Livre 2

Chapitre premier

La nouvelle du licenciement des régiments libyens se répandit bientôt à Pi-Bast. On racontait que les soldats renvoyés par les prêtres pillaient et volaient tout sur leur passage. Les villes de Pimat et de Kasa avaient été détruites, une caravane revenant à Memphis attaquée. Toute la partie occidentale de l’Égypte se trouvait menacée et ses habitants fuyaient vers l’Est en proie à la panique. Le bruit courait que le chef libyen Musavassa avait décrété la guerre sainte contre l’Égypte.

Cependant, les autorités égyptiennes demeuraient inactives car aucun ordre n’était parvenu de Memphis. Ramsès assistait, impuissant, à l’inquiétude de la population et à l’indifférence des dignitaires de Pi-Bast. Le manque de directives en provenance de la capitale l’irritait au plus haut point, de même que l’apparente désinvolture de Méfrès et de Mentésuphis face à un péril aussi considérable.

Les deux prêtres semblaient l’ignorer et même l’éviter, et Ramsès se trouvait réduit à l’inaction. Il avait même cessé de rendre visite à ses soldats cantonnés à Pi-Bast et il passait ses journées et ses nuits à boire et à s’amuser avec les jeunes nobles de son entourage. Au fond de lui-même, il s’efforçait de faire taire son indignation contre les prêtres et ses craintes quant au sort du pays.

— Tu verras ! dit-il un jour à Tutmosis. Tu verras que les saints pères nous conduiront à notre perte ! Musavassa s’emparera de la Basse-Égypte et nous devrons fuir à Thèbes, à moins que les Éthiopiens ne nous chassent de là aussi …

— Oui, réellement, nos maîtres se comportent en traîtres ! répondit Tutmosis.

Au début de septembre, un grand banquet se déroula au palais. Il avait commencé à deux heures de l’après-midi et déjà avant le soir tous les convives étaient ivres. Hommes et femmes se roulaient sur le sol trempé de vin et couvert de débris de vaisselle. Ramsès était resté relativement lucide ; il n’était pas encore couché, mais se tenait assis dans son fauteuil, avec deux danseuses sur ses genoux ; l’une lui versait à boire, l’autre le couvrait de parfums précieux.

À ce moment, un officier entra dans la salle et, enjambant quelques convives ivres morts, il s’approcha du prince.

— Seigneur, dit-il, les archiprêtres Méfrès et Mentésuphis veulent te parler à l’instant même.

Ramsès écarta les deux femmes et, la tunique tachée de vin, le pas chancelant, il monta en titubant l’escalier qui conduisait à ses appartements. En le voyant, Méfrès et Mentésuphis s’entre-regardèrent.

— Que me voulez-vous ? demanda Ramsès en s’écroulant dans un fauteuil.

— Je ne sais si tu es en état de nous écouter, répondit Mentésuphis avec un air méprisant.

— Vous me croyez ivre, peut-être ? s’écria le prince. Ne craignez rien. Toute l’Égypte, en ce moment, est plongée dans une telle folie que ce sont les ivrognes qui gardent le plus de sagesse.

Le visage des prêtres s’assombrit. Mentésuphis commença :

— Tu sais sans doute, seigneur, que le pharaon et le Grand Conseil ont décidé de renvoyer vingt mille mercenaires ?

— En principe, je ne sais rien, coupa Ramsès. Vous n’avez pas daigné me consulter avant de prendre cette sage décision et vous ne m’avez même pas dit que quatre régiments ont déjà été dissous et que leurs hommes affamés pillent nos villes !

— Je croie comprendre que tu juges les ordres du pharaon ? … interrompit Mentésuphis.

— Non, pas ceux du pharaon ! cria le prince, mais ceux des traîtres qui, profitant de la maladie de mon père, abandonnent le pays aux Assyriens et aux Libyens !..

Les prêtres étaient abasourdis. Jamais encore un Égyptien n’avait prononcé de pareilles paroles.

— Nous reviendrons dans quelques heures, lorsque tu te seras calmé, dit Méfrès.

— Ce n’est pas la peine. Je sais ce qui se passe à la frontière occidentale. Ou plutôt ce sont mes cuisiniers, mes palefreniers et mes servantes qui le savent … Ne voudriez-vous pas, saints Pères, me mettre au courant, moi aussi ?

Mentésuphis prit un air indifférent et dit :

— Les Libyens se sont révoltés et s’apprêtent à attaquer l’Égypte.

— Ah oui ?

— Aussi, continuait Mentésuphis, le pharaon te charge de prendre en main le commandement des troupes de Basse-Égypte et de réprimer la révolte.

— Avez-vous un ordre écrit ?

Mentésuphis tendit au prince un parchemin couvert de sceaux.

— À partir de ce moment, je suis donc le commandement suprême et la plus haute autorité dans cette province ? demanda Ramsès.

— Oui.

— Je puis donc tenir avec vous un conseil de guerre ?

— Oui, et de toute urgence, dit Méfrès.

— Asseyez-vous.

Les prêtres s’assirent.

— J’ai besoin de savoir une chose : pourquoi a-t-on dissous les régiments libyens ?

— Et on en dissoudra d’autres, dit Mentésuphis, car le Grand Conseil veut se débarrasser de vingt mille soldats très coûteux, afin d’assurer au trésor royal quatre mille talents supplémentaires ; sinon, la cour du pharaon pourrait manquer d’argent …

— Ce que n’a pas à craindre le plus misérable des prêtres égyptiens ! interrompit le prince.

— Tu oublies, seigneur, qu’il n’est pas permis d’appeler un prêtre « misérable », répondit Mentésuphis. Si aucun d’eux ne risque la misère, il le doit à son mode de vie modeste.

— Mais alors, ce sont les statues qui boivent le vin que tous les jours on porte aux temples, et ce sont les statues aussi qui couvrent leurs femmes de bijoux ? ironisa le prince. Mais peu importe ! Je vous dis, moi, que ce n’est pas pour remplir le trésor royal que le Grand Conseil ouvre les frontières de l’Égypte à l’invasion !..

— Mais pourquoi ?

— Pour complaire au roi Assar. Puisque le pharaon a refusé d’abandonner la Phénicie aux Assyriens, vous cherchez à affaiblir le pays d’une autre façon ! Vous renvoyez des mercenaires pour susciter la guerre sur la frontière occidentale !

— Tes paroles noua étonnent ! s’écria Mentésuphis.

— Les ombres des pharaons s’étonneraient bien plus encore de savoir qu’un escroc chaldéen influe sur le sort de l’Égypte !

— Qui t’a parlé d’un Chaldéen ? demanda Mentésuphis.

Ramsès eut un sourire ironique.

— Je parle de Beroes … Si tu n’as jamais entendu parler de lui, adresse-toi à Méfrès, et si lui également a oublié, qu’il demande donc à Herhor et à Pentuer ! Voilà ce que sont les secrets de vos temples ! Un vagabond étranger, venu en Égypte comme un voleur, impose aux membres du Grand Conseil un traité plus déshonorant que celui que nous devrions signer après une défaite ! Ce vagabond est un espion à la solde du roi Assar, et nos savants se sont à ce point laissé séduire par lui que, le pharaon ayant refusé de livrer la Phénicie, ils renvoient des soldats et provoquent la guerre à l’Ouest !

Ramsès ne se dominait plus.

— Est-ce croyable ? continuait-il à crier. Alors que c’est le moment ou jamais de porter nos effectifs à trois cent mille hommes et de les faire marcher sur Ninive, ces pieux déments licencient vingt mille soldats et mettent le feu à leur propre maison !..

Méfrès était devenu livide en entendant ce terrible réquisitoire. Enfin, il prit la parole :

— Je ne sais, seigneur, à quelles sources tu as puisé tes informations, mais à supposer que tu aies raison et qu’un prêtre chaldéen ait incité le Grand Conseil à signer un traité pénible avec l’Assyrie, comment sais-tu si ce prêtre n’est pas un envoyé des dieux qui l’ont chargé de nous avertir des dangers qui menacent l’Égypte ?

— Depuis quand les Chaldéens vous inspirent-ils tellement confiance ? demanda le prince.

— Ils sont les frères aînés des prêtres égyptiens, dit Mentésuphis.

— Et le roi d’Assyrie le maître du pharaon, sans doute ? s’écria Ramsès.

— Ne blasphème pas ! coupa sèchement Méfrès. Tu remues là des secrets sacrés, ce qui s’est révélé dangereux pour de plus grands que toi !

— Soit, je ne les remuerai plus. Mais comment pouvez-vous reconnaître un Chaldéen envoyé des dieux d’un autre, espion d’Assar ?

— Par les miracles, répondit Méfrès. Si je voyais cette pièce se remplir d’esprits, si une force invisible te soulevait du sol, nous dirions que tu es l’instrument des dieux et nous t’obéirions.

Ramsès haussa les épaules et se mit à rire. Il se souvenait de ce que Tutmosis lui avait dit des pratiques religieuses de Méfrès. Aussi, dit-il sur un ton sarcastique :

— Du temps du roi Chéops, un archiprêtre voulut à tout prix se soulever dans les airs. À cet effet, il priait les dieux et ordonnait à ses subordonnés d’observer si une force invisible ne l’élevait pas dans l’air. Et, le croiriez-vous, saints Pères, depuis ce moment, il n’y eut plus de jour où les prêtres ne vissent pas leur supérieur planer au-dessus du sol … Oh ! De très peu … D’un doigt à peine … Mais, que t’arrive-t-il ? demanda-t-il soudain à Méfrès.

Effectivement, l’archiprêtre avait chancelé en entendant le récit de ses propres expériences et Mentésuphis dut le soutenir pour qu’il ne tombât pas.

Ramsès était ennuyé. Il fit boire le vieillard, lui frotta les tempes d’eau et agita au-dessus de lui un éventail. Bientôt, Méfrès revint à lui. Il se leva et dit à son confrère :

— Je pense que nous pouvons nous retirer ?

— Je le pense aussi, répondit Mentésuphis.

— Mais que dois-je faire, moi ? demanda le prince qui sentit qu’il avait été trop loin.

— Remplir tes devoirs de chef ! répondit Mentésuphis avec froideur.

Les deux archiprêtres s’en allèrent.

Ramsès avait retrouvé toute sa lucidité, et il se sentait mécontent de lui. Il comprenait qu’il venait de commettre deux lourdes fautes : il avait appris aux prêtres qu’il connaissait leurs secrets et, de plus, il avait cruellement raillé Méfrès. Il aurait maintenant donné un an de sa vie pour effacer de leur mémoire ces paroles d’ivrogne, mais il était trop tard. Il s’était fait des ennemis mortels et sentait tout le danger de sa situation. Il fit venir Tutmosis, qui arriva immédiatement, apparemment dégrisé.

— Nous sommes en guerre et je suis nommé généralissime ! dit l’héritier du trône.

Tutmosis se courba jusqu’au sol.

— Et je ne boirai plus jamais, ajouta le prince. Sais-tu pourquoi ?

— Un chef doit éviter la boisson, répondit Tutmosis.

— Je l’avais oublié et j’ai tout dit aux prêtres …

— Quoi, tout ? demanda Tutmosis, effrayé.

— Que je les déteste et que je me moque de leurs miracles …

— Cela ne fait rien. De toute façon, ils ne comptent sur la sympathie de personne.

— Je leur ai dit également que je connais leurs secrets politiques.

— Aïe ! s’exclama Tutmosis. Cela, c’était trop !

— Tant pis ! dit Ramsès. Envoie une estafette aux divers régiments afin que leurs chefs viennent demain pour un conseil de guerre. Fais allumer les signaux d’alarme, afin que toutes les troupes de Basse-Égypte se mettent en branle vers la frontière occidentale. Va aussi chez le gouverneur et dis-lui de s’occuper de rassembler des armes, des vêtements et des provisions.

— La traversée du Nil sera difficile, dit Tutmosis.

— C’est pourquoi fais réquisitionner toutes les embarcations qui se trouvent sur le fleuve, et quelles se tiennent prêtes à faire traverser les troupes !

Pendant ce temps, Méfrès et Mentésuphis rentraient chez eux. Lorsqu’ils furent seuls dans leur cellule, Méfrès s’écria :

— Jamais un pharaon n’a autant blasphémé qu’aujourd’hui l’a fait ce gamin !.. Même un ennemi de l’Égypte n’oserait ainsi injurier les prêtres !

— Le vin dévoile la vraie nature de l’homme, dit Mentésuphis.

— Mais le prince a une âme de païen ! Il raille les miracles, ne croit pas aux dieux …

— Ce qui me donne surtout à réfléchir, dit sombrement Mentésuphis, c’est qu’il a appris nos conversations avec Beroes. Car il sait tout !

— Nous avons été trahis ! murmura Méfrès.

— C’est étrange, car vous n’étiez que quatre.

— Pas du tout. La prêtresse d’Iside, et trois prêtres qui l’ont guidé connaissaient la présence de Beroes ici.

— Même si l’un d’eux nous a écoutés, ce n’est pas à ce gamin qu’il aura vendu son secret, mais à quelqu’un de plus important. Là est le danger !

L’archiprêtre du temple de Path, Sem, entra dans la cellule.

— Je suis entré, car vous criez si fort que j’ai cru à un malheur. Que vous arrive-t-il ? demanda-t-il.

— Dis-moi ce que tu penses de l’héritier du trône ? demanda à son tour Mentésuphis.

— Je pense qu’il doit être content de son nouveau commandement, car c’est un héros-né. Il est capable de tailler en pièces les rebelles libyens.

— Il est aussi capable de raser tous nos temples ! écria Méfrès.

— Oui, renchérit Mentésuphis, tu ne peux imaginer les mots, tous les blasphèmes que nous l’avons entendu prononcer aujourd’hui !

— Je ne puis y croire ! s’exclama Sem.

— Il était soi-disant ivre, dit ironiquement Méfrès.

— Même ivre, je ne le crois pas capable de blasphémer.

— C’est ce que nous croyions nous aussi, dit Mentésuphis. Nous étions tellement sûrs de le bien connaître que, depuis son retour du temple de Hator, nous avons cessé de le surveiller.

— Oui, nous avons voulu faire l’économie de quelques espions, et voilà le résultat ! dit Méfrès.

— Mais qu’a-t-il dit exactement ? demanda Sem avec impatience.

— En deux mots, voici : Ramsès se moque des dieux …

— Est-ce possible ?

— Il critique les ordres du pharaon …

— Dieux !

— Il appelle traîtres les membres du Grand Conseil …

— Mais …

— Et il a appris la venue de Beroes et ses entretiens avec Méfrès, Herhor et Pentuer au temple de Set.

L’archiprêtre Sem se prit la tête dans les mains en signe de désespoir.

— Ce n’est pas possible ! s’écria-t-il. Ce n’est pas possible ! Quelqu’un a dû jeter un sort à Ramsès … Peut-être cette Phénicienne qu’il a arrachée au temple d’Astoreth ?

La remarque parut frapper Mentésuphis et il jeta un coup d’œil à Méfrès ; mais celui-ci, tout à son indignation, ne remarqua rien.

— Nous devons faire une enquête, dit-il, pour connaître l’emploi du temps du prince depuis son retour du temple de Hator. Il a eu trop de liberté et trop de relations avec les ennemis de l’Égypte. Et toi, Sem, tu nous aideras …

À la suite de cette discussion, l’archiprêtre Sem convoqua le peuple, dès le lendemain, à une cérémonie solennelle au temple de Ptah. Des hérauts appelaient les fidèles à grand renfort de flûtes et de trompettes et lui annonçaient que trois jours durant des prières seraient dites et que des processions défileraient à l’intention de la campagne entreprise contre les Libyens.

Du matin au soir, une foule considérable, composée de riches et de pauvres, d’aristocrates et de paysans, se massait aux abords du temple. Plusieurs fois par jour, une procession solennelle quittait le sanctuaire, portant l’effigie du dieu. La foule se prosternait alors et se confessait à haute voix, aidée dans son examen de conscience par des prêtres disséminés abondamment dans cette masse humaine. Les riches, eux, se confessaient individuellement, dans des cellules du temple. Les troupes partant vers l’Ouest passèrent et l’archiprêtre bénit leurs amulettes qui devaient les protéger des coups ennemis. La nuit, le tonnerre retentissait sur le temple et des éclairs jaillissaient des hauts pylônes ; cela signifiait que le dieu prêtait aux prêtres une oreille favorable.

À l’issue de ces cérémonies, Méfrès, Mentésuphis et Sem se réunirent en un conseil secret. La situation était désormais claire, les informateur dispersés dans la foule avaient recueilli les bruits suivants : les soldats disaient que, dès son avènement sur le trône, Ramsès ferait la guerre à l’Assyrie et en ramènerait des richesses considérables, dont chaque combattant aurait sa part ; le peuple murmurait que lorsque le pharaon vainqueur reviendrait de Ninive, il donnerait des esclaves à tous les paysans et supprimeraient les impôts pour plusieurs années ; les aristocrates, eux, pensaient qu’en premier lieu le nouveau pharaon reprendrait aux prêtres les biens hypothéqués par les nobles et les leur rendrait ; ils pensaient aussi que le futur pharaon régnerait seul, sans la participation du Grand Conseil des prêtres.

C’étaient là les informations que l’archiprêtre Sem et ses agents avaient recueillies. Méfrès et Mentésuphis, de leur côté, avaient appris un autre fait intéressant : le prêtre Osochor, qui avait accueilli le Chaldéen Beroes au temple de Set, dépensait depuis quelque temps des sommes considérables, hors de proportion avec ses revenus. C’est pourquoi, on pouvait le soupçonner d’avoir vendu aux Phéniciens, pour un prix élevé, le secret des conversations entre les prêtres égyptiens et l’envoyé du roi Assar.

L’archiprêtre Sem dit à cela :

— Si Beroes est vraiment un saint homme, demandez-lui si c’est Osochor qui a trahi.

— Nous l’avons déjà fait, répondit Méfrès, mais Beroes a refusé de répondre. Il a ajouté que ni l’Égypte ni la Chaldée ne pâtiront de cette trahison. Le coupable, si on le découvre, mérite donc l’indulgence.

— C’est vraiment un saint homme ! murmura Sem.

— Et que penses-tu, lui demanda Méfrès, que penses-tu des agissements de l’héritier du trône ?

— Je répondrai comme Beroes : le prince ne fait aucun tort à l’Égypte ; aussi faut-il être indulgent pour lui …

— Mais il raille les dieux et les miracles, il excite le peuple à la révolte !.. Ce sont là des faits graves ! dit Méfrès avec rancœur.

Il ne pouvait pardonner à Ramsès d’avoir raillé de façon grossière ses pratiques religieuses.

Mais l’archiprêtre Sem aimait le prince et il dit avec un sourire :

— Quel est le paysan qui ne voudrait un esclave pour l’aider, ou qui ne souhaiterait ne plus payer d’impôts ? Y a-t-il un soldat qui ne rêve de ramener de la guerre mille drachmes ou même davantage ? Et les nobles, n’est-il pas normal qu’ils souhaitent que notre pouvoir diminue au profit du leur ?

— Certes, dit Méfrès, mais que veux-tu prouver par là ?

— Rien. Je voudrais simplement que vous ne mettiez pas le prince en accusation devant le Grand Conseil, car aucun tribunal ne le condamnera parce que les soldats veulent la guerre ou que les paysans parlent de suppression d’impôts. Vous seuls risquez un blâme pour n’avoir pas suffisamment surveillé Ramsès.

— Et les injures dont il nous a accablés, n’est-ce rien ? C’est un homme impie ! s’obstina Méfrès.

— Vous n’aviez pas à parler de choses importantes avec un homme ivre, répondit Sem ; d’ailleurs, vous avez commis une faute en nommant chef de l’armée un homme se trouvant dans cet état …

— Tu es la sagesse même, dit Méfrès ; cependant, je vote pour l’accusation devant le Grand Conseil !

— Et moi, je vote contre ! répliqua Sem avec énergie. Le Grand Conseil doit recevoir un rapport, mais non pas une accusation.

— Moi aussi, je suis contre l’accusation, dit Mentésuphis.

Se voyant seul contre deux, Méfrès céda, mais il garda à l’héritier du trône une profonde rancune. C’était un vieillard pieux mais méchant ; il avait une haute opinion de son rang de prêtre, et n’admettait pas qu’on lui manquât de respect.

Chapitre II

Conformément aux conseils des astrologues, l’état-major devait quitter Pi-Bast le 7 septembre, car cette journée-là était désignée comme très favorable par les astres et devait assurer la victoire aux Égyptiens.

Depuis sa récente nomination, Ramsès se vouait avec fièvre à sa tâche de chef. Il s’occupait de l’armement et du ravitaillement de ses soldats, accueillait lui-même ses nouvelles recrues et dirigeait leur entraînement. Il interrogeait personnellement les espions, présidait tous les conseils de guerre, était présent partout à la fois et au courant de tout. L’archiprêtre Mentésuphis, qui représentait le ministre de la Guerre Herhor, admirait le zèle et l’habileté du prince.

— Vous savez que je n’aime pas l’héritier du trône depuis que je le sais faux et retors, dit-il un jour à Sem et à Méfrès. Je dois cependant reconnaître que ce garçon est un chef-né. Nos troupes seront le long de la frontière trois ou quatre jours plus tôt que prévu, et les Libyens ont déjà perdu la guerre avant d’avoir entendu siffler une seule de nos flèches …

— Quel danger pour nous, un pharaon pareil ! ajouta Méfrès, avec l’obstination hargneuse propre aux vieillards.

La veille du 7 septembre, Ramsès, après avoir pris son bain, déclara à ses officiers que le départ aurait lieu le lendemain, deux heures avant le lever du soleil.

— Maintenant, je veux dormir en paix ! conclut-il.

Mais son souhait paraissait irréalisable : la ville était pleine de soldats, et un régiment campait en face du palais. On entendait partout des rires, des chants et des cris joyeux. Dans sa chambre, Ramsès eut à peine le temps de se déshabiller qu’un officier survint, porteur d’un rapport sans importance ; puis on amena des espions qui n’apprirent rien de nouveau ; des nobles vinrent saluer le prince ; des marchands phéniciens les suivirent, proposant leurs services à l’armée … Tous entraient chez Ramsès avec une complète désinvolture, et toute étiquette leur semblait abolie du fait de la guerre. Le prince, quoique impatient, reçut tout le monde ; mais lorsqu’une de ses femmes vint lui demander s’il ne l’aimait plus, parce qu’il avait négligé de lui faire ses adieux, il laissa éclater son impatience. Il appela Tutmosis et lui dit :

— Reste dans cette chambre et console mes femmes, si le cœur t’en dit. Moi, je vais me cacher dans le jardin ; sinon, je ne pourrai fermer l’œil et je ne serai bon à rien, demain.

— Où dois-je te chercher, en cas de besoin ?

— Oh ! Ne me cherche pas ! Je me réveillerai bien tout seul quand sonneront les trompettes !

Il mit un manteau sur ses épaules et sortit dans le jardin. Là aussi, des soldats et des domestiques couraient de tous côtés et tout ordre avait disparu. Ramsès se dirigea vers la partie la plus boisée du parc, il y trouva un banc sous une tonnelle et s’y étendit.

— Ici, au moins, ni les femmes ni les prêtres ne me trouveront ! grogna-t-il.

Et il s’endormit profondément.

* * *

Depuis quelques jours, la Phénicienne Kamée ne se sentait pas bien. Elle éprouvait des douleurs dans les articulations et des démangeaisons au visage. Cette légère indisposition l’occupait tout entière et elle passait ses journées devant un miroir, à observer son visage. Elle avait oublié ses craintes récentes, oublié aussi Ramsès et Sarah, tant la préoccupaient les taches imperceptibles qui étaient apparues sur son front.

« Des taches … Oui, je les aperçois, murmura-t-elle. Deux, trois, quatre taches … Astoreth ! Tu ne vas pas te venger de cette façon-là ! Plutôt la mort ! Mais j’exagère … Ce n’est pas possible … Un insecte m’a sans doute mordue, ou bien je me suis frottée avec de l’huile impure … D’ici demain, les taches auront disparu … ».

Mais, le lendemain, les taches persistaient. Elle appela une servante.

— Viens ici, dit-elle, et regarde-moi.

Mais elle restait assise dans le coin le plus sombre de la pièce.

— Regarde bien, dit-elle d’une voix sourde. Vois-tu des taches sur mon visage ? … N’approche pas !

— Non, je ne vois rien, dit la servante.

— Et là, sous l’œil gauche ?

— Voulez-vous vous asseoir dans la lumière ? demanda la domestique.

Ces mots firent éclater Kamée de fureur.

— Va-t’en, misérable ! cria-t-elle. Et ne te montre plus devant moi !

La servante sortie, elle s’enduisit le visage d’une pâte rose. Le soir, sentant croître ses douleurs dans les articulations, de plus en plus inquiète, elle fit appeler un médecin. Lorsqu’on lui annonça qu’il était là, elle fut prise de panique, cassa un miroir et refusa de le recevoir.

Bientôt, elle cessa de se nourrir et lorsque, le soir du 6 septembre, la veille du départ de l’armée, une servante entra dans sa chambre, elle la trouva couchée, la tête enveloppée d’un voile. Puis, elle se leva de nouveau, reprit sa place devant le miroir, et monologua :

« Même s’il y a des taches, ce ne peuvent être celles-là … Ce n’est pas la lèpre !.. Dieux ! Au secours ! Je retournerai au temple ! Je ferai pénitence jusqu’à la fin de mes jours, mais pas cela !.. ».

Elle se calma un peu, et réfléchit :

« Il n’y a pas de taches … Je me frotte la peau et, naturellement, elle rougit … Une prêtresse, femme de l’héritier du trône, ne peut avoir la lèpre ! Seuls les marins, les prisonniers et les Juifs l’ont … Dieux ! Envoyez donc la lèpre sur cette Sarah !.. ».

À ce moment, une ombre apparut dans l’embrasure de la fenêtre, et Ramsès sauta à l’intérieur de la pièce.

Kamée se figea de stupeur. Puis, ses yeux se remplirent d’horreur.

— Lykon ? murmura-t-elle d’une voix blanche. Lykon, toi ici ? Ils te recherchent !

— Je sais, ricana le Grec. La police et les Phéniciens sont à mes trousses. Et pourtant, je suis ici, chez toi, et j’ai été chez ton maître !

— Tu as été dans la chambre de Ramsès ?

— Oui, dans sa chambre … Je lui aurais plongé mon poignard dans la poitrine, mais il n’était pas là … Ton amant est chez une autre femme, sans doute …

— Que veux-tu ? Va-t’en ! chuchota Kamée.

— Oui, mais avec toi. Une voiture attend, dans la rue, et sur le Nil j’ai une barque.

— Tu es fou ! La ville et les routes sont pleines de soldats !

— Il ne nous sera que plus facile de fuir, dans toute cette agitation … Prends tous tes bijoux ; je reviens dans un instant …

— Où vas-tu ?

— Je vais à la recherche de ton maître, dit Lykon. Je ne partirai pas sans lui avoir laissé un souvenir …

— C’est insensé !

— Tais-toi ! cria-t-il, pâle de fureur. Tu oses le défendre ?

La Phénicienne parut réfléchir. Elle serra les poings, et ses yeux brillèrent d’un éclat mauvais.

— Et si tu ne le trouves pas ? demanda-t-elle.

— Je tuerai quelques soldats endormis, ou je mettrai le feu au palais … D’ailleurs, je ne sais encore ce que je ferai, mais je ne m’en irai pas ainsi !

Kamée le regarda avec des yeux si étranges qu’il s’étonna.

— Qu’as-tu ? demanda-t-il.

— Rien. Écoute-moi bien : tu n’as jamais autant ressemblé au prince qu’aujourd’hui. Si tu veux faire un coup d’éclat …

Elle se pencha vers lui et lui parla longuement à l’oreille. Le Grec écoutait, stupéfait.

— Femme, dit-il, tu as des idées monstrueuses … Oui, vraiment, c’est lui qu’on accusera …

— C’est mieux que le poignard, n’est-ce pas ? dit-elle dans un sourire.

— Jamais je n’y aurais songé ! Mais, peut-être, vaut-il mieux … tous les deux ?

— Non, qu’elle vive, elle ! Ce sera ma vengeance …

— Quelle femme perverse tu es !.. murmura Lykon. Mais tu me plais … Oui, décidément, notre vengeance sera royale.

Il alla à la fenêtre et disparut. Kamée se pencha au-dehors et le suivit du regard.

Environ un quart d’heure après le départ de Lykon, un terrifiant cri de femme retentit dans le jardin, puis le silence revint. Kamée sentit la peur s’emparer d’elle. Elle tomba à genoux et plongea le regard dans le parc sombre. Un pas retentit bientôt dans l’allée et Lykon apparut, vêtu d’un manteau sombre. Il respirait lourdement et ses mains tremblaient,

— Tu as les bijoux ? demanda-t-il.

— Laisse-moi ! dit-elle.

Le Grec la saisit par le cou.

— Misérable ! dit-il. Tu ne comprends donc pas qu’avant l’aube ils viendront t’arrêter et que dans quelques jours tu passeras par les mains de l’étrangleur ?

— Je suis malade …

— Les bijoux !

— Ils sont sous le lit …

Lykon entra dans la chambre, tira de dessous le lit une lourde cassette, puis il jeta son manteau sur les épaules de Kamée et la prit par le bras.

— Viens, dit-il. Indique-moi la sortie.

— Laisse-moi …

Le Grec se pencha sur elle.

— Crois-tu que je vais te laisser ici ? Je t’emmène ! Non pas que je tienne encore à toi, garce, mais pour montrer à ton Ramsès qu’il y a quelqu’un de supérieur à lui. Il t’a volé à la déesse, je te vole à lui !

— Mais puisque je te dis que je suis malade …

Le Grec appuya la lame d’un poignard contre le cou de Kamée. Elle trembla.

— Je te suis … dit-elle.

Ils sortirent par une porte dérobée. Dans le jardin, des soldats chantaient autour de grands feux, des domestiques allaient et venaient de tous côtés. À la sortie, les gardes les arrêtèrent :

— Qui êtes-vous ?

— Thèbes, répondit Lykon.

On les laissa passer et ils disparurent dans l’obscurité des rues.

* * *

Deux heures avant l’aube, les tambours et les trompettes retentirent. Tutmosis dormait encore profondément lorsque Ramsès le réveilla en lui arrachant son manteau.

— Debout, guerrier ! s’écria-t-il en riant. Les régiments sont déjà en marche !

Tutmosis s’assit dans son lit et se frotta les yeux.

— Ah, c’est toi, seigneur, dit-il en bâillant. As-tu bien dormi ?

— Merveilleusement bien !

— Moi, j’ai encore bien sommeil …

Ils prirent un bain, revêtirent leurs tuniques et leurs cuirasses et montèrent à cheval. En compagnie de la suite du prince, ils dépassèrent sur la route les colonnes de soldats en marche, se hâtant vers le Nil dont la traversée s’annonçait difficile à cause des crues. Lorsque le soleil apparut à l’horizon, le dernier soldat avait quitté Pi-Bast et le gouverneur s’était remis au lit, interdisant qu’on troublât son sommeil pour quelque raison que ce fût. Mais à peine se fut-il étendu qu’un officier de police entra, demandant audience pour un motif très important.

— Est-ce vraiment si urgent ? grommela le gouverneur.

— Oui, seigneur. Un grand malheur est arrivé : le fils de l’héritier du trône vient d’être assassiné.

— Quel fils ? s’écria le gouverneur.

— Celui de Sarah, la Juive.

— Qui l’a tué ? Quand ?

— Cette nuit.

— Mais qui a pu faire cela ?

L’officier écarta les bras.

— Je demande qui est l’assassin ? répéta le gouverneur, avec plus de frayeur que de colère.

— Veuille procéder toi-même à l’enquête, seigneur, car je n’ose répéter ce que j’ai entendu.

La peur du gouverneur s’accrut encore. Il ordonna d’amener les domestiques de Sarah et fit demander l’archiprêtre Méfrès, Mentésuphis étant parti avec l’armée.

Méfrès arriva, fort étonné. Le gouverneur lui apprit l’assassinat du fils de Ramsès et lui dit que l’officier de police n’osait fournir aucun renseignement.

— Y a-t-il des témoins ? demanda le prêtre.

— Ils attendent tes ordres, saint Père.

On fit entrer le portier de Sarah.

— Sais-tu que l’enfant de ta maîtresse a été tué ? demanda le gouverneur.

La domestique se prosterna et dit :

— J’ai même vu le corps fracassé contre le mur et ma maîtresse qui fuyait en hurlant …

— Quand cela s’est-il passé ?

— Peu après minuit, quelques instants après la venue chez notre maîtresse du prince héritier, dit le portier.

— Ramsès s’est donc rendu cette nuit chez ta maîtresse ? demanda Méfrès.

— Oui, saint Père.

— C’est étrange, murmura Méfrès au gouverneur.

Ils entendirent encore la cuisinière et l’habilleuse de Sarah. Toutes deux affirmaient que le prince Ramsès était venu, la nuit, dans la chambre de Sarah, y était resté un moment, puis était sorti en courant, suivi par Sarah qui criait affreusement.

— Mais l’héritier du trône n’a pas quitté ses appartements de toute la nuit ! dit le gouverneur.

L’officier de police secoua la tête et fit venir des domestiques du palais qui affirmèrent que Ramsès n’avait pas dormi chez lui. Il était sorti, disaient-ils, avant minuit, et était rentré au moment du rappel.

Lorsque les deux dignitaires restèrent seuls, le gouverneur se jeta à terre, disant qu’il était malade et qu’il préférait mourir plutôt que de poursuivre l’enquête. Pâle et ému, Méfrès répondit qu’il fallait élucider l’affaire, et il ordonna au gouverneur de l’accompagner à la maison de Sarah.

Ils se trouvèrent rapidement sur les lieux du crime. Ils virent, dans la chambre, Sarah à genoux à côté du berceau ; les murs et le plancher étaient couverts de sang. Le gouverneur faillit s’évanouir. Méfrès, plus calme, s’approcha de Sarah, lui toucha l’épaule et dit :

— Nous venons de la part du pharaon …

Sara se redressa d’une détente et, reconnaissant Méfrès, lui cria d’une voix terrible :

— Soyez maudits !.. Vous vouliez un roi juif, le voici ! Ah ! Pourquoi ai-je écouté vos perfides conseils ?

Elle se jeta de nouveau sur le berceau, en gémissant :

— Mon fils … Mon petit Seti … Il était si beau, si intelligent … Il me tendait ses petits bras … Jehovah ! Comment est-ce possible ? … Un si petit enfant ! Une hyène aurait eu pitié de lui !..

L’archiprêtre la prit par les épaules et la remit debout.

— Sarah, dit-il, au nom du maître de l’Égypte, je t’ordonne de me répondre : qui a tué ton fils ?

Elle regardait droit devant elle avec des yeux fous et se frottait le front. Le gouverneur lui tendit une coupe de vin.

— Je t’ordonne de me donner le nom de l’assassin, répéta Méfrès.

Les soldats et les policiers présents commencèrent à reculer vers la porte et le gouverneur se boucha les oreilles avec une expression de désespoir.

— Qui a tué ? dit enfin Sarah d’une voix sourde en regardant Méfrès droit dans les yeux. Tu demandes qui a tué ? Je vous connais, vous prêtres … Je connais votre justice !..

— Qui ? insistait Méfrès.

— Moi ! hurla Sarah d’une voix stridente. C’est moi qui ai tué mon enfant parce que vous en aviez fait un Juif !

— C’est faux ! dit Méfrès d’une voix sifflante.

— C’est moi ! C’est moi ! répétait Sarah. Vous qui me voyez et m’entendez — elle s’adresse aux assistants — sachez que c’est moi l’assassin, moi seule ! criait-elle en se frappant la poitrine.

Le gouverneur la regarda avec pitié ; les femmes pleuraient. Seul Méfrès serrait les lèvres et gardait un visage de pierre. Enfin, il dit au policier :

— Je vous confie cette femme ; conduisez-la à la prison.

— Je veux emporter mon fils avec moi ! cria Sarah en se penchant sur le berceau.

— Oui, prends-le, pauvre femme, dit le gouverneur en se couvrant le visage.

Les dignitaires quittèrent la chambre. Sarah monta dans une litière, portant dans ses bras un paquet enveloppé de linges ensanglantés. Ses domestiques la suivirent jusqu’à la prison.

Méfrès et le gouverneur rentraient à travers le jardin.

— J’ai pitié de cette femme, dit le gouverneur d’une voix émue.

— Elle sera punie comme il se doit … pour avoir menti, dit le prêtre.

— Tu crois vraiment que …

— Je suis convaincu que les dieux retrouveront et châtieront l’assassin …

À la sortie du jardin, le régisseur du palais de Kamée courut à leur rencontre en criant :

— La Phénicienne a disparu !

— Encore un malheur !.. murmura le gouverneur.

— Ne crains rien ; elle a suivi le prince, dit Méfrès.

Au ton de sa voix, le gouverneur comprit que Méfrès détestait l’héritier du trône, et son sang se glaça. Il savait que si Ramsès était convaincu d’avoir tué son fils, il ne monterait jamais sur le trône et le joug des prêtres se ferait plus pesant encore. Ses craintes augmentèrent lorsque, le soir, les deux médecins chargés de l’examen du corps déclarèrent que le meurtrier ne pouvait être qu’un homme. En effet, on avait saisi l’enfant d’une seule main, par les deux jambes, et on lui avait fracassé la tête contre le mur. La main de Sarah n’eût pu prendre les deux jambes à la fois, et d’ailleurs les empreintes étaient celles d’une main d’homme. Ayant appris cela, l’archiprêtre Méfrès se rendit à la prison et adjura Sarah de lui décrire l’auteur du crime.

— Je te croirai et tu seras libre à l’instant même, dit-il.

Mais Sarah accueillit très mal ces paroles.

— Vous êtes des chacals ! cria-t-elle. N’avez-vous pas assez de deux victimes, que vous en cherchez encore de nouvelles ? Je vous l’ai dit : c’est moi qui ai tué mon enfant ! Qui d’autre aurait pu commettre pareille horreur ?

— Sais-tu ce que tu risques, femme obstinée ? demanda Méfrès, en colère. Tu seras condamnée à tenir le cadavre de ton enfant dans tes bras pendant trois jours, puis tu iras en prison pour quinze ans !

— Trois jours seulement ? répéta-t-elle. Mais je ne veux plus jamais quitter mon petit Seti, et ce n’est pas en prison, mais dans la tombe, que je le suivrai …

À la réunion des prêtres qui eut lieu ce jour-là, le pieux Sem prit la parole :

— J’ai déjà vu des mères infanticides, dit-il, mais aucune qui ressemblât à celle-là.

— Bien sûr ! Ce n’est pas elle qui a tué son fils ! décria Méfrès.

— Et qui l’aurait tué ?

— Celui que les domestiques ont vu entrer chez Sarah puis sortir en courant … Celui qui a emmené avec lui, à la guerre, la prêtresse phénicienne Kamée … Celui qui a chassé Sarah de sa maison et en a fait une esclave parce que son fils était devenu juif !.. termina Méfrès, au comble de l’irritation.

— Tu prononces là des accusations graves ! interrompit Sem.

— Il faut faire la lumière sur cette affaire !

Il ne se doutait pas que le dénouement était tout proche.

En effet, le chef de la police de Pi-Bast, dès qu’il apprit le crime, s’empressa d’en avertir le Phénicien Hiram et, pendant que les prêtres interrogeaient Sarah, la police et les Phéniciens se lançaient à la poursuite du Grec Lykon et de la prêtresse Kamée. Trois jours plus tard, les policiers ramenaient à Pis-Bast, dans une cage recouverte d’un drap, une femme qui ne cessait de hurler. Aussitôt, le chef de la police pria les archiprêtres Sem et Méfrès ainsi que le gouverneur, de venir chez lui. Lorsqu’ils furent là, il leur demanda de lui dire tout ce qu’ils savaient du crime qui avait été commis. Le gouverneur déclara ne rien savoir ; Sem proclama la conviction qu’il avait de l’innocence de Sarah ; Méfrès lui dit :

— Je ne sais si l’on t’a dit que, la nuit du crime, une des femmes du prince, Kamée, a disparu ?

Le policier parut fort surpris.

— De plus, continua Méfrès, je ne sais si tu es au courant du fait que l’héritier du trône n’a pas dormi chez lui cette nuit-là et qu’on l’a vu chez Kamée ?

L’étonnement du chef de la police semblait aller croissant.

— Il est bien regrettable, acheva Méfrès, que tu te sois absenté de Pi-Bast pendant ces quelques jours …

Le policier fit un profond salut et se tourna vers le gouverneur :

— Pourrais-tu me dire, seigneur, comment le prince était vêtu ce soir-là ? demanda-t-il.

— Il portait une chemise bleue et un tablier rouge cousu d’or, répondit le gouverneur. Je m’en souviens très bien, car je lui ai parlé le soir même.

Le policier frappa dans les mains et le portier de Sarah entra.

— Tu as vu le prince entrer chez ta maîtresse, la nuit du crime, n’est-ce pas ?

— Oui, je lui ai ouvert la grille …

— Te souviens-tu comment il était habillé ?

— Il avait une chemise à raies noires et jaunes, et un tablier bleu et rouge, répondit le domestique.

Le gouverneur et les deux prêtres étaient stupéfaits, et lorsque les autres domestiques de Sarah, interrogés, confirmèrent la description faite par le portier, le visage du gouverneur s’épanouit, cependant que Méfrès parut fort ennuyé.

— Je puis jurer, répéta le gouverneur, que le prince était vêtu d’une chemise bleue et d’un tablier rouge …

— Et maintenant, mes seigneurs, veuillez me suivre à la prison ; vous y verrez encore un autre témoin, dit le chef de la police.

Ils descendirent dans une salle souterraine où ils virent la grande cage recouverte de toile. Le policier rejeta la toile du bout de son bâton et ils aperçurent, couchée dans un coin, une femme.

— Mais c’est la prêtresse Kamée ! s’écria le gouverneur.

En effet, c’était Kamée. Elle paraissait malade et était fort changée. Lorsqu’elle se fut levée et que son visage apparut à la lumière, les assistants virent qu’il était couvert de taches rougeâtres ; les yeux semblaient fous.

— Kamée, dit le chef de la police, la déesse Astoreth t’a envoyé la lèpre.

— Ce n’est pas la déesse, dit Kamée d’une voix sourde ; ce sont les Asiates qui ont déposé chez moi un voile empoisonné …

— Kamée, continua le policier, les archiprêtres Sem et Méfrès ont eu pitié de toi. Si tu dis toute la vérité, ils prieront pour toi et, peut-être, Osiris te guérira-t-il. Il est temps encore, ta maladie n’en est qu’à son début, et nos dieux sont puissants …

La malheureuse se jeta à genoux et, appuyant son visage contre les barreaux de la cage, elle gémit :

— Ayez pitié de moi … Je renonce à mes dieux phéniciens et je vouerai ma vie au service des vôtres, mais sauvez moi !

— Dans ce cas, dis la vérité : qui a tué l’enfant de Sarah ? demanda le policier.

— C’est l’infâme Lykon, le Grec … Il était chanteur au temple d’Astoreth, et il jurait qu’il m’aimait … Maintenant, il m’a abandonnée après avoir volé mes bijoux !

— Pourquoi Lykon a-t-il tué l’enfant de Sarah ?

— Il voulait tuer le prince, mais, ne l’avant pas trouvé, il est allé chez Sarah …

— Comment a-t-il réussi à y pénétrer ?

— Ne sais-tu pas, seigneur, qu’il ressemble à l’héritier du trône ?

— Comment était habillé Lykon cette nuit-là ?

— Il portait … Il portait une chemise à raies jaunes et noires et un tablier rouge et bleu … Ayez pitié de moi, ne me torturez plus … Guérissez-moi, et je servirai vos dieux !.. Quoi, vous partez déjà ? Vous êtes cruels !..

— Je t’enverrai un médecin, dit l’archiprêtre Sem et, peut-être …

— Sois béni, seigneur, sois béni et heureux ! gémit la Phénicienne.

Les dignitaires remontèrent dans le bureau du chef de la police. Voyant l’expression méchante et déçue de Méfrès, le gouverneur lui demanda :

— N’es-tu pas satisfait, saint Père, des découvertes qu’a faites la police ?

— Il n’y a aucune raison de se réjouir. Loin de s’éclaircir, l’affaire se complique, au contraire … Sarah continue à prétendre qu’elle a tué son enfant, et Kamée semble répéter des paroles tout apprises …

— Comment, tu doutes encore ? intervint le chef de la police.

— Oui, car je n’ai jamais vu deux hommes se ressemblant au point qu’on puisse les confondre, d’autant plus que je n’ai jamais entendu dire qu’un sosie de l’héritier du trône existât à Pi-Bast.

— Cet homme vivait au temple d’Astoreth. Le prince tyrien Hiram le connaissait bien, et le prince lui aussi l’avait vu. Il m’a même promis une récompense si je parvenais à m’emparer de lui.

— Ah oui ? Mais je vois que tu vis au cœur des plus grands secrets d’État, ironisa Méfrès. Permets-moi cependant de douter de l’existence de ce Lykon tant que je ne l’aurai pas vu de mes propres yeux …

Sur ces mots, il sortit, irrité. L’archiprêtre Sem haussa les épaules et sortit à son tour.

Quelques jours passèrent. Les embaumeurs avaient préservé le cadavre du fils de Sarah de la décomposition et Sarah elle-même attendait, dans sa prison, de passer en jugement.

Kamée aussi demeurait dans sa cage, car on n’osait l’approcher à cause de sa maladie. Un médecin lui avait rendu visite, lui avait fait boire une eau miraculeuse, mais la fièvre persistait et les taches sur le front se faisaient de plus en plus nettes. Aussi, bientôt arriva l’ordre d’emmener la Phénicienne dans une léproserie située en plein désert, loin de tout lieu habité.

Un soir, le chef de la police vint au temple de Ptah et demanda à parler à l’archiprêtre. Deux policiers l’accompagnaient, escortant un homme recouvert de la tête aux pieds d’un sac. Le chef de la police laissa ses deux subordonnés à la porte et entra, accompagné de l’homme vêtu d’un sac. Les archiprêtres Méfrès et Sem l’attendaient, recouverts de leurs manteaux sacrés. Le policier se prosterna et dit :

— Je vous amène, saints Pères, le criminel Lykon. Voulez-vous voir son visage ?

Ils acquiescèrent. Il débarrassa alors son prisonnier du sac qui le recouvrait : les deux prêtres laissèrent échapper un cri de stupeur, tant la ressemblance de Lykon avec Ramsès était extraordinaire.

— Tu es bien Lykon, chanteur du temple païen d’Astoreth ? demanda Sem.

Lykon eut un sourire de dédain.

— Et c’est toi qui as assassiné le fils de l’héritier du trône ? ajouta Méfrès.

Le Grec devint livide de fureur.

— Oui ! hurla-t-il, j’ai tué le fils parce que je n’ai pu trouver le père ! Qu’il soit maudit !

— Que t’a fait le prince, assassin ? demanda Sem, indigné.

— Ce qu’il m’a fait ? Il m’a enlevé Kamée et lui a donné une maladie incurable ! J’étais libre, mais j’ai voulu me venger et maintenant je suis entre vos mains … Vous pouvez me tuer ! Le plus vite sera le mieux !

— C’est un grand criminel, dit Sem.

Méfrès se taisait et regardait le Grec écumant de fureur. Il admirait son triste courage et réfléchissait. Soudain, il dit au chef de la police :

— Tu peux t’en aller ; cet homme nous appartient.

— Non ! Il est à moi ! répondit le policier, outré. C’est moi qui l’ai arrêté et le prince me doit une récompense.

Méfrès se leva et tira de dessous son manteau une médaille en or.

— Au nom du Grand Conseil, auquel j’appartiens, je t’ordonne de nous laisser cet homme, dit-il. N’oublie pas que son existence est un secret d’État et que tu aurais avantage à l’oublier.

Le policier salua et sortit, dominant sa colère.

« Vous paierez cela au futur pharaon, se dit-il ; et moi aussi, je m’en souviendrai !.. ».

Les deux policiers qui l’attendaient à la porte demandèrent où était leur prisonnier.

— La main des dieux s’est posée sur lui, répondit le chef de la police.

— Et notre récompense ? demanda timidement l’un d’eux.

— Sur elle aussi s’est posée la main des dieux. Dites-vous bien que vous avez rêvé de l’existence de cet homme, et oubliez-le au plus vite. Cela vaudra mieux pour vous.

Ils se turent, mais leur rancune à l’égard des prêtres était grande.

Après leur départ, Méfrès appela quelques prêtres et leur parla à l’oreille. Ils entourèrent le Grec et sortirent avec lui ; Lykon n’opposa aucune résistance.

— Je pense, dit Sem, que ce criminel devrait être jugé.

— Jamais ! dit Méfrès d’une voix décidée. Un crime plus grave que le meurtre pèse sur lui : il ressemble à l’héritier du trône.

— Et que comptes-tu faire de lui ?

— Je le garderai à la disposition du Grand Conseil. Lykon peut servir, dans un pays où l’héritier du trône outrage les temples et leur vole leurs déesses, où la guerre menace, où le clergé est haï …

Le lendemain, l’archiprêtre Sem, le gouverneur de la province et le chef de la police se rendirent à la prison de Sarah. Celle-ci ne mangeait plus depuis plusieurs jours et était devenue si faible qu’elle ne put se lever à leur entrée.

— Sarah, dit le gouverneur, nous t’apportons une bonne nouvelle.

— Une nouvelle ? murmura-t-elle. Mon fils est mort, voilà la seule nouvelle. Mes seins sont gonflés de lait et mon cœur de désespoir …

— Tu es libre, dit le gouverneur ; ce n’est pas toi qui as tué ton enfant.

Le visage de Sarah s’anima. Elle se leva et cria :

— Si, c’est moi ! C’est moi !

— C’est le Grec Lykon, l’amant de la Phénicienne Kamée, qui a tué ton fils.

— Que dis-tu ? murmura-t-elle en lui prenant mains. La Phénicienne ? … Oui, je savais qu’elle me perdrait … Mais un Grec ? Je ne connais pas de Grec ! Que lui a donc fait mon fils ?

— Je ne sais pas, dit le gouverneur. D’ailleurs, cet homme est déjà mort. Mais il ressemble tant au prince Ramsès qu’en le voyant entrer, tu as cru voir entrer notre maître, et tu as préféré t’accuser du meurtre de ton enfant plutôt que d’en accuser l’homme que tu aimes …

— Ce n’est donc pas Ramsès ? s’écria-t-elle en se prenant la tête dans les mains. Et j’ai laissé, misérable, j’ai laissé un étranger enlever mon fils de son berceau. Ha ! Ha ! Ha !

Son rire éclata sous voûtes, sinistre, tragique, horrifiant. Soudain, elle s’écroula à terre et, après quelques convulsions, expira. Mais son visage figé gardait l’empreinte d’une douleur que même la mort n’avait pas réussi à apaiser.

Chapitre III

La frontière occidentale de l’Égypte est constituée par de hautes collines desséchées et nues, creusées de profonds ravins, et qui longent le Nil. Au delà des collines, s’étend à perte de vue le désert de Libye, grande plaine jaune parsemée de dunes que le vent fait et défait à son gré. Rien ne pousse dans cette région morte et aride ; le typhon détruit toute velléité de vie végétale et seules quelques oasis subsistent grâce à leurs sources.

À l’époque des pharaons, il existait quelques dizaines d’oasis peuplées en général de brigands, de prisonniers échappés du bagne, d’aventuriers de toute espèce qui préféraient au travail la vie dangereuse du hors-la-loi. Enfin, entre la Méditerranée et le désert s’étend une étroite bande de terres fertiles habitées par les Libyens, vivant de la pèche et du travail de la terre. Cependant, l’instinct de rapine était fort vif chez eux et, chaque fois qu’ils le pouvaient, ils envahissaient les terres du pharaon. Devant le peu d’efficacité de la répression, les Égyptiens avaient bientôt préféré faire des robustes Libyens des mercenaires et ils les engageaient dans leur armée. La paix régnait donc à la frontière occidentale, troublée seulement par de rares incursions de brigands dont la police venait facilement à bout.

Cet état de choses durait depuis près de deux siècles ; la dernière guerre avec la Libye remontait à Ramsès III qui avait ramené en Égypte treize mille esclaves et d’innombrables bras coupés aux vaincus. Depuis lors, la Libye n’avait plus inquiété sa voisine jusqu’au moment où la politique des prêtres donna aux événements une tournure nouvelle.

Le ministre Herhor, en effet, ne pouvant convaincre le pharaon de céder aux Assyriens la Phénicie, et devant la méfiance de l’ambassadeur assyrien Sargon, venu signer le traité de paix, avait décidé, en gage de sa bonne foi, de licencier vingt mille mercenaires, pour la plupart des Libyens. Les soldats ainsi renvoyés se voyaient réduits à la misère sinon à la famine, car la Libye ne pouvait nourrir un aussi grand nombre d’hommes, habitués de surcroît à une bonne paie et ne connaissant que le métier des armes.

Le danger d’une guerre avec la Libye planait donc à nouveau sur l’Égypte.

Les prêtres, cependant, étaient enchantés de leur décision : celle-ci assurait au trésor quatre mille talents d’économies annuelles ; les Assyriens, rassurés, avaient signé le traité ; enfin, une guerre à l’Ouest allait permettre à l’héritier du trône de donner libre cours à ses instincts guerriers. Les prêtres estimaient que les hostilités se prolongeraient plusieurs années durant, retenant ainsi le jeune Ramsès loin de Memphis et du pouvoir.

Le plan était habile, mais ses auteurs avaient compté sans le génie militaire de l’héritier du trône.

Les régiments libyens avaient volé, pillé et massacré sur leur passage autant qu’ils avaient pu et, arrivés en Libye, ils y avaient répandu d’invraisemblables nouvelles. Ils prétendaient que l’Égypte était aussi affaiblie qu’au temps des Hyksôs, neuf cents ans plus tôt, que le trésor était vide — d’où leur licenciement — que l’armée était quasi inexistante depuis leur départ. Ils disaient aussi que des révoltes éclataient constamment contre les prêtres et que les gouverneurs complotaient tous contre le pharaon.

Ces récits avaient trouvé crédit auprès de tous les aventuriers et brigands habitant le pays, d’autant plus que les officiers et les soldats licenciés garantissaient une conquête de l’Égypte facile et un butin important. Les riches Libyens accordaient foi eux aussi à ces rumeurs, d’autant plus que depuis longtemps ils connaissaient la faiblesse croissante du pouvoir royal.

Une véritable fièvre guerrière s’empara dès lors de la Libye. Les soldats arrivant d’Égypte étaient fêtés comme des héros, mais comme le pays était trop pauvre pour nourrir longtemps tant de nouveaux hôtes, on se décida pour une guerre immédiate avec l’Égypte.

Le rusé prince libyen Musavassa lui-même se laissa gagner par l’enthousiasme général ; cependant, sa décision fut prise surtout à la suite de conseils donnés par des personnages sérieux et importants, mais qui n’étaient sans doute que des agents à la solde des Égyptiens. Ils étaient venus en Libye soi-disant pour fuir leur pays où la vie leur était insupportable, car ils étaient, disaient-ils, les ennemis du pharaon et du clergé. Preuves en mains, ils expliquèrent à Musavassa que le moment était particulièrement favorable à une attaque contre l’Égypte.

— Tu trouveras là-bas, affirmaient-ils, des trésors innombrables et des greniers bien remplis !

Musavassa, quoique habile diplomate et guerrier averti, se laissa allécher par ces promesses. Il proclama la guerre sainte contre l’Égypte et envoya vers l’Est une première armée commandée par son fils, le jeune Téhenna.

Le vieux général connaissait la guerre et savait que pour vaincre, il faut frapper le premier. Aussi, les préparatifs furent-ils courts ; on arma les soldats en hâte, ce qui, à cette époque, était aisé, un peu de cuir suffisant pour confectionner une fronde et un peu de bois un gourdin.

Le fils de Musavassa partit donc avec deux mille anciens mercenaires et quatre mille brigands libyens. Il avait pour ordre de pénétrer au plus vite en Égypte, afin d’assurer le ravitaillement au gros de l’armée qui allait suivre. Les oasis du désert s’animèrent, leurs habitants se joignaient aux futurs conquérants.

Confiant dans les avis de ses conseillers, anciens officiers du pharaon, Musavassa pensait que son fils pourrait piller plusieurs centaines de villes et de villages avant de se heurter à une armée égyptienne de quelque importance, d’autant plus que les éclaireurs rapportaient que la population égyptienne, prise de panique, fuyait vers l’intérieur du pays.

Mais Musavassa commit la même erreur de calcul que les prêtres égyptiens : il sous-estima la valeur militaire de Ramsès. Avant que l’avant-garde libyenne atteigne la région des montagnes, les Égyptiens y avaient déjà concentré une armée deux fois plus importante. Les espions ne s’étaient aperçus de rien, car les troupes du prince se cachaient habilement, et les Libyens avançaient sans la moindre inquiétude.

Cependant, Ramsès avait atteint le désert en huit jours de marche à peine et ses régiments occupaient tous les ravins des collines frontalières. Si le jeune Téhenna avait pu emprunter la vue de l’aigle et regarder du haut des airs, il aurait frémi devant le déploiement des forces égyptiennes qui s’apprêtaient à l’enfermer impitoyablement dans un étau mortel.

Chapitre IV

Depuis que l’armée du prince avait quitté Pi-Bast, l’archiprêtre Mentésuphis, qui accompagnait Ramsès, envoyait et recevait quotidiennement plusieurs dépêches. Il restait en contact avec le ministre Herhor qu’il informait de la marche de l’armée et des agissements de l’héritier du trône ; Herhor lui répondait en recommandant chaque fois que la plus grande latitude possible fût laissée au prince.

Une légère défaite, écrivait Herhor, donnerait une excellente leçon de modestie et de prudence au prince qui se croit déjà un grand guerrier …

Comme Mentésuphis avait répondu qu’une défaite semblait peu probable, Herhor lui fit comprendre que de toute façon le triomphe ne devait pas être trop éclatant.

Il serait bon pour l’État que Ramsès demeurât quelques années à la guerre … Cela l’occuperait, et ses soldats avec lui …

En outre, Mentésuphis correspondait avec Méfrès qui le tenait au courant de l’enquête sur l’assassinat du fils de Sarah ; il accusait ouvertement Ramsès d’être le meurtrier et lorsque l’innocence du prince devint évidente, Méfrès, hors de lui, persévéra dans ses accusations d’impiété vis-à-vis de l’héritier du trône.

Ainsi, tout un réseau de messages enserrait Ramsès, occupé uniquement par sa tâche de stratège. Le 14 septembre, la concentration de toutes les troupes se fit près de la ville de Phérénutis ; à sa grande joie, le prince retrouva là Patrocle et ses régiments grecs. Pentuer, désigné par Herhor comme adjoint de Mentésuphis, était là aussi. Cet afflux de prêtres dans le camp n’enchantait d’ailleurs guère Ramsès ; il résolut de les ignorer et il ne demandait même pas leur avis lors des conseils de guerre.

La véritable guerre commençait. En premier lieu, Ramsès fit répandre dans la région frontalière la nouvelle que les Libyens avançaient en masse, pillant et tuant. Effrayée, la population des villes et des campagnes de cette région se mit à fuir vers l’Est, et elle tomba sur l’armée égyptienne. Le prince fit alors prendre tous les hommes et les chargea de porter les bagages des soldats, et il laissa repartir les femmes et les enfants vers l’intérieur du pays. Ensuite, il envoya des espions chargés d’observer les mouvements de l’armée ennemie et d’évaluer son importance. Ils revinrent porteurs d’informations précises quant à l’emplacement de l’ennemi, mais fort exagérées quant à son nombre. De plus, ils affirmaient — à tort — que Musavassa lui-même, accompagné de son fils Téhenna, se trouvait à la tête de l’armée libyenne. Ramsès rougit de plaisir à l’idée d’affronter un guerrier aussi fameux que Musavassa. Il surestimait l’importance de la bataille à venir et redoublait de précautions. Il eut même recours à la ruse : il chargea des espions de s’introduire parmi les régiments libyens qui avaient été auparavant au service du pharaon et de les engager à changer de camp ; en retour, il leur promettait le pardon et une récompense en argent. Patrocle et les autres généraux jugèrent le moyen ingénieux ; les prêtres, eux, ne dirent rien et Mentésuphis en référa à Herhor, qui lui fit aussitôt parvenir sa réponse.

La région où allait se dérouler la bataille était une étroite vallée de plusieurs dizaines de kilomètres de long, fermée à ses deux extrémités par une ligne de collines escarpées. Des marécages d’eau salée la parsemaient, et la végétation y était rare. Une chaleur intense régnait continuellement dans cette vallée à l’aspect sinistre et désolé. Les Libyens comptaient traverser rapidement cette région hostile et, le soir du 14 septembre, ils se trouvèrent au pied des collines qui cachaient la vallée marécageuse.

Au cours de la même nuit, les troupes égyptiennes avaient pris possession des ravins de la région et s’y dissimulaient, attendant l’ennemi qui allait se jeter dans le piège mortel qui lui était tendu.

Le plan de Ramsès était simple : il voulait couper aux libyens la retraite et les repousser vers le désert, où ils ne manqueraient pas de périr de faim et de soif. À cet effet, il avait disposé son armée le long de la limite nord de la vallée, et l’avait divisée en trois parties : l’aile droite, commandée par Patrocle, devait couper la retraite aux Libyens ; l’aile gauche, sous les ordres de Mentésuphis était chargée d’arrêter la marche de l’ennemi ; le prince, assisté de Pentuer, s’était réservé le centre.

À l’aube du 15 septembre, un groupe de Libyens à cheval pénétra dans la vallée. Ils la traversèrent au galop et, ne voyant rien de suspect, ils retournèrent vers les leurs. Vers dix heures du matin, au moment où la chaleur devenait déjà insupportable, Pentuer dit au prince :

— Les Libyens se sont engagés dans la vallée et ils ont dépassé les positions de Patrocle. Ils seront ici dans une heure.

— Comment le sais-tu ? demanda le prince, étonné.

— Les prêtres savent tout ! répondit Pentuer en souriant.

Il monta sur un rocher, tira de sa trousse un objet brillant et l’agita au bout de son bras en direction des positions de Mentésuphis.

— Maintenant, Mentésuphis est déjà averti lui aussi, dit-il.

Le prince était stupéfait.

— J’ai de meilleurs yeux que toi et mes oreilles sont aussi bonnes que les tiennes, dit-il ; pourtant, je n’ai rien vu ni rien entendu ! Comment fais-tu pour voir d’ici l’ennemi et pour communiquer avec Mentésuphis ?

Pentuer lui dit de fixer le regard sur la colline d’en face ; Ramsès obéit et dut baisser les yeux aussitôt : un éclair, venant des broussailles, au loin, l’avait ébloui.

— Quelle est cette clarté insupportable ? s’écria-t-il.

— C’est le prêtre accompagnant Patrocle qui nous adresse des signaux, répondit Pentuer. Tu vois, seigneur, que nous pouvons nous rendre utiles en temps de guerre …

Il se tut, et ils entendirent une rumeur croissante s’élever dans la vallée. Les soldats égyptiens éparpillés sur les collines vérifièrent leurs armes. La rumeur s’amplifiait, se précisait, se faisait tumulte. On commençait à distinguer des éclats de voix, des chants d’hommes, le hennissement des chevaux, le grincement des chariots. N’y tenant plus, Ramsès escalada un rocher d’où il pouvait découvrir la vallée. Le cœur battant, il y vit le long serpent bariolé de l’armée libyenne avançant dans un immense tourbillon de poussière jaune. Des cavaliers marchaient en tête ; ils étaient suivis par des frondeurs en tuniques grises ; derrière eux avançait une litière surmontée d’un grand parasol. Ramsès vit un régiment de lanceurs de javelot, en tuniques bleues et rouges et, après eux, une grande troupe d’hommes presque nus, armés de frondes. Suivaient encore, en désordre, des fantassins, des archers, des hommes armés de haches et de faucilles. Tous marchaient sans discipline ni ordre aucun. Les soldats quittaient leur rang, s’asseyaient pour se reposer, puisaient avec leurs mains dans l’eau des marais.

Des vautours planaient au-dessus de la vallée.

Une pitié immense et la peur de ce qui allait suivre s’emparèrent de Ramsès. Il lui semblait qu’il aurait renoncé au trône pour ne pas être là et ne pas assister au déroulement de la bataille imminente. Il descendit de son rocher, le regard vague. Pentuer courut vers lui et lui secoua l’épaule.

— Calme-toi, seigneur, dit-il. Patrocle attend tes ordres.

— Patrocle ? demanda le prince d’une voix absente.

Il vit, debout à côté de lui, Pentuer, un peu pâle mais calme et Tutmosis, pâle lui aussi, tenant dans ses mains tremblantes un sifflet d’argent. Plus loin, des officiers, visiblement émus, attendaient ses ordres,

— Erpatrès, répéta Pentuer, l’armée attend.

Le visage du prince se crispa, mais il retrouva soudain son calme et dit, d’une voix sourde :

— Commencez !..

Pentuer fit tournoyer dans l’air l’objet brillant qu’il tenait en main, Tutmosis porta le sifflet à ses lèvres et émit un son strident. D’autres sifflements lui firent écho dans les ravins, à droite et à gauche, et les frondeurs égyptiens se mirent à escalader les collines au pas de course.

Il était environ midi. Ramsès, calme maintenant, observait autour de lui ses archers et ses frondeurs, conduits par leurs officiers, escaladant les rochers. Il savait qu’aucun de ces hommes ne voulait mourir, et que même aucun n’avait envie de se battre ni de courir sous la chaleur atroce. Soudain, une voix puissante fit trembler la vallée :

— Soldats de l’immortel pharaon, taillez en pièce ces chiens libyens ! Les dieux sont à vos côtés.

C’était Patrocle qui haranguait ses troupes.

Deux cris immenses répondirent : celui, prolongé, de l’armée égyptienne, et un autre, tumultueux, des Libyens pris au piège.

Ramsès escalada une fois de plus le rocher d’où il pouvait observer la bataille. Il vit, déployés en ligne, les frondeurs égyptiens, face au front désordonné des barbares où les officiers essayaient de ramener la discipline. Les Libyens, attaqués par surprise, s’efforçaient de reformer une ligne de bataille efficace.

Cependant, comme à l’exercice, les frondeurs de Ramsès lançaient une pluie de projectiles. Leurs officiers leur désignaient les cibles à atteindre. Après chaque salve, Ramsès voyait la ligne ennemie reculer, s’éparpiller, se dégarnir. Toutefois, malgré la grêle de pierres qui s’abattait sur eux, les Libyens réussirent à reformer une ligne de bataille et, après avoir reculé hors de portée du tir ennemi, ils commencèrent à riposter avec énergie. À chaque Égyptien qui tombait, les Libyens poussaient de grands cris. Bientôt, le plomb et les pierres se mirent à pleuvoir autour du prince. Un officier de sa suite tomba, l’épaule fracassée, un autre perdit son heaume ; une pierre rebondit aux pieds mêmes de Ramsès, projetant du sable brûlant sur le visage du prince. Les Libyens hurlaient de joie, lançaient des injures au chef ennemi. Immédiatement, toute pitié abandonna le prince. Il n’avait plus devant lui des hommes risquant la mort, mais un troupeau de bêtes féroces qu’il fallait exterminer. Il tira son glaive pour conduire ses fantassins à l’attaque, puis il se ravisa. Pourquoi se salirait-il du sang de ces barbares ? Les soldats étaient là pour cela !

Cependant, la bataille faisait rage, et les frondeurs libyens avaient réussi même à avancer quelque peu. Les projectiles volaient dans l’air, s’entrechoquaient parfois et éclataient avec bruit. Des deux côtés, des hommes tombaient, morts, ou s’écroulaient en gémissant, mais leurs compagnons n’en combattaient qu’avec plus d’acharnement.

Soudain, au loin, sur l’aile droite, retentirent les trompettes et s’éleva un grand cri. C’était Patrocle qui, ivre depuis l’aube, attaquait l’arrière-garde ennemie.

— En avant ! cria Ramsès.

Une trompette répéta l’ordre, puis une autre, puis une autre encore, et de tous les ravins sortirent, en ordre de bataille, les fantassins égyptiens allant à l’attaque. Les frondeurs redoublèrent d’ardeur pour protéger leur marche, cependant que dans la vallée les lanceurs de javelots se rangeaient posément face à l’ennemi et s’ébranlaient eux aussi.

— Renforcez le centre ! dit Ramsès.

La trompette répéta le commandement. Derrière les deux colonnes de la première ligne vinrent se ranger deux autres colonnes. En face, les libyens renforçaient eux aussi leur front.

— Faites donner les troupes de réserve ! ordonna le prince. Vois aussi si l’aile gauche est prête, dit-il à un de ses lieutenants.

Celui-ci dévala aussitôt la crête pour remplir l’ordre et s’écroula, frappé d’une pierre. Un autre officier le remplaça et revint bientôt, disant que les régiments que commandait le prince étaient prêts.

Du côté de Patrocle, le tumulte allait croissant et, soudain, une fumée s’éleva. Un officier vint annoncer que les Grecs avaient mis le feu au camp ennemi.

— Attaquez au centre ! ordonna Ramsès.

Les trompettes résonnèrent une fois de plus et, lorsqu’elles se furent tues, on n’entendit plus que le pas cadencé de l’infanterie marchant à l’attaque.

— Une, deux, une, deux, une, deux … résonnait le commandement.

Les tambours retentirent à l’aile gauche et à l’aile droite et de nouvelles colonnes s’ébranlèrent. Les frondeurs libyens se mirent à reculer tout en couvrant de pierres les rangs ennemis. Mais les Égyptiens avançaient toujours, malgré les trous qui s’ouvraient, de plus en plus nombreux, dans leurs rangs. Les frondeurs avaient cessé leur tir, craignant d’atteindre les leurs, et une sorte de silence interrompu seulement par des cris de douleur régna sur le champ de bataille.

— Rarement ils se sont si bien battus ! dit le prince à son état-major.

— C’est que, aujourd’hui, ils ne craignent pas le bâton … murmura un vieil officier.

La distance entre le front libyen et l’infanterie égyptienne diminuait rapidement ; les barbares demeuraient inébranlables et des troupes fraîches vinrent renforcer leurs lignes.

Ramsès dévala la colline et monta à cheval ; les dernières troupes de réserve dont il disposait attendaient qu’il leur donnât l’ordre d’attaquer. Il leur fit signe et les soldats le suivirent sur une autre colline d’où on dominait toute la vallée. Ramsès regardait impatiemment vers sa gauche, d’où devait arriver Mentésuphis, mais en vain. Les Égyptiens, cependant, ne parvenaient pas à rompre les lignes barbares et la situation s’aggravait à chaque instant. Ramsès se trouvait à présent, avec son corps d’armée, en face d’un ennemi de force égale, et la victoire était incertaine. Il y a, dans toute bataille, un moment critique où la victoire ou la défaite ne tiennent qu’à peu de chose, où il s’agit de rompre en sa faveur un équilibre de forces précaire. Ramsès sentit qu’il vivait cet instant critique, et il frémit. Ses fantassins n’étaient plus qu’à quelques pas des lignes libyennes ; les tambours battirent plus fort, les trompettes résonnèrent à nouveau, et les soldats prirent le pas de course. En face d’eux, le clairon se fit entendre et une forêt de piquet s’abaissa, visant les poitrines égyptiennes. Une poussière épaisse recouvrit le choc de ces deux masses humaines, et on n’entendit plus, dans le tourbillon de sable jaune, que le fracas des javelots, le sifflement des faucilles, des cris et des clameurs humaines.

Après un instant de ce tumulte effroyable, la ligne égyptienne ploya à sa gauche.

— Renforcez l’aile gauche ! cria Ramsès.

Un des régiments qui l’accompagnaient courut exécuter l’ordre : l’aile gauche se redressa, mais le centre parut faiblir et n’avançait plus.

— Renforcez le centre ! dit Ramsès.

Le reste de ses soldats alla au secours de leurs camarades. Mais les Libyens ne reculaient pas d’un pouce.

— Ils se battent comme des lions, ces sauvages ! dit un officier. Il est grand temps que Mentésuphis arrive !

La chaleur devenait insoutenable. Ramsès s’efforçait de percer du regard le tourbillon de poussière qui enveloppait le champ de bataille. Quelques secondes passèrent, et soudain il eut un cri de joie : le tourbillon s’ébranlait et s’était mis enfin à avancer. Le tumulte redoubla, devint indescriptible et, de plus en plus vite, la poussée égyptienne fit reculer le front barbare. Au même instant, Pentuer arriva, à cheval, en criant :

— Patrocle vient de prendre les Libyens par-derrière !

Effectivement, la panique semblait s’être emparée de l’ennemi. Sa ligne de bataille, visiblement brisée, refluait en désordre, et bientôt se mit à fuir.

— C’est une grande victoire ! s’écria un officier.

Une estafette vint annoncer que Mentésuphis arrivait sur la gauche et que les Libyens étaient encerclés, de trois côtés.

— Ils fuiraient comme des gazelles, si le sable ne les en empêchait, s’écria-t-elle.

— Tu es un grand guerrier, seigneur, dit Pentuer.

Il était deux heures de l’après-midi.

Les cavaliers asiates se mirent à chanter et à tirer des flèches en l’air en l’honneur de Ramsès. Les officiers étaient descendus de cheval et baisaient les mains et les pieds du prince, puis ils le portèrent en triomphe en criant :

— Un nouveau Ramsès le Grand vient de naître ! Il a écrasé les ennemis de l’Égypte ! Amon dirige son glaive et le rend invincible !

Cependant, les Libyens battaient en retraite vers le désert, suivis des Égyptiens ; les estafettes continuaient à arriver, porteuses de nouvelles exaltantes :

— Mentésuphis les a pris de flanc ! criait un messager.

— Deux régiments viennent de se rendre ! annonçait un autre.

— Patrocle est en train de les écraser !

— Nous leur avons pris trois étendards !

Autour du prince, une véritable foule se massait.

— Puisses-tu vivre éternellement, seigneur ! criait-on. Sois béni, erpatrès !

Le prince était si ému qu’il pleurait et riait tout à la fois.

— Les dieux ont eu pitié de moi, disait-il. J’avais cru que tout était perdu … Je n’ai rien fait pour vaincre, puisque je n’ai même pas tiré mon glaive …

— Il gagne des batailles puis s’en étonne ! cria quelqu’un.

— Je ne sais même pas ce qu’est une bataille, s’obstinait Ramsès.

— Calme-toi, seigneur, dit Pentuer. Tu avais fait preuve de tant d’habileté dans ta manœuvre que la victoire était assurée !

— Mais je n’ai pas même tué un seul Libyen ! se plaignait le prince.

Dans la vallée, la poussière retombait doucement, découvrant le champ de bataille. Ramsès poussa son cheval dans cette direction et fut bientôt sur les lieux du combat. Le sol était jonché de blessés et de morts. Rangés avec une symétrie macabre, à gauche étaient étendus les barbares et à droite les Égyptiens ; parfois les corps étaient enchevêtrés comme dans un ultime combat. Des taches brunâtres recouvraient le sol ; des blessés, sans bras, la tête presque détachée du corps, poussaient des gémissements affreux. Certains, l’écume à la bouche, suppliaient qu’on les achevât.

Ramsès passa rapidement, rempli d’horreur. Un peu plus loin, il se heurta à un groupe de prisonniers qui se prosternèrent devant lui, implorant sa pitié.

— J’accorde le pardon aux vaincus, dit le prince à sa suite.

Une trompette résonna et une voix puissante clama :

— Par ordre du commandant suprême, les blessés et les prisonniers ne doivent pas être tués !

De loin en loin, des voix portèrent la bonne nouvelle.

Dans la vallée, tout combat avait cessé et les derniers régiments libyens déposaient leurs armes devant les Grecs. Patrocle, encore ivre, et rendu furieux par la chaleur, tenait à peine sur son cheval. Il essuya son visage couvert de sueur et hurla aux prisonniers :

— Bande de pourceaux qui avez osé porter les armes contre les soldats de Sa Sainteté, je vous ferai tous étriper à l’instant si vous ne me dites pas où est passé votre chef !

Il y eut un murmure dans les rangs des vaincus.

— Le voilà, notre chef ! s’écria l’un d’eux en désignant au loin dans le désert un groupe de cavaliers qui s’éloignaient au galop.

Le prince était arrivé sur ces entrefaites et avait tout entendu.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? s’écria-t-il.

— Musavassa fuit ! répondit Patrocle, vacillant sur sa monture.

Ramsès devint livide de fureur.

— Musavassa nous a échappé ? Eh ! Des cavaliers avec moi !

Pentuer lui barra la route.

— Tu ne peux poursuivre les fuyards ! dit-il.

— Comment ? s’écria Ramsès. Je n’ai pas participé à la bataille, et je devrais en plus renoncer à prendre le chef libyen ?

— L’armée ne peut rester sans son commandant.

— Tutmosis n’est-il pas là ? Et Patrocle aussi, et Mentésuphis ? Suis-je le chef ou non ? D’ailleurs, les fuyards ne sont pas loin et leurs chevaux sont fatigués.

— Dans une heure, nous serons revenus ! murmuraient les cavaliers.

— Patrocle, Tutmosis, je vous confie mon armée ! dit le prince. Reposez-vous en m’attendant !

Il cravacha son cheval et partit au trot, s’enfonçant dans le sable. Les Asiates et Pentuer le suivirent.

— Que fais-tu ici, saint Père ? lui demanda le prince. Reste plutôt au camp et repose-toi. Tu as déjà beaucoup fait, aujourd’hui.

— Je pourrai t’être utile, répondit le prêtre.

— Je t’ordonne de rester.

— Le Grand Conseil m’a chargé de ne jamais te quitter.

Le prince eut un geste agacé.

— Et si nous tombons dans une embuscade ?

— Je serai toujours à tes côtés, seigneur, répondit Pentuer.

Il y avait dans sa voix tant de sympathie que le prince, étonné, ne dit plus rien et laissa le prêtre l’accompagner.

Chapitre V

Ils avançaient à grand-peine dans le sable brûlant qui freinait la marche des chevaux. Les fuyards n’avaient que quelques centaines de pas d’avance sur eux, mais la distance ne semblait pas diminuer. La chaleur, inhumaine, oppressait hommes et bêtes, le sable obstruait les narines des chevaux et brûlait aux yeux. L’air vibrait de façon inquiétante.

— Cette chaleur ne peut durer ! dit le prince.

— Elle ne fera qu’empirer, répondit Pentuer. Regarde : les chevaux des Libyens s’enlisent jusqu’aux jarrets !

Un instant, cependant, ils retrouvèrent un sol ferme et prirent le galop ; mais bientôt ils replongèrent dans la mer de sable et durent reprendre le trot. Les hommes ruisselaient de sueur, les chevaux écumaient.

— Seigneur, dit Pentuer, c’est un bien mauvais jour pour une poursuite dans le désert. Tous les présages étaient mauvais, ce matin, et annonçaient l’orage. Retournons au camp, car nous risquons de nous perdre !

Ramsès le regarda avec mépris.

— Tu n’imagines pas, saint Père, qu’après m’être juré de capturer Musavassa, je vais rentrer les mains vides par crainte de la chaleur et de l’orage ?

Ils continuèrent. À un moment donné, ils ne furent plus qu’à un jet de pierre des fuyards.

— Rendez-vous ! cria le prince.

Les Libyens ne se retournèrent même pas, mais redoublèrent d’efforts. Ramsès crut un instant les rattraper, mais bientôt le sable se fit encore plus profond et la troupe ennemie disparut derrière une dune. Les chevaux, épuisés, ralentirent et finirent par s’arrêter complètement. Ils durent descendre et continuer à pied. Soudain, un des cavaliers du prince s’écroula. On le recouvrit d’une toile.

— Nous le reprendrons en revenant, dit Ramsès.

Ils atteignirent le sommet de la dune et aperçurent les Libyens qui avaient eux aussi abandonné leurs montures. Derrière eux, le camp égyptien avait disparu à l’horizon et le soleil seul pouvait désormais leur servir de guide. Un autre soldat du prince tomba, crachant du sang. On l’abandonna sur place, comme son compagnon. Un amas de rochers apparut devant eux et abrita les Libyens.

— Seigneur, dit Pentuer, il s’agit peut-être d’un piège !

— Peu m’importe de mourir ! répondit Ramsès, d’une voix changée.

Pentuer le regarda avec étonnement ; il n’eût pas soupçonné en lui tant d’acharnement.

Ils se traînèrent jusqu’aux rochers, s’enfonçant de plus en plus dans le sable. Le terrible soleil du désert les écrasait, aveuglant et brûlant la peau. Les plus des Asiates tombaient d’épuisement ; tous souffraient le martyre. Le sol, sous eux, se raffermit et ils pénétrèrent entre les rochers. Ramsès entendit, à sa droite, le hennissement d’un cheval ; il alla dans cette direction et vit un groupe d’hommes, couchés dans le sable, inanimés. C’étaient les Libyens. L’un d’entre eux, un jeune homme d’une vingtaine d’années à peine, portait une tunique écarlate, une chaîne en or au cou et un glaive finement ciselé. Il était étendu face au sol, les yeux révulsés, l’écume aux lèvres. Ramsès reconnut en lui le chef ennemi. Il se pencha au-dessus de lui, arracha la chaîne en or et détacha le glaive. Un vieux Libyen, couché non loin, murmura alors :

— Quoique vainqueur, Égyptien, respecte un fils de roi !

— C’est le fils de Musavassa ? demanda Ramsès.

— Oui, c’est Téhenna, le fils de notre prince et notre chef.

— Et où est Musavassa ?

— Musavassa est dans sa capitale et rassemble une grande armée qui nous vengera !

Les autres Libyens se taisaient. Ils se laissèrent désarmer sans opposer de résistance puis tous, ennemis et amis, Égyptiens et Libyens, vaincus par une même fatigue, s’assirent, à demi inconscients, à l’ombre des rochers. La mort était sur eux et ils ne pensaient qu’au repos.

Voyant que Téhenna ne reprenait pas conscience, Pentuer se pencha sur lui de telle façon qu’on ne pouvait voir ce qu’il faisait. Immédiatement, le jeune Libyen respira mieux, ouvrit les yeux et se redressa.

— Téhenna, dit Ramsès, tu es prisonnier du pharaon.

— Tue-moi, tue-moi tout de suite, murmura Téhenna, plutôt que de faire de moi un esclave …

— Lorsque ton père, Musavassa, se sera humilié et aura conclu la paix avec l’Égypte, tu retrouveras la liberté et le bonheur.

Le Libyen ne répondit rien et se recoucha. Ramsès s’étendit à ses côtés et sombra dans une sorte de léthargie. Lorsqu’il revint à lui, il poussa un cri d’étonnement : devant lui s’étendait une plaine verdoyante, des palmiers bruissaient, un lac miroitait … Autour de lui, tous dormaient. Seul Pentuer, debout, fixait l’horizon.

— Pentuer, s’écria Ramsès, vois-tu cette oasis ?

Il courut vers le prêtre, dont le visage était anxieux.

— Ce n’est pas une oasis, répondit Pentuer, mais le fantôme d’un pays qui n’existe plus et erre dans le désert. Ce qui est réel, c’est cela !

Il étendit la main vers le sud.

— Des montagnes ? demanda le prince.

— Regarde bien !

— Il me semble qu’un nuage noir se lève …

— C’est le typhon, seigneur, et seuls les dieux peuvent encore nous sauver.

Ramsès senti sur son visage un souffle brûlant, bien plus brûlant encore que l’air du désert et qui croissait en intensité. En même temps, le tourbillon noir montait dans le ciel à une vitesse effrayante.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Ramsès.

— Ces rochers nous protégeront de l’ensevelissement, mais non de la chaleur qui va croître et, dans un jour ou deux …

— le typhon souffle donc si longtemps ?

— Trois et quatre jours, sinon davantage. Parfois, en quelques heures il retombe, mais c’est très rare …

Ramsès frémit mais ne dit rien. Pentuer tira de sa poche un petit flacon vert et lui dit :

— Voici un élixir … Bois-en chaque fois que tu auras peur ou sommeil. Il t’aidera à survivre …

— Et toi, et les autres ?

— Mon sort est entre les mains de l’Unique. Quant aux autres … Ils ne sont pas héritiers du trône !

— Je ne veux pas de ce breuvage, dans ce cas, dit le prince en lui rendant le flacon.

— Tu dois le prendre ! s’écria Pentuer. N’oublie pas que le peuple égyptien a mis en toi tout son espoir !..

— Le peuple égyptien ? murmura Ramsès. Mais … dis-moi, ne serait-ce pas toi qui m’as parlé une nuit, dans mon jardin, après les manœuvres de juin ?

— Oui, le jour où tu as eu pitié de ce paysan qui s’est pendu de désespoir …

— Et c’est toi qui as sauvé Sarah de la foule qui voulait la lapider ?

— Oui, c’est moi. Mais toi, tu as fait libérer peu après les innocents. C’est pourquoi je te bénis au nom de ce peuple opprimé. Si tu sors vivant de cette aventure, souviens-toi que tu dois ton salut au peuple d’Égypte qui attend de toi sa délivrance !..

Le ciel était devenu noir, et une pluie de sable brûlant s’abattit, renversant un des chevaux. Tous se dressèrent et coururent s’abriter derrière les rochers. La nuit était tombée subitement et des rafales de sable déferlaient dans tous les sens. L’air était irrespirable et la poussière brûlait comme des étincelles. Pentuer approcha le flacon vert de la bouche du prince qui but une gorgée et sentit aussitôt un bien être exquis l’envahir.

— Cela peut durer plusieurs jours ? dit-il.

— Quatre, répondit le prêtre.

— Et vous, amis des dieux, vous ne connaissez aucun remède à ce vent mortel ?

— Un seul homme au monde est capable de lutter avec les mauvais esprits, mais il n’est pas ici, répondit le prêtre.

Une heure durant, le typhon souffla avec rage. La chaleur augmentait sans cesse : on eût cru à la fin du monde. Soudain, le prince vit que Pentuer s’était éloigné et il entendit sa voix :

— Beroes ! Beroes ! Je t’appelle au nom du Tout-Puissant !

Un grondement de tonnerre retentit ; le prince frémit.

— Beroes ! Beroes ! appelait Pentuer.

Un éclair traversa le ciel et Ramsès vit la silhouette du prêtre se découper sur le ciel noir, entourée d’étincelles multicolores.

— Beroes ! Beroes !

Une fois encore, le tonnerre gronda et, soudain, la tempête parut s’apaiser. Le sable retomba et, lentement, le silence revint, cependant qu’un vent frais se mettait à souffler.

Libyens et Asiates s’animèrent.

— Guerriers du pharaon, s’écria soudain un vieux Libyen, entendez-vous ce murmure dans le désert ? C’est la pluie !

Effectivement, des gouttes d’abord chaudes, puis fraîches se mirent à tomber et bientôt une pluie abondante ruissela du ciel. Les soldats de Ramsès et leurs prisonniers furent pris d’une joie indescriptible. Ils couraient dans tous les sens, s’offrant à la pluie, la captant dans des gourdes, s’en frottant le visage et le corps.

— N’est-ce pas un miracle ? s’écria Ramsès.

— Il arrive que le vent de sable amène la pluie, répondit le vieux Libyen.

Ramsès se sentit déçu, car il attribuait leur salut aux prières de Pentuer. Il demanda au Libyen :

— Arrive-t-il aussi que des flammes jaillirent d’un être humain ?

— Il en est toujours ainsi lorsque souffle le typhon, répondit le Libyen. Il y a un instant, nous avons vu des étincelles sortir des hommes et des chevaux …

Songeur, Ramsès s’éloigna de quelques pas.

À la chaleur du jour avait succédé un froid pénétrant. Ils burent à satiété et mangèrent quelques dattes. Dans le ciel apparurent des étoiles.

Pentuer s’approcha de Ramsès.

— Rentrons au camp au plus vite, lui dit-il.

— Comment retrouverons-nous notre chemin dans cette obscurité ?

— Avez-vous des torches ? demanda Pentuer aux Asiates.

Il y avait des torches, mais il n’y avait pas de feu.

— Impossible de les allumer ! dit le prince avec irritation.

Pentuer ne répondit pas. Il tira quelque chose de sa sacoche, prit une torche et alla à l’écart. Après un instant, il revint avec la torche allumée.

— Quel magicien, ce prêtre ! dit le vieux Libyen.

— C’est le deuxième miracle, aujourd’hui, ajouta le prince. Dis-moi comment tu as fait ?

Le prêtre secoua la tête.

— Demande-moi ce que tu veux, seigneur, dit-il, mais n’exige pas que je t’explique les secrets de nos temples …

— Même si je te nomme mon conseiller ?

— Même alors. Je ne serai jamais un traître ; d’ailleurs, je crains le châtiment réservé à ceux qui trahissent.

— Le châtiment ? répéta Ramsès. Tu penses sans doute au goudron brûlant du temple de Hator ? … Laisse-moi rire !

Pentuer ne répondit pas et sortit une petite statuette suspendue au bout d’un fil. Il la tint en l’air et observa ses mouvements.

— Que fais-tu ? demanda le prince.

— Je puis seulement te dire que le bras tendu de cette statuette indique la direction de l’étoile polaire. C’est elle qui dirige les navires phéniciens sur les mers …

Sur un ordre du prince, la troupe se mit en marche vers le nord-est. Ils allaient à pied, conduisant leurs chevaux. Le froid était si vif que leurs mains s’engourdissaient. Soudain, ils sentirent des craquements sous leurs pas. Pentuer se pencha.

— Vois, seigneur, ce qu’est devenue l’eau !

Il tendit au prince une sorte de verre qui fondait dans la main.

— Lorsqu’il fait très froid, dit-il, l’eau se change en une pierre transparente.

Les Asiates confirmèrent la chose et ajoutèrent que, dans le Nord, l’eau devient souvent pierre et la vapeur se change en sel, un sel qui n’a pas de goût et fait mal aux dents.

Le prince admirait de plus en plus la sagesse de Pentuer. À un certain moment, il s’approcha du prêtre et lui dit :

— Pentuer, je te nomme mon conseiller pour maintenant et pour le jour où je deviendrai le maître de la Basse et de la Haute-Égypte …

— Qu’ai-je fait pour mériter cette faveur ?

— Tu as accompli des actes qui prouvent, à mes yeux, ta sagesse et ton pouvoir sur les esprits. De plus, tu m’as sauvé la vie ; aussi, quoique tu me caches certaines chose …

— Seigneur, interrompit le prêtre, tu trouveras toujours des traîtres en leur offrant de l’or. Mais avoue : en trahissant mes dieux, ne te donnerais-je pas à craindre qu’un jour, je te trahisse toi aussi ?

Ramsès devint sondeur.

— Tu es infiniment sage, dit-il Mais dis-moi, à quoi dois-je ta bienveillance ?

— Les dieux mont révélé que tu peux délivrer le peuple d’Égypte !

— En quoi le peuple t’intéresse-t-il tant ?

— J’en suis issu. Mon père et mes frères puisaient l’eau du Nil et recevaient des coups …

— Et que puis-je pour le peuple ?

— Tu peux, seigneur, ordonner qu’on ne le batte plus sans raison ; tu peux diminuer les impôts, distribuer des terres …

— Je te jure de le faire ! s’écria Ramsès. Il faut que cela change !

— Tu le jures vraiment ? demanda Pentuer d’une voix grave.

— Oui, je le jure !

— Dans ce cas, je puis te promettre que tu seras le plus grand pharaon que l’Égypte ait jamais connu !

— Mais que pouvons-nous, toi et moi, contre les prêtres qui nous haïssent ?

— Ils ont peur de toi, seigneur, ils ont peur de la guerre avec l’Assyrie …

— Pourquoi, si cette guerre est victorieuse ?

Pentuer ne répondit pas.

— Je vais te dire pourquoi, s’écria Ramsès. Ils ne veulent pas la guerre parce qu’ils ont peur que je n’en revienne vainqueur, chargé de butin et d’esclaves … Pour rester forts, ils veulent un pharaon faible ! Mais il n’en sera pas ainsi avec moi, oh non ! J’agirai à ma guise ou bien je périrai !

— Prends garde à tes paroles, seigneur. Elles pourraient te nuire …

— Peu importe, Pentuer ! La vie n’a de valeur que dans la mesure où elle assure à l’homme la liberté. Or, je suis l’esclave des prêtres !

Ils cheminèrent en silence.

Au loin, sur un rocher, un lion immobile comme une statue les regarda passer et tous détournèrent la tête, croyant voir un sphinx.

Le soleil apparut sur la ligne violette de l’horizon lorsque des cavaliers surgirent en face d’eux. Une trompette sonna. De la suite du prince on lui répondit, et bientôt la troupe des cavaliers fut à quelques pas d’eux. Une voix demanda :

— L’héritier du trône est-il parmi vous ?

— Oui, et il est sain et sauf ! répondit Ramsès.

Les cavaliers mirent pied à terre et se prosternèrent.

— Erpatrès, s’écria leur chef, l’armée tremble pour toi et toute notre cavalerie est à ta recherche. Les dieux ont voulu que nous soyons les premiers à te retrouver !

Le prince le nomma centurion et lui ordonna de se présenter chez lui le lendemain, avec tous ses hommes, pour recevoir sa récompense.

Chapitre VI

Une demi-heure plus tard, apparurent à l’horizon les lumières du camp égyptien et, bientôt, le prince et ses compagnons se retrouvèrent au milieu des leurs. Les soldats l’acclamaient, les officiers se jetaient à ses pieds. Mentésuphis vint à lui, entouré de porteurs de torches.

— J’ai réussi à capturer le chef libyen Téhenna ! s’écria Ramsès.

— C’est là une piètre capture, pour laquelle un chef ne devrait pas abandonner son armée, surtout au moment où l’ennemi peut surgir à tout instant, répondit le prêtre avec sévérité.

Ramsès sentit tout le bien-fondé du reproche, et pour cela même sa colère fut encore plus forte. Ses yeux brillèrent.

— Je t’adjure de te taire ! lui murmura Pentuer.

L’intervention du prêtre surprit Ramsès, mais il se tut et préféra admettre son erreur.

— Tu as raison, saint Père, dit-il à Mentésuphis. Je n’aurais pas dû quitter mon armée, mais je pensais que tu me remplacerais avantageusement, puisque tu représentes ici le ministre de la Guerre …

Cette réponse apaisa Mentésuphis, qui s’abstint de rappeler au prince qu’il avait commis la même faute lors des dernières manœuvres, ce qui lui avait valu la disgrâce du pharaon.

À ce moment, Patrocle s’approcha d’eux en criant très fort. Il était ivre et interpella le prince.

— Sais-tu, erpatrès, ce qu’a fait le saint Mentésuphis ? Tu avais proclamé ton pardon pour tous les soldats libyens qui passeraient dans nos rangs … C’est grâce à leur défection que j’ai enfoncé l’aile gauche de l’ennemi ! Et voilà que Mentésuphis les a fait tous massacrer ! Près de mille prisonniers, à qui tu avais promis la vie !

Le prince sentit son sang tourbillonner, mais Pentuer, une fois de plus, le rappela à la prudence :

— Tais-toi, seigneur, de grâce ! souffla-t-il.

Patrocle, cependant, continuait à crier :

— Nous avons perdu la confiance de nos soldats, une fois pour toutes, car nos hommes voient maintenant que des traîtres sont à leur tête !..

— Misérable mercenaire, répondit Mentésuphis avec froideur, tu oses parler ainsi des soldats et des officiers du pharaon ? Je crains que les dieux ne punissent tes blasphèmes !

Patrocle ricana.

— aussi longtemps que je dors au milieu de mes Grecs, je ne crains pas tes dieux nocturnes … Et, le jour, je me fie à moi-même !

— Va donc dormir chez tes Grecs, ivrogne ! dit Mentésuphis. Sinon, tu vas attirer le malheur sur nos têtes …

— Ne crains donc rien pour ton crâne chauve … Il ne peut servir de cible qu’aux oiseaux !.. cria le Grec, hors de lui.

Mais, voyant que Ramsès ne le soutenait pas, il s’en alla vers son camp.

— Est-il exact, demanda Ramsès au prêtre, est-il exact que tu aies fait massacrer des prisonniers à qui j’avais promis la vie sauve ?

— Puisque tu étais absent du camp, c’est moi qui assume la responsabilité de cette exécution. Je n’ai fait qu’appliquer les lois de la guerre en faisant tuer des soldats qui avaient trahi …

— Et si j’avais été là ?

— En tant que commandant suprême et fils de pharaon, tu peux suspendre l’application de certaines lois que je dois, moi, respecter.

— Mais ne pouvais-tu pas attendre mon retour ?

— La loi ordonne de tuer « immédiatement » …

Hors de lui, Ramsès rompit là l’entretien et se retira sous sa tente. Il s’écroula dans un fauteuil et appela Tutmosis.

— Je suis de nouveau prisonnier des prêtres ! lui cria-t-il. Ils massacrent les prisonniers, menacent mes officiers, ne respectent pas les engagements que j’ai pris !.. Pourquoi n’as-tu pas empêché Mentésuphis de massacrer ces malheureux ?

— Il a prétendu avoir reçu des ordres de Herhor à ce sujet.

— Mais c’est moi qui commande ici, même si je m’absente pour quelques heures !

— Tu avais confié le commandement à Patrocle et à moi-même, mais lorsque Mentésuphis est arrivé, nous avons dû obéir …

Ramsès pensa qu’il payait cher la capture de Téhenna, et il regretta amèrement d’avoir abandonné son armée. Une fois de plus, sa haine des prêtres se réveilla et il les maudit intérieurement.

Tutmosis l’arracha à ses réflexions.

— Le bilan de la bataille ne t’intéresse-t-il pas ? demanda-t-il.

— Si, si … Quel est-il ?

— Deux mille prisonniers, trois mille ennemis tués.

— Les Libyens étaient donc si nombreux ?

— Six à sept mille hommes.

— Comment est-il possible qu’il y ait eu tant de morts ?

— Ce fut une terrible bataille, seigneur, répondit Tutmosis. Tu as encerclé l’ennemi et tes soldats ont fait le reste … sans compter Mentésuphis ! Rarement l’Égypte avait connu une telle victoire !

— Va dormir, Tutmosis ; je suis fatigué, interrompit Ramsès qui sentait une fierté immense l’envahir.

« J’ai donc remporté une grande victoire ! C’est incroyable ! » pensait-il.

Il s’étendit sur une peau de lion, mais ne réussit pas à s’endormir. Quatorze heures à peine s’étaient écoulées depuis le début de la bataille … Que d’événements en ces quelques heures ! Il lui semblait entendre encore le fracas des armes, les cris des combattants ; puis, il revécut la longue poursuite à travers le sable brûlant, le typhon, les prodiges de Pentuer … Enfin, la silhouette du lion sur son rocher …

Enfin, trempé de sueur, il s’endormit.

Il se réveilla alors que le soleil était déjà haut dans le ciel. Il avait mal aux os, ses yeux piquaient, mais il se sentait reposé et l’esprit clair.

Tutmosis apparut dans l’ouverture de la tente.

— Quoi de neuf ? demanda Ramsès.

— Les espions rapportent que Musavassa arrive vers nous, accompagné d’une foule suppliante de femmes et d’enfants …

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Il vient sans doute demander la paix.

— Après une seule bataille ? s’étonna le prince.

— Oui, mais quelle bataille ! D’ailleurs, la peur lui fait sans doute surestimer nos forces et il redoute l’invasion …

— Nous allons voir si ce n’est pas une ruse de guerre … Et mes soldats ?

— Ils ont bien mangé, bien bu et sont joyeux et dispos. Seulement …

— Seulement quoi ?

— Patrocle est mort cette nuit … murmura Tutmosis.

— Comment ? bondit Ramsès.

— Les uns disent qu’il a trop bu, d’autres que c’est un châtiment divin … Il avait les lèvres livides et la bouche pleine d’écume …

— Comme l’esclave d’Atribis, t’en souviens-tu ? Oui, ce Hyksôs qui a fait du scandale au cours d’un banquet pour se plaindre du gouverneur. Il est mort la même nuit pour avoir trop bu …

Tutmosis baissa la tête.

— Nous devons être très prudents, seigneur, dit-il.

— Nous le serons, répondit calmement le prince. Je ne m’étonnerai même pas de la mort de Patrocle … N’est-il pas normal que les dieux punissent le blasphème ?

Tutmosis perçut de la menace sous cette ironie. Le prince aimait comme un frère le fidèle Patrocle, et il ne pardonnerait jamais à ses meurtriers.

Vers midi, des renforts et du ravitaillement arrivèrent d’Égypte, cependant que les espions confirmaient l’imminente apparition des Libyens. Des éclaireurs furent envoyés pour inspecter la région, et les prêtres, après être montés sur une colline, assurèrent Ramsès que la horde qui approchait, à trois milles de distance, n’avait rien de menaçant. Le prince se mit à rire en les écoutant.

— J’ai une bonne vue, dit-il, mais je suis incapable de voir à trois milles !..

Après s’être concertés, les prêtres promirent de lui révéler un secret à condition qu’il ne le trahît pas. Ramsès jura de se taire. Ils le firent alors entrer dans une caisse obscure et ils lui dirent de regarder fixement le mur. Ils se mirent à prier et un rond lumineux apparut dans la paroi de la caisse. Ramsès le fixa et il put y distinguer la ligne du désert, des rochers et les sentinelles égyptiennes. Les prêtres, au-dehors, priaient de plus en plus fort, et l’image changea. Une autre étendue de désert apparut, découvrant une foule en marche. Ramsès ne parvenait pas à dissimuler son immense étonnement. Il se frotta les yeux, tâta l’image … Il tourna la tête et la lumière disparut.

Lorsqu’il fut sorti de la caisse, un vieux prêtre lui demanda :

— Eh bien, erpatrès, crois-tu maintenant en la puissance des dieux égyptiens ?

— Oui, répondit Ramsès ; vous êtes vraiment de grands savants et le monde entier devrait vous rendre hommage. Si vous êtes capables de deviner l’avenir de la même façon, personne ne pourra vous résister.

À ces mots, un des prêtres pénétra dans la chapelle et se mit à prier. Bientôt, une voix retentit :

— Ramsès, le sort de l’Égypte est bien menacé, et tu seras pharaon avant la prochaine pleine lune.

— Dieux ! s’écria le prince, effrayé. Mon père serait-il malade à ce point ?

Les prêtres lui demandèrent s’il n’avait pas d’autres questions à poser.

— Si, dit-il. J’aimerais savoir si mes désirs se réaliseront.

La voix lui répondit :

— Si tu ne commences pas une guerre avec l’Asie, si tu respectes les dieux et leurs serviteurs, une vie longue et pleine de gloire t’attend.

Le prince rentra sous sa tente fort ému par toutes ces révélations.

« Décidément, rien ne pourra résister aux prêtres », pensait-il avec frayeur.

Dans sa tente, il trouva Pentuer.

— Dis-moi, mon conseiller, lui demanda-t-il, êtes-vous capables, vous les prêtres, d’interroger le corps humain et d’en découvrir les secrets ?

Pentuer secoua la tête.

— Non, dit-il. Il est plus facile de scruter le fond d’un rocher que de découvrir le cœur d’un homme ! Les dieux mêmes n’y ont pas accès.

Le prince poussa un soupir de soulagement ; néanmoins, son inquiétude subsistait. Lorsque, le soir, il dut se rendre au conseil de guerre, il invita Mentésuphis et Pentuer à y assister. Personne ne fit allusion à la mort subite de Patrocle … D’autres questions, plus importantes, se posaient : les ambassadeurs libyens venaient d’arriver et ils suppliaient, au nom de Musavassa, la pitié des Égyptiens pour son fils Téhenna ; de plus, ils proposaient à l’Égypte une paix éternelle.

— Des hommes mauvais, disait l’un des ambassadeurs, nous ont trompés en affirmant que l’Égypte est faible et que son pharaon n’est que l’ombre d’un roi. Nous avons pu nous rendre compte hier que son bras est robuste et nous estimons sage de nous soumettre et de payer le tribut. Cela vaut mieux que la mort et l’esclavage.

Lorsque le conseil de guerre eut écouté ce discours, il fut ordonné aux Libyens de quitter la tente et Ramsès demanda l’avis de Mentésuphis.

— Hier encore, répondit le prêtre, j’aurais conseillé de refuser les offres de Musavassa, et de porter la guerre en Libye. Mais j’ai reçu de Memphis des nouvelles importantes ; aussi, je vote pour la pitié à l’égard des vaincus.

— Mon père serait-il donc si malade ? demanda le prince, troublé.

— Oui, il est malade. Mais, aussi longtemps que nous n’en avons pas fini avec les Libyens, tu ne devrais pas y penser …

Ramsès baissa tristement la tête. Mentésuphis ajouta :

— J’ai des excuses à te faire. Hier, je me suis permis de te faire remarquer qu’un chef ne devait pas quitter son armée pour une capture aussi maigre que celle de Téhenna. Je vois aujourd’hui que je me suis trompé, car cette capture nous vaut la paix avec Musavassa … Ta sagesse, erpatrès, a été plus grande que les lois ordinaires de la guerre.

Cette subite humilité de Mentésuphis étonna le prince.

« Pourquoi me présente-t-il des excuses ? se demandait-il. Sans doute Amon n’est pas seul à savoir que mon père est très malade … ».

Il éprouva pour les prêtres du mépris et pour leurs miracles de la méfiance.

« Donc, ce ne sont pas les dieux qui m’ont prédit que je deviendrai bientôt pharaon ; tout simplement, les prêtres ont reçu de Memphis des nouvelles précises et, dans leur caisse-chapelle, ils n’ont cherché qu’à me tromper !.. ».

Comme le prince se taisait et que les généraux n’avaient plus rien à dire après les paroles décisives de Mentésuphis, on décida, à l’unanimité, d’exiger des Libyens le plus grand tribut possible, de leur envoyer des garnisons égyptiennes et de mettre fin à la guerre.

Tous, maintenant, étaient convaincus que le pharaon était près de mourir. L’Égypte avait besoin d’une paix profonde afin d’assurer à son maître des funérailles dignes de son rang.

Après avoir quitté la tente, le prince demanda à Mentésuphis :

— Le vaillant Patrocle est mort cette nuit ; quels sont vos projets en ce qui concerne ses funérailles ? demanda-t-il.

— C’était un barbare et un grand pécheur, répondit le piètre. Cependant, il a rendu à l’Égypte des services si importants qu’il mérite que la survie de son âme soit assurée. Si tu le permets, erpatrès, nous enverrons son corps à Memphis aujourd’hui même, afin qu’on en fasse une momie et qu’on l’envoie à Thèbes, où elle connaitra, au milieu des tombes royales, une paix éternelle …

Le prince accepta volontiers, mais ses soupçons ne firent que croître.

« Hier, Mentésuphis n’était que menaces à mon égard ; aujourd’hui, il me parle avec une humilité inaccoutumée. Cela veut dire, sans aucun doute, que le pouvoir entre sous ma tente !.. ».

La fierté remplissait Ramsès à cette idée, et sa colère à l’égard des prêtres, n’en diminuait pas pour autant, bien au contraire. Elle était d’autant plus redoutable qu’elle était cachée.

Chapitre VII

Dans le courant de la nuit, les sentinelles annoncèrent que la foule des Libyens approchait de la vallée. En effet, on voyait au loin la lumière de leurs feux. Au lever du soleil, les trompettes retentirent, et l’armée égyptienne se plaça en ordre de bataille, à l’endroit où la vallée se faisait la plus large. Le prince voulait, en effet, remplir les Libyens de crainte par un déploiement de troupes considérable.

Vers dix heures du matin, le char doré du prince s’arrêta devant sa tente. Les chevaux étaient ornés de plumes d’autruche et des esclaves nombreux entouraient l’équipage. Ramsès sortit de sa tente, monta sur son char et prit lui-même les rênes. Pentuer se tint derrière lui ; un des généraux ouvrit au-dessus de sa tête un large parasol et des cavaliers aux armures dorées entourèrent le prince. À quelques pas derrière avançaient des soldats entourant Téhenna, fils de Musavassa. Lorsque Ramsès apparut, avec sa suite, sur la crête d’une colline, là même où il devait recevoir l’ambassade libyenne, toute l’armée éleva vers lui un cri immense, au point que Musavassa, en l’entendant, se rembrunit davantage et murmura à un des officiers qui l’entouraient :

— C’est là le cri d’une armée qui adore son chef !

Un des chefs libyens, debout à côté de lui, murmura :

— Ne crois-tu pas qu’il serait plus sûr de nous fier à la rapidité de nos chevaux plutôt qu’à la générosité d’un fils de pharaon ? C’est peut-être un lion furieux, qui n’attend qu’une chose : nous arracher la peau !..

— Fais comme tu l’entends, lui répondit Musavassa. Le désert est ouvert devant toi. Moi, je suis envoyé ici par mon peuple pour réparer les fautes que j’ai commises, et je tiens par-dessus tout à la vie de mon fils.

Deux Asiates à cheval approchèrent des Libyens et leur annoncèrent que l’erpatrès attendait leur acte de soumission. Musavassa soupira lourdement et escalada la colline au sommet de laquelle l’attendait le vainqueur. Jamais encore, un trajet ne lui avait paru aussi pénible ni aussi long. L’épaisse toile de pénitent qu’il portait blessait sa peau ; sa tête, couverte de cendres, était livrée à l’ardeur du soleil, et le sol surchauffé blessait ses pieds. Il portait en lui toute la tristesse et le désespoir d’un peuple vaincu. Il s’arrêta plusieurs fois, se retourna pour voir si les esclaves nus qui portaient les présents destinés au prince ne dérobaient rien.

« Pour mon bonheur, se disait-il, mon humiliation a lieu un jour où le jeune prince attend d’un moment à l’autre de revêtir la pourpre royale. Les maîtres de l’Égypte sont toujours généreux dans les moments de triomphe. Si je parviens à émouvoir Ramsès, il diminuera le tribut qu’il compte nous imposer et il me raffermira sur mon trône. C’est un bonheur aussi qu’il ait capturé Téhenna ; non seulement il ne lui fera aucun mal, mais encore il le couvrira de bienfaits … ».

Arrivés à trente pas du char de Ramsès, Musavassa et les Libyens qui l’accompagnaient se prosternèrent, et restèrent étendus jusqu’au moment où un adjudant du prince leur dit de se relever. Ils se remirent debout, firent quelques pas, se prosternèrent à nouveau ; ils répétèrent ce geste trois fois de suite. Cependant, Pentuer, qui se tenait debout derrière le prince, murmura à celui-ci :

— Que ton visage ne montre ni la sévérité, ni la joie. Sois aussi serein que le dieu Amon, qui méprise ses ennemis et ne se réjouit pas de n’importe quel triomphe …

Les Libyens se trouvèrent enfin en face du prince, qui les regardait du haut de son char.

— C’est toi, demanda subitement Ramsès, c’est toi le chef libyen Musavassa ?

— Oui, je suis ton serviteur, répondit Musavassa.

Et il se prosterna à nouveau.

Le prince lui ordonna de se relever.

— Comment as-tu osé porter les armes contre la terre des dieux ? Aurais-tu perdu ta sagesse d’autan ?

— Seigneur, répondit le rusé Libyen, la colère a fait perdre la raison aux soldats renvoyés par le pharaon, et ce sont eux qui m’ont poussé à ma perte. Les dieux savent que cette guerre horrible durerait encore si, à la tête de ton armée, il n’y avait pas eu Amon lui-même en ta personne. Tu as déferlé sur nous comme le typhon, là où nous ne t’attendions pas, au moment où nous ne t’attendions pas ! Tu nous as bridés comme l’ouragan brise le roseau. Désormais, tous les Libyens connaissent ta force et te respectent.

— Tu es sage, Musavassa, répondit le prince. Tu es d’autant plus sage que tu es venu à l’armée du pharaon sans attendre qu’elle vienne à toi. Je voudrais seulement savoir une chose : ta soumission est-elle sincère ?

— Aie confiance en nous, répondit Musavassa. Nous venons à toi comme un peuple soumis, et notre seul désir est que tu règnes sur neuf nations et que ton nom soit comparable au soleil !

Le prince écoutait cet habile discours et se rengorgeait.

— Relève-toi, Musavassa, dit-il, et écoute ma réponse : ton tort et celui de ton pays ne dépendent pas de moi, mais du seigneur tout-puissant qui règne à Memphis. Je te conseille d’aller à lui et là, après t’être prosterné, de répéter les paroles de soumission que je viens d’entendre ici. Je ne sais quel sera le résultat de tes prières ; mais je suis convaincu que les dieux ne se détourneront pas, car ils ont toujours pitié du pénitent. Je pense que vous serez bien reçus. Et maintenant, fais-moi montrer les présents destinés à Sa Sainteté le pharaon.

Au même moment, Mentésuphis fit un signe à Pentuer. Celui-ci descendit du char princier et approcha de l’archiprêtre. Mentésuphis lui murmura :

— Je crains que le triomphe n’enivre trop notre jeune seigneur. Ne crois-tu pas qu’il serait bon de l’interrompre d’une façon ou d’une autre ?

— Bien au contraire, n’interrompez pas la cérémonie, et je te garantis qu’au moment du triomphe lui-même, Ramsès n’arborera pas un visage réjoui …

— Comment, feras-tu un miracle ?

— Un miracle ? J’en suis incapable ; je me contenterai de lui montrer qu’en ce monde toute grande joie s’accompagne d’une grande tristesse …

— Fais comme tu entends, répondit Mentésuphis, car les dieux, décidément, ne t’ont refusé aucune sagesse.

Les trompettes et les tambours retentirent, et le défilé triomphal commença. En tête marchaient des esclaves, portant des présents ; ils étaient surveillés par de riches Libyens. Les présents consistaient en or, en argent, en statues précieuses, en poteries émaillées. Ramsès avait appuyé ses deux mains sur le rebord du char et regardait la longue procession des Libyens vaincus. La fierté l’emplissait à l’étouffer et tous sentaient qu’il incarnait une puissance quasi surnaturelle. Soudain, ses yeux perdirent leur éclat et son visage exprima un douloureux étonnement. Pentuer venait de lui souffler à l’oreille :

— Écoute-moi, seigneur … Depuis que tu as quitté Pi-Bast, il s’y est passé des événements inattendus … Une de tes femmes, la Phénicienne Kamée, s’est enfuie avec le Grec Lykon.

— Avec Lykon ? répéta Ramsès.

— Ne bouge pas, seigneur, et ne montre pas aux milliers d’esclaves qui défilent devant toi que ton triomphe est assombri par de la tristesse …

Mais Ramsès ne pensait qu’à ce qu’il venait d’apprendre.

— Les dieux, murmurait Pentuer, ont puni la Phénicienne …

— L’a-t-on rattrapée ? demanda le prince.

— Oui, mais elle est repartie loin d’ici, au fond du désert : elle a la lèpre !

— Dieux ! murmura Ramsès, ne suis-je pas menacé, moi aussi, par cette maladie ?

— Sois tranquille, seigneur. Si tu devais l’avoir, tu serais déjà malade …

Le prince sentit son corps se glacer, et il pensa que des cimes du bonheur aux abîmes de la souffrance, il n’y avait pas loin.

— Et Lykon ? demanda-t-il.

— C’est un grand criminel, répondit Pentuer.

— Oui, je le connais ; il me ressemble comme mon image dans un miroir.

Le défilé des Libyens continuait. Des chameaux, chargés d’une riche cargaison, marchaient en une longue file. Deux rhinocéros, un troupeau de chevaux et un lion dans une cage suivaient. Le prince les regarda à peine et poursuivit :

— S’est-on emparé de Lykon ? demanda-t-il.

— Non. Mais j’ai quelque chose de bien pire à t’apprendre ; mais n’oublie pas que les ennemis de l’Égypte ne doivent apercevoir sur ton visage aucune trace de tristesse …

Le prince frémit.

— Ton autre femme, Sarah, la Juive …

— Elle s’est enfuie, elle aussi ?

— Non, elle est morte, en prison …

— Qui l’a mise en prison ?

— Elle s’est accusée elle-même d’avoir tué ton fils …

— Comment ? …

Un grand cri s’était élevé non loin du prince. C’étaient les prisonniers libyens qui marchaient, Téhenna à leur tête. Ramsès se sentait le cœur si plein de désarroi, qu’il dit à Téhenna :

— Va rejoindre ton père, Musavassa, afin qu’il se rassure quant à ton sort …

À ces mots, tous les Libyens poussèrent un grand cri de joie et de reconnaissance, mais le prince n’entendait rien.

— Mon fils est mort, et Sarah s’est accusée de l’avoir tué ? demanda-t-il à Pentuer. Mais c’est de la folie !

— C’est Lykon qui a tué ton fils, répondit le prêtre.

— Dieux, donnez-moi la force de supporter tout cela, murmura Ramsès.

— Seigneur, domine-toi comme il se doit. N’oublie pas que tu es un général vainqueur !..

— Comment supporter sans frémir de pareilles nouvelles ? Décidément, les dieux me haïssent !..

— C’est Lykon qui a tué l’enfant et Sarah s’est accusée de ce meurtre pour te sauver, car elle t’a pris pour le meurtrier …

— Et je l’avais chassée de ma maison … J’en avais fait l’esclave de cette Phénicienne !.. murmurait le prince.

Maintenant c’étaient les Égyptiens qui défilaient devant lui, portant des paniers pleins de mains coupées. À cette vue, Ramsès se voila le visage et se mit à pleurer. Les généraux l’entourèrent, le consolant de leur mieux. Mentésuphis proposa qu’à l’avenir on ne coupât plus les bras des vaincus.

Les larmes du prince mirent fin au défilé triomphal. Maie ces larmes le rendirent plus cher encore à ses soldats et conquirent ses ennemis. Le soir, réunis autour de feux de camp, Égyptiens et Libyens se partagèrent le même pain et burent ensemble le même vin. Une grande solidarité humaine avait pris la place de la haine, toute récente encore, et la paix succédait à la guerre.

Ramsès conseilla à Musavassa, à Téhenna et aux notables libyens, de partir immédiatement pour Memphis. Il leur donna une escorte pour les mener sans incident au terme de leur voyage. Lui-même se retira sous sa tente et ne se montra plus de la journée ; il ne voulut même pas recevoir Tutmosis, comme un homme pour qui la souffrance est encore la compagne la plus chère.

Le soir, une délégation d’officiers grecs, dirigée par Kalipsos, vint le trouver.

— Nous venons te prier, seigneur, de nous livrer le corps de ton serviteur et de notre chef, dit Kalipsos. Nous ne voulons pas, en effet, que Patrocle soit abandonné aux prêtres égyptiens et nous désirons brûler son corps suivant une tradition qui nous est chère.

Ramsès s’étonna.

— Vous savez sans doute, dit-il, que les prêtres égyptiens veulent embaumer le corps de Patrocle et le placer auprès des tombes royales. Un honneur plus grand peut-il lui être fait ?

Les Grecs hésitèrent. Kalipsos fit :

— Seigneur, permets-moi d’être franc. Nous savons que l’embaumement vaut mieux pour un homme que l’incinération. Mais nous savons aussi que les prêtres égyptiens haïssaient Patrocle. Qui peut nous garantir qu’après en avoir fait une momie ils ne se livreront pas à des pratiques qui empêcheront son âme de reposer éternellement ? … Et que vaut l’éternité si l’âme ne repose pas dans le bonheur ?

Ramsès répondit avec douceur :

— Il en sera fait selon votre désir.

— Et s’ils ne veulent pas nous remettre le corps ?

— Préparez le bûcher. Je m’occuperai du reste.

Les Grecs sortirent, et Ramsès fit mander Mentésuphis.

Chapitre VIII

Mentésuphis arriva bientôt, et il trouva Ramsès fort changé. Le prince semblait avoir maigri en ces quelques heures, il était pâle et ses yeux avaient perdu leur éclat.

Il exposa à Mentésuphis la demande que venaient de formuler les Grecs. Le prêtre accéda sans hésiter à leur prière.

— Ils ont raison, dit-il, car, effectivement, nous pourrions nous venger sur le cadavre de Patrocle ; mais seuls des sots peuvent soupçonner des prêtres égyptiens ou chaldéens d’un pareil crime. En effet, nous connaissons toute l’importance de la vie dans l’au-delà, et jamais nous ne voudrions condamner une ombre à errer éternellement.

Le prince appela un officier afin de transmettre aux Grecs la bonne nouvelle. Il retint Mentésuphis qui s’apprêtait à sortir.

— Tu sais sans doute, saint Père, qu’une de mes femmes, Sarah, est morte, et que mon fils a été tué …

— Oui, répondit Mentésuphis ; ce crime a eu lieu la nuit même où nous avons quitté Pi-Bast.

Le prince se redressa d’un bond.

— Par Amon ! s’écria-t-il, cela est arrivé il y a si longtemps déjà, et vous ne m’en avez rien dit ? … Même pas que j’étais accusé du meurtre de mon propre fils ? …

— Seigneur, répondit le prêtre, le général en chef, à la veille d’une bataille, n’a ni père, ni mère, ni enfant ; il n’a que l’ennemi en face de lui, et son armée à ses côtés … Nous ne voulions pas, à un moment aussi important, te troubler avec de pareilles nouvelles !..

— Tu as raison, répondit le prince. Je ne sais si je serais capable, aujourd’hui, de combattre comme il se doit, après ce que je viens d’apprendre … Je me demande même si je retrouverai jamais ma sérénité …

— Le temps guérit tous les maux. Le temps et la prière … murmura Mentésuphis.

Le prince hocha la tête et le silence retomba entre eux. On n’entendait que le sable glissant dans la clepsydre. Ramsès reprit :

— Dis-moi, saint Père, pour autant qu’il ne me soit pas interdit d’avoir accès à ces secrets, dis-moi quel est l’intérêt de l’embaumement ? J’ai appris, à l’école, que les Grecs attachaient une grande importance au traitement infligé au corps des défunts.

— Nous, Égyptiens, y accordons une importance bien plus grande encore, répondit le prêtre. Nos pyramides, et nos villes des morts en témoignent ! Les funérailles et la tombe sont les événements les plus importants dans l’existence du corps, car si nous ne vivons que cinquante ou tout au plus cent ans sous notre forme charnelle, notre ombre, elle, est destinée à vivre plusieurs milliers d’années, jusqu’à sa purification complète … Un corps embaumé est capable d’affronter ce long voyage ; et si, dans les tombes, nous laissons aux morts les instruments de guerre, les objets nécessaires à leur profession, la nourriture et la boisson indispensables à leur entretien, c’est pour leur permettre d’effectuer cette longue errance dans les meilleures conditions possible …

— Oui, interrompit le prince, mais comment se fait-il que vous ayez la certitude de l’existence de ces ombrés ? … Personne, que je sache, n’est jamais revenu de l’au-delà …

— Tu te trompes, seigneur, dit Mentésuphis. Les ombres se montrent parfois aux humains, et même leur livrent leurs secrets. Et puis, écoute : tu peux vivre dix ans à Thèbes et ne jamais voir tomber la pluie ; tu peux, de même, vivre cent ans sur terre et ne jamais rencontrer d’ombre. Mais si quelqu’un habitait trois cents ans à Thèbes, ou bien parcourait la terre durant cinq mille années, n’est-ce pas qu’il aurait davantage de chances de voir la pluie ou d’apercevoir une ombre ?

— Mais qui donc est capable de vivre des milliers d’années ? demanda le prince.

— Le clergé, seigneur, a vécu, vit et vivra des milliers d’années encore. Il possède une continuité et une pérennité qui ne sont données à aucun homme. En effet, il s’est établi sur les bords du Nil il y a trente mille ans de cela ; il a passé tout ce temps à étudier la terre et le ciel, il a créé toute notre sagesse, il a tracé les plans de nos canaux, de nos pyramides et de nos temples …

— Puisque tu parles d’ombres, interrompit Ramsès, permets-moi d’ajouter un mot : l’on m’a montré, une nuit, à Pi-Bast, mon … ombre. Elle me ressemblait parfaitement et était même habillée de la même façon que moi ! Mais, bien vite, j’ai appris qu’il ne s’agissait pas d’un esprit, mais d’un homme vivant, appelé Lykon, et qui, depuis, est devenu l’assassin de mon fils !.. Il a commencé par terroriser la Phénicienne Kamée ; aussi ai-je ordonné qu’on l’arrête. Mais non seulement notre police s’en est révélée incapable, mais encore elle l’a laissé me voler Kamée et me tuer mon fils ! Je viens d’apprendre que Kamée a été reprise ; on ne m’a rien dit quant au sort de ce misérable. Je crains qu’il ne vive au milieu du luxe et des plaisirs après avoir tué et volé …

— On le poursuit activement, seigneur, dit Mentésuphis ; sans aucun doute, il sera bientôt entre nos mains et, à ce moment-là, il paiera pour tous ses méfaits !

— Je préférerais le prendre de mes propres mains, dit le prince ; il est toujours dangereux d’avoir une … ombre de ce genre …

Sur ces mots, l’entretien prit fin et Mentésuphis se retira. Tutmosis entra aussitôt après son départ, annonçant que les Grecs avaient dressé un grand bûcher pour leur chef et que plusieurs femmes libyennes avaient accepté de pleurer pendant la cérémonie funèbre.

— J’y assisterai, dit Ramsès. Mais, sais-tu que l’on m’a tué mon fils ? Un si petit enfant … Il était si gentil, si tendre … Il est inouï de voir combien d’ignominie se cache dans le cœur humain !.. Je pardonnerais plus facilement à Lykon d’avoir attenté à ma vie que d’avoir tué mon fils !

— Es-tu au courant du sacrifice de Sarah ? demanda Tutmosis.

— Oui, et je suis convaincu maintenant qu’elle était la plus aimante de mes femmes, et que j’ai été bien ingrat envers elle ! Mais comment est-il possible, s’écria-t-il en frappant du poing sur la table, comment est-il possible qu’on n’ait pas encore capturé ce Lykon ? Pourtant, les Phéniciens s’étaient engagés à le faire, et j’avais promis une récompense à la police … Il y a quelque chose de suspect là-dessous !

Tutmosis approcha du prince et lui murmura :

— Un envoyé de Hiram est venu me trouver … Hiram m’a fait savoir par lui que Lykon a été capturé … Mais, surtout, n’en parle à personne ! termina Tutmosis à voix basse.

La colère s’empara de Ramsès, mais il se domina aussitôt.

— Comment, on l’a capturé ? Et pourquoi tant de mystère ?

— Parce que le chef de la police a dû remettre le criminel entre les mains de Méfrès, et cela sur l’ordre du Grand Conseil …

— Ah ! Ah ! répéta Ramsès. Ainsi, Méfrès et le Grand Conseil ont besoin d’un homme qui me ressemble. Ils feront à mon fils et à Sarah des funérailles somptueuses, ils embaumeront leurs corps, et le meurtrier, pendant ce temps, sera en sécurité, au fond de quelque temple !.. Mentésuphis est un grand savant ; il m’a parlé aujourd’hui des mystères de la vie de l’au-delà, mais il n’a pas soufflé mot de la capture de Lykon ! Je suppose que les saints Pères veillent plus sur ce petit secret que sur les grands mystères de la religion !

— Tu ne devrais pas t’en étonner, répliqua Tutmosis. Tu sais que les prêtres connaissent ton animosité à leur égard et se font de plus en plus prudents … D’autant plus que …

— D’autant plus que quoi ?

— D’autant plus que le pharaon est malade. Très, très malade …

— Ainsi, mon père est mourant, et je dois, moi, me morfondre ici, dans le désert, à surveiller le sable pour qu’il ne s’enfuie pas … Mais je te remercie de m’avoir rappelé la maladie de mon père ! Oui, cela doit être vrai, car les prêtres sont trop aimables pour moi, depuis quelques jours …

Il s’arrêta.

— Tutmosis, reprit-il. Crois-tu qu’aujourd’hui encore je puisse compter sur mon armée ?

— Nous te suivrons jusqu’à la mort !

— Et la noblesse ?

— Tu peux compter sur elle autant que sur l’armée.

— C’est très bien répondit Ramsès. Et maintenant, allons rendre à Patrocle un ultime hommage.

Chapitre IX

Le lendemain à l’aube arriva l’ordre d’envoyer une garnison de trois régiments en Libye ; quant au reste de l’armée, il devait rentrer à Memphis.

Les soldats accueillirent ces dispositions avec joie, car le séjour dans le désert commençait à leur peser : malgré le ravitaillement qui arrivait d’Égypte, il n’y avait ni assez de vivres ni de l’eau en suffisance, et la chaleur était accablante.

Ramsès ordonna de lever le camp. Il dirigea vers la Libye trois régiments uniquement composés d’Égyptiens et, à la tête du reste de l’armée, il se mit en route pour Memphis. À neuf heures du matin, les colonnes s’ébranlèrent. Au moment de partir, Mentésuphis s’approcha du prince et lui dit :

— Il serait bon, seigneur, que tu arrives plus tôt que les autres à Memphis. Tu trouveras des chevaux frais en cours de route.

— Mon père est donc très gravement malade ? demanda Ramsès

L’archiprêtre baissa la tête.

Ramsès lui confia le commandement de l’armée, en lui demandant de ne rien faire sans consulter les autres généraux. Puis, accompagné de Pentuer, de Tutmosis et de vingt cavaliers asiates, il partit au galop dans la direction de la capitale. En cinq heures, ils franchirent la moitié de la route. Comme Mentésuphis l’avait annoncé, ils trouvèrent à l’étape une nouvelle escorte et des chevaux frais. Les Asiates restèrent là, et le prince poursuivit son chemin avec ses nouveaux compagnons.

— Pauvre de moi ! gémissait le beau Tutmosis. Non seulement, depuis cinq jours, je n’ai plus pris de bain ni connu le parfum de l’eau de rose, mais encore je dois subir une course forcée de deux jours ! Je suis certain que dans l’état où je me trouve, aucune danseuse ne voudrait me regarder !..

— Tu es exactement dans la même situation que nous ! fit remarquer Ramsès.

— Oui, mais je suis plus sensible que vous … Tu montes à cheval comme un Hyksôs, seigneur ; quant à Pentuer, il voyagerait même sur un fer rouge … Mais, moi, je suis délicat …

Au coucher du soleil, ils arrivèrent sur une haute colline d’où ils purent apercevoir la verte vallée menant à Memphis et, à l’horizon, les pylônes de la ville sainte, dans la brume bleuâtre.

— Hâtons-nous ! dit le prince.

Ils replongèrent dans la plaine.

Sur leur chemin, ils rencontrèrent des paysans revenant des champs.

Le prince s’arrêta et les interrogea :

— Que signifient ces feux allumés là, au nord ? demanda-t-il.

— Tu dois venir de loin, seigneur, pour ignorer ce que signifient ces lumières ! Demain, l’héritier du trône revient avec son armée victorieuse. C’est un grand chef !.. En une seule bataille, il a écrasé les Libyens !.. Aussi, le peuple de Memphis veut l’accueillir dignement … Nous serons trente mille, demain ! Il y en aura, du bruit !

— Je comprends … murmura le prince à Pentuer. Mentésuphis m’a envoyé en avant, afin que je ne connaisse pas le retour triomphal à Memphis ! Tant pis, qu’il en soit comme il l’a voulu !..

Les chevaux étaient fatigués et ils durent s’arrêter. Le prince envoya des cavaliers s’assurer qu’un bateau était prêt à leur faire traverser le Nil.

Ils se trouvaient dans la vallée des Rois, là même où se dressaient les pyramides, et ils apercevaient, au loin, la silhouette du Sphinx. Toute la région n’était qu’un immense cimetière, et les tombeaux des rois Chéops, Khéphren et Mykérinos, construits de leur vivant, sous forme de pyramides se trouvaient là, non loin du Sphinx colossal. C’étaient des constructions immenses, hautes de plusieurs dizaines de mètres, et reposant sur une base de plusieurs centaines de pas de côté.

Les soldats se couchèrent un instant pour se reposer ; Pentuer et Ramsès se mirent à marcher en bavardant. La nuit était claire, l’ombre des pyramides se dessinait sur le sol.

— Je suis ici pour la quatrième fois, dit Ramsès, et chaque fois cette vallée me remplit d’étonnement et de tristesse. Lorsque j’étais enfant, je rêvais d’ériger une pyramide plus grande encore que celle de Chéops, lorsque je serais devenu pharaon. Aujourd’hui, je n’en ai plus aucune envie, et d’ailleurs je n’en ai pas les moyens …

— Tu n’as rien à envier à Chéops. D’autres pharaons ont laissé de leur passage sur le trône des traces plus utiles : des lacs, des canaux, des temples et des écoles.

— Mais comment comparer ces choses aux pyramides ?

— Certes, elles sont incomparables. Mais pour le peuple, chaque pyramide fut un crime et la plus grande des pyramides correspond au plus grand des crimes !

— Tu exagères dit le prince.

— Nullement. La grande pyramide a coûté à cent mille hommes trente ans de travail. Et quelle en est l’utilité ? A-t-elle guéri, a-t-elle nourri ? Elle a coûté des vies humaines, c’est tout ! Aussi, ne t’étonne pas si le paysan égyptien, lorsqu’il regarde vers l’ouest, a un visage effrayé. Ces pyramides sont pour lui synonymes de souffrance et de travail stérile !

Ramsès était péniblement étonné de cette subite explosion de Pentuer, mais il ne dit rien. Pour lui, les pyramides demeuraient l’expression même de la puissance de ses ancêtres et pour cela elles lui étaient chères et précieuses.

Ils marchèrent quelque temps dans la direction du fleuve.

— Repose-toi, seigneur, dit le prêtre. Tu as derrière toi un long voyage …

— Comment dormir, demanda le prince, surtout après ce que tu viens de me dire ? … Crois-moi, je connais déjà le prix du remords !

Une heure plus tard, environ, deux soldats arrivèrent, annonçant que les embarcations étaient prêtes pour la traversée du Nil. Les Asiates se levèrent aussitôt et sellèrent les chevaux. Tutmosis arriva, en bâillant affreusement.

— Brrr … grogna-t-il. Quel froid !.. Décidément, le sommeil est une bonne chose, mais à peine ai-je réussi à m’endormir que déjà on me réveille. Ah ! Quelle vie !..

Les chevaux étaient prêts, et Ramsès enfourcha le sien. À ce moment, Pentuer s’approcha de la monture du prince et, prenant les rênes, il se mit à la conduire, la précédant à pied.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Tutmosis, étonné.

Mais il comprit aussitôt, et courut saisir les rênes de Ramsès de l’autre côté. Ils marchaient ainsi côte à côte, le courtisan et le prêtre, et tous sentaient qu’il venait de se passer des choses importantes.

Quelques centaines de pas plus loin, le désert s’arrêtait et ils pénétrèrent an milieu des champs.

— À cheval ! ordonna le prince.

— Sa Sainteté ordonne de monter à cheval ! s’écria Pentuer.

Les assistants écoutaient, stupéfaits. Tutmosis retrouva rapidement sa présence d’esprit et, tirant son glaive, s’écria à son tour :

— Vive notre pharaon immortel et tout-puissant, Ramsès XIII !

— Qu’il vive éternellement ! crièrent les Asiates, en agitant leurs armes.

— Je vous remercie, soldats, répondit le nouveau pharaon.

Un instant plus tard, ils galopaient vers le Nil.

Chapitre X

La nouvelle de la mort du pharaon avait dû être propagée par quelque voie secrète, car au moment où Ramsès montait dans la barque qui devait lui faire franchir le Nil, l’archiprêtre Herhor faisait réveiller les domestiques du palais royal et, lorsque le jeune pharaon mit pied sur la rive droite du fleuve, tous les prêtres, les généraux et les dignitaires étaient déjà réunis dans la grande salle du palais.

Au moment même où le soleil se levait, le nouveau maître de l’Égypte entra dans la cour du palais, à la tête de son escorte, cependant que la garde royale présentait les armes et que résonnaient trompettes et tambours.

Après avoir salué ses troupes, Ramsès se rendit aux bains ; il s’y fit parfumer, coiffer et habiller par ses domestiques. Mais lorsque son coiffeur lui demanda s’il devait lui raser le crâne, il répondit :

— Non, je ne suis pas un prêtre, mais un soldat !

Ces mots firent rapidement le tour du palais et arrivèrent jusqu’à la grande salle où attendaient les dignitaires du royaume. Ils remplirent d’aise les gouverneurs, la noblesse, l’armée, cependant que les prêtres frémissaient d’inquiétude.

Vêtu d’une chemisette militaire à raies noires et jaunes, les sandales aux pieds, le casque sur la tête, le glaive d’acier assyrien à ses côtés, Ramsès fit son entrée dans la salie d’audience.

Herhor s’avança à sa rencontre, suivi des archiprêtres, des grands juges et du trésorier du royaume. Il salua Ramsès et lui dit, d’une voix grave :

— Seigneur, ton saint père a rejoint les dieux dont il est l’égal et c’est sur tes épaules que repose désormais le sort de l’Égypte ! Sois béni, maître du monde, Ramsès XIII, sois béni, et que ton nom passe à la postérité !

Les assistants répétèrent ce vœu à grands cris. Ils s’attendaient à ce que le nouveau pharaon manifestât quelque émotion ou quelque embarras. Mais, à l’étonnement général, il se contenta de froncer les sourcils et de répondre :

— Conformément à la volonté de mon père et aux lois de l’Égypte, je prends en main les rênes du pouvoir et je l’exercerai pour la plus grande gloire de mon pays et pour le bien du peuple !

Puis, se tournant vers Herhor et le regardant droit dans les yeux, il lui demanda d’une voix sévère :

— Je vois sur ta toque le serpent doré, symbole du pouvoir royal. Qui t’a autorisé à le porter ?

Un silence de mort s’établit dans la salle. Personne n’aurait cru que le jeune pharaon commencerait son règne par une pareille question adressée au plus puissant dignitaire du pays. Mais, derrière lui, il y avait les généraux et, dans la cour du palais, brillaient les piques de la garde ; l’armée revenant de Libye, et adulant son chef, franchissait le Nil. Aussi, Herhor pâlit-il et il sentit sa gorge se serrer au point qu’il ne pouvait prononcer un mot.

— Je te demande, répéta calmement le pharaon, je te demande de quel droit tu portes le serpent royal sur ta toque ?

— C’est la toque de ton grand-père, le saint Aménothèpe, répondit Herhor à voix basse. Le Grand Conseil m’a ordonné de m’en coiffer lors des cérémonies importantes …

— Mon grand-père, répondit le pharaon, était le père de la reine, et avait obtenu comme faveur suprême le droit de porter le serpent royal sur sa toque ; mais, pour autant que je sache, ses vêtements et ses coiffures se trouvent parmi les reliques du temple d’Amon …

Entre-temps, Herhor avait retrouvé son calme.

— Veuille te souvenir, seigneur, que pendant près de vingt-quatre heures, l’Égypte est restée sans maître légal. Il a fallu que, pendant ce temps, quelqu’un s’occupe des sacrifices aux dieux, qu’il donne sa bénédiction au peuple, et qu’il prie. J’ai été chargé par le Grand Conseil d’exercer cet intérim en attendant que tu sois là. Puisque, désormais, l’Égypte a un pharaon, je remets entre tes mains la relique sacrée.

Ayant dit cela, Herhor enleva la toque qu’il portait et la tendit à l’archiprêtre Méfrès. Le visage de Ramsès se rasséréna, et il s’approcha du trône.

Méfrès lui barra le chemin et, le saluant jusqu’à terre, il dit :

— Écoute, tout-puissant seigneur, une humble prière.

Mais ni sa voix, ni l’expression de son visage n’étaient humbles.

— Je parle ici au nom du conseil suprême des archiprêtres, poursuivit-il.

— Je t’écoute, dit Ramsès.

— Tu sais, seigneur, qu’un pharaon qui n’est pas en même temps archiprêtre, ne peut accomplir les sacrifices sacrés ni s’occuper de l’effigie du divin Osiris …

— J’ai compris, interrompit Ramsès. C’est moi le pharaon qui n’est pas archiprêtre.


— Oui, et c’est pourquoi le conseil des prêtres te supplie de bien vouloir désigner un archiprêtre qui puisse te remplacer dans l’accomplissement de tes devoirs religieux.

Les assistants, une fois de plus, se figèrent dans l’inquiétude de ce qui allait arriver. Mais, là encore, Ramsès ne montra aucun embarras.

— Tu as bien fait, dit-il, de me rappeler ce détail important. D’ailleurs, les choses de la guerre et du gouvernement ne me permettront pas de m’occuper de notre très sainte religion ; c’est pourquoi je vais désigner à l’instant même mon remplaçant …

Des yeux, il parcourut l’assistance. Il vit, debout à la gauche de Herhor, l’archiprêtre Sem et remarqua la douceur et la bonté qui émanaient de son visage. Il lui demanda :

— Quel est ton nom, saint Père ?

— Je m’appelle Sem, et je suis archiprêtre au temple de Ptah, à Pi-Bast.

— Eh bien, c’est toi qui me remplaceras !

Un murmure d’étonnement approbateur parcourut l’assemblée, En effet, il eût été difficile de faire un choix plus judicieux que celui par lequel, sans hériter, Ramsès avait désigné Sem. Seul Herhor avait pâli, et Méfrès était devenu plus livide encore.

Un instant plus tard, le nouveau pharaon s’agit sur le trône sculpté. Herhor lui tendit, sur un plateau d’or, une couronne blanche et rouge ceinturée d’un serpent doré. Ramsès s’en coiffa, et tous les assistants se prosternèrent devant lui. Il ne s’agissait pas encore du couronnement solennel, mais simplement de la prise du pouvoir. Lorsque les prêtres eurent encensé le pharaon et chanté un hymne de reconnaissance à Osiris, les dignitaires civils et militaires vinrent saluer leur nouveau maître. Puis Ramsès prit la cuillère d’airain qui servait à puiser l’encens, et il alla vers les statues des dieux pour leur rendre hommage.

— Et maintenant, que dois-je faire ? demanda-t-il.

— Te montrer au peuple, répondit Herhor.

Ramsès traversa la grande salle et pénétra sur la terrasse du palais. Là, levant les bras au ciel, il se tourna successivement vers les quatre points cardinaux. Les trompettes résonnèrent au haut des pylônes et les drapeaux furent hissés. Tous, paysans dans les champs, passants dans la rue, voyageurs sur la route, se prosternèrent. La bénédiction du pharaon était sur eux, et le moment était si sacré qu’il était interdit, à ce moment précis, d’exécuter un condamné ou de battre un esclave.

Après avoir quitté la terrasse, Ramsès demanda :

— Que me reste-t-il à faire ?

— Il est temps de dîner ; ensuite, tu t’occuperas des affaires d’État, dit Herhor.

— Je puis donc me reposer un instant, dit Ramsès. Mais, dites-moi : où se trouve le corps de mon père ?

— Il est entre les mains des embaumeurs, murmura l’archiprêtre.

Des larmes apparurent dans les yeux du pharaon, mais il se domina et fixa son regard sur le sol ; il ne convenait pas, en effet, que ses serviteurs et son entourage vissent sa tristesse. Herhor interrompit sa méditation.

— Accepteras-tu, seigneur, de recevoir l’hommage de ta mère ? demanda-t-il.

— Ma mère n’a pas à me présenter d’hommage, répondit vivement Ramsès. Elle est pour moi la personne la plus chère et la plus vénérable qui soit. Aussi, ce n’est pas elle qui ira vers moi mais moi qui irai vers elle !

Il traversa plusieurs salles aux murs de marbre et d’albâtre, et sa suite nombreuse marchait à quelques pas derrière lui. Mais, arrivé dans l’antichambre de sa mère, il demanda qu’on le laissât seul. Il frappa lui-même à la porte des appartements et entra sans faire de bruit.

Dans la pièce, dénudée en signe de deuil, sa mère se tenait assise sur un divan bas. Elle était vêtue d’une chemise grossière et était pieds nus ; son front était maculé de boue et la cendre des deuils salissait ses cheveux. En apercevant son fils, elle voulut se jeter à ses pieds, mais il la releva et lui dit en pleurant :

— Si toi, mère, tu te courbes jusqu’au sol devant moi, jusqu’où ne devrais-je pas me courber devant toi ? …

La reine le serra contre sa poitrine, essuya ses larmes, puis lui dit d’une voix douce :

— Que tous les dieux, que l’ombre de ton père et de ton grand-père t’entourent de leur protection et te bénissent !.. Depuis longtemps, je prie pour toi, et aujourd’hui je te remets entre les mains de toutes nos divinités … Que ton règne soit prospère, et que ta gloire soit immortelle !

Le pharaon l’embrasa encore, la fit se rasseoir et s’assit lui-même.

— Mon père m’a-t-il laissé des directives ? demanda-t-il.

— Il a seulement demandé que tu ne l’oublies pas, et il a dit au Grand Conseil : « Je vous laisse un successeur qui est lion et aigle à la fois ; obéissez-lui, et il conduira l’Égypte vers des lendemains plus glorieux que ceux qu’elle a jamais connus ! ».

— Et tu crois que les prêtres m’obéiront ?

— N’oublie pas, dit la reine, que l’emblème du pharaon est le serpent ; or, le serpent, c’est la ruse, c’est le silence, mais c’est aussi la morsure mortelle … Si tu prends le temps pour allié, tu vaincras tout et tous …

— Herhor est d’une insolence incroyable … Il s’est permis, aujourd’hui, de mettre la toque du saint Aménothèpe … J’ai dû le rappeler à l’ordre, lui et quelques autres membres du Grand Conseil …

La reine secoua la tête.

— L’Égypte t’appartient, dit-elle, et les dieux t’ont fait sage. Mais je redoute pour toi la haine de Herhor.

— Peu m’importe sa haine ! Je me contenterai de le chasser !

— L’Égypte t’appartient, répéta la reine, mais je crains le pire d’une lutte avec les prêtres … Je sais que ton père, trop doux, les a enhardis dans leurs prétentions, mais il ne faut pas non plus les exaspérer par trop de violence de ta part. D’ailleurs, qui remplacerait leurs conseils ? Ils savent tout, connaissent tout, ils étudient la terre et les astres et pénètrent jusqu’au cœur des hommes ! Sans eux, tu ne sauras plus ce qui se passe à Tyr, à Ninive, ni même à Thèbes ou à Memphis !

— Je ne repousse pas leurs conseils, mais je veux les réduire au rang de serviteurs, dit le pharaon. J’apprécie leur science, mais je veux la contrôler, et je n’admets pas qu’eux me contrôlent ! Regarde, mère, ce qu’ils ont fait de l’Égypte : un pays pauvre, avec une armée trop faible, un peuple misérable, un trésor vide ! L’Assyrie, notre voisine, croît en puissance, pendant ce temps !

— Fais comme tu l’entends, mais je te répète que notre emblème est le serpent …

— Tu as raison, mère, mais je pense que, parfois, le courage vaut mieux que la ruse. Je sais aujourd’hui que les prêtres espéraient voir la guerre contre la Libye traîner des années ! Je l’ai terminée, moi, en dix jours, et cela parce que j’ai commis chaque jour un acte audacieux mais décisif. Si je n’étais pas allé au-devant de l’ennemi, dans le désert, les Libyens seraient aujourd’hui aux portes de Memphis !

— Oui, je sais, tu as poursuivi Téhenna et le typhon t’a surpris … Imprudent enfant ! dit la reine avec un bon sourire.

— Sois en paix, dit Ramsès avec douceur. Lorsque le pharaon combat, il a le dieu Amon à ses côtés. Qui, dans ces conditions, pourrait le vaincre ?

Il embrassa encore sa mère et sortit.

Chapitre XI

Lorsque Ramsès rejoignit sa suite, il vit qu’elle s’était très nettement divisée en deux groupes distincts. D’un côté, il y avait Herhor, Méfrès et quelques vieux archiprêtres ; de l’autre, tous les généraux, tous les militaires, et la plupart des jeunes prêtres. Ramsès sentit la fierté l’envahir, car c’était là un succès considérable que d’avoir réuni derrière lui la plus grande partie des grands du royaume.

Il passa dans la salle à manger, et fut frappé par l’abondance et le nombre de plats qui l’attendaient, disposés sur une longue table.

— Est-ce pour moi, tout cela ? demanda-t-il sans cacher son étonnement.

Le prêtre qui s’occupait des cuisines royales lui dit que les plats qu’il ne mangerait pas iraient en sacrifice aux dieux. Le pharaon pensa que, décidément, les statues mangeaient beaucoup et buvaient plus encore … Il ordonna d’enlever toute cette nourriture dont il ne voulait pas, et demanda de la bière, du pain et de l’ail. Le prêtre, stupéfait, transmit l’ordre royal. Mais on chercha en vain à satisfaire le maître : il n’y avait, dans tout le palais, ni une cruche de bière, ni une gousse d’ail. Ramsès sourit et demanda qu’à l’avenir on ne lui servît que des plats simples, tels qu’il avait l’habitude d’en manger en campagne, avec ses officiers. Il mangea frugalement, puis passa dans son cabinet afin d’écouter les rapports.

Herhor vint le premier. Il salua le pharaon comme il ne l’avait jamais fait et le félicita pour sa victoire sur les Libyens.

— Tu les as écrasés comme le typhon disperse une caravane dans le désert, dit-il Tu as réussi à remporter une grande victoire avec des pertes minimes ; décidément, tu es un grand chef !

Ramsès sentit son animosité à l’égard de Herhor décroître …

— C’est pourquoi, continuait l’archiprêtre, le Grand Conseil te demande d’accorder dix talents de récompense à tes vaillants soldats, et d’accepter d’accoler à ton nom l’épithète de « Vainqueur » …

Mais il avait exagéré la flatterie et Ramsès répondit avec ironie :

— Mais, dans ce cas, quelle épithète ne m’accorderiez-vous pas si j’écrasais l’armée assyrienne et si j’entrais demain dans Ninive et dans Babylone

« Décidément, il ne pense qu’à cela ! » se dit l’archiprêtre.

Comme pour confirmer ses craintes, le pharaon lui demanda :

— Combien de soldats avons-nous ?

— Ici, à Memphis ?

— Non, dans toute l’Égypte.

— Tu avais avec toi, en Libye, dix régiments, dit Herhor ; Nitager, à la frontière orientale, en a quinze ; nous en avons dix au sud, et cinq dispersés dans tout le pays …

— En tout quarante ! dit Ramsès. Cela fait combien de soldats ?

— Environ soixante mille …

Ramsès bondit de son fauteuil.

— Soixante au lieu de cent vingt mille ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’avez-vous fait de mon armée ?

— Nous n’avons pas les moyens d’entretenir davantage de soldats.

— Dieux ! dit le pharaon en se prenant la tête dans les mains. Mais si les Assyriens nous attaquaient demain, nous serions désarmés !

— Nous avons conclu un traité de paix avec l’Assyrie.

— C’est là une réponse de femme, indigne d’un ministre de la Guerre ! explosa Ramsès. Que vaut un traité que n’appuie pas une armée puissante ? Le roi Assar pourrait nous écraser en trois jours, s’il le voulait !

— Veuille te calmer, seigneur tout-puissant, dit Herhor. À la première tentative d’agression de la part des Assyriens, nous trouverions un demi-million de guerriers …

Le pharaon éclata de rire.

— Comment cela ? Décidément, tu ne dis que des sottises, saint Père ! Tu passes ta vie au milieu des papyrus, alors que la mienne s’écoule au milieu de mes soldats. Je connais le métier des armes. Comment réussirais-tu à lever en quelques mois un demi-million d’hommes ?

— Toute la noblesse s’armerait …

— Que veux-tu que j’en fasse ? Les nobles ne sont pas des soldats ! J’ai besoin, pour mettre sur pied une armée d’un demi-million d’hommes, d’au moins cent cinquante régiments, et nous n’en avons que quarante, tu viens de le dire ! Les Égyptiens ne sont pas des soldats-nés, ils ont besoin d’entraînement, d’exercices, d’un équipement suffisant … Pour tout cela, il faut du temps : deux années, environ, et quatre vaudraient mieux que deux ! En quelques mois, ce que nous obtiendrions, ce n’est pas une armée, mais une bande désorganisée que les Assyriens tailleraient en pièces en un clin d’œil ! Or, la force de notre armée repose dans sa discipline !

— Tu es la sagesse même, maître, dit Herhor ; je connais moi aussi notre faiblesse militaire. C’est pourquoi, précisément, j’insiste tant pour que nous concluions un traité avec l’Assyrie …

— Mais il est conclu !

— Il ne s’agît que d’un traité … provisoire. L’ambassadeur assyrien Sargon n’a pas voulu signer le traité définitif en raison de la maladie de ton père ; il voulait attendre que tu aies accédé au trône.

— Comment ? s’écria Ramsès. Ainsi, les Assyriens pensent vraiment annexer la Phénicie ? Et ils espèrent que je signerai un traité aussi déshonorant ? Décidément, des mauvais esprits se sont emparés de vous tous !

Il fit signe que l’audience était terminée. Herhor salua et s’en fut. En s’éloignant, il songeait que le nouveau maître lui créerait encore bien des difficultés, et que la lutte entre ces deux puissances qu’étaient le pouvoir royal et le clergé ne faisait que commencer.

À Herhor succéda le grand juge de Memphis. Il relata les derniers incidents survenus et dont les paysans étaient les auteurs, et il insista sur la misère de ces derniers. Il rapporta aussi que des ouvriers s’étaient révoltés, car ils manquaient de nourriture ; un peu partout, les travailleurs n’étaient pas payés et les prisonniers eux-mêmes, dans les carrières, se révoltaient contre leurs gardiens.

— Et quel remède vois-tu à cette situation ? demanda Ramsès.

— Je pense, répondit le juge, qu’il faut d’abord assurer à tous un salaire convenable, car on ne peut exiger que des hommes travaillent s’ils ont faim.

— Je vais immédiatement charger mon conseiller Pentuer d’étudier de près le problème, dit Ramsès. En attendant, ne punis personne et laisse en suspens tous les procès en cours.

— Mais alors, la révolte deviendra générale ! s’écria le grand juge.

Ramsès réfléchit un instant.

— Dans ce cas, que les tribunaux fassent leur travail … mais avec le plus d’indulgence possible.

« Décidément, pensait-il, il est plus facile de gagner une bataille que de mettre de l’ordre dans les affaires de ce pays ! »

Il fit venir Tutmosis, et lui ordonna d’aller accueillir l’armée qui revenait de Libye, et de distribuer entre officiers et soldats vingt talents. Puis il appela Pentuer et, en attendant qu’il vienne, il reçut le grand trésorier du royaume.

— Je veux connaître, lui dit-il, l’état exact du trésor.

— Nous avons en ce moment, répondit le trésorier, nous avons en ce moment environ pour vingt mille talents de marchandise dans nos greniers et nos entrepôts. De plus, les impôts rentrent régulièrement …

— Et les révoltes éclatent tout aussi régulièrement ! ajouta Ramsès. Quels sont exactement nos dépenses et nos revenus rajouta-t-il.

— L’armée nous coûte annuellement vingt mille talents, la Cour de Sa Sainteté en coûte trois mille par mois …

— Et les travaux publics ?

— En ce moment, ils s’exécutent pour rien … dit le trésorier en baissant la tête.

— Et les revenus ?

— Ils sont toujours inférieurs aux dépenses …

— Ils sont donc d’environ quarante ou cinquante mille talents par an ? demanda le pharaon. Et le reste ?

— Le reste est hypothéqué chez les Phéniciens, chez divers banquiers, et surtout chez les prêtres.

— Mais le trésor royal lui-même, ce trésor consistant en or, en argent, en pierres précieuses ?

— Il est dépensé depuis dix ans déjà !

— À quoi ? Comment ?

— En besoins de la Cour et en présents aux temples …

— Ces présents que mon père a offerts étaient donc si considérables ?

— Oui, ton saint père était très généreux … Il a offert en tout, de son vivant, près de mille talents en or, trois mille en argent, dix mille en bronze, cent vingt navires, cent villes et deux millions de bœufs …

Le prince parcourait maintenant la pièce à pas nerveux.

— Il est inouï que quelques centaines de prêtres puissent consommer tant de biens ! dit-il. Décidément, leurs revenus sont plus grands que leurs besoins !

— N’oublie pas, seigneur, qu’ils aident des milliers de pauvres et entretiennent plusieurs régiments …

— À quoi bon ? C’est le pharaon qui s’occupe de l’armée ! Quant aux pauvres, ils travaillent suffisamment pour les temples pour mériter que les prêtres soulagent un peu leur misère !

— Aussi, dit timidement le trésorier, les prêtres ne dépensent-ils pas tout ce qu’ils reçoivent, mais ils accumulent les richesses …

— Pourquoi ?

— Pour pouvoir en disposer en cas de besoin urgent.

— Et où se trouvent tous ces trésors ?

— Ils sont entreposés dans le labyrinthe, et ils s’y entassent depuis des siècles.

— Pour que les Assyriens trouvent un butin de choix lorsqu’ils auront envahi l’Égypte, sans doute ? interrompit le pharaon. Je te remercie, trésorier, ajouta-t-il. Je savais que l’état financier de l’Égypte était mauvais, mais j’ignorais que nous fussions ruinés. Ainsi, il n’y a en Égypte que des révoltes, peu de soldats, et un pharaon misérable. Mais le Labyrinthe, lui, s’enrichit d’année en année !

Fort mécontent, il congédia le trésorier. Puis, en réfléchissant, il pensa qu’il avait tort de montrer trop de franchise dans le langage qu’il tenait à ses subordonnés, et il se jura d’être à l’avenir plus discret.

Chapitre XII

La garde annonça l’arrivée de Pentuer. Celui-ci, après s’être prosterné, demanda ce que le pharaon attendait de lui.

— Je n’ai rien à t’ordonner, répondit Ramsès ; c’est plutôt une prière que je voudrais t’adresser : tu sais que la révolte gronde en Égypte. Révolte de paysans, révolte d’ouvriers, révolte de prisonniers … Il ne manque plus qu’une révolte de soldats !

— Ne crains rien, seigneur, répondit le prêtre. Tous, en Égypte, bénissent ton nom et t’adorent.

— Mais s’ils savaient, interrompit Ramsès, s’ils savaient combien leur pharaon est faible !.. Je croyais avoir hérité d’une double couronne ; mais, après une seule journée de règne, je me suis déjà aperçu que je n’étais que l’ombre des anciens maîtres de l’Égypte ! Car que vaut un pharaon sans armée, sans argent, et surtout sans fidèles serviteurs ? …

— Il m’est pénible d’entendre dans ta bouche d’aussi amères réflexions, et cela au début d’un règne, dit Pentuer. Si tes sujets connaissaient tes pensées …

— Mais ils ne les connaîtront pas, car je n’ai personne à qui me confier. Quant à toi, tu es mon conseiller, tu m’as sauvé la vie, et je compte aussi sur ta discrétion.

Il fit plusieurs fois le tour de la pièce, à grands pas, puis il reprit d’une voix plus calme :

— Je t’ai nommé président d’une commission chargée d’enquêter sur les raisons des récentes agitations populaires ; je veux que l’on punisse les coupables, mais aussi que l’on fasse justice aux malheureux.

— Sois béni, seigneur !.. murmura le prêtre. Je ferai ce que tu ordonnes. Quant aux causes de cette agitation, je les connais sans devoir procéder à une enquête …

— Dis-les-moi !

— Souvent, je t’ai répété que le peuple avait faim, qu’il était écrasé d’impôts et de travail. Aujourd’hui, le paysan égyptien n’a même plus le temps de rendre visite à la tombe de ses parents, car son champ l’accapare du matin au soir ! Voilà la raison principale des révoltes.

— Mais dis-moi ce que je dois faire pour améliorer le sort des paysans ? demanda Ramsès.

— Tu veux, seigneur, que je te dise, moi, ce que tu dois faire ?

— Oui, je te l’ordonne !.. Enfin, je t’en prie … Parle !

— Tu es sage et bon, seigneur, commença Pentuer. Voici ce qu’il faut faire : d’abord, ordonne que les travaux publics ne s’effectuent plus gratuitement, mais que les ouvriers soient payés …

— C’est entendu.

— Ensuite, commande que le travail ne commence qu’au lever du soleil et se termine à son coucher. De plus, fais que le peuple se repose un jour sur sept, et non un jour sur dix, comme maintenant. Enfin, ordonne que les propriétaires ne puissent plus donner leurs paysans en gage ; en dernier lieu, enfin, donne en propriété aux paysans ne fût-ce qu’un lopin de terre, et tu verras que du sable jailliront des jardins !

— Tu as raison, dit le pharaon, mais je crains que tes paroles, venant du cœur, ne soient pas applicables à la réalité. Souvent, les projets humains, même les plus nobles, se révèlent irréalisables …

— Ce n’est pas le cas ici, seigneur. J’ai déjà assisté à de plus audacieuses mesures que celles que je te propose. Dans les temples, précisément, on s’est aperçu qu’en nourrissant bien les paysans et en les soignant, on leur donne plus d’ardeur au travail et que leur rendement en devient meilleur. Les prêtres ont compris que des hommes bien portants et rassasiés travaillent mieux que des esclaves malingres. Enfin, on a constaté qu’une terre que le paysan travaille pour son propre compte produit près de deux fois plus qu’un champ dont s’occupent des esclaves. Oui, tout cela, on l’a expérimenté dans nos temples.

Ramsès souriait.

— Mais, comment se fait-il, demanda-t-il, qu’après avoir fait ces découvertes, les prêtres n’appliquent pas ces beaux principes dans leurs domaines ?

Pentuer baissa la tête.

— Parce que, dit-il, tous les prêtres ne sont pas bons ou intelligents.

— Voilà le vrai problème ! s’écria le pharaon.

Il reprit :

— Dis-moi, maintenant, toi qui es fils de paysan, et qui sais toute la turpitude du clergé, dis-moi pourquoi tu refuses de me seconder dans ma lutte contre les prêtres ? Tu comprends fort bien que je ne puis améliorer le sort des paysans aussi longtemps que je n’aurai pas soumis le clergé à ma volonté !..

Pentuer leva vers lui des bras suppliants.

— Seigneur, dit-il, c’est là une lutte criminelle et sacrilège, que celle que tu veux mener contre les prêtres. Plus d’un pharaon l’a commencée, aucun n’a eu le temps de la finir …

— Parce qu’aucun ne s’était assuré le concours de savants comme toi ! s’écria Ramsès. Mais, je te le répète, je ne comprendrai jamais pourquoi les prêtres sages et vertueux ont partie liée avec les fripouilles que sont la majorité de nos saints Pères !

Pentuer secoua la tête et dit calmement :

— Depuis trente mille ans, le clergé fait prospérer l’Égypte et le pays est devenu pour le monde un objet d’étonnement et d’admiration. Comment, crois-tu, a-t-il réussi à obtenir ce résultat ? Parce qu’il porte le flambeau de la sagesse, et même si ce flambeau est sale et malodorant, il n’en maintient pas moins la flamme sacrée sans laquelle la barbarie submergerait l’univers ! Tu parles de lutter contre ces prêtres, seigneur ; mais quelles seront les conséquences de ce combat ! Si tu es vaincu, tu seras malheureux, car tu n’auras pas réussi à améliorer le sort de ton peuple ; si tu es vainqueur … alors, je préfère ne jamais voir ce jour-là … Car si tu piétines le flambeau sacré, qui sait si tu n’annihileras pas en même temps toute cette sagesse, toute cette science et toute cette civilisation dont, depuis des siècles, l’Égypte s’est fait la championne ? Voilà, seigneur, pourquoi je ne veux pas me mêler à cette lutte contre les prêtres ; je sens qu’elle est proche, et j’en souffre, d’autant plus que je suis impuissant à l’empêcher. Mais m’y mêler, non, jamais ! Car ou bien je devrais te trahir, ou bien je devrais renier Dieu qui est source de toute sagesse …

Le pharaon, songeur, l’écoutait.

— Soit, dit-il sans colère, soit. Fais comme tu l’entends. Tu n’es pas soldat, je ne puis donc te reprocher de manquer de courage. Mais, dans ces conditions, tu ne peux être mon conseiller ; je te demande uniquement de constituer un tribunal qui jugera les révoltes des paysans et, à l’occasion, de me servir de tes conseils lorsque je te le demanderai …

Pentuer s’agenouilla devant le pharaon. |

— En tout cas, sache, dit Ramsès, que je ne serai jamais celui qui étouffera le flambeau de la sagesse … Que les prêtres la cultivent, cette sagesse, dans leurs temples, mais qu’ils ne se mêlent pas de l’armée, qu’ils ne contractent pas de traités, qu’ils ne volent pas le trésor. Maintenant, tu peux aller …

Le prêtre se retira, en saluant à chaque pas, et Ramsès demeura seul.

« Les hommes, pensait-il, sont des enfants … Herhor, ministre de la Guerre, sait combien notre armée est faible, et cependant il continue à diminuer nos effectifs militaires ! De même, le trésorier trouve tout à fait naturel que le trésor soit vide, et que des richesses s’accumulent inutilement dans le Labyrinthe … Enfin, Pentuer : quel homme étrange ! Il voudrait le bien des paysans, il voudrait que je leur donne des terres, mais lorsque je lui demande de m’aider à arracher aux prêtres ces biens que je pourrais ensuite redistribuer aux paysans, il appelle cela de l’impiété et m’accuse de vouloir détruire notre civilisation ! ».

Il resta longtemps à réfléchir ainsi, et l’obscurité le surprit dans sa méditation. Il entendit, au-dehors, le changement de la garde, et il vit les lumières s’allumer dans les salles du palais. Personne, cependant, n’osait pénétrer dans les appartements du pharaon sans avoir été appelé. Fatigué, Ramsès s’assit dans un fauteuil, et il lui sembla qu’il régnait depuis des siècles, tant sa fatigue du pouvoir était grande. Soudain, il entendit une voix étouffée :

— Mon fils, mon fils …

Il bondit de son fauteuil.

— Qui est là ? s’écria-t-il.

— C’est moi, ton père … M’aurais-tu déjà oublié ?

Ramsès essaya de situer l’endroit d’où venait la voix ; il lui sembla qu’elle jaillissait du coin où se trouvait une grande statue d’Osiris.

— Mon fils, s’éleva de nouveau la voix, respecte la volonté des dieux si tu veux qu’ils te bénissent … Respecte les dieux, car sans leur aide tout ce que tu feras ne sera qu’ombre et poussière …

La voix se tut, et le pharaon appela des serviteurs pour qu’ils apportent des torches. Une des portes de la pièce était fermée, la garde se tenait devant l’autre entrée. Personne donc n’avait pu pénétrer. L’inquiétude et la colère agitaient Ramsès. Que signifiait cette voix ? Était-ce vraiment son père qui lui avait parlé, ou bien s’agissait-il, une fois de plus, d’une supercherie des prêtres ? Mais comment les prêtres parleraient-ils à distance, à travers des murs épais ? Ou alors, s’ils le pouvaient, il se trouvait encerclé comme une bête traquée ! Il savait qu’au palais royal on écoutait aux portes, mais il croyait que l’audace des indiscrets s’arrêtait au seuil des appartements du maître … Mais si réellement, cette voix était celle de son père ? …

Il ne dîna pas, ce soir-là, et alla se coucher immédiatement. Il crut de ne pas pouvoir s’endormir, mais la fatigue prit le dessus, et il sombra dans le sommeil.

Quelques heures plus tard, il fut réveillé par des bruits et des lumières. Il était minuit, et le prêtre-astrologue venait rendre compte au pharaon de ses observations. C’était là une coutume respectée depuis des siècles, et Ramsès dut subir les longs commentaires de l’astrologue sur la position des astres et leurs prédictions. À la fin, il lui dit :

— Ne pourrais-tu, désormais, saint Père, présenter ton rapport à l’archiprêtre Sem, qui me remplace dans mes devoirs religieux ?

L’astrologue s’étonna fort de l’indifférence du pharaon pour les choses célestes.

— Seigneur, dit-il, tu renonces donc aux indications que fournissent les astres ?

— Ah ? Les astres donnent des indications ? Que m’indiquent-ils donc, aujourd’hui ?

L’astrologue, visiblement, s’attendait à cette question car il répondit sans hésiter :

— L’horizon, pour le moment, est couvert. Le maître du monde n’est pas encore entré sur le chemin de la vérité qui mène à l’obéissance aux dieux. Mais ce chemin, il le trouvera tôt ou tard, et alors un règne long et heureux l’attend …

— Je te remercie, saint Père, dit Ramsès avec un étrange sourire. Maintenant, je sais ce que je dois chercher, grâce aux indications astrales … Mais, désormais, veuille faire rapport à Sem. Si les astres révèlent quelque chose d’intéressant, il m’en fera part le lendemain matin …

L’astrologue avait à peine quitté la chambre qu’un officier vint annoncer à Ramsès que sa mère, la reine Nikotris. demandait audience.

— Maintenant, en pleine nuit ? demanda le pharaon.

— Oui, seigneur, car la reine sait qu’à minuit on réveille toujours le pharaon …

Ramsès ordonna à l’officier d’avertir sa mère qu’il l’attendrait dans la Salle Dorée. Il pensait que, là, personne ne pourrait surprendre leur conversation. Il se couvrit les épaules d’un manteau, chaussa des sandales et fit éclairer abondamment la Salle Dorée. Puis, il se rendit à la rencontre de sa mère, demandant que personne ne l’accompagne.

La reine Nikotris l’attendait déjà, toujours vêtue de ses habits de deuil. Voyant entrer son fils, elle se jeta à genoux, mais le pharaon la releva et l’embrassa.

— Que se passe-t-il de si important, mère, pour que tu te lèves en pleine nuit ? demanda-t-il.

— Je ne pouvais dormir … Je priais … répondit-elle. Mon fils, il ne passe des choses graves : je viens d’entendre la voix de ton père !

— Vraiment ? demanda Ramsès, qui sentait la colère l’envahir.

— Ton père immortel m’a dit, poursuivait la reine, que tu t’étais engagé sur le chemin de l’erreur … « Qui, disait ton père, restera aux côtés de Ramsès s’il perd la bienveillance des dieux et celle du clergé ? Dis-lui que s’il persévère dans l’erreur, il mènera à leur perte l’Égypte, la dynastie et lui-même ! ».

— Ah ! Ainsi, ils me menacent déjà, le premier jour de mon règne ! Eh bien, mère, sache que le chien qui aboie le plus fort est celui qui a le plus peur ! Ces menaces ne prouvent qu’une chose : la peur qu’éprouvent les prêtres.

— Mais c’est ton père qui parlait … répéta la reine.

— Mon père, qui est actuellement un pur esprit, connaît mon cœur et il connaît aussi la situation lamentable de l’Égypte. Il sait aussi que mes désirs sont purs et mes intentions louables. Aussi, ce n’est pas lui qui voudrait s’opposer à la réalisation de mes projets !

— Tu ne crois donc pas que c’est ton père qui t’a parlé ? demanda sa mère, effrayée.

— Je ne sais pas, mais j’ai d’excellentes raisons de croire que ces voix qui retentissent dans tous les coins de ce palais ne sont rien d’autre qu’une supercherie des prêtres ! Les prêtres seuls, en effet, ont des raisons de me craindre, et non les esprits ou l’ombre de mon père !

La reine était visiblement étonnée de voir combien peu d’impression ses paroles avaient fait sur Ramsès. À vrai dire, elle avait vu au cours de sa vie tant de miracles, qu’elle était un peu sceptique quant à leur authenticité.

— Dans ce cas, sois au moins prudent, mon fils, soupira-t-elle. Cet après-midi, Herhor est venu me trouver. Il était fort mécontent de l’audience que tu lui avais accordée … Il m’a dit que tu voulais écarter les prêtres de la Cour.

— À quoi me servent-ils ? À augmenter les dépenses de mes cuisines et à m’espionner !

— Toute l’Égypte se révoltera si les prêtres te dénoncent comme blasphémateur ou comme impie !

— Elle se révolte déjà, mais par la faute des prêtres ! Quant à la piété du peuple égyptien, je commence à en avoir une idée toute personnelle … Si tu savais, mère, combien de procès sont en cours, en Basse-Égypte, pour vol de tombeaux !.. Oh oui ! Depuis longtemps, chez nous, ce qui touche à la religion a cessé d’être sacré !

— C’est la faute des étrangers, des Phéniciens surtout, qui nous envahissent de plus en plus !

— Peu importe quelle en est la cause. Le fait est que plus personne, en Égypte, ne considère les statues ou les prêtres comme des choses surnaturelles. Et si tu entendais, mère, les propos que tiennent les soldats et les nobles, tu comprendrais qu’il est temps que l’autorité royale s’affermisse, si l’Égypte ne veut pas perdre toute sa puissance !

— L’Égypte t’appartient, murmura la reine Nikotris, et ta sagesse est grande. Fais comme tu l’entends, mais sois prudent, prudent … Un scorpion, même mort, peut encore blesser son vainqueur imprudent …

Ils s’embrasèrent et le pharaon regagna ses appartements.

Cette fois, il ne put vraiment s’endormir. Il sentait que la lutte qu’il avait engagée contre les prêtres était quelque chose de sournois, que l’ennemi était d’autant plus redoutable qu’il était caché. Car pouvait-on lutter contre des voix, contre des prédictions d’astrologues ?

Une froide détermination n’empara de lui. Il pensa :

« Que m’importe un ennemi insaisissable ? Qu’il parle, qu’il espionne, qu’il maudisse mon impiété, peu importe ! Je suis le maître, et c’est moi qui donne les ordres ; celui qui osera me désobéir sera mon ennemi et je tournerai vers lui ma police, mes juges et soldats ! ».

Chapitre XIII

L’Égypte était en deuil depuis soixante-dix jours, car depuis soixante-dix jours déjà le corps du pharaon défunt était aux mains des embaumeurs et subissait le traitement rituel réservé aux dépouilles des grands. Les temples étaient fermés : les processions ne sortaient plus dans les rues. Toute musique s’était tue ; il n’y avait plus ni banquets, ni fêtes. Les danseuses s’étaient transformées en pleureuses, et au lieu de danser elles s’arrachaient les cheveux, ce qui rapportait d’ailleurs tout autant. On ne buvait plus de vin, on ne mangeait plus de viande, les dignitaires allaient pieds nus, vêtus d’étoffes grossières.

De la Méditerranée aux cataractes du Nil, du désert de Libye à la presqu’île du Sinaï, régnaient la tristesse et le silence. Le soleil de l’Égypte s’était éteint, car son maître, source de vie et de joie, était parti vers l’au-delà.

Aussi, lorsqu’il fut annoncé que l’embaumement était terminé, une grande joie s’empara-t-elle de tous. Désormais, le corps du pharaon était à l’abri du temps et pouvait voguer tranquillement vers l’éternité.

Cette joie était d’autant plus grande que l’on disait monts et merveilles du nouveau pharaon. Le peuple l’aimait déjà et il espérait une amélioration de son sort au cours du règne qui commençait. De plus en plus, dans les lieux publics et dans les tavernes, on murmurait contre les prêtres, on parlait de terres données aux paysans en pleine prospérité, et du repos hebdomadaire. L’armée elle aussi était en proie à une intense agitation, et la noblesse espérait que le nouveau maître du pays lui rendrait ses privilèges d’antan. Quant aux prêtres, ils serraient les poings en voyant comment Ramsès XIII les traitait, et ils le maudissaient de toutes leurs forces.

En effet, au palais royal, de grands changements étaient intervenus. Le pharaon avait considérablement réduit le train de sa Cour, et il avait transporté ses appartements dans une seule aile du palais ; il y avait logé également ses généraux, au sous-sol il avait placé ses soldats grecs, à l’étage dormait sa garde. Un régiment éthiopien occupait une autre aile. Des cavaliers asiates furent placés tout autour du bâtiment. Ainsi, entouré de ses plus fidèles soldats, Ramsès se sentait en sécurité.

Les prêtres, cependant, avaient gardé leur place au palais et s’y occupaient, comme par le passé, des choses de la religion, sous la direction de l’archiprêtre Sem. Mais comme ils ne mangeaient plus à la table du pharaon, leurs menus avaient beaucoup perdu de leur qualité. C’est en vain qu’ils firent valoir qu’ils avaient à nourrir plusieurs dizaines de dieux ; le trésorier, sur l’ordre du pharaon, leur répondit que les fleurs et les parfums suffisaient aux dieux et que les saints Pères, quant à eux, se devaient de ne manger que des mets frugaux, tels des gâteaux de seigle, et de ne boire que des boissons simples et saines comme l’eau ou la bière. Aussi, les prêtres se demandaient-ils sérieusement s’il ne vaudrait pas mieux pour eux de quitter le palais, plutôt que d’y mourir de faim, et se réfugier dans un temple où ils trouveraient de la nourriture de qualité et de la boisson en abondance. Peut-être même auraient-ils mis leur projet à exécution si Méfrès et Herhor ne s’y étaient opposés formellement.

À vrai dire, la position de Herhor n’était pas des plus faciles. Lui qui, jadis, ne quittait presque pas les appartements royaux, passait désormais ses journées, solitaire, dans son petit palais, et il lui arrivait de ne pas voir le pharaon des semaines durant. Quoique gardant son titre de ministre de la Guerre, il ne donnait plus, en fait, aucun ordre. Le pharaon réglait lui-même toutes les questions relatives à l’armée, lisait les rapports des généraux, tranchait les litiges. Lorsqu’il appelait Herhor, c’était presque toujours pour lui adresser quelque reproche.

Néanmoins, tous reconnaissaient que le pharaon travaillait beaucoup. Il se levait avant le soleil, prenait son bain et brûlait de l’encens devant la statue d’Osiris. Ensuite, il entendait les rapports du grand juge, du grand trésorier, du grand scribe et du régisseur de ses palais. Ce dernier s’entendait reprocher tous les jours les dépenses trop élevées de la Cour. En effet, plusieurs centaines de femmes du défunt pharaon, ainsi que leurs enfants, habitaient encore le palais. Le régisseur du palais finit par en chasser quelques-unes, qui allèrent se plaindre à la reine Nikotris. Celle-ci se rendit chez son fils et le supplia d’avoir pitié des femmes de son père et de ne pas les réduire à la misère. Ramsès l’écouta avec déplaisir, mais il ordonna à son trésorier de ne pas pousser plus avant ses restrictions. Il décida pourtant que toutes ces femmes quitteraient le palais pour être dispersées dans les divers domaines royaux du pays.

— Notre Cour coûte près de trente mille talents par an ! dit-il à sa mère : notre armée elle-même coûte moins ! Nous ne pouvons dépenser tant d’argent sans ruiner l’État et nous ruiner nous-mêmes !

— Fais comme tu l’entends, répondit la reine selon son habitude ; je crains cependant que les courtisans chassés ne deviennent autant d’ennemis pour toi.

Sans dire un mot, le pharaon prit sa mère par la main, la conduisit à la fenêtre et lui montra, au-dehors, un groupe de soldats en train d’exécuter des exercices. À cette vue, les yeux de la reine se remplirent de larmes de fierté ; elle baisa la main de son fils et lui dit :

— Vraiment, tu es le digne fils d’Isis et d’Osiris !.. L’Égypte a enfin un maître !

Depuis ce jour, la reine Nikotris ne vint plus jamais intercéder auprès de son fils, et quand on lui demandait une démarche, elle répondait :

— Je ne suis que la servante de Sa Sainteté le pharaon, et je vous conseille de lui obéir sans opposer de résistance. Ce qu’il fait, ce sont les dieux qui lui ordonnent de le faire ; et qui donc peut faire front à la divinité ?

Au cours de la matinée, le pharaon s’occupait des questions administratives et financières, et, vers trois heures, il allait, accompagné de sa suite, rendre visite aux troupes stationnées près de Memphis et assister à leur entraînement.

Dans le domaine militaire, il opéra en peu de temps des changements considérables. En moins de deux mois, il forma cinq nouveaux régiments, il les épura des éléments troubles et leur donna une réelle efficacité militaire. Il plaça ses officiers les plus doués au ministère de la Guerre où ils remplacèrent les prêtres, et bientôt il rassembla dans ses mains tous les documents concernant l’armée. De plus, il fit recenser tous les hommes habitant son royaume et capables de porter les armes ; il ouvrit deux nouvelles écoles militaires pour enfants du peuple, il donna enfin à la carrière des armes un prestige nouveau.

Bientôt l’Égypte tout entière ressembla à un vaste camp militaire, et une ardeur nouvelle souffla sur le pays. le pharaon assistait avec fierté à cette métamorphose due à sa seule volonté.

Mais arriva le moment où son front se rembrunit.

En effet, le jour même où l’embaumement de son père fut terminé, le grand trésorier lui dit, au moment de faire son rapport :

— Je suis dans l’embarras … Le trésor n’a plus que deux mille talents, et il nous en faut trois mille pour les funérailles du pharaon défunt …

— Comment, deux mille ? s’étonna Ramsès. Lorsque j’ai pris le pouvoir, tu m’as dit que nous en avions vingt mille !

— Oui, mais nous en avons dépensé dix-huit mille depuis lors …

— En deux mois ?

— Nous avons eu des dépenses énormes …

— Oui, certes, mais les impôts rentrent tous les jours !

— Ils rentrent de moins en moins, je ne sais trop pourquoi, d’ailleurs, répondit le trésorier. De plus, n’oublie pas que nous devons payer la solde aux soldats de cinq nouveaux régiments sans compter que ces hommes ne travaillent plus et ne produisent plus rien …

Ramsès réfléchissait.

— Nous devons emprunter de nouveau, dit-il. Je vais me mettre en rapport avec Herhor et Méfrès, afin que les temples nous prêtent de l’urgent.

— Je leur en ai déjà parlé … Les temples ne prêteront pas une drachme !

— Ah ! Les saints Pères nous boudent ! sourit Ramsès. Dans ce cas, il ne nous reste plus qu’à nous adresser aux païens … Envoie-moi Dagon !

Vers le soir, le banquier phénicien arriva. Il se prosterna devant le pharaon et lui offrit une coupe en or incrustée de pierres précieuses.

— Maintenant, s’écria-t-il, je puis mourir en paix, puisque mon maître bien-aimé est sur le trône !

— Avant de mourir, essaie donc de me trouver quelques milliers de talents, dit Ramsès XIII.

Le Phénicien blêmit, ou du moins feignit un grand embarras.

— Demande-moi plutôt de chercher des perles dans le Nil, dit-il ; car jamais, il ne me sera possible de trouver pareille somme !

Ramsès s’étonna.

— Comment cela ? demanda-t-il. Les Phéniciens n’ont plus d’argent pour moi ?

— Nous pouvons te donner notre sang, et celui de nos enfants, répondit Dagon ; mais de l’argent ? Où en prendrions-nous ? Jadis, les temples nous en prêtaient, à quinze ou à vingt pour cent l’an, mais depuis que tu as séjourné au temple de Hator, les prêtres nous refusent tout crédit. S’ils le pouvaient, ils nous chasseraient d’Égypte aujourd’hui même ou, mieux, nous extermineraient tous ! Les paysans ne travaillent plus, se révoltent si on les frappe, et si un Phénicien s’adresse à un tribunal, il est certain d’être débouté … Décidément, nos heures dans ce pays sont comptées ! gémissait Dagon.

Ramsès se rembrunissait de plus en plus.

— Je vais m’occuper de cela, et les tribunaux vous rendront justice. En attendant, j’ai besoin, et tout de suite, d’environ cinq mille talents.

— Mais où veux-tu que nous les prenions ? se lamentait le Phénicien. Indique-nous des acheteurs pour nos marchandises, et nous leur vendrons tous nos entrepôts, pour t’être agréables … Mais où sont-ils, ces acheteurs ? Les prêtres, seule, pourraient nous tirer d’affaire, et encore, ils ne paieraient pas au comptant !

— Cherchez du côté de Tyr ou de Sidon … suggéra le pharaon. Chacune de ces villes pourrait nous prêter non cinq, mais cent mille talents, si elle voulait !

— Tyr et Sidon ? répéta Dagon. Aujourd’hui, toute la Phénicie amasse de l’or et des pierres précieuses pour amadouer les Assyriens. Des envoyés du roi Assar viennent chez nous et répandent le bruit que si, chaque année, nous envoyons à leur roi des sommes importantes, il nous laissera notre liberté, et nous fournira même l’occasion de réaliser des bénéfices importants, plus importants même que ceux que nous permet de faire l’Égypte …

Ramsès pâlit et serra les dents. Le Phénicien s’en aperçut et ajouta rapidement :

— Mais je te fais perdre ton temps, avec mes bavardages … Le prince Hiram est à Memphis en ce moment. Il pourra, mieux que moi, te renseigner à ce sujet, car c’est un homme plein de sagesse, et membre du Grand Conseil phénicien.

Ramsès s’anima.

— Oui, envoie-moi au plus vite Hiram ! dit-il. Car ton langage, Dagon, rappelle plus celui d’une pleureuse que celui d’un banquier !

Le Phénicien frappa le sol du front et demanda encore :

— Hiram peut-il venir immédiatement ? Il est vrai qu’il est tard, mais il redoute tant les prêtres qu’il préférera certainement te rendre visite de nuit …

Le pharaon se mordit les lèvres, mais il accepta. Il envoya Tutmosis accompagner le banquier, afin d’introduire Hiram au palais par une porte dérobée.

Chapitre XIV

Vers dix heures du soir, Hiram arriva au palais.

— Pourquoi viens-tu en cachette, comme un voleur ? lui demanda le pharaon vexé. Mon palais est-il une prison ou une léproserie ?

— Ah, seigneur, répondit le Phénicien, depuis que tu es devenu le maître de l’Égypte, ceux qui osent te parler sont considérés comme des criminels, et ils doivent répéter tout ce que tu leur as dit …

— À qui devez-vous répéter mes paroles ? demanda Ramsès.

— Ne connaîtrais-tu pas tes ennemis ? dit Hiram en levant les yeux vers le ciel.

— Nous reparlerons de cela, dit le pharaon. Sais-tu pourquoi je t’ai fait venir ? J’ai besoin de quelques milliers de talents !

Hiram parut chanceler sous le chiffre. Ramsès le fit asseoir. Lorsqu’il se fut confortablement installé, le Phénicien commença :

— Pourquoi as-tu besoin d’emprunter de l’argent alors que tu as une fortune à portée de la main ?

— Oui, je sais, répondit le pharaon d’une voix irritée. Le jour où je prendrai Ninive et Babylone …

— Je ne pense pas à la guerre, interrompit Hiram, mais à tout autre chose qui pourrait, immédiatement, t’assurer d’importants revenus.

— De quoi s’agit-il ?

— Permets-nous, seigneur, de creuser un canal qui reliera la Méditerranée à la mer Rouge !

Le pharaon se leva brusquement.

— Tu plaisantes, vieillard ! s’exclama-t-il. Qui exécutera un travail pareil et qui, surtout, osera faire courir à l’Égypte le risque de se voir envahie par la mer ?

— Quelle mer ? Ce n’est certes ni la Méditerranée ni la mer Rouge qui envahiront l’Égypte ! Je sais que des prêtres-ingénieurs égyptiens ont étudié la question de près, et qu’ils ont calculé que c’était là la meilleure affaire du monde ! Seulement, ils préfèrent procéder eux-mêmes à ces travaux plutôt que de les laisser exécuter par le pharaon …

— As-tu des preuves de cela ?

— Je n’ai pas de preuves, mais je t’enverrai un prêtre qui t’exposera tout le projet avec plans et chiffres en mains.

— Qui est ce prêtre ?

Hiram hésita un instant.

— Ai-je ta promesse formelle que personne, en dehors de nous, ne saura le nom de cet homme ? Il pourra, seigneur, te rendre plus de services que je ne le puis moi-même ! Il connaît beaucoup de secrets sacrés …

— Oui, je te le promets.

— Ce prêtre s’appelle Samentou, et il vit au temple de Set, à Memphis. C’est un grand savant, mais il a besoin d’argent et il est dévoré par l’ambition ; comme les prêtres le rabaissent à plaisir, il m’a dit qu’il t’aiderait de toutes ses forces à les combattre. Or, je te l’ai dit, il connaît beaucoup de secrets … Beaucoup …

Ramsès réfléchit profondément. Il comprenait que ce prêtre était un grand traître, mais qu’il pourrait lui rendre d’importants services.

— Je penserai à Samentou, dit-il. Mais, pour en revenir à ce canal : quel profit en retirerai-je ?

— D’abord, la Phénicie te rendra les cinq mille talents qu’elle te doit ; de plus, elle te versera cinq mille talents par an pour le droit d’exécuter cet ouvrage ; ensuite, dès que les travaux auront commencé, tu recevras mille talents d’impôt annuel et un talent pour chaque dizaine d’ouvriers égyptiens que tu nous auras fournis ; en outre, nous te verserons annuellement un talent par ingénieur égyptien fourni ; enfin, tu nous donneras la gérance du canal pour cent ans, et nous te verserons mille talents par an de location. N’est-ce pas assez ? conclut-il.

— Et je recevrai dès demain mes cinq mille talents ?

— Si l’accord est conclu aujourd’hui même, tu auras demain dix mille talents plus un acompte de trois mille talents sur l’impôt futur …

Ramsès réfléchit. Plusieurs fois déjà, les Phéniciens avaient proposé aux pharaons égyptiens la construction de ce canal mais, toujours, les prêtres s’y étaient opposés. Ils avaient chaque fois argué du danger de l’envahissement par la mer. Mais Hiram n’affirmait-il pas que ce danger était inexistant et que, de plus, les prêtres le savaient ?

— Vous promettez, dit le pharaon après un long silence, vous promettez mille talents annuellement, et cela pendant cent ans ? Et vous me garantissez que ce canal est la meilleure affaire qu’on puisse réaliser ? Je t’avoue, Hiram, que je soupçonne là-dessous quelque traîtrise

— Seigneur, je vais tout te dire, mais je t’en supplie, sur l’ombre de ton père, sur ta couronne, ne livre jamais à personne ce secret … Car c’est le plus grand secret des prêtres chaldéens, égyptiens et même phéniciens ! L’avenir du monde en dépend !

— Allons, allons, Hiram, du calme ! sourit le pharaon.

— Les dieux, reprit le Phénicien, t’ont donné la sagesse, la noblesse d’âme et la force. C’est pourquoi, tu mérites de connaître ce secret, car tu es capable de grandes choses !..

Ramsès sentait l’envahir une douce fierté, mais il la domina.

— Cesse de me louer pour ce que je n’ai pas encore fait, dit-il à Hiram. Dis-moi plutôt quels profits tireront la Phénicie et l’Égypte de la construction de ce canal ?

Hiram se cala dans son fauteuil et commença :

— Sache, seigneur, qu’à l’est, au sud et au nord de l’Assyrie il n’y a ni désert ni pays marécageux, mais des contrées immenses et des empires inconnus … Ces pays sont si vastes, que ton infanterie, pourtant connue pour sa rapidité, mettrait deux années à atteindre leurs frontières.

Ramsès avait le visage d’un homme qui sait qu’on lui ment, mais qui accepte le mensonge. Hiram fit semblant de ne pas s’en apercevoir et il poursuivit :

— À l’est de Babylone, au bord d’une grande mer, habitent près de cent millions d’hommes ; ils ont des rois puissants, des prêtres plus savants que les vôtres, des livres anciens et des artisans habiles. Ces peuples produisent des étoffes, des armes, des poteries aussi belles que celles que tu vois ici ; ils ont des temples souterrains, plus riches que l’Égypte tout entière.

— Continue, continue, dit le pharaon, qui semblait amusé au plus haut point par les paroles de Hiram, mais aussi fort sceptique quant à leur véracité.

— Il y a, dans ces pays, des perles, de l’or, du cuivre, et surtout des pierres précieuses ; des fleurs et des fruits étranges y poussent ; les forêts y sont si vastes que l’on peut y errer des années durant, et les arbres de ces forêts sont aussi épais que les colonnes de vos temples … Les peuples qui habitent cette contrée ont des mœurs douces et simples, et si tu envoyais vers eux deux de tes régiments, tu pourrais conquérir des territoires plus vastes que l’Égypte et un trésor plus riche que le Labyrinthe ! Demain, si tu le permets, je te ferai porter des échantillons de tissus, de bois et de métaux de là-bas : je t’enverrai également quelques grains d’une plante qui dispense le bonheur, la paix et une béatitude connue des seuls dieux …

— Oui, je tiens beaucoup à voir ces échantillons, dit le pharaon.

Le Phénicien reprit.

— Plus loin, plus loin encore, à l’est de l’Assyrie, s’étendent d’autres pays peuplés d’environ deux cent millions d’habitants …

— Tu jongles avec les millions, interrompit le pharaon, incrédule.

— Je te jure sur mon honneur que tout ce que je dis est vrai, dit Hiram avec gravité.

Ce serment surprit Ramsès dont le scepticisme fut ébranlé.

— Continue ! dit-il.

— Ces pays, reprit Hiram, sont fort étranges. Les hommes qui les habitent ont le teint jaune et les yeux obliques, leur maître s’appelle le Fils du Ciel et il règne avec l’aide de savants, qui cependant ne sont pas des prêtres et n’ont pas un pouvoir semblable à celui des prêtres égyptiens. Les habitants de cette contrée ont des mœurs semblables aux vôtres : ils ont le culte des morts et leur écriture ressemble fort à la vôtre : mais ils portent des vêtements longs, tissés dans une matière qui nous est inconnue, et leurs maisons ont des toits pointus … Ils cultivent un grain très nourrissant et s’abreuvent d’une boisson plus forte que le vin ; ils ont également une plante qui donne la vigueur et la joie ; enfin, ils connaissent un papier qu’ils peignent savamment, et une sorte de glaise qui, chauffée, brille comme le verre et résonne comme le métal. Demain, je t’enverrai des échantillons de ces pays-là aussi.

— Tu dis là des choses étranges, Hiram, dit le pharaon. Cependant, je ne vois pas le rapport entre le canal que tu veux creuser et ces peuples lointains …

— Tu vas comprendre tout de suite. Lorsque le canal aura été creusé, la flotte phénicienne et égyptienne pourra passer en mer Rouge, et de là atteindre en quelques mois ces pays riches qu’il est pratiquement impossible de gagner par la voie terrestre. Ne vois-tu pas, maintenant, toutes les richesses qui seront à ta portée ? Du bois précieux, de l’or, des pierres ! Je te jure, seigneur, que si tu mets jamais les pieds sur ces lointains rivages, l’or deviendra en Égypte moins cher que le cuivre, il y aura plus de bois que de paille, et d’esclaves que de bœufs ! Permets-nous de creuser ce canal, seigneur, et prête-nous cinquante mille soldats pour exécuter le travail !

— Cinquante mille soldats ? Et combien cela me rapportera-t-il ?

— Je te l’ai déjà dit ; mille talents par an pour la concession, et cinq mille pour les ouvriers, que nous nourrirons et paierons en outre nous-mêmes …

— Et vous les tuerez au travail ?

— Jamais de la vie ! Nous n’avons aucun intérêt à ce que les ouvriers meurent … Tes soldats ne travailleront pas plus au creusement du canal qu’ils ne travaillent aux fortifications ou à la construction de routes. Et quelle gloire pour toi, seigneur ! Quelle richesse pour l’Égypte ! Le plus humble paysan aura sa maison en bois, des vaches, des instruments de travail, un esclave peut-être … Jamais un pharaon n’aura tant amélioré le sort de son peuple ! Que sont les inutiles et mortes pyramides à côté d’un canal qui servira à transporter les richesses du monde entier ?

— Et il y aura cinquante mille soldats sur la frontière orientale …

— Certes. Et l’Assyrie n’osera jamais lever la main sur l’Égypte lorsque cinquante mille soldats garderont la frontière !

Le plan était éblouissant, et il promettait de telles richesses que Ramsès se sentit grisé d’avance. Mais il se domina.

— Je réfléchirai à tout cela, Hiram. Mais la décision à prendre est trop grave pour que je la prenne sans consulter les prêtres.

— Jamais ils n’accepteront ! s’écria le Phénicien. Quoique … quoique si le pouvoir passait jamais dans leurs mains, immédiatement ils nous demanderaient de faire ce travail …

Ramsès le regarda avec mépris.

— Vieillard, laisse-moi le soin de me faire obéir des prêtres, et hâte-toi de donner des preuves de ce que tu avances. Je serais un bien mauvais roi si je ne pouvais écarter les obstacles qui se dressent entre moi et l’intérêt du pays !

— Tu es un grand maître ! dit Hiram en se courbant jusqu’au sol.

La nuit était fort avancée lorsqu’il quitta le palais accompagné de Tutmosis. Le lendemain, il envoya par l’intermédiaire de Dagon une caissette contenant des échantillons des produits des contrées inconnues dont il avait ébloui le pharaon. Celui-ci y trouva des statuettes, des étoffes et des bagues hindoues, de l’opium, une poignée de riz, des feuilles de thé, des coupes en porcelaine et plusieurs feuilles de papier peintes à l’encre de Chine. Il regarda le tout avec grand soin et admit n’avoir jamais vu rien de pareil. Il ne doutait plus de l’existence de lointains pays où tout était différent : les montagnes, les gens, les maisons …

« Ces pays existent depuis des siècles : les prêtres le savent, ils connaissent leurs richesses, et n’en disent rien ! Ce sont vraiment des traîtres qui voudraient réduire le pharaon au rang de subordonné ! ».

Dagon attendait ses ordres.

— Tout cela est fort intéressant, lui dit le pharaon ; mais ce n’est pas cela que j’ai demandé …

Dagon s’approcha de lui et murmura :

— Dès que tu auras signé un accord avec Hiram, Tyr et Sidon déposeront à tes pieds toutes leurs richesses !

Ramsès fronça les sourcils, car l’audace des Phéniciens l’irritait ; comment, ils osaient lui poser des conditions ? Aussi, dit-il froidement au banquier :

— Je réfléchirai et je donnerai ma réponse à Hiram. Maintenant, tu peux partir !

Après le départ de Dagon, la colère s’empara subitement de lui. La désinvolture avec laquelle le traitaient les Phéniciens le mettait hors de lui ; il sentait le besoin de leur rappeler sa force et son pouvoir. Il appela Tutmosis, qui arriva aussitôt.

— Envoie quelques officiers chez Dagon, lui ordonna-t-il, et fais-lui dire qu’il cesse d’être mon banquier ; il est trop stupide pour mériter cet honneur !

— Et par qui le remplaceras-tu ?

— Je ne sais pas encore. Il faudra trouver quelqu’un parmi les marchands égyptiens ou grecs … À la rigueur, je m’adresserai aux prêtres !

La nouvelle fit en quelques heures le tour de la ville. On racontait que les Phéniciens avaient encouru la disgrâce du pharaon, et dès le soir le peuple se mit à piller les boutiques de ces étrangers haïs. Les prêtres respirèrent. Herhor alla trouver Méfrès et lui dit :

— Je savais que notre maître se détournerait de ces païens qui boivent le sang du peuple … Il faut lui témoigner notre gratitude !

— Et lui ouvrir les portes de nos trésors ? demanda Méfrès avec aigreur. Ne sois pas si pressé, ajouta-t-il ; je connais ce garçon, et malheur à nous si nous le laissons nous dominer, ne serait-ce qu’un instant !

— Et s’il rompait définitivement avec les Phéniciens ?

— Il ne peut qu’y gagner : cela lui évitera de payer ses dettes …

— À mon avis, dit Herhor, le moment est propice pour que nous regagnions la faveur du pharaon. Il est fougueux mais sait être reconnaissant.

— Tu déraisonnes, aujourd’hui, coupa Méfrès. D’abord, Ramsès n’est pas encore pharaon, car il n’a pas été couronné au temple ; il ne le sera d’ailleurs jamais car il méprise les consécrations religieuses. Ensuite, nous n’avons pas besoin de sa faveur, mais c’est lui qui a besoin de celle des dieux qu’il injurie à chaque pas !

Méfrès suffoquait de colère. Il ajouta :

— Il a osé se moquer publiquement de ma piété … Il a comploté avec les Phéniciens, leur a fait surprendre des secrets d’État et, à peine arrivé sur les premières marches du trône, il excite déjà l’armée et la populace … Aurais-tu oublié tout cela ? Aurais-tu oublié le danger qu’il représente ? Qui peut nous garantir que ce dément qui, hier, a appelé les Phéniciens et qui les chasse aujourd’hui, ne commettra pas demain quelque acte qui entrainera notre perte ?

— Que propose-tu ? demanda Herhor, en le fixant au fond des yeux.

— Je pense qu’il n’y a pas lieu de manifester de la reconnaissance, ni surtout de la faiblesse ; et, puisqu’il a besoin d’argent, nous ne lui en donnerons pas !

— Et … ensuite ? demanda Herhor.

— Ensuite, il pourra gouverner son royaume et augmenter son armée sans argent … s’écria Méfrès, hors de lui.

— Et si l’armée, affamée, se met en tête de piller les temples ?

Méfrès ricana.

— Ce sera à toi, ministre de la Guerre, de montrer tes talents. Je suppose que tu as prévu l’éventualité d’un coup de force ?

— Oui, j’ai tout prévu, mais je ne pourrai rien si les temples sont profanés. Ne détiens-tu pas, toi, la foudre divine ?

— Certes, et elle punira le blasphémateur.

— Ah, vraiment ? demanda Herhor avec de l’ironie dans la voix.

Ils se quittèrent fort froidement.

Le soir même, le pharaon les convoqua. Ils arrivèrent séparément, et après avoir salué le maître, ils allèrent se placer chacun dans un coin différent de la pièce.

« Seraient-ils en brouille ? se demanda Ramsès. Tant mieux, tant mieux … ».

Un instant plus tard arriva l’archiprêtre Sem, suivi de Pentuer. Ramsès s’assit, et il désigna aux quatre prêtres des petits tabourets placés en face de lui. Ils prirent place, et il commença :

— Saints Pères, jusqu’à présent je n’ai guère eu recours à vos conseils, car les ordres que je donnais avaient principalement trait à des préoccupations d’ordre militaire.

— C’était ton droit, Sainteté, dit Herhor.

— J’ai fait tout ce que j’ai pu pour augmenter la force de notre armée, poursuivait le pharaon ; j’ai créé de nouvelles écoles militaires et j’ai recruté cinq régiments …

— C’était également ton droit, dit Méfrès.

— Je ne parle même pas des autres mesures que j’ai prises, car elles ne vous intéressent pas …

— Certes, seigneur, dirent ensemble Herhor et Méfrès.

— Mais un autre problème vient de se poser à moi, reprit Ramsès ; les funérailles de mon père sont proches, et le trésor ne dispose pas des fonds nécessaires …

Méfrès se leva de son tabouret.

— Ton père, Ramsès XII, était un maître juste et bon ; il a assuré au peuple la paix et aux dieux la gloire. Permets-donc, seigneur, que ses funérailles se déroulent aux frais des temples.

Ramsès XIII s’étonna de cet hommage rendu à son père, et il en éprouva une satisfaction très vive. D’abord, il ne sut que répondre, puis il dit :

— Je vous suis reconnaissant de l’hommage rendu ainsi à mon père bien-aimé …

Il s’arrêta et parut réfléchir un instant. Lorsqu’il releva la tête, son visage était animé et ses veux brillaient.

— Oui, je suis ému par cette marque de bienveillance de votre part, saints Pères : puisque la mémoire du pharaon défunt vous est chère, j’ose espérer que cette même bienveillance rejaillira sur ma personne …

— Comment peux-tu en douter ? intervint Sem.

— Je n’en doute pas, et désormais je ferai preuve envers vous de plus de franchise …

— Que les dieux te bénissent ! dit Herhor.

— Je serai dont franc : mon Père, en raison de sa maladie, de son grand âge, et peut-être aussi de ses nombreuses préoccupations religieuses, n’a pu consacrer aux affaires de l’État tout le temps voulu. Je compte, moi, en consacrer davantage aux problèmes du gouvernement. Je suis jeune, bien portant, libre, et j’entends régner seul. Voilà ma volonté expresse ; je n’y dérogerai pas … Mais je sais que même l’homme le plus expérimenté ne peut se passer des services de fidèles serviteurs et de sages conseillers. C’est pourquoi, je vous demanderai votre avis de temps à autre …

— C’est bien à cela qu’est destiné le Grand Conseil, intervint Herhor.

— Oui, dit Ramsès. J’aurai donc recours à vos services, et je vais commencer immédiatement : je veux améliorer le sort du peuple égyptien, mais comme en pareille matière trop de précipitation ne peut que nuire, je pense accorder à mon peuple, pour commencer, un modeste cadeau. Je veux lui accorder un jour de repos pour six journées de travail …

— Il en a été ainsi pendant le règne de dix-huit dynasties, approuva Pentuer.

— Cela fait cinquante jours sans travail chaque année, soit cinquante drachmes perdues, dit Méfrès. Comme nous avons, en Égypte, un million de travailleurs, l’État y perdra environ dix mille talents par an.

— Oui, il y aura des pertes, mais la première année seulement, intervint Pentuer ; lorsque l’ouvrier, grâce au repos, aura repris des forces, il produira davantage l’année suivante !

— Peut-être, dit Méfrès ; néanmoins, il nous faut ces dix mille talents pour la première année de l’expérience.

— Tu as raison, Méfrès, dit le pharaon ; les réformes que j’envisage nécessitent même vingt ou trente mille talents. C’est pourquoi, j’aurai besoin de votre aide …

— Nous sommes prêts à t’aider par des prières et des processions, dit Méfrès.

— Oui, priez, mais donnez-moi en outre trente mille talents !

Les prêtres se taisaient. Ramsès attendit un instant, puis se tourna vers Herhor.

— Tu ne dis rien, saint Père ? lui demanda-t-il.

— N’oublie pas, seigneur, que le trésor ne peut même pas payer les funérailles de Ramsès XII ; comment voudrais-tu qu’il te donne trente mille talents ?

— Et les trésors du Labyrinthe ?

— Ils sont sacrés. Nous ne pouvons y puiser qu’en cas de besoin urgent ! dit Méfrès.

Le pharaon blêmit de colère.

— Eh bien, disons que j’ai urgemment besoin d’argent !

— Il t’est facile de trouver non pas trente, mais même soixante mille talents, si tu le veux, dit Méfrès.

— Comment cela ?

— Ordonne qu’on chasse tous les Phéniciens d’Égypte !..

Les assistants crurent que le pharaon allait se jeter sur l’insolent. Il pâlit, ses lèvres tremblèrent, ses yeux brillaient d’un éclat sauvage. Il se maîtrisa cependant et répondit, d’une voix étonnamment calme :

— Cela suffit. Si vous n’êtes pas capables de me donner d’autres conseils que ceux-là, je m’en passerai. Avez-vous oublié que nous nous sommes engagés par écrit, vis-à-vis des Phéniciens, à leur rendre l’argent qu’ils nous ont prêté ? L’as-tu oublié, Méfrès ?

— Pardonne-moi, seigneur, mais je pensais à autre chose, en ce moment. Je pensais que c’est non sur du papyrus, mais sur de la pierre et du brome, que tes ancêtres ont gravé la promesse que les présent » déposer par eux aux temples et offerts aux dieux resteront à jamais la propriété des temples et des dieux …

— Et la vôtre … ironisa Ramsès.

— Oui, la nôtre dans la même mesure où l’Égypte t’appartient, à toi, répliqua Méfrès. Nous gardons ces trésors, continua-t-il, et les accumulons, mais nous n’avons pas le droit de les dilapider !

Vibrant de colère, le pharaon quitta la salle et rentra dans son cabinet. La situation lui apparaissait à présent dans toute sa gravité. Il ne pouvait plus douter de la haine des prêtres, ces dignitaires fous d’orgueil qui n’avaient accepté qu’il devienne pharaon que dans l’espoir de le dominer. Ils l’espionnaient, ils ne lui avaient pas parlé du traité avec l’Assyrie, ils avaient essayé de le tromper lors de son séjour au temple de Hator, ils avaient massacré ses prisonniers. Il se souvint des courbettes de Herhor, de la voix insolente de Méfrès. Que de mépris et d’orgueil sous ces apparences de politesse et de soumission ! Il leur demandait de l’argent, et ils lui proposaient des prières !.. Ils se permettaient même de sous-entendre qu’il n’était pas le seul maître de l’Égypte !.. Réellement, la situation était menaçante. Le trésor ne recelait plus que mille talents environ, de quoi subvenir aux besoins d’une semaine, tout au plus. Et après ? … Que diraient les employés, les domestiques, les soldats, lorsqu’ils cesseraient d’être payés ? Les archiprêtres connaissaient fort bien la situation où il se trouvait plongé, et ils savaient qu’ils pouvaient le perdre en lui refusant l’argent. Il sentit que son règne pouvait connaître une fin rapide, et la colère, une colère impuissante doublée de haine, le submergea. Il se ressaisit soudain et il songea :

« Que peut-il m’arriver de pire ? Mourir ! Eh bien, j’irai rejoindre mes glorieux ancêtres, Chéops et Ramsès le Grand … Mais je pourrai leur dire, en arrivant auprès d’eux, que j’ai péri en combattant ».

Il n’admettait pas que lui, le vainqueur des Libyens, dût céder devant une poignée de forbans, et il ne pouvait accepter qu’en raison de l’ambition exacerbée d’un Méfrès et d’un Herhor, son peuple dût mourir de faim, son armée se disperser, ses paysans travailler sans relâche. C’étaient ses ancêtres qui avaient élevé les temples, c’étaient eux qui les avaient emplis de richesses, c’étaient eux aussi qui avaient bâti, par les armes, la grandeur de l’Égypte ! Qui donc était le véritable maître de ces trésors : le pharaon et ses soldats, ou les prêtres ?

Ramsès haussa les épaules et appela Tutmosis. Malgré l’heure tardive, le favori arriva aussitôt.

— Sais-tu, lui demanda le pharaon, que les prêtres ont refusé de me prêter de l’argent ?

— Veux-tu, seigneur, que je les fasse mettre immédiatement en prison ? demanda Tutmosis.

— Le ferais-tu ?

— Il n’y a pas un seul officier, en Égypte, qui hésiterait à exécuter les ordres de son pharaon !

— Dans ce cas, dit lentement Ramsès, dans ce cas n’arrête personne. J’ai pour moi trop de respect et pour eux trop de mépris ; on n’attaque pas le chacal avec un glaive ! D’ailleurs, il est trop tôt … Demain matin, tu iras trouver Hiram et tu lui diras de m’envoyer le prêtre dont il m’a parlé.

— Oui, seigneur. Je voudrais simplement que tu saches que le peuple s’est attaqué aujourd’hui aux maisons des Phéniciens …

— Aie ! Ce n’était vraiment pas nécessaire !

— Je crois aussi que depuis que Pentuer s’occupe de l’enquête sur les révoltes paysannes, les prêtres essaient d’inciter à la rébellion les gouverneurs et la noblesse. Ils disent que tu veux ruiner les nobles au profit des paysans …

— Et les nobles croient ces mensonges ?

— Certains les croient ; d’autres affirment ouvertement qu’il s’agit là d’une manœuvre de la part des prêtres.

— Et si vraiment je voulais améliorer le sort des paysans ?

— Fais ce que tu juges bon de faire, répondit Tutmosis.

— Voilà une bonne réponse ! s’exclama Ramsès, en riant. Va en paix et dis à mes nobles que non seulement ils ne perdront rien en exécutant mes ordres, mais qu’encore leur condition s’améliorera sensiblement. J’arracherai les richesses de l’Égypte à ceux qui en sont indignes, et je les partagerai entre mes fidèles serviteurs.

Il prit congé de son favori, et alla se reposer.

Le lendemain, vers midi, Hiram se fit annoncer. Aussitôt entré, il se prosterna devant le pharaon et lui offrit une pierre précieuse.

— J’ai appris hier que ce stupide Dagon a osé te rappeler notre conversation au sujet du canal de la Méditerranée à la mer Rouge, s’exclama-t-il. Pardonne-lui, car ce n’est qu’un imbécile ! Dis un mot, et toutes les richesses de la Phénicie seront à tes pieds sans que tu aies à signer aucun engagement ! Nous ne sommes pas des Assyriens, ni des prêtres, et ta parole nous suffit …

— Et si, Hiram, j’exigeais vraiment une forte somme ?

— Par exemple ?

— Par exemple … trente mille talents ?

— Immédiatement ?

— Non, échelonnés sur un an.

— Tu les auras, Sainteté, répondit Hiram sans hésiter.

Cette générosité surprit le pharaon.

— Vous demanderez certainement une garantie ?

— Pour la forme seulement, répondit le Phénicien, pour ne pas réveiller les soupçons des prêtres.

— Et le canal ? Dois-je signer l’accord immédiatement ?

— Nullement. Tu le signeras quand tu jugeras bon de le faire.

Ramsès respira, et le métier de roi lui parut soudain bien doux.

— Hiram, s’écria-t-il, je vous donne dès aujourd’hui, à vous Phéniciens, la permission de creuser le canal qui joindra la Méditerranée à la mer Rouge …

Le vieillard se jeta aux pieds du maître.

— Tu es le plus grand roi de la terre ! s’exclama-t-il.

— Mais n’en parle pour le moment à personne, car mes ennemis veillent. Voici cependant une bague en gage de ma promesse.

Il remit à Hiram une bague sertie d’une pierre noire.

— Toutes les richesses de la Phénicie sont à tes pieds, répéta le Phénicien, ému. Tu verras, seigneur, grâce à toi s’accomplira une œuvre qui assurera à ton nom une gloire immortelle !

Le pharaon serra la main de Hiram et le fit asseoir.

— Maintenant, nous voilà alliés. J’espère que la Phénicie et l’Égypte retireront de cette alliance un grand profit !

— Et le monde entier avec elles !

— Dis-moi, prince, comment se fait-il que tu aies à ce point confiance en moi ? demanda soudain Ramsès.

— Je connais la noblesse de ton caractère. Si tu n’avais pas été pharaon, tu serais devenu membre du Grand Conseil de Phénicie !..

— Mais, continua Ramsès, pour que je puisse tenir mes promesses, il faut que j’écrase le clergé. C’est une lutte terrible, et dont l’issue est incertaine …

Hiram sourit.

— Seigneur, si nous t’abandonnions aujourd’hui, alors que le trésor est vide, tu perdrais cette lutte, car un homme dépourvu de moyens perd courage. Mais tu as notre or et nos agents ; de plus, derrière toi, se dressent tes généraux et ton armée ; tu auras autant de peine à vaincre les prêtres qu’un éléphant à écraser le scorpion !

Il s’arrêta.

— Dans le jardin attend le prêtre Samentou, reprit-il. Je lui cède la place … Il t’expliquera des choses fort intéressantes … Quant à l’argent promis, tu l’auras au moment où tu le demanderas.

Il se prosterna et sortit.

Une demi-heure plus tard arriva le prêtre Samentou. Il avait une chevelure rousse, une barbe épaisse, un visage sévère et des yeux brillants d’intelligence. Il salua sans bassesse et regarda le pharaon droit dans les yeux,

— Assieds-toi, dit Ramsès.

L’archiprêtre s’assit par terre.

— Tu me plais, commença Ramsès, car tu as un visage d’Hyksôs, et ce sont mes meilleurs soldats !

Il s’arrêta un instant, puis reprit :

— C’est toi qui as parlé à Hiram du traité conclu par nos prêtres avec les Assyriens ?

— Oui, c’est moi, répondit Samentou, sans baisser les yeux.

— Tu as assisté à cette conversation infâme ?

— Non, mais je l’ai entendue. Dans les temples, tout comme dans ton palais, les murs sont percés et on peut entendre tout, depuis les caves jusqu’aux pylônes !

— Et, des caves, y a-t-il moyen de parler aux personnes habitant en haut ? demanda le pharaon.

— Oui, et de simuler la voix des dieux …

Ramsès sourit. Il avait donc eu raison en considérant comme une fourberie des prêtres cette voix qui disait être celle de son père !

— Pourquoi as-tu confié aux Phéniciens un tel secret d’État ?

— Parce que je voulais empêcher la signature de ce traité déshonorant, qui nuit aussi bien à nous qu’à la Phénicie …

— N’aurais-tu pas pu avertir plutôt un dignitaire égyptien ?

— Qui ? demanda le prêtre. Un de ceux qui sont impuissants devant Herhor, ou bien un de ceux qui m’auraient dénoncé, me condamnant ainsi à une mort atroce ? Je l’ai dit à Hiram, car il me paraissait être le personnage le mieux indiqué …

— Dans quel but crois-tu que Herhor et Méfrès ont conclu ce traité ?

— Je crois, seigneur, qu’ils manquent d’intelligence, et le Chaldéen Beroes leur a fait peur en leur prédisant dix années néfastes pour l’Égypte, et en les menaçant de défaite en cas de guerre avec l’Assyrie.

— Et ils l’ont cru ?

— Il paraît que Beroes a fait, devant eux, des miracles : il se serait même soulevé au-dessus du sol. Mais je ne vois pas de raison de perdre la Phénicie simplement parce que Beroes sait voler dans l’air …

— Ne croirais-tu pas aux miracles, toi non plus ?

— Cela dépend. Je crois que Beroes est vraiment capable de choses prodigieuses, mais nos prêtres, eux, ne sont que des charlatans !

— Tu sembles les haïr !

Samentou écarta les bras.

— Je ne fais que leur rendre leur haine : mais je les hais surtout pour leur hypocrisie, leurs mensonges, leur fausse austérité … Sais-tu que chacun d’eux dépense des dizaines de talents chaque année pour des femmes, qu’ils volent les autels …

— Mais, toi aussi tu acceptes les dons des Phéniciens !

— Les Phéniciens honorent vraiment Set, car ils redoutent sa colère pour leurs navires. D’ailleurs, si je refusais ce qu’ils me donnent, je mourrais de faim, moi et mes enfants …

Ramsès se dit que le prêtre n’était pas un méchant homme, quoiqu’il trahît les secrets des temples. De plus, il semblait plein de bon sens et disait la vérité.

— As-tu entendu parler, lui demanda encore le pharaon, as-tu entendu parler du canal qui doit relier la Méditerranée à la mer Rouge ?

— Oui, je connais ce projet. Il est vieux de plusieurs siècles.

— Et pourquoi ne l’a-t-on pas réalisé jusqu’à présent ?

— Parce que les prêtres craignent que des peuplades lointaines ne mettent le pied en Égypte, n’y affaiblissent la religion … et leurs revenus par la même occasion.

— Et ce que Hiram m’a dit de ces peuples habitant loin à l’est, est-ce vrai ?

— Oui, absolument vrai. Nous savons depuis longtemps qu’ils existent, et nous recevons souvent de ces régions quelque dessin ou quelque objet.

Ramsès réfléchit un instant, puis il demanda :

— Me serviras-tu fidèlement, si je te nomme mon conseiller ?

— Je te serai dévoué jusqu’à la mort, mais si je devenais conseiller du pharaon, les prêtres me haïraient plus encore …

— Crois-tu qu’il soit possible de les abaisser ?

— Oui, et même très facilement.

— Quel est ton plan ?

— Il faut s’emparer des trésors du Labyrinthe.

— Pourras-tu trouver le chemin ?

— Je dispose de nombreuses indications, et je trouverai bientôt celles qui me manquent.

— Et puis ?

— Il faudrait intenter à Méfrès et à Herhor un procès pour trahison d’État ; leurs relations secrètes avec l’Assyrie fourniront un excellent prétexte.

— Et les preuves ?

— Nous les trouverons avec l’aide des Phéniciens,

— Un tel scandale ne mettra-t-il pas l’Égypte en danger ?

— Absolument pas. Il y a quatre cents ans, le pharaon Aménothèpe IV a renversé le pouvoir des prêtres et a pillé les temples … Personne n’est venu défendre le clergé : ni le peuple, ni la noblesse ! Il en sera de même cette fois-ci, d’autant plus que la foi est bien ébranlée !

— Et qui a aidé Aménothèpe ? demanda le pharaon.

— Le prêtre Ey.

— Qui a succédé sur le trône à Aménothèpe IV, n’est-il pas vrai ? demanda Ramsès en regardant fixement Samentou.

Mais celui-ci répondit calmement :

— Cela prouve simplement qu’Aménothèpe était un mauvais roi …

— Tu es vraiment sage, dit Ramsès.

— Je suis à tes ordres, seigneur.

— Je te nomme donc mon conseiller ; mais tu ne viendras me trouver que secrètement.

— Je crois que c’est la meilleure solution. Je t’aiderai autant que je le pourrai, mais sans que personne ne le sache.

— Et tu trouveras le chemin du trésor du Labyrinthe ?

— J’espère qu’avant ton retour de Thèbes, où tu assisteras aux funérailles de ton père, j’aurai réuni toutes les indications nécessaires. Et lorsque nous aurons transporté les trésors au palais, lorsque le tribunal aura condamné Herhor et Méfrès — que tu pourras ensuite gracier — à ce moment-là je me montrerai au grand jour, et j’abandonnerai le temple de Set !

— Et tu crois que nous réussirons ?

— Je m’en porte garant ! s’écria Samentou. Il sera facile de soulever la populace contre les temples ; l’armée t’obéit ; tous les Égyptiens t’aiment. De plus, tu as l’appui des Phéniciens et de leur or. Que pourrais-tu espérer de plus ?

Sur ces mots, Samentou se retira, et Ramsès demeura seul.

Un espoir nouveau gonflait son cœur. S’il s’emparait des richesses du Labyrinthe, une partie d’entre elles suffirait à résoudre tous les problèmes, à améliorer le sort des paysans, à payer les dettes phéniciennes, à libérer les biens hypothéqués. Et alors, quels témoignages de son règne ne pourrait-il ériger en terre d’Égypte ?

Oui, toutes les difficultés disparaîtraient à ce moment-là ; les emprunts consentis par Hiram n’étaient, eux, qu’un palliatif momentané, car les dettes doivent tôt ou tard, être remboursées. Le Labyrinthe, lui, sauverait l’Égypte de la ruine.

Chapitre XV

Sur le chemin de Thèbes, où il devait rendre l’ultime hommage à son père défunt, Ramsès XIII s’arrêta dans la province de Piom. De nombreuses pyramides s’élevaient là et, surtout, tout près du Nil, se dressait le fameux Labyrinthe, construit par Amenemhat et qui servait aux rois égyptiens de tombeau et de chambre du trésor.

C’est là que reposaient, en effet, les momies de nombreux pharaons, d’archiprêtres et de généraux, et c’est là que s’entassaient les richesses du royaume.

Extérieurement, le Labyrinthe ne semblait ni inaccessible ni particulièrement gardé. Un groupe de soldats au service des prêtres s’occupait de sa défense, sous la direction de religieux spécialement affectés au Labyrinthe. Mais la grande particularité de cet édifice, c’était ses trois mille chambres reliées entre elles par un dédale de couloirs dont personne, sauf quelques initiés, ne connaissait le plan. Tout nouveau pharaon, tout archiprêtre, tout trésorier nouvellement nommé, avait pour devoir de contempler de ses propres yeux le trésor du pays. Cependant, aucun d’entre eux n’était capable d’y arriver sans être guidé. Aucun n’avait même d’idée précise quant à l’endroit où se trouvaient entreposées les richesses. Certains croyaient le trésor sous terre, d’autres pensaient qu’il était caché loin du Labyrinthe auquel le reliait un couloir souterrain. Personne, d’ailleurs, n’essayait d’approfondir la question, car la loi voulait que toute curiosité dans ce domaine fût punie de mort.

Arrivé dans la région de Piom, le nouveau pharaon visita d’abord le pays lui-même. C’était une des provinces les plus prospères de l’Égypte. Dans les vergers poussaient des figuiers et des tamariniers, des champs soigneusement cultivés s’étendaient à perte de vue.

Le peuple accueillit son pharaon avec beaucoup d’enthousiasme ; on lui jeta des fleurs, on le couvrit de parfums ; il reçut pour dix talents d’or et de pierres précieuses. Mais Ramsès n’oubliait pas la raison principale de sa visite à la province : le Labyrinthe.

Il fut reçu à l’entrée du bâtiment par un groupe de prêtres au visage d’ascètes, ainsi que par quelques soldats au crâne tondu.

— Même ces soldats ressemblent aux prêtres ! s’étonna Ramsès.

— Ils le sont, mais ne possèdent que les consécrations inférieures, répondit le gardien-chef du temple.

Effectivement, tous ces hommes à la figure austère avaient fait vœu de chasteté et ne mangeaient pas de viande. Ils étaient fanatiquement dévoués à leur tâche. Le pharaon comprit tout de suite qu’on ne pouvait attendre d’eux aucun compromis, aucune trahison.

« Je me demande comment Samentou fera pour trouver son chemin … se dit-il ; je me demande aussi si mes Grecs et mes Asiates auront peur de ces soldats chauves. À vrai dire, ils sont si sauvages que les allures solennelles ne leur en imposent pas !.. ».

À la demande des gardiens du Labyrinthe, la suite du prince resta devant le porche, sous la garde des soldats.

— Dois-je aussi laisser ici mon glaive ? demanda le pharaon.

— Ce n’est pas la peine. Nous n’avons rien à en redouter …

Cette réponse insolente fit monter une bouffée de colère au visage de Ramsès, mais il avait depuis longtemps appris à se dominer. Il pénétra dans le bâtiment après avoir traversé une vaste cour bordée de sphinx. Dans le vestibule sombre, s’ouvraient huit portes.

— Par quelle porte Sa Sainteté veut-elle pénétrer dans le Trésor ? demanda le gardien-chef.

— Par celle qui accède au chemin le plus court.

Chacun des prêtres qui l’accompagnaient prit une brassée de torches, mais un seul en alluma une. Le gardien principal marchait à côté du pharaon, avec, à la main, un chapelet dont il faisait glisser les grains. Trois autres prêtres suivaient Ramsès.

Le prêtre au chapelet tourna à droite, et pénétra dans une grande salle dont les murs et les colonnes étaient couverts de dessins et d’inscriptions. De là, ils prirent un couloir étroit et montant, et se trouvèrent dans une autre salle aux portes innombrables. Là, le plancher s’entrouvrit et ils descendirent par un escalier étroit. Ils arrivèrent ainsi dans une pièce où ne semblait exister aucune issue ; mais le guide toucha une inscription murale et une porte apparut. Ramsès essayait de retenir le chemin qu’ils suivaient, mais bientôt il perdit tout sens de l’orientation et renonça. Il vit seulement qu’ils traversaient de grandes et de petites salles, qu’ils longeaient des couloirs tantôt larges et tantôt étroits, qu’ils montaient, descendaient, ouvraient certaines portes et en fermaient d’autres. Il avait aussi remarqué qu’à chaque porte franchie le guide faisait glisser un grain de son chapelet.

— Ou sommes-nous, maintenant ? demanda-t-il soudain. Sous terre ou à l’air libre ?

— Nous sommes aux mains des dieux ! répondit son voisin.

« Décidément, ils parlent tous le même langage ! » se dit Ramsès.

Un instant plus tard, il s’exclama :

— Mais nous sommes passés par ici au moins deux fois déjà !

Les prêtres ne dirent rien, mais celui qui portait la torche l’approcha du mur et Ramsès dut admettre que les inscriptions qu’il y voyait lui étaient inconnues, et qu’il ne les avait jamais vues auparavant.

Dans une des pièces qu’ils traversèrent, il vit un corps étendu par terre, recouvert d’une bâche.

— Voici le cadavre du premier Phénicien qui a tenté de pénétrer dans le Labyrinthe et est parvenu jusqu’ici, il y a cent ans de cela, dit le guide.

— On l’a tué ? … demanda Ramsès.

— Non, il est mort de faim.

Une demi-heure plus tard, ils virent un autre cadavre.

— Et voilà le corps d’un prêtre nubien qui a essayé de s’introduire ici sous le règne de ton grand-père …

Le pharaon ne demanda même pas ce qui était arrivé à cet homme. Il avait l’impression qu’un poids énorme lui écrasait la poitrine ; ce silence, cette obscurité, ce dédale étaient horrifiants.

« Samentou ne pourra rien faire ici … ou bien il périra, comme ces deux autres dont j’ai vu les cadavres ».

Jamais encore il ne s’était senti aussi seul, aussi menacé ni aussi désarmé qu’au milieu de ces prêtres dont il dépendait entièrement ; une sorte de panique s’empara de lui et, de la main, il toucha son glaive. Il aspirait à la lumière du jour et se disait que la mort, dans une de ces trois mille pièces sombres, devait être quelque chose d’atroce.

Ils marchaient depuis une heure environ lorsqu’ils pénétrèrent dans une salle basse, soutenue par de lourdes colonnes. Les prêtres qui entouraient Ramsès se dispersèrent et l’un d’eux s’approcha d’une colonne et disparut. Une ouverture étroite apparut dans un des murs, et les prêtres allumèrent toutes leurs torches. Ensuite, un à un, ils franchirent l’étroite entrée.

— Voici la salle du trésor, dit le gardien-chef.

Les prêtres mirent le feu aux torches accrochées aux murs et Ramsès aperçut des objets d’une valeur inestimable, rangés le long des murs. Chaque dynastie, chaque pharaon, avaient accumulé là ce qu’ils avaient de plus précieux et de plus rare. Ramsès vit des chars, des barques sculptées, des meubles divers, de l’ivoire et toutes sortes de bois précieux. Il y avait aussi des armes, des vêtements de prix, des pierres rares. La sécheresse de l’air conservait tous ces objets en parfait état depuis des siècles.

Tant de richesses accumulées irritèrent le prince au lieu de le ravir.

— Dis-moi, demanda-t-il au gardien-chef, quel profit retirons-nous de tant de biens amassés dans un souterrain ?

— Ils seront pour nous d’une grande utilité en cas de danger, répondit le prêtre. Avec un seul de ces chars ou de ces glaives, nous pourrions acheter la bienveillance de tous les satrapes assyriens, et peut-être le roi Assar lui-même se laisserait-il tenter !..

— Je pense qu’il préférera s’emparer de tout cela par la force, plutôt que d’attendre notre éventuelle générosité …

— Qu’il essaie ! dit le prêtre avec un sourira entendu.

— J’ai compris … Vous êtes en mesure de détruire tous ces trésors … Mais alors, plus personne n’en jouira jamais !

— Cela ne nous regarde pas, trancha le prêtre ; nous gardons ce qui nous a été confié, et nous faisons ce qu’on nous ordonne de faire.

— Ne vaudrait-il pas mieux utiliser ne fût-ce qu’une partie de ces richesses à renflouer le trésor national, et à tirer l’Égypte de la misère dans laquelle elle se trouve plongée ?

— Cela ne dépend pas de nous …

Ramsès fronça les sourcils puis demanda encore :

— Soit. Tous ces objets précieux peuvent servir à acheter des alliés. Mais si la guerre éclatait, avec quoi achèterions-nous des peuples qui n’apprécient pas l’art ni les objets richement travaillés ?

— Ouvrez la chambre du trésor, dit le prêtre.

De nouveau, les prêtres se dispersèrent et Ramsès pénétra dans la chambre du trésor elle-même. C’était une pièce vaste et haute remplie uniquement de métaux précieux. Il y avait là des tonneaux remplis de poussière d’or ; des barres d’or fondu étaient alignées le long des murs ; des briques d’argent s’amoncelaient jusqu’au plafond. Sur les tables étaient disposés des monceaux de rubis, de topazes, de saphirs et de diamants, de perles grosses comme des noix. Pour un seul de ces bijoux, on eût pu acheter une ville.

— Voilà tout ce dont nous disposons en cas de situation grave ! dit l’archiprêtre.

— Et quelle situation plus grave que l’actuelle attendez-vous donc ? Le peuple est dans la misère, les nobles et la cour endettés, l’armée réduite de moitié … Pouvez-vous imaginer pire situation ?

— Ce fut pire lors de l’invasion des Hyksôs !

— D’ici quelques dizaines d’années, ce seront les Israélites qui nous envahiront, à moins que les Libyens ou les Ethiopiens ne les devancent !.. Et alors, toutes ces pierres précieuses serviront à orner des sandales de Juifs ou de Noirs !

— Sois tranquille, Sainteté ; en cas de besoin, non seulement le trésor, mais le Labyrinthe tout entier disparaîtra, et ses gardiens avec lui …

Ramsès était maintenant convaincu d’avoir affaire à des fanatiques qui ne pensaient qu’à une chose : ne jamais laisser personne s’emparer du trésor qui leur avait été confié. Il s’assit sur un tas de barres d’or et dit :

— Vous gardez donc ces richesses en vue de situations exceptionnelles ?

— Oui, seigneur.

— Dites-moi : à quoi verrez-vous que la situation est exceptionnelle ?

— Pour en décider, il faut réunir une assemblée d’Égyptiens composée du pharaon, de treize prêtres, de treize nobles, de treize officiers, enfin de treize marchands, paysans et ouvriers.

— Et vous remettrez vos trésors à une telle assemblée ?

— Nous donnerons la somme nécessaire, à condition que cette assemblée décide, à l’unanimité, que le pays est en danger, et que …

— Et que quoi ?

— Et que la statue d’Anton, à Thèbes, approuve cette décision.

Ramsès jubila intérieurement. Déjà, il avait un plan !

« Je puis réunir une telle assemblée et la forcer à émettre une décision unanime … Il me semble aussi possible d’inciter la statue d’Amon à approuver cette décision ; il suffira d’entourer les prêtres d’Amon de quelques Asiates … se disait-il.

— Je vous remercie, fidèles gardiens, de m’avoir montré ce trésor unique au monde, qui ne m’empêche cependant pas d’être le plus pauvre des rois !.. Et maintenant, veuillez me faire sortir d’ici par le plus court chemin.

— Nous souhaitons qu’au cours de ton règne tu enrichisses du double le Labyrinthe … Quant à sortir d’ici, il n’existe qu’un seul chemin et nous devons le prendre.

Un des prêtres tendit à Ramsès quelques dattes et une coupe de vin mélangé d’aromates. Le pharaon mangea et but, et se sentit reprendre des forces aussitôt.

— Je donnerais beaucoup pour connaître la clé de ce dédale incroyable ! dit-il en riant.

Le prêtre qui le guidait s’arrêta.

— Je puis te jurer, seigneur, qu’aucun d’entre nous ne connait ce chemin, quoiqu’il l’ait fait des dizaines de fois.

— Mais alors, comment faites-vous ?

— Nous nous guidons d’après certaines indications ; mais si nous perdions une seule d’entre elles, nous mourrions tous de faim ici …

Ils se retrouvèrent dans le vestibule, puis dans la cour du Labyrinthe. Ramsès retrouva avec joie l’air frais et le soleil.

— Jamais, s’écria-t-il, je ne voudrais être gardien de ces trésors ! La peur m’étouffe rien qu’à l’idée de mourir dans cette obscurité !

— Pourtant, ces richesses sont bien attachantes ! répondit l’archiprêtre avec un sourire.

Le pharaon les remercia et ajouta :

— Je voudrais vous manifester ma gratitude pour votre compagnie si efficace, dit-il aux gardiens ; demandez-moi ce que vous voulez …

Mais les prêtres semblaient indifférents et leur chef répondit :

— Pardonne-moi seigneur, mon insolence, mais que pourrions-nous désirer ? Nos figues et nos dattes sont aussi douces que celles de ton jardin, et notre eau est aussi bonne que celle qui jaillit de la source de ton palais … Quant aux richesses, n’en avons-nous pas plus que tous les rois de la terre ? …

« Rien ne réussira à corrompre ces hommes-là, pensa le pharaon ; mais je la leur donnerai, la décision unanime de l’assemblée ; et ils l’auront, l’acquiescement d’Amon !.. »

Chapitre XVI

Quelques jours plus tard, Tutmosis vint trouver Ramsès dans son cabinet et lui dit :

— Le prêtre Samentou désire te voir, seigneur.

— Fais-le entrer !

— Il te supplie, seigneur, de le recevoir au milieu de ton camp, sous ta tente, car il prétend que les murs du palais ont des oreilles …

— Je me demande ce qu’il a à m’apprendre, murmura Ramsès.

Et il annonça à ses courtisans qu’il passerait la nuit au camp.

Peu avant le coucher du soleil, il quitta le palais en compagnie de Tutmosis et il alla retrouver ses troupes stationnées près de la ville. Il se rendit immédiatement dans sa tente qu’entouraient des cavaliers asiates.

Samentou arriva vers le soir. Il était vêtu d’une cape de pèlerin. Il salua son maître et lui murmura dès l’entrée :

— Il me semble avoir été suivi tout au long du chemin par un homme qui s’est caché non loin d’ici en me voyant entrer chez toi … Ne serait-ce pas un agent des prêtres ?

Ramsès donna un ordre et Tutmosis sortit en courant.

Dehors, il trouva un officier qui semblait rôder autour de la tente.

— Qui es-tu ? lui demanda-t-il d’un ton menaçant.

— Je suis Eunane, centurion au régiment d’Isis. Ne te souviens-tu pas du malheureux Eunane qui, lors des manœuvres de l’an dernier, aperçut des scarabées sur la route ?

— Ah, c’est toi … interrompit Tutmosis, Mais ton régiment n’est pas stationné ici ?

— Non, nous sommes casernés près de Men, où nous travaillons à la réfection d’un canal, comme des paysans …

— Mais alors, que fais-tu ici ?

— J’ai obtenu un congé de quelques jours et je suis accouru pour me jeter aux pieds de mon maître …

— Que lui veux-tu ?

— Je viens demander justice contre les crânes rasés qui me refusent tout avancement parce que j’ai pitié de mes soldats !..

Tutmosis retourna auprès de Ramsès et lui répéta la conversation qu’il venait d’avoir.

— Eunane ? … dit Ramsès d’un air songeur. Ce nom me dit quelque chose … Il nous a créé bien des ennuis avec ses scarabées, qui lui ont d’ailleurs valu, par la suite, cinquante coups de fouet sur l’ordre de Herhor ! Et tu dis, qu’il se plaint des prêtres ? Fais-le donc entrer !

Il dit à Samentou de se cacher derrière une tenture, et Eunane entra. Il se prosterna aussitôt devant le pharaon et se mit à gémir :

— Soleil de l’Égypte, fils du divin Osiris, écoute-moi : je sers depuis dix ans au régiment d’Isis … J’ai pris part pendant dix ans aux guerres que nous avons menées dans l’Est … Tous mes compagnons sont devenus généraux, et je ne suis toujours que centurion et je reçois des coups de bâton !.. En quoi ai-je mérité une telle injustice ?

Le pharaon se remua impatiemment, car il trouvait Eunane bien bavard.

Eunane, cependant, se lamenta encore un long moment ; il accompagna même ses plaintes, de poèmes.

— Cet homme va m’endormir sur place ! s’exclama Ramsès.

— Eunane, dit Tutmosis, tu as convaincu Sa Sainteté de tes malheurs et de ton érudition. Maintenant, réponds nettement : que veux-tu ?

— Je serai rapide comme la flèche … commença Eunane.

Et il s’apprêtait à recommencer ses litanies, mais Tutmosis, cette fois, l’interrompit brutalement.

— Droit au but, je te prie !

— Seigneur, dit alors, comme à regret, Eunane, je te supplie de m’accepter dans un régiment royal. Je préfère être simple soldat chez toi que centurion chez les prêtres ! Seul un porc ou chien peut les servir, mais non un vrai Égyptien !..

Il prononça ces derniers mots avec tant de fureur dans la voix que Ramsès, convaincu, dit en grec à Tutmosis :

— Fais-le entrer dans un des régiments de ma garde. Un officier qui hait les prêtres peut nous être utile …

— Sa Sainteté a bien voulu t’accepter dans sa garde particulière, annonça Tutmosis à Eunane.

— Ah, sois béni, et que la gloire t’accompagne éternellement ! s’écria l’officier, et il se mit à embrasser le tapis sur lequel Ramsès avait posé ses pieds.

Puis, le visage heureux, il sortit à reculons tout en saluant. Lorsqu’il eut quitté la tente, le pharaon s’adressa à son favori :

— Quel bavard ! Il faut absolument apprendre aux officiers égyptiens à s’exprimer brièvement !

— Pourvu que ce soit son seul défaut ! murmura Tutmosis, sur qui Eunane avait fait mauvaise impression.

Ramsès rappela Samentou.

— Sois tranquille, lui dit-il ; l’homme qui te suivait n’était pas un espion ; il est trop stupide pour cela … Et maintenant, dis-moi pourquoi tu as voulu me voir ?

— J’ai réuni à peu près toutes les indications nécessaires pour atteindre le trésor du Labyrinthe …

Le pharaon secoua la tête.

— C’est là une entreprise bien difficile ! dit-il. J’ai passé une heure à courir ces couloirs et ces salles, comme une souris poursuivie par un chat, et je t’avoue que je n’oserais pas m’y aventurer seul … Périr face au soleil, soit ! Mais périr dans ce caveau, comme une taupe !

— Et pourtant, dit doucement Samentou, il faut que nous trouvions le chemin et que nous nous rendions maîtres du Labyrinthe !

— Et si les prêtres nous livrent de bon gré leurs trésors ?

— Jamais ils ne le feront aussi longtemps que Méfrès et Herhor seront en vie !

Le pharaon réfléchit un instant.

— Comment as-tu réussi à obtenir les indications nécessaires ?

— À Abidot, au temple d’Osiris, j’ai trouvé le plan complet du chemin qui mène à la chambre du trésor …

— Et comment savais-tu que tu trouverais là ce plan ?

— Les inscriptions murales de mon temple de Set me l’avaient appris.

— Décidément, tu as des dons de stratège plus que de prêtre ! s’exclama Ramsès en riant. Et tu comprends, toi, le chemin du Labyrinthe ?

— Depuis longtemps, déjà, je l’avais compris, mais maintenant j’ai toutes les données nécessaires pour m’y retrouver !

— Pourrais-tu me l’expliquer ?

— Certes ; à l’occasion, je te montrerai même le plan … Le chemin à suivre parcourt quatre fois le labyrinthe en serpentant ; il commence à l’étage, et se termine dans les caves …

— Et comment passeras-tu d’une salle à l’autre, alors qu’il y a chaque fois des dizaines de portes ?

— Sur chaque porte qui conduit au but se trouve inscrite une partie de la phrase suivante :

Malheur au traître qui tente de violer le plus grand des secrets d’État et de tendre la main vers les biens des dieux ! Son cadavre pourrira comme de la charogne, et son âme errera éternellement dans les ténèbres !

— Et cette inscription ne t’effraie pas ?

— Et toi, la vue d’un javelot libyen t’effraie-t-elle ? Ces menaces sont bonnes à effrayer la populace ; j’ai déjà déchiffré, moi, des malédictions bien plus redoutables !

— Tu as raison. Le javelot ne fera aucun mal à celui qui sait l’écarter d’un bras agile ; de même, le chemin du Labyrinthe ne troublera pas un savant comme toi !

« Cependant, reprit le pharaon d’un ton ou perçait l’inquiétude, cependant je ne voudrais pas qu’un malheur t’arrive dans ce Labyrinthe …

— Ce que j’y puis trouver de pire, c’est la mort ; mais le pharaon ne la risque-t-il pas lui aussi, tous les jours ? N’as-tu pas failli perdre la vie lors de la bataille contre les Libyens ? D’ailleurs, ne crois pas, seigneur, que je ferai le même chemin que celui que tu as parcouru l’autre jour ; je connais un passage beaucoup plus court, et j’arriverai au but dix fois plus vite !

— Et comment feras-tu pour entrer dans l’enceinte du palais ?

— Je connais des entrées depuis longtemps abandonnées, ou non gardées ; de plus, les soldats vont prier au temple à l’heure du coucher du soleil ; c’est à ce moment que j’entrerai …

— Et si tu te trompes de chemin ?

— J’ai un plan …

— Et s’il est faux ? Décidément, le risque est grand ! soupira Ramsès.

— Et toi, seigneur, si les Phéniciens te refusent leur aide, comment feras-tu sans les richesses du Labyrinthe ? Crois-moi, il faut absolument que nous mettions la main sur ces trésors ! D’ailleurs, je risque moins dans le dédale du Labyrinthe que toi dans ton palais !

— Samentou, j’apprécie beaucoup ta grande sagesse et ton merveilleux courage. Néanmoins, je vais convoquer l’assemblée nécessaire pour obtenir de l’argent du Labyrinthe par la voie légale.

— Cela ne peut pas faire de tort. Mais tu verras, seigneur, que jamais Méfrès et Herhor ne te laisseront t’emparer de leurs richesses !

— Et tu crois, toi, à ton succès ? demanda à nouveau le pharaon, avec une obstination mêlée d’inquiétude.

— Jamais, personne, avant moi, n’a disposé de tant d’atouts pour réussir. Je vois clair dans l’obscurité, je connais le secret de toutes les portes dérobées et de tous les couloirs. Qui pourra m’arrêter ?

— Et pourtant, il t’arrive à toi aussi d’avoir peur … Cet officier qui t’a suivi ta inquiété, n’est-ce pas ?

— Je n’ai peur de rien ni de personne, répondit Samentou en haussant les épaules, mais je suis prudent. J’ai tout prévu, même l’échec.

— D’horribles tortures t’attendent, si tu es pris !

— Oh non ! Des profondeurs du Labyrinthe, j’accéderai droit à la lumière éternelle dont je me serai ouvert les portes moi-même !..

— Et tu ne m’en voudras pas ?

— T’en vouloir ? Si je réussis, j’accéderai à ce dont toute ma vie j’ai rêvé ! J’occuperai dans l’État la place de Herhor ….

— Je te jure que tu l’occuperas si tu réussis, si nous réussissons !

— Dans les hautes montagnes, on côtoie sans cesse les précipices ; plus la vue est étendue et belle, et plus grand est le danger … Car si le pied glisse, la chute est mortelle … Je voudrais te demander, seigneur, de t’occuper de mes enfants, si je venais à périr …

— Je te le promets. Tu peux partir tranquille ; tu mérites le nom d’ami !

Chapitre XVII

Après les funérailles du pharaon, l’Égypte retrouva son rythme de vie normal, et Ramsès XIII se pencha à nouveau sur les problèmes de l’État. Il avait pu constater, au cours de son voyage à travers le pays, combien sa popularité était grande, et devant l’enthousiasme populaire, la noblesse et le clergé avaient dû admettre l’autorité incontestable de leur nouveau maître. Seuls, Herhor et Méfrès ne désarmaient pas.

Le jour même de son retour de Thèbes, le pharaon trouva dans son cabinet son grand trésorier qui arborait un air fort affligé.

— Les temples, dit-il après avoir salué, les temples viennent de nous refuser tout nouveau crédit et ils demandent que tu rembourses les dettes contractées auprès d’eux dans un délai de deux ans …

— Je reconnais là la main de Méfrès, dit le pharaon : et … combien leur devons-nous ?

— Environ cinquante mille talents.

— Et je devrais rembourser cinquante mille talents en deux ans ? Cela me paraît difficile … Et qu’as-tu d’autre à m’apprendre ?

— Les impôts rentrent de moins en moins … dit le trésorier. Depuis trois mois, nous n’avons reçu que le quart des sommes prévues.

— Comment cela se fait-il ?

— J’ai entendu dire, répondit le trésorier, très embarrassé, que des inconnus incitent les paysans à ne plus payer les impôts, disant que ce n’est plus nécessaire, sous ton règne …

— Ah, ah !.. Ces inconnus me font penser à mon ami Herhor … Mon ministre voudrait-il réellement me faire mourir de faim ? Mais toi, trésorier, comment fais-tu pour subvenir à nos besoins courants ?

— Les Phéniciens, nous prêtent de l’argent ; déjà, ils nous ont avancé huit mille talents.

— Et exigent-ils des garanties ?

— Ils prétendent que ce n’est qu’une formalité ; néanmoins, ils s’installent dans les domaines royaux et exploitent les paysans autant qu’ils le peuvent !

Le pharaon ne répondit rien. Il remercia le trésorier et convoqua pour le lendemain l’archiprêtre Sem, le Phénicien Hiram, Pentuer et Tutmosis.

Lorsqu’ils furent tous réunis, il leur annonça :

— Vous savez sans doute que les temples viennent d’exiger le remboursement de tout l’argent qu’ils avaient prêté à mon divin père. Or, une dette est chose sacrée, surtout une dette vis-à-vis des dieux … Malheureusement, mon trésor est vide et les impôts rentrent irrégulièrement ; c’est pourquoi, j’estime l’État menacé, et je me vois forcé de demander de l’argent au Labyrinthe …

Les deux prêtres remuèrent sur leur siège.

— Je sais, poursuivait Ramsès XIII, que d’après nos saintes lois, mon décret ne suffit pas à ouvrir les portes du Labyrinthe. Les prêtres chargés de sa garde m’ont dit qu’il fallait rassembler une délégation composée de treize représentants de chaque classe sociale du pays, et qui aurait à approuver ma décision. Je vous ai appelée aujourd’hui afin que vous m’aidiez à réunir cette assemblée. Je compte sur toi, Sem, pour choisir treize prêtres, sur toi, Pentuer, pour me trouver des paysans et des artisans ; Tutmosis s’occupera des nobles et des officiers ; quant à Hiram, il me trouvera treize marchands … Je tiens à ce que cette assemblée se réunisse au plus vite, ici, dans mon palais de Memphis, car j’ai un urgent besoin d’argent !

— Permets-moi de te faire remarquer, intervint l’archiprêtre Sem que le ministre Herhor et l’archiprêtre Méfrès devront également assister à cette réunion car ils ont voix au chapitre eux aussi, et peuvent s’opposer à tout prélèvement d’argent du labyrinthe.

— Mais oui, certainement, dit vivement Ramsès ; ils avanceront leurs arguments et je présenterai les miens ; l’assemblée jugera.

— Quelques-uns des saphirs cachés au labyrinthe suffiraient à payer toutes tes dettes phéniciennes ! intervint Hiram. Je vais de ce pas chercher les treize marchands dont tu as besoin …

Il salua et sortit.

Après son départ, Sem prit la parole :

— Je ne sais si la présence ici de cet étranger était souhaitable, dit-il.

— Je ne le sais pas non plus, répondit Ramsès ; mais Hiram jouit auprès des marchands d’une grande autorité et de plus, c’est lui qui me fournit actuellement tout l’argent dont je dispose. Je veux qu’il sache que je suis en mesure de le rembourser !

Il se fit un silence. Pentuer en profita pour dire :

— si tu permets, je vais partir à l’instant même, pour me mettre en quête des paysans et des artisans nécessaires. Ils voteront tous pour toi, mais je tiens à choisir les plus intelligents d’entre eux.

Il sortit à son tour.

— Et toi, Tutmosis, qu’en penses-tu ? demanda le pharaon.

— Je suis tellement sûr, seigneur, des sentiments de la noblesse et de l’armée, que je trouve même inutile d’en parler. Aussi, oserai-je te présenter une requête toute personnelle …

— Tu as besoin d’argent ?

— Non. Je voudrais me marier.

— Toi, te marier ? s’exclama joyeusement Ramsès. Et quelle est l’heureuse élue ?

— C’est la belle Hébron, la fille du gouverneur de Thèbes … répondit Tutmosis en riant. Je voudrais te demander de présenter ma demande à son père …

Le pharaon lui frappa cordialement l’épaule.

— Je m’en occuperai dès demain, dit-il ; d’ici huit jours, tu auras épousé ta Hébron bien-aimée ! Maintenant, va donc la rejoindre au plus vite !

Il resta seul avec Sem. Après un instant de silence, il lui demanda :

— Tu sembles soucieux, saint Père ? Ne crois-tu pas possible de trouver treize prêtres disposés à m’obéir ?

— Je suis convaincu que tous les prêtres feront le nécessaire pour redresser la situation du pays, répondit le prêtre. Cependant, n’oublie pas que l’avis décisif sera émis par Amon !

— La statue d’Amon, à Thèbes ?

— Oui.

Le pharaon eut un geste de mépris.

— Amon, c’est Herhor et Méfrès. dit-il. Je sais qu’ils ne seront pas d’accord pour m’aider, mais je refuse de perdre l’Égypte à cause de l’obstination de deux ambitieux !

— Tu te trompes, répondit Sem avec sévérité ; il est vrai que bien souvent les statues des dieux ne font que ce que les prêtres leur font faire ; mais pas toujours ! Il se passe dans nos temples des choses mystérieuses et surnaturelles, seigneur ! Il arrive que les statues ne fassent et ne disent que ce qu’elles veulent !..

— Dans ce cas, je suis tout à fait rassuré, s’écria Ramsès. Les dieux connaissent les difficultés de l’Égypte et ils peuvent lire dans mon cœur. Ils savent aussi que je veux le bien de mon peuple, et aucun dieu juste et bon ne voudrait m’empêcher de faire le bien !

— Puisses-tu avoir raison, murmura l’archiprêtre.

Et il sortit, courbé, d’un pas lourd, comme un homme sur qui pèsent l’angoisse et l’inquiétude.

Chapitre XVIII

Avant de partir pour la Basse-Égypte, Pentuer alla faire ses adieux au ministre Herhor. Celui-ci le reçut avec cordialité.

— Tu te fais rare, mon cher Pentuer ! lui dit-il. Depuis que tu es devenu conseiller du pharaon, tu ne te montres plus guère ! À vrai dire, tu n’es pas le seul … ajouta-t-il avec amertume Mais je n’oublie pas les services que tu m’as rendus dans le passé, même si aujourd’hui tu n’oses plus me parler …

— Je ne suis pas devenu le conseiller du pharaon, interrompit Pentuer, et je ne t’évite nullement. Tu as été mon bienfaiteur, et je m’en souviens.

— Oui, je sais que tu restes loyal vis-à-vis de nous, répondit Herhor ; cependant, qui sait, peut-être aurais-tu dû accepter de devenir le conseiller de Ramsès. Tu lui aurais fait éviter la compagnie de traîtres qui le mèneront à sa perte !

Pentuer changea de sujet de conversation et expliqua à Herhor les raisons de son voyage en Basse-Égypte.

— Oui, que Ramsès XIII convoque cette assemblée, dit le ministre … C’est son droit. Mais il est regrettable que tu te mêles à cette machination ! Décidément, tu as bien changé ; te rappelles-tu, lors des dernières manœuvres, tu te plaignais des dépenses excessives de la Cour ? Et aujourd’hui tu sers le pharaon le plus dépensier et le plus débauché que l’Égypte ait connu !

— Ramsès XIII veut améliorer le sort du peuple, intervint Pentuer ; et moi, fils de paysans, je serais un lâche si je ne l’y aidais pas !

— Et as-tu envisagé tous les préjudices que cela entraînera pour nous, clergé ?

Pentuer s’étonna.

— Mais vous avez été les premiers à vous pencher sur le sort des paysans ! dit-il.

— Oui, mais Ramsès, lui, ne fera rien pour le peuple !

— Il ne fera rien si vous lui refusez l’argent …

— Même si nous lui donnions une pyramide d’or et d’argent, il ne ferait rien, car c’est un enfant sans suite dans les idées !

— Il a pourtant de grandes qualités !

— Mais il ne connaît rien, ne sait rien ! s’écria Herhor. Il n’a été à l’école que pendant quelques mois, et il n’a eu le temps de rien apprendre !

— Pourtant, il gouverne …

— Mais quel gouvernement, Pentuer !.. Il a ouvert des écoles militaires, il a augmenté le nombre de soldats, il a armé tout le pays ! Crois-tu qu’il ait pensé aux conséquences de ses actes ? Il te semble qu’il gouverne ? Erreur ! C’est moi qui continue à gouverner, et moi seul, quoiqu’il m’ait chassé ! C’est moi qui fais que les impôts ne rentrent plus, qui empêche que les paysans ne se révoltent chaque jour ! À deux reprises déjà, j’ai empêché l’Assyrie, irritée par notre mobilisation, de nous déclarer la guerre ! Ramsès gouverne, dis-tu. Il crée de l’agitation autour de lui, c’est tout ! On la bien vu, d’ailleurs, du temps qu’il était nomarque de Basse-Égypte : qu’a-t-il fait, sinon boire, s’amuser, se débaucher avec des filles ; s’est-il un tant soit peu intéressé à la gestion de la province ? Non ! De plus, le voilà qui s’entoure de Phéniciens, maintenant !

— Et sa victoire sur les Libyens ?

— Je lui reconnais de l’énergie et certaine qualités militaires. C’est d’ailleurs la seule chose qu’il sache faire. Mais, avoue toi-même : aurait-il vaincu les Libyens si les prêtres ne l’avaient pas aidé ? C’est nous qui l’avons averti de tous les mouvements de l’ennemi !..

— Mais à quoi mènera cette haine qui t’oppose à lui ? murmura Pentuer.

— Il n’est pas question de haine, coupa Herhor. Puis-je haïr un enfant ? J’estime simplement que sa politique est dangereuse pour l’Égypte et, si Ramsès avait eu un frère, depuis longtemps déjà il ne serait plus pharaon !..

— Et c’est toi qui serais devenu son successeur ! éclata Pentuer.

Herhor ne parut nullement offusqué.

— Tu sembles avoir perdu tes qualités d’intelligence de jadis, répondit-il avec calme. Il est évident que si le trône d’Égypte devenait vacant, c’est moi qui y monterais, en tant qu’archiprêtre d’Amon à Thèbes et président du Grand Conseil … Mais je n’en ai nulle envie ; mon pouvoir n’est-il pas plus grand que celui du pharaon ? Quoique en disgrâce, ne suis-je pas le maître du pays ? Tous ces prêtres, ces trésoriers, ces juges, ces généraux qui me fuient comme un pestiféré, oseraient-ils me désobéir ? Lorsque j’appose mon sceau sur un papyrus, y a-t-il un seul homme, en Égypte, qui ne remplirait pas mes ordres ?

Pentuer baissa la tête. Si, en dépit de la mort de Ramsès XII, le Grand Conseil secret des prêtres fonctionnait toujours, le jeune pharaon devait l’abattre ou bien être abattu par lui. Il avait à ses côtés l’armée, les nobles, un grand nombre de prêtres, mais le Conseil, lui, pouvait se targuer d’une organisation puissante et d’une sagesse séculaire. L’issue d’un tel conflit apparaissait douteuse.

— Vous avez donc décidé de perdre le jeune pharaon ? demanda Pentuer d’une voix étouffée.

— Non, nous voulons simplement sauver le pays.

— Mais alors, que reste-t-il à faire à Ramsès ?

— Je ne sais pas, répondit Herhor. Je sais seulement ce que fit son père : il avait lui aussi commencé son règne avec l’intention de tout bouleverser, mais lorsqu’il manqua d’argent, il s’adressa aux dieux, se tourna vers les prêtres, et épousa la fille de l’archiprêtre Aménothèpe. Il devint archiprêtre lui-même, et acquit une rare sagesse.

— Et si Ramsès n’écoute pas ces conseils ?

— Dans ce cas, nous nous passerons de lui ! répondit calmement Herhor.

— Et que me conseilles-tu de faire ?

— Obéis-lui, à condition de ne pas trahir nos secrets. Pour le reste, l’avenir nous dictera notre attitude. Sincèrement, je souhaite que Ramsès XIII trouve le bon chemin ; je pense qu’il y parviendrait s’il n’était entouré de traîtres …

Pentuer quitta le ministre fort déprimé.

Des semaines durant, il parcourut la Basse-Égypte, choisissant dans les villages les paysans et les artisans les plus intelligents et les plus évolués. Partout, il trouva les paysans fort agités, et il dut reconnaître que les prêtres seuls empêchaient le peuple de se soulever. Mais ce qui le surprit le plus désagréablement, ce fut une rumeur qu’il entendît un peu partout et qui prétendait que Ramsès XIII, tout comme son frère aîné, présentait des signes de folie. Certains lui dirent qu’on avait vu le pharaon courant nu dans les jardins de son palais, grimpant sur les arbres et entrant par les fenêtres ; on disait aussi que sa mère, la reine Nikotris, était au courant de la maladie de son fils. Pentuer eut beau jurer qu’il voyait souvent le pharaon, et que celui-ci était en parfaite santé, on ne le croyait pas.

« Je reconnais là les procédés de Herhor, songeait Pentuer. D’ailleurs, seuls les prêtres peuvent transmettre aussi rapidement des nouvelles de la capitale … ».

Au nord de Memphis, non loin des pyramides, s’élevait le petit temple de la déesse Nuth. Il était habité par un vieux prêtre, Ménès, astronome fameux et célèbre ingénieur. Depuis des années, Pentuer n’avait plus rendu visite au vieux savant, qu’il aimait de tout son cœur pour sa bonté et sa douce philosophie d’homme épris de science. Aussi, pensa-t-il que l’occasion était propice pour revoir son ami.

Un vieil homme mi-nu, la chevelure en désordre, une peau de panthère sur les épaules, sortit d’une tour délabrée et s’avança au-devant du visiteur.

— Il me semble reconnaître mon ami Pentuer ? s’écria-t-il.

— Oui, c’est bien moi, répondit en souriant Pentuer, et il serra la main de Ménès.

— Il me semble que tu as bien changé ! remarqua Ménès. Ta peau est blanche, tes habits de fine étoffe, et tu portes au cou une chaîne en or … Eh bien, viens-tu t’établir chez moi, dans ma tour ?

Pentuer secoua la tête.

— Je viens simplement te saluer, maître.

— Et ensuite tu retourneras à la cour du pharaon, n’est-ce pas ? Ah, si vous saviez, vous tous, courtisans, combien vous perdez en ne fréquentant pas les sages !

— Et toi, tu vis seul, ici ?

— J’ai un esclave qui est parti ce matin à la ville, mendier quelque nourriture. Le temple, comme tu vois, n’est pas prospère !

— Et cette solitude ne te pèse-t-elle pas ?

— Oh non ! s’écria Ménès. Depuis ta dernière visite, j’ai réussi à arracher aux dieux un grand secret ; un secret que je n’échangerais pas contre la couronne d’Égypte !

— Et quel est-il ?

— Je viens de terminer les calculs relatifs aux dimensions de notre terre …

— Que veux-tu dire ?

— Tu sais, commença Ménès à voix basse, que la terre n’est pas plate, comme on le dit généralement, mais qu’elle a la forme d’un globe …

— Oui, cela, je le sais.

— Mais peu le savent ! dit Ménès. En tout cas, personne, jusqu’à présent, ne connaissait les dimensions de ce globe …

— Et tu as réussi à les calculer ?

— Oui. Il faudrait à notre infanterie cinq ans environ pour faire le tour de la terre, à raison de treize mille Égyptiens par jour !

— Dieux ! Et tu ne crains pas de te livrer à de pareils calculs !

Ménès haussa les épaules.

— Qu’y a-t-il de terrible à mesurer les espaces ? demanda-t-il. Mesurer une pyramide, ou mesurer la terre, c’est la même chose. J’ai déjà réussi des calculs plus compliqués …

— Par exemple ?

— Eh bien, j’ai découvert quelque chose qui vous effraiera certainement. Mais n’en parle à personne !.. Il y aura, en septembre, une éclipse du soleil … La nuit régnera en plein jour, et je suis certain de ne pas mettre trompé, même d’une fraction d’heure dans mes calculs !..

— J’ai lu dans des livres sacrés que, parfois, la nuit est tombée en plein midi ; comment cela se fait-il !

— C’est très simple : entre le soleil et nous vient se glisser la lune ; elle voile la lumière solaire et provoque l’obscurité.

— Et cela va se produire chez nous ?

— Oui, en septembre. J’ai écrit au pharaon pour l’en avertir, mais il a raillé mes calculs et a transmis ma lettre à Herhor …

— Et Herhor ?

— Il m’a remercié et m’a envoyé vingt mesures de grain. C’est un homme sensé, lui, cependant que Ramsès est un garçon désinvolte …

— Ne sois pas trop sévère pour lui, maître ! Ramsès est bon, il veut le bien du peuple …

— Et moi je te répète que c’est un gamin orgueilleux et sot ! soutint Ménès, irrité. Je lui ai déjà soumis divers projets relatifs au travail de la terre, et chaque fois il a raillé mes conseils !

Ils firent quelques pas, puis entrèrent dans le temple. Ménès continuait à monologuer :

— Vous êtes des hommes étranges, vous courtisans, disait-il, avec amertume. Qu’un Phénicien vous apporte un saphir ou un rubis, vous ne demandez pas à quoi sert cet objet ; mais lorsqu’un savant vous propose une invention, fruit de son cerveau, fût-elle géniale, vous la craignez et demeurez sceptiques … Et pourtant, la science seule affronte victorieusement le temps ; les dynasties disparaissent, les villes s’écroulent, la terre elle-même se transforme … Mais deux et deux feront toujours quatre, le triangle aura toujours trois angles, et la lune cachera le soleil … Oui, seule la science est éternelle !

— Les dieux parlent par ta bouche, dit Pentuer après un instant, mais il n’est accordé qu’à très peu d’hommes d’avoir ta sagesse. D’ailleurs, tant mieux, car si les paysans passaient leur temps à observer les étoiles, et si les soldats s’occupaient de géométrie, tous nous mourrions de faim ! Aussi, quoique la sagesse soit indispensable à la vie, nous ne pouvons être tous des savants !..

Ménès ne répondit rien.

Pentuer passa quelques jours encore au temple de Nuth, à se reposer et à contempler la plaine verte qui s’étendait à ses pieds. Il regarda les astres, en compagnie du vieux prêtre, et il examina les diverses inventions que Ménès mettait au point. Il admirait son génie et son austérité, mais il estimait qu’il s’agissait là de fantaisies bien plus que de choses concrètes et réelles. En tant que politicien et conseiller royal, il se refusait à l’abstraction et il ne songeait qu’aux réalités du temps présent.

Chapitre XIX

Pendant que Pentuer parcourait le pays à la recherche des délégués dont avait besoin Ramsès. celui-ci mariait, à Thèbes, son favori Tutmosis.

Entouré d’une suite brillante, il s’était rendu chez Antèphe, père de Hébron et gouverneur de Thèbes, pour lui demander la main de sa fille. Antèphe avait reçu son maître avec de grandes démonstrations d’humilité et de soumission, et avait accepté le mariage avec une joie visible. Il déclara donner à sa fille cinquante talents de dot annuelle ; de plus, toute sa fortune personnelle, qui était considérable, devait aller à sa mort à son gendre, de même que son titre de gouverneur, pour autant, naturellement, que le pharaon fût d’accord. De son côté, Ramsès déclara qu’il dotait Tutmosis à raison de vingt talents par an, et qu’il lui offrait plusieurs domaines en Basse-Égypte.

Lorsque les modalités financières furent réglées, Tutmosis vint remercier Antèphe d’avoir donné sa fille à un misérable comme lui, et le féliciter de l’avoir si bien élevée. La cérémonie du mariage fut fixée à quelques jours de là, car Tutmosis, en raison de ses devoirs militaires, ne pouvait attendre longtemps.

— Je te souhaite beaucoup de bonheur, mon fils, lui dit Antèphe avec un sourire, mais tu devras t’armer de patience, car ma fille bien-aimée, à vingt ans, est la femme la plus élégante de Thèbes, et elle a l’habitude de voir respecter tous ses caprices … Même mon pouvoir s’arrête au seuil de ses jardins, et je crains que ton titre de général ne fasse pas grand effet sur elle !..

Puis, il convia tous ses invités à un grand banquet au cours duquel la fiancée devait paraître. Afin de leur faire honneur, Ramsès invita Hébron et son favori à sa table. La jeune femme était réellement très belle et ne semblait ni naïve ni inexpérimentée, ce qui, en Égypte, n’étonnait personne. Le pharaon remarqua rapidement que la fiancée n’accordait pas même un coup d’oeil à son futur époux, mais que, par contre, elle lui lançait à lui, des regards sans équivoque. Cela non plus ne pouvait étonner personne en Égypte.

Lorsque la musique retentit et que les danseuses apparurent, Ramsès se pencha vers Hébron et lui dit :

— Plus je te regarde, Hébron, et plus je m’étonne … ? Si un étranger te voyait, il te prendrait pour une déesse ou une prêtresse, mais certes pas pour une radieuse fiancée !..

— Tu te trompes, seigneur, répondit-elle ; je suis fort heureuse, en ce moment, mais pas à cause de mes fiançailles …

— Comment est-il possible ? interrompit Ramsès.

— Le mariage ne me tente guère, et je préférerais certes devenir prêtresse d’Iris plutôt que me marier …

— Mais alors, pourquoi te maries-tu ?

— Je le fais pour mon père, qui tiens absolument à avoir des héritiers, et aussi pour toi …

— Tutmosis ne te plaît donc pas ?

— Je n’ai pas dit cela. Tutmosis est beau, il est élégant, il a une belle voix, il est général de ta garde. Ce sont là de grandes qualités … Cependant, jamais je ne serais devenue sa femme si mon père et si toi-même ne me l’aviez demandé … D’ailleurs, je ne serai jamais vraiment sa femme ; il devra se contenter de ma fortune et des titres qu’il héritera de mon père … Le reste, il ira le chercher chez les danseuses !

— Et Tutmosis est au courant de son infortune ?

Hébron sourit.

— Il sait très bien que je n’appartiendrai jamais à un homme que je n’aime pas ! Or, je ne pourrai aimer que quelqu’un qui me sera supérieur !

— Penses-tu réellement ce que tu dis ? s’étonna Ramsès.

— J’ai déjà vingt ans, seigneur, et depuis six ans je suis entourée de prétendants et d’adorateurs ; j’ai pu apprécier leur réelle valeur !.. Je t’assure que je préfère la conversation des hommes de science aux compliments des jeunes gens !

— Dans ce cas, je n’ai que faire à tes côtés, sourit Ramsès. Je ne suis pas élégant, et quant à la science … je n’en possède guère !

— Oh si, seigneur, tu as plus, tu as beaucoup plus !.. répondit-elle en rougissant Tu es un général vainqueur, tu es fort comme le lion, rapide comme l’aigle … Des millions d’hommes se prosternent devant toi, des empires entiers tremblent en entendant prononcer ton nom !.. Les dieux même pourraient t’envier ta puissance !

Ramsès se troubla.

— Hébron, Hébron, si tu savais quels sentiments tu éveilles en moi ! murmura-t-il.

— C’est pourquoi, poursuivit-elle, j’ai accepté d’épouser Tutmosis. Ainsi, je vivrai non loin de toi, et je pourrai te voir plus souvent …

Sur ces mots, elle se leva et sortit.

Antèphe avait observé la conversation, et s’approcha de Ramsès, inquiet.

— Seigneur, dit-il, je crains que ma fille n’ait commis quelque impair … Pardonne-lui, car c’est une enfant si irréfléchie encore …

— Calme-toi, répondit le pharaon ; ta fille, bien au contraire, est pleine de sagesse et de maturité. Elle est sortie parce qu’elle s’est aperçue que ton vin égarait trop les convives.

En effet, le banquet tournait peu à peu à l’orgie.

— Je t’avouerai, tout à fait entre nous, souffla Antèphe, que le pauvre Tutmosis devra surveiller étroitement son épouse, et que sa vie avec Hébron ne sera pas des plus faciles …

Le banquet dura jusqu’au matin. Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Antèphe fit ramener chez eux, dans des chars, ses invités ivres morts.

Quelques jours plus tard eut lieu le mariage lui-même.

Ramsès y assistait, de même que les archiprêtres Méfrès et Herhor. Après la cérémonie solennelle au temple, les jeunes époux burent ensemble dans une même coupe, suivant la coutume, pour symboliser leur union. Puis, suivi de leur suite, et acclamés sur leur passage par la foule et les soldats, ils se rendirent au palais royal où devait se dérouler le repas de noces.

Jusqu’alors, Tutmosis avait habité dam les appartements du pharaon. À l’occasion de son mariage, il avait reçu de son maître un somptueux petit palais situé dans la partie la plus sauvage et la plus éloignée du parc et entourée de baobabs, de figuiers et de tamariniers. Les jeunes époux pouvaient passer la, à l’abri du monde, leurs premières journées d’intimité.

Le banquet se prolongea tard dans la soirée. Vers minuit, Herhor et Méfrès se levèrent de table et se rendirent au temple d’Amon. Là, dans une salle souterraine, ils rejoignirent Mentésuphis, le grand juge de Thèbes et plusieurs dignitaires du royaume.

Ils s’assirent sur des bancs de pierre, et Herhor prit la parole :

— Notre pharaon, Ramsès XIII, est un homme dangereux, dit-il. L’Assyrie, à deux reprises déjà, a réclamé la signature du traité promis …

— De plus, ajouta Méfrès, cet impie pense vraiment porter la main sur les trésors du Labyrinthe !..

— Or, continua Herhor, l’État n’est nullement menacé … Seul le pharaon l’est ! Il n’est donc pas question de toucher au Labyrinthe ! D’ailleurs, une fois que nous aurons commencé à y puiser, petit à petit toutes les richesses qu’il recèle prendront le chemin du palais royal, et le trésor séculaire de l’Égypte cessera d’exister ! Et pourquoi aiderions-nous un homme qui méprise les prêtres, raille la religion et incite le peuple à la révolte ?

— En ce qui concerne le peuple, interrompit Méfrès, il sera facile de changer son état d’esprit … Il suffira de répandre le bruit que le nouveau pharaon, qui promet tant de choses aux paysans, est fou … D’ailleurs, son grand frère passe ses journées perché au haut des arbres ; vous verrez que Ramsès commencera bientôt à faire de même !.. Voulez-vous que je vous donne les preuves de sa folie ? Écoutez-moi …

Tous se rapprochèrent de lui.

— Dites-moi, commença Méfrès d’une voix haineuse et animée, dites-moi, un homme sain d’esprit descend-il devant des milliers de personnes dans l’arène pour combattre un taureau ? Passe-t-il ses nuits dans un temple païen ? Un homme normal fait-il de la première de ses femmes une esclave, entraînant ainsi sa mort et celle de son enfant ?

Un frisson d’horreur parcourut l’assistance.

— Tout cela, disait l’archiprêtre, nous en avons été témoins à Pi-Bast ; de même, Mentésuphis et moi avons vu des banquets au cours desquels, à demi-fou, Ramsès injuriait les dieux et les prêtres !..

— Oui, nous avons vu tout cela, confirma Mentésuphis.

— Enfin, croyez-vous qu’un homme sain d’esprit, continuait Méfrès, de plus en plus animé, croyez-vous qu’un homme sain d’esprit abandonnerait son armée pour poursuivre, dans le désert, une bande de Libyens ? Et j’en passe …

— Le saint Méfrès est encore fort indulgent pour notre pharaon, intervint Herhor, en le traitant de dément. Nous pourrions plus justement lui donner le nom de traître …

À nouveau, un murmure s’éleva dans l’assistance.

— Oui, reprit Herhor, l’homme appelé Ramsès XIII est un traître, car non seulement il s’entoure d’espions et d’escrocs étrangers, qui doivent l’aider à trouver le chemin du trésor du Labyrinthe, non seulement il refuse de signer avec l’Assyrie le traité dont dépend la sécurité de l’Égypte, mais encore il accorde aux Phéniciens la permission de creuser un canal de la Méditerranée à la mer Rouge !.. Or, ce canal est la plus grande menace qui puisse peser sur notre pays, car l’Égypte, en un instant, se verrait envahie par la mer ! Il ne s’agit plus ici d’un simple trésor ; il y va de nos temples, de nos maisons, de nos champs, de la vie de six millions d’hommes et de femmes, stupides il est vrai, mais innocents ! Il y va enfin de la vie de nos enfants, et de la nôtre ! Croyez-moi, jamais encore un homme n’a représenté pareil danger pour l’Égypte ! C’est pour en discuter, c’est pour trouver un moyen de salut, saints Pères, que nous sommes réunis ici aujourd’hui … Et il faut faire vite, car les décisions de cet homme sont impétueuses comme l’ouragan !

Un grand silence se fit dans la salle.

— Je pense, dit un des dignitaires présents, que le mieux serait de remettre l’affaire entre les mains de Méfrès et de Herhor. Ils ont trouvé le mal, qu’ils cherchent maintenant le moyen de le guérir ! Qu’ils se fassent assister, au besoin, du grand juge de Thèbes.

— Oui, oui ! répétèrent les autres.

Mentésuphis alluma une torche et se mit à couvrir un papyrus de signes. Il y consigna les décisions qui venaient d’être prises, et écrivit que le Grand Conseil secret, devant le danger qui menaçait l’État, remettait ses pouvoirs à Herhor et à Méfrès. Tous contresignèrent ce document, qui fut ensuite déposé, cacheté, sous l’autel d’Amon. Chacun des assistants s’engagea en outre à faire participer au complot dix autres dignitaires ; quant à Herhor, il promit de prouver que Ramsès XIII projetait de faire construire le canal Méditerranée-mer Rouge et s’apprêtait à violer le Labyrinthe.

— Ma vie et mon honneur sont entre vos mains, termina Herhor. Si je vous ai menti, vous pourrez me condamner à mort et faire brûler mon corps !..

Plus personne ne mit en doute ses paroles, tant ce serment était grave.

* * *

Tutmosis, cependant, habita quelques journées avec Hébron dans le palais que le pharaon lui avait offert mais, le soir, il se rendait à la caserne de la garde royale et y passait joyeusement la nuit en compagnie d’officiers et de danseuses. Tous comprirent à cette attitude que Tutmosis n’avait épousé Hébron que pour sa dot mais personne ne s’en étonna.

Au bout d’une semaine, le favori vint trouver Ramsès et lui annonça qu’il était prêt à reprendre son service. Il ne vit plus son épouse que le jour, car, la nuit, il était chargé de garder les appartements de son maître.

Un soir, Ramsès lui dit :

— Je ne me sens ni libre ni tranquille, dans ce palais. Ma mère entend de nouveau des voix mystérieuses, et je ne puis recevoir personne sans qu’on ne m’écoute … Aussi, dois-je quitter ces appartements pour consulter mes fidèles amis.

— Veux-tu que je t’accompagne ? demanda Tutmosis en voyant que le pharaon mettait son manteau.

— Non, reste ici et veille à ce que personne n’entre chez moi … Même ma mère … Tu diras que je dors et que je ne veux voir personne.

— Il en sera fait comme tu le désires, dit le favori en recouvrant Ramsès de son manteau.

Il éteignit les lumières et Ramsès sortit par une porte secrète.

Arrivé dans le jardin, il regarda soigneusement autour de lui, puis se mit à marcher d’un pas rapide dans la direction du palais qu’habitait Tutmosis. Après quelques instants de marche, une ombre lui barra le chemin.

— Qui est là ? demanda une voix.

— Nubie, répondit le pharaon.

— Libye ! répliqua la voix, et l’ombre s’écarta.

Ramsès reconnut Eunane. Il s’approcha de lui et demanda :

— Ah, c’est toi ? Que fais-tu donc ici, la nuit ?

— Je fais le tour des jardins, seigneur, car des voleurs rôdent parfois autour du palais.

— C’est bien. Mais n’oublie pas que la première qualité d’un officier de la garde est la discrétion. Aussi, arrête les voleurs mais évite de remarquer les personnages de marque qui circulent la nuit dans le parc … Et surtout, tais-toi !

— Seigneur, je suis tel un tombeau, et mon glaive est à ton service !

Ramsès coupa net d’un geste le bavardage d’Eunane.

— Je sais, dit-il. Peut-être, un jour, te demanderai-je de le tirer pour moi !

Il poursuivit son chemin.

Après un quart d’heure de marche dans d’étroits sentiers, il se trouva dans le jardin de la maison de Tutmosis. Il crut entendre bruisser le feuillage, et demanda, à voix basse :

— C’est toi, Hébron ? …

Une ombre couverte d’un grand manteau courut à sa rencontre et, jetant ses bras autour du cou de Ramsès, elle se mit à le couvrir de baisers passionnés en murmurant :

— Enfin, tu es venu, seigneur ! Je t’attends depuis si longtemps !..

Il la prit dans ses bras et la porta jusqu’à la maison. Son manteau s’accrocha à une branche et glissa de ses épaules, mais il ne songea même pas à le ramasser …

* * *

Le lendemain matin, la reine Nikotris appela Tutmosis chez elle. Le favori la trouva affreusement changée : elle était pâle, ses yeux étaient creusés de cernes profonds, son regard paraissait inquiet.


— Assieds-toi, lui dit-elle en désignant un tabouret.

Tutmosis hésita.

— Mais si, assieds-toi, répéta-t-elle, tu es un ami ; je t’ai vu grandir ; tu pourrais être mon fils …

Tutmosis fut effrayé par l’affolement de la reine et par sa voix tremblante.

— Ne répète à personne ce que je vais te dire, reprit la reine. À personne … Jure-le-moi !

— Je le jure ! fit Tutmosis, de plus en plus inquiet.

— Écoute bien, mais ne me trahis pas … Vois-tu cet arbre, là, en face de la fenêtre ? … Sais-tu qui j’y ai vu, perché, cette nuit ?

— Le frère de notre pharaon, qui se prenait, une fois de plus, pour un singe, sans doute …

— Non, pas son frère, mais Ramsès lui-même !

— Cette nuit ?

— Oui ! La lumière des torches a éclairé son visage … Il m’a regardé avec des yeux de dément, et m’a dit : « Regarde, mère, maintenant je sais voler, ce que ni Chéops ni Ramsès le Grand, n’ont réussi à faire ! Vois comme des ailes me poussent !.. ». Il a tendu ses bras vers moi, et j’ai touché ses mains et son visage baigné de sueur glacée … Puis il est descendu de l’arbre et s’est enfui en courant …

Tutmosis écouta, plein d’horreur.

— Ce ne pouvait être Ramsès ! dit-il d’un ton décidé. C’était un homme qui lui ressemble, le sinistre Grec Lykon, qui a tué son fils et que les prêtres détiennent en leur pouvoir ! Non, ce n’était pas Ramsès ! C’est là une ignominie de plus imaginée par Herhor et Méfrès.

Une lueur d’espoir apparut sur le visage de la reine ; mais elle s’évanouit aussitôt.

— N’aurais-je pas reconnu mon fils ? demanda-t-elle.

— Ce Grec lui ressemble de façon incroyable ! répéta Tutmosis. D’ailleurs, je reconnais bien là les méthodes des prêtres ! Ah, les lâches !.. La mort sera pour eux un châtiment bien trop doux !

— Le pharaon a-t-il dormi cette nuit chez lui ? demanda la reine.

Tutmosis se troubla et baissa les yeux.

— Il n’a pas dormi chez lui, n’est-ce pas ? insistait Nikotris.

— Mais si … répondit Tutmosis d’une voix hésitante.

— Je vois bien que tu mens ! s’écria la reine. Et ce manteau, ose jurer que ce n’est pas celui de mon fils !

Elle se leva, tira d’un coffre un manteau brun et le tendit à Tutmosis.

— Mon esclave l’a trouvé accroché aux branches de cet arbre ! dit-elle.

Tutmosis se rappela alors que Ramsès était rentré peu après minuit, sans manteau, disant qu’il l’avait perdu quelque part dans le jardin. Il hésita encore un instant, se refusant à admettre l’affreuse vérité.

— Non, répéta-t-il enfin avec énergie. Ce n’était pas Ramsès, mais Lykon, et les prêtres seuls sont les auteurs de cette sinistre farce !

— Et si, vraiment, c’était mon fils ?

Tutmosis sentait sa confiance le quitter. Certes, ses soupçons quant à Lykon étaient plausibles, mais il y avait de bonnes raisons de croire que l’homme juché au haut de l’arbre était Ramsès : il n’avait pas dormi au palais, cette nuit-là, et puis ce manteau perdu … D’ailleurs, son frère n’était-il pas fou ? Qui sait si la malédiction ne s’étendait pas aux autres membres de la famille ?

Le favori se sentit triste et découragé. Mais plus il doutait et plus la reine semblait retrouver espoir.

— Je te remercie de m’avoir fait penser à ce Lykon, dit-elle. Oui, je me souviens de lui … C’est à cause de lui que Méfrès accusait Ramsès d’avoir tué son fils, et aujourd’hui il se sert de ce criminel pour discréditer le pharaon ! En tout cas, n’en parle à personne, à Ramsès surtout ! S’il apprenait pareille horreur, il ne pardonnerait jamais aux prêtres de l’avoir ridiculisé ainsi ! Il les ferait juger, et ou bien Méfrès et Herhor se verraient condamnés à mort, ou bien ils seraient acquittés. Dans les deux cas, que de malheurs en perspective !

— Je ferai moi-même une enquête, dit Tutmosis d’une voix décidée,

— Trouve Lykon et tue-le sans pitié, comme une vipère ! s’écria encore la reine.

À partir de ce jour, Tutmosis n’osa plus regarder Ramsès dans les yeux et se mit même à l’éviter. Comme le pharaon lui aussi paraissait moins cordial, une sorte de gêne se dressa entre eux. Cependant, un soir, il appela son favori.

— J’ai à parler à Hiram de choses importantes, dit-il. Aussi, je dois sortir. Veille donc à l’entrée de ma chambre, comme tu l’as fait précédemment !

Lorsque Ramsès fut sorti, l’anxiété s’empara de Tutmosis.

« Les prêtres ne l’auraient-ils pas empoisonné avec quelque breuvage qui donne la folie ? Peut-être, se sentant malade et redoutant la crise, Ramsès fuit-il ses appartements. On verra bien !

Il vit, en effet. Ramsès ne rentra qu’après minuit. Il était couvert, cette fois, d’un manteau, mais ce n’était pas le sien ? Il portait sur les épaules une cape militaire …

Tutmosis ne put s’endormir, cette nuit-là, et, toute la matinée, attendit que la reine l’appelât. Mais Nikotris ne le demanda plus. Seulement, après la revue des troupes, à midi, Eunane s’approcha de lui et demanda à lui parler. Lorsqu’ils furent seuls, l’officier se jeta aux pieds de Tutmosis et le supplia de ne répéter à personne ce qu’il allait lui dire.

— Qu’est-il arrivé ? demanda le favori, pressentant un nouveau malheur.

— Seigneur, commença Eunane, hier, vers minuit, mes soldats ont surpris dans le jardin un homme qui courait, nu, et qui hurlait affreusement … Ils me l’ont amené, et …

Il se jeta de nouveau aux pieds de Tutmosis.

— Et quoi ? cria presque celui-ci.

— Je n’ose le dire … Cet homme nu …

— Qui était-ce ?

— Je ne puis plus rien dire … gémit Eunane.

— Vas-tu parler ? ordonna Tutmosis.

— Eh bien … j’ai recouvert de mon manteau la nudité sacrée … J’ai voulu le ramener au palais, mais il m’a ordonné de le laisser et de me taire … J’ai donc ordonné à mes hommes de ne rien dire de ce qu’ils avaient vu, sous peine de mort !

Tutmosis avait retrouvé son calme.

— Je ne comprends vraiment pas ce que tu me racontes, dit-il avec froideur. Sache, cependant, qu’il m’est déjà arrivé, à moi aussi, de courir nu après avoir trop bu … Un officier intelligent ne devrait s’étonner de rien !

— J’ai compris, murmura Eunane en le regardant droit dans les yeux. Je ne parlerai de tout cela à personne, et dès cette nuit, je me promènerai nu dans les jardins pour montrer à mes hommes que leurs supérieurs sont libres de faire ce qu’ils veulent !..

Le bruit de ces événements étranges se répandit cependant dans la ville avec une incroyable rapidité. Les habitants de Thèbes murmuraient que le pharaon était affligé de la même maladie que son frère aîné. La crainte et le respect qu’inspirait la personne du maître étaient si grands qu’on n’osait répandre ces rumeurs à voix haute, mais tous, sauf Ramsès, étaient au courant. La rapidité avec laquelle ces bruits s’étaient propagés prouvait indubitablement que les prêtres s’en étaient mêlés, car eux seuls étaient capables d’acheminer aussi rapidement les nouvelles d’un bout à l’autre de l’Égypte. Tutmosis remarquait qu’au palais tous ne pensaient qu’à cela ; les soldats se taisaient à son approche, les serviteurs murmuraient entre eux.

Irrité et inquiet, Tutmosis décida de consulter le gouverneur de Thèbes, Antèphe. Celui-ci paraissait, comme tout le monde, avoir eu connaissance des bruits qui circulaient de la ville.

— La seule chose que tu puisses faire, dit-il en haussant les épaules, c’est t’emparer de ce Lykon et essayer de prouver que c’est Méfrès et Herhor qui se sont servis de lui pour faire croire à la folie du pharaon : des preuves, entends-tu ? Il faut des preuves. Sans elles, aucun tribunal ne condamnera les archiprêtres … D’ailleurs, es-tu tellement sûr qu’il y ait eu supercherie ?

Tutmosis hésita. Puis une idée lui vint :

— Où est Hiram, en ce moment ? demanda-t-il.

— Il est parti pour Memphis peu après ton mariage, et il séjourne actuellement à Hiten.

L’embarras du favori ne fit que croître.

« La nuit où Eunane a trouvé dans les jardins un homme nu, le pharaon m’avait dit qu’il allait retrouver Hiram. Or, Hiram n’est pas à Thèbes ? Où donc était allé Ramsès ce soir-là ?

Tutmosis ne savait plus que penser. De plus en plus, il doutait de la présence de Lykon dans les parages du palais. Et si lui, ami et favori de Ramsès, doutait, quels sentiments ne devaient pas agiter le peuple ? Ses partisans les plus dévoués n’allaient-ils pas faiblir, en apprenant que leur maître était un dément ? Oui, les prêtres venaient de remporter leur premier succès !

Dans sa colère et son incertitude, Tutmosis imagina un moyen audacieux. Rencontrant un jour l’archiprêtre Sem, il lui demanda :

— As-tu entendu parler, saint Père, des bruits qui courent au sujet de notre maître ?

— Le pharaon est si jeune qu’il peut prêter à toutes sortes de bruits malveillants, répondit prudemment Sem, en regardant Tutmosis d’un air bizarre. Je ne m’occupe, moi, que du culte des dieux …

— Je sais que tu es tout dévoué à notre maître, poursuivit Tutmosis ; c’est pourquoi, je voudrais te faire une confidence … Je viens d’apprendre, en toute certitude, que Méfrès garde emprisonné un certain Lykon. Cet homme est le meurtrier du fils du pharaon ; de plus, il ressemble à notre maître. Il serait bon, si Méfrès ne veut attirer sur le clergé un lourd discrédit, qu’il remît au plus vite ce criminel aux tribunaux. Si nous ne retrouvons pas Lykon, je crains fort que Méfrès ne perde son titre d’archiprêtre et sa tête par la même occasion … On ne peut, dans notre pays, protéger impunément un criminel !

Sem se troubla très fort, car il était au courant de l’affaire, et craignait qu’on ne l’accusât de complicité. Aussi, répondit-il immédiatement :

— J’avertirai Méfrès des soupçons qui pèsent sur lui. Mais sais-tu ce qu’il en coûte d’accuser à la légère quelqu’un d’un crime ?

— Je le sais, et je prends volontiers le risque. Méfrès est le seul à devoir éprouver, en ce moment, quelque inquiétude …

Cette conversation porta immédiatement ses fruits : plus jamais le sosie du pharaon ne se montra à quiconque.

Cependant, les rumeurs persistèrent. Ramsès n’en sut jamais rien, car Tutmosis n’osa pas lui en parler.

Chapitre XX

Vers la mi-septembre, la reine Nikotris, le pharaon et la Cour revinrent de Thèbes à Memphis. Au cours du voyage, Ramsès fit remarquer à Tutmosis, à plusieurs reprises :

— Il me semble que le peuple m’acclame moins fort, sur mon passage, quoiqu’il se masse toujours aussi nombreux sur les rives.

— Le peuple est fatigué par les terribles chaleurs, répondit Tutmosis ; il n’y a rien d’autre, rassure-toi …

— Oui, ce doit être à cause de cela, répondit gaiement le pharaon.

Mais Tutmosis ne croyait pas ses propres paroles ; il sentait, et toute la suite royale avec lui, que l’amour du peuple pour son pharaon avait étrangement décru depuis quelques semaines. Était-ce à la suite des rumeurs qui couraient au sujet de la folie de Ramsès — ou d’autres médisances — il ne savait pas. Ce dont il était sûr, c’est que c’était là le résultat de manœuvres de la part des prêtres.

Immédiatement après son retour à Memphis, le pharaon ordonna que se réunît dans son palais l’assemblée qui devait lui ouvrir les portes du Labyrinthe. Il donna également ordre à sa police de susciter une certaine agitation dans le peuple contre le clergé. Les paysans furent invités à réclamer le repos hebdomadaire.

Rapidement, toute la Basse-Égypte fut en proie à une véritable effervescence. Le peuple réclamait du repos, il injuriait les prêtres ; le nombre des délits augmenta, et les coupables refusaient de paraître devant les tribunaux. Les temples reçurent moins d’offrandes, et des statues de divinités furent renversées. La peur s’empara des prêtres, des hauts dignitaires et des nobles, car c’est en vain qu’ils s’efforçaient d’apaiser cette agitation croissante. Des aristocrates affolés vinrent supplier le pharaon de remédier à cette situation.

— La terre s’entrouvre sous nos pas ! gémissaient-ils. Notre vie est menacée, car les paysans se révoltent ! Si tu ne nous viens pas en aide, nos jours sont comptés !

— Mon trésor est vide, mon armée trop faible, ma police n’est pas payée, répondit Ramsès. Si vous voulez que je vous aide, fournissez-moi de l’argent … Pour ma part, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir !

Prétextant la gravité de la situation, il fit venir à Memphis divers régiments stationnés en province, et la capitale ressembla bientôt à une ville assiégée. Le pharaon disposait ainsi, à portée de la main, d’importantes forces militaires.

Le 10 septembre, le palais royal de Memphis connut dès le matin une intense animation. Des milliers de curieux s’étaient rassemblés devant le grand porche pour assister à l’entrée des délégués de tout le royaume dont la décision allait permettre au pharaon de puiser dans les trésors du Labyrinthe.

Bientôt, les notables parurent : d’abord les paysans, vêtus seulement d’un pagne, ensuite les artisans, puis les marchands, dont certains portaient perruque ; suivaient les officiers, dans leurs tuniques noires et jaunes ou bleues et rouges ; les treize aristocrates, en perruque et toge blanche, marchaient derrière eux. Les prêtres, le crâne rasé, la peau de panthère sur les épaules, fermaient le cortège. Tous entrèrent dans la grande salle du palais ou sept bancs, rangés l’un derrière l’autre, les attendaient. Les prêtres s’assirent sur les premiers, les paysans sur les derniers.

À ce moment parut Ramsès XIII, dans sa litière dorée ; les assistants se prosternèrent, et le pharaon s’assit sur le trône. Les archiprêtres Méfrès et Herhor, ainsi que le grand gardien du Labyrinthe, entrèrent à leur tour. Les généraux entourèrent leur pharaon : les hauts dignitaires, avec leurs porteurs d’éventail, se placèrent en demi-cercle autour de leur maître.

— Égyptiens ! commença le pharaon d’une voix sonore. Vous savez que ma Cour, mon armée et mes dignitaires se trouvent dans le besoin. Or, le trésor est vide. Je ne me permets, quant à moi, aucune dépense excessive, je m’habille et me nourris comme un soldat, et j’entretiens moins de femmes que le dernier de mes scribes !..

Il y eut un murmure d’acquiescement dans l’assemblée.

Ramsès poursuivit :

— Jusqu’à présent, lorsque le trésor était vide, on avait recours à de nouveaux impôts ; mais je connais la misère de mon peuple, et non seulement je ne veux pas l’écraser de nouveaux impôts, mais encore je veux à tout prix alléger son sort !

— Sois béni éternellement, seigneur ! retentirent des voix sur les derniers bancs.

— Heureusement pour l’Égypte, poursuivit Ramsès XIII, notre pays dispose de richesses qui pourraient facilement servir à payer les fonctionnaires, à développer l’armée, à améliorer la vie du peuple, et même à rembourser toutes nos dettes envers les temples et les Phéniciens. Ce trésor, rassemblé par nos ancêtres, se trouve entreposé dans le Labyrinthe. Mais je ne peux y puiser qu’à condition que vous tous, qui représentez ici la Basse-Égypte, vous m’autorisiez à disposer des biens de mes prédécesseurs ; il faut, pour cela, que vous proclamiez que le pays se trouve dans une situation exceptionnellement grave …

— Oui, nous sommes d’accord, prend tout ce dont tu as besoin ! s’écrièrent les délégués.

— Herhor — le pharaon s’adressa au ministre — le clergé a-t-il quelque chose à ajouter ?

— Très peu de chose, répondit Herhor en se levant ; d’après des lois séculaires, le trésor du Labyrinthe ne peut être entamé que pour autant que le pays ne dispose d’aucune autre ressource ; or, il n’en est pas ainsi aujourd’hui, car si tu voulais tirer un trait sur les dettes phéniciennes, non seulement ton trésor se remplirait, mais encore ton peuple serait délivré du joug des étrangers …

Un murmure d’approbation courut sur les bancs.

— Tes conseils sont ingénieux, saint Père, répondit calmement le pharaon, mais ils sont dangereux. Car si mon trésorier, mes gouverneurs et mes nobles prenaient l’habitude de ne plus reconnaître leurs dettes, il serait à craindre qu’ils n’oublient ce qu’ils doivent aux temples …

Le coup était si direct que Herhor parut chanceler, et se tut.

— Et toi, grand gardien du Labyrinthe, qu’as-tu à dire ?

— J’ai ici une urne, répondit celui-ci, et des cailloux blancs et noirs. Chaque délégué en recevra un blanc et un noir, et s’il est d’accord pour que soit entamé le trésor du Labyrinthe, il mettra dans l’urne un caillou noir ; s’il estime qu’il ne faut pas toucher aux biens des dieux, il glissera un caillou blanc.

— N’accepte pas ce système, seigneur, murmura le grand trésorier au pharaon. Que chaque délégué dise son opinion à haute voix !

— Nous devons respecter la coutume ! intervint Méfrès.

— Soit, qu’ils votent à l’aide de cailloux ! décida le pharaon. Mon cœur est pur et mes intentions honnêtes.

Méfrès et Herhor se regardèrent à la dérobée.

Le grand gardien du Labyrinthe, assisté de deux officiers, circula entre les bancs et remit à chaque délégué les deux cailloux nécessaires au vote. Certains paysans ne comprenaient pas ce qu’on voulait d’eux, et disaient, embarrassés :

— Nous voudrions pourtant satisfaire à la fois et le pharaon et les dieux ! Comment faire ? …

Enfin, le vote commença. Tour à tour, chaque délégué s’approchait de l’urne et y glissait son caillou, de telle façon qu’on n’en pût deviner la couleur.

Le grand trésorier, debout à côté du trône, murmurait cependant au pharaon :

— Tout est perdu !.. S’ils avaient voté à haute voix, nous aurions obtenu l’unanimité ; maintenant, je suis convaincu qu’il y aura au moins vingt cailloux blancs dans l’urne !

— Calme-toi, répondit Ramsès avec un sourire. J’ai sous la main plus de régiments que je n’aurai de voix contre moi !

— Cela ne te servira à rien ! Sans l’unanimité, le Labyrinthe nous restera fermé !

Le défilé des délégués avait pris fin. L’urne fut vidée et son contenu répandu sur le sol : sur quatre-vingt-onze votants, il y avait quatre-vingt-trois cailloux noirs et seulement huit blancs.

Les généraux frémirent ; dans le regard des archiprêtres passa un éclair de triomphe, mais bientôt leur visage se rembrunit, car Ramsès gardait un air réjoui.

Personne n’osait proclamer à haute voix que la proposition du pharaon avait été rejetée. Ce fut Ramsès qui rompit le silence :

— Égyptiens, dit-il d’une voix calme, vous avez exécutez mes ordres. Ma grâce vous accompagne ! Pendant deux jours, vous serez mes hôtes au palais. Vous recevrez des présents, puis vous rentrerez chez vous, à votre travail !.. Que la paix soit avec vous !

Sur ces mots, il quitta la salle, suivi de ses courtisans, cependant que Méfrès et Herhor se regardaient avec désarroi.

— Il ne paraît nullement déçu ! murmura Herhor.

— Je t’ai toujours dit que c’était un chien furieux ! répondit Méfrès. Tu verras qu’il ne reculera pas devant la violence ! À moins que nous ne le devancions …

Le soir même, Ramsès XIII rassembla dans ses appartements ses plus fidèles serviteurs : le grand trésorier, le grand scribe, Tutmosis et Kalipsos, commandant des régiments grecs.

— Seigneur, commença le trésorier, pourquoi n’as-tu pas fait comme tes prédécesseurs ? Si le vote n’avait pas été secret, nous aurions déjà le droit d’entrée au Labyrinthe !

— Oui, le trésorier a raison, approuva le grand scribe.

Le pharaon secoua la tête.

— Vous vous trompez, dit-il. Même si toute l’Égypte, en chœur, criait : « Donnez les trésors du Labyrinthe ! », les prêtres refuseraient !

— Mais alors, pourquoi avoir convoqué cette assemblée ? Pourquoi avoir inutilement exaspéré nos ennemis ?

— Le vote m’a révélé le rapport exact des forces : quatre-vingt-trois voix pour nous, et huit seulement contre nous. Cela veut dire que je suis infiniment plus fort que mes ennemis ! Oh, ne vous faites aucune illusion ! poursuivit-il. Entre les prêtres et moi, c’est une lutte à mort qui est engagée ! Et puisqu’ils refusent de m’obéir de bon gré, j’agirai désormais par la force !

— Ordonne, seigneur ! s’écrièrent en chœur Kalipsos et Tutmosis.

— Voici ma volonté, commença le pharaon. Toi, trésorier, tu vas distribuer dix talents à la police … Tu approvisionneras les auberges en vins et en nourriture, afin que le peuple boive et mange sans qu’il ne lui en coûte une drachme, et cela pendant dix jours …

Le trésorier s’inclina profondément.

— Toi, scribe, reprit Ramsès XIII, tu feras annoncer sur les places publiques que les barbares s’apprêtent à nous attaquer à l’Ouest … Toi, Kalipsos, envoie au Sud quatre régiments grecs ; deux d’entre eux cerneront le Labyrinthe, les deux autres pousseront jusqu’à Hanès, plus au sud ; si des régiments des prêtres arrivaient de Thèbes, vous les repousseriez ; si le peuple, excité par le clergé, menaçait le Labyrinthe, vous serez forcés d’occuper ce sanctuaire pour défendre le divin trésor …

— Et si les gardiens du Labyrinthe s’y opposaient ? demanda Kalipsos.

— Ils deviendraient des rebelles, dans ce cas ; or, tu connais la loi … répondit en souriant Ramsès.

— Toi, Tutmosis, poursuivit-il, tu enverras trois régiments à Memphis. Tu les placeras aux alentours des temples de Ptah, d’Isis et de Horus. Si le peuple voulait attaquer ces temples, faites-vous en ouvrir les portes, et occupez-les, afin d’empêcher la populace de profaner les lieux saints et de violenter les prêtres …

— Et si on nous oppose de la résistance demanda Tutmosis.

— Seuls des traîtres oseraient tenir tête au pharaon ! trancha Ramsès. Maintenant, retenez bien ceci : les temples et le Labyrinthe doivent être occupés le 23 septembre. Le peuple, tant à Memphis qu’en province, peut donc s’agiter dès le 18 … D’abord modérément, puis de plus en plus fort et de plus en plus nombreux … Ainsi donc, si dès le 20 une certaine effervescence se manifestait, laissez faire … Mais l’attaque des temples par la populace ne doit se produire que le 22 et le 23 ! Et, dès que mes troupes auront occupé les sanctuaires, le calme doit revenir !

— Ne serait-il pas plus facile d’arrêter dès maintenant Herhor et Méfrès ? demanda Tutmosis.

— Pourquoi ? C’est le Labyrinthe qui m’intéresse, et les temples … Pas eux. Or l’armée ne sera à pied d’œuvre que le 22 septembre … D’ailleurs Hiram, qui s’est emparé des lettres que Herhor adressait aux Assyriens, ne sera de retour à Memphis que vers le 20. Ce n’est donc qu’à cette date-là que nous aurons les preuves de la trahison des prêtres. Nous pourrons alors les rendre publiques !

— Dois-je partir immédiatement vers le Sud ? demanda Kalipsos.

— Non. Tu resteras ici, ainsi que Tutmosis. J’ai besoin de troupes de réserve au cas où les prêtres réussiraient à s’attacher une partie du peuple …

— Et tu ne redoutes pas la trahison, seigneur ? demanda à son tour Tutmosis, vaguement inquiet.

Le pharaon haussa les épaules.

— Je n’ai plus rien à craindre, dit-il. J’ai devancé mes ennemis dans le rassemblement des forces ; ils sont donc déjà en état d’infériorité. Ce n’est pas en quelques jours qu’ils formeront des régiments !

— Et leurs miracles ?

— Il n’y a pas de miracle qui résulte à l’épée ! s’exclama en riant Ramsès.

Sur un signe du maître, les dignitaires se retirèrent, et Tutmosis demeura seul avec le pharaon. À ce moment, le favori ouvrit une porte secrète cachée dans le mur du cabinet et fit entrer le prêtre Samentou. Le pharaon l’accueillit avec joie et lui donna sa main à baiser.

— La paix soit avec toi, fidèle serviteur, lui dit-il. Qu’as-tu de nouveau à m’apprendre ?

— Je suis allé deux fois au Labyrinthe, ces jours derniers, répondit Samentou.

— Et tu connais déjà le chemin ?

— Je le connaissais depuis longtemps, mais je viens de découvrir quelque chose que j’ignorais : le trésor peut disparaître, tuant ses gardiens et détruisant ce qu’il contient !

Ramsès fronça les sourcils.

— C’est pourquoi, poursuivit le prêtre de Sem, veuille avoir sous la main quelques hommes sûrs. Je pénétrerai dans le Labyrinthe avec eux, la nuit qui précédera l’attaque, et j’occuperai les pièces voisines de la chambre du trésor ; surtout celles du dessus … Avant cela, je me rendrai une fois encore seul, au Labyrinthe, et peut-être réussirai-je à empêcher la destruction du trésor sans l’aide de personne.

— Ne crains-tu pas d’être suivi ? demanda Ramsès.

— Il faudrait un miracle pour me surprendre ; d’ailleurs, l’aveuglement des gardiens est enfantin ! Ils savent que quelqu’un cherche à s’introduire dans le sanctuaire, mais ils ne renforcent la garde qu’aux entrées visibles. Or, j’en ai découvert trois autres, qu’ils ignorent ou qu’ils ont oubliées ! Il faudrait qu’un esprit leur indique où je me trouve, pour me découvrir dans une des trois mille pièces du Labyrinthe !

— Samentou a raison, intervint Tutmosis. Nous surestimons la vigilance des prêtres.

— Ne dis pas cela, répliqua Samentou. Leurs forces sont limitées, mais leurs ruses dépassent tout ce que tu peux imaginer ! Ils emploieront peut-être contre nous des armes que tu ne soupçonnes pas, et qui t’étonneront ; leurs temples sont pleins de secrets qui troublent même les savants et terrorisent la populace.

— Parle-nous-en ! demanda le pharaon.

— Je suis certain que nos soldats se heurteront à des murs de feu, que des mains invisibles leur lanceront des pierres, qu’ils entendront gronder le tonnerre …

— Nous aurons nos javelots et nos haches ! s’écria Tutmosis. Seul un mauvais soldat recule devant des fantômes !

— Tu as raison ! approuva Samentou. Si vous marchez courageusement de l’avant, les flammes ne brûleront plus et les pierres cesseront de pleuvoir ! Et maintenant, seigneur — il s’adressa à Ramsès — un dernier mot : si je venais à périr …

— Ne parle pas de malheur ! interrompit vivement le pharaon.

— Si je venais à périr, continua Samentou avec un sourire triste, un jeune prêtre viendra t’apporter ma bague. À ce moment-là, que l’armée occupe au plus vite le Labyrinthe et chasse les gardiens, puis qu’elle ne quitte pas le sanctuaire. Ce jeune prêtre qui t’aura apporté la bague viendra quelques jours plus tard te donner le plan du chemin qui mène au trésor. Avec les indications que je lui aurai laissées, il ne manquera pas de découvrir le chemin exact en quelques jours ou, tout au plus, quelques semaines. Mais, surtout, seigneur, je t’en supplie, si ta vaincs, venge-moi ! Surtout, ne pardonne ni à Méfrès ni à Herhor ! Tu ne peux imaginer quels terribles ennemis tu as en eux ; s’ils venaient à te vaincre, tu périrais, et avec toi ta dynastie !..

— Un vainqueur ne se doit-il pas d’être magnanime ? demanda Ramsès.

— Aucune pitié pour eux ! s’exclama Samentou. Aussi longtemps qu’ils vivront, tu seras menacé de mort, de déshonneur ; ton cadavre même ne sera pas respecté ! On peut apaiser un lion, acheter un Phénicien, s’attacher un Libyen ou un Éthiopien ; on peut à la rigueur susciter la pitié chez un prêtre chaldéen … Mais un prêtre égyptien qui a goûté au pouvoir et à l’argent est impitoyable !.. Oui, seule leur mort ou la tienne apportera la solution du conflit qui vous oppose ! Ne l’oublie jamais !

Chapitre XXI

Vers le 12 septembre, des événements inquiétants se produisirent dans divers temples du pays : au sanctuaire de Horus, l’autel s’était renversé, et au temple d’Isis, la statue de la déesse avait pleuré. Au temple d’Amon, à Thèbes, les présages étaient mauvais, et les prêtres en déduisaient que des malheurs imminents allaient s’abattre sur l’Égypte. C’est pourquoi, Herhor et Méfrès ordonnèrent que des processions parcourent la ville et que des prières publiques soient dites. Mais le peuple, qui s’agitait de plus en plus, attaqua les processions, lapida les statues sacrées, et les prêtres durent se réfugier dans leurs temples. La police, quant à elle, s’abstenait d’intervenir.

Le 13 septembre au soir, se réunirent au temple de Ptah : Herhor, Mentésuphis, Méfrès, le grand juge de Thèbes et trois gouverneurs de province gagnés à la cause du clergé.

— La menace se précise, s’écria le grand juge. Je sais en toute certitude que le pharaon veut lancer le peuple contre les temples !

— Quant à moi, j’ai appris que Nitager avait reçu l’ordre de marcher sur Memphis ! ajouta le gouverneur de Sébès. Comme s’il n’y avait pas déjà assez de soldats ici !..

— Toutes les communications entre la Basse et la Haute-Égypte sont coupées depuis hier ! ajouta le gouverneur d’Aa. L’armée occupe les routes, et les galères de Sa Sainteté fouillent toutes les embarcations qui passent sur le Nil !..

— Ramsès XIII n’est pas « Sa Sainteté > coupa sèchement Méfrès ; il n’a pas reçu sa couronne des mains des dieux !

— Mais tout cela ne serait pas tragique s’il n’y avait tant de trahisons autour de nous, reprit le grand juge. Je sais de source sûre que beaucoup de prêtres sont acquis au pharaon et lui rapportent tout ce qu’ils apprennent …

— Oui, certains se sont même engagés à faciliter l’occupation des temples par l’armée, intervint à ce moment Herhor.

— L’armée doit occuper les temples ? s’écria avec effroi le gouverneur de Sébès.

— Elle a du moins reçu cet ordre pour le 23 septembre, répondit calmement Herhor.

— Et tu en parles avec cette désinvolture ? demanda le gouverneur d’Ament.

Le ministre haussa les épaules. Les autres dignitaires se regardèrent sans comprendre.

— C’est inconcevable ! s’écria le gouverneur d’Aa. Les temples ne disposent que de quelques centaines de soldats, les prêtres trahissent, la route de Thèbes est coupée, le peuple se révolte, et tu parles de tout cela comme d’un banquet en vue … Défendons-nous s’il en est temps encore ; sinon …

— Sinon, capitulons devant « Sa Sainteté », n’est-ce pas ? demanda Méfrès avec ironie. Cela, il sera toujours temps de le faire ! ajouta-t-il.

— Mais nous voudrions au moins connaître nos moyens de défense ! remarqua le gouverneur de Sébès.

— Les dieux n’abandonneront pas leurs serviteurs ! répondit Herhor.

— Je t’avoue, dit le grand juge, que ton indifférence m’étonne moi aussi ; tu sais que tout le peuple est dressé contre nous …

— Le peuple suit la direction du vent, répondit Herhor.

— Et l’armée ?

— Il n’y a pas d’armée qui ne recule devant Osiris …

— Oui, nous le savons, interrompit impatiemment le gouverneur d’Aa, mais nous ne voyons ni Osiris, ni ce vent qui changerait l’état d’esprit de la foule. Aujourd’hui, le pharaon se l’est achetée par des promesses, demain il se l’attachera par des libéralités …

— La crainte est plus forte que les promesses et les cadeaux ! rétorqua Herhor.

— De quoi veux-tu qu’ils aient peur ? Pas des trois cents soldats que nous avons, je suppose ?

— Ils auront peur d’Osiris ! répéta Herhor.

— Mais où est-il, ton Osiris ? demanda le gouverneur d’Aa, de plus en plus agité.

— Vous le verrez tous, et je vous souhaite d’être aveugles, ce jour-là !

Herhor avait prononcé ces mots avec tant d’inébranlable vigueur qu’il imposa le silence aux assistants.

— Mais que devons-nous faire ? demanda après un instant le grand juge.

— Le pharaon veut que le peuple attaque les temples le 23 septembre, commença Herhor. Or, nous devons faire en sorte que cette attaque se produise le 20 septembre …

— Dieux ! s’écria de nouveau le gouverneur d’Aa en levant les bras. Pourquoi veux-tu que nous attirions le malheur sur nous trois jours plus tôt ?

— Écoutez ce que vous dit Herhor, et faites que l’attaque se produise le 20 au matin ! ordonna Méfrès d’un ton autoritaire.

— Et si le peuple parvenait à prendre les temples d’assaut ? demanda le juge d’une voix troublée.

— Si le plan de Herhor échoue, j’appellerai les dieux à mon secours, dit Méfrès, et un éclair mauvais passa dans son regard.

— Je sais que vous, archiprêtres, avez vos secrets que nous ignorons, répondit le grand juge. Nous vous obéirons donc, et provoquerons l’attaque le 20 septembre. Mais le sang de nos enfants retombera sur vos têtes !

— Oui, qu’il retombe ! s’écrièrent les autres dignitaires.

— Soit, nous l’acceptons, répondit Herhor. Depuis dix ans, ajouta-t-il, nous gouvernons le pays, et jamais aucun d’entre vous n’a eu à s’en plaindre ; nous savons tenir nos promesses, vous le savez. Soyez donc patients et fidèles quelques jours encore. Alors vous verrez la puissance des dieux et vous recevrez votre récompense !

Les dignitaires se retirèrent, inquiets et troublés. Méfrès et Herhor restèrent seuls.

Après un moment de silence, Herhor dit :

— Ce Lykon était utile aussi longtemps qu’il jouait au fou … Mais pourra-t-il se faire passer pour Ramsès en public ?

— Si la mère de Ramsès l’a pris pour son fils, c’est qu’il est très ressemblant. D’ailleurs, il ne s’agira que de dire quelques mots, et nous l’assisterons …

— C’est un si mauvais comédien !

— Il possède le don de double vue et peut nous rendre d’immenses services, répliqua Méfrès.

— Tu parles toujours de cette double vue ! Je voudrais bien voir ce qui en est … demanda Herhor avec ironie.

— Tu le veux vraiment ? Suis-moi ; mais, je t’en supplie, oublie aussitôt ce que tu auras vu …

Ils descendirent dans un des caveaux du temple de Ptah ; là, ils virent, à la lumière d’une torche, un homme assis à une table, et qui mangeait. Il portait la tunique de la garde royale.

— Lykon, dit Méfrès, le ministre Herhor veut éprouver les dons que t’ont accordés les dieux …

Le Grec repoussa son plat et se mit à grommeler :

— Maudit soit le jour où j’ai touché du pied le sol de ce temple ! Je préférerais travailler aux carrières et recevoir des coups de fouet !..

— Il sera toujours temps pour cela … répondit sèchement Méfrès.

Lykon pâlit subitement en voyant dans la main du prêtre une bille de cristal. Son regard devint trouble ; son visage se couvrit de sueur, sa bouche se crispa. Il fixait, comme fasciné, le cristal et n’en pouvait détacher te regard.

— Voilà, il dort déjà, dit Méfrès.

— Ou fait semblant … répondit Herhor.

— Pince-le, brûle-le, si tu veux !

Herhor tira un poignard d’acier et en menaça Lykon. Le Grec ne bougea pas, ses paupières n’eurent pas même un tremblement.

— Regarde ici, lui disait Méfrès, regarde dans ce cristal … "Y vois-tu l’homme qui t’a pris Kamée ? …

Le Grec se leva, de la bave apparut à ses lèvres, ses poings se serrèrent.

— Lâchez-moi ! dit-il d’une voix sourde. Lâchez-moi, que j’aille boire son sang !

— Où est-il, en ce moment ? demanda Méfrès.

— Dans le petit palais, au fond du jardin royal, près du fleuve ; une jeune femme, très belle, l’accompagne, murmura le Grec.

— C’est Hébron, la femme de Tutmosis, dit calmement Herhor. Avoue, Méfrès, qu’il ne faut pas avoir le don de double vue pour savoir cela ! ironisa-t-il.

Les lèvres de Méfrès se crispèrent.

— Je vais te montrer mieux, pour te convaincre, dit-il. Lykon, poursuivit-il en s’adressant au Grec, parle-nous maintenant du traître qui cherche le chemin du Labyrinthe ?

Le Grec fixa un instant le cristal puis murmura :

— Je le vois … Il est habillé comme un mendiant … Il est couché dans le jardin d’une auberge, sur la route du Labyrinthe … Il y sera au matin …

— Et comment est-il ?

— Il a une barbe et des cheveux roux …

— Qu’en penses-tu ? demanda Méfrès au ministre, avec un air de triomphe.

— Je pense que ta police est bien faite, répondit Herhor, toujours aussi incrédule.

— Mais la tienne ne l’est pas ! s’écria Méfrès en colère. Lee gardiens du Labyrinthe ne font pas leur devoir ! Cette nuit encore, je me rendrai sur place pour les avertir que quelqu’un cherche à pénétrer dans le sanctuaire ! Et si je réussis à sauver le trésor des dieux, j’espère que tu me nommeras grand gardien du Labyrinthe ? …

— Si tu le veux … répondit Herhor avec indifférence.

Mais, dans son for intérieur, il ajouta :

« Le saint Méfrès commence à montrer les dents … Il ne veut devenir que … grand gardien du Labyrinthe, et faire de son protégé Lykon … le pharaon ! Décidément, il faudrait dix Égyptes pour assouvir l’avidité de mes confrères !.. ».

Le soir même, Méfrès et Lykon partaient en litière vers le Labyrinthe.

* * *

Dans la nuit du 14 au 15 septembre, Samentou pénétra dans le Labyrinthe, par une issue connue de lui seul, comme il l’avait annoncé au pharaon. Il avait dans la main plusieurs torches et un panier sur le dos. Il passait facilement de salle en salle, de couloir en couloir, ouvrant d’un seul geste de la main les portes secrètes et les dalles pivotantes. Parfois il hésitait ; il déchiffrait alors des signes gravés sur le mur et les comparait avec ceux de son chapelet. Après une demi-heure de marche, il arriva dans la chambre du trésor et descendit dans la cave située au-dessous. C’était une longue pièce dont le plafond bas était soutenu par de larges colonnes creuses. Samentou alluma deux nouvelles torches et se mit à déchiffrer les inscriptions des murs. Il y lut :

Je suis le véritable fils des dieux ; ma colère est terrible. Au grand air, je me transforme en flamme et provoque le tonnerre ; enfermé, je suis force et destruction, et aucun granit ne peut me résister. Seule l’eau m’adoucit et m’enlève mon pouvoir ; ma colère naît d’une simple flamme ou même d’une étincelle.

— Je crois comprendre, murmura Samentou. Voilà le secret de la destruction du labyrinthe.

Il ouvrit une des petites portes pratiquées dans les colonnes, et y trouva un vase rempli d’une poudre grisâtre d’où sortait une mince cordelette. Samentou prit un peu de la substance grise et en approcha sa torche : aussitôt une flamme s’éleva, répandant une abondante fumée et une odeur suffocante. Le prêtre reprit encore un peu de cette poudre, en fit un petit tas sur le sol, y appliqua un morceau de la corde, et plaça une pierre sur le tout. Puis, il mit le feu à l’extrémité de la corde ; celle-ci grésilla, et au bout d’un instant la pierre fut entourée de flammes et bondit subitement dans l’air embrasé.

— Voilà ce qu’ils nomment le fils des dieux ! murmura en souriant Samentou. Non, le trésor ne sera pas anéanti !

Il se mit à aller de colonne en colonne, les ouvrant toutes, et enlevant les cordes qui pendaient des vases.

— Ma découverte mérite que le pharaon me donne la moitié du trésor que j’ai sauvé … murmurait-il. Ou, tout au moins, qu’il me nomme prêtre d’Amon à Thèbes … Il le fera certainement, car c’est un maître généreux …

Après avoir assuré la sécurité de la salle que surplombait le trésor, il monta dans celle s’étendant au-dessus de la pièce recelant les richesses. Là-aussi, il y avait des colonnes contenant des vases de poudre grise ; Samentou fit le nécessaire pour la rendre inoffensive. Puis, fatigué, il s’assit. Six de ses torches étaient consumées. Au-dehors, le jour devait poindre. Samentou pensait à cette étrange matière dont les prêtres connaissaient le secret. Cette poudre devait être capable de détruire les plus solides fortifications assyriennes …

Il se mit à rêver. Il était sûr, désormais, de son succès, et ne doutait plus qu’un avenir brillant l’attendait. Oui, il prendrait la place de Herhor … Il songea à la politique qu’il mènerait : il vaincrait les Assyriens, ferait creuser le canal mer Rouge-Méditerranée, assurant ainsi à son maître et à lui-même une gloire immortelle …

« Dans un mois, je serai le maître ! pensait-il. Le pharaon aime trop l’armée et les femmes pour s’occuper du gouvernement ; et s’il n’a pas de fils, c’est mon fils, mon fils à moi … ».

Il s’arracha à sa rêverie et se leva pour repartir. Il avait traversé des dizaines de pièces et de couloirs lorsque, soudain, il s’arrêta net : il lui avait semblé apercevoir un mince filet de lumière sur le sol. En l’espace d’un instant, une terreur panique s’empara de lui ; il éteignit sa torche et ne bougea plus. Le filet de lumière avait disparu … Le prêtre tendit l’oreille, mais il n’entendait que les battements de son cœur.

— Non, ce n’est pas possible !.. J’ai dû me tromper !.. se dit-il.

Il ralluma sa torche, et reprit sa route. Arrivé à la porte dérobée, il appuya sur le clou : rien. Il appuya à nouveau, puis encore une fois : toujours rien. La porte refusait de s’ouvrir.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? murmura-t-il.

Il avait ouvert, dans ce labyrinthe, des centaines de portes, et jamais aucune n’avait résisté ; il ne pouvait comprendre ce qui arrivait …

Soudain, la peur fut sur lui. Il courut de mur en mur, essayant d’ouvrir toutes les portes secrètes. Elles étaient fermées. Enfin, l’une d’elles s’ouvrit. Il respira. Il se trouvait une fois de plus dans une salle immense, remplie de colonnes comme toutes les autres. L’obscurité le rassura, et il reprit courage. Il se dit que personne ne pourrait le trouver là ; il s’assit, mais se redressa aussitôt. Un danger le menaçait. Il en était sûr. Il avait l’habitude des souterrains, de l’obscurité, des errances interminables dans des couloirs sombres ; mais ce qu’il éprouvait en ce moment était pire que les plus grandes frayeurs qu’il avait jamais connues ; c’était si effrayant qu’il n’osait lui donner un nom.

— Si vraiment j’ai vu de la lumière, si vraiment quelqu’un a fermé les portes, cela veut dire que je suis trahi … Dans ce cas … !

— Dans ce cas, c’est la mort murmura une voix intérieure.

La sueur couvrit son visage, sa respiration se fit saccadée, et une horrible panique l’envahit. Il se mit à courir le long des murs, frappant des poings toutes les issues, cherchant à les ouvrir ; il ne savait plus où il se trouvait, ne s’orientait plus dans ce dédale effroyable, et il ne pouvait plus sortir du Labyrinthe Il savait que son attitude était insensée, qu’il gaspillait ses dernières chances de salut, mais sa peur ne faisait que croître, touchait au paroxysme, approchait de la folie.

Un instant, il retrouva son calme. Qui, pensait-il désespérément, qui pourrait le surprendre dans le Labyrinthe ? Il faudrait pour cela des milliers d’hommes, ou bien un miracle … D’ailleurs, s’ils s’emparaient de lui, il porterait à ses lèvres le petit flacon qu’il avait sur lui, et en un instant il franchirait le seuil des dieux.

« Comment ai-je pu être assez fou pour entrer ici ? se disait-il. N’avais-je pas à manger, étais-je sans toit ? Le Labyrinthe possède des gardiens perspicaces, et seul un fou ou un enfant pouvait espérer les égarer !.. Le pouvoir … L’argent … Que sont-ils en regard de la vie que je vais perdre ? Ah, j’ai été insensé !.. »

Il aperçut à ce moment, au fond de la salle, une lumière, une véritable lumière : à travers une porte ouverte et éclairée entraient des hommes armés. À cette vue, il sentit ses jambes trembler ; son sang se figea, son cœur battit plus fort. Il ne pouvait plus douter non seulement qu’il était découvert, mais poursuivi et pris au piège. Et il se demanda qui avait pu le trahir.

Subitement, comme cela arrive souvent en face de la mort, il cessa d’avoir peur. Il retrouva un grand calme et un détachement de ce qui avait été sa vie. Il était à présent au-dessus de la crainte et au delà du regret. Ses ambitions, son passé, tout cela n’avait plus aucune importance ni aucun sens, et la mort seule l’emplissait déjà.

Cependant, les hommes armés, la torche à la main, avançaient lentement à travers la salle. Il vit briller leurs javelots et aperçut la peur sur leurs visages. Caché par une colonne, il les attendait.

Derrière eux marchait un autre groupe d’hommes ; Samentou se demanda si le traître était parmi eux.

Il entendit un des soldats dire :

— Il ne peut y avoir personne, ici !

Ses compagnons s’arrêtèrent, et Samentou retint sa respiration. Peut-être allaient-ils rebrousser chemin ? … Mais le second groupe avait rejoint le premier.

— Il y a certainement quelqu’un : regardez donc Lykon ! Il sent l’ennemi ! dit une voix.

« Lykon … pensa Samentou. Ah oui, c’est ce Grec qui ressemble tant au pharaon ! Mais … c’est Méfrès qui l’accompagne ! ».

À ce moment, le Grec, toujours en état d’hypnose, bondit vers la colonne qui abritait Samentou. Les hommes armés entourèrent le prêtre et une torche éclaira son visage sombre.

— Qui est là ? s’écria le grand gardien qui dirigeait la poursuite.

Samentou s’avança d’un pas, et son apparition en ce lieu quasi inaccessible était si extraordinaire, que tous reculèrent.

— Alors, Lykon s’était-il trompé ? triomphait Méfrès. Le voilà, le traître !

Samentou s’avança vers lui et dit d’une voix chargée de mépris :

— Je t’ai reconnu, Méfrès … Tu es non seulement un escroc mais aussi un imbécile ! Un escroc, car tu essaies de faire croire aux gardiens du Labyrinthe que ce gredin de Lykon à le don de double vue ; un imbécile, parce que tu espères qu’ils vont te croire ! Avoue tout de suite qu’au temple de Ptah se trouvent les plans du labyrinthe !..

— C’est faux ! s’écria Méfrès.

— Demande donc à ces hommes qui ils croient : toi ou moi ? demanda Samentou avec une calme ironie. Je suis ici car j’ai trouvé les plans nécessaires au temple de Set ; toi, tu les as trouvés au temple de Ptah …

— Emparez-vous de ce traître ! s’écria Méfrès.

Samentou recula d’un pas, tira de sa poche un flacon de verre.

— Méfrès, ricana-t-il, tu resteras stupide jusqu’à ta mort ! Tu n’es intelligent que lorsqu’il s’agit d’amasser des richesses …

Il but et s’écroula. Les soldats bondirent vers lui, mais déjà ils n’avaient plus devant eux qu’un cadavre.

— Laissez-le ici, comme les autres, dit le grand gardien.

Ils quittèrent tous la salle. Bientôt, ils se retrouvèrent dans la cour du sanctuaire ; Méfrès et Lykon repartirent immédiatement pour Memphis.

Les gardiens du Labyrinthe, restés seuls, se regardèrent, étonnés encore de ce qu’ils avaient vu.

— Je ne parviens pas à croire qu’un homme ait réussi à pénétrer ici, dit le grand gardien.

— Tu veux dire que trois hommes y ont pénétré aujourd’hui, fit remarquer un des jeunes prêtres, en le regardant d’un air étrange.

— Ah, c’est vrai ! s’exclama le grand gardien. Dieux ! Où ai-je la tête, aujourd’hui ? ajouta-t-il en se frottant le front.

— Et deux d’entre eux sont repartis, libres : le comédien de Lykon et l’archiprêtre Méfrès … ajouta le jeune prêtre.

— Pourquoi ne me l’as-tu pas fait remarquer plus tôt ?

— Je ne savais pas que tu les laisserais s’échapper …

— Malheur à moi ! s’écria l’archiprêtre. Je ne mérite pas d’être le grand gardien de ce trésor ! On m’avait prévenu que quelqu’un cherchait à entrer dans le Labyrinthe, et je n’ai rien fait pour l’en empêcher ; et maintenant, je viens de laisser échapper les deux hommes les plus dangereux qui soient !

— Rien n’est perdu, dit l’autre prêtre ; la loi est formelle … Il suffit donc que tu envoies à Memphis quelques hommes munis des sentences appropriées ; ils feront le reste.

— Oui, intervint un autre prêtre. Une chose est certaine : des hommes qui sont entrés dans le Labyrinthe ne peuvent vivre un jour de plus !

— Choisissez donc dix soldats, et que les scribes préparent les sentences contre Lykon et Méfrès. Il s’agit de faire vite.

Quelques heures plus tard, six prêtres-soldats, gardiens « lu labyrinthe, partaient à toute allure pour la capitale.

Chapitre XXII

Dès le 18 septembre, l’Égypte entière se trouva en état de siège. Les routes étaient coupées, le commerce avait cessé, les galères royales sillonnaient le Nil et l’armée occupait tous les points stratégiques du pays. Les paysans avaient abandonné leur travail et seuls les champs appartenant aux temples étaient encore cultivés. Les auberges accueillaient, sans rien leur faire payer, artisans et ouvriers, qui discutaient avec passion des événements.

En raison du chaos général, seul le pharaon — et, mieux encore, les prêtres — savaient ce qui se passait dans le pays et quelle était la situation exacte. Elle était la suivante : à Thèbes, le parti des prêtres dominait, cependant que Memphis tout entière avait embrassé la cause de Ramsès XIII. Dans le Sud, on disait que le pharaon était devenu fou et voulait livrer le pays aux Phéniciens ; dans la capitale, on racontait que les prêtres voulaient empoisonner Ramsès et abandonner l’Égypte aux Assyriens.

D’instinct, le peuple se sentait attiré vers Ramsès ; mais le peuple est un élément instable et passif. Lorsqu’un agitateur du clan royal haranguait la foule, celle, ci était prête à prendre les temples d’assaut ; mais qu’une procession se montrât, et elle se prosternait face au sol et écoutait en tremblant les prédictions des malheurs qui, disaient les prêtres, allaient s’abattre sur l’Égypte.

Effrayés, les nobles demandaient au pharaon de les défendre contre les paysans révoltés ; mais comme Ramsès ne leur répondait que pour leur conseiller la patience, et qu’il ne faisait rien, ils commençaient à se tourner vers le clergé.

À Memphis même, les partisans des deux partis s’affrontaient constamment dans la rue. Cependant, fait étrange, il n’y avait ni combats ni rixes, et cela parce que, sans le savoir, chaque parti agissait pour le compte d’une autorité supérieure qui lui avait dicté sa conduite et donné des ordres précis dans le cadre d’un plan longuement mûri.

Le pharaon n’avait pas encore rassemblé toutes ses forces ; c’est pourquoi, il attendait avant de donner l’ordre d’attaquer les temples. Les prêtres, manifestement, attendaient quelque chose, eux aussi. Il était visible qu’ils se sentaient moins faibles que quelques jours auparavant.

Le fait que les paysans des temples, et eux seuls, continuaient à travailler aux champs, fit réfléchir Ramsès.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? se demandait-il. Les prêtres espèrent-ils que je n’oserai pas m’attaquer aux temples ? Ou bien disposent-ils de moyens de défense que je ne soupçonne pas ? … »

Le 19 septembre, la police annonça que le peuple avait commencé à démanteler les murs du temple de Horus.

— Leur avez-vous ordonné de faire cela ? demanda ? Ramsès au chef de la police.

— Non, la foule s’est mise spontanément à attaquer les murailles.

— Dans ce cas, repoussez-la … Mais doucement … Dans quelques jours, elle pourra faire tout ce qu’elle voudra !.. Pour le moment, il faut éviter tout acte de violence.

Il savait qu’une fois l’agitation populaire suscitée, rien ne pourrait l’arrêter ; il savait aussi que si les temples ne se défendaient pas, la foule en aurait raison, mais que s’ils opposaient de la résistance, les agresseurs fuiraient. Il faudrait alors les remplacer par des soldats et il n’y avait pas encore de troupes en suffisance dans la ville. De plus, Hiram n’était pas encore rentré de Pi-Bast avec les preuves de la trahison de Herhor et de Méfrès. Enfin, les prêtres acquis au pharaon ne devaient donner leur appui à l’armée que le 23, et il n’était pas possible, en raison des distances, de les avertir d’un changement de date.

C’est pourquoi Ramsès voulait à tout prix empêcher l’attaque des temples avant le jour prévu.

Cependant, l’agitation croissait sans cesse, et il était impuissant à l’empêcher. On avait tué des pèlerins, près du temple d’Isis, une procession de Ptah avait été attaquée, des prêtres battus et une barque sacrée renversée. Le même soir arriva au palais royal une délégation des prêtres. Les prêtres qui la composaient se prosternèrent devant le pharaon et le supplièrent de se porter au secours des temples et des dieux. Cette prière remplit Ramsès de joie et de fierté. Il fit se relever les prêtres et leur déclara que ses troupes étaient toujours prêtes à défendre les temples à condition qu’on leur en ouvrît les portes.

— Je suis convaincu, dit-il, que la populace reculera en voyant les soldats occuper les murs des temples …

Les délégués hésitèrent.

— Tu sais, seigneur, répondirent-ils, que l’armée n’a pas le droit de franchir l’enceinte d’un temple … Nous devons demander l’avis des archiprêtres avant de te donner une réponse …

— Oui, consultez vos archiprêtres. Mais je n’ai pas le pouvoir de faire des miracles, moi, je ne puis défendre vos temples à distance !..

La délégation quitta le pharaon, apparemment fort découragée. Ramsès était convaincu que les prêtres allaient céder, et pas un seul instant il ne se douta que l’envoi de cette délégation était un stratagème de Herhor destiné à l’induire en erreur.

Il convoqua immédiatement ses conseillers et, lorsqu’ils furent réunis, il prit la parole. Sa voix vibrait de fierté :

— Je voulais, dit-il, n’attaquer les temples que le 23 septembre ; je pense cependant qu’il vaudra mieux attaquer dès demain …

— Mais les troupes ne sont pas encore toutes rassemblées ! fit remarquer Tutmosis.

— Et nous n’avons pas encore les lettres de Herhor, ajouta le grand scribe.

— Peu importe ! Annoncez dès maintenant que Herhor et Méfrès sont des traîtres ; je fournirai les preuves dans quelques jours, lorsque Hiram sera revenu de Pi-Bast.

— Ces nouvelles dispositions bouleversent le plan prévu, seigneur ! dit Tutmosis. Demain, il ne nous sera pas possible d’occuper le Labyrinthe, et si les temples de Memphis résistent, nous n’avons même pas de béliers pour forcer leurs portes !

— Tutmosis, répondit le pharaon, je n’ai pas à motiver mes ordres. Je veux bien le faire, toutefois, afin que tu comprennes mes intentions … Le peuple, poursuivit-il, attaque les temples dès aujourd’hui ; sans doute, demain, voudra-t-il les envahir. Si nous ne l’en empêchons pas, il sera repoussé et n’osera pas recommencer dans trois jours. D’autre part, si les prêtres m’ont envoyé aujourd’hui une délégation, c’est qu’ils sont faibles et affolés. Dans quelques jours, le nombre de leurs partisans peut croître. Il faut profiter de ce moment de panique et ne pas faiblir. Mon peuple est prêt, mes ennemis effrayés, c’est le moment de frapper ! Peut-être, une conjoncture aussi favorable ne se représentera-t-elle plus …

— D’ailleurs, les vivres s’épuisent, et il faudra que dans quelques jours les gens retournent au travail, car nous ne pouvons pas les nourrir pour rien plus longtemps … dit le grand scribe.

— Tu vois ! dit Ramsès à Tutmosis. J’avais ordonné à la police de calmer la foule ; mais s’il n’y a pas moyen de le faire, il faut exploiter son élan !

À ce moment arriva une estafette, annonçant que le peuple avait attaqué les étrangers de Memphis : les Grecs, les Syriens, mais surtout les Phéniciens. De nombreuses boutiques avaient été pillées, et des Phéniciens tués.

— Voilà la preuve, s’écria Ramsès, de plus en plus décidé, qu’on ne peut arrêter le peuple une fois qu’il s’est mis en marche ! Que demain matin les troupes cernent les temples et les occupent si le peuple veut les envahir … ou s’il recule … Je vous le répète, j’ai voulu maintenir la date initialement prévue, mais je ne puis plus reculer, car je suis dépassé par la rapidité des événements ! Demain, qu’on arrête Méfrès et Herhor ; quant au Labyrinthe, nous en viendrons à bout en quelques jours.

Les conseillers quittèrent le pharaon en admirant son énergie et son intelligence. Ils jugeaient sa décision opportune, les généraux surtout.

La nuit était venue. Un autre courrier arriva de la ville, annonçant que la police avait réussi à protéger les étrangers, mais que la foule était très agitée et qu’on pouvait tout craindre du lendemain.

À partir de ce moment, les courriers se succédèrent sans cesse. Les uns annonçaient que des milliers de paysans armés de haches marchaient sur Memphis ; d’autres disaient que des paysans fuyaient dans les champs en annonçant que la fin du monde était pour le lendemain. Enfin, Hiram fit annoncer son arrivée imminente. De plus, on avait arrêté, aux environs du palais, des prêtres déguisés qui cherchaient à pénétrer chez le pharaon, animés sans aucun doute d’intentions meurtrières.

Vers minuit, la reine Nikotris demanda à son fils de la recevoir.

Elle entra, pâle et effrayée, fit sortir de la pièce les officiers et les courtisans et se mit à parler d’une voix suppliante :

— Les présages sont bien mauvais, Ramsès …

— Je préférerais, mère, connaître les forces et les intentions exactes de mes ennemis, répondit Ramsès.

— Ce soir, reprit la reine, la statue d’Isis, dans ma chapelle, a versé des larmes …

— Cela prouve seulement, trancha le pharaon, qu’il y a des traîtres au palais même ! Mais ils ne sont pas bien dangereux, s’ils ne réussissent qu’à faire pleurer les statues !

— Tous tes serviteurs, tout le peuple est convaincu que si, demain, les troupes occupent les temples, un grand malheur va s’abattre sur l’Égypte ! gémit la reine.

— L’insolence des prêtres est notre grand malheur ! s’écria Ramsès. Ils se croient les maîtres du pays ! Eh bien, je leur montrerai, demain, à quoi se réduit leur pouvoir !

— Mais, au moins, seigneur, sois miséricordieux ! supplia la reine. Oui, certes, défends tes droits, mais ne permets pas à tes soldats de profaner les lieux saints ni d’outrager les prêtres ! Ils rendent au pays de grands services, ne l’oublie pas !

Ramsès baisa les mains de sa mère et répondit en riant :

— Les femmes exagèrent toujours ! Tu me parles tomme si j’étais un Hyksôs sauvage, et non un pharaon ! Penses-tu que j’aie l’intention de massacrer les prêtres, que je dédaigne leur sagesse ou leur science, même si elle est aussi stérile que l’observation des astres ? … Non ! Ce que je ne puis souffrir, c’est la misère du pays, pauvre en dedans, menacé au-dehors, et que les prêtres refusent de m’aider à faire disparaître, malgré tout leur savoir et toutes leurs richesses !.. Je vais donc leur montrer que c’est moi le maître ici et non eux ! J’aurai pitié des ennemis repentants mais j’écraserai les récalcitrants ! Ah, ils ne savent pas comme je suis décidé à tout, et en l’absence de forces réelles, ils essaient de m’intimider par des balivernes et des présages ! C’est leur dernière planche de salut, mais qu’ils sachent donc que je ne crains pas les fantômes. Qu’ils s’humilient devant moi, et pas une pierre de leurs temples ne sera arrachée, pas une bague ne disparaîtra de leurs trésors ! Tu les connais : aujourd’hui, à distance, ils menacent, mais il suffira que demain j’étende mon bras de fer, et toute cette agitation se muera en paix profonde, en calme et en prospérité !

La reine se prosterna et sortit, un peu apaisée de voir que son fils respectait les dieux et qu’il épargnerait leurs serviteurs.

Après son départ, le pharaon appela Tutmosis.

— Que demain matin l’armée occupe les temples ; mais je ne veux pas que l’on touche aux prêtres ni à leurs biens …

— Même Méfrès et Herhor ? …

— Même ces deux-là. Ils seront suffisamment châtiés en perdant leur rang et en se voyant relégués dans leurs temples, où ils pourront tout à leur aise se consacrer à la science et se vouer à la prière …

— Il en sera fait selon tes ordres. Cependant …

Ramsès leva la main, signifiant par là qu’il ne voulait entendre aucune objection. Puis, changeant de ton, il dit avec un sourire :

— Te souviens-tu, Tutmosis, des manœuvres près de Pi-Bailos … Deux ans déjà … Te rappelles-tu comme, à ce moment, je m’indignais contre l’insolence des prêtres ? Aurais-tu cru que je leur demanderai des comptes si vite ? … Et Sarah, te souviens-tu d’elle ? Qu’elle était belle, n’est-ce pas ? …

Des larmes embuèrent ses yeux.

— Oui, vraiment, si je n’étais pas le fils des dieux, qui sont généreux et magnanimes, mes ennemis connaitraient demain des moments terribles !.. Trop souvent, j’ai versé des larmes à cause d’eux …

Chapitre XXIII

Le 20 septembre au matin, Memphis avait l’aspect d’une ville en fête. Tout travail avait cessé et les habitants s’étaient répandus dans la rue, sur les places et aux abords des temples. La foule était particulièrement dense autour du temple de Ptah où s’étaient enfermés les principaux archiprêtres avec Herhor et Méfrès. Tous les sanctuaires étaient ceinturés d’une ligne de soldats, l’arme aux pieds, qui devisaient joyeusement avec le peuple. Des hommes chargés de paniers distribuaient du pain et du vin sans rien faire payer, disant que c’était le pharaon qui avait ordonné cette libéralité. D’autres, tout en distribuant les mêmes victuailles, clamaient :

— Mangez et buvez, malheureux Égyptiens, car nul ne sait s’il verra encore la lumière demain …

C’étaient là des agents des prêtres.

Des agitateurs, il y en avait d’ailleurs des centaines ; les uns disaient que les prêtres voulaient empoisonner le pharaon, d’autres que le pharaon était devenu fou et voulait livrer l’Égypte aux étrangers. Les premiers encourageaient le peuple à attaquer les temples, les seconds affirmaient que si pareille chose arrivait, un grand malheur ne manquerait pas de se produire. Nul ne sait comment, autour du temple de Ptah, se trouvèrent rassemblés des tas de pierres et des troncs d’arbres pouvant servir de béliers.

Les notables de la ville n’avaient aucun doute quant au caractère artificiel de toute cette agitation. Les petits scribes, les policiers, les officiers déguisés ne faisaient rien pour cacher le rôle qu’ils jouaient et ne laissaient ignorer à personne qu’ils étaient là pour pousser le peuple à attaquer le temple. D’autre part, des prêtres habillés en mendiants, les serviteurs des temples, les embaumeurs, quoique s’efforçant de dissimuler leur mission, ne parvenaient pas à cacher qu’eux aussi encourageaient le peuple à la violence … Aussi, les bourgeois de Memphis étaient-ils étonnés de l’attitude du clan des prêtres, cependant que la foule commençait à perdre son élan de la veille. Il n’y avait pas moyen de savoir exactement qui encourageait l’agitation : l’armée, seule, demeurait calme en attendant que la foule commençât l’attaque du temple. Tels étaient les ordres du palais royal ; de plus, les officiers craignaient que les agresseurs ne se heurtassent à des pièges sanglants, et ils préféraient voir périr la populace plutôt que leurs soldats.

Mais en dépit des cris des agitateurs et du vin distribué à profusion, la foule semblait hésiter. Les paysans regardaient les artisans, les artisans observaient les paysans, et tous semblaient attendre quelque chose.

Soudain, vers une heure de l’après-midi, d’une rue voisine du temple, déboucha une bande armée de bâtons et de haches ; c’étaient des pêcheurs, des matelots grecs, des chevriers, des vagabonds libyens. À leur tête marchait un géant qui tenait un énorme gourdin à la main. Il marcha droit vers la porte du temple et là, se tournant vers la foule immobile, il la harangua :

— Savez-vous, mes amis, ce que complotent là-dedans les archiprêtres et les dignitaires ? Eh bien, sachez qu’ils veulent forcer le pharaon à imposer aux paysans un nouvel impôt d’une drachme !.. Ils veulent aussi supprimer la galette de froment à laquelle chaque jour les ouvriers ont droit !.. C’est pourquoi, je vous dit que vous vous comportez comme des ânes en restant là, les bras croisés ! Il faut mettre la main sur ces brigands à crâne rasé et les remettre à la justice du pharaon ! Si notre maître leur cédait, qui donc défendrait à l’avenir le pauvre peuple ?

— Le pharaon nous a promis le repos hebdomadaire ! crièrent des voix.

— Et aussi de nous donner des terres !..

— Oui. Il a toujours été bon pour nous !..

— Qu’il vive, Ramsès XIII, l’ami des faibles …

— Regardez, dit soudain une voix dans la foule, les troupeaux rentrent des pâturages, comme si le soir approchait …

— Peu importent les troupeaux ! En avant contre le temple !

— Eh, là-dedans ! s’écria le géant, dressé devant la porte du sanctuaire. Ouvrez-nous de bon gré, ou bien nous allons nous rendre compte par nous-mêmes de ce que vous complotez là ….

— Ouvrez ou nous défonçons la porte !..

— C’est étrange, dit de nouveau une voix dans la foule ; les oiseaux regagnent leurs nids, et il n’est que midi …

— Oui, il y a quelque chose d’anormal dans l’air …

— La nuit approche déjà, et je n’ai pas encore arraché les légumes pour le souper, dit une femme.

Mais ces remarques furent couvertes par les cris et le fracas des poutres qui heurtaient la porte du temple.

Cependant, il se passait effectivement quelque chose d’étrange : le soleil brillait toujours, il n’y avait pas un nuage dans le ciel, et pourtant la clarté du jour diminuait et une fraîcheur subite était tombée.

— Encore une poutre ici ! cria un de ceux qui défonçaient le portail.

— La porte cède ! Allons, encore un effort !

La foule grondait comme une marée. Des hommes s’en détachaient pour se joindre aux assaillants ; enfin, toute la masse se mit lentement en branle dans la direction du temple. Cependant, malgré l’heure matinale, l’obscurité augmentait. Dans le jardin du temple de Ptah, les coqs se mirent à chanter, mais le vacarme était tel que personne ne le remarqua.

— Regardez ! cria cependant un mendiant. Voilà arrivé le jour du jugement dernier !..

Mais il reçut un coup de gourdin sur la tête et il s’écroula.

À ce moment, des hommes armés apparurent autour du temple et les officiers donnèrent des ordres, prêts à appuyer d’un moment à l’autre l’attaque de la foule.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? murmuraient les soldats en regardant le ciel. Il n’y a pas de nuages, et on dirait pourtant qu’un orage approche !..

— En avant, plus fort …. criait-on au portail.

Le choc des poutres contre la porte d’airain se répétait à un rythme accéléré.

Au même moment, sur la terrasse qui surplombait la grande porte, apparut Herhor entouré de prêtres et de dignitaires civils. Il était revêtu de sa toge dorée et portait sur la tête la toque d’Aménothèpe, ornée des serpents royaux. Il contempla la foule des assaillants et, se penchant vers elle, il dit :

— Qui que vous soyez, je vous engage, au nom des dieux, à cesser toute violence et à repartir d’ici …

Le vacarme cessa, et on n’entendit plus que le fracas des poutres qui ébranlaient le portail. Puis ce bruit-là cessa à son tour.

— Ouvrez la porte ! hurla le géant.

— Mon fils répondit Herhor, prosterne-toi et supplie les dieux de te pardonner tes blasphèmes !

— C’est toi qui devrais demander aux dieux de te protéger ! répondit le géant, et il brandit une pierre qu’il voulut lancer vers l’archiprêtre.

Au même moment, du haut d’un pylône coula un mince filet de liquide ; il atteignit le colosse en plein visage. Celui-ci chancela, et s’écroula comme foudroyé. Ses compagnons hurlèrent de terreur, mais le reste de la foule, qui ne pouvait voir ce qui s’était passé, continua à injurier les prêtres.

— Défoncez la porte ! criait-on.

Une nuée de pierres s’abattit sur Herhor et sa suite.

Cependant, le ministre venait d’élever les bras vers le ciel et lorsque le vacarme se fut un peu apaisé, il s’écria d’une voix forte :

— Dieux ! Je remets entre vos mains ces lieux saints qu’outragent des traîtres et des impies !..

Cependant, une voix terrible, surhumaine, s’élevait quelque part dans le temple :

— Je me détourne de ce peuple maudit, et que l’obscurité enveloppe la terre …

Alors se passa une chose effroyable : au fur et à mesure que la voix parlait, le soleil perdait de sa clarté, et lorsque le dernier mot eut été prononcé, la nuit envahit la terre. Les étoiles apparurent dans le ciel, et à la place du soleil on put voir un cercle noir entouré de flammes. Un grand cri s’échappa de milliers de poitrines ; ceux qui brandissaient les poutres les lâchèrent, tous se jetèrent face contre le sol.

— Voici venu le jour du jugement et de la mort ! s’écria une voix dans la foule. Dieux, pitié !.. Saints Pères, détournez de nous le châtiment !

— Malheur aux soldats qui remplissent les ordres de chefs impies ! résonna la voix surnaturelle.

Immédiatement, la panique gagna les rangs des soldats qui entouraient le temple. Toute discipline disparut, les hommes lâchèrent leurs armes et se mirent à fuir de tous côtés. Ils trébuchaient les uns sur les autres, piétinant leurs compagnons. En quelques instants, il n’y eut plus, à la place des colonnes de fantassins, qu’un tas de javelots et de glaives abandonnés, et des blessés qui gémissaient affreusement. Une défaite écrasante devant l’ennemi n’aurait pas entraîné plus folle panique.

— Dieux, dieux, ayez pitié des innocents !.. gémissait le peuple.

— Osiris, s’écria Herhor de sa terrasse, pardonne à ce peuple et montre-lui ton visage !..

— Pour la dernière fois, j’écouterai les prières de mes prêtres, car je suis miséricordieux ! répondit la voix surnaturelle.

Au même moment, l’obscurité disparut et le soleil se montra à nouveau. Des cris, des pleurs, des prières saluèrent son apparition ; la foule, ivre de joie, accueillait le soleil ressuscité. Des inconnus s’embrassaient, des hommes et des femmes rampaient jusqu’aux murs du temple et en baisaient les pierres.

Au-dessus de la porte, Herhor, entouré des archiprêtres demeurait debout, les bras élevés vers le ciel.

Les mêmes scènes, à peu de chose près, se déroulaient dans toute la Basse-Égypte. Dans toutes les villes, la foule s’était rassemblée, dès le matin, autour des temples, et vers midi une bande avait commencé à donner l’assaut aux sanctuaires. Vers une heure, des archiprêtres s’étaient montrés, avaient maudit les agresseurs, et l’obscurité s’était faite. Puis, lorsque la foule se fut dispersée, en proie à la panique, les prêtres avaient prié Osiris et la lumière était revenue.

Ainsi, grâce à une éclipse, grâce à la science du clergé, les desseins de Ramsès XIII étaient compromis. En quelques minutes, le pharaon se trouvait au bord d’un précipice qu’il ne soupçonnait même pas. Seuls un esprit de décision rapide et une connaissance exacte de la situation pouvaient encore le sauver.

Or, ces deux qualités firent cruellement défaut dans l’entourage du pharaon et le hasard seul dirigea les événements au palais royal.

Le 20 septembre au matin, Sa Sainteté le pharaon s’était levée tôt et avait transporté sa résidence du grand palais dans un petit pavillon situé sur la route de Memphis, cela afin de pouvoir suivre plus facilement la marche des événements. Ce pavillon était entouré, d’un côté, par les casernes des cavaliers asiates, de l’autre par le palais qu’habitaient Tutmosis et la belle Hébron, son épouse. Les généraux et les courtisans avaient suivi le pharaon, ainsi que le premier régiment de sa garde, en qui il avait la confiance la plus absolue.

Ramsès XIII était d’excellente humeur. Il avait pris un bain, avait déjeuné de bon appétit, puis s’était mis à écouter les rapports des messagers arrivant de la capitale. Ces rapports étaient monotones au point d’en devenir ennuyeux : les archiprêtres s’étaient réfugiés au temple de Ptah, l’armée était pleine d’ardeur et le peuple fort agité. Chacun attendait l’ordre de passer à l’attaque.

Lorsque, pour la quatrième fois, il entendit le même rapport, Ramsès fronça les sourcils.

— Mais qu’attendent-ils donc ? Qu’ils attaquent immédiatement ! s’écria-t-il.

Le courrier répondit que la bande principale qui devait mener l’attaque n’était pas encore rassemblée. Cette explication ne plut pas au pharaon, et il expédia à Memphis un officier avec ordre de presser les événements.

— Je ne suis pas content du tout ! dit-il. J’espérais qu’à mon réveil on m’annoncerait la prise du temple ! Dans ce genre d’entreprise, la rapidité est une des conditions essentielles du succès !

L’officier partit pour Memphis, mais autour du temple de Ptah, la situation n’évoluait en aucune manière. Le peuple semblait attendre quelque chose, et la bande principale n’était toujours pas là. On eût dit qu’une autre volonté retardait à dessein l’accomplissement des ordres.

Vers une heure, la situation restait inchangée et la colère apparut sur le visage de Ramsès. Voulant le calmer, Tutmosis lui dit :

— Le peuple n’est pas l’armée, seigneur ; il est indiscipliné et incapable d’agir à l’heure fixée. Si tu avais ordonné à tes régiments de s’emparer des temples, ce serait déjà fait !

— Tu oublies que d’après mes ordres l’armée ne doit pas attaquer les temples, mais, au contraire, les défendre contre la populace !

— Oui, mais cela retarde le dénouement ! répondit impatiemment Tutmosis.

À ce moment-là, un adjudant vint lui annoncer qu’un vieillard que ses soldats avaient arrêté demandait à parler au pharaon.

— Aujourd’hui, grogna l’officier, chacun veut voir le pharaon, comme si c’était un aubergiste !..

Le vieil homme que venait d’arrêter la garde n’était autre que le prince phénicien Hiram. Il portait un costume militaire couvert de poussière et paraissait exténué et irrité. Tutmosis le fit entrer immédiatement, et lorsqu’ils furent seuls dans le jardin, il lui dit :

— Je pense que tu voudras prendre un bain et changer d’habits avant de demander audience à Sa Sainteté ?

Hiram fronça les sourcils.

— Après ce que j’ai vu, répondit-il sèchement, je crois n’avoir pas même besoin de voir le pharaon !

— Tu nous apportes les lettres de Herhor aux Assyriens, n’est-ce pas ?

— Vous n’en avez plus besoin, puisque vous avez fait la paix avec les prêtres !

— Que dis-tu là ? rugit Tutmosis.

— Je sais parfaitement bien ce que je dis ! Vous avez tiré de nous des dizaines de milliers de talents, soi-disant pour délivrer l’Égypte du joug du clergé, et voilà qu’aujourd’hui vous nous faites piller et massacrer ! Va donc voir ce qui se passe dans le pays, tout le long du Nil : partout, le peuple pourchasse les Phéniciens comme des chiens, car tel est l’ordre donné par les prêtres !..

— Mais tu es fou, Tyrien ! Notre peuple, en ce moment même, prend d’assaut le temple de Ptah à Memphis !..

Hiram haussa les épaules.

— Il ne le prendra jamais ! Ou bien vous vous trompez, ou bien on vous a trompés … Vous deviez avant toutes choses vous emparer du Labyrinthe et de ses trésors, le 23 septembre … Et voilà qu’aujourd’hui déjà vous gaspillez vos forces devant le temple de Ptah, alors que le Labyrinthe demeure aux mains des prêtres ! Que se passe-t-il Avez-vous perdu la raison ? … Pourquoi cet assaut des sanctuaires ? … Vous tenez absolument à ce que la garde du Labyrinthe soit renforcée ? …

— Nous prendrons aussi le Labyrinthe ! interrompit Tutmosis.

— Vous ne prendrez rien du tout ! cria le Phénicien déchaîné. Le Labyrinthe ne pouvait être pris que par un seul homme ; un régiment ne pourra rien faire !

Tutmosis se sentit agacé par la violence de ces reproches.

— Que nous reproches-tu, au juste ? demanda-t-il sèchement à Hiram.

— Je vous reproche le désordre qui règne ici !.. Vous n’êtes plus des chefs, mais un troupeau d’officiers et de dignitaires dont les prêtres font ce qu’ils veulent !.. Depuis trois jours, un chaos épouvantable règne en Égypte : le peuple nous attaque, nous, vos seuls amis ! Et pourquoi cela ? Parce que vous ne dirigez plus les événements. Ce sont les prêtres qui mènent le jeu !..

— Tu parles ainsi parce que tu ignores toute la situation, répondit Tutmosis. Il est vrai que les prêtres excitent la populace contre les Phéniciens, mais sache que c’est le pharaon, et lui seul, qui est le maître des événements !

— Et l’attaque prématurée contre le temple de Ptah ?

— C’est également le pharaon qui l’a ordonnée. J’ai assisté au conseil au cours duquel il fut décidé d’avancer l’attaque de trois jours …

— Eh bien, commandant de la garde, je t’annonce, moi, que vous êtes perdus ! dit Hiram. Car je sais en toute certitude que l’attaque d’aujourd’hui a été décidée lors de la réunion des archiprêtres qui s’est tenue au temple de Ptah le 13 septembre dernier !

— Et pourquoi donc auraient-ils décidé une attaque contre eux-mêmes ? demanda Tutmosis avec ironie.

— Ils ont certainement une raison pour cela, car une chose est certaine : ils défendent leurs intérêts beaucoup mieux que vous ne défendez les vôtres !

Un adjudant approcha, disant que le pharaon demandait Tutmosis.

— Mais j’oubliais ! s’écria Hiram. Vos soldats ont arrêté le prêtre Pentuer qui a quelque chose d’important à dire à ton maître …

Tutmosis ordonna à un officier de lui amener immédiatement Pentuer puis il se rendit chez Ramsès. Un instant plus tard, il priait Hiram de le suivre.

Lorsqu’ils entrèrent chez le pharaon, ils trouvèrent la pièce pleine de généraux. La reine Nikotris était là elle aussi, ainsi que le grand trésorier et le grand scribe. Ramsès, très nerveux, arpentait la pièce à pas rapides.

Voyant entrer Hiram, Ramsès se tourna vers lui :

— As-tu les lettres de Herhor ? lui demanda-t-il.

Le Phénicien tira de dessous son manteau un petit paquet et le tendit en silence au pharaon.

— Voilà ce qui me manquait ! s’écria joyeusement Ramsès. Faites immédiatement annoncer au peuple que les archiprêtres ont trahi l’État !..

— Mon fils, intervint la reine, je t’adjure sur l’ombre de ton père d’attendre quelques jours avant de faire cette révélation !.. Il faut se méfier des présents que font les Phéniciens !..

— Seigneur, intervint Hiram avec un sourire ironique, tu peux même brûler ces lettres. Je n’y tiens nullement.

Le pharaon ne répondit pas et cacha les lettres sous sa tunique.

À ce moment, Pentuer entra dans la pièce. Ses vêtements étaient en lambeaux, il paraissait hagard.

— Et toi, que viens-tu m’apprendre ? lui demanda Ramsès d’une voix nerveuse.

— Aujourd’hui, dans un instant, seigneur, aura lieu une éclipse du soleil ! s’écria Pentuer avec émotion.

Ramsès le regarda avec étonnement.

— Mais … que veux-tu que cela puisse me faire, surtout en ce moment ? …

— Seigneur, répondit Pentuer, j’ai pensé comme toi jusqu’au moment où j’ai relu dans d’anciennes chroniques la description de ce genre de phénomène … C’est un spectacle si effrayant que tu aurais dû en avertir tout ton peuple !

— Eh oui … murmura Hiram.

— Pourquoi ne me l’as-tu pas fait savoir plus tôt ? demanda Tutmosis à Pentuer.

— Tes soldats m’ont gardé prisonnier pendant deux jours … D’ailleurs, il est trop tard pour prévenir le peuple ; au moins, avertis les soldats de ta garde, pour éviter la panique !

Le pharaon frappa dans les mains.

— Ah ! Cette éclipse est vraiment inopportune ! murmura-t-il. Et en quoi consistera-t-elle ? … Et quand doit-elle se produire ? …

— La nuit se fera en plein jour, et durera le temps de marcher cinq cents pas … Cela commencera à une heure … C’est du moins ce que m’a dit Ménès …

— Ménès … Je connais ce nom.

— Oui, c’est un astronome … Il t’avait écrit pour te prévenir qu’une éclipse aurait lieu … Mais avertis donc tes soldats au plus vite !

Les trompettes sonnèrent. Les Asiates et la garde royale se rangèrent dans la cour et le pharaon entouré de sa suite leur annonça qu’une éclipse allait se produire, mais qu’il n’y avait rien à en redouter, et que le soleil réapparaîtrait aussitôt.

— Vive le pharaon ! crièrent les hommes.

En attendant l’éclipse, le pharaon se promena devant le front des troupes. Il était une heure environ et la clarté du jour semblait diminuer.

— Ce sera vraiment la nuit ? demanda Ramsès à Pentuer.

— Oui, mais elle sera très brève …

— Et où donc va se cacher le soleil ?

— La lune se placera devant lui …

— Oui, décidément, il faudra que je m’attache tous ces savants qui étudient les astres, dit le pharaon.

L’obscurité augmentait rapidement. Les chevaux des Asiates montraient des signes d’inquiétude, les oiseaux envahirent le jardin et recouvrirent les arbres.

— Chantez donc quelque chose ! ordonna Kalipsos à ses Grecs.

Les tambours résonnèrent, les flûtes sifflèrent, et le régiment grec entonna une chanson gaillarde où il était question de la fille d’un archiprêtre qui avait si peur des esprits qu’elle ne parvenait à dormir qu’à la caserne …

Soudain, une ombre épaisse descendit sur les collines environnantes, recouvrit Memphis, le Nil et les jardins du palais. Le soleil disparut et la nuit enveloppa la terre.

Un grand cri recouvrit le chant des soldats grecs : c’étaient les Asiates qui injuriaient les mauvais esprits de la nuit et lançaient vers le soleil obscurci une nuée de flèches.

— Tu prétends que ce disque noir c’est la lune ? demanda le pharaon à Pentuer.

— Oui, c’est ce qu’affirme Ménès …

— C’est un grand savant !.. Et cette obscurité va-t-elle bientôt se terminer ?

— Sans nul doute …

Effectivement, le soleil reparaissait déjà. Les soldats acclamèrent leur pharaon, et celui-ci embrassa Pentuer.

— Oui, vraiment, ce fut un spectacle étrange, dit-il … Je n’aimerais pas le revoir souvent. Si je n’étais pas soldat, je sens que j’aurais peur !

Hiram, cependant, s’était approché de Tutmosis.

— Envoie, seigneur, des estafettes à Memphis, lui dit-il ; car je crains que les prêtres n’y aient fait de bien mauvaises choses pour nous !..

— Tu crois ? …

— Ils ne gouverneraient pas ce pays depuis des siècles s’ils ne savaient pas exploiter des événements tels que l’éclipse d’aujourd’hui …

Le pharaon remercia ses troupes pour leur bonne tenue et rentra dans le pavillon. Il demeurait calme, mais l’inquiétude se lisait sur son visage.

Il comprenait maintenant que les prêtres disposaient de forces dont il n’avait pas tenu compte. Ces savants qui observaient le mouvement des astres, il appréciait maintenant leur science, cette science qui pouvait changer le cours d’événements aussi graves que ceux qui se déroulaient en ce moment.

Cependant, les courriers partaient pour Memphis l’un après l’autre. Mais aucun ne revenait, et l’inquiétude, puis l’angoisse, s’emparèrent de l’entourage de Ramsès. Personne ne doutait plus qu’au temple de Ptah s’étaient passés des événements imprévus, mais on ignorait leur nature exacte. Chaque minute qui passait augmentait l’appréhension du pharaon et de ses fidèles.

Ce n’est qu’à trois heures qu’arriva de Memphis un premier messager ; c’était l’adjudant du régiment placé au temple de Ptah. Il rapporta que le temple n’avait pu être pris à cause de la colère des dieux, que le peuple s’était enfui, que les prêtres triomphaient et que l’armée avait été prise de panique. Puis, avant pris à part Tutmosis, il lui déclara sans ambages que l’armée était démoralisée et que sa fuite désordonnée lui avait coûté autant de blessés qu’une bataille.

— Et que devient l’armée en ce moment ? demanda Tutmosis, effrayé.

— Nous avons réussi à reformer les régiments, mais il ne peut plus être question de les utiliser contre les temples … À la vue d’un crâne rasé, les soldats se prosternent et ce n’est pas de si tôt que nous leur ferons franchir la porte d’un temple !

— Et les prêtres ? …

— Ils bénissent les soldats, les soignent, leur ont donné à manger et à boire, et leur expliquent qu’ils ne sont pas responsables de l’attaque des temples, mais que les coupables sont les Phéniciens … Ah ! Si nous avions pu nous-mêmes attaquer les temples, nous y serions depuis ce matin, et les archiprêtres moisiraient dans les caves !..

À ce moment, l’officier de service annonça qu’un prêtre venait d’arriver de Memphis et désirait parler au pharaon.

Tutmosis le fit entrer. C’était un jeune homme au visage austère ; il prétendit venir de la part de Samentou. Ramsès le reçut immédiatement ; le prêtre, à sa vue, se prosterna et lui tendit une bague. En la voyant, Ramsès pâlit.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda-t-il.

— Samentou est mort … répondit le prêtre.

Ramsès demeura sans voix. Enfin, il put articuler :

— Comment est-ce arrivé ?

— Il semble que Samentou ait été surpris dans une des salles du Labyrinthe et qu’il se soit empoisonné pour éviter les tortures. C’est Méfrès et Lykon, le Grec, qui auraient aidé à le surprendre …

— Encore Méfrès et Lykon ! s’écria Tutmosis avec rage. Seigneur — il se tourna vers le pharaon — quand nous délivreras-tu de ces traîtres ?

Ramsès convoqua sur-le-champ son conseil ; il y invita également Hiram et le prêtre venu apporter la bague de Samentou. Pentuer refusa d’assister à cette réunion ; la reine Nikotris, elle, y vint sans être appelée.

— Je vois, murmura Hiram à Tutmosis, que lorsque nous aurons chassé les prêtres, ce sont les femmes qui vont gouverner l’Égypte …

Le pharaon donna immédiatement la parole au messager de Samentou. Celui-ci ne parla pas du Labyrinthe, mais insista longuement sur le fait que le temple de Ptah n’était pas défendu et que quelques dizaines de soldats suffiraient pour s’en emparer.

— C’est un traître ! s’écria la reine après l’avoir écouté. Il est prêtre et vous encourage à faire violence à d’autres prêtres !

Le jeune ascète demeura calme.

— Majesté, dit-il. Méfrès a causé la mort de mon maître et protecteur Samentou. Je veux le venger !

— Cet homme me plaît ! murmura Hiram.

Tous partagèrent son sentiment. Un souffle nouveau parcourut l’assistance, un peu de l’enthousiasme perdu sembla revenir. Ramsès s’était animé.

— Ne l’écoute pas ! supplia la reine.

— Que penses-tu que ferait à ma place Samentou ? demanda Ramsès au jeune prêtre.

— Je suis convaincu, répondit le prêtre avec énergie, je suis convaincu qu’il prendrait d’assaut le temple de Ptah, brûlerait de l’encens devant l’autel, mais châtierait les criminels et les traîtres !

— Et moi je prétends que le pire traître, c’est toi ! s’écria la reine.

— Je ne fais que mon devoir, répondit-il calmement.

— Oui, cet homme est le digne disciple de Samentou. Il voit clair et pense juste … intervint Hiram.

Tous lui donnèrent raison, et le grand scribe ajouta :

— Puisque nous avons commencé la lutte avec le clergé, il faut la terminer, d’autant plus que nous possédons maintenant la preuve de la trahison de Herhor …

— Il continue la politique de Ramsès XII ! dit la reine Nikotris.

— Mais moi, je suis Ramsès XIII ! répliqua le pharaon avec impatience.

Tutmosis se leva.

— Seigneur, dit-il, laisse-moi faire. Il est dangereux de nous cantonner dans l’incertitude et l’inaction. Puisque ce prêtre affirme que le temple est mal défendu, permets-moi de m’y rendre avec quelques volontaires …

— Je t’accompagne ! intervint Kalipsos. L’ennemi est toujours le plus faible lorsqu’il est triomphant. Si nous attaquons immédiatement le temple …

— Vous n’avez pas besoin de l’attaquer ! Pénétrez-y sur l’ordre du pharaon qui vous a chargés d’arrêter les traîtres ! ajouta le grand scribe.

— Mon fils cède à vos instances, mais il se refuse à toute violence, il vous défend … dit la reine.

— Sache encore une chose, seigneur, intervint alors le jeune prêtre.

Il hésita un instant, puis reprit :

— Dans les rues de Memphis, les prêtres proclament …

— Oui, parle … ordonna Ramsès.

— Ils proclament que tu es fou, que tu n’es pas le pharaon légitime et que l’on doit te détrôner …

— C’est ce que je craignais … murmura la reine.

Le pharaon s’était dressé.

— Tutmosis ! dit-il d’une voix forte. Tutmosis ! Prends autant de soldats que tu veux. Va au temple de Ptah et ramène-moi ici Herhor et Méfrès, accusés de crimes contre l’État ! S’ils parviennent à se disculper, je leur rendrai ma faveur ; sinon …

— As-tu bien réfléchi ? interrompit la reine.

Le pharaon ne l’écouta même pas. Ses courtisans poussèrent de grands cris :

— Mort aux traîtres !..

Ramsès remit à Tutmosis la liasse de lettres adressées par Herhor aux Assyriens et lui dit d’une voix solennelle :

— Jusqu’à étouffement complet de la révolte des prêtres, je remets mes pouvoirs au commandant de ma garde, Tutmosis. C’est à lui que désormais vous devrez obéir ; c’est à lui aussi, mère, que tu adresseras tes observations …

— Tu es juste et sage ! s’écria le grand scribe. Il ne sied pas qu’un pharaon se préoccupe lui-même d’un complot …

Les assistants saluèrent profondément Tutmosis. La reine se jeta aux pieds de son fils.

Tutmosis sortit, accompagné des généraux. Il fit mettre en rang le premier régiment de la garde annonça :

— J’ai besoin de cent hommes prêts à mourir pour la grandeur de notre pharaon …

Une foule de soldats et d’officiers sortirent du rang : Eunane était parmi eux.

— Nous sommes tous prêts à donner notre vie pour notre maître ! s’écria Eunane.

— Il ne s’agit pas de mourir, mais de vaincre ! répondit Tutmosis. Les officiers qui m’accompagnent monteront de deux grades, et les soldats seront tous promus officiers ! C’est moi, commandant de la garde royale, qui vous l’annonce !

— Vive Tutmosis !.. s’éleva un grand cri.

Tutmosis fit atteler vingt-cinq chars à deux roues et les volontaires y montèrent. Lui-même, ainsi que Kalipsos, enfourchèrent des chevaux, et bientôt tout le détachement disparut sur la route de Memphis dans un grand tourbillon de poussière.

Hiram les regardait partir, debout à une des fenêtres du pavillon royal. Il se pencha vers Ramsès et lui murmura :

— Ce n’est que maintenant que je crois que tu n’étais pas de connivence avec les archiprêtres …

— Tu es fou ? éclata le pharaon.

— Pardonne-moi, seigneur, mais l’attaque du temple de Ptah, ce matin, était montée de toutes pièces par les prêtres. Je ne puis comprendre comment ils ont réussi à t’y mêler …

Il était cinq heures du soir.

Chapitre XXIV

Au moment même où Tutmosis et ses soldats partaient pour Memphis, le prêtre qui veillait au haut du pylône du temple de Ptah avertit les archiprêtres que le palais royal lui envoyait des signaux.

— Il semble que Sa Sainteté veuille faire la paix avec nous, dit en riant un des dignitaires présents.

— J’en doute fort !.. répondit Méfrès.

Herhor monta sur le pylône. Il revint bientôt et annonça :

— Notre maître a pris une fâcheuse décision : en ce moment même, Tutmosis vient nous arrêter ou nous massacrer, en compagnie d’un groupe de volontaires …

— Et tu oseras encore défendre Ramsès ? … s’écria Méfrès.

— Je dois le faire, car je l’ai promis à la reine.

— Oui, mais moi je ne lui ai rien promis ! répliqua Méfrès, et il quitta la pièce.

— Que comptes-tu faire ? demanda un des dignitaires.

Herhor haussa les épaules.

— La vieillesse lui fait perdre la raison, dit-il.

Peu avant six heures, Tutmosis et ses compagnons arrivèrent devant le temple de Ptah. Le favori royal frappa à la porte, qui s’ouvrit immédiatement.

Lorsqu’ils entrèrent dans la cour du temple, Tutmosis vit avec étonnement s’avancer vers lui Herhor, entouré des autres archiprêtres.

— Que veux-tu, mon fils ? demanda le ministre à Tutmosis, qui perdait un peu contenance.

Mais, rapidement, il se domina et répondit :

— Herhor, archiprêtre d’Amon à Thèbes ! Sur la foi de lettres que tu as écrites à l’Assyrien Sargon et que j’ai ici, tu es accusé de trahison d’État et tu dois te justifier devant le pharaon …

— Si notre jeune maître veut connaître les buts de la politique menée par son glorieux prédécesseur Ramsès XII, qu’il s’adresse au Grand Conseil et il en obtiendra tous les éclaircissements voulus, répondit calmement Herhor.

— Je t’invite à me suivre sur-le-champ, si tu ne veux pas que je t’y contraigne ! dit Tutmosis d’un ton menaçant.

— Mon fils, je supplie les dieux de te pardonner tes insolences …

— Vas-tu me suivre ? demanda Tutmosis.

— J’attends Ramsès ici ! répondit Herhor.

— Eh bien, reste ici, traître ! s’écria Tutmosis.

Il tira son glaive et bondit sur Herhor. Au même instant, Eunane, qui se tenait derrière son chef, leva sa hache et l’en frappa de toutes ses forces à hauteur du cou ; le sang gicla de tous côtés et le favori de Ramsès s’écroula, décapité. Quelques soldats se jetèrent sur Eunane, mais ils furent massacrés après un bref combat par les autres volontaires de la garde qui étaient tous à la solde des prêtres.

— Vive Herhor, notre maître ! s’écria Eunane en brandissant sa hache ensanglantée.

— Qu’il vive ! répétèrent les autres soldats et les prêtres, et tous se prosternèrent devant l’archiprêtre qui étendit ses deux mains et les bénit.

Cependant Méfrès, après avoir quitté l’assemblée des prêtres, s’était rendu dans les caves du temple où demeurait Lykon. Il l’endormit à l’aide du cristal magique et lui dit :

— Prends ce poignard … Va dans le jardin royal, et cherche jusqu’à ce que tu trouves celui qui t’a enlevé Kamée …

Le Grec grinça des dents.

— Et, lorsque tu l’auras trouvé, réveille-toi … termina Méfrès.

Il recouvrit Lykon d’une cape militaire et le fit sortir dans la rue par une porte dérobée. Puis il monta rapidement au haut du pylône et se mit à émettre des signaux à l’aide de drapelets multicolores. Lorsqu’il eut terminé, un mauvais sourire apparut sur son visage ridé. Il se mit à descendre lentement l’escalier de la tour. Soudain, arrivé au premier étage, il se vit entouré d’hommes enveloppés de manteaux sombres.

— Voici le saint Méfrès, dit l’un deux.

Tous s’agenouillèrent devant lui, et il leva le bras pour les bénir. Soudain, il demanda :

— Qui êtes-vous ?

— Les gardiens du labyrinthe.

— Et que me voulez-vous ? demanda-t-il encore, cependant que ses lèvres et ses mains commençaient à trembler.

— Tu es venu au Labyrinthe il y a quelques jours à peine, et tu en connais le chemin aussi bien que nous ; or, tu n’en as pas le droit … Comme tu es un grand savant, tu connais fort bien nos lois, et nous n’avons nul besoin de te les rappeler …

— Que voulez-vous dire ! s’écria Méfrès d’une voix blanche. Vous êtes des brigands envoyés par Her …

Il ne put achever. Un des hommes lui avait pris les deux bras, un autre lui avait recouvert le visage d’une étoffe, un troisième y avait versé quelques gouttes d’un liquide. Méfrès se débattit quelques instants, puis tomba. Les assaillants versèrent sur son visage encore un peu du liquide incolore, et lorsqu’il eut expiré, ils lui glissèrent dans la main un papyrus enroulé et disparurent dans les couloirs du pylône.

Trois hommes habillés de la même façon que les meurtriers de Méfrès suivaient Lykon depuis qu’il était sorti du temple. Ils marchèrent sur ses pas jusqu’au Nil ; là, il leur échappa et, sautant dans une petite embarcation, il traversa le fleuve ; ils se lancèrent à sa poursuite, mais, arrivés sur l’autre rive, ils le perdirent de vue.

— Il nous a de nouveau échappé !.. murmura l’un des hommes.

— Il est entré au palais royal ; ce n’est pas la peine de le poursuivre là … Il reviendra par ici, j’en suis tout à fait certain ! Attendons-le.

Et ils s’étendirent dans l’herbe.

* * *

Ramsès avait retrouvé sa bonne humeur après le départ de Tutmosis. Cependant, vers six heures, l’inquiétude le reprit.

— Il devrait nous avoir déjà envoyé un messager ! dit-il. Une chose est certaine : d’une manière ou d’une autre, la situation a été éclaircie.

— Peut-être le temple a-t-il opposé de la résistance ? … suggéra le grand trésorier.

— Et où est donc ce jeune prêtre, disciple de Samentou ? demanda soudain Hiram.

On envoya des soldats à sa recherche. Le prêtre avait disparu. Cet incident troubla fort l’entourage royal, et de nouveau l’angoisse s’empara de tous.

À la tombée de la nuit, un domestique vint annoncer à Ramsès que Hébron était très malade et demandait à voir le pharaon de toute urgence. Les courtisans, connaissant la nature des relations de Ramsès avec la belle Hébron, n’osèrent empêcher leur maître d’aller la rejoindre. D’ailleurs les jardins étaient bien gardés et aussi sûrs que le palais lui-même.

Lorsque Ramsès fut sorti, le grand scribe dit à Hiram :

— Je crois que cette expédition de cent hommes contre le temple de Ptah était une folie … Et que penses-tu de la disparition de ce jeune prêtre ? …

— Il est venu sans être appelé et il est reparti sans rien dire. C’est tout à fait normal, répondit Hiram.

Le scribe secoua dubitativement la tête.

Ramsès marchait rapidement vers le palais de Tutmosis. Lorsqu’il entra dans sa chambre, Hébron se jeta à son cou.

— Je meurs d’angoisse ! murmura-t-elle.

— Tu as peur pour Tutmosis ?

— Que m’importe Tutmosis, dit-elle avec dédain. Toi seul me préoccupes, à toi seul je pense …

— Je bénis tes craintes, car elles m’ont permis de te retrouver, ce soir … Dieux, quelle journée ! Si tu voyais les mines de mes conseillers ! Et ma mère se croit obligée de m’importuner sans cesse, elle aussi !.. La dignité de pharaon me pèse, crois-moi !

— Ne le dis pas si haut, murmura Hébron ; que feras-tu si Tutmosis échoue, au temple de Ptah ?

— Je lui retirerai le commandement et je coifferai moi-même le casque d’officier répondit Ramsès. Lorsque je prendrai la tête de mes troupes, la révolte cessera !..

— Laquelle ?

— Ah oui, c’est vrai ; nous en avons deux, en ce moment ! dit en riant le pharaon. Celle du peuple contre les prêtres, et celle des prêtres contre moi …

Il prit Hébron dans ses bras et l’entraîna cers sa couche en murmurant :

— Que tu es belle, aujourd’hui … Il me semble d’ailleurs que chaque jour tu deviens plus belle encore !..

— Lâche-moi !.. dit-elle en souriant. J’ai parfois peur que tu ne me mordes …

— Te mordre, non … Mais je pourrais t’étouffer sous mes baisers … Ah, si tu savais comme tu es belle …

— C’est l’impression que je te donne après une journée passée au milieu de tes généraux, plaisanta-t-elle. Mais lâche-moi donc !..

— Auprès de toi, je voudrais me changer en buisson de roses, et avoir pour te caresser autant de bras que l’arbre a de branches … Autant de mains qu’il a de feuilles, autant de bouches qu’il a de fleurs, afin de pouvoir embrasser en même temps et ta bouche, et tes yeux, et ton corps …

— Pour un souverain menacé, tu as des pensées bien frivoles …

— Au lit, je ne pense pas au trône … Aussi longtemps que j’ai mon épée, je garde le pouvoir.

— Ton armée est dispersée …

— Demain arriveront des régiments frais, et je regrouperai les autres … Mais ne t’occupe donc pas de tout cela … Un moment de caresses vaut plus qu’une année de règne …

Une heure plus tard, le pharaon quittait le palais de Sarah et retournait d’un pas lent vers son pavillon. Il était rêveur et pensait que les prêtres étaient stupides de lui résister. Il n’y avait jamais eu, en Égypte, meilleur pharaon que lui.

Soudain, un homme sortit de derrière un buisson et barra la route à Ramsès. Celui-ci avança d’un pas pour voir son visage et s’écria :

— Ah, c’est toi, misérable ? Je te tiens enfin !

C’était Lykon. Ramsès le saisit par le cou et le jeta au sol ; au même instant, il sentit une vive brûlure au ventre.

— Tu mords encore ? dit-il.

En même temps, il serra plus fort encore le cou du Grec et lorsqu’il entendit craquer les vertèbres broyées, il le repoussa d’un geste de dégoût. Lykon s’écroula sur le sol avec un gémissement d’agonie.

Ramsès fit quelques pas hésitants puis, sentant croitre la douleur, il tâta sa tunique et découvrit le manche d’un poignard. Il retira de son ventre une lame toute mince et, de la main, pressa la plaie.

— Je me demande si un de mes généraux aura des pansements, pensa-t-il.

Une sensation de nausée l’envahit, et il pressa le pas. Un officier courut à sa remontre en criant :

— Tutmosis est mort !.. Le traître Eunane l’a tué !..

— Eunane ? … répéta le pharaon. Et les autres soldats ? …

— Ils étaient presque tous vendus aux prêtres !..

— Il faut en finir ! dit Ramsès. Appelez les Asiates !

La trompette retentit et les cavaliers asiates sortirent en courant de leur caserne.

— Donnez-mot un cheval ! dit Ramsès.

Mais un vertige lui fit fermer les yeux et il ajouta :

— Non … Avancez plutôt une litière … Je ne veux pas me fatiguer.

Il chancela et s’écroula dans les bras de ses officiers.

— J’allais oublier … dit-il d’une voix éteinte. Apportes-moi aussi mon casque et mon épée … Celle que je portais dans le désert … Nous allons à Memphis !

Des domestiques accoururent avec des torches. Le visage du pharaon était blême et ses yeux se voilaient déjà. Il tendit encore le bras, comme s’il cherchait une arme, remua les lèvres puis, au milieu du silence, le maître de l’Orient et de l’Occident cessa de respirer.

Chapitre XXV

De la mort de Ramsès XIII à ses funérailles, ce fut l’archiprêtre d’Amon à Thèbes, Herhor, qui assuma le pouvoir.

Ce fut pour l’Égypte une époque de grande prospérité. Herhor apaisa l’agitation populaire et octroya le repos hebdomadaire à tous les Égyptiens. Il protégea les Phéniciens et conclut avec l’Assyrie un traité de paix, sans toutefois lui céder la Phénicie. La justice fut rétablie et avec elle revint le calme. Aussi, après trois mois de ce gouvernement, le peuple disait-il :

— Béni soit Herhor !.. Il est digne de succéder à Ramsès XIII, fléau de l’Égypte, coureur de femmes et ruine du trésor !..

Ainsi, quelques semaines avaient suffi pour que le peuple oublie que toutes les réformes de Herhor n’étaient que la réalisation des projets d’un pharaon jeune et généreux.

En décembre, lorsque la momie de Ramsès XIII eut été déposée à Thèbes, les grands du royaume se réunirent au temple d’Amon. Tous les archiprêtres étaient là, les généraux, les gouverneurs, et aussi Nitager, le glorieux commandant des troupes d’Orient.

Il s’agissait de résoudre un grave problème d’État : la succession de Ramsès XIII, mort sans héritier.

Herhor, qui présidait, prit la parole le premier.

— Archiprêtres, généraux, dignitaires, nous sommes réunis ici pour donner une solution à un problème de grande importance. Avec la mort de Ramsès XIII, dont l’existence brève et agitée s’est terminée de tragique façon …

Ici, il poussa un profond soupir.

— Avec sa mort s’est éteinte la glorieuse vingtième dynastie …

Un murmure parcourut l’assemblée.

— La dynastie n’est pas éteinte, interrompit violemment le gouverneur de Memphis ; la reine Nikotris vit toujours, et c’est à elle que revient le trône !..

Herhor attendit un instant, puis enchaîna :

— Ma noble épouse, la reine Nikotris …

Un murmure d’étonnement couvrit ses paroles. Lorsque le silence fut rétabli, Herhor reprit d’une voix forte :

— Ma noble épouse, la reine Nikotris, inconsolable depuis la mort de son fils bien-aimé, a renoncé au trône …

— En as-tu la preuve ? s’écria le gouverneur de Memphis.

Sur un signe de Herhor, le grand juge de Thèbes lut l’acte de mariage conclu deux jours plus tôt entre Herhor, archiprêtre d’Amon, et Nikotris, veuve de Ramsès XII, mère de Ramsès XIII.

Un silence de mort accueillit cette lecture. Herhor reprit :

— Puisque mon épouse et dernière descendante de la vingtième dynastie a renoncé à ses droits au trône, nous devons élire un nouveau pharaon … Il doit être mûr, énergique et expert dans l’art de gouverner. C’est pourquoi je propose …

— Herhor ! cria une voix.

— Je propose, poursuivit Herhor, le glorieux Nitager.

Nitager resta assis un long moment, les yeux mi-clos, un sourire indéfinissable aux lèvres. Enfin, il se leva et dit :

— Le titre de pharaon ne manquera jamais de candidats … Il n’y en a jamais que trop ! Mais les dieux désignent sans doute possible un homme qui dépasse tous les autres d’une tête. Aussi, au lieu d’accepter la glorieuse couronne que l’on m’offre, je répondrai : Vive le premier pharaon de la nouvelle dynastie, Sam-Amen-Herhor !

Tous les assistants, à de rares exceptions près, répétèrent le même cri, et le grand juge fit apporter sur un plateau deux toques : une blanche et une rouge, symboles de la Basse et de la Haute-Égypte. Herhor baisa le serpent doré qui les ornait et s’en coiffa.

Alors commença l’hommage des grands d’Égypte. Il dura plusieurs heures. En même temps, un acte fut dressé, que tous signèrent, et dès ce moment, Herhor fut pharaon d’Égypte.

Le soir, il rentra fatigué dans ces appartements. Il y trouva Pentuer, plus maigre que jamais, le visage triste et accablé. Le prêtre se prosterna, mais Herhor le releva et lui dit en souriant :

— Tu n’as pas signé mon élection, tu ne m’as pas rendu hommage ; devrai-je t’assiéger un jour ou l’autre au temple de Ptah ? … Eh bien, as-tu réfléchi ? Restes-tu près de moi ou préfères-tu Ménès ?

— Pardonne-moi, seigneur, répondit Pentuer, mais la vie de Cour m’a lassé, et je n’ai plus qu’un désir : me plonger dans l’étude.

— Tu ne parviens donc pas à oublier Ramsès ! Pourtant, tu l’as si peu connu …

— Ne me blâme pas, seigneur ; Ramsès XIII fut le premier pharaon à comprendre la misère du peuple égyptien.

Herhor sourit à nouveau.

— Ah, ces savants !.. dit-il en hochant la tête. C’est toi qui as attiré l’attention de Ramsès sur la condition du peuple, et maintenant tu portes son deuil quoiqu’il n’ait rien fait pour ce peuple ! De même Ménès : il ne se doute pas que sa lettre annonçant une éclipse du soleil a renversé la dynastie !.. Sans elle, Méfrès et moi casserions sans doute des pierres aux carrières … Va, Pentuer, va, et salue Ménès de ma part. Sache aussi que je sais être reconnaissant, ce qui est un des grands secrets du succès. Va et reviens quand tu voudras ; il y aura toujours pour toi une place de choix à mes côtés …

Il leva le bras et bénit Pentuer humblement agenouillé.


FIN




BOLESLAW PRUS est né en 1845 dans un domaine terrien de la région de Hrubieszow, en Pologne.

Jeune lycéen, il prit part à l’insurrection nationale de 1863, fut blessé et fait prisonnier. En 1866, il commença des études de mathématiques à Varsovie, là même où étudia un autre grand écrivain polonais, Sienkiewicz. Son activité littéraire débuta en 1872, et devait dès lors remplir exclusivement sa vie.

Il publia un grand nombre de cours récits, de 1882 à 1885, et s’assura ainsi une large audience et une renommée considérable. Enfin, il se tourna vers le roman. En 1887, parait Lalka, son premier vrai roman. Il est suivi, en 1890, de Emancypantki ; enfin, en 1895, paraît son troisième roman d’envergure, historique cette fois, Le Pharaon.

Écrivain social, amoureux du style, historien consciencieux, Boleslaw Prus est resté un des plus grands auteurs qu’ait produits la Pologne. Il est mort en pleine gloire à Varsovie, en 1912, entouré du respect et de l’admiration de tous.



1 À l’époque hellénistique, un mercenaire était payé pendant son service 1 drachme par jour en moyenne, et le talent équivalait à environ 6000 drachmes.

2 Un satrape, signifiant « protecteur du pouvoir [royaume] », est le gouverneur d’une satrapie, c’est-à-dire une division administrative de l’Empire perse.

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