La détonation fit taire les chiens. Fegan se tourna vers le boucher et la femme avec son bébé. Elle l’encouragea de son petit sourire triste.
Hochant la tête en signe d’assentiment, il gagna la porte de la grange. O’Kane, les yeux rivés au sol, évitait de le regarder. Sur le seuil, il s’arrêta pour observer la maison qui l’attendait de l’autre côté de la cour. Le monde se teintait d’une étrange lueur bleutée, tandis que la pluie, faiblissant avec la venue du jour, enveloppait la ferme dans un halo de grisaille. Des grognements plaintifs montaient des écuries.
Debout dans l’air vicié, il se découvrait l’esprit étonnamment clair. Ses mains ne tremblaient plus. Tous ses sens aspiraient à la vie, malgré l’odeur de la mort qui planait sur l’endroit. Le froid glacé en lui était devenu une lumière, une flamme ardente dans sa poitrine. Il scruta la maison sans y déceler la moindre trace d’activité.
McGinty et les autres s’attendaient à entendre des coups de feu, mais pas un tir soutenu. Ils se tenaient sûrement postés aux fenêtres.
La Clio était toujours garée dans la cour, à mi-chemin entre la grange et la maison. Il devait absolument y arriver pour prendre le sac en plastique scotché sous le siège du passager. Après un dernier regard alentour, il s’élança, plié en deux.
La porte de la cuisine s’ouvrit. Il se jeta à terre, à quelques mètres de la voiture. Un coup de feu jaillit, suivi d’un sifflement à ses oreilles. Les chiens se remirent à gémir et à aboyer, grattant furieusement dans leurs stalles.
Malloy. Fegan reconnut sa silhouette massive à travers les vitres de la Clio. Il guetta des pas sur le ciment, mais le raffut des chiens couvrait tous les bruits. Il s’approcha de la voiture, à quatre pattes sur le sol mouillé.
Encore un coup de feu. Fegan entendit la balle percer la tôle de la grange. Le tir venait de la porte, donc Malloy était toujours à l’intérieur. Il atteignit la portière de la Clio et risqua un regard par la vitre. Derrière la porte entrouverte de la cuisine, il vit quelque chose remuer dans l’obscurité.
Fegan s’accroupit de nouveau. Son esprit tournait à plein régime. Il ne voulait pas tuer Malloy, mais cet imbécile lui barrait le passage.
Jetant un autre coup d’œil par la fenêtre de la Clio, il surprit une main qui braquait un pistolet. Il baissa la tête au moment où le pare-brise explosait.
« Je ne veux pas te tuer », lança-t-il.
Il attendit. Pas de réponse.
« Je veux seulement McGinty. Tu peux partir. Je n’ai rien contre toi.
— Tu n’as aucune chance, Fegan. » La voix de Malloy, vibrante de peur, résonna dans la cour.
Prudemment, Fegan regarda à nouveau par la fenêtre de la Clio. Il se plaqua aussitôt à terre en voyant Malloy pointer son nez derrière la porte. « Tu n’es pas obligé de mourir avec McGinty, cria-t-il. Tire-toi. »
Une balle ricocha sur la carrosserie, de l’autre côté de la Clio.
« S’il te plaît, lança encore Fegan. Ne m’oblige pas à te tuer.
— Va te faire foutre. »
Fegan soupira et ferma les yeux. « Je n’ai pas le choix », murmura-t-il.
Il remonta jusqu’au capot de la voiture. S’apercevant alors qu’on pouvait le voir de la fenêtre à l’étage, il leva la tête. Rien ne bougeait derrière les voilages gris de crasse et de moisissure.
Encore quelques centimètres, et il se trouverait en bonne position. Il s’avança, si près maintenant qu’il distinguait la peinture verte qui s’écaillait sur la porte. Le pistolet de Malloy apparut et tira vers l’arrière de la Clio.
Il ne m’a pas vu, pensa Fegan.
Se dressant brusquement, appuyé des deux bras sur le capot, il logea quatre balles dans la porte. Puis il tendit l’oreille, sans abaisser le canon de son arme.
Un faible cri s’éleva, accompagné de la chute d’un corps qui glissait mollement le long du mur et s’écrasait au sol.
Fegan laissa échapper un juron. Quel gâchis.
Il recula à couvert et fit le tour de la voiture. La portière du conducteur n’était pas verrouillée. Lorsqu’il l’ouvrit, une pluie de verre brisé se répandit sur le ciment de la cour. Il s’aplatit à l’intérieur et déposa le pistolet devant le siège du passager, sous lequel il passa la main sans quitter des yeux la maison, en tout cas ce qu’il pouvait en voir à travers le pare-brise étoilé. Le sac en plastique était là, lourd, rempli d’objets métalliques. Quand il arracha l’adhésif, le plastique se déchira et des cartouches de neuf millimètres s’en échappèrent, rejoignant les armes qui tombaient sur le plancher avec un bruit mat.
Entre les furieux aboiements des chiens qui grattaient aux portes des écuries, il crut entendre des voix dans la maison. Tout en récupérant son Walther, ainsi que le Glock de Campbell, il distingua une vague forme derrière un rideau qui tremblait à la fenêtre au-dessus de la porte. Il se rejeta en arrière, une arme dans chaque main, juste au moment où une balle transperçait le toit de la voiture et se fichait dans le dossier du siège en manquant sa tête de justesse.
Les chiens hurlèrent de plus belle. Le sang affluait à ses oreilles en un fracas assourdissant. Mais à travers cette clameur lui parvint un son aigu, déchirant. Des sanglots terrifiés.
« Ellen, dit-il.
— Ne t’approche pas, Fegan ! »
La voix de McGinty, stridente, éraillée.
« Reste où tu es, sinon je les tue ! »
Plaqué contre la voiture, Fegan écoutait les pleurs de la fillette. Son cœur cognait dans sa poitrine comme s’il cherchait à s’en échapper ; il avait le ventre liquéfié.
« Ellen. »
Les Suiveurs rassemblés tout autour observaient Fegan. La femme, son bébé sur un bras, tendit la main vers la maison en l’exhortant du regard. Ses yeux lui commandaient d’agir. Cours, disaient-ils.
Fonce.
« Mon Dieu. »
Fegan enfonça le Glock de Campbell dans sa ceinture et se faufila à l’avant de la voiture. Les portes des écuries tremblaient sous la poussée des chiens. Après un regard à la fenêtre de l’étage, il se rua vers la maison. Un coup de feu partit. Il sentit un tiraillement dans son épaule gauche.
À peine eut-il enfoncé la porte qu’il trébucha sur les jambes de Malloy, étendu de tout son long. Il alla s’écraser contre le mur opposé dont se détachèrent quelques éclats. Dans les fragments de carrelage et de mortier effrité, il remarqua des taches rouges. Son bras lui semblait lourd, comme si on lui avait noué une pierre au poignet. Il se tordit le cou pour examiner son épaule. Rien. Juste une éraflure.
À la porte, Malloy gisait sur le dos. Son torse puissant s’agitait par secousses. Il avait un regard vitreux, perdu dans le lointain. Les Suiveurs entrèrent et s’attroupèrent autour de lui, têtes inclinées de côté pour le contempler.
Des pas rapides se firent entendre au plafond.
« Gerry ? » La voix de McGinty, étouffée par les poutres et le plâtre. « Gerry, ne monte pas. Je te préviens… Sinon… Je t’assure que je le ferai. »
Ellen, qui pleurait.
À côté de Fegan, la femme montrait la porte de la pièce voisine, là où il avait vu Marie et Ellen pour la dernière fois. Le boucher vint la rejoindre.
« D’accord », dit Fegan.
Il se dirigea vers la porte, ouvrant la route avec son Walther. Des traces de sang et d’humidité s’étalaient sur le vieux canapé. Les maigres doigts de l’aube collaient aux fenêtres crasseuses, et au-delà, délimités par un bouquet d’arbres, apparaissaient les restes d’un jardin laissé depuis longtemps à l’abandon.
Mais… Qu’est-ce qu’on entendait ?
Il s’immobilisa pour écouter. Une respiration, accélérée par la panique. Cela venait de l’autre porte, ouverte, celle qui avait livré passage à Marie et à Ellen tout à l’heure. Combien de temps s’était écoulé ? Quinze minutes ? Trente ? Une heure ?
La femme et le boucher se placèrent de chaque côté de Fegan. Eux aussi tendaient l’oreille. Dans les bras de sa mère, le bébé ne bougeait pas.
Elle se tourna vers Fegan, sourit, puis lui caressa la joue et hocha la tête.
Fegan pivota vers l’embrasure plongée dans l’obscurité. Le souffle oppressé se rapprochait. Il s’avança sans bruit, précédé du Walther qu’il tenait à bout de bras.
Le craquement d’une marche d’escalier. La respiration, un instant suspendue, repartit au même rythme. Fegan entendit un léger frottement. Quelqu’un qui se glissait contre un mur.
Doucement…
Un gémissement contenu. Celui d’un homme terrorisé.
Fegan avançait toujours, lentement, pour ne pas faire ployer les lattes du vieux plancher. Il ramena le Walther à hauteur de sa taille afin de parer un assaut qu’on lui porterait sous la ceinture. Plus près… Il pouvait presque toucher le chambranle de la porte. La respiration s’accéléra encore.
Puis, le silence.
Quigley bondit de l’obscurité, serrant une arme de petite taille dans ses deux poings aux phalanges blanchies, les yeux exorbités, le visage en feu. Il poussa un cri à la vue du Walther que Fegan lui braquait en plein cœur, mais il ne tira pas et demeura pétrifié, le regard fixe, retenant son souffle. Fegan vit la peur qui l’imprégnait tout entier ; il sentit l’odeur de la panique. Cet homme-là n’était pas un tueur.
« Respire », dit Fegan.
Quigley restait figé. On voyait ses veines palpiter à son front et sur ses tempes. Le pistolet de sport.22 — à peine plus qu’un jouet — tressautait violemment dans ses mains.
« Respire, sinon tu vas t’évanouir. »
L’air jaillit de la bouche de Quigley en un long soupir. Il reprit son souffle, et à nouveau exhala un gémissement douloureux.
En haut, la voix de McGinty ordonna : « Tue-le, Quigley ! »
Ellen cria.
« Tu n’as aucune raison de mourir, déclara Fegan.
— Tue-le !
— Tu n’es pas obligé de mourir », dit encore Fegan.
Quigley était incapable de viser, tellement ses mains tremblaient.
McGinty hurla d’une voix qui se brisait dans les aigus : « Putain, tue-le !
— À toi de choisir, dit Fegan. Tu peux décider de vivre. »
Malgré la raideur qui s’installait dans son bras gauche, il tendit la main. Quigley le dévisageait, cherchant à deviner ses intentions.
« Tu resteras en vie, si tu le souhaites. Malloy et le Bull sont gravement blessés. Les autres sont morts. McGinty va bientôt y passer. Mais tu n’es pas obligé de mourir avec lui. Choisis. »
Quigley baissa les yeux. Il relâcha les épaules.
« Quigley ? » Ce n’était plus de la colère dans la voix de McGinty. « Quigley ? Qu’est-ce qui se passe ? »
Quigley déposa le pistolet dans la main que lui tendait Fegan en évitant de le regarder.
« Va-t’en, dit Fegan en glissant l’arme dans la poche de sa veste.
— Merci. » Les yeux au plancher, Quigley se précipita vers la cuisine.
Dans le couloir sombre dont il était sorti, Fegan distingua une porte entrebâillée, et au fond, le mur arrière de la maison qu’éclairait vaguement la lumière du jour. Il devait y avoir une fenêtre quelque part.
« Au-dessus de l’escalier », dit-il.
La femme s’engagea dans le passage. De son bras qui ne portait pas le bébé, elle désigna l’étage. Fegan franchit la porte à son tour.
« Quigley ?
— Il est parti, répondit Fegan.
— Le salaud ! Merde ! »
La voix n’était pas loin. Juste en haut de l’escalier… Fegan évalua la distance qui le séparait de l’autre porte, en face des premières marches.
« Ne monte pas, Gerry. Je te préviens. »
Fegan inspira à fond avant de s’élancer vers la porte, collé au mur. Il eut le temps d’entrevoir McGinty devant la fenêtre de l’étage, serrant Ellen contre lui, un revolver dans l’autre main. La détonation roula dans l’étroit couloir juste au moment où il enfonçait le battant avec son épaule blessée. La balle siffla au-dessus de sa tête. Il poussa un cri de douleur en tombant à l’intérieur sur un tas de chaises en bois qu’il renversa dans sa chute.
« N’approche pas, Gerry. Ne m’oblige pas à leur faire du mal. »
Ellen hurlait et pleurait.
Fegan se releva. Un revolver, six coups… Il calcula à toute vitesse.
« Il en a tiré trois », dit-il.
La femme se tourna vers lui et acquiesça. Fegan la dévisagea fixement.
« Il lui en reste trois. »
Tandis que le bébé s’agitait au creux de son bras, la femme recula et visa le plafond. Le boucher la rejoignit et mit à son tour McGinty en joue.
Ensemble, ils tirèrent des coups répétés, découvrant leurs dents en de sauvages rictus.
« Oui, je sais », dit Fegan. Une tiédeur coulait le long de son bras gauche. Il avait encore l’esprit clair, mais se sentait rattrapé par une immense lassitude qui menaçait de le faire vaciller. « Je sais. »
Fegan écouta le souffle haletant de McGinty. Ellen pleurait doucement. Encore trois coups. En tablant sur le fait qu’il n’avait pas d’autres munitions. C’était un pari dangereux, mais le seul possible. Fegan devait obliger McGinty à gâcher ses balles.
Il faisait sombre dans le couloir, à peine éclairé par la fenêtre de l’étage derrière laquelle se levait un jour maussade. McGinty savait que Fegan était un piètre tireur et qu’il ne prendrait pas le risque de blesser Ellen. Mais il savait aussi Fegan assez fou pour essayer.
Parcourant la pièce du regard, Fegan avisa un tas de vieux rideaux abandonnés dans un coin. Il redressa l’une des chaises et l’enveloppa dans un épais drap de velours foncé. De son bras valide, il réussit à l’élever à hauteur de ses épaules et gagna la porte sans bruit. La femme et le boucher s’écartèrent sur son passage.
Il présenta la chaise à bout de bras et l’avança lentement dans le couloir, un centimètre après l’autre. Trompé par la semi-obscurité, McGinty penserait peut-être…
Une détonation lui arracha la chaise et l’envoya à terre, révélant le piège entre les pans du tissu déchiré.
Le silence retomba après le hurlement d’Ellen. Plusieurs secondes passèrent. Puis McGinty jura. Encore un coup tiré pour rien.
« Tu n’as plus que deux balles, Paul, dit Fegan.
— Une pour chacune. Ne m’oblige pas à faire ça, Gerry. Ne monte pas.
— Il le faut.
— Non ! Si tu montes, je… je…
— Tu quoi ?
— Oh, bon sang, dit McGinty.
— Ce n’est pas facile de tuer, Paul. Quand on doit appuyer soi-même sur la détente.
— Je n’hésiterai pas. Tu peux me croire. »
Fegan recula dans l’embrasure de la porte. Avec la clarté grandissante qui entrait par la fenêtre, il voyait l’ombre de McGinty reflétée contre le mur. « Tu n’as jamais eu le courage, Paul. Tu t’es toujours déchargé sur des gens comme moi. À qui tu instillais la haine. Toi, tu ne t’es pas mis de sang sur les mains. »
L’ombre de McGinty faisait les cent pas, traînant Ellen. « Ne me provoque pas, Gerry.
— Tu t’es servi de nous. Tu nous racontais qu’on n’avait aucun avenir, qu’on devait se battre pour gagner une vie meilleure. Tu nous fourrais les armes entre les mains et tu nous envoyais tuer à ta place.
— Tu étais volontaire, Gerry. Comme nous tous. Personne ne t’a obligé.
— Tu nous mentais.
— C’est toi qui appuyais sur la détente, Gerry. Personne ne t’a forcé à poser la charge qui…
— Tu m’as menti. » Fegan appuya le front contre le mur froid et humide. « Tu m’as dit qu’il y avait une réunion de loyalistes au-dessus de la boucherie, avec des membres de l’UVF et de l’UDA[18]. Tu m’as dit que le retard à l’allumage était de cinq minutes. Le temps de faire sortir les gens.
— Dans une guerre, il y a parfois des innocents qui meurent. »
Fegan rit. « Parfois… Mais jamais les coupables, hein ? Sauf que tout le monde paye. Quel jour sommes-nous aujourd’hui ?
— Quoi ?
— Dimanche, c’est ça ? Déjà une semaine, jour pour jour… Dimanche dernier, une vieille femme m’a dit que tout le monde payait, tôt ou tard. C’est ton tour maintenant. Trois d’entre eux sont morts. Un boucher. Et un bébé, bon sang ! Une mère avec son bébé. »
Fegan releva le front et jeta un coup d’œil dans le couloir. L’ombre de McGinty ne bougeait plus.
« Va-t’en, Gerry. Si tu pars, il n’y aura pas d’autres victimes.
— Elle est là, Paul.
— Qui ?
— La femme. Avec son bébé. Je ne connais même pas son nom… Elle est là, et elle réclame ta mort. Le boucher aussi. Tu te rappelles comment ça s’est passé ? Les infos ont donné les détails, à l’époque. Il a ramassé le paquet en croyant que quelqu’un avait oublié ses courses. C’est lui et la femme qui se trouvaient le plus près.
— Arrête, Gerry.
— Et pourquoi tu as fait ça ?
— On m’avait raconté la même chose qu’à toi. Que des loyalistes se réunissaient au-dessus de la boutique.
— Tu mens. Tu savais qu’il n’y avait qu’un débarras là-haut. Pourquoi tu as fait ça ? Dis-lui pourquoi elle est morte. »
L’ombre de McGinty se débattait pour retenir une forme dans ses bras. Ellen, qui essayait de lui échapper.
« Dis à cette femme et à son bébé pourquoi elle est morte, répéta Fegan. Elle mérite de le savoir.
— Il n’y a personne, Gerry. Tu ne comprends donc pas ? Elle est dans ta tête.
— Dis-lui, Paul. »
Le soupir de McGinty parvint jusqu’au bas de l’escalier. « Pour qu’on parle de moi. »
Fegan sentit une douleur cuisante à son épaule gauche et y porta les doigts. Ils étaient pleins de sang. « Pour qu’on parle de toi, répéta-t-il.
— Oui. Le parti me maintenait sur la touche. Je devais frapper fort pour faire la une des journaux.
— J’ai posé cette bombe, j’ai tué ces gens, pour que tu arrives en première page ?
— J’étais obligé, Gerry. Et j’ai vu tout de suite que ça marchait… La politique, les élections. C’était le bon moment. Si j’avais laissé passer l’occasion, je serais resté un exécutant, comme toi ou Eddie Coyle. »
Fegan regarda la femme qui berçait le bébé. Et le boucher, avec son visage joufflu. « Ils sont morts, parce que tu voulais te faire un nom.
— Mais j’ai agi pour la bonne cause, Gerry. Penses-y. J’ai aidé à construire la paix. J’ai mis au pas les caïds et les petits gangsters de la rue. Moi, Gerry. Sans moi, l’équilibre n’aurait pas tenu. Et toi, tu as failli tout foutre en l’air. Tu m’entends ? Tant de vies perdues, tant d’années de souffrances, de travail… Tu pourrais tout gâcher. Et pour quoi ? Pour des créations de ton imagination ? »
La voix de McGinty retrouvait ses accents familiers : le vernis et les belles paroles, la rhétorique du politicien.
Tenant toujours le Walther à la main, Fegan se frotta les yeux avec les poings. « Et elle ? Sa vie ne valait rien ?
— Ça suffit, Gerry.
— Et la vie de son bébé ?
— Arrête, tu connais la…
— Et le boucher. Et tous les autres ? Que valait leur vie pour toi, Paul ?
— C’est toi qui les as tués, Gerry. Personne d’autre. »
Fegan pressa ses mains rouges de sang contre ses tempes. Il sentait le contact glacé du Walther sur sa tête. « Je sais. »
McGinty durcit le ton. « Ne me dis pas que tu n’y prenais pas de plaisir. Le sentiment de puissance que ça te donnait…
— Tais-toi.
— Le respect qu’on te témoignait. Partout où tu allais, les gens t’admiraient. Le grand Gerry Fegan. Et tout ça, tu en as fait quelque chose ? Hein ? Qu’est-ce que tu es, maintenant ?
— Tais-toi. »
McGinty se mit à rire. « Un ivrogne qui perd la boule, voilà. Alors tu te retournes contre les tiens, juste pour te sentir de nouveau puissant et fort. C’est ça, Gerry ? Un pochetron, seul à crever, qui n’est rien sans un flingue et quelqu’un à menacer ? »
Fegan ferma les yeux de toutes ses forces.
« Ta gueule !
— Et quand ce sera fini ? Hein ? Qu’est-ce qui se passera ? Qu’est-ce que tu deviendras, Gerry ? »
Fegan se baissa et passa la tête dans le couloir, le Walther pointé vers le haut. Le revolver de McGinty jaillit aussitôt. La balle lui envoya une volée de bois et de plâtre au visage. Il retomba en arrière, toussant, la gorge irritée par la poussière, puis s’essuya les yeux avec sa manche.
Il restait un coup.
Dans les bras de la femme, le bébé s’agita. Elle s’approcha avec le boucher, et tous deux brandirent le doigt en direction de McGinty. Fegan regarda l’ombre du politicien se déplacer sur le mur. Ellen gémissait et pleurait, trop exténuée maintenant pour crier.
« Tu n’as pas répondu à la question, Gerry. »
Gerry se releva. Son épaule gauche le faisait cruellement souffrir, il avait le bras ankylosé et les jambes flageolantes. Bientôt la fatigue prendrait le dessus. Il fallait en finir, vite.
« Tu n’as plus qu’une balle, dit-il.
— Une seule suffit, répondit McGinty.
— À condition que tu me touches.
— Elle ne t’est pas destinée. Je la garde pour elle. »
L’ombre de McGinty se détachait plus nettement à présent, dans la lumière croissante du jour. Assis sur ses talons, il serrait Ellen contre lui. Où était le revolver ?
Fegan se tourna vers la femme. « Bon sang ! Où est le revolver ? »
Désignant toujours McGinty, elle n’offrit aucune réponse.
« Viens voir, Gerry. »
Fegan passa prudemment la tête par la porte. McGinty était accroupi sous la fenêtre de l’escalier, serrant Ellen contre lui. La fillette ne semblait pas avoir conscience de l’arme qu’il braquait sur sa nuque.
« Gerry, dit-elle. Je veux retourner à la maison.
— Bientôt, chérie. Toi, ta maman et moi, on rentrera tous ensemble. Je te le promets. »
McGinty se mit à rire, la voix étranglée. « Tu ne m’as pas répondu, Gerry. Qu’est-ce qui va se passer, après ? »
Fegan s’avança dans le couloir. Il tenait le Walther derrière son dos pour ne pas effrayer Ellen.
« Je ne sais pas, répondit-il.
— Tu t’imagines en gentil père de famille avec Marie McKenna et sa môme ? Tu crois que Marie voudra de toi, maintenant qu’elle sait ce que tu as fait ? »
Fegan s’approcha de la première marche de l’escalier, précédé de la femme et du boucher. « Je ne sais pas. »
La main de McGinty tremblait. Dans la pâle lumière, le canon du revolver renvoyait des éclats argentés. « Il y a beaucoup de choses que tu ne sais pas. » La sueur perlait au-dessus de sa bouche étirée en un méchant sourire. « Tu ne sais pas que Marie m’a appelé quand elle a appris que le flic la trompait. Que je suis allé la voir ce soir-là et qu’elle m’a attiré dans son lit, par dépit. Toi aussi, elle t’a utilisé, pour se venger de moi. »
Fegan grimpa deux marches.
McGinty appuya la joue contre les cheveux d’Ellen. « Elle ne m’a jamais dit si l’enfant était de moi. Ne bouge plus. »
Fegan s’immobilisa au moment où il enjambait deux marches, étreignant la rambarde dans sa main poisseuse de sang, le Walther pressé contre sa cuisse.
Le regard de McGinty se perdit dans le vague. « Je lui ai demandé, mais elle n’a jamais voulu me répondre. »
Fegan reprit son ascension. « Toi non plus, tu ne veux pas qu’elle voie ça, dit-il.
— Arrête, Gerry. Laisse-moi partir.
— Je ne peux pas. Où est Marie ? »
McGinty répondit d’un vague geste du menton. « Là-bas. Bull lui a fait respirer du chloroforme. Laisse-moi partir, Gerry. »
Fegan posa le pied sur une autre marche. « Elle va bien ?
— Oui, elle dort. Laisse-moi partir. S’il te plaît. »
Encore une marche. « Je ne peux pas, Paul. Renvoie Ellen à sa mère.
— Non, je l’emmène avec moi. »
Fegan montait toujours. « Sûrement pas. »
Les épaules de McGinty s’affaissèrent. Il poussa un long soupir. « S’il te plaît, Gerry. Laisse-moi partir. Je t’en supplie. Ne m’oblige pas… »
Une marche. « Tu ne veux pas lui faire de mal. Lâche-la. »
Fegan monta encore, accroché au regard bleu étincelant de McGinty. Ce dernier gémissait faiblement avec chaque expiration. La sueur lui tombait dans les yeux. Il cligna des paupières. Sa lèvre se mit à trembler.
Il donna une brusque poussée.
Fegan reçut Ellen de plein fouet et bascula en arrière. Il s’agrippa à la rampe de la main gauche pour éviter la chute. La secousse lui déclencha une flambée de douleur dans l’épaule. De son bras valide, il retint la fillette contre sa poitrine, tandis que McGinty disparaissait au fond du couloir de l’étage.
Ellen s’accrochait à lui, pendue à son cou, les jambes enroulées autour de sa taille. « Gerry, dit-elle en pleurant. Je veux que tu me ramènes à la maison.
— Tout va bien, dit-il. Tu es avec moi maintenant. »
Elle enfouit son visage contre la veste de Fegan. L’odeur de ses cheveux d’enfant lui tourna la tête ; il se sentait le cœur gonflé d’émotion.
« Tu saignes, dit-elle.
— Ce n’est rien. Où est ta maman ?
— Ça te fait mal ?
— Non, chérie. » Fegan grimpa les dernières marches de l’escalier, sans quitter des yeux l’angle par lequel McGinty s’était échappé. « Où est ta maman ? »
La petite montra une porte à l’autre bout du couloir. Il alla l’ouvrir, jeta un regard prudent par-dessus son épaule avant de se glisser à l’intérieur et de refermer le battant derrière lui.
Au centre de la pièce, Marie McKenna gisait sur un vieux matelas posé à même le sol. Elle avait la bouche ouverte, les yeux clos et agités de spasmes.
Fegan coucha Ellen à côté de sa mère. Marie battit faiblement des paupières, les pupilles dilatées, le regard trouble.
« Gerry ?
Fegan s’agenouilla près d’elle. « Tout va bien. Vous êtes en sécurité.
— En sécurité », répéta-t-elle. Un sourire fugitif passa sur ses lèvres. Puis, incapable de soutenir ses paupières, elle referma les yeux. Fegan caressa les cheveux d’Ellen ; ses doigts y déposèrent des traces rouges.
« Tu restes ici avec ta maman jusqu’à ce que je revienne te chercher, d’accord ? »
Elle se redressa et l’attrapa par le revers de sa veste. « Ne t’en va pas !
— Je reviens tout de suite. Promis. Reste avec ta maman et ne sors pas de cette pièce, même si tu entends quelque chose. D’accord ? »
Ellen acquiesça et se recoucha.
« C’est bien », dit Fegan en caressant la joue de la fillette blottie contre sa mère. Il se leva. À la porte, il se retourna pour répéter : « Surtout, reste ici avec ta maman, quoi que tu entendes. »
Tout doucement, il entrouvrit le battant. Personne dans le couloir… Il sortit, referma derrière lui. L’étage comportait deux autres portes : l’une après l’escalier, et l’autre au bout du couloir, face à lui. Toutes les deux fermées.
Arme au poing, il s’avança lentement, respirant sans bruit et l’oreille aux aguets, les Suiveurs sur ses talons. Il atteignit l’escalier, continua jusqu’à la première porte. Il s’approcha du battant pour écouter… Un bruit d’eau qui coulait. Les doigts de sa main gauche, maladroits et raidis par le sang, se posèrent sur la poignée. Il ouvrit d’un coup en braquant le Walther.
La porte heurta violemment le mur, d’où se détachèrent des fragments de carrelage. Fegan grimaça dans le vacarme. La pièce était pourvue d’une vieille baignoire sur pieds, de toilettes et d’un lavabo. L’odeur putride qui se dégageait du linoléum gorgé d’eau le saisit à la gorge.
Pas de McGinty.
Il considéra l’autre porte. Un léger bruit lui parvint de l’autre côté du battant, à peine audible. Il s’approcha à pas feutrés. Le bruit cessa. Il posa la main sur la poignée, prêt à tirer, bloquant sa respiration avant de donner l’assaut.
En un seul mouvement, il tourna la poignée, ouvrit tout grand, tomba à genoux, visa… Il entrevit à peine l’éclair de la détonation. Le chambranle de la porte explosa en une volée de bois pourri. Il partit en arrière et se reçut sur son épaule blessée. Ignorant la douleur, il se releva en position accroupie. La pièce était plongée dans l’obscurité.
La femme et le boucher s’avancèrent en pointant leurs doigts accusateurs sur la porte. McGinty. Il était là, tapi dans l’ombre.
« Il n’a plus de munitions », dit Fegan.
La femme sourit et hocha la tête en berçant son bébé.
Fegan s’approcha lentement. Il ne distinguait rien à l’intérieur, sauf des masses confuses qui oscillaient entre le gris et le noir. Il voulut tenir le Walther à deux mains pour assurer son tir, mais impossible de bouger le bras gauche. L’épaule embrasée, il sentit un épanchement tiède le long de son torse.
Les contours des volumes se précisèrent à mesure que ses yeux s’habituaient à l’obscurité. On avait entassé là de vieux meubles, tables, chaises, armoires, coiffeuses, autant de cachettes sous ou dans lesquelles McGinty pouvait se dissimuler. Le plancher craqua lorsqu’il franchit le seuil. La poussière lui donnait envie d’éternuer. Sa gorge le démangeait, il se retint de…
La foudre s’abattit sur sa tête et la pièce tangua dangereusement. Il chancela contre le mur. Le Walther lui échappa des mains, glissa sur le plancher et alla se perdre entre les ombres. McGinty hurla en levant encore le revolver, mais cette fois, Fegan para le coup de son bras et repoussa son adversaire qui s’écrasa sur une table renversée. Il plongea pour le neutraliser, s’écrasant à son tour tandis que McGinty roulait sur le côté.
À peine s’était-il relevé, le ventre et les côtes meurtris par le rebord de la table, que McGinty brandissait à nouveau la crosse de son arme. Il esquiva de justesse et, au moment où McGinty se trouvait déséquilibré dans son élan, lui envoya un coup de poing dans la tempe.
McGinty s’étala de tout son long, menton contre le plancher. Fegan lui sauta sur le dos avant qu’il n’ait le temps de reprendre ses esprits, passa le bras autour de son cou et serra. McGinty se tordit sous le poids qui l’écrasait, battit des jambes, griffa la main de Fegan, mais la prise était solide.
Fegan chercha à glisser la main gauche dans sa poche pour y prendre le.22 de Quigley, mais ses doigts gourds ne trouvaient pas la fente du tissu. Il concentra tout ce qui lui restait de force dans son bras valide et serra plus fort. McGinty essayait de le déloger, avec une frénésie qui touchait au désespoir mais il commençait à s’épuiser.
« Tout le monde paye, Paul, dit-il entre ses dents. Tôt ou tard. C’est ce qu’elle m’a dit. »
McGinty luttait encore, tordu dans un ultime combat pour rester en vie. Ses mains qui s’accrochaient à Fegan et le griffaient au hasard retombèrent mollement.
« Tout le monde paye, répéta Fegan. Tout le monde. Même toi. »
McGinty se raidit en exhalant son dernier souffle. Assis à califourchon sur l’homme immobile entre ses jambes, tandis que son propre corps vrillé par l’adrénaline hurlait sa douleur, Fegan laissa s’écouler de longues minutes qui ressemblaient à une éternité. Lorsque les battements de son cœur s’apaisèrent enfin, il releva les yeux dans l’obscurité, lâcha le cou de McGinty, et posa sans bruit la tête du mort sur le plancher.
L’élancement de son épaule prenait Fegan tout entier et déferlait en ondes d’une cuisante intensité. Une fois debout, il tournoya sur lui-même, seul, complètement seul. Il n’y avait personne ici, sauf…
La femme émergea de l’ombre. Elle avait un visage lisse, inexpressif, et contemplait ses bras, si vides à présent qu’elle ne portait plus son bébé. Puis, ouvrant la bouche, les yeux brillants, elle tendit les mains vers Fegan pour lui montrer combien elles étaient vides.
Vides.
Tellement vides.
Fegan secoua la tête. « Je ne comprends pas. »
Le visage de la femme se durcit. Elle s’approcha plus près, le regard implacable, et appuya les doigts de sa main droite, telle une arme, sur le front de Fegan. Il sentit le froid de son toucher quand elle l’exécuta.