Marie McKenna était allongée, nue, à côté de lui. C’était son lit, et en même temps, il ne le reconnaissait pas. C’était sa chambre, et en même temps, ça ne l’était pas. Fegan était nu, lui aussi, et il avait honte. Il voulut rabattre les draps pour se couvrir.
« Non, dit-elle en lui attrapant la main.
— Je ne suis pas propre », répondit-il.
Elle lui intima le silence, se rapprocha de lui et l’embrassa. Son corps était chaud, sa bouche douce comme la brise en été.
« Il y a tellement longtemps, dit-il lorsque le baiser prit fin. Je ne sais plus comment on fait. »
Elle lui prit la main et la posa sur son sein. « Comme ça. »
Il sentit sa peau soyeuse, son sein rond et souple, ferme sous la paume. Le souvenir lui revenait. Oui, voilà. C’était doux, chaud… Mais poisseux ?
Il vit que sa main avait répandu des traînées rouges sur le corps de Marie. Elle s’en aperçut à son tour et fit une grimace de dégoût. Il essaya d’essuyer les traces, mais c’était pire, ses doigts laissaient partout leurs empreintes écarlates, sur les seins et le ventre de Marie. Elle s’écarta brusquement.
« Non », dit-il. Il voulut la retenir par les bras, mais à cause du sang, elle lui glissait entre les mains. « Je vous en prie, je vais essuyer. »
Il tenta à nouveau d’effacer les traces de sang et ne réussit qu’à les étaler davantage sur les hanches et les cuisses de Marie. « Je réparerai tout. S’il vous plaît… »
Elle se mit alors à crier et se débattit pour lui échapper. « Laissez-moi tranquille. Allez-vous-en. Au secours ! AU SECOURS ! »
Fegan ne comprenait pas pourquoi elle appelait ainsi à l’aide. Qui la menaçait ? Pas lui, sûrement pas. Bien sûr que non. Ce n’était qu’un peu de sang. Si elle cessait seulement de s’agiter… Mais elle ne se calmait pas. Elle continuait à se tordre en tous sens, à crier, à pleurer, et il voulait vraiment tout nettoyer, mais la main posée sur son épaule l’en empêchait. Le tirait en arrière, le secouait… Et à présent, celui qui l’agrippait ainsi disait quelque chose, lui parlait, alors qu’il devait absolument essuyer Marie. Réparer ce qu’il avait fait. Mais la main ne le lâchait pas, à cause de cette main, il ne…
« Hé, m’sieur. Vous dormirez dans l’avion. »
Fegan repoussa brutalement la main, ouvrit les yeux, et saisit dans sa poche le couteau dur et froid qu’il avait gardé contre la poitrine.
Le chauffeur de l’autobus recula, effrayé. « Ho là, relax… Je vous dis juste qu’on est arrivés. »
Désorienté, Fegan jeta un regard autour de lui. Les lumières étaient mises en veilleuse dans l’autobus. Dehors, des voyageurs attardés entraient et sortaient du terminal. Il avait le cœur en surrégime, le front baigné d’une sueur froide. « Pardon, dit-il. Merci. »
Il attrapa son sac de sport et partit dans l’allée centrale, sous l’œil soupçonneux du chauffeur. Dès qu’il fut descendu, la porte se referma. L’autobus démarra, l’abandonnant en face du terminal, de l’autre côté de la chaussée. Deux agents de la police de l’aéroport gardaient la porte, équipés de gilets pare-balles et de mitraillettes MP5 en bandoulière.
Fegan savait qu’on le fouillerait s’il approchait du terminal. Même au plus fort des Troubles, jamais on n’avait autant renforcé la sécurité. Une guerre qui se déroulait dans un désert, à des milliers de kilomètres de là, effrayait davantage qu’une guerre chez soi. Fegan sortit le téléphone de sa poche et composa le numéro de Marie. Pressant l’appareil contre son oreille, il ferma les yeux. Quand elle répondit, il sentit une onde de chaleur se répandre en lui.
« Je suis là », dit-il.
« Vous auriez dû partir, dit Fegan.
— Sûrement pas. » Marie conduisait vite, poussant le moteur de sa Clio sur la voie rapide qui contournait l’aéroport, en direction du nord. Ellen dormait dans le siège enfant à l’arrière. Elle somnolait déjà dans les bras de sa mère quand celle-ci, chargée d’une valise, avait rejoint Fegan.
« Vous seriez plus en sécurité, reprit Fegan.
— Peut-être, répondit Marie en passant rageusement les vitesses. Mais je refuse d’élever ma fille en obéissant à un putain de gangster qui a des ambitions politiques. Être hébergée par quelqu’un, non, merci. J’en aurais honte toute ma vie. Je préfère rester chez moi, même si j’ai peur.
— Pas sûr, dit Fegan en jetant un regard à Ellen.
— Quels connards ! » lâcha Marie.
Au ton tranchant de sa réponse, Fegan comprit qu’il valait mieux laisser tomber.
« Franchement, reprit-elle, il y avait de quoi rire… J’ai bien vu que Patsy Toner me suivait, avec sa super Jaguar ! Il marchait juste derrière moi dans l’aéroport. Côté discrétion, McGinty aurait pu choisir quelqu’un d’autre. Bref. Je me suis présentée à l’enregistrement, j’ai pris ma carte d’embarquement, et puis, juste avant de monter dans l’avion, j’ai dit que je ne partais pas. Si vous aviez vu ça ! Quelle bousculade ! L’hôtesse faisait une de ces tronches… Elle était moche comme un pou, en plus ! »
Tandis que Marie laissait éclater sa colère, Fegan se taisait.
« Elle m’a passé un savon parce qu’il a fallu aller chercher ma valise dans la soute. Ça a pris plus d’une demi-heure, et ensuite, j’ai dû attendre que la Sécurité me raccompagne à la porte. Je venais juste de sortir quand vous m’avez appelée. »
Elle carburait à l’adrénaline que sa fureur alimentait. « Et Patsy ? demanda Fegan. Vous l’avez revu ?
— Non. Il a dû se tailler dès qu’il m’a vue enregistrer.
— Alors ? On va où ?
— À Portcarrick, répondit-elle. Sur la côte, après Ballymena. Mes parents nous ont emmenés là plusieurs fois, quand j’étais petite. On avait une caravane, mais je connais un hôtel tranquille un peu plus loin. Chez Hopkirk. Il n’y a jamais personne… J’espère que c’est toujours ouvert.
— Moi aussi », dit Fegan.
Les rêves se succédaient. Des images atroces, d’autres merveilleuses. Fegan réussit à garder les yeux ouverts jusqu’à Antrim, mais à force de contempler l’autoroute qui défilait inlassablement, il sombra dans un sommeil agité, entrecoupé de sursauts et de brèves pertes d’équilibre. De temps à autre, il avait vaguement conscience que la voiture abordait une montée ou accélérait en suivant les courbes du terrain, à mesure qu’elle s’enfonçait au cœur de l’obscurité.
Enfin, il s’éveilla dans le noir complet. À la pression de ses oreilles, il comprit qu’ils se trouvaient en altitude.
« On est presque arrivés, annonça Marie. Il n’y a plus qu’à descendre les Glens… Vous avez raté le spectacle de Ballymena. »
Elle tourna à gauche et la voiture s’engagea en douceur dans la pente. Par la fenêtre, Fegan devinait une lande qui s’étendait à perte de vue. Des terres inhabitées, sur des kilomètres.
« De jour, c’est magnifique, dit Marie. Tellement paisible. On se sent hors du monde. J’adorais venir ici autrefois. Je voulais acheter une maison et m’installer sur la côte. Mais j’imagine que ça n’arrivera jamais, maintenant. »
Fegan retint son souffle un bref instant quand la lune émergea d’entre les nuages. Le paysage lui apparut, illuminé, avec les collines qui touchaient le ciel à l’horizon. En bas, la mer toute proche renvoyait une lueur argentée, l’Atlantique Nord et la mer d’Irlande se combinant en un miroir dans lequel se reflétait l’astre. Puis la vision s’évanouit. Le disque étincelant disparut, et la route plongea dans le versant de la montagne.
« C’est incroyable…
— Quoi ? demanda Marie.
— Je ne savais pas que ça existait, des choses aussi belles. »
Elle se tourna et lui serra le bras. Fegan hésita entre se dérober ou poser sa main sur la sienne. Il ne fit ni l’un ni l’autre.
À ce moment-là, il pensa à ses six Suiveurs et éprouva une joie étrange. Bien qu’il eût envie d’une nuit tranquille, il voulait aussi leur faire connaître cet endroit. La femme et son bébé… Elle était toujours si jolie, avec son sourire doux et triste. Elle méritait de voir autre chose que l’intérieur spartiate de Fegan, ou que le pub de McKenna.
Après une dernière descente, la voiture se coula souplement dans une série de virages. La route contournait un groupe de maisons blanches, et soudain, ils étaient arrivés. Tout correspondait à la description de Marie. D’un côté, un pont qui enjambait un étroit bras de mer, de l’autre, une vieille église, et une longue plage épousant la baie ouverte sur le nord. Ils dépassèrent un monument aux morts. Captés par la lumière des phares, les noms des pêcheurs disparus jaillirent un court instant, gravés dans le basalte.
L’hôtel se dressait sur la droite, en face de l’embouchure de la rivière, flanqué d’une jolie maison à un étage. Bien qu’il distinguât à peine les falaises qui, à cet endroit, tombaient dans la mer, Fegan sentait leur masse écrasante peser sur les habitations. Marie se gara entre les deux bâtiments. Des rais de lumière filtraient à travers les volets fermés de la maison. Un ballet d’ombres apparut sur les murs ; silhouettes de six revenants ou simple reflet des phares, Fegan n’aurait pu trancher. Que préférait-il y voir ? Prenant conscience qu’il était incapable de répondre, il frissonna.
« C’est là, dit Marie. Chez Hopkirk. »
« Oh non, dit Hopkirk. Non, non, non. »
C’était un homme d’âge avancé, grand et mince, avec des cheveux blancs rejetés en arrière qui lui dégageaient le front, un bouc taillé en pointe et d’épaisses lunettes. Tout en parlant, il retroussait le nez et fermait les yeux, comme pour goûter le parfum des mots qu’il prononçait.
« C’est impossible », dit-il, debout derrière le comptoir où était assis un client à l’œil inquisiteur, son whisky et une carafe d’eau à portée de main. Fegan fixa un instant le verre et s’arma de courage.
« Je vous en prie, nous n’avons nulle part où aller », insista Marie qui portait Ellen dans ses bras. La fillette se frotta les yeux en bâillant.
« Les chambres sont fermées, les lits ne sont pas faits, répondit Hopkirk. Je ne loge plus personne depuis des années.
— Si vous avez des draps, je les mettrai. Ou bien nous pouvons coucher à même le matelas. Il est très tard, ma petite fille a besoin de dormir. »
Il était tard en effet, presque deux heures du matin. Visiblement, les heures d’ouverture du bar se décidaient à l’amiable entre le propriétaire et le consommateur. Ce dernier, un homme trapu d’une soixantaine d’années, élégamment vêtu, s’exprima d’une voix à l’accent distingué. « Enfin, Hopkirk, dit-il avec un sourire en coin. N’avez-vous donc aucune pitié ? »
Hopkirk le foudroya du regard. « Je n’ai même pas de quoi fournir un petit déjeuner. Non, vraiment, je ne peux rien pour vous. »
Fegan se débarrassa de son sac, l’ouvrit et y trouva ce qu’il cherchait. Sur le comptoir, dont le vert mousseux laissait deviner de multiples couches de peinture étalées au fil des générations, il posa une liasse de billets. Hopkirk et le client prirent la mesure de la somme et échangèrent un regard.
Hopkirk effeuilla les billets pour les compter.
« Avec ça, on peut rester combien de temps ? demanda Fegan.
— Un bon moment, répondit Hopkirk sans détacher les yeux de la liasse. Mais je ne garantis pas la qualité de l’accueil. Vous devrez vous débrouiller tout seuls pour manger, et vous n’aurez pas d’eau chaude.
— Ce n’est pas grave, dit Marie.
— Attendez… » Hopkirk sortit de derrière le comptoir et disparut dans un couloir sans lumière.
Avec son papier peint à fleurs encadré de boiseries, le bar offrait un décor intemporel. La moquette élimée avait été mal posée et ne touchait pas les murs. Au fond de la pièce, dans une vaste cheminée, les braises mourantes signaient la fin de la soirée. Fegan parcourut des yeux les bouteilles alignées derrière le comptoir et se raidit. Certaines avaient l’air aussi vieilles que lui.
Le client assis sur son tabouret observait Fegan et Marie. « Alors, comme ça… Vous avez eu envie de découvrir Portcarrick à deux heures du matin ? » Malgré le ton ironique, il avait un sourire bienveillant.
« Oui, l’idée nous est venue tout d’un coup », répondit Marie. Entre-temps, Ellen s’était réveillée. Elle clignait des yeux et se frottait le nez. Marie s’approcha du comptoir et y assit sa fille.
« On est où ? demanda la petite.
— Au bord de la mer, répondit Marie. C’est les vacances. »
Ellen ne discuta pas. « J’ai faim, dit-elle seulement.
— On va t’acheter quelque chose, promit Marie.
— J’habite la maison à côté, expliqua le client. Si Hopkirk ne vous trouve rien pour demain matin, n’hésitez pas. Ma femme et moi, on a toujours des œufs et du bacon. »
Marie sourit. « C’est gentil, merci.
— Il n’y a pas de quoi. » L’homme se tourna vers Fegan. « Vous aussi, on dirait que vous avez besoin de vous alimenter. »
Fegan hocha la tête, troublé par le sourire qui lui venait aux lèvres. Il n’avait pas l’habitude de côtoyer des gens aimables.
« Albert Taylor », dit le client en tendant la main. Il indiqua l’éraflure qui apparaissait sur la tempe de Fegan. « Vous revenez de la guerre ? »
Fegan lui serra la main. « George Ferris, répondit-il en rabattant ses cheveux sur l’endroit désigné. Non, je suis tombé. »
Après un rapide coup d’œil à Fegan, Marie enchaîna : « Mary Ferris. » Puis elle présenta sa fille. « Ellen », dit-elle, pour ne pas s’aventurer plus avant dans le mensonge.
Taylor lui serra aussi la main. « Venez frapper à la fenêtre demain matin. Et ne vous inquiétez pas. Si Hopkirk ne se montre pas à la hauteur, vous ne perdrez pas au change. » Il se pencha en avant sur son tabouret pour chuchoter avec un clin d’œil : « Je suis bien meilleur cuisinier que lui. »
La mer grondait et mugissait de l’autre côté de la fenêtre fermée par des volets. Fegan distinguait à peine les six fantômes. Mais il les entendait. Quand ses yeux se fermaient et qu’il dodelinait de la tête, les hurlements commençaient. Le bébé pleurait. Un peu plus loin, dans la chambre, Marie et Ellen étaient couchées l’une contre l’autre, se protégeant ensemble de ces lieux inconnus. La fillette gémissait par intervalles. Apparemment, il lui était difficile aussi de se laisser emporter par le sommeil. Le fauteuil dans lequel Fegan avait pris place était pourtant confortable, et avec la valise de Marie en guise de repose-pieds, il se sentait plutôt à l’aise, malgré son abdomen toujours douloureux.
Il essuya d’une main tremblante la sueur froide qui lui mouillait le front. La gorge sèche, en proie au manque, il se représenta les bouteilles alignées derrière le comptoir du bar, telles des prostituées attendant le client dans un bordel. Il imaginait la chaleur du whisky sur sa langue, la fraîcheur d’une longue rasade de bière, et sa torture n’en fut qu’accrue.
Fegan accorda son souffle sur la respiration régulière de Marie, à laquelle se superposait le déferlement inlassable des vagues. Ses pensées erraient d’un souvenir à l’autre — retrouvant des personnes connues ou des lieux, certains ensoleillés, d’autres gris et lugubres. Il songea aux temps d’avant les mauvais jours, quand il ignorait encore que tous les pères ne se comportaient pas comme le sien. Il se rappela sa mère, la tiédeur de ses bras… Un but tracé à la craie sur un mur, avec cinq garçons qui tapaient dans un ballon en riant, couraient et se bousculaient, torse nu par une chaude soirée d’août… Une certaine Julie, qui n’habitait pas loin, et pourtant semblait vivre dans un autre pays. Après qu’elle eut partagé un sac de bonbons avec Fegan, son père l’avait sévèrement battue en lui défendant de fréquenter « ces garçons-là ». Il allait s’assoupir, menton reposant sur sa poitrine, quand il entrevit une dernière image : la lèvre violette et tuméfiée de la jeune fille. Tu es dans l’autre camp, avait-elle dit. Papa ne veut pas que nous soyons amis.
Au moment où il plongeait dans le sommeil, le policier se mit à hurler. Les autres émergèrent de l’ombre et unirent leurs voix à la sienne pour ramener Fegan à l’état de veille. Il entendit qu’Ellen remuait dans le lit en gémissant doucement. Sa tête lui paraissait terriblement lourde, comme un bloc d’argile détrempée… Il leur avait déjà donné le prêtre. Ne le lâcheraient-ils jamais ?
Non. Le policier de la RUC réclamait son dû. Fegan le vit qui faisait les cent pas et s’agitait plus que les autres.
« D’accord, chuchota Fegan dans le noir. Demain soir. S’il vous plaît… Je ferai ce que vous voulez, demain. Laissez-moi juste me reposer un peu. Quelques heures. »
Le policier s’attarda un instant puis recula parmi les ombres. Ellen poussa un petit cri, si faible que Fegan crut à un effet de son imagination.
« Mais je ne veux pas rêver, dit-il. Empêchez-moi de rêver. »
Il scruta l’obscurité, guettant un signe, la promesse que les fantômes le protégeraient des horreurs tapies dans son esprit. La femme se détacha des ténèbres et posa un doigt sur ses lèvres.
« Merci », murmura Fegan.
Il ferma les yeux.
Debout sur le tapis de course qu’il venait d’arrêter, Edward Hargreaves répondit à son téléphone en haletant. Un peu plus de trois kilomètres en vingt minutes… Pas mal. Sa bonne humeur disparut aussitôt quand la voix suave de la femme au bout du fil déclara que le chef de la police était en ligne.
« Allez-y, parlez…
— Bonjour, Monsieur le ministre, dit Pilkington.
— Qu’est-ce qui se passe encore ? » demanda Hargreaves. Il n’avait pas la moindre intention de se montrer aimable. La matinée s’annonçait trop belle, pas question que ce crétin la lui bousille. De son appartement au dernier étage, il jouissait d’une vue imprenable sur les jardins privés de Cadogan Place, au cœur de Belgravia. Le seul avantage qu’il tirait de ses fonctions, c’était ce luxueux pied-à-terre londonien où sa femme, cette vieille bique, n’avait jamais mis les pieds, et il se battrait ferme pour qu’elle n’en franchisse pas le seuil. Un nuage de vapeur émanait de la salle de bains où une superbe créature se délassait sous le jet brûlant de la douche. Non, l’épouse acariâtre ne viendrait jamais ici lui gâcher l’unique bonus de ce boulot pourri.
« Un autre meurtre », dit Pilkington.
Hargreaves descendit du tapis. « Qui ?
— Un prêtre. Le père Eammon Coulter. Sa gouvernante l’a découvert il y a une heure et demie lorsqu’elle est arrivée pour préparer son petit déjeuner. Je n’ai pas encore tous les détails, mais il semblerait qu’on l’ait poignardé.
— Et en quoi ce prêtre nous concerne-t-il ? demanda Hargreaves, qui jugeait sa question pertinente.
— Pour plusieurs raisons. Il officiait à l’enterrement de McKenna et de Caffola. C’est le cousin de Bull O’Kane, et à ce que j’entends, il n’incarne pas ce que le clergé a produit de mieux. On l’a changé de paroisse à la fin des années soixante-dix après une affaire trouble qui a été soigneusement étouffée, dans le comté de Sligo. Si l’on en croit la rumeur, O’Kane lui-même aurait obtenu sa mutation à Belfast afin de disposer d’un prêtre à sa botte.
— C’est Fegan qui l’a tué ?
— On peut le présumer.
— Je vois, dit Hargreaves. Et pourquoi n’a-t-il pas été neutralisé ?
— Notre homme a fait une tentative hier, mais il a échoué. Selon l’agent infiltré qui a organisé l’opération, McGinty n’est pas content du tout. La direction songe sérieusement à se séparer de lui, même si cela doit provoquer des querelles intestines… En plus, Fegan a disparu. Mes hommes ont été appelés dans Calcutta Street à la suite des coups de feu, mais ils ne l’ont pas trouvé. » Pilkington s’éclaircit la gorge. « Il y a une autre complication.
— Mon Dieu, quoi encore ? » Hargreaves soupira, découragé.
« Une certaine Marie McKenna, la nièce de Michael McKenna. Elle s’est attiré les foudres de McGinty il y a des années, mais il l’a laissée tranquille à cause de son oncle. À présent que l’oncle est décédé, McGinty s’est livré à diverses manœuvres d’intimidation pour l’obliger à quitter le pays. Notre infiltré a fourni des billets d’avion à Marie McKenna et à sa fille, il l’a suivie jusqu’à l’aéroport et l’a vue se présenter à l’enregistrement. Mais elle n’est pas arrivée à destination, et maintenant, elle aussi a disparu.
— Je ne comprends pas, dit Hargreaves. Qu’est-ce qu’elle a à voir avec le reste ?
— Apparemment, elle s’est rapprochée de Fegan. Il se trouvait devant son domicile quand la police l’a arrêté la veille au soir. Nous pensons qu’ils se cachent ensemble quelque part. Auquel cas, même si on retrouve Fegan, il sera plus difficile de mener à bien l’intervention. »
Hargreaves sentit une main chaude lui caresser la nuque. Il se tourna vers la fille qui lui offrait le spectacle de son corps nu, bronzé et encore humide. Elle ne parlait presque pas anglais, mais de toute façon, ça n’avait pas d’importance. « Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda-t-il.
— On attend, répondit Pilkington. Fegan ressurgira tôt ou tard. À nous de saisir l’occasion quand elle se présentera. Mais il y a tout de même quelque chose de positif dans tout ça. »
Hargreaves eut un rire sarcastique. « Sans blague ? Éclairez-moi.
— McGinty devait donner une conférence de presse ce matin. Il comptait profiter de ce que l’un de ses hommes de main a été mis à mal par Fegan pour faire porter le chapeau à mes troupes. Puis réitérer ses accusations envers la police qu’il tient pour responsable de la mort de Caffola. Il va probablement annuler son discours… D’après nos amis au parti, le meurtre du prêtre le met en difficulté.
— Une chance pour vous, dit Hargreaves. Certains sacrifices vous seront épargnés, après tout.
— Mon rôle est de faire respecter la loi, Monsieur le ministre, rétorqua Pilkington d’une voix cinglante. Pas de soutenir des actions politiques. Mes hommes n’endosseront aucun crime dont ils sont innocents. Je démissionnerais plutôt que me soumettre à ce genre de pression.
— Ça m’étonnerait ! » dit Hargreaves. Il raccrocha et lança le téléphone sur le lit. La fille lui fit un sourire enjôleur en glissant les doigts dans les poils grisonnants de son torse.
En moins d’une minute, par l’œuvre de Paul McGinty, le cabinet propre et terne de Patsy Toner se transforma en décharge. Campbell observait la tornade depuis le fauteuil où il s’était installé, dans un coin de la pièce. Il fut pris d’une irrésistible envie de rire quand McGinty retourna le bureau de Toner sous les yeux de l’avocat impuissant, assis au milieu d’un fatras de livres, de dossiers et de documents. Hilarité qu’il parvint à maîtriser, pour son plus grand soulagement, évitant ainsi de réveiller la douleur cuisante entre ses côtes.
Une fois sa colère retombée, hors d’haleine, McGinty contempla les dégâts. « Bon sang, souffla-t-il. Regarde ce que tu me fais faire.
— Je suis désolé, dit Toner.
— Désolé ? » McGinty le gifla violemment sur l’oreille. « Tu es désolé ? Putain, on ne te demandait qu’une seule chose : t’assurer qu’elle prenne l’avion ! »
Toner leva les mains pour se protéger. « Elle avait enregistré ses bagages… Je ne pouvais pas passer la Sécurité pour la suivre jusqu’à l’embarquement. Je te jure, je croyais qu’elle était partie. »
McGinty arpenta le bureau, mains sur les hanches. « Ah, tu croyais… Mais tu t’es trompé ! » Il pointa un doigt sur Campbell. « Et toi, tu ne vaux pas mieux. J’ai été obligé de téléphoner à Bull pour lui annoncer que son cousin était mort. Tu as une sacrée chance qu’il ne m’ait pas demandé de t’éliminer. »
Campbell voulut répondre, mais lorsqu’il ouvrit la bouche, ses côtes endommagées le réduisirent au silence.
McGinty poursuivit, sans cesser de marcher. « Je devrais être en train de parler aux journalistes et de leur montrer la tronche d’Eddie Coyle. C’est foutu maintenant. Le père Coulter. Un prêtre, nom de Dieu. Mais qu’est-ce qu’il fout, Fegan ? »
Campbell prit une courte inspiration. « Il est dingue, je vous dis.
— En tout cas, ça ne l’a pas empêché de t’avoir.
— C’est peut-être pour cette raison qu’il m’a eu, justement, répondit Campbell en défiant McGinty. N’ayez pas peur, il se montrera bien assez vite. Pour vous descendre. »
McGinty s’immobilisa et le foudroya du regard. « Dégage, Patsy. »
Toner était assis, les mains sur les genoux. « Quoi ? Mais c’est mon bureau. Tu ne peux pas me… »
Pivotant sur lui-même, McGinty lui envoya un coup de pied dans le tibia. « Fous le camp immédiatement ou je t’explose la tête ! »
À contrecœur, Toner partit en boitillant vers la porte.
Une fois seul avec Campbell, McGinty reprit : « Fais gaffe à ce que tu dis, Davy. Je ne veux pas qu’on en parle. Pas devant les autres.
— D’accord, mais vous avez intérêt à ouvrir l’œil. Fegan est capable de vous surprendre, n’importe où. »
McGinty s’assit dans le fauteuil de Toner. « Peut-être. S’il a les couilles.
— Ce n’est pas une question de couilles ! Combien de fois faut-il que je vous le répète ? Il est barge. C’était déjà un sale type avant ; maintenant, c’est un sale type, et en plus, complètement frappadingue. Je vous conseille sérieusement de vous méfier.
— J’ai compris, dit McGinty en se levant. Moi aussi, j’ai un conseil à te donner. S’il se montre et que tu ne l’as pas buté dans les trente secondes, c’est toi qui devras surveiller tes arrières. »
Campbell soutint son regard aussi longtemps que possible puis détourna les yeux. « Alors ? C’est quoi, le plan ?
— La télé. »
Campbell dévisagea McGinty sans comprendre. « Comment ça ?
— Tu n’as peut-être pas écouté les nouvelles. Tout le monde parle du père Coulter, évidemment, du choc que sa mort a provoqué parmi ses paroissiens et tout ça… J’ai enregistré un petit discours ce matin. Mais on a fait passer un autre sujet en douce : la disparition de Marie McKenna et de sa fille. Une sorte d’avis de recherche, avec un numéro à contacter qui est celui du commissariat de Lisburn Road. Notre ami prendra l’appel.
— C’est risqué, dit Campbell. Les flics peuvent intercepter la communication.
— J’ai promis une belle récompense à notre ami s’il me passe l’info. Il tient beaucoup à son train de vie. Crois-moi, il ne lâchera pas le téléphone de toute la journée. De toute façon, je ne vois pas ce qu’on peut faire d’autre. » McGinty se pencha en avant pour menacer Campbell du doigt. « Mais écoute-moi bien, Davy. Tu n’as plus droit à l’erreur. Si on reçoit un signalement, je veux en finir. Soit tu butes Fegan, soit c’est moi qui te bute. C’est clair ? »
Campbell se leva, la cuisse douloureuse, le flanc déchiré. « Très clair. S’il refait surface, je l’aurai. »
« Vous êtes vraiment très aimable », dit Marie.
Mrs. Taylor sourit en posant une assiette de tartines grillées sur la table.
L’odeur du bacon frit emplissait la maison, et Fegan sentit son estomac gargouiller d’impatience malgré les brûlures qui le faisaient encore souffrir. Une grosse théière fumante trônait au centre de la table, avec du lait, du sucre, du beurre, de la confiture.
La maîtresse de maison avait un visage rond, les joues roses et des yeux bleus pétillants. Comme son mari, elle s’exprimait dans un anglais très correct, mais qu’elle agrémentait de temps en temps d’une bonne dose de jurons. En moins d’une demi-heure, elle s’était déjà excusée trois fois de se laisser aller à un langage un peu trop vert en présence d’une enfant.
« Fous-moi le… Sors de là, Stella », lança-t-elle au chien assis près de la table dans l’attente d’une gâterie. C’était un boxer — qui rappelait à Fegan le chien de son grand-père. Stella arborait la même expression d’éternelle culpabilité, comme pour se faire pardonner une faute déjà commise, ou à venir, ou les deux. Loin d’obéir à l’injonction de Mrs. Taylor, le chien se lécha au contraire les babines en la voyant apporter un plat chargé de bacon et de saucisses.
Les yeux brûlants de n’avoir pas dormi, Fegan examina la pièce. Les murs croulaient sous les tableaux — peintures à l’huile et à l’aquarelle —, tandis que chaque surface plane accueillait statuettes et bibelots en quantité.
Il fut à nouveau pris d’une nausée et de sueurs froides. Dans un effort suprême pour se maîtriser, le dos trempé, il s’essuya le front et croisa les mains sur la table afin de les empêcher de trembler. Bien que la lumière du dehors lui parvînt à travers le voile d’une migraine naissante, il distinguait l’embouchure de la rivière, la longue plage étirée à perte de vue, et deux bateaux qu’on devinait à l’horizon, sous un ciel d’un bleu éclatant. Une ligne de terre se dessinait vaguement au loin, à l’endroit où la mer rejoignait le ciel.
Mr. Taylor s’assit à la table. « La presqu’île de Kintyre », expliqua-t-il. Il se pencha vers Ellen. « Tu vois, là-bas ? C’est l’Écosse. »
Ellen se tourna vers la fenêtre en ouvrant de grands yeux. « Regarde, maman. L’Écosse ! »
Marie sourit et caressa les cheveux de sa fille. « Tout à l’heure, on ira se promener sur la plage, tu verras encore mieux. Allez, mange vite. »
Pendant qu’Ellen se préparait méticuleusement un sandwich au bacon, Fegan plongea dans ses souvenirs. C’était en 1994… La nouvelle se répandit parmi les détenus de la prison de Maze qu’un hélicoptère Chinook s’était écrasé à la pointe de la presqu’île de Kintyre. Vingt-cinq soldats du MI5, de l’armée britannique et des services secrets de la RUC, ainsi que quatre membres d’équipage, périrent dans l’accident lorsque l’appareil pris dans une épaisse nappe de brouillard heurta la falaise. Cette nuit-là, républicains et loyalistes célébrèrent l’événement à l’unisson. Mais tandis que les autres prisonniers riaient et donnaient libre cours à leur joie, Fegan demeura dans sa cellule à contempler les fissures du plafond.
Mrs. Taylor revint, une casserole et une cuillère en bois dans les mains. « Qui veut des œufs brouillés ? » demanda-t-elle. Ellen sourit à Fegan en le voyant décliner l’offre, comme elle, avec une moue dégoûtée.
« Alors ? Ce vieux Hopkirk ne vous a pas trop mal traités ? interrogea Mr. Taylor.
— Non, non, répondit Marie. Nous avons l’habitude de voyager à la dure. » Elle se tourna vers Fegan avec un sourire malicieux. « N’est-ce pas, George ? »
Fegan avait oublié le mensonge de la veille. Il réagit avec un temps de retard. « Oh… On a connu bien pire. »
Ellen les regarda tour à tour en fronçant les sourcils. Marie fit un clin d’œil à Fegan. Il lui sourit.
Après avoir servi tout le monde, Mrs. Taylor s’installa enfin à table et commença à manger. Le silence tomba, seulement brisé lorsqu’elle lança une tape sur le bras de son mari qui donnait un morceau de saucisse au chien.
« Alors ? demanda Mrs. Taylor. Qu’est-ce qui vous amène à Portcarrick ?
— On avait juste besoin d’un peu de vacances, répondit Marie. Mais on s’est décidés à la dernière minute.
— En effet. Pour débarquer chez Hopkirk en pleine nuit, il faut avoir agi sur un coup de tête.
— On comptait partir plus tôt, mais George a dû travailler tard. »
Mrs. Taylor se tourna vers Fegan. « Quel métier exercez-vous, George ? »
Fegan prit le temps de mâcher et d’avaler ce qu’il avait dans la bouche avant de répondre. « Je suis employé des services municipaux.
— À Belfast ?
— Oui.
— Dans quel quartier ? Mon mari et moi sommes tous deux originaires de Belfast. »
Fegan chercha un mensonge mais ne trouva rien. « On m’envoie en mission un peu partout. »
L’explication parut satisfaire Mrs. Taylor. « Vous avez entendu les informations ce matin ? demanda-t-elle.
— Non, pas encore, répondit Marie.
— Oh, c’est terrible. Un prêtre a été tué hier soir à Belfast. Quelqu’un s’est introduit chez lui et l’a poignardé. C’est affreux. »
Marie posa son couteau et sa fourchette sur son assiette.
« Effroyable, dit-elle en fixant son interlocutrice droit dans les yeux.
— Curieusement, poursuivit Mrs. Taylor, c’est le prêtre qui a célébré l’enterrement des deux hommes assassinés cette semaine. Étrange, non ?
— À quelle heure est-ce arrivé ? demanda Marie.
— Ce n’était pas précisé. Pendant la nuit… Sa gouvernante l’a découvert ce matin. Qu’est-ce qui se passe ? Vous n’avez pas faim ? »
Marie regardait Fegan, assis en face d’elle. « J’ai assez mangé, merci. Puis-je utiliser vos toilettes ?
— Bien sûr. Après la cuisine, première porte à gauche. »
Le visage toujours tourné vers Fegan, Marie se leva et quitta la pièce.
Fegan ne pouvait plus rien avaler.
« Qu’est-ce que vous avez fait ? demanda Marie.
— Rien. » Fegan sentait la chaleur du soleil sur sa peau, malgré une brise fraîche qui venait de la mer. Les vagues d’eau transparente roulaient sur la plage, et la lumière intense réfléchie par le sable attisait le feu derrière ses yeux.
« Je ne vous crois pas », dit Marie. Ils avaient laissé Ellen jouer avec Stella dans le jardin, sous la surveillance de Mrs. Taylor qui désherbait ses plates-bandes.
« C’est la vérité », répondit Fegan. Le mensonge avait un goût amer dans sa bouche, mais il ne savait que répondre d’autre. Marie ne pourrait jamais comprendre.
Elle s’arrêta, une main levée pour se protéger les yeux du soleil. « Hier soir, vous avez dit que vous aviez quelque chose à faire avant de me rejoindre. C’était le père Coulter, n’est-ce pas ? »
Fegan lutta contre l’envie de fuir son regard. « Non. Je devais aller chercher de l’argent.
— Alors, pourquoi McGinty en a-t-il après vous ? Pourquoi a-t-on envoyé quelqu’un chez vous hier ?
— Parce que j’ai pris votre défense.
— Non, il y a une autre raison. » Elle se remit à marcher. « Vous m’avez aidée, d’accord, mais ça ne justifie pas une telle réaction. Je suis sûre qu’il y a autre chose.
— Vous vous trompez. » Le mépris que Fegan éprouvait contre lui-même, contre sa propre malhonnêteté, lui brûlait la poitrine.
« Et Vincie Caffola ? Et oncle Michael ? Mon Dieu… »
Fegan se détesta de mentir ainsi. « Votre oncle était mêlé à des affaires louches qui auraient entaché sa réputation, et Vincie Caffola tirait dans les pattes du parti. C’est McGinty lui-même qui me l’a raconté. Ils s’étaient fait beaucoup d’ennemis, tous les deux.
— Vous avez déjà tué des gens, dit-elle. Je sais que vous en êtes capable. Il y a quelque chose en vous qui est cassé et n’a jamais été restauré.
— J’ai changé. » Il la prit par le bras pour l’obliger à se tourner vers lui. « Vous avez dit vous-même que ça se voyait. »
Marie l’observa attentivement. Elle avait les yeux rougis par la colère. « Vous jurez que vous ne les avez pas tués ?
— Oui. »
Elle posa une main sur la poitrine de Fegan, à l’endroit de son cœur. « Vous le jurez sur l’âme de votre mère ? »
Fegan n’hésita pas. « Oui. »
Sans ôter sa main, Marie s’approcha tout près. La peur faisait trembler sa voix quand elle murmura : « Vous le jurez sur la vie d’Ellen ? Vous le jurez sur l’âme de ma fille ?
— Ne me demandez pas ça », dit Fegan.
Marie l’agrippa par sa chemise et serra le poing. « Vous le jurez ? »
Derrière l’espoir qui surgissait dans ses yeux, il y avait autre chose. Un feu que Fegan ne voulait pas voir.
« Jurez-le, et je vous croirai, souffla-t-elle.
— Je le jure. »
Marie hocha lentement la tête et se détourna pour regarder la mer.
Ils marchèrent sur la plage en silence et traversèrent le pont. Dans le jardin de la maison, Ellen ne montrait aucun signe de fatigue, pas plus que le chien qui la pourchassait entre les buissons. Mrs. Taylor, à genoux devant une bordure, le derrière en l’air, arrachait des mauvaises herbes sous un massif de fleurs.
Elle se retourna en entendant le bruit du portail. « Déjà de retour ? s’étonna-t-elle. C’est trop de grand air pour vous ?
— Nous sommes un peu fatigués, dit Fegan.
— Je vais vous aider, proposa Marie.
— Oh non, ce n’est pas la peine, répondit Mrs. Taylor, le visage tout échauffé.
— S’il vous plaît. Ça me ferait plaisir.
— Alors, je veux bien. » Mrs. Taylor s’adressa à Fegan. « Allez donc tenir compagnie à Albert. Il regarde ses films à la télé. »
En réponse à la question muette que posaient les yeux de Fegan, Marie lui serra le bras et le poussa vers la maison. Il trouva Mr. Taylor, les pieds sur la table, devant un film avec John Wayne.
« Ah, George, dit Mr. Taylor. Asseyez-vous. Ça vient de commencer.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Fegan.
— La Prisonnière du désert. Vous l’avez déjà vu ? C’est un classique. Le chef-d’œuvre du “Duke”.
— Non, dit Fegan. Attendez, je vais accrocher ma veste. »
Il s’approcha des portemanteaux installés dans la petite véranda qui donnait sur le jardin. Des voix lui parvenaient par la porte entrouverte. Des voix de femmes, calmes et posées, auxquelles se mêlaient un rire enfantin et les jappements excités d’un chien.
« Si vous ne voulez pas en parler, vous n’êtes pas obligée, dit Mrs. Taylor.
— Parler de quoi ? répondit Marie.
— J’ai entendu aux infos qu’on recherchait une femme de votre âge, blonde, avec sa fille.
— Ce n’est pas moi.
— Bon, d’accord. Sachez en tout cas que vous pouvez vous confier à moi, si vous êtes dans l’embarras. Vous me paraissez intelligente, mais même les gens intelligents font des bêtises quand ils ont peur. »
Fegan tendit l’oreille. Il compta cinq secondes de silence. On n’entendait que le grondement lointain des vagues, et le chien qui haletait.
« Justement, dit Marie. Je n’ai pas peur de lui. »
Au déjeuner, Marie évita de regarder Fegan. Ellen, qui avait couru devant Stella pendant trois heures dans le jardin, s’attaqua à l’assiette de sandwichs avec un appétit féroce. Le chien lapa un bol d’eau entier et s’effondra de contentement sur le tapis, aux pieds de Mr. Taylor.
Fegan sentait les yeux de Mrs. Taylor fixés sur lui. Ni accusateurs ni craintifs, mais circonspects, comme une mère qui observe le premier soupirant de sa fille. Il lui sourit une ou deux fois. Elle lui rendit son sourire, sans pour autant sortir de sa réserve.
Après le déjeuner, Mrs. Taylor proposa à Ellen de se reposer dans une des chambres de l’étage. La petite fille, qui s’était plainte d’avoir mal dormi la veille parce qu’elle entendait des bruits bizarres, parut heureuse de se glisser sous les couvertures et de laisser aller sa tête sur l’oreiller. Le chien se coucha en boule à ses côtés, ravi lui aussi de cette sieste sur un lit douillet.
Marie insista pour faire la vaisselle avec Fegan, afin que Mrs. Taylor puisse s’asseoir un peu et se délasser les jambes dans un bon fauteuil. Tous deux se retrouvèrent devant l’évier, à se passer les assiettes.
« J’ai réfléchi, dit Marie. Je décide de vous faire confiance, parce que je n’ai pas le choix. Vous êtes le seul capable de tenir tête à McGinty.
— Je ne veux pas qu’il vous nuise.
— J’ai bien compris. Mais qu’est-ce que ça entraîne ? Quand serai-je de nouveau tranquille chez moi ? Combien de temps devons-nous rester à Portcarrick ? Ces gens sont très gentils, mais on ne peut pas s’imposer chez eux éternellement. »
Fegan ajouta une assiette à la pile qu’il venait d’essuyer. « Je vais retourner à Belfast aujourd’hui. Je réglerai ça.
— Comment ? » Marie se tourna vers lui. La vaisselle était terminée. « De quelle manière allez-vous “régler ça” ?
— J’ai des gens à voir. Dans un ou deux jours, vous n’aurez plus à vous inquiéter. »
Elle ne le lâchait pas. « Qu’est-ce que vous allez faire ?
— Je vais régler ça, répéta-t-il.
— Non. Je veux savoir ce que vous allez faire. Dites-le-moi. »
Fegan lança le torchon sur l’égouttoir. Il prit Marie par les épaules, fermement, en la serrant de ses mains sèches et noueuses. « Je ferai tout ce qui est nécessaire pour que vous soyez en sécurité, Ellen et vous. C’est tout. »
Elle le scruta au fond des yeux. « D’accord. Ce qui est nécessaire, et c’est tout. Pas plus. »
Fegan acquiesça, reprit le torchon. Il sentit la main de Marie sur son avant-bras.
« Ni moins », ajouta-t-elle d’une voix tranchante.
Il la regarda sans ciller. « J’aurai besoin de votre voiture », dit-il.
Campbell se coula furtivement dans la maison de Fegan, même s’il n’y avait personne à l’intérieur pour le surprendre. La fenêtre de la cuisine était restée ouverte depuis la veille, et il parvint à s’y glisser malgré la douleur que lui causait l’exercice. La cuisine était propre et bien rangée, la cuisinière d’un blanc irréprochable, le linoléum sans la moindre tache. Seul écart dans cette impitoyable rigueur : les outils, qui demeuraient toujours étalés sur une table à moitié dépliée. Campbell inspecta de plus près les scies de différentes formes, les ciseaux à bois et les limes que des lanières retenaient sur le tissu — en réalité, un morceau de cuir doux au toucher. Il les effleura du bout des doigts. Chacun témoignait d’un usage intensif qui n’évoquait en rien le passe-temps d’un dilettante.
Il entra dans le salon. Un canapé et deux fauteuils en bon état, quoique leur acquisition remontât sans doute à plusieurs années. Une table basse au centre de la pièce, fabriquée par une main compétente mais peu soucieuse d’esthétique, couverte d’une épaisse couche de vernis. Un autre support en bois, de facture identique, sur lequel était posée une petite télévision. Un miroir au-dessus de la cheminée. Campbell s’en approcha et contempla son reflet : des rides creusées de jour en jour davantage, une barbe qui avait besoin d’être taillée, des cheveux trop longs.
Un étui à guitare était appuyé contre le mur, dans un coin de la pièce. Campbell l’ouvrit pour en examiner le contenu. Il sortit la guitare, dépourvue de cordes, lui inspecta le ventre en regardant par le trou, la retourna, la secoua. Rien. Après avoir fouillé un petit compartiment logé au fond de l’étui, il replaça l’instrument dans son cercueil et l’y enferma.
Il s’approcha de la table installée sous la fenêtre, remarqua le tissu de feutre sur lequel traînaient quelques petites limes et une boule de laine d’acier. L’endroit était bien éclairé. Campbell imagina Fegan en train de travailler, avec ses mains de tueur qui créaient au lieu de détruire.
La pièce ne comportait pas d’autre meuble, hormis un buffet construit dans le même bois que la table basse — du pin, pensa Campbell —, doté de tiroirs et de charnières toutes simples. Une photo encadrée y était posée. Campbell s’en saisit. Le cliché, datant probablement des années cinquante, ou du début des années soixante, montrait une femme qui souriait à l’objectif, une main levée comme pour saluer et les yeux dans l’ombre. Grande et mince. Blonde. Jolie. Une beauté pleine de fraîcheur. Elle se tenait debout dans une rue qui ressemblait à celle-ci, le pied posé sur la première marche d’un perron.
Campbell réprima le sourire bienveillant qui lui venait aux lèvres, puis toussa. Sa cage thoracique s’enflamma. Il posa la photo en grimaçant.
Une pile de courrier non décacheté reposait à côté d’une bouteille de Jameson vide. Il parcourut les enveloppes, espérant y dénicher un indice qui pourrait le conduire à Fegan. S’il réussissait à le coincer, tout irait bien. Si McGinty mettait la main sur lui avant… Non, Campbell préférait ne pas envisager cette option pour l’instant.
Mais si Fegan chopait McGinty ? Dans ce cas-là, on se trouverait confronté à un problème d’une autre nature, dont il ne fallait pas sous-estimer les conséquences. Si McGinty était tué, ses alliés de longue date se disperseraient, voire s’en prendraient à la direction du parti. Un retour à la violence, même seulement interne au mouvement, risquait d’entraîner sa fin. McGinty avait servi de tampon entre les voyous de la rue et les esprits davantage sensibilisés par la politique. À présent qu’il avait rempli sa fonction, les dirigeants cherchaient à le mettre au placard et à s’écarter de la voie qu’il représentait, lui et d’autres, tels que Bull O’Kane. Mais il fallait agir en douceur, avec prudence. Les fantômes d’une époque révolue pourraient bien revenir hanter le processus politique, et même si les élus se montraient plus malins, l’intelligence n’avait jamais arrêté une balle.
Des factures, rien d’autre. Campbell reposa le courrier. Prenant garde de ne pas activer la douleur de ses blessures, il s’accroupit pour ouvrir le buffet. Vide, à part un tiroir qui contenait deux annuaires téléphoniques, toujours dans leur emballage en plastique. Il se releva et parcourut la pièce du regard. Pas de téléphone. Putain, ça existait encore, des gens qui n’avaient pas le téléphone ?
Campbell gagna l’escalier. Dans le hall, entre la première marche et la porte d’entrée, il remarqua des taches rouge sombre sur la moquette. Son propre sang. Il monta en suivant les traces, marqua une pause sur le palier. La salle de bains, deux chambres. Sachant pourtant qu’il n’y découvrirait rien, il entra dans la salle de bains. Les éclats du miroir crissèrent sous ses pieds. Il y avait un petit trou dans le mur à hauteur des yeux, et un autre au plafond. Les policiers de la veille n’avaient sans doute pas noté ce détail. Fatigués, surmenés, ils n’allaient pas passer au peigne fin la maison d’un ex-terroriste. Nulle traînée de sang au sol ne signalait ici les blessures de Campbell.
Sur le rebord de la fenêtre était posé un verre, dans lequel on se serait attendu à trouver une brosse à dents et un tube de dentifrice. Tous les autres accessoires de toilette semblaient au complet. Seul manquait un rasoir. Malgré sa précipitation, Fegan avait emporté l’essentiel.
L’une des chambres ne comportait aucun meuble, même pas un lit. C’était une pièce propre et nue, couverte d’une moquette collée avec soin que Campbell songea un instant à arracher. Mais rien ne laissait soupçonner qu’on eût aménagé une cachette sous ce revêtement immaculé, et à l’idée des représailles que son flanc douloureux lui infligerait, il renonça.
Le placard du palier ne contenait que des serviettes et des draps, pliés et rangés avec application. Il y glissa la main, convaincu que sa fouille serait infructueuse.
Ne restait plus que la chambre principale. La porte grinça sous la poussée de Campbell. Comme lui, Fegan ne mettait pas de graisse dans les gonds. Sur le lit tiré au cordeau, une légère dépression indiquait que quelqu’un s’était assis à cet endroit. Il s’agenouilla pour regarder sous le sommier, aperçut une boîte à chaussures qu’il attrapa et ouvrit. La boîte était vide, mais il reconnut l’odeur du lubrifiant pour armes à feu. Une balle de neuf millimètres, vestige solitaire, roula d’un coin à l’autre du carton.
« Merde », dit-il en jetant la boîte. Il n’y aurait rien non plus sous le matelas. Ce n’était pas la peine de défaire le lit, mais il ne put s’en empêcher.
« Où es-tu, bordel ? » demanda-t-il au monceau de draps et d’oreillers après les avoir démantelés. Le matelas était maintenant appuyé contre le mur, les lattes du sommier exposées. Ne restait que l’armoire. Comme il s’y attendait, il n’y trouva que des chemises et un vieux jean. Une exploration rapide des poches ne donna rien non plus.
Campbell allait refermer l’armoire quand quelque chose attira son attention. Un objet de petite taille, de forme oblongue, repoussé tout au fond. Il se pencha et sortit une étroite boîte en bois, recouverte de plastique noir, qui ressemblait à un coffret à bijoux.
Des lettres. Non décachetées, portant l’inscription HM[17] PRISON MAZE, et le tampon Retour à l’expéditeur. Campbell en compta douze au total, rangées par ordre chronologique, la dernière sur le dessus. Après une seconde d’hésitation, il l’ouvrit.
À l’intérieur était pliée une feuille écrite d’une main soignée, avec des petits caractères réguliers et uniformes, comme si l’auteur craignait de révéler le moindre aspect de sa personnalité par son graphisme. La lettre était datée du 14 décembre 1997. Un peu plus de neuf ans et demi s’étaient écoulés. Campbell lut en retenant son souffle.
Chère Maman,
Le père Coulter est venu aujourd’hui. Il m’a appris que tu étais très malade, que tu avais un cancer. J’en ai parlé au nouveau psychologue, le docteur Brady, et il m’a dit qu’on m’autoriserait probablement une sortie pour te rendre visite.
S’il te plaît, accepte de me voir. Je regrette ce que j’ai fait. Je regrette de t’avoir déçue. Je sais que tu as honte de moi. Je te comprends. Moi aussi, j’ai honte.
S’il te plaît, laisse-moi venir te voir. Si je pouvais recommencer, je ne commettrais plus les mêmes erreurs. Je sais que ton cœur est capable de pitié. Le mien était fermé autrefois, mais j’ai compris maintenant.
S’il te plaît, aie pitié de moi. S’il te plaît, accepte de me voir avant d’être encore plus mal.
Ton fils,
Campbell ferma un instant les yeux, conscient de la texture du papier dans ses mains, à l’écoute de ses propres battements de cœur. Rouvrant les yeux, il plia la feuille après avoir effacé la trace de sa larme et la remit dans l’enveloppe, puis rendit la lettre à sa boîte qui reprit place au fond de l’armoire, là où il ne pouvait la voir.
« Merde ! » lança-t-il en sursautant parce que son portable vibrait dans sa poche. Il regarda l’écran. Numéro masqué. Ce pouvait être n’importe qui. Du pouce, il appuya sur réponse. « Allô ?
— On l’a trouvé », dit Patsy Toner.
« Voilà », dit le jeune homme au visage marqué par l’acné. Il laissa tomber l’éponge dans le seau. « On pourrait faire mieux, mais vu que vous êtes pressé… »
Fegan lui donna deux billets de vingt livres. « Merci.
— Dites… Ça va, vous ? »
Fegan mit les mains dans ses poches pour en cacher le tremblement. « Super », répondit-il en se tournant vers la voiture.
Des Viper Stripes, ainsi les appelait-on. Deux bandes blanches dessinées sur le capot, le toit et le coffre de la Clio, pour créer un look sport que Fegan jugeait parfaitement ridicule. Il n’appréciait pas davantage les autres petites voitures garées devant le garage Motor Kit d’Antrim. Toutes avec boucliers, extensions d’ailes, suspensions abaissées. Et conduites par de jeunes boutonneux portant casquettes de base-ball.
Auparavant, sur le parking d’un site touristique, Fegan avait décroché les plaques d’immatriculation d’une autre Clio verte, puis acheté de l’adhésif extra-fort dans une quincaillerie de Ballymena pour les fixer par-dessus celles de Marie. Le policier le plus attentif n’aurait pu reconnaître le véhicule de la femme disparue.
Dix ou quinze ans plus tôt, il était impossible de faire le trajet de la côte à Belfast, en traversant deux villes importantes, sans se heurter à un barrage. À l’époque, Fegan aurait pu s’attendre à plusieurs contrôles de l’armée ou de la police. Combien de fois des Anglais ou des UDR l’avaient-ils sorti de sa voiture, fouillé sur le bord de la route, tandis que des hommes en uniforme arrachaient l’intérieur de l’habitacle ? Les jeunes conducteurs de ces véhicules tunés ne supporteraient pas aujourd’hui de subir un tel outrage ; pourtant leurs pères, protestants et catholiques confondus, l’avaient enduré pendant des dizaines d’années.
Le temps changeait. Après des semaines de douceur, le soleil faiblissait. Des nuages bas s’installaient. Le monde devenait gris, et Fegan se sentit le cœur lourd en ouvrant la portière de la voiture.
Il s’assit au volant, mit le contact, et démarra. La Clio accusa le choc d’un changement de vitesse maladroit ; il n’avait pas conduit depuis longtemps. Bientôt, il s’engageait sur la rampe de la M2. Dans moins d’une heure, il serait à Belfast.
« Putain, il t’a bien arrangé, dit Campbell.
— Va te faire foutre », articula Eddie Coyle en ouvrant à peine la bouche. Fegan lui avait cassé deux dents et disloqué la mâchoire. Son visage ressemblait à un moule en pâte à modeler, violet et jaune, dont on aurait cousu les morceaux.
« Vos gueules », lança McGinty, assis à son bureau. Il indiqua à Campbell la chaise à côté de Coyle. « Assieds-toi. »
Le cabinet de travail de McGinty, de taille modeste et au mobilier strictement fonctionnel, reflétait les exigences d’un parti dévoué à la cause du peuple. Les murs s’ornaient d’images de héros républicains, tels James Connolly et Patrick Pearse. Au-dessus d’un drapeau tricolore irlandais était accrochée une carte de l’Irlande montrant les quatre provinces.
« Notre ami au commissariat de Lisburn Road a détourné un appel ce matin, annonça McGinty. Le propriétaire d’un hôtel. La chance est avec nous, heureusement, vu que vous avez merdé tous les deux. »
Campbell pointa un doigt vers le plafond, puis sur son oreille.
McGinty secoua la tête. « Il n’y a pas de micros cachés, on est tranquilles. J’ai fait inspecter la pièce ce matin. Donc… Notre ami s’est bien débrouillé. Il sera généreusement récompensé, et vous deux — ce n’est pas de gaieté de cœur, mais je vous donne une deuxième chance. Vous croyez que vous allez réussir à ne pas tout faire foirer, cette fois ? »
Campbell et Coyle ne répondirent pas.
« Si je n’étais pas tenu d’agir dans le plus grand secret, je m’adresserais à quelqu’un d’autre. Mais comme c’est une affaire délicate, à vous de jouer.
— Où sont-ils ? demanda Campbell.
— À Portcarrick, un petit village sur la côte d’Antrim. Très joli. Il y a un vieil hôtel au bord de la baie, Chez Hopkirk. Ils sont arrivés tard hier soir, apparemment. Gerry Fegan, Marie McKenna et la gamine. »
Même si Campbell connaissait la réponse, il posa quand même la question. « Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? »
McGinty le dévisagea froidement.
« Devine.
— Et la femme ? »
Une brève hésitation passa dans les yeux de McGinty. « Si elle vous gêne, faites ce que vous avez à faire. »
Coyle essuya un filet de bave qui lui coulait sur le menton avec un mouchoir crasseux. Il se pencha en avant. « Et la gosse ? »
McGinty pivota dans son fauteuil pour se tourner vers la fenêtre et contempla le ciel gris. Il se passa une main sur la bouche, puis regarda ses doigts comme s’il s’attendait à y voir du sang. « Faites ce que vous avez à faire, j’ai dit. »
« Je ne veux pas buter une gamine. »
À cause du moteur bruyant de la camionnette, il était difficile d’entendre Coyle qui parlait entre ses dents serrées. Le véhicule, dont la peinture rouge s’écaillait et laissait apparaître des traînées de rouille, avait été acheté le matin dans une casse. Campbell conduisait.
« On devrait pouvoir l’éviter, dit-il.
— Mais peut-être pas. » Coyle se tamponna la bouche avec son mouchoir.
« On verra bien. Tu sais comment on y va, dans ce bled ?
— Plus ou moins. Prends la M2 jusqu’à Antrim, puis direction Ballymena. Après, on suivra les panneaux. »
Campbell emprunta Falls Road pour gagner l’est de la ville. Ils passèrent devant la Divis Tower, théâtre d’innombrables violences à une époque pas si lointaine. Durant les années soixante-dix, l’armée britannique avait réquisitionné les deux étages supérieurs de l’édifice, qui en comptait vingt au total, pour établir un observatoire avec vue plongeante sur la ville. Parce que la tour se dressait au cœur du quartier républicain, les troupes ne pouvaient y accéder que par hélicoptère. Campbell s’était souvent demandé comment les habitants de l’étage inférieur supportaient d’entendre les pas de l’ennemi au-dessus de leurs têtes, dans le remue-ménage des hélicoptères qui charriaient des soldats à toute heure du jour et de la nuit. Les militaires avaient déserté les lieux deux ans auparavant, probablement aussi heureux de partir, songea Campbell, que les habitants d’en être délivrés.
La camionnette s’engagea sur la Westlink, qui devenait ensuite la M2 et filait vers le nord et les montagnes d’Antrim. Campbell grimaçait de temps à autre, quand les secousses de la camionnette ranimaient le feu entre ses côtes. Sa cuisse non plus n’était pas épargnée par la longue course de la pédale d’embrayage, d’autant que la circulation piétinait, ralentie par les travaux qui bloquaient l’embranchement avec la M1, plus au sud. À quoi donc servait le progrès, s’il n’apportait que des embouteillages ? La paix avait coûté cher aux Irlandais du Nord, mais Campbell n’eût pas été surpris d’apprendre qu’ils se trouvaient encore plus agacés par l’engorgement des routes.
Il se tourna vers Coyle, assis à la place du passager. « Dis-moi… Qu’y a-t-il entre cette femme et McGinty ? Ce n’est pas seulement à cause de l’histoire qu’elle a eue avec un flic. Qu’est-ce qui s’est passé d’autre ?
— Ça ne te regarde pas.
— Allez. » Campbell lui sourit. « On peut bien se raconter une ou deux petites choses pendant le voyage, non ? »
Coyle fit non de la tête en soupirant.
« T’es vraiment pas marrant. Pourquoi tu ne veux pas me le dire ? »
Coyle compta sur ses doigts à mesure qu’il énumérait les raisons. « Un, parce que tu es un sale con. Deux, parce que si tu fourres ton nez dans la vie privée de McGinty, c’est le meilleur moyen de te retrouver avec les jambes cassées. Trois, parce que ça me fait un mal de chien de parler. Alors, ferme-la et regarde la route. »
L’air était lourd et chargé de pluie. Debout à un arrêt de bus, Fegan surveillait le bureau de Patsy Toner depuis le trottoir d’en face. Le cabinet de l’avocat occupait un appartement de location situé au-dessus d’un magasin de journaux dans Springfield Road. Sa Jaguar était garée en bas. Il était sept heures du soir, et le ciel gris reposait sur la ville comme un couvercle.
Fegan avait mal à la tête, par intermittence, entre les vagues successives de nausées. À quelques mètres de là, les fenêtres d’un bar clandestin luisaient dans la triste tombée du jour. Il repoussa la tentation. Toner sortirait bientôt et irait prendre un verre. Fegan découvrirait alors pourquoi les Suiveurs réclamaient la mort de ce flic. Une fois qu’il connaîtrait son identité, il partirait à sa recherche, trouverait un moyen de l’attirer…
Et ce serait fait.
Le policier de la RUC le laisserait tranquille, comme les autres. Ensuite, Campbell et McGinty, demain ou après-demain, et il serait enfin libre. Fermant les yeux, il se représenta une chambre sombre, silencieuse, où il pourrait poser sa tête sans craindre d’entendre des hurlements.
Seul.
Un mot qui avait un goût à la fois doux et amer. Dormir en paix, mais seul. Il serait obligé de s’enfuir, de quitter Marie et Ellen. Au moins, elles vivraient en sécurité. C’était tout ce qui importait finalement.
Il ouvrit les yeux et sentit un grand froid l’envahir. Les ombres se resserraient autour de lui.
La lumière s’éteignit à la fenêtre de Toner.
« Le voilà », dit Fegan.
En traversant la rue, il enfila des gants en latex. Il s’accroupit contre la portière arrière de la Jaguar et serra la poignée. Un étroit escalier descendait du cabinet de Toner jusqu’à la porte de l’immeuble. Il entendit le battant s’ouvrir, se refermer, un tintement de clés qu’on tenait à la main. Toner parlait dans son portable.
« Alors, c’est réglé ? demanda-t-il. Enfin une nouvelle qui fait plaisir. Ils n’ont pas intérêt à foirer, ce coup-ci. »
Fegan retint son souffle et se prépara.
« Prévenez-moi quand ce sera fini. Je boirai un coup pour fêter ça. »
Fegan entendit le claquement du téléphone que Toner refermait, juste avant d’actionner le déverrouillage automatique de la voiture. Attends, attends…
Il tira sur la poignée au moment où Toner ouvrait la portière du conducteur. Pendant que l’avocat s’installait au volant, il se glissa sur la banquette arrière. Il attendit que Toner claque sa portière et, alors seulement, rabattit la sienne.
« Nom de Dieu ! » Toner se retourna, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés. Il vit d’abord le visage de Fegan, puis le pistolet que celui-ci tenait à la main.
« Salut, Patsy », dit Fegan.
Obéissant aux instructions de Fegan, Toner prit la direction de l’est et bifurqua ensuite vers le nord. Un concert de klaxons s’éleva sur la Westlink lorsqu’une vieille camionnette rouge qui venait de les doubler se faufila dans l’embouteillage en grillant les autres voitures. À l’approche de la longue bretelle d’accès à la M2, la circulation devint plus fluide. Fegan risqua un coup d’œil par la fenêtre. Sur l’autre rive du fleuve, les lumières du complexe Odyssey s’allumaient pour accueillir la foule du samedi soir. À cent mètres de là, moins d’une semaine auparavant, il avait appuyé sur la détente et réglé la dette de Michael McKenna.
« Accélère », dit-il à Toner.
En vingt minutes, sous un ciel rattrapé par la nuit, ils atteignirent un site industriel situé au nord-ouest de la ville. Fegan ordonna à Toner de se garer entre deux entrepôts, à un endroit qu’on ne pouvait voir depuis l’autoroute. En ce même lieu, neuf ans plus tôt, les deux UFF avaient trouvé une mort atroce. Ils étaient encore là aujourd’hui, avec leurs masques de haine et de douleur, marchant en rond sous la pluie qui commençait à tomber et montrant les blessures que Fegan leur avait infligées. Il fut incapable de soutenir leurs regards.
L’usine était désaffectée à présent. Il ne restait que des squelettes de béton et d’acier, tels des géants recueillis autour d’une tombe, qu’on démolirait bientôt pour les remplacer par un lotissement.
« Donne-moi les clés », dit Fegan.
Toner s’exécuta. En se retournant, il osa à peine croiser le regard de Fegan. « Qu’est-ce que tu veux, Gerry ? Tu me fous les jetons. »
Fegan glissa les clés dans sa poche. « C’est qui, le flic ? »
Toner cligna des yeux. « Quel flic ?
— Celui qui bosse pour vous. Tu m’en as parlé le jour où j’ai été interpellé. Celui qui m’a tabassé. »
Toner leva les mains. « J’en sais rien, Gerry. Ce n’est qu’un flic parmi d’autres. Je ne l’ai jamais rencontré.
— Tu mens. Davy Campbell m’a dit que c’était ton contact.
— Non, ce n’est pas vrai. Je le jure devant Dieu, Gerry, je ne le connais pas.
— Donne-moi ta main. »
Toner secoua lentement la tête. « Non. »
Fegan leva le pistolet dans sa main droite, qui ne tremblait plus maintenant, et tendit la gauche.
« Non », répéta Toner.
Fegan appuya le Walther contre sa tempe. Fermant très fort les yeux, l’avocat présenta sa main.
« Je te pose la question une dernière fois, dit Fegan en lui attrapant le petit doigt. C’est qui, le flic ?
— Bon sang, Gerry. S’il te plaît. Je ne sais rien. Je fais juste passer les messages de McGinty de temps en temps. Je plaide des affaires pour lui, c’est tout. Le reste, je ne m’en mêle pas. »
Fegan posa le Walther sur la banquette, hors d’atteinte, et saisit le poignet de Toner. De son autre main, il lui tordit le doigt, étirant la jointure à son point maximum, jusqu’au craquement de l’os désarticulé.
Toner hurla.
« Tu aurais dû me le dire, Patsy. Ce n’était pas la peine d’en arriver là.
— Merde… » Toner essaya de retirer sa main, mais Fegan serra et lui arracha encore un cri.
La chaleur monta d’un cran dans la voiture. À travers le gant en latex, Fegan sentait palpiter le doigt qui enflait déjà. « C’est qui, le flic ? demanda-t-il.
— Je t’en prie, Gerry. S’il te plaît, non. » Les larmes coulaient sur les joues enflammées de Toner. « Je ne peux pas te le dire. McGinty… Bon Dieu, il me tuera. Je t’en prie, Gerry. Arrête. »
Fegan lui tordit l’annulaire. « C’est qui, le flic ?
— Gerry, par pitié, je ne peux pas. »
Le hurlement de Toner étouffa le bruit sec de l’os qui cédait.
Fegan soupira. Toner le surprenait en montrant une résistance inattendue pour quelqu’un qu’il avait toujours jugé faible. Il lui malaxa les doigts.
« C’est qui, le flic ? » Comme les cris de Toner couvraient sa voix, il reposa la question, plus fort. « C’est qui, le flic ?
— Arrête ! Arrête ! »
Fegan le saisit fermement par le poignet. Dans l’atmosphère étouffante de la voiture, on percevait presque la chaleur qui émanait de la main de l’avocat, combinée à l’odeur de la transpiration et de l’urine. Fegan réprima une nausée.
« C’est qui, le flic ? »
Toner répondit dans un gémissement. « Brian Anderson… C’est un sergent. On se sert de lui depuis longtemps. Depuis les années quatre-vingt.
— Qu’est-ce qu’il fait pour vous ? »
Toner respirait bruyamment, les traits décomposés par la douleur. « Plus grand-chose, maintenant. Il refile des tuyaux de temps en temps, il nous tient au courant des éventuels coups de filet. McGinty le paie des clopinettes pour le garder sous la main. »
Fegan relâcha sa prise et laissa reposer la paume de Toner dans la sienne. « Plus grand-chose maintenant, tu dis. Et avant, qu’est-ce qu’il faisait ?
— Il nous renseignait sur les autres flics. Quelles bagnoles ils conduisaient, où ils habitaient, les bars qu’ils fréquentaient, où ils mettaient leurs gosses à l’école. Il vendait les infos à McGinty. »
Le souvenir revenait… Fegan se rappelait le visage du policier de la RUC, juste avant qu’il ne l’abatte.
« Il a été blessé au bout d’un mois de service, continua Toner, le souffle court. Une bombe dans une boîte à café, pendant une patrouille. Il a eu la hanche bousillée. Infirme à vingt-trois ans. Depuis, il est coincé derrière un bureau. Il s’occupe de la paperasse, il rédige des rapports, il répond au téléphone, ce genre de choses. C’est un vicelard de première. Un vendu. Je lui donnais son pognon. Oh, Gerry… McGinty va me tuer. »
Toner continua à gémir, à supplier, mais Fegan ne l’entendait plus. Il avait cessé d’écouter et remontait le fil de sa mémoire.
C’était sa première victime. Il se revoyait, moins d’une semaine après son vingtième anniversaire, posté dans la rue enneigée pour surveiller la sortie d’une école primaire. Aucune Ford Granada en vue. Pourtant, d’après McGinty, le policier de la RUC arrivait toujours avec cinq minutes d’avance quand il venait chercher son fils le vendredi.
Sur le trottoir d’en face, un gamin attendait à l’écart des autres enfants. Neuf ans, comme l’avait décrit McGinty. Le gosse ne verrait rien. Il serait encore dans l’école. C’est ce qu’avait dit McGinty. Mais McGinty se trompait. Le policier de la RUC était en retard, et le gamin allait tout voir.
Une bise glacée soufflait la neige en tourbillons. Le nez irrité par la cocaïne que les gars lui avaient donnée pour l’encourager, la tête en ébullition, Fegan mourait pourtant de froid et luttait contre l’envie de s’enfuir à toutes jambes. Quelques parents inquiets le regardaient du coin de l’œil. Ils ne le reconnaissaient pas. C’est ce qu’ils rapporteraient à la police plus tard. L’homme paraissait anodin, ils le prirent pour un père qu’ils n’avaient encore jamais vu. Juste un peu différent, peut-être, avec son bonnet enfoncé sur les oreilles et ses cheveux longs. Fegan s’était vu dans le rétroviseur de la voiture. La perruque semblait crédible. Après l’avoir déposé au coin de la rue, le reste de la bande attendait au carrefour suivant en guettant les coups de feu.
Fegan retint son souffle quand le garçon croisa son regard, le dévisagea longuement, puis fronça les sourcils. Il ne put détourner les yeux. Le gamin se figea. De sa bouche ouverte s’échappait un nuage de buée.
Il savait.
Au bruit d’une voiture qui approchait, le garçon sursauta. Une Ford Granada venait vers lui. Il s’élança sur la chaussée en criant pour prévenir son père et en agitant les bras en direction de Fegan. Le policier de la RUC freina brusquement et dérapa sur la neige, étonné par le comportement de son fils. Au moment où Fegan s’avançait, arme au poing, le gamin le montra du doigt.
Le RUC tourna la tête. Son visage n’enregistrait pas encore l’annonce de sa mort imminente. Mais en voyant Fegan brandir l’arme, il comprit. Ses yeux lisaient déjà la fin quand Fegan appuya, deux fois, sur la détente. La voiture fit un bond en avant et cala sous les pieds du conducteur qui désertaient les pédales.
Silence. Quelques secondes auparavant, la rue vibrait de rires enfantins, de coups de klaxon associés aux appels des parents. À présent Fegan n’entendait plus que l’afflux de sang à ses tympans.
Immobile, le garçon regardait Fegan. Il avait des flocons de neige accrochés à ses cheveux, et dans son visage pâle, deux petits trous fixes et noirs à la place des yeux.
Puis tout le monde se mit à hurler. Fegan prit la fuite. La voiture surgit au bout de la rue et il sauta à l’arrière. Ses compagnons l’accueillirent avec force acclamations, cris de victoire et grandes claques dans le dos, tandis que le moteur repartait en hurlant.
Fegan but tellement qu’il vomit ses tripes dans le pub, puis il pleura, puis il but encore. Michael McKenna passa un bras autour de ses épaules, Paul McGinty lui serra la main. Il avait le dos douloureux de recevoir tant de bourrades, un goût de bile dans la gorge, le nez enflammé par la cocaïne. Lorsqu’un taxi noir le déposa devant chez lui, il eut du mal à ouvrir la porte.
Dans le vestibule étaient posés une petite valise et un sac poubelle. Il reconnut ses vêtements jetés pêle-mêle dans le sac. Sa mère émergea de la pénombre. Ses yeux brillaient d’une lueur sauvage.
« J’ai regardé les informations », dit-elle.
Fegan se passa une main sur la bouche.
Sa mère reprit, d’une voix brisée. « J’ai vu ce que tu as fait. »
Fegan fit un pas vers elle, mais elle l’arrêta en levant la main.
« Va-t’en, et ne reviens jamais », dit-elle doucement, avec tristesse. Elle s’engagea dans l’escalier et avait presque disparu en haut des marches lorsqu’elle se retourna pour ajouter : « J’ai honte d’avoir porté quelqu’un comme toi dans mon ventre. J’ai honte d’avoir élevé un garçon capable de tuer un père devant son enfant. Puisse Dieu me pardonner de t’avoir mis au monde. »
Une rafale de vent qui fit osciller la Jaguar ramena Fegan au présent. Dehors, le ciel était devenu gris foncé, de grosses gouttes de pluie s’écrasaient sur le pare-brise. Les Suiveurs observaient la scène, guettant ce qui allait suivre.
« Téléphone-lui », ordonna Fegan.
Toner cessa de gémir. « À qui ?
— Au flic. Dis-lui de venir.
— Pourquoi ? »
Fegan pressa la main de Toner et attendit que les cris s’apaisent. « Ne discute pas. Dis-lui de venir tout de suite. Raconte que tu as quelque chose à lui remettre. »
Toner plongea la main droite dans la poche de sa veste et en sortit son portable. Ses yeux mouillés de larmes restèrent fixés sur Fegan tandis qu’il composait le numéro.
« Allô, Brian ?… C’est Patsy… Oui, je sais… Je sais… C’est important. Sinon, je ne t’appellerais pas, évidemment… Écoute, j’ai quelque chose pour toi… Un bonus… Mais il faut que tu viennes tout de suite… Immédiatement, Brian… Dans une heure… D’accord… »
Il indiqua au flic comment se rendre à l’entrepôt. Fegan écoutait la pluie qui tambourinait sur le toit de la Jaguar. De l’autre côté de la vitre striée de gouttes, le policier de la RUC le regardait, un mince sourire aux lèvres.
« Il n’y a pas la voiture de la nana, dit Coyle.
— Bien vu, Sherlock. » Campbell ouvrit la portière et s’extirpa avec prudence de la camionnette pour ménager sa jambe blessée. Une femme apparut à la fenêtre d’une petite maison qui bordait l’hôtel. Il sourit en lui adressant un hochement de tête. Elle ne lui rendit pas son salut.
Coyle descendit aussi et le rejoignit. Il désigna l’hôtel. « C’est ici, hein ?
— Ça m’en a tout l’air.
— Bon. Alors, comment on fait ? » Coyle semblait inquiet.
« Discrètement, si possible. On va d’abord voir s’ils sont là. » Campbell s’avança en boitillant le long de la route. Sur l’autre rive de l’estuaire se dressait une vieille église ; au-delà, une longue plage filait jusqu’aux collines qui tombaient en pente douce dans la mer. De ce côté-ci, le soleil plongeait vers la falaise surplombant l’hôtel, mais il serait englouti par les nuages amoncelés au-dessus de la crête bien avant d’atteindre l’herbe et les rochers. Plus loin, derrière l’hôtel et la maison, un immeuble hideux défigurait le paysage. La présence d’appartements à cet endroit paraissait insolite. Tout autant que le bloc de basalte au bord de l’eau, sans doute un quelconque monument aux morts, songea Campbell.
« Attends-moi ici, dit-il. Je vais jeter un coup d’œil à l’intérieur. Avec ta tronche, tu risques de faire peur aux clients.
— T’as pas l’air très en forme non plus. » Coyle se tamponna le menton avec son mouchoir.
« Je te l’accorde. Mais quand même, attends ici.
— Et si tu tombes sur Fegan ? »
Campbell haussa les épaules. « Si tu entends des coups de feu, ramène-toi. Sinon, ne bouge pas. Faut que je répète ? »
Coyle s’adossa à la camionnette en soupirant. Il croisa les bras et lui lança un regard noir.
Après avoir franchi le seuil de l’hôtel, Campbell pénétra dans une vaste salle, probablement un ancien restaurant, à en juger par les tables et les chaises empilées qui ne semblaient plus servir depuis des années. Au fond, par une porte ouverte, lui parvenait le crépitement d’un feu et un murmure de conversations entre amis. Il s’avança vers cette deuxième pièce en grimaçant de douleur, la cuisse tiraillée, les côtes à vif.
C’était un bar, pourvu d’une immense cheminée à une extrémité, et, en face, d’un comptoir devant lequel une poignée de buveurs étaient assis sur des tabourets. Toutes les têtes se tournèrent lorsqu’il s’approcha. Un homme barbu aux cheveux blancs posa son journal et se leva. Campbell lui fit signe de le rejoindre au bout du comptoir, à l’écart des oreilles indiscrètes.
« C’est vous le propriétaire ? demanda-t-il.
— Oui. Seamus Hopkirk. Vous désirez ? »
Campbell se pencha pour parler à voix basse. « Vous nous avez appelés ce matin. » Il jeta un regard par-dessus l’épaule du propriétaire. « À propos d’un de vos clients. »
Hopkirk plissa les paupières d’un air méfiant. « Vous êtes de la police ?
— Exact. »
Hopkirk le toisa de la tête aux pieds. « Je peux voir votre carte ?
— Pas maintenant. Il s’agit d’une affaire délicate… Nous aimerions agir dans la plus grande discrétion. Dites-moi juste où sont Miss McKenna et son ami, et je vous laisserai tranquille. »
Hopkirk souffla bruyamment par le nez. « Écoutez-moi, jeune homme. Il ne faudrait pas me prendre pour un plouc. Je suis conseiller municipal depuis plus de vingt ans, et je fais partie du bureau du Partenariat avec la police du district depuis trois ans. Vous n’êtes pas plus flic que moi. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’ils ne sont pas ici. Si vous voulez en savoir plus, revenez avec une carte en bonne et due forme et le numéro de l’officier de service de votre commissariat. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, mes clients m’attendent. »
Campbell le saisit au poignet. « On ne va pas s’énerver. Dites-moi juste ce que je veux savoir, et je vous fiche la paix. »
Hopkirk s’éclaircit la gorge en contemplant la main qui le tenait. « Jeune homme, dit-il, suffisamment fort pour attirer l’attention des consommateurs, je vous prie de me lâcher. Ils ne sont pas ici, c’est tout ce que je peux vous répondre. »
Campbell le fixa droit dans les yeux, puis regarda les clients. Celui qui était assis le plus près, un homme grand et fort, se mit debout.
« Un problème, Hopkirk ?
— Ce n’est rien, Albert. Ce monsieur s’en va. »
Campbell considéra le choix qui se présentait à lui. Renoncer et partir, ou bien… quoi ? Attacher tout le monde et faire cracher le morceau au vieux ? À contrecœur, il libéra Hopkirk.
« Merci, vous êtes très aimable. » Il sourit. Puis se détourna, quitta le bar en boitillant, retraversa la salle à manger, et sortit sous la pluie qui tombait plus fort à présent.
« Alors ? » interrogea Coyle. Il s’était réfugié dans la camionnette et baissa la vitre en voyant Campbell approcher.
« Il dit qu’ils ne sont pas là. »
À la fenêtre de la maison voisine, un chien aboya furieusement pour chasser les deux intrus. Campbell s’installa au volant.
« Tu le crois ?
— Je ne sais pas, répondit Campbell en démarrant. Mais il s’est braqué. On ne peut pas rester. »
L’inquiétude s’afficha sur le visage meurtri de Coyle. « McGinty va piquer une crise si on ne dégage pas Fegan.
— Sans doute, mais si on se fait ramasser par les flics, il piquera une méga crise. »
Quelque chose attira l’attention de Coyle, de l’autre côté de la rivière. « Hé… C’est qui, ça ? »
Campbell regarda le pont qu’il indiquait du doigt. « Bon sang, c’est elle, avec la gosse. Mais sans Fegan.
— Il a dû partir en voiture.
— Putain, Eddie. Ta puissance de déduction me débecte.
— Va te faire foutre.
— Accroche-toi », dit Campbell. Il fit brusquement marche arrière en braquant le volant pour tourner la camionnette vers le pont. Les aboiements du chien résonnaient à ses oreilles malgré le bruit du moteur. Le véhicule prit le virage en vrombissant, puis s’élança sur le pont où Marie McKenna marchait avec sa fille sans se douter de rien.
Campbell se déporta de l’autre côté de la chaussée, indifférent au klaxon strident d’une voiture qui venait en face. Marie sursauta et croisa son regard au moment où il écrasait la pédale du frein. Elle chercha des yeux une voie de fuite, mais Campbell était déjà descendu et lui barrait la route. La fillette le dévisageait, bouche bée.
« On se calme, Marie, dit Campbell en tenant son flanc endolori.
— Qu’est-ce que vous voulez ? » Elle jeta un regard affolé tout autour.
« Ne courez pas. Sinon, ça finira mal. »
Les larmes jaillirent dans les yeux de Marie. La petite se pressait contre sa jambe.
« Tout va bien se passer, dit Campbell. Montez dans la camionnette. Pas de panique. On ne discute pas, d’accord ?
— S’il vous plaît, n’emmenez pas Ellen. Il y a des gens dans la maison, là-bas. Ils s’occuperont d’elle.
— Désolé, Marie. » Il fit un pas en avant. « Toutes les deux dans la camionnette. Allez. »
L’air fraîchissait depuis que les derniers lambeaux du soleil avaient sombré derrière les arbres de la forêt de Glenariff. Le silence n’était troué que par le bruit du vent dans les feuilles, la pluie, et les sanglots effrayés de Marie McKenna, assise dans la camionnette, serrant sa fille contre elle. Appuyé contre un arbre, Eddie Coyle regardait Campbell marcher, fiévreusement, de sa démarche claudicante.
« Qu’est-ce qu’il fout, bon sang ! » dit Campbell en regardant le portable qu’il tenait à la main. La réception était encore plus mauvaise sous les épaisses branches des sapins, mais il avait bien fallu quitter la route pour décider de la marche à suivre. Trente minutes s’étaient déjà écoulées, et McGinty ne rappelait toujours pas pour donner ses instructions.
« Je ne buterai pas la gamine », dit Coyle pour la cinquième fois depuis qu’ils s’étaient arrêtés dans la clairière.
Campbell pivota sur ses talons. « Arrête avec ça !
— Je te préviens, c’est tout. »
Campbell vint se planter devant lui. « J’ai compris, bordel. Tu vas la faire paniquer, et après, on sera bien avancés. Alors maintenant, tu la fermes !
— Je t’emmerde », dit Coyle.
Campbell sentait son haleine fétide. « Toi, t’as pas intérêt à me chercher. »
Dans les yeux de Coyle injectés de sang passa un éclair de colère et de peur. Campbell se tenait prêt à repousser son assaut quand le téléphone sonna.
« Oui ?
— Voici ce qu’on va faire, dit McGinty. Le Bull possède une vieille ferme juste après Middletown, pas loin de la frontière. Autrefois, il y trafiquait son mazout, mais la raffinerie a été fermée. C’est devenu une espèce de chenil, pour organiser des combats de chiens… Il a aménagé une arène dans une vieille grange, avec des gradins et tout.
— Sans blague, dit Campbell.
— Tu les connais, ces saletés de paysans. Ils aiment le sang. Bref, il demande qu’on les amène là. Je pars tout de suite. Je vais essayer d’empêcher le pire, mais il est vraiment furax à cause du père Coulter. Il veut s’occuper lui-même de Fegan. »
Campbell regarda Marie. Elle serrait sa fille dans ses bras. « Et après ? Qu’est-ce qu’on fera de la femme et de sa môme ? »
Il aurait pu jurer qu’il sentait la respiration de McGinty contre son oreille. « J’en sais rien. On verra une fois sur place.
— J’en ai pour deux heures pour arriver à Middletown. Après, vous m’indiquerez le chemin. »
Campbell raccrocha.
« Alors ? » demanda Coyle.
Campbell remit le téléphone dans sa poche. « On a de la route à faire. Je vais pisser et m’éclaircir les idées. Surveille-les. »
Campbell s’éloigna en clopinant entre les arbres et disparut dans les ombres de la forêt, loin au cœur de la ramure. Lorsqu’il fut certain que Coyle ne pouvait l’entendre, il ressortit son téléphone. Il hésita un instant avant de composer le numéro de l’agent.
« Allô ?
— C’est moi, dit Campbell.
— Qu’est-ce que tu fous à m’appeler sur ce téléphone ? »
Campbell marcha en rond, scrutant entre les troncs pour s’assurer que Coyle ne l’avait pas suivi. « Je n’ai pas le choix. Il faut absolument que je vous parle.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— On a la femme et la gosse. Fegan est parti à Belfast, mais elle ne sait pas pourquoi.
— Et alors ? Tu la retiens en otage ?
— C’est l’idée de McGinty. »
Campbell raconta le plan.
« Tu n’as plus qu’à obéir, dit l’agent. Du moment que Fegan dégage et qu’ils règlent leurs histoires. Débrouille-toi juste pour que ça n’aille pas plus loin.
— Mais la femme et la gosse… McGinty ne les relâchera pas. J’en suis sûr. Il lui en veut de quelque chose. Ce n’est pas seulement parce qu’elle a baisé avec un flic.
— Ça ne nous regarde pas. Je te le répète, tant que McGinty règle ses propres affaires. »
Campbell ferma les yeux et inspira l’air humide. « Il y a une autre option, dit-il.
— Laquelle ?
— Réfléchissez. Paul McGinty et Bull O’Kane tous les deux, au même endroit, avec les otages. Si on combine bien notre coup et qu’on débarque dès qu’ils ont descendu Fegan, on les prendra en flagrant délit de meurtre. Même si McGinty réussit à éviter la condamnation, il ne s’en relèvera pas. Quand on pense au nombre de gens qui veulent sa peau et à qui il a toujours glissé entre les doigts… On peut y arriver. »
L’agent soupira. « Tu n’as vraiment rien compris, hein ?
— Pourquoi ?
— Admettons qu’on fournisse à McGinty la corde pour se pendre, lui et le vieil O’Kane. Et après ? Le parti aura beau essayer de ne pas s’impliquer, les unionistes quitteront l’Assemblée. Même les modérés se tailleront en courant. Stormont aboutira à une impasse. On ne peut pas recommencer deux ans de négociations, après tant d’efforts et de manœuvres politiques, tant d’argent dépensé… Tout ça pour revenir à la case départ ? Non. C’est le mot d’ordre qui vient d’en haut. Le processus engagé à Stormont doit continuer, quel que soit le prix à payer. Moi aussi, comme beaucoup d’autres, j’adorerais voir plonger McGinty, mais ça n’arrivera pas. Alors, tu fais ce qu’on te demande, point final. »
Campbell appuya le front contre l’écorce rugueuse d’un tronc d’arbre.
« Très bien », dit-il avant de raccrocher.
Il retourna vers la clairière en boitillant. Ses pensées se bousculaient dans son esprit. Bon, ce n’était pas ce qu’il aurait fait de pire dans sa vie… Au moment où apparut la tache rouge de la camionnette entre les branches, il entendit Coyle appeler d’une voix faible.
« Davy ! Davy ! »
Il se mit à courir, traînant la jambe, les côtes embrasées. En débouchant dans la clairière, il aperçut Coyle à terre, une main sur son visage couturé. La portière côté passager était ouverte.
« Cette salope m’a frappé », dit Coyle en se relevant.
Campbell chercha une tête blonde entre les arbres. Là… Un peu plus loin. Elle n’avançait pas vite, avec l’enfant dans ses bras. Il tira de sa ceinture le pistolet que McGinty lui avait donné et s’élança. Coyle le suivit en haletant.
Malgré sa jambe raide et le feu qui lui déchirait le flanc, Campbell gagnait du terrain. Il entendait la respiration paniquée de Marie. Visant un mètre au-dessus de sa tête, il tira. Elle se jeta au sol tandis que le bruit de la déflagration roulait dans la forêt.
Campbell ralentit l’allure. Il réprima un cri de douleur en s’adossant à un arbre, une main plaquée contre ses côtes, braquant l’arme sur la femme couchée à ses pieds. Elle serrait l’enfant contre sa poitrine et le regardait avec des yeux désespérés.
« Je vous en prie, ne prenez pas Ellen, dit-elle. Laissez-la partir. »
Campbell s’écarta de l’arbre et tomba accroupi à ses côtés. Outre la douleur qui le faisait grimacer, il sentait un bloc de glace lui peser au fond du ventre. « Vous recommencez, et je la tue sous vos yeux.
— Je vous en prie…
— Pigé ? » Il appuya le canon de l’arme contre les cheveux blonds de la fillette. « Sinon, vous devrez la regarder mourir. »
L’enfant se pressa contre sa mère, comme s’il était possible de rentrer en elle pour échapper au pistolet.
Couverte par le frémissement du vent dans les arbres, la voix de Marie était à peine audible, mais ses yeux criaient sa haine. « Ne la touchez pas.
— Remontez dans la camionnette. » Campbell releva la tête et croisa le regard abasourdi de Coyle. « Allez, viens. »
Le groupe retourna au véhicule en silence. Une fois la femme et l’enfant installées à l’intérieur, Coyle ferma la portière.
« Tu l’aurais fait ? » demanda-t-il à Campbell.
Celui-ci regagnait déjà le côté du conducteur.
Coyle le rattrapa et le tira par la manche. « Tu l’aurais fait ? »
Campbell le dévisagea sans ciller. « On y va », dit-il.
Le faisceau des phares illumina la Jaguar. Dans l’habitacle aux vitres couvertes de buée, Toner serrait sa main enflée contre lui. « Le voilà », dit-il.
À travers la condensation, Fegan distingua vaguement une Volkswagen Passat. Un homme en descendit, grand et de forte carrure. Il s’approcha de la Jaguar en boitillant. Anderson. Fegan s’aplatit à l’arrière et écouta la respiration oppressée de Toner. Lorsque la portière côté passager s’ouvrit, une bouffée d’air rafraîchit son front humide de sueur. La Jaguar s’abaissa sous le poids du flic qui s’asseyait à l’avant.
« Bon sang, qu’est-ce qui t’arrive ? » demanda Anderson.
Toner ne répondit pas. Il gémissait de terreur.
« Tu as vraiment une sale tronche. Qu’est-ce que tu t’es fait à la main ? Et tu t’es pissé dessus ?
— Je… Je… Je…
— Enfin, Patsy. Qu’est-ce qui se passe ? J’ai planté ma femme au restau, elle va me faire une de ces scènes. Alors, grouille-toi de me … »
Fegan se redressa en brandissant le Walther.
« Putain ! » Anderson plongea la main dans sa poche et en sortit un petit revolver. Fegan s’y attendait : les flics portaient toujours une arme sur eux pour assurer leur protection personnelle. Au moment où Anderson pivotait sur son siège, il lui attrapa le poignet et orienta le tir vers la lunette arrière.
Toner se recroquevilla sur lui-même, la tête enfouie dans ses bras.
Anderson luttait pour reprendre le contrôle de son arme. Le coup partit, assourdissant dans l’espace confiné de la voiture, et Fegan sentit la balle lui frôler l’oreille.
Comme un ressort actionné par le bruit, Toner ouvrit sa portière et s’éjecta. Fegan entendit le cri qu’il poussa en tombant, puis des pas qui se lançaient dans une course précipitée. Détachant son regard un bref instant du visage du policier, il le vit disparaître entre les bâtiments à l’abandon.
Fegan pointa le Walther sur Anderson, mais le policier continuait à résister. Une deuxième détonation souffla une volée de verre brisé à l’arrière de la voiture. Fegan pesait sur le bras d’Anderson, arc-bouté des deux talons contre la portière, utilisant le dossier du siège comme levier. Il serra les dents. L’effort lui faisait monter le sang à la tête. Enfin, il sentit le déclic de l’épaule qui se disloquait. Le revolver tomba sur le plancher, et Anderson hurla jusqu’au moment où sa voix se brisa.
« Ne bouge plus », ordonna Fegan, les idées de nouveau claires.
Anderson se tordait en tous sens et donnait du pied dans le tableau de bord.
« Ne bouge plus, je te dis. »
Après avoir étouffé un dernier cri, le policier tourna la tête pour regarder Fegan. « Qu’est-ce que tu veux ?
— Toi. »
Anderson hurla de nouveau quand Fegan le relâcha. Son bras retomba, inerte, entre les deux sièges. Il battit des jambes, son visage passa du rouge au violet. Puis il se tut et respira plus calmement. « Je suis désolé… pour le passage à tabac. C’est Patsy qui m’a dit de le faire… Sur l’ordre de… McGinty. »
Dehors, le policier de la RUC se pencha sur le pare-brise et scruta l’intérieur de la voiture. Dans ses yeux brillait une joie sauvage. Le visage grimaçant d’Anderson luisait de sueur à la lumière du plafonnier. Le RUC verrait tout, comme son fils.
« Tu te rappelles le gars de la RUC que tu as donné ?
— Oh, non. C’est pas vrai…
— Tu te rappelles ? »
Anderson secoua la tête. « Je… Je… Lequel ?
— C’est ça. » Fegan sourit. « Tu en as vendu beaucoup, hein ? Combien on te payait ? »
Anderson ouvrit la bouche, la referma. À nouveau, il secoua la tête. La sueur lui coulait dans les yeux.
Fegan envoya un coup de pied dans son bras qui pendait toujours entre les sièges. Quand Anderson eut fini de hurler, il répéta : « Combien ?
— Ça dépendait… de qui c’était.
— Combien pour un gardien de la paix ? Un simple agent de police. Combien ça valait ?
— Je ne sais pas… deux ou trois mille… Arrête, je t’en prie…
— Fais un effort. Tu te souviens, en 1982 ? Ce devait être début février. Il avait neigé. Je l’ai tué devant son gosse. »
Les yeux d’Anderson s’affolaient, il respirait par saccades. « À l’école ? Oui, je me souviens… Comment il s’appelait ? Je ne sais plus…
— Peu importe. » Fegan appuya le Walther contre son front. « Il veut ta peau.
— Qu… quoi ?
— Regarde. » Fegan indiqua la vitre d’un coup d’œil. « Dehors. Il nous observe. Les autres aussi sont là.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Regarde. » Fegan poussa la joue d’Anderson avec le canon du Walther pour l’obliger à se tourner vers la fenêtre. « Le voilà. Il attend ce moment depuis des années. »
Anderson se mit à pleurer. « Il n’y a personne.
— Maintenant, tu vas payer pour ce que tu as fait. »
Les larmes se mêlaient à la sueur sur les joues d’Anderson. « Mais c’est toi qui l’as tué. Pas moi. »
Fegan cligna des yeux. « J’ai juste appuyé sur la détente. Il était déjà mort, à la minute même où tu l’as balancé. »
Anderson secoua la tête d’un air incrédule. « Tu es dingue.
— Je sais. Mais je vais de mieux en mieux. »
Fegan tira.