Le temps était passé, déformé — le temps mapuche, qui compte les secondes en heures et le jour à l’aube. Les esprits flottaient mais Jana ne les reconnaissait pas — pas encore.
Elle avait attendu le départ des flics avant de retrouver la barque sur la rive, cachée sous les branches du grand saule. La police et ses supplétifs repartis, l’île du delta était de nouveau livrée au chaos de la nature. Jana avait disparu dans le décor. Son nez avait doublé de volume mais elle n’y pensait pas — elle ne pensait plus. Son cerveau imprimait des images, des gestes sans but, mus par une force extérieure, une forme d’entêtement à vivre qu’elle devait peut-être à ses ancêtres. Le trajet par les méandres des canaux jusqu’à la civilisation, les bateaux-taxis croisés à l’abord d’El Tigre, la barque à moteur abandonnée près du port, le détour vers la station de chemin de fer, son allure effrayante, pieds nus, écorchée, la traînée de morve rougeâtre qui poissait son tee-shirt, son visage tuméfié cerné d’horreur qui faisaient reculer les passants, le train de banlieue qui l’avait ramenée à Buenos Aires, le colectivo : tout restait flou, vu par les yeux d’un autre moribond.
Jana était arrivée à la friche de Retiro avant la nuit, à bout de forces. Le malheur l’avait réduite à l’état sauvage. Elle resta prostrée sous les voûtes de l’atelier, fomentant des petites billes nucléaires qui lui ressortaient du cœur, syndrome chinois. Mourir ou devenir fou. Maintenant la nuit tombait, et à l’effroi succédait le désarroi. La sculpture de fer et de béton au milieu de l’atelier, ses bricolages, ses esquisses, ses rebuts, plus rien ne ressemblait à rien. Plus rien ne valait rien, comme si sa vie entière n’avait jamais existé. Elle était là pourtant, mapuche depuis la nuit des temps, et les monstres qu’elle croyait bannir par sa seule volonté étaient revenus par la porte des Morts. Ils n’avaient jamais quitté terre : ils rampaient au plus juste, s’enfonçaient dans les plaies les plus fraîches, jouissant du mal ou s’en arrangeant, empreinte de l’âme humaine foulée par des dieux sans tête.
Les heures passaient, du temps soustrait, qu’on vous ôterait plus tard, au moment des comptes. La torture de celui qui assiste impuissant au supplice de l’autre, des pensées sauvages, comme dans le cahier qu’il lui avait fait lire dans les Andes… Quel sens donner à ça ? Comment y survivre — fallait-il seulement y survivre ? Rubén s’était sacrifié pour elle, à la façon chrétienne qu’elle maudissait.
Ce soir, c’est elle qu’on torturait, toutes tripes dehors.
Le vent soufflait sur les structures métalliques du hangar, vague écho du réel. Une force maléfique œuvrait dans l’ombre, un saboteur de rêves, comme s’ils devaient payer pour quelque chose, un monstre cruel et obscène qui avait tué son amour par les mains des mêmes bourreaux qui avaient massacré son père et sa sœur, trente-cinq ans plus tôt… Non, tout cela n’avait pas de sens. Jana n’avait pas quitté sa communauté, tout enduré durant la crise et les années qui avaient suivi pour échouer là… Une colère noire l’envahit lentement. C’était fini les baisers à l’aube dans la cour, les petites étoiles myosotis, sa main chaude sur ses fesses, ces milliers de caresses pour consoler le monde. Prémonition, présage d’une fin imminente ? Jana ne savait pas pourquoi elle avait fui plutôt que de se livrer à la police. Elle avait agi sous le choc, par instinct, repoussée vers la jungle par la vision d’horreur, qui l’avait engloutie mieux que la végétation. Un bout de son âme était resté avec Rubén, dans le delta : un bout d’âme bleue. Elle avait pris une douche en arrivant mais elle se sentait toujours souillée. La peur qu’elle avait ressentie dans la chambre ne ressemblait à rien de connu. Jana sentait encore l’odeur du pourceau quand il avait voulu la violer, l’after-shave du géant chauve qui l’interrogeait, ses yeux d’aigle en chute libre au-dessus d’elle, prisonnière du madrier. Elle se remémorait la scène. L’agonie de Miguel, presque surréelle. Le vieux qui assistait à la séance de torture, celui qu’ils appelaient « général ». Ça devait être lui, le fameux commanditaire, un des répresseurs qui figuraient sur la fiche originale. Quelle importance ?
Un nom lui revint alors, un nom que les événements avaient refoulé : le frère Josef… À la fin de son interrogatoire, le général avait demandé à ses sbires ce qu’il fallait faire du frère Josef. Le prêtre dont la mère de Miguel lui rebattait les oreilles, il ne pouvait s’agir que du même homme. Ils avaient aussi parlé d’un monastère, un plan B, le temps « que le vent tourne »…
Une pluie tropicale picorait le toit de l’atelier.
Les billes de plomb fondaient toujours dans sa gorge mais Jana ne pleurait plus. Elle l’avait trop fait, son chagrin s’était tari. Tristesse, impuissance, désespoir, les Mapuche s’étaient toujours battus, jusqu’au bout. Jana Wenchwn était une welfache, une guerrière, depuis le jour où les carabiniers avaient fracassé la porte de la maison. Elle ne se tuerait pas sans combattre…
Caupolicán, le cacique mapuche en guerre contre l’Espagne, avait été cruellement torturé sur la place publique de Cañete : on l’avait mis en pièces des heures durant, sans qu’il prononçât la moindre plainte. Leurs ennemis les appelaient les Auracan, « ceux qui ont la rage » : Jana avait ce sang-là dans les veines.
Aujourd’hui elle n’éprouvait plus rien. Qu’une haine sans borne : une haine sans horizon.
Le sommeil fuyait. Il avait beau se retourner comme une carpe dans le lit de la mansarde, chaque pensée remontait à la surface, le plongeant dans des insomnies dont nulle prière ne venait à bout. N’avait-il fait que son devoir ? Le frère Josef officiait à l’Immaculada Concepción de Maria, l’église où Rosa la mystique venait vomir sa folie et son fiel, à quelques cuadras de la blanchisserie. Avait-il bien fait d’avertir sa hiérarchie ? Le frère Josef ne pensait pas que les choses iraient jusque-là. Il détestait la violence, la vue du sang lui répugnait ; son monde était celui des livres saints et des conseils avisés aux âmes tourmentées qui venaient s’absoudre auprès de lui. À rebours, il se disait qu’il avait posé un mouchoir sur les conséquences de ses actes, comme si l’accomplissement de son devoir le dispenserait de rendre des comptes. Mais des hommes étaient venus le trouver, et avaient fait de lui le complice d’un meurtre. Depuis ce soir maudit dans l’arrière-boutique, le doute taraudait le frère Josef, au point d’en perdre le sommeil. À qui en référer, sinon à l’Éternel ? L’écouterait-il seulement ? Et puis il croyait quoi au juste, que les choses se régleraient comme ça, par enchantement ?
La rue était déserte à cette heure matinale. Le prêtre se sentait seul avec ses doutes, plus seul qu’il ne l’avait jamais été. Les pieds nus comprimés dans des sandales en cuir, il marchait tête basse sur le trottoir qui menait à son église, plongé dans des abîmes de réflexions. Une voiture à la peinture défraîchie s’arrêta à sa hauteur.
— Frère Josef ?
Une Indienne l’apostrophait, à bord d’une Ford aussi mal en point que son nez. Il stoppa son pas, surpris.
— Oui ?
La jeune brune sortit du véhicule dans un mouvement de portière, qui le fit reculer.
— Prends le volant, lui lança-t-elle d’une voix rauque.
Le prêtre resta une seconde interloqué au milieu du trottoir, croisa le regard noir de l’Indienne et frémit en découvrant le revolver qu’elle cachait sous son poncho.
— Prends le volant et il ne t’arrivera rien, insista-t-elle. Allez !
L’homme ne réagit pas — le ciel était blanc, la rue désespérément vide. Jana empoigna le col de sa chasuble et, plantant le canon dans ses reins, le poussa vers le siège.
— Allez, putain !
L’ancienne gare de Retiro semblait à l’abandon, avec ses bâtiments désaffectés surmontés par une bretelle d’autoroute et ses sculptures aux rebuts amoncelés pêle-mêle dans les orties. Le frère Josef avait tenté de raisonner l’Indienne sur le chemin, de lui dire qu’elle se trompait de personne, mais elle s’était contentée de le guider jusqu’à l’avenue Libertador, le canon du revolver pointé sur lui. Ils arrivaient. Un soleil pâle en guise d’escorte, l’homme marcha devant elle jusqu’au hangar, obéissant.
— Notre église n’a pas d’argent, si c’est ça qui t’intéresse, dit-il en tirant la porte coulissante. Et ce n’est pas la peine de me menacer, je ne suis pas dangereux.
— Moi si, fit Jana dans son dos. Avance.
C’était un atelier foutraque, agencé avec les moyens du bord — un bar amovible, des ustensiles de cuisine, de vieux sièges de voiture. L’homme d’Église frémit en découvrant l’arsenal qui reposait contre le mur.
— Sois raisonnable, bredouillait-il. Lâche ce revolver et parlons.
Du canon, l’Indienne lui fit signe de reculer jusqu’aux palettes superposées, qui servaient de table.
— Agenouille-toi et enfile ça, dit-elle en lui jetant une paire de menottes. Attache-toi au support de la palette : les deux mains. Dépêche !
Sa voix résonna sous les tôles. Au loin, la rumeur des voitures sur le pont autoroutier leur parvenait à peine. Le prêtre prit peur. Personne n’entendrait ses appels au secours, ni le bruit d’une détonation. Il était seul à la merci de cette Indienne aux paupières encore gonflées de larmes, qui le menaçait d’une arme à feu. Il passa les menottes entre les planches, entrava ses poignets à la palette, sans cesser de la regarder.
— Qu’est-ce que tu veux ? souffla-t-il. Hein ?
La position était inconfortable, les perspectives de fuite nulles. Jana braqua le revolver à un mètre de son visage.
— Les choses sont simples, chrétien, dit-elle d’une voix neutre. Ou tu me dis ce que tu sais, ou je t’abats comme un chien. C’est clair ?
Il fit signe que oui.
— Rosa Michellini, enchaîna-t-elle sur le même ton. Elle faisait partie de tes ouailles.
Ce n’était pas une question. Le prêtre se mit à trembler. Le regard de l’Indienne était noir, triste, dangereux.
— Rosa, oui… Oui. J’ai… j’ai appris que la pauvre femme était morte, dit-il d’un air compassé.
— Assassinée, précisa Jana. Tu sais pourquoi ?
— Non…
Elle releva le chien.
— Non ! s’exclama-t-il.
— Réponds !
— Rosa m’a montré un document, glapit l’homme à genoux. Un papier où il était question d’enfants volés pendant la dictature.
C’était donc ça.
— Une fiche de l’ESMA, où il était question de son fils Miguel ? l’aida Jana.
— Oui…
— Qui la lui a donnée ?
— Une femme. Maria Victoria Campallo…
— La vieille t’a montré la fiche, et toi, tu l’as montrée à qui, à son père ?
Le prêtre déglutit, trempé de sueur.
— À qui ?!
— Au cardinal, dit-il enfin. Le… le cardinal von Wernisch.
Jana fronça les sourcils.
— C’est qui ?
— Mon supérieur, répondit le frère. Quand j’ai commencé mon séminaire.
Elle ne s’attendait pas à ça.
— Pourquoi, ce von Wernisch figurait aussi sur la fiche de l’ESMA ?
— Oui, répondit le jeune prêtre. Il était aumônier à l’époque. Le document pouvait le compromettre…
Le cardinal, mais aussi toute l’Église.
Les chrétiens.
La Mapuche serra la crosse du revolver.
— Tu l’as averti du danger, et von Wernisch a rameuté ses vieux complices, continua-t-elle. C’est ça ?
L’homme à genoux pâlissait à vue d’œil.
— Je ne sais rien de plus, dit-il. Je le jure.
— Ah oui ? On le trouve où, von Wernisch ?
— Dans un monastère, marmonna-t-il, loin d’ici…
La scène du delta. Les tueurs. Ils avaient parlé d’un monastère.
— Les autres se sont réfugiés là-bas ? relança-t-elle, le cœur battant. Le général et ses hommes ? Chez le cardinal ?!
— Je ne sais pas. Je le jure ! relança le frère. Le monastère de Los Cipreses, c’est là que réside le cardinal : c’est tout ce que je sais !
— C’est où ?!
— Près de Futaufquen, s’empressa-t-il de répondre, un village de montagne près de la frontière chilienne…
La province du Chubut : les anciens territoires mapuche… Le visage de Jana changea.
— Je t’en prie, glapit l’homme à ses pieds, relâche-moi. Je ne dirai rien, à personne, je le jure. Je le jure devant Dieu !
— Tu vas en avoir besoin, chrétien.
Elle rengaina son arme. Impossible de le laisser filer. Ce traître allait prévenir les autres, le général et les tueurs qui l’accompagnaient. Le confident de Rosa tremblait, prisonnier de la palette.
— Je vais te laisser là, annonça-t-elle d’une voix blanche. Los Cipreses, c’est ça ?
— Hein ? Mais…
— Le monastère de Los Cipreses, répéta-t-elle d’un air menaçant, tu es sûr ? Réfléchis bien, chrétien. Personne ne vient jamais ici. Tu pourras t’égosiller autant que tu veux, personne ne t’entendra.
Ses yeux noirs envoyaient des éclairs.
— Oui, balbutia le frère Josef, oui… Los Cipreses, près de la frontière. Ne m’abandonne pas, enchaîna-t-il, je ne dirai rien, je le jure !
— Ne t’en fais pas, je vais te laisser de l’eau.
— Quoi ? Non, attends, on…
— Garde ta salive, c’est un conseil que je te donne. La route va être longue…
Le soleil grimpait dans le ciel bleu roi quand Jana quitta l’atelier, ses sacs à l’épaule. La Ford attendait devant la grille. Elle referma la porte coulissante sans écouter les suppliques du prêtre. La Mapuche huma l’air du jardin de sculptures. Une odeur de gibier flottait quelque part, entre plaines et herbes hautes : c’était l’heure de la chasse…
Jana n’avait pas embarqué grand-chose avec elle : les armes de Rubén, le poignard en manche d’os de son arrière-grand-mère, le poncho de laine qui lui avait tenu chaud dix ans plus tôt sur la route de Buenos Aires, les quelques vêtements rescapés de son étagère, des herbes du jardin pour confectionner des cataplasmes. Elle avait jeté les clés dans les broussailles en sortant de l’atelier, vomi ce qui lui restait de bile devant l’aviateur déboulonné où ils s’étaient embrassés et quitté la ville sans regret, le ventre secoué de spasmes.
Buenos Aires n’était plus qu’une vieille dame emmurée dans ses souvenirs comptant ses derniers bijoux devant le morne Atlantique, qui ne la regardait plus. La Mapuche conduisait depuis des heures, le regard perdu sur les immensités de la pampa. Le soleil écrasait les contrastes, une catastrophe informe qui la ramenait au néant originel. Elle n’avait quasiment rien avalé depuis le delta, dormi comme on coule et vivait chaque minute avec la sensation que son visage saignait. Jana longea de grands lacs tapissés d’oiseaux, grues, hérons perchés, canards ou flamants, partout les couleurs de la nature étincelaient, et elle n’y voyait que des morts.
Un furieux coup de klaxon la fit sursauter, alors qu’elle dérivait sur la file de gauche : un camion à bestiaux rasa la Ford qui crachait sa fumée noire sur la nationale, répandant une odeur d’abattoir dans l’habitacle ouvert aux quatre vents… Jana s’arrêta à la station-service suivante, pointillé au milieu de nulle part.
Deux pompes poussiéreuses trônaient dans la cour écrasée de chaleur. Pas d’employé pour faire le plein, juste des vapeurs d’essence qui lui tournaient la tête ; Jana posa la main sur le capot. Le moteur de la Ford était bouillant — manquerait plus qu’elle lâche… La tête d’un chien pas très frais apparut alors entre les pompes. Un bout de langue rose pendait de sa gueule, un bâtard fluet et sans âge dont le pelage avait dû être noir et fauve. Elle remplit le réservoir de la voiture, jeta un œil à la boutique de la station fantôme. Le chien l’observait à distance, son long museau si râpé qu’il ne devait plus rien sentir. Jana sourit vaguement — on aurait dit qu’il avait le cancer…
Elle paya l’essence à la caisse et se réfugia aux toilettes, un réduit infâme aux lettres peintes à la main où elle appliqua un nouveau cataplasme. Son nez enflé virait au bleu dans le miroir moucheté d’immondices mais les cloisons n’étaient pas déplacées. Elle croisa son reflet et frémit malgré elle — elle avait un visage affreux.
Quatre heures de l’après-midi. Jana prit un Coca dans le frigo de la boutique pour oublier l’odeur de merde, bouda les sandwichs sous plastique, repéra les alcools derrière le type à la caisse qui se curait le nez devant un magazine de bagnoles.
— Je voudrais une vodka, dit-elle.
Décoller son regard des photos lui coûtait : le type releva un œil blasé.
— Laquelle, de vodka ?
— N’importe.
Le moustachu se retourna vers l’étagère, fourra une bouteille dans un sac de papier brun, ramassa le billet sur le comptoir, plongea coudes en avant sur le magazine.
— Et ma monnaie ? demanda-t-elle.
— Y en a pas. Trente pesos, tu sais lire ?
— « Piranov », déchiffra Jana sur l’étiquette. C’est quoi, une marque tchadienne ?
— C’est la vodka de base, rétorqua le type. Tous les ivrognes en boivent.
Quel connard.
Un camion venait de se garer devant les pompes, les chromes rutilants sous la canicule ; Jana évita le routier pachydermique qui s’extrayait de la cabine, marcha jusqu’à la Ford et se rembrunit en voyant la tête du clébard qui dépassait de la portière.
— Qu’est-ce que tu fais là, toi ?
Profitant de la vitre cassée, le chien pouilleux s’était installé sur le siège passager. Il la regardait d’un drôle d’air, l’œil mi-clos ou faisant semblant de dormir, comme si ce n’était pas vraiment lui…
— Tu entends ce que je te dis, Brad Pitt ? Allez, fit-elle en ouvrant la portière, dégage.
Le chien dressa un œil orange, plein de croûtons. Pas d’autre réaction qu’un soupir. Peut-être qu’il était sourd aussi. Elle secoua la tête devant le museau grisonnant de l’animal, visiblement décidé à quitter ce trou perdu, et s’installa au volant.
— Après tout, pour ce que j’en ai à foutre, marmonna-t-elle.
La route était encore longue avant les contreforts des Andes. Jana quitta la station-service sans un regard pour le sphinx rapiécé assis sur le siège — la larme qui coulait de son œil devait dater d’un an ou deux. Il puait l’essence, les puces lui couraient dessus, mais il restait stoïque, comme s’ils étaient de vieilles connaissances.
Elle l’appela Gasoil.
La Ruta 3, devenue 22, traversait le pays d’est en ouest, obliquant vers le sud déserté : Jana s’arrêta à la nuit tombée, en pleine pampa. Le coffre de la Ford renfermait des trésors violents — des matraques, une grenade, un calibre.22, trois bombes lacrymogènes, trois paires de menottes, un pistolet à impulsions électriques et un fusil de précision dans son coffret, avec plusieurs boîtes de munitions.
Il lui fallut près de vingt minutes pour monter le fusil à la lueur de l’habitacle, dix de plus pour aligner la lunette de visée infrarouge. C’était un modèle M40A3, basé sur le vieux Remington 700. Jana avait chassé avec ses frères, mais elle n’avait jamais tiré avec une arme aussi sophistiquée. Elle enfonça les six cartouches dans le magasin et partit sous la lune tester la mécanique. Les plaines luisaient faiblement, mer lisse et sans port à des kilomètres à la ronde. Gasoil l’accompagna dans les herbes, la queue battante, profitant de la balade pour ventiler ses relents de poussière et d’essence.
— Ça te plaît comme nom, Gasoil ? demanda Jana.
C’était la première fois qu’ils s’adressaient la parole. Le chien ne répondit pas, trop occupé à renifler on ne sait quoi. L’air était vif, la nuit violette sous le tapis d’étoiles. Ils marchèrent un kilomètre à travers la pampa. Enfin Jana posa l’arme qu’elle portait à l’épaule, évalua le paysage vierge alentour. Gasoil se rongea quelques puces, manqua de se décoller l’oreille en actionnant sa patte arrière, avant de chercher un endroit où se soulager. Le sol était encore tiède après la journée caniculaire ; Jana s’allongea dans l’herbe, régla le fusil en position de tir, et chercha une cible dans la nuit.
Un piquet de clôture, à cent mètres : elle visa et fit feu, trois fois. Les deux premières balles se perdirent dans la nature, faisant déguerpir Gasoil qui pissait là, la troisième décapita le piquet.
Rien dans le cœur, qu’un orage bleu anthracite. Un chien pouilleux et une Indienne au nez cassé pleurant à vide : leur équipe. La Ford aussi tenait le choc. Jana traversa San Carlos de Barriloche le lendemain, les yeux brûlants après la course contre le vent. Son estomac avait supporté un café au petit déjeuner, un Coca à midi, mais pas le sandwich acheté au hasard des stations-service. Les contreforts des Andes se dressaient dans le bleu du ciel, qui n’y pouvait rien ; Gasoil se tenait toujours assis face au pare-brise poussiéreux, impassible, se donnant un genre de vieux loup de mer paré à virer. Elle n’avait toujours pas entendu le son de sa voix. Enfin le paysage changea : de grands arbres millénaires faisaient de l’ombre sur les collines de la précordillère, que le soleil du soir allongeait. Jana traversa des plaines verdoyantes aux monts perchés dans les nuages et atteignit la petite ville de Futaufquen en fin de journée.
Les derniers caciques mapuche vaincus, on avait distribué les terres à l’oligarchie des estancieros avides d’espaces et bâti des églises pour évangéliser les sauvages épargnés par les maladies : le monastère de Los Cipreses avait été intégré à ce qui était aujourd’hui le parc national de Los Alerces, vallée perdue dans les Andes accolée au Chili. D’après sa carte de la région, ils n’étaient plus très loin… La Ford grimpa le lacet d’une piste caillouteuse, doubla un camion à benne scotché dans la côte, soulevant une tempête de poussière rouge, avant de basculer vers Los Cipreses.
Le soir tombait quand elle atteignit le village de montagne. Un lot de maisons aux volets clos s’étalait le long de la route bitumée, quelques fermes à l’aspect misérable. Jana ralentit devant le restaurant du bourg, une sorte de pulpería à l’enseigne déglinguée qui semblait ouverte, seul signe de vie dans cette ville fantôme, et poursuivit son chemin. Le monastère se situait à l’écart, un vaste bâtiment de pierre au pied d’une colline boisée. Un terrain vague servait de parking pour les visiteurs. Aucune lumière ne filtrait du monastère, sinon la veilleuse d’une lanterne à l’entrée. La Mapuche repéra les lieux à allure réduite et, après quelques détours exploratoires dans les environs, revint sur ses pas.
Toujours pas âme qui vive dans le village. Elle se gara dans la rue.
— Tu as faim ? demanda-t-elle en coupant le contact.
Gasoil haletait mollement sur la banquette, déjà couverte de poils.
Le restaurant de Los Cipreses était tenu par un mozo perdido, un jeune égaré, comme on appelait les gauchos métissés. Ses traits burinés par les vents des hauteurs contrastaient avec son regard juvénile, deux yeux sombres et timides qui ne devaient pas voir beaucoup d’étrangères. Jana commanda le seul plat à la carte, une escalope a la milanese, pendant que Gasoil faisait les poubelles à l’arrière du gourbi.
Une demi-douzaine de tables branlantes s’étiolaient entre les murs où quelques trophées de chasse de guingois prenaient la poussière. Le métis la reluquait derrière son comptoir à carreaux. Jana ne décrocha pas un mot, l’esprit absorbé par ses plans. Elle n’était jamais venue dans ce trou perdu, mais elle connaissait la région : expulsée par les carabiniers, sa famille s’était réfugiée dans une communauté amie, de l’autre côté de la cordillère…
— C’est pas bon ? demanda le serveur, intimidé.
La femme au nez cassé avait à peine touché à son assiette.
— Je n’ai pas très faim de toute façon, s’excusa-t-elle.
— Je peux faire quelque chose pour vous ?
Elle redressa la tête.
— Quoi ?
Le jeune homme se dandinait, mal à l’aise.
— Il est tard, se reprit-il. Vous savez où dormir ?
Comme la cliente allongeait une moue suspicieuse, il s’empressa d’expliquer :
— Je vous dis ça, il n’y a pas d’hôtel dans le village. Il faut aller jusqu’à Futaufquen. J’habite à côté, avec ma famille… Si vous voulez, on peut vous offrir un lit pour la nuit.
Le métis rougissait sous sa moustache de blanc-bec.
— Merci, dit-elle. L’addition suffira.
Jana paya avec l’argent de Rubén et, après un passage désagréable aux toilettes, quitta le petit restaurant de montagne. Le chien miteux marivaudait autour des poubelles éventrées : il trottina à sa suite vers la Ford, dont l’état rappelait son pelage, grimpa à bord, familier des lieux, et se mit à piétiner le siège en jappant, comme s’ils rentraient à la maison pour une soirée au coin du feu…
— Complètement à côté de la plaque, mon pauvre vieux, fit Jana en démarrant.
Les flancs de la cordillère se découpaient dans la nuit noire ; elle roula jusqu’à la sortie du village, remonta le chemin de terre repéré un peu plus tôt, qui serpentait vers les bois de la colline. Elle gara la Ford au bout du sentier, parmi les fougères et les haies de ronce. La forêt se fit plus dense quand elle coupa les phares. Jana enfila son poncho pour calmer les ardeurs de la nuit, attrapa la bouteille de vodka sur la banquette et la lampe torche. Gasoil fureta un moment dans le fossé avant de suivre sa maîtresse jusqu’au terreplein d’arbustes, qui dominait le site. Le monastère se situait deux cents mètres en contrebas, les toits de tuile faiblement éclairés par la lune. Un bon poste d’observation.
La fatigue tomba avec l’humidité. Jana trouva refuge sous un pehuen, un grand arbre parapluie qui avait réussi à se glisser parmi les pins, installa ses maigres affaires. Des papillons de nuit toquaient à la lampe à gaz, fous de chaleur, que Gasoil happait au hasard des loopings. Elle ouvrit la bouteille de vodka. L’alcool brûla sa gorge asséchée par la route : elle but une deuxième rasade, se sentit à peine mieux. Le chien avait momentanément disparu, occupé à ses fourrés. Elle but encore mais deux jours de mauvais sommeil avaient entamé ses réserves. Elle éteignit la lampe à gaz, s’allongea face au ciel.
Le Chili était de l’autre côté des Andes, masse opaque dans la nuit : les territoires des ancêtres étaient perdus, mais ils avaient gardé leur âme magnétique. Jana pensa à sa jeune sœur, à ses frères… Non, impossible de leur demander de l’aide : ils voudraient qu’elle revienne dans la communauté plutôt que d’assouvir sa vengeance, qu’elle se rebâtisse avec eux, son peuple, exilés sur leur propre terre. Tout ce qu’elle avait entrepris depuis son départ n’aurait servi à rien, et elle avait ce soleil noir dans le cœur : Rubén… Jana pensa à lui, très fort, l’imagina esprit lumineux flottant quelque part dans le ciel, mais elle ne vit de la Voie lactée que les diamants du désespoir. Elle ferma les yeux, abrutie de fatigue et d’alcool, un chien râpé contre ses flancs. Lentement, la nature s’empara de ses sens.
Était-ce la proximité des siens, l’esprit mapuche de son enfance qui la rappelait, Ngünechen, la divinité suprême des volcans qui, depuis la nuit des temps, affrontait la force sombre de kai kai ? Des spectres s’affrontaient dans l’obscurité, elle pouvait presque les sentir courir sur sa peau glacée. Les forces. Elle les sentait bouillir de la Terre, se répandre dans son corps, comme si le feu tellurique que réveillait la machi était toujours là, crépitant… Jana se redressa soudain, les yeux écarquillés.
— Rubén ?
La Mapuche resta immobile sous le pehuen, le souffle court, n’eut pour réponse que le frémissement du vent dans les branches…
Un soleil blanc étirait ses brumes au creux de la vallée. Jana observait le monastère depuis le lever du jour, emmitouflée dans son poncho de laine, rétine fixe dans la lunette du fusil. Six cartouches en magasin, calibre 7.62, portée huit cents mètres, zoom grossissement 10 : elle pouvait balayer la moitié de la cour, invisible parmi les fourrés bordant la colline.
Un moine avait fait une apparition furtive un peu plus tôt, un jeune blondinet aux cheveux rares. D’après le prêtre confident de Rosa, le cardinal von Wernisch, très âgé, s’était retiré là pour une retraite définitive. Mais les autres ? Slalomant entre les arbustes, Gasoil marquait son territoire à petits jets désinvoltes. Le chien finit par se ranger à ses côtés, ombre loyale parmi les fourrés. Jana ne l’avait toujours pas entendu aboyer. La température grimpa avec le soleil. Il ne se passait rien. Gasoil s’endormit bientôt, museau calé sur ses pattes croisées, dernier chic canin. Jana attendait, maussade, quand son cœur se serra : un gros homme en chemise blanche apparut dans la cour.
Ces traits vulgaires, l’allure bovine : le tortionnaire du delta, le Toro. Il était là, dans sa ligne de mire. Un pan de monde bascula. Jana posa d’instinct l’index sur la détente : une pression et elle lui faisait sauter le crâne. Un flash traversa son esprit — la tête éclatée de cette vermine, les giclées de sang sur les murs, les bouts de cervelle éparpillés — puis elle se ressaisit. À cette distance, elle n’était pas sûre de toucher sa cible : en quelques pas le Toro serait à couvert. Alertée, le reste de la bande se barricaderait dans le monastère, d’où elle ne pourrait plus la déloger. Ils enverraient d’autres types pour la débusquer, la police locale, ou des gars aux ordres qui lui feraient la chasse… Jana garda son sang-froid : ils étaient là, pour le moment cela seul importait. Elle avait pour elle l’effet de surprise. Leur véhicule devait être à l’intérieur, sous un des préaux du monastère où les tueurs s’étaient réfugiés. Elle pourrait tirer dans le tas s’ils venaient à sortir — ils finiraient bien par acheter des cigarettes, de l’alcool, des provisions — mais une pensée l’ébranla : que faire s’ils restaient terrés là une, deux semaines sans sortir ?
Jana échafaudait des plans suicidaires au bout de la mire. Le Toro avait disparu depuis longtemps de la cour ensoleillée lorsque survint un événement impromptu.
Une Audi gris métallisé se gara sur le petit parking qui bordait le bois. Un homme en sortit bientôt, vêtu d’un blazer bleu à la coupe vieillotte, et se dirigea d’un pas lent vers l’entrée du monastère. Jana observa le nouveau venu dans la focale grossissante de la lunette : un septuagénaire de taille moyenne, de courts cheveux bruns sur un crâne dégarni, des traits las plutôt communs, et deux yeux de fouine qu’elle avait déjà croisés quelque part… Où ? L’homme se tenait maintenant devant la porte de bois brut, hésitant à faire tinter la cloche. Jana se souvint enfin : la photo envoyée sur le BlackBerry de Rubén le jour où ils rentraient des Andes. Le voisin de Colonia, qui avait pris la fuite. Diaz, l’ancien agent du SIDE.
Franco Diaz avait travaillé à des opérations spéciales sur et en dehors du territoire avant d’intégrer les services de renseignements. Falsifications de documents, organisation d’un meeting géant en vue de photographier et ficher les militants de gauche quelques semaines avant le coup d’État, infiltrations de groupes terroristes, éliminations ciblées, planifications d’enlèvements. La guerre sale, comme on disait. Il n’y en avait pas de propre. Diaz obéissait aux ordres. Ceux qui les donnaient étaient sévères mais justes. L’opération « Rosario », mal préparée, avait marqué le début de la fin : la défaite des Malouines consommée, les militaires avaient dû céder le pouvoir et effacer les preuves de ce qui pourrait se retourner contre eux. Le général Bignone lui avait fait confiance, à lui, l’agent de l’ombre.
Le botaniste avait fui Colonia mais le destin s’acharnait. Relation de cause à effet, manifestation du cancer qui le rongeait ? Une nouvelle crise s’était abattue sur lui, si violente qu’il avait dû se terrer dans un hôtel minable de La Plata avec ses pilules de morphine. Trois jours à délirer, shooté par la drogue, à imaginer qu’on venait déterrer son trésor, ou qu’une tempête dévastait son jardin d’Éden, que des flics et des juges en robe noire le condamnaient sur-le-champ pour détérioration de mémoire historique, des visions diurnes parfois sans queue ni tête d’où il ressortait hagard, souffrant le martyre, adjurant la Voix qui le guidait de lui offrir un peu de sa Miséricorde — encore un peu de temps… Après un combat âpre et sans merci, la Voix avait surgi du néant pour l’extirper des crocs de la maladie. Pouvoir de la foi en un Dieu unique qui, mieux que les cachets de morphine, l’avait remis debout. Non, Franco ne mourrait pas seul et malade dans une chambre d’hôtel anonyme, il n’échouerait pas si près du but. Le cardinal avait été sa caution morale lors de la guerre sale : Diaz augurait que le vieux sage saurait le conseiller une dernière fois, et l’absoudre devant la mort. Après seulement, il pourrait partir en paix.
Quittant l’hôtel de La Plata où il avait fini par surmonter la crise, Diaz retrouva bientôt la trace de von Wernisch via un prêtre du diocèse de la province. Il arrivait enfin dans le village perdu de Los Cipreses, après deux jours de route poussiéreuse, le visage cerné par la fatigue. Le monastère franciscain où s’était retiré le cardinal était un vaste bâtiment de pierres grises au toit de tuiles tapissées de mousse.
Franco gara l’Audi et sortit lentement de l’habitacle. La maladie était toujours là, guettant le premier faux pas.
La porte du monastère était massive, la cloche d’un autre temps ; le botaniste avait atteint son ultime objectif mais, au pied du mur, quelque chose le faisait hésiter. Gardant ses vieux réflexes, l’ancien agent n’avait pas appelé pour annoncer sa venue. Il chassa l’appréhension et fit tinter la cloche.
Un jeune moine lui ouvrit bientôt, quelque peu soupçonneux à son égard. Son visage austère changea quand Franco se présenta comme un vieil ami du cardinal von Wernisch, qu’il venait voir pour une affaire urgente. L’invitant à l’attendre sans autres commentaires, le moine avait poussé l’antique porte en bois de chêne qui donnait sur la cour, avant de disparaître de l’autre côté du bâtiment, le laissant seul dans le hall.
Une peinture plastronnait dans un cadre à dorures — un évêque des temps anciens, qui le regardait d’un air bienveillant. Franco prit ses pilules à l’ombre des voûtes fraîches, une douleur lancinante dans le ventre. Il n’y avait pas un souffle d’air dans la cour intérieure du monastère, où quelques lézards cuisaient sur les pierres. Le retraité transpirait sous son blazer, la gorge asséchée par les médicaments et la poussière avalée. Un gros homme apparut alors à une vingtaine de mètres, dans la cour, un civil au visage bouffi qui sortait du réfectoire, une assiette pleine à la main. Un holster vide pendait sous son aisselle, la chemise blanche auréolée de sueur.
Diaz se réfugia derrière la porte, le cœur battant. Alerte. Alerte rouge. Ce n’est pas l’instinct qui lui parlait, mais la Voix. Elle voulait le prévenir d’un danger : d’un danger imminent. Il resta tapi dans l’ombre. Le gros homme dans la cour ne l’avait pas vu, tout à sa nourriture. Qui était ce type, un flic ? Un des hommes de Colonia ? Le botaniste recula imperceptiblement. La Voix lui disait qu’il ne fallait pas rester là. Qu’un plan se tramait contre lui, un piège mortel. La Voix lui intimait de fuir : sur-le-champ.
Diaz rebroussa chemin sans attendre le retour du moine. La présence de cet homme armé était forcément en rapport avec son Secret. Comment pouvaient-ils savoir qu’il viendrait ici ? Von Wernisch était un ami mais on avait pu se servir de lui comme appât. Le soleil l’éblouit un court instant lorsqu’il quitta le monastère ; la voiture attendait sur le bout de terrain vague qui servait de parking. Franco accéléra le pas, pris d’une angoisse irraisonnée, bipa l’ouverture de l’Audi et grimpa à bord. Partir, vite. Il ne vit pas la silhouette jaillir des fourrés voisins : la portière s’ouvrit sur une Indienne au regard farouche qui se jeta sur le siège passager. Elle avait le nez cassé, des poches mauves sous les yeux et un poncho qui dissimulait un revolver. Diaz fit aussitôt un geste de défense mais l’Indienne enfonça le canon dans son ventre. Le chien était relevé.
— Démarre ou je te descends, sale fils de pute…
Elena Calderón habitait toujours la maison de San Telmo, avenida Independencia : elle et sa famille y avaient passé leurs jours heureux. Elena gardait la porte ouverte depuis leur disparition trente-cinq ans plus tôt, comme si Elsa et Daniel pouvaient revenir. Elle la fermerait non pas le jour où on lui ramènerait leurs ossements — ce deuil était personnel — mais le jour où tous les responsables seraient jugés : c’était sa façon de ne pas faire le deuil.
Les premiers rayons du soleil éclaboussaient les fleurs du jardin ; Susana frappa à la porte de bois verni et entra sans attendre de réponse.
— Duchesse ? C’est moi ! lança-t-elle au vide. Allez, debout !
La vice-présidente des Abuelas fila vers la cuisine sans attendre de réponse — contrairement à elle, Elena était une lève-tard, habitude que la bourgeoise devait à son passé d’oiseau de nuit. Susana sortit les abricots de leur sac de peur qu’ils s’écrasent, vit le maté qui chauffait sur la gazinière, commença à claquer les placards à la recherche de la pâte à gâteaux adéquate. Son amie apparut enfin à la porte de la cuisine, coiffée et maquillée, dans une longue robe de soie brodée.
— Salut, Duchesse !
— Bonjour, ma chère…
— Toujours en frou-frou ?
Elena portait un déshabillé d’une élégance rare, les épaules couvertes d’un châle blanc en angora : son front se plissa sous le fracas des placards, que Susana refermait comme si une bête tapie à l’intérieur allait lui sauter au visage. Elena vit les abricots échappés de leur sac, que la tornade avait répandus sur la table de la cuisine.
— Quelle douceur avec les choses, ironisa la maîtresse de maison.
— Je ne trouve pas la pâte à tarte, se défendit l’intéressée. Tu dois avoir ça en stock, non ? J’ai cherché partout : rien ! Il faut que tu m’aides, tu sais que je suis un vrai cordon noir, je fais tout brûler !
Elena Calderón, qui ne se présentait jamais sans un léger maquillage (la vieillesse est un naufrage, le fard était sa bouée), répugnait à parler librement avant d’avoir bu son maté. Elle se servit une tasse tandis que son amie s’escrimait.
— Alors ?!
— Tu as regardé dans le frigo ?
— Deux fois !
— Trop vite.
De fait.
— Aaah ! râla Susana pour la forme.
Elena acheva le breuvage amer, tandis que son amie étalait la pâte dans un moule.
— Carlos va arriver et tu n’es même pas habillée ! fit remarquer Susana.
La vice-présidente était vêtue d’une robe blanche aux motifs de cerises, simple mais fort jolie.
— Coupe donc les abricots plutôt que de nous casser les oreilles, rétorqua Elena en se levant. J’en ai pour dix minutes…
C’était le temps de la cuisson.
Elena réapparut, ponctuelle, apprêtée comme pour un mariage à la Casa Rosada.
— Ça va, je suis présentable ?
Robe bleue au cordeau, col blanc à mousseline, son châle d’angora assez grand pour couver une portée de pumas, une touche de mascara sur des cils courbés vers le soleil comme des tournesols : ne manquait plus que le fume-cigarette, songea Susana.
— Oui, oui, la rassura-t-elle. C’est plutôt la tarte qui m’inquiète !
Elena croisa son reflet dans le grand miroir du hall — la veille à l’hôpital, elle devait avoir une tête épouvantable… La tarte était encore brûlante lorsque le journaliste klaxonna devant la grille de la maison — Rubén adorait les abricots.
Le monde était là, avec ses poumons de pétrole, qui le ramenait aux heures noires de son existence. Les pires heures. Celles des pensées sauvages, des coups d’éperon, du feu dans la chair. Rubén connaissait la douleur, il avait vécu avec durant ses mois de détention : mourir ou devenir fou, la douleur qui ouvrait le corps comme une huître, ne laissait en soi qu’un champ d’atomes le ventre à l’air. Rubén était devenu de la glace. Froid. Méchant. Incassable.
Dans le délire du coma qui avait suivi la fusillade dans le delta, il se souvenait de sa mère à son chevet, les rides floues de son visage et sa main douce qui caressait la sienne, les yeux clos, comme pour effacer le Mal immiscé dans son corps, comme elle le faisait quand il était enfant pour soulager ses mauvais rêves. Une chance sur cent d’en sortir vivant : Rubén avait lutté pied à pied avec ses tortionnaires avant qu’une deuxième banderille le transperce. On l’avait trouvé attaché au madrier de la chambre, baignant dans son sang. Miguel à ses côtés ne respirait plus : lui si. Plantée sous la pression des sirènes de la police, la seconde pointe effilée avait raté le cœur. Les secours avaient colmaté l’hémorragie sans réussir à tirer Rubén du coma mais, avec tout le sang perdu et la faiblesse du pouls en arrivant au bloc, il aurait dû mourir dix fois.
Son corps avait tenu le choc. Il s’était réveillé par flashs, soûlé de drogues, empêtré de pansements sur un lit d’hôpital, le plafond confondu aux bâches de plastique qui délimitaient sa couche. Des séquences chimiques hallucinées l’avaient vu replonger dans la fosse, se débattre parmi les crocodiles et les serpents, deux jours hors du temps qui le laissaient groggy. Enfin, Rubén reprenait pied avec le monde — le monde et ses poumons noirs.
Sutures, cicatrisation, antalgiques, tension, Pichot, le chirurgien qui l’avait soigné, avait préconisé six jours de repos complet avant de songer à regagner son domicile. Rubén restait de glace. Anita avait été achevée d’une balle dans la tête, on venait de repêcher le corps de son ami Oswaldo sur la rive opposée à l’île du delta, mais pas celui de la Mapuche, qui avait disparu dans la tourmente.
Rubén gisait sur le lit blanc de la chambre, les yeux cernés de cauchemars. Face à lui, Ledesma aussi faisait grise mine. Le commissaire détestait les hôpitaux — ça puait la maladie, la mort des autres —, il détestait surtout l’idée de partir sous les sifflets, à quelques mois de la retraite. Le vieux flic n’avait pas résisté à l’envie de torpiller Roncero et Luque, le navire amiral de Torres : Eduardo Campallo suicidé, les hommes du delta en fuite, c’est tout leur château de cartes qui s’écroulait. Son enquêtrice avait été tuée dans l’opération et l’affaire échouait à la police scientifique de Luque, celle-là même qu’il soupçonnait de haute corruption. Un fiasco, qui pouvait lui coûter cher.
Homme massif au gros nez grêlé malgré son abstinence, le commissaire Ledesma affichait un regard noir où se mêlaient colère et désolation. Il avait à peine reconnu le visage d’Anita Barragan quand on lui avait ramené la dépouille. Ses cheveux blonds poisseux de sang, la tête éclatée sous le choc hydrostatique : un tir à bout portant, qui ressemblait à une exécution sommaire.
— Je ne sais pas jusqu’où vous êtes impliqué, Calderón, conclut-il dans l’air vicié de la chambre, mais je tiens à vous prévenir tout de suite : la surveillance du portable de Del Piro n’apparaîtra nulle part et l’agent Barragan aura agi de sa propre initiative, lancée sur la piste du meurtrier de la rue Perú. Pas un mot concernant Campallo et sa fille. Luque et Torres me feront la peau s’ils apprennent que j’ai mené une enquête en sous-main. Je vous suggère d’ailleurs d’en faire de même. Le capitaine Roncero va venir vous interroger, aujourd’hui d’après ce qu’on m’a dit, l’informa-t-il. Cantonnez-vous à l’affaire Michellini : c’est un conseil que je vous donne.
— Munoz a falsifié le rapport d’autopsie de Maria Campallo, rétorqua Rubén depuis son lit de souffrances. Il suffit d’exhumer le corps.
— Après le suicide de son père ? s’étonna Ledesma. N’y pensez même pas…
— Maria a été assassinée, vous le savez comme moi.
— Vous expliquerez ça à Luque et à Roncero, ils seront sans doute curieux d’entendre votre version de l’histoire. Moi, c’est fini.
Un silence nauséeux passa dans la pièce. Rubén crevait de chaud dans sa blouse de malade, planant sur un nuage antalgique qui ne calmait en rien ses envies de meurtres.
— Vous allez laisser la mort d’une flic impunie ?
— Je n’ai pas le choix, s’obstina le patron d’Anita. Luque a repris l’affaire, en personne, et il va faire du petit bois de vos déclarations.
Les relevés de poudre et la balistique impliquaient le détective dans la tuerie, il serait contraint de révéler les dessous de son enquête à Roncero, à Luque et à ses flics d’élite qui, dès lors, ne le lâcheraient plus.
— Luque vous fait si peur que ça ? grinça Rubén. Je croyais que vous le détestiez ?
— On déteste souvent ce qui nous fait peur.
— L’ADN de Miguel Michellini correspond à celui de Maria Campallo, insista le détective, pas à celui de leur prétendue mère, et…
— Oubliez Campallo, coupa le policier. Harceler une famille en deuil, qui plus est proche du maire, se retournera aussitôt contre vous, Calderón, soyez-en sûr. Le rapport que j’ai livré à Luque se cantonne à l’affaire Michellini, asséna-t-il. Vous avez laissé un tas de cadavres derrière vous, mon vieux. Légitime défense ou pas, vous n’êtes pas en situation d’attaque, mais de défense !
Prisonnier de sa potence, la main gauche entubée, Rubén émergeait à peine de son champ d’oreillers. Il ferma les yeux, soudain las. Le vieux flic se retirait du jeu. Il lâchait prise. Mais le commissaire avait raison sur un point : la police scientifique avait repris l’affaire et Luque ne lui ferait pas de cadeau… Ledesma se dandinait devant les relevés de température, à la fois pressé de partir et mal à l’aise à l’idée de laisser le détective seul, dans cet état.
— Je suis quand même heu… désolé pour ce qui est arrivé, dit-il.
Rubén ravala sa salive. Il ne pensait pas à la pointe d’acier qui l’avait transpercé dans la chambre, à ses oreilles brûlées par la picana et aux furies électriques qui lui mâchaient le cerveau, il songeait à sa copine Anita, à ses bulles d’enfance qui crevaient là, sur ce lit d’hôpital. Son sourire blond passa dans son esprit, quand, petite, elle lui avait donné son dessin de capitaine voguant sur une mer grise, pailletée de bleu… Ledesma voulut ajouter quelque chose mais Rubén montra les crocs, livide.
— Foutez le camp !
Samuel et Gabriella Verón n’étaient pas argentins, mais chiliens : voilà pourquoi les parents disparus n’apparaissaient dans aucune base de données.
Les Grands-Mères avaient fini par retrouver leur trace dans les archives de la « Maison Nazareth », un lieu d’accueil au cœur de l’église de Santa Cruz, où transitaient nombre de réfugiés chiliens après le coup d’État de Pinochet. Le père Mujica, proche des pauvres et des opprimés, avait été assassiné par les nervis de la dictature, mais les militantes avaient interrogé des témoins de l’époque. Samuel et Gabriella Verón avaient migré à Buenos Aires fin 1973, peu après la mort de Perón, sans savoir que la même clique de militaires y prendrait le pouvoir. Clandestin dès les rafles de la triple A, le couple avait échappé aux escadrons de la mort avant d’être finalement enlevé un jour d’hiver 1976 avec son bébé, une petite fille alors âgée de seize mois. Leur disparition était passée inaperçue car, comme le père Mujica qui les avait accueillis auparavant, leurs amis argentins avaient été aspirés par la machine d’État.
Quid de leur famille ? Les Abuelas avaient remonté la piste jusqu’au Chili, où d’autres associations se battaient contre les crimes de la dictature : Samuel Verón était un leader étudiant d’un groupe militant pro-Allende, marié en 1971 à Gabriella Hernandez, une Argentine rencontrée à la fac de Santiago. La chute d’Allende et la répression tous azimuts qui s’ensuivit les avaient vus fuir à Buenos Aires. Si Samuel Verón avait tout laissé derrière lui, les parents de Gabriella étaient des estancieros, propriétaires de centaines d’hectares dans la région de Mendoza. Décédés lors d’un accident de voiture peu après le coup d’État de Videla, ils avaient laissé les terres à leur unique héritière, Gabriella, qui, kidnappée avec son jeune mari, n’aurait pas le loisir d’en profiter.
Carlos, de son côté, avait suivi la piste des chantiers publics mis en place par la junte afin de moderniser le centre-ville — en expulser la population défavorisée pour bâtir de nouveaux édifices au bénéfice des entreprises privées. De Hoz, ministre de l’Économie, avait chargé le colonel Ardiles (devenu général en 1982) des travaux publics. Cette guerre contre les pauvres n’était pas nouvelle : la junte avait réduit les salaires des classes populaires de moitié, supprimé les hôpitaux gratuits, augmenté le prix du bétail par sept pour satisfaire les intérêts de la puissante Sociedad rural (l’association des grands propriétaires terriens), pendant que des quartiers entiers étaient privés d’eau ou d’électricité — on avait vu alors des maladies oubliées comme la diarrhée estivale ou la rage frapper certaines zones du Gran Buenos Aires, ramenant le pays cinquante ans en arrière. Le journaliste avait poussé son enquête : le général Ardiles n’était pas un inconnu puisqu’il faisait partie des hauts gradés visés par la CONADEP à la fin de la dictature. Après cinq années d’assignation à résidence, Menem l’avait finalement amnistié en érigeant la loi du « Point final ». Les associations de défense des Droits de l’Homme avaient réitéré leurs attaques à l’arrivée de Kirchner mais, malgré de nouvelles procédures qu’on faisait traîner en longueur, Ardiles avait bénéficié de délais d’instruction dépassés et de certificats de santé pour échapper à toute condamnation. Outre sa pension de l’armée, le vieux général touchait des dividendes d’actions et des jetons de présence de différentes entreprises, sans visiblement regretter le passé. Interrogé par un journaliste après le non-lieu dont il avait fait l’objet, Ardiles avait déclaré qu’une guerre impliquait forcément des morts, que c’était « nous » ou « eux » — sous-entendu les Rouges.
Susana en aurait mâché son dentier.
Leandro Ardiles jouissait aujourd’hui des activités liées à son âge (quatre-vingts ans) dans une propriété sécurisée de Santa Barbara, bâtie par Vivalia, la bétonneuse de Campallo. Appelé plusieurs fois à comparaître comme témoin, notamment en 2010 pour le procès de l’ESMA, Ardiles ne s’était jamais rendu aux rendez-vous, perclus de certificats médicaux signés par le professeur Fillol, propriétaire d’une clinique privée dans le même countrie de Santa Barbara : Fillol, qui figurait parmi les victimes de la tuerie du delta…
Carlos acheva son exposé par un sourire rondouillard qui cachait mal son opiniâtreté.
— Ardiles, conclut-il. Je suis sûr que c’est lui, le colonel qui a organisé l’extraction du couple Verón et la falsification des documents de naissance.
Les Grands-Mères opinèrent en silence. Un parfum d’abricot ferraillait avec l’air aseptisé de la chambre d’hôpital : Rubén enregistrait les nouvelles, le visage blême malgré les rayons du soleil qui perçaient par la fenêtre. Ardiles, un ancien général : il pouvait être le commanditaire des enlèvements et des meurtres, compter parmi les noms caviardés sur la fiche d’internement. Ça n’expliquait pas le suicide d’Eduardo Campallo. Pourquoi Ardiles avait organisé un rendez-vous secret dans les Andes, qui était l’« homme de l’estancia » ? Rubén serra les dents en se redressant sur l’oreiller.
— Que sont devenues les terres de Gabriella Verón ?
— C’est ce qu’on cherche, répondit le journaliste. J’ai entamé des démarches au greffe du tribunal de commerce de Mendoza, mais ça prendra du temps.
— Ardiles peut en profiter pour prendre la tangente.
— S’il ne l’a pas déjà fait, approuva la vice-présidente.
— Ne t’en fais pas pour ça, Rubén, assura sa mère. On ne va pas lâcher le morceau. Tu peux compter sur nous.
— Oui, approuva Susana. Repose-toi.
— Impossible. Non, dit-il, impossible.
Sa voix était rauque, presque mauvaise.
— Comment ça ? fit la Grand-Mère.
— Luque et sa clique vont me mettre sur le gril, dit-il, le regard trouble. Et, une fois entre leurs mains, c’est eux qui ne me lâcheront plus.
Rubén nageait dans des vapeurs chimiques. Il arracha le pansement de sa perfusion, puis l’aiguille enfoncée dans sa veine.
— Qu’est-ce que tu fais ?! s’inquiéta Elena.
— Il faut que je retrouve ces types.
— Hein ? Mais…
Rubén balança les tubes qui le reliaient à la potence, sous le regard implorant de sa mère, qui le connaissait trop bien.
— C’est de la folie, commenta-t-elle sobrement.
— Je suis d’accord, renchérit Susana. Avec ta tension, n’espère pas passer le bout du couloir.
— Je me sens mieux, mentit l’intéressé.
Rubén voyait net, c’était à peu près tout. Carlos croisa le visage défait de son ami, comprit qu’il était inutile d’insister. Il faisait la même tête quand ils lui avaient appris la disparition de Jana, témoin dont on cherchait toujours le corps… Rubén prit les vêtements que sa mère avait rangés dans le placard métallique.
— Tu ne peux pas partir dans cet état, souffla Elena. Tu vas te tuer.
Ses yeux luisaient de rage.
— C’est déjà fait.
Jana.
Rubén pensait à elle, sans cesse.
Il revoyait ses yeux d’amour dans la chambre du delta, son visage effrayé quand ils s’étaient séparés. Trois jours étaient passés depuis le massacre, et elle avait disparu. Elle aussi était devenue un fantôme. Rubén poussa la porte blindée de l’agence dans un état de confusion proche de l’étourdissement.
Carlos l’avait déposé rue Perú, après qu’il eut récupéré un jeu de clés chez sa mère. Ils étaient sortis incognito de l’hôpital mais la nouvelle ferait le tour du service et remonterait vite jusqu’à Luque.
Rubén fit quelques pas dans l’appartement, étranger à lui-même : les visages sur les murs, le canapé où elle avait dormi le premier soir, sans elle tout semblait inanimé. Inutile. Sordide. Il s’accouda au bar, pris de vertiges. Les effets de l’intraveineuse s’estompaient et la douleur montait dans ses poumons, sourde, lancinante. Il prit deux analgésiques de l’hôpital et passa sa tête sous l’eau froide de l’évier. Longtemps. Ses jambes étaient cotonneuses mais il ne fallait pas rester ici — c’était le premier endroit où les cow-boys de Luque viendraient le chercher. Il redressa sa tête, marcha jusqu’à la chambre au fond du couloir — quelques affaires, des armes, il emporterait le minimum…
Rubén gémit en faisant glisser la commode sur le tapis. Il souleva les lattes du parquet et resta un instant interdit : la cache d’armes avait été vidée. La grenade, les bombes lacrymogènes, les menottes, le revolver, les munitions, même le fusil de chasse haute précision et l’argent avaient disparu. Il ne restait qu’un poing américain, le Glock 19, son silencieux et trois chargeurs.
Le cœur de Rubén battit plus vite : Jana. Elle seule savait où il cachait son arsenal. Les clés de l’agence étaient dans son sac, sur le bateau d’Oswaldo : ils ne l’avaient pas tuée. Elle avait réussi à s’échapper. À rentrer à Buenos Aires. Des larmes d’émotion affleurèrent mais le fol espoir qui l’étreignit se dissipa rapidement : pourquoi n’avait-elle pas appelé les Grands-Mères, ni cherché à avoir de ses nouvelles ? Elle avait préféré embarquer les armes de la cache plutôt que d’avertir sa mère : pourquoi, sinon pour s’en servir ? Rubén frissonna sous son armure de glace.
Jana était sa sœur, sa petite sœur de rage… Et c’est bien ça qui l’effrayait.
Concentrées dans la zone du canal de Panamá, les écoles de guerre des États-Unis avaient instruit des milliers de militaires, qui formeraient les forces de sécurité des futures dictatures : contrôle social de la population, méthodes d’interrogatoires, tortures. Par un effet de dominos tombèrent sous le joug de régimes militaires le Paraguay (1954), le Brésil (1964), la Bolivie (1971), le Chili et l’Uruguay (1973), enfin l’Argentine, en 1976. Contrairement à son prédécesseur Jimmy Carter, le président républicain Ronald Reagan ne voyait pas d’un mauvais œil la politique menée par la junte argentine : l’ancien acteur avait invité à Washington le général Viola, qui avait remplacé Videla à la tête de la dictature, levé l’embargo qui bloquait les prêts financiers et militaires et s’était désolidarisé des Madres de la Plaza de Mayo, hostiles à l’installation de bases d’entraînements « anticommunistes » dans leur pays.
Le colonel Ardiles avait été nommé général par ce même Viola, avant l’épisode malheureux des Malouines. Les appuis politico-financiers de Leandro Ardiles lui avaient permis de passer entre les gouttes, mais l’affaire Campallo remettait tout en question — sa retraite dorée dans le quartier sécurisé de Santa Barbara, son autonomie, voire sa liberté. Au lieu de maîtriser la situation, elle lui échappait. Ils avaient dû prendre la fuite en catastrophe, son bras blessé le faisait toujours souffrir et la statue du commandeur commençait à craqueler sous le vernis ripoliné du militaire.
Leandro Ardiles détestait avoir son destin dans les mains d’un autre — en l’occurrence Parise, le chef de la sécurité du countrie. Même si son nom et celui du cardinal ne semblaient pas figurer sur la copie de la fiche d’internement récupérée par les Grands-Mères, le caractère d’ordinaire tempéré du général avait changé depuis qu’il se savait traqué. Trop de cadavres dans leur sillage, sans parler de cette maudite fiche. L’original avait-il brûlé dans l’incendie de la maison d’Ossario ? Rien n’était moins sûr. Le cardinal von Wernisch se portait garant du silence des moines, le refuge était sûr mais, Ardiles le savait, temporaire. Aumônier conviant les forces armées à « se baigner dans le Jourdain du sang » au plus fort de la répression, promu évêque en 1979, puis cardinal au tournant du siècle, von Wernisch faisait partie du haut clergé qui avait soutenu la dictature de Videla. À quatre-vingt-douze ans, von Wernisch croyait finir sa vie entre messes en latin et siestes papales quand il avait reçu l’appel du frère Josef, un de ses anciens disciples. Le cardinal avait aussitôt donné l’alerte, enclenchant une mécanique meurtrière…
Les deux vieillards s’entretenaient dans le jardin ombragé lorsque le jeune moine qui lui servait de secrétaire se présenta à la table de déjeuner.
— C’est encore lui, monsieur le cardinal, dit-il en se penchant vers son crâne décharné. Franco Diaz, au téléphone. Il dit que c’est urgent.
Ardiles croisa le regard luisant de von Wernisch, puis celui de Parise en bout de table. Diaz était venu au monastère la veille, avant de subitement se volatiliser. Étrange affaire. Von Wernisch avait bien connu Diaz à l’époque, un homme pieux et patriote, agent du SIDE : son apparition ne devait rien au hasard.
— Je vous accompagne, fit le général en se levant.
— Moi aussi, approuva Parise.
La voix de Diaz était tendue et de mauvaise qualité dans le haut-parleur du vestibule. Il appelait depuis un portable et prétendait détenir le « document original ». Diaz n’expliqua pas pourquoi il avait fui la veille : en quelques mots brefs, il affirma vouloir remettre le document « d’urgence et en mains propres » au cardinal. Ce dernier, pressé par Ardiles, proposa à son interlocuteur de passer au monastère mais Diaz, malade, semblait aux abois. Il lui donnait rendez-vous à la lagune d’Escondida en fin de journée, comme si le document dont il parlait lui brûlait les doigts. Pris de court, et après un bref conciliabule avec ses complices, von Wernisch donna le numéro sécurisé de Parise pour garder le contact, acceptant de facto le rendez-vous…
— Vous en pensez quoi ? demanda le général quand il eut raccroché.
— Diaz est un patriote, répondit le cardinal. On peut lui faire confiance…
Son long visage osseux portait le poids des ans, mais ses yeux bleus gardaient l’éclat vif du théologien bouillant d’en découdre : si l’ancien agent du SIDE disait vrai, ils avaient une chance d’effacer leurs dettes.
Le soleil brillait sur les cimes de la cordillère ; assis à distance respectable du barbecue qui enfumait le bout de jardin, Gianni Del Piro se morfondait, aveugle à la beauté des Andes. Si le pilote avait baratiné sa femme en arrivant dans ce trou paumé, il pouvait dire adieu à la bouillante Linda qui, à l’heure actuelle, avait dû quitter Punta del Este avec pertes et fracas. Tout ça se paierait cash — une prime de vol, certes : mais à combien évaluer une maîtresse qui pratiquait les fellations on the rocks ? En attendant, contraint de s’exiler dans ce monastère avec le général et sa garde rapprochée, le pilote était obligé de se farcir les deux abrutis.
En « vacances », le Toro avait revêtu sa tenue favorite, un survêtement. Planté jambes écartées devant le barbecue, il apostropha son acolyte.
— Tu devrais goûter !
— Attends au moins que ça cuise ! rétorqua le Picador.
— Bah !
Le Toro aspira bruyamment deux gros coquillages coup sur coup, répandant le jus sur son tricot de peau. Comme il buvait du vin rouge depuis un moment, ça ne faisait plus beaucoup de différences. Préposé à la cuisson, le Picador regardait son ami bâfrer, impassible. Trente-cinq ans de pratique. Le Toro avait de l’appétit, il fallait le prendre comme ça. Viril, obsédé même, avec ses délires de Sodome et Gomorrhe. Le Picador ne touchait pas à ça. Son vice était plus scientifique, plus élégant. Avec l’expérience, il pouvait presque sentir la douleur dans le corps des autres, l’évaluer en expert. Il affûtait lui-même ses armes. Calderón avait eu mal, dès la première « banderille », succédané de tauromachie qui lui avait valu son surnom de tortionnaire. Le Picador avait figé Calderón dans la pierre, une douleur de lave qui se répandait lentement, une douleur pour ainsi dire éternelle, que le supplément de picana rendait absolument insupportable. N’empêche que ce fumier n’avait rien dit.
— Attends, putain ! lança-t-il au Toro. Tu vois bien qu’elles sont pas cuites !
L’affamé attrapait une nouvelle moule géante qui fumait sur les grilles, l’aspira d’une longue succion satisfaite, essuya ses mains sur son maillot de corps passablement infect.
— Les moules, ça se bouffe cru ! décréta-t-il. Même les vieilles !
Son rire gras n’amusa que lui-même. Le gros homme versa un peu de jus sur les coquillages, faisant crépiter les braises. Trois jours qu’ils se la coulaient douce dans ce monastère de péquenots. Un havre de paix que les deux compères avaient bien cru ne jamais atteindre — ils avaient failli se faire choper par les flics dans le delta…
— Tiens, sers-moi donc du rouge, relança le Toro.
Il tendit un gobelet au spectre émacié, trinqua avec lui pour la cinquième fois. Les moules presque cuites, on passerait bientôt à la viande.
— Enfin ! gueula-t-il, du jus perlant sur son poitrail velu, dont les poils noirs et drus dépassaient du tricot.
Il y eut un mouvement depuis le préau du monastère, auquel ils ne prirent garde, accaparés par le repas. Parise traversa le jardin, le crâne d’un blanc maladif sous le soleil, et se posta devant les braises du barbecue.
— On va faire une petite promenade en voiture, annonça-t-il à ses hommes. À partir de maintenant, interdiction de picoler, c’est clair ? Et va me changer cette tenue ! ajouta-t-il à l’intention du Toro, le visage luisant de graisse. Le général et le cardinal viennent avec nous. Exécution.
Ils quittèrent le monastère de Los Cipreses en milieu d’après-midi, entassés dans le Land Cruiser aux vitres teintées. Les deux hommes de main s’étaient installés à l’avant avec Del Piro, Ardiles et von Wernisch à l’arrière, et le géant chauve au troisième rang, où il pouvait allonger les jambes. Itinéraire balisé, armes de poing, ils roulèrent sur des portions bitumées flanquées de nids-de-poule, croisant quelques Indiens pouilleux à cheval ou de rares camions forestiers s’aventurant dans ces contrées perdues.
Leandro Ardiles avait repris espoir après le coup de fil de Diaz. L’ex-agent du SIDE détenait la fiche originale de l’ESMA, laquelle une fois entre ses mains constituerait la meilleure protection possible, au cas où on déciderait de le lâcher. Trop de gens étaient impliqués dans l’affaire. On s’activerait en coulisses pour lui dégotter une retraite dorée dans un pays sans conventions d’extradition… Il y avait environ une heure de route pour atteindre la lagune d’Escondida, au cœur du parc national accolé au Chili. Une odeur de vieux s’épanchait dans l’habitacle : le Toro se pinça le nez à l’intention de son complice et lança un clin d’œil entendu en direction du cardinal. Von Wernisch s’agrippait à la poignée de la portière, observant la route d’un œil vitreux. Ils dépassèrent Puerto Bustillo et ses miradors minéraux, longèrent quelques fermes misérables, ultimes bastions d’humanité avant la forêt. La lagune d’Escondida se situait à une vingtaine de kilomètres.
Parise grommelait dans le coffre du Land Cruiser, à l’étroit dans son double mètre, le nez sur la carte de la réserve écologique. Le soleil déclinait sur la cime des pins ; les dernières habitations avaient fait place à des arbres touffus qui tapissaient les collines, contreforts des Andes dont les arêtes perçaient le ciel. La route, une simple piste, était plus longue que prévu.
— À ce rythme, on rentrera pas avant la nuit, fit remarquer le Picador.
— Merde, on va rater le derby !
— Quel derby ?
— River-Boca ! s’esclaffa le Toro.
Ils roulaient depuis un moment sur la piste de terre et de cailloux. Le Land Cruiser accélérait dans une côte quand Parise pesta à l’arrière : il n’avait plus de réseau. Manquerait plus que Diaz appelle à ce moment-là. Le 4 × 4 soulevait une poussière brune dans les méandres du parc naturel. Ils longèrent un lac limpide, qu’on devinait tout en bas. La lagune. Diaz devait les attendre quelque part près du plan d’eau, malade paraît-il. Pauvre chou… Le 4 × 4 atteignit le sommet de la côte et redescendit la longue pente qui traversait la forêt. Ils prenaient de la vitesse quand les pneus subitement explosèrent.
Le Toro écrasa la pédale de frein de tout son poids, partit en travers et perdit le contrôle du véhicule. Propulsé vers les arbres, le Land Cruiser rebondit contre un tronc et s’encastra dans le pin voisin, striant le pare-brise au milieu du fracas. Parise, qui n’était pas attaché, valdingua dans le coffre, les autres s’agrippèrent à ce qu’ils purent. Enfin, après un dernier soubresaut, la voiture s’immobilisa dans le fossé.
Il y eut quelques secondes de stupeur, puis le gémissement du cardinal, qui se tenait les côtes. Près de lui, le bras en écharpe, Ardiles grimaçait.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?!
Le Toro coupa le contact tandis que son compère dégainait son arme.
— Sortez du véhicule ! ordonna Parise, coincé à l’arrière. Vite !
Le Picador avait le visage moucheté d’éclats de pare-brise. Le Toro s’échina à pousser les portières enfoncées dans l’accident, sortit le premier. Le moteur fumait sous le capot plié ; il aida le cardinal à quitter l’habitacle, encore flageolant, libéra Ardiles et le chef de la sécurité. Les quatre pneus étaient crevés, le 4 × 4 incliné dans le fossé. On avait dû répandre des clous sur la piste.
— Diaz nous a piégés, grogna Parise.
Il dégaina son Glock, sur le qui-vive, fit un pas vers la piste quand une détonation claqua sur sa gauche. Del Piro fut projeté contre la portière du Land Cruiser, une balle de gros calibre en pleine poitrine. Il s’écroula dans un râle, sous le regard stupéfait du vieux cardinal.
— À couvert, à couvert ! hurla Parise.
Les balles ricochaient sous ses pas, on entendait les bruits d’impact sur les troncs tout près : ses hommes poussèrent von Wernisch et Ardiles vers les pins, abandonnant le corps ensanglanté du pilote au milieu du chemin. Le tir venait des fourrés, en aval. Parise trébucha alors sur les épines et lâcha un cri, la cheville foudroyée. Il serra les dents pour ne pas hurler, vit le sang et les bouts d’os sous sa chaussette, comprit qu’il avait été salement touché.
— Vamos, vamos ! gronda-t-il pour qu’ils détalent.
Le géant jura en clopinant vers les autres, arrêtés un peu plus haut dans les bois. On les prenait pour cibles depuis les bosquets, de l’autre côté de la piste. Le Toro et le Picador vidèrent leur chargeur en aveugle.
— Remontez ! Remontez à couvert, nom de Dieu !
Les deux hommes ne virent pas que leur chef était blessé ; ils aidèrent les vieillards à avancer sur le terrain abrupt, les prenant par le bras. Parise couvrait leur fuite, adossé à un tronc, suant de douleur.
— Putain de connard de Diaz de merde, maudissait-il.
Une balle siffla au-dessus de sa tête, une autre percuta l’arbre voisin. Un tir précis, depuis les buissons en contrebas. Terrain défavorable. Parise claudiqua à la suite de la troupe qui remontait la pente, la cheville en feu. Si Ardiles tenait à marcher seul, le Picador soutenait le cardinal, qui se plaignait toujours de ses côtes. Une balle ricocha sous le nez d’Ardiles qui, le bras en écharpe, pâlissait de rage dans son polo Ralph Lauren. Le Toro l’entraîna sous les branches ; les balles fusaient dans leur dos. Ils coupèrent vers l’est où le terrain était moins difficile, le souffle court. L’odeur de pin avait disparu, ou la peur avait modifié leur sens. Parise se déplaçait à cloche-pied, ahanant :
— Vamos, vamos !
Il tirait quelques coups de feu au petit bonheur, pour les couvrir. Les hommes avançaient en baissant la tête à l’ombre des branches, butaient sur des racines, des haies de fougères. Von Wernisch gémissait sous l’effort, il fallait presque le porter. Enfin les tirs dans leur dos se firent sporadiques, puis se turent… Ils avancèrent encore une centaine de mètres, et n’entendirent bientôt que les brûleurs de leurs poumons.
— Halte ! s’écria Parise, qui fermait la marche.
Il faisait sombre sous les grands arbres. On ne voyait plus la piste en bas, qu’un mur de végétations enchevêtrées qui semblait s’épaissir avec la fin du jour. Parise était en nage.
— Toi, aide le cardinal à s’allonger sur un endroit à peu près confortable. Le Toro, tu sécurises le terrain, il faut qu’on s’arrête deux minutes…
— O.K. !
Ardiles avait vieilli de dix ans, von Wernisch semblait dépassé par les événements. Épuisé par sa course, Parise s’assit pour examiner sa cheville : la balle avait brisé la malléole en plusieurs morceaux. Le stress passé, la douleur lui remontait jusqu’au genou.
— T’as pris une balle, chef ? souffla le Picador en découvrant l’ampleur des dégâts.
— Ouais, fit-il, le crâne ruisselant.
Son portable ne captait toujours pas, et la nuit tombait sous les araucarias. Personne ne leur viendrait en aide, le coin était isolé et les deux vieillards limitaient leur mouvement. Parise rumina : avec sa cheville en miettes, lui ne valait pas beaucoup mieux. À moins de les abandonner à leur sort — mais c’était laisser envisager à ses hommes de main qu’ils pourraient l’abandonner à leur tour, blessé, en cas de danger. Il fallait retrouver la piste, un lieu où le portable captait.
— Aidez-moi à me relever, je vous prie, souffla von Wernisch, que le Picador avait aidé à s’allonger. J’ai les os rompus avec ces satanées racines !
Ardiles s’épongeait le front, appuyé contre un arbre avec son bras en écharpe.
— Alors, Parise, s’impatienta-t-il, qu’est-ce que c’est que ce merdier ? Où est Diaz ?!
— J’en sais rien, général.
— Et vous, cardinal ? Je croyais que Diaz était un patriote ?!
— Je… je ne comprends pas, bredouilla l’intéressé.
Parise tenta de retrouver ses repères, évalua la situation. Le tireur embusqué avait au moins deux armes, un revolver et un fusil — le plus dangereux. Il pouvait envoyer ses hommes au charbon, mais les deux abrutis risquaient de se faire descendre avant d’avoir localisé la cible. Le Picador releva le malheureux cardinal, agrippé à lui comme à un numéro gagnant.
— J’ai trop mal aux côtes pour marcher, glapit-il, squelettique sous sa chasuble.
— Qui nous tire dessus ? insista Ardiles. Diaz ?
— En tout cas, c’est pas les flics.
— Votre job était de me protéger !
— Mon job est de vous sortir de là, feula Parise, que la douleur rendait mauvais. O.K. ?!
Le vieux la boucla.
L’humidité tombait avec le soir. Le Toro revint bientôt de son inspection, essoufflé.
— J’ai vu aucun mouvement, dit-il, le costume crotté. Je comprends pas ce que c’est, ce plan, chef !
— Moi non plus, commenta son binôme.
Le géant se releva, mâchoires bloquées pour contenir la douleur de sa cheville.
— Il faut retrouver la piste, dit-il. Le tireur se déplace ; on va le contourner.
— Le Land Cruiser est hors course, chef.
— Sans compter que j’ai laissé les clés dessus, renchérit le Picador.
— Et ton numéro de carte bleue, t’as pas pensé ?!
Le Toro rit de sa vanne, se ravisa en voyant le visage lugubre de ses compagnons. Le soleil avait basculé de l’autre côté des collines, la nuit tombait maintenant par nappes. Parise posa la question qu’il redoutait :
— D’après vous, elle est où la piste ?
— Par là.
— Là.
— Là…
— Je dirais là…
Trois directions, assez différentes pour ne jamais recouper cette maudite piste. Seul Ardiles pensait comme lui — à « cinq heures ».
Parise somma le Toro de porter von Wernisch aussi loin qu’il le pourrait. La boussole était restée dans le vide-poches, ils n’avaient pas de torche, on n’y voyait presque rien et ils n’avaient qu’un briquet, qui brûlait les doigts du Toro. Bon an mal an, la petite troupe se mit en ordre de marche. Les insectes sortaient avec la nuit. Ils gravirent péniblement cinq cents mètres, avant de bifurquer vers la droite et le versant de la colline. Parise espérait retrouver la piste tôt ou tard mais, au bout d’un moment qui lui parut trop long, le dénivelé arrêta de descendre. Pire, il commençait à remonter…
— C’est quoi, ce bordel ? grommela le Toro, qui en avait marre de porter le vieux. Je croyais qu’on devait tomber sur la piste ?!
Parise traînait la jambe à l’arrière du groupe ; ils ne se distinguaient presque plus dans l’obscurité. Les arbres étaient hauts, touffus, bouchant le ciel et les étoiles, s’il y en avait. Ils se turent, dans l’expectative. Un silence opaque enveloppait la forêt. Le noir viendrait bientôt. Total.
Le général Ardiles comprit le premier : ils étaient perdus.
Une odeur d’humus imprégnait le sol. Ils avaient marché à tâtons, plusieurs centaines de mètres sur un terrain dénivelé, avant d’abandonner la perspective de retrouver la piste. La végétation trop dense les obligeait à faire des détours ; ils ne savaient plus où ils se situaient, si le nord était devant ou derrière eux, personne n’y connaissait rien aux étoiles, d’ailleurs ils ne les voyaient pas, et risquaient de se perdre un peu plus s’ils continuaient de marcher en aveugle. Hector Parise boitait bas, pâle comme un linge sous le masque des ténèbres. Von Wernisch, arc-bouté sur l’épaule du Toro, se plaignait de sa hanche, de ses côtes, probablement fêlées lors de l’accident ; Ardiles aussi montrait des signes de faiblesse, comme si la perspective du danger avait ravivé la douleur de son bras blessé.
Ils s’arrêtèrent entre les troncs serrés et les fougères, en pleine obscurité.
— On va attendre le jour, décréta Parise. Ça ne sert à rien de continuer.
De fait, on n’y voyait pas à un mètre. Les autres acquiescèrent, épuisés, anxieux à l’idée de passer une nuit en pleine forêt. Le briquet du Toro rendit l’âme tandis que la troupe s’installait entre les racines d’un arbre multicentenaire, dont la cime semblait appartenir à un autre monde. Ils s’étaient répété les mêmes questions sans réponse, démoralisés, pendant que von Wernisch gémissait tous ses saints, ses vieux os au martyre. Le besoin de se regrouper se fit sentir, vieil instinct grégaire.
Après l’humidité, le froid les saisit. Ils n’étaient pas équipés. Et tous ces bruits étranges autour d’eux, qui les faisaient sursauter… Ils se turent. Ardiles guettait dans le noir, fauve sans proie, emmuré dans un silence rageur qui n’augurait rien de bon. Le Toro avait fait le fanfaron un moment, il allait « buter ce pédé de Diaz », puis lui aussi avait baissé d’un ton. Il crevait de soif après cette marche forcée, et cette forêt commençait à lui foutre les jetons. On n’y voyait plus rien, la lune n’avait jamais réapparu, les étoiles avaient foutu le camp.
Le temps s’écoulait, interminable. Plus personne ne parlait. Le noir les prenait dans ses anneaux, oppressant, une masse presque physique qui semblait les écraser chaque minute un peu plus. Un sentiment que le tortionnaire ne connaissait pas l’envahit inexorablement : la claustrophobie. Un avant-goût de panique, qu’il s’agissait de tenir à distance. Le Toro ne distinguait plus les autres au pied de l’arbre où ils avaient établi leur campement de fortune. Il ne restait que l’odeur des vieillards recroquevillés, puant la peur et la mort…
— On devrait peut-être faire un feu, murmura le Picador à ses côtés. J’ai des allumettes.
— Pour se faire repérer, c’est une idée.
— On n’y voit que dalle dans cette putain de forêt, chef !
— Raison de plus pour rester cachés jusqu’à l’aube, grogna Parise.
La douleur le rendait teigneux. Un silence de plus en plus suffocant cernait la forêt, ponctué par le craquement des branches au-dessus. Des branches ou autre chose. Comme si on les guettait…
— Et si y a des animaux ? s’inquiéta bientôt le Toro.
— T’as peur de quoi, des jaguars ? railla son compère.
— Y en a ?
— Dans ton cul ! singea l’autre.
— Fermez vos gueules et ouvrez vos yeux, maugréa le chauve, d’humeur belliqueuse. On va instaurer un tour de garde pendant que les autres se reposent.
Mais dans l’obscurité, avec cette masse autour d’eux, les minutes étaient devenues des heures… Le temps passa encore. Les vieillards ne se plaignaient plus, grelottant de froid. Le vent agitait les cimes des arbres. Ils l’entendaient à peine, comme si la forêt étouffait tout. Il n’était que onze heures à la montre électronique du Toro, une contrefaçon au bracelet de cuir qui irritait ses poignets boudinés. Il pesta contre les ombres et la faim qui le tenaillaient, avachi dans un nid de fougères irritantes, pensa au derby du soir pour chasser les mauvaises pensées. Un craquement tout proche le fit sursauter… Ce n’était pas un oiseau. Trop lourd.
Il secoua son compagnon.
— T’as entendu ?
— Hein ?
— Le bruit, chuchota-t-il.
— Nan… Un écureuil, merde…
Le Picador n’aimait pas se faire peur — pas comme ça. On lui avait raconté une histoire une fois, de types en panne dans une bagnole, la nuit. L’un d’eux était parti vers le village le plus proche en quête d’essence, et n’était jamais revenu. Ses copains, restés dans la voiture, avaient alors été réveillés par un bruit mat et répétitif contre la portière : la tête de leur compagnon, parti chercher de l’essence…
— Et là ?! sursauta le Toro.
— Qu’est-ce qui se passe ? souffla Parise sur leur droite.
Le gros homme aurait juré avoir vu passer une forme, entre les arbres… Toute proche.
— J’ai vu passer un truc, souffla-t-il.
— Quoi ?
— J’en sais rien, putain !
Le Picador scruta les ténèbres, la main rivée sur son pistolet automatique, les sens aux aguets. Une série de légers craquements se fit entendre dans leur dos, comme des pas furtifs qui couraient à « huit heures » : ils se retournèrent, braquèrent leurs armes vers le noir, attendirent, le cœur battant… Plus un bruit.
Parise s’était mis debout sans prendre appui sur sa cheville blessée, les yeux dilatés.
— Il y a quelqu’un, souffla le Toro. J’ai vu une forme…
— Il fait noir, connard !
— Justement !
Les vieillards se redressèrent à leur tour, dans l’expectative.
— Qu’est-ce qui se passe ?! lança le général.
Le Picador la vit alors sur sa droite, une fraction de seconde : une ombre striée de blanc filant à toute vitesse entre les arbres. Des rayures verticales. Un putain de fantôme. Il tira trois balles coup sur coup, qui se fichèrent dans l’écorce toute proche.
— Y a quelque chose, cria-t-il, là !
— Où ?! gronda le chauve.
Il ne sentait que la poudre et la peur des autres collés les uns aux autres.
— À dix heures !
Ils n’avaient plus de repères, et l’ombre avait disparu.
— Quoi ?! s’agaça Parise. Qu’est-ce que tu as vu ?!
— Une bête, rétorqua le Picador. Une bête avec des bandes blanches… phosphorescentes !
— Ouais ! confirma le Toro.
Les fuyards ne voyaient rien, que la nuit qui tremblait.
— Vous délirez ! gronda Ardiles. Vous êtes devenus complètement malades !
Le temps resta suspendu : puis il l’aperçut à son tour, sur sa droite, spectre ou animal dont l’ombre les contournait en se déplaçant très vite.
— Là ! C’est là ! Sur la droite !!!
Les détonations claquèrent dans l’air saturé de la forêt, dévoilant un bref instant leurs visages ébahis, mais s’il y avait une forme, elle avait disparu.
— C’est le diable ! fulmina von Wernisch. C’est le diable qui nous a menés là !
Le général tâtonna en aveugle, accrocha la veste de Parise et ne le lâcha plus.
— Donnez-moi une arme ! éructa-t-il, autoritaire. Donnez-moi une arme !
Le géant se dégagea d’un revers. Ils n’avaient que trois pistolets et les chargeurs étaient restés sous le siège du Land Cruiser. Le chef de la sécurité crut alors sentir une présence dans son dos. Il hésita à tirer de peur de blesser un des siens, mais c’était sûr : quelque chose rôdait autour d’eux. Quelque chose qui ne semblait pas humain.
— C’est quoi ? rugit le Toro.
— Il ne faut pas rester ici ! répéta le cardinal. Il y a des esprits mauvais dans ces bois, je les sens. Je sens leur présence autour de moi. Ils rôdent… Vous ne sentez pas ?!
Le diable errait dans la forêt, autour d’eux. Une menace terrible, qui allait bientôt les frapper. Même le général Ardiles tremblait à côté de lui. La vieille peur du noir l’avait saisi à la gorge. Un vent de panique souffla quand la tête du fantôme apparut derrière le tronc : une barre blanche, à peine perceptible dans l’obscurité, à trois mètres de lui.
— Donnez-moi ça ! siffla Ardiles en se jetant sur le pistolet de Parise.
Il voulut lui arracher l’arme des mains mais le chauve le repoussa brutalement : il avait la cheville brisée et les deux vieux pétaient les plombs. Jeté à terre, Ardiles hurla de douleur en tombant sur son bras blessé. Un projectile rasa le crâne de Parise, et ricocha contre le tronc de l’araucaria. Une balle de revolver, tirée tout près de là. Non, ce n’était pas des fantômes, mais un ou plusieurs chasseurs embusqués. Parise se baissa et fit feu, au risque d’essuyer une riposte ciblée.
— Dégagez de là ! cria-t-il en braquant son arme automatique. Putain, dégagez de là !
Il appuya sur la détente avant que le cliquetis du percuteur ne s’affole. Il insista, en vain : le Glock était vide.
— Mierda !
Une balle fendit les ténèbres, sur leur gauche. Le Picador se mit à couiner, battant les bras autour de lui.
— Putain, je suis touché ! Aah ! Putain de saloperie de merde !
— Où ça, s’affola le Toro. Où ça, putain ?! On n’y voit rien !
— La concha de tu abuela[11] ! jura l’autre entre les dents. J’ai la jambe cassée, putain, j’en suis sûr !
La balle lui avait brisé le tibia. Il s’appuyait contre le tronc sans savoir comment il pouvait tenir debout. Parise pesta dans le noir : ils allaient se faire tirer comme des lapins s’ils restaient là. Le tueur les observait, en ce moment même, et lui n’avait plus d’arme.
— Sauve qui peut ! gronda-t-il en relevant le général.
Le chef détalait. Pris de panique, le Toro et le Picador tirèrent trois balles pour couvrir leur fuite, abandonnant von Wernisch à son sort. Soutenant son ami blessé, le Toro se fraya un chemin entre les ronces. Parise était parti dans la direction opposée avec Ardiles, laissant le cardinal sous l’arbre — ils en étaient à sauver leur peau. Le géant se cogna aux branches, rebondit dans les cordes, serrant les dents pour ne pas hurler.
— Attendez-moi ! s’égosillait le général. Parise ! Pour l’amour de Dieu, attendez-moi !
— Magnez-vous, merde !
La forêt était hantée, on n’y voyait rien. Le Toro et le Picador écartaient les bras devant eux sans plus penser qu’à s’échapper du piège. Ils entendaient les appels au secours du cardinal dans leur dos, des cris effrayants qui leur glaçaient les os. Ils poursuivirent leur course à travers les fourrés, des aiguilles dans le sang.
— J’ai mal ! jurait le Picador à quelques encablures. J’ai mal, merde !
— Ta gueule, putain, on va se faire repérer !
Ils avançaient tant bien que mal, à tâtons, divaguant dans cet enchevêtrement de lianes et de ronces qui ne menait nulle part. Le Toro ouvrait la marche, les mains en sang à force de brasser les épines, il essayait d’enjamber les racines, les arbustes, rebondissait comme une bille folle. L’esprit occupé à fuir l’enfer où on l’avait mené, le gros homme buta tête la première contre un tronc.
— Putain ! jura-t-il à mi-voix.
Il chassa d’une main rageuse les bouts d’écorce incrustés sur son front, reprit son souffle sans cesser de scruter l’obscurité. Il ne savait pas combien de balles il restait dans son pistolet, ses poches étaient vides et la peur dégoulinait sur son visage. Il réalisa alors qu’il était seul.
— Picador ! cria-t-il. Tu es où ?
Pas de réponse. Il déglutit, hors d’haleine : il avait perdu son binôme. Il le suivait pourtant tout à l’heure — du moins le croyait-il. Une bouffée d’angoisse lui serra le cœur. Revenir sur ses pas pour quoi faire ? Se faire étriper par ces putains de fantômes à rayures ?!
— T’es où, bon Dieu ?! Pic ! Oh ! Pic !
L’obscurité étouffait ses appels. Toujours aucun écho. Qu’un vide tonitruant. On n’entendait que le bruissement du vent dans les cimes, le craquement des arbres au-dessus, ces bruits de forêt qui lui retournaient l’épiderme. L’envie de chier se fit plus pressante. Le Toro crut deviner quelque chose sur sa gauche, expédia deux balles dans la nature. La sueur coulait sur ses yeux d’aveugle, il écarquillait en vain les pupilles, les intestins retournés.
— Ooh ! T’es où ?!
Le Toro recula en braquant son arme sur une cible invisible, buta sur les pièges des racines, se rattrapa aux lianes. Hijo de puta, hijo de puta, il pestait, le pouls dégueulasse, en proie à une peur inconnue. Les coups pouvaient venir de n’importe où, le frapper n’importe quand, la forêt était une putain de cagoule géante qui lui serrait le crâne. Il entendit alors les pas dans les feuilles, des pas qui se rapprochaient. Le Toro expédia ses deux dernières balles, qui se perdirent dans la nuit.
— Hijo de puta ! Hijo de puta !
Il tira plusieurs fois à vide avant de percevoir le cliquetis du percuteur au bout de son bras. Il ouvrit de grands yeux effarés, voulut reculer : on l’épiait… Quelque part. Entre les branches. Il y avait une présence, il la sentait, là, au cœur des ténèbres. Soudain ses poils se hérissèrent : l’ombre fondit sur lui comme un tigre. Trop tard pour reculer. Il poussa un hurlement, la crosse brandie prête à s’abattre. Un point rouge fixait sa poitrine : le Toro allait frapper la bête immonde quand une décharge électrique atomisa son système nerveux.
Il chancela dans l’air humide de la forêt et, les muscles tétanisés, s’affala lourdement sur les racines. Une poignée de secondes passèrent, hors du temps.
— La concha…
Le faisceau d’une lampe torche éblouit ses yeux bovins. Le Toro fit un effort désespéré pour se relever, en vain : la crosse du fusil lui fracassa la mâchoire.
Il avait plu dans la nuit, ce qui avait transformé la clairière en un carré de boue. La première chose que vit le Toro en ouvrant les yeux fut un sexe de femme, qui lui pissait dessus. Un jet d’urine tiède dégoulinait entre une touffe de poils noirs, une chatte comme il les aimait pourtant, accroupie à quelques centimètres de son visage.
Le Toro voulut bouger mais il avait les membres entravés et la tête en mille éclats de bois. Les images lui revinrent, dans le désordre : la fuite éperdue dans la forêt, la panique qui les avait fait déguerpir chacun de leur côté, le noir total, la disparition du Picador qui se traînait pourtant dans son dos, la bête qui l’avait attaqué… Il détourna la tête : la pisse giclait sur ses lèvres fendues, et les plaies à vif le brûlaient.
— C’est pour t’éviter la septicémie, fit Jana en finissant de vider sa vessie.
Le coup de crosse avait démoli sa bouche et une partie de sa mâchoire supérieure. Le Toro cracha les deux incisives égarées au fond de sa gorge, manqua de s’étouffer en roulant sur la boue. Il cligna les paupières. L’Indienne reboutonnait son treillis, assez effrayante avec son nez cassé et le contour des yeux encore barbouillé de noir. Il eut un geste de recul : la fille du delta — bon Dieu, qu’est-ce qu’elle foutait là ?!
— Ne t’en fais pas, je reviens, dit-elle en s’éclipsant sous les branches.
Son visage peinturluré et sa voix d’outre-tombe le firent frissonner. Le Toro renifla des caillots de sang, allongé à même la terre, encore incapable de se redresser. Quant à articuler, le moindre mot lui arrachait des larmes. Il était nu comme un ver, jeté comme un paquet de linge sale au milieu d’une clairière, la bouche en charpie. Des arbres immenses ballaient au-dessus de lui, dont on devinait les cimes au jour naissant. Depuis combien de temps était-il là ? Il avait les mains liées dans le dos, ses chevilles aussi étaient entravées, des menottes qui lui sciaient méchamment la peau. Le gros homme se contorsionna et reconnut le Picador à quelques pas, nu lui aussi, gisant près d’un vieillard aux os saillant sous un corps décharné — le cardinal et sa triste figure. Bâillonnés, les prisonniers relevèrent à peine la tête. Von Wernisch semblait prier, les yeux mi-clos, recroquevillé comme pour cacher son sexe rabougri qui trempait dans les flaques. Le Picador se tenait dans une position similaire, hébété, livide. Il avait la jambe brisée, une fracture ouverte au tibia qui, à la lueur éteinte de son regard, semblait le faire souffrir atrocement.
Un chien pouilleux les observait depuis les fourrés, impassible, les pattes croisées sous son museau gris. Le Toro fit un effort pénible pour se tenir assis tant la tête lui tournait, grommela dans sa barbe ensanglantée. La petite pute lui avait brisé la mâchoire… Il lui fallut plusieurs secondes avant de retrouver pleinement ses esprits. Un froid humide lui glaçait les os. Il avait pourtant de la réserve. Où étaient les autres ? Parise, le général Ardiles ? Un bruit de chaîne sur sa droite le fit sursauter : un homme au crâne dégarni était tapi en bordure de clairière, un septuagénaire enchaîné par le cou comme un chien à un arbre… Diaz ? Le Toro croisa ses yeux de dément, et la peur inexplicable qui l’avait étreint dans la forêt lui serra les tripes. Un autre bruit l’alerta. Il se retourna vers l’araucaria : l’Indienne était en train de creuser un trou, un peu plus loin sous les branches…
Une tombe.
Jana s’échinait, tout à son ouvrage, pour ne pas penser.
Il n’y a pas de prison chez les Mapuche, que des réparations.
Les anciens quais du port de Buenos Aires avaient fait place au Waterfront, complexe ultramoderne conçu par des architectes étrangers de renom. Des bateaux de faible tonnage accostaient encore le long des entrepôts en brique, les autres bâtisses jadis désaffectées avaient été rachetées et transformées en lofts de luxe, avec jacuzzi et vue sur les bassins du port artificiel.
Rubén savait qu’il n’irait pas loin dans cet état : tousser lui tirait des larmes, les douleurs se réveillaient en sursauts furieux et son cerveau n’imprimait que des images sordides. Des joggeurs aux lunettes profilées couraient le long de la promenade. Il suivit l’allée de platanes qui menait à la digue Costanera Sur, marchant à pas comptés, l’esprit cotonneux sous l’effet des antalgiques. Il était deux heures de l’après-midi, quelques touristes anglo-saxons dans leur sempiternel short à carreaux farnientaient à la terrasse des restaurants, amollis par le malbec local. Il stoppa à hauteur de la frégate Sarmiento, le vieux bateau-école devenu musée : Isabel Campallo buvait un Perrier à la terrasse du bar lounge où ils avaient rendez-vous.
Rubén avait appelé chez elle avant de quitter l’agence, et lui avait laissé le choix. Ou elle acceptait de le voir dans un lieu public, seule, ou il racontait ce qu’il savait à Rodolfo quant au vol des enfants, preuves ADN à l’appui… Le regard errant sur les voiliers bâchés qui clapotaient dans le port, incognito sous ses grosses lunettes de soleil, la veuve cuvait son malheur au fond d’un brouillard anxiolytique. Il fallut que le détective s’assoie à la table pour qu’elle remarque sa présence. Le chignon bâclé, vieillie d’un siècle dans une robe noire, son bras droit en écharpe, stigmate d’une chute récente.
— Ma fille et mon mari sont morts, Calderón, l’accueillit-elle. Qu’est-ce que vous voulez encore ? Vous croyez que je n’ai pas assez souffert ?
Des femmes à poussette papotaient en longeant la terrasse. Rubén commanda un expresso à la serveuse qui se présentait, alluma une cigarette le temps qu’elle déguerpisse et se tourna vers l’apropiador.
— D’abord merci d’avoir accepté ce rendez-vous, recadra-t-il. Comme je vous l’ai expliqué, tout ce que vous pourrez me dire restera entre nous. Je n’en parlerai ni au procès, ni aux flics, ni à personne. Je vais vous avouer ce que je sais et vous invite à faire de même…
La mère de Maria ne broncha pas, sur la défensive. Tout était allé de mal en pis depuis sa première irruption chez eux : elle avait perdu sa fille dans des circonstances tragiques, puis son mari. Elle n’avait plus qu’un fils devenu autiste depuis les révélations du cimetière, et ses beaux yeux pour pleurer.
— J’ai retrouvé les cadavres des parents de Maria, reprit Rubén sans animosité. Samuel et Gabriella Verón, un jeune couple chilo-argentin assassiné en septembre 1976. Le Centre d’Anthropologie légiste confirme la concordance de leur ADN avec celui de Maria Victoria et Miguel Michellini, son vrai frère… Les actes de naissance de vos enfants sont des faux, vous le saviez.
Isabel Campallo secoua la tête.
— Non.
Rubén reçut son expresso, l’œil noir.
— Écoutez, madame Campallo. Pour le moment la presse n’est pas au courant, ni les juges, mais les Grands-Mères ont un dossier à charge contre vous qui, deuil ou pas, êtes toujours sous le coup d’une condamnation comme apropiador. Sept ans de prison, c’est la peine encourue. À vous de voir si vous voulez salir votre nom, et celui de votre mari.
Un silence passa le long de la promenade où s’enlaçaient les amoureux, sous les claquements des drisses. Isabel Campallo s’arc-bouta un peu plus sur son bras bandé.
— Alors ?
— Eduardo m’a parlé des petits, un jour, dit-elle enfin. Deux enfants en bas âge. Il m’a dit qu’ils avaient été abandonnés devant un hôpital, qu’on pouvait les adopter… Je l’ai cru.
— Oui, on a trouvé Rodolfo dans un chou et Maria dans une fleur… Été 76, vous saviez ce qui se passait à l’époque, non ? la rabroua-t-il.
— La dictature militaire, oui. Ça n’empêchait malheureusement pas les gens d’abandonner leurs enfants.
— Avant d’être liquidés. Des disparus, à qui on volait leurs enfants.
— Quand on pose deux bébés dans les bras d’une femme stérile, elle veut bien croire n’importe quoi, rétorqua Isabel Campallo. Et puis, d’une manière ou d’une autre, ces enfants n’avaient plus de parents, se défendit-elle. Nous leur avons donné la possibilité d’avoir la meilleure éducation qui soit. C’est ce que nous avons fait. Toujours.
Rubén cracha la fumée de sa cigarette à la figure de la veuve.
— Vous prétendez ne rien savoir sur les conditions d’adoption de vos enfants, ni des gens qui l’ont permise ?
— Non. Je me suis tenue à la version d’Eduardo. Peut-être m’arrangeait-elle, concéda-t-elle. J’ai vécu avec.
— Mais vous n’avez jamais dit à vos enfants qu’ils avaient été adoptés.
— Non.
— Pourquoi ?
— Par commodité.
— Et lâcheté : vous deviez vous douter qu’ils avaient été arrachés à leurs parents.
— Non, répéta la mère de famille, non, je voulais les aimer, c’est tout. Vous n’êtes pas capable de comprendre ça, Calderón ?
Des larmes muettes coulaient sur les joues de l’apropiador.
— Les aimer en cachant la vérité sur leur origine, acquiesça Rubén. Belle névrose que vous entretenez là.
— Ça ne fait pas de nous des monstres, se ressaisit Isabel. Mon mari et moi avons toujours aimé Rodolfo et Maria Victoria comme s’ils étaient nos enfants.
— Il ne manquerait plus que vous les détestiez parce qu’ils venaient de parents assassinés, renvoya-t-il d’un air mauvais.
Piquée au vif, Isabel se rebella.
— Vous avez la mémoire courte ou sélective, monsieur Calderón. Le pays était alors en proie à l’anarchie. Il y avait des meurtres tous les jours, en pleine rue : commissaires de police, juges, militaires, chefs d’entreprise, les terroristes massacraient tout le monde ! Montoneros, communistes ou guévaristes, ça ne fait pas beaucoup de différences : ils voulaient changer le monde sans se demander si le monde voulait en payer le prix, celui du sang ! D’après vous, pourquoi les Argentins ont-ils bien accueilli le putsch des militaires ?! s’emporta-t-elle. Il y a peut-être eu des erreurs, mais ceux qu’on a internés en secret l’étaient pour de bonnes raisons : c’était eux ou nous !
Rubén jeta sa cigarette à défaut de la lui écraser sur la gueule.
— Vous avez des arguments de choc pour quelqu’un qui ne se pose pas de questions, observa-t-il avec cynisme. Pourquoi vous ne m’avez rien dit quand je suis venu vous signaler la disparition de votre fille ? On avait peut-être encore une chance de la sauver. Vous avez pensé à ça ou votre idéologie vous a bouffé le cœur ?!
Un voile inquiétant passa sur le visage cireux du détective.
— Rodolfo était présent, répondit sa mère, confuse. Je… je ne pouvais pas aborder le sujet devant lui.
— Le mensonge est plus important que la vie de votre fille, hein ? Vous me dégoûtez, dit-il entre ses dents.
Isabel ravalait ses larmes. Les gens flânaient au-delà de la terrasse, sourds au drame qui se dénouait là.
— Vous savez pourquoi votre mari s’est suicidé ? demanda Rubén.
La veuve haussa ses maigres épaules.
— Par chagrin… Évidemment.
— Il n’a rien laissé derrière lui ?
— Non…
— Ne m’obligez pas à vous casser l’autre bras, fit-il d’un air glacial. Si votre mari s’était suicidé par amour pour sa fille, il aurait laissé une lettre explicative. Alors ?
— Chez le notaire, dit-elle.
— Quoi, chez le notaire ?
— Eduardo a laissé une lettre, datée du matin même de sa mort.
— Elle dit quoi cette lettre ?
— Qu’il cède toute sa fortune à Rodolfo, répondit Isabel. Je ne garde que la maison, en plus des biens de ma famille…
Rubén eut un rictus.
— Votre mari vous a déshéritée ?
— Non. Non, Eduardo savait que je n’ai pas besoin d’argent. Ma famille est riche, ce n’est pas ça… (La femme soupira sous le corset noir de la robe.) C’est plutôt un dernier acte d’amour pour notre fils, expliqua-t-elle. Mon mari se doutait que Rodolfo apprendrait la vérité au sujet de l’adoption… Je crois qu’il a voulu lui prouver que, malgré notre silence, nous les avons aimés, lui et sa sœur, comme nos enfants… Que nous voulions les protéger.
L’image pieuse ne le convertit pas.
— Non, grinça Rubén. Non, il s’est passé autre chose… Une chose qui a poussé votre mari au suicide.
Les bulles de son Perrier commençaient à s’éventer dans l’air tiède de la terrasse. Isabel Campallo releva la tête, surprise.
— Qu’est-ce qui aurait pu pousser Eduardo à se suicider ?
— La vérité, dit-il. La vérité sur la mort de sa fille.
Isabel était pâle de l’autre côté de la table, bientôt transparente.
— Expliquez-vous, dit-elle.
— Votre mari semblait effaré l’autre jour au cimetière, quand je lui ai révélé les circonstances du meurtre de Maria. Pensez ce que vous voulez de moi, madame Campallo, mais je ne serais pas venu gâcher votre deuil si je n’avais pas eu la certitude qu’on l’avait tuée. Je crois que votre mari l’a compris aussi, à ce moment-là : et que ce fut pour lui un choc.
Le front d’Isabel se lézarda.
— Entre l’enterrement et son suicide, votre mari a vu qui, à part sa famille ? enchaîna-t-il. La police scientifique ? Luque ?
— Non… Non.
— Le maire ? Torres était son ami, non ? C’est lui qui a mis la police d’élite en place : votre mari a pu lui demander des explications au sujet du faux rapport d’autopsie, et du meurtre qu’on lui cachait. Ils ont dû se voir, se téléphoner…
— Oui, dit-elle. Oui, Eduardo est allé le voir le matin du jour où…
Isabel n’acheva pas sa phrase.
— Le jour où il s’est donné la mort, poursuivit Rubén. Réfléchissez. Votre mari rencontre son ami Francisco Torres, puis il dicte ses dernières volontés chez le notaire au bénéfice de Rodolfo, avant de se tirer une balle dans la tête. Pour quelle raison à votre avis ?
Isabel Campallo le fixait, décontenancée.
— Parce que Eduardo a compris que ses amis lui cachaient la vérité, l’enfonça Rubén. Qu’ils étaient eux-mêmes impliqués dans le meurtre.
— Non… (Elle secoua la tête, incrédule.) Non, Francisco est un ami de longue date. Il n’aurait jamais fait une chose pareille. Il n’a rien à voir avec la dictature. Et puis, il avait à peine vingt ans à l’époque. C’est impossible.
— Torres a pu céder à la pression. Beaucoup de gens sont impliqués, un ancien général, d’autres encore, peut-être proches de lui.
— Non, répéta Isabel, la voix cassée. Non, je vous répète que Francisco est un ami de la famille : il connaît Maria Victoria, Rodolfo… Je refuse de vous croire.
— Votre mari s’est quand même suicidé après leur entrevue.
— Je vous dis que c’est impossible. Francisco est un homme d’honneur.
— Il a pu justement avouer à Eduardo son implication dans l’affaire, insista le détective, les moyens mis en œuvre pour étouffer le meurtre, Luque et sa clique.
— Mais enfin, se rebiffa-t-elle, pourquoi Francisco ferait-il une chose pareille ?!
— Peut-être pour protéger quelqu’un. Quelqu’un qui figure sur la fiche d’internement prouvant l’adoption de vos enfants, asséna Rubén.
— C’était il y a plus de trente ans. Francisco n’avait même pas fait son service militaire : comment voulez-vous qu’il ait un lien avec vos anciens répresseurs ?!
Rubén alluma une cigarette, qui n’arrangea pas son état. Il reçut alors la réponse comme un éclair — comment n’avait-il pas fait le rapprochement plus tôt ? Isabel Campallo avait raison au sujet de Torres. Ce n’était pas lui ou un de ses amis que le maire de Buenos Aires cherchait à protéger : c’était son père. Ignacio Torres, l’homme qui avait fait fortune dans le vin avant de lancer la carrière politique de son fils. Gabriella Verón avait des terres dans la région de Mendoza… Ignacio Torres, c’était lui l’homme de l’estancia.
Sa tête bourdonnait sous les soubresauts de l’appareil. Trop d’événements à la fois — l’hôpital, Campallo, la trahison de Torres — et lui tenait à peine debout. Un enchaînement de coups qu’il prenait en pleine face, comme un boxeur dans les cordes. Jana. Rubén avait retourné l’équation dans sa tête des centaines de fois, et n’avait trouvé qu’une réponse à son silence : si elle avait pris les armes dans sa cache en omettant de prévenir les Grands-Mères, c’est qu’elle le croyait mort. Pas d’autres solutions. Rubén tremblait en songeant à ce qu’elle pouvait faire. Il n’avait aucun moyen de la contacter, la Ford n’était plus rue Perú, où Miguel l’avait laissée : Jana avait quitté la ville sans donner signe de vie, avec ses armes. Avait-elle une piste, une piste qu’il n’avait pas ? La peur de la perdre ne l’avait pas lâché. Elle croyait quoi, qu’elle allait les liquider, seule ? Était-elle devenue folle ?
Rubén comatait sur le siège arrière de l’avion de tourisme, en proie aux turbulences, à la douleur, ses chairs martyrisées comme coussin d’air. Un morse adipeux était aux commandes du Cessna, Valdès, le chef pilote de l’aérodrome d’El Tigre. Le détective l’avait trouvé dans son baraquement pourri, alignant les réussites, comme si rien n’avait bougé depuis la semaine précédente. Valdès n’avait pas de nouvelles de Del Piro mais ses grandes dents jaunies de nicotine s’étaient dévoilées devant le tas de billets déposé sur le comptoir…
— On arrive ! brailla-t-il enfin depuis le cockpit.
Le visage de Rubén ruisselait.
Mendoza, dix heures du soir. Il lui fallait un lit, un hôtel où se reposer. Le détective marchait à pas comptés sur le tarmac de l’aérodrome, le bras gauche collé au flanc comme s’il s’était cassé l’épaule. Rubén serrait les dents, dur au mal : le Glock était dans son sac, et lui tirait de la main droite…
La famille Torres appartenait à l’oligarchie de propriétaires terriens qui s’était partagé le pays deux siècles plus tôt. Ignacio avait grandi dans les vallées fertiles de l’Uco, fierté de l’Argentine. Il aimait sa région, magnifique, le vin qu’on y fabriquait, le pouvoir dont il avait hérité et l’argent qui le finançait.
La province de Mendoza produisait le meilleur vin du pays, pour un marché intérieur alors très demandeur. Le vin était la boisson populaire par excellence, mais Ignacio était un visionnaire. L’Argentine, qui avait prospéré en nourrissant l’Europe dévastée au sortir de la guerre, était exportatrice de ses matières premières : le vin serait le nouvel eldorado. Dès les années 70, Ignacio Torres avait compris la prédominance du capital sur le travail. Avec la libéralisation des marchés, les spéculations financières rapporteraient bientôt plus que les productions agro-pastorales et industrielles locales, plus encore si les bénéfices étaient placés à l’étranger. Encore fallait-il créer une société aux reins assez solides avant de se frotter à ces fameux marchés.
Ignacio avait profité des aléas de la dictature pour agrandir son espace vital, multipliant par trois l’étendue des terres familiales, afin de constituer le domaine de ses rêves, baptisé Solente.
Les principales exploitations viticoles de la région se concentraient autour de Luján ; Solente se situait plus au sud, hors des sentiers battus. Torres avait alors fait venir les meilleurs sommeliers d’Europe et d’Amérique pour améliorer les syrahs et les cabernets jusqu’alors consommés au tout-venant, et bâtir la réputation de la bodega. Après quoi il avait misé sur une communication intense, prospecté les marchés à l’export et les milieux influents, notamment Mondovino et la revue spécialisée qui établissait les cotes, à bon escient : le vin argentin avait vu son chiffre d’affaires exploser dans les années 90, en particulier celui de Solente, dont les bouteilles se vendaient aujourd’hui six fois plus chères qu’auparavant. Qu’importe si, faute de pouvoir payer ce qui était devenu un produit de luxe, la majorité de ses compatriotes ne buvaient plus de vin : l’exportation compensait largement la chute du marché local.
Solente. La situation géographique de la bodega était idéale, avec ses centaines d’hectares de vignes alignées au pied des Andes, et si la chapelle familiale rappelait l’architecture pinochetiste, un bâtiment ultramoderne accueillait public et marchands. Vaste hall d’exposition doté de sculptures et d’œuvres d’art contemporain, jardins de plantes exotiques, boutique climatisée vendant bouteilles et autre merchandising à l’effigie du domaine, restaurant lounge avec terrasse donnant sur la fabuleuse cordillère et ses monts enneigés : plus qu’une exploitation viticole, Solente était devenue une marque. Grâce à elle, Ignacio Torres avait amassé assez d’argent pour lancer son fils aîné dans la politique.
Accéder à la Casa Rosada : à soixante-seize ans, c’était pour lui la réalisation de toute une vie. Son fils Francisco avait l’envergure d’un président, la capacité de travail, le charisme, et lui de solides soutiens dans les milieux financiers et industriels. L’empreinte qu’il laisserait sur le pays serait irréversible : la marque Torres.
Ignacio avait certes quelques problèmes mais il ne changerait rien à ses méthodes. Comme tous les ans à cette époque, le maître du domaine était venu superviser les vendanges. Les rares nuages partis à l’assaut des Andes se délitaient le long des sommets, sous l’œil éteint du volcan Tupungato, gardien de la vallée de son enfance. Oui, il pouvait être fier de son ouvrage. Les grappes gorgées de soleil s’étendaient à perte de vue sur les coteaux, pour un cru qui s’annonçait exceptionnel. Ignacio goûta un raisin, recracha la peau, opina pour lui-même — acidité parfaite… Réfugié sous un chapeau à large bord, le vieil homme gambergeait au milieu de l’allée quand une voix le héla :
— Monsieur Torres ?
Coupé dans ses pensées, Ignacio eut un geste de surprise. Bref moment de flottement. Romero l’avait déposé au sommet de la parcelle Nord pour inspecter les vignes avant la vendange, le quad était arrêté en contrebas, il ne voyait pas Romero et un homme remontait le chemin de terre : un grand type brun vêtu de noir, qui marchait au pas lent et cadencé du légionnaire.
— Que voulez-vous ? lança Torres.
— Il faut que je vous parle, répondit l’homme en approchant.
Après dix heures de mauvais sommeil dans l’hôtel le plus proche, Rubén avait loué une berline près de l’aérodrome et filé à la bodega de Solente en se bourrant d’antalgiques. Encore dix mètres avant de rejoindre le boss.
— Si vous êtes journaliste, on a dû vous dire à l’accueil que je ne reçois que sur rendez-vous, s’irrita Ignacio. Vous voyez bien que je suis occupé.
— Oui, fit-il d’une voix lasse, j’ai appelé ce midi. On m’a dit que vous étiez au domaine pour superviser la récolte. Je ne suis pas journaliste.
Le détective s’arrêta au bout de l’allée, ruisselant de sueurs froides après sa marche forcée parmi les coteaux. Ignacio Torres avait un corps large et épaté au diapason de sa tenue de cow-boy. Ses yeux vifs viraient au vinaigre.
— Qui êtes-vous ?
— Rubén Calderón, dit-il. Je travaille pour les Grands-Mères.
Impossible de lire l’émotion derrière les Ray-Ban du propriétaire terrien.
— Qu’est-ce que vous voulez ? renvoya-t-il sèchement.
Rubén crevait de chaud sous le soleil et il n’avait pas de temps à perdre.
— La vérité sur le vol des terres de la famille Verón, dit-il à brûle-pourpoint. Septembre 76, vous vous rappelez ? Le colonel Ardiles vous a amené Gabriella, la seule héritière de ces terres, une jeune femme accompagnée de son mari, tirés des geôles clandestines de l’ESMA…
Ignacio sentit le danger : il jeta un regard en contrebas de la parcelle, aperçut le quad à mi-pente mais toujours pas cet abruti de Romero. Romero reposait quelque part entre les vignes, une balle dans le thorax, un duel qui avait tourné court.
— Personne ne viendra vous sauver, Torres, fit Rubén, devinant ses pensées. Encore moins un de vos hommes déguisés en piqueteros. C’est vous qui les avez envoyés sur la piste de Montanez, n’est-ce pas ? Avec l’aide de qui, Luque ?
Torres fit un bref panoramique sur les plantations : la bodega était trop loin pour qu’on les aperçoive.
— Je n’ai rien à vous dire, répliqua-t-il avec son autorité coutumière. Vous feriez mieux de retourner d’où vous venez avant que j’appelle la sécurité.
Il sortit un téléphone portable de sa chemise à carreaux : Rubén attrapa le poignet de Torres et, de sa main droite, le tordit jusqu’à ce que l’engin échouât sur le sol. Torres invectiva la brute, impassible malgré les suées qui inondaient son front, se tint le poignet comme s’il pouvait tomber. Rubén sortit le Glock de sa veste, le silencieux toujours vissé au canon, braqua l’arme sur le ventre du vieillard.
— Qu’est-ce que vous voulez, maudit Torres. De l’argent ?
Rubén secoua doucement la tête.
— Toujours aussi vulgaire, hein ?… Dites-moi plutôt combien valaient les terres de Gabriella Verón à l’époque. Vous les avez achetées une bouchée de pain, ou elle et son mari vous les ont cédées en échange de la vie de leurs enfants ?
Les mâchoires du vieux chef restèrent inflexibles.
— Je n’ai rien à vous dire, répéta-t-il. Voyez ça avec mes avocats.
— Pourquoi ne pas avoir fait remplir les papiers de la vente à l’ESMA pendant qu’on les torturait ? renchérit Rubén d’un air doucereux. C’était plus simple, non ?
— Je suis entrepreneur, pas militaire. Vous vous trompez de personne.
— Dites plutôt que vous avez préféré gérer l’affaire avec Ardiles, qui vous a amené Samuel et Gabriella Verón pour signer les papiers de la vente, avant de les liquider. Vous avez arrosé qui d’autre, des militaires hauts gradés ? Le couple a été enlevé dans le but de voler les terres de Gabriella ou vous avez appris leur existence lors de leur séjour à l’ESMA ? Hein ? Qui vous en a parlé, Ardiles ? Dans tous les cas, les papiers de la vente et la signature ont été extorqués par la force, à des gens sans défense, des gens qu’on a torturés avant de voler leurs enfants, s’échauffa le détective.
Torres eut une moue de Pieta confite.
— Vous ne pourrez jamais prouver ce que vous avancez, grommela-t-il.
— C’est ce qu’on verra au procès.
— Il n’y aura pas de procès, assura crânement le propriétaire terrien. Vous ne savez pas où vous mettez les pieds, Calderón.
— Si, justement. Vous avez financé la carrière politique de votre fils en tirant bénéfice des terres volées aux disparus, asséna Rubén. La fiche de l’ESMA récupérée par Maria Campallo risquant de vous éclabousser, vous avez fait l’union sacrée avec vos anciens complices pour protéger vos biens si mal acquis. C’est vous qui avez fait enlever et tuer Maria Campallo, vous qui avez commandé les basses besognes en vous appuyant sur les réseaux de vos vieux amis, Ardiles en tête. Luque et ses flics d’élite ont eu ordre d’étouffer l’affaire, quitte à sacrifier une de vos pièces maîtresses, Eduardo Campallo, dont vous veniez de supprimer la fille. L’ami de votre fils. Belle morale, grinça Rubén, vous qui n’avez que ce mot à la bouche.
— Vous êtes fou.
— Assez pour vous coller une balle dans le ventre et vous laisser crever là pendant des heures. (Il arma le Glock, changea de ton.) Dis-moi où se cache Ardiles. Dis-le-moi tout de suite, ou je te jure que je te laisse comme une merde au soleil…
Torres prit peur : Calderón le fixait avec des yeux de crotale, le doigt crispé sur la détente. Il allait tirer.
— Dans un monastère, lâcha-t-il. Un monastère, dans le sud…
— Où dans le sud ?
— Los Cipreses, dit-il, la gorge sèche. Dans la région des lacs.
Rubén serra la crosse, pris de nausées.
— Qui le cache ?
— Un ancien aumônier… Von Wernisch.
— Lui aussi figurait sur la fiche de l’ESMA ?
— Oui.
Une brise chaude remontait sur les coteaux.
— On va vérifier ça tout de suite.
Rubén s’accroupit pour saisir le portable de Torres à terre, le tendit à son propriétaire.
— Compose le numéro du monastère et branche le haut-parleur, ordonna-t-il. Tu l’as forcément dans tes contacts.
Torres avait perdu de sa superbe. Il saisit le téléphone.
— Je dis quoi ?
— Demande des nouvelles d’Ardiles. Juste ça. À la première entourloupe, je te descends.
Le vieil homme opina sous son stetson, obéit, le Glock en ligne de mire.
Un moine décrocha bientôt. Torres se présenta, s’enquit de la santé de son ami militaire et reçut une réponse mitigée : M. Ardiles était parti avec le cardinal pour une course urgente. Leurs amis les accompagnaient. Ils seraient de retour avant la nuit, c’est tout ce qu’il savait… Rubén lui intima de raccrocher. Torres ne mentait pas : ils étaient là… Rubén hésita. La région des lacs était à plus de quatre cents kilomètres, soit plusieurs heures de route sur une nationale défoncée. D’ici là, Ignacio Torres aurait eu le temps de prévenir Ardiles et ses hommes. Il se tourna vers le patriarche. Impossible de le laisser libre de ses mouvements. Impossible aussi de le jeter en prison : Ledesma se dégonflerait… L’œil déjà sombre de Rubén s’obscurcit un peu plus.
— Tu aimes la terre, hein, Torres ? Eh bien, mange-la !
Ignacio pâlit derrière ses Ray-Ban.
— Quoi ?
— Mange-la ! ordonna-t-il.
— Mais…
Le canon du Glock lui crocheta le visage : Torres mordit la poussière, le chapeau roulant contre les plants de vigne. Le sang afflua dans ses mains constellées de taches brunes, tombant par gouttes depuis sa lèvre fendue.
— Mange ! feula Rubén en le pressant du pied. Mange cette putain de terre ou je te descends !
Un éclair mortel traversait la rétine du détective. Ignacio, couché dans les vignes, saisit une motte d’une main mal assurée. Ce type était fou.
— Mange, je te dis !
Il porta la motte à sa bouche, la déposa sur sa langue avec réticence.
— Encore !
Torres obéit en tremblant, releva la tête, la bouche déjà pleine, mais Calderón visait toujours son ventre.
— Encore ! siffla-t-il, le chien relevé. Allez !
Torres mâcha, péniblement. Rubén était en phase de combustion sous les rayons du soleil. Il faudrait des heures avant qu’on s’inquiète de l’absence du boss, parti inspecter les vignes. Torres se lamentait entre les grappes, le menton baveux de terre brune et de sang, à deux doigts de vomir. Rubén abaissa le silencieux et, tirant coup sur coup, lui pulvérisa les rotules.
Ituzaingó 67 : les Grands-Mères étaient fébriles en poussant la grille du jardin de Franco Diaz.
Elles avaient reçu la lettre de Jana au siège de l’association, quelques mots laconiques, à peine croyables, sans autres explications. La missive avait été postée deux jours plus tôt de Futaufquen, une petite ville du Chubut. Elena et Susana n’avaient pas tergiversé longtemps. Carlos les avait rejointes avec le matériel adéquat au Buquebus de Puerto Madero, où ils avaient pris le premier bateau pour Colonia del Sacramento, de l’autre côté de l’embouchure. La traversée, dans leur état d’excitation, avait semblé durer un siècle. Enfin ils arrivaient. Ituzaingó 67 : un soleil de plomb inondait le jardin du botaniste. La grille restée ouverte, le trio emprunta l’allée charmante où s’affairaient les abeilles. Les fleurs immaculées des palos borrachos, les roses trémières sur le mur, les violettes courant le long des plates-bandes, azalées, orchidées, Diaz avait créé un petit paradis autour de sa posada.
— Je boirais volontiers une bière bien fraîche, remarqua Carlos en posant son matériel devant le ceibo.
— Creuse d’abord, après on verra, le fit marcher Susana.
— Et puis tu en as déjà bu deux sur le trajet ! confirma la mère de Rubén.
Réfugié sous un chapeau de paille, le journaliste bougonna comme quoi elles étaient une sacrée bande d’emmerdeuses, puis se mit à la tâche sans rechigner. Le ceibo dont parlait la lettre plastronnait au fond du jardin, face à la maison d’Ossario — on apercevait les murs noircis de sa terrasse et le toit effondré, qui dépassaient de la haie. Carlos dégagea la terre au pied de l’arbre avec mille précautions. Elena suait à grosses gouttes sous le foulard blanc qui la protégeait de la chaleur — ça ne lui arrivait jamais.
— Ça va, Duchesse ? chuchota Susana.
— Oui… Oui.
Elena écarquillait les yeux comme si quelque chose pouvait s’échapper du réel.
« Un agent ne détruit jamais ses archives. » D’après la lettre de Jana, l’ancien officier du SIDE avait enterré le document original au pied d’un jeune ceibo, l’arbre national argentin. Gardien du temple, Diaz aurait fui en laissant le document à sa place : dans les racines de l’arbre totem… Les Grands-Mères s’impatientaient dans le dos de Carlos qui, outre sa propension à boire de l’alcool à des heures intempestives, n’avait plus toute sa jeunesse.
— Alors ! l’encourageait Susana.
— Je l’ai, souffla enfin le barbu, accroupi devant sa bêche.
Les deux amies se penchèrent plus précisément sur l’épaule du journaliste, qui finissait de dégager la terre engluée aux racines : un petit cylindre était pris dans les rhizomes. Il le tira de là avant de se réfugier à l’ombre. Elena, qui avait la meilleure vue, ajusta ses lunettes et la loupe prévue à cet effet, avant de dévisser la capsule. Il y avait une bande enroulée à l’intérieur du cylindre, comme Jana l’avait dit.
— C’est quoi ? souffla la vice-présidente, qui n’y voyait diablement rien. La fiche de l’ESMA ?
Elena déroula la bande, encore… incrédule.
— Hein ? insista Susana. Qu’est-ce qui se passe ? Elena ? Qu’est-ce qui se passe ?
— On dirait… un microfilm, chuchota son amie.
Les noms et les dates étaient à cette échelle illisibles mais il s’agissait de fiches miniaturisées : certaines avaient le sigle tristement célèbre de l’ESMA, d’autres non… Elena Calderón continua de dérouler la bande, fit plusieurs fois le point avec la loupe, et la Terre soudain sembla reculer. Ce n’était pas seulement la fiche d’internement de Samuel et Gabriella Verón : il y en avait des dizaines, des centaines d’autres.
— Susana, chuchota la Grand-Mère, sous le choc. C’est le microfilm…
— Quoi ? Tu veux dire, le microfilm ?
Elena opina sous le foulard qui la protégeait du soleil.
— Oui. Oui, dit-elle, convaincue, c’est lui. Celui des disparus. C’est lui, Susana. Il existe… Ils sont là…
La vice-présidente et Carlos retinrent leur souffle. Les militaires avaient détruit les rapports des opérations clandestines à la fin des années 1970, le général Bignone en avait fait disparaître d’autres en 1982, la police fédérale avait tout brûlé quelques jours avant l’élection d’Alfonsín, mais la rumeur laissait entendre que l’intégralité des documents liés aux disparus avait été dupliquée sur microfilm, qu’il était caché dans un coffre au Panamá, à Miami, ou plus probablement détruit… Il était là, sous leurs yeux.
Réception des prisonniers, traitement et recyclage des informations, rapports périodiques sur l’avancement du « travail », noms et matricules, ordres reçus et exécutés, actions autorisées par la hiérarchie, tours de garde, vols nocturnes ordonnés par l’autorité supérieure, Diaz avait stocké les fiches d’internement des disparus argentins sur microfilm, un document Secret d’État dont on lui avait confié la garde, lui, le patriote… Les yeux des Grands-Mères s’embuèrent. Toute leur vie était là.
Pas seulement la vérité sur ce qui était arrivé à leurs enfants et leurs maris : la vérité sur la disparition des trente mille personnes enlevées par la dictature, ce qu’on avait fait de leurs dépouilles, cette part volée de l’Histoire argentine.
Susana serra fort la main de sa Duchesse de malheur. Le sort réservé à Daniel et à Elsa figurait fatalement sur une de ces fiches miniaturisées, mais Elena Calderón n’avait pas peur de l’affronter. Rubén croyait que la vérité achèverait de détruire sa mère, comme elle avait anéanti son père, il se trompait : Elena luttait parce qu’un pays sans vérité était un pays sans mémoire. Celle de son mari et de leur fille n’était qu’une partie du drame qui unissait le peuple argentin, victimes et bourreaux, passifs et complices. La Justice était là, entre leurs mains tremblantes.
Les Grands-Mères pourraient mourir en paix…
— C’est la fin de notre quête, chuchota Elena, la gorge serrée.
Les vieilles dames versèrent quelques larmes en songeant à leurs compatriotes, tous ces gens malheureux qui, comme elles, pourraient bientôt commencer leur travail de deuil, à tous ces vides insondables que les révélations du microfilm combleraient, à ces cœurs malades qui pourraient se reconstruire, enfin. Elles pleuraient dans le jardin, ne sachant plus s’il s’agissait de joie ou de soulagement, accueillies par les bras bienveillants de Carlos. Lui aussi avait bien du mal à contenir son émotion. « La vérité est comme l’huile dans l’eau : elle finit toujours par remonter », répétaient les militantes.
Le soleil brûlait tout à l’heure de midi. Elena appela Rubén, impatiente de lui annoncer l’incroyable nouvelle, mais son portable ne répondit pas.
Le visage de la vieille femme s’assombrit.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Susana.
Elena réessaya, plusieurs fois, en vain : il n’y avait pas de réseau.
Franco Diaz pensait que l’Argentine n’était pas prête à laver son linge sale en famille : il faudrait attendre encore des années, quand sa génération ne serait plus. Le temps passerait avant que l’arbre fétiche de son jardin ne grandisse et, en s’épanouissant, recrache un jour la vérité. D’ici là il serait mort, rongé par le cancer, et les derniers protagonistes de l’époque avec lui.
Diaz ne savait pas que son voisin, échaudé par le résultat du jugement du procès intenté l’année précédente, l’espionnait nuit et jour pour prouver qu’il polluait bel et bien son jardin, que le paranoïaque avait installé une caméra à la fenêtre de son salon, un système infrarouge qui dominait son jardin d’Éden. Il ne savait pas qu’en visionnant une de ces cassettes Ossario l’avait vu enfouir quelque chose dans les racines d’un jeune ceibo — Franco avait même fait le signe de croix, avant de le recouvrir de terreau en surveillant les alentours, comme s’il avait eu peur qu’on l’observe. Ossario s’était introduit la nuit suivante dans son jardin, il avait trouvé un cylindre en grattant la terre encore meuble et l’avait rapporté chez lui. Ce qu’il avait découvert cette nuit-là dépassait tout ce qu’il avait pu s’imaginer. Diaz ne savait pas que l’obsédé du mystère avait fiévreusement copié des dizaines de pages du microfilm, remis le cylindre à sa place aux premières lueurs de l’aube et commencé à éplucher les fiches d’internement des disparus, en quête de témoins. C’était le scoop de sa vie. Eduardo Campallo, l’homme d’affaires dont la presse avait éreinté l’ancien paparazzi à l’époque de sa disgrâce, figurait sur l’une des fiches de l’ESMA, comme apropiador : imaginant sa vengeance comme un triomphe, Ossario avait contacté sa fille, Maria Victoria, signant par là même leur arrêt de mort… Non, Franco Diaz ne connaissait pas le dessous des cartes mais cela n’avait plus d’importance : après cinq heures passées pieds et poings liés dans le coffre de l’Audi, étouffant sous le bâillon, sans morphine pour le soulager, l’ancien agent du SIDE avait dit tout ce qu’il savait.
Jana avait écouté ses révélations sans dévoiler la moindre émotion, avant de lui proposer un marché. Glacé par la violence qui émanait de ses iris, sentant déjà la froideur du couteau dans ses chairs malades, Diaz avait obéi à tout.
La forêt où elle l’avait entraîné était compacte. Enchaîné au tronc d’un grand araucaria, l’agent du SIDE l’avait regardée se peindre le visage de noir, sans un mot. La Mapuche était partie avant le crépuscule avec son sac à dos, son fusil et ses armes, toujours sans un mot. La nuit avait été longue, fraîche, anxiogène. Et si elle l’avait abandonné ? Si elle ne revenait jamais ? Diaz avait cru entendre des coups de feu au loin dans la forêt, des cris, puis le silence. Il avait fini par s’assoupir, transi de froid et de peur.
L’Indienne était réapparue peu avant l’aurore, traînant ses prisonniers. Ils étaient trois, ligotés : le plus mince chancelait, le tibia visiblement fracturé, soutenu par un vieillard en chasuble, famélique. Le troisième homme était inanimé, emmitouflé dans une couverture que l’Indienne tirait entre les arbres. Franco avait reconnu son ami von Wernisch malgré son aspect pitoyable : le cardinal, manifestement ébranlé par ce qui lui arrivait, avait essayé de communiquer, mais Franco Diaz ne s’y était pas risqué. Interdit de parler, de bouger, de s’adresser des signes : l’Indienne avait été claire. Elle avait d’abord regroupé les prisonniers au milieu de la clairière, leur avait lié les pieds, avant de bâillonner le blessé et le malheureux cardinal. Puis elle avait déchiré leurs vêtements à l’aide d’un poignard, affreuse sous son masque de peinture.
Tenu à l’écart, Diaz avait droit à un traitement de faveur : de l’eau fraîche, les chevilles libres à défaut des poignets, et ses précieuses doses de morphine, que l’Indienne lui délivrait au compte-gouttes. Le botaniste frissonnait à la vue des captifs. Le gros type croisé deux jours plus tôt dans la cour du monastère émergeait, le visage salement amoché, couvert de pisse et de sang. À quelques pas de là, l’Indienne continuait de creuser son trou, en silence, méthodique…
— Qu’est-ce… qu’est-ce que vous faites ? s’enhardit Diaz.
Mais elle semblait ne pas les entendre, concentrée sur sa tâche…
Les Mapuche avaient assimilé les chevaux mieux que les winka, qui les avaient importés sur le continent. Les équidés avec eux étaient plus rapides, plus endurants, le reste se réglait à coups de lance. Les traités n’engageant que ceux qui y croyaient, malon et razzias étaient légion le long de la frontière. Les guerriers ramenaient les montures et les captifs au camp, où l’on fêtait chaque victoire contre les winka, les envahisseurs. Les femmes blanches étaient traitées selon l’appétit du cacique, les hommes littéralement jetés aux chiens. Réduits à dormir dehors, à demi nus et affamés, les chrétiens ne tardaient pas à en partager l’aspect misérable. Battus, humiliés, rognant les restes qui avaient échappé aux mâchoires avides des canidés, grelottant de froid et de désespoir, les captifs ne devaient la vie qu’au hasard. Les Reche les assommaient avant de manger leur cœur, la tête était ensuite soigneusement dépouillée de ses chairs et de son contenu, puis transformée en ralilonko, récipient-trophée dans lequel on buvait la chicha, l’alcool de maïs. Les os des jambes étaient évidés, taillés et utilisés comme flûtes dont on jouait pour faire chanter l’âme des sacrifiés. Chez les Mapuche, le temps de la guerre voyait toutes choses se teindre de noir, de l’arme symbolique du gentoqui, le maître de la hache de guerre, jusqu’aux combattants, les conas, qui se couvraient le visage de charbon avant de partir à la guerre. Jana avait trouvé les pigments adéquats, qu’elle avait mêlés à l’eau pour obtenir une pâte sombre. En maniant les pigments de son enfance, elle avait retrouvé son âme d’artiste, son âme mapuche… Ça ne la consolait pas.
Une heure passa, ponctuée par les raclements de pelle et les premiers murmures des oiseaux. Gasoil sortit de sa torpeur, étirant ses os roides après un somme parmi les fougères. Le jour se levait sur la forêt, chargé d’odeur de mousse, et les captifs ne bougeaient plus de leur carré de boue. Ils respiraient avec peine sous leur bâillon, en proie aux crampes, au froid, au désespoir. Le Picador jetait des regards grimaçants à son ami : un liquide visqueux suintait de son tibia fracturé par la balle de gros calibre, chaque geste lui coûtait des soupirs compliqués et Parise les avait abandonnés à leur sort. À ses côtés, enfermé dans son tourment, le vieux cardinal avait cessé de geindre : il surveillait d’un œil vitreux les mouvements du diable qui s’activait sous les branches. Le Toro, de loin le plus virulent malgré l’état de sa mâchoire, grognait toujours, les poignets en sang à force de tirer dessus. Une rage compacte, qui le laissait impuissant. Ils n’étaient que trois ankylosés jetés dans la fange d’une forêt perdue, nus et trempés jusqu’aux os, avec ce putain de clébard qui venait leur renifler le cul.
— Casse-toi ! balbutia-t-il dans le bain où macéraient ses dernières dents.
Le Toro éprouvait l’envie de tuer le monde entier, et la fille creusait toujours. Elle ne l’avait pas bâillonné, comme les autres, et lui avait uriné dessus pour nettoyer sa blessure. Pour quoi faire, gambergeait-il, l’épargner ?
Gasoil claudiqua jusqu’à sa maîtresse, qui ne le voyait plus. La sueur coulait sur son visage, faisant des rigoles sombres sur les restes de peinture. Le trou était profond, ses mains douloureuses, mais Jana n’était plus de ce côté-ci des choses. Cosmogonie du désastre. Dans le théâtre des morts, elle était devenue Kulan, « la Femme terrible »…
Jana lâcha la pelle, les larmes aux yeux.
Gasoil, qui lapait l’eau croupie de la mare, releva les oreilles à son approche, et déguerpit d’instinct. Alerté par le bref jappement du bâtard, le Toro s’ébroua. La silhouette de l’Indienne sortait du bosquet, la face charbonneuse, presque effrayante sous son masque de folle. Les prisonniers se tortillèrent pour tenter de s’échapper mais, ainsi ligotés, ils n’iraient pas loin : Jana attrapa le Picador par son pied valide, et le tira jusqu’aux arbres. Diaz se terra derrière son tronc, chassé par les gémissements étouffés du prisonnier. Elle attacha une corde à la cheville de sa jambe fracturée, et la passa par-dessus la branche du grand araucaria.
Oui, Jana était folle : folle de douleur.
Le Picador hurlait sous son bâillon quand elle hissa son pied à la branche.
Gasoil avait disparu. Une pluie fine tombait à l’aube et un vent d’horreur flottait sur la clairière.
Pendu par la cheville au grand araucaria, le Picador avait cessé de geindre. Jana n’avait pas eu la force de le hisser en entier malgré son système de levier : la moitié du buste touchait terre, la jambe attachée pesant de tout son poids sur le tibia fracturé. Le chrétien ne bougeait plus, les yeux révulsés sous son bâillon devenu lâche, comme si la peur d’être démembré l’avait figé dans cette posture improbable.
Jana attendait à l’ombre des branches : le temps mapuche, qui compte les secondes en heures et le jour à l’aurore… Le treuillage et les cris étouffés du Picador avaient semé la terreur parmi les captifs. Ils avaient bien essayé de fuir mais, nus et entravés, n’avaient réussi qu’à barboter dans la mélasse. Von Wernisch ne tiendrait plus longtemps ; squelette rabougri grelottant de froid, obus d’une autre guerre oublié dans la boue, le vieux cardinal s’était fondu au décor. Le Toro grommelait encore, familier de la fange, des injures probablement. Jana méditait à l’abri des branches, les yeux clos, immobile, statue cruelle et magique. L’esprit de Kulan rôdait toujours autour d’elle mais elle n’était plus seule avec son double : Shoort, Xalpen, Shénu, Pahuil, les esprits fantômes de son arrière-grand-mère lui revenaient d’un long voyage, tous ses anciens compagnons de rêve, cousins de sang et de matière, tous ces vieux témoins du temps autochtone qui l’accompagnaient dans l’agonie. Elle revoyait le visage de Rubén dans la chambre quand elle l’avait quitté — des souvenirs aux yeux crevés.
Jana rouvrit les siens mais ça n’allait pas mieux. Gasoil avait détalé, la queue basse, et n’était pas réapparu. Sans doute l’animal avait-il compris ce qui allait se passer. La bruine tombait, mélancolique. Jana se leva, un goût de fer dans la bouche, et se dirigea vers le centre de la clairière où clapotaient les prisonniers. Le visage fripé de von Wernisch virait au lait caillé ; il priait en silence, tournant le dos au Toro, masse graisseuse en reptation dans la fange qui l’avait vu naître. Le tueur devait chercher une pierre, quelque objet coupant. Jana empoigna le cardinal par les aisselles, et le tira à reculons vers la terre fraîche. Hum ! hum ! Le vieillard glapissait sous le bâillon tandis qu’elle traînait son corps ankylosé, mais il n’avait plus la force de résister. Le Toro cessa de ramper, sur le qui-vive. Von Wernisch implora l’Indienne, les yeux mouillés de pitié, et paniqua en voyant le monticule de terre amassée près du trou. Il se débattit en de pauvres ruades, agita la tête avec vigueur, inaudible : Jana jeta le paquet gueulant dans la tombe.
Le corps du prêtre disparut de la surface de la Terre. Le Toro déglutit, à genoux. Enchaîné au tronc, Franco Diaz observait la scène avec épouvante : la Mapuche lui avait menti. Le traité qu’ils avaient passé était un marché de dupes, elle n’allait pas l’épargner comme promis, en échange de son obéissance : la sauvage allait les massacrer, un à un… Jana n’écouta pas les cris, les suppliques étouffées de von Wernisch au fond de la tombe : elle saisit le couteau selk’nam et se dirigea vers le Toro.
L’homme tira comme un forcené sur ses liens, rentra la tête dans ses épaules en proférant ce qu’il fallait prendre pour des menaces. Elle s’accroupit près de lui, grimaçant, la mâchoire défoncée.
— Le Toro, hein…
Jana se tourna vers l’orée de la clairière, et l’araucaria où pendait le Picador.
— Tu vois ton petit copain ? lança-t-elle d’une voix trop calme. Je te propose un marché. Soit tu le violes à mort, comme tu as fait avec Miguel, et je t’épargne, soit je t’enterre vivant avec le vieux.
Un voile de stupeur passa dans le regard du prisonnier. Jana ne se dépara pas de son ton faussement apaisé.
— Tu as le choix, le Toro : c’est toi ou lui.
Les gémissements de von Wernisch lui parvenaient depuis la tombe, toute proche. Le Picador ne réagissait plus, le pied tordu à la branche. Un rictus de haine enlaidit un peu plus la bouche ensanglantée du tortionnaire.
— India de mierda ! balbutia-t-il.
Jana se redressa. Le gros homme se contorsionnait à ses pieds, fou de rage. Bien sûr. Il violait des garçons mais il n’était pas comme Miguel, non, pas el Toro… Jana était mapuche, de celles que les Espagnols chassaient avec des dogues dressés pour les dévorer, des coupeurs d’oreilles qu’on payait à la tâche. Elle commencerait par le pire : le porc.
Elle se jeta sur lui et le fit rouler dans la boue. Il éructa en donnant des coups d’épaule désespérés mais elle le chevauchait, les yeux injectés. Jana empoigna le scalp du Toro à terre, et serra fort le manche du poignard. Une larme de cruauté coula sur sa joue d’Indienne.
— De la part de Paula, le maudit-elle en coupant la première oreille… Et ça, de Rubén.
Gasoil attendait sous les branches, impassible dans son costume de chien. Un soleil timide perçait après les premières pluies du matin. L’animal se tenait au bord du ruisseau qui courait là, scrutant l’horizon restreint comme si un hypothétique navire de chair et d’os pouvait en surgir… Une odeur familière le fit sortir de ses rêveries d’affamé : tout à coup ragaillardi, Gasoil abandonna son poste d’observation et trottina vers sa maîtresse, qui venait vers lui.
Jana avait abandonné la clairière et marché en automate vers le ruisseau, repéré la veille. La vue de l’animal ne lui fit ni chaud ni froid. Gasoil lécha ses mains pour l’accueillir, frétillant de la queue, sans voir le collier d’oreilles qui gouttait sur sa poitrine rabougrie. Jana n’était plus elle-même. Ni sculptrice, ni fantôme mapuche ou selk’nam relevé d’outre-tombe pour venger les siens : elle resta accroupie au bord de l’eau, ses peintures craquelées sur le visage, le regard absent. Le tee-shirt sous sa veste était poisseux de sang, les cris du Toro résonnaient encore dans sa tête mais elle n’en avait pas fini : il manquait les deux autres. Parise et Ardiles. Après seulement elle pourrait rejoindre les siens. Rubén…
Gasoil jappa, comme pour la faire revenir sur la bonne face du monde, un couinement de souris qui se perdit dans le clapotis du ruisseau. Jana lava ses mains et le poignard dans l’eau claire, qui prit une brève teinte rosâtre. L’air tanguait sur le tapis de mousse quand elle se redressa. Les fugitifs avaient fui vers le nord. D’après sa carte détaillée du parc, il n’y avait qu’un sentier praticable à travers la forêt : celui qui menait à l’ancienne mission. Ils avaient dû attendre le jour pour tenter de se repérer. Une, peut-être deux heures d’avance… La Mapuche enfila son sac à dos, cala le fusil à son épaule et fila entre les arbres.
Gasoil la suivit entre les fougères, en frétillant de la queue.
Les oiseaux pépiaient de nouveau dans les branches humides. Le sol était encore plein de brume après la frayeur de la nuit ; sa cheville lui faisait mal mais Parise pouvait encore marcher. Ils semblaient avoir semé le tueur à leurs trousses, pour le reste la situation n’était guère reluisante : son pistolet était vide, il n’avait plus qu’un canif dans la poche de sa veste trop mince pour se protéger du froid, et la douleur le rendait méchant. Cinquante-neuf ans. L’ancien officier interrogateur n’était plus tout jeune mais il s’en sortirait, comme toujours. Ardiles l’avait choisi pour ça — même estropié, ce type restait une force de la nature.
Les deux hommes avaient fui dans l’obscurité, droit devant eux, sourds aux cris qui fendaient la nuit : ils s’étaient frayé un passage parmi la végétation anarchique, une heure qui en avait paru cent, avant de s’arrêter quelque part au beau milieu de la forêt, exténués. Il faisait trop noir pour continuer. Ils étaient de toute façon perdus, et l’un comme l’autre avaient besoin d’une pause pour retrouver leurs esprits. Ils avaient monté un tour de garde, dormi une poignée d’heures la peur au ventre, avant que l’aube, enfin, se lève. Le visage pâle de Parise s’était creusé, comme aspiré de l’intérieur, la balle fichée dans sa malléole l’élançait, mais le jour qui pointait entre les feuillages l’avait quelque peu requinqué. Le géant avait choisi une lourde branche, qui lui servirait autant de canne que de massue. Trempés, le ventre creux, ils avaient repris la route, épiant les ombres dans les sous-bois.
La lumière les guida entre les épineux. La forêt était moins dense à mesure qu’on gravissait le dénivelé ; les deux hommes suivirent les fougères qui filaient sous les frondaisons et, après une heure de marche forcée, trouvèrent un sentier balisé. Il continuait de grimper, en pente douce, vers les hauteurs…
— Vous en pensez quoi, Parise ? demanda Ardiles, le souffle court.
— Ce sentier mène forcément quelque part. À une route, ou à un col… Avec un peu de chance, les portables capteront.
Ils décidèrent de poursuivre vers le nord. C’était bien le diable s’ils ne retrouvaient pas la civilisation. Quant au mystérieux tueur lancé sur leurs traces, ils préféraient se taire — ils en avaient réchappé par miracle, cette nuit… La bruine les accompagna sous les futaies. À deux mille mètres d’altitude, leur sang manquait d’oxygène, et la pente se durcissait. Le général progressait avec peine, la blessure à son bras s’était ravivée — cette brute de Parise l’avait fait chuter quand il avait exigé une arme, au plus fort de l’attaque — mais l’heure n’était plus aux remarques acerbes ou au règlement de comptes. Ils marchèrent encore, en silence. La sueur collait à leur front, mêlée à la pluie. Le sol était gras, les pins plus rares.
— On approche du sommet, annonça le chef de la sécurité, exsangue.
Ils découvrirent d’abord un muret de pierres parmi les fougères, puis des éboulis ; il y en avait d’autres un peu plus haut, vestiges d’un bâtiment séculaire à l’austérité battue en brèche par la végétation.
Une ancienne mission.
Les fugitifs approchèrent lentement, à l’affût d’une mauvaise surprise. Plantes et herbes sauvages avaient gagné sur les murs effondrés, mais on devinait encore le tracé du monastère qui, vu l’état des vestiges, devait dater de la Conquête du Désert.
— Arrêtons-nous, souffla Parise.
Le vent était plus fort sur les hauteurs, le ciel enfin dégagé malgré les nuages qui grumelaient ; il posa les fesses sur un muret pour reposer sa cheville blessée, pendant que le général explorait les ruines. Ses mocassins glissèrent sur les cailloux ; Ardiles se rattrapa de sa main valide aux maigres arbustes qui prospéraient là, pesta dans sa barbe et atteignit bientôt l’arrière du bâtiment. La mission se situait au sommet d’un piton rocheux qui dominait la vallée boisée. Les contreforts des Andes, dont les sommets n’avaient jamais semblé si proches, s’étendaient sous les nuages vaporeux. Le vieux soldat fronça les sourcils. Un lac envoyait ses reflets au loin, inaccessible : un ravin d’une dizaine de mètres bloquait le chemin. En contrebas, un amas de ronces et d’arbustes enchevêtrés s’étalait, comme une mer d’épines et de roche… Ardiles grimaça : ils avaient fait tout ce chemin pour finir bloqués là, dans un cul-de-sac.
Jana avait marché plus d’une heure avant de retrouver leurs traces. Le géant était blessé — elle l’avait touché à la cheville la veille sur le bord de la route — et les empreintes dans la boue étaient de profondeur inégale. Le vieillard qui l’accompagnait ne vaudrait guère mieux. Un oiseau de proie planait dans le ciel livide ; elle remonta à travers la futaie, la gorge sèche malgré le plein d’eau dans son sac. Gasoil furetait toujours à ses côtés, plus préoccupé par les libellules que par leur odeur de charogne : Jana pouvait presque la sentir malgré ses cartilages écrasés, une odeur de mort, entêtante. Elle repéra les traces sur le sol détrempé. De vieux réflexes de chasse. Les choses auraient été différentes avec ses frères, qu’importait maintenant. Les oreilles du Picador et du Toro finissaient de coaguler sur sa poitrine, elle n’y pensait plus. Ne pensait plus. Le revolver était chargé, il lui restait cinq balles, six autres dans le fusil. Jana, qui avait jusqu’alors marché à un rythme soutenu, ralentit ostensiblement le pas. Le soleil avait grimpé, on l’apercevait maintenant entre les cimes éparses, et les fuyards n’étaient plus très loin. Que feraient-ils une fois acculés à l’ancienne mission ? Rebrousseraient-ils chemin, ou chercheraient-ils à contourner l’obstacle en longeant le précipice ? La Mapuche n’avait pas poussé la reconnaissance jusque-là, augurant qu’ils fuiraient au plus fort de la panique dans la direction opposée aux coups de feu… Elle avança, pleine d’appréhension, et atteignit les premières ruines.
Fidèle à son ombre, Gasoil cessa de malmener les fougères avec sa queue. Il vit sa maîtresse accroupie parmi la végétation, leva la tête vers les hauteurs et, truffe au vent, se mit soudain à aboyer. Un aboiement rauque, qui résonna vers la vallée.
— Putain, maugréa Jana, c’est bien le moment d’ouvrir sa gueule…
Elle chassa le bâtard d’un coup de pied, épia les alentours de la mission, longtemps : personne… Ils étaient là pourtant. Gasoil se tenait à distance, honteux, la queue basse pour se faire excuser.
— Casse-toi, merde !
Joignant le geste à la parole, elle fit fuir l’animal, qui déguerpit sans demander son reste. Quelques secondes passèrent, fébriles. Elle trouva bientôt un poste d’observation à l’orée des bois, posa le fusil, s’allongea entre les fougères et chercha une cible dans sa lunette. Deux cents mètres de terrain découvert menaient aux vestiges de la mission. Jana hésita. Les traces menaient ici mais elle n’en voyait plus d’autres… Elle avança à croupetons derrière les murets de pierres renversées, le Remington serré contre l’épaule, sur ses gardes. La pluie s’était remise à tomber, quelques grosses gouttes qui rebondissaient sur les corolles des plantes grasses. Les semelles de ses Doc craquèrent sur les petits cailloux ; elle progressa par à-coups à l’abri des murets, balayant les lieux à mesure qu’elle approchait du bâtiment principal. Gasoil avait disparu depuis longtemps ; son stupide aboiement avait trahi sa présence mais personne ne donnait signe de vie. Non, ils n’avaient pas pu aller bien loin : le vieux général devait être épuisé, le chauve brûlant de fièvre avec sa cheville en miettes… Jana avança encore, avec mille précautions, sans se douter qu’on suivait sa progression.
Parise tentait de confectionner un bandage avec un pan de sa chemise quand l’aboiement d’un chien l’avait remis d’aplomb. Quelqu’un approchait : le tueur, fatalement, celui qui leur avait tendu un piège sur la route. Mais cette fois-ci, il faisait jour et c’est eux qui auraient l’effet de surprise. Parise était remonté se cacher en clopinant derrière les ruines, à l’abri d’une meurtrière d’où il pourrait observer l’ennemi sans être vu. Ardiles, qui errait au bord du ravin, l’avait rejoint, anxieux.
— Vous avez entendu ? chuchota-t-il.
— Oui…
Les deux hommes s’étaient accroupis à couvert, épiant les mouvements en bordure de forêt. Le cœur de Parise bondit quand il reconnut la fille échappée du delta. La garce les avait pistés jusqu’au cul-de-sac et cherchait à les contourner par la droite. Elle n’était plus très loin, une soixantaine de mètres, silhouette furtive derrière les plantes et les éboulis…
— Levez-vous, général.
— Pour quoi faire ? souffla le militaire tandis que l’autre l’aidait à se relever. Attention à mon bras, nom de Dieu !
La fatigue et la peur le firent chanceler. Leandro Ardiles eut à peine le temps de rétablir l’équilibre.
— Désolé, général, mais je n’ai pas le choix.
Le géant le tirait vers la pente.
— Qu’est-ce que vous faites ?! Parise ! Parise, arrêtez ! Aah !
Ardiles tenta de s’agripper au col de sa veste, perdit un mocassin dans la manœuvre et glissa sur les cailloux.
— Parise ! Qu’est-ce que…
Le chauve serra les dents en prenant malencontreusement appui sur sa cheville brisée et poussa le vieillard vers les ruines en contrebas, où se terrait l’Indienne.
Jana entendit le cri, celui d’un homme, plus haut sur la corniche. Elle resta quelques secondes en suspens, la main crispée sur la crosse du revolver, avant de percevoir les appels au secours. Elle posa ses affaires, ôta le cran de sûreté, grimpa à couvert. Les geignements venaient du sommet. Elle s’approcha doucement, épiant les ombres sous la pluie, arme au poing, et découvrit Ardiles à terre : le général gisait contre un muret qui avait stoppé sa chute, parmi les épineux. Il geignait en tenant son bras blessé, pâle comme un linge. Jana braqua le revolver, sentit le vent glacé fondre sur elle, trop tard : elle fit volte-face, tomba nez à nez avec Parise qui jaillissait des ruines, et appuya sur la détente. Le coup partit alors qu’il abattait sa branche-massue sur son poignet. La balle s’enfonça de plusieurs centimètres dans le sol tandis que l’arme lui giclait des mains. Jana fit un pas de côté pour éviter la charge mais le géant l’attrapa par les cheveux et la tira brutalement vers le sol. Projetée, la Mapuche tomba face contre terre : le tueur se jeta aussitôt sur elle qui, roulant sur le dos, se débattit avec l’énergie du désespoir. Jana criait en donnant des coups de pied au petit bonheur, tous violents, espérant fracturer ce qui restait de sa cheville, mais Parise était trop vif, trop lourd : il la plaqua sur le sol, cent dix kilos de haine pesant de tout leur poids sur sa cage thoracique.
— Sale petite pute ! siffla-t-il à son visage échauffé.
Il s’aida de ses genoux pour l’immobiliser, mais l’Indienne se débattait comme un chat sauvage : elle griffa ses yeux, arracha la peau de ses paupières, le souffle court, les muscles sans oxygène. Jana résistait de toutes ses forces à la pression du tueur mais elle était prise au piège. Parise se dressa sur ses genoux, brandit son poing énorme et l’écrasa sur son nez cassé. Un flot de sang jaillit. Le tueur respirait bruyamment, allongé sur sa proie, expulsant l’adrénaline qui filait à travers ses veines. Coincée sous sa masse, groggy, la Mapuche ne bougeait plus. Lui avait encore le poing serré, dévisageant la fille à la figure peinturlurée étendue sous lui : il ne l’avait pas ratée. Parise jeta un regard nerveux autour de lui, le temps de se faire à la situation, qui enfin se retournait à son avantage. La fille semblait seule, avec son nez qui pissait le sang.
Ardiles geignait à deux pas de là, coincé contre le muret et les épineux.
— Aidez-moi… Parise, nom de Dieu, aidez-moi !
Jana voyait des étoiles dans le ciel triste, distinguait la brute au-dessus d’elle, qui l’écrasait. Des larmes brouillaient sa vue. Elle avait son couteau dans l’étui, tout là-bas, coincé dans sa Doc. Elle plia les jambes tandis qu’il la maintenait, les genoux plaqués sur son torse. Sa main tâtonna le sol humide, chercha désespérément une prise, sentit le manche du poignard au bout de ses doigts : Jana tira la lame et, de ses dernières forces, la planta entre les côtes du géant.
Hector Parise se figea une seconde, électrisé par la piqûre. Son rictus de surprise se transforma en colère quand il réalisa la traîtrise. Jana n’avait pas réussi à percer le foie, ni à atteindre d’organes vitaux : la lame avait glissé entre les côtes du colosse sans réussir à s’enfoncer. Il saisit la main qui tenait encore le manche, la tordit pour lui faire lâcher prise et, d’un geste rageur, envoya paître le poignard des ancêtres.
— Tu voulais me planter, hein ?! éructa-t-il, hors de lui. Tu voulais me planter !
Elle bougeait la tête, incapable de se dégager. Les jointures blêmes, Parise fixa sa proie. Une brise glacée souffla sur les hauteurs de la mission. Jana voulut protéger son visage dans un dernier geste de défense, inutile : il la massacra à coups de poing.
Rubén avait abandonné Torres au milieu des vignes ensoleillées et quitté le domaine de Solente dans l’après-midi. Une route cahoteuse à travers le désert longeait la cordillère. Quatre cents kilomètres. Rubén serra les dents jusqu’au crépuscule, les crocs de boucher rivés à ses entrailles se resserrant un peu plus sous les soubresauts de l’asphalte. Il émergeait sur les crêtes, le corps baignant façon formol dans l’habitacle. Il pensait à Jana, au vide de son absence, aux hommes réfugiés dans ce monastère perdu, bouillant de fièvre. Le soleil déclinait sur les monts enneigés quand il atteignit les premiers contreforts de la cordillère.
Le parc national de Los Alerces s’étendait sur près de trois cent mille hectares. Des forêts centenaires tapissaient les collines, ceinturant rivières et lacs clairs. Rubén suivit la route bitumée qui sillonnait la réserve, longea des campings fermés, quelques petites exploitations sans tracteurs où grognait parfois un cochon, des champs de pommes de terre, des vaches esseulées, une école… Effets secondaires d’antalgiques, hyperthermie ou contrecoup d’une convalescence suicidaire, il arriva au monastère de Los Cipreses dans un état de confusion proche de l’étourdissement.
La nuit était tombée sur le village de montagne. Rubén acheva la bouteille d’eau qui traînait sur le siège de la berline, vérifia le chargeur du Glock et marcha à pas comptés jusqu’à la cloche pendue à l’entrée du bâtiment. Les médicaments et la poussière avaient fini d’assécher sa gorge, l’eau qu’il buvait par litre n’y changeait rien, son corps le suppliait de s’allonger, de fermer les paupières, ou de changer d’enveloppe.
— Oui ?
Le moine qui lui ouvrit était presque aussi pâle que lui. Le type qu’ils avaient joint au téléphone, d’après la voix effacée. Rubén s’excusa pour le dérangement à une heure si tardive, se présenta comme un ami de M. Torres, demanda à voir le cardinal. Le jeune homme aux sandales élimées arbora une moue ennuyée.
— C’est que… ils ne sont pas revenus, dit-il. Ni M. le cardinal ni ses amis. Nous les attendons toujours.
— Il est onze heures du soir, nota Rubén.
— Oui, je sais. J’avoue que nous nous inquiétons…
Difficile de savoir s’il mentait ou non — on y voyait à peine à la lueur blafarde de la lanterne. Rubén tira le moine dehors et, de la main droite, le plaqua contre la porte de bois.
— Écoute, frère Tuck, lâcha-t-il d’un air mauvais, je suis fatigué et je n’ai pas de temps à perdre avec tes salades : Ardiles est là, avec les autres ?
Le moine fit danser sa pomme d’Adam devant le regard brûlant du détective.
— Dieu m’est témoin, dit-il. Quelqu’un a appelé le monastère hier après-midi en demandant à parler au cardinal. Ils sont partis peu après pour le rendez-vous.
— Quel rendez-vous ?
— Je ne sais pas, avoua le moine, le cardinal ne me l’a pas dit. Pas très loin, j’imagine : ils devaient rentrer avant la nuit, répéta-t-il.
— Qui a appelé le monastère ?
— Un certain Diaz.
Le botaniste en fuite depuis Colonia, l’ex-agent du SIDE.
— Le cardinal est parti avec Ardiles et ses hommes ? grogna Rubén.
— Heu… oui, oui.
— Quel genre de véhicule ?
— Un 4 × 4…
— Quel genre ?!
— Un Land Cruiser noir, répondit-il, les yeux louchant de peur, avec des vitres teintées…
Diaz. Il devait chercher à monnayer le document original. Ça n’expliquait pas où ils étaient partis, pourquoi ils avaient tant de retard. Le moine, visiblement, n’en savait pas plus.
— Une Indienne est venue ici ces jours-ci ? demanda Rubén. Une grande brune, la trentaine, mapuche ?
— Non. (Il secoua sa tête rasée.) Non…
Rubén grimaça devant la face blême du frère. Ils lui échappaient, une fois de plus… Il retourna vers la voiture tandis que le moine bouclait sa porte, quitta le parking. La nuit était noire. Il se gara un peu plus loin, à l’orée d’un bois. Il attendit plus d’une heure dans la pénombre de l’habitacle, guettant les mouvements à l’entrée du monastère, mais aucun véhicule ne se manifesta. Le vent dehors bruissait dans les arbres, chargé d’eau. Rubén inclina le siège, abruti de fatigue et de drogues, et plongea tête à l’envers dans un sommeil sans mémoire.
Le fantôme de Jana ne le visita pas cette nuit-là, mais le mauvais pressentiment était le même en se réveillant. Il avait comaté six ou sept heures et son corps à froid était maintenant comme une longue plainte. Le jour se levait sur les cimes et le parking vide du monastère. Rubén n’avait pas faim mais il ne tiendrait pas longtemps dans cet état.
Un chat à l’oreille croqué montait la garde devant la poubelle éventrée d’un restaurant aux rideaux tirés, encore fermé à cette heure. Rubén passait à hauteur de la ferme voisine, en quête d’un bar ouvert, quand une guimbarde à la peinture décolorée apparut dans son angle mort. L’arrière-cour d’une ferme. Il stoppa net : une vieille Ford paissait dans les flaques, sans vitre côté passager. Celle de Jana, reconnaissable entre mille. Son cœur battit plus vite. Rubén mit pied à terre et marcha vers le bâtiment, misérable sous la bruine qui s’était mise à tomber. La Ford prenait l’eau au milieu de la cour, où s’entassaient des bouts de planches, de ferraille. À l’abri d’un préau surmonté de tôles ondulées, quelqu’un bricolait sous les essieux d’un 4 × 4 : un Land Cruiser noir. Rubén jeta un regard fiévreux autour de lui, la main posée sur la crosse de son arme, ne détecta aucun mouvement derrière les fenêtres écaillées. La ferme semblait déserte, hormis le type sous l’abri qui servait de garage…
— Oh !
Un adolescent glissa du bas de caisse et dévisagea l’étranger qui approchait. Le métis avait vingt ans et se méfiait des winka.
— Je cherche la femme qui conduit la Ford, fit Rubén en désignant l’épave dans son dos : elle est ici ?
Les joues tachées de graisse du jeune homme s’empourprèrent.
— Elle est ici ? insista-t-il.
— Non…
— D’où il sort alors, ce tas de ferraille ?
— C’est à mon père, bredouilla le jeune homme.
— Immatriculé à Buenos Aires, commenta Rubén. Tu te fous de ma gueule ?
— Non… Non.
Felipe rougissait jusqu’aux oreilles.
— Écoute, s’adoucit Rubén, je suis un ami de la femme à qui appartient la Ford : dis-moi où elle est !
— Je ne sais pas, s’entêta le métis. Je sers au restaurant, c’est tout.
— Ah oui. Et ce 4 × 4 ? relança-t-il en désignant la carrosserie du Land Cruiser, trouée d’impacts de balles. Tu vas me dire qu’il est tombé du ciel, pile dans ta cour pourrie ?
Les yeux du winka le traversaient de part en part.
— Mon père et mon frère sont partis à la ville. C’est eux qui l’ont ramené, moi je…
— Je me fous du 4 × 4, coupa Rubén. Tout ce qui m’intéresse, c’est les types qui étaient dedans. Eux et la femme qui conduisait la Ford. Il s’agit d’une histoire de meurtre. Dis-moi ce que tu sais avant de t’attirer un tas d’ennuis.
Felipe se dandina, finit par avouer que les deux véhicules avaient été abandonnés la veille, dans la forêt. Le 4 × 4 était accidenté, ils avaient dû le sortir du fossé avec son père et son frère, partis chercher des pièces, la Ford était en l’état ; ils avaient ramené les voitures à la ferme, pour les réparer…
— Qui vous a dit que ces véhicules étaient abandonnés ? demanda Rubén.
— La Mapuche, répondit le serveur du restaurant. Jana…
Rubén fourra des billets de cent pesos dans la poche du blanc-bec.
— Montre-moi l’endroit.
Les cailloux de la piste ricochaient contre le bas de caisse. Felipe restait silencieux sur le siège avant de la berline. Il avait vu la crosse du pistolet qui dépassait de la veste de l’étranger, son visage trempé de sueur malgré la vitre ouverte, la douleur dans ses yeux. Ils traversaient la forêt, à fond de troisième sur la piste devenue glissante. Le jeune homme n’était pas rassuré, regardant d’un œil mélancolique la pluie élastique sur les collines. Il se demandait si ce type lui mentait, si on les accuserait de vol, de quel meurtre il parlait. Ils grimpèrent un lacet, s’engagèrent dans un long virage à travers la forêt. Felipe fit signe de ralentir : c’était par là.
Un coin perdu entre lacs et collines, au milieu des araucarias et des bosquets insondables. La première ferme était à des kilomètres… Rubén inspecta les traces sur le bord de la piste. Il avait plu mais un arbre se tenait incliné près du fossé. Un pin, avec des marques de peinture sur le tronc. Il courba l’échine, vit des éclats de pare-brise parmi les herbes, des bouts de plastique, aussi des douilles. Il y en avait au moins une dizaine, de plusieurs calibres, éparpillées près du lieu de l’accident… Rubén se redressa, des fourmis dans le sang. Le métis se tenait à distance, inquiet à l’idée de gagner tant d’argent si facilement.
— C’est Jana qui vous a dit de récupérer le 4 × 4 ? Sa Ford aussi, tu es sûr ?
Felipe fit un signe affirmatif. La veille au soir. Rubén se tourna vers la forêt, circonspect. La végétation était dense sous les branches, le ciel d’un blanc chimique par-delà les collines.
— Il y a un sentier à travers la forêt ? demanda-t-il.
— Oui. Un peu plus haut, dans le virage. Mais ça ne va nulle part, ajouta le jeune homme. Y a rien par ici : que les ruines d’un monastère, à une ou deux heures de marche…
Plein nord, c’était la direction. Rubén avait remonté la piste à pied en suivant les indications du métis. Les antalgiques le rendaient fébrile, la douleur irradiait de son flanc gauche, une pointe enflammée juste au-dessus du cœur. Il gémit le long du sentier, presque invisible sous les frondaisons. Les racines et les ronces freinaient sa progression, la pluie tombait à grosses gouttes éparses, filtrée par les branches, aiguisant l’odeur d’humus. Il trouva une nouvelle douille à terre, qui provenait d’une carabine. Calibre 7.62. Le même que son Remington. Jana. Elle les avait pris en chasse, dans la forêt… Rubén grimpa la pente douce qui filait à travers bois, les poumons au supplice, n’entendait plus que son pouls bourdonner jusqu’à ses tempes, comme des appels au secours. Il s’arrêta un instant pour boire un peu d’eau, jeta la bouteille vide, marcha encore, les poches de sa veste alourdies de chargeurs, épiant les bruits de la forêt. La pluie l’avait trempé sans le rafraîchir. Jana était là, noyée quelque part, chasseuse ou chassée parmi l’océan de verdure. Il stoppa de nouveau, perdu, épuisé par cette course comme une chute dans le vide. La boue collait à ses chaussures quand des croassements sinistres le guidèrent jusqu’à la clairière voisine.
Un vent maussade balayait la petite étendue de boue. Un homme pendait sous un arbre, pantin nu et grotesque avec sa tête tordue à même le sol, et son pied puant encore attaché à la branche. Le tibia fracturé était sorti de la jambe, la peau d’un noir violacé, comme si la gangrène déjà l’attaquait. Rubén dut chasser les corbeaux pour identifier le tortionnaire du delta. Les charognards s’acharnaient sur ses yeux et il n’avait plus d’oreilles : une blessure nette, qui n’était pas l’œuvre des oiseaux.
Rubén vomit au pied de l’arbre. Il se redressa mais le ciel basculait. Il aperçut la pelle métallique abandonnée près de l’amas de terre retournée, à quelques pas de là. Une tombe, fraîchement creusée. Les haut-le-cœur succédaient aux nausées. Il trouva quelques bouteilles d’eau pleines dans les fougères, une lampe à gaz, des emballages plastique : les restes d’un campement… Du massacre. Rubén pataugeait dans les flaques quand une sorte de couinement sur sa gauche le sortit de sa torpeur : Diaz se terrait derrière un tronc, enchaîné, le regard à moitié fou.
— Aidez-moi, glapit-il du bout des lèvres. Aidez-moi, je vous en prie…
Le botaniste rêvait de mourir parmi les fleurs, pas de faim dans cette auge, chiant de peur et suppliant. Il pleurait comme un chiot, incapable de maîtriser les tremblements qui l’agitaient. Reconnaissait-il le détective ? Rubén approcha de l’arbre où on l’avait enchaîné, le cœur serré. Jana : ce n’était plus de la vengeance, mais du suicide.
— Où est-elle ? le pressa-t-il. Où est l’Indienne ?
— Hiiii.
Oui, Franco Diaz était devenu fou. Rubén tira sur la chaîne qui serrait son cou.
— Par où est-elle partie ?! Putain, réponds-moi !
— Là… (Il tendit ses ongles pleins de terre vers les bois.) Là… Je… je vous en prie, libérez-moi.
Le nord, toujours. Pas d’autre solution que de le croire. Rubén visa les arbres sous la bruine et, sans un mot, abandonna le captif à son sort. Les exhortations du botaniste se perdirent vite dans son dos ; il appela Jana sous les futaies, plusieurs fois, mais ses jambes le portaient à peine. Il respirait par le ventre, l’esprit vague dans un corps cristallin. Il ne savait plus s’il était en train de se perdre, de la perdre, de tout perdre. Le Glock sous sa veste pesait une tonne, les chargeurs dans sa poche semblaient le tirer vers le bas.
— Jana ?!… Jana !
Des larmes d’impuissance montaient à ses yeux tandis qu’il l’appelait, en vain. Il marcha au hasard, sans plus de repères. La cage à lions, les petits pas d’orphelins, Elsa, Daniel, l’Histoire bégayait. Rubén désespérait au milieu de la forêt quand un chien apparut sous les branches. Un bâtard au poil sale qui émit un jappement bizarre en trottinant vers lui.
— D’où tu sors, toi ?
Difficile de savoir si sa queue frétillait ou s’il crevait de faim : il renifla l’étranger, tendit son museau grisonnant en gage d’on ne sait quoi, piétina le sol, tourna autour de lui comme un manège. À qui d’autre que Jana pouvait appartenir ce sac à puces ? L’animal semblait l’attendre. Rubén le suivit à travers bois. Le jour perçait par intermittence, il bouillait de fièvre mais ce chien miteux avait quelque chose de familier et savait visiblement où il allait. Les pins se firent moins denses. Le chien se retournait vers l’homme qui lui emboîtait le pas comme pour lui enjoindre de se presser, mais Rubén était déjà au bord de la rupture. Une détonation claqua soudain dans l’air humide. Un coup de feu qui venait des hauteurs : trois cents mètres peut-être. L’ancienne mission. Rubén s’élança, le cœur dans la gorge. Chaque mètre lui coûtait une vie mais il n’y avait plus de chien, de ciel blanc ni de pluie : deux silhouettes gisaient plus haut entre les ruines.
Une femme aux cheveux noirs, et un géant chauve dressé sur elle, qui s’acharnait sur son visage à coups de poing. Ses sutures craquaient dans son dos, Rubén sentait le sang couler sous ses vêtements, ou alors lui aussi devenait fou. Un mauvais rêve.
— Tu voulais me planter, hein ?! Tu voulais me planter !
Parise soufflait si fort pour expulser sa haine qu’il n’entendit pas venir les pas dans son dos : quand il se retourna, deux lames grises piquées de bleu le fixaient, et la gueule noire d’un Glock.
Rubén pressa aussitôt la queue de détente. La tête projetée en arrière, le géant effectua une brève vrille avant de tomber sur le sol. Un nuage de poudre s’évapora. À bout portant, le cerveau de Parise avait explosé. Le chien jappa, apeuré. Sentant une présence, Rubén braqua le pistolet sur sa droite et vit le vieillard qui tremblait contre le muret. Ardiles. Il tenait son bras bandé contre lui, recroquevillé parmi les épineux et les pierres rongées de mousse, sans arme. Jana ne bougeait pas, écrasée par le cadavre de Parise ; Rubén s’agenouilla et gémit en dégageant les cent dix kilos de la brute.
— Jana…
Des morceaux de chairs gélatineuses avaient giclé sur elle, inerte. Rubén ne voyait que son visage affreux sous la peinture craquelée, ne savait par quel bout la prendre : le nez, les lèvres, les yeux, tout ce sang qui s’écoulait d’elle… Il découvrit le collier d’oreilles sur sa poitrine, frissonna d’horreur.
— Jana, murmura-t-il. Jana…
Ses arcades avaient éclaté sous les coups, son nez cassé était en bouillie, sa bouche fendue. Pas d’impact de balles, ni de plaies, que le poison de la barbarie dans ses veines. Rubén arracha le collier sanguinolent de son cou et l’envoya au loin.
— C’est fini, dit-il en la serrant. C’est fini…
La bruine tombait sur le champ de ruines. Il berça sa fée malade, ses cheveux poissés de sang, l’implorant de vivre.
Non, Jana était une fille courageuse, elle ne pouvait pas mourir, pas maintenant, pas après ce qu’ils avaient traversé. Il tressaillit en sentant son pouls contre son cœur. Elle eut un soupir et ouvrit les yeux, subjuguée.
— Rubén…
Sa voix remontait du fond des âges. Était-il devenu comme elle, un fantôme ? La Mapuche resta un moment incrédule, dévisagea Rubén, les yeux baignés de larmes roses, puis elle aperçut Gasoil à ses côtés, qui reniflait le cadavre du tueur. Tout redevint net, réel : les ruines de l’ancienne mission, la lumière blanche du matin, la bruine. Secondes stupéfiantes. Rubén.
— Je croyais… qu’ils t’avaient tué, bredouilla-t-elle.
— Non… Non.
Jana l’enlaça, de toutes ses forces, et la haine qui depuis des jours lui tordait le ventre sembla voler en éclats. Rubén l’avait ramenée d’entre les morts. Il lui dit des mots de réconfort, des mots d’amour, blottis l’un contre l’autre, le temps qu’elle réalise sa terrible méprise. La pluie fine rafraîchit leurs visages ; celui de Jana n’était qu’un masque de douleur, des larmes de sang coulaient sur ses joues mais elle ne les sentait plus. Rubén voulut l’aider à se relever mais c’est lui qui chancelait. Elle vit son teint livide, le bras qu’il pouvait à peine bouger, les bouts d’âme bleue qui s’accrochaient à la vie.
— Tu vas tenir le coup ? demanda-t-elle.
— Oui, oui…
Il y avait de l’eau au campement, la descente à travers bois les mènerait jusqu’à la clairière où Diaz les attendait, enchaîné à son arbre. Les Grands-Mères avaient besoin de l’ex-agent du SIDE, du général et des autres pour recueillir leurs témoignages et les juger, tous, jusqu’au dernier… Gasoil menait une garde inutile près d’Ardiles, qui les observait depuis les épineux, l’œil vitreux. Jana cala Rubén contre son épaule, pour l’aider à marcher. Il marcherait. Ils ne se quitteraient plus — plus jamais.
Leurs ennemis les appelaient les Auracan, ceux qui ont la rage. Du pied, la Mapuche secoua le vieil homme à terre.
— Relève-toi, sale fils de pute.