Chapitre XI Urras


Rodarred, la vieille capitale de la province d’Avan, était une ville de pointes : une forêt de pins et, surmontant les flèches des pins, une forêt encore plus élancée de tours. Les rues étaient sombres et étroites, moussues, souvent brumeuses, bordées d’arbres. Les sept ponts qui traversaient la rivière étaient les seuls endroits d’où l’on pouvait voir les sommets des tours en levant les yeux. Certaines avaient plusieurs centaines de pieds de haut, d’autres n’étaient que de simples bourgeons, comme des maisons ordinaires légèrement surélevées. Certaines étaient en pierre, d’autres en porcelaine, en mosaïque, en feuilles de verre coloré, en plaques de cuivre, de fer, d’or, incroyablement décorées, délicates, scintillantes. Durant les trois cents années de son existence, le Conseil Mondial des Gouvernements Urrastis avait eu son siège parmi ces rues hallucinantes et agréables. De nombreuses ambassades et consulats auprès du CMG et de l’A-Io se trouvaient aussi à Rodarred, qui n’était qu’à une heure seulement de Nio Esseia et du siège du gouvernement national.

L’Ambassade terrienne auprès du CMG était située dans le Château du Fleuve, qui se cachait entre l’autoroute de Nio et le fleuve, et ne lançait qu’une seule tour basse et réticente avec un toit carré et d’étroites fenêtres latérales faisant penser à des yeux à demi clos. Ses murs avaient résisté aux armes et aux intempéries depuis quatorze siècles. Du côté de la terre, il était bordé d’arbres sombres entre lesquels un pont-levis enjambait un fossé. Le pont-levis était baissé, et les portes grandes ouvertes. Le fossé, le fleuve, l’herbe verte, les murs noirs, le drapeau qui flottait au sommet de la tour, tout cela scintillait faiblement tandis que le soleil s’infiltrait à travers le brouillard du fleuve, et que les cloches de toutes les tours de Rodarred accomplissaient leur longue tâche harmonieuse et folle, qui consistait à sonner sept heures.

Dans le château, derrière le bureau de réception très moderne, un employé accomplissait un énorme bâillement.

— Nous n’ouvrons pas avant huit heures, dit-il d’une voix morne.

— Je veux voir l’Ambassadrice.

— L’Ambassadrice prend son petit déjeuner. Il vous faut prendre rendez-vous.

En disant cela, l’employé essuya ses yeux humides et fut capable de voir clairement le visiteur pour la première fois. Il le fixa du regard, remua plusieurs fois les mâchoires, et dit :

— Qui êtes-vous ? Où… Que voulez-vous ?

— Je veux voir l’Ambassadrice.

— Attendez un moment, dit l’employé avec le plus pur accent nioti en fixant toujours le visiteur, et il tendit la main vers un téléphone.

Une voiture venait de se ranger entre le pont-levis et l’entrée de l’Ambassade, et plusieurs hommes en sortaient ; les boucles de métal de leurs uniformes noirs luisaient dans le soleil. Deux autres hommes venaient d’entrer par le vestibule de la partie centrale du bâtiment, parlant ensemble ; des gens étranges, vêtus bizarrement. Shevek contourna le bureau de réception et s’avança vers eux, essayant de courir.

— Aidez-moi ! dit-il.

Ils parurent surpris. L’un d’eux se recula en fronçant les sourcils. L’autre regarda derrière Shevek le groupe en uniforme qui pénétrait au même instant dans l’Ambassade.

— Par ici, dit-il avec sang-froid.

Il prit le bras de Shevek et passa avec lui dans un petit bureau latéral, en deux temps trois mouvements, comme un danseur de ballet.

— Que se passe-t-il ? Vous êtes de Nio Esseia ?

— Je veux voir l’Ambassadrice.

— Êtes-vous l’un des grévistes ?

— Shevek. Je m’appelle Shevek. Je suis d’Anarres.

Les yeux de l’étranger brillèrent d’un regard intelligent dans son visage d’un noir de jais.

Man dieu ! dit le Terrien dans un souffle, puis il demanda en Iotique : Est-ce que vous demandez l’asile ?

— Je ne sais pas. Je…

— Venez avec moi, Dr Shevek. Allons dans une pièce où vous pourrez vous asseoir.

Il y eut des couloirs, des escaliers, la main de l’homme noir sur son bras.

Des gens essayaient de lui enlever son manteau. Il se débattit, craignant qu’ils ne veuillent prendre le calepin dans la poche de sa chemise. Quelqu’un parla d’une façon autoritaire dans une langue étrangère, et quelqu’un d’autre lui dit :

— Ce n’est rien. Il essaie de voir si vous êtes blessé. Votre manteau est taché de sang.

— Un autre homme, dit Shevek. C’est le sang d’un autre homme.

Il s’efforça de s’asseoir, bien que la tête lui tournât. Il était sur une couchette dans une grande salle éclairée par le soleil ; apparemment, il s’était évanoui. Quelques hommes et une femme se tenaient près de lui. Il les regarda sans comprendre.

— Vous êtes à l’Ambassade de Terra, Dr Shevek. Vous êtes sur un sol terrien, ici. Vous êtes parfaitement à l’abri. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que vous le désirerez.

La peau de la femme était d’un brun-jaune, comme la terre ferreuse, et sans poil, sauf sur le crâne ; elle n’était pas rasée, mais simplement sans poil. Ces traits étaient étranges et enfantins, une petite bouche, un nez bas, des yeux avec de longues paupières pleines, des pommettes et un menton ronds, assez grosse. Toute sa silhouette était arrondie, souple, enfantine.

— Vous êtes à l’abri, ici, répéta-t-elle.

Il tenta de parler, mais n’y parvint pas. Un des hommes lui appuya doucement sur la poitrine, en disant :

— Allongez-vous, allongez-vous.

Il s’allongea, mais murmura :

— Je veux voir l’Ambassadrice.

— Je suis l’Ambassadrice, dit-elle. Je m’appelle Keng. Nous sommes heureux que vous soyez venu vers nous. Vous êtes en sûreté, ici. Reposez-vous, maintenant, Dr Shevek, nous parlerons plus tard. Rien ne presse.

Sa voix avait une résonance mélodieuse et bizarre, mais elle était rauque, comme la voix de Takver.

— Takver, dit-il, dans sa propre langue, je ne sais pas quoi faire.

— Dormez, dit-elle, et il dormit.


Après deux jours de sommeil et de repas, à nouveau vêtu de son costume ioti gris qu’ils avaient fait nettoyer et repasser pour lui, il fut conduit jusqu’au salon privé de l’Ambassadrice, au troisième étage de la tour.

L’Ambassadrice ne s’inclina pas devant lui, et ne lui serra pas la main, mais elle joignit ses paumes devant ses seins en souriant.

— Je suis heureuse de voir que vous allez mieux, Dr Shevek. Non, je devrais dire simplement Shevek, n’est-ce pas ? Asseyez-vous, je vous en prie. Je suis désolée de devoir vous parler en Iotique, une langue étrangère pour nous deux. Je ne connais pas votre langue. J’ai entendu dire qu’elle était très intéressante, la seule langue inventée rationnellement qui soit devenue celle d’un grand peuple.

Il se sentit grand, fort, poilu devant cette étrangère raffinée. Il s’assit dans un des profonds fauteuils moelleux. Keng s’assit également, mais en faisant une grimace.

— J’ai le dos abîmé, dit-elle, à force de m’asseoir dans ces fauteuils confortables !

Et Shevek se rendit compte alors que ce n’était pas une femme de trente ans ou moins, comme il l’avait cru, mais qu’elle avait une soixantaine d’années, ou plus ; sa peau douce et son physique enfantin l’avaient trompé.

— Chez moi, continua-t-elle, nous nous asseyons généralement sur des coussins posés sur le sol. Mais si je faisais cela ici je devrais lever encore davantage les yeux vers tout le monde. Vous autres Cetiens êtes tous si grands !… Nous avons un petit problème. C’est-à-dire, pas vraiment nous, mais le gouvernement de l’A-Io en a un. Vos amis d’Anarres, ceux qui maintiennent une communication radio avec Urras, vous savez, ils ont demandé avec insistance à vous parler. Et le gouvernement ioti est embarrassé. – Elle sourit, un sourire amusé. – Ils ne savent pas quoi répondre.

Elle était calme. Elle était calme comme une pierre usée par l’eau qui, lorsqu’on la contemple, calme l’esprit. Shevek s’enfonça dans son fauteuil et mit un temps considérable à répondre.

— Le gouvernement ioti sait-il que je suis ici ?

— Eh bien, pas officiellement. Nous n’avons rien dit, et ils n’ont rien demandé. Mais nous avons plusieurs employés et secrétaires iotis qui travaillent ici à l’Ambassade. Alors, bien sûr, ils le savent.

— Est-ce un danger pour vous – que je sois ici ?

— Oh non. Ceci est une ambassade auprès du Conseil Mondial des Gouvernements, pas de la nation de l’A-Io. Vous aviez parfaitement le droit de venir ici, ce que le reste du Conseil Mondial forcerait l’A-Io à admettre. Et comme je vous l’ai dit, ce château est un territoire terrien. – Elle sourit à nouveau ; son visage lisse se plissa en une infinité de petites rides, puis se déplissa. – Une délicieuse fantaisie de diplomates ! Ce château, à onze années lumière de ma Terre, cette pièce dans une tour de Rodarred, en A-Io, sur la planète Urras du Soleil Tau Ceti, c’est un territoire terrien.

— Alors vous pouvez leur dire que je suis ici.

— Bien. Cela simplifiera les choses. J’attendais votre consentement.

— Il n’y avait pas de… message pour moi, d’Anarres ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas demandé. Je n’y ai pas pensé de votre point de vue. Si quelque chose vous inquiète, nous pourrions communiquer avec Anarres. Nous connaissons la longueur d’onde qu’ont utilisée vos amis de là-haut, bien sûr, mais nous ne l’avons pas utilisée nous-mêmes parce que personne ne nous avait invités à le faire. Il semblait plus sage de ne pas se presser. Mais nous pouvons facilement vous obtenir une communication.

— Vous avez un transmetteur ?

— Notre vaisseau nous relayera – le vaisseau hainien qui tourne en orbite autour d’Urras. Hain et Terra travaillent ensemble, vous savez. L’ambassadeur hainien sait que vous êtes chez nous ; il est la seule personne qui ait été informée officiellement. Aussi la radio est-elle à votre service.

Il la remercia, avec la simplicité de quelqu’un qui ne regarde pas derrière l’offre pour découvrir son motif. Elle l’étudia pendant un instant, de ses yeux intelligents, calmes et directs.

— J’ai entendu votre discours, dit-elle.

Il la regarda comme s’il était loin d’elle.

— Mon discours ?

— Quand vous avez parlé à la grande manifestation de la Place du Capitole. Il y a une semaine aujourd’hui. Nous écoutons toujours la radio clandestine, les émissions des Travailleurs Socialistes et des Libertaires. Bien sûr, ils rendaient compte de la manifestation. Je vous ai entendu parler. J’étais très émue. Et puis il y a eu un bruit, un bruit étrange, et on a pu entendre la foule commencer à hurler. Ils n’ont pas expliqué pourquoi. Les gens criaient. Et puis ça s’est arrêté d’un seul coup. C’était terrible, terrible à écouter. Et vous y étiez. Comment avez-vous pu vous échapper ? Comment vous ont-ils fait sortir de la ville ? La Vieille Ville est toujours cernée ; il y a trois régiments de soldats à Nio ; chaque jour, ils cueillent les grévistes et les suspects par douzaines et par centaines. Comment êtes-vous arrivé ici ?

Il sourit doucement.

— Dans un taxi.

— Malgré tous les barrages ? Et avec ce manteau couvert de sang ? Et tout le monde sait à quoi vous ressemblez.

— J’étais caché sous le siège arrière. Le taxi était réquisitionné, est-ce le mot exact ? C’est un risque que plusieurs personnes ont pris pour moi.

Il baissa les yeux vers ses mains posées sur ses cuisses. Il était assis très calmement et parlait d’une voix tranquille, mais il y avait en lui une tension intérieure, un effort, visible dans ses yeux et dans les plis qui entouraient sa bouche. Il réfléchit un moment, puis continua de la même voix détachée.

— Au début, c’était de la chance. Quand je suis sorti de ma cachette, j’ai eu de la chance de ne pas me faire arrêter tout de suite. Mais je suis parvenu à entrer dans la Vieille Ville. Après cela, ce n’était plus seulement de la chance. Ils ont décidé pour moi où je devais aller, et ils ont tout préparé pour m’amener ici, ce sont eux qui ont pris les risques. – Il dit un mot dans sa propre langue, puis le traduisit : La solidarité…

— C’est très étrange, dit l’Ambassadrice de Terra. Je ne sais presque rien de votre monde, Shevek. Je n’en sais que ce que nous disent les Urrastis, puisque votre peuple ne nous laisse pas venir sur Anarres. Je sais bien sûr que la planète est aride et désolée, et comment la colonie a été fondée, que c’est une expérience de communisme non autoritaire, et qu’elle a survécu depuis cent soixante-dix ans. J’ai lu quelques-uns des écrits d’Odo – pas beaucoup. Je pensais que ce n’était pas très important par rapport aux événements qui se passent sur Urras maintenant, plutôt lointain, une expérience intéressante. Mais j’avais tort, n’est-ce pas ? C’est important. Peut-être Anarres est-elle la clef d’Urras… Les révolutionnaires de Nio sont issus de cette même tradition. Ils ne faisaient pas simplement la grève pour de meilleurs salaires ou pour protester contre la mobilisation. Ils ne sont pas seulement socialistes, ce sont des anarchistes ; ils faisaient la grève contre le pouvoir. Voyez-vous, la taille de la manifestation, la force du sentiment populaire et la réaction de panique du gouvernement, tout cela semblait très difficile à comprendre. Pourquoi une telle agitation ? Le gouvernement d’ici n’est pas despotique. Les riches sont vraiment très riches, mais les pauvres ne sont pas si pauvres. Ils ne sont pas esclaves et ne meurent pas de faim. Pourquoi ne se contentent-ils pas du pain et des discours ? Pourquoi sont-ils hypersensibles ?… Maintenant je commence à voir pourquoi. Mais ce qui est toujours inexplicable, c’est que le gouvernement de l’A-Io, sachant que cette tradition libertaire était toujours vivante, et connaissant le mécontentement qui règne dans les villes industrielles, vous ait quand même fait venir ici. C’était mettre le feu aux poudres !

— Je n’étais pas censé m’approcher de la poudre. Je devais être tenu à l’écart de la populace, vivre parmi les universitaires et les riches. Ne pas voir les pauvres. Ne rien voir de laid. Je devais être mis dans du coton au fond d’une boîte enveloppée dans un papier protégé par un carton emballé dans un sac en plastique, comme tout ce qu’on trouve ici. Et là j’étais censé être heureux et faire mon travail, le travail que je ne pouvais pas faire sur Anarres. Et quand ce travail aurait été terminé, j’étais censé le leur donner pour qu’ils puissent vous menacer avec.

— Nous menacer ? Vous voulez dire Terra, et Hain, et les autres puissances interstellaires ? Nous menacer avec quoi ?

— Avec l’annihilation de l’espace.

Elle fut silencieuse pendant un instant.

— C’est ce que vous faites ? dit-elle de sa voix douce et amusée.

— Non. Ce n’est pas ce que je fais ! En premier lieu, je ne suis pas un inventeur, ni un ingénieur. Je suis un théoricien. Ce qu’ils veulent me soutirer, c’est une théorie. Une théorie du Champ Général en physique temporelle. Vous savez ce que c’est ?

— Shevek, votre physique cetienne, votre Science Noble, est incompréhensible pour moi. Je n’ai pas de formation poussée en mathématiques, ni en physique, ni en philosophie, et elle semble être constituée de ces trois choses, et de la cosmologie, et d’autres encore. Mais je sais ce que vous voulez dire quand vous parlez de Théorie de la Simultanéité, à la façon dont je sais ce qu’on entend par Théorie de la Relativité ; c’est-à-dire, je sais que la théorie de la relativité a donné quelques grands résultats pratiques ; et je suppose donc que votre physique temporelle peut rendre possible une nouvelle technologie.

Il acquiesça de la tête.

— Ce qu’ils veulent, répondit-il, c’est le transfert instantané de la matière à travers l’espace. La transilience. Le voyage spatial, vous voyez, mais sans traverser l’espace et sans intervalle de temps. Ils peuvent y arriver un jour ; sans doute pas à partir de mes équations. Mais d’après mes équations, ils peuvent faire l’ansible, s’ils le désirent. Les hommes ne peuvent pas sauter les grands vides, mais les idées le peuvent.

— Qu’est-ce donc qu’un ansible, Shevek ?

— Une idée. – Il sourit sans beaucoup d’humour. – Ce sera un appareil qui permettra la communication sans intervalle temporel entre deux points de l’espace. L’appareil ne transmettra pas de messages, bien sûr ; la simultanéité, c’est l’identité. Mais pour notre perception, cette simultanéité fonctionnera comme une transmission, comme un envoi du message. Et nous pourrons ainsi l’utiliser pour parler entre les mondes, sans cette longue attente que demandent les impulsions électromagnétiques pour que le message arrive et que la réponse revienne. C’est vraiment quelque chose de très simple. Comme une sorte de téléphone.

Keng se mit à rire.

— La simplicité des physiciens ! Alors comme ça, je pourrais prendre le – l’ansible ? – et parler avec mon fils à Delhi ? Et avec ma petite-fille, qui avait cinq ans quand je suis partie, et qui a vieilli de onze ans pendant que je voyageais de Terra vers Urras dans un vaisseau qui approchait de la vitesse de la lumière. Et je pourrais savoir ce qui se passe chez moi maintenant et non pas il y a onze ans. Et des décisions pourraient être prises, et des accords obtenus, et des informations partagées. Je pourrais parler avec des diplomates sur Chiffewar, vous pourriez parler à des physiciens sur Hain, il ne faudrait plus une génération aux idées pour aller d’un monde à l’autre… Vous savez, Shevek, je crois que votre quelque chose de très simple pourrait changer la vie des milliards d’habitants des neuf Mondes Connus ?

Il acquiesça.

— Cela rendrait possible une ligue des mondes, dit-elle. Une fédération. Nous sommes retenus à l’écart les uns des autres par les années, les décennies qui s’écoulent entre le départ et l’arrivée, entre la question et la réponse. C’est comme si vous aviez inventé le langage humain ! Nous pouvons parler – nous pouvons enfin parler ensemble.

— Et que direz-vous ?

Le ton amer de sa voix étonna Keng. Elle le regarda sans rien dire.

Il se pencha en avant sur son fauteuil et se frotta le front d’un air malheureux.

— Écoutez, dit-il, je dois vous expliquer pourquoi je suis venu vous voir, et aussi pourquoi je suis venu sur ce monde. Je suis venu pour l’idée. Pour l’amour de l’idée. Sur Anarres, voyez-vous, nous nous sommes isolés. Nous ne parlons pas avec d’autres gens, avec le reste de l’humanité. Je ne pouvais pas finir mon travail là-haut. Et si j’avais pu le finir, ils n’en auraient pas voulu, ils n’en voient pas l’utilité. Alors je suis venu ici. Ici se trouve ce dont j’ai besoin – la discussion, le partage, une expérience au Laboratoire de Recherche sur la Lumière qui prouve quelque chose qu’elle n’était pas destinée à prouver, un livre sur la Théorie de la Relativité venu d’un monde étranger, la stimulation dont j’avais besoin. Et ainsi, j’ai enfin terminé le travail. Il n’est pas encore mis par écrit, mais j’ai les équations et le raisonnement, c’est fait. Cependant, les idées qui sont dans ma tête ne sont pas les seules qui soient importantes pour moi. Ma société est aussi une idée. Et j’ai été formé par elle. Une idée de liberté, de changement, de solidarité humaine, une idée importante. Et bien qu’ayant été très stupide, j’ai vu finalement qu’en poursuivant l’une, la physique, je trahissais l’autre. Je laissais les propriétaires m’acheter la vérité.

— Que pouviez-vous faire d’autre, Shevek ?

— N’y a-t-il pas une autre solution que la vente ? N’est-il pas possible de donner ?

— Oui…

— Ne comprenez-vous pas que je veux vous donner ceci – à vous, et à Hain et aux autres mondes – et aux nations d’Urras ? Mais à vous tous ! Afin qu’aucun de vous ne puisse l’utiliser, comme le désire l’A-Io, pour obtenir un pouvoir sur les autres, pour devenir encore plus riche et gagner encore plus de guerres. Pour que vous ne puissiez pas utiliser la vérité pour votre propre profit, mais seulement pour le bien commun.

— À la longue, la vérité finit généralement par ne plus servir que le bien commun, dit Keng.

— À la longue, oui, mais je ne veux pas attendre. Je n’ai qu’une vie, et je ne la passerai pas à servir la cupidité, et le profit, et les mensonges. Je ne servirai aucun maître.

Le calme de Keng lui demandait un effort bien plus grand qu’au début de leur discussion. La force de la personnalité de Shevek, qui n’était pas freinée par la moindre gêne ou la moindre considération défensive, était formidable. Elle était impressionnée par lui, et le regardait avec compassion, ainsi qu’avec une certaine crainte.

— À quoi ressemble-t-elle, dit l’Ambassadrice, comment est-elle, cette société qui vous a formé ? Je vous ai entendu parler d’Anarres, sur la Place du Capitole, et j’ai pleuré en vous écoutant, mais je ne vous croyais pas vraiment. Les hommes parlent toujours de chez eux, de leur pays lointain… Mais vous n’êtes pas comme les autres hommes. Il y a en vous une différence.

— La différence de l’idée, répondit-il. C’est aussi pour cette idée que je suis venu ici. Pour Anarres. Puisque mon peuple refuse de regarder à l’extérieur, je pensais que je pourrais faire en sorte que les autres regardent vers nous. Je croyais qu’il serait mieux de ne pas nous tenir à l’écart derrière un mur, mais d’être une société parmi les autres. Un monde parmi les autres, qui donne et qui prend. Mais j’avais tort… J’avais complètement tort.

— Pourquoi ? Assurément…

— Parce qu’il n’y a rien, rien sur Urras dont nous autres Anarrestis avons besoin ! Nous sommes partis les mains vides, il y a cent soixante-dix ans, et nous avons eu raison. Nous n’avons rien emporté. Parce qu’il n’y a rien ici que les États et leurs armes, les riches et leurs mensonges, et les pauvres et leur misère. Il n’y a aucun moyen d’agir avec un cœur pur, sur Urras. Vous ne pouvez rien faire qui ne soit en rapport avec le profit, et la crainte de perdre, et le désir de puissance. Vous ne pouvez pas dire bonjour sans savoir lequel d’entre vous est « supérieur » à l’autre, ou du moins essaye de le prouver. Vous ne pouvez pas agir comme un frère envers les autres gens, vous devez les manipuler, ou les commander, ou leur obéir, ou les tromper. Vous ne pouvez pas « toucher » une autre personne, et pourtant ils ne vous laissent jamais seul. Il n’y a pas de liberté. C’est une boîte – Urras est une boîte, un paquet, avec le joli papier d’emballage que forment le ciel bleu, les champs, les forêts et les grandes villes. Et quand vous ouvrez la boîte, qu’y a-t-il à l’intérieur ? Une cave sombre et poussiéreuse, et un homme mort. Un homme dont la main a été déchiquetée parce qu’il la tendait aux autres. J’ai finalement atteint l’Enfer. Desar avait raison ; l’Enfer, c’est Urras.

Malgré l’intensité de ses paroles, il s’exprimait simplement, avec une sorte d’humilité, et l’Ambassadrice de Terra le regarda à nouveau avec un étonnement prudent mais sympathique, comme si elle ne savait pas du tout comment prendre cette simplicité.

— Nous sommes tous les deux des étrangers ici, Shevek, dit-elle enfin. Et je viens de bien plus loin dans l’espace et dans le temps. Et pourtant je commence à penser que je suis bien moins étrangère à Urras que vous ne l’êtes… Laissez-moi vous dire à quoi ce monde ressemble pour moi. Pour moi, et pour tous mes amis Terriens qui ont vu cette planète, Urras est la plus agréable, la plus diversifiée, la plus belle de toutes les planètes habitées. C’est le monde qui ressemble le plus au Paradis.

Elle le regarda calmement, d’un air doux ; il ne répondit rien.

— Je sais qu’il s’y trouve des choses mauvaises, qu’il est plein d’injustices, de cupidité, de stupidité, de gaspillage. Mais il y a aussi beaucoup de bonnes choses, la beauté, la vitalité, la perfection. C’est ainsi qu’un monde devrait être ! Il est vivant, extraordinairement vivant… vivant d’espoir, malgré tous ses maux. N’est-ce pas vrai ?

Il acquiesça.

— Maintenant, vous, un homme d’un monde que je ne peux même pas imaginer, vous qui considérez mon Paradis comme un Enfer, voulez-vous savoir à quoi ressemble ma planète ?

Il resta silencieux, la regardant de ses yeux clairs et attentifs.

— Ma planète, ma Terre, est une ruine. Une planète gaspillée par la race humaine. Nous nous sommes multipliés, et gobergés et nous nous sommes battus jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien, et ensuite nous sommes morts. Nous n’avons contrôlé ni notre appétit, ni notre violence : nous ne nous sommes pas adaptés. Nous nous sommes détruits nous-mêmes. Mais nous avons d’abord détruit la planète. Il ne reste plus de forêts sur ma Terre. L’air est gris, le ciel est gris, il y fait toujours chaud. C’est habitable, c’est toujours habitable, mais pas comme l’est ce monde-ci. Celui-ci est un monde vivant, une harmonie. Le mien est discordant. Vous autres, Odoniens, avez choisi un désert ; nous, Terriens, avons fait de notre monde un désert… Nous y survivons, comme vous le faites. Les gens sont tenaces ! Nous sommes près d’un demi-milliard en ce moment. Autrefois, nous avons été neuf milliards. On peut encore voir partout les vieilles villes. Les os et les briques tombent en poussière, mais pas les petits morceaux de plastique – et ils ne s’adaptent pas non plus. Nous avons échoué en tant qu’espèce, en tant qu’espèce sociale. Nous sommes ici, maintenant, parlant d’égal à égal avec d’autres sociétés humaines sur d’autres mondes, mais seulement grâce à la charité des Hainiens. Ils sont venus ; ils nous ont apporté leur aide. Ils ont construit des vaisseaux et nous les ont donnés, pour que nous puissions quitter notre monde ruiné. Ils nous ont traités gentiment, avec charité, comme l’homme fort traite celui qui est malade. C’est un peuple très étrange, ces Hainiens ; plus vieux que tous les autres ; infiniment généreux. Ils sont altruistes. Ils agissent à cause d’un sentiment de culpabilité que nous ne comprenons même pas, malgré tous nos crimes. Je crois que c’est leur passé, leur passé infini, qui les fait agir ainsi, dans tout ce qu’ils font. Enfin, nous avons sauvé ce qui pouvait l’être, et rétabli une sorte de vie parmi les ruines, sur Terra, de la seule façon possible : c’est-à-dire au prix d’une centralisation totale. Le contrôle absolu sur l’utilisation de chaque acre de terre, de chaque morceau de métal, de chaque litre de carburant. Le rationnement total, le contrôle des naissances, l’euthanasie, la conscription générale dans les forces de production. L’enrégimentation absolue de chaque vie pour assurer la survie de l’espèce. Nous avions déjà réussi cela, quand les Hainiens sont arrivés. Ils nous ont apporté… un peu plus d’espoir. Pas beaucoup. Nous avons dépassé l’espoir… Nous ne pouvons que regarder de l’extérieur ce monde splendide, cette société vivante, cette Urras, ce Paradis. Nous ne pouvons que l’admirer, et peut-être l’envier un peu. Pas beaucoup.

— Et Anarres, telle que vous m’en avez entendu en parler… Qu’est-ce qu’Anarres représente pour vous, Keng ?

— Rien. Rien, Shevek. Nous avons perdu nos chances de devenir Anarres il y a des siècles, avant même son existence.

Shevek se leva et se dirigea vers la fenêtre, une des longues meurtrières horizontales de la tour. Il y avait une niche dans le mur, en dessous, sur laquelle un archer pouvait monter pour observer et tirer sur des assaillants qui approcheraient du portail principal ; si on ne montait pas sur cette niche, on ne pouvait voir par la fente que le ciel baigné de soleil, légèrement brumeux. Shevek se tint sous la fenêtre et regarda à l’extérieur ; il remplit ses yeux de lumière.

— Vous ne comprenez pas ce qu’est le temps, dit-il. Vous dites que le passé est fini, que le futur n’est pas réel, qu’il n’y a pas de changement, pas d’espoir. Vous pensez qu’Anarres est un futur qui ne peut pas être atteint, tout comme votre passé ne peut pas être changé. Et il n’y a plus que ce présent, cette Urras, ce présent riche, réel, stable, le moment immédiat. Et vous pensez que c’est quelque chose qui peut être possédé ! Vous l’enviez un peu. Vous croyez que c’est quelque chose que vous aimeriez avoir. Mais il n’est pas réel, vous savez. Il n’est pas stable, ni solide – rien ne l’est. Les choses changent, changent. Vous ne pouvez pas avoir quelque chose… Et vous pouvez encore moins avoir le présent, à moins d’accepter avec lui le passé et l’avenir. Non seulement le passé, mais aussi le futur, pas seulement le futur, mais aussi le passé ! Parce qu’ils sont réels : et ce n’est que leur réalité qui rend le présent réel ! Vous ne parviendrez pas à atteindre le stade d’Urras, ni même à la comprendre, à moins d’accepter la réalité, la réalité durable d’Anarres. Vous avez raison, nous sommes la clef. Mais quand vous avez dit cela, vous ne le pensiez pas vraiment. Vous ne croyez pas à Anarres. Vous ne croyez pas en moi, bien que je sois là, avec vous, dans cette pièce, en ce moment… Les gens de mon peuple avaient raison, et j’avais tort, en ceci : Nous ne pouvons pas venir vers vous. Vous ne nous laisseriez pas venir. Vous ne croyez pas dans le changement, dans la chance, dans l’évolution. Vous préféreriez nous détruire plutôt qu’admettre notre réalité, plutôt qu’admettre qu’il y a un espoir ! Nous ne pouvons pas venir vers vous. Nous pouvons seulement attendre que vous veniez vers nous.

Keng eut une expression étonnée et pensive, et peut-être un peu ébahie.

— Je ne comprends pas… Je ne comprends pas, dit-elle enfin. Vous êtes comme quelqu’un de notre propre passé, un de ces vieux idéalistes, ces visionnaires de la liberté ; et cependant je ne vous comprends pas, comme si vous tentiez de me parler de choses futures ; et pourtant, comme vous l’avez dit, vous êtes ici, et maintenant !… – Elle n’avait pas perdu sa perspicacité. Elle ajouta au bout d’un court instant : Alors pourquoi êtes-vous venu vers moi, Shevek ?

— Oh, pour vous donner l’idée. Ma théorie, vous savez. Pour l’empêcher de devenir une propriété des Iotis, un investissement ou une arme. Si vous le voulez, la chose la plus simple à faire serait d’émettre les équations, de les donner aux physiciens partout sur ce monde, et aux Hainiens et aux autres planètes, dès que possible. Avez-vous envie de faire cela ?

— C’est plus qu’une envie.

— Cela ne représentera que quelques pages. Les preuves et certaines implications seraient plus longues, mais cela peut venir plus tard, et d’autres pourront y travailler si je ne le peux pas.

— Mais que ferez-vous ensuite ? Avez-vous l’intention de retourner à Nio ? La ville paraît calme, maintenant ; l’insurrection semble avoir échoué, du moins pour l’instant ; mais je crains que le gouvernement ioti ne vous considère comme un insurgé. Il y a Thu, bien sûr…

— Non. Je ne veux pas rester ici. Je ne suis pas un altruiste ! Si vous pouviez aussi m’aider en cela, je voudrais rentrer sur Anarres. Peut-être les Iotis souhaitent-ils aussi me renvoyer là-haut. Ce serait logique, je crois : me faire disparaître, nier mon existence. Bien sûr, ils peuvent considérer qu’il est plus facile de me tuer ou de me mettre en prison pour le reste de mes jours. Mais je ne veux pas encore mourir, et je ne veux surtout pas mourir en Enfer. Où va votre esprit, quand vous mourez en Enfer ? – Il rit ; il avait retrouvé toute la douceur de ses manières. – Si vous pouviez me ramener sur Anarres, je pense qu’ils seraient soulagés. Les anarchistes morts font des martyrs, vous savez, et continuent à vivre pendant des siècles. Mais ceux qui partent peuvent être oubliés.

— Je croyais pourtant savoir ce qu’était le « réalisme », dit Keng.

Elle sourit, mais c’était d’un sourire forcé.

— Comment le pouvez-vous, si vous ne savez pas ce qu’est l’espoir ?

— Ne nous jugez pas trop durement, Shevek.

— Je ne vous juge pas du tout. Je demande simplement votre aide, pour laquelle je n’ai rien à vous donner en retour.

— Rien. Vous appelez rien votre théorie ?

— Mettez-la en balance avec la liberté d’un seul esprit humain, dit-il en se tournant vers elle, lequel pèsera le plus ? Pouvez-vous le dire ? Moi, je ne peux pas.

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