grande coupe de vin, se plongea dans ses réflexions :
« Dieu merci, je n’ai pas le même caractère que Ramsès. Alors qu’il a tout pour être heureux, il est le plus malheureux des hommes ! Il pourrait avoir les plus belles femmes de Memphis, et il en garde une seule, rien que pour ennuyer sa mère. Or, en fait, ce n’est pas sa mère qui en pâtit, mais les jeunes filles et les épouses vertueuses qui voudraient que l’héritier du trône, si beau garçon par surcroît, leur ôtât leur vertu ou les entraînât à l’infidélité … Il pourrait se baigner dans le meilleur des vins, et il préfère la bière et les gâteaux à l’ail … D’où tient-il ces goûts de rustre ?
« Ah ! Ramsès, soupirait Tutmosis, tu n’attaches même pas d’importance à la mode ! Nous portons depuis un an les mêmes tabliers ! Les perruques disparaissent, parce que tu n’en portes pas ! Et tout cela à cause de cette maudite politique !.. »
L’élégant Tutmosis arrosait d’excellent vin ces pensées mélancoliques. Aussi, en arrivant à Memphis, il s’endormit et ses serviteurs durent le porter à sa litière.
De son côté, Ramsès avait été impressionné par les paroles de son ami. Son éducation le faisait pencher vers le scepticisme, et il savait tout ce qui se cachait derrière les pratiques religieuses des prêtres. Il avait vu battre le bœuf Apis, devant lequel se prosternait toute l’Égypte ; il n’ignorait pas que les prêtres eux-mêmes doutaient de l’existence des esprits. Il savait aussi que son père, Ramsès XII, vénéré comme un dieu incarné et comme le maître tout-puissant du monde, n’était en fait qu’un vieil homme malade soumis au pouvoir des prêtres. Tout cela, Ramsès le savait et il en riait bien souvent lui-même, mais il avait conscience du fait que personne ne pouvait se permettre de plaisanteries sur la personne du souverain. Il connaissait l’histoire de l’Égypte et se souvenait que bien des choses y avaient été pardonnées à des puissants. Seuls deux délits restaient impardonnables : trahir les secrets religieux et trahir le pharaon. Celui qui s’était rendu coupable d’un de ces crimes disparaissait un beau jour sans laisser de traces et personne n’osait même demander ce qu’il était devenu.
Or, Ramsès sentait qu’il s’engageait sur la pente dangereuse depuis que son nom courait sur les lèvres des soldats et des paysans, depuis qu’on lui prêtait des intentions de changements dans l’État et des projets de guerre. Lorsqu’il serait devenu pharaon, il pourrait tout se permettre ; mais, en attendant ce jour, il devait se tenir sur ses gardes et éviter qu’on pût l’accuser de trahison ou de complot contre l’État.
Ramsès remuait ces inquiétantes pensées, assis sur un banc de pierre dans le jardin de Sarah, et contemplant le paysage. L’eau du Nil baissait lentement et elle était devenue d’une limpidité cristalline. Mais le paysage faisait encore penser à une mer couverte d’îlots où poussaient des arbres et se dressaient des habitations.
Soudain, le prince entendit derrière lui un bruissement de feuillage et deux mains se posèrent délicatement sur ses épaules.
— Qu’y a-t-il, Sarah ? demanda Ramsès sans se retourner.
— Tu es triste, me semble-t-il, et cela m’afflige. J’étais si heureuse que tu viennes habiter chez moi ! Mais depuis deux jours que tu es là, je ne t’ai pas encore vu sourire. Tu ne me parles pas, et la nuit tu me négliges ; je t’entends seulement soupirer.
— J’ai des soucis.
— Dis-moi lesquels. Partagée, la peine parait moins lourde.
Ramsès l’enlaça et la fit asseoir à côté de lui.
— Quand un paysan est en retard pour sa récolte, dit-il, sa femme l’aide. Mais la femme ne peut pas toujours venir en aide à l’homme …
— Tu crois vraiment ?
— Mes soucis, vois-tu, continua Ramsès, sont de telle sorte que même une femme aussi belle et aussi sage que ma mère est impuissante à les écarter.
— Dis-moi, quels sont-ils ? demanda Sarah avec tendresse, en se blottissant contre le prince.
— Jamais un homme n’a réussi de grandes choses grâce à une femme, murmura Ramsès.
— Une femme qui aime comme je t’aime peut beaucoup ! insista Sarah.
— Je sais que tu m’aimes … Tu ne m’as jamais rien demandé ; tu es douce et silencieuse ; tes caresses et tes baisers sont merveilleux ; tu es belle entre toutes, et vraiment remarquable par tes qualités. Mais, malgré tout cela, que peux-tu contre mes soucis ? Peux-tu me faire nommer chef de l’armée, ou nomarque de Basse-Égypte ? Le peux-tu ?
Sarah baissa la tête.
— Tu as raison, je ne peux rien ! soupira-t-elle.
— Mais si, sourit Ramsès. Tu peux beaucoup : tu sais danser, m’as-tu dit. Enlève donc cette robe, habille-toi de mousseline vaporeuse comme les danseuses phéniciennes, et danse pour moi, et séduis-moi comme elles savent le faire …
Sarah se dressa.
— Tu fréquentes ces filles ? Avoue-le ! Dis-moi que tu me trompes ! Puis renvoie-moi chez mon père, dans le désert !
— Calme-toi, Sarah, répondit le prince en caressant les cheveux de la jeune femme. Tu sais bien que je vois souvent ces danseuses à des banquets ou aux cérémonies religieuses. Mais elles n’existent pas, à côté de toi ! Tu as un corps divin, alors que les leurs ont des défauts ; elles sont trop grasses, ou ont de vilaines mains, ou encore des cheveux affreux … Aucune d’elles n’est comparable à toi ! Si tu étais égyptienne, les temples te demanderaient de marcher en tête des processions …
— Nous, Juives, ne pouvons porter de robes indécentes !
— Ni chanter non plus, ni danser ? Mais alors, pourquoi as-tu appris tout cela ?
— Chez nous, les femmes dansent pour honorer le Seigneur, et non pour éveiller le désir chez les hommes ! Mais si tu le veux, je puis chanter pour toi.
Elle entra dans la maison, et en ressortit aussitôt, suivie d’une petite fille portant une harpe.
— Qui est cette enfant ? demanda Ramsès. Il me semble l’avoir déjà vue …
— C’est ma cousine Esther, répondit Sarah. Elle habite chez moi, mais elle a peur de toi et n’ose se montrer.
— Tu peux t’en aller, fillette ! dit Ramsès à Esther qui le regardait avec des yeux effrayés. Elle est juive elle aussi ? demanda-t-il. Et ce domestique qui me regarde avec des yeux si humbles, c’est aussi un homme de ta race ?
— C’est Samuel, un de mes cousins. Il remplace le Noir auquel tu as donné la liberté. Je puis choisir librement mes domestiques, n’est-ce pas ?
— Bien sûr. Mais, dis-moi, le gardien des étables aussi est juif, me semble-t-il. Il a le teint jaune et le regard humble …
— C’est Ezéchiel, mon seigneur. Et tous te sont dévoués !
— Vraiment ? Eh bien, tant mieux ! Chante, maintenant !
Sarah s’assit par terre, aux pieds du prince, et se mit à chanter, en s’accompagnant à la harpe :
Nul n’est exempt de peines ni de soucis … Nul ne passe sa vie sans rencontrer de vicissitudes. L’homme naît et meurt dans les larmes.
Elle continua ainsi un long moment. Lorsqu’elle se tut, Ramsès lui dit :
— Vous, Juifs, vous êtes un peuple triste. Si nous vous ressemblions, personne ne rirait sur les rives du Nil ! Mais notre monde est autre : chez nous, l’homme peut tout, à condition de le vouloir. Nos dieux n’aident pas les incapables, et ne descendent sur terre que lorsque l’homme a épuisé tous ses moyens. Ainsi, le dieu Amon vint aider Ramsès le Grand lorsque celui-ci s’attaqua à un ennemi vingt fois supérieur, et il nous fit remporter la victoire. Mais si le grand Ramsès, au lieu de combattre, avait attendu le secours d’un dieu comme le vôtre, les Hittites régneraient aujourd’hui à Memphis ! Aussi, tes charmes plus que ton chant, Sarah, dissiperont mes soucis. Ce n’est pas en écoutant vos prophètes que je deviendrai un grand roi !
Le lendemain, Ramsès envoya son serviteur noir porter des ordres à Memphis. Vers midi, une embarcation remplie de soldats grecs, casqués et cuirassés, accosta près de la maison de Sarah.
Un ordre retentit : seize hommes, armés de boucliers et de javelots, descendirent et se placèrent en deux rangs. Ils allaient se diriger vers la maison lorsqu’un messager du prince vint leur ordonner de rester là. Seul Patrocle, leur chef, était attendu par Ramsès.
Ils demeurèrent donc sur place, telles deux rangées de colonnes étincelant au soleil. Patrocle, coiffé d’un casque à plumes, un manteau pourpre jeté sur les épaules, suivit le messager princier.
Ramsès l’accueillit à l’entrée du jardin. Il ne lui sourit pas comme il le faisait d’habitude, mais lui parla d’un ton froid :
— Je te prie d’annoncer aux soldats de mes régiments, dit-il, que je n’exercerai plus mon commandement aussi longtemps que mon père n’aura pas confirmé ma nomination. En effet, tes hommes se sont permis des paroles injurieuses à mon égard au cours de leurs beuveries. À ce propos, je te signale que les régiments grecs manquent de discipline : ils se permettent, dans des lieux publics, des conversations politiques et parlent d’une guerre possible, ce qui prend des allures de trahison ! Ce sont là des sujets que n’ont le droit d’aborder que le pharaon et ses ministres. Nous, ses soldats et serviteurs, quel que soit notre grade, nous devons nous contenter d’obéir. Voilà ce que j’avais à te dire ; je te prie d’en faire part à mes troupes. Bonne chance !
— Il en sera fait selon ta volonté, erpatrès ! répondit le Grec en s’inclinant.
Il fit un demi-tour sur lui-même et sortit avec raideur.
Des échos des conversations des soldats étaient parvenus jusqu’à lui, mais ce n’est que maintenant qu’il comprenait qu’ils avaient fait du tort à un prince que pourtant ils adoraient. Aussi, en conçut-il un vif mécontentement et, arrivé auprès des soldats qui l’attendaient, il leur cria :
— Soldats grecs ! Tas de vauriens ! Si j’apprends encore que l’un d’entre vous a prononcé, dans une auberge, le nom de l’héritier du trône, je lui casse une cruche sur la tête et je le chasse de l’armée ! J’ai honte de commander à des soldats bavards comme des vieilles femmes ! À l’avenir, vous boirez à la santé du pharaon et du grand Herhor ! Qu’ils vivent !
— Qu’ils vivent ! répondirent les soldats.
Ils s’embarquèrent, mécontents. Mais ils retrouvèrent leur gaieté lorsqu’au bout de quelques instants Patrocle leur fit entonner une chanson vantant la beauté de la fille d’un prêtre qui aimait tant les soldats qu’elle mettait une poupée à sa place dans son lit et allait elle-même passer la nuit avec les hommes de garde devant le palais royal …
Le chant s’élevait, joyeux et rude, et les rames frappaient l’eau avec entrain.
Le soir, une autre barque vînt accoster près du domaine de Sarah. C’était l’administrateur principal des biens du prince que celui-ci avait convoqué. Il le reçut également à l’entrée du jardin.
— J’ai voulu te voir, commença-t-il, pour te signaler que les paysans parlent entre eux de je ne sais quelle suppression d’impôt. Mais s’ils continuent à répandre des nouvelles aussi stupides, gare à eux !
— Fais-leur payer une amende ! suggéra l’administrateur.
— C’est une bonne idée ! admit le prince, après une hésitation.
— Ou bien fais-leur donner des coups de fouet, pour qu’ils se rappellent bien ton ordre divin ! murmura l’administrateur.
— Oui, pourquoi pas ?
— Je voudrais seulement te taire remarquer, seigneur, que si les paysans parlent de suppression d’impôts, c’est sur l’instigation d’un inconnu … Mais depuis quelques jours, les rumeurs ont cessé.
— Dans ce cas, inutile de leur donner du fouet !
— À titre préventif, peut-être ?
— Pourquoi gaspiller du bois ?
— Oh ! Nous n’en manquerons pas !
— Soit, mais alors battez-les modérément. Je ne veux pas qu’on dise que je martyrise mes paysans. S’il y a rébellion, nous devons être impitoyables ; mais soyons cléments quand la chose est possible.
— J’ai parfaitement compris, seigneur, répondit l’administrateur en se retirant.
Ces deux entretiens du prince avec Patrocle et avec son administrateur firent rapidement le tour du pays. Après le départ de son employé, Ramsès bâilla longuement, puis se dit à lui-même :
« J’ai fait ce qui était en mon pouvoir. Pour le reste, on verra bien ! ».
Il entendit à ce moment des cris venant des communs. Il aperçut Ezéchiel, le surveillant des valets de ferme, en train de battre un des esclaves. Il lui criait en même temps :
— Tais-toi, pourceau ! Tais-toi donc !
Et le garçon qu’on battait, couché à terre, mettait sa main devant sa bouche pour ne pas crier.
Le premier mouvement du prince fut de se jeter sur Ezéchiel. Mais il se ravisa en pensant :
« C’est ici la propriété de Sarah, et ce Juif est son parent. Que puis-je contre lui ? ».
Mais la scène de violence qu’il venait de surprendre lui inspira des réflexions.
« Voilà bien les Juifs, pensait-il. Ils me regardent avec humilité mais battent les domestiques. Seraient-ils tous les mêmes ? ».
Pour la première fois, il se surprit à se demander si Sarah ne cachait rien sous son apparente douceur. Il avait quelques raisons de le croire car sa maîtresse changeait depuis un certain temps.
Lorsqu’elle avait aperçu Ramsès pour la première fois dans le vallon de sa ferme, il lui avait plu. Puis, telle la foudre, était tombée sur elle l’écrasante nouvelle ; ce jeune garçon si beau était le fils du pharaon et l’héritier du trône. Quand enfin Tutmosis était venu la demander à son père, Sarah avait sombré dans la plus enivrante des exaltations.
Certes elle tenait déjà à Ramsès plus qu’à tout au inonde, mais elle n’eût pu dire qu’elle l’aimait vraiment, à ce moment-là. L’amour a besoin de temps et de liberté pour s’épanouir ; on ne lui avait accordé ni l’un ni l’autre. Elle venait à peine de faire la connaissance du prince que, le lendemain déjà, on l’amenait à lui sans qu’elle pût donner son avis, et elle se trouvait confinée dans cette maison somptueuse mais étrangère qu’il lui avait offerte près de Memphis. Quelques jours plus tard, encore toute à son étonnement et à sa frayeur, ne comprenant pas très bien ce qui lui arrivait, elle devenait la maîtresse de Ramsès. Enfin, avant d’avoir pu reprendre son équilibre, elle s’était trouvée en butte à l’hostilité de la populace. Lorsque, ce jour-là, elle vit Ramsès prêt à la venger, sa crainte augmenta encore : elle était donc aux mains d’un homme puissant qui pouvait impunément faire couler le sang d’autrui, battre et tuer … Elle crut devenir folle en voyant le prince prêt au meurtre. Quelques instants plus tard, le calme rétabli, une parole, une seule, avait suffi à donner une direction nouvelle à ses craintes. Le prince avait arraché le bandeau qui lui ceignait le front et en voyant l’égratignure qu’elle portait il lui avait dit :
— Comme un simple coup peut changer un visage !
En entendant ces mots, Sarah avait oublié sa douleur et sa peur pour ne penser qu’à une chose : elle avait donc changé au point que le prince le remarquait … Et il était le seul à le faire !
L’égratignure avait disparu avec le temps, mais Sarah en gardait une trace dans son esprit. Elle devint jalouse de Ramsès et se mit à craindre qu’il ne l’abandonnât.
Une autre inquiétude la rongeait : elle se sentait l’esclave du prince. Or, elle acceptait d’être son esclave, mais elle voulait qu’au moins, dans les moments de tendresse, il ne la traitât pas en maître et en propriétaire. Elle était sienne tout entière ; pourquoi donc n’acceptait-il pas, lui, d’être un peu à elle et éprouvait-il le besoin de lui rappeler à chaque instant, d’un geste ou d’un mot, qu’un abîme les séparait ? Quel abîme, d’ailleurs ? Ne dormait-il pas dans ses bras ? N’embrassait-il pas sa bouche et sa poitrine avec égarement ?
Un jour, le prince était arrivé accompagné d’un chien. Durant les quelques heures qu’il passa auprès de Sarah, le chien resta couché à ses pieds, là où habituellement se tenait la jeune femme. Lorsqu’elle voulut prendre sa place, le chien se fit menaçant et grogna … Le prince éclata de rire et plongea la main dans la fourrure du chien, tout comme il caressait ses cheveux à elle ; et le chien le regarda dans les yeux tout comme elle le faisait, mais avec cette différence que le regard de la bête était moins soumis …
Elle se mit à haïr cet animal qui lui ravissait sa part de tendresse.
Puis, un jour, le prince lui parla des danseuses phéniciennes. Sarah, alors, laissa éclater sa rancune : comment, il acceptait les caresses de ces femmes sans pudeur ? C’était ignoble ! Ramsès eut beau l’assurer de son amour, Sarah resta méfiante. Elle prit le parti de se concentrer tout entière sur l’amour qu’elle vivait. Le lendemain lui importait peu et lorsqu’elle chantait pour Ramsès ses mélodies tristes et désespérées, elle exprimait bien son état d’âme et son ultime espérance en Dieu. Il suffisait que Ramsès fût près d’elle pour qu’elle se sentît heureux. Elle n’en demandait pas plus, son bonheur était complet, elle limitait le monde à cet homme et à son amour pour lui. Mais elle voyait bien que le prince avait beau habiter avec elle, se promener en sa compagnie dans le jardin ou sur le Nil, il demeurait tout autant impénétrable et inaccessible que s’il s’était trouvé de l’autre côté du fleuve, dans le domaine royal. Il était avec elle, mais pensait à autre chose, et elle était incapable de deviner à quoi. Il l’embrasait, caressait sa chevelure mais son regard errait sur les pylônes du palais royal ou quelque part au loin, elle ne savait où.
Parfois, il ne répondait même pas à ses questions. Et il la regardait soudain avec surprise comme s’il émergeait d’un lourd sommeil et s’étonnait de la voir à tes côtés …
Voilà ce qu’étaient les rares moments d’intimité de Sarah et de son amant. Le prince, en effet, passait la plupart de son temps dans une barque, loin du domaine. Il péchait et chassait le canard sauvage dans les marais couverts de lotus. Mais, même alors, ses rêveries ambitieuses ne le quittaient pas. Il se livrait à un naïf jeu de présages. Visant un oiseau, il se disait :
« Si je l’atteins, je deviendrai un jour un grand pharaon ! ».
La flèche partait, l’oiseau tombait en battant des ailes. Satisfait, le prince continuait sa route, visait, tirait, confiant son sort au hasard d’une flèche. Lorsque, fatigué, il rentrait le soir chez Sarah, celle-ci guettait son arrivée avec impatience. Son bain était prêt, du vin et des fleurs l’attendaient sur la table. Le prince souriait à la jeune fille, lui caressait le visage, mais il pensait en regardant les beaux yeux noirs :
« Je me demande si elle battrait les paysans égyptiens comme le font ses cousins, apparemment si humbles ? … Ma mère aurait-elle raison ? ».
Une fois, rentrant à l’improviste, il vit un groupe d’enfants qui jouaient gaiement devant la maison. Ils se dispersèrent à son approche avec de grands cris. Ramsès monta sur la terrasse.
— Qui sont ces gosses qui fuient en me voyant ? demanda-t-il à Sarah.
— Ce sont les enfants de tes serviteurs, dit-elle.
— Des Juifs ?
— Ce sont mes frères !
— Dieux ! Quel peuple prolifique ! dit le prince en riant. En voilà encore un, sans doute ? ajouta-t-il en désignant un homme au teint clair qui traversait le jardin.
— C’est Aod, fils de Barath, un de mes parents. Il veut te servir, seigneur. Puis-je l’engager ?
Le prince haussa les épaules.
— Tu es ici chez toi, et tu engages qui tu veux. Mais s’ils se reproduisent tous à cette allure, bientôt ils envahiront Memphis !
— Tu n’aimes donc pas mes frères ? murmura Sarah en regardant Ramsès avec crainte.
Le prince la regarda avec froideur.
— Ils me sont totalement indifférents, dit-il.
Ces petits différends, qui peinaient tant Sarah, ne changeaient en rien l’attitude du prince. Il demeurait tendre et plein d’attentions, bien qu’il portât de plus en plus souvent le regard sur l’autre bord du Nil là où s’élevaient les pylônes du palais.
Un jour, il vit une embarcation portant les insignes royaux approcher de la rive et il put en distinguer les occupants. Il reconnut, sous le baldaquin de pourpre, sa mère entourée des dames de la Cour et, en face d’elle, Herhor. Ils ne semblaient pas regarder dans sa direction, mais il sentit qu’ils le voyaient.
« Ah ! pensa-t-il, mon auguste mère et ce dur Herhor voudraient me tirer d’ici avant le retour du pharaon ! ».
Octobre vint, puis novembre. Le Nil baissait de plus en plus, laissant à nu chaque jour de nouvelles étendues de terre noire. Là où l’eau s’était retirée apparaissaient aussitôt des charrues tirées par des bœufs. Des hommes nus les entouraient ; l’un fouettait les bêtes, un autre jetait le grain.
L’hiver, la meilleure saison en Égypte, commençait.
La température ne dépassait pas quinze degrés, la terre se couvrait de verdure parsemée de fleurs.
Le bateau royal, portant la reine Nikotris et le ministre Herhor, revint plusieurs fois aux abords de la propriété de Sarah. Chaque fois, le prince pouvait observer sa mère qui feignait de parler au ministre sans regarder la rive. Cette indifférence voulue l’irritait.
— Attendez, murmurait rageusement Ramsès, vous verrez que moi non plus, je ne m’ennuie pas !
Et un jour, alors que la barque dorée apparaissait au loin, il fit préparer un bateau à deux places et dit à Sarah qu’ils allaient se promener sur le Nil.
— Jehovah ! s’écria-t-elle, votre mère et le ministre sont là !
— Et ici est l’héritier du trône ! Prends ta harpe et viens !
— Ma harpe ? Mais que ferai-je si la reine veut me parler ?
— Ne sois pas stupide, Sarah. Le ministre et ma mère aiment beaucoup le chant. Peut-être les séduiras-tu avec une de tes mélodies juives. Fais en sorte qu’il y soit question d’amour …
— Je ne connais pas de tels chants ! répondit Sarah.
Mais elle espérait secrètement que sa voix charmerait ces personnages redoutables.
Du bateau royal, on avait aperçu l’héritier du trône qui s’embarquait avec Sarah et se mettait lui-même aux rames.
— Il vient à notre rencontre avec sa Juive ! dit la reine au ministre.
— Le prince a fait preuve de beaucoup de correction à l’égard des soldats et des paysans, et il a montré un grand repentir en s’exilant du palais. Pardonnons-lui cette légère faute de goût … répondit Herhor.
— Ah ! S’il n’était pas, lui aussi, dans cette barque, je la ferais mettre en pièces ! s’écria la reine.
— Le prince ne serait pas le digne descendant des archiprêtres et des pharaons s’il manquait d’audace et de volonté !.. Il a prouvé, en tout cas, que dans les situations graves, il sait rester maître de lui, ce qui est rare. S’il veut aujourd’hui nous irriter en exhibant sa maîtresse, cela prouve qu’il souffre de sa disgrâce.
— Une Juive ! murmura la reine en agitant son éventail.
— Je suis tranquille quant à elle, désormais, dit le ministre. C’est une créature ravissante, mais fort stupide, incapable de penser ou d’influencer, si peu soit-il, le prince. Elle n’accepte pas les cadeaux et ne reçoit personne. Peut-être, avec le temps, aurait-elle appris à profiter de sa situation de maîtresse de l’héritier du trône. Mais avant que cela n’arrive, il se sera fatigué d’elle …
— Puisses-tu avoir raison !
— J’en suis sûr. Le prince n’a jamais été épris d’elle comme cela arrive à certains de nos jeunes nobles qu’une intrigante dépouille de leur fortune. Il la traite comme un homme mûr traite une esclave. Qu’elle attende un enfant n’y change rien …
— Comment sais-tu qu’elle est enceinte ? demanda vivement la reine.
— Nous devons tout savoir, sourit Herhor. Tout, même des choses que les intéressés ignorent. D’ailleurs, le secret était mal gardé : Sarah est affligée d’une servante à la langue intarissable, Tafet.
— Ont-ils déjà consulté un médecin ?
— Je te l’ai dit, Sarah ne sait encore rien, et Tafet a si peur que le prince ne se fâche qu’elle tuerait cet enfant si elle le pouvait. Mais nous ne la laisserons pas faire ; ce sera un enfant de sang royal !
— Et si c’est un fils ? Il sera la source de mille ennuis !
— Tout a été prévu, continua le prêtre. Si c’est une fille, nous la doterons et la ferons éduquer comme une fille de sang noble. Si c’est un fils, il deviendra juif.
— Mon petit-fils, un Juif ?
— Écoute-moi ! Nos ambassadeurs rapportent que le peuple d’Israël désire un roi. Ce désir aura mûri d’ici quelques années. À ce moment, nous leur donnerons un souverain !
— Tu prévois tout … dit la reine avec admiration. Je sens que déjà je déteste moins cette femme.
À ce moment, la barque du prince approcha du bateau royal et la reine regarda attentivement Sarah de derrière son éventail.
— Elle est vraiment belle ! dit-elle.
— C’est la deuxième fois que tu le dis, Majesté ! remarqua Herhor.
— Cela aussi, tu le sais ? répliqua en souriant la reine.
Herhor baissa les yeux.
Dans la barque, Sarah s’était mise à chanter d’une voix d’abord tremblante :
Israël, ton Dieu est grand !..
— Jolie voix, murmura la reine.
Le ministre écoutait attentivement.
Sa maison est immense et son origine perdue dans les temps … Il est éternel et tout-puissant …
Le chant montait, doux et triste. Charmés, les rameurs laissaient leurs avirons immobiles et le bateau royal glissait au fil de l’eau. Soudain, Herhor se dressa et cria :
— Demi-tour ! Nous rentrons à Memphis !
Les rames frappèrent l’eau, l’embarcation vira sur place et se mit à remonter le fleuve. Le chant de Sarah s’éteignit dans le lointain.
— Pourquoi nous as-tu fait faire demi-tour ? demanda la reine Nikotris.
— Sais-tu, Majesté, quel est ce chant ? demanda Herhor dans le langage secret des prêtres. Cette fille, continua-t-il, cette fille stupide s’est mise à chanter au milieu du Nil une prière qu’il ne nous est permis de réciter que dans le saint des saints de nos temples !
— Il y a donc eu blasphème ?
— Par bonheur, un seul prêtre se trouvait sur ce bateau, dit Herhor. C’est moi. Et je n’ai rien entendu ou, si tu préfères, j’ai tout oublié. Mais je redoute pour cette fille la vengeance des dieux.
— Mais comment se fait-il qu’elle connaisse cette prière terrible ? Ce n’est pas Ramsès qui a pu la lui apprendre !
— Le prince est innocent. Mais n’oublie pas, Majesté, que les Juifs nous ont ravi plus d’un secret.
La reine saisit la main de l’archiprêtre.
— Mais, dis-moi, demanda-t-elle en le regardant dans les yeux, il n’arrivera aucun mal à mon fils ?
— Je te garantis qu’il n’arrivera rien à personne, puisque je n’ai pas entendu et que je ne sais rien. Mais il faut séparer le prince de cette femme !
— Les séparer … Mais sans violence, n’est-ce pas ?
— Sans violence aucune … Il m’avait pourtant semblé, murmura Herhor comme pour lui-même, que j’avais tout prévu … Tout sauf une accusation de blasphème que cette étrangère risque d’attirer sur l’héritier du trône !
Il se tut un instant puis acheva :
— Oui, Majesté, on a beau se moquer de nos préjugés ; néanmoins, le fils du pharaon ne devrait pas se lier à une Juive !
Depuis le jour où Ramsès s’était porté à la rencontre du bateau royal, celui-ci ne réapparut plus sur le Nil et le prince commença à s’ennuyer pour de bon.
Décembre approchait. Le fleuve baissait toujours, de plus en plus de terres apparaissaient à découvert et des fleurs y faisaient éclater leurs couleurs et leur parfum.
Non seulement Ramsès s’ennuyait, mais il redoutait il ne savait trop quoi. Depuis le départ de son père pour Thèbes, il n’était plus allé au palais et personne n’était venu le voir, pas même Tutmosis qui, après leur dernier entretien, avait subitement disparu. Voulait-on respecter sa solitude, cherchait-on à le vexer ou, tout simplement, craignait-on de rendre visite à un prince en disgrâce ? Ramsès se le demandait.
« Peut-être, pensait-il quelquefois avec terreur, peut-être mon père m’écartera-t-il de sa succession comme il l’a fait pour mes frères ?
Si cela arrivait, qu’adviendrait-il de lui ?
Sarah paraissait en mauvaise santé. Elle avait maigri, elle était devenue pâle, des cernes étaient apparus sous ses yeux, elle se plaignait de malaises.
— On lui a jeté un mauvais sort ! gémissait hypocritement Tafet, que le prince détestait pour son bavardage et sa vulgarité.
Il avait vu plusieurs fois la servante expédier à Memphis d’énormes paniers de nourriture, de linge et même de vaisselle. Puis, elle venait se plaindre que la maison manquât de farine, de vin ou de marmites. Depuis qu’elle s’occupait du domaine de Sarah, les dépenses avaient décuplé.
« Je suis certain, pensait Ramsès, que cette commère me vole au profit de ses Juifs qui, le jour, disparaissent de Memphis, et l’infestent la nuit ».
La seule distraction du prince consistait à regarder la cueillette des dattes. Un paysan nu s’attachait au palmier par une corde et grimpait, penché en arrière, en s’aidant uniquement de ses pieds ; la corde le maintenait. Il montait ainsi, au risque de sa vie, tout au haut de l’arbre où poussaient des feuilles et des fruits. Des enfants juifs étaient avec le prince les spectateurs de ces exercices. Ramsès voyait briller leurs yeux et remuer leurs têtes crépues entre les buissons. Au début, ils le craignaient ; puis, voyant qu’il ne leur voulait aucun mal, ils commencèrent à s’approcher de lui. Une fois, une petite fille ramassa à terre une belle datte et l’offrit au prince. Encouragés, tous les enfants se mirent à ramasser des dattes, les proposant d’abord à Ramsès, puis les mangeant eux-mêmes. Au début, ils lui donnaient les meilleures, puis de moins bonnes, enfin des pourries. Ramsès riait intérieurement :
« Ils se fourreront toujours partout, se feront bons pour séduire, mais ingrats pour remercier ».
Il ne revint plus jamais voir cueillir les dattes.
L’incompréhensible maladie de Sarah, ses larmes fréquentes, son aspect de moins en moins attrayant achevèrent de dégoûter Ramsès de son séjour chez elle. Il ne se promenait plus sur le Nil, avait renoncé à la chasse et errait, sombre, dans le jardin ou sur la terrasse, à observer le palais royal. Il n’osait revenir à la Cour sans avoir été sollicité et il pensa partir pour son domaine de Basse-Égypte, situé au bord de la mer.
Tel était son état d’esprit lorsque Tutmosis, monté sur le somptueux bateau de la Cour, vint le trouver de la part du pharaon. Celui-ci rentrait de Thèbes et voulait que l’héritier du trône vienne à sa rencontre.
Le prince rougit de plaisir en lisant la lettre de son père. Il était si ému qu’il ne remarqua même pas la nouvelle et énorme perruque de Tutmosis, parfumée de quinze parfums différents ; il n’aperçut même pas la tunique ni son manteau soyeux, pas plus que ses sandales tressées d’or et ornées de petites perles. Après un moment, il se calma et demanda à Tutmosis :
— Pourquoi n’es-tu pas venu me voir depuis si longtemps ? Ma disgrâce te faisait donc si peur ?
— Dieux ! s’écria Tutmosis. Quand donc as-tu été en disgrâce ? Dans tous ses messages, le pharaon demandait de tes nouvelles ; la reine Nikotris et le ministre Herhor sont venus plusieurs fois près de ta maison, espérant que tu ferais quelques pas vers eux, puisqu’ils en faisaient plusieurs milliers vers toi … Les soldats de tes régiments sont silencieux comme des tombeaux et Patrocle passe ses journées à boire de tristesse …
« Je n’ai donc pas été en disgrâce, pensait Ramsès, ou en tout cas, je ne le suis plus ! ».
Cette idée le remplit de joie. Il prit un bain, se parfuma, mit ses habits militaires et un casque à plumes, puis se rendit auprès de Sarah qui restait couchée, pâle, avec Tafet à son chevet.
Voyant le prince ainsi vêtu, elle poussa un cri. Elle s’assit dans son lit et, jetant les bras autour du cou de Ramsès, elle murmura :
— Tu pars, mon seigneur ? Je sens que tu ne reviendras plus !
— Mais pourquoi ? s’étonna le prince. Ne suis-je pas parti et revenu souvent ?
— Tu portais les mêmes vêtements là-bas, dans le petit vallon, t’en souviens-tu ? dit Sarah. Mon Dieu ! que cela me paraît loin !
— À mon retour, je te ramènerai un excellent médecin.
— Pour quoi faire ? interrompit Tafet. Elle est bien portante et n’a besoin que de repos. Les médecins égyptiens la rendront, eux, vraiment malade.
Le prince l’ignora.
— Ce fut la plus belle période que j’aie vécue avec toi, disait Sarah ; mais elle ne m’a pas porté bonheur.
Au-dehors, résonna le signal du départ. Sarah pâlit.
— Tu entends, mon seigneur, ces sons effrayants ? Oui, tu les entends et tu cours vers eux … Tu t’arraches à mes bras … Quand les trompettes sonnent, rien ne peut te retenir, surtout pas ton esclave …
— Tu voudrais donc que je passe ma vie à écouter les piaillements de basse-cour de tes femmes ? demanda le prince, impatienté. Soigne-toi et attends mon retour avec sérénité.
Sarah relâcha son étreinte et le regarda avec tant de tristesse qu’il se radoucit et lui caressa la joue.
— Sois en paix, dit-il. Nos trompettes te font peur ; pourtant, jadis, ont-elles été de mauvais présage ?
— Seigneur, dit Sarah, je sais qu’ils te retiendront là-bas … Aussi, accorde-moi une dernière faveur. Prends cette cage pleine de pigeons. Chaque fois que tu penseras à moi, tu lâcheras un oiseau et il viendra m’apporter un peu de toi …
Le prince l’embrassa et rejoignit son bateau. À sa vue, les tambours grondèrent. Ramsès se sentit heureux d’avoir retrouvé ses soldats et il soupira d’aise.
— J’en avais assez de ces femmes et de ces Juifs, dit-il à Tutmosis. Je préfère n’importe quoi à une telle vie !
— Oui, sourit Tutmosis. L’amour est comme le miel : on y goûte avec plaisir, mais on ne peut s’y baigner. J’ai froid dans le dos quand je pense que tu as passé près de deux mois à te nourrir de baisers le soir, de dattes le matin et de lait à midi !
— Sarah est une bonne fille, dit le prince.
— Ce n’est pas à elle que je pense, mais à tous ces étrangers qui ont envahi sa maison. Tu vois, ajouta-t-il, ils te font des signes d’adieu.
Le prince se tourna d’un air ennuyé vers la rive, et Tutmosis fit aux officiers un clin d’œil qui signifiait que Ramsès ne les quitterait plus de sitôt.
À mesure qu’ils remontaient le fleuve, les rives se garnissaient de monde et le Nil d’embarcations. Le bateau princier naviguait au milieu de fleurs, de bouquets et de couronnes lancés de tous côtés en l’honneur du pharaon qui approchait.
Un peu après Memphis, les rives se couvrirent de soldats porteurs d’effigies sacrées et une clameur monta.
— Voilà Sa Sainteté le pharaon ! s’écria joyeusement Tutmosis.
Un spectacle fastueux apparut à leur vue. L’immense bateau du pharaon, à la proue de cygne, avançait au milieu du fleuve. Des deux côtés, telles de grandes ailes déployées, glissaient d’innombrables barques et, derrière, apparaissait l’éventail des embarcations formant la suite royale. Tous criaient, chantaient, applaudissaient le souverain, même sans l’apercevoir. Le drapeau rouge et bleu flottant sur la tente dorée témoignait de la présence du pharaon. Une sorte de frénésie s’emparait des hommes ; des barques se retournaient, des gens tombaient à l’eau. Sur les rives, on se bousculait pour entrevoir la barque royale et un grand cri parcourait le Nil :
— Puisses-tu vivre éternellement, seigneur ! Puisses-tu briller sans fin, soleil d’Égypte !
L’enthousiasme avait gagné les occupants du bateau princier : officiers, soldats et rameurs rivalisaient de cris, et Tutmosis lui-même, au risque de perdre sa perruque, avait grimpé sur la proue et manqua tomber à l’eau.
Soudain, une trompette retentit sur le bateau royal. On lui répondit de la barque de Ramsès. Un deuxième signal suivit et l’embarcation du prince aborda celle du pharaon. Une passerelle fut jetée et le prince se trouva devant son père. Il était si ému par la présence du pharaon et par le vacarme de la foule qui l’entourait, qu’il se sentit incapable de prononcer un seul mot. Il se jeta aux pieds de son père et celui-ci, simplement, le pressa contre sa poitrine. On souleva les parois de la tente dorée et le peuple, massé sur les deux rives du fleuve, put apercevoir son souverain assis sur un trône et Ramsès, agenouillé sur la plus haute marche, la tête sur l’épaule de son père. Il se fit un silence tel que l’on entendit battre, sur les bateaux, les pavillons multicolores. Et soudain, un cri immense, unanime, jaillit de toutes les poitrines. Le peuple d’Égypte applaudissait aux retrouvailles du père et du fils, il saluait son maître actuel, il saluait son maître futur. Si quelqu’un avait douté de la cohésion de la famille royale, il devait se reconnaître convaincu du contraire.
Le pharaon avait très mauvaise mine. Il fit asseoir son fils à ses côtés et lui dit :
— J’avais hâte de te revoir, Ramsès, d’autant plus que j’ai appris des nouvelles élogieuses à ton sujet. Tu as mûri, tu sais juger tes actes et tu sembles avoir à cœur l’intérêt de l’État.
Le prince, ému, se taisait. Le pharaon poursuivit :
— Tu as bien fait de renoncer aux deux régiments grecs. Tu mérites mieux : à partir d’aujourd’hui, le corps d’armée Menfi t’appartient.
— Mon père ! murmura le prince, rempli de joie.
— De plus, j’ai besoin d’un homme de confiance pour la Basse-Égypte, toujours exposée aux coups de l’ennemi. Je te nomme donc nomarque de cette région.
Ramsès se mit à pleurer d’émotion. Il voyait s’éloigner sa jeunesse et s’ouvrir à lui les portes du pouvoir auquel il aspirait si ardemment.
— Je suis vieux et fatigué, disait le pharaon, et si tu étais moins jeune, je souhaiterais mourir aujourd’hui même. Le pouvoir me pèse chaque jour davantage. C’est pourquoi je veux, en partie, m’en décharger sur toi. Je t’apprendrai l’art de gouverner un pays et celui de se garder des ennemis. J’espère qu’un jour tu leur montreras tes griffes.
Le bateau royal avait accosté près du palais. Le pharaon monta dans sa litière et Herhor s’approcha du prince.
— Permets-moi d’être le premier à te féliciter, dit-il Sois aussi heureux dans la carrière des armes que dans celle du pouvoir.
Ramsès lui serra chaleureusement la main.
— C’est à toi que je dois mon bonheur ? demanda-t-il.
— Tu le méritais, répondit le ministre.
— Ma reconnaissance t’est acquise. Tu verras qu’elle n’est pas un vain mot.
— Tes paroles sont pour moi une récompense, repliqua Herhor.
Le prince voulut s’éloigner. Herhor le retint.
— Un mot encore, dit-il. Demande, erpatrès, à une de tes femmes, Sarah, de ne pas chanter de chants religieux.
Et, comme Ramsès le regardait sans comprendre, il ajouta :
— L’autre jour, au cours de ta promenade sur le Nil, cette femme a chanté un hymne sacré, que n’ont le droit d’entendre que le pharaon et les archiprêtres. Cette pauvre enfant pourrait payer cher ses dons vocaux et son ignorance de ce qu’elle chante.
— Elle a donc blasphémé ? demanda le prince, confus.
— Oui, sans le vouloir, répondit le prêtre. Heureusement, j’ai été le seul à l’entendre … Mais qu’elle ne recommence pas !
— Elle devrait quand même se purifier, ajouta le prince. Si elle offre trente vaches au temple d’Iside, sera-ce suffisant ?
— Oui, qu’elle le fasse, dit Herhor. Les dieux ne refusent jamais les présents.
— Quant à toi, saint père, continua Ramsès, veuille accepter le bouclier que j’ai reçu de mon aïeul.
— Le bouclier d’Amenhotep ? demanda le ministre, enchanté. En suis-je digne ?
— Tu as la sagesse de mon aïeul ; tu auras sa gloire.
Herhor fit un profond salut. Ce bouclier doré, en plus de sa valeur, avait aussi les vertus d’une amulette. Il était donc un cadeau royal. Mais, plus que ce présent, les paroles du prince avaient enchanté Herhor. Il atteindrait, avait dit Ramsès, à la gloire d’Amenhotep ; or, celui-ci avait été le gendre d’un pharaon … L’héritier du trône aurait-il décidé d’épouser la fille du ministre ? C’était là le rêve suprême de celui-ci et de la reine Nikotris. Pourtant, en parlant des honneurs futurs de Herhor, Ramsès ne pensait nullement à un mariage avec sa fille ; il envisageait simplement de lui confier de nouvelles fonctions au temple et à la Cour.
Apres sa nomination comme nomarque de Basse-Égypte, une vie épuisante commença pour Ramsès. Il était écrasé par les devoirs de sa nouvelle charge, et devait recevoir un nombre de visiteurs invraisemblable.
Le premier jour, à la vue de la foule qui se pressait dans les jardins de son palais, il fit appeler la garde ; le deuxième jour, il dut se réfugier dans le grand palais ou il était mieux à l’abri des importuns.
Au cours des dix jours précédant son départ pour la Basse-Égypte, Ramsès dut recevoir les représentants de toute l’Égypte et ceux des souverains étrangers.
Les premiers vinrent les archiprêtres, les ministres et les ambassadeurs phéniciens, grecs, juifs, assyriens, nubiens. Ils furent suivis des gouverneurs de province, des juges, des bribes et des officiers supérieurs.
Tous ces visiteurs ne demandaient rien ; ils venaient présenter leurs hommages, et à force de les écouter à longueur de journée, Ramsès sentait qu’il mélangeait tous leurs discours et n’entendait plus rien.
Les jours suivants se présentèrent devant le prince les représentants des classes marchandes. Ils apportaient des présents consistant en or, en ambre, en parfums, en fruits. Ramsès reçut encore les banquiers, les architectes et les délégués des petits métiers.
Enfin, apparurent les quémandeurs. Il y avait parmi eux des invalides, des veuves et des orphelins d’officiers qui demandaient un secours ; des nobles voulant un emploi à la Cour pour leurs fils ; des ingénieurs présentant des projets de construction de canaux ou d’édifices ; des pères de condamnés demandant une réduction de peine ou une mesure de grâce. Il y avait aussi des jolies femmes ou des mères de jeunes filles qui demandaient au prince qu’on les admît, elles ou leurs enfants, à sa Cour. Parfois, elles définissaient d’avance leurs exigences financières, vantaient leur virginité ou leurs talents.
Après ces dix jours passés à écouter des discours ou des doléances, Ramsès en eut assez. Il était épuisé et il s’irritait pour un rien.
Herhor vint à son secours. Il fit annoncer aux personnalités importantes que le prince ne recevait plus personne et il envoya un détachement de soldats disperser la foule des quémandeurs. Celle-ci s’enfuit sous la menace des fouets et Ramsès recouvra sa tranquillité. Mais cette première expérience du pouvoir l’avait profondément déçu. Il comprenait que son père préférât passer son temps en prières et il admira Herhor de pouvoir mener à bien une tâche aussi écrasante. Les charges du pouvoir l’effrayèrent au point qu’il fit venir Herhor et lui exposa ses craintes.
Le ministre l’écouta en souriant, puis il dit :
— Sais-tu, seigneur, que ce palais où nous habitons est l’œuvre d’un seul architecte, Senebi, mort d’ailleurs avant d’avoir achevé son travail. Comment crois-tu qu’il ait fait pour mener à bien sa tâche ?
— Je me le demande !
— C’est simple : il ne faisait pas tout lui-même. Il ne sciait pas les planches, ne cassait pas les pierres, ne montait pas aux échafaudages. Il avait simplement dessiné un plan, et même pour cela il s’était fait aider. Or, toi, tu veux tout faire toi-même. C’est au-dessus des forces humaines.
— Parmi les quémandeurs, il y avait des gens qui demandaient justice. Je devais les écouter !
— Combien de personnes peux-tu entendre en une journée ? demanda Herhor.
— Disons … vingt.
— Tu as bien de la chance. Moi, je parviens à en écouter six ou dix, mais ce sont des personnes importantes. Chacune d’elles m’expose des choses essentielles, m’entretient de l’armée, des biens du pharaon, des questions religieuses, des tribunaux. Elles ne me parlent pas de choses insignifiantes qu’elles ont déjà dû entendre de la bouche de dizaines de subordonnés dont chacun à son tour avait recueilli ses renseignements plus bas encore dans l’échelle des fonctionnaire. Ainsi, en ne nous entretenant qu’avec dix hommes par jour, le pharaon et moi sommes au courant de ce qui se passe dans tout le pays et même à l’étranger.
« Cette organisation de l’État, continua le ministre avec fougue, est notre fierté et fait notre puissance. Lorsqu’un de nos premiers pharaons, Snofru, demanda à un archiprêtre quel monument il devait se faire élever, celui-ci répondit : « Dessine sur le mur un carré et dépose à l’intérieur six millions de cailloux ; c’est ton peuple. Sur ces cailloux, mets soixante mille pierres taillées représentant les fonctionnaires inférieurs ; là-dessus place six mille pierres polies pour symboliser les fonctionnaires supérieurs ; puis plus haut encore, dépose soixante statues ; tes ministres et tes généraux. Sur le tout, enfin, fais placer un bloc d’or et tu te reconnaîtras ». Snofru suivit ce conseil et nous a légué la plus ancienne des pyramides, représentation parfaite de notre État. C’est une construction inébranlable, du haut de laquelle on voit les limites du monde !.. ».
Herhor s’animait de plus en plus.
— Là aussi, poursuivit-il, réside notre supériorité sur nos voisins. Les rois d’Éthiopie, de Libye, de Ninive, n’ont guère de ministres et veulent gouverner seuls. Aussi, le désordre règne-t-il dans leurs royaumes. Un seul de nos scribes pourrait réorganiser ces pays qui, plus puissants que nous, nous envahiraient dans quelques années !
— Profitons de ce désordre ! s’écria le prince. Attaquons-les !
— Nous ne sommes pas encore rétablis de nos victoires précédentes, coupa Herhor avec froideur, et il voulut se retirer.
— Nos victoires nous ont-elles affaiblis ? l’arrêta Ramsès. N’ont-elles pas rempli le trésor ?
— La hache avec laquelle on coupe les arbres ne s’émousse-t-elle pas ? demanda Herhor, et il sortit.
Le prince comprit que le ministre, quoique chef suprême de l’armée, voulait la paix à tout prix.
« Nous verrons bien ! » se dit-il en lui-même.
La veille de son départ, Ramsès fut appelé chez le pharaon. Celui-ci le reçut dans la salle de marbre. Il était seul. Un siège attendait le prince et il y avait des papyrus couverts d’écriture sur une petite table.
Le prince s’assit et le pharaon parla :
— Voici tes nominations de chef de corps d’armée et de nomarque. Il paraît que les premiers jours de pouvoir t’ont fatigué ?
— Je retrouverai mes forces en te servant !
— Flatteur ! sourit le pharaon. Tout de même, ne te tue pas au travail. Tu as besoin de distractions. N’oublie évidemment pas les devoirs de ta charge …
— Je suis prêt !
— Voici : en premier lieu, sache que le trésor s’appauvrit chaque année davantage. Les revenus de Basse-Égypte, surtout, diminuent et les dépenses augmentent …
Le pharaon s’arrêta un instant.
— Les femmes, Ramsès, les femmes, continua-t-il, coûtent des fortunes à tout le monde, même à moi ! J’en ai plusieurs centaines, et chacune veut le plus possible de serviteurs, de coiffeurs, d’esclaves, de chevaux, d’enfants même ! D’enfants ! Lorsque je suis rentré de Thèbes, une de ces dames est venue me présenter un enfant de trois ans. Mon fils, affirmait-elle, et elle me demandait de lui donner une dotation ! À mon âge, un fils de trois ans ! Comment y croire ? Mais il eût été peu délicat et peu élégant de discuter … Cela coûte cher, tout cela ! Mes revenus, je te l’ai dit, diminuent. On me dit que c’est parce que le peuple s’appauvrit, que la mer a recouvert des terres, qu’il y a eu des mauvaises récoltes. Le trésor en pâtit, c’est tout ce que je sais … Je te demande donc de tirer cela au clair. Trouve des hommes bien informés, puis fais procéder à une enquête. Ne te fie pas aux écrits, mais vérifie quelquefois tout toi-même. Ne te hâte pas non plus de juger, ou du moins abstiens-toi d’exprimer ton opinion. Note ce que tu en penses, et reviens-y plus tard. Tu pourras comparer tes impressions.
— Je ferai comme tu le désires, père.
— Une deuxième mission, maintenant : il se passe quelque chose en Assyrie. À intervalles réguliers, ce pays s’agite et il lance des hordes d’envahisseurs contre ses voisins. Tu dois vérifier ce qui en est et trouver un moyen d’y parer.
— En serai-je capable ?
— Apprends à regarder, et tu verras. Écoute aussi ce qu’on te dira.
— Tes conseils me paraissent infiniment sages !
— Je suis simplement vieux, et l’expérience vient à mon secours.
— Et que penses-tu des Grecs ? demanda Ramsès.
Le pharaon hocha la tête.
— Les Grecs !.. dit-il. Ils ont devant eux un brillant avenir. Ils ne sont encore que des enfants à côté de nous, mais une flamme étonnante les habite … Tu te souviens de cette statue de moi que sculpta cet artiste grec ? Eh bien, je l’ai offerte au temple de Thèbes, tant elle m’effrayait par sa ressemblance. Tu as vu les palais que les Grecs construisent ? Ils donnent à la pierre une âme. Et leur langue, l’as-tu jamais écoutée ? Elle ressemble à une merveilleuse mélodie. Oui, si l’Égypte devait périr, j’aimerais que la Grèce prît sa succession …
— As-tu confiance dans les Grecs ?
— On ne peut se fier à eux, pas plus qu’aux Phéniciens. Le Phénicien dit la vérité lorsqu’il veut, mais quand le veut-il ? Le Grec, lui, voudrait toujours dire ce qu’il pense, mais il n’en est pas capable ! Le monde, pour lui, a de multiples visages ; il prend des couleurs et des formes changeantes. Rappelle-toi Troie : c’était une petite ville du Nord ; un jour, des aventuriers grecs l’attaquèrent et la détruisirent. Une simple histoire de brigands, en somme. Eh bien, vois ce qu’ils en ont fait dans leur poésie et leurs chants : Nous savons que tout cela est faux, et pourtant ces récits nous émerveillent ! Ainsi sont les Grecs : menteurs mais charmants et courageux. Ils savent mourir pour l’honneur, alors que les Phéniciens ne le font que par intérêt.
— Et les Juifs ? demanda le prince en baissant les yeux.
— C’est un peuple intelligent, mais fanatique ; de plus, il hait l’Égypte. Ils reviendront à nous lorsqu’ils auront senti le poids de la sandale assyrienne ! Mais nous pouvons nous servir d’eux utilement …
Le pharaon paraissait fatigué. Aussi le prince le quitta-t-il après l’avoir embrassé, et il se rendit chez sa mère.
— Je viens te remercier et te faire mes adieux, dit-il.
La reine l’embrassa et dit, les larmes aux yeux :
— Comme tu as changé ! Te voilà devenu un homme ! Et dire que je te vois si peu ! J’étais venu te voir de l’autre côté du Nil, et tu t’es porté à ma rencontre avec cette courtisane !
— Je t’en demande pardon ! dit Ramsès en embrassant sa mère.
— Je suis femme et mère, continua la reine, et c’est à ce titre que je te parle maintenant. Veux-tu emmener cette fille avec toi ? N’oublie pas que le bruit et l’agitation peuvent nuire à l’enfant. Les femmes enceintes ont besoin de calme et de silence.
— Que dis-tu là ? demanda Ramsès. Sarah est enceinte ? Elle ne m’en a rien dit !
— Elle n’ose peut-être pas. En tout cas, ce voyage …
— Je ne compte nullement emmener Sarah, dit le prince. Mais je m’étonne qu’elle m’ait caché la vérité. Cet enfant ne serait-il pas de moi ?
— Tes soupçons sont peu élégants ! dit sa mère. Cette fille, simplement, a beaucoup de pudeur ou bien elle craint que tu ne l’abandonnes en apprenant son état.
— Je ne puis tout de même pas la prendre à ma Cour ! interrompit le prince.
La reine eut un imperceptible sourire.
— Tu ne peux écarter trop brusquement une femme qui t’aime. Je sais que tu as assuré son confort matériel : nous la doterons et son enfant ne manquera de rien.
— Naturellement, dit Ramsès. Mon premier fils, même s’il n’est pas légitime, a droit à des égards.
Après avoir quitté sa mère, le prince songea à aller voir Sarah. il lui en voulait de lui avoir caché sa grossesse, mais en même temps, il était fier d’être bientôt père. Ce titre lui conférait une maturité nouvelle, et il s’en réjouirait. Il aurait voulu gronder Sarah, pour l’embraser ensuite et la remercier. Mais lorsqu’il regagna son palais, il y trouva deux hauts fonctionnaires de Basse-Égypte qui l’attendaient pour lui faire un rapport. Lorsqu’ils eurent fini, il se sentit fatigué ; d’ailleurs, il était trop tard pour aller chez Sarah, car un grand banquet avait lieu le soir. Il appela son serviteur noir.
— As-tu conservé cette cage de pigeons que Sarah m’a donnée au moment où je l’ai quittée ?
— Oui, seigneur.
— Ouvre-la et laisse s’envoler un oiseau.
— Ils ont été mangés, seigneur !
— Qui les a mangés ?
— Toi-même, seigneur. J’ai dit au cuisinier que ces pigeons venaient de chez Sarah ; il en a aussitôt fait un pâté …
— Mais c’est insensé ! s’écria le prince, fort ennuyé.
Il appela Tutmosis et lui ordonna d’aller immédiatement trouver Sarah. Il lui raconta l’histoire des pigeons et conclut :
— Va lui porter quelques bracelets et deux talents. Dis-lui que je suis fâché qu’elle ait dissimulé son état, mais que je lui pardonnerai si l’enfant est beau et robuste. Si c’est un garçon, elle recevra un second domaine … Persuade-la aussi d’éloigner au moins quelques-uns de ses Juifs, pour que mon fils n’ait pas à jouer avec de petits païens … Ils lui apprendraient à donner à son père des dattes pourries !
Le quartier étranger de Memphis s’étendait près du Nil, au nord-est de la ville. Plusieurs centaines de maisons le composaient, et il était habité par des Assyriens, des Juifs, des Grecs, des Phéniciens surtout. C’était un quartier prospère, dont la rue principale, large de trente pieds, était bordée de maisons à étages. Dans les caves se trouvaient des entrepôts de marchandises, les rez-de-chaussée étant occupés par des magasins. Ceux-ci se distinguaient entre eux par leurs enseignes et leurs peintures murales qui indiquaient le métier ou la branche de commerce de leur propriétaire. Une animation intense régnait toujours dans cette rue et les voleurs y trouvaient un champ propice à leur activité.
Vers le milieu de la rue se dressait l’auberge du Phénicien Asarhadon. Tous les voyageurs arrivant de l’étranger étaient obligés d’y habiter, pour rendre le contrôle plus facile à la police.
C’était une maison carrée, munie de nombreuses fenêtres ; un navire miniature était suspendu au-dessus de la porte et donnait son nom à l’endroit. Une cour intérieure tenait lieu de salle de réunion aux clients modestes ; une galerie circulaire abritait les clients riches. Des esclaves noirs portaient la nourriture et les boissons d’une table à l’autre, et des scribes de derrière un comptoir, notaient soigneusement tout ce que les clients buvaient et mangeaient. Le maître des lieux, Asarhadon, circulait entre les tables, veillant à ce que ses hôtes ne manquassent de rien. Il surveillait en même temps le travail des scribes.
Ce jour-là, cependant, toute son attention était captivée par un voyageur qui s’était endormi dans la galerie, devant un plat de dattes et un carafon d’eau. C’était un homme d’une quarantaine d’années, à la chevelure abondante, aux traits d’une surprenante noblesse.
« Dangereux personnage, songea Asarhadon ; il a l’air d’un prêtre et s’habille comme un mendiant. Il a dépensé chez moi un talent d’or mais il ne mange pas de viande et ne boit pas de vin … C’est sûrement un prophète ou un grand voleur … ».
Un esclave noir s’approcha à ce moment du Phénicien et lui parla à l’oreille. Au même instant, un officier de police fit son apparition et, prenant Asarhadon à part, s’entretint longuement avec lui. Pendant qu’il parlait, l’aubergiste se mit à s’arracher les cheveux et à se frapper la poitrine, manifestant un grand désespoir. Puis il fit servir au policier une oie rôtie et un cruchon de vin, puis courut lui-même vers le voyageur endormi. Il le réveilla sans douceur.
— J’ai de mauvaises nouvelles pour toi, dit-il d’un air inquiet.
— Tout arrive, répliqua le voyageur avec indifférence.
— Figure-toi, continua l’aubergiste, que des voleurs se sont introduits aux deuxième étage et ont volé tes affaires : une caisse et trois sacs, de grande valeur sans aucun doute …
— Il faut prévenir la justice.
— La justice ? Ce n’est pas la peine. Mieux vaut s’entendre avec les voleurs. Nous appellerons leur grand patron, tu lui donneras un vingtième de la valeur de tes bagages, et on retrouvera tout.
— Dans mon pays, dit l’étranger, on ne traite pas avec les voleurs, et ce n’est pas moi qui le ferai ! Je suis ton client, je t’ai confié mes biens, tu en es responsable.
Asarhadon hocha la tête.
— Tu es un étranger, mais j’ai de la sympathie pour toi C’est pourquoi je te conseille de renoncer à recourir au tribunal : on y entre, mais on n’en sort pas.
— Les innocents n’ont rien à craindre.
— Les innocents ? Mais personne n’est innocent ! Tu vois ce policier qui mange là-bas ? Il était venu prendre des renseignements à ton sujet.
Le voyageur garda son calme imperturbable.
— Et sais-tu ce qu’il m’a dit ? continua l’aubergiste. « Méfie-toi des étrangers qui ne boivent pas et ne parlent à personne … Ce Hittite, Phut, est peut-être un espion assyrien … ». Voilà ce qu’il m’a dit de toi. J’ai protesté, car je refuse de croire de pareils mensonges !
Le Hittite n’avait rien perdu de son impassibilité.
— Asarhadon, dit-il, je t’ai confié mon bien et je te charge de le récupérer au plus vite. Sinon, j’irai déposer plainte contre toi auprès de ce policier qui mange ton oie.
— Permets que je paie aux voleurs, disons … un quinzième de la valeur de tes affaires
— Non !
— Donne-leur au moins trente drachmes …
— Pas une seule !
— Dix drachmes …
— Tu peux t’en aller, Asarhadon : mais n’oublie pas ce que je t’ai dit.
L’aubergiste bouillonnait de colère.
« Une vipère, ce Hittite ! » bougonna-t-il.
À ce moment, quatre danseuses à demi nues firent leur apparition dans l’auberge. Deux d’entre elles se mirent à jouer de la flûte, les deux autres commencèrent à danser entre les tables. Tous les regardaient avec intérêt et faisaient des remarques sur leur beauté. Bientôt trois d’entre elles disparurent, invitées à des tables de riches commerçants ; la quatrième alla de table en table en disant :
— Je fais la collecte pour le temple d’Iside ! Soyez généreux pour la grande déesse !
Son plateau se remplit de pièces de bronze, d’argent et de cuivre. Lorsqu’elle s’approcha du voyageur hittite, celui-ci lui tendit une bague en or.
— Istar est une grande déesse, accepte donc ceci pour elle.
La prêtresse le regarda attentivement et murmura :
— Anael, Sachiel.
— Amabiel, Abalidot, répondit le Hittite sur le même ton.
— Je crois que tu aimes vraiment la déesse, dit la prêtresse à haute voix. Tu sembles riche et tu es généreux ; je vais te prédire l’avenir.
Elle s’assit en face de lui, mangea quelques dattes, puis elle se pencha sur les lignes de sa main et se mit à parler :
— Tu viens d’un lointain pays … Tu as fait bon voyage …
Elle baissa la voix :
— Depuis quelques jours, les Phéniciens te surveillent … Viens me voir ce soir.
Elle reprit, très haut :
— Tes désirs se réaliseront.
Puis, tout bas :
— J’habite à « L’Étoile Verte ».
Voyant qu’Asarhadon s’approchait pour écouter, elle termina, tout haut :
— Mais méfie-toi des voleurs !
— Il n’y a pas de voleurs ici, intervint l’aubergiste, sinon ceux qui viennent de la rue !
— Ne te fâche pas, grand-père, dit la prêtresse avec ironie. La colère fait apparaître sur ton cou une veine rouge qui présage la mort violente.
Asarhadon jura. Lorsqu’il se fut éloigné, la prêtresse sourit au Hittite, lui donna une rose du collier qu’elle portait, l’embrassa, puis se leva et alla vers une autre table.
Le voyageur appela l’aubergiste.
— Je veux cette femme, dit-il. Conduis-la à ma chambre !
— Tu es fou ! s’écria Asarhadon. Si une pareille chose arrivait dans ma maison avec une prêtresse égyptienne, on me chasserait de la ville. Ici, on ne peut recevoir que des étrangères.
— Dans ce cas, c’est moi qui irai la voir, répliqua Phut. J’ai besoin de ses conseils. Tu me donneras ce soir un guide pour me conduire.
— Décidément, tu es fou ! Sais-tu que cela te coûtera deux ou trois cents drachmes, sans compter ce que tu devras offrir au temple. Pour ce prix, tu peux avoir une femme jeune et vertueuse : ma fille, qui a quatorze ans et doit se constituer une dot. Veux-tu ?
— Ta fille me suivra-t-elle dans mon pays ? demanda Phut.
L’aubergiste le regarda, muet d’étonnement, puis il dit d’une voix sourde :
— J’ai enfin compris, quel était ton métier : tu fais le trafic des femmes !.. Sais-tu que si tu emmènes une seule Égyptienne, cela te vaudra de finir ta vie aux carrières ? … À moins … à moins que tu veuilles m’associer à tes affaires … Je connais tout et tous, dans cette ville.
— Tant mieux ! Tu pourras m’expliquer le chemin à prendre pour aller chez la prêtresse. Il me faut donc pour ce soir un guide et demain mes bagages. Sinon, je porte plainte !
Ayant dit cela, Phut se leva et monta dans sa chambre.
Fou de rage, Asarhadon alla s’asseoir à une table où buvaient des marchands phéniciens.
— Ah ! J’ai de la chance avec mes clients ! s’écria-t-il. Voilà un Hittite qui ne mange presque pas, qui me fait racheter ses affaires volées et qui va trouver une danseuse égyptienne au lieu de s’intéresser aux filles de la maison !
— C’est normal ! répondit en riant un des Phéniciens. Les Phéniciennes, il les connaît, sans doute, et il préfère goûter aux produits de l’endroit !
— Et moi, je te dis que c’est un individu dangereux ! Il se fait passer pour un bourgeois, alors que c’est sûrement un prêtre !
— Toi-même, Asarhadon, tu as la tête d’un archiprêtre, et tu n’es qu’un aubergiste. Tu vois qu’on peut se tromper !
— Pourquoi, alors, s’intéresse-t-il aux prêtresses ? J’ai la conviction qu’au lieu d’aller voir les filles, c’est à une réunion de conspirateurs qu’il se rend.
— Tu es bête et, de plus, en colère ! Tu ne comprends rien !
— C’est certainement un espion assyrien ! s’obstinait l’aubergiste.
Le Phénicien le regarda avec mépris.
— Eh bien, surveille-le, alors !
— C’est une idée ! Je le ferai suivre ! dit Asarhadon en se frottant les mains.
Il était ravi de son idée. Qui sait ? Peut-être y aurait-il de l’argent à gagner, grâce à ce maudit Hittite.
Vers neuf heures du soir, Phut quitta l’auberge, accompagné d’un esclave porteur d’une torche. Asarhadon avait envoyé devant un homme de confiance pour surveiller le Hittite. Un autre gardien de l’aubergiste suivait Phut à quelque distance.
Les rues étaient vides, et peu de fenêtres éclairées. Le silence n’était rompu que par de rares bruits de musique ou par des cris d’ivrognes. Au fur et à mesure que Phut avançait, les maisons se faisaient plus petites, les jardins plus nombreux. Dans la rue que la danseuse lui avait indiquée s’étendaient de vastes jardins entourant des villas. Devant l’une d’elles, l’esclave s’arrêta et éteignit sa torche.
— Voici « L’Étoile Verte » dit-il, et il s’éloigna.
Le Hittite frappa à la porte. Un domestique ouvrit, examina attentivement le visiteur et murmura ;
— Anael, Sachiel.
— Amabiel, Abalidot, répondit Phut.
— Sois le bienvenu, dit le serviteur, et il ouvrit toute grande la porte.
Ils traversèrent le jardin et entrèrent dans le vestibule de la villa. La prêtresse attendait Phut ; derrière elle se tenait un homme ressemblant tellement au Hittite tique que celui-ci ne put cacher son étonnement.
— Il te remplacera aux yeux de ceux qui te surveillent, dit la prêtresse en souriant.
Le sosie de Phut la suivit à l’étage d’où parvenait de la musique ; quant au Hittite lui-même, deux prêtres le conduisirent dans le jardin, dans un petit bâtiment où ils lui firent prendre un bain et revêtir des habits blancs. Puis ils le firent ressortir dans le jardin.
— Par là, dit un des prêtres, est la ville. Par ici, le temple ; et par là les tombes. Va dans la direction que t’indiquera la sagesse.
Phut se retrouva seul. La nuit était assez claire. Au loin, dans la brume, scintillait le Nil ; le ciel était crible d’étoiles.
« Chez nous, les étoiles brillent avec plus d’éclat » pensa Phut, et il se dirigea vers le temple.
Un homme, sortit des buissons, le suivit. Mais le Hittite disparut dans la brume.
Il marcha assez longtemps ; il se trouva enfin devant un porche parsemé de clous de bronze. Il se mit à les compter, du haut vers le bas, appuyant sur les uns, tournant d’autres.
Enfin, la porte s’ouvrit et Phut entra dans une pièce sombre. Il tâta le sol du pied, jusqu’à ce qu’il eût trouvé le bord d’un puits. Il descendit sans hésiter, quoique le lieu lui fût inconnu. La descente fut courte. Il atteignit rapidement le fond et vit, en face de lui, un couloir étroit dans lequel il s’engagea d’un pas assuré, comme s’il connaissait bien le chemin. Au bout du couloir, il y avait une porte. Phut trouva la clenche et frappa trois fois. Une voix sourde répondit :
— Qui es-tu, toi qui viens troubler la tranquillité de ce lieu ?
— Je n’ai fait de mal à personne, répondit calmement le Hittite.
— Es-tu celui qu’on attend ? demanda la voix.
— Je suis celui qui vient de la part de vos frères d’Orient, répondit Phut.
La porte s’ouvrit. Il entra dans une grande cave, éclairée par une lanterne posée sur une table, devant un rideau pourpre, sur lequel était brodée une sphère dorée entourée de deux serpents. Un prêtre égyptien se tenait à côté de la tenture.
— Sais-tu, demanda-t-il, ce que représente cet emblème ?
— La sphère, répondit Phut, est l’image de notre monde …
— Et les serpents ? demanda le prêtre.
— Les deux serpents rappellent au sage que celui qui a trahi mourra doublement : dans son corps et dans son âme.
Le prêtre égyptien s’inclina devant le Hittite et lui remit un manteau ainsi qu’un voile de mousseline. Puis il quitta la caverne. Le Hittite demeura seul. Il revêtît les vêtements sacrés et alluma l’encens devant la tenture pourpre.
Alors d’étranges choses se passèrent dans la caverne. Les murs de la pièce semblaient s’estomper et le rideau pourpre tremblait comme agité par des maint invisibles. Le Hittite se mit à prier et une rumeur monta des profondeurs. Soudain, le rideau s’écarta, découvrant une silhouette blanche.
— Que me veux-tu ? demanda une voix étouffée.
— Je veux que mes frères d’Égypte m’accueillent favorablement et croient en mes paroles.
— Il en sera ainsi, dit le spectre, et il disparut.
Le Hittite resta figé, les mains levées vers le ciel, une heure durant. Au bout de ce laps de temps, trois prêtres égyptiens pénétrèrent dam la caverne. Voyant Phut immobile, dans une rigidité cadavérique, ils parurent effrayés et admiratifs.
— Jamais, nous n’avons réussi rien de pareil ! dirent-ils.
Ils s’approchèrent de lui, le tâtèrent, observèrent avec inquiétude ses yeux morts et son visage décoloré.
— Serait-il mort ? demanda le plus jeune d’entre eux.
À ce moment, le Hittite sembla revivre. Ses mains retombèrent et son visage se colora. Il soupira, se frotta les yeux comme un homme qui émerge du sommeil et dit :
— Toi — il s’adressait au plus âgé des prêtres — tu es Méfrès, archiprêtre à Memphis ; toi, tu t’appelles Herhor, archiprêtre à Thèbes et premier homme du royaume après le pharaon … Et toi — il désigna le plus jeune — tu es Pentuer, prêtre d’Amon et conseiller de Herhor.
— Quant à toi, tu es Beroes, grand prêtre et sage de Babylone, que nous attendions depuis longtemps, répondit Méfrès.
— Oui, dit le Hittite.
Il les embrassa tous, et ils s’inclinèrent devant lui.
— Et maintenant, dit Beroes, écoutez ce que j’ai à vous dire.
Ils s’assirent et le Hittite se mit à parler.
— Je vous parle de la part du collège sacré de Babylone. Nous avons constaté que le clergé égyptien était en décadence, cherchait à s’enrichir et se débauchait. Il a perdu son pouvoir sur les esprits et a recours au charlatanisme. Si vous le voulez, nous vous aiderons à rétablir la piété sur les bords du Nil.
— Tout ce que tu dis est vrai, répondit tristement Méfrès. Reste donc parmi nous quelques années, et réapprends-nous la sagesse !
Le Hittite se tourna vers Herhor.
— J’ai de mauvaises nouvelles pour toi. Par votre négligence, vous n’avez pas pu prévoir que de sombres années se préparaient pour l’Égypte. Un cataclysme vous menace de l’intérieur. De plus, si vous avez le malheur, au cours des dix prochaines années, de porter la guerre en Assyrie, vous serez écrasés et votre pays détruit. Rarement, les astres vous ont été aussi défavorables qu’en ce moment.
Les prêtres écoutaient, pleins d’horreur. Herhor était pâle, Méfrès priait.
— Méfiez-vous donc des Assyriens, continuait Beroes. C’est un peuple terrible, qui vit de la guerre. Ils empalent les vaincus, brûlent les villes, crèvent les yeux des prisonniers. Leurs temples sont ornés de peaux humaines …
— Tu as jeté l’effroi parmi nous, dit Méfrès. Mais dis-nous comment conjurer ces malheurs ?
— Je le voudrais, répondit Beroes mais je ne sais pas tout ; ce que j’ai pu prévoir en toute certitude, c’est la nécessité absolue d’une paix de dix ans avec l’Assyrie. Hâtez-vous de conclure une alliance avec elle.
— Et la Phénicie ? demanda Herhor.
— Ne vous laissez pas tenter ! s’écria Beroes. Si aujourd’hui le pharaon portait la main sur elle, dans un mois les soldats assyriens, volant à son secours, se baigneraient dans le Nil !
— Nous ne pouvons renoncer à notre influence sur la Phénicie ! intervint Herhor.
— Alors, vous préparez votre propre perte. Je vous le répète : il vous faut dix années sans guerre. Maintenant, je vous ai dit ce que j’avais à vous dire, et vous agirez à votre guise. Mais songez aux sombres années qui vous menacent.
— Il me semble, demanda Pentuer, que tu as parlé d’un danger intérieur. Quel est-il ?
— Ne me le demande pas. Tu devrais en savoir davantage que l’étranger que je suis.
— Nous devrons nous résigner, dit pensivement Herhor, à ce traité de paix avec les Assyriens.
— Je ferai part de votre décision au collège sacré de Babylone. Il fera en sorte que le roi d’Assyrie vous envoie une délégation. Croyez-moi, ce traité vous sera favorable.
L’entretien prit fin là-dessus. Tous, ils se tournèrent vers l’autel : le Hittite se remit à prier. Ils crurent entendre une lointaine sonnerie de trompettes venant du sol, et ils tremblèrent de crainte et d’étonnement. Puis, un véritable orage se déchaîna dans la caverne, des éclairs jaillirent de l’autel, et le sol trembla.
Beroes se prosterna, et le calme revint.
Phut regagna à l’aube l’auberge phénicienne où il retrouva ses bagages qui lui avaient été volés.
Quelques minutes après, l’homme de confiance de l’aubergiste Asarhadon vint trouver son maître et lui dit :
— J’ai passé la nuit sur place, devant le temple de Set. Vers dix heures, trois prêtres, venant de la villa « À l’Étoile Verte », y pénétrèrent. Le brouillard m’a empêché de voir s’ils en sont ressortis et quand.
L’aubergiste se gratta le crâne.
— Mon client doit être un prêtre, puisqu’il va au temple. Comme il porte la barbe, ce doit être un prêtre chaldéen. C’est louche …
Quelques instants plus tard, le second serviteur de l’aubergiste arriva et it rapport à celui-ci.
— J’ai passé toute la nuit devant la villa « À l’Étoile Verte » dit-il. Ton Hittite y a bu et chanté jusqu’au matin.
— Comment ? demanda Asarhadon. Le Hittite a passé la nuit à « l’Étoile Verte » ?
Il confronta ses deux serviteurs, mais il n’apprit rien de nouveau. L’un jurait que Phut avait passé la nuit à boire, l’autre qu’il l’avait vu entrer au temple.
« C’est invraisemblable, murmura le Phénicien. Ce Hittite est présent en deux endroits à la fois ! C’est un conspirateur ou un magicien ! ».
Le voyage du prince commença à la belle saison, fin décembre. Le Nil était fort bas, d’énormes radeaux chargés de grain descendaient de Thèbes vers la mer. Les orangers et les grenadiers se couvraient de fleurs, et dans les champs, les semailles avaient commencé.
Les plus hauts dignitaires du royaume, les prêtres, la garde du pharaon et une foule immense accompagnèrent le prince jusqu’à l’embarcadère. Il monta dans une barque dorée surmontée de tentes somptueuses. Il invita à son bord les archiprêtres Méfrès et Mentésuphis qui l’accompagnaient dans son voyage. Toute une flottille suivait l’embarcation royale : des courtisans, des prêtres, des officiers, qui formaient la suite du prince.
Jusqu’à Memphis, le Nil coule entre deux versants montagneux ; ensuite, le fleuve traverse une grande plaine qui mène à la mer. Lorsque le bateau s’ébranla, le prince voulut s’entretenir avec l’archiprêtre Méfrès ; mais les cris de la foule l’obligèrent à quitter sa tente et à se montrer au peuple. Le tumulte ne faisait qu’augmenter. De plus en plus de curieux se pressaient sur les deux rives ; une multitude de petites barques sillonnaient le fleuve, et des couronnes de fleurs cernaient la barque princière.
« Ils m’acclament autant qu’ils ont acclamé le pharaon ! » pensa Ramsès.
Une grande fierté s’empara de lui à la vue de toute cette flotte qu’il pouvait arrêter d’un geste et de tous ces hommes qui avaient abandonné leur travail et risquaient parfois leur vie pour l’apercevoir. Les acclamations de la foule, surtout, enivraient Ramsès, l’exaltaient, le remplissaient de bonheur.
Le bateau gagna le milieu du fleuve. Le prince alla sur la poupe et regarda dans la direction de Memphis. Là, les rives étaient déjà désertes, le fleuve vide d’embarcations. Il n’y avait plus trace du tumulte tout récent.
— La fête est déjà terminée ? demanda Ramsès à un des ingénieurs qui s’occupaient de la conduite du bateau.
— Oui, les gens sont retournés au travail.
— Déjà ?
— Ils doivent regagner le temps perdu, dit l’ingénieur.
Le prince fronça les sourcils, mais il se calma aussitôt et retourna sous sa tente. Les acclamations de la foule ne le touchaient plus. À la fierté avait succédé le mépris pour ce peuple qui passait si vite de l’exaltation au travail quotidien.
Ramsès s’arrêta un mois durant dans la province d’Aa, où il fut l’hôte du gouverneur. Il passa son temps en réceptions, en présentations de fonctionnaires, en audiences. Il demanda, un jour, à visiter la région, comme son père le pharaon le lui avait ordonné. Le gouverneur accéda à sa demande. Il le fit monter dans une litière et le conduisit, en grande pompe, au temple du dieu Hator, protecteur de la province.
Le prince monta sur un des pylônes et visita attentivement l’observatoire agronomique des prêtres et aussi l’ingénieux système par lequel, du haut de cette tour, ils correspondaient avec les temples voisins de Memphis et d’Atribis, éloignés pourtant de plusieurs milles. Du haut du pylône, Ramsès put encore admirer les champs de blé, les vignes, les canaux, les marais couverts de lotus et de papyrus. Il fut enchanté par ce qu’il voyait, et rentra au palais content de lui. Mais lorsqu’il se mit à noter ses impressions, suivant le conseil de son père, il s’aperçut que ses connaissances quant à la région d’Aa n’avaient guère augmenté.
Il demanda donc au gouverneur quelques renseignements complémentaires. Celui-ci réunit tous ses fonctionnaires et les fit défiler devant le prince, assis dans la cour du palais. Ramsès vit passer d’innombrables scribes, des ingénieurs, des médecins, des policiers, des gardiens de prison, des juges. Ce spectacle le déprima profondément : il avait l’impression de ne pas pouvoir coordonner les divers éléments du gouvernement et il n’osait s’avouer à lui-même son incapacité. S’il se révélait incapable de gouverner, que lui resterait-il ? … La mort !
Car Ramsès sentait qu’il n’y avait pas de bonheur pour lui ailleurs qu’à la tête de l’État.
Il se reposa quelques jours, puis fit venir, une fois de plus, le gouverneur.
— Je t’avais demandé, dit-il, de m’initier à la gestion de ta province. Tu m’as montré le pays et les fonctionnaires, mais je ne sais rien encore !
Le gouverneur parut ennuyé.
— Que veux-tu que je fasse ? demanda-t-il. Qu’exiges-tu de moi ? Au cours de ton voyage, tu as pu voir le peuple qui habite la région. Du haut du pylône, tu as pu contempler ce pays. Si tu le désires, nous visiterons de près chaque camp, chaque village et chaque rue. Tu as même vu les fonctionnaires. Que puis-je faire de plus ?
— Je sais que tu es un bon serviteur dit le prince. Explique-moi seulement deux choses : premièrement, pourquoi les revenus du pharaon dans ta province diminuent ; deuxièmement, quelles sont tes fonctions exactes ?
Le gouverneur se troubla, aussi le prince s’empressa-t-il d’ajouter :
— Je voudrais connaître tes méthodes, car je suis jeune encore et avide de conseils …
— Mais tu as la sagesse d’un vieillard !
— Il est donc normal, continuait le prince, que je prenne avis auprès d’un homme expérimenté.
— Je te montrerai et je t’expliquerai tout ! Mais allons dans un lieu tranquille !..
Effectivement, une foule bruyante emplissait le palais. Aussi, le gouverneur fit-il amener deux chevaux et ils sortirent de la ville, laissant la Cour à ses amusements.
La journée était belle et fraîche, la terre couverte de verdure et de fleurs.
— Comme il fait bon ! s’exclama Ramsès ; je respire enfin, après le vacarme du palais !
— C’est le lot des grands de ce monde ! dit le gouverneur.
Ils s’arrêtèrent en haut d’une colline. Ils voyaient, étendus à leurs pieds, des villages, des prairies et, au loin, le rougeoiement du désert.
— Regarde, seigneur, dit le gouverneur. Voici notre pays. N’est-ce pas qu’il est beau ? Comme le pharaon ne peut être partout à la fois, c’est nous, ses esclaves, qu’il a chargés d’administrer les diverses régions qui composent l’Égypte. Tu m’as demandé ce que je faisais. Je m’occupe de rassembler les divers biens que produit la terre et de les déposer aux pieds de mon maître. Comme je ne puis veiller à tout moi-même, je me suis adjoint des collaborateurs qui sont les fonctionnaires.
— Tout cela est fort bien, dit le prince, mais je répète ma question : pourquoi les revenus du pharaon ont-ils diminué alors que tu veilles si bien à ses intérêts ?
— Certains dieux nous sont défavorables, dit le gouverneur, et ils nuisent aux crues du Nil ou envoient des maladies sur nos troupeaux et nos paysans. Quand la récolte est mauvaise, les revenus sont moindres. Regarde, là, ces troupeaux ; ils sont moins nombreux que jadis, mais qu’y puis-je ? Le dieu Set, seul, est coupable, et que peuvent les hommes contre la volonté des dieux ?
Le prince baissa la tête.
Au cours de ses études, on lui avait parlé de la lutte que livre le bienveillant Osiris au nuisible Set.
« Lorsque je serai grand, se disait-il autrefois, j’irai trouver ce Set et nous nous mesurerons à la lance !.. ».
Aujourd’hui, regardant l’étendue de sable, royaume du dieu cruel qui diminuait la richesse de l’Égypte, il ne pensait plus à lutter. Car comment combattre le désert ? On ne peut que l’éviter ou y périr.
Le séjour dans la province d’Aa fatigua à ce point l’héritier du trône qu’il demanda qu’on supprimât tontes les fêtes prévues en son honneur et qu’il ordonna qu’au cours de son voyage, la population s’abstint de se masser sur son passage.
Cet ordre choqua quelque peu sa suite, mais il fut respecté et le prince retrouva un peu de tranquillité. Il passait désormais son temps à entraîner ses soldats, ce qui avait toujours été son occupation favorite. Souvent, il se demandait s’il avait bien obéi aux ordres de son père. Il avait parcouru soigneusement la province d’Aa, il avait vu que le désert envahissait sa partie orientale, il avait constaté que les paysans étaient paresseux et sots et qu’ils ne faisaient que l’indispensable ; enfin, il s’était rendu compte que ses seuls fidèles appartenaient à l’aristocratie, soit qu’ils fussent alliés par la parenté au pharaon, soit qu’ils descendissent de soldats avant combattu sous Ramsès le Grand. Tous, ils étaient prêts à servir de tout leur cœur la dynastie.
Ramsès n’était cependant pas parvenu à déceler les raisons véritables de l’insuffisance des revenus royaux ; il n’avait pas même réussi à localiser le mal. Il savait fort bien que la lutte légendaire opposant les dieux Set et Osiris n’expliquait rien. En tant que futur pharaon, il désirait s’assurer de grands revenus, comme l’avaient fait ses prédécesseurs. L’idée qu’il serait moins riche encore que son père en montant sur le trône l’irritait à l’extrême.
C’est pourquoi il aborda un jour l’archiprêtre Méfrès.
— Toi qui sais tout, saint père, demanda-t-il, dis-moi comment il se fait que les revenus de l’État diminuent et indique-moi les moyens d’y remédier ?
— Ta question est pertinente, répondit Méfrès ; j’espère que tu seras un de ces pharaons qui couvrent l’Égypte de temples et de canaux !
Méfrès semblait fort ému.
— Réponds à ma question ! interrompit le prince. D’abord, comment veux-tu construire quoi que ce soit si le trésor est vide ? Or, la misère menace notre dynastie ! Il faut trouver une solution.
— Tu ne la trouveras, seigneur, qu’au pied des autels.
— Tu ne penses qu’à tes temples ! s’impatienta Ramsès. J’ai beau avoir été élevé par les prêtres, cela ne m’a rien appris. Je ne pourrai, grâce à vous, que conseiller à mon père de prier encore davantage …
— Tu blasphèmes ! Si tu connaissais tous nos secrets, tu trouverais la solution de tes problèmes et tu serais convaincu de la nécessité d’un redressement religieux.
« Il retombe en enfance ! » songea le prince, et il arrêta l’entretien.
Méfrès avait toujours été fort pieux, mais ces derniers temps sa piété semblait vraiment tourner à l’obsession.
À la fin janvier, le prince quitta la région d’Aa pour se rendre dans celle d’Hak. Il remercia chaleureusement le gouverneur pour son accueil, mais il se sentait mécontent de lui-même pour n’avoir pas rempli la mission que lui avait confiée son père.
Il traversa le Nil. Sur la rive droite, le gouverneur d’Hak, Ranuser, l’attendait en compagnie de prêtres et, à son arrivée, tous se prosternèrent. On demanda au prince d’inaugurer la moisson avec une faucille d’or. Le prince s’exécuta. Puis eut lieu une cérémonie religieuse qui l’ennuya mortellement. Enfin, le prince fit son entrée dans la capitale de la province.
Plusieurs jours durant se déroulèrent les habituelles cérémonies d’accueil, les présentations de dignitaires et les banquets. Ramsès y mit fin brutalement en demandant à prendre connaissance de la vie économique du pays. Des centaines d’artisans défilèrent devant lui : fabricants d’armes, d’instruments de musique, de meubles. Chaque métier déposait aux pieds du prince des présents et, à la fin, Ramsès se demanda de nouveau si tout cela servait à quelque chose. Les revenus insuffisants étaient son principal souci.
Il visita donc des moulins, des boulangeries, des pêcheries ; mais la vue de tous ces travailleurs malodorants et sales l’écœura rapidement. Il préféra courir les routes et il retrouva avec nostalgie le paysage où s’étaient déroulées les manœuvres du mois de juin précédent. De cette colline-là, à gauche, il avait maudit les prêtres ; un peu plus bas, à droite, dans le vallon, il avait rencontré Sarah et l’avait aimée … Quels changements depuis lors ! Il ne détestait plus Herhor depuis qu’il avait obtenu son commandement et sa nomarchie ; Sarah ne l’attirait plus comme maîtresse et il ne voyait plus en elle que la mère de son enfant. Il se demandait ce qu’elle était devenue et pourquoi elle le laissait sans nouvelles.
Pendant qu’il restait plongé ainsi dans ses souvenirs, le gouverneur Ranuser, qui l’accompagnait, était persuadé que le prince avait découvert quelque abus et méditait sur le châtiment à appliquer.
« Je me demande ce qu’il a pu découvrir ? s’interrogeait-il. Est-ce la disparition des dix mille sandales ou celle des briques vendues aux Phéniciens, ou encore ce qui se passe dans les forges ? … ».
Et le grand Ranuser tremblait.
Soudain, le prince se tourna vers sa suite et appela Tutmosis qui ne le quittait jamais. Il le prit à part.
— Regarde ! dit-il en indiquant le désert. Tu vois ces montagnes ?
— Nous y étions l’an dernier.
— Je pense à Sarah …
— Enfin ! s’écria Tutmosis. Déjà, je craignais que, devenu nomarque, tu n’aies oublié tous tes amis.
Le prince haussa les épaules.
— Choisis parmi les cadeaux que j’ai reçus quelques beaux tissus et une dizaine de bracelets, et va les porter à Sarah.
— J’apprécie ta générosité, dit Tutmosis.
— Dis-lui, continuait le prince, que je pense toujours à elle. Dis-lui aussi que je tiens à ce qu’elle veille sur sa santé et sur celle de l’enfant à naître. Lorsque la délivrance sera proche, qu’elle aille s’installer chez moi. Je ne veux pas que la mère de mon enfant souffre de la solitude. Va, et reviens porteur de bonnes nouvelles.
Tutmosis partit sur-le-champ. La suite du prince, ignorant le sujet de l’entretien, enviait l’élégant courtisan et Ranuser sentait la peur faire place à l’effroi.
« Pourvu que je ne doive pas attenter à mes jours et mourir dans la fleur de l’âge ! pensait-il. En volant le pharaon, j’ai été imprudent de ne pas penser à l’heure du châtiment !.. ».
Il chancelait et son visage était livide. Mais le prince, tout à ses pensées, ne le remarqua même pas.
Dans la capitale de la province d’Hak, les fêtes succédaient aux fêtes. Ranuser avait mis en perce mille tonneaux de ses meilleurs vins, et il avait fait venir les plus belles danseuses, les plus fameux musiciens et les plus habiles amuseurs. Ramsès avait ainsi un emploi du temps bien rempli, audiences le matin, chasse l’après-midi, banquet le soir.
Mais au moment où le gouverneur crut que le prince avait oublié les problèmes administratifs, celui-ci le convoqua :
— Ta province, dit-il, est bien l’une des plus riches de l’Égypte ?
— Nous avons connu quelques années difficiles, murmura le gouverneur que ses terreurs reprirent.
— Aussi, continua le prince, je m’étonne de ce que les revenus du pharaon diminuent chaque année. Pourrais-tu m’expliquer ce mystère ?
— Seigneur, dit le gouverneur en baissant la tête, je vois que mes ennemis cherchent à me nuire auprès de toi, et je crains de ne pouvoir te convaincre. Aussi, permets-moi de ne rien dire : que mes scribes et leurs papyrus parlent pour moi !
Un peu étonné, le prince accepta. Il espérait que les rapports des scribes lui apprendraient quelque chose.
Le lendemain, ils arrivèrent, porteurs de rouleaux de papyrus longs de soixante pieds et larges de trois, et ce n’étaient là que les archives d’une seule année. Le premier scribe se mit à lire. Il lut des heures durant, et le prince dut apprendre combien de mesures de grain, de haricots, de blé, on avait portées aux moulins ; combien on en avait volé ; combien de moutons avaient disparu et combien étaient nés. Excédé, Ramsès fit arrêter la lecture.
— Dis-moi, grand scribe, demanda-t-il, comprends-tu quelque chose à tout cela ? Ce papyrus te renseigne-t-il ?
— Je le connais par cœur, seigneur !
Et il se mit à réciter de mémoire.
— Assez ! s’écria le prince rouge de colère.
Les scribes se prosternèrent, reprirent leurs papyrus et partirent en courant.
Le prince rappela Ranuser. Celui-ci vint, calme et apaisé. Il savait fort bien que le prince n’avait rien pu comprendre au rapport.
— Dis-moi, demanda Ramsès, est-ce que toi aussi, tu écoutes tous les jours ces balivernes ?
— Oui, tous les jours.
— Et tu les comprends ?
— Seigneur, comment pourrais-je administrer la province si je ne les comprenais pas ?
Ramsès se troubla. Peut-être, pensa-t-il, était-il réellement peu doué pour le pouvoir ? Cette pensée l’effrayait.
— Assieds-toi, dit-il à Ranuser, assieds-toi et dis-moi comment tu gouvernes ?
Le dignitaire pâlit. Le prince le remarqua et s’empressa d’expliquer :
— Ne crois pas que je doute de ton honnêteté ; seulement, je suis jeune et curieux. L’art de gouverner m’intéresse et je voudrais que tu me l’enseignes. Explique-moi donc comment tu fais …
Ranuser respira.
— Voici ma journée, dit-il : le matin, je prie le dieu Atum, puis je m’entretiens avec le trésorier ; ensuite je fais venir le grand scribe. Puis, je prie à nouveau, je m’occupe de la justice et je veille à l’ordre public. Aussi, dans ma province, règne la tranquillité et les impôts rentrent régulièrement.
— Oui, mais de moins en moins … interrompit le prince.
— Hélas ! soupira Ranuser. Les prêtres disent que les dieux sont irrités contre l’afflux des étrangers en Égypte. Moi, je constate qu’ils ne dédaignent pas l’or phénicien …
Le prince arrêta là l’entretien et se rendit chez l’archiprêtre Mentésuphis. Il lui exposa ses difficultés, son incapacité à comprendre les rapports et son inquiétude.
— L’art de gouverner, dit Mentésuphis après l’avoir écouté, appartient aux prêtres, et seul un homme dévoué aux dieux peut l’acquérir. Or, seigneur, tu te tiens à l’écart des temples …
— Vous ne m’aiderez donc pas si je ne me fais pas prêtre ?
— Comme erpatrès, tu connais certaines choses ; tu en apprendras d’autres en tant que pharaon. Mais il en est que tu ignoreras toujours si tu n’es pas archiprêtre.
— Mais le pharaon est toujours archiprêtre ! s’exclama le prince.
— Non, pas toujours.
— Vous me cachez donc des secrets d’État ! Comment puis-je, dans ces conditions, obéir aux ordres de mon père ?
— Tes connaissances actuelles, dit calmement Mentésuphis, suffisent pour la mission dont tu es chargé. Mais les autels recèlent des mystères auxquels tu n’as pas accès.
— J’y accéderai par la force !
— Veuillent les dieux éviter à l’Égypte pareil malheur. Sais-tu que la foudre tue à l’instant même celui qui viole un autel ? Si tu en doutes, fais l’expérience avec un esclave !
— Oui, vous le tuerez … ironisa le prince.
— Ce sont les dieux qui tuent le blasphémateur, qu’il soit esclave ou prince, répondit sérieusement Mentésuphis.
— Mais que dois-je faire, alors ? demanda Ramsès.
— Prier, te mortifier …
— J’y penserai, dit le prince. Mais je vois qu’aussi bien toi que Méfrès voulez me soumettre à la religion, tout comme vous l’avez fait pour mon père !
— Nullement. Si tu veux te contenter d’être un pharaon guerrier, il suffira que tu te rendes au temple trois fois par an. Mais si tu veux connaître les secrets de la religion, tu dois honorer chaque jour les dieux qui sont la source de toute sagesse.
Ramsès savait désormais qu’il ne lui restait plus qu’une alternative : faillir aux ordres du pharaon ou se soumettre à la volonté des prêtres. Cette dernière possibilité l’emplirait de fureur ; aussi, continua-t-il d’éviter les temples et participa-t-il avec plus de fougue que jamais aux festivités données en son honneur.
Tutmosis, son maître ès plaisirs, venait précisément de revenir. Il rapportait de bonnes nouvelles de Sarah : elle était bien portante, avait retrouvé sa beauté — ce qui d’ailleurs importait peu au prince, à présent — et l’horoscope de son enfant était favorable. Le prince était donc ravi, et il présageait pour son fils un brillant avenir.
En février, le prince gagna la province de Kâ. Il mit trois jours pour franchir une distance qui ne demandait habituellement que sept heures de voyage, car longues furent les haltes consacrées aux prières. L’entrée dans la capitale de Kâ, Atribis, se déroula comme à l’accoutumée au milieu des acclamations d’un peuple immense et Ramsès reprit confiance dans l’amour de ses sujets. Un homme vint même se jeter sous son char, que Ramsès dut arrêter brusquement.
Instruit par son expérience, le prince ne demanda plus au gouverneur local quoi que ce fût. Il savait que, de toute façon, il n’y comprendrait rien. Il se disait qu’il s’occuperait de choses sérieuses lorsqu’il aurait été initié aux secrets des prêtres. Il préféra passer ses journées à la chasse, et connut des heures de griserie exquise lors des chasses à courre dans le désert.
Un jour, le gouverneur Safra organisa, en l’honneur du prince, un banquet somptueux. Après s’être baigné et parfumé, Ramsès revêtit une toge brodée de perles et un manteau parsemé d’or, cadeaux de Safra, et il fit son entrée dans la salle du banquet. C’était une grande cour entourée d’une colonnade ; les murs étaient couverts de peintures relatant des batailles et des voyages. Un immense voile tenait lieu de toit et des esclaves l’agitaient sans cesse afin d’assurer aux convives un peu de fraîcheur. Des torchères de bronze, accrochées aux colonnes, maintenaient des flambeaux à la lumière parfumée. Dans le fond de la salle, se tenait une tente aux murs relevés dans laquelle on apercevait le divan et la table de Ramsès.
Les convives accueillirent l’entrée du prince par des cris joyeux. Les harpes bruissèrent et les dames, couvertes de robes de mousseline, brillantes de bijoux, la poitrine nue, firent leur entrée. Quatre des plus belles entourèrent Ramsès, les autres se joignirent à ses courtisans. L’air vibrait du parfum des roses, des violettes et de l’encens. Les esclaves, vêtus de chemises blanches, apportèrent les plats de volaille, de poissons, de fruits ; ils versèrent le vin et jetèrent des fleurs ; puis se produisirent des danseuses, des jongleurs, des gymnastes. Les convives leur lançaient des bagues en or en signe d’admiration.
Ramsès se tenait sur son divan à demi couché, couvert d’une peau de lion. Les quatre femmes s’occupaient de lui présenter les plats et les boissons. Vers la fin du repas, lorsque celle d’entre elles qui lui plaisait le plus apporta une coupe de vin, Ramsès y trempa les lèvres, lui fit boire le reste et, quand elle eut fini, il l’embrassa sur la bouche. Immédiatement, les esclaves éteignirent toutes les torches ; l’obscurité et un silence entrecoupé seulement de rires nerveux des femmes, régnèrent sur la salle. Soudain, on entendit un pas précipité et un cri terrible s’éleva :
— Lâchez-moi ! criait une voix d’homme. Où est l’héritier du trône ?
La salle fut prise de panique. Des femmes pleuraient, des hommes criaient :
— Que se passe-t-il ? Un attentat contre le prince ! À nous la garde !
De la vaisselle tombait avec bruit, des meubles s’effondraient.
— Où est le prince ? hurlait la même voix d’homme.
— Faites de la lumière ! s’éleva la voix calme du prince. Qui me cherche ? Je suis ici !
On apporta les torches, et les assistants virent le prince, assis sur le divan, entouré de ses femmes effrayées ; à ses côtés Tutmosis, la perruque de travers, une cruche de bronze à la main, semblait prêt à vendre chèrement sa vie. Des soldats, le glaive nu, apparurent aux portes. Enfin, on distingua l’auteur de ce tumulte. C’était une sorte de géant, couvert de boue, le dos en sang : il s’était jeté aux pieds de Ramsès et tendait ses mains vers lui dans un geste de supplication. Les soldats voulurent l’éloigner ; le prince les en empêcha.
— Laissez-le ! Que veux-tu ? demanda-t-il au géant.
— Je viens me plaindre à toi, seigneur !
À ce moment, le gouverneur Sofra s’approcha du prince et lui dit à l’oreille :
— C’est un Hyksôs, un criminel, et étranger de surcroît.
— Qui es-tu ? demanda le prince.
— Je m’appelle Bakura, et comme je suis sans travail, le gouverneur m’a engagé pour …
— C’est un ivrogne et un fou ! intervint le gouverneur.
Mais le prince lui jeta un tel regard qu’il se tut, effrayé.
— Otoes t’a engagé pour faire quoi ? demanda le prince.
— Il m’a ordonné, seigneur, à moi et à d’autres paysans, de courir le long du Nil, de nous jeter à l’eau, de t’applaudir à ton passage … Il a promis de nous nourrir en récompense …
— Que dis-tu de cela ? demanda Ramsès au gouverneur.
— C’est un menteur et un ivrogne !
— Que deviez-vous encore faire en mon honneur ? insistait le prince.
— Nous avons encore jeté des couronnes de fleurs dans l’eau et, quand tu es entré dans Atribis, c’est moi qui ai été chargé de me jeter sous ton char.
Le prince se mit à rire.
— Je n’aurais jamais cru que ce banquet se terminerait aussi gaiement ; mais, dis-moi, combien t’a-t-on payé pour te jeter sous mes chevaux ?
— On m’a promis trois utènes, mais on ne m’a rien payé, et ma femme, ma fille et moi-même mourons de faim. Mes compagnons et moi nous nous sommes révoltés et le gouverneur Sofra nous a fait fouetter … C’est pourquoi je viens te demander justice !
— C’est un fou ! s’écria Sofra. Regarde les dégâts qu’il a causés !
— Ils ne sont rien à côté des torts que tu as eus vis-à-vis de cet homme en refusant de payer son travail, dit Ramsès. Je le remets entre tes mains, continua-t-il, et je suis sûr qu’il ne lui arrivera rien de mal. Demain, je veux le voir, lui et ses compagnons, pour connaître toute la vérité !
Sur ces mots, Ramsès quitta la salle, laissant le gouverneur et les convives consternés.
Le lendemain matin, tout en s’habillant, il demanda à Tutmosis :
— Les hommes que j’ai convoqués sont-ils là ?
— Oui, seigneur, ils attendent tes ordres depuis l’aube,
— Et ce Bakura, est-il parmi eux ?
Tutmosis fit une grimace.
— Il lui est arrivé un accident étrange. Sofra l’a fait enfermer dans un des cachots du palais ; figure-toi que cette brute de Hyksôs a défoncé la porte et est allé vider des cruchons de vin qui se trouvaient dans la cave voisine. Il a tant bu que …
— Que quoi ? demanda vivement le prince.
— Qu’il en est mort !
Le prince se dressa.
— Et tu crois, toi, qu’il s’est enivré à en mourir ?
— Il faut bien que je le croie, puisque je n’ai pas la preuve qu’on l’ait assassiné …
— Je chercherai cette preuve ! s’écria le prince.
Tutmosis l’arrêta.
— Ne cherche pas de coupable là où tu n’en trouveras pas ! Même si quelqu’un a étranglé le Hyksôs sur l’ordre du gouverneur, il ne l’avouera jamais. D’ailleurs, que vaut une accusation lancée contre un gouverneur de province ? Aucun tribunal ne voudra procéder à une enquête …
— Et si moi je l’ordonne, cette enquête ?
— Dans ce cas, elle conclura à l’innocence de Sofra, et tu n’auras réussi qu’à te faire un ennemi mortel. Il est d’ailleurs incontestable que Bakura était un dément ; son irruption dans le palais le prouve …
Ramsès baissa la tête.
— Sais-tu, Tutmosis, dit-il, sais-tu que plus j’avance dans mon voyage, plus l’Égypte me semble étrangère ! Parfois, je me demande si je suis bien dans mon pays !
— Ne te pose pas trop de questions, répondit Tutmosis en souriant.
Le prince passa en revue les compagnons de Bakura. Tous se déclarèrent ravis de leur sort et affirmèrent avoir toujours été payés régulièrement. Le prince vit clairement qu’une fois de plus on le trompait, et désormais, il refusa de parler au gouverneur. Il alla passer la journée en dehors de la ville, à entraîner ses troupes.
Lorsqu’il rentra, tard dans la nuit, les domestiques l’avertirent qu’on l’avait changé de chambre, parce qu’un serpent avait été aperçu dans celle qu’il occupait, et qu’on n’avait pu le tuer. Le nouvel appartement de Ramsès était carré, aux murs d’albâtre. Un lit immense, d’ébène, d’ivoire et d’or, en occupait le milieu. Le plafond était percé d’une grande ouverture, recouverte d’un voile, et deux torches parfumées éclairaient la pièce. Des tables ployaient sous les plats de nourriture et les cruchons de vin.
Le prince prit son bain et se coucha. Les torches se mouraient lentement, et la pièce embaumait les fleurs. Soudain, un doux son de harpe retentit quelque part, en haut semblait-il. Ramsès leva la tête et vit que le voile du plafond avait disparu. Au bout d’un instant, une lumière fusa du plafond et une litière en forme de barque descendit sur des cordes. Le prince regardait, se demandant s’il ne rêvait pas. La barque dorée descendit jusqu’à son lit et une jeune femme, nue, d’une grande beauté, en sortit. Elle était violemment parfumée et sa peau était d’une blancheur éclatante. Elle s’agenouilla devant le prince.
— Tu es la fille de Sofra, sans doute ? demanda Ramsès.
— Oui, seigneur.
— Et tu oses te présenter devant moi ?
— Je viens te supplier de pardonner à mon père qui pleure depuis midi d’avoir encouru ta colère …
— Et si je ne lui pardonne pas, t’en iras-tu ?
— Non, murmura-t-elle.
Ramsès l’attira vers lui et la couvrit de baisers.
— C’est pour toi que je lui pardonne, dit-il en souriant.
— Et tu feras réparer les dégâts commis par le Hyksôs ?
— Oui …
— Et tu me prendras dans ta maison ?
Ramsès la regarda attentivement.
— Oui, dit-il, car tu es belle …
— Et pourtant, je ne suis pour toi, que la quatrième …
— Que veux-tu dire ?
— À Memphis habite ta préférée, une Juive … À Sochem, tu as une deuxième maîtresse …
— Pas que je sache, sourit le prince.
— Je voudrais être la première dans ta maison !
— Tu le seras, mais reste ici cette nuit …
Le lendemain, Ramsès accepta de dîner chez le gouverneur. Il le félicita publiquement de sa bonne gestion de la province et fit réparer tous les dégâts de l’autre soir. Il fit verser en outre cinq talents à la belle Abeb, fille de Sofra.
Le soir, il se plaignit à Tutmosis :
— Mon père m’avait prévenu que les femmes coutaient cher !
— C’est bien pire encore quand il n’y en a pas, dit le courtisan.
— Oui, mais moi j’en ai quatre, et je ne sais trop comment cela c’est fait !.. Je puis t’en céder deux. Veux-tu ?
— Dont Sarah ?
— Non, pas celle-là ; elle est la mère de mon enfant.
— Tu devrais les doter, au moins ?
— Il n’est pas question de dot, dit le prince. D’ailleurs, je suis excédé ! Heureusement, j’irai bientôt me réfugier chez les prêtres …
— Tu comptes faire cela ?
— Je le dois. Peut-être, enfin, saurai-je alors comment il se fait que le pharaon s’appauvrit …
Un jour de février, le banquier phénicien Dagon apprit que le financier tyrien Hiram venait d’arriver à Memphis et qu’il désirait le voir. Il venait, lui dit-on, pour une affaire d’une extrême importance.
Intrigué, Dagon se fit conduire le soir même dans sa litière à la demeure où était descendu le tyrien. Celui-ci l’attendait. C’était un petit homme à la barbe blanche ; il était vêtu d’une toge dorée. Les deux hommes étaient d’irréductibles adversaires sur le plan commercial ; aussi se saluèrent-ils avec froideur. Ce fut Hiram qui prit la parole le premier.
— Je te salue de la part de tes amis de Tyr, dit-il.
— Seraient-ce eux qui t’envoient ? demanda ironiquement Dagon.
— Je ne suis pas venu te chercher querelle, et nous avons plus que jamais besoin de nous entendre ! La Phénicie est en grand danger !
— Que se passe-t-il ? Les affaires de Tyr marcheraient-elles mal ? demanda Dagon avec mépris.
Hiram haussa les épaules.
— Tu sais sans doute qu’il y a quelques mois un certain Phut est descendu à l’auberge d’Asarhadon, à Memphis ? …
— Oui, il venait ici pour affaires.
Hiram esquissa un sourire plein de condescendance.
— Ce Phut s’appelait en réalité Beroes, était chaldéen et non Hittite. Il est, sache-le, le premier prêtre de Babylone et le conseiller du roi d’Assyrie.
— Que veux-tu que cela me fasse ? demanda Dagon.
— Décidemment, tu es plus bête encore que je pensais, soupira Hiram. Tu ne comprends donc pas que ce Beroes est venu à Memphis porteur d’un message important pour les prêtres égyptiens ?
Dagon dressa l’oreille.
— J’ai réussi à tout savoir, continua Hiram. Un traité est sur le point d’être conclu entre l’Égypte et l’Assyrie, et la Phénicie en fera les frais. Il s’agit de régler le partage des pays situés entre la mer et l’Euphrate …
— Malheur à nous, murmura Dagon.
— Il s’agit donc, poursuivait Hiram, de sauver la Phénicie, et tu peux, toi, Dagon, y contribuer grandement …
— Que puis-je ?
— Tu peux t’efforcer d’apprendre les clauses exactes de ce traité.
— Ce sera très difficile.
— Tu peux aussi, continua Hiram, essayer d’empêcher la signature du traité en question.
— Cela me paraît quasi impossible ; jamais, seul, je n’y arriverai.
— Je t’aiderai, et la Phénicie fournira l’or nécessaire.
— Et que recevrai-je pour ma peine ? demanda Dagon.
— Disons … dix navires, répondit Hiram.
— Et combien y gagneras-tu, toi ?
— Disons … quinze navires, dit Hiram, sans répondre à la question.
— Et ton gain à toi ?
— Tu auras vingt navires ! Est-ce assez ?
— Soit. Mais vous me montrerez en outre la route du pays de l’argent ?
— Nous te la montrerons.
— Et celle du pays de l’étain ?
— Aussi.
— J’ai mon idée, dit Dagon.
— Tu vois par qui tu pourrais faire échouer ce traité ?
— Je crois que oui … L’héritier du trône sera un auxiliaire précieux. J’ai un bon nombre de traites signées de sa main.
— L’idée est bonne, dit Hiram, d’autant plus que Ramsès sera sans doute très bientôt pharaon. De plus, connaissant son tempérament, je crois que l’échec de ce traité signifiera la guerre avec l’Assyrie, même si les prêtres s’y opposent.
— Je pense, dit Dagon, que si les prêtres le veulent vraiment, le traité se fera. Mais, peut-être, ne le veulent-ils pas vraiment …
— C’est pourquoi, ajouta Hiram, nous devons acheter tous les généraux.
— C’est faisable.
— Tous les gouverneurs ? …
— C’est possible.
— Et l’héritier du trône … Mais, continua Hiram, si tu le pousses toi-même à la guerre contre l’Assyrie, tu n’arriveras à rien. L’homme, comme une harpe, a plusieurs cordes et il faut jouer sur toutes à la fois. Or, tu ne disposes que d’une d’entre elles …
— Alors, comment faire ?
— Il faut que tu agisses de manière que personne ne sache que nous voulons la guerre, mais que bientôt chaque cuisinier du palais, chaque coiffeur, chaque officier, chaque cocher … il faut que tous la désirent et que l’héritier du trône n’entende parler que d’elle …
— Je m’y emploierai.
— Connaitrais-tu par hasard les maîtresses du prince ? demanda Hiram.
— Ce sont des filles stupides, dit Dagon en haussant les épaules. Elles ne pensent qu’à s’habiller et à se parfumer, et elles ignorent d’où viennent leurs parfums et leurs fards, et qui les introduit en Égypte.
— Il faut lui procurer une maîtresse qui sache tout cela.
— Où veux-tu que je la trouve ? demanda Dagon. Ah ! s’écria-t-il après un instant. Je crois que j’ai trouvé ! Connais-tu Kamée, la prêtresse d’Astoreth ? Évidemment, si elle devient la maîtresse d’un Égyptien, il faudra qu’elle meure ensuite …
— C’est la loi, répondit Hiram avec un sourire cruel.
— Pourvu que cette Sarah ne contrecarre pas nos projets, dit encore Dagon. Elle attend un enfant, et si c’est un fils, tous nos espoirs s’évanouiront.
— Nous achèterons aussi Sarah dit Hiram.
— On ne l’achète pas ! éclata Dagon en se souvenant de sa mésaventure.
— Nous trouverons bien un moyen, dit Hiram. Si ce n’est pas de l’or, ce sera par l’intermédiaire de son père ou de sa mère, ou encore par le poignard.
— Je préfère le poison suggéra Dagon.
— Tu as raison, le poignard est une arme vulgaire, conclut Hiram.
Ils se levèrent tous les deux et se prosternèrent devant une statue de la déesse Astoreth, appuyée contre un des murs de la pièce. Levant les bras, ils jurèrent de tenir les engagements qu’ils venaient de prendre et de sauver leur patrie. Ensuite, ils se rendirent à un banquet donné par les Phéniciens de Memphis en l’honneur d’Hiram, et là, au milieu de la musique, du vin et des femmes, ils oublièrent un instant la lourde tâche qui les attendait.
Près de la ville de Pi-Bast se dressait le grand temple de la déesse Hator.
Un soir d’avril, deux prêtres et un pénitent s’arrêtèrent devant la porte du sanctuaire. Le pénitent allait pieds nus et avait le visage découvert.
Arrivé devant le grand temple, il se prosterna face au sol et pria longuement. Puis il frappa vigoureusement à la porte. Le bruit se répercuta dans les couloirs et entre les murailles, et courut jusqu’au Nil tout proche. Après un long moment, un murmure répondit :
— Qui vient nous tirer ainsi du sommeil ?
— L’esclave des dieux, Ramsès, répondit le pénitent.
— Pourquoi viens-tu ?
— Je viens chercher la sagesse.
— Quels droits y as-tu ?
— J’ai reçu certaines consécrations religieuses.
La porte s’ouvrit, découvrant un prêtre vêtu de blanc, qui tendit la main à Ramsès.
— Entre, dit-il, et, ce seuil franchi, que la paix divine soit sur toi et que tes désirs se réalisent.
Il prit le prince par la main et le conduisit à sa chambre. C’était en fait une petite cellule éclairée par une torche. Il y avait de la paille au sol, une galette et un cruchon d’eau dans un coin.
— Cela me changera des banquets royaux, dit le prince en souriant.
— Tu es ici pour penser à l’éternité, dit le prêtre, et il s’éloigna.
Cette réplique avait désagréablement frappé Ramées, Il n’avait pas envie de manger cette galette ni de boire cette eau et, regardant ses pieds meurtris, il se demandait ce qu’il venait faire dans ce lieu.
Cette cellule et cette austérité lui rappelaient ses années d’études chez les prêtres et les coups reçus. La haine et la crainte le reprirent contre ces hommes qui répondaient à ses questions par une phrase immuable :
« Pense à l’éternité ! ».
Après l’agitation des derniers mois, après les fêtes, les femmes, la musique dont il s’était enivré, cette solitude l’écrasait. Il aurait voulu quitter le temple sur-le-champ, mais il craignait qu’on ne lui ouvre pas la porte. Il n’avait même pas son glaive ; d’ailleurs aurait-il osé s’en servir en un tel lieu ?
La peur le reprit, et cela lui fit du bien. Il savait qu’elle était le premier pas vers la sagesse.
Il se leva et sortit de sa cellule. Il se trouva dans une grande cour entourée de colonnes. Les étoiles brillaient si fort au ciel qu’il vit distinctement, à sa gauche, les deux immenses pylônes et, à sa droite, l’entrée du temple. Ce fut par là qu’il dirigea ses pas, et il pénétra dans le sanctuaire. Il y faisait sombre et seules quelques lampes vacillantes brillaient dans le fond, éclairant faiblement l’immense statue de la déesse.
L’ambiance du lieu saint le pénétrait lentement. Il se mit à prier comme il ne l’avait jamais fait, avec foi et abandon. Il priait pour lui, pour sa gloire. Il suppliait la déesse de lui accorder le pardon et la lucidité qui font les grands rois. Cette sorte de transe dura un long moment. Petit à petit, Ramsès sentit fondre en lui une paix immense, une douceur inconnue, un apaisement total. Il regagna sa cellule comme en rêve, et, lorsque le lendemain il se réveilla, il sentit qu’un autre homme en lui était né, plus proche des dieux et de leur grâce.
À partir de ce jour, il s’adonna volontiers aux pratiques religieuses. Il passait de longues heures en prières, s’était fait raser le crâne et avait revêtu l’habit des prêtres. La vie, pleine de débauches et de plaisirs, qu’il avait menée jusqu’alors, lui apparaissait vaine et lui faisait horreur et, par moments, il sentait qu’entre la prêtrise et le trône, il aurait de la peine à formuler un choix.
Un jour, le grand prêtre le fit venir et lui rappela qu’il n’était pas seulement là pour prier, mais aussi pour apprendre. Il le félicita pour sa piété et lui ordonna de s’initier aux enseignements prodigués dans le temple.
Le prince assista donc en spectateur à des leçons de lecture et d’écriture, à des cours de géométrie et de médecine. Il vit que l’on soignait les patients en fonction de leur appartenance astrologique, qu’on leur administrait plus de formules magiques que de médicaments. Il aspira à une connaissance plus utile et plus proche de son rôle futur de pharaon. C’est pourquoi il se rendit auprès du grand prêtre et lui demanda :
— Vous m’avez promis de m’apprendre des secrets d’État. Or, ce que j’ai vu ne semble avoir aucun rapport avec l’art de gouverner.
— Nous ignorons tout des choses du gouvernement, répondit le prêtre ; mais tu sauras tout dès l’arrivée du grand savant Pentuer.
Le prince se mit donc à attendre avec impatience l’arrivée de cet homme qui lui ouvrirait les portes du savoir.
Pentuer fut accueilli au temple de Hator avec une respectueuse considération. De nombreux prêtres et des savants de Basse-Égypte étaient venus là pour l’écouter. Les archiprêtres Méfrès et Mentésuphis s’étaient joints à eux. Pentuer devait sa renommée, et cela malgré son jeune âge, non seulement à son titre de conseiller de Herhor, mais surtout à sa mémoire et à sa clairvoyance prodigieuses. Il était capable de tout prévoir et possédait l’art de tout expliquer.
À l’étonnement général, le savant fameux arriva, monté sur une mule, habillé de vêtements grossiers, alors qu’on s’attendait à le voir paraître dans une litière ou sur un char. Sa physionomie ascétique ne fit qu’accroître cet étonnement.
Dès son arrivée, il sacrifia aux dieux, puis il se retira dans sa cellule et l’on ne le vit plus.
Il devait prodiguer son enseignement dans une des cours intérieures du temple, spécialement aménagée à cet effet.
Ramsès attendait avec impatience le premier exposé. Au jour inaugural, des prêtres vinrent le chercher et le conduisirent d’abord au temple, puis le long d’un couloir au bout duquel brûlait un foyer. L’air était empli d’une odeur de goudron bouillant. D’un trou percé dans le sol sortaient des cris horribles.
— Qu’est-ce ? demanda Ramsès à un des prêtres.
Celui-ci ne répondit pas, mais le prince vit que le visage de ses compagnons reflétait la terreur. À ce moment, l’archiprêtre Méfrès plongea un récipient dans la cuve de goudron et précipita le liquide bouillant par l’ouverture du sol en disant :
— Ainsi doivent périr les traîtres.
Un hurlement couvrit ses paroles.
— Tuez-moi, de grâce, mais ne me faites pas souffrir ainsi !
Mentésuphis continuait à verser le goudron par l’ouverture. Aux hurlements succédèrent des gémissements, puis ce fut le silence.
— Voilà comment se vengent les dieux ! dit l’archiprêtre du temple.
Ramsès le regarda avec haine. Il voulut quitter immédiatement cette compagnie de bourreaux, mais il eut peur et il les suivit.
Il comprenait maintenant devant quelle force s’inclinaient les pharaons. Il savait désormais comment disparaissaient les ennemis des prêtres.
Ils arrivèrent dans la cour où devait parler Pentuer. Des gradins avaient été dressés là ; des prêtres les occupaient. Méfrès présenta Pentuer au prince. La douceur de son regard le surprit, après les scènes d’horreur dont il avait été témoin.
— Je crois t’avoir déjà rencontré, dit-il à Pentuer.
— J’accompagnais, l’an dernier, le ministre Herhor aux manœuvres, répondit le prêtre.
Le timbre de sa voix frappa Ramsès. Il était sûr de l’avoir déjà entendu, mais il ne pouvait se souvenir où ni quand.
— Nous pouvons commencer, dit Méfrès.
Pentuer se plaça au centre de la cour et des aides apportèrent une effigie de la déesse Hator. Des danseuses exécutèrent une danse sacrée et vénérèrent la déesse. Puis Pentuer prit la parole :
— Je suis chargé par le pharaon, en accord avec le collège sacré, d’initier l’héritier du trône à certains aspects du pouvoir connus seulement des prêtres et des dieux. Je sais que chacun d’entre vous remplirait cette mission mieux que moi, mais puisque c’est sur moi que le choix royal s’est porté, je vous demanderai de contrôler au moins mon enseignement …
Les prêtres écoutaient, ravis de ce compliment. Pentuer s’adressa ensuite au prince :
— Depuis des mois, dit-il, tu cherches la réponse à la question : pourquoi les revenus royaux diminuent-ils ? Les explications fournies par les gouverneurs ne t’ont pas satisfait ; nos scribes eux non plus n’ont pas réussi à te renseigner. Tu t’es alors tourné vers les dieux ; tu as fait pénitence et la toute puissante Hator a bien voulu exaucer tes prières. Elle te répondra par ma bouche …
« Sache donc, Ramsès poursuivait Pentuer, que lorsque la plus fameuse de nos dynasties régnait sur l’Égypte, le pharaon disposait de cent trente mille talents de revenus …
Les prêtres ne cachaient pas leur étonnement. Ramsès écoutait avec un intérêt croissant.
— Aujourd’hui, continuait Pentuer, ces revenus ne s’élèvent qu’à quatre-vingt-dix-huit mille talents … En ces temps-là, nous avions cent quatre-vingt mille soldats, et aujourd’hui cent vingt mille à peine, sans oublier que le gros d’entre eux sont des mercenaires qui nous coûtent autant que coûterait le double de soldats égyptiens …
— Il faut dissoudre les régiments étrangers ! intervint Méfrès.
Ramsès le regarda avec fureur : Dissoudre les meilleurs régiments dont il disposât ? C’était une folie !
— Ainsi, disait Pentuer, voilà les deux malheurs de l’Égypte : la faiblesse des revenus et l’insuffisance des troupes. Écoutez maintenant les raisons de cet état de choses et sachez pourquoi la situation va en empirant. Eh bien, sachez que depuis quatre siècles la mer nous arrache peu à peu nos terres labourées dont l’étendue diminue sans cesse. En deux cents ans, nous avons perdu autant de terres qu’il en faut pour nourrir deux millions d’habitants !..
Il y eut un murmure d’inquiétude dans l’assistance.
— Sache aussi, Ramsès, reprit l’orateur, que le désert mange notre pays et que nous manquons d’hommes pour nous défendre contre lui. Et pourquoi manquons-nous de bras ? Parce que nos pharaons ont voulu porter notre gloire jusqu’aux bords de l’Euphrate et que, au cours de ces guerres, les paysans mouraient par milliers …
— Écoutez bien ! s’écria Méfrès. Oui, ce sont les guerres victorieuses qui ont creusé le tombeau de l’Égypte !
Ramsès écoutait, bouleversé.
— Il faudra un travail immense pour rendre à notre pays sa puissance d’antan, disait Pentuer. Mais disposons-nous de forces suffisantes ?
Tous étaient suspendus à ses lèvres. Personne, jamais, n’avait décrit aussi clairement la situation désastreuse de l’Égypte que tous pourtant connaissaient. Mais Pentuer, imperturbable, poursuivait :
— Nous étions huit millions, jadis ; il n’y a plus, aujourd’hui, que cinq millions d’Égyptiens !
On l’interrompit. Les prêtres s’approchèrent de lui, lui prenant les mains. Méfrès, à son habitude, pleurait.
— Nous n’avions jamais connu pareil savant ! criait-on.
— Quel mathématicien ! retentissaient des voix.
— Chers amis, dit Pentuer, ne surestimez pas mes mérites. Je n’ai fait que puiser dans des documents anciens …
— Je ne sais ce qu’il y a dans cet homme de plus admirable : sa sagesse ou sa modestie ! dit Méfrès.
L’heure de la prière du soir était venue.
— Je terminerai tout à l’heure, dit Pentuer. Un mot encore, cependant : il est évident que huit millions d’Égyptiens payaient plus d’impôts que n’en paient cinq millions … Voilà tout le mystère de la diminution des impôts royaux !
Ramsès écoutait en silence. Puis, songeur, il s’en fut.
Le soir, le prince et les prêtres revinrent dans la cour intérieure où on avait allumé plusieurs centaines de torches qui faisaient oublier la nuit. Sur un signe de Méfrès, Pentuer reprit son exposé :
— Comme je vous l’ai déjà dit, commença-t-il, nous avons perdu depuis deux siècles trois millions d’habitants et une bonne partie de nos terres : la diminution des revenus royaux se trouve ainsi expliquée. Mais croyez-vous que les quatre-vingt-dix-huit mille talents de revenus qui lui restent, le pharaon les reçoit intégralement ? Non ! Voici ce qu’a établi une récente enquête : là où il y avait jadis cent fonctionnaires, il y en a aujourd’hui deux cents, et cela malgré une population moindre. Oui, l’administration dévore une partie incroyable du budget national …
Il y eut un grand silence dans l’assemblée : la plupart des assistants avaient un de leur proche fonctionnaire ou employé.
Mais Pentuer poursuivait, impitoyable :
— Oui, nous avons une administration qui s’est développée démesurément, et cela au détriment de la classe laborieuse du pays que constituent les paysans. Ils étaient jadis robustes et bien nourris, leurs outils de travail étaient de bronze solide ; aujourd’hui, ils sont malades et malingres — la voix de Pentuer trembla — et leurs enfants meurent par centaines …
Ému, il s’arrêta un instant. Puis il reprit :
— Par contre, voyez les fonctionnaires : ils sont gras, bien vêtus, ils portent la perruque et voyagent en litière. Leurs femmes sont couvertes de bijoux et ils ne boivent que du vin, et du meilleur … Voilà l’Égypte actuelle : des paysans misérables, des fonctionnaires prospères et un trésor de plus en plus pauvre.
« Un autre ennemi encore nous mine, poursuivit le savant : les Phéniciens, qui dépouillent le roi et les dignitaires et emmènent les paysans en esclavage …
Une grande rumeur s’éleva, maudissant les étrangers.
— Enfin, dit Pentuer, notre artisanat disparaît de plus en plus, et les Égyptiens ne fabriquent presque plus rien, se contentant d’importer de l’étranger leurs armes, leurs vêtements, leurs bijoux, leurs étoffes. Et ce sont les Phéniciens qui se sont faits les intermédiaires de ce commerce ; ils nous prêtent leur or, mais pour deux talents avancés, ils exigent qu’on leur en rende trois. Ils prennent en guise de gage la gérance des terres de l’emprunteur, ce qui leur rapporte encore des talents supplémentaires … Ramsès, conclut Pentuer, je t’en conjure : souviens-toi que l’Égypte porte sur son sein un serpent venimeux ! Ce serpent qui suce le sang du peuple, dévore les richesses des nobles et diminue la puissance du pharaon, ce sont les Phéniciens !
Méfrès remercia l’orateur en pleurant.
— Je ne doute pas, dit-il, que la sainte Hator ait parlé par ta bouche, d’abord parce que ta sagesse dépasse les possibilités humaines, et aussi parce que j’ai aperçu, pendant que tu parlais, des petites flammes s’élever au-dessus de ta tête …
Les assistants applaudirent longuement Pentuer. Ramsès vint l’embrasser sans dire un mot, mais tous virent que son émotion était extrême.
Le lendemain, à l’aube, Pentuer quitta le temple et repartit pour Memphis.
Ramsès, dans sa cellule, méditait sur ce qu’il avait entendu. En fait, Pentuer ne lui avait rien appris de nouveau : tous se plaignaient du manque de terres, de la misère des paysans, des abus des fonctionnaires et de l’exploitation des Phéniciens. Mais les paroles du savant avaient contribué à mettre de l’ordre dans les idées du prince. Il fut effrayé par le danger phénicien, d’autant plus qu’il restait le débiteur de Dagon, et qu’il éprouvait plus de honte que de colère, se sentant coupable d’avoir traité avec des ennemis de son pays.
Il se demandait où il pourrait trouver la main-d’œuvre nécessaire à l’Égypte dont la population diminuait. Une idée jaillit soudain : il suffisait de marcher vers l’Est, d’envahir l’Asie, de remporter quelques victoires. Là-bas, en Orient, il trouverait des esclaves innombrables, un million ou deux s’il le fallait. Oui, il doublerait chaque paysan égyptien d’un esclave !
Ainsi vit le jour un projet simple et gigantesque à la fois, destiné à faire revivre l’Égypte et à renflouer son trésor. Le prince était ravi de son idée, mais aussitôt une nouvelle crainte l’envahit : Herhor, autant que Pentuer, avait insisté sur les effets désastreux des guerres victorieuses. Des hommes aussi éclairés ne pouvaient se tromper complètement … Mais alors, où chercher la solution aux difficultés ?
Un jour, il se promenait avec un des médecins du temple. Celui-ci prit la direction du couloir où, quelques jours plus tôt, Ramsès avait assisté à la scène de tortures. Reconnaissant les lieux, il déclara à son compagnon :
— Je n’irai pas par là !
— Pourquoi ? demanda le médecin, étonné.
— Tu ne te souviens donc pas qu’au bout de ce couloir se trouve le cachot où vous avez torturé à mort un traître ?
— Ah oui, le supplice du goudron fondu …
Il se mit à rire, à la grande indignation du prince. Puis, il ajouta :
— Nous rappelons toujours aux jeunes candidats à la prêtrise qu’il n’est pas bon de trahir les secrets religieux. Mais je voudrais à ce propos te raconter une petite anecdote …
Ramsès fut surpris par le ton badin de son interlocuteur.
— Un jour, commença celui-ci, un prêtre égyptien qui visitait un pays païen, celui d’Aram, y fut l’hôte d’un temple. Il rencontra là un homme gras et bien portant, mais vêtu comme un misérable. Il l’interrogea :
« — Comment se fait-il que tu sois si pauvre d’apparence et en même temps si bien nourri ?
« L’homme lui répondit à voix basse :
« — J’ai été engagé comme martyr du temple, grâce à ma voix plaintive. Lorsque le peuple se rassemble, je m’enferme dans un cachot et j’y gémis horriblement. En échange, je suis bien nourri toute l’année comme un roi et je reçois un cruchon de bière pour chaque jour de martyre …
« Voilà des choses qui arrivent au pays d’Aram, conclut le médecin en souriant. Maintenant, libre à toi de penser ce que tu voudras de notre goudron fondu …
Le prince réfléchit longuement à cette révélation. Il savait que les prêtres trompaient les paysans, et il se demandait s’ils ne voulaient pas le berner lui aussi et si le discours de Pentuer n’était pas destiné à influencer l’héritier du trône. Qui voulait l’empêcher de faire la guerre ? Herhor et Méfrès. Or, Pentuer était le conseiller de l’un et le favori de l’autre. Immédiatement, les paroles de l’ascète perdirent pour Ramsès une partie de leur valeur, et l’idée d’une guerre en Asie ne l’effraya plus. La nécessité de nouvelles conquêtes s’imposa à son esprit mais il ne comprenait pas quel intérêt avaient les prêtres à l’empêcher de les entreprendre. Mais, peut-être, savaient-ils des choses qu’il ignorait ?
C’est perplexe et vaguement inquiet que Ramsès quitta le temple de Hator pour se remettre à sa tâche de nomarque.
Ramsès partit à cheval pour Pi-Bast, capitale de la province de Habu, en compagnie de quelques officiers.
C’était le mois de mai, et les grandes chaleurs commençaient. Le vent brûlant du désert avait déjà soufflé plusieurs fois, déposant sur les bêtes et sur les gens une fine pellicule de poussière sous laquelle la végétation dépérissait. La cueillette des roses était terminée et on transformait les fleurs en essences. La récolte des figues et des raisins avait commencé.
Les eaux du Nil étaient basses, les canaux asséchés et malodorants. Le pays tout entier se préparait à l’été torride.
Le prince se sentait heureux à l’idée de retrouver les banquets les femmes et ses joyeux compagnons.
Il traversait une région plate et monotone, sillonnée de canaux d’irrigation. La province de Habu était peuplée non pas d’Égyptiens, mais de descendants des vaillants Hyksôs qui jadis avaient conquis l’Égypte et l’avaient gouvernée plusieurs siècles durant. Les Égyptiens les méprisaient, mais Ramsès prenait plaisir à les regarder, ces hommes robustes, vigoureux, aux traits virils. Ils ne se prosternaient pas devant lui comme le faisaient les Égyptiens, et leur regard était calme, assuré et dépourvu de crainte. On n’osait pas les battre, car chacun savait qu’un Hyksôs se venge, souvent par le meurtre. Enfin, le pharaon les appréciait, car ils fournissaient les meilleurs soldats.
Plus le prince approchait de Pi-Bast, dont les temples et les palais apparaissaient au loin à travers le rideau de poussière, et plus la région se faisait animée. Sur la route cheminaient des convois transportant des fruits, du vin ou du pain, et des troupeaux avançaient lourdement.
La ville de Pi-Bast était célèbre pour son temple d’Astoreth, vénérée par toute l’Asie occidentale. Ce temple fameux attirait une foule de pèlerins. Des milliers d’étrangers se côtoyaient chaque jour à Pi-Bast : Arabes, Phéniciens, Juifs, Hittites, Assyriens, que les autorités égyptiennes voyaient d’un œil favorable grâce aux revenus que leur présence fournissait. Tous ces gens habitaient sous d’innombrables tentes qui ceinturaient la ville. Il régnait là une animation permanente entretenue par les marchands, les charmeurs de serpents, les danseurs et les amuseurs publics.
Ramsès fut accueilli aux portes de la ville par le gouverneur de Habu. L’accueil fut déférent mais si froid, que le prince, étonné, demanda à voix basse à Tutmosis :
— Comment se fait-il que vous me regardiez tous comme si j’amenais la peste avec moi ?
— C’est parce que tu as le visage d’un homme qui fréquente les dieux …
Et c’était vrai. À la suite de sa vie austère au temple, ou de la fréquentation des prêtres, le prince avait changé. Il avait maigri, son teint avait pâli, et une sévérité émanait de sa personne. En quelques semaines, il avait vieilli de plusieurs années.
Les fêtes en son honneur durèrent plusieurs jours, mais elles manquaient de gaieté et d’entrain. Ramsès s’en trouva déçu. De plus, des incidents désagréables se produisirent au cours de ces festivités. Une nuit, une des danseuses qui se produisait devant le prince, se mit à sangloter. Ramsès l’embrassa et lui demanda la raison de ses larmes. D’abord, elle refusa de parler, puis finit par avouer, en pleurant toujours :
— Nous t’appartenons, seigneur, mais nous sommes des femmes de haute naissance et nous méritons des égards …
— Certes, dit le prince.
— Or, ton trésorier limite nos dépenses. Il veut même nous enlever nos servantes, sans lesquelles nous sommes incapables de nous laver et de nous coiffer …
Ramsès appela le trésorier et lui ordonna d’assurer à ses femmes tout ce à quoi leur naissance leur donnait droit. Le trésorier promit d’obéir.
Quelques jours plus tard, une émeute éclata parmi les esclaves du prince qui se plaignaient de manquer de vin. Le prince leur en fit donner. Mais, le lendemain, au cours de l’inspection des troupes, une délégation de soldats vint se plaindre de la diminution des rations de viande et de pain. Une fois encore. Ramsès leur donna satisfaction.
Or, le surlendemain, les ouvriers se massèrent devant le palais et réclamèrent leur salaire avec force cris.
Le prince convoqua à nouveau son trésorier et le reçut, fort irrité.
— Que se passe-t-il ? s’écria-t-il. Depuis mon arrivée ici, il ne s’est pas passé de jour sans qu’on ne vienne se plaindre à moi. Si cela se reproduit, j’ordonnerai une enquête et je mettrai fin à tes vols !
Le trésorier, tremblant, se prosterna et gémit :
— Tue-moi, seigneur, si tu le veux, mais qu’y puis-je si ta caisse, tes étables et tes greniers sont vides ?
Le prince se rendit compte que son employé était peut-être vraiment innocent. Il le congédia et appela Tutmosis.
— Il se passe ici, lui dit-il, des choses dont je n’ai pas l’habitude. Mes femmes, mes esclaves, mes soldats, mes ouvriers ne sont pas payés, et le trésorier prétend qu’il n’a plus d’argent !
— C’est malheureusement vrai …
— Comment, c’est vrai ? éclata le prince. Le pharaon m’a accordé pour mon voyage deux cents talents en or et en marchandises. Tout cela serait-il déjà dépensé ?
— Oui, dit Tutmosis.
— Comment est-ce possible ? Nous avons toujours été les hôtes des gouverneurs !
— Mais avec notre argent !
— Mais ce sont alors des filous qui nous invitent pour mieux nous dépouiller.
— Calme-toi et je t’expliquerai tout.
— Assieds-toi.
Tutmosis s’installa confortablement et commença :
— Sais-tu que depuis un mois je mange et je m’habille à tes dépens ?
— Tu en as le droit.
— Oui, mais je ne l’avais jamais fait auparavant ; je vivais, je m’habillais et je m’amusais à mon propre compte. Parfois, seulement, tu payais mes dettes …
— C’est un détail !
— Sais-tu que plusieurs dizaines de jeunes gens de ta Cour vivent actuellement comme moi, c’est-à-dire à tes frais ? Ils n’ont pas d’argent pour payer eux-mêmes … Les gouverneurs, vois-tu, agissent de la même manière : ils n’ont pas d’argent pour te recevoir, c’est pourquoi ils acceptent de l’argent à cet effet. Sont-ce encore des filous ?
Le prince réfléchit un instant.
— J’ai mis trop de hâte à les condamner et je m’en excuse. Néanmoins, dit-il, je ne veux pas que mes gens pâtissent de mon manque d’argent. Puisque nous n’en avons point, il faut en emprunter. Crois-tu que cent talents suffiront ?
— Je crois surtout que personne ne nous prêtera plus de cent talents, murmura Tutmosis.
Le prince le regarda avec froideur.
— Tu parles sur ce ton au fils du pharaon ?
— Chasse-moi si tu veux, dit Tutmosis avec tristesse, mais je ne fais que dire la vérité. Personne ne pourra plus nous prêter de l’argent parce que personne n’en a !
— Et Dagon ?
— Les Phéniciens sont inquiets, que dis-je, affolés par les nouvelles …
— Quelles nouvelles ?
— Quelqu’un a répandu le bruit que lorsque tu accéderas au trône, tu chasseras les Phéniciens et confisqueras leurs biens …
— Ce n’est pas pour demain, sourit le prince.
Tutmosis hésita un instant.
— On dit, continua-t-il à voix basse, que la santé du pharaon s’est fortement détériorée, ces derniers temps.
— C’est faux ! interrompit Ramsès. J’en saurais quelque chose !
— Et pourtant, les prêtres récitent en secret des prières pour le rétablissement du pharaon. Je le sais en toute certitude.
— Comment ? Mon père est gravement malade, on prie pour lui et je n’en sais rien ?
— On dit que sa maladie peut durer une année encore …
Ramsès haussa les épaules.
— Des balivernes, que tout cela ! Parle-moi plutôt des Phéniciens.
— Les gens ne disent rien de plus sinon que les prêtres t’ont persuadé de les chasser. Tu t’y serais engagé lors de ton séjour au temple.
— Au temple ? Qui peut savoir ce que j’y ai fait ou décidé ?
Tutmosis haussa à son tour les épaules et demeura silencieux.
— Y aurait-il des espions, même là-bas ? murmura Ramsès. En tout cas, dit-il, fais venir Dagon ; je dois mettre fin à ces rumeurs !
— Fais-le au plus vite, car toute l’Égypte s’inquiète. Plus personne ne veut prêter de l’argent et le commerce est menacé. La noblesse est proche de la ruine et ta Cour manque de tout. Dans un mois, c’est celle du pharaon qui sera dans la gêne …
— Cela suffit ! coupa le prince. Appelle immédiatement Dagon !
Le banquier n’arriva que le soir. Il était vêtu en signe de deuil d’une toile blanche à raies noires.
— Tu es devenu fou ? demanda le prince en voyant cet accoutrement. Je vais te montrer tout de suite ce que j’en fais, de ton deuil : j’ai besoin immédiatement de cent talents. Va-t’en et ne reparais plus sans cet argent.
Mais le banquier se couvrit le visage et se mit à pleurer.
— Seigneur, dit-il, en s’agenouillant, prends mes biens, vends-moi ainsi que ma famille … Prends tout, même ma vie, mais cent talents, où veux-tu donc que je trouve pareille fortune ? Certainement pas en Égypte ni en Phénicie !..
— Tu es ridicule ! dit le prince en riant. Crois-tu vraiment que je pense à vous chasser ?
Le banquier se jeta aux pieds de Ramsès.
— Je ne sais rien, gémit-il, je ne suis qu’un marchand et ton esclave, mais je redoute le pire !
— Explique-toi ! ordonna Ramsès.
— Je ne puis rien dire … Je ne puis que prier et pleurer … Le seul conseil que je puisse te donner est celui-ci ; un grand prince tyrien séjourne actuellement à Pi-Bast. Il est vieux et immensément riche. Convoque-le et demande-lui cent talents ; peut-être pourra-t-il te donner satisfaction …
Ramsès ne put rien tirer de plus de Dagon. Il le libéra donc et se promit d’envoyer une ambassade au prince tyrien, nommé Hiram.
Le lendemain matin, accompagné d’une suite nombreuse, Tutmosis se rendit chez le prince tyrien et le pria de rendre visite à l’héritier du trône.
Vers midi, Hiram apparut devant le palais, monté dans une simple litière. Une foule respectueuse s’était massée sur son passage. Ramsès salut avec curiosité ce vieillard aux yeux intelligents et à l’élégante stature. Celui-ci rendit au prince son salut et le bénit, devant les assistants émus. Ramsès le fit asseoir et demanda qu’on les laissât seuls. Hiram prit alors la parole.
— Ton banquier, Dagon, commença-t-il, m’a dit hier que tu avais besoin de cents talents. J’ai aussitôt envoyé des courriers dans les ports où sont amarrés des bateaux phéniciens, et dans quelques jours tu recevras cette petite somme …
— Petite !.. interrompit le prince en souriant. Heureux homme qui appelle cents talents(1) une petite somme !
— J’ai connu ton grand-père, dit Hiram, et j’ai été son ami ; j’ai aussi l’honneur de connaître le pharaon actuel et je compte même lui présenter mes hommages très bientôt, pour autant qu’o me le permette.
— Pourquoi ne te le permettrait-on pas ?
— Je sais, répondit le tyrien, qu’on empêche certains de voir le pharaon … Tu n’en es pas responsable, aussi vais-je te poser une question.
— Je t’écoute.
— Comment se fait-il, dit Hiram en pesant ses mots avec lenteur, comment se fait-il que toi, grand nomarque et héritier du trône, tu doives emprunter cent talents alors qu’on t’en doit cent mille ?
— Qui me doit cent mille talents ? s’écria Ramsès.
— Qui ? dit Hiram, voyant que le coup avait porté. Qui ? Mais les peuples d’Asie, voyons ! Ils se sont engagés à payer un tribut à l’Égypte : la Phénicie doit au pharaon cinq mille talents ; je me porte d’ailleurs garant de cette somme. Mais il n’y a pas qu’elle : Israël lui en doit trois mille, les Philistins et les Moabites quatre mille, les Hittites trente mille … Je ne me souviens plus des chiffres précis, mais je sais que le total s’élève à cent trois ou cent cinq mille talents.
Ramsès se mordit les lèvres ; une colère intérieure l’agitait. Il demeurait silencieux.
— C’est donc vrai ! murmura Hiram en le regardant. C’est donc vrai !.. Pauvre Phénicie, mais aussi pauvre Égypte !
— Que dis-tu là ? demanda le prime. Je ne comprends rien à tes lamentations !
— Tu les comprends fort bien, au contraire, puisque tu ne réponds pas à mes questions, dit Hiram en se levant. Il est bien entendu, ajouta-t-il, que tu auras tes cent talents comme convenu …
Il fit mine de partir, mais le prince le fit rasseoir.
— Tu me caches quelque chose, dit-il. Je veux que tu m’expliques ce qui menace la Phénicie et l’Égypte et te fais ainsi soupirer ?
— Vraiment, tu ne le sais pas ?
— Je ne sais rien. J’ai passé un mois enfermé dans un temple !
— Mais c’est l’endroit rêvé pour tout apprendre …
— Je n’aime pas ces plaisanteries ! dit Ramsès en haussant la voix. Je t’ordonne de parler.
— Je parlerai à la condition que tu me jures que cette conversation restera entre nous.
— Tu n’as pas confiance ? demanda le prince, stupéfait.
— En cette matière, je demanderais un serment au pharaon lui-même !
— Eh bien, je jure sur les étendards de mon armée de ne rien dévoiler de notre entretien.
— C’est bien, dit Hiram.
— Je t’écoute.
— Sais-tu, commença Hiram, ce qui se passe actuellement en Phénicie ?
— Je ne sais rien, dit le prince irrité.
— Tous nos navires rentrent au port et se tiennent prêts à emmener à tout instant vers l’Occident notre population et nos richesses.
— Pourquoi ? s’étonna Ramsès.
— Parce que l’Assyrie doit bientôt s’emparer de notre pays.
Le prince éclata de rire.
— Mais c’est de la folie ! s’écria-t-il. L’Assyrie s’emparant de la Phénicie ? Et que dirait l’Égypte ?
— L’Égypte a déjà donné son accord.
Le prince éclata.
— Tes pensées se brouillent, vieillard ! cria-t-il à Hiram. Tu sembles oublier que pareille décision ne peut intervenir sans l’accord du Pharaon et de moi-même.
— Tout cela se fera en son temps. Pour le moment, ce sont les prêtres qui ont conclu l’accord.
— Quels prêtres, et avec qui ?
— De votre côté, je crois savoir que ce furent le ministre Herhor, l’archiprêtre Méfrès et le savant Pentuer ; du côté assyrien, il y eut Beroes, archiprêtre chaldéen …
Le prince pâlit.
— Prends garde à tes paroles ! Tu accuses en ce moment de trahison les plus hauts dignitaires du royaume !
— Il n’y a pas de trahison, seigneur. Ton ministre et ton archiprêtre peuvent parfaitement entreprendre des tractations avec les souverains étrangers. D’ailleurs, comment sais-tu que le pharaon n’a pas donné son accord ?
Ramsès pensa en lui-même qu’un tel accord, en effet, n’aurait rien d’une trahison, mais prouverait simplement la désinvolture avec laquelle on traitait l’héritier du trône. C’est donc ainsi que l’on agissait avec le futur pharaon ! C’est donc pour cela que Pentuer condamnait la guerre et que Méfrès le soutenait !
— Où et quand cet accord a-t-il été conclu ? demanda-t-il.
— Au temple de Set, près de Memphis, répondit Hiram ; cela se passait le jour où tu as quitté la ville, je pense.
Le prince réfléchit un instant.
— Je ne puis y croire ! dit-il enfin. Apporte-moi la preuve de ce que tu avances !
— La voici : on attend l’arrivée à Pi-Bast d’un grand seigneur assyrien, Sargon, qui vient soi-disant en pèlerinage au temple d’Astoreth. En réalité, il doit ratifier ce que les prêtres ont décidé au sujet de la Phénicie …
— Mais l’Assyrie devrait, en cas d’un tel traité, donner à l’Égypte d’énormes compensations !
— Évidemment. Et c’est là que l’Égypte sera perdante, car l’Assyrie annexera, outre la Phénicie, la plus grande partie de l’Asie, ne vous abandonnant que les Israélites, les Philistins et la presqu’île du Sinaï … Ainsi le pharaon ne pourra-t-il jamais récupérer ses cent cinq mille talents …
Le prince secoua la tête.
— Tu ne connais pas les prêtres égyptiens, dit-il ; aucun d’entre eux n’accepterait un tel marché.
— Et pourquoi pas ? L’Égypte semble redouter une guerre avec l’Assyrie, ce que d’ailleurs je ne puis comprendre, car elle est la plus forte, et elle pourrait facilement mettre la main sur les richesses de Ninive et de Babylone !
— Tu avoues donc toi-même qu’un tel marché ne s’expliquerait pas !
— Si, dans un seul cas : si les prêtres voulaient supprimer la royauté en Égypte. Ils y tendent depuis un siècle …
— Tu déraisonnes ! s’écria Ramsès.
Mais, au fond de lui-même, il sentait naître l’inquiétude.
— Je me trompe peut-être, seigneur, dit Hiram, mais considère ceci : si le pharaon faisait la guerre à l’Assyrie et la gagnait, il s’assurerait une armée plus fidèle que jamais et deux cent mille talents de tribut annuel de Ninive et de Babylone. De telles richesses lui permettraient de racheter les biens hypothéqués auprès des prêtres, et ceux-ci se trouveraient ainsi écartés du pouvoir …
Les yeux de Ramsès brillèrent. Hiram poursuivit :
— Or, aujourd’hui, l’armée est sous les ordres de Herhor et dépend donc des prêtres, à l’exception de quelques régiments étrangers. Le trésor est vide et, une fois les Phéniciens chassés, c’est aux prêtres que vous devrez vous adresser pour avoir de l’argent … Dans dix ans, tous vos biens auront passé dans leurs mains ; qu’arrivera-t-il, alors ?
Le front de Ramsès se couvrit de sueur.
— Tu vois bien, seigneur, insistait Hiram, que si les prêtres signent avec l’Assyrie un traité qui leur est défavorable, c’est pour affaiblir puis anéantir le pouvoir du pharaon. À moins que l’Égypte, vraiment, soit si faible qu’elle ait besoin de paix à tout prix …
Le prince se dressa.
— Tais-toi ! cria-t-il. Il est faux que l’Égypte soit impuissante devant l’Assyrie au point de lui livrer l’Asie !
Il se mit à parcourir la pièce à pas nerveux. Hiram le regardait avec compassion.
— Quelqu’un t’a induit en erreur, Hiram, et tu l’as cru ! dit enfin Ramsès. S’il y avait un traité en préparation, on l’entourerait de plus de mystère, ou bien alors le fait que tu sois au courant prouverait qu’un des négociateurs a trahi …
— Et si une cinquième personne avait surpris l’entretien ? demanda Hiram.
— Et t’aurait vendu, à toi, le secret ?
Hiram sourit.
— Je m’étonne, dit-il, que tu n’aies pas encore pu apprécier à sa valeur le pouvoir de l’or …
— Nos prêtres en ont plus que toi, qui es pourtant riche !
— Oui, mais moi non plus je ne refuse pas l’argent quand on m’en offre ! Pourquoi les autres le feraient-ils ?
— Parce qu’ils sont les serviteurs des dieux !
Le Phénicien sourit à nouveau.
— J’ai déjà vu bien des temples et, à l’intérieur, bien des statues … Mais de dieux, jamais !..
— Tu blasphèmes ! J’ai moi-même vu une divinité, senti sur moi sa main et entendu sa voix.
— Où cela ?
— Au temple de Hator …
— Le jour ?
— Non, la nuit, avoua Ramsès.
— La nuit, on voit tant de choses … Mais raconte-moi, comment cela s’est-il exactement passé ?
— J’ai senti que l’on me prenait par les bras, par les jambes. Je le jure !
— Ne jure donc pas inutilement ! interrompit Hiram en souriant.
Il regarda attentivement le prince de ses yeux intelligents et, voyant que son interlocuteur perdait de son assurance, il dit :
— Écoute-moi : tu es jeune et inexpérimenté ; de plus, tu es entouré d’intrigues. J’ai été, moi, l’ami de ton grand-père et de ton père, et je voudrais te rendre un service. Viens donc une nuit au temple d’Astoreth, mais viens-y dans le plus grand secret ; tu verras qui sont ces dieux qui nous parlent et nous touchent la nuit, dans les sanctuaires …
— Je viendrai, dit Ramsès après un moment d’hésitation.
— Avertis-moi de ta venue le matin, et je te ferai parvenir le mot de passe nécessaire pour pénétrer dans le temple. Mais ne te trahis pas, et ne me trahis pas … Les dieux pardonnent parfois la trahison ; les hommes, jamais ! acheva-t-il, toujours souriant.
Il salua le prince, puis le bénit.
— Tu t’adresses à des dieux auxquels tu ne crois pas ? s’écria Ramsès.
— Je ne crois ni aux dieux égyptiens, ni aux dieux assyriens ou phéniciens ; mais je crois en l’Unique qui n’a pas de temple et dont on ignore le nom.
— Nos prêtres croient eux aussi en l’Unique ! intervint le prince.
Les prêtres chaldéens aussi, mon prince … Et pourtant, les uns et les autres sont vos ennemis ! Tu vois, il n’y a pas de vérité absolue !
Après le départ de Hiram, Ramsès s’enferma dans sa chambre et réfléchit à ce qu’il venait d’apprendre. Il comprenait que les Phéniciens et les prêtres se livraient une lutte à mort afin de sauvegarder leur influence et leurs richesses. Hiram avait raison lorsqu’il disait qu’en l’absence des Phéniciens, le pharaon et la noblesse tomberaient sous la coupe du clergé. Le prince savait que la moitié de l’Égypte appartenait à ce dernier, et que seuls les trésors des temples pourraient pallier les embarras financiers du pharaon. Il savait tout cela, mais depuis sa récente nomination due à Herhor, son animosité à l’égard des prêtres avait perdu de son intensité. Les paroles de Hiram l’avaient ravivée. Pourquoi les prêtres menaient-ils des négociations à son insu, pourquoi lui cachaient-ils que les peuples d’Asie devaient cent mille talents à la couronne ?
Ramsès souffrait de devoir apprendre la vérité de la bouche d’un étranger. D’autre part, pourquoi Pentuer et Méfrès insistaient-ils tant sur la nécessité d’une paix durable, alors que la guerre seule pouvait redresser la situation de l’Égypte ?
« Cent mille talents à récupérer, calculait-il, plus deux cent mille que payeraient Ninive et Babylone … Voilà de quoi couvrir les frais de n’importe quelle guerre, sans compter les tributs que celle-ci assurerait pour l’avenir et les esclaves que j’en pourrais ramener ! À ce moment-là, il me serait enfin possible de régler le sort du clergé ! »
Une fièvre inconnue le gagnait. L’espace d’un instant, il se demanda ce qui arriverait au cas où les Asiates le vaincraient … Mais, aussitôt, il renonça cette idée : comment les troupes égyptiennes pourraient-elles ne pas écraser les barbares assyriens alors qu’il y aurait à leur tête le petit-fils de Ramsès le Grand qui avait, lui, dispersé les hordes hittites ? Il se sentait invincible et avait en ses forces une foi inébranlable ; de plus, les dieux n’étaient-ils pas là pour le protéger ?
Il se souvint des paroles de Hiram au sujet des dieux.
« Il faudra que j’aille un jour à ce temple d’Astoreth, pensa-t-il ; je me demande bien ce que l’on m’y montrera … ».
Hiram tint parole. Des caravanes entières venaient chaque jour apporter des biens en nature et en argent au palais de Pi-Bast. Ainsi Ramsès reçut-il ses cent talents en moins de cinq jours. Hiram n’avait exigé qu’un intérêt minime : un talent pour quatre l’an.
La Cour du prince retrouva son faste. Ses trois maitresses reçurent de nouvelles toilettes, des parfums et des esclaves ; les domestiques mangeaient à leur faim et les soldats étaient payés. Tous étaient enchantés et en particulier Tutmosis et ses amis à qui les Phéniciens, sur l’ordre de Hiram, avaient consenti de fortes avances d’argent. Les fêtes succédaient aux fêtes malgré la chaleur croissante, et le prince se réjouissait de la gaieté générale. Une seule chose l’inquiétait : l’attitude de Méfrès et des autres prêtres.
Il avait craint, en effet, qu’ils ne lui reprochassent de s’être endetté auprès de Hiram, contrairement à leurs conseils. Or, ils ne disaient rien et ne se montraient même pas à la Cour.
— C’est étrange, dit-il un jour à Tutmosis … Les prêtres ne nous réprimandent pas, et pourtant nous buvons du matin au soir, notre Cour est pleine de femmes et il y a de la musique jour et nuit …
— Pourquoi nous blâmeraient-ils ? demanda le courtisan. Ne sommes-nous pas dans la ville d’Astoreth, déesse de l’amour et du plaisir ? D’ailleurs, les prêtres comprennent fort bien que tu veuilles t’amuser après ton séjour au temple.
— Ils te l’ont dit ? demanda Ramsès, inquiet.
— Plus d’une fois. Pas plus tard qu’hier, Méfrès m’a dit en riant qu’un jeune homme comme toi se sent plus attiré par les amusements que par la prière ou le gouvernement …
Ces paroles firent réfléchir Ramsès. Ainsi, les prêtres le considéraient comme un jouvenceau insouciant ! Tant mieux ! La surprise ne serait que plus cruelle !
Ramsès prenait plaisir à induire les prêtres en erreur, à assoupir leur méfiance. Aussi, s’amusait-il de plus en plus, pour conserver sa réputation d’insouciance.
Il y réussit. Méfrès et Mentésuphis se trompèrent sur son compte tout autant que sur celui de Hiram. Ce dernier ne dissimulait nullement ses relations avec l’héritier du trône, et Méfrès était convaincu que le prince songeait sérieusement à chasser les Phéniciens d’Égypte et qu’il leur empruntait de l’argent avec l’intention de ne jamais le leur rendre.
Un jour de juin, Hiram fit savoir à Ramsès qu’il l’attendait le soir même au temple phénicien d’Astoreth. À l’heure du coucher du soleil, le prince attacha son glaive, mit un manteau sur ses épaules et se couvrit la tête d’un capuchon, puis, discrètement, il se glissa dans la rue et se rendit chez Hiram. Celui-ci l’accueillit cordialement.
— Ainsi, dit-il avec un sourire, tu n’as pas peur de pénétrer dans un temple phénicien connu pour ses débauches et les horreurs qui s’y déroulent ?
— Pourquoi aurais-je peur ? demanda Ramsès avec dédain. Astoreth n’est pas Baal à qui on sacrifie des enfants vivants !
— Tu crois vraiment à ces pratiques ?
— Un témoin digne de foi me les a décrites … Un jour que l’orage avait détruit plusieurs bateaux phéniciens, vos prêtres exigèrent un sacrifice et les mères phéniciennes vinrent d’elles-mêmes jeter leurs plus beaux enfants dans le brasier allumé à l’intérieur de la statue de Baal …
Hiram sourit malicieusement.
— Et tu y crois vraiment ? répéta-t-il.
— Je te l’ai dit : celui qui m’a raconté cela est digne de foi.
— Certes, il a raconté ce qu’il a vu, répondit Hiram. Mais l’indifférence des mères sacrifiant leurs enfants ne l’a-t-elle pas étonné ?
— Si, mais elle prouve seulement la cruauté de votre peuple !
Le vieux Phénicien hocha la tête.
— Cela se passait quand ? demanda-t-il.
— Il y a quelques années.
— Si un jour, seigneur, tu honores Tyr de ta visite, j’aurai le plaisir de te montrer une telle cérémonie …
— Je ne veux pas voir de pareilles horreurs !
— Puis, continuait le Phénicien, nous irons dans une des salles du temple où tu verras ces mêmes garçons qu’on a brûlés quelques années plus tôt et qui grandissent, joyeux et bien portants …
— Comment cela ?
— Oui, nous en faisons des marins robustes …
— Ainsi, vous trompez le peuple ? dit le prince en riant.
— Nous ne trompons personne. Chacun se trompe lui-même en ne demandant pas l’explication d’un culte qu’il ne comprend pas. En effet, une coutume de chez nous veut que des mères pauvres, voulant assurer à leurs enfants un avenir meilleur, les offrent à l’État. C’est symboliquement que Baal s’empare d’eux ; cela veut simplement dire que ces enfants cessent d’appartenir à leurs mères tout comme s’ils étaient tombés dans le feu. Nous nous occupons de leur éducation et ils deviennent prêtres, fonctionnaires ou marins.
— Je suis heureux d’apprendre cela, dit le prince avec chaleur, heureux aussi de vous savoir meilleurs que je ne croyais.
— En tout cas, nous sommes tes fidèles serviteurs et nous répondrons toujours à ton appel …
— Vraiment ? demanda Ramsès en fixant Hiram droit dans les yeux.
Le vieillard mit une main sur le cœur.
— Je te jure, futur pharaon, que si jamais tu entames la lutte contre un ennemi commun, toute la Phénicie se dressera à tes côtés … Accepte ceci en souvenir de cette promesse.
Il tira de dessous de son manteau une médaille en or couverte de signes mystérieux et la suspendit au cou de Ramsès.
— Muni de cette amulette, tu pourras faire le tour du monde et chaque Phénicien que tu rencontreras t’aidera de ses conseils, de son or et même de son épée … Et maintenant, allons !
Ils sortirent dans la nuit étoilée ; une fraîcheur apaisante succédait à la canicule du jour. Les rues étaient vides, mais sur les toits des maisons, les gens s’amusaient. Pi-Bast ressemblait à une grande salle des fêtes de musique, de cris joyeux et de rires. Hiram et le prince marchaient d’un pas rapide ; de temps à autre, on leur lançait des fleurs d’une fenêtre et on les conviait à se joindre à quelque joyeuse réunion. Ils passaient outre, se hâtant vers leur destination. Ils arrivèrent enfin dans un quartier aéré, plein d’arbres au parfum pénétrant.
— Nous y sommes, dit Hiram.
Ils pénétrèrent dans un jardin au bout duquel apparaissaient les deux tours blanches et bleues du temple d’Astoreth. Un grand escalier menait au portail.
Le prince admira longuement les formes gracieuses du temple, mises en valeur par le clair de lune et la verdure. Dans le parc, il aperçut des couples enlacés et une musique lointaine arriva à ses oreilles.
Un vieux prêtre s’approcha d’eux. Il échangea quelques mots avec Hiram et salua Ramsès.
— Veuillez me suivre, lui dit-il.
— Et que les dieux te protègent, ajouta Hiram, qui les quittait là.
Ramsès suivit le prêtre. Au milieu des arbres, non loin du temple, il vit un petit palais ; des gens étaient rassemblés devant l’entrée et chantaient.
— Que font-ils là ? Ils prient ? demanda le prince,
— Non, dit le prêtre, visiblement ennuyé. Ce sont là les adorateurs de Kamée, notre prêtresse chargée de veiller sur la flamme du temple.
— Mais qu’espèrent tous ces hommes ?
— Rien ! répondit le prêtre d’un ton indigné. Si la prêtresse chargée de la flamme sacrée oubliait son vœu de chasteté, elle devrait périr !
— Cruelle loi ! dit Ramsès.
— Attends ici, dit le prêtre avec froideur. Et lorsque tu entendras trois coups de gong, entre dans le temple, monte sur la terrasse et de là pénètre dans la salle pourpre …
— Tout seul ?
— Oui.
Le prince s’assit sur un banc, sous un olivier, et se mit à écouter les rires des femmes qui retentissaient dans le petit palais.
« Kamée ? … pensa-t-il. Joli prénom … Elle est sûrement jeune, peut-être belle, et ces Phéniciens stupides la menacent de mort au cas où … C’est sans doute pour eux le seul moyen de garder quelques Phéniciennes vierges … ».
Il plaignait cette femme pour qui l’amour devait signifier le tombeau.
« Ah ! Si Tutmosis devenait prêtresse d’Astoreth, il n’aurait pas le temps de faire brûler une seule lampe devant l’autel ! » songea-t-il gaiement.
À ce moment, un chant d’homme s’éleva devant le palais. La voix était chaude et belle ; les paroles étaient grecques. Une flûte accompagnait le chanteur, et un chœur de femmes reprenait chaque fois le refrain. C’était un chant d’amour tendre et troublant. Ramsès avait fermé les yeux et écoutait, charmé. L’univers entier s’était estompé pour lui et il ne restait que ce chant d’amour d’un homme pour une femme, un chant que Ramsès eût voulu faire sien … La passion de cet être amoureux lui parut plus importante que toute la grandeur de son rang de prince et l’importance de ses fonctions.
Il fut tiré de sa rêverie par un son de bronze trois fois répété. Le temple l’appelait.
Il se leva et gravit les marches de la terrasse. Là, tout n’était que silence ; seule une fontaine bruissait doucement. Il abandonna son épée et son manteau et pénétra dans le sanctuaire. La porte était ouverte et des statues de taureaux ailés, aux têtes humaines, accueillaient l’arrivant.
À l’intérieur régnait une totale obscurité ; seule la clarté blafarde de la lune pénétrait par les fenêtres étroites. Dans le fond, devant la statue d’Astoreth, brûlaient deux lampes. Ramsès distingua un visage de femme d’une infinie douceur ; il s’était autrement imaginé cette divinité de la vengeance et de la débauche.
« Étranges Phéniciens, pensa-t-il ; leurs dieux ne mangent pas d’enfants, leurs prêtresses sont vierges et leur déesse a un visage de petite fille … ».
Soudain, quelque chose lui frôla les jambes, tel un serpent. Ramsès recula d’un pas. Une voix murmura :
— Ramsès ! Ramsès !
Il ne put distinguer si c’était une voix d’homme ou de femme, mais il était sûr qu’elle venait du sol. Il se pencha, et sentit deux mains se poser délicatement sur sa tête. Il se redressa, voulut les saisir ; il ne rencontra que l’air.
— Ramsès ! murmura la voix, venant cette fois du haut.
Il leva la tête et sentit sur ses lèvres une fleur de lotus, mais c’est en vain qu’il tenta de la saisir.
— Ramsès ! souffla la voix, en provenance de l’autel.
Le prince se retourna et la surprise le cloua sur place. À quelques pas de lui se tenait debout un beau jeune homme, qui lui ressemblait comme un frère jumeau : mêmes traits, même allure, mêmes vêtements. Ramsès crut d’abord se trouver devant un immense miroir, mais il comprit aussitôt qu’il n’avait pas devant lui une image mais un être vivant. Il sentit un baiser dans le cou ; derrière lui, il n’y avait personne et son sosie avait disparu.
— Qui es-tu ? Je veux le savoir ! s’écria-t-il irrité.
— C’est moi, Kamée, répondit une voix douce.
Et, dans le rayon de lune, apparut une ravissante jeune femme, nue, une ceinture dorée enserrant sa taille. Ramsès la prit par la main ; elle le laissa faire.
— C’est donc toi, Kamée ? Ce n’est pas possible ! C’est bien toi qu’un jour Dagon m’a envoyée, n’est-ce pas ! Tu t’appelais alors Tendresse …
— Mais je suis aussi Tendresse, répondit-elle.
— C’est toi qui, tout à l’heure, as posé tes mains sur ma tête ?
— Oui.
— Comment as-tu fait ?
— Comme ceci ! répondit-elle en jetant ses bras autour du coup du prince et en l’embrassant.
Ramsès voulut la saisir dans ses bras, mais elle se dégagea avec une force qu’on ne lui eût jamais soupçonnée.
— C’est donc toi la prêtresse Kamée ? répéta-t-il … Et c’est pour toi que chantait ce Grec … Qui est-il ?
Le prince parlait d’une voix passionnée.
— C’est un serviteur du temple, répondit Kamée d’un ton de mépris.
Ramsès sentait monter en lui un désir insensé pour cette frêle jeune femme qui, quelques mois plus tôt, l’avait laissé indifférent et qui, aujourd’hui, faisait naître en lui une véritable passion. Cependant, il avait présente à l’esprit la loi de mort, inexorable.
— Que tu es belle ! dit-il à Kamée. Puis-je te rendre visite ? Mais, dis-moi, tu es vraiment chargée de veiller sur la flamme sacrée ?
— Oui.
— Et, vraiment, tu n’as pas le droit d’aimer ? Ne feras-tu pas, pour moi, une exception ?
— Les dieux se vengeraient et la Phénicie me renierait !
Ramsès l’attira vers lui, mais elle se dégagea de nouveau.
— Prends garde, seigneur, dit-elle en le regardant avec arrogance. La Phénicie est puissante et ses dieux …
— Que m’importent ses dieux ! S’ils osaient porter la main sur toi, je mettrais en pièces la Phénicie !..
— Kamée !.. s’éleva une voix venant de l’autel.
Elle pâlit.
— Tu vois, ils m’appellent … Ils ont peut-être entendu tes blasphèmes !..
— Je leur souhaite de ne jamais entendre ma colère ! éclata Ramsès.
— La colère des dieux est plus terrible encore, dit-elle.
Elle disparut dans l’obscurité. Ramsès courut à sa suite, mais il recula, effrayé. Entre l’autel et lui, une flamme rouge venait de s’abattre avec un grondement terrible. Elle avançait, droit vers lui, sur toute la largeur du temple. Le prince recula pas à pas. Il sentit soudain un souffle d’air frais : il se trouvait dehors, et le portail de bronze se referma avec bruit devant lui.
Il se frotta les yeux, reprit son épée et son manteau, et descendit l’escalier, en titubant.
En le voyant revenir au palais, le visage défait, le regard vague, Tutmosis s’inquiéta.
— Grands dieux ! Où étais-tu ? demanda-t-il. Ta Cour tout entière est inquiète !
— Je suis allé me promener. La nuit est si belle …
— Je tiens à l’apprendre le premier une grande nouvelle, dit le courtisan : Sarah a mis au monde un fils.
— Ah oui ? dit Ramsès d’une voix indifférente. À l’avenir, ajouta-t-il, je ne veux plus qu’on s’inquiète de mes sorties.
— Tu veux donc continuer à sortir seul ?
— Si je ne pouvais sortir seul et aller où j’en ai envie, je serais le plus malheureux des esclaves, répondit sèchement Ramsès.
Il passa dans sa chambre. Hier encore, la nouvelle qu’il avait un fils l’eût rendu fou de joie. Aujourd’hui, il l’accueillait avec indifférence. Il était plongé tout entier dans les souvenirs de cette soirée, la plus extraordinaire qu’il eût jamais connue. Il entendait encore résonner à ses oreilles le chant du Grec et il revoyait le clair de lune sur le temple d’Astoreth. Il ne put fermer l’œil de la nuit.
Le lendemain, le prince se leva tôt et, sitôt habillé, fit appeler Tutmosis. Celui-ci arriva, parfumé et pommadé, curieux aussi de deviner l’humeur du prince. Mais Ramsès paraissait surtout fatigué.
— Es-tu tout à fait sûr que j’aie un fils ? demandat-il en bâillant.
— Je tiens la nouvelle de Méfrès.
— Ah ? … Et depuis quand les saints pères s’intéressent-ils à ma maison ?
— Depuis que tu leur es bienveillant, seigneur.
— Vraiment ? dit le prince.
Mais ses pensées étaient ailleurs : il réfléchissait aux prodiges vus au temple d’Astoreth et il les comparait à ceux aperçus au sanctuaire de Hator. Ici comme là tout s’était déroulé dans l’obscurité …
Il revint sur terre et demanda brusquement :
— Quand est-ce donc arrivé ?
— Quoi donc ? La naissance ? Il y a dix jours, parait-il … La mère et l’enfant se portent bien … C’est le médecin de Herhor lui-même, Ménès, qui a assisté Sarah.
— Bien, bien, dit le prince.
Il repensa aux voix et aux visions du temple. Il était convaincu qu’il ne s’agissait là que d’habiles supercheries, et se demandait seulement : des prêtres phéniciens et des nôtres, lesquels sont les plus adroits ?
— Écoute-moi, Tutmosis, reprit-il ; il faut que Sarah et mon enfant viennent ici. je veux voir mon fils …
— Veux-tu qu’ils arrivent immédiatement ?
— Oui, au plus vite. Je les installerai dans un des pavillons du jardin, ils y seront très bien et je pourrai montrer mon fils au monde.
Une fois de plus, il retomba dans ses pensées. Il ne croyait plus en aucun des miracles des temples, et une véritable fureur le saisit à l’idée qu’on avait cherché à le tromper tout comme on le faisait avec de vulgaires paysans qui se prosternaient devant le bœuf Apis.
— Tutmosis, dit-il, fais venir les régiments des garnisons voisines à Pi-Bast … Fais-le progressivement, sans démonstration aucune … Je veux les passer en revue et les récompenser de leur fidélité.
— Et nous, les nobles, ne te sommes-nous pas fidèles ?
— L’armée et la noblesse, c’est un même tout.
— Et les gouverneurs, les fonctionnaires ?
— Ils sont fidèles eux-aussi, et même les Phéniciens le sont … Mais il y a beaucoup de traîtres à des postes importants !
— Parle plus bas ! souffla Tutmosis, effrayé.
— Que crains-tu ? dit le prince. Saurais-tu toi aussi qu’il y a parmi nous des traîtres ?
— Je sais à qui tu penses ; mais tu es prévenu contre lui …
— Contre qui ?
— Mais contre Herhor ! Pourtant, j’aurais cru qu’après ta retraite au temple …
— Eh bien, quoi donc ? Au temple comme partout ailleurs, j’ai pu me rendre compte de la richesse des prêtres et de la pauvreté du pharaon …
— Plus bas ! Plus bas ! répéta Tutmosis.
— J’en ai assez de me taire ! éclata Ramsès ; assez d’arborer toujours un visage serein ! Permets qu’au moins avec toi je sois franc ! D’ailleurs, ce que je te dis là, je le dirais même en Conseil d’État : à savoir qu’il est honteux que l’héritier du trône, dont le père possède toute l’Égypte, doive emprunter de l’argent à un roitelet tyrien !
— Mais qu’as-tu donc, aujourd’hui ? murmura Tutmosis, qui voulait terminer au plus vite cette conversation dangereuse.
— Ce que j’ai ? …
Le prince s’arrêta à mi-phrase et se replongea dans ses réflexions. Il se disait que son père, tout comme lui, était depuis trente ans entre les mains d’habiles filous qui lui soutiraient ses richesses et écartaient de lui tous ceux qui auraient pu lui ouvrir les yeux. Il se demandait si, comme le prétendait Hiram, le clergé voulait vraiment renverser la monarchie, et il comprenait les craintes du Phénicien. La domination assyrienne signifiait ruines et carnages.
À ce moment, un son de flûte parvint du dehors.
— Qu’est-ce ? demanda Ramsès.
— Ce sont les Asiates qui accueillent un pèlerin fameux arrivant de Babylone.
— De Babylone ? Comment s’appelle-t-il ?
— Sargon.
— Sargon ? …
Le prince éclata de rire.
— Sargon ? … Et qui est-ce ?
— Un dignitaire de la cour du roi Assar. Il arrive avec dix éléphants, un troupeau de pur-sang et une foule d’esclaves …
— Et que vient-il faire ?
— Il se rend au temple d’Astoreth, prier la déesse …
— Ah, vraiment ? … s’esclaffa le prince, qui se souvenait des paroles de Hiram annonçant la venue de l’envoyé assyrien. Vraiment, quel homme pieux ! Il vient de bien loin pour adorer Astoreth ! Il aurait pourtant trouvé de plus grands dieux à Ninive !
Tutmosis le regardait sans comprendre.
— Que t’arrive-t-il, Ramsès ? demanda-t-il.
— Une révélation, cher Tutmosis, une révélation ! Ha ! ha ! ha ! Sargon, un pieux pèlerin !
— Vraiment, je ne te comprends pas ! répéta Tutmosis, embarrassé.
— Cela n’a pas d’importance, dit le prince. Contente-toi de ne pas oublier que Sargon est venu ici adorer Astoreth, et pour cela seulement !
— J’ai l’impression que tout ce que tu dis est bien dangereux … dit Tutmosis à voix basse.
— Aussi, n’en parle à personne.
— Je ne me trahirai pas, tu le sais bien. Mais sauras-tu, toi, tenir ta langue ?
Ramsès lui mit la main sur l’épaule.
— Sois tranquille, dit-il en le regardant dans les yeux. Il suffit que l’armée et les nobles me restent fidèles, et vous assisterez bientôt à des événements étranges qui vous rempliront d’aise.
— Nous sommes prêts à mourir pour toi ! dit Tutmosis.
Ramsès lui vit un visage si grave qu’il comprit pour la première fois que sous ces apparences de garçon vain et frivole se cachait un homme courageux sur qui on pouvait compter.
Il n’aborda plus jamais, avec Tutmosis de sujets aussi équivoques ; mais ce dernier avait compris que la présence de Sargon à Pi-Bast cachait d’importants secrets d’État. D’ailleurs, depuis quelque temps, les nobles se doutaient que d’importants événements étaient proches, car les Phéniciens leur racontaient — sous le sceau du secret — qu’un traité avec l’Assyrie allait être signé, que la Phénicie serait anéantie et que l’Égypte se couvrirait de honte et tomberait sous la coupe des Assyriens. La noblesse s’en était émue, mais n’osait le montrer. Bien au contraire, on s’amusait plus que jamais tant à la Cour que chez les gouverneurs de Basse-Égypte. On eût dit qu’un vent de folie et de débauche avait déferlé sur toute cette société, et pas une nuit ne se passait sans illuminations, chants, cris et danses. L’Égypte s’amusait avec frénésie.
Après une période de calme, l’activité banquière avait repris et il y avait sur le marché une abondance d’or et de marchandises comme depuis longtemps on n’en avait plus connu.
Les prêtres n’avaient pas été sans remarquer le faste nouveau de la cour de l’héritier du trône, mais ils s’étaient trompés sur ses origines, et dans tous ses rapports à Herhor, Mentésuphis disait que le prince se reposait bruyamment des fatigues de son séjour au temple. Herhor acceptait ces explications avec calme, voire avec satisfaction, car il estimait normale et même utile pour lui la légèreté de Ramsès. Celui-ci y gagna en liberté et il put désormais s’échapper tous les soirs du palais pour se rendre, couvert d’un grand manteau, au temple d’Astoreth. Là, assis sur un banc du jardin, il écoutait les chants en l’honneur de Kamée et rêvait d’elle. Il avait voulu, à plusieurs reprises, rendre visite à la prêtresse, mais il trouva indigne de lui cette attitude de pieux pèlerin apportant des offrandes à la déesse.
Jadis, lorsque Dagon lui avait envoyé Kamée, il l’avait trouvée séduisante, sans plus ; mais maintenant qu’elle lui était devenue inaccessible, à lui nomarque et fils de pharaon, et qu’il entendait chaque soir s’élever vers elle le chant passionné d’un autre homme, il éprouva pour la première fois de sa vie un sentiment nouveau, mélange de désir, de jalousie et de tendresse. S’il avait pu posséder Kamée à son gré, elle ne l’eut sans doute pas intéressé ; mais l’ombre de la mort barrant l’entrée de sa chambre et ce rival inconnu de tous les soirs donnaient à la jeune femme un attrait incomparable. Voilà pourquoi, depuis dix jours, tous les soirs, Ramsès hantait les jardins du temple d’Astoreth.
Un soir, il s’y rendit avec la décision bien arrêtée de pénétrer chez Kamée. Mais, arrivé à l’entrée du jardin, il eut honte de lui.
« A-t-on jamais vu un fils de pharaon poursuivre ainsi une femme, comme un pauvre scribe sans le sou ? Jusqu’à présent, toutes sont venues à mon appel ; celle-ci viendra également … ».
Il était sur le point de rebrousser chemin ; il hésita de nouveau.
« Mais elle ne peut pas venir, songea-t-il ; ils la tueraient … En fait, la tueraient-ils vraiment ? Qui le ferait ? Hiram, qui ne croit en rien, ou Dagon qui ne sait plus lui-même en quoi il croit ? … À moins qu’un de ces pèlerins fanatiques qui sont ici par milliers … ».
Il se dirigea vers le palais de la prêtresse. Il y avait plus de bruit et de lumière que d’habitude ; une foule importante entourait la maison. Un éléphant portant un dais somptueux et des chevaux harnachés attendaient entre les arbres. Des hommes barbus, à la chevelure épaisse, vêtus de gros drap et chaussés de bottes, se tenaient près des chevaux. Ils étaient armés d’arcs, d’épées et de javelots. À la vue de ces étrangers trapus, lourds, vulgaires, parlant une langue inconnue aux résonances métalliques, le prince sentit son sang bouillonner.
Le spectacle de ces hommes faisait monter en lui une sourde colère, et il aurait voulu se jeter sur eux, le glaive levé. Il se maîtrisa. Non loin de lui passa un homme vêtu d’un pagne, un Égyptien. Il l’appela, lui tendit quelques drachmes, et demanda :
— Qui sont ces hommes ?
— Des Assyriens, dit l’esclave, et ses yeux brillèrent de haine.
— Des Assyriens ? Que font-ils ici ?
— Sargon, leur maître, est chez la prêtresse, et ils sont là pour le protéger … Que la peste les emporte !
— Va-t’en, dit Ramsès.
« Ainsi, les Assyriens sont déjà chez nous pour négocier — ou pour tromper — et leur grand maître fait la cour à Kamée ? » pensa-t-il.
Il rentra au palais, la tête basse. Une haine inconnue s’était réveillée en lui contre ces ennemis séculaires de l’Égypte, et tout ce que sa raison lui dictait en faveur de la paix s’évanouissait sous l’empire de la passion. La guerre contre l’Assyrie, c’était désormais autre chose que des richesses à conquérir ; c’était surtout une soif de sang et de vengeance.
Rentré chez lui, il appela, comme à l’accoutumée, son fidèle Tutmosis. Il était furieux et Tutmosis était ivre.
— Sais-tu ce que j’ai vu ? demanda-t-il au courtisan.
— Encore des prêtres, sans doute ? …
— J’ai vu des Assyriens ! Oui, des Assyriens, velus, puants, horribles !
Il marchait dans la pièce d’un pas fiévreux.
— J’avais cru, continua-t-il, j’avais cru que je détestais les gouverneurs qui me volent, les prêtres qui me tyrannisent … Je vois maintenant que ce n’étaient que des vétilles ; je n’ai compris ce qu’est la haine que depuis que j’ai vu ces Assyriens !
— Tu es habitué aux Juifs et aux Phéniciens, seigneur ; les Assyriens, tu les vois pour la première fois …
— Mais non ! Phéniciens, Philistins, Libyens, nous sommes une même famille … Du moment qu’ils paient le tribut, nous n’éprouvons à leur égard nulle haine … Mais rien ne nous paraît plus haïssable qu’un Assyrien ! Je ne trouverai de repos tant que je n’aurai pas couvert leurs champs de leurs cadavres, et que je n’aurai compté cent mille bras assyriens coupés !..
Tutmosis, effrayé, se taisait.
Quelques jours plus tard, Ramsès envoya Tutmosis chez Kamée avec mission de la ramener au palais. Elle arriva peu de temps après, dans une litière soigneuse close. Ramsès la reçut dans son appartement.
— Je suis allé chez toi hier soir, dit-il.
— Astoreth ! Quel bonheur ! Mais, seigneur, pourquoi ne m’as-tu pas appelée ?
— Il y avait là une bande de pourceaux assyriens …
— Je n’aurais jamais espéré que notre maître à tous honorât mon jardin de sa présence !..
Le prince rougit. Si elle avait su qu’il avait passé sous ses fenêtres non pas une soirée, mais dix ! Mais peut-être le savait-elle, et ses paroles n’étaient-elles qu’ironie ?
— Ainsi donc, reprit le prince, tu reçois maintenant des Assyriens ?
— C’était un de leur grand seigneur, Sargon : il a offert cinq talents à la déesse !
— Et tu le remercieras comme il se doit, sans doute ! ironisa Ramsès. Sa générosité amadouera les dieux et t’évitera la mort ? …
— Que dis-tu là ? Ne sais-tu pas qu’aucun Asiate ne lèverait la main sur moi, même si je m’offrais ? Ils craignent la divinité !
— Et que te voulait donc ce pieux Asiate ?
— Il m’a demandé d’aller m’établir au temple d’Astoreth à Babylone.
— Et tu as accepté ?
— J’accepterai … si tu l’ordonnes, répondit Kamée en se voilant le visage.
Ramsès lui prit la main. Ses lèvres tremblaient.
— Ne me touche pas, seigneur ! dit-elle. Tu es mon maître et le salut de la Phénicie, mais sois miséricordieux !..
Le prince la lâcha et fit quelques pas dans la pièce.
— Quelle chaleur, n’est-ce pas ? dit-il. Il existe, parait-il, des pays où une poussière blanche tombe parfois du ciel : elle fond à la chaleur et elle provoque le froid. Demande à tes dieux d’en faire tomber sur l’Égypte …
Il s’arrêta, la regarda fixement.
— Mais même si toute l’Égypte en était couverte, acheva-t-il, mon cœur n’en serait pas rafraîchi !
— Tu es comme le dieu Amon, seigneur, tu es le soleil incarné, tu éclaires tout ce vers quoi tu te tournes, et sous ton regard les fleurs éclosent …
Le prince s’approcha d’elle.
— Mais sois bon, seigneur, murmura la prêtresse, et ne me fais pas de mal …
Ramsès s’écarta ; Kamée eut un sourire équivoque. Un long silence tomba sur eux. La prêtresse le rompit.
— Tu m’as fait venir, seigneur, j’attends tes volontés.
— Ah oui !
Ramsès semblait sortir du sommeil.
— Ah oui !.. Je voulais te demander quelque chose : qui était ce jeune homme qui me ressemblait tant, l’autre nuit, au temple ?
— C’est un secret sacré, seigneur.
— Avec toi, tout est défense et secret. Au moins, dis-moi : était-ce un homme ou un esprit ?
— Un esprit.
— Un esprit qui, le soir, chante sous tes fenêtres …
Kamée sourit.
— Je ne veux pas violer vos secrets, dit Ramsès, mais je te charge de dire à cet esprit qui me ressemble tant de quitter l’Égypte au plus tôt et de ne plus jamais réapparaître ici. Car, vois-tu, il ne peut y avoir deux héritiers du trône dans un même pays …
Il avait proféré cette menace pour inquiéter Kamée, mais une idée nouvelle venait de surgir dans son esprit.
— À propos, Kamée, pourquoi tes compatriotes m’ont-ils montré mon sosie ? Ont-ils voulu ainsi me faire comprendre qu’ils ont pour moi un remplaçant ?
Kamée se jeta à ses pieds.
— Seigneur, tu portes notre talisman sur ta poitrine et tu nous soupçonnes de te vouloir du mal ? Les Phéniciens ont simplement voulu te faire savoir qu’ils ont un sosie fort utile au cas où tu voudrais, un jour, induire tes ennemis en erreur.
Le prince haussa les épaules.
— Seigneur, continua Kamée, ne sais-tu pas que Ramsès le Grand avait deux sosies destinés à ses ennemis ? Ils périrent tous deux, et il leur survécut !
— C’est bien, Kamée, je te crois. Tu recevras cinq talents pour Astoreth. Adieu.
Lorsqu’elle fut partie, Ramsès songea à l’utilité d’un sosie. Il pourrait ainsi faire croire au miracle, se montrer à Thèbes et à Memphis en même temps, entrer dans Babylone et prendre Ninive le même jour ! Les Assyriens seraient certainement frappés de terreur !
De plus en plus, il rêvait de cette guerre qui remplirait le trésor et apaiserait sa soif de vengeance. Il se disait qu’il n’y avait pas place, sur une même terre, pour les Assyriens et pour lui.
Son visage restait songeur des journées entières, et il comblait de faveurs les jeunes gens de sa Cour qui portaient des armes. Aussi, bientôt, son entourage prit-il une allure fort guerrière, ce qui inquiéta Mentésuphis, qui écrivit à Herhor :
Depuis la venue des Assyriens à Pi-Bast, le prince et sa Cour paraissent nerveux et font cliqueter leurs armes. J’ai peur que Sargon ne s’en offusque …
Mais Herhor répondit :
Il est heureux que nos jeunes nobles efféminés aient pris goût aux armes pendant le séjour des Assyriens … Ceux-ci auront ainsi de nous une meilleure idée, et l’héritier du trône a fort bien compris son rôle … Sargon n’en sera que plus conciliant !
Ainsi, pour la première fois en Égypte, un jeune prince avait réussi à tromper la vigilance des prêtres. Il le devait aux Phéniciens qui lui avaient appris le projet d’un traité secret, mais aussi à l’instabilité de son caractère qui, pour ceux qui l’observaient, expliquait ses brusques revirements et faisait douter de son énergie.
Il donna d’ailleurs une fois de plus la preuve de cette incroyable instabilité lorsqu’arriva Sarah. Elle était accourue, avec son fils, malgré la chaleur ; tous deux étaient fatigués, mais fort beaux. Le prince était ravi. Il avait installé Sarah et son enfant dans le plus beau pavillon du jardin, et il passait des journées entières à côté du berceau. Comme un songe, tout son esprit combatif s’était évanoui, et sa Cour avait repris ses confortables habitudes et abandonné le rude habit militaire. Ramsès ne vivait plus que pour son fils, il ne cessait de l’admirer et de le faire admirer à son entourage.
Mais cet intermède familial n’était pas du goût des Phéniciens ; aussi y mirent-ils rapidement fin.
Hiram arriva un jour au palais, accompagné, comme à son habitude, d’une foule d’esclaves.
— Seigneur ! dit-il à Ramsès. Tu as offert cinq talents à notre temple ; accepte donc d’assister aux jeux sacrés d’Astoreth, organisés avec cet argent.
Il lui tendit, sur un plateau, la clé d’une loge du cirque.
Ramsès accepta volontiers et, vers quatre heures de l’après-midi, il se rendit au cirque.
C’était un espace circulaire, entouré de gradins ; au-dessus, des loges ; un voile de mousseline protégeait du soleil. À l’entrée du prince, les assistants poussèrent un grand cri, puis commença la procession des musiciens, des chanteurs et des danseuses.
Le prince regarda autour de lui. À sa droite se trouvait la loge de Hiram et des dignitaires phéniciens ; à sa gauche, celle des prêtres et des prêtresses. Kamée s’y trouvait, éclatante de beauté. Après avoir salué le prince, elle se mit à causer avec un étranger aux cheveux blancs, à la stature imposante. Toute la bonne humeur de Ramsès disparut à cette vue. Il s’assombrit et demanda à Tutmosis :
— Comment s’appelle cet homme à qui la prêtresse fait des grâces ?
— C’est Sargon, l’illustre pèlerin de Babylone.
— Mais c’est un vieillard !
— Il est certes plus âgé que nous, mais c’est un très bel homme.
— Comment un barbare pourrait-il être beau ? Il sent mauvais, sans aucun doute !
Ils se turent. Ramsès de colère, Tutmosis de peur d’avoir osé louer un homme qui déplaisait à son maître.
Dans l’arène, les spectacles se succédaient : gymnastes, charmeurs de serpents, danseuses recueillaient les applaudissements du public. Mais le prince demeurait sombre : il détestait les Assyriens et était jaloux de Kamée.
Enfin commencèrent les combats de taureaux : une bête puissante, la tête couverte d’un drap, pénétra dans l’arène au son des tambours et des flûtes. Des hommes nus, armés de javelots et d’épées, la suivaient. Sur un signe du prince, qui présidait aux jeux, l’un des hommes arracha la toile qui recouvrait les yeux du taureau ; celui-ci, ébloui, se tint un moment immobile, puis se rua à la poursuite des lutteurs qui l’agaçaient de leurs javelots. Mais il se fatiguait en vain, perdait du sang. Enfin, couvert de bave, il s’écroula, terrassé, cependant que le public applaudissait.
Ramsès ne cessait d’observer Kamée. Elle parlait toujours avec Sargon, lui souriait ; parfois, il la voyait rougir et baisser les yeux, comme indignée ; à d’autres moments, elle se penchait si fort vers son interlocuteur que ses longs cheveux noirs se mêlaient à la crinière du barbare. Ramsès souffrait le martyre ; jamais encore aucune femme ne l’avait dédaigné pour un autre ; et ici, un Assyrien, presque un vieillard …
Dans l’arène, les jeux continuaient. D’autres taureaux succédaient au premier. Soudain, un grand cri s’éleva dans le public : la bête, rendue furieuse, venait d’encorner un de ses adversaires qui, les os brisés, gémissait étendu sur le sable. Des esclaves se précipitèrent pour le relever, mais le taureau bondit sur eux et les dispersa. Un grand silence s’était fait dans le cirque : les combattants, armés de piques, étaient affolés. Le taureau renversa l’un d’eux et se mit à poursuivre les autres. Et l’on vit alors cette scène inouïe : une arène où cinq hommes jonchaient le sol et où une dizaine d’autres fuyaient, épouvantés, devant un taureau déchaîné. L’assistance hurlait de terreur et de colère.
Soudain, ce fut à nouveau le silence. Dans sa loge, Hiram avait pâli ; tous les spectateurs se penchaient pour mieux voir. Deux hommes avaient bondi dans l’arène : Ramsès, le glaive à la main et Sargon, armé d’une hachette.
Le taureau courait en rond dans un tourbillon de poussière. Il fonça droit sur le prince puis, soudain, s’écarta et bondit sur Sargon. Au même moment, il s’écroula, abattu d’un terrible coup de hache entre les deux yeux.
Une grande clameur s’éleva, des fleurs tombèrent aux pieds de l’Assyrien. Ramsès se tenait à l’écart, étonné et irrité à la fois, son glaive inutile à la main. Il vit Kamée prendre une fleur à des voisins et la jeter à Sargon. Celui-ci acceptait avec indifférence cet hommage populaire. Il toucha le taureau du pied pour s’assurer qu’il était bien mort, puis fit à Ramsès un profond salut. Celui-ci le regarda avec une rage contenue ; il eut volontiers plongé son glaive dans la poitrine du vainqueur !.. Mais il se domina et, détachant le collier qu’il portait autour du cou, il le tendit à Sargon. Celui-ci salua à nouveau, baisa le collier et le passa à son cou.
Le prince fit demi-tour et s’éloigna d’un pas rapide. Triste et humilié, il quitta le cirque au milieu des cris joyeux des spectateurs.
C’était le mois de juillet, et la chaleur devenait accablante. À la cour de Ramsès, on continuait à s’amuser et on parlait encore de la mémorable scène du cirque. Les courtisans louaient le courage du prince, les maladroits louaient celui de Sargon : les prêtres désapprouvaient l’héritier du trône d’être descendu dans l’arène.
Ramsès, n’écoutait ni les uns ni les autres. Il avait, présentes encore à la mémoire, deux images : l’Assyrien vainqueur du taureau et Kamée acceptant ses avances. Ne pouvant faire venir la prêtresse, il lui fit demander une entrevue. Elle lui répondit qu’elle l’attendait le soir même.
À la mut tombée, Ramsès se glissa hors du palais et alla au temple d’Astoreth. Le jardin était presque désert et dans le palais de Kamée ne brillaient que quelques faibles lumières.
Le prince frappa doucement à la porte. La prêtresse elle-même vint ouvrir. Dans le vestibule sombre, elle lui baisa les mains et déclara qu’elle serait morte de douleur si, au cirque, le taureau avait fait quelque mal au prince.
— Maintenant, tu peux te tranquilliser, dit Ramsès, avec colère, puisque ton amant m’a sauvé la vie !
Ils étaient entrés dans une pièce éclairée. Ramsès vit alors que Kamée pleurait.
— Qu’as-tu ? demanda-t-il.
— Tu m’as retiré ta bienveillance, dit-elle ; peut-être l’ai-je mérité …
Le prince eut un rire amer.
— Es-tu déjà sa maîtresse, ou t’apprêtes-tu seulement à le devenir, vierge sacrée ?
— Sa maîtresse ? Jamais ! Mais je puis devenir sa femme …
Ramsès se leva d’un bond.
— Est-ce moi qui perds la raison ? Comment, toi, prêtresse chargée de veiller sur la flamme de l’autel d’Astoreth, et qui dois rester vierge sous peine de mort, tu vas te marier ? Décidément, vous mentez sans arrêt, vous, Phéniciens !
— Écoute-moi, seigneur, dit-elle en essuyant ses larmes. Sargon veut faire de moi son épouse, sa première épouse ! Dans certain cas, une prêtresse peut se marier à condition d’épouser un homme de sang royal. Or, Sargon est parent du roi Assar …
— Et tu acceptes de l’épouser ?
— Si le conseil des prêtres tyriens me l’ordonne, que pourrai-je faire ?
Elle éclata de nouveau en sanglots.
— Je ne vois pas en quoi Sargon intéresse ce conseil ?
— Il l’intéresse beaucoup, au contraire, dit Kamée en soupirant. Les Assyriens vont, parait-il, s’emparer de la Phénicie et c’est Sargon qui deviendra le satrape de notre pays.
— Tu es folle ! s’écria Ramsès.
— Je sais ce que je dis. Nous prions sans cesse, au temple, pour le salut de la Phénicie. Et maintenant plus que jamais …
— Pourquoi cela ?
— Parce qu’un prêtre chaldéen vient d’arriver en Égypte comme ambassadeur du roi Assar : il est chargé de signer avec vous le traité concernant l’annexion de la Phénicie.
Le prince voulut avouer qu’il n’était au courant de rien, mais il se retint et se mit à rire.
— Je te jure, dit-il, je te jure sur l’honneur que, moi vivant, Assar ne s’emparera pas de la Phénicie. Cela te suffit-il ?
— Ah ! Seigneur ! s’écria-t-elle en se jetant à ses pieds.
— Dans ces conditions, tu ne deviendras pas la femme de ce rustre ?
— Comment peux-tu encore en douter ?
— Et tu seras mienne ?
— Vraiment, tu veux ma mort ! s’écria-t-elle. Mais si tu l’exiges, je suis prête !..
— Je veux que tu vives, murmura-t-il avec fougue. Que tu vives tout en étant mienne !
— C’est impossible !
— Et le conseil des prêtres tyriens ?
— Il ne peut que m’autoriser à me marier …
— Tu entreras dans ma maison !
— Si je n’y entre pas comme ta femme, je mourrai … Mais je suis prête, je te le jure ! murmura-t-elle.
— Sois tranquille. Je veillerai sur toi ! dit Ramsès avec force.
— Comment feras-tu ? demanda Kamée en s’agenouillant de nouveau devant lui.
— Tu vaux bien un trône ! dit tout bas Ramsès, exalté.
— Ne fais pas cela ! s’écria-t-elle. Ne renonce pas au trône, car que deviendrait alors la Phénicie ?
Le prince sentit un voile glacé descendre sur lui, et il eut l’impression que par une blessure soudaine un sentiment s’en allait. Sa passion pour la prêtresse restait entière, mais tout respect et toute confiance s’étaient évanouis. Il se sentit las et fit ses adieux à Kamée. Avant de sortir, il regarda autour de lui comme s’il partait à regret. Il se disait en lui-même :
« Tu seras quand même mienne et les dieux phéniciens ne te tueront pas s’ils tiennent à leurs temples … ».
À peine Ramsès fut-il parti que le jeune Grec, si beau et ressemblant si fort au prince, fit irruption dans la chambre de Kamée. La fureur se peignait sur son visage.
— Lykon, que viens-tu faire ici ? s’écria Kamée, effrayée.
— Vipère ! siffla le Grec. Il y a moins d’un mois, tu m’as juré que tu m’aimais et que tu fuirais en Grèce avec moi, et déjà tu te jettes dans les bras d’un autre amant !
— Ta jalousie me fait horreur ! coupa la prêtresse.
— Je te tuerai, oui, je te tuerai de mes propres mains si tu deviens sa maîtresse ! criait Lykon.
— La maîtresse de qui ?
— Le sais-je ? Des deux, sans doute : du vieil Assyrien et de ce prince enfant … Il peut avoir toutes les femmes de l’Égypte, et il vient s’attaquer aux étrangères !..
— Et toi, n’es-tu pas, pour nous, un étranger ? demanda calmement Kamée.
— Garce ! éclata le Grec. Non, je ne vous suis pas étranger, car ma voix est au service de vos dieux ! Et combien de fois, grâce à ma ressemblance avec l’héritier du trône, n’avez-vous pas fait croire à ces Asiates stupides que Ramsès professait votre religion ?
— Tais-toi donc ! murmura la prêtresse en lui mettant la main sur la bouche.
À ce geste, le Grec parut s’apaiser. Il continua à voix basse :
— Écoute, Kamée … Un navire que commande mon frère arrive ces jours prochains dans le golfe Sébénitique. Rejoins-moi à Pi-Uto, et là nous nous embarquerons pour la Grèce. Jamais les Phéniciens ne nous retrouveront …
— Ils me retrouveront partout !
— Gare à eux s’ils touchent à un seul de tes cheveux ! Sache-le !
— Et toi, sache que je ne partirai pas d’ici avant d’avoir amassé vingt talents … Or, je n’en ai encore que huit.
— Et où prendras-tu le reste ?
— Sargon et le prince me les donneront.
— J’accepte que tu voies Sargon ; mais le prince, non !
— Tu es stupide, Lykon ! N’as-tu pas compris pourquoi ce garçon me plaît ? Mais parce qu’il te ressemble !
Le Grec se rasséréna.
— Soit, dit-il. Mais je suis jaloux et violent, tu le sais ; évite donc les familiarités de Ramsès …
Il l’embrassa et quitta discrètement la maison.
Kamée tendit le poing dans sa direction ; son regard était dur.
— Bellâtre ! murmura-t-elle. Tu es juste bon à me servir d’esclave !
Lorsque, le lendemain, Ramsès vint rendre visite à son fils, il trouva Sarah en larmes.
— Qu’as-tu ? demanda-t-il.
— Seigneur, je sais que tu ne m’aimes plus, mais, au moins, ne t’expose pas ainsi, toi !..
— Qui t’a dit que je ne t’aimais plus ?
— Tu as trois autres femmes dans ta maison … Des filles de sang noble …
— Soit. Mais encore ?
— Et tu cours encore des dangers pour une quatrième … Une Phénicienne dévergondée !..
Le prince se troubla. Comment Sarah avait-elle pu apprendre ou deviner que Kamée était dévergondée ?
— Il y a des mauvaises langues partout, dit-il. Qui t’a parlé d’une Phénicienne ?
— Personne, sinon mon cœur et des présages.
— Des présages ?
— Oui, ils sont effrayants. Une vieille prêtresse m’a prédit que mon fils et moi péririons par la faute des Phéniciens …
— Et toi, fille de Jehovah, tu crois aux balivernes d’une vieille ?
— Mon Dieu ne concerne que moi ; je dois aussi respecter les dieux des autres.
— Ainsi, la prêtresse en question t’a parlé des Phéniciens ?
— Oui, il y a longtemps déjà, elle m’a dit de me méfier d’une Phénicienne … Ici, j’entends sans cesse parler d’une prêtresse phénicienne ; on dit même que c’est envoûté par elle que tu as bondi, l’autre jour, dans l’arène … Je serais morte de douleur si cette bête t’avait fait quelque mal !
— Je ne cours aucun risque, rassure-toi, dit le prince en riant. Les hommes peuvent nuire aux hommes, mais pas à nous qui sommes les maitres du monde !
Il embrassa Sarah et son fils et les quitta, mais l’inquiétude était en lui.
« Décidément, rien ne peut rester secret en Égypte, pensait-il. je suis surveillé sans cesse par les prêtres et les courtisans ; Kamée est observée sans répit par les phéniciens. S’ils m’ont laissé lui rendre visite, c’est qu’ils n’attachent guère d’importance à sa vertu … D’ailleurs, après m’avoir dévoilé les supercheries de leur temple !.. Oui, Kamée sera à moi. Ils ont trop besoin de mon appui pour risquer de s’attirer ma colère …
Quelques jours plus tard, l’archiprêtre Mentésuphis vint trouver Ramsès. À son air grave, le prince devina qu’il était au courant de tout et qu’il allait lui faire des reproches, mais il n’en fut rien. Après s’être assis, l’archiprêtre commença sur un ton officiel :
— Je viens d’apprendre de Memphis l’arrivée à Pi-Bast du grand prêtre chaldéen Istubar, astrologue et conseiller du roi Assar …
Le prince faillit souffler à Mentésuphis le but de la visite d’Istubar, mais il se mordit les lèvres et garda le silence.
— Istubar, continua l’archiprêtre, a apporté des documents qui nomment Sargon ambassadeur du roi Assar en Égypte …
Ramsès faillit éclater de rire en voyant l’air sérieux avec lequel Mentésuphis lui dévoilait une infime partie des secrets qu’il connaissait, lui, depuis fort longtemps. Il sentit aussi du mépris s’ajouter à sa gaieté.
— Le noble Sargon et l’illustre Istubar, poursuivait Mentésuphis, se rendront à Memphis pour présenter leurs hommages au pharaon. Ils demandent cependant que l’héritier du trône les reçoive d’abord.
— Bien volontiers, répondit le prince. J’aurai aussi l’occasion de lui demander quand l’Assyrie compte payer ses dettes envers nous …
— Tu ferais cela ? demanda le prêtre, en le regardant fixement.
— Mais c’est de la première importance ! Notre trésor est pauvre …
Mentésuphis se leva et dit, d’une voix basse et solennelle :
— Erpatrès, je te défends, au nom du pharaon, de prononcer devant Sargon ou Istubar un seul mot au sujet du tribut en retard !
Le prince pâlit.
— Saint père, dit-il en se levant à son tour, de quel droit me donnes-tu des ordres ?
Mentésuphis détacha de son cou une chaîne au bout de laquelle brillait une des bagues du pharaon. Voyant ce symbole du pouvoir, le prince baisa la bague et déclara :
— J’exécuterai les ordres de mon père et maître.
Ils se rassirent et Ramsès demanda :
— Pourrais-tu cependant m’expliquer pourquoi l’Assyrie ne doit pas payer son tribut dont nous avons pourtant grand besoin ?
— Parce que nous n’avons pas les moyens de la force à le payer, répondit Mentésuphis avec froideur. Nous disposons de cent vingt mille soldats et les Assyriens en ont trois cents mille.
— Pourquoi, dans ce cas, le ministère de la Guerre, dont tu fais partie, a-t-il réduit notre armée de soixante mille hommes ?
— Pour enrichir le trésor du pharaon de douze mille talents !
— Ah !.. Mais, dis-moi encore, pourquoi Sargon se rend-il chez mon père ?
— Je ne sais pas.
— Mais moi, en tant qu’erpatrès, ne devrais-je pas le savoir ?
— Il est des secrets d’État qui ne sont connus que de quelques dignitaires …
— Et que mon père lui-même ignore ? …
— Certes, le pharaon demeure étranger à certains secrets, car il n’est pas archiprêtre.
— C’est étrange, railla le prince ; l’Égypte appartient au pharaon et il s’y passe des choses que le pharaon ignore ! Explique-moi donc ce paradoxe ?
— L’Égypte appartient en premier lieu à Amon, et il importe que les grands secrets ne soient connus que de ceux à qui Amon révèle sa volonté.
Le prince bouillonnait de colère et se dominait à grand-peine.
— Un mot encore, dit-il aussi calmement qu’il le put, un mot encore : si l’Égypte est faible au point qu’il m’est défendu de réclamer les dettes assyriennes, quelle garantie avons-nous que ces mêmes Assyriens ne nous attaqueront pas demain ?
— Nous pouvons nous protéger par des traités.
— Il n’y a pas de traités pour les faibles ! s’écria Ramsès. Il faut des javelots pour garantir des papyrus !
— Et qui te dit que nous n’en avons pas ?
— Toi-même ! Nous avons cent vingt mille hommes contre trois cent mille ! Les Assyriens peuvent faire de l’Égypte un désert !
Les yeux de Mentésuphis brillèrent.
— S’ils pénétraient chez nous, l’Égypte serait leur tombeau … Nous armerions tous les nobles, tous les paysans et même les prisonniers. Tous les temples livreraient leur or, et c’est avec cinq cent mille combattants égyptiens que les Assyriens devraient se mesurer !
Cet éclat d’enthousiasme patriotique plut à Ramsès. Il prit le prêtre par le bras et dit :
— Si nous pouvons disposer d’une telle armée, pourquoi ne marcherions-nous pas sur Babylone ? Nitager nous le demande depuis des années, l’Assyrie se fait menaçante … Le temps travaille contre nous !
Le prêtre l’interrompit.
— Sais-tu, seigneur, ce qu’est la guerre, et surtout ce qu’est une guerre qui nécessite la traversée du désert ? Avant d’arriver à l’Euphrate, nous perdrions sans doute la moitié de nos effectifs !
— Une seule bataille rétablirait la situation ! dit Ramsès.
— Une bataille … Sais-tu, toi, ce qu’est une bataille ?
— Je m’en doute ! dit fièrement le prince en touchant l’épée suspendue à son côté.
Mentésuphis haussa les épaules.
— Eh bien, moi, je te dis que tu ne sais pas ce qu’est une bataille. Tu en as une idée complètement fausse que t’ont donnée les manœuvres ! Tu y étais toujours vainqueur, alors que plus d’une fois tu aurais dû y être vaincu.
Le prince s’assombrit.
— Vois-tu, seigneur, continua le prêtre, la bataille, c’est avant tout du hasard. Le sort nous tend la main, et il faut la saisir au plus vite. Aucune erreur n’est permise …
— Je prétends, moi, que nous devons écraser l’Assyrie ! répéta le prince en se frappant la poitrine.
— Tu n’as pas tort, dit l’archiprêtre. L’Assyrie sera vaincue, et par toi encore peut-être, mais plus tard, plus tard …
Mentésuphis s’en alla.
Le prince ne doutait plus des paroles de Hiram. Il était certain à présent qu’un traité avait été conclu, que le pharaon allait être obligé de ratifier … Mais, d’un autre côté, Mentésuphis s’était trahi en révélant que l’Égypte pouvait mettre sur pied un demi-million d’hommes ; cela seul importait.
Mentésuphis, de son côté, pensait que le prince était un homme emporté, amateur de femmes, mais possédant aussi un caractère peu commun. Il pourrait peut-être assumer dignement la succession de Ramsès le Grand, détruire Ninive et Babylone, et installer le culte d’Amon du désert de Libye aux rives du Gange.
Quelques jours plus tard, Sargon fit connaître au prince sa nomination comme ambassadeur assyrien, exprima le désir de le saluer et demanda une escorte pour l’accompagner à Memphis.
Le prince fit attendre sa réponse deux jours, et fixa l’entrevue à quatre jours de là. Mais l’Assyrien, habitué à la lenteur orientale, ne s’en formalisa pas. Il passait ses journées à boire et à jouer aux dés avec Hiram et, le soir venu, il se rendait chez Kamée. Comme tout homme âgé et doué de sens pratique, il payait ses visites à la prêtresse. Quant à ses sentiments, il les exprimait ainsi :
— Pourquoi, Kamée, perds-tu ton temps à Pi-Bast ? Tant que tu es jeune, le service d’Astoreth t’amuse ; mais ta vieillesse sera misérable. Aussi, écoute-moi : Quitte ce temple et entre dans mon harem. Je te donnerai dix talents, quarante vaches et cent mesures de grain, et tes prêtres y gagneront aussi quelque chose ! À Ninive, tu seras une grande dame et, qui sait, peut-être plairas-tu au roi Assar lui-même ? Si cela arrive, ton bonheur est assuré et moi, je récupérerai les dépenses faites pour toi …
Kamée se mordait les lèvres pour ne pas rire en écoutant de tels discours.
Au jour fixé, Sargon vint en audience au palais, accompagné d’Istubar. Son cortège était riche et brillant ; il se composait de cavaliers cuirassés et de fantassins couverts de longs manteaux. Sargon lui-même était monté sur un éléphant.
Ramsès l’attendait au milieu des prêtres et des officiers, dans la grande salle de réception. En voyant la pompe dont s’entourait l’Assyrien, il fronça les sourcils mais sur un regard de Mentésuphis, il se calma. Sargon s’avança vers le fauteuil dans lequel Ramsès avait pris place.
Il était vêtu d’une toge verte cousue d’or et d’un manteau d’une blancheur éclatante. Il s’adressa à Ramsès en assyrien. Un interprète traduisit au fur et à mesure :
— Moi, Sargon, général, satrape(2), cousin du roi Assar, je viens te saluer, fils de pharaon, et t’apporter des présents …
Le prince demeurait impassible comme une statue.
— Interprète, dit Sargon au traducteur, as-tu fidèlement traduit mes aimables paroles ?
Mentésuphis souffla à l’oreille du prince :
— Seigneur, Sargon attend ta réponse !
— Eh bien, réponds-lui, éclata le prince, que je ne comprends pas de quel droit il me parle d’égal à égal !
Mentésuphis se troubla, et les lèvres de Ramsès se mirent à trembler de colère. Mais le Chaldéen Istubar, qui comprenait l’égyptien, dit rapidement à Sargon :
— Prosternons-nous !
— Pourquoi devrais-je me prosterner ? demanda Sargon, offusqué.
— Prosterne-toi, si tu tiens à ta tête !
Et il se jeta lui-même face au sol. Sargon l’imita.
— Pourquoi dois-je rester couché à plat ventre devant ce gamin ? grogna-t-il.
— Parce que c’est le nomarque, répondit Istubar.
— N’ai-je pas été le nomarque d’Assyrie, moi ?
— Oui, mais lui sera roi et toi, tu ne le seras jamais !
— De quoi discutent donc ainsi les ambassadeurs du grand roi Assar ? demanda le prince à l’interprète, avec un sourire.
— Ils se demandent s’ils doivent également te montrer les présents destinés au pharaon, répondit habilement l’interprète.
— Oui, je veux les voir ! Et que les ambassadeurs se lèvent ! ajouta-t-il.
Sargon se redressa, rouge de colère et de fatigue, et il s’assit par terre, les jambes croisées.
— Je n’aurais jamais cru, s’écria-t-il, que moi, cousin et ambassadeur du grand Assar, j’aurais à essuyer de mes vêtements la poussière du sol chez le nomarque d’Égypte !
Mentésuphis, qui comprenait l’assyrien, fit immédiatement apporter deux sièges, sur lesquels prirent place Sargon et Istubar.
Sur un ordre de Sargon, on déposa devant lui une grande coupe de verre et une épée d’acier ; devant le perron du palais furent amenés deux chevaux somptueusement harnachés. Alors, il se leva et dit à Ramsès :
— Mon maître, le roi Assar, t’envoie une paire de chevaux de haute lignée ; puissent-ils te porter à de nombreuses victoires ! Il t’envoie aussi cette coupe qui t’abreuvera de joie et cette épée, unique entre toutes.
Il tira du fourreau une longue lame brillante, et la ploya. Le métal prit la forme d’un arc, puis se redressa avec un éclair.
— Quelle arme splendide ! dit Ramsès.
— Si tu permets, dit Sargon, fier d’exhiber une de ces armes assyriennes fameuses à l’époque, si tu permets, je vais t’en démontrer une autre vertu.
Il fit approcher un officier égyptien et lui fit tirer son glaive d’airain. Alors, d’un coup sec, il frappa l’arme de son adversaire de sa lame d’acier, la coupant en deux.
Un murmure d’étonnement parcourut la salle. Ramsès rougit violemment.
« Cet étranger, pensait le prince, m’a devancé dans l’arène ; il veut épouser Kamée ; maintenant, voilà qu’il me montre une arme qui taille nos glaives comme du bois ! »
Il se mit à haïr plus encore le roi Assar, les Assyriens en général et Sargon en particulier. Il dut se dominer et demander aimablement à l’ambassadeur de lui montrer les présents destinés au pharaon.
Des esclaves apportèrent aussitôt des caisses de bois précieux, d’où ils tirèrent des pièces de tissus fins, des coupes, des poteries, des armes d’acier, des arcs, des armures dorées et des vases d’or.
Les Égyptiens présents murmuraient que la magnificence du roi Assar avait dû lui coûter près de cent cinquante talents.
On emporta les caisses, et le prince invita les deux ambassadeurs et leur suite à un banquet au cours duquel chaque convive reçut un cadeau en souvenir. Ramsès poussa l’amabilité jusqu’à offrir à Sargon une de ses femmes qui avait semblé lui plaire particulièrement. Il se montrait affable et généreux, mais demeurait sombre, et lorsque Tutmosis lui demanda ce qu’il pensait des dons du roi Assar, il répondit :
— Je ne serai heureux que lorsque je foulerai de mes pieds les ruines de Ninive !..
Les Assyriens se montrèrent très réservés tout au long de la fête. Ils burent peu et crièrent moins encore.
Sargon s’abstint d’éclater de son rire sonore comme il avait l’habitude de le faire et, les yeux mi-clos, il semblait réfléchir profondément.
Les deux prêtres, le Chaldéen Istubar et l’Égyptien Mentésuphis paraissaient, eux, calmes et sereins, comme des hommes qui connaissent l’avenir et s’en savent les maîtres.
Sargon passa encore quelques jours à Pi-Bast en attendant l’invitation du Pharaon. Pendant ce temps, des rumeurs étranges coururent parmi la noblesse et les officiers. On disait que les prêtres avaient libéré les Assyriens de tout tribut pour l’avenir et qu’ils avaient passé l’éponge sur les dettes passées que de plus, un traité de paix avait été conclu avec l’Assyrie, afin de permettre à celle-ci une guerre dans le Nord. Les Phéniciens se faisaient les propagateurs de ces bruits.
— Le pharaon, disaient-ils, est tombé malade lorsqu’il apprit les concessions consenties aux barbares ; le prince Ramsès lui aussi souffre de cet état de choses, mais, tout comme son père, il doit céder aux prêtres, n’étant pas sûr des sentiments de l’armée et de la noblesse.
L’aristocratie égyptienne s’offusquait de ces soupçons.
— Comment ? disaient entre eux les nobles ; la dynastie n’a plus confiance en nous ? Les prêtres veulent donc déshonorer et ruiner l’Égypte ? Car si l’Assyrie est en guerre dans le Nord, c’est le moment ou jamais de l’attaquer.
Cette sourde colère prit peu à peu la forme d’une conspiration à laquelle adhérèrent la plupart des nobles. Mais les prêtres, sûrs d’eux, ne s’en apercevaient pas plus que Sargon qui, quoique se sentant entouré de haine, n’y attachait aucune importance. Il mettait l’animosité de Ramsès sur le compte de la jalousie du prince pour Kamée. Confiant en son immunité diplomatique, il s’amusait tout à son aise et, le soir, allait retrouver la prêtresse qui acceptait de plus en plus favorablement ses présents et ses avances.
Telle était l’atmosphère générale lorsqu’une nuit l’archiprêtre Mentésuphis pénétra précipitamment dans les appartements de Ramsès et exigea de voir immédiatement le prince. Les courtisans, réveillés, répondirent que chez Ramsès se trouvait une de ses femmes et qu’ils n’osaient troubler sa tranquillité, mais Mentésuphis insista tant qu’ils finirent par faire appeler le prince.
Celui-ci arriva au bout d’un moment, nullement fâché.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-il au prêtre. Sommes-nous en guerre, que tu prennes la peine de te déranger à une heure aussi tardive ?
Mentésuphis regarda fixement le prince et parut satisfait des constatations qu’il avait faites.
— Es-tu sorti, ce soir ? demanda-t-il.
— Non.
— Puis-je m’en porter garant sur mon honneur de prêtre ?
Le prince s’étonna.
— Il me semble, dit-il, que ta parole est inutile puisque j’ai donné la mienne. Que se passe-t-il ?
Mentésuphis prit le prince à l’écart.
— Sais-tu, dit-il avec indignation, sais-tu qu’il y a une heure à peine, une bande de jeunes gens a attaqué et battu Sargon ?
— Où cela ?
— Près de la maison d’une prêtresse phénicienne appelée Kamée, répondit Mentésuphis en scrutant la physionomie du prince.
— Eh bien ! Voilà des garçons courageux ! S’attaquer à un pareil gaillard !
— S’attaquer à un ambassadeur, surtout ! interrompit le prêtre. Te rends-tu compte de la gravité de l’injure ?
— Ah ! Ah ! rit Ramsès. Le roi d’Assyrie envoie donc ses ambassadeurs jusque chez les danseuses phéniciennes ?
Mentésuphis se troubla. Soudain, il se frappa le front et dit en riant, lui aussi :
— Tu as raison, seigneur ; je suis stupide. J’avais oublié que Sargon cessait d’être ambassadeur pour redevenir un homme comme les autres lorsqu’il rendait visite, la nuit, à une femme de mauvaise vie !
Il ajouta :
— De toute manière, l’incident est regrettable, car Sargon nous en voudra.
— Ah ! Saint père ! Tu oublies constamment que l’Égypte n’a pas à redouter les humeurs de Sargon ni même celles du roi Assar !
Les remarques du prince avaient ébranlé Mentésuphis. Il murmura :
— Les dieux t’ont fait sage, seigneur ! J’allais faire arrêter et condamner ces jeunes aventuriers ; mais je préfère te demander conseil : que dois-je faire ?
— Attends à demain, répondit Ramsès. La nuit porte conseil.
— Et si d’ici demain je n’ai rien trouvé ?
— De toute manière, j’irai, moi, rendre visite à Sargon, et je m’efforcerai de lui faire oublier sa mésaventure.
Le prêtre quitta le palais convaincu de l’innocence du prince.
Le lendemain, le beau Sargon resta couché jusque midi ; à ses côtés se trouvait le pieux Istubar.
— Istubar, demanda l’ambassadeur à un certain moment, es-tu certain que personne, à ma Cour, n’est au courant de ma mésaventure ?
— Qui le serait, puisque personne n’a rien vu ?
— Et les Égyptiens ? gémit Sargon.
— Le prince et Mentésuphis sont les seuls à savoir, sans compter tes agresseurs, naturellement, qui garderont longtemps le souvenir de tes poings !
— Je crois que l’héritier du trône était parmi eux et que je lui ai même cassé le nez !
— Le nez de l’héritier du trône est entier et je te garantis qu’il n’était pas parmi tes agresseurs.
— Dans ce cas, il devrait en faire empaler quelques-uns … Je suis ambassadeur, donc intouchable !
— Je te conseille plutôt de te calmer … S’il y a procès, tout le monde saura que l’ambassadeur du roi Assar rend visite, la nuit, à des Phéniciens …
Sargon soupira, pour autant qu’on puisse appeler soupir un bruit semblable aux grognements du lion.
Soudain, un officier assyrien entra. Il s’agenouilla devant Sargon et dit :
— Seigneur ! Des dignitaires égyptiens, dont l’héritier du trône, sont là et veulent te présenter leurs hommages !
Au même moment, le prince entra dans la pièce. Il s’approcha du lit où l’Assyrien, surpris, ne savait s’il devait se cacher sous les draps ou fuir nu dans une autre pièce. Des officiers assyriens suivaient Ramsès, étonnés de son irruption contraire à tout protocole. Istubar leur adressa un signe et ils sortirent.
— Je te salue, ambassadeur du roi Assar et hôte du pharaon, dit le prince à Sargon. Je suis venu te demander si tu ne manquais de rien et te proposer une promenade à cheval au milieu de ma suite, comme il sied à un dignitaire du grand Assar.
Sargon, toujours couché, écoutait sans comprendre. Lorsqu’Istubar eut traduit les paroles du prince, il se dressa, ravi et se mit à répéter ces deux mots accolés : « Assar … Ramsès … Assar … Ramsès … ». Quand il se fut calmé, il s’excusa de sa tenue et ajouta :
— Je suis d’autant plus heureux de ta visite, fils de pharaon, que je craignais que tu n’aies pris part à mes malheurs cette nuit …
Istubar traduisit.
— Tu te trompes, répondit froidement Ramsès. Je ne suis pas de ceux qui attaquent en groupe, la nuit, un homme solitaire. De plus, je peux t’assurer que personne de mon entourage n’a participé à l’attaque, car ils sont tous en bonne santé ; or, tu as dû casser des os à plus d’un de tes assaillants.
— Certes, s’écria Sargon.
— Cependant, continua le prince, et quoique je ne sois pas responsable de ce méfait, je tiens à te présenter les excuses de la ville où il a été commis, et c’est pourquoi je suis ici. Ma maison, désormais, t’est toujours ouverte ; accepte aussi ce modeste présent …
Il tendit à Sargon un collier incrusté de rubis et de saphirs.
L’énorme Assyrien se mit à pleurer de joie. Le prince s’en émut ; Istubar, lui, demeura de glace, car il savait que Sargon disposait à tout moment de larmes ou de colères, comme il sied à un bon diplomate.
Le prince resta encore un moment, puis il prit congé. Il avait apprécié la reconnaissance de Sargon et se disait que, quoique barbares, les Assyriens n’étaient point si méchants.
Sargon, de son côté, s’enivra jusqu’au soir en signe de joie.
Le soir, Istubar fit entrer chez l’ambassadeur deux hommes couverts de manteaux sombres. Sargon reconnut les archiprêtres Méfrès et Mentésuphis.
— Nous t’apportons une bonne nouvelle, dit Méfrès.
— Asseyez-vous et parlez ! Je vous entends bien, malgré mes yeux rougis. Je suis ivre, mais la boisson ne me rend que plus lucide …
— Oui, parlez ! répéta Istubar.
— J’ai reçu aujourd’hui une lettre du ministre Herhor, commença Mentésuphis. Il m’annonce que Sa Sainteté le pharaon vous attend en son palais de Memphis et qu’il est prêt à signer le traité.
Sargon, quoique vacillant, écoutait avec attention.
— J’irai à Memphis, répondit-il, signer le traité. Mais qu’il soit rédigé en notre écriture, car je ne comprends rien à vos signes … Oui, je le signerai, mais — il rit bruyamment — je me demande comment vous ferez pour le respecter !
Il rit encore.
— Comment oses-tu douter de la bonne foi de notre maître ? demanda Mentésuphis,
— Je ne pense pas au pharaon, mais à l’héritier du trône, dit Sargon.
— C’est un homme sage quoique jeune, et il obéira sans difficultés à son père et au conseil des prêtres, répéta Mentésuphis
— Ha ! Ha ! Ha ! éclata à nouveau de rire l’Assyrien. Votre prince, je souhaiterais que l’Assyrie en eût un pareil ! Notre héritier du trône assyrien, c’est un savant et un prêtre … Avant de partir en guerre, il examine la queue des poules !.. Le vôtre, lui, est un chef ; il n’est pas de ceux qui écoutent les prêtres ! Il ne consultera que son épée, et vous, vous obéirez à ses ordres ! C’est pourquoi je rapporterai à mon roi qu’il y a, en Égypte, en plus d’un souverain malade et de prêtres savants, un jeune héritier du trône fougueux comme un lion, à la bouche de miel mais au cœur de fer …
— Et tu ne diras pas la vérité, interrompit Mentésuphis, car notre prince, quoique violent et emporté, comme tout homme jeune, respecte l’autorité et tient compte des sages conseils.
Sargon hocha la tête.
— Ah ! Vous, les savants ! Je ne suis, moi, qu’un soldat et un rustre, mais je ne voudrais pas de votre sagesse ni de vos papyrus ! Vous vivez en dehors du monde réel, et avez perdu tout flair … Je sens, moi, à distance, le héros, comme le chien sent l’ours ! Et vous me dites que vous allez conseiller Ramsès ! Mais il fait de vous ce qu’il veut ! Je ne me leurre pas, oh, non ! Et malgré toute la prévenance dont m’entoure le prince, je sais parfaitement bien qu’il hait à mort les Assyriens ! Donnez-lui une armée, et dans trois mois, il sera devant Ninive !..
— Même s’il le veut, il n’ira pas à Ninive.
— Et qui l’en empêchera, lorsqu’il sera devenu pharaon ?
— Nous.
— Vous ? Ha ! Ha ! Ha ! Vous êtes d’une naïveté enfantine ! s’esclaffa Sargon. Vous croyez peut-être que le prince ne se doute pas de votre traité ? Eh bien, moi, je donnerais ma tête à couper qu’il sait tout ! Croyez-vous que les Phéniciens seraient aussi calmes s’ils n’avaient pas l’assurance que Ramsès les protégera contre les Assyriens ?
Mentésuphis et Méfrès se regardèrent à la dérobée. Le clairvoyant barbare leur avait révélé avec sa brutale franchise des choses dont pas un seul instant ils n’avaient tenu compte. Ils se demandaient avec angoisse ce qui allait arriver si Ramsès se mettait en tête de contrecarrer leurs projets.
Ce fut Istubar qui rompit le silence.
— Sargon, dit-il, tu te mêles là de choses qui ne te concernent pas. Tu es ici pour signer le traité avec l’Égypte. Quant à ce que sait ou ne sait pas et à ce que fera ou ne fera pas l’héritier du trône, ce ne sont pas là tes affaires. Du moment que le vénérable conseil des prêtres affirme que le traité sera respecté, il nous importe peu par quel moyen il le sera.
Le ton sec d’Istubar calma instantanément l’exubérance de l’Assyrien. Il hocha la tête et dit :
— C’est bien dommage pour ce garçon … Car c’est un grand guerrier et un grand seigneur …
Les paroles de Sargon avaient profondément inquiété Méfrès et Mentésuphis. Aussi, décidèrent-ils de sonder eux-mêmes les intentions du prince.
Dès le lendemain, ils se rendirent au palais et demandèrent à Ramsès une entrevue.
— Que se passe-t-il ? demanda le prince, qui les reçut aussitôt. Sargon aurait-il de nouveau payé de sa personne au cours de quelque ambassade nocturne ?
— Il ne s’agit pas de Sargon, malheureusement, répondit Méfrès. C’est de toi que nous venons te parler. Sais-tu que le peuple murmure parce que tu entretiens des relations étroites avec les Phéniciens ?
Le prince comprit immédiatement le but de cette visite inattendue, et la colère monta en lui. Mais il comprit aussi que le premier acte de la partie engagée entre les prêtres et lui se jouait à l’instant ; aussi, prit-il un air naïvement curieux.
— Les Phéniciens sont dangereux ; ce sont les plus grands ennemis de notre pays, ajouta Méfrès.
Le prince sourit.
— Si vous, saints pères, acceptiez de me prêter de l’argent et s’il y avait de jolies filles dans vos temples, c’est vous que j’irais voir plus souvent … Mais vous me forcez à fréquenter les Phéniciens !
— On raconte que tu rends visite, la nuit, à une Phénicienne …
— Il le faut bien, puisqu’elle refuse de venir habiter chez moi ! Mais ne vous inquiétez pas, je sors toujours armé et je ne risque rien en chemin.
— C’est cette femme qui t’a fait détester Sargon !
— Absolument pas. Je déteste Sargon parce qu’il sent mauvais … Mais, dites-moi, où voulez-vous en venir ? Vous n’êtes pas chargé de la surveillance de mes femmes, que je sache, et je ne crois pas que Sargon vous ait chargés de veiller sur les siennes … Aussi, que voulez-vous ?
Méfrès se troubla au point que tout son crâne rougit.
— Tu as raison, dit-il ; tes amours ne nous concernent pas. Mais ce qui est plus grave, c’est que le peuple s’étonne que Hiram t’ait prêté cent talents avec tant de facilités, sans même demander de garanties …
Les lèvres du prince se crispèrent, mais il répondit calmement :
— Je n’y puis rien si Hiram a davantage confiance en ma parole que les banquiers égyptiens. Il sait que je rembourserai tout, et il n’a même pas exigé d’intérêts. Les Phéniciens sont plus habiles que nos financiers, eh, oui ! Un Égyptien m’aurait fait attendre un mois avant de me prêter cent talents ; il aurait exigé d’énormes intérêts et des gages plus énormes encore. Les Phéniciens, eux, connaissent mieux la cour des princes et nous prêtent de l’argent sans méfiance !..
L’archiprêtre sentit le sarcasme contenu dans les paroles de Ramsès. Il se tut, et ce fut Mentésuphis qui le relava.
— Que dirais-tu, seigneur, demanda-t-il, d’un traité avec l’Assyrie qui livrerait à cette dernière le nord de l’Asie et la Phénicie ?
Il observait avec acuité le visage du prince. Mais celui-ci répondit avec le plus grand calme :
— Je dirais que seuls des traîtres pourraient conseiller un tel traité au pharaon.
Les deux prêtres serrèrent les poings.
— Et si la sécurité de l’État l’exigeait ? insista Mentésuphis.
— Que me voulez-vous, à la fin ? éclata Ramsès. Vous vous intéressez à mes femmes et à mes dettes, vous m’entourez d’espions, vous osez me faire des remarques, et maintenant vous me posez des questions insidieuses. Eh bien, sachez-le : jamais je ne signerai un tel traité. Heureusement, cela ne dépend pas de moi, mais du pharaon à qui nous obéissons tous.
— Que ferais-tu, toi, si tu étais pharaon ?
— Je ferais ce qu’exigent l’honneur et l’intérêt du pays.
— Je n’en doute pas, dit Mentésuphis. Mais que considères-tu comme l’intérêt de l’État ? Où devons-nous chercher des indications ?
— À quoi donc sert le Grand Conseil ? s’écria le prince avec, cette fois, une feinte colère. Vous dites qu’il se compose de savants. Qu’ils prennent donc la responsabilité d’un traité que je considère comme déshonorant et funeste pour l’Égypte !
— Comment sais-tu si ton père n’en a pas décidé ainsi ? demanda l’archiprêtre.
— Dans ce cas, pourquoi m’interrogez-vous ? Qu’avez-vous à fouiller ainsi mes pensées ?
Ramsès simulait si bien l’indignation que les deux prêtres se calmèrent.
— Tu parles comme un bon Égyptien, dit Méfrès. Un tel traité nous déplairait aussi, mais la sécurité du pays exige parfois de se soumettre aux circonstances.
— Mais qu’est-ce qui vous y oblige ? Avons-nous perdu une bataille ? N’avons-nous plus d’armée ?
— Les dieux tiennent en mains le destin de l’Égypte. Nous devons leur obéir et ne pas nous révolter contre leurs désirs.
Sur ces mots, les deux prêtres prirent congé du prince. Ils partaient rassurés : Ramsès n’approuvait pas le traité, mais il ne le romprait pas non plus.
Après leur départ, le prince appela Tutmosis. Celui-ci le trouva couché sur le divan, pleurant de rage et mordant les coussins. Le favori laissa passer cet accès de fureur, il fit boire au prince une coupe de vin, puis lui demanda la raison de ce désespoir.
— Assieds-toi, dit Ramsès. Sais-tu que j’ai acquis aujourd’hui la certitude que nos prêtres ont signé avec l’Assyrie un traité humiliant ? Sais-tu tout ce que nous perdons par là ?
— Dagon m’a dit que l’Assyrie veut annexer la Phénicie. Mais, pour le moment, le roi Assar combat dans le Nord-Est de son pays, et cette guerre s’annonce longue. Les Phéniciens auront le temps de trouver des alliés, avant qu’elle ne soit finie.
Le prince agita le bras.
— La Phénicie s’armera et armera ses voisins, interrompit-il ; c’est possible. Mais nous aurons perdu tous les tributs que nous doivent les peuples d’Asie : cent mille talents ! Entends-tu ? Cent mille talents !
Il s’arrêta un instant.
— Avec une somme pareille, reprit-il, le trésor royal se trouverait rempli … Et si, de plus, nous nous emparions de Ninive, nous y trouverions les incalculables trésors du roi Assar !.. Nous pourrions ramener un million d’esclaves vigoureux qui feraient revivre notre terre et, en quelques dizaines d’années, l’Égypte retrouverait sa richesse et sa puissance d’antan ! Ces possibilités immenses, les prêtres les réduisent à néant par quelques papyrus !
Tutmosis se leva, alla voir si les pièces voisines étaient désertes, puis rassuré, se rassit et dit à voix basse :
— Aie confiance, seigneur ! Tous les nobles, les gouverneurs, les officiers ont appris l’existence de ce traité et en sont outrés. Sur un signe de toi, nous mettrons le feu à tous ces papyrus.
— Mais ce serait se révolter contre la volonté du pharaon ! murmura Ramsès.
Tutmosis prit un air attristé.
— Je ne voudrais pas te peiner, dit-il, mais ton père est très, très malade …
— C’est faux ! dit le prince en se levant brusquement.
— C’est malheureusement vrai ! Mais on le cache … Les prêtres essaient uniquement de retarder la mort du pharaon pour qu’il puisse encore signer le traité …
— Ah ! Les gredins ! s’écria Ramsès.
— Aussi, continua Tutmosis, tu n’auras aucune difficulté à rompre ce traité après la mort de ton père.
Le prince réfléchit un instant.
— Il est plus facile de conclure un traité que de le dénoncer ! dit-il.
— Mais non ! sourit Tutmosis. Il y a en Asie assez de peuplades qui attaquent nos frontières à intervalles réguliers … Nitager est là pour les en empêcher. Des armes et des hommes, nous en trouverons ; les temples livreront leurs trésors par la force …
— Personne n’osera s’attaquer aux temples !
— Le temps n’est plus où les Égyptiens croyaient aux dieux, dit Tutmosis en riant. Les soldats et les paysans s’en moquent déjà ouvertement. Nous insultons les dieux phéniciens, les Phéniciens outragent les nôtres, et la foudre n’est jamais tombée sur personne !..
Le prince regarda Tutmosis avec un étonnement profond.
— Je ne t’ai jamais entendu parler ainsi, dit-il. Il pas si longtemps, encore, tu pâlissais lorsque tu prononcer le mot « prêtre » …
— Parce que j’étais seul. Aujourd’hui, tous les nobles pensent comme moi !
— Qui donc leur a parlé du traité avec l’Assyrie ?
— Dagon et les Phéniciens. Ils ont même proposé de provoquer, au moment opportun, une révolte en Asie afin de nous donner un prétexte pour franchir la frontière. Une fois sur la route de Ninive, leurs alliés se joindront à nous, et tu disposeras d’une armée comme n’en avait pas Ramsès le Grand lui-même !
Ce zèle des Phéniciens rendit le prince méfiant. Il demanda :
— Et qu’arrivera-t-il si les prêtres apprennent vos propos ? Ce sera la mort pour vous tous !
— Ils ne les apprendront pas, répondit Tutmosis avec assurance. Ils paient mal leurs espions et ils sont trop sûrs d’eux-mêmes. Les scribes, les soldats, les officiera, les paysans, tous n’attendent qu’un ordre pour s’emparer des richesses amassées dans les temples. Une fois ceux-ci dépouillés, les prêtres n’auront plus de pouvoir ; ils ne pourront même plus faire de miracles, car cela aussi coûte de l’argent …
Le prince changea de sujet de conversation, puis il congédia Tutmosis. Resté seul, il se mit à réfléchir.
L’enthousiasme de la noblesse lui plaisait, mais il apercevait là-dessous le travail des Phéniciens. Aussi, fallait-il rester prudent, car tout compte fait, le patriotisme des prêtres était plus sûr que l’amitié des Phéniciens. D’un autre côté, ceux-ci avaient tout intérêt à éviter la domination assyrienne, et une défaite de l’Égypte les frapperait les premiers.
Cependant, le prince ne pouvait croire que les prêtres trahissaient leur pays en s’alliant aux Assyriens. Non, ils n’étaient pas traîtres, mais simplement opportunistes, et la paix augmentait leur puissance, alors que la guerre allait accroître celle du pharaon.
Ainsi malgré son jeune âge, le prince comprit-il qu’il se devait d’être prudent, de ne pas précipiter les événements et de se méfier de tous. S’il voulait la guerre avec l’Assyrie, ce n’était pas pour complaire aux nobles et aux Phéniciens, mais pour s’assurer des richesses et des esclaves. Aussi voulait-il amener les prêtres à accepter cette guerre, et ne recourir contre eux à la force qu’en cas de résistance de leur part. Il avait conçu un plan permettant de soumettre le clergé ; il remettait à plus tard son exécution et ses modalités. Le temps, pensait-il, est le meilleur conseiller.
Il était calme et satisfait comme un homme qui, après avoir longtemps hésité, sait enfin ce qu’il doit faire et a confiance dans ses forces. Il se rendit chez Sarah pour oublier les moments agités qu’il venait de vivre. La vue de son fils le calmait toujours et il passait auprès de lui des moments de vraie détente.
Il traversa le jardin et pénétra dans le pavillon qu’occupait Sarah. Il trouva celle-ci en larmes.
— Tu pleures encore ? dit-il. Qu’y a-t-il donc, aujourd’hui ?
— Je ne pleurerai plus, je te le promets, dit-elle, et des larmes plus abondantes encore apparurent sur son visage.
— Mais enfin, dis-moi ce qu’il y a ! Un mauvais présage, une fois de plus ?
— J’ai peur des Phéniciens, dit Sarah. Tu n’imagines même pas quels hommes abominables ils sont …
— Ils brûlent des enfants ? rit Ramsès.
— Tu n’y crois pas ?
— Des balivernes que tout cela ! Hiram lui-même me l’a dit !
— Hiram ? Mais c’est le plus criminel de tous ! Mon père te dira comment il invite des jeunes filles à bord de ses bateaux, puis il hisse les voiles et emmène les malheureuses loin d’ici, vers l’Occident, où il les vend comme esclaves !
— C’est possible ; mais en quoi cela te concerne-t-il ? demanda le prince.
— Tu écoutes les conseils des Phéniciens, seigneur. Or, les Juifs ont appris que les Phéniciens souhaitent la guerre entre l’Égypte et l’Assyrie.
— Pourquoi cela ?
— Pourquoi ? s’écria Sarah. Mais ils pourront alors vendre aux Assyriens et à vous des armes, des marchandises et des renseignements ! Ils dépouilleront les blessés et les morts des deux camps … Ils feront du commerce avec les deux adversaires ! L’Égypte et l’Assyrie se ruineront, et la Phénicie s’enrichira !
— Te voilà bien savante ! sourit Ramsès.
— J’écoute parler mon père et ses amis … D’ailleurs, je connais les Phéniciens : ils se prosternent toujours lorsqu’ils sont devant toi, et tu ne peux voir leurs yeux cupides … Méfie-toi de la Phénicie, mon aimé !
Ramsès la regarda avec douceur et ne put s’empêcher de comparer l’amour sincère de la Juive avec le froid calcul de Kamée. Et, par un retournement étrange, mieux il apercevait les vices de la prêtresse et plus violemment il la désirait.
Il quitta Sarah et rentra chez lui. Soudain, un souvenir le frappa : Sargon l’avait accusé d’avoir pris part à l’agression commise contre lui. Les Phéniciens se seraient-ils servis de son sosie ? L’auraient-ils mêlé à cette sordide entreprise ?
Il résolut de tirer immédiatement la chose au clair. C’était déjà le soir ; aussi se rendit-il chez Kamée sans plus attendre. Il lui importait peu d’être reconnu ; il avait d’ailleurs emporté son épée.
Le palais de la prêtresse était éclairé, mais dans le vestibule, Ramsès ne rencontra personne. Peut-être Kamée avait-elle renvoyé ses domestiques parce qu’elle recevait un homme ? Il monta à l’étage et tira brusquement la tenture qui manquait l’entrée de la chambre de Kamée. Il vit, assis et se parlant à voix basse, Hiram et la prêtresse.
— Je crains d’être importun ! dit Ramsès en riant. Comment, prince, tu fais la cour à une femme qui risque la mort si elle te cède ? s’adressa-t-il à Hiram.
Celui-ci s’était levé à l’entrée du prince ; Kamée se mit debout elle aussi.
— Nous parlions justement de toi, dit le Phénicien en s’inclinant.
— Vous me prépariez une surprise, peut-être ? demanda le prince.
— Qui sait ? dit Kamée avec un regard langoureux.
Mais le prince répliqua avec froideur :
— Prenez garde que ceux qui continueront à me faire des surprises ne connaissent la caresse de la corde ou de la hache …. Ils seraient plus surpris que moi, assurément !
Le sourire se figea sur les lèvres de Kamée. Hiram était devenu livide.
— Qu’avons-nous fait pour mériter la colère de notre maître ? demanda-t-il humblement.
— Je veux savoir qui a organisé l’attaque contre l’ambassadeur assyrien et y a mêlé un homme qui me ressemble comme un frère ?
— Tu vois, Kamée, je t’avais prédit que ce gredin attirerait sur nous le malheur ! dit Hiram à la prêtresse.
La Phénicienne se jeta aux pieds du prince.
— Je te dirai tout, mais n’en veuille pas aux Phéniciens !
— Qui a attaqué Sargon ?
— Lykon, le chanteur grec du temple.
— Ah oui ! Celui qui chante aussi sous tes fenêtres et me ressemble tant !
— Nous le payions largement pour sa ressemblance avec toi, seigneur, dit Hiram. Nous pensions qu’il pourrait servir en cas de nécessité.
— Eh bien, il a servi ! Où est-il ? Je veux le voir !
Hiram écarta les bras.
— Il s’est enfui, mais nous le retrouverons.
— Me pardonneras-tu, seigneur ? demanda Kamée en serrant de ses mains les genoux de Ramsès.
— On pardonne beaucoup aux femmes.
— Et vous ne vous vengerez pas sur moi ? demanda Kamée à Hiram d’une voix effrayée.
— La Phénicie pardonnera tout à celui ou à celle qui gagnera les faveurs du prince Ramsès ! dit le vieillard.
Il salua et sortit, laissant la prêtresse et Ramsès seuls.
Le prince sentit son sang couler plus vite dans ses veines. Il enlaça Kamée et lui dit :
Tu as entendu ce qu’a dit Hiram ? La Phénicie te pardonnera tout ! Quelle excuse trouveras-tu encore ?
Kamée lui baisa les mains.
— Je suis désormais toute à toi, murmura-t-elle, mais, aujourd’hui, laisse-moi … Respecte la demeure d’Astoreth !..
— Tu viendras habiter mon palais ? demanda-t-il.
— Que me demandes-tu là ? Jamais encore une prêtresse d’Astoreth … Mais soit ! La Phénicie t’accorde ce qu’elle n’a encore accordé à personne !
— Kamée ! interrompit doucement le prince en la prenant dans ses bras.
— Oui, oui … murmura-t-elle. Mais pas aujourd’hui, et pas ici, surtout …
Depuis que Hiram lui avait fait comprendre que les Phéniciens lui offraient Kamée, Ramsès avait hâte de l’avoir dans sa maison, non pas tant pour assouvir son désir, mais surtout pour l’élément de nouveauté qu’elle lui apportait. Mais la prêtresse remettait toujours à plus tard ce moment tant désiré, arguant de l’afflux à Pi-Bast de pèlerins importants qui rendaient indispensable sa présence au temple.
Cependant, il se passait des choses importantes. Les ambassadeurs assyriens Sargon et Istubar étaient partis pour Memphis signer le traité. En même temps, le pharaon demanda à Ramsès un rapport sur son voyage en Basse-Égypte. Le prince ordonna à ses scribes de noter tous les événements survenus depuis son départ de Memphis, et chargea Tutmosis de porter le message à son père.
— Tu te feras mon interprète auprès du pharaon, lui dit-il. Voici ce que tu dois faire : si Herhor te demande ce que je pense des causes de la pauvreté du trésor, tu lui répondras de s’adresser à son conseiller Pentuer, qui lui exposera ces raisons comme il l’a si bien fait au temple de Hator. S’il veut connaître mon opinion sur le traité avec l’Assyrie, ta réponse sera que je me dois d’obéir aux ordres de mon maître. Mais, lorsque tu te trouveras en face de mon père et que vous serez seuls, jette-toi à ses pieds et dis-lui : « Seigneur, c’est ton fils qui parle par ma bouche. Les causes de notre pauvreté sont le manque de terres cultivables, dévorées par le désert, et la diminution de la population, qui meurt de misère. Mais sache, seigneur, que la maladie et le désert nuisent moins à ton trésor que les prêtres ! Leurs temples regorgent de richesses qui suffiraient à payer toutes nos dettes et ils disposent des meilleures terres et de paysans les plus robustes. Voilà ce que te dit ton fils Ramsès qui a gardé les yeux bien ouverts tout au long de son voyage.
Le prince s’arrêta un instant. Tutmosis essayait de graver ces paroles dans sa mémoire.
— Si le pharaon te demande, continua Ramsès, s’il te demande ce que je pense des Assyriens, réponds-lui : « Ramsès reconnaît que les Assyriens sont des hommes forts et robustes, et qu’ils possèdent d’excellentes armes ; mais ils sont mal entraînés et jamais ils ne les a vus marcher en rangs bien ordonnés … Leur équipement est plus lourd et les rend malhabiles … ».
— Dis aussi à mon père, poursuivit Ramsès, que l’armée et la noblesse s’indignent à la seule pensée que les Assyriens pourraient annexer la Phénicie ; celle-ci est, en effet, le port de l’Égypte et les Phéniciens sont nos meilleurs matelots. Dis encore que j’ai appris que l’Assyrie se trouve en ce moment affaiblie car elle mène une guerre dans le Nord et dans l’Est : si nous l’attaquions aujourd’hui, nous pourrions nous emparer d’immenses richesses et de nombreux esclaves qui faciliteraient le travail de nos paysans. Termine enfin en affirmant mon obéissance aux ordres de mon père, mais supplie-le de ne pas abandonner la Phénicie …
Tutmosis partit pour Memphis en août. Le Nil commençait à monter et les pèlerins au temple d’Astoreth se faisaient rares. Les paysans procédaient aux vendanges, le calme descendait sur la région.
C’est à ce moment que Ramsès, débarrassé de ses préoccupations officielles, commença à s’occuper de ses amours avec Kamée. Il fit remettre par Hiram douze talents d’or au temple d’Astoreth ; il y joignit cinquante vaches et cent cinquante mesures de grain. C’étaient là des dons si considérables que l’archiprêtre du temple lui-même vint le remercier pour sa générosité. Ayant ainsi réglé les questions relatives au temple, il fit venir le chef de la police de Pi-Bast et s’entretint avec lui une heure durant. Quelques jours plus tard, une nouvelle extraordinaire se répandit dans la ville : Kamée, prêtresse d’Astoreth, avait été enlevée et avait disparu comme un grain de sable dans le désert. Voici comment ce rapt s’était effectué.
L’archiprêtre du temple avait envoyé Kamée porter des présents à la chapelle d’Astoreth située à Sabne-Chetam, sur le lac de Menzaleh. La prêtresse effectuait le voyage de nuit, en barque, pour éviter la chaleur et la curiosité publique. Au milieu du lac, sa barque avait été abordée par une autre embarcation remplie de Grecs et de Hittites. La prêtresse avait été enlevée si vite que ses rameurs n’avaient pas eu le temps de se porter à son secours. On avait retrouvé la barque des ravisseurs abandonnée près de la rive ; ses occupants avaient disparu sans laisser de trace.
À Pi-Bast, on ne parlait que de cet enlèvement. Les uns soupçonnaient Sargon, qui avait proposé à Kamée le mariage et avait voulu l’emmener à Ninive ; d’autres accusaient le Grec Lykon, qu’on savait épris de Kamée et assez riche pour payer des hommes de main.
Le Conseil Suprême du temple d’Astoreth s’était réuni et avait décidé de décharger Kamée de ses devoirs de prêtresse et de suspendre la menace de mort attachée à sa virginité. En effet, s’il lui arrivait d’être violée par ses ravisseurs, il eût été injuste que les dieux se vengeassent d’un acte commis contre son gré …
Quelques jours plus tard, il fut annoncé aux fidèles que Kamée était morte et que c’étaient des mauvais esprits qui l’avaient enlevée. Le même jour, Hiram remettait à Ramsès, dans une boîte en or, un papyrus couvert de sceaux et qui déliait Kamée de ses vœux à condition qu’elle abandonnât le nom sacré qu’elle portait. Muni de ce document, le prince se rendit le soir même dans un pavillon solitaire situé au fond de son jardin. Il ouvrit la porte et monta à l’étage. Il y trouva Kamée.
— Voici enfin ce que tu désirais tant ! lui dit-il en lui remettant la boîte dorée.
Les yeux de la Phénicienne brillèrent. Elle prit la boîte et la jeta à terre.
— Elle n’est même pas en or ! s’écria-t-elle. Ce n’est que du cuivre doré …
— C’est ainsi que tu m’accueilles ? demanda le prince, péniblement étonné.
— Je connais mes frères ! répondit-elle. Ils falsifient non seulement l’or, mais aussi les rubis et les saphirs !
— Mais, femme, s’écria Ramsès, cette boîte contient ta sécurité !
— Qu’en ferai-je ? Je m’ennuie et j’ai horriblement peur depuis quatre jours que je suis enfermée ici !
— De quoi manques-tu ?
— Je manque de lumière, d’air, de rires, de chants, de compagnie … Ah ! La déesse se venge déjà cruellement !
Ramsès n’en croyait pas ses oreilles. Il ne reconnaissait plus dans cette femme en colère, la belle Kamée entrevue une nuit, au temple.
— Désormais, tu pourras sortir dans le jardin, dit-il. Et quand nous serons à Thèbes ou à Memphis, tu t’amuseras comme jamais tu ne t’es amusée ! Regarde-moi : je t’aime et l’honneur de m’appartenir ne te suffit-il pas ?
— Tu as eu quatre autres femmes avant moi !
— Mais c’est toi que j’aime le plus.
— Si c’était vrai, tu ferais de moi la première de tes femmes ! Tu m’installerais au palais au lieu d’y garder cette Juive … Là-bas, au temple, j’étais la première, et les pèlerins s’agenouillaient à mes pieds !.. Et ici ? Ici, on courbe la tête devant cette Sarah !
— Non pas devant Sarah, mais devant mon fils, qui n’est pas juif, lui, interrompit le prince.
— Si, il l’est !
Ramsès bondit.
— Tu es folle ! s’écria-t-il. Mon fils ne peut être juif !
— Et moi, je te répète qu’il l’est, tout comme son grand-père et ses oncles ; il s’appelle Isaac !
— Prends garde, Phénicienne, car je pourrais te chasser d’ici !
— Chasse-moi si je t’ai menti, mais si j’ai raison, chasse l’autre, avec son rejeton, et donne-moi le palais … Je mérite d’y habiter ! La Juive te trompe, elle se moque de toi ! J’ai renié, moi, ma déesse pour toi, et je me suis exposée à sa vengeance !
— Donne-moi des preuves de ce que tu avances, et le palais sera à toi !.. Non, ce n’est pas possible … murmura-t-il. Sarah n’aurait pas commis un pareil crime !.. C’est mon premier fils !..
— Isaac ! railla Kamée. Va donc chez Sarah et vérifie par toi-même !
Ramsès sortit comme un dément et courut chez Sarah. L’air frais le calma un peu et c’est d’un pas calme qu’il pénétra dans le palais. Malgré l’heure tardive, il y avait de la lumière. Sarah lavait elle-même les langes de son fils et les domestiques soupaient. Lorsque Ramsès, pâle, apparut sur le seuil, elle poussa un cri mais se ressaisit aussitôt.
— Sois le bienvenu, seigneur, dit-elle, en s’essuyant les mains.
— Dis-moi, Sarah, quel est le prénom de mon fils ? demanda d’emblée Ramsès.
Elle baissa la tête, effrayée par le ton menaçant.
— Quel est son prénom ? répéta-t-il d’une voix terrible.
— Mais … Seti, tu le sais bien, répondit-elle dans un murmure.
— Regarde-moi dans les yeux !
— Jehovah ! murmura-t-elle.
— Je vois que tu mens ! Je vais te dire comment s’appelle mon fils, le fils de l’héritier du trône égyptien : il s’appelle Isaac, et c’est un Juif, un abominable Juif !
— Dieu, miséricorde ! s’écria Sarah en se jetant aux pieds du prince.
Celui-ci n’éleva pas la voix, mais son visage était gris.
— On m’avait prévenu, dit-il, de ne pas prendre de Juive dans ma maison. Cela m’agaçait de voir ta maison pleine de tes frères de race, mais je n’ai rien dit ; car j’avais confiance en toi. Et voilà que tu me voles mon fils !..
— Ce sont les prêtres qui m’ont ordonné d’en faire un Juif ! murmura Sarah en sanglotant.
— Les prêtres ? Lesquels ?
— Herhor et Méfrès … Ils m’ont dit qu’il le fallait, car ton fils deviendra un jour roi d’Israël …
— Mon fils roi d’Israël ? Mais je t’avais dit, moi, que j’en ferais mon scribe et le commandant de mes archers ! Je te l’avais dit ! Et toi, misérable, tu as pensé que le titre de roi des Juifs valait mieux que celui d’officier et de scribe du pharaon ? Méfrès et Herhor … Je sais enfin ce qu’ils veulent et quel sort ils réservent à ma descendance !
Il réfléchit un instant en se mordant les lèvres. Soudain, il appela d’une voix forte :
— Eh, les serviteurs et les soldats ! Ici !
En un clin d’œil, la pièce se remplit de monde : les servantes de Sarah, le régisseur, le scribe. Enfin, des soldats et un officier entrèrent.
— Ayez pitié de moi ! s’écria Sarah d’une voix déchirante.
Elle bondit vers le berceau, en arracha son enfant et alla se réfugier dans un coin de la pièce en criant :
— Tuez-moi, mais je ne vous donnerai pas mon enfant !
Ramsès sourit méchamment.
— Centurion, dit-il à l’officier, emmène cette femme et son enfant dans le pavillon réservé aux esclaves. Elle n’est plus la maîtresse ici, mais la servante de celle qui lui succédera. Et toi, régisseur, ajouta-t-il en s’adressant à ce dernier, veille à ce que cette Juive lave demain matin les pieds de sa maîtresse. Si elle se montre récalcitrante, fais-la fouetter. Allez !
L’officier s’approcha de Sarah, mais il n’osa la toucher. Ce ne fut d’ailleurs pas nécessaire. Sarah enveloppa d’un drap l’enfant qui pleurait et elle sortit en priant :
— Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, aie pitié de nous !
Lorsqu’elle fut sortie, le prince appela le régisseur.
— Va, lui dit-il, dans la maison qui se trouve au fond du jardin …
— Oui, dit le régisseur.
— Et conduis ici la femme qui y habite.
— Ce sera fait.
— Cette femme est désormais votre maîtresse et celle de Sarah. Telle est ma volonté.
— Elle sera respectée.
— Tu me diras demain si la nouvelle servante se conduit bien …
Là-dessus, il rentra se coucher. Mais son désir de vengeance ne se trouvait pas apaisé. Certes, d’une seule phrase, il avait réduit à la condition d’esclave une femme qui avait osé le braver. Mais cette femme n’était que l’instrument des prêtres et il sentait bien qu’il ne pouvait pardonner aux vrais responsables ce pour quoi il avait châtié une faible femme. Sa fureur était d’autant plus grande qu’elle était stérile. En effet, il pouvait chasser Sarah et son enfant au beau milieu de la nuit, mais il était impuissant devant Herhor et Méfrès. Une fois de plus, il se rappela les coups de fouet reçus des prêtres durant son enfance, l’hostilité de Herhor au cours des manœuvres et la disgrâce qu’il lui avait fait encourir. Devenu chef de corps d’armée et nomarque, il avait cru échapper à l’emprise des prêtres. Or, que se passait-il ? Ils l’épiaient plus que jamais, ils concluaient un accord infâme avec l’Assyrie et le lui cachaient, ils se mêlaient de sa vie privée, de ses femmes, de ses dettes, de ses relations avec les Phéniciens ; enfin, comble de tout, ils l’humiliaient et le ridiculisaient aux yeux de toute l’Égypte en faisant de son premier fils un Juif.
Ramsès comprenait fort bien qu’il devait remettre la vengeance à plus tard. Les prêtres lui avaient appris à se dominer et la Cour à ruser ; c’étaient là deux atouts qui le serviraient dans sa lutte avec le clergé !.. Il allait d’abord les égarer puis, au moment opportun, les écraser de telle façon qu’ils ne se relèvent jamais plus !
Il s’endormit à l’aube.
Ce fut le régisseur de Sarah qui le réveilla.
— Que fait Sarah ? demanda le prince.
— Elle a lavé les pieds de sa nouvelle maîtresse, comme tu l’avais ordonné.
— A-t-elle été récalcitrante ?
— Non, elle s’est montrée pleine de soumission, mais comme elle était maladroite, sa maîtresse irritée lui a donné un coup de pied en plein visage …
Le prince tressaillit.
— Et comment a réagi Sarah ? demanda-t-il.
— Elle est tombée à terre, puis est sortie en pleurant.
Le prince arpentait nerveusement la pièce.
— Comment a-t-elle passé la nuit ?
— La nouvelle maîtresse ?
— Non ! cria Ramsès. Je parle de Sarah !
— Conformément à tes ordres, Sarah est allée avec son enfant dans les communs. Là, une servante lui a cédé une natte, mais Sarah ne s’est pas couchée ; elle, a passé la nuit assise, son enfant sur ses genoux.
— Et l’enfant ?
— Il se porte bien. Ce matin, pendant que Sarah était partie laver sa maîtresse, les autres femmes ont lavé l’enfant et l’une d’elles lui a donné le sein …
Le prince s’arrêta brusquement.
— Une femme doit nourrir elle-même son enfant ! Sarah a commis une lourde faute, mais je ne veux pas que son enfant en pâtisse ; c’est pourquoi Sarah ne lavera plus les pieds de sa maîtresse et celle-ci ne pourra plus la frapper. Qu’on lui donne une chambre écartée et qu’elle y élève son enfant en toute tranquillité !
— Sois béni, seigneur ! dit le régisseur.
Et il sortit rapidement donner les ordres nécessaires. Il était ravi de cet adoucissement de la condition de Sarah, car il aimait comme tous les domestiques cette jeune femme si douce, et il avait déjà eu le temps de détester la bruyante et despotique Kamée.
La prêtresse phénicienne ne rendait pas la vie facile à Ramsès. Lorsque celui-ci vint lui rendre visite, pour la première fois, dans le petit palais qu’elle occupait après Sarah, il s’attendait à un accueil fait de reconnaissance. Il n’en fut rien, bien au contraire. Kamée le reçut avec colère.
— Il parait qu’après une demi-journée, tu as rendu ta faveur à la Juive ! s’écria-t-elle.
— Ne continue-telle pas à habiter les communs ? répondit Ramsès.
— Oui, mais mon régisseur m’a dit qu’elle n’aurait plus à me laver les pieds !
Ramsès trouva la scène de mauvais goût.
— En un mot, tu n’es pas contente, dit-il.
— Et je ne le serai pas tant que je n’aurai pas humilié cette femme, tant que je ne la verrai pas à mes pieds, tant que les domestiques ne cesseront pas de me regarder avec crainte et de la regarder, elle, avec pitié !
Kamée plaisait de moins en moins au prince …
— Écoute-moi bien, dit-il. Si, dans ma maison, un serviteur frappait une chienne qui allaite ses petits, je le chasserais … Or, toi, tu as frappé au visage une femme et une mère ! Sache que pour les Égyptiens, le nom de mère est aussi sacré que celui de pharaon …
— Ah ! Malheureuse que je suis ! s’écria Kamée. Voilà ma récompense pour avoir renié ma déesse ! Il y a une semaine à peine, tous étaient à mes pieds et me couvraient de fleurs, et aujourd’hui !..
Le prince sortit en silence et laissa la Phénicienne à ses lamentations. Il ne revint que plusieurs jours après, et la trouva, une fois de plus, de méchante humeur.
— Je t’en supplie, s’écria-t-elle dès son entrée, occupe-toi davantage de moi ! Les domestiques eux-mêmes commencent à me négliger, les soldats me regardent avec des yeux mauvais et j’ai peur qu’à la cuisine on n’empoisonne ma nourriture …
— J’ai été fort occupé par mon armée, ces jours derniers, dit le prince.
— Tu mens ! Je t’ai vu hier devant mon palais, puis tu t’es dirigé vers la maison de Sarah !..
— Assez ! coupa Ramsès. Je ne suis ni venu hier devant ton palais, ni allé chez Sarah. Si tu as cru me voir, cela signifie que ton amant, ce Grec infâme, rode dans les parages.
La Phénicienne poussa un cri.
— Astoreth, protège-moi ! gémit-elle. Si Lykon est revenu, je dois m’attendre au pire !
Le prince était excédé par ces doléances continuelles.
— Ne t’inquiète pas, dit-il en sortant ; je t’amènerai ce Lykon ficelé comme un chacal. Il a épuisé ma patience !
Rentré chez lui, il fit venir Hiram et le chef de la police de Pi-Bast. Il leur raconta que son sosie, le Grec Lykon, était dans les parages et il ordonna qu’on s’emparât de lui au plus vite. Hiram promit l’aide des Phéniciens, mais le policier, lui, semblait sceptique.
— Tu doutes de pouvoir retrouver ce misérable ? lui demanda Ramsès.
— Oui, seigneur. Il y a, à Pi-Bast, bon nombre d’Asiates fort pieux qui estiment que Kamée mérite la mort pour avoir renié sa foi. Si Lykon leur a promis de tuer la prêtresse, ils l’aideront, le cacheront, et le feront fuir au besoin.
— Qu’en penses-tu ? demanda le prince à Hiram.
— Le chef de la police a raison, répondit le vieillard.
— Mais vous avez levé la malédiction qui pesait sur Kamée ! s’étonna Ramsès.
— Oui. Aussi, elle ne risque rien de la part des Phéniciens, mais je ne puis répondre des autres fidèles d’Asie.
— Je crois cependant qu’aucune menace ne pèse actuellement sur cette femme, dit le policier. Si elle était courageuse, nous pourrions même nous servir d’elle pour attirer le Grec et l’arrêter au palais !
— Va et élabore un plan d’action, dit Ramsès. Il y aura dix talents pour toi si tu t’empares de Lykon !
Le prince s’en alla, Hiram et le chef de la police restèrent seuls. Le Phénicien dit alors :
— Je connais ta clairvoyance quasi surhumaine, et ta faculté de prévoir l’avenir. Tu auras donc déjà deviné que le temple d’Astoreth te versera vingt talents si tu arrêtes ce criminel qui nargue notre maître … Mais tu auras droit à dix talents supplémentaires si tu parviens à éviter que la ressemblance de Lykon avec l’héritier du trône ne soit rendue publique … Il ne sied pas qu’un simple mortel ait les même, traits que le descendant des dieux !..
— Je comprends fort bien, répondit le policier. Il arrive d’ailleurs quelquefois qu’un criminel meure avant d’avoir eu le temps de passer devant le tribunal …
— Décidément, tu es un homme intelligent, dit Hiram en lui prenant le bras. Tu peux compter sur les Phéniciens pour t’aider dans ta tâche.
Ils se quittèrent comme deux bons amis poursuivant un but commun.
Quelques jours plus tard, Ramsès se rendit de nouveau chez Kamée. Il la trouva dans un état voisin de la folie. Elle se cachait dans la pièce la plus obscure de son palais, n’osait toucher aux mets qui lui étaient servis et donnait aux domestiques les ordres les plus contradictoires, les appelant d’abord tous puis les chassant avec de grands cris d’horreur.
L’amour que Ramsès avait éprouvé pour elle fit place à un grand embarras.
« Oui, décidément, j’ai eu tort d’arracher cette femme à sa déesse ! se disait-il. Seule une déesse pouvait supporter tous ses caprices ! ».
Dès qu’il se trouva en face d’elle, les plaintes commencèrent.
— Je suis une malheureuse ! gémit-elle. Je suis entourée d’ennemis : mon habilleuse veut m’empoisonner, ma coiffeuse cherche à me donner quelque maladie mortelle, les soldats de la garde n’attendent que l’occasion de me percer de leurs lances !.. Tous m’en veulent !
— Kamée ! intervint le prince.
— Ne m’appelle pas ainsi ! Cela va me porter malheur !
— D’où te viennent donc toutes ces idées ?
— D’où ? Mais tu crois donc que je ne vois pas tous ces hommes qui rôdent autour du palais, et disparaissent dès que j’appelle mes domestiques ? Et les murmures que j’entends, la nuit, derrière ma porte ?
— Mais c’est de la fantaisie pure !
— Vous dites tous cela ! Mais je sais que je suis maudite ! hurla-t-elle.
Agacé, le prince la quitta au plus vite malgré ses supplications pour le retenir. Il fit doubler la garde du palais et rentra chez lui irrité au plus haut point par tout ce tapage.
Il trouva dans son appartement Tutmosis qui venait de rentrer de Memphis et avait eu à peine le temps de prendre un bain et de changer de vêtements après son voyage.
— Qu’as-tu à m’apprendre ? demanda Ramsès. As-tu vu le pharaon ?
Il avait deviné à l’expression de Tutmosis que celui-ci n’était pas porteur de bonnes nouvelles.
— Oui, j’ai vu notre maître, répondit le courtisan, et voici ce qu’il m’a dit : « Depuis trente-quatre ans, je porte sur mes épaules le fardeau du pouvoir ; je suis las et j’ai hâte d’aller rejoindre mes ancêtres. Bientôt, je quitterai cette terre, et mon fils Ramsès me succédera. Il dirigera le pays selon ce que lui dictera la sagesse ».
— Il a dit cela ?
— Ce sont ses paroles exactes, répondit Tutmosis. Il m’a répété plusieurs fois qu’il ne te laissait aucune directive pour l’avenir. Tu seras libre de gouverner l’Égypte à ta guise.
— Dieux ! Il doit être bien malade ! Mais pourquoi donc ne me laisse-t-il pas venir auprès de lui ?
— Ta présence ici est nécessaire.
— Et le traité avec l’Assyrie ? demanda le prince.
— Il est signé, mais l’annexion de la Phénicie reste en suspens jusqu’à ce que tu montes sur le trône.
— Ah ! Quel homme merveilleux, le pharaon ! Il m’a évité une bien lourde succession !
— La Phénicie reste donc en suspens, continua Tutmosis, mais il s’est passé un autre événement grave : afin de prouver à l’Assyrie que ses sentiments sont sincères, le pharaon a fait renvoyer vingt mille mercenaires …
— Comment ? bondit Ramsès.
Tutmosis hocha tristement la tête.
— C’est ainsi ! dit-il. Quatre régiments libyens ont déjà été dissous !
— Mais c’est de la folie ! hurla le prince. Nous nous affaiblissons inutilement ! Et, de plus, où iront ces hommes ?
— Ils sont partis dans le désert de Libye, et ils vont sans doute se joindre aux Libyens pour nous attaquer …
— Mais je ne suis au courant de rien ! De rien, de rien !
— Parce que les mercenaires renvoyés sont partis de Memphis droit vers le désert et Herhor a interdit d’en parler à quiconque.
— Méfrès et Mentésuphis ne le savent donc pas non plus ?
— Si, eux le savent.
— Et moi pas !
Le prince pâlit de colère. Il saisit les mains de Tutmosis et murmura avec ardeur :
— Écoute bien … Je jure sur la mémoire de mes ancêtres, sur celle de Ramsès le Grand, je jure que sous mon règne les prêtres se soumettront à ma volonté, ou bien je les écraserai !
Tutmosis écoutait avec effroi.
— Ce sera eux ou moi ! termina le prince. L’Égypte ne peut avoir deux maîtres !
— Elle n’en a jamais eu qu’un seul : le pharaon, dit Tutmosis.
— Ainsi, tu me resteras fidèle ?
— Oui, et avec moi l’armée et la noblesse, tu peux en être certain !
— C’est bien … Qu’ils renvoient les mercenaires … Qu’ils signent des traités … Qu’ils continuent à me berner … Le jour viendra ! Et maintenant, va te reposer et assiste ce soir à mon banquet. Il ne me reste plus qu’à m’amuser, tout m’étant interdit par ces damnés prêtres ! Eh bien, je m’amuserai !
À partir de ce jour, les fêtes recommencèrent. Le prince ne s’occupait plus de ses soldats, comme s’il avait honte de se montrer devant eux. Le palais était plein d’officiers, de nobles, de danseuses ; la nuit se déroulaient d’Interminables orgies, où le chant de la harpe se mêlait aux cris d’ivrogne des convives et aux rires hystériques des femmes.
Ramsès avait invité Kamée à assister à un de ces banquets. Elle avait refusé, et le prince avait cessé de la voir. Tutmosis s’en était aperçu et il demanda un jour au prince :
— On m’a dit que Sarah était en disgrâce ?
— Ne me parle plus de cette Juive, répondit Ramsès. Tu sais sans doute ce qu’elle a fait de mon fils ?
— Oui, je le sais, mais je crois qu’elle n’en est guère responsable. On m’a dit, à Memphis, que ta mère, la reine Nikotris, et le ministre Herhor ont fait de ton fils un Juif afin qu’il devienne un jour roi d’Israël …
— Mais Israël n’est pas une monarchie !
— Elle voudra, parait-il, en devenir bientôt une.
— Il vaut mieux être cocher du pharaon que roi, et surtout roi d’Israël ! répondit Ramsès.
— En tout cas, Sarah n’est pas coupable de ce qui est arrivé, insista Tutmosis.
— C’est bien pourquoi les prêtres me le paieront un jour.
— Ils ont agi pour le bien de la dynastie, en accord avec la reine Nikotris …
— Et qu’a Méfrès à se mêler de mes affaires ? Il est chargé du temple et non de la descendance du pharaon !
— Méfrès est un vieillard, et son âge lui fait perdre l’esprit. Toute la Cour raille ses pratiques religieuses …
— Ah oui ? En quoi consistent-elles ?
— Plusieurs fois par jour, Méfrès célèbre des rites secrets et il ordonne à tous les prêtres d’observer attentivement si les dieux ne le soulèvent pas en l’air pendant qu’il prie …
— Ah ! Mais c’est du plus haut comique ! s’esclaffa Ramsès. Et tout cela se passe à Pi-Bast sans que je le sache !
— C’est secret religieux.
— Un secret qui fait rire toute la Cour de Memphis ! Ah ! C’est bien amusant, tout de même ! Quel charlatan ! Et que disent de cela les autres prêtres ?
— Il paraît que de vieux papyrus rapportent qu’il y eut, chez nous, des prêtres dotés du pouvoir de s’élever en l’air ; aussi l’ambition de Méfrès est-elle compréhensible. Et comme en Égypte les subordonnés voient toujours ce que leurs supérieurs veulent qu’ils voient, certains prêtres jurent avoir aperçu Méfrès s’élever à plusieurs doigts du sol au cours de ses prières !
— Et ce mystère religieux divertit toute la Cour ! Ha ! Ha ! Ha ! riait Ramsès. Et dire que nous vivons à deux pas de ces prodiges sans le savoir !
Lorsque son hilarité se fut apaisée, et sur les instances de Tutmosis, il ordonna de loger Sarah dans le pavillon qu’avait quelque temps occupé Kamée. Les serviteurs étaient ravis de ce changement et ils raccompagnèrent Sarah à sa nouvelle demeure avec des chants et des cris joyeux. Entendant du bruit dans le jardin, la Phénicienne demanda ce qui se passait. Lorsqu’elle eut appris que Sarah était rentrée en grâce et qu’elle quittait les communs pour occuper un pavillon particulier, l’ancienne prêtresse entra dans une terrible colère et fit appeler Ramsès.
Celui-ci vint aussitôt.
— C’est ainsi que tu me traites ? lui cria Kamée. Ah ! C’est ainsi ? Tu m’avais promis de faire de moi ta première femme, et déjà tu as oublié ta promesse ! Tu crois peut-être que la vengeance d’Astoreth n’atteint pas les princes ?
— Dis à ton Astoreth, répondit calmement Ramsès, qu’elle ne s’avise plus jamais de menacer les princes, car elle pourrait, elle aussi, aller habiter les communs …
— Tu me menaces des communs, maintenant, et bientôt de la prison, sans doute ? criait Kamée. Tu passes tes nuits chez la Juive, et tu oublies que, pour toi, je me suis exposée à la colère des dieux, que je t’ai sacrifié ma jeunesse, ma vie, ma vertu !
Le prince pensa que, en effet, Kamée avait renoncé pour lui à beaucoup de choses, et il regretta ses paroles.
— Je ne suis pas allé chez Sarah, dit-il, et je ne vois pas en quoi cela te blesse qu’une malheureuse femme retrouve un peu de confort et puisse nourrir son enfant en paix ?
La Phénicienne trépigna de colère. Elle leva son poing serré et ses yeux brillèrent de haine.
— C’est ainsi que tu me parles ? Cette Juive est malheureuse parce que tu l’as chassée du palais, mais je ne suis pas malheureuse, moi que les dieux ont chassée de leurs temples !.. Et ma souffrance, qu’en fais-tu ? Car je souffre, oui, je souffre de te voir préférer à moi un rejeton juif … Oui, un bâtard que je souhaiterais voir mort !
— Tais-toi ! cria le prince en lui mettant la main sur la bouche.
Effrayée, elle recula d’un pas.
— Ainsi, je ne puis même plus me plaindre ? demanda-t-elle. Mais si tu tiens tant à cet enfant, pourquoi m’as-tu fait quitter le temple ?
Calmé, le prince sourit. Il s’assit et dit :
— Mon maître d’école avait raison lorsqu’il me disait de me méfier des femmes … Vous êtes toutes les mêmes : semblables à des pêches veloutées qui, dès qu’on y mord, laissent échapper une guêpe qui blesse les lèvres et le cœur …
— Tu te plains déjà ? Tu ne m’épargnes donc aucune injure, pour me remercier de t’avoir sacrifié mon sacerdoce, ma pudeur …
Le prince continuait à sourire.
— Évite, Kamée, de lancer des malédictions sur la tête d’un nouveau-né devant son père. C’est là la meilleure façon d’étouffer l’amour …
— Sois tranquille, seigneur ; à l’avenir, il ne sera plus jamais question ni de mon malheur, ni de ton fils, répondit la Phénicienne d’une voi sourde.
— Dans ce cas, je continuerai à te prodiguer mes faveurs et je te rendrai la plus heureuse des femmes, conclut Ramsès avec douceur.