Dehors, dans le petit jour désertique. L’heure bleue. J’ai rejoint le trottoir, les jambes lourdes et le poing crispé sur des billets froissés. En les sortant de ma poche, quelques-uns se sont envolés dans la brise et je les ai regardés tomber sur la pelouse. Je n’ai pas pu m’empêcher de les ramasser. J’ai compris que Bertrand me manquait déjà, l’impression d’être bancal, de marcher à gauche en cherchant un contrepoint côté caniveau. Un déséquilibre. D’habitude, entre lui et moi, c’est l’heure de la mauvaise humeur. On fait tous les efforts pour se taire en sachant que le premier crachat de hargne en appellera bien d’autres. Des grognements de malaise, comme des bêtes égarées, chacun devient le bouc émissaire de l’autre et veut lui faire payer son propre désarroi devant le jour à venir, la fatigue et le manque d’abri. On a du reproche plein la bouche, la journée ne peut pas commencer autrement. On s’épie du coin des dents. On guette les faux pas. Pendant l’heure bleue, Bertrand est l’entité que je hais le plus au monde, et je lis dans son regard qu’il aimerait tellement voir ma gueule ouverte sur une arête de trottoir. Alors on cherche un petit coin de silence pour oublier la détresse.
Les taxis sont tous vides, et il y en a plein, il y en a toujours plein pendant l’heure bleue, je n’ai jamais su pourquoi. Je monte dans une Mercedes.
— Où on va ?
Il faut que je fasse quelque chose de ma peau, tout de suite, ou je vais craquer et me mettre à chialer au premier feu rouge. C’est presque trop tard, je sens mes yeux se gonfler.
— Où on va ?
Je ne trouverai pas une once de paix, nulle part, à moins de me descendre une dose de calmants que je n’ai pas. Dès que je serai dans un lit je vais me ronger les ongles et les doigts. Je vais m’efforcer de pleurer un bon coup en pensant que ça me fera du bien, mais ça ne viendra pas. Je sais ce qu’il me faut, un regain de nuit, je dois retrouver tout ce qui m’a mis dans cet état, c’est du poison qu’on tire le remède. Je vais mettre de longues heures avant de me refaire un intérieur.
— Rue de Rome, au Mille et une Nuits.
Je sais que là-bas on a déjà refusé l’idée que le soleil s’est levé. On le nie. Les lendemains n’existent pas, et l’illusion y est si forte que personne ne se doute qu’à cette heure-ci, le monde roule, déjà, les yeux grands ouverts. Et au dehors, à l’heure du premier café, personne ne peut imaginer qu’une poignée de grands malades du point du jour se sont terrés dans des ornières lumineuses. Il n’y en a guère que trois ou quatre, dans Paris. Des clubs fermés à tout ce qui est ouvrable. L’amicale des écorchés du quotidien. Ceux qui, s’ils étaient vraiment paumés, seraient déjà quelque chose. Des retiens-la-nuit qui ont mal compris la chanson, ou trop bien.
L’enseigne du 1001 est éteinte. Le chauffeur s’énerve quand je lui tends le billet de cinq cents francs mais finit par trouver la monnaie. Le trafic a repris le dessus, des gens passent dans la rue et les échoppes lèvent leur rideau de fer. Il faut faire vite, ou je vais me rendre compte du subterfuge. La porte est entrebâillée, j’entends le bruit d’un aspirateur dans la grande salle du fond, celle avec le bar et la piste de danse. Je m’arrête un instant devant la caisse vide, puis dans le petit hall en moquette rouge, et contourne la colonne en mosaïque dorée. Je ralentis. Est-ce que c’est vraiment comme ça, Byzance ? Manquent plus que les senteurs de l’Orient et les femmes au ventre ondoyant. Mille et une nuits, c’est ce que durera cette boîte, ensuite on la casse pour en faire des bureaux. Trois ans de sursis, pour Bertrand et moi. C’est ce que dit le videur, Jean-Marc. Notre pote. Le seul qui ne nous demande pas si on a de l’argent pour entrer. Le seul qui nous donne ses tickets de consommation, parce qu’il ne boit pas. C’est notre Q.G., notre havre, la dernière sortie avant le trottoir. C’est ici qu’on vient se reposer, ou dormir, avec des lunettes noires sur le nez, statufiés, assis sur les banquettes, en attendant le premier métro. Tout le monde pense que nous sommes des poseurs. Quand, en fait, on dort comme des nouveau-nés. À gauche, l’escalier qui descend vers le petit bar. Un ronronnement de blues. Parce que le rock déplace trop d’énergie à une heure pareille. Ils sont là, ça vit. La lumière des spots remplace l’autre, et les éclats de voix rocailleux, le silence du dehors.
— Toinan !
C’est Jean-Marc, entouré d’un black en casquette et d’un élégant jeune gars au costume croisé prince de Galles. Étienne est là aussi, voûté dans l’attitude caractéristique du pochard qui cherche une parole d’espoir dans le fond de son verre. J’écarte deux ou trois veilleurs éméchés, serre la main de Jean-Marc et des deux autres.
— Où t’as mis Tramber ?
Jean-Marc est le seul qui se serve encore du verlan pour les noms propres, et Mister Laurence n’apprécie pas toujours quand on l’appelle Tramber. De toute façon, devant Jean-Marc, on la boucle. D’abord parce qu’on l’aime bien. Ensuite parce qu’il nous aime bien et qu’il nous trouve toujours un endroit où errer. Mais aussi parce qu’il pèse cent-vingt kilos, qu’il est à demi asiatique, et que je ne me vois pas inculquer les bonnes manières à un lutteur de sumo. J’ai toujours voulu avoir une photo de lui dans mon portefeuille, juste histoire de la montrer à d’éventuels agresseurs. Le seul type capable de haranguer une troupe de punks éméchés en disant : « Tous en rang, et je veux voir qu’une seule crête ! » Il suffit qu’il soit là, pas loin, et sa présence nous berce.
— T’as eu des mots avec ta moitié ? il insiste.
Je n’ai pas envie d’en parler devant les deux autres. Il comprend et me prend par le coude pour me conduire derrière le petit comptoir.
— Mescal ?
Sans attendre de réponse, il me verse l’équivalent d’un verre à cognac. Je crois bien que Jean-Marc n’a jamais bu une goutte d’alcool de sa vie, même pour essayer. Mais il n’a jamais fait de prosélytisme en la matière.
— Si je te racontais la nuit que je viens de passer, mon pote…
— Te fatigue pas, je vois l’embrouille. Tramber s’est ramassé une petite qui l’a invité à pieuter. T’as pas réussi à en faire autant et t’es furax.
— Tu peux demander à tes deux potes de changer de table ? Faut que je vous dise des trucs, à Étienne et toi.
— Il est pas en état. Ça fait deux heures qu’il tète.
Il envoie quelques signes explicites à ses deux copains qui se lèvent sans en rajouter.
J’ai tout mis sur la table en ponctuant le récit de doses de mescal et de cigarettes névrotiques. Ils ont déjà croisé Jordan, Jean-Marc l’a vu au 1001 avant de partir en vacances, et Étienne au Harry’s bar il y a une quinzaine de jours. Au début, ils ont cru à une farce, que Bertrand allait sortir de derrière un rideau rouge. Et puis, sûrement à cause du mescal, je n’ai plus rien entendu, ni leurs questions ni leurs silences, ni le blues, ni même la voix plus très fraîche de Bertrand quand il m’a dit qu’il avait peur que je l’oublie. Si, j’ai perçu quelque chose d’incongru. L’étrange intérêt d’Étienne pour toute cette histoire. Ni de la curiosité, ni du voyeurisme mais une sorte de fascination qui l’a peu à peu fait revenir à lui. Il m’a donné rendez-vous pour le soir même au Harry’s. En précisant qu’appeler la police était la dernière des choses à faire. Il a insisté plusieurs fois sur ce point avec un argumentaire chaque fois différent. Jean-Marc semblait d’accord, par simple réflexe anti-flic, autant se débrouiller entre nous pendant deux nuits, a-t-il dit. J’ai eu le sentiment qu’il prenait ça comme une gageure, une chasse à l’homme un peu rigolote, mais personne n’avait envie de rigoler. Il m’a promis de contacter ses collègues, les physionomistes, pour battre le rappel.
À la suite de quoi, vers midi, je suis sorti de là avec un parpaing chauffé à blanc dans la tête, abruti d’alcool et de fatigue. Jean-Marc s’est proposé de me déposer au point de chute habituel. Notre hôtel du matin, à Bertrand et moi. Le seul endroit qu’on connaisse pour se refaire une santé, se laver des miasmes de la nuit et se pomponner pour celle à venir. Et malgré un investissement de départ, on ne peut pas trouver meilleure formule.
Il m’a largué dans une boîte à muscle vers la place d’Italie, un palais de la forme, une usine à pseudo bien-être qui se targue de transformer le citadin avachi en Rambo 2000. Ça ouvre à sept heures du matin et ça coûte mille cinq cents francs par an si, comme Bertrand et moi, on se débrouille pour profiter du tarif comité d’entreprise. Inutile de dire que nous faisons des locaux une utilisation détournée. Pendant que des bureaucrates mal taillés et des secrétaires folles de leurs corps s’évertuent à soulever de la fonte et lever la jambe, nous les regardons faire, affalés dans les transats de la piscine. Je n’ai rien connu de plus roboratif qu’un plongeon dans l’eau claire après une nuit d’agapes. Puis on s’endort comme des souches jusqu’en début d’après-midi, et même les chocs plombés des machines à triceps n’arrivent pas à nous réveiller. Ensuite, entre deux bâillements, on se plonge dans le jacuzzi chaud et mousseux en attendant le réveil. Des habitués, des moniteurs nous disent bonjour. Au début ils n’ont pas vraiment compris ce qu’on foutait là. Et comme partout ailleurs, à la longue, ils se sont habitués à nos gueules et ne font plus attention à nous. Après la sieste nous allons prendre une douche, on se rase, et on ressort sur les coups de quatre heures. Vive Paris.
J’entre dans le fit club. La petite rousse ne me demande plus de présenter ma carte. Je passe rapidement dans la salle de musculation où des gens de tous âges s’échinent sur des agrès — le petit coup de tonus avant de retourner gratter — et se contemplent dans les miroirs pour y traquer la moindre courbe qui aurait jailli ou disparu par miracle. J’en vois un travailler les abdos en lançant des gerbes de sueur autour de lui. Toutes ces pénitences barbares m’échappent, mais à force de côtoyer ces apprentis athlètes, je ne peux m’empêcher de me regarder dans la glace, astreint à la comparaison, et n’y voir qu’une espèce de squelette imbibé de l’intérieur, au souffle raccourci par le tabac, la colonne vertébrale voûtée par le manque de discipline, et des bras maigrelets tout juste assez forts pour soulever une coupe de champagne. Je suis l’antithèse de ce qu’on prône ici.
Parcours habituel, maillot de bain dans le vestiaire, ascension vers la piscine. Plongeon.
Je me laisse couler à pic, comme un poids mort. Et m’allonge à plat ventre sur le carrelage du fond. Si je n’y prenais garde, je me laisserais happer par le sommeil.
« SANK ROU DOE NOO. » C’est ce qu’on lit sur le néon, avant de passer les portes battantes du Harry’s bar. Je me souviens de ma dernière visite. Je ne sais plus ce que Bertrand faisait ce soir-là, sans doute m’avait-il lâché pour suivre une fille, et j’ai échoué sur un tabouret avec un bourbon sous les yeux, que j’ai siroté à l’américaine. J’ai demandé à un serveur de m’expliquer la formule cabalistique qui vous accueille à l’entrée. Sourire blasé de celui qui a répondu cent fois à la question.
— Quelle adresse donnerait un américain à un taxi pour venir chez nous ?
— Le 5 rue Daunou ?
— Exactement.
— Sank rou doe noo ?
— Bravo. Qu’est-ce que je vous sers ?
Et l’instant suivant est devenu new-yorkais, ma soudaine et agréable solitude, mon verre épais et lourd, rempli d’un liquide épais et lourd, mon regard perdu dans les rangées de bouteilles, face à un serveur en veste blanche à qui on a envie de dire : « Le même, Jimmy. »
Un pan de mur tapissé de billets, un autre de fanions d’équipes de football américain, des diplômes, des photos, des coupures de journaux. La moyenne d’âge aux alentours de quarante. Pour une fois j’ai l’impression d’être au milieu d’adultes. Malgré le brouhaha, une étrange qualité de silence. Quand je pense que les Américains ont annexé l’Europe, que leur manque de culture est devenu le nôtre, qu’ils nous ont fourgué tout leur bric-à-brac absurde, leurs fringues, leur cholestérol, leurs images, leur musique et leurs rêves. Mais tout en oubliant l’essentiel. Le bar.
Pas question de se laisser embobiner par l’oncle Sam pour tous les irréductibles du ballon de rouge et du zinc des tabacs, les adorateurs de l’apéro, les joyeux imprécateurs du pastaga, ceux qui ont décroché le cocotier quand survient l’inespérée tournée du patron. Les Français ont inventé le café mais ils ne sauront jamais ce qu’est un bar et comment on y boit.
Le bar new-yorkais, c’est le tabouret haut perché avec vue sur ce bas monde, et d’où il vaut mieux ne plus descendre. C’est le barman qui sait ne rien voir, celui qui ne déchire pas nerveusement les tickets du tiroir-caisse en attendant le pourboire, mais qui vous offre le quatrième si on se sort bien des précédents, celui qui a compris que plus on offre plus on commande, celui qui ne cherche pas à gagner en glaçons ce qu’il perd en alcool, celui qui sait dire aux turbulents : « je vous l’offre mais c’est le dernier », celui qui vous propose de le suivre chez un collègue dès qu’il aura fermé.
Le bar new-yorkais, c’est le cadre supérieur qui ne croit plus aux charmes du zapping, le chauffeur de taxi qui se repose des dingues en déroute, les femmes de quarante ans qui n’ont ni sexe ni âge, et tout ce beau monde s’effleure les coudes sans faire d’histoires, sans chercher à vendre son malaise, parce qu’après tout : chacun le sien.
Le bar new-yorkais, c’est un distributeur de clopes, des verres qui se laissent peloter sans qu’on puisse les renverser comme ça, un comptoir en bois lisse où peuvent se réconcilier deux équipes de base-ball en enfilade. C’est cette barre en métal qui vous cale du tangage, c’est le billet de vingt dollars qu’on pose devant soi et qui disparaît dès qu’on l’a éclusé. Dans un bar new-yorkais, personne ne vous encourage à entrer, personne ne vous montre la porte. Dans un bar new-yorkais on ne racle pas le fond de ses poches dans l’espoir d’un sursis.
Les bistrotiers parisiens ne comprendront jamais. Étienne est déjà là, seul, et feuillette un journal dans la pose dégingandée du teenager au macdo. Il en a tout l’attirail : les baskets, le jean et le blouson. Je ne l’ai jamais vu autrement, même dans les soirées selects, tenue correcte exigée. Cinquante piges et un mystère. Impossible de savoir s’il comprend un traître mot au Financial Times, s’il a des actions dans la bauxite chilienne ou s’il n’a trouvé que ça pour soigner son ennui. Dès qu’il me voit il froisse nerveusement son canard et le fout en l’air à l’autre bout du bar. Excité.
— C’était des blagues, le coup de ce matin, hein ? Je pense qu’à ça depuis le réveil… C’était des conneries, hein ?
L’endroit ressemble au souvenir que j’en ai. Moquette rouge par terre, atmosphère brune, soft, ambrée couleur bourbon, ce n’est pas New York, ça ressemblerait plutôt à un bar de grand hôtel, on cherche le piano d’ambiance. Soixante balles la consommation ; j’ai encore le réflexe de l’indignation. J’oublie que depuis cette nuit je ne dois plus être préoccupé par la question pécuniaire. Désormais, quand je plonge la main dans le fond d’une poche, au lieu de tomber dans une béance, je ne trouve plus rien qu’un paquet de billets bien gras condamné à être dilapidé pour les besoins du vice. Et rien d’autre.
— Je t’en offre un ? dis-je.
Là, il s’écroule de surprise, la tête contre le rebord du comptoir.
— Pardon ? Répète ça ! Tu vas me rincer ? Toi ?
Pour toute réponse je sors les biftons, en déroule un, hèle le serveur.
— C’était pas des conneries, alors… Deux Jack Daniel’s sans glace.
Le gars en veste blanche nous les sert avec un verre d’eau glacée, comme là-bas. Étienne n’en peut plus, il boit, les bras frémissants, et pas à cause de l’alcool, ni du paquet de fric. Ce qui m’est tombé sur le coin de la gueule tôt ce matin provoque chez lui un sentiment très lointain de la compassion. Comme s’il n’avait pas été contre l’idée que ça tombe sur la sienne. Va comprendre comment il fonctionne… Va savoir ce qu’il a vécu, il y a longtemps, avant de retomber en adolescence.
— T’as aucune idée d’où ils ont pu fourrer Mister Laurence ?
— Même si je savais, ça ne servirait à rien. Le bonhomme qu’on a vu cette nuit est un dangereux. Pire que ce fou en veste jaune qu’on regardait danser dans son pantalon de cycliste, au Palace.
— Si c’est pire que le fou en veste jaune, c’est grave.
— Si t’avais vu les yeux de ce dingue. Quand un mec a ça dans l’œil, on imagine une O.P.A., un siège, des bombes, et attendre qu’il se suicide dans son bunker. Pour ça t’as raison, je ne me vois pas raconter l’entrevue à un flic. Moi, chômeur, en train de m’attaquer à une multinationale qui n’existe pas.
Temps mort, où j’ai allumé une clope, toisé un vieux couple chic qui se tient par la main. Un touriste entre, et se fait refouler immédiatement, en anglais, parce qu’il est en short. J’ai eu un petit pincement au cœur en imaginant la réaction de Bertrand à la place du touriste : à mille contre un, il aurait enlevé le short et se serait installé au bar en slip.
— Ils ont Bertrand. J’ai quarante-huit heures. Ensuite on inverse les punitions. Son Jordan, il doit pas être bien dur à pister, j’ai qu’à téléphoner à tous nos rabatteurs, les traînards, rien qu’entre Jean-Marc, toi et moi, on peut en toucher la moitié, en deux soirs.
En disant ça j’ai senti le top chrono s’enclencher ; moins trente-six heures avant de me livrer comme un paquet aux bons soins de mes séquestreurs. Notre Paris n’est pas si grand, il se résume en quinze ou vingt points clés, la plupart dans trois ou quatre quartiers bien précis. C’est le Paris de Jordan qui reste un mystère, je connais déjà quelques carrefours où l’on peut se croiser passé minuit, mais les autres ? Avec mes soirées de grappillage, mes vernissages et mes boîtes à la mode, je ne suis qu’un amateur n’ayant aucune idée de ce qu’est le vrai luxe et la vraie fête. Jordan peut avoir des habitudes partout, dans des cercles chics que je ne connais pas, des lieux occultes de l’Argentry Internationale, des clubs où l’on se fait parrainer par des émirs, des endroits surtout pas publics dont même les fêtards impénitents n’ont jamais entendu parler, je peux imaginer n’importe quoi : des boîtes à partouze, une secte des adorateurs du Bloody Mary, des fêtes en charter avec aller-retour aux Bahamas. Ça existe.
Des gens arrivent, s’installent au comptoir. Étienne me dit qu’il faut se dépêcher avant que le serveur ne soit trop occupé pour bavarder. Celui qui nous importe cesse d’agiter un shaker, en verse le liquide couleur pisse aigre dans un verre, et les dernières gouttes viennent humecter la bague de sel qui entoure les bords. Margarita. Tequila, jus de citron, sel, et brûlure d’estomac si on en boit deux de suite. Trois, et on se dit que l’ulcère s’est enfin décidé à percer. Étienne lui fait signe.
— Dites, c’est bien vous, le spécialiste du Bloody Mary ?
Pas le temps d’une seconde phrase, banzaï, une pirouette de shaker, une talonnade dans le frigo, fioles qui valdinguent et double salto du jus de tomate avec délestage en vol dans un verre triangulaire. Étienne a beau secouer la main, la chose est déjà sous ses yeux.
— J’ai pas vu passer la vodka, dis-je.
Il goûte et repose le verre avec une petite grimace.
— Y en a.
Le serveur, un petit bonhomme à la moustache autoritaire, attend ma réaction. Si ce gars nous parle de Jordan comme il prépare les cocktails, va falloir prendre des notes. Je goûte, plus pour engager la conversation.
— Excellent… C’est pas celui qu’on trouve à la buvette.
— Vous plaisantez ? Ce cocktail a été inventé ici, peut-être là où vous êtes assis, en 1921. Worcester sauce, sel, poivre, tabasco, vodka, tomate, et jus de citron, indispensable, pour que le piquant vienne après l’aigre.
Dommage que je n’aime pas ça. Mais je comprends mieux pourquoi Jordan est un habitué. Étienne repart à la charge, lui retient le bras, parle lentement, je n’entends rien mais suppose un rapide descriptif de notre gars. Le loufiat fait semblant de chercher une seconde, secoue la tête et plonge les mains sous un robinet.
— Qu’est-ce que je fais ? J’insiste ?
— Tu parles… Un zombie qui boit du Bloody Mary et qui donne des leçons de shaker à un spécialiste, ou on ne connaît que lui, ou on ne l’a jamais vu. Dis, Étienne… tu sais manier les grosses coupures, les faire renifler de loin avec l’air de dire « on peut s’arranger, gourmand » ? Parce que moi, j’ai jamais fait ça et j’ai peur de passer pour un con.
Je sors cinq cents balles de ma poche. C’est là que, contre toute attente, Étienne, le plus sérieusement du monde, me prend le billet au niveau des tabourets, et me dit :
— Ça je sais faire.
Il pose le billet sur le comptoir avec le bout des doigts dessus, rappelle le gars. Qui ne voit que le coin écorné du Pascal.
— Jordan dit que vous faites les meilleurs Bloody Mary de Paris.
Il hésite, tergiverse une seconde et rafraîchit une coupe de champagne en y faisant tournoyer des glaçons.
— Votre gars est venu me tester, un soir. Il avait vu ma photo dans un magazine où j’expliquais ma méthode. Il a goûté sans broncher. Et depuis, il revient. C’est un habitué sans habitudes. Des fois à l’ouverture, des fois tard, il n’a pas de règle.
— Toujours seul ?
— La plupart du temps. Une fois je l’ai vu avec une dame. Je m’en souviens parce que je me suis fait la réflexion qu’ils étaient bien assortis, tous les deux, question allure générale. Un beau couple. Surtout elle.
— Belle ?
— Oui. On aimerait dire autre chose, mais à part « belle », je vois pas. Faut dire qu’elle avait un genre. Ah çà !
— Un genre ?
— Bah… oui… Je sais pas comment dire… un genre…
— Le genre qui croise et qui décroise ? je demande.
— … Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Le genre pute, quoi.
Le gars se redresse en haussant les épaules, Étienne lui laisse le billet puis donne un coup de pied dans mon tabouret.
— Gardez la monnaie.
Le serveur part encaisser.
— Tu te fous de ma gueule ou quoi ? Y avait qu’à le laisser venir tout doux, imbécile. Envoie un autre bifton.
Plié en quatre, entre deux doigts, en direction du gars. Qui s’approche doucement, malgré tout.
— On avait oublié le pourboire. Cette fille, elle avait un prénom ?
— Non. Mais pour répondre à votre copain, elle n’avait pas du tout l’air d’une pute.
— Il a déjà payé par chèque ? Carte bleue ?
— Que du liquide. On ne prend pas la carte bleue.
— O.K. ! On vous remercie, dit-il en faisant glisser le billet dans sa main.
Je me suis levé en léchant les dernières gouttes de bourbon, et j’ai passé la porte western, sans Étienne, qui parlait encore au type avant de me rejoindre dehors.
— Qu’est-ce que tu lui as dit ?
— Le principal. Qu’on avait encore des pourboires dans le genre s’il avait la bonne idée de nous appeler en voyant radiner Jordan.
— Mais nous appeler où ?
— Devine, banane. Au 1001 Nuits, et Jean-Marc saura bien se démerder pour faire suivre. Sur ce, je me casse, on se partage le territoire, je file vers la rue Fontaine, toi tu fais ce que tu veux, j’appellerai Jean-Marc vers deux heures, fais-en autant si t’as quelque chose.
J’ai envie de lui demander où il a appris tout ce sketch. Mais ce n’est pas encore le bon soir. Avant de me planter là, il tend la main, bien plate, paume en l’air. J’hésite à comprendre.
— Trois, dit-il en remontant le col de son blouson.
En laissant échapper un soupir, je sors trois billets de cinq cents balles. C’est dans le besoin qu’on reconnaît ses potes.
Moi, je descends la rue Réaumur pour rejoindre les Halles. Et Bertrand, il est où ? Par habitude, j’ai pensé à notre boîte aux lettres, place des Vosges. J’avais inventé ce truc au cas où on se perdrait au hasard de nos dérives personnelles. N’ayant ni l’un ni l’autre aucun vrai point de ralliement dans Paris, on se laissait des billets au creux d’un panneau de sens interdit, du type : « café de la mairie, 17 heures, jeudi ». Un système efficace jusqu’à ce qu’on connaisse Jean-Marc et le 1001.
Mais ce soir, tout ceci est de l’ordre de la nostalgie. Déjà. Je ne peux pas m’empêcher de me faire le film : une séquestration humide. Bertrand reçoit un coup de botte chaque fois qu’il insulte un geôlier. Il dispute un croûton de pain à un rat qui a une meilleure liberté de mouvement. Pourtant, la seule chose dont je sois sûr à propos du séquestreur, c’est qu’il n’a pas menti une seule fois la nuit dernière. Tout ce que je dis est vrai mais je ne dis pas tout.
Les Halles. Jean-Marc a passé quelques coups de fil à ses collègues, les physionomistes. L’un d’entre eux a remis Jordan tout de suite. J’ai quand même une chance dans mon malheur, j’aurais pu pister un petit châtain buvant de la bière dans un verre à bière, en portant le récipient à ses lèvres, et en l’inclinant afin d’en avaler quelques gorgées. Autre chance, j’ai un contact sérieux avec les physionomistes. Qu’est-ce qu’on peut rêver de mieux ?
J’aime bien ces gars-là, je les préfère aux videurs. Le physionomiste n’a pas à faire le gros dos ni à fréquenter les dojos. Le physionomiste est payé pour son regard, son flair et sa mémoire. C’est lui qui détermine les quotas d’entrée et crée ainsi l’étiquette de la boîte. Il fait le tri dans les classes sociales, les ethnies, les célibataires, et les quatre ou cinq sexes qui font le genre humain. Il pourra aussi bien laisser un cadre à la porte, malgré son pognon, mais faire entrer un zigoto avec une superbe fille à son bras. Il va admettre trois blacks sans le sou et laisser dehors un acteur qui monte si celui-ci a la fâcheuse habitude de se poudrer dans les toilettes. Il a mémorisé toutes les silhouettes qui sont à l’intérieur et toutes celles qui sont interdites de séjour. Un soir, Jean-Marc a essayé de m’expliquer le cocktail idéal : 40 % de gens qui consomment régulièrement, 10 % de filles qui arrivent en bande, 20 % de toutes les ethnies possibles, 10 % de danseuses et danseurs acharnés, 10 % de têtes connues, et parmi elles, la jet-set, mais aussi les noctambules patentés, les traînards comme nous, parce qu’ils font partie du décor. Et 10 % d’inclassables. Il y en a. Bertrand et moi, au début, on est souvent restés sur le pas de la porte en criant à l’injustice et à l’arbitraire. Deux célibataires qui fouillent leurs fonds de poches, c’est tout ce qu’il faut virer sur le champ. L’entrée en boîte peut tenir du privilège, de la loterie, mais rarement de la compassion du physionomiste.
Au cœur des Halles, pas loin du Forum, la rue des Lombards. Autant commencer par celle-là, vu qu’il y a une demi-douzaine d’endroits où l’on sert des Bloody Mary. À commencer par le Banana où Grosjacot est serveur. On avait fait sa connaissance le soir d’une fête où un magazine de mode avait loué l’endroit pour lancer le numéro 0. Au rez-de-chaussée, un restaurant, des photos d’Elvis et de Robert Mitchum, des cheese-burgers à la carte, des onions rings, et toutes ces tex-mexicaneries, tapas cent balles, qui font semblant de ne plus être des plats de pauvres. En bas, du rock. C’est le son des p’tits gars qui répètent I can’t get no dans leur garage en attendant de signer un label. J’aperçois Grosjacot, les bras chargés de tacos et de chips au maïs qui menacent de lui échapper quand il me voit.
— Tu tombes bien, j’suis dans la merde, Antoine…
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— J’en peux plus, j’suis à la recherche d’un mec blafard qui boit du Bloody Mary.
— Laisse tomber, je sais que Jean-Marc t’a appelé ce matin. T’as de l’humour, Grosjacot, c’est ce qui te sauve.
— Grosjacot est mort, à force de servir de la bouffe grasse sans air conditionné, il a maigri de dix kilos, Grosjacot. Appelez-moi Joe Gracos.
— Jordan, tu connais ?
— Non. Mais si t’as faim, je peux te servir un chili qu’un client a pas terminé. C’est gratuit. T’aimes bien les trucs gratuits. Y’a même de quoi partager avec Mister Laurence.
— J’ai pas le temps d’écouter tes conneries.
Un vieux rock nous parvient d’outre-tombe, de la cave, les mômes s’essayent à un morceau des Stones en faisant rapidement l’impasse sur le solo de guitare.
— J’en ai parlé à un pote du Magnétic, au 4 de la rue, Jean-Marc a confirmé. Va faire un tour. Demande Benoît. Je te garde les haricots sous le coude, je peux même te faire un doggy-bag pour la route.
Au Magnétic, le dénommé Benoît n’est pas encore arrivé. Je file au Baiser Salé, où je ne connais personne, où personne ne connaît Jordan. Le Pil’s Tavern, rien que de la bière et des tables en bois, je n’ai rien osé demander, Jordan ne doit même pas soupçonner l’existence d’un tel agglomérat de tatouages et de Guinness. Trois ou quatre cocktail bars en enfilade, tous sans saveur et sans style, sans imagination et sans succès. C’est là où l’on emmène un premier rendez-vous, persuadé que les filles n’aiment que les cocktails de fruits et que les voyous détestent ça. Ensuite j’ai jeté un œil sur deux ou trois restaurants, au Front Page, au Mother’s Earth, au Pacific Palissades. C’est au troisième que j’ai réalisé à quel point je faisais fausse route, que Jordan avait bien autre chose à foutre qu’à chercher à se nourrir, et que la base de mon sablier commençait à s’alourdir. Pour faire un break, j’ai bu, au Magnétic, en attendant Benoît. Un jeune saxo de trente berges qui jam avec deux potes, trois fois par semaine. Bertrand et moi, on ne court pas après le jazz. Les morceaux sont interminables, les verres coûtent cher, on voit peu de filles, et on sent en général une espèce de religiosité qui me pèse un peu. J’ai attendu la fin du set, au moment où il faisait la quête avec sa panière en osier au milieu des clients. Pas besoin de détailler Jordan longtemps.
— Il m’a laissé un souvenir extrêmement net. Vous voulez voir ?
Il a fait glisser le col de son tee-shirt jusqu’à l’épaule. Une cicatrice presque effacée, mais où l’ovale des mâchoires se dessinait encore. J’ai effleuré, du bout des doigts. Car voir ne me suffisait pas.
— Il a eu la clavicule, mais je crois bien que cette ordure visait la carotide. Il était avec une gonzesse, le genre poufiasse blasée qui fait la gueule, le genre qu’a tout vu à trente balais et qui pense que le monde n’est qu’un ramassis de merde dont tu fais forcément partie.
— Belle fille ?
— Vulgaire. Elle avait tout l’attirail, le tailleur noir, le porte-jarretelles qu’on repère sous la fente de la jupe, les talons aiguilles, le maquillage, tout. Une caricature de femme fatale, en gros. Ça tenait plus de la panoplie qu’autre chose. Et son jaloux avait l’air d’aimer ça. Des pervers bas de gamme. Cet enfoiré a vidé son Bloody Mary dans mon biniou, un Selmer t’imagines ? Je lui retourne une baffe, et c’est là qu’il a voulu m’arracher la gorge avec ses dents. Si t’as la chance de retrouver ce cinglé, tu te mets une minerve, tu commences à lui casser la gueule et j’arrive vers la fin pour l’achever à coups de santiag.
— On peut savoir pourquoi il vous a agressé ?
— Bah ! une connerie, comme d’habitude. Je passais avec mon panier, la fille lui embrassait la main, une honte, et j’ai ricané.
— Et c’est là qu’il vous a mordu ?
— Non, il a mis un billet de cent balles dans le panier en disant qu’il en rajouterait un de mieux si j’arrêtais de faire du bruit en soufflant dans mon tuyau. J’ai dit que des réflexions comme ça il pouvait les garder pour sa radasse. Et ça a merdé juste après.
Le patron l’a appelé pour le second set, il a juste eu le temps de me raconter la fin de sa morsure, la tétanie générale, son épaule qui pisse le sang, et Jordan qui part avec la fille sans qu’aucun individu présent ne s’avise de le retenir.
En sortant, je me suis passé la main dans le cou. Minuit et demi. La rue des Lombards turbine à fond, avec les prototypes bien définis des zonards de tous bords, les marqués, les griffés, les relookés. Je croise le modèle courant, la trentaine, tee-shirt et jean noir, avec quelques variantes, anneau discret à l’oreille ou queue de rat derrière la nuque, blouson Perfecto, boots en cuir patiné. Ceux qui s’embrassent en pure amitié virile et s’entrechoquent les lunettes noires. J’ai l’impression qu’ils sont des milliers comme ça, sévissant dans tous les secteurs, c’est le gros de la troupe, l’anonyme de base, couleur nuit d’été. Je n’ai que vingt-cinq ans mais j’arrive pourtant à passer en revue tout l’historique d’un des mythes vestimentaires de cette jeunesse fin de siècle : le sacro-saint blouson Perfecto. Noir, épais, clouté, zippé en diagonale. Et ça me fait de la peine de voir ce qu’il est devenu. Elle est loin l’époque où le blouson noir était synonyme de voyou, où les motards faisaient peur, où l’on divorçait du corps social rien qu’en osant porter l’écorce squameuse du rebelle. Aujourd’hui c’est le tout-venant, même pas nostalgique, qui se l’offre et se l’exhibe, persuadé de faire partie de l’autre bord. Bientôt les douairières du XVIe, bientôt le modèle Dior. Même les vrais durs hésitent à les taxer dans le métro, quand c’est eux qu’on a bel et bien dépossédés de leur dernier oripeau.
Il y a bien quelques polos pastel à cette terrasse de pizzeria, à l’angle. Il faut bien se persuader que c’est l’été, même la nuit, quitte à frissonner des bras. Mister Laurence n’aime pas que j’épingle les gens sur leur tenue, que je catégorise, que je catalogue. N’empêche qu’un soir on s’est bel et bien fait traiter de « New-wave cools tendance Blake et Mortimer » dans une fête de couturier branché.
Mister Laurence n’existe plus puisqu’il est hors de ma vue. Comment va-t-il se débrouiller, lui, dehors, à ma place, avec du fric en poche et l’épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Je me fais beaucoup plus confiance qu’à lui pour jouer les fouineurs. Lui, c’est un roublard, un faiseur, un grandiloquent, le mec qu’est pas né le bon siècle, il aurait été un formidable marquis libertin qui pérore aux festins des pavillons de chasse. Une espèce de Chateaubriand pénétré de nostalgie au bord d’une falaise, avec une brise lui rabattant les cheveux sur les yeux. Ou même un thermidorien qui réclamerait des têtes comme on commande à boire. Et c’est bien ce sens inné de l’esbroufe qui nous sauve la mise et nous ouvre parfois les portes. Mais le sens pratique, l’intuition, le réflexe analytique : zéro. Nul. Il est incapable de faire le rapprochement entre un pansement et un mouchoir, un tueur à gages et un étui à violon, une plaque d’eczéma et une huître un mois sans R. Sans parler du pire : sa faculté d’oublier sur-le-champ ce qu’on lui explique. Pour ça, je le hais. Combien de soirées ratées pour avoir oublié ce qu’il a noté dans le carnet, et oublié le carnet, et oublié l’endroit où il l’a laissé.
« J’ai une mémoire de brocante », il aime à dire.
— Alors, ce chili, tu le veux ou pas ?
Grosjacot, essoufflé, qui m’a sûrement pisté dans tout le coin. Au point où j’en suis, autant avaler quelque chose pour me lester l’estomac. Qui sait encore ce que la nuit me réserve de clopes à jeun et d’alcool aigre.
— Tu crois quand même pas que je me suis piqué une suée pour te servir la bouffe ? Jean-Marc a laissé un message, il a entendu parler de ton gars comme quoi il traînait dans un rade de la rue Tiquetonne. À pinces, t’y es en dix minutes. C’est le H.L.M.
— J’imagine, y en a pas d’autres. Comment il a su ça ?
— Un client du 1001 qui vient de lui dire. Sympa, le chinois, de penser à toi.
Je savais bien que le Paris des licences IV n’avait pas de secret pour moi. Je commence à me demander si le vieux fou qui tient Bertrand sous clé n’avait pas raison de miser sur un paumé dans mon genre. Rue Tiquetonne, un jet de pierre, remonter les Halles par la rue Saint-Denis et tourner à Réaumur. Je plante là Grosjacot et file droit devant, je bouscule un mec qui m’engueule et traverse un parterre de clodos, place des Saints-Innocents. L’un d’eux s’amuse avec un gros rat, un vrai, vivant, qui tente de sortir d’un verre vide MacDonald en carton. Malgré la furia, je ne peux m’empêcher de penser, en les croisant, à mon devenir. Je traverse la rue Turbigo, à droite j’entrevois au loin la foule qui tente de rentrer aux Bains-Douches. Il faudra que j’y passe aussi, j’aurais dû y penser plus tôt. Au lieu de traîner en attendant le saxo, j’aurais pu me souvenir qu’on y connaît Jordan, c’est même la seule bonne chose que m’ait rapportée ce mec. Pas le temps. Je fonce rue Tiquetonne, le H.L.M. a une enseigne en carton-pâte qui clignote comme à la foire du Trône. À l’intérieur, un bordel d’individus, tous mâles, hormis une ou deux putes qui font un break et deux punkettes hilares, un nuage de fumée qui pique les yeux, un comptoir en cuivre, des centaines d’affiches collées aux murs et au plafond, indiscernables dans l’anarchie des strates et des époques. Du papier alu qui cache la crasse ou qui fait joli, au choix. Bien à l’aplomb au-dessus du bar, un détail annonce la couleur sur le style du rade : une grosse pendule où la moitié des chiffres du cadran a été grattée. On ne lit que les heures qui vont de huit à deux. Le reste n’existe pas.
Dans un coin, un gros mec s’envoie un pied de porc sans sauce ni légumes. Je veux bien retourner à l’A.N.P.E. dès demain matin si on me dit que Jordan a fréquenté l’endroit. On m’indique le taulier, un gars étonnamment jeune. Mais déjà bien aguerri, il porte une casquette américaine, la visière rabattue sur la nuque, et un tee-shirt où on lit : « scusate la faccia ». Il sort une piste de 421, son bull-terrier blanc s’agrippe au rebord de l’évier pour boire au robinet. Je commande un demi. Il est en train de s’engueuler avec son partenaire de dés, et j’ai l’impression que tout le monde en profite. À la réflexion, en jetant un œil alentour, tout le monde s’en fout, personne ne les écoute, hormis moi. Le taulier me sert en parlant à son pote.
— Chronopost… tu te fous de ma gueule ? Je viens à peine de terminer le paquet, j’ai pas eu le temps d’y penser avant…
— Ça peut attendre demain…
— Mais c’est ce soir, son anniversaire… T’as qu’à y aller, Pierrot… dit le patron en se marrant.
— Et quoi encore ?… Y a ma zessgon qu’arrive… Demande à Kiki, tu lui files cinquante balles et il te fait le facteur…
Je sors un Pascal pour payer.
— T’as pas plus petit ?
— Non.
— À cette heure-là j’ai plus de monnaie, alors ou t’en bois trente ou tu raques la prochaine fois.
Je laisse la question du pourboire en suspens. Étienne a raison, c’est tout un art de graisser une patte sans risquer de la recevoir sur le coin de la gueule. Mais je ne sais pas attendre non plus, je ne sais pas me fondre dans le cadre, patiemment, façon caméléon. Sans reprendre mon souffle, je lui décris Jordan. Il réfléchit un moment, ôte sa casquette et s’essuie le crâne, totalement rasé, boule de billard, avec des sales cicatrices un peu partout.
— T’es un pote à lui ?
— Ouais. Vous aussi ?
— On peut pas dire. Il passe… Il commande des verres et il les boit pas. On se demande pourquoi il traîne chez moi. Il dit qu’il aime bien l’ambiance. Tant qu’il fout pas la merde, hein…
— Il est passé, ce soir ?
Il regarde sa montre en jetant les dés.
— Y a deux bonnes heures, pas plus.
— Seul ?
Un temps, avant de répondre.
— Oui et non. Il était avec sa femme fatale.
— T’es un flic ou quoi ? me demande le copain.
Je n’ai même pas besoin de répondre.
— Lui, un flic ? Tu fatigues, Pierrot…
— Gardez les cinq cents balles, dis-je en sortant la carte du 1001. Je peux en allonger d’autres si vous le voyez débarquer.
Dès que je dis ça, le taulier me regarde d’un air mauvais. Et me renvoie le Pascal à la figure.
— Tu me prends pour quoi, pauv’ con ?
— Mais je…
— Pauv’ naze…
Silence dans la salle. Les verres de bière s’arrêtent sur le rebord des lèvres et les bouffées de cigarettes dans les gorges. Le taulier gueule à la cantonade, sans violence :
— Et vous, ça vous regarde ?
Un juke-box avec écran vient de se mettre en marche, un vieux tube complètement englué remplit la pièce. Pour un peu on tirerait sur le pianiste. Je suis prêt à sortir avant que ça ne tourne mal, le billet est par terre, je ne sais pas si je dois le ramasser ou le laisser comme une obole, mais ça passerait pour une aumône. Le taulier sort de derrière le bar, j’ai comme l’impression qu’il veut me casser la gueule, il ramasse le billet, me le fourre dans la poche.
— Je sais pas quand il repassera, Jordan.
Les clients ne font plus attention à nous, le centre d’attraction s’est déplacé vers les putes gouailleuses. L’une d’elles reprend, avec l’accent du midi, la variétoche qui grésille dans le scopitone.
— Je sais pas quand il repassera. Mais je sais où ils seront dans une heure, lui et sa greluche.
— Hein ?
— Je les ai entendus parler, tous les deux. Au passage j’ai chopé deux ou trois mots, comme ça, par curiosité, rien que pour entendre sa voix à elle, je pensais qu’elle était sourde et muette. Sa bouche, elle s’en sert que pour lui lécher la pomme, à l’autre.
Il me fait signe de retourner au comptoir, tels que nous étions il y a trois minutes. Sans rien demander il me sert un nouveau demi, quand le précédent est à peine entamé. Une crise subite d’amabilité qui ne me dit rien qui vaille.
— Tu le cherches et t’es pressé. T’es pas un pote à lui. Ça me regarde pas. Je peux te refiler le tuyau, mais ça se paye.
— Combien ?
— Tes thunes tu peux te les garder.
— Alors ?
Alors, il jette une œillade furtive vers son pote Pierrot, se baisse sous le comptoir. Se redresse avec un sourire et un superbe paquet cadeau en main. Un gros cube dans du papier brillant violet, avec un nœud jaune. Pas peu fier, le taulier. Son pote siffle un grand coup.
— J’en connais un qui va être content, la vache…
Deux ou trois lazzi fusent dans le bar, quelqu’un applaudit. Je me demande où on m’embarque.
— Ton prénom c’est quoi ?
— Antoine.
— Bon ! ben Antoine, je te la fais courte. Ce soir c’est l’anniversaire d’un pote qui tient un bar dans la rue Montmartre. On y a pensé en dernière minute, Pierrot et moi. Je peux pas quitter mon rade, et ça tombe mal pour Pierrot qu’attend son rencard. Tu me suis ?
À peine. Je sens juste venir l’embrouille.
— 17 rue Montmartre, tu demandes Fredo, de la part de Michel et Pierrot du H.L.M. En sortant tu me passes un coup de fil et je te dis où est ton gars.
— Qu’est-ce qu’il y a, dans ce paquet ?
— Une farce. Comme c’est un gros calibre, le Fredo, on lui a offert… J’ose pas le dire… Ah ! non c’est trop… Et tu peux pas comprendre, c’est un joke entre nous.
— J’aimerais bien rire aussi.
— On lui dit, Pierrot ? C’est un écureuil empaillé. J’l’ai acheté c’t’aprèm’ chez un taxidermiste. Six cents balles, je me fous pas de sa gueule.
— On peut le voir ?
— J’vais pas défaire le paquet, tu me fais confiance ou tu te casses, O.K. ?
— Qu’est-ce qui me dit que c’est pas un autre genre de farce. Un gros sachet de lactose qui viendrait de Thaïlande et qui coûterait plus cher à convoyer que de la vraie lactose.
— Tu nous prends pour des branques ? Si j’avais un kilo d’héro là d’dans tu crois vraiment que je le refilerais au premier venu ? Réfléchis.
C’est vraisemblable. Mais dès que j’entends « paquet mystérieux à balader de bar en bar », je me méfie.
— Et qu’est-ce qui me prouve que tu sais où est Jordan ?
— Rien.
Au moins c’est clair. Mais seulement voilà : retourner à la case départ ou jouer cette carte à la con ?
— À toi de voir.
— Je prends.
Et dans tous les sens du terme, sans y réfléchir plus longtemps je saisis le paquet. Quand on se noie, autant se raccrocher à une planche pourrie qu’à rien du tout. Avant de me donner son numéro de téléphone, le taulier me regarde droit dans les yeux.
— Et sois bien sûr d’un truc, si t’as balancé le paquet dans le caniveau, je le saurai quand tu m’appelleras… O.K. ?
Je sors sans répondre et prends une grosse bouffée d’air quasi pur. Je cherche un taxi vers la rue Saint-Denis. J’ai l’air d’un con, avec ce machin sous le bras. Les gens me regardent. Il faut que je passe à la vitesse supérieure. J’ai l’impression d’être un abruti qui va faire une demande en mariage. Et qui se presse, des fois que la mariée se tire. Je grimpe dans une Renault Espace et donne l’adresse au chauffeur.
— C’est pour votre fiancée, le paquet ?
— Non, je vais faire sauter la Caisse des Dépôts et Consignations.
Pendant le reste de la course, je l’ai invectivé plus d’une fois, il a pris tous les feux orange des grands boulevards.
Il m’a laissé au début de la rue Montmartre. Faudrait voir à ne pas me prendre pour un con. Tout le monde regarde le paquet. Faire vite. Dans un volume pareil on pourrait faire entrer un tas de trucs, et pas que des choses qui sentent le bon goût et le cadeau d’anniversaire : un pain de plastique avec minuterie, la tête d’un ennemi mortel, un tupperware de merde de chien, un Uzi chargé. Mais ça ne sent rien, ça ne pèse pas lourd, ça ne fait pas tic-tac, et je me demande si ma parano a une quelconque raison d’être. Je repère l’enseigne du rade : Chez Fred. Des Harley sont garées, en enfilade, devant. Je n’aime pas ça. Boulot de con. Plus vite. En forçant un peu sur le gros nœud jaune, je pourrais dépiauter le papier sans le déchirer. Qui le saurait ? Et quelle importance, d’ailleurs. On s’en fout. Faut pas me prendre pour un con. C’est pas moi qu’on va entuber avec cette histoire d’écureuil. Je ne sais pas si c’est la trouille, l’énervement ou quoi, mais mes mains ont précédé ma pensée, elles ont fait glisser le nœud et déchiré les pliures du papier. Après tout, rien à foutre. Comment résister à ce qui est caché ? Comment laisser son imagination aller au devant des pires cas de figure, sans rien faire, quand on a sous le bras un truc qui vous agresse les yeux, qui vous nargue. Tout le monde me regarde, les marchands de couscous, les portiers du Palace qui me connaissent, les clients qui patientent, ils veulent savoir quel diablotin va sortir de la boîte et s’il va me péter à la gueule. J’ouvre.
J’ai d’abord cru qu’il allait me mordre. Le flux d’adrénaline m’a fait frissonner tout le corps. Mais le bestiau, toutes dents dehors, rivé à son socle, ne m’a pas sauté à la gorge. Il paraît que c’est craintif, les écureuils. Je lui ai caressé la tête, soulagé, et l’ai enrubanné tant bien que mal dans le papier brillant.
À quelques mètres du bar, j’ai vu un type assis sur le trottoir. Je l’ai pris pour un clodo jusqu’à ce que je voie son nez qui pissait le sang en silence. Un grand mec, bras croisés dans l’entrebâillement de la porte de Chez Fred, le regarde en se foutant de sa gueule. Il m’a toisé de pied en cap, moi et mon petit costume sans âge et sans âme. Il s’est écarté pour me laisser passer, surpris. En fait, ce n’est pas moi qu’il a laissé passer mais le paquet cadeau. J’ai d’abord pensé à un videur, pour m’apercevoir très vite, à l’intérieur, que l’endroit n’en avait pas besoin.
Magnifique bar. Des néons bleus, un comptoir en bois qui serpente tout le long de la salle jusqu’aux tables de billard. Un parquet, nickel et vitrifié de fraîche date. Des boiseries un peu partout. Le genre qui inspire confiance. S’il n’y avait pas eu le public. Toute une bande de mecs fondus dans le même bronze, des matafs silencieux, barbus pour la plupart, pétris d’ennui, cuirassés et bottés, bagousés façon poing américain, une chevalière gravée à chaque doigt. D’habitude ils vont par deux ou trois, où qu’on aille dans la nuit. Bertrand et moi, on les contourne poliment si on monte le même escalier, au besoin on leur retient la porte si on les croise aux toilettes, et on passe notre chemin. Mais là, j’ai bien l’impression d’être tombé dans un nid, un club auquel on ne me demandera jamais d’adhérer. Des bikers purs et durs, mi-hommes mi-cylindres, ceux qui ont, eux, toutes les raisons du monde de porter un perfecto. Sans le paquet que j’ai sous le bras je me sentirais à poil, au milieu de ces mecs. Il y a deux minutes il m’angoissait, maintenant il me rassure, c’est ce que j’aime dans la nuit : tout y est à vitesse variable. Autre détail rassurant, une espèce de pièce montée à la crème au beurre, à peine entamée, avec des bougies et un naja à la langue fourchue au sommet, là où on trouve en général une gentille figurine de communiant. Et j’avance avec un sourire de faux cul vers celui qui a le plus de chances de s’appeler Fred. Réflexion faite, ils peuvent tous s’appeler Fred. Je bafouille quelques mots, anniversaire, cadeau, H.L.M. Je ne sais pas lequel des trois l’a le plus énervé, mais, toujours sans prononcer un mot, il m’a arraché le paquet des mains sans le plus petit merci. Tout le groupe m’a entouré. Sueur, chaleur. Tout ça en un battement de cils. Sans savoir pourquoi, j’ai repensé à ce mec, dehors, une main sur son nez gluant.
— Je ne suis que le livreur, j’ai dit, en me forçant à sourire.
Un écureuil, c’est gentil. On ne peut pas s’énerver devant un petit rongeur aussi mignon, j’ai pensé. Il a déplacé la bouteille de champagne sur le comptoir. Quand il a vu l’animal, il s’est figé, silencieux, statufié. Les autres aussi, pas longtemps, car j’ai entendu une tempête de rires qui a fait vibrer les murs. J’ai ri aussi. Tout le monde, sauf Fred. C’est là que j’ai compris. Compris que si je lui avais craché à la gueule, j’aurais eu plus de chances de m’en tirer. Que l’écureuil, c’était pire qu’une bombe. L’écureuil, c’était l’insulte suprême. Pas la peine de chercher à connaître le détail. Je me suis maudit d’être tombé dans le panneau. Parasite pigeonné par un écureuil dans un nid de najas. C’est tout ce que je mérite.
Tout le monde s’est arrêté de rire quand il m’a empoigné par le col. J’ai tenté de négocier, dire tout ce qui me passait par la tête, mais j’ai senti que la baffe allait tomber. De sa main libre il a pris l’écureuil et l’a fracassé sur le rebord du comptoir. Un gars, accoudé au bar, m’a dit :
— Tu sais ce qu’on va faire de toi, maintenant ? Et ben, on va t’empailler comme ton rongeur. Et on va te mettre sur une étagère. Parce qu’on n’a pas eu de nouveau trophée depuis le scalp de ton pote du H.L.M.
Mais je n’ai rien entendu de tout ça, j’ai vu la bouteille de champagne à portée de main, et je me suis dit que j’étais incapable de faire ça. Que je n’étais pas assez gonflé. Que j’étais le genre de mec à recevoir des claques et dire merci. Que j’allais vivre un quart d’heure noir. Qu’ils allaient tous s’en donner à cœur joie et me défoncer la gueule. Que le vrai cadeau d’anniversaire qui fait plaisir et qui distrait, c’était moi. Qu’il fallait bien encaisser tout ça en serrant les lèvres. Et j’ai serré les lèvres.
Au loin, j’ai vu la pointe du Sacré-Cœur, dans la nuit. À bout de souffle j’ai cessé de courir, pour reprendre ma course un instant plus tard. Une bouche de métro, j’ai eu peur qu’ils me coincent sur le quai, j’ai pris la sortie opposée, la nuit, encore, le Sacré-Cœur a disparu. Un coin de rue, un autre, encore un autre, des bagnoles, elles ont pilé à mes genoux. La vraie frousse, c’est quand je me suis retourné. Personne ? Non, personne. J’ai pris le temps d’exploser en pleurs, et les larmes ont contrarié mon souffle. J’ai retrouvé les spasmes bruyants de l’enfance, les plaintes en dents de scie, toutes les montagnes russes qui sortent de la gorge et qui font les gros chagrins. C’est les nerfs, a pensé l’adulte qui revenait à lui. J’ai vu le tesson de bouteille dans ma main. Je n’ai pas su comment le lâcher. Il est resté là, dans l’étau de mon poing, sans que je puisse desserrer la pression. J’ai glissé sur le trottoir, contre la porte vitrée d’un distributeur de pognon, j’ai revu, sans le vouloir, la grimace de ce type quand la bouteille s’est fracassée sur sa tempe, c’est la seule chose qui me revient maintenant, le reste n’a été que de la course, et d’autres bris de verre sur mon passage, dans mon dos, mais je ne suis plus très sûr. Le goulot, posé contre ma cuisse. Envie de me moucher et ne trouve que mes doigts. Un instant j’ai pensé à rentrer dans l’enclave de la banque, m’y cloîtrer, et, s’ils m’y retrouvent, déclencher un signal d’alarme, de l’intérieur.
Ils m’ont perdu. Une nouvelle bouffée de rage m’a tiré d’autres larmes. Mais d’une qualité différente. Il y a toujours un petit plaisir, bien caché au fond des pleurnicheries, et celui-là n’a pas pu se cacher longtemps. En fait, c’était comme une explosion de bonheur et de joie. D’une rive à l’autre de la folie. Bonheur d’avoir pété la gueule de ce mec, d’avoir été celui-là, l’autre, un autre, qui jamais du reste de son existence n’aura le remords d’avoir encaissé sans rien dire. D’avoir vu son amour-propre violé et souillé. Question amour-propre j’ai un gros manque à gagner depuis que je me suis traîné aux pieds de Bertrand.
Pas loin, j’ai vu une cabine téléphonique.
— Content le Fred ?
— …
— J’étais sûr que tu irais… Il l’a pas trop mal pris ?
— À mon avis tu vas avoir droit à la descente d’un certain nombre de jeunes motocyclistes mal intentionnés qui vont faire subir des dégradations à ton commerce. Et j’aurais aimé être là pour voir ça.
Rires, à l’autre bout.
— Comprends-moi, vieux… J’aime pas qu’on fouine dans mon rade, cette leçon vaut bien une mandale. J’avais un cadeau, t’arrives et ça m’en fait deux. Je l’aime bien, le Fred, même s’il est maladroit quand il manie la tondeuse, c’était sympa de lui offrir une petite tronche à tartiner pour son anniv’. Et t’inquiète pas, va, lui et moi, on a un deal, c’est pas ça qui va déclencher la guerre. Pas tout de suite. Au fait, tu sais pourquoi on l’appelle l’écureuil dans tout Paris ?
— M’en fous. Je veux l’adresse.
— T’as raison, vieux. Tu l’as méritée. À l’heure qu’il est, ton albinos il traînerait vers ce rade… Un nom à la con, j’oublie toujours… Un truc de chébran… Comment il s’appelle, Pierrot ?
S’il ne me dit rien, je prends le premier taxi pour l’égorger avec le tesson.
— … Le quoi ? Ah oui ! Le Café Moderne. C’est rue Fontaine.
Clic.
J’ai mis quelques secondes à réaliser qu’hier encore, là-bas, j’ai clairement entendu un type évaluer les avantages et les inconvénients à me voir mort.
Putain de rue Fontaine. Connerie de Pigalle. Il y a le Pigalle des touristes, Gay Paris, Hot Boulevards, live shows minables et travelos junkies, retour au car avant minuit. Et il y a le nôtre. Martial’s, Folies Pigalles, Mikado, Nouvelle Ève, Loco, Moon, Bus. Et cette putain de rue Fontaine. Quoi qu’on fasse on est bien obligés de passer par elle, c’est comme le Sommier pour les flics. Tous ceux qui font les nuits de Paris y vont forcément à un moment ou un autre, pour retrouver sa bande, pour planifier la soirée devant une tequila, pour se descendre le steak tartare de l’aube. J’ai l’impression d’être un yoyo dont le bout de la ficelle est noué vers la place Blanche.
Au loin, les bras croisés, assis d’une fesse sur le capot d’une bagnole rose : Gérard. Ce mec-là n’a pas vu la lumière du jour depuis des années. Couché à huit heures du mat’, réveil à quatorze, deux heures de full contact, un ou deux bars pour serrer la main à des potes, et au boulot. D’ici peu il aura un teint d’endive, des lunettes noires pour prendre un café en terrasse, un métabolisme en jet-lag permanent, et des nunchakus coincés dans sa ceinture pour lui servir de tuteur. Ça compte aussi pour moi, mon horloge interne est aussi bousillée que la sienne. Le vieux fou de ce matin a raison, à force de vivre à contre-courant on devient un contresens. Le sommeil sur le carrelage d’une piscine n’est pas vraiment réparateur. Les petits fours tous les soirs, c’est pas une vie pour un estomac. Quant au champagne…
Il discute avec deux clients. 3 heures, le rush est passé et on peut se relayer entre collègues, tranquille, jusqu’à la fin de la nuit. Un seul suffit à la porte. Avec la chance que j’ai, il faut que je tombe sur le mauvais.
Qu’est-ce qu’il a dit ? Homicide involontaire, cinq ans, il sort dans trois et c’est le roi sur Paris. Qui osera forcer sa porte, après ? Qui osera lui tenir tête après une telle lettre de noblesse ? Je me demande si c’est la faute à Paris, et à sa nuit, d’avoir créé ce genre de carriériste. Jordan est peut-être là-dedans. Je n’ai qu’à passer la porte. Je le repère, téléphone au vieux. Et on me relâche Bertrand.
Passer la porte.
Lui refaire le coup d’hier ? Attendre qu’une tête connue veuille bien me prendre sous son aile et passer le barrage en faisant un bras d’honneur à Gérard ? Hors de question, d’abord à cause de l’heure tardive et de la fréquentation qui faiblit. Et puis, de toute façon, même avec le Papey il a dit, et il tiendra parole. Autre stratégie, celle de la hyène qui guette la charogne : attendre dehors que Jordan veuille bien sortir. Perdre du temps s’il est déjà parti. Et comment le retenir, dehors ?
Passer la porte. Je ne vois que ça.
Mais, ce soir, avec un argument en main.
Dès qu’il me voit, il écarquille les yeux. Il pense que c’est trop beau pour être vrai. Que je me jette dans la gueule du loup.
— Le cloporte ?… Dis-moi que je rêve…
Stupéfaction. Je ne provoque jamais ça chez personne. Tout à coup j’ai un peu froid. Une appréhension. Quand il dit « tuer », c’est façon de parler. C’est de la blague. On ne peut pas le prendre au sérieux. Comme le reste. Tout ça c’est de la rigolade, la nuit, les gens qu’on y rencontre, la vie que je mène. Et je viens de m’apercevoir qu’en vingt-quatre heures on m’a kidnappé, qu’on a séquestré mon pote, que j’ai convoyé un écureuil, que j’ai fendu le crâne d’un mec, et que je m’amuse à faire le kamikaze avec un gars qui rêverait d’avoir ma mort sur la conscience pour réussir dans la vie.
— Je viens rapport à hier… J’ai fait le con… Je te fais des excuses.
Trouver d’autres conneries à dire. Avoir l’air sincère.
— Tous les deux, on est de la nuit… On se croise… Ça vaut pas le coup de se faire la guerre…
Comment suis-je capable de dire ça quand je serais ravi de voir un caterpillar lui passer dessus à l’instant même.
De ma poche, je sors les deux Pascal soigneusement préparés.
— Ça c’est pour les ennuis que je t’ai causé. Et je t’offre un verre en bas.
Tétanisé, Gérard. Il regarde les deux billets qui flottent dans la paume de sa main. K.-O. debout. Je ne sais plus où poser les yeux, sur les danseurs qui sortent, surpris par l’obscurité et la fraîcheur de la nuit. Sur un taxi qui charge deux splendides créatures qui bâillent. Sur le néon du Korova Bar dont le K vacille. Sur ma chaussure trouée. Il me toise, incrédule. Et, sans dire un mot, les met dans sa poche, ces mille balles.
— Ça, c’est pour le temps que tu m’as fait perdre. La honte, ça sera plus cher. Ça se monnaye pas la honte, c’est hors de prix. T’es mort depuis hier. Tuer un parasite c’est comme un truc d’utilité publique, j’aurai la clémence du jury. Tu peux pas savoir comment on se fait respecter, en taule, quand on tombe pour homicide. J’ai tout ce qu’il faut, une enfance difficile, un avocat qui me connaît mieux que ma mère, et deux ou trois relations haut placées qui ne me refusent rien après des services rendus, à l’époque où je faisais de la protection rapprochée. Et j’ai des témoins plein la cave pour dire que tu l’avais bien cherché. Et je sais mettre les mauvaises baffes, les atémis fatals qu’on reçoit par hasard, les coups malheureux qu’on regrette mais trop tard. C’est plaidable.
— …
— Et ça te tombera sur la gueule au moment où tu t’y attendras le moins. T’as plus qu’à patienter. T’as été choisi.
J’ai traversé la rue, la tête vide, les bras ballants. Tout ça c’est de la blague. Ça me fait gamberger, mais c’est de la blague… C’est pour jouer au dur qu’il dit ça… Il aime foutre la trouille… c’est son métier… Ses menaces, c’est pour rigoler avec les copains… Mais quand même.
Ça fait bizarre d’entendre un mec planifier son séjour en taule. Et si je me cassais, là, à Fontainebleau, chez ma sœur ? C’est moi qui ai insisté pour ne pas être le premier au trou. Bertrand a eu assez de tripes pour me faire confiance. Près des poubelles du haut de la rue Mansart, j’ai cherché un horodateur pour savoir où en était mon compte à rebours. Moins 22 heures.
Mon gros Gérard, t’es trop sûr de toi. J’ai voulu faire la paix mais tu ne veux rien entendre. Eh bien moi, avec mes petits bras et ma petite tête, je vais te faire mal, Gérard. Et je sais comment. Je vais y rentrer, dans cette boîte. Tu paries ?
Je n’ai pas trouvé mon bonheur tout de suite, parce que je l’ai cherché dans le malheur des autres. Ces deux paumés qui avaient chacun une bonne raison, peut-être la même, d’empocher un billet de cinq cents balles. J’ai sans doute cru qu’ils en feraient bon usage. Je les ai racolés sous un échafaudage, accroupis dans des cartons. Je me suis senti l’étoffe du salaud, surtout quand je me suis dit : donne-leur le fric en deux temps, des fois qu’ils se cassent en douce, et adresse-toi au petit rasé, il est moins baraqué mais il a l’air vicieux et en manque. Ensuite ils m’ont suivi du regard quand j’ai frôlé la bécane pour la leur montrer. Hier, déjà, Gérard l’avait garée là. Il la faisait admirer à ses potes.
Une Harley Davidson Electra Glide 1340 noire. Autant dire le rêve doré de tout chevalier du bitume. Le dernier destrier de ces temps modernes et désenchantés. Où qu’on soit sur la planète, quand on roule sur une Harley, on a Babel dans le dos et Babylone droit devant. On l’enfourche comme une walkyrie, on la kicke comme une winchester à pompe, on la caresse comme un mustang. On repère une Harley avant même de la voir, à sa seule musique, une superbe toccata au crescendo divin. Du Bach.
Un instant, j’ai imaginé Gérard recevant un coup de fil, une mère mourante, un frère suicidaire, mais ça ne le ferait même pas bouger de sa porte, cet enfoiré. Qu’ils crèvent, hein ?… Une enfance difficile… c’est bien ça qu’il a dit, hein ? Mes deux paumés arrivent avec des barres à mine trouvées près des échafaudages. Je me suis calé entre deux voitures, à trois cents mètres du spectacle.
Ils ont commencé à s’acharner sur le réservoir, puis les phares, le plus facile, soit, mais ça fait de beaux débris mordorés. Ils sont venus à bout de tout ce qu’on peut marteler, arracher, tordre. Des étincelles, dans les rainures du carbu. J’en ai éprouvé un certain plaisir. Dure à cabosser, la charogne. Elle s’est couchée d’elle-même, un bruit sinistre qui a raclé le trottoir. Des amis haut placés, c’est ça qu’il a dit ? Ils ont planté la barre un peu partout pour s’en servir comme bras de levier, mais ça n’a pas donné grand-chose. Un briquet… Pas facile de défigurer un bloc de fuselages pareil. Il paraît que ce n’est pas si simple de venir à bout d’un corps humain en bonne santé, quand on n’a pas l’habitude. Ça couine, ça réagit, ça sursaute, ça refuse de ployer. Ça peut résister des heures. Il sait mettre les mauvaises baffes, c’est ça qu’il a dit ? Je ne sens rien, mais ça doit puer le cuir brûlé. C’est toujours beau, une Harley, même quand ça agonise. Des gens passent, vite, ils font comme si de rien n’était, perclus de trouille. Encore quelques coups et le bouchon du réservoir finit par céder. C’est l’hémorragie. Et plus ils frappent, plus ça me plaît, pour un peu je vais regretter de ne pas les voir éventrer toute la ferraille, déchirer la robe, lacérer l’armature.
Haletant, hypnotisé, j’ai vu la flamme fureter vers la rigole d’essence. Le reste s’est passé très vite. Des gens, attirés par la flambée. Moi, loin du drame, attendant qu’on prévienne Gérard, et ça n’a pas tardé. Un instant qui m’a vrillé les tripes : l’hébétude de cet imbécile qui réalise sans oser y croire. L’innocence dans les yeux, la misère du monde qui lui tombe dessus, tout seul, tout petit. Panique. Abandon de poste. Les deux tortionnaires sont venus me réclamer le second billet. L’un d’eux a dit :
— Ça mériterait une rallonge.
— Pourquoi ?
— À cause du décalco.
— Quoi ?
— Le motif en vert et rouge sur le réservoir. Une tête de Naja, la gueule ouverte.
— Et alors ?
— Et alors ça mériterait une rallonge, c’est tout.
Je n’ai pas compris s’il s’agissait d’une simple suggestion et, dans le doute, j’ai sorti un autre billet. Ce n’est pas mon fric. J’ai traversé la rue, sans me presser, droit vers la caissière du Moderne. Elle m’a demandé ce qui se passait dehors. Sans répondre j’ai descendu le petit escalier jusqu’au ventre du volcan.
La gifle des décibels m’a réveillé un vieux mal de dents. Le magma humain, la torpeur immédiate, tout le bordel habituel. La ville dort et ses entrailles bouillonnent. Ce pourquoi je suis venu peut attendre encore deux minutes. Avaler un mescal, avant toute chose, j’en ai besoin. La ville dort, là-haut. Sans se douter.
Entropie absurde. Les bouches qui hurlent, inaudibles, dans les oreilles. Batterie électronique et rythme cardiaque. Les fonds de teint marbrés de sueur, les auréoles béantes des tee-shirts, une forêt de cuisses croisées. Et tout ce qu’on ne voit pas mais qui suinte de partout, les sourires sans réponse, les regards perdus, les vérités essentielles qui commencent à perler, les promesses imbibées, les espoirs du creux de la nuit. Une odeur planante de sécrétions. Les numéros de téléphone qu’on s’échange, solennels, sur un paquet de Marlboro. Et la gamberge. Je connais bien, j’ai gambergé, aussi, longtemps. Combien de fois ai-je cru trouver une issue à toutes ces déroutes. La moitié du public a envie de hurler au sexe, l’autre dégorge sa solitude. La ville dort, là-haut. Et bien, qu’on la laisse, après tout.
Pas de Jordan. Ni au bar de l’entresol, ni en bas. Je ne l’imagine pas dans ce genre de bourrasque humaine. Mais quelque chose me dit que ces deux enfoirés du H.L.M. ne m’ont pas mené en bateau. Gaetano, le dessinateur de B.D. est là, à l’affût des jambes, mais toujours sage. On se frappe la paume des mains, façon rasta. « Mon seul organe sexuel c’est les yeux », il dit. Il ajoute qu’il y a plus de filles aux Bains-Douches. Je le plante là pour ratisser et fouiller le moindre recoin de la boîte, je surnage dans la marée, ma chemise est déjà trempée, je m’adresse à toutes les têtes familières, personne n’a vu Jordan ni rien qui s’en approche. J’ai envie d’en baffer quelques-uns, gueuler plus fort que cette musique de merde, hurler que j’ai du travail, que je les hais, tous ces oisifs qui n’ont rien à foutre ici qu’à se goinfrer d’illusions, de fureur et de bruit qu’ils n’ont pas su trouver ailleurs. Je me maudis moi-même d’avoir été des leurs, d’avoir dormi tant de fois sur ces fauteuils, avec des lunettes noires, la gorge sèche, en attendant la fin de siècle.
— Un mescal, double.
Cent vingt balles qui disparaissent en deux lampées. Je me sens bon pour écluser tout le pognon avant la fin de la nuit. Je n’ai pas de scrupules à avoir, avec ce fric, Bertrand aurait déjà racheté sa chère édition des mémoires de Talleyrand que je l’avais forcé à fourguer dans une vieille librairie de la rue Gay-Lussac. Reliée, illustrée, mais à cause des gravures un peu piquées, on n’en avait tiré que quatre cents balles. J’ai repris un mescal, fermé les yeux pour sentir le liquide me brûler l’œsophage. Tête baissée.
C’est là, en relevant le nez pour affronter le maelström, que j’ai vu la fille. Adossée à un mur de faïence, regardant les danseurs, comme fascinée, envieuse de tant d’énergie et de vibrations des corps. C’est sa maigreur qui m’a intrigué le plus. Ceux qui ont tenté de me la décrire n’en ont pas parlé.
Oui, la panoplie, elle l’a vraiment, on voudrait se déguiser en femme fatale qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Une tenue de combat. Un outrage. En noir des pieds à la tête, avec tout l’attirail fantasmatique de base, sans un iota d’imagination, pas la plus petite touche personnelle, rien, rien qu’une imagerie au ras du trottoir et du tailleur Chanel. Ou alors si, peut-être, ses dessous, qu’elle parvient à cacher. Mais on ne pense pas tout de suite à du Damart. Vulgaire pour l’un, typée pour l’autre, et terriblement bandante pour le reste. Moi, elle me foutrait plutôt la trouille. Tous ceux qui veulent crier qu’ils existent me foutent la trouille. Les gens qui se livrent tout de suite sans prononcer un mot me foutent la trouille. C’est la nuit qui engendre de pareils mutants.
Juste le temps de pivoter vers le barman qui me rendait la monnaie, et elle a disparu. J’ai paniqué. L’ai retrouvée tout près de moi, me frôlant sans savoir. J’ai cru qu’elle demandait un verre, elle a juste mordu dans un zeste de citron que j’ai laissé près de mon mescal. Le contact de sa jambe a électrifié la mienne. Une peur inconnue que je me suis juré de comprendre un jour. Elle s’éloigne à nouveau, je la suis jusqu’à la porte des toilettes des filles.
— Laisse tomber celle-là, me dit Gaetano.
— Pourquoi ?
— C’est une vénéneuse.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Bah… tu me comprends, allez… Elle couche facile, suffit de demander.
— T’as essayé ?
— T’es fou.
Un grande brune lui saute au cou, il s’éloigne.
— Tu veux me la tenir, biquet ? me dit une nana que j’empêche d’entrer aux toilettes.
Pour appuyer mon côté satyre, je risque un œil vers les lavabos et n’y vois que des corps gainés et des visages aux peintures de guerre. Celle que j’attends en ressort. J’ai senti le dos de sa main contre mon ventre mais j’ai dû me tromper. Les filles ne sont pas folles à ce point-là. Les filles ne sont pas folles au point de penser que les garçons sont fous à ce point-là. Elle va s’installer sur un tabouret de bar, sort un tube de rouge à lèvres d’on ne sait où. Je m’approche.
— Sans miroir ? On peut se mettre du rouge à lèvres sans miroir ?
— Un miroir ne me servirait à rien, elle ricane.
— Et pourquoi ?
— Peu importe. J’ai bien vu que vous me regardiez depuis tout à l’heure, et j’ai quelque chose à vous soumettre.
— Ah ?
— Mais je ne sais pas y mettre les formes. C’est mon grand défaut, je ne sais pas comment m’y prendre. On m’a déjà dit que j’étais trop abrupte. C’est sans doute la timidité, je ne sais pas. C’est sans doute un problème de… de formulation, et des gens le prennent mal, ils pensent que c’est de l’indélicatesse, c’est dur à expliquer.
— Ne vous en faites pas. Restez simple, allez-y.
— Je ne sais pas rester simple, ça en devient maladif, vous allez trouver ça bête, mais je ne peux pas parler et penser à ce que je dis en même temps, j’ai l’esprit d’escalier, comme on dit, on m’explique quelque chose, j’essaie de répondre mais je suis bloquée, et c’est le lendemain matin seulement que je me dis : idiote, voilà ce qu’il fallait dire ! Mais c’est trop tard. Il m’arrive souvent de donner des rendez-vous en deux temps, pour y repenser et préparer ce que je vais dire, et je peux vous avouer le pire ? Je vais aux toilettes pour prendre des notes et préparer des réponses que j’apprends par cœur.
— Avec moi, pas de problème, soyez spontanée, j’adore ça.
— On couche ?
— …
— Remarquez, il faudrait peut-être qu’on se présente d’abord, je m’appelle Violaine.
— … C’est joli.
— Vous trouvez ? Y a viol et y a haine.
— … J’avais pas pensé… Je…
— Regardez, derrière vous, il y a quelqu’un qui cherche à vous faire un signe…
— … Pardon…?
— Il insiste, allez le voir. Réfléchissez, et revenez me dire oui ou non.
Je regarde par-dessus mon épaule. Étienne ?… Peut-être. Sans doute… Il me fait signe de le rejoindre. Je traverse la salle dans un grand blanc. Plus de son, plus d’image. Juste le bras lointain d’Étienne auquel je me raccroche comme à un phare.
— Qu’est-ce que tu fous, Antoine !
— Hein ?
— J’ai failli pas entrer, le videur est devenu dingue, il est en train de tout péter dehors, il est avec sa bande de bikers. Tu m’écoutes ?
— Ouais.
— T’es bourré ou quoi, bordel !
— Non.
— Tu vas m’expliquer ce qui se passe dans ce putain de rade !
— C’est rien…
La vamp vient de me transmettre sa maladie, ne plus savoir dire les choses comme on voudrait les dire. J’ai beau être assis en face de mon pote, je suis encore avec elle. Et redoute déjà de la perdre.
— J’ai brûlé la moto de Gérard.
— Hein…? Tu te fous de ma gueule ? T’as pété les plombs ou quoi ? T’as pas intérêt à faire le con, mon pote, tu t’es mis dans un sacré merdier avec ton Jordan. J’ai eu des infos sur le bonhomme, c’est un dangereux. Hé !
Les cinq doigts de sa main balaient devant mes yeux.
— Me dis surtout pas que t’as pris de la dope.
— De la dope ?
Mes yeux se sont ouverts grand quand j’ai reçu une baffe.
— Écoute-moi, merde ! J’essaie de te dire que tu cours après un dingue. Il a mordu des gens. Mais vraiment mordu ! Je suis passé au Bleu Nuit, j’ai vu Jean-Louis, le photographe, avec une cicatrice grosse comme ça. Il mord ! Tu piges ?
— … Je sais.
— Hein ? Tu veux que je t’en colle une autre ?
Je me suis retourné pour voir si elle était encore là.
— Qui c’est, celle-là ?
— C’est… C’est la fille qui embrasse la main de Jordan.
— Tu te fous de ma gueule ? Comment tu sais que c’est elle ?
— C’est elle.
— Et qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— Qu’elle voulait coucher avec moi.
Temps mort. Musique. Faudrait que je boive, encore un peu.
— T’es bourré ou quoi ? Tu vas pas te laisser embobiner, hein Antoine ?
— Pourquoi pas ?
— Parce que ça sent mauvais. J’étais avec toi, je voulais te donner un coup de main, mais là…
— Et si elle pouvait me conduire jusqu’à Jordan ?
— Si tu la suis, j’arrête tout.
— Faut que j’y aille, elle va partir. Je vais lui faire cracher où est Jordan, et je le donnerai au vieux, vendredi matin, et je sortirai Bertrand du trou, et j’aurai même pas besoin de le remplacer. Tout ça en quarante-huit heures chrono. T’as mieux ? Alors qu’est-ce que t’as à me faire la morale, à jouer le prophète qui repère le mauvais œil, tout ça parce que t’as vingt piges de plus que tout le monde.
Je n’ai rien regretté de tout ça, même pas les derniers mots. J’ai attendu qu’il réplique, qu’il m’insulte. Il est resté bouche bée, comme sur un coup du lapin, immobile. Je m’en fous. Elle est toujours là, sur son tabouret, elle a l’élégance de ne pas me regarder. J’ai cherché un truc à dire à Étienne. J’ai vu son regard braqué vers les escaliers.
C’est Gérard. Blême. Il me fusille des yeux. Ses deux collègues aussi.
— Je veux pas jouer au vieux con, mais je pense qu’ils attendront que tu sois dehors avant de t’éclater la gueule, fait Étienne.
— Peuvent pas savoir que c’est moi.
Et ça te tombera dessus au moment où tu t’y attendras le moins… Mais je m’y attends tellement que je peux être tranquille. La fille est là, mais plus pour longtemps. Étienne me tape sur la cuisse.
— Le vieux con ne veut pas te donner de conseils, mais tu ne sortiras pas vivant d’ici. Fais ce que tu veux, mais laisse-moi le temps de passer un coup de fil.
J’ai failli dire que je n’avais plus besoin de lui quand j’ai vu Gérard serrer la main d’un mec avec un bandeau de gaze autour de la tête. Gérard ne s’est même pas inquiété de l’état de son crâne, il a mimé celui de sa bécane. C’est Fred.
— Réflexion faite, si t’as une bonne idée, Étienne…
La musique s’est arrêtée. Le flic n’a pas osé fouiller Violaine mais il s’est rattrapé sur moi. Sur tous les danseurs devenus orphelins par ce silence intempestif et grave. Étienne a disparu. Le patron de la boîte, furieux, joue les indignés devant les deux inspecteurs. Il hurle que jamais il n’a eu de trafic de dope chez lui. Il a même fait installer une caméra dans les chiottes. Les flics lui demandent de se calmer, ils n’ont rien trouvé, pas même une tête fichée. Le boss entamait un speech sur les rumeurs qui coulent un lieu vite fait si on n’y fait pas gaffe, quand Violaine m’a dit, simplement :
— On y va ?
Au beau milieu de la confusion générale, je suis sorti sous le feu nourri des regards de Fred et Gérard. Des yeux incrédules et terrorisés par leur propre violence qui m’ont fusillé sur un coin de trottoir. J’ai encore reçu quelques impacts dans le dos, loin, au bout de la rue Fontaine. Je n’ai pas pu savoir lequel avait le plus de munitions en stock. Bizarrement, ça ne m’a pas inquiété plus que ça. De deux maux j’avais choisi le pire : une bombe qui réduisait à néant toute velléité balistique. Et qui piquait le macadam de ses talons aiguilles.
Je suis toujours surpris quand je rencontre un sans-abri, comme si j’étais le seul à avoir ce privilège.
Je ne suis pas du clan des desperados du sexe, des baroudeurs. Ma libido n’a pas de quoi écrire ses mémoires. Mais les seuls souvenirs précis que je garde des femmes que j’ai pu connaître se rattachent à leur point d’ancrage, là où elles sont les seules maîtresses à bord. Et j’aime le parfum de la chambre des filles, j’aime les voir faire à la va-vite les quelques gestes quotidiens, j’aime les petites mises en garde et tous les efforts qu’elles font pour se préserver du regard de l’intrus.
Par réflexe, j’ai pensé à la chambre à quatre-vingts francs de l’hôtel Gersois du Carreau du Temple, avec une chaise en Formica et un couvre-lit en laine qu’on se dispute par grand froid, Bertrand et moi. Sans parler de la sonnerie tétanisante qui vous réveille à midi pile pour vider les lieux. De quoi tuer les confidences d’une inconnue. Je lui ai demandé si elle en connaissait un. Elle a répondu que le premier venu ferait l’affaire.
Et tout compte fait, on aurait pu trouver pire. Une moquette fraîche et vieux rose sur les murs de la chambre. Un lit bordé serré. Un mini-bar dont elle a tiré un quart d’eau minérale. Je cherche un truc élégant à dire pour lui signifier d’emblée que je ne coucherai pas avec elle, mais la veste de son tailleur tombe à terre et découvre les taches de rousseur de ses épaules. Tout son corps s’éclaircit, enfin. L’infinie tristesse de ses cernes, la pâleur de ses traits anguleux et cassants. L’embrasser sur les lèvres, et s’entailler le visage. La prendre dans ses bras, et la sentir craquer de partout. Se coucher sur elle, et se réveiller sur un tas de poussière.
J’ai l’esprit d’escalier, elle a dit, tout à l’heure. J’essaie de m’imaginer dans ce lit, demain matin, l’œil entrouvert, cherchant à me souvenir de ce qu’on va dire tout de suite, à l’instant présent, et regrettant de ne pas avoir su la manipuler comme il aurait fallu.
— Il y a une demi-bouteille de champagne, elle dit.
— Ouvrez-la.
Une trêve. Le temps de remplir les verres en Pyrex, de porter un toast aux ténèbres, de laisser glisser les dernières gorgées avant la joute. Je disparais un instant dans la salle de bains, m’assieds sur le rebord de la baignoire, me passe le visage sous l’eau froide. Ne pas oublier le principal, Jordan, Jordan, Jordan. Tout le reste, le champagne, les bas, les taches de rousseur, c’est rien, de toute façon je n’en ai pas envie, son corps n’a même pas d’odeur, elle ne fait rien pour érotiser l’ambiance, et même, je ne lui plais pas, moi ou un autre, j’ai fait l’affaire parce que j’étais là, c’est comme l’hôtel, elle est ailleurs, je le sais.
Elle se tient droite devant le miroir, comme hypnotisée par sa propre image, les yeux écarquillés, rivés dans leur reflet. Je caresse du bout des lèvres le verre qu’elle m’a rempli à ras bord, puis je trinque avec le sien, ça ne la fait même pas ciller, j’ai l’impression d’être un intrus qui dérange un tête à tête d’amour. Jamais je ne me suis contemplé avec une telle ferveur, une telle étrangeté.
— Vous vous trouvez comment ?
Pas de réponse. Brusquement, elle a les yeux des vieux qui ont décroché. Je pose la main sur ses taches de rousseur, elle reprend conscience.
— … Pardon ?
— Je vous demandais si vous vous trouviez belle.
Silence, ponctué d’un trait de champagne.
— Les miroirs ne me servent à rien. Je vous l’ai déjà dit. Je ne me vois pas. J’existe dans votre regard, uniquement.
L’aveu d’un désir ? Qui sait ? J’ai bu, lâchement, pour éviter de poursuivre. Avec la certitude d’être tombé sur une névrosée. Une névrosée ivre. Comment ne pas l’être quand on suit Jordan partout comme un chien servile. Vu le préambule qu’elle vient de me servir, je sens que je vais avoir droit à la petite saynète existentielle du soûlographe. Ça tombe bien, on est juste à l’heure. Je connais déjà la pièce, une vie entière qu’on ânonne, avec le ressac des derniers ratages en date, une marée aigre, sans bulles, qui refoule jusqu’au drame originel. In verito vinasse. Sa nuit n’est pas la mienne. Elle fait partie des malades, pas des parasites.
Elle me rappelle Grégoire le dépressif, un copain de fortune, un traînard occasionnel qui s’est raccroché à Bertrand et moi avec une force désespérée. Cet après-midi où il est tombé, assis sur un trottoir de boulevard, et où brusquement il a décidé de ne plus se relever. L’instant d’avant, l’errance joyeuse, la bravade. On l’a secoué, incrédules, on a ricané. Il a dit : « J’ai peur. » Il a respiré par saccades. Et quelques heures plus tard, dans sa chambre de bonne, nous nous sommes relayés pour lui offrir nos bras, Bertrand et moi. Car c’est bien dans nos bras qu’il voulait être, comme s’il n’y avait de répit, de paix, que là. C’était la première fois que je me trouvais confronté à la maladie.
Car Grégoire souffrait dès les premières minutes du réveil, ça lui brûlait le ventre, nausée, larmes, il nous fallait tirer les volets et les rideaux, mais ça ne suffisait pas. Il fallait aussi clouer un drap noir pour arrêter les dernières lueurs assez fortes pour percer tout ça. Ne rien faire des heures durant, dans le noir absolu, juste lui tendre des bras dès qu’il en réclamait.
Et chaque soir, le miracle. Au crépuscule, il prononçait quelques mots. Paisibles. Des petits mots tout bêtes. Et là on poussait un soupir, on se relâchait. On en profitait pour lui faire boire une goutte de lait. Dans la nuit noire, il se mettait à parler, parler couramment, comme un enfant qui se risque à une phrase complète. Des propos anodins et doux, avec parfois un sourire, il émettait le désir de se pencher à la fenêtre et acceptait la lumière des étoiles. En oubliant, doucement, le cauchemar du lendemain.
À force d’en parler, Bertrand et moi, durant les rares moments où le sommeil venait le délivrer, nous avons fini par comprendre. Comprendre la plus élémentaire des choses : Grégoire avait peur du jour en marche, de l’idée que ça bouge, que ça progresse, là-bas, au-dehors, que ça avance sans lui, sans ses vingt ans, sans ses doutes. Et dans la douce nuit, sous des latitudes obscures, les discours devenaient caduques, et plus personne ne lui demandait rien. Ne restaient que la fraîcheur du soir et le droit de rester immobile dans le temps suspendu.
La maladie a duré une dizaine de jours. Sa mère venait tous les matins, il refusait de la voir. Elle s’en remettait à nous, des inconnus, car c’était le désir de son fils.
Aujourd’hui il travaille dans la finance, ou un truc comme ça. Il nous a dit qu’il était cambiste et je n’ai pas compris quand il nous a expliqué. Il nous prend pour des gentils ados attardés. Plus jamais nous n’avons reparlé de la maladie.
Mais la maladie peut prendre des formes très diverses. Les paumés du 1001 ont chacun contracté une forme du virus. Et je suis désormais certain que cette écorchée qui ne se reconnaît pas dans le miroir, qui embrasse la main d’un enragé, qui couche avec le premier venu, et qui aimerait répondre le lendemain à la question qu’on lui pose la veille, cette fille-là fait partie des plus atteints.
— Si je vous dis que je préférerais ne pas coucher avec vous cette nuit, dans combien de temps pensez-vous réagir ?
J’ai dit ça en essayant d’y mettre le ton d’un bon mot. Qui est tombé à plat. À moins qu’il ne lui faille vraiment un temps fou pour répondre. Bizarrement j’ai senti comme une douleur sourde dans mon crâne. La gueule de bois qui pointe, sans doute. Je n’ai pas su entretenir le cours fragile de l’ébriété. D’habitude, je négocie mieux.
— Il faut que je m’allonge.
C’est moi qui ai dit ça ? Je l’ai juste entendu. L’oreiller est frais. Je cligne des yeux.
— C’est trop bête, ça va passer… Je suis désolé…
Mauvaise nuit, mauvaises rencontres, mauvais champagne. Si encore j’avais envie de vomir. Ma nuque pèse des tonnes, comme si la grippe gagnait. JordanBertrandJordanBertrand…
Je me raccroche à ces deux mots-là sans pouvoir les faire sortir. Qu’est-ce que j’ai, nom de Dieu… Si je me mettais la tête sous… sous l’eau ?
— … C’est ridicule… Excusez-moi…
Distorsions… Mes yeux se brouillent…
J’essaie de me raccrocher, à un prénom, une idée, un coin d’oreiller, et je titube.
Comme au travers d’un écran humide, j’ai vu une géante à mon chevet, les bras croisés, goûtant à mon agonie.
Un instant plus tard, ma tête s’est plombée sur le montant du lit. Définitivement.
Hé ! toi… la folle… dis-moi vite où est Jordan, vite, tu le connais, fais pas semblant, tu lui embrasses la main en public… je ne sais pas pourquoi ça valse… n’importe qui dirait que je suis ivre mort… Mais… On ne sortira pas d’ici tant que…
— Qu’est-ce… que vous avez… mis dans mon verre, espèce de…
J’ai senti un poids monstrueux m’écraser l’estomac, d’un coup…
J’ai gueulé de surprise, puis de douleur, le poids s’est installé de plus en plus et m’a écrasé le sexe…
Si j’avais la force d’ouvrir les yeux…
— Je suis morte, Antoine. Mais personne ne le sait. C’est notre force à nous. Je ne suis jamais née, Antoine…
J’ai trouvé la force d’ouvrir les yeux… Elle… Assise sur moi… Je vais crever là… Écrasé… Je vais tourner de l’œil… Qu’est-ce qu’elle veut…
— Je reviens du territoire des morts pour vous hanter, vous, les vivants. N’essaie plus de bouger, Antoine. Ne nous cherche plus, ni Jordan ni moi. Bientôt tu n’en auras plus ni l’envie ni la force. Tu vas nous rejoindre, Antoine. Tu feras partie des nôtres…
J’ai entendu des sons distordus… J’ai vu des formes molles… Une dernière fois j’ai essayé d’ouvrir la bouche. Qu’est-ce… qu’elle m’a fait boire, cette salope ?…
— Dans quelques secondes ce sera fini, Antoine…
J’ai senti ses mains me saisir la nuque, son souffle haletant vers le creux de mon épaule, ses lèvres effleurer ma gorge.
Salope…
Le cou brûlé, j’ai hurlé à la mort.