«Il y a des personnes qui voudraient faire de la littérature une chose abstraite et l’isoler au milieu des choses humaines… Quoi! Après une révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événements de plusieurs siècles, on interdira à l’écrivain toute considération élevée, on lui refusera d’examiner le côté sérieux des objets! Il passera une vie frivole à s’occuper de chicanes grammaticales, de règles de goût, de petites sentences littéraires! Il vieillira enchaîné dans les langes de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin de ses jours un front sillonné par ses longs travaux, par ses graves pensées, et souvent par ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur de l’homme!… Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire à l’état d’enfance, dans l’âge de la force et de la raison. Je ne puis me renfermer dans le cercle étroit qu’on voudrait tracer autour de l’écrivain…»[49].
C’est parce qu’il ne s’est pas renfermé dans ce cercle étroit que Chateaubriand a si puissamment agi sur son siècle. Il n’est pas possible de séparer chez lui l’homme de l’écrivain: l’homme de lettres et l’homme d’État, l’homme de pensée et l’homme d’action ne faisaient qu’un. Presque tous ses livres ont été des actes, et c’est pour cela qu’aujourd’hui encore, à cette aurore du XXe siècle, ils sont vivants comme au premier jour. S’ils n’avaient été que des fleurs de littérature et des modèles de style, ils dormiraient depuis longtemps, comme tant d’autres chefs-d’œuvre, dans la poudre des bibliothèques. Mais ils ont été aussi des leçons et des exemples, et ces leçons, ces exemples, nous avons besoin plus que jamais de les entendre et de les suivre. Ils ont été dictés par les plus nobles sentiments, par les plus généreuses passions, l’honneur, le désintéressement, le sacrifice. À quel moment fut-il plus nécessaire de réveiller dans les âmes, de ranimer dans les cœurs ces sentiments et ces passions? Chateaubriand dort depuis cinquante ans son dernier sommeil dans sa tombe de l’îlot du Grand-Bé. Et pourtant jamais heure ne fut plus opportune pour faire entendre de nouveau sa grande voix, pour remettre ses enseignements sous les yeux des générations nouvelles. Defunctus adhuc loquitur.[50]
Une rapide revue de ses principaux ouvrages va nous en fournir la démonstration.
Napoléon Bonaparte a remporté de prodigieuses victoires; il est entré dans toutes les capitales, il a vu à ses pieds tous les rois. Mais la campagne d’Italie et la campagne d’Égypte, Austerlitz, Marengo, Wagram, Friedland, Iéna, toutes ces victoires et cent autres pareilles, ont été suivies de revers inouïs. Ces ennemis tant de fois vaincus, Napoléon est allé les chercher lui-même, jusqu’aux extrémités de l’Europe, et, de Moscou, de Vienne, de Cadix, il les a amenés jusque sous les murs de Paris. Et c’est pourquoi il est une journée, dans sa vie, plus glorieuse, plus véritablement grande que celles que je viens de rappeler. C’est le dimanche 28 germinal an X[51], le jour de Pâques de l’année 1802. Ce jour-là, à six heures du matin, une salve de cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la ratification du traité de paix signé entre la France et l’Angleterre, la promulgation du concordat et le rétablissement de la religion catholique.
Quelques heures plus tard, suivi des premiers Corps de l’État, entouré de ses généraux en grand uniforme, le Premier Consul se rendait du palais des Tuileries à l’Église métropolitaine de Notre-Dame, où le cardinal Caprara, légat du Saint-Siège, après avoir dit la messe, entonnait le Te Deum, exécuté par deux orchestres que conduisaient Méhul et Cherubini. Ce même jour, le Moniteur insérait un article de Fontanes sur le Génie du Christianisme qui venait de paraître et qui, à cette heure propice, allait être lui-même un événement.
Ce n’est pas sans émotion qu’on lit, dans le Journal des Débats du samedi 27 germinal an X: «Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame retentira enfin, après dix ans de silence, pour annoncer la fête de Pâques.» Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu’au matin de ce 18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les joyeuses volées du bourdon de la vieille église! Dans les villes, dans les hameaux, d’un bout de la France à l’autre, les cloches répondirent à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable Alleluia! Le Génie du Christianisme mêla sa voix à ces voix sublimes; comme elles, il rassembla les fidèles et les convoqua au pied des autels.
Chateaubriand ici avait devancé Bonaparte. Lorsqu’il était rentré en France, au printemps de 1800, après un exil de huit années, il apportait avec lui, dans sa petite malle, où il n’y avait guère de linge, le premier volume du Génie, qui avait alors pour titre: Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre. Pendant deux ans, il ne cessa de remanier et de perfectionner son ouvrage, si bien que le jour où fut publié le Concordat, les cinq volumes[52] se trouvèrent prêts.
Dans toute notre littérature, il n’est pas un autre livre qui ait produit un effet aussi considérable, qui ait eu des conséquences aussi grandes et aussi heureuses; son importance historique dépasse encore son importance littéraire.
Ce que Voltaire et les Encyclopédistes avaient commencé, la Révolution l’avait achevé. L’œuvre des bourreaux avait complété l’œuvre des sophistes. L’édifice religieux s’était écroulé tout entier. De la France chrétienne, plus rien ne restait debout. Pie VI mourait captif à Valence, et l’on se demandait, s’il ne serait pas le dernier pape. Le matérialisme le plus éhonté, le sensualisme le plus abject triomphaient avec le Directoire. Ce qu’il y avait alors de littérature en France se traînait stérilement dans l’imitation des coryphées du philosophisme. Le XVIIIe siècle finissant se fermait sur le succès de l’odieux poème de Parny: La Guerre des Dieux. C’est à cette heure-là que Chateaubriand, seul, pauvre, exilé, ramené à la foi par la douleur, se tourne vers le Christianisme, célèbre ses beautés et ose lui promettre la victoire. Déjà son livre s’avance, et voilà que lui arrive un collaborateur inattendu. Bonaparte rétablit le culte, où il ne voit d’ailleurs qu’un moyen d’ordre et de discipline; il rouvre les temples, mais ces temples rouverts, qui les remplira? La politique agit sur les faits, mais elle n’a pas d’action sur les âmes, et ce sont les âmes qu’il faudrait changer. Ce sera l’œuvre de Chateaubriand. La réaction n’est pas faite, il la fera. On entend encore à l’horizon le rire de Voltaire: ce rire s’évanouira comme un vain son, lorsque retentira la voix de Chateaubriand, lorsqu’on entendra ces accents, à la fois si anciens et si nouveaux, tout pénétrés de bon sens et de raison, de lumière et de poésie, d’imagination et d’éloquence.
Le Génie du Christianisme n’était pas un ouvrage de théologie; ce n’était pas non plus une œuvre de réfutation et de critique. Les beautés de la religion chrétienne, les grandes choses qu’elle avait inspirées depuis les bonnes œuvres jusqu’aux pensées de génie; les services qu’elle avait rendus à la civilisation et à la société, ceux dont lui étaient redevables la poésie, les beaux-arts et la littérature; comment enfin elle se prêtait merveilleusement à tous les élans de l’âme et répondait à tous les besoins du cœur: tel est le cadre que Chateaubriand avait magnifiquement rempli. Les apologistes qui l’avaient précédé s’étaient exclusivement attachés aux preuves surnaturelles du Christianisme. Chateaubriand employait surtout des preuves d’un autre ordre. Au lieu d’aller de la cause à l’effet, il passait de l’effet à la cause; il montrait, non que le Christianisme est excellent parce qu’il vient de Dieu, mais qu’il vient de Dieu parce qu’il est excellent, parce que rien n’égale la sublimité de sa morale, l’immensité de ses bienfaits, la pureté de son culte.
C’était bien là l’apologie que réclamait le temps. L’effet fut immédiat et il fut prodigieux. Et puisque sont revenus, après un siècle écoulé, les jours mauvais, les négations brutales, les violences sectaires, le livre de 1802 retrouvera sans doute, à l’aurore du XXe siècle, quelque chose de son premier succès.
L’influence du Génie du Christianisme n’a pas été seulement religieuse et sociale. Ce livre immortel a été, plus qu’aucun autre, une œuvre d’initiative. Il a lancé les intelligences dans vingt voies nouvelles, en art, en littérature, en histoire.
C’est lui, qui rapprit à notre pays le chemin des deux antiquités, qui ramena les esprits à ces deux grandes sources d’inspiration, la Bible et Homère.
Les Pères de l’Église – saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise, Tertullien – étaient relégués dans un complet oubli. Chateaubriand remit en lumière ces admirables et puissantes figures.
La supériorité des écrivains du XVIIe siècle sur ceux du XVIIIe était méconnue. Chateaubriand rétablit les rangs. Grâce à lui, justice fut rendue à Bossuet et à Pascal, comme à Moïse et à Homère.
Les chefs-d’œuvre des littératures étrangères n’avaient pas encore obtenu droit de cité dans la nôtre. On lisait le Roland furieux, à cause des amours de Roger et de Bradamante, et un peu aussi la Jérusalem délivrée, à cause de l’épisode d’Armide; mais c’était à peu près tout. On ignorait volontiers la Divine comédie, les Lusiades, le Paradis perdu, la Messiade. Chateaubriand nous dit leurs mérites; par d’habiles citations, il nous révèle leurs beautés. C’est lui qui, le premier, nous apprend à regarder au delà de nos frontières.
C’est lui également qui a créé la critique moderne, l’une des gloires du XIXe siècle. Avant lui, la critique s’occupait, non de la pensée, mais de la grammaire, non de l’âme, mais de la syntaxe. Elle avait quelque peu l’air de l’auceps syllabarum, dont se raille quelque part Cicéron. Chateaubriand a vite fait de sentir le vide de cette rhétorique, la puérilité de ces chicanes grammaticales. Il substitue à la critique des défauts celle des beautés. Dans ses chapitres sur la Poétique du Christianisme, il compare toutes les littératures de l’antiquité avec toutes celles des temps modernes. Il étudie tour à tour les caractères naturels, tels que ceux de l’époux, du père, de la mère, du fils et de la fille, et les caractères sociaux, tels que ceux du prêtre et du guerrier, et il nous montre comment ils ont été compris par les grands écrivains. Il élargit ainsi le domaine de la critique et lui ouvre de nouveaux horizons: il l’élève à la hauteur d’un art.
Et comme il a renouvelé la critique, il renouvelle de même la poésie. S’il était un point sur lequel, à la fin du XVIIIe siècle, tout le monde fût d’accord, dans la République des lettres, c’était l’incompatibilité de la poésie et de la foi chrétienne. On en était plus que jamais aux fameux vers de Boileau: «De la foi des chrétiens les mystères terribles – D’ornements égayés ne sont pas susceptibles». Dieu n’avait rien à voir, rien à faire dans une ode ou dans un poème: Jupiter, à la bonne heure! On ne pouvait faire des vers, on ne pouvait en lire sans avoir sous la main le Dictionnaire de la Fable. C’est le Génie du Christianisme qui a changé tout cela. Chateaubriand a banni de la poésie les sentiments et les images du paganisme; il lui a rendu ses titres et restitué son domaine: la nature et l’idéal, l’âme et Dieu.
Et de même, il a rendu leurs titres à nos vieilles cathédrales. Lorsqu’il les avait décorées du nom de barbares, Fénelon n’avait fait que résumer les idées de tout son temps. Aux dédains du siècle de Louis XIV avaient succédé les mépris du siècle de Voltaire. On les avait badigeonnées, meurtries, déshonorées. En trois pages, Chateaubriand arrêta ce beau mouvement. L’archéologie du moyen âge est sortie de son chapitre sur les Églises gothiques. «C’est grâce à Chateaubriand, a dit un professeur de l’École des Chartes, M. Léon Gautier, que nos archéologues ont retrouvé aujourd’hui tous les secrets de cet art remis si légitimement en honneur; c’est grâce à Chateaubriand que M. Viollet Leduc peut écrire son Dictionnaire de l’Architecture, et M. Quicherat professer son admirable cours à l’École des Chartes; c’est grâce à Chateaubriand que Notre-Dame et la Sainte-Chapelle sont si belles et si radieuses.»[53] M. Ernest Renan a dit, de son côté: «C’est au Génie du Christianisme, à Chateaubriand, que notre siècle doit la révélation de l’esthétique chrétienne, de la beauté de l’art gothique.»[54]
Le Génie du Christianisme n’est donc pas seulement un chef-d’œuvre, c’est un livre d’une nouveauté profonde et d’où est sorti le grand mouvement intellectuel, littéraire et artistique, qui restera l’honneur de la première moitié du XIXe siècle. Le bon Ducis avait mis à la scène, non sans succès, les principaux drames de William Shakespeare. L’académicien Campenon raconte[55] qu’étant allé le voir à Versailles, par une assez froide journée de janvier, il le trouva dans sa chambre à coucher, monté sur une chaise, et tout occupé à disposer avec une certaine pompe, autour du buste du grand tragique anglais, une énorme touffe de buis qu’on venait de lui apporter. Comme il paraissait un peu surpris: «Vous ne voyez donc pas? lui dit Ducis, c’est demain la Saint-Guillaume, fête nationale de mon Shakespeare.» Puis, s’appuyant sur l’épaule de Campenon pour descendre, et l’ayant consulté sur l’effet de son bouquet, le seul sans doute que la saison eût pu lui offrir: «Mon ami, ajouta-t-il avec émotion, les anciens couronnaient de fleurs les sources où ils avaient puisé.»
Que d’écrivains, parmi ceux qui comptent, poètes, historiens, critiques, orateurs, ont trouvé des inspirations dans le Génie du Christianisme! Combien ont puisé à cette source et auraient dû, le jour de la Saint-François, couronner de fleurs le buste de Chateaubriand!
La publication d’Atala avait précédé celle du Génie du Christianisme. Atala était un roman et un poème. Au sortir du drame gigantesque dont la France venait d’être le théâtre, après tant de scènes tragiques et de péripéties sanglantes, besoin était que le roman lui-même se transformât et présentât au lecteur autre chose que des tableaux de société, des conversations de salon, des portraits et des anecdotes. Ce besoin de nouveauté, Chateaubriand allait le satisfaire. Tandis que Mme de Staël, à la même heure, dans Delphine, suivait le train commun, il sortait de toutes les routes connues et transportait le roman du salon dans le désert. Déjà sans doute Bernardin de Saint-Pierre lui avait fait franchir les mers; mais l’Île-de-France, c’était encore la France; Paul et Virginie étaient Français. Les héros de Chateaubriand étaient deux sauvages: Chactas, fils d’Outalissi, fils de Miscou, et Atala, fille de Simaghan aux bracelets d’or. La hardiesse, certes, était grande, et comme s’il eût voulu ajouter encore aux difficultés de son sujet, le jeune auteur avait mis, à côté de ses deux sauvages, au premier plan de son livre, un homme noir, un vieux missionnaire, un ancien Jésuite, le Père Aubry. C’était pour échouer cent fois auprès du public de 1801; le livre pourtant fut accueilli avec enthousiasme. C’est qu’il y avait, dans cette peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude, et dans ce tableau des troubles de l’amour, au milieu du calme des déserts, une originalité puissante, la révélation d’un monde nouveau, l’attrait de l’inconnu, et, par-dessus tout, cette ardeur, cette flamme, ce rayonnement de jeunesse qui surpassent le rayonnement même et l’éclat du génie.
La partie descriptive du roman était supérieure encore à la partie dramatique. Notre littérature descriptive n’a pas de pages plus splendides que celles où Chateaubriand a peint les rives du Meschacébé, les savanes et les forêts de l’Amérique: tableaux merveilleux où le génie de l’artiste s’est élevé à la hauteur du modèle: majestati naturæ par ingenium.
Il y avait des défauts sans doute, et les critiques du temps – les Morellet, les Giuguené, les Marie-Joseph-Chénier – ne manquèrent pas de les signaler; mais que pouvaient les railleries contre la magie du talent? Atala, Chactas, le Père Aubry sont des êtres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu sa réalité dans le cœur du poète. La simple sauvage, l’ignorante Atala, est une figure de plus dans le groupe de ces figures immortelles dont le génie a composé un monde aussi vivant que le monde réel.
Atala fut longtemps préféré à René, qui parut dans le Génie du Christianisme, à la suite du chapitre sur le Vague des passions; mais René prit peu à peu la première place, il l’a gardée.
Ce court récit n’est pas, comme on l’a trop dit, un souvenir intime du poète, un épisode de famille; ce n’est pas non plus un roman dans la banale acception du mot. C’est la peinture d’un état de l’âme, des mélancolies et des tristesses d’un jeune homme dont l’imagination est riche, abondante et excessive, et dont l’existence est pauvre et désenchantée. René est l’amant de l’impossible. Ses rêveries, ses incertitudes, les vagues ardeurs qui le consument, ne sont pas l’indice d’une passion dirigée vers un objet saisissable, mais le symptôme de l’incurable ennui d’une âme tourmentée par le douloureux contraste de l’infini de ses désirs avec la petitesse de ses destinées. Cette aspiration vers l’impossible, le poète ne peut pas la maintenir dans les régions métaphysiques; il lui donne un nom, une forme, un visage, et il l’appelle Amélie. Amélie, c’est l’impossible personnifié, et René, en tournant vers elle une pensée qui ne s’avoue pas, un sentiment qui frémirait de lui-même, ne fait qu’obéir à sa nature, révoltée contre la réalité, se débattant sous l’inégal fardeau de ses grandeurs et de ses misères, et aspirant sans cesse à placer sur quelque cime inaccessible quelque objet inabordable, pour se donner enfin un but en cherchant à l’approcher et à l’atteindre.
Au fond, le héros de Chateaubriand, ce poursuivant de l’impossible, est malade, et sa maladie est contagieuse. Vienne le Romantisme, et les salons et les cénacles seront remplis de pâles élégiaques, de poitrinaires rubiconds, jeunes désabusés qui n’avaient encore usé de rien:
Ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.
On appelait cela le mal de René. Cette mode a passé, et le petit livre de Chateaubriand lui a survécu. Nous pouvons aujourd’hui le relire sans danger et l’admirer sans crainte. N’est-ce pas M. Nisard, le plus classique et le plus sage de nos critiques, qui a dit, à la fin de son Histoire de la littérature française:
«J’ai relu à plusieurs reprises René, et une dernière fois avant d’en parler ici. Comme dans Paul et Virginie, à certaines pages irrésistibles, les larmes me sont venues; j’ai pleuré, c’était jugé. Voltaire a raison: «Les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer.» Mettons l’amendement de Chateaubriand: «Pourvu que ce soit d’admiration autant que de douleur.» C’est ainsi que René fait pleurer. On y pleure non seulement du pathétique de l’aventure, toujours poignante, quoique toujours attendue, mais de l’émotion du beau qui poétise toutes ces pages.»[56]
Le Génie du Christianisme avait valu à son auteur d’être nommé par le Premier Consul, en 1803, secrétaire de la légation de la République à Rome. Il n’y devait rester que peu de mois. Quelques jours avant de quitter la Ville Éternelle, le 10 janvier 1804, il écrivit à M. de Fontanes une Lettre sur la Campagne romaine, qui parut dans le Mercure de France.[57] Depuis Montaigne jusqu’à Gœthe, beaucoup d’écrivains, français ou étrangers, avaient parlé de Rome. Aucun n’en a parlé comme Chateaubriand. Nul n’a senti et rendu comme lui le caractère grandiose et l’attendrissante mélancolie des ruines romaines. On sait à cet égard le jugement de Sainte-Beuve, écrit pourtant à une époque où il se piquait de n’être plus sous le charme: «La lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine, dit-il, est comme un paysage de Claude Lorrain ou du Poussin: Lumière du Lorrain et cadre du Poussin… En prose, il n’y a rien au delà.» Et le célèbre critique ajoutait: «N’oubliez pas, m’écrit un bon juge, Chateaubriand comme paysagiste, car il est le premier; il est unique de son ordre en français. Rousseau n’a ni sa grandeur ni son élégance. Qu’avons-nous de comparable à la Lettre sur Rome? Rousseau ne connaît pas ce langage. Quelle différence! L’un est genevois, l’autre olympique.»[58]
C’est à Rome, en 1803, que Chateaubriand conçut la première pensée des Martyrs, et depuis cette époque il ne cessa d’y travailler. Après de longues études et de savantes recherches, il s’embarqua et alla voir les sites qu’il voulait peindre. Il commença ses courses aux ruines de Sparte et ne les finit qu’aux débris de Carthage, passant par Argos, Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis.
L’ouvrage parut au mois de mars 1809 et fut aussitôt violemment attaqué. Outre que la presse était alors aux gages de la police, laquelle avait ses raisons pour n’aimer pas l’ennemi de César, les bons amis n’étaient pas fâchés de faire expier à Chateaubriand ses succès et sa gloire. Un moment, il put croire que son livre était tombé. Si les Martyrs depuis se sont relevés, il ne me paraît pas pourtant qu’on leur ait rendu pleine justice.
Le tort des Martyrs est d’avoir été entrepris à l’origine pour démontrer une thèse. L’auteur avait avancé, dans le Génie du Christianisme, que la Religion chrétienne était plus favorable que le Paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l’Épopée; il avait dit encore que le merveilleux de cette religion pouvait peut-être lutter contre le merveilleux emprunté de la Mythologie: ce sont ces opinions plus ou moins combattues qu’il avait voulu appuyer par un exemple. Il devait donc arriver qu’il écrirait parfois, non pour plaire, mais pour prouver, que ses récits tendraient souvent à être des démonstrations, et c’était là un malheur: le poète ou le romancier doit écrire seulement pour chanter ou pour raconter – ad narrandum non ad probandum.
Son sujet présentait d’ailleurs un écueil contre lequel son génie même devait se briser. Il lui fallait faire un Ciel, un Purgatoire et un Enfer chrétiens; mais une telle œuvre, la plus grande qui se puisse tenter, ne peut naître et s’épanouir que dans l’atmosphère d’un siècle de foi, tel que celui de Dante et de Saint Louis, quand les Anges et les Démons sont, pour le poète et ses contemporains, non des figures abstraites, mais des réalités vivantes. En l’an de grâce 1809, ni Chateaubriand ni personne ne pouvait refaire la Divine Comédie. Dans le Ciel, dans l’Enfer et surtout dans le Purgatoire des Martyrs, il y a des traits admirables, mais nous restons froids devant le Démon de la Fausse Sagesse et celui de la Volupté, devant l’Ange de l’Amitié et celui des Saintes Amours.
J’ai dit les défauts. Il faudrait bien des pages pour indiquer seulement les beautés du livre. Je me bornerai à dire qu’ici encore Chateaubriand a été un initiateur. Il a été le premier en France, et cela dans les Martyrs, à avoir le sentiment profond de l’histoire. C’est la lecture de son poème, celle surtout du sixième livre, de ce combat des Romains contre les Francs, si vrai, si vivant et si nouveau, c’est cette lecture qui a éveillé la vocation historique d’Augustin Thierry, alors élève au collège de Blois. On sait la belle page où l’auteur des Récits mérovingiens a consigné ce souvenir de sa studieuse jeunesse. J’en rappelle ici les dernières lignes:
… L’impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks eut quelque chose d’électrique. Je quittai la place où j’étais assis, et, marchant d’un bout à l’autre de la salle, je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé: «Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l’épée…» Ce moment d’enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je n’eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi, mon attention ne s’y arrêta pas; je l’oubliai même durant plusieurs années; mais lorsque, après d’inévitables tâtonnements pour le choix d’une carrière, je me fus livré tout entier à l’histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd’hui, si je me fais lire la page qui m’a tant frappé, je retrouve mes émotions d’il y a trente ans. Voilà ma dette envers l’écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l’ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur première inspiration; il n’en est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile:
«Tu duca, tu signore, e tu maestro.»[59]
C’est également à Chateaubriand et aux Martyrs qu’est dû l’avènement du pittoresque dans notre littérature, l’introduction de la couleur locale. Pour la première fois, la description pittoresque était appliquée aux choses anciennes pour les reconstituer dans leur frappante réalité et les faire revivre. Ce n’est pas seulement le fameux sixième livre, qui est incomparable de pittoresque, de pénétration et de fidélité historique. À l’exception des livres purement épiques – le Ciel, le Purgatoire et l’Enfer – l’ouvrage tout entier offre les mêmes qualités et mérite les mêmes éloges. Tout, dans ces admirables tableaux, tout est vu avec la netteté, rendu avec la sûreté merveilleuse du maître des peintres[60].
Mais à côté du peintre et de l’historien il y avait aussi le poète, il y avait le chantre d’Eudore et de Cymodocée. Nous avons vu tout à l’heure que René arrachait des pleurs à M. Nisard. Les Martyrs ont fait pleurer Lacordaire. L’orateur de Notre-Dame, celui qui a été, avec Chateaubriand, le plus éloquent apologiste du Christianisme au XIXe siècle, écrivait en 1858, dans ses Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne:
«Il y a peu d’années, les Martyrs de M. de Chateaubriand me tombèrent sous la main; je ne les avais pas lus depuis ma première jeunesse. Il me prit fantaisie d’éprouver l’impression que j’en ressentirais, et si l’âge avait affaibli en moi les échos de cette poésie qui m’avait autrefois transporté. À peine eus-je ouvert le livre et laissé mon cœur à sa merci, que les larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m’était pas ordinaire.»
Chateaubriand n’avait pu voir Sparte, Athènes, Jérusalem sans faire quelques réflexions. Ces réflexions ne pouvaient entrer dans le sujet d’une épopée; il les publia en 1811 sous le titre d’Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris.
Les récits de voyages forment une des branches importantes de la littérature au XIXe siècle. Je crains de me répéter, et pourtant force m’est bien de dire qu’ici encore c’est Chateaubriand qui a ouvert la voie. Son Itinéraire est une œuvre complètement originale. Le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, de l’abbé Barthélemy, et le Voyage en Égypte et en Syrie, du philosophe Volney, l’avaient bien précédé, mais ils étaient conçus sur un tout autre plan. Le Voyage du jeune Anacharsis était le journal d’un érudit, qui avait tenu registre, pendant trente ans, de toutes ses impressions de lectures; ce n’était pas le journal d’un touriste qui note ses impressions personnelles; l’abbé Barthélemy n’avait jamais vu la Grèce. M. Chassebœuf de Volney avait bien visité l’Égypte et la Syrie, mais il s’était borné à donner, dans des vues d’ensemble, les résultats généraux de ses observations. Il est fermé à tout ce qui est couleur, lumière, émotion, poésie. Il a peur de tout ce qui est charme, évite avec soin de se mettre en scène, et ne nous montre nulle part l’homme, le voyageur.
Chateaubriand, au contraire, nous donne son Journal de route; il nous initie à ses aventures, à ses joies et à ses ennuis; on ne le lit pas, on le suit; c’est plus qu’un guide, c’est un compagnon. L’illusion est d’autant plus facile, que le pinceau du grand artiste, réunissant à la vigueur et à l’éclat dont ses premières œuvres étaient empreintes une sobriété et une mesure qui leur avaient quelquefois manqué, met véritablement sous nos yeux les paysages, les monuments, le ciel et la lumière de l’Orient. Et ce ne sont pas les lieux seulement qui revivent sous son pinceau, ce sont encore les plus grands souvenirs de la religion et de l’histoire. L’Itinéraire de Paris à Jérusalem est, en même temps que l’œuvre d’un voyageur et d’un peintre, celle d’un pèlerin, d’un historien et d’un poète. Telle est la perfection, tel est l’art ou plutôt le naturel exquis avec lequel ces inspirations diverses se combinent entre elles, que le livre de Chateaubriand forme un tout harmonieux, un ensemble achevé. L’Itinéraire demeurera l’un des plus rares chefs-d’œuvre de la littérature française; en l’écrivant, Chateaubriand a créé un genre et il en a, du même coup, donné le modèle.
Vingt-cinq ans plus tard, Lamartine, à son tour, fera le même voyage; il repassera sur les pas du pèlerin de 1807, et il dira de l’auteur de l’Itinéraire: «Ce grand écrivain et ce grand poète n’a fait que passer sur cette terre de prodiges, mais il a imprimé pour toujours le sceau du génie sur cette terre que tant de siècles ont remuée; il est allé à Jérusalem en pèlerin et en chevalier, la Bible, l’Évangile et les Croisades à la main»[61].
En revenant de Jérusalem, Chateaubriand avait traversé l’Espagne. C’est à Grenade, sous les portiques déserts de l’Alhambra et dans les jardins enchantés du Généralife, qu’il conçut l’idée d’un des plus charmants écrits de son âge mûr, les Aventures du dernier Abencerage. Publiée seulement en 1827, cette nouvelle fut composée à la Vallée-aux-loups, à la même époque que l’Itinéraire. Bien qu’antérieure de plusieurs années à l’époque du romantisme, elle est une des perles les plus fines de l’écrin romantique. C’est dans les Abencerages que se trouve cette romance si pleine de mélancolie, de douceur et de simplicité:
Combien j’ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance!
Ma sœur, qu’ils étaient beaux les jours
De France!
Ô mon Pays, sois mes amours
Toujours!
Gracieuse inspiration, suave et touchante complainte, une de ces humbles pièces comme la Chute des Feuilles, de Millevoye, ou la Pauvre Fille, de Soumet, qui vivront peut-être plus longtemps que les Odes les plus superbes, et pour lesquelles, à certaines heures, on donnerait toutes les Tristesses d’Olympio.
L’Empire cependant s’écroulait. Chateaubriand avait prévu sa chute, et c’est pourquoi, dès les premiers jours d’avril 1814, il était en mesure de publier sa brochure: De Buonaparte et des Bourbons. A-t-elle eu pour effet de briser entre les mains de l’Empereur une arme dont il pouvait encore se servir avec succès pour le salut de la patrie? On l’a dit souvent, on le répète encore; mais rien n’est moins exact. Lorsque parurent, dans le Journal des Débats du 4 avril, les premiers extraits de l’écrit de Chateaubriand qui devait être mis en vente le lendemain, la déchéance de Napoléon avait été votée par le Sénat, par le conseil municipal de Paris, par les membres du Corps législatif présents dans la capitale. Le maréchal Marmont avait signé la veille avec le prince de Schwarzenberg, la convention d’Essonne (3 avril); et le matin même, à Fontainebleau, les maréchaux Lefebvre, Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier, avaient arraché à l’Empereur son abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce moment, de changer la situation, de reprendre victorieusement l’offensive, de rejeter loin de Paris et de la France les ennemis qu’il y avait lui-même et lui seul attirés.
À cette date du 4 avril, la question n’était plus entre Napoléon et les coalisés; la victoire, seul arbitre qu’il eût jamais reconnu, s’était prononcée contre lui, et l’arrêt était sans appel. Il ne s’agissait plus que de savoir si le trône d’où il allait descendre, appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de Chateaubriand, jetée dans l’un des plateaux de la balance où se pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon l’expression de Louis XVIII, plus qu’une armée.
Sans doute, il y avait, dans ce violent réquisitoire, des allégations erronées, des attaques sans fondement, des invectives sans justice; mais ces exagérations, ces erreurs, n’étaient-elles pas inévitables après tant d’années de compression, de silence et, il faut bien le dire, de mensonge? Après tout, ce que la terrible brochure renfermait de plus accusateur et de plus amer sur la dureté de l’Empire, le ravage annuel et les reprises croissantes de la conscription, les tyrannies locales et l’oppression publique, n’excédait en rien – le mot est de Villemain – le grief et la plainte de la France à cette époque[62]. Le Sénat lui-même venait de résumer, dans son décret de déchéance, ces griefs et ces plaintes de la France; mais il ne pouvait pas lui appartenir d’être l’organe et le vengeur de la conscience publique à l’heure où elle recouvrait enfin la faculté de se faire entendre. Cet honneur revenait de droit à l’homme qui, dix ans auparavant, le 21 mars 1804, avait seul répondu par sa démission à l’attentat de Vincennes.
La Restauration ouvrait à Chateaubriand une nouvelle carrière. Pair de France, ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur à Berlin, à Londres et à Rome, son rôle politique fut considérable, et il semble qu’il y ait eu pour lui, pendant quinze ans, de 1814 à 1830, un interrègne littéraire. Il n’en fut rien en réalité. Ses écrits ne furent jamais plus nombreux, et plus encore peut-être que ceux de la période impériale, ils sont marqués au coin de la perfection.
Sa qualité maîtresse était l’imagination; il était surtout un poète et un artiste, attiré par le côté brillant des choses, frappé du beau plus que de l’utile, du grand plus que du possible. On pouvait donc craindre que, le jour où il aborderait la politique, il ne se laissât aller à la fantaisie et au rêve, qu’il ne transportât dans la littérature des idées, la littérature des images. Il arriva, au contraire, qu’il fut simple, correct, logique, sévère de forme et puissant de raisonnement. Il ne faillit point, du reste, en cette nouvelle occurrence, à son rôle d’initiateur, et c’est lui qui a donné, dès les premiers jours de la liberté renaissante, les premiers modèles d’un art nouveau, la polémique politique.
Les écrits de Chateaubriand sous la Restauration peuvent se diviser en plusieurs séries.
La première comprend les écrits purement royalistes, ceux où il présente les Bourbons à la France nouvelle. Ces pages de circonstance, l’écrivain a su les élever à la hauteur de pages d’histoire. En dépit des révolutions, elles ont conservé leur beauté. Elles sont aujourd’hui oubliées, je le veux bien; cela importe peu, puisque aussi bien elles sont immortelles.
En voici la liste: Compiègne, compte rendu de l’arrivée de Louis XVIII (avril 1814); Le Vingt-et-un janvier (janvier 1815); Notice sur la Vendée (1818); la Mort du duc de Berry (février 1820); Mémoires sur S. A. R. Monseigneur le duc de Berry (juin 1820); Le Roi est mort: Vive le roi! (septembre 1824); Le Sacre de Charles X (juin 1825); La Fête de saint Louis (25 août 1825); La Saint-Charles (3 novembre 1825).
Les Mémoires touchant la vie et la mort du duc de Berry ont été composés sur les documents originaux les plus précieux. Ils renferment des lettres de Louis XVIII, de Charles X, du duc d’Angoulême, du duc de Berry, du prince de Condé, et un fragment de journal inédit.
Ce livre reçut une récompense d’un prix inestimable. La mère du duc de Bordeaux voulut que les Mémoires fussent ensevelis avec le cœur de la victime de Louvel. Cette récompense était méritée. Chateaubriand n’a peut-être pas d’ouvrage plus achevé. Il semble, en l’écrivant, s’être proposé pour modèle la Vie d’Agricola, de Tacite. Le succès n’a pas trompé son effort. S’il est dans notre littérature historique un livre qui puisse être mis à côté de l’œuvre du grand historien latin, ce sont les Mémoires sur le duc de Berry.
Chateaubriand s’était associé aux joies de la famille royale; il s’était associé surtout à ses douleurs et à ses deuils. Mais il s’était proposé en même temps une autre tâche. L’éducation politique de la France était à faire. La Charte de 1814 avait établi le gouvernement représentatif. Les hommes qui avaient servi la Révolution et l’Empire l’acceptaient, s’y résignaient tout au moins, parce qu’ils y voyaient la sauvegarde de leurs intérêts. Les royalistes, au contraire, croyaient avoir besoin de garanties, du moment que leur parti et leurs idées triomphaient, et ils ne laissaient pas d’éprouver quelque appréhension en présence d’un régime qui avait le tort, à leurs yeux, de rappeler ce gouvernement des Assemblées qui, en 1791 et 1792, avaient détruit la monarchie. Il était donc nécessaire de dissiper ces préventions, de montrer aux royalistes que leur intérêt, aussi bien que leur devoir, était de se rallier à la Charte. Il n’importait pas moins de prouver au pays que les partisans les plus convaincus et les plus éloquents de la Charte se trouvaient dans les rangs des serviteurs de la royauté.
C’est à cette œuvre, importante entre toutes, que s’employa Chateaubriand. Il publia successivement les considérations sur l’État de la France au 4 octobre 1814, les Réflexions politiques sur quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français (décembre 1814), le Rapport sur l’état de la France, fait au Roi dans son conseil (mai 1815), et la Monarchie selon la Charte (septembre 1816).
Tous ces écrits, les trois derniers surtout, furent des événements. Écrites à l’occasion de diverses brochures révolutionnaires, et plus particulièrement du Mémoire au roi, de Carnot, où l’ancien membre du Comité de salut public faisait l’éloge des régicides, les Réflexions politiques renfermaient, dans leur première partie, sur la Révolution et sur les juges de Louis XVI, des pages admirables et dont Joseph de Maistre lui-même n’a pas surpassé l’éloquence. Dans une seconde partie, l’auteur faisait l’éloge de la Charte, montrait qu’elle consacrait tous les principes de la monarchie, en même temps qu’elle posait toutes les bases d’une liberté raisonnable. C’était un traité de paix signé entre les deux partis qui avaient divisé les Français: traité où chacun des deux abandonnait quelque chose de ses prétentions pour concourir à la gloire de la patrie.
Quelques jours après l’apparition des Réflexions politiques, le roi Louis XVIII, recevant une députation de la Chambre des députés, saisit cette occasion solennelle pour faire l’éloge de l’ouvrage de Chateaubriand et pour déclarer que les principes qui y étaient contenus devaient être ceux de tous les Français.
Bientôt cependant Napoléon allait quitter l’île d’Elbe, détruire toutes les espérances de réconciliation et déchaîner sur la France les plus terribles catastrophes. Chateaubriand a suivi Louis XVIII à Gand, il fait partie de son Conseil, et il rédige, à la date du 12 mai 1815, le Rapport au Roi sur l’état de la France. À Gand comme à Paris, il se montre fidèle aux principes d’une sage liberté, il proclame une fois de plus qu’on ne peut régner en France que par la Charte et avec la Charte. Approuvé par le roi, inséré au Journal officiel, le rapport du 12 mai est un des documents les plus considérables de la période des Cent-Jours. C’était une réponse à l’Acte additionnel, et le gouvernement impérial en fut troublé à ce point qu’il fit, à l’occasion de ce rapport, ce que le Directoire avait fait à l’apparition des Mémoires de Cléry. Le texte en fut audacieusement falsifié. Chateaubriand était censé proposer au roi le rétablissement des droits féodaux et des dîmes ainsi que le retour des biens nationaux à leurs anciens propriétaires. Rien ne prouve mieux que ce faux en matière historique l’importance de l’écrit de Chateaubriand. S’il avait pu être répandu dans toute la France, comme la brochure De Buonaparte et des Bourbons, il aurait, une fois de plus, valu à Louis XVIII une armée.
La Monarchie selon la Charte, publiée au mois de septembre 1816, est divisée en deux parties. La seconde avait trait aux circonstances du moment; elle ne présente plus qu’un intérêt très secondaire. Il n’en est pas de même de la première. Les quarante chapitres dont elle se compose sont consacrés à développer les principes du gouvernement représentatif, et ces principes sont, en général, les véritables, les principes orthodoxes constitutionnels. Le style est partout sobre, précis, exact. Chateaubriand enseigne la langue parlementaire à des hommes qui étaient loin de la parler avec cette netteté et cette lucidité. Un vieil adversaire, l’abbé Morellet[63], ne pouvait en revenir de surprise. L’auteur d’Atala avait disparu pour faire place à un publiciste qui, s’il n’égalait pas Montesquieu, le rappelait cependant par plus d’un côté.
Un jour devait venir où, de plus en plus attiré par la politique, Chateaubriand se ferait journaliste. Pendant deux ans, d’octobre 1818 à mars 1820, il a dirigé Le Conservateur, auquel il avait donné pour devise: Le Roi, la Charte et les Honnêtes gens. Après sa sortie du ministère, il devint l’un des rédacteurs du Journal des Débats, où il écrivit pendant trois ans et demi, du 21 juin 1824 à la fin de 1827.
Si j’écrivais la vie politique de Chateaubriand, je serais sans doute amené à relever les inconséquences et les contradictions auxquelles il n’a pas échappé: libéral, il a combattu le ministère libéral de M. Decazes; royaliste, il a combattu le ministère royaliste de M. de Villèle. Je serais conduit à déplorer les funestes résultats de ses ardentes polémiques. Mais je n’examine que la valeur littéraire de ses œuvres, je ne considère que le talent déployé. Or, le talent ici fut merveilleux. Chateaubriand a été sans conteste le plus grand polémiste de son temps. Il serait resté – si Louis Veuillot ne fût pas venu – le maître du journalisme au XIXe siècle. Armand Camel, son élève, ne l’a suivi que de très loin, non passibus æquis. Solidité de la dialectique, trame serrée du raisonnement, propriété de termes exacte et forte, ces qualités du journaliste, Chateaubriand les possède au plus haut degré; mais il a de plus ce qui manqua au rédacteur du National, l’image éblouissante, le rayon poétique, l’éclair lumineux de l’épée. Napoléon ne s’y trompa point. Il disait, à Sainte-Hélène, après avoir lu les premiers articles du Conservateur:
«Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n’avait pas été placée dans des hommes dont l’âme était détrempée par des circonstances trop fortes…; si le duc de Richelieu, dont l’ambition fut de délivrer son pays des baïonnettes étrangères; si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d’éminents services, avaient eu la direction des affaires, la France serait sortie puissante de ces deux grandes crises nationales. Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré, ses ouvrages l’attestent. Son style n’est pas celui de Racine, c’est celui du prophète. Il n’y a que lui au monde qui ai pu dire impunément à la tribune des pairs, que la redingote grise et le chapeau de Napoléon, placés au bout d’un bâton sur la côte de Brest, feraient courir l’Europe aux armes.[64] Si jamais il arrive au timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s’égare: tant d’autres y ont trouvé leur perte! Mais, ce qui est certain, c’est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son génie.»[65]
Élevé à la pairie[66], lors de la seconde rentrée de Louis XVIII, Chateaubriand a prononcé de nombreux discours, du 19 décembre 1815 au 7 août 1830. Sous la Restauration, les séances du Luxembourg n’étaient pas publiques. Les discours de Chateaubriand, comme ceux de presque tous ses collègues, sont des discours écrits. Ce fut seulement en 1823 et en 1824 qu’il eut occasion, comme ministre des Affaires étrangères, de paraître à la tribune de la Chambre des députés. Un témoin de ce temps-là, M. Villemain, dit à ce sujet: «M. de Chateaubriand soutint avec succès l’épreuve, nouvelle pour lui, de la tribune des députés, de cette tribune, déjà si passionnée, où l’éloquence avait reparu avec le pouvoir. Sa parole écrite, mais prononcée avec une expression forte et naturelle, exerça beaucoup d’empire».[67]
Par la beauté du style, par l’importance des questions qu’ils traitent, les Discours et les Opinions de Chateaubriand méritent de survivre aux circonstances qui les ont vus naître. Les sujets qu’il aborde sont de ceux dont l’intérêt est toujours actuel: l’inamovibilité des juges, la liberté religieuse, la loi d’élections, la liberté de la presse, la loi de recrutement, la liberté individuelle.
Deux discours, d’un intérêt surtout historique, sont particulièrement remarquables: celui du 23 février 1823 sur la guerre d’Espagne, celui du 7 août 1830, en faveur des droits du duc de Bordeaux. Composés dans le silence du cabinet au lieu d’être nés à la tribune, ces discours ne sauraient suffire à valoir une place à Chateaubriand parmi nos grands orateurs: il n’en reste pas moins qu’ils sont admirables et que personne, ni de Serre, ni Royer-Collard, ni même Berryer, n’a eu comme lui le secret des mots puissants et des paroles impérissables.
Ses ouvrages politiques, ses écrits polémiques, ses Opinions et ses Discours sont comme une histoire abrégée de la Restauration. Rangés par ordre chronologique, ils représentent, comme dans un miroir, les hommes et les choses de ce temps. À l’intérêt historique se vient ajouter ici l’intérêt littéraire, car Chateaubriand ne fut jamais plus en possession de son talent d’écrivain que dans ces années qui vont de 1814 à 1830. Même quand il fait de la politique, il reste un charmeur. Même quand il est devenu l’homme des temps nouveaux et qu’il rompt des lances en faveur de la liberté de la presse, il reste un chevalier; son écu porte toujours la devise: Je sème l’or, et l’on voit à son casque, comme à celui de Manfred, l’aigle déployée aux ailes d’argent.
La politique cependant n’absorbait pas Chateaubriand tout entier. De 1826 à 1830, le libraire Ladvocat publia une édition des Œuvres complètes du grand écrivain, et ce fut pour ce dernier une occasion de revoir avec soin tous ses anciens ouvrages et de donner aux lecteurs quelques ouvrages nouveaux.
Il avait fait paraître à Londres, en 1797, un Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la République française de nos jours. Réimprimé en Angleterre et en Allemagne, le livre n’avait pas pénétré en France, et Chateaubriand eût volontiers condamné à l’oubli cette œuvre de jeunesse, inspirée par les idées philosophiques de Rousseau. Mais une œuvre sortie de sa plume et signée de son nom pouvait-elle éternellement rester sous le boisseau? À défaut de ses amis, ses ennemis ne l’auraient pas permis. Ayant pu s’en procurer quelques exemplaires dans les bureaux de la police, ils ne se faisaient pas faute d’en citer des extraits, habilement choisis, à l’aide desquels ils s’efforçaient de mettre en contradiction avec lui-même l’auteur du Génie du Christianisme.
En 1826, Chateaubriand réimprima l’Essai sans y changer un seul mot: seulement, il l’accompagna de notes où il relevait et réfutait ses erreurs; où, sans nul souci d’amour-propre, il faisait amende honorable au bon sens, à la religion et à la saine philosophie. C’est un spectacle curieux, et peut-être sans exemple avant Chateaubriand, que celui d’un auteur qui, au lieu de défendre son ouvrage, le condamne avec une sévérité que la critique la plus malveillante aurait eu peine à égaler.
Il apparaît d’ailleurs, à la lecture de l’Essai, que la raison du jeune émigré, sa conscience et ses penchants démentaient son philosophisme, et aussi que l’esprit de liberté ne l’abandonnait pas davantage que l’esprit monarchique. On s’attendait, d’après les insinuations de la malveillance, à trouver un impie, un révolutionnaire, un factieux, et on découvrait un jeune homme accessible à tous les sentiments honnêtes, impartial avec ses ennemis, juste contre lui-même, et auquel, dans le cours d’un long ouvrage, il n’échappe pas un seul mot qui décèle une bassesse de cœur.
L’Essai est un véritable chaos, dit Chateaubriand dans sa préface. Il y a de tout, en effet, dans ce livre: de l’érudition, des portraits et des anecdotes, des impressions de lecture et des récits de voyages, des considérations politiques et des tableaux de la nature. Malgré le décousu, la bizarrerie et les incohérences de l’ouvrage, on ne le parcourt pas sans éprouver un réel intérêt, sans ressentir un attrait très vif, parce que l’auteur y a versé toutes ses pensées, toutes ses rêveries, toutes ses souffrances, parce que ses souvenirs personnels s’y mêlent avec tous les souvenirs de cette Révolution qui a tué son frère et qui a fait mourir sa mère. Ce sont déjà des pages de mémoires – les mémoires d’avant la gloire, en attendant les mémoires d’outre-tombe. On s’attache à ce livre étrange, où déjà se révèle, au milieu d’énormes défauts, un si rare talent d’écrivain, soit que l’auteur redise la mort de Louis XVI, les vertus de Malesherbes, ou encore les misères et les douleurs de l’exil. On ne lit pas sans pleurer cet admirable chapitre XIII: Aux Infortunés, qui suffirait seul à sauver de l’oubli l’Essai sur les Révolutions.
En 1827, parut le Voyage en Amérique.
Chateaubriand aimait à s’appliquer le vers de Lucrèce:
Tum porro puer ut sævis projectus ab undis
Navita………………
Né au bord de la mer en un jour de tempête, élevé comme le compagnon des vents et des flots, il aimait naturellement les voyages, les longues courses à travers l’océan.
Le 6 mai 1791, il s’embarquait à Saint-Malo pour l’Amérique, avec le dessein de rechercher par terre, au nord de l’Amérique septentrionale, le passage qui établit la communication entre le détroit de Behring et les mers du Groënland. Il ne retrouva pas la mer Polaire; mais, lorsqu’il revint, au mois de janvier 1792, il rapportait des images, des couleurs, toute une poésie nouvelle; il amenait avec lui deux sauvages d’une espèce inconnue: Chactas et Atala.
Dans son voyage de 1807, il fit le tour de la Méditerranée, retrouvant Sparte, passant à Athènes, saluant Jérusalem, admirant Alexandrie, signalant Carthage, et se reposant à Grenade, sous les portiques de l’Alhambra. C’était une course à travers les cités célèbres et les ruines. En 1791, au contraire, après une rapide visite à deux ou trois villes dont le nom était alors à peine connu, Baltimore, Philadelphie, New-York, son voyage s’était accompli tout entier dans les déserts, sur les grands fleuves, au milieu des forêts. Rien ne ressemble donc moins à l’Itinéraire de Paris à Jérusalem que le Voyage en Amérique; mais, avec des qualités différentes, ce Voyage est aussi un chef-d’œuvre. À côté des pages où l’on croit entendre, selon le mot de Sainte-Beuve, «l’hymne triomphal de l’indépendance naturelle et le chant d’ivresse de la solitude», on y trouve des notes sans date, qui rendent admirablement, dit encore Sainte-Beuve, «l’impression vraie, toute pure, à sa source: ce sont les cartons du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet»[68]. Des considérations sur les nouvelles républiques de l’Amérique du Sud, sur les périls qui les menacent, sur l’anarchie qui les attend, ferment le volume. Il s’ouvre par un portrait de Washington, que l’auteur met en regard du portrait de Bonaparte. «En 1814, dit-il dans une de ses préfaces, j’ai peint Buonaparte et les Bourbons; en 1827, j’ai tracé le parallèle de Washington et de Buonaparte; mes deux plâtres de Napoléon lui ressemblent: mais l’un a été coulé sur la vie, l’autre modelé sur la mort, et la mort est plus vraie que la vie.»
Habent sua fata libelli… Les Natchez ont leur histoire. Lorsqu’en 1800, Chateaubriand quitta l’Angleterre pour rentrer en France sous un nom supposé, celui de La Sagne, il n’osa se charger d’un trop gros bagage: il laissa la plupart de ses manuscrits à Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des Natchez, dont il n’apportait à Paris que René, Atala et quelques descriptions de l’Amérique.
Quatorze années s’écoulèrent avant que les communications avec la Grande-Bretagne se rouvrissent. Il ne songea guère à ses papiers dans le premier moment de la Restauration; et, d’ailleurs, comment les retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une Anglaise, qui lui avait loué une mansarde à Londres. Il avait oublié le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où il avait demeuré, étaient également sortis de sa mémoire.
Après la seconde Restauration, sur quelques renseignements vagues et même contradictoires qu’il fit passer à Londres, deux de ses amis, MM. de Thuisy, à la suite de longues recherches, finirent par découvrir la maison qu’il avait habitée dans la partie ouest de Londres. Mais son hôtesse était morte depuis plusieurs années, laissant des enfants qui, eux-mêmes, avaient disparu. D’indications en indications, MM. de Thuisy, après bien des courses infructueuses, les retrouvèrent enfin dans un village à plusieurs milles de Londres.
Ces braves gens avaient conservé avec une religieuse fidélité la malle du pauvre émigré; ils ne l’avaient pas même ouverte. Rentré en possession de son trésor, Chateaubriand ne songea pas à mettre en ordre ces vieux papiers, jusqu’au jour où, sorti du pouvoir, il eut à s’occuper de l’édition de ses Œuvres complètes.
Le manuscrit des Natchez se composait de deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages in-folio. Ce premier manuscrit était écrit de suite sans section; tous les sujets y étaient confondus: voyages, histoire naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprès de ce manuscrit d’un seul jet, il en existait un autre, partagé en livres, et où il avait commencé à établir l’ordre. Dans ce second travail non achevé, Chateaubriand avait non seulement procédé à la revision de la matière, mais il avait encore changé le genre de la composition, en la faisant passer du roman à l’épopée.
Cette transformation s’arrêtait à peu près à la moitié de l’ouvrage. Chateaubriand, lorsqu’il revisa son manuscrit en 1825, ne crut pas devoir la pousser plus loin; de sorte que, des deux volumes dont se composent aujourd’hui les Natchez, le premier s’élève à la dignité de l’épopée, comme dans les Martyrs, le second descend à la narration ordinaire, comme dans Atala et dans René.
Sainte-Beuve, à l’époque où il essayait de réagir contre la gloire de Chateaubriand et où il s’efforçait de la diminuer, a dit de la partie épique des Natchez: «On ne saurait se figurer quelle prodigieuse fertilité d’imagination il y a déployée, que d’inventions, que de machines, surtout quelle profusion de figures proprement dites, de similitudes les plus ingénieuses à côté des plus bizarres, un mélange à tout moment de grotesque et de charmant. Mais certes, au sortir de ce poème il était rompu aux images, il avait la main faite à tout en ce genre. Jamais l’art de la comparaison homérique n’a été poussé plus loin, non pas seulement le procédé de l’imitation directe, mais celui de la transposition. C’est un tour de force perpétuel que cette reprise d’Homère en iroquois. Après les Natchez, tout ce qui nous étonne en ce genre dans les Martyrs n’était pour l’auteur qu’un jeu»[69].
Le second volume, non plus épique, mais simplement romanesque, offre de brillantes descriptions, des péripéties tragiques, des personnages et des caractères variés, types d’héroïsme et de vertu, de séduction et de grâces, de scélératesse et de cruauté: Chactas et le père Souel, le commandant Chépar, le capitaine d’Artaguette et le grenadier Jacques, le sage Adario, le généreux Outougamiz, le sauvage Ondouré, la criminelle Akansie, et ces deux sœurs d’Atala, Céluta, l’épouse de René, et cette jeune Mila, sur qui le poète semble avoir épuisé toutes les grâces de son pinceau et les plus fraîches couleurs de sa palette; qu’il prend au sortir de l’enfance, pour peindre ses premiers sentiments, ses premières sensations et ses premières pensées, dont il fait ressortir la légèreté piquante, la vivacité spirituelle, la prudence sous les apparences de l’irréflexion, le courage et la résolution, sous des traits enfantins. Mila est le charme de ce poème et de ce roman, que M. Émile Faguet a eu raison d’appeler «ces charmants Natchez»[70], et dont le spirituel abbé de Féletz écrivait, au moment de leur apparition: «Pour me résumer, je dirai que les Natchez sont l’œuvre d’un génie fort, vigoureux, puissant et original; c’est un ouvrage qui n’a point de modèle; l’illustre auteur me permettra d’ajouter, et qui ne doit pas en servir.»[71]
En même temps qu’il faisait paraître les Natchez, Chateaubriand réunissait, sous le titre de Mélanges littéraires, les principaux articles de critique insérés par lui, de 1800 à 1826, dans le Mercure de France, le Conservateur et le Journal des Débats. Quelques-uns de ces articles avaient été des événements. Tel, par exemple, celui du 4 juillet 1807, qui s’ouvre par la phrase fameuse: «C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l’intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde…» et qui se termine par ces lignes: «Il y a des autels, comme celui de l’honneur, qui, bien qu’abandonnés, réclament encore des sacrifices… Après tout, qu’importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie[72]!»
Sur les Mémoires de Louis XIV, sur la Législation primitive de M. de Bonald, sur la Vie de M. de Malesherbes, l’auteur des Mélanges a des pages de la plus haute éloquence. C’est un inoubliable tableau que celui des derniers moments du défenseur de Louis XVI, que rendit si douloureux et si amer l’affreux spectacle de sa famille, dans laquelle il comptait un frère de Chateaubriand, immolée le même jour que lui, avec lui, et sous ses yeux! Chateaubriand excelle à peindre ces grandes scènes de douleur et de désolation: Crescit cum amplitudine rerum vis ingenii.
En d’autres rencontres, s’il traite des sujets d’un intérêt secondaire, quelques-uns même qui pourraient sembler insignifiants, il sait leur donner l’importance qui leur manque. Il oublie, à la vérité, un peu le livre, il n’y revient que de loin en loin, pour l’acquit de sa conscience; et je ne connais point de critique qui en ait plus que lui. Mais, enfin, nous n’y perdons rien, car ces pages à côté valent mieux que tout le livre: Materiam superabat opus. Même quand il écrit de simples articles de journaux, Chateaubriand sait leur imprimer un caractère de durée.
Les Mélanges littéraires furent bientôt suivis d’un volume entièrement inédit. Dans les dernières années de la Restauration, il était beaucoup question des Stuarts. Leur nom retentissait sans cesse à la tribune et dans la presse. En 1827, Armand Carrel composait l’Histoire de la Contre-Révolution en Angleterre sous Charles II et Jacques II. Chateaubriand voulut en parler à son tour, et, en 1828, il publia les Quatre Stuart.
Il s’était occupé autrefois, dans l’Essai sur les Révolutions, du règne de Charles Ier; il en avait même écrit l’histoire complète. Avec la conscience qu’il apportait dans tous ses travaux, il relut attentivement, outre les historiens qui l’avaient précédé, les mémoires latins et anglais des contemporains, sur la matière; il déterra quelques pièces peu connues. De tout cela il est résulté, non une histoire des Stuart qu’il ne voulait pas faire, mais une sorte de traité où les faits n’ont été placés que pour en tirer des conséquences. Tantôt la narration est courte lorsqu’aucun sujet de réflexions ne se présente ou qu’on n’est pas attaché par l’intérêt des événements; tantôt elle est longue quand les réflexions en sortent avec abondance, ou quand les événements sont pathétiques.
Carrel se plaisait à voir dans le renversement des Stuarts, la préface et l’annonce du renversement des Bourbons. Chateaubriand, au contraire, tâche de faire sentir les principales différences des deux révolutions, celle de 1640 et celle de 1789, et des deux restaurations, celle de 1660 et celle de 1814. Il signale les écueils, afin d’en rendre l’évitée plus facile, mais l’homme pervertit souvent les choses à son usage, et quand on lui croit offrir des leçons, on ne lui fournit que des exemples.
Les conseils de Chateaubriand ne furent pas entendus: le vieux château des Stuarts s’ouvrit bientôt pour recevoir les Bourbons exilés. Et voilà pourquoi on ne lit plus les Quatre Stuart. On y reviendra un jour, car de bons juges, et parmi eux M. Nisard, n’hésitent pas à y voir un chef-d’œuvre de pensée et de style. Un autre critique qui, lui non plus, n’était pas de la paroisse de Chateaubriand, dit de son côté: «Les Quatre Stuart, où la manière de Voltaire se marie à celle qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un morceau brillant et impartial, où l’imagination ne paraît guère que pour embellir un incorruptible bon sens.»[73]
Pendant les quinze années de la Restauration, Chateaubriand avait maintenu son rang. Sa primauté littéraire était incontestable et incontestée. Son talent avait révélé des qualités nouvelles, des dons nouveaux. Sans cesser d’être un grand poète, il était devenu le premier de nos publicistes. Rien, semblait-il, ne pouvait plus ajouter à sa gloire, et puisque la vieillesse était venue, puisque le gouvernement qu’il avait servi était tombé, il allait sans doute se retirer de la lice, se renfermer dans le silence et se consacrer tout entier à l’achèvement des Mémoires de sa vie. Il l’eût fait, s’il eût été libre, mais il ne l’était pas. L’édition de ses Œuvres complètes n’était pas achevée, et il avait contracté vis-à-vis de ses souscripteurs des engagements qu’il lui fallait remplir.
Le 4 avril 1831, parurent les quatre volumes des Études historiques.
Chateaubriand avait eu de bonne heure la vocation de l’historien. C’est elle qui lui inspira son premier ouvrage, l’Essai sur les Révolutions. Le sixième livre des Martyrs, la lutte des Romains et des Franks, est une reconstitution historique pleine de relief et de vie. Le récit de la mort de saint Louis dans l’Itinéraire, l’esquisse des guerres de la Vendée dans le Conservateur, avaient achevé de montrer ce que l’auteur était capable de faire en ce genre. Cependant ce n’étaient là que des préludes, des essais, des cartons de maître; ce n’était pas encore la grande toile, le tableau définitif et complet.
Ce tableau, nous l’avons dans les Études ou Discours historiques sur la chute de l’Empire romain, la naissance et les progrès du Christianisme et l’invasion des Barbares.
Chateaubriand, dans ces Études, est remonté aux sources; son érudition est de première main. C’est de l’histoire documentaire. Mais, en même temps, comme il sait ranimer ces documents éteints, éclairer ces vieux textes, les mettre dans la plus belle, dans la plus éclatante lumière! Comme il laisse loin derrière lui le philosophe Gibbon, qui semblait pourtant avoir dit le dernier mot sur la Décadence et la chute de l’Empire romain et sur les invasions! Nul n’a mieux compris – et c’est un témoignage que lui rend un savant médiéviste que j’ai déjà eu l’occasion de citer, M. Léon Gautier, nul n’a mieux compris que Chateaubriand les derniers Romains et les Barbares vengeurs. Nul n’a mieux saisi et rendu ce formidable contraste entre ces deux races, dont l’une était dangereuse pour avoir trop vécu, et l’autre pour n’avoir pas encore vécu assez; dont l’une était aussi éloignée de la civilisation par sa corruption que l’autre par sa grossièreté[74].
Chateaubriand se montre, dans les Études historiques, investigateur patient, penseur sagace et profond; il prend soin de rendre sa raison maîtresse de ses autres facultés. Mais chaque historien donne à l’histoire la teinte de son génie. Celui de Chateaubriand, où dominait l’imagination, se trahit à chaque instant par des traits d’un effet grandiose et poétique. Dessinateur exact, il est aussi un admirable coloriste. Ni la solidité, d’ailleurs, ni l’impartialité du récit n’en souffrent: l’éclat d’une belle arme n’altère pas la beauté de sa trempe.
Dans la pensée de Chateaubriand, les six Discours sur les Empereurs romains, d’Auguste à Augustule, sur les mœurs des chrétiens et des païens, et sur les mœurs des Barbares, devaient servir d’introduction à la grande Histoire de France qu’il avait, dès 1809, projeté d’écrire. De cette Histoire, nous n’avons malheureusement qu’une esquisse et un certain nombre de fragments, qui forment, sous le titre d’Analyse raisonnée de l’Histoire de France, la majeure partie du tome III et tout le tome IV des Études historiques.
L’esquisse, trop rapide, est nécessairement très incomplète; mais les fragments sur les règnes des Valois et sur l’invasion des Anglais au XIVe siècle, les récits des batailles de Poitiers et de Crécy en particulier sont des morceaux achevés. Dans cette seconde partie de son livre, du reste, la manière de Chateaubriand est toute différente de celle qu’il avait suivie dans la première partie. Il ne lui déplaisait pas de montrer ainsi les faces diverses de son talent, sans cesse renouvelé. Voici ce que dit du style de l’Analyse raisonnée l’un des meilleurs critiques du temps, M. Charles Magnin: «Elle est écrite avec cette facilité à la fois élégante et cursive, devenue depuis quelque temps la manière habituelle de l’auteur… Dans toute cette partie des Études historiques, la manière de M. de Chateaubriand est sensiblement changée, mais pour être moins élevée, elle n’est pas moins parfaite. Sa diction, sans cesser d’être pittoresque, est devenue familière, agile et transparente, comme la plus excellente prose de Voltaire.»[75]
Chateaubriand achevait à peine de corriger les épreuves des Études historiques, lorsque les circonstances le forcèrent à faire de nouveau acte de polémiste. De mars 1831 à décembre 1832, il publia successivement quatre brochures politiques: De la Restauration et de la Monarchie élective (24 mars 1831); – De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille (31 octobre 1831); – Courtes explications sur les 12.000 francs offerts par Mme la Duchesse de Berry aux indigents attaqués de la contagion (26 avril 1832); Mémoire sur la captivité de Mme la Duchesse de Berry (29 décembre 1832).
Ces brochures, dont le retentissement fut considérable, ne sont pas des pamphlets. Cormenin a eu raison de le dire: Chateaubriand n’est pas un pamphlétaire. Le pamphlétaire, c’est Paul-Louis Courier, écrivain exquis, mais cœur vulgaire, qui dénigre tout ce qui est noble, rabaisse tout ce qui est grand, se déguise pour attaquer et fait de sa plume un stylet. Chateaubriand descend dans l’arène la visière levée, il ne se sert que d’armes loyales. Même quand il se trompe, même quand ses colères sont injustes, il ne fait appel qu’à de hauts sentiments. La cause qu’il défendait était une cause vaincue; s’il n’a pu la relever, il lui a été donné du moins de l’honorer par sa fidélité. Dans le Génie du Christianisme, il nous avait montré Bossuet, un pied dans la tombe, mettant Condé au cercueil et «faisant les funérailles du siècle de Louis». Chateaubriand, à son tour, dans ses éloquentes brochures, conduit le deuil de la vieille monarchie, de cette race antique qui avait fait la France.
L’heure du repos avait sonné pour le vieil athlète. Mais quoi! il est pauvre! De sa pairie, de son ministère, de ses ambassades et de ses pensions, il n’a rien gardé. Fidèle à la devise de sa maison, il a semé l’or, et il ne lui reste pas deux sous. Il faut vivre pourtant. Aux jours de sa jeunesse, à Londres, dans son grenier d’Holborn, il avait fait, pour l’imprimeur Baylis, des traductions du latin et de l’anglais. À Paris, vieilli, malade, plein d’ans et de gloire, il fera, pour le libraire Gosselin, une traduction du Paradis perdu, et il écrira un Essai sur la littérature anglaise.
Dans les deux volumes de l’Essai, Chateaubriand n’isole pas l’histoire de la nation anglaise de l’examen de sa littérature. Là surtout est l’originalité de son livre. Ici encore il est un précurseur, il ouvre la voie que M. Taine parcourra un jour avec tant de succès.
On peut, certes, signaler dans l’Essai des défauts de composition. L’auteur y a introduit des passages de ses précédents écrits et des fragments de ses futurs Mémoires. Tel chapitre sur l’abbé de Lamennais, tel autre sur Béranger et ses chansons, ne semblent guère là à leur place. Mais si l’auteur se joue ainsi autour de son sujet, s’il va et vient et touche à tout, le lecteur n’a pas à se plaindre, puisqu’il trouve, dans ces deux volumes, une vaste érudition, de larges tableaux de mœurs et d’histoire, des vues ingénieuses et profondes, les jugements et les pensées d’un homme supérieur sur les plus graves questions d’art et de morale. Partout on sent le maître, l’homme qui, s’étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, conserve pour les véritables, la ferveur d’un premier amour.
L’Essai sur la littérature anglaise est de 1836. Presqu’en même temps paraissait la traduction du Paradis perdu. Certes, il était dur, pour l’auteur des Martyrs, d’être condamné «à traduire du Milton à l’aune». Il s’acquitta du moins de cette besogne en homme qui, même en une telle et si fâcheuse rencontre, n’abdique pas son originalité. Le premier, et, cette fois, je crois bien qu’il eut tort, il adopta pour système de traduction la littéralité. «Une traduction interlinéaire, disait-il, dans son Avertissement, serait la perfection du genre.» Nous en sommes venus là, et j’estime que nous y avons perdu. Aussi littérale que possible, la traduction de Chateaubriand n’est donc ni flatteuse, ni parée,
Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche.[76]
Un peu trop farouche même. Elle reste pourtant la meilleure que nous possédions. Le chantre d’Eudore et de Cymodocée se plaisait aux souvenirs de l’antiquité. Nul doute qu’au cours de son labeur de traducteur, il n’ait songé plus d’une fois à ce pauvre Apollon réduit à garder les troupeaux d’Admète. Mais, de même que, dans les plaines de la Thessalie, le Dieu se trahissait quelquefois sous le sayon du berger, de même le génie de Chateaubriand perce, en maint endroit, à travers les rudesses de sa traduction. Dans aucune autre, nous ne nous sentons mieux en commerce avec le génie de Milton; aucune autre ne nous donne une aussi vive conscience d’avoir lu Milton lui-même.
Chateaubriand travaillait toujours à ses Mémoires, et leur achèvement était proche.
La guerre d’Espagne avait été la grande affaire de sa vie politique. Il lui fallait en parler avec de longs détails; mais ces détails, il ne les pouvait donner dans ses Mémoires mêmes sans déranger l’ordonnance de son livre, et c’est à quoi il ne se pouvait résigner. Encore moins se résignait-il à mourir sans avoir mis en pleine lumière cet épisode auquel était attaché l’honneur de son nom et aussi l’honneur du gouvernement royal. Il se décida donc à écrire, avec tous les développements nécessaires, un récit de la guerre de 1823 et des négociations qui l’avaient précédée, et, en 1838, il le publia sous le titre de Congrès de Vérone.
En composant cet ouvrage, Chateaubriand revivait l’année la plus glorieuse de sa vie. Aussi l’a-t-il écrit avec entrain, avec une sorte de joie naïve et d’enthousiasme juvénile, – et il s’est trouvé qu’il avait fait là, à soixante-dix ans, un de ses plus beaux livres. Au lendemain de la publication, M. Vinet en portait ce jugement:
La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher à ses premières productions; on a l’air de croire que l’auteur d’Atala et des Martyrs n’a fait que se continuer. C’est une erreur. Son talent n’a cessé depuis lors d’être en progrès; à l’âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant pour le moins et aussi rapidement qu’à l’époque «de sa plus verte nouveauté»…. Le talent, à mesure que la pensée et la passion s’y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail l’ont affermi et complété; sans rien perdre de sa suavité et de sa magnificence, le style s’est entrelacé, comme la soie d’une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu’à la forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre langue, qu’on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l’obscurcir; et les couleurs qui en rejaillissent éclairent comme la lumière.[77]
Chateaubriand alors déposa sa plume, croyant bien ne plus jamais la reprendre. Il la reprit pourtant, en 1844, non pour chercher un nouveau succès, mais pour obéir aux ordres de son directeur de conscience, un vieux prêtre de Saint-Sulpice, l’abbé Séguin. Il écrivit la Vie de Rancé. C’est le seul de ses livres qui soit manqué. C’est moins un livre d’ailleurs qu’une causerie du soir, entre amis, causerie vagabonde, décousue, pleine de boutades et de bigarrures. Les traits charmants, du reste, n’y sont pas rares, ni les heureuses rencontres, ni les riches indemnités. On y retrouve encore, par endroits, le magicien et l’enchanteur. Et puis, si le livre est manqué, la préface est si touchante et si belle! Ces quelques pages sur la vie du vieil abbé Séguin sont la plus éloquente des réponses à ceux qui ont trouvé piquant de mettre en doute la sincérité religieuse du grand écrivain.
Chateaubriand mourut le 4 juillet 1848. Mort, il allait remporter sa plus éclatante victoire. Les œuvres posthumes des grands écrivains sont presque invariablement des rogatons qui ont déjà servi, des miettes tombées de leur table, des écus rognés oubliés au fond de leurs tiroirs. Par une suprême coquetterie, Chateaubriand avait réservé, pour l’heure où il ne serait plus, la pièce la plus riche de son trésor, le plus impérissable de ses chefs-d’œuvre.
Il arriva cependant que les Mémoires d’Outre-Tombe furent publiés dans des circonstances défavorables et dans de déplorables conditions, si bien que l’on put croire d’abord à un insuccès complet: ce fut quelque chose comme cette glorieuse journée de Marengo qui, à trois heures de l’après-midi, était une défaite. L’occasion parut bonne à tous ceux qui avaient encensé l’empereur debout pour jeter la pierre à l’empereur enterré. On découvrit que Chateaubriand, dans ses Mémoires, avait parlé de… Chateaubriand, et on s’accorda pour dire que c’était là une chose inouïe, un scandale sans précédent, un crime abominable. Songez donc! Un homme qui écrit l’histoire de sa vie, et qui en profite pour se mettre en scène! Cela se pouvait-il supporter? Un auteur de mémoires qui parle de ses contemporains et qui ne proclame pas que tous ont été de petits saints! Cela s’était-il jamais vu?
On ne manquait pas d’ailleurs de se prévaloir, contre les Mémoires d’Outre-Tombe, de ce qu’ils avaient été publiés par bribes et par morceaux, déchiquetés en feuilletons. Quand ils parurent en volumes, on triompha contre eux de ce qu’ils étaient découpés en une infinité de petits chapitres, sans lien entre eux, sans coordination, sans suite apparente. Nul n’eut l’idée de se dire qu’on était évidemment en présence d’une édition fautive, que Chateaubriand n’avait pas pu, contrairement à toutes ses habitudes, renoncer, pour son livre de prédilection, à cet art savant de la composition, à cette symétrie, à cette belle ordonnance, qui avaient signalé jusque-là et marqué toutes ses œuvres, même les moindres. On trouva commode de dire avec Sainte-Beuve: «Les Mémoires d’Outre-Tombe font l’effet des mémoires du Chat Murr dans Hoffmann, pour l’interruption continuelle et la bigarrure.»[78]
Chateaubriand avait divisé son ouvrage en quatre parties et chacune de ces parties en livres. Il m’a suffi de rétablir ces divisions, dans mon édition de 1898[79], pour que le livre prît aussitôt une physionomie toute nouvelle, pour que le monument apparût tel que l’avait conçu le grand artiste, avec son étonnante variété et, en même temps, la noblesse et la régularité de ses lignes.
On est alors revenu à ces Mémoires, longtemps si maltraités, et la surprise a été presque aussi grande que l’admiration. Il était admis, en effet, que les Mémoires d’Outre-Tombe étaient un long pamphlet, que l’auteur s’y était montré sans pitié pour les hommes de son temps, les sacrifiant tous à ses passions et à ses orgueilleuses rancunes. Et il se trouvait que – Talleyrand et Fouché mis à part – il les avait tous traités avec une modération et une indulgence qui faisaient dire un jour à Mme de Chateaubriand: «Je n’y comprends rien! M. de Chateaubriand est si bon qu’il en est bête!» – C’était aussi une commune opinion que l’illustre écrivain avait passé les dernières années de sa vie à gâter ses Mémoires, à les surcharger de traits bizarres, de couleurs fausses, d’images incohérentes et de néologismes barbares. Et de ces défauts sans mesure et sans nombre, qui devaient ruiner l’œuvre entière, on trouvait à peine trace. Ces terribles surcharges se réduisaient, dans une œuvre d’une si considérable étendue, à quelques citations inutiles, à quelques plaisanteries affectées, à quelques mots ou à quelques tournures vieillies: taches légères qu’eût effacées un coup de brosse, grains de poussière qu’eût enlevés le souffle d’un enfant!
Le monument reste donc intact, et, dans l’ordre littéraire, c’est le plus beau que le XXe siècle ait élevé. Ce n’est pas seulement la vie d’un homme illustre qui se déroule sous nos yeux, c’est, autour de cette vie, tout un merveilleux décor, – la fin de l’ancienne France, la Révolution, Napoléon et l’Empire, les deux Restaurations, les Cent-Jours et les Journées de Juillet. La biographie s’y mêle à l’histoire, la poésie y coudoie la politique, l’exactitude la plus minutieuse y fait bon ménage avec l’épopée. Presque tous les mémoires s’arrêtent brusquement et restent inachevés: Pendent interrupta… Ceux de Chateaubriand, conduits à leur terme, se terminent par des considérations sur l’avenir du monde. Dans tout l’ouvrage, sans que le talent de l’auteur faiblisse jamais, la beauté de la forme vient ajouter à l’intérêt du récit. Les Mémoires touchent aux sujets les plus variés, aux événements les plus divers; et de même le style prend tous les tons, revêt toutes les couleurs: il sait unir sans effort la grâce à la vigueur, le charme à l’éclat, la simplicité à la grandeur.
Est-il besoin maintenant de résumer ce qui précède. Quelques traits du moins suffiront.
Voltaire a dit, au sujet de Corneille: «Les novateurs ont le premier rang à juste titre dans la mémoire des hommes.» Chateaubriand fut, au XIXe siècle, dans l’ordre intellectuel, le novateur par excellence. Nul n’a plus souvent que lui crié le premier, du haut du mat de misaine: «Italie! Italie!»
Le Génie du Christianisme a relevé la religion dans les esprits, et en même temps qu’il les ramenait à la vérité religieuse, il donnait le signal du retour à la vérité littéraire. La Bible vengée du sarcasme de Voltaire, l’antiquité classique remise en honneur et Homère replacé à son rang; l’attention ramenée sur les Pères de l’Église; la supériorité des écrivains du XVIIe siècle sur ceux du XVIIIe hautement proclamée et invinciblement établie; les chefs-d’œuvre des littératures étrangères admis au foyer d’une hospitalité plus large et plus intelligente; l’art gothique réhabilité; les nouveaux historiens de la France invités, par l’exemple même de l’auteur, à étudier avec un respect filial le passé de la patrie; les semences du vrai romantisme, du romantisme national et chrétien, déposées en terre pour produire bientôt une glorieuse moisson: tels sont les principaux services rendus à la société et aux lettres par le Génie du Christianisme. «Ce livre, a dit M. Léon Gautier, a enfanté et mis au monde le XIXe siècle.»[80] «Toutes les nouveautés, a dit de son côté M. Nisard, toutes les nouveautés durables de la première moitié du XIXe siècle, en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de Chateaubriand ou la première inspiration ou l’impulsion décisive.»[81]
Les Martyrs sont la seule épopée que possède la France, et il est arrivé que leur auteur, en créant la couleur locale, en individualisant ses Francs et ses Gaulois, ses Romains et ses Grecs, renouvelait la manière d’écrire et de concevoir l’histoire. À l’entrée de cette voie où vont s’engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de Barante, Michelet, c’est encore Chateaubriand que nous apercevons: là encore, il est l’initiateur et le guide.
Dans l’Itinéraire, il ouvre également une voie nouvelle. Il crée un genre, et, du même coup, il le porte à sa perfection.
Sous la Restauration, ses écrits politiques le placent au premier rang des publicistes et des polémistes. Ses moindres articles de journaux, de l’aveu même de Sainte-Beuve, «sont de petits chefs-d’œuvre»[82].
«Ô Muse, avait-il dit en 1809, au dernier livre des Martyrs, je n’oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon cœur des régions élevées où tu l’as placé. Les talents de l’esprit que tu dispenses s’affaiblissent par le cours des ans: la voix perd sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que tu inspires peuvent rester quand les autres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux, laissez-moi l’indépendance et la vertu. Qu’elles viennent, ces vierges austères, qu’elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie, et m’ouvrir les pages de l’histoire. J’ai consacré l’âge des illusions à la riante peinture du mensonge; j’emploierai l’âge des regrets au tableau de la vérité.»
Après 1830, l’âge des regrets était venu. C’est le moment où il publie les Études historiques, l’Analyse raisonnée de l’histoire de France, le Congrès de Vérone. Ces dernières œuvres sont belles, comme les précédentes. Les années n’ont pas affaibli ses talents. La Muse lui est restée fidèle, et c’est elle qui lui ouvre les pages de l’histoire. À cette tâche nouvelle, Chateaubriand apportait d’ailleurs de nouveaux dons, un nouveau style et comme un perpétuel rajeunissement. Au lieu de se continuer toujours, de se répéter sans fin, comme tant d’autres, Victor Hugo par exemple, il ne cessait de se renouveler. Il a eu successivement plusieurs manières, qui toutes ont fini par se réunir, par se déverser dans les Mémoires d’Outre-Tombe, comme ces rivières du Nouveau-Monde qu’avait visitées sa jeunesse, et qui, après avoir fertilisé de riches contrées, finissent toutes par descendre au Meschacébé et forment avec lui le plus grand et le plus majestueux des fleuves.
Chez Chateaubriand, l’homme a pu avoir ses faiblesses, le politique a pu commettre des fautes; mais, dans tous ses ouvrages, il est resté invariablement fidèle à toutes les nobles causes. Il a toujours défendu la vérité, le droit, la justice. Il n’a pas écrit une page où ne respire la passion de l’honneur, pas une où il ait offensé la religion et la pudeur. Et c’est par là, plus encore que par son génie, qu’il mérite notre admiration et notre reconnaissance. La France ne se pourra relever que si les générations nouvelles élèvent leur cœur à la hauteur des généreux sentiments pour lesquels l’âme de Chateaubriand n’a cessé de battre, si elles reviennent à ses enseignements et si, à leur tour, elles lui disent:
Tu duca, tu signore, e tu maestro!