Pour une fois, il se ramasse un bide mémorable, le Mastar. Malgré sa chopine phénoménale et son coup de reins champêtre, il la circonvient pas sa Belle Utérus. Qu’il l’embroque à la forçat, elle veut bien, Ninette. C’est une matrone qui n’est pas à un coup de zob près, une méchante vachasse que la vie n’impressionne plus, et encore moins les hommes. Elle les mène à la baguette, cette sous-maîtresse du terrorisme. N’importe les situations, elle fait front, cul ou le coup de poing. Là, comme nous l’avons terrassée d’entrée de jeu, alors, bon, elle subit, tout en déclenchant, mine de rien, le dispositif d’alerte. Elle a confiance, le temps marne pour elle. Il peut brosser comme un cireur de parquets, le Mastar, elle lui laisse passer son tempérament en attendant des heures meilleures.
Alors, tu parles, quand, en pleine tringlée héroïque, M. Gradube disjoncte sciemment, se dresse sur les coudes et lui déclare que, bon, c’est pas tout ça, mais que si elle veut le reste, faut qu’elle en croque, sinon elle restera en rideau de fade, ça la fait plutôt poirer, la mère. Son sensoriel, y a lulure qu’il lui a dit bye-bye. Elle s’est convertie à d’autres plaisirs. La blonde, la mouillance lui vient d’ailleurs. Cheftaine dans l’âme, éprise d’aventures et de coups tordus bien noirâtres, elle t’en fait cadeau du beau paf à Alexandre-Benoît. Il peut y mettre un ruban de pâtissier et courir l’offrir à la reine Fabiola s’il le veut.
Heureusement pour sa vanité masculine, Béru ne se sait pas télévisé. Son prestige n’est en cause que vis-à-vis de sa partenaire. Alors, il s’énerve, fait sautiller l’objet sur sa main.
— Hé ! dis poupée, tu vas pas laisser perdre ce morcif de roi, j’espère ? Y a des dévergondées qui s’massacreraient pour s’offrir un bijou pareil. C’est du calibre, non ? T’en as déjà récolté des manches à gigot pareils, Trognon ? Soye franche ? La pointure au-dessus, t’éclates !
Mais la dame lui répond qu’elle en a vu d’autres, des plus habiles, des que leur heureux propriétaire manœuvrait comme Paganini son archet. Et que s’il ne sait plus quoi en foutre, de son trognon de chou, le gros sac à merde, il a qu’à l’utiliser comme pilon pour se confectionner un ailloli (car elle connaît la cuisine provençale pour avoir fait le tapin à Marseille, jadis).
C’est sur cette réplique que je décide d’intervenir.
Quand un remède reste inefficace, faut jamais se décourager et vite tâter d’un autre. La femme au peignoir bleu, je vais la récupérer sur le terrain de leurs exploits inaboutis et lui enjoins de me filocher dans une autre pièce, en l’occurrence un bureau sans histoire et de faibles dimensions.
J’ai avec moi deux éléments matériels : le fusil mystérieux et la mallette aux explosifs que je suis descendu prendre dans l’auto.
— Je ne vais pas vous faire perdre davantage de temps, madame. Voici l’arme que vous recherchiez. Vous, vous détenez ses plans. Ce qui revient à dire que nous avons tous les deux une moitié de l’orange. Je pourrais vous menacer d’utiliser ce drôle de tromblon contre vous, mais l’ayant expérimenté sur l’un de vos sbires, je puis vous affirmer que ses effets sont tels que je préfère user d’autres arguments. Vous reconnaissez cette mallette : elle sort d’ici. Les explosifs qu’elle renferme sont d’une efficacité exemplaire. Si vous ne me dites pas où se trouvent les plans, je fais sauter votre installation si sophistiquée. Quelle perte pour votre organisation, n’est-ce pas ! Sans parler des ennuis qui en découleraient. Je ne vous donne même pas trois secondes pour réfléchir, j’exige une réponse immédiate. Vous êtes, j’en suis convaincu, suffisamment psychologue pour comprendre que je ne plaisante pas. Cela dit, je vous écoute.
— Les plans ne sont pas ici, répond-elle. C’est l’un de nos correspondants qui les détient.
— Pour quelle raison ?
— Parce qu’il s’agit d’un savant à qui nous les avons donnés à étudier. C’est lui qui a découvert qu’ils étaient incomplets et qu’un prototype existait.
— L’adresse de cet homme ?
— Die Häuslein, à Salbochegaden.
— Eh bien ! allons-y !
— Moi aussi ?
— Naturellement. C’est à combien de temps d’ici ?
— Une demi-heure environ.
— Parfait. Je vais donc régler le dispositif qui se trouve dans le double fond de la mallette pour que tout saute dans une heure un quart. Trente minutes pour aller. Disons cinq minutes pour me remettre les plans ; ensuite il vous faudra trente autres minutes pour rentrer, ce qui vous en laissera dix pour désamorcer.
Mon calme me surprend moi-même. Je m’exprime lentement, à voix presque basse. Sans marquer de sentiments. Un robot. Une mécanique.
Je la prie de m’accompagner dans la cabine où Pinaud continue de batifoler avec le matériel.
— Tu tombes bien ! exulte l’aimable bonhomme. Regarde !
Je me penche sur l’écran où Béru continue de s’escrimer. Ce possédé du chibre a changé de partenaire. Cette fois, c’est avec Carson qu’il s’explique. L’impudeur de la môme me cisaille le moral. Tu la verrais jouer à la girouette, sur le braque au Formide ! Il est couché sur le dos, le Mammouth, les mains croisées derrière la nuque, tandis que cette fabuleuse enfant le monte à cru. Quelle fougue ! Quel déferlement ! Elle y va de toutes ses forces, ma sublime « conquête » ! A dada, à dada ! Quand je te disais que, depuis nos amours nocturnes, je ne la voyais plus pareille. Elle a perdu de sa magie et sais-tu pourquoi, Burnecreuse ? Parce que j’ai eu soudain la révélation qu’elle était nympho. Hystéro, la mère ! Elle essaie de camoufler ça derrière ses grands airs de biche hors d’atteinte ! En fait, elle a la rage du fignedé, la belle créature !
— Elle est partie rejoindre Béru comme une folle, m’explique Pinuchet ; on aurait dit qu’elle se trouvait en état second. Tu parles d’une dévorante !
— Coupe, ça m’écœure, grommelé-je.
Je suis tout froid, tout dévasté de l’âme. L’impression de me retrouver seul dans la foule, comme jadis, dans une fête foraine où m’avait conduit maman. Pendant que je tourniquais sur un manège, Félicie avait rencontré des amis et fait quelques pas avec eux. Quand le manège s’était arrêté, je m’étais cru abandonné. L’horreur !
Avec une rage froide, et sous le regard attentif de la blonde, je règle le détonateur de la valoche aux explosifs.
— Vous pouvez constater, ma chère dame : une heure quinze !
Qu’ensuite je dépose délicatement les explosifs sous les consoles et les écrans, point névralgique du local.
Si ça doit péter, j’espère que tout l’immeuble n’ira pas à dame !
— Viens, Pinuche !
— Et les deux polissons ?
— On les laisse. J’ai glissé un mot sous leur porte pour leur dire de décaniller tout de suite après leurs ébats.
— Tu es jaloux ? demande l’Ineffable.
— Non, c’est autre chose… Ecœuré et peut-être même désespéré quelque part…
— Tu aimais cette fille ?
— J’ai été fou d’elle.
— Il ne faut jamais être fou d’une femme, déclare le Docte. Moi, vois-tu, j’aime beaucoup Mme Pinaud, mais c’est plutôt de la tendresse que de l’amour et en tout cas pas de la folie.
Je l’ai embarquée avec son peignoir, la cheftaine et ses mules bordées de cygne. Pinuche avait une paire de menottes dans sa poche-revolver, alors on les lui a passées, pour être peinards, éviter ces vilaines surprises. Je conduis la voiture, Mémère à mon côté. Pinuche complète sa nuit en se délayant un peu de sommeil en poudre à l’arrière.
Je me dis que je suis vache d’être parti en abandonnant le Gros et Carson dans la poudrière. Et si du trèpe malfaisant se pointe et les neutralise ? S’ils s’attardent dans les locaux de l’Arabian Company et que tout leur explose sous le pif ? Dis, je deviens vermine dans la désilluse, mégnace. Bassement jalmince ! La revanche du cornard, je pratique ! Mauvais, mauvais ! L’homme qui perd sa sérénité pour sombrer dans les vengeries clapoteuses prend le chemin de l’indignité.
Je conduis avec hargne et rage. Je me roule dessus, mentalement.
La grosse blondasse me guide par brèves indications : la prochaine à droite… Tout droit jusqu’au pont de pierre, ensuite prenez à gauche…
J’obéis par routine. Automatisme.
La campagne est bioutifoule, vallonnée, boisée et rupine au soleil nouveau. Les constructions sont cossues, fleuries. Tu croirais jamais que la guerre est passée par là. Mais il y a déjà lurette. Le temps gomme tout ; refait les virginités.
On longe un petit lac charmant où de minuscules voiliers matinaux laissent la brise du morninge leur souffler au cul.
La route dont l’asphalte bleuté brille comme une peau de dauphin se met à serpentiner dans la montagnette. On entend égosiller les zizes dans les frondaisons pimpantes.
Ça se rétrécit un peu après un croisement. On file en direction de la forêt sombre. La vachasse me conseille de ralentir : comme quoi ça va être là, après le virage.
Et puis oui, en effet, c’est bien là : un petit chalet en bois brun foncé, presque noir, arc-bouté dans la pente et flanqué d’une pelouse vert pomme acide. Il y a des massifs de fleurs rouges, des ruches. Quelle plus forte image de paix pourrait-on souhaiter ? Les ruchers sont peints en jaune bouton-d’or, avec des toits en Eternit brun.
— Voilà ! fait simplement la radasseuse blonde aux chairs molles.
— O.K., descendons.
Je tire le flingue au silencieux.
C’est toujours un peu ridicule cet embout qui ôte sa pureté à l’arme. Ça fait plomberie, bricolage.
— Passez, je vous suis. A la moindre alarme je vous plombe !
Nous voici devant le sentier rechargé au ciment rose qui conduit à l’entrée du chalet.
— Appelez votre type, je veux qu’il vienne nous rejoindre.
Elle hèle, avec docilité :
— Professeur Lustseuche ! Vous pouvez venir, s’il vous plaît ?
On est stoppés à dix mètres de la maisonnette sombre. De la grande musique s’en échappe, renforçant la sérénité de l’endroit.
Un bonhomme paraît sur le seuil. Un gnome, pratiquement, sorte de Nimbus cordial. Petit, chauve, avec un gros nez chaussé de grosses lunettes à monture de cuivre. Il a un large sourire sans lèvres, pareil à une pastèque entamée. Il porte un vieux pantalon de coutil noir, un pull de laine à col roulé, avec, par-dessus, une espèce de gilet brodé, noir à motifs bleus. On pourrait croire qu’il est déguisé, l’apiculteur.
— Oh ! Martha ! Quelle surprise ! il exclame.
Et il descend vitement les quatre marches pour s’approcher de nous. Tout juste s’il ne se met pas à gambader de plaisir. Il louche si tant tellement qu’il ne doit pas lui être possible de regarder droit devant soi. Le voilà qui presse la main de la grosse avec une effusion de chef d’Etat serrant une louche homologue devant des caméras, sans seulement s’apercevoir qu’elle a des menottes aux poignets.
— Quel bon vent, Martha ? Il est rare que vous arriviez à l’improviste. Entrez, j’étais justement en train de prendre mon café, j’en ai une pleine cafetière, vous allez en profiter.
— Nous n’avons pas le temps, professeur, répond Martha. Je viens récupérer les plans que je vous ai fait apporter !
— Seigneur, déjà ? Mais je n’ai pas eu le temps de les étudier à fond ! C’est une invention passionnante, savez-vous ! D’une implacable nocivité, mais géniale ! Anéantir instantanément le sensoriel d’un individu tient du prodige. Imaginez, Martha, ce que peut ressentir un humain privé brutalement de ses cinq sens. Il n’entend plus, ne voit plus, ne sent plus, ne perçoit plus tactilement, ne peut plus goûter ! C’est être précipité aux enfers ! Une monstrueuse plongée dans le néant de la vie. Vous continuez d’être, mais vous n’êtes plus rien ! Un corps vivant qui ne reçoit plus la moindre information sur ce qui l’entoure. La souffrance par l’horreur de la déstabilisation intégrale ! Plus d’équilibre, le vide interne, le pire de tous !
— Rendez-moi ces plans, Lustseuche ! fait Martha, peu sensible au lyrisme du petit homme.
— Bon, soit…
Le nain de Blanche-Neige (Mi-Prof, mi-Joyeux et vaguement Simplet) trottine jusqu’à son chalet. Nous le suivons. La porte-fenêtre donne directement sur son living. Une table de bois ciré, avec son petit déjeuner…
Nous pénétrons dans la pièce. Et juste comme je m’y engage à la suite de ma prisonnière, j’éprouve une désagréable impression au creux des reins. Je connais cette sensation pour l’avoir subie déjà plusieurs fois au cours de ma vie aventureuse. Quelqu’un m’enfonce le canon d’un flingue entre deux lombaires.
— Lâchez ça ! me dit une voix.
En allemand, mais je pige.
Fourré jusqu’à la gorge, Antoine. Bien fait, l’aminche, tu l’as cherché ! Tu le savais que la grosse avait alerté sa clique. Et toi, bonne pâte, tu faisais comme si tout baignait ! T’espérais quoi ? Que ça prendrait du temps pour se mettre en action ? Connard, va ! Elle a même réussi, Mémère, à faire passer notre converse sur la visite au professeur.
Un malheur ne venant jamais seul, deux gars sortent de la cuisine contiguë au living, dûment équipés de bricoles malfaisantes.
Moi, bon, je laisse tomber le soufflant. Le moyen de résister ?
Martha se tourne vers moi, goguenarde.
— Je n’avais pas dit mon dernier mot, n’est-ce pas ? ironise-t-elle. Allez, enlevez-moi ces horribles choses !
Elle me présente ses avant-bras entravés.
Et moi, je pense soudain que la clé des cadennes sont dans une des poches à Pinuche ; à Pinuche qui continue de roupiller à l’arrière de la charrette sans se gaffer de rien.
— Je vous demande pardon, mais je n’ai pas les clés.
Elle réalise.
— Oui, c’est le vieux qui les a, n’est-ce pas ? Eh bien…
Elle n’en casse pas davantage car Pinuche se la radine, tout mouillard, baffies en berne, nez plongeant, œil chassieux. Il tient l’arme secrète dans ses chères vieilles mains tremblantes d’écluseur de petits verres.
Ce qu’apercevant, l’un des petits potes à Martha se met à lui défourailler contre. La Vieillasse se jette sur le côté. Quand ça chie, elle trouve des réflexes, cette brave Guenille ! Les autres, du corps de ballet, s’en donnent à cœur joie. Moi, pour éviter le pralinage, je me suis lancé en arrière et voilà que j’atterris de dos sur la pelouse, la frite dans un massif de tulipes roses.
Ça vase à tout-va : bizzz, bizzz, bizz ! Ploc ! Du verre s’émiette, du bois éclate, du fer sonne. La Pine a un geste catégorique. Il avance le canon du tromblon dans la strass.
— Arrêtez ! hurle la grosse Martha qui vient de mesurer le danger.
Mais je t’en fous ! Ses archers pralinent de plus rechef ! Alors César tire sur la manette. Dans un ralentit étonnant, depuis ma botte de tulipes, je vois son geste. J’ai le temps de penser : « Peut-être que le magasin est vide, peut-être qu’il ne contenait qu’une charge ?
Mais non. Illico, tout se tait pour une ou deux secondes. Et puis des hurlements retentissent dans le chalet noir. La Martha, qui se trouve près de la porte-fenêtre, se roule déjà à terre. Dévale les marches.
Je me relève. Les trois sbires ont le même comportement, ainsi d’ailleurs que le vieux professeur. Au tas, tout le monde ! Ils sont out pour le restant de leurs jours, tous ! Quel gâchis !
Hébété, Pinuche considère son œuvre en tétouillant son mégot.
— C’est quoi ? fait-il. Hein, Antoine, que se passe-t-il ?
— L’abomination, réponds-je.
— J’étais en état de légitime défense, plaide l’Ancêtre.
— Tout ce qu’il y a de légitime, confirmé-je.
Le spectacle de ces cinq personnes démantelées, privées de sens, affolées par leur complet déséquilibre, est insoutenable. Se peut-il qu’on ne puisse plus rien pour eux ? Des idées euthanasiques me viennent ; je les repousse avec effroi. Il faut garder espoir. Peut-être que cette invention n’a pas des effets aussi définitifs que l’a prétendu le professeur ?
Et puis quoi, il reste Lourdes, non ?
— Alors, rien ?
— Rien !
Je suis accablé ; mort de fatigue. Terrassé par l’amertume, je m’assieds sur une marche. Nous avons eu beau fouiller la maisonnette de fond en comble, nous n’avons trouvé aucun plan. Et pourtant, avec quelle minutie avons-nous perquisitionné. César, qui est un orfèvre en la matière, est catégorique :
— Les papiers ne sont pas ici, Antoine.
Je contemple les cinq personnages qui continuent de se trémousser en vagissant sur la prairie. Hallucinant ! Ils tournoient sur eux-mêmes, se redressent à moitié pour repartir à la renverse, ou bien le nez en avant.
— Que décidons-nous ? demande la Relique.
Je hausse les épaules.
— On se barre, on ramasse Béru et on se grouille de passer en Suisse avant que le ciel bavarois nous tombe sur la frite.
— Tu renonces ?
— On a le prototype, c’est déjà quelque chose.
Comme je dis cela, un ronflement de voiture retentit dans la côte et une énorme Mercedes noire débouche. On s’est placardés derrière un massif, Pinoche et moi, sur le qui-vive.
L’auto s’arrête. Quatre personnes en déboulent : Béru, Carson, Duck et Abdulah.
Ils s’arrêtent, en ligne devant la pelouse, considérant avec ébahissement les cinq personnes en folie qui s’y roulent en glapissant.
Je me montre.
— Hello ! Mister Duck !
L’homme en smoking ne s’émeut pas outre mesure.
— Que leur est-il arrivé ? demande-t-il.
Je désigne l’escopette posée contre le perron.
— Il leur est arrivé ça, mister Duck. Croyez-moi, cette invention va faire du bruit. Si toutefois on parvient à la mettre en exploitation car nous n’avons toujours pas retrouvé les plans.
Il s’approche, très droit et sa chevelure de neige étincelle au soleil comme les sommets des Alpes, au loin.
— Je ne vous pardonnerai jamais d’avoir abandonné ma fille dans un appartement piégé !
Alors là, il rebiffe, le beau valeureux commissaire de ses belles grosses deux.
— Dites, c’est elle qui s’y est abandonnée dans l’appartement !
— Si je n’étais pas arrivé opportunément, elle allait sauter. Le tiers de l’immeuble a été soufflé un instant plus tard.
— Comment avez-vous trouvé cette planque de l’Arabian Company ?
Il caresse ses favoris d’un doigt léger.
— Dites, San-Antonio, c’est mon affaire ! Vous devriez partir de l’idée que je sais heure par heure ce que vous faites.
— Et également ce que fait votre fille ?
Je lis dans son regard impassible une lueur qui me paraît être de profonde amertume. Bien sûr qu’il est au courant de la nymphomanie de sa fifille, le B.B., puisqu’il sait tout !
Une diversion est apportée par les abeilles. Magine-toi, Dunœud, que la grosse Martha, à force de se tortiller sur la pelouse a renversé une ruche, et pour lors les locataires, furax d’être démiellées en plein labeur, se précipitent sur nous en un nuage blond, grondant, féroce.
Dès lors, c’est le sauve-qui-peut !
On se disperse dans toutes les directions. Ceux qui sont les plus près des bagnoles s’y engouffrent et se grouillent d’en remonter les vitres.
Seul, Pinaud conserve son calme. Je me rappelle confusément qu’il a fait de l’apiculture jadis et qu’il en sait autant que Maeterlinck sur les abeilles, leur vie, leur œuvre. Sans un geste brusque, il va redresser leurs ruches. Il leur parle… Les guide ! O génial bonhomme qui sait se faire écouter de ces laborieuses ouvrières, comme disent les manuels scolaires.
L’ordre revient.
Alors on se retrouve un peu penauds, les autres, d’avoir fui devant des mouches.
— Donnez-moi cette arme, San-Antonio, et continuez de chercher les plans ! m’enjoint Duck, sévère.
— D’accord pour l’arme, mais ne comptez plus sur moi pour rechercher quoi que ce soit, mister Duck. J’en ai terminé avec le Big Between. Voyez-vous, je suis trop français pour diriger votre énorme mécanique américaine. Je préfère rester simple flic chez nous que de devenir un prince des ténèbres chez vous.
Et je vais chercher le fusil.
Duck est très pâle. Carson ne souffle mot. Elle caresse subrepticement la cuisse de Jupiter-Bérurier et je mesure, à ce simple geste, combien elle a été comblée par Queue d’Ane !
Ce dernier se dégage et s’interpose entre Duck et moi.
— Pas question, dit-il, ce flingue a été découvert par un officier de police français, c’est à la France qu’il appartient. Donne !
Je regarde alternativement mon gros pote et le grand Duck.
— J’sus ton ministre, bordel ! se met à gueuler le Gros. Si t’as quéqu’chose dans ton froc, c’t’à ma pomme qu’tu dois z’obéir.
Vaincu, je lui remets le fusil.
— Vous ne pensez pas que ça va se passer comme ça ? demande Duck.
Il adresse un signe à son formidable gorille et Abdulah marche sur le Mastar.
Béru le regarde se déplacer sans émoi.
— Eh ! dis, bébé rose, modère tes mouvements si tu voudras pas qu’aye un sixième gonzier su’ c’te p’louse av’c la danse des cinq guis.
Duck soupire :
— Laissez, Abdulah !
Nous prenons place dans notre chignole, Pinaud, Béru et mézigue, le fils distingué de Félicie.
En passant devant la Mercedes, le Gravos dégonfle un pneu d’un coup de couteau.
— L’temps qu’y changent la roue, on s’ra loin !
Je pars sans un regard pour Carson.
Mon expérience B.B. est finie. Tournons la page.
Je rêvasse à Heidi qui doit souffrir avec les condés bavarois. Et puis je frissonne à l’idée de ces personnes décimées pour l’invention.
Une plombe plus tard, nous atteignons Garmisch-Partenkirchen et passons sans encombre la douce frontière helvétique.
Le Gros me donne une claque dans le dossard.
— On a eu du bol, dit-il. Et si tu saurais l’à quel point j’sus content qu’tu r’prendes ta place parmi nous. J’vas te nommer sous-directeur de la Rousse pour commencer, pas fout’ le Vieux au chômedu, ensute on verrera.
Il me lorgne du coin de l’œil.
— Ça te fait pas plaisir ?
— Si, si.
— T’as l’air d’un merlan qu’aurait traversé l’Sahara ?
— J’aime pas terminer sur un demi-succès, car il implique un demi-échec. Je suis comme ça.
— La vanité qui te mène ! ronchonne le Dodu.
— Erreur, Alexandre-Benoît, je ne suis pas vaniteux, seulement orgueilleux.
— C’est bonneterie bonnetier ! ricane l’Enflure en balançant une loufe de décompression.
Pinuche me tapote l’épaule.
— Tiens, me dit-il, ne pleure plus, mon garçon…
Il me tend un rouleau de paperasses dont je me saisis en conduisant.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Tes fameux plans ! Ils étaient cachés dans la ruche que la grosse dame a culbutée.
M. le président de la République a été fou de joie. Une invention pareille, il dit que ça va peser d’un sacré poids dans la balance des armements. Quand on aura industrialisé la chose, les Ruskoffs et les Ricains n’auront plus qu’à nous saluer bas et éviter de nous marcher sur les nougats, autant que faire se pourra. C’est un bon conseil qu’il leur adresse d’ores et déjà, le monarque.
Pour fêter l’événement, discrétos, il donne une sauterie à l’Élysée. A laquelle je suis convié ainsi que maman, Béru, Berthe, Pinaud et sa vieillarde, le Vieux, plus deux ou trois ministres à la con.
Dans une embrasure, le chef de l’État me confie qu’il compte procéder à un remaniement ministériel et me nommer ministre des San-Antonio auprès du Parlement. Faut voir… On peut toujours essayer, ça fait des souvenirs pour plus tard…
Au champagne, le président prononce un éloge vibrant de nos personnes, comme quoi notre courage, notre intrépidité, notre sagacité et ceci, cela, sans rien oublier. Félicie est aux anges.
Après avoir rendu à César ce qui appartient à San-Antonio, le Premier homme du royaume se tourne vers Béru. Malgré les convenances qui exigent qu’on ne prenne la parole après lui, il la lui cède volontiers, à M. son cher ministre.
Le Gros se dresse ému.
— Mon président, dit-il, j’sus t’un homme de parole, mais pas un homme de mots. Alors, si vous voudrez bien, manière d’vous honorer, j’vais vous faire un numéro d’pétomane duquel j’sus costumier. J’l’ai travaillé tout’ la noye à tête r’posée. Si vous voudriez bien fair’ silence, les uns et les unes, j’vais avoir l’honneur d’interpréter la Marseillaise.
Il lève une jambe et attaque sa partition.
Tout le monde se met au garde-à-vous.