Les gueules noires des camions crachaient du gas-oil dans la moiteur trouble de la quatre-voies. L’aéroport de Nantes se profilait et Mc Cash digérait à peine sa séparation avec sa fille, le regard perdu sur la ligne en pointillé. C’était la première fois qu’ils se quittaient. Il détestait cette sensation, comme amputé d’une partie de lui-même. Ce voyage vers l’inconnu n’était-il qu’un prétexte pour fuir?
Il avait trouvé une place dans le vol pour Athènes — arrivée prévue à vingt-deux heures trente, un billet hors de prix ponctionné sur son découvert, négocié avec la banque — mais après?
Ce cloporte d’Albanais ne lui avait pas tout dit mais si Angélique comptait parmi les rescapés du naufrage, elle avait de fortes chances d’être encore à bord du Jasper. Deux jours déjà qu’il avait quitté Brest. D’après ses calculs, le cargo ne serait pas au Pirée avant deux jours. En attendant, sa piste était maigre: le nom de leur contact en Grèce, Stavros Landis, et son adresse à Athènes. 56, Zoodochou Pigis. Une ancienne maison d’édition, d’après Internet. Le borgne se méfiait. Si Berim disait vrai, quelqu’un avait vendu Marco à Varon Basha, et Landis ne répondait toujours pas à son portable. Avait-il été liquidé, comme le type de la préfecture?
Il laissa la Jaguar dans le parking souterrain de l’aéroport, parcourut les espaces impersonnels allant du guichet aux portes d’embarquement avec l’envie de raser cette planète qui allait trop vite, présenta son passeport aux employés souriants pour la galerie, s’assit sur le siège qu’on lui avait attribué en bordure du couloir de l’A310.
Mc Cash snoba sa voisine située dans son angle mort, mal à l’aise. Il n’avait plus que son bandeau pour protéger son orbite sans prothèse. Le moindre dérapage laisserait entrevoir l’affreux tabou. Il se sentait nu. Même les manières aimables des hôtesses semblaient fausses. Il refusa le sandwich congelé qu’on lui proposa à mi-vol, dormit une heure, abruti de médicaments, se réveilla dans le même état et trimbala sa mauvaise humeur jusqu’au carrousel d’arrivée où il récupéra son sac de voyage.
Mc Cash n’avait pas prévu qu’un douanier aussi zélé qu’obtus le sommerait d’ôter son bandeau. Il protesta mais l’autre ne voulait rien savoir: c’était ça ou il pouvait dire adieu à son passeport, son séjour en Grèce, Angélique.
— T’es content, connard! siffla-t-il en montrant son moignon.
Le type recula devant l’orbite vide, il n’avait jamais vu une chose pareille, et rendit le passeport sans demander son reste. Le ciel tombait quand Mc Cash sortit de l’aéroport, son sac à l’épaule. Rameutant l’été, un vent tiède époussetait quelques palmiers poussiéreux. Il prit un taxi pour le centre d’Athènes, dans le quartier d’Exarchia où habitait Stavros Landis, vaguement calmé.
Mc Cash n’avait jamais mis les pieds en Grèce. Après un tronçon d’autoroute surplombant les collines et un parcours le long des avenues embouteillées délimitant les grands axes de la capitale, un taxi affable le déposa dans une des rues encaissées du vieux centre, à quelques encablures de chez Landis.
L’Athens Way, à l’angle d’Arachovis, louait des chambres avec balcon et cuisine équipée. Mc Cash ne chercha pas à joindre sa fille chez Marie-Anne; il prit une douche, évita son regard terrifiant dans le miroir de la salle de bains, changea le pansement sur sa plaie et quitta l’hôtel. Les rues étaient animées, minuit sonnait et les gens dînaient encore. Un toiletteur passait le sèche-cheveux dans les poils d’un lévrier ravi. N’ayant rien avalé de la journée, il dévora une assiette de poulpes grillés à la terrasse du restaurant voisin. Le goût de médicament passa doucement, la douleur de son dos blessé, pas le sentiment de solitude en terres étrangères.
Mc Cash n’aimait pas les voyages, abhorrait le tourisme et les cohortes de gens en short qui photographiaient les monuments en maniant leurs tablettes comme des volants. La fatigue le rendait encore plus maussade. Bientôt une heure du matin; il descendit la rue pentue où les échoppes toujours ouvertes proposaient pâtisseries et autres spécialités locales, poursuivit sur les trottoirs défoncés.
Des murs crasseux tagués de slogans vengeurs délimitaient le territoire d’Exarchia, le quartier anarchiste de la ville. Il croisa des jeunes lookés, des vieux à mobylette traînant des charrettes remplies de ferraille, moustachus courbés sur leur vie de labeur, des filles vêtues de noir au bras de leurs copines. Il jeta un œil sur le Google Maps de son smartphone, visa la colline indiquée sur l’écran.
Zoodochou Pigis. Tu parles d’un nom de rue à la con, maugréa Mc Cash en gravissant la côte qui menait chez l’ancien éditeur. Il stoppa au numéro 56, face à un hôtel de passe visiblement fermé depuis longtemps. Une grille bloquait l’accès à un porche ouvert sur un petit jardin mal entretenu et touffu qui cachait une maison à étage. Mc Cash sonna à l’unique bouton — «Calypso», le nom de la maison d’édition —, ne reçut pour réponse que le gazouillis d’un oiseau nocturne… Il se tordit le cou derrière les barreaux pour deviner quelque lumière, se pencha vers la grille et constata que le mécanisme d’ouverture avait été forcé. Il attendit qu’une voiture dévale la pente pour pousser le loquet.
Il faisait sombre dans le jardinet isolé de la rue; une volée de marches donnait sur une terrasse où une table de jardin en marbre jonchée de pollen prenait le frais au milieu des plantes grasses. Mc Cash évalua la façade blanche rongée par le lierre — toujours aucune lumière en vue — puis la porte principale de la maison: elle avait été fracturée.
Il pénétra à l’intérieur, les sens aiguisés par l’afflux d’adrénaline. La torche de son smartphone actionnée, il découvrit un bureau foutraque, avec des piles de manuscrits et de papiers jaunis portant le logo Calypso, puis des tiroirs à terre, leur contenu vidé sur le sol. Même les 33 tours gisaient sur les tomettes… D’autres étaient passés là avant lui. Que cherchaient-ils? Landis? Quoi encore?
L’ex-flic passa dans l’autre pièce, une petite cuisine avec toilettes, rebroussa chemin et grimpa l’escalier. La chambre aussi avait été fouillée: matelas, draps, placards, étagères, table de nuit, tout était sens dessus dessous. Mc Cash sonda le sol, ne décela que des objets ou livres jetés là. Aucune trace de lutte ou de sang sur les tomettes byzantines. Si Landis avait été enlevé, les ravisseurs n’auraient pas fouillé la maison de fond en comble. Il redescendit vers le bureau de l’éditeur et la cuisine adjacente, trouva un sous-bock au nom de Blue Fox, et une pochette d’allumettes estampillée Rhinokéros. Le premier lieu, un club, avait fermé six mois plus tôt d’après les infos de son smartphone. Le second était un bar du quartier branché sur le rock indé, qui rappelait les 33 de Fugazzi et Shellac répandus sur le sol.
La rue Ippokratous traversait le quartier de Kolonaki qui bordait Exarchia. Mc Cash remonta la colline, l’adrénaline contrant les effets des analgésiques. Beaucoup de bars dans le coin, de lumières rouges et tamisées où les gens s’acharnaient à oublier les mauvaises nouvelles quotidiennes. Deux heures sonnaient quelque part lorsque le borgne poussa la porte du Rhinokéros.
Une population de tous les âges s’épanchait au-dessus d’un verre, en majorité des trentenaires tatoués des deux sexes, dans une ambiance éthylique amicale.
Ayant vécu des années à Brest, Mc Cash savait déceler à la seconde le bar où les soûlards vous tombent dessus comme des mouches à emmerde. Lou Reed, Debbie Harry, Bowie, Nick Cave, Joe Strummer, les visages des icônes se reflétaient dans les miroirs plaqués sur les murs. Une jeune brune en jean moulant alignait les cocktails sur un long comptoir de bois verni, un tee-shirt «Desobey» sur ses fines épaules. Des mâles aux cheveux bouclés faisaient les paons sur les tabourets, certains fumaient, un DJ surfait sur son ordinateur, casque à l’oreille. On passait de l’électro, principalement issu de la French touch post-Daft Punk, de la pop guimauve pour Mc Cash, qui se rangea au bout du comptoir.
Il but un verre à l’ombre des spots qui inondaient le zinc, près de la pompe à bière. La jolie barmaid pencha un verre sous la source à houblon, le salua et constata que l’homme au bandeau ne parlait pas grec. Dimitra avait un master de philo mais comprenait la langue de Shakespeare.
— Stavros n’est pas là?
— Stavros? Ben non, tu vois…
— Je suis un ami.
— Contente de le savoir.
— Tu l’as vu ces temps-ci?
— Je croyais que c’était toi, son ami?
L’accent de la barmaid était moins vif que son esprit, mais la voix qui susurrait en français depuis les enceintes rendait le dialogue laborieux.
— Stavros ne répond plus au téléphone depuis quelques jours, relança Mc Cash: je m’inquiète un peu.
— Je ne l’ai pas vu depuis au moins trois semaines, lâcha Dimitra en relevant la pompe à bière.
Cela correspondait plus ou moins à la date du naufrage. La petite brune servit le demi qu’elle avait entre les mains, prit une autre commande. Mc Cash fuma en observant la foule, des habitués d’après leur façon d’être, attendit que la fille revienne à la source.
— Tu ne sais pas si quelqu’un ici peut me renseigner à son sujet?
— Essaie Pirros, le DJ. C’est un de ses anciens auteurs, répondit Dimitra avant d’embarquer ses bières.
Le style musical changea — un remix de Radiohead qui sonnait comme du Trent Reznor. Mc Cash profita du moment pour aborder le DJ, sympathique et disert. Stavros Landis avait en effet publié son premier (et dernier) roman quatre ans plus tôt, mais avec la crise Pirros avait dû réintégrer l’appartement familial et oublier ses rêves d’écrivain. Il faisait depuis des extras dans les bars de nuit d’Athènes, parfois à Corfou ou sur les îles quand il avait un contrat. Pirros confirma qu’il croisait souvent son ancien éditeur au Rhinokéros, seul ou accompagné, que cela n’était pas arrivé depuis des semaines mais que Mc Cash n’était pas le premier à le chercher.
— Qui d’autre?
— Deux types, répondit le DJ au-dessus de sa console.
— Quel genre de types?
— Pas le genre de Stavros.
— C’est-à-dire?
— Costauds, pas très aimables… Entre Dark Vador et Aube dorée, exagéra l’écrivain au chômage.
— Ils sont passés quand, ces joyeux drilles?
— La semaine dernière je crois.
— Écoute, fit Mc Cash en se penchant vers Pirros, je crois que Stavros est dans une sale affaire et qu’il a besoin de mon aide. Tu connais le nom d’un de ses proches, quelqu’un de confiance qui pourrait m’aider?
Pirros aplatit un vinyle, lança un morceau de Sonic Youth en shuntant le précédent.
— Kostas, dit-il. Un ancien juge devenu député de gauche. Lui aussi vient boire un verre de temps en temps. Il habite un peu plus haut, vers Lycabettus.
Un des parcs du centre-ville, juché sur une colline verdoyante…
Mc Cash avait négocié un découvert de mille euros avec sa banque à Brest, de quoi payer le billet d’avion et les frais; il laissa un billet de vingt au jeune DJ et vida les lieux. Il était trois heures du matin lorsqu’il regagna sa chambre d’hôtel. Les antalgiques mêlés à l’alcool l’avaient mis K-O mais il avait une piste.
Il s’endormit comme on se noie en pensant à Marco, Angélique, sa fille, les vivants et les morts dans le même sac jeté au fond d’un puits — lui.
— Comment ça va?
— Bah, bof…
— Comment ça, bof?
— Bah. Je préférais la vieille en chignon de la Baie des Trépassés.
— Quoi, Julie n’est pas sympa avec toi?
— Si, si…
— Alors qu’est-ce qui ne va pas? s’enquit son père.
— Bah…
— Arrête de dire «bah». C’est qui, Marie-Anne?
— Elle est un peu tendue quand même.
— Son frère est mort, il y a de quoi.
— Oui… Mais il y a un drôle de climat dans la maison.
— C’est ça la Bretagne.
Alice n’avait pas envie de plaisanter.
— C’est quoi le problème?
— Elle est toujours après nous, dit-elle, à critiquer tout ce qu’on fait.
— Et vous faites quoi?
— Rien!
— Eh bien faites quelque chose.
— C’est pas ça, on fait des trucs, mais c’est jamais comme il faut.
— Je comprends rien à ton histoire.
Alice boudait à l’autre bout des ondes.
— Tu reviens quand?
— Bientôt.
— Tu es où, là?
— À droite, à gauche. Je ne peux pas t’en dire plus. Mais si tu veux me faciliter la vie, tâche de t’entendre avec tout le monde d’ici à mon retour. C’est une question de jours.
— Combien?
— J’en sais rien, ma petite bête, ça dépend de ce que je trouve.
Alice marqua un silence. Ce n’était pas fréquent chez lui, les petits noms d’animaux.
— Et j’aurai un chat? embraya-t-elle.
— Tu ne perds pas le nord, toi.
— C’est toi qui me l’as promis.
— On verra ça en rentrant. Promis, il répéta.
— Bon…
— Je te tiens au courant, abrégea-t-il.
— Ne m’oublie pas.
— Je n’ai que toi, ça ne risque pas.
— Bisous alors.
— C’est ça, bisous…
Mc Cash coupa son portable, entre deux eaux. C’était la première fois qu’il appelait pour prendre des nouvelles de sa fille et ça n’avait pas l’air d’aller fort à Plougonvelin. Il se faisait du souci pour elle, si loin, si seule… Et il n’aimait pas trop cette idée. Mc Cash n’avait pas peur, de rien. Pour avoir peur, il faut avoir quelque chose à perdre et il était trop mal en point pour imaginer la perdre, elle. Sa propre mort ne l’avait jamais angoissé mais si aujourd’hui il venait à disparaître, il laisserait quoi à sa fille? Un découvert à la banque dans un monde qui ne pensait qu’à compter, des milliardaires élus par des pauvres, des algorithmes, des publicités pour la pâtée pour chien. Déprimant. Plus personne ne voulait du modèle universaliste hérité de la Révolution française, les Lumières s’étaient éteintes sur les peuples qui préféraient acheter des smartphones pendant qu’une minorité faisait payer cher à tous le droit de jouir de leurs privilèges en attendant de muter en sapiens 2.0. Mc Cash n’avait jamais été de son époque. Ou son époque ne voulait pas de lui. Ça le rendait mauvais, et ce matin n’était pas le bon.
Une brune en minijupe et cheveux roses passa devant la terrasse du Blue Bear, au bras d’une jeune femme à la beauté tout aussi effrontée: elles virent le grand borgne courbé sur son café, échangèrent une grimace de condescendance qui tenait plus de la cruauté, se chuchotèrent quelque chose à l’oreille et s’éclipsèrent au pas de course en riant. Mc Cash maugréa dans la mousse de l’expresso, plongé dans ses abysses — pourquoi les jolies femmes le rendaient-elles si triste? Parce qu’il se sentait vieux ou parce qu’il ne coucherait jamais avec toutes?
Il avait fui la salle de petit déjeuner de l’hôtel — les gens le matin lui semblaient encore plus misérables que le soir, où l’alcool brouillait les pistes — et marché jusqu’aux terrasses du square d’Exarchia un peu plus bas avant d’appeler Alice. Le quartier était calme à cette heure — l’anarchie se levait tard —, les kiosquiers ouvraient à peine. Mc Cash commanda un autre café. Une milice d’extrême gauche avait tué un dealer en pleine rue la semaine précédente, à la kalachnikov, sans que les flics osent intervenir; les toxicos dormant encore sur les trottoirs bombés de graffitis, les vendeurs ambulants en profitaient pour écouler leur camelote aux terrasses des cafés. Mc Cash acheta un briquet à un Africain souriant pour la forme et fuma sa première cigarette de la journée. Il avait mal dormi malgré la fatigue accumulée, rêvé d’Angélique comme on va au bûcher, le cœur brûlant, se demandait toujours si elle vivait encore.
Une sculpture de chérubins barbouillée de rose fluo trônait au centre du square. Un caddie abandonné errait dans le jardin mal entretenu où plantes et arbustes faméliques jouaient des coudes. Mc Cash chassa les idées parasites qui le ramenaient à sa fille, fuma en observant le ballet autour de la petite place. Un pick-up à la décoration surchargée d’icônes en fit le tour, une cage à fauves sur le plateau arrière — une cage dortoir où deux enfants dormaient encore sous des couvertures sales. Des Gitans peut-être, qui s’encageaient la nuit sur leur maison amovible, ou des rescapés de la crise.
Le borgne grimaçait derrière ses lunettes noires quand un fou vint lui parler. Il lui répondit de foutre le camp mais l’autre continua à l’invectiver dans sa langue, sans même lui réclamer la pièce. De guerre lasse, Mc Cash paya les consommations en laissant un pourboire et vida les lieux.
D’après ses infos, l’ami de Stavros habitait le quartier voisin.
Son dos blessé le tiraillait, il sentait la sueur couler le long de son tee-shirt. Il était noir, usé, à l’effigie d’un club de rock new-yorkais où il n’avait jamais mis les pieds et qui n’existait plus depuis longtemps. Une image de lui-même, songeait-il.
Mc Cash gravit les trottoirs glissants de Kolonaki jusqu’au numéro 3 de la rue Chersonos, une impasse dont les marches menaient au parc qui dominait la ville. Un parterre foutraque abritait diverses cabanes à chats qui prenaient le frais sous les branches des arbustes. Un grand hêtre montait la garde devant la grille rouillée de la maison, séparée de la ruelle par un mur de béton noirci par la pollution et une vigne vierge elle aussi fatiguée, les feuilles couvertes de poussière. Mc Cash tinta à la cloche, attendit une minute, réitéra son appel.
Un homme apparut enfin dans le jardinet, vêtu d’un pantalon de survêtement et d’un tee-shirt trop large sur un ventre proéminent. Les cheveux blancs tirés en arrière, un regard vif au milieu de rides brunes qui creusaient son visage de vieux loup, Kostas jaugea l’étranger à sa porte. Ce dernier portait un fin bandeau noir à l’œil droit, un tee-shirt CBGB, des chaussures coquées, une veste noire, et se présentait comme un ami de Stavros. Accent anglais parfait. Kostas avait travaillé à l’adhésion à l’Europe, il avait des rudiments de cette langue et se méfiait des inconnus.
— C’est quoi déjà, ton nom?
— Mc Cash.
— Jamais entendu parler.
— Je ne suis pas du genre pipelette.
Le vieil homme émit un petit rire derrière la grille. Le soleil dehors commençait à taper — on prévoyait une grosse chaleur à la radio.
— Je prendrais bien un café, dit Mc Cash, ou n’importe quoi à l’ombre. On crève de chaud dans votre bled.
Kostas consentit à ouvrir la grille, l’invitant à le suivre jusqu’à la maison. Une odeur de pain grillé s’exhalait de la cuisine, à laquelle se mêlait un relent d’après-rasage; il s’assit à la table où l’ancien juge prenait son petit déjeuner, accepta le café encore au chaud.
— Comment tu connais Stavros?
— Par le biais d’un ami français, répondit Mc Cash, Marc Kerouan. Il a acheté un voilier au Pirée le mois dernier, avant de disparaître en mer alors qu’il remontait vers la Bretagne.
— Ah.
— Stavros est une des dernières personnes à l’avoir vu vivant, dit-il, le nez dans la tasse. J’aimerais lui parler mais son téléphone ne répond pas.
Le Grec le sondait de ses yeux caramel.
— Tu as des nouvelles? relança le borgne. On m’a dit que vous étiez amis.
— Je ne connais pas l’emploi du temps de tous mes amis, relativisa Kostas. Qui t’a dit que je pouvais t’aider?
— Pirros, le DJ du Rhinokéros. Il m’a aussi dit que deux types bizarres étaient passés la semaine dernière et demandaient à le voir. Et je pense que ces mêmes types ont saccagé la maison de Stavros.
Une ride plus épaisse coula sur le front de Kostas.
— Comment ça, saccagé?
— Je suis passé chez lui hier soir, dans son ancienne maison d’édition: elle a été fouillée de fond en comble.
Traversant le feuillage du jardin, les rayons du soleil faisaient des ombres chinoises sur le mur de la cuisine. Le Grec hochait la tête sans mot dire; il tartina le pain qui avait refroidi dans l’assiette écaillée.
— Qui me dit que tu n’es pas un des types qui ont foutu le bordel dans sa maison? reprit-il, méfiant.
— Parce que j’ai laissé ma fille en Bretagne pour démêler cette histoire, que Marco était à peu près mon seul ami sur terre et qu’il y avait une femme avec lui sur le voilier quand il a sombré au large d’Alicante, mon ex-femme, et qu’elle est peut-être encore en vie. Si tu sais quelque chose, dis-le-moi.
Les regards des deux hommes se croisèrent.
— Je n’ai pas vu Stavros depuis des semaines, répondit Kostas.
Mc Cash saisit son poignet alors qu’il étalait sa confiture, et le serra fort.
— Maintenant fini de rire, siffla-t-il au visage du septuagénaire. Il y a un bol sale dans l’évier, le tien est sous ton nez, ça sent l’eau de toilette et tu sors du lit la gueule enfarinée: où est Stavros?
— Hey!
Kostas chercha à se dégager mais la brute lui broyait les os.
— OÙ EST-IL?!
Le Grec grimaça sur sa chaise, les lèvres pincées.
— Ici, fit une voix dans son dos.
Primo Levi en parlait dans Si c’est un homme: à Auschwitz, quand il fallait se partager des bouts de lacets sous les coups de crosse des SS et les aboiements des chiens, les plus solidaires étaient les Grecs.
Le père de Kostas n’avait pas connu les camps de la mort mais il avait caché des Juifs pendant la guerre, par devoir — sa famille n’en connaissait aucun. Leur maison sur la colline ne valait pas cher mais la mère de Kostas la tenait impeccablement et trouvait toujours de quoi nourrir les enfants. Son mari n’avait pas rejoint le maquis, il était maçon et se contentait d’aider les Juifs persécutés. Une famille entière avait vécu derrière la cloison de la cuisine, construite par ses soins, qui les séparait du poulailler. La période la plus noire avait duré tout le siège de Stalingrad, quand les Allemands avaient littéralement vidé les maisons des Grecs pour alimenter le front russe en nourriture et biens de première nécessité: des dizaines de milliers d’Athéniens étaient morts de faim avant la libération par les Alliés, un génocide méconnu auquel la famille de Kostas avait survécu à coups de privations, de débrouille, et de peur d’être découverts. Les soldats allemands qui étaient venus fouiller la maison n’y avaient vu que du feu, comme la police des colonels vingt ans plus tard, lorsque Stavros y avait installé son imprimerie clandestine.
Stavros Landis avait commencé sa carrière d’éditeur en imprimant des tracts contre la dictature militaire, d’autres jeunes comme Kostas les collaient sur les murs de la capitale. Maoïstes, trotskistes, staliniens, guévaristes, anarchistes, chaque cellule résistante refusait tout contact avec les autres groupuscules: interdiction formelle de flirter ou d’échanger son numéro de téléphone, ce qui aurait pu la trahir en cas d’arrestation par la police politique. Cela n’avait pas empêché Stavros, vingt ans et encore ses deux yeux, de séduire une jeune fanatique du Petit Livre rouge qui, avec lui, en avait vu de toutes les couleurs.
La maison de Kostas ne servait pas seulement à stocker le papier et les tracts, elle servait aussi de nid d’amour pour les agents provocateurs. La petite copine de Stavros avait ainsi rappliqué chez lui une fois, persuadée que son jeune don Juan couchait là avec une autre: les adultères en herbe avaient juste eu le temps de se cacher derrière la cloison pendant que Kostas offrait le café à la copine attitrée, doublement trompée.
Les deux hommes plaisantaient encore au souvenir de ces années folles. La police des colonels ne risquait plus de faire une descente à l’improviste mais Kostas avait gardé de vieux réflexes au cas où, de nouveau, les choses tourneraient mal. Il n’avait pas tort.
Stavros Landis était là, quarante ans plus tard, brun, massif, repoussant la cloison secrète de cette même cuisine.
— Tu peux te détendre, dit-il à l’attention du FrancoIrlandais.
Mc Cash relâcha le poignet martyrisé de Kostas, dévisageant l’invité surprise qui surgissait de nulle part. Stavros Landis, un mètre quatre-vingts, pas un cheveu blanc, un ventre gourmand et une allure tranquille, presque sereine, malgré l’œil de verre qui dérangeait son regard.
— J’ai entendu votre conversation au sujet de Marco et Angélique, dit-il. Tu es quoi, de la police?
— Non. Mais je l’ai été…
Kostas massa son poignet en maugréant, prépara un nouveau café pendant que les borgnes s’expliquaient à la table de la cuisine.
— La sœur d’Angélique m’a vendu la mèche au sujet des réfugiées, maugréa Mc Cash. Maintenant tu vas tout me raconter; dans les détails…
Stavros Landis donnait un coup de main comme bénévole à Solidarité populaire, une ONG partenaire locale du Secours populaire français, en lien avec le HCR (l’agence des Nations unies pour les réfugiés) d’Athènes et, selon la saison, sur l’île grecque d’Astipalea où il passait ses étés. Les réfugiés étaient des milliers à bouchonner en Grèce, pris au piège des barbelés qu’on dressait en Europe centrale pour les empêcher d’avancer, et il en arrivait tous les jours malgré le barrage turc, fuyant les guerres, la mort ou l’esclavage.
Mis en contact par un ami commun de MSF, Stavros avait rencontré Angélique et Marco dans un bar d’Athènes et, après quelques verres, écouté le plan insensé des deux Français: rapatrier des réfugiés en voilier jusqu’en Bretagne.
Angélique et Marco se fichaient du côté illégal de l’entreprise, ils avaient de l’argent, un bateau bientôt à disposition au Pirée, une structure en Bretagne pour accueillir les clandestins et leur offrir un avenir: il ne restait qu’à trouver les candidats à l’exil. Une dizaine de personnes, c’était l’occupation maximale sur le voilier. Un sauvetage à la mesure de leurs moyens.
Trouver des réfugiés n’était pas un problème: Stavros avait une maison à Astipalea où des dizaines d’entre eux accostaient tous les mois, il connaissait même la plage où ils débarquaient de nuit. Les remonter jusqu’en France s’avérerait en revanche plus ardu. Il devait y avoir au moins trois mille milles nautiques et la Méditerranée n’était pas toujours une partie de plaisir, sans parler du goulot de Gibraltar et de la baston du golfe de Gascogne, mais Marco n’était pas un plaisancier du dimanche.
Amoureux de la mer — il pilotait même parfois le bateau pour touristes qui faisait le tour de son île —, Stavros avait écouté Marco lui raconter sa première course, à l’âge de quatorze ans, la fameuse Fastnet de 1979 qui avait essuyé une des pires tempêtes jamais enregistrées sur la zone. Affrontant des vagues de vingt mètres et des vents de cent cinquante kilomètres-heure, plusieurs bateaux avaient chaviré en mer d’Irlande, causant la mort de quinze marins. Marco s’était retrouvé en perdition avec un autre gamin de son âge et le propriétaire du voilier, d’une quarantaine d’années. Celui-ci, épouvanté par les murs d’eau qui ébranlaient leur coque de noix, était devenu fou: brossée par des lames dantesques, leur embarcation avait fait trois «trois cent soixante», un tour complet sur elle-même, tandis qu’ils restaient enfermés dans la cabine en priant pour que la tempête passe. Mais elle ne passait pas. Les deux ados avaient été obligés d’attacher le seul adulte à bord sur sa bannette, avec les bouts qui traînaient dans la cabine, avant d’être sauvés miraculeusement. Un baptême du feu partagé avec un copain qui, passé pro des années plus tard, l’entraînerait dans ses courses autour du monde.
Marco avait passé tous les caps et avait une équipière de choc pour gérer la logistique, Angélique.
Convaincu, Stavros avait insisté pour payer la dernière tournée. Il avait connu la dictature des colonels, les magouilles de la démocratie, la crise financière: leur projet était un peu fou mais l’aventure le tentait.
Trois mois plus tard, Marco et Angélique avaient équipé le Class 40 au port du Pirée, bourrant chaque recoin du bateau en nourriture, eau, matériel médical de première nécessité, avant de rallier par la mer l’île d’Astipalea. Un tour de chauffe en Méditerranée et l’occasion de prendre le pouls du voilier — d’après l’avocat, le Class 40 était une bombe comparé au Pongo amarré au ponton d’Audierne. Ils étaient arrivés sur l’île fouettés d’embruns, radieux, déterminés. Stavros les attendait au port de Chora.
D’ordinaire, les migrants débarquaient de nuit dans la baie de Zafeiri, au nord-est de l’île, où une plage de galets permettait l’accostage. Le problème n’était pas d’embarquer des fugitifs avant les ONG (l’été, c’est lui qui coordonnait l’aide sanitaire venue d’Athènes), mais de connaître la date de leur arrivée.
Hors saison, Astipalea abritait à peine plus de mille deux cents âmes; se muer en passeur pour gagner de l’argent sur le dos de ces malheureux équivalait à un suicide social et à se causer quelques tracasseries allant des pneus crevés au sabordage du bateau de pêche. Aucun îlien ne s’y risquant, les réfugiés débarqueraient à l’improviste, dans trois jours ou dans un mois.
Angélique avait grommelé — ils n’allaient pas épier la côte des nuits durant dans l’attente d’un hypothétique radeau — mais Stavros avait tout prévu. Pour se débarrasser des gêneurs — socialistes, communistes, simples défenseurs des droits de l’homme —, la dictature avait exilé des milliers de personnes sur les îles; Astipalea perdue au large de l’ennemi turc, des dizaines de subversifs avaient ainsi renouvelé la population locale, isolée et en proie à la consanguinité. Cinquante ans plus tard, il restait encore de nombreux sourds-muets sur l’île, des débiles ou des attardés. L’un d’eux avait littéralement grandi sous les jupes de sa mère, une vieille folle au bouc blanc impressionnant qui tricotait des chaussettes en laine, debout devant sa maison: le garçonnet restait là des heures, avalé par la robe maternelle, à respirer l’odeur de pisse froide qui faisait le vide autour d’eux. Il n’y avait pas de structure psychiatrique, à peine un dispensaire médical, aussi les îliens trouvaient-ils de petites tâches pour les moins atteints, garder des cagettes, récupérer des trucs. Stavros connaissait bien Dimitri, un sourd-muet qui, pour un été de glaces italiennes gratuites, se chargerait de faire le guet autant de nuits qu’il le faudrait…
Quittant le lendemain le port de Chora, le Class 40 avait contourné l’île par l’est et mouillé dans la petite baie de Trypiti, voisine de Zafeiri. Posté sur la colline qui séparait les deux plages, Dimitri se tenait à l’affût, avec une simple lampe torche. À l’approche des migrants, il n’aurait qu’à grimper le promontoire pour adresser un signal en direction du voilier amarré un peu plus bas.
Stavros avait repéré le chemin qu’empruntaient les réfugiés depuis la plage de Zafeiri, un sentier au creux d’un petit canyon qui grimpait la colline jusqu’à la piste. Elle était de mauvaise qualité, difficilement accessible sans 4 × 4, mais elle menait à une autre piste, celle-ci aplanie et roulante, reliant le nord sauvage de l’île à la civilisation. Marco et Angélique étaient convenus de procéder selon le nombre de réfugiés présents, leurs motivations et la confiance qu’ils leur octroieraient. Il fallait une trentaine de minutes pour atteindre la première piste depuis la plage de galets — le sentier était un véritable dédale entre les cailloux et les parois du canyon. Marco et Angélique comptaient les aborder en haut de la colline.
Une nuit était passée, deux, puis cinq. Ils se relayaient sur le pont, guettant un signe lumineux depuis la colline, qui ne venait pas. Enfin, neuf jours plus tard, le signal tant attendu avait percé la nuit: deux temps brefs, deux temps longs, c’était le code.
Stavros était resté avec l’annexe jusqu’à la plage de galets pendant qu’Angélique et Marco allaient chercher les migrants de l’autre côté de la colline, mais l’opération ne s’était pas déroulée comme prévu: des passeurs attendaient les fugitifs dans la baie. Marco n’avait pas donné d’autres précisions quand la troupe avait dévalé la colline, mais suivant son conseil empressé, Stavros avait regagné Athènes le jour même, après les avoir aidés à embarquer les réfugiées sur le voilier — huit femmes dans son souvenir…
— Marco n’a rien dit d’autre? tiqua l’ancien inspecteur.
— Non, mais lui et Angélique étaient pâles quand ils m’ont retrouvé sur la plage. Et pressés de partir.
Mc Cash repensa à sa discussion avec Zoé l’autre matin, aux silences de Marco quand elle l’avait joint au téléphone, à sa sœur aux abonnés absents.
— Il s’est passé quelque chose sur cette colline, dit-il, avec les passeurs.
— Oui. C’est à cause d’eux que Marco m’a dit de quitter l’île.
Mis au parfum de leur mésaventure à Astipalea, Kostas avait averti son vieil ami. On avait pu le voir avec les Français sur l’île, Stavros y était connu comme le loup blanc et s’ils avaient affaire à un groupe mafieux, ces derniers pouvaient remonter jusqu’à lui, à Athènes. Restait cette planque où, alarmé par l’annonce du naufrage au large de l’Espagne, Stavros croupissait depuis trop longtemps. Il s’était débarrassé de son portable pour ne pas être géolocalisé mais on avait retrouvé sa trace: les types qui avaient saccagé sa maison travaillaient sûrement pour la même filière clandestine…
L’odeur du café emplissait la cuisine après le récit du Grec. Mc Cash enregistrait les informations. Les filières d’immigration clandestine étaient nombreuses, souvent mal structurées, la plupart renaissant des cendres de celles qui venaient de disparaître. Les intermédiaires travaillaient généralement pour le compte de mafias locales, d’autres, souvent d’anciens passeurs, formaient leur propre réseau. Dans tous les cas, seule une grosse structure avait la logistique pour dépêcher un cargo sur la route du voilier, un tueur jusqu’au port de Brest où étaient consignés les marins du Jasper. Ça n’expliquait pas pourquoi les passeurs avaient pris tous ces risques: que valait une poignée de réfugiés?
Mc Cash expliqua aux Grecs ce qu’il savait — le prétendu naufrage, Zamiakis, l’armateur du Jasper qui les avait interceptés, le tueur albanais envoyé à Brest par le mystérieux Varon Basha, la mort de Marco, les réfugiées et son ex dans les cales du cargo attendu au port du Pirée.
— Varon Basha, ce nom ne me dit rien, releva bientôt Kostas. Mais j’ai un ami juge, ici à Athènes, qui peut nous renseigner. Si c’est un trafiquant ou le chef d’un réseau, il doit être fiché quelque part. Mais Zamiakis, tout le monde le connaît! poursuivit-il. Il a commencé sa carrière en équipant des bateaux pour secourir les navires en perdition près du cap de Bonne-Espérance: en bon vautour, Zamiakis négociait le prix du sauvetage en direct avec l’armateur et l’assureur, qui risquaient de perdre leur flotte et leur cargaison.
— Un petit malin.
— Un petit fumier plutôt. Zamiakis est impliqué dans plusieurs escroqueries ou affaires maritimes sans jamais avoir été inquiété.
— Pourquoi?
— Parce qu’il a une armée d’avocats qui jonglent avec ses sociétés-écrans, ses coquilles vides dans des paradis fiscaux, ses pavillons de complaisance et l’immatriculation des navires, la fiscalité des différents pays et je ne sais quel autre trou noir du capitalisme financier où on peut s’engouffrer en toute légalité. Zamiakis doit avoir une demi-douzaine de procès en cours mais tous se perdent dans les méandres des tribunaux, quand les juges ne sont pas dessaisis avant la fin de l’enquête. Il doit aussi être protégé, poursuivit Kostas. Zamiakis avait des parts dans le port du Pirée vendu aux Chinois: ça représente de grosses commissions pour beaucoup de gens haut placés susceptibles d’effacer son nom des ardoises.
Le Samaritain de Stavros n’était visiblement pas né de la dernière pluie.
— Vous savez où on peut le trouver?
— Dans une des dix résidences qu’il doit avoir à travers le monde, avança le Grec. Ou entre deux avions.
Mc Cash alluma une cigarette — un passeur fantôme, un armateur véreux insaisissable, tout ça ne l’avançait pas beaucoup.
— Ça vaut quand même le coup de creuser le sujet, poursuivit Kostas en ouvrant la fenêtre. Le juge anticorruption dont je vous parle est un ami proche. C’est moi qui l’ai, disons, formé aux agissements de nos contemporains et à leurs petits arrangements sur le dos du contribuable, quand il contribue… Zamiakis est dans le collimateur des juges depuis longtemps: si on peut prouver son implication dans un trafic d’humains, ce serait enfin l’occasion de le mettre à l’ombre.
Kostas jeta un œil inquisiteur par la vitre ouverte comme si les tueurs pouvaient surgir dans le jardinet. L’Irlandais souffla la fumée de sa cigarette sur les vestiges du petit déjeuner, songeur. Tout ce qu’il voulait, c’était récupérer Angélique. Le reste lui importait peu.
— Qu’est-ce que tu comptes faire? demanda Stavros, lisant dans ses pensées.
— Le Jasper devrait arriver demain soir au port du Pirée. Si les réfugiées sont enfermées dans les cales, il faut que je trouve un moyen de les sortir de là.
— Avec l’aide de qui, la police?
Le borgne secoua la tête.
— Je n’ai aucune preuve, dit-il. Et aucune envie de m’expliquer auprès des flics.
— Hum… Quelqu’un sait que tu es à la poursuite du cargo?
— Non. Mais l’Albanais qui m’a coincé sur le port de Brest a dû donner mon signalement au chef du réseau, au capitaine du Jasper et aux marins.
— Comment tu comptes t’y prendre alors?
— Une opération de nuit, quand le bateau sera à quai.
— Ces gars ne sont pas des amateurs, le prévint Stavros.
— Moi non plus.
Le Grec le crut sur parole. Le bandeau de cuir noir donnait un côté inquiétant à ce type, mais pas seulement, comme si la face sombre de Marco ressurgissait du néant.
— Si tu as besoin d’aide, je suis là, dit-il.
— Ça risque d’être dangereux.
— Je sais, renvoya Stavros. Mais ces types aussi me recherchent, et je ne peux pas passer mon temps à me cacher. Sans compter que j’aimais bien Marco. Et si Angélique est toujours vivante…
— Oui, renchérit Kostas. Il faut régler cette affaire, d’une manière ou d’une autre.
Mc Cash ne broncha pas. Ces deux Grecs avaient l’air déterminés et tant que son œil malade lui fichait la paix, il était capable de tout.
Ils évoquèrent le Jasper, le moyen de s’introduire à bord sans réveiller les marins, les caméras de surveillance et les services de sécurité qui pouvaient les freiner dans leur entreprise. Solidarité populaire, l’ONG où Stavros travaillait comme bénévole, avait une antenne près du port, où un campement de tentes abritait entre quatre et cinq mille réfugiés. La confusion serait leur alliée mais il restait un problème.
— Lequel? demanda Mc Cash.
— Ton bandeau.
— Quoi, mon bandeau?
— Les marins du Jasper connaissent ton signalement, expliqua Stavros. Tu ne peux pas traîner sur les quais avec ton bandeau. Sans parler des caméras de surveillance. Il faut que tu changes d’apparence.
Mc Cash grommelait mais le Grec avait raison: il était repérable à des kilomètres depuis ses vingt ans et cette fichue nuit dans le pub de Belfast. Quant à opérer de nuit avec des lunettes noires, autant avancer en aveugle. Pour faire illusion, la première chose à faire était d’ôter son bandeau. «Jamais» fut d’abord sa réponse. L’enlever était tabou, il l’avait mille fois répété, et avec ce trou noir dans l’orbite, plutôt crever que dévoiler son moignon.
Stavros écouta le borgne avec une compassion solidaire, puis avec une sorte d’effarement.
— Quoi? Tu veux dire que tu n’as pas de prothèse?!
— Non. On me l’a amochée l’autre nuit, sur les docks.
— Bon Dieu, tu ne vas pas rester comme ça! Elle est où?
— À l’hôtel, grogna Mc Cash, dans mon sac.
Parler du sujet semblait lui coûter, comme si l’amputation ne se limitait pas à son œil. Stavros n’eut pas pitié. Lui aussi avait dû lutter contre son infirmité, pour qu’on l’oublie. Lui aussi appréhendait mal les reliefs, devait toucher le verre du doigt pour ne pas servir le liquide à côté, lui aussi devait s’asseoir à la droite des gens sous peine d’invisibilité, encaisser les regards surpris ou suspicieux des passants, des enfants, avec le temps lui aussi voyait la différence s’accentuer entre ses deux yeux, l’affaissement irrégulier des traits de son visage, cette méchante dissymétrie, il n’en faisait pas une maladie; Mc Cash, si.
Mais il était coincé.
— On va passer prendre ta prothèse à l’hôtel, annonça le Grec. Et après je t’amène chez Milos, mon oculariste. C’est la crise ici, il pourra te prendre sans rendez-vous. C’est un type bien, tu verras.
— Aaahh…
— Je l’appelle.
Mc Cash voulut le retenir mais une voix intérieure le somma de se rendre, pour cette fois. Il n’allait pas passer le reste de sa foutue vie avec cette boursouflure dans l’orbite.
Il crevait de chaud dans le cabinet de l’oculariste, un quinqua grisonnant avec une tête de lion à la Kessel — visage large, cheveux drus ébouriffés et une voix étonnamment douce et profonde, comme une réponse à la trivialité de l’opération en cours. Mc Cash se tenait raide sur le fauteuil incliné. Milos l’auscultait depuis cinq minutes en parlant dans sa langue.
— Qu’est-ce qu’il dit?
— Que le moignon ne s’est pas infecté, traduisit Stavros, assis à ses côtés. Une chance. Il dit aussi que l’orbite risque de s’affaisser si tu ne mets pas de prothèse.
— Je sais, oui, grogna Mc Cash. Mais t’as vu sa gueule?
L’œil de verre reposait dans un liquide antiseptique sur la tablette voisine, au fond d’un petit récipient translucide. Le choc avec le bitume l’avait abîmé, notamment sur la surface de la pupille et de l’iris, devenue rugueuse… L’oculariste acheva sa consultation, disert, souriant comme si tout ça n’était pas bien grave. Mc Cash n’y comprenait toujours rien.
— Alors?
— Il dit qu’il ne peut rien faire pour les parties abîmées de la prothèse, fit Stavros, mais qu’il peut la polir pour qu’elle n’irrite pas le moignon.
L’Irlandais grimaça.
— Milos est un orfèvre, assura son traducteur.
Acculé dans le fauteuil médical, le moignon à nu, Mc Cash ne savait plus où se mettre. Il connaissait à peine ces gens, Stavros ne devait sa présence ici qu’à la barrière de la langue, il se sentait vulnérable mais il n’avait pas le choix.
— OK, dit-il enfin. On peut essayer…
Il pensa à sa fille pour supporter l’idée de soulager sa peine, se rongea les sangs en se traitant de scorpion venimeux, serra les dents quand Milos logea la prothèse liftée par ses soins dans son orbite. Trente minutes plus tard, il se mira dans la glace que le médecin lui présentait, une poignée de secondes qui sembla durer une éternité. L’iris vert d’eau était comme trouble, piqué de taches sombres, dissemblable de l’original. Deux yeux vairons. On était loin de David Bowie, songea-t-il en éloignant le miroir. Mc Cash remit aussitôt son bandeau de cuir, paya l’oculariste et sortit à l’air libre avec un sentiment partagé. Honte, soulagement, au moins il n’avait pas mal, et avec un peu de chance, le récurage du moignon chasserait les crises…
— Ça va? s’enquit Stavros.
— Comme si je sortais d’un bain de lait avec Aphrodite et ses copines.
Le soir tombait doucement. Les deux borgnes remontèrent vers Kolonaki, où les attendait l’ancien magistrat.
Kostas était une figure de l’opposition clandestine à l’époque des colonels. La démocratie de retour aux affaires, il avait fait scission avec les staliniens du puissant Parti communiste à la fin des années soixante-dix. Fidèles à leur sectarisme, les huiles du parti l’avaient exclu, lui le premier à défier les fascistes, ce qui avait poussé le futur député à graviter dans tous les courants de gauche dont la Grèce se faisait une spécialité. Professeur de droit public, Kostas était devenu juge sous le gouvernement socialiste de Papandhréou avant de regagner l’opposition, échaudé par la dérive fiscale et l’absence d’éthique civile d’une population encouragée à consommer à crédit plutôt qu’à payer taxes et impôts pour la collectivité, ce qui provoquait une fraude généralisée du secteur tertiaire jusqu’aux pompiers qui attendaient l’horaire bonifié des heures supplémentaires pour intervenir en cas d’incendie. Politiciens et financiers tenaient le rôle de souffleurs d’un théâtre d’ombres qui, une fois la lumière revenue, avait laissé la population groggy.
Goldman Sachs avait maquillé l’audit avec l’assentiment du gouvernement grec pour les faire entrer dans l’euro, ils avaient même spéculé contre la monnaie avant qu’on découvre la supercherie, mais aucun délinquant n’avait été inquiété. Lors de la crise des subprimes, les Grecs avaient vu les mêmes cols blancs expliquer qu’ils avaient dû faire face à une fuite en avant — une pyramide de Ponzi —, payer une simple amende avant de devenir conseillers de la Maison-Blanche ou de la Fed. Même le président de la Commission européenne, si intransigeant envers la dette hellénique et les exigences de la troïka (FMI, Union européenne, Banque centrale), avait fini par intégrer la banque qui avait aidé le gouvernement grec à maquiller les comptes.
Deux poids, deux mesures.
Kostas en gardait une furieuse envie d’en découdre, héritage de sa jeunesse révolutionnaire. Aujourd’hui âgé de soixante-douze ans, l’ancien député et magistrat touchait six cents euros de retraite par mois mais ne se plaignait pas: il vivait dans la maison familiale de Kolonaki, près de la colline de Lycabettus et son théâtre antique. Kostas s’était retiré des affaires publiques mais aidait autant que possible les juges les plus honnêtes à coincer les profiteurs de la crise — un vaste chantier qui lui valait une rubrique hebdomadaire dans Efimerida ton sintakton («Le journal des rédacteurs»), un des rares quotidiens indépendants à survivre en ces temps difficiles.
Lancé sur la piste Basha / Zamiakis, Kostas se rendit l’après-midi même chez le juge Stelios Lapavistsas, spécialiste de l’antiblanchiment qui, prévenu par téléphone, trouva un créneau pour le recevoir au palais de justice. Son ami Stavros en danger, Kostas en faisait désormais une affaire personnelle.
Le soir tombait sur Exarchia lorsque Stavros et Mc Cash retrouvèrent l’impasse de la rue Chersonos. Le propriétaire des lieux venait d’arriver et les attendait, un sac de gambas fraîches et une bouteille de vin sur la table de la cuisine. En se rendant chez le juge Lapavistsas, Kostas n’avait pas perdu son temps.
Une plainte avait été déposée deux ans plus tôt par un groupe d’avocats du Pirée au parquet anticorruption lors de la grande braderie des biens publics. L’enquête menée par le juge Lapavistsas était complexe, typique du brigandage dont étaient victimes les Grecs.
Sommé par la troïka de vendre le plus grand nombre d’entreprises publiques ou parapubliques au privé, l’État avait cédé soixante-sept pour cent des parts de la société du port du Pirée, OLP, au groupe chinois Cosco, et la concession de quatorze aéroports à un consortium privé dominé par l’allemand Fraport. Le Taiped, l’agence grecque supervisant les privatisations, avait négocié l’opération en totale opacité, chargeant le chinois Cosco de reverser un droit de concession de trente-cinq millions d’euros par an à l’OLP grecque, dont les deux tiers seraient désormais versés au propriétaire majoritaire du port: Cosco.
Autrement dit, l’argent passait de la poche droite à la poche gauche du groupe chinois, privant l’État grec des loyers qui lui revenaient au terme de la concession, soit sept cents millions d’euros.
Quant à la vente des aéroports, l’État avait initialement réparti des lots regroupant des installations bénéficiaires et déficitaires, de manière à ce que l’acheteur privé ne se contente pas d’empocher les profits mais qu’il réinvestisse aussi dans les aéroports mal desservis des îles les plus reculées. Refus catégorique de la troïka, en particulier de l’Allemagne, principale créancière de la Grèce, qui avait insisté pour ne privatiser que les pièces de choix. Le Taiped grec choisissant comme «conseiller technique» Lufthansa Consulting, actionnaire de l’allemand Fraport déjà cité, il y avait là tous les ingrédients d’un conflit d’intérêts majeur, en violation de toutes les règles européennes en matière d’appels d’offres.
Couronnant le tout, Fraport se voyait exonéré du paiement des taxes foncières et locales pour ses quatorze aéroports bénéficiaires, pouvait annuler les baux et les contrats des prestataires locaux et redistribuer des licences d’exploitation aux partenaires de son choix sans verser un centime de dédommagements aux restaurateurs, commerçants et fournisseurs grecs congédiés, à charge pour l’État d’y pourvoir, tout comme le financement des expertises environnementales pour les extensions des aéroports et d’hypothétiques découvertes archéologiques susceptibles de retarder les chantiers.
Le pillage caractérisé du pays ne s’arrêtait pas là. Six membres du Taiped chargés de liquider les biens publics, inculpés pour avoir sous-estimé à hauteur de cinq cent quatre-vingts millions d’euros un lot de vingt-huit bâtiments publics au bénéfice de banques et instituts financiers, venaient d’être relaxés: en effet, l’Eurogroup menaçait de suspendre une nouvelle tranche de prêt de sept milliards et demi d’euros à la Grèce si les poursuites judiciaires pour «abus criminels de biens sociaux» n’étaient pas suspendues.
Mais le magistrat n’avait pas lâché l’affaire.
Lapavistsas connaissait les noms des contrevenants: parmi eux figurait Yanis Angelopoulos, le président du Taiped qui avait signé la cession du port du Pirée au géant chinois Cosco, un proche d’Alex Zamiakis qui en avait profité pour revendre ses parts, à haute valeur ajoutée, pots-de-vin et commissions occultes disparaissant des transactions, de toute façon opaques.
Voilà où en était l’enquête du juge anticorruption lorsque Kostas avait débarqué dans son bureau.
Un simple coup de fil à un collègue du palais de justice avait confirmé leurs soupçons. Varon Basha était bien de nationalité albanaise, fiché par Europol, le Centre européen de lutte contre le trafic de migrants. Homme d’affaires dont plusieurs entreprises avaient pignon sur rue à Istanbul, Varon Basha était soupçonné d’être le chef d’un vaste réseau d’immigration clandestine en Méditerranée. L’argent de la corruption rendait l’Albanais insaisissable mais son ombre planait sur une affaire de meurtre impliquant des ressortissants de son pays lors d’échauffourées entre anarchistes et nazis d’Aube dorée l’année passée: un Pakistanais avait été battu à mort dans la rue par trois Albanais résidant en Turquie, manifestement des hommes de main mafieux payés par le parti nazi pour semer la terreur sans impliquer leurs cadres, déjà mouillés dans trop d’affaires. L’un de ces malfrats s’appelait Alzan Basha, un des frères de Varon.
La Grèce n’étant pas à un paradoxe près, Sophia Felidis, avocate et pasionaria communiste du gouvernement Syriza, s’était chargée de défendre les accusés avec l’appui de son mari, un des ténors du barreau d’Athènes. Après quelques mois de préventive, les trois Albanais avaient été expulsés de Grèce sans être plus inquiétés.
Le couple d’avocats n’en était pas à son premier coup d’éclat puisque leur cabinet s’était spécialisé dans la défense de personnes particulièrement retorses — incestes, viols, crimes — ou médiatiquement connues, moyennant de généreux émoluments. Deux fois membre du gouvernement Syriza, Sophia Felidis avait nommé Yanis Angelopoulos à la tête du Taiped.
Un nid de vipères, qui laissait Mc Cash de glace. Basha et Zamiakis avaient monté une opération conjointe pour intercepter le voilier de Marco: cela seul comptait. Et son instinct lui disait qu’Angélique était parmi les fugitives, dans ce putain de cargo.
Il ne savait pas que le Jasper arrivait plus tôt que prévu.
Tout se précipitait mais Mc Cash avait déjà réfléchi à la question.
— Je vais avoir besoin de toi, Stavros.
— Pourquoi?
— J’ai un plan pour monter à bord du Jasper.
— Ah oui? C’est quoi?
— Un plan à la con.
Les ombres lugubres des porte-conteneurs se dessinaient dans la nuit. Mc Cash enfila un grand sweat noir à capuche, fourra le passe-montagne dans la poche et partit en éclaireur pendant que Stavros peaufinait son déguisement. Le port du Pirée était désert à cette heure, les hangars comme des masses sombres sous le ciel sans lune. Il avait plu tout à l’heure, une violente averse qui en augurait d’autres — il suffisait de sentir l’air électrique dans ses poumons.
C’était la première fois depuis la perte de son œil qu’il évoluait sans bandeau ou lunettes pour cacher sa prothèse. La sensation était étrange mais il n’y avait personne le long des quais et la nuit s’en foutait. Il revêtit le passe-montagne à l’approche du port de commerce, longea les grues en sommeil et les murs des hangars qui le cachaient des rares lumières, puis se blottit dans l’ombre: le Jasper était là, contre le quai 6. La passerelle était gardée par deux silhouettes, qui faisaient face à un impressionnant empilement de conteneurs. Des marins.
A priori aucune caméra de surveillance.
Contournant le cargo, Mc Cash inspecta les rares bureaux présents de ce côté des docks, les entrées et les angles des entrepôts, sans détecter d’autres mouchards panoptiques. Il revint sur ses pas, ruminant ses pensées anxiogènes, ôta le passe-montagne à hauteur de la voiture de Kostas. Quelques gouttes commençaient à tomber, accentuant l’impression de déshérence. Mc Cash ouvrit la portière quand il sentit une présence dans son dos: il fit aussitôt volte-face, arma son poing tendu prêt à frapper et soudain se rétracta.
— Tu as de bons réflexes pour un vieux, fit Stavros en sortant de son angle mort.
Le borgne ramassa les clés tombées à terre, sans un mot. Son cœur ravalait des K-O — bon Dieu, il avait failli le tuer…
— Qu’est-ce que tu foutais? lui lança-t-il.
— Je faisais quelques pas pour m’habituer aux talons. Alors, ça se présente comment?
— Les quais sont déserts, fit Mc Cash en régulant son souffle. Mais il y a deux types qui gardent l’accès à la passerelle.
— Mm…
Il jaugea le Grec dans l’obscurité des hangars. Stavros portait une robe aux tons fuchsia qui avait appartenu à la mère de Kostas, heureusement fort imposante, et un imperméable en vinyle noir brillant qui dévoilaient ses jambes poilues malgré les bas résille, ainsi qu’une paire d’escarpins achetée dans une boutique de fripes.
— Tu as vraiment l’air d’une grosse pute, fit Mc Cash.
— Merci.
Le maquillage était au diapason, outrancier, franchement moche, soulignant un peu plus la présence incongrue de son œil de verre.
— Tu ressembles quand même plus à un débile qu’à un trav.
— Tu m’as dit «aguichant», releva Stavros, qui avait mis du temps à harmoniser son accoutrement. Au pire, ils me prendront pour un vieux mousse.
— Ouais, s’ils ont pris de l’acide.
Le Grec ricana pour évacuer la peur, comme à l’époque.
— Ça me rappelle les fêtes pendant la dictature, dit-il. On faisait vraiment n’importe quoi.
— Tu me raconteras quand on sera avec Angélique. Tu réussis à marcher avec les talons? relança Mc Cash.
— À peu près droit, répondit l’intéressé en visant ses escarpins.
Ils avaient eu du mal à trouver du 43.
— Manquerait plus que tu tombes dans le port.
Stavros souriait dans la semi-obscurité. Il avait toujours rêvé de se déguiser en pute. Il enfila sa perruque, blond platine, repoussa les mèches qui gribouillaient on-ne-sait-quoi sur son visage fardé.
— Ça mériterait une photo, railla Mc Cash.
— L’essentiel est de surprendre les marins, non?
— Pour ça, c’est sûr qu’ils vont être surpris. Bon, tu marches le long des quais sans te rétamer, je m’occupe du reste.
Stavros inclina la tête, à la manière des Grecs, mais il craignait le pire.
Deux hommes fumaient devant la passerelle du cargo. Ils se plaignaient du capitaine qui refusait de les libérer malgré le job effectué, près d’un mois qu’ils pourrissaient dans ce rafiot, doutaient des promesses de primes, se disaient qu’eux aussi allaient finir par rouiller le cul incrusté de coquillages s’ils ne dégageaient pas d’ici. Il était tard au bout de l’ennui, l’orage de tout à l’heure les avait rincés, un autre menaçait d’éclater; ils n’étaient plus sortis depuis quinze jours de leur prison flottante, certains d’entre eux avaient eu le droit à une permission exceptionnelle après le transfert des filles — du lest pour calmer les hommes à cran —, il fallait encore les attendre, ces empaffés. Le temps se marchait dessus.
Une silhouette apparut alors au bout du quai.
Ils la virent d’abord de loin, le pas lourd et mal assuré, qui avançait vers eux. Une grande blonde visiblement, qui ne semblait pas avoir été touchée par la grâce. Les marins se redressèrent. La pluie tombait plus dru, résonnait sur les toits des hangars mais la fille paraissait insensible aux éléments, ivre peut-être, revêtue d’un imperméable brillant ouvert et dégoulinant à tous les vents.
— Qu’est-ce que c’est que ce truc? glapit l’un des types.
Ce n’était pas une femme mais un homme, ou plutôt un travesti grossièrement déguisé. Même pour deux marins réduits à la promiscuité, l’apparition était peu ragoûtante avec son maquillage tapageur et sa démarche de camionneur. Le trav n’était plus qu’à une dizaine de mètres, les talons glissant sur les pavés; il les avait vus aussi mais il prenait son temps, comme s’il était normal d’errer sur les docks en pleine nuit dans cet accoutrement. Si c’était une prostituée que le boss leur envoyait pour se calmer les nerfs, il se fourrait le doigt dans l’œil.
— Qu’est-ce que tu fais là, ma grosse? lança l’un des marins.
Son compère souriait, amusé par cette apparition nocturne — jamais vu une dégaine pareille. Le trav s’arrêta à quelques mètres, sur le quai. Il était vieux malgré le maquillage outrancier, souriant en vain sous le quartier de lune revenu.
— Je cherche de la compagnie, répondit-il avec une voix de fausset.
— Si tu penses à nous, tu risques de finir dans le port avec les poissons! siffla le marin.
— Avec ton talon aiguille dans le cul!
— Oh!
Ça riait gras sur le quai.
— Même pas une petite pipe?
— Beurk!
— Je n’ai pas l’air comme ça mais…
— Dégage, la grosse, tu nous fous la gerbe.
— Ouais! Je crois que je préfère encore baiser un cheval à bascule!
— Ha ha!
Ils sentirent trop tard l’ombre qui s’était glissée depuis les conteneurs.
— Un geste, un mot et je vous massacre, siffla Mc Cash, un marteau brandi au-dessus de la tête. Fouille-les, lança-t-il aussitôt à Stavros.
Les gardes n’osèrent pas bouger, sentant la menace de leur agresseur, à peine visible sous un sweat à capuche. Stavros tira un pistolet automatique d’une poche, qu’il tendit à Mc Cash.
— Vous êtes combien à bord? dit-il en empoignant l’arme.
— … Douze.
— Vous compris?
Ils acquiescèrent ensemble.
— Les naufragées du voilier sont à bord? poursuivit Mc Cash.
— Oui… Oui.
— Où?
— Dans la cale. Au… au deuxième sous-sol.
Un coup de crosse s’abattit sur le premier marin, qui étouffa un râle, le second eut un geste de repli vers la passerelle et reçut le choc à la tempe. Il s’écroula à son tour, une méchante plaie au front. Mc Cash inspectait déjà le pont du cargo du regard, cinq mètres au-dessus de lui: personne. La chance était avec eux.
Il s’agenouilla sur les pavés humides sous le regard fardé de Stavros, fouilla les hommes à terre. Le Glock était semblable à l’arme du mafieux albanais. Il vérifia le chargeur: plein.
Les amarres du Jasper grinçaient le long du quai. Les marins semblaient sonnés — il avait cogné fort. Mc Cash enfila le passe-montagne qui lui servait de bonnet pendant que Stavros retirait ses talons et sa perruque. Avec la pluie, le maquillage commençait à couler.
— Tu es prêt, la grosse?
— À toi de passer devant.
Les gouttes tambourinaient maintenant, couvrant leurs pas le long de la passerelle. Mc Cash grimpa le premier, fantomatique, épiant les bruits de la nuit. Stavros suivait dans sa robe trempée, pieds nus. Pas âme qui vive sur le pont du cargo mais un déluge qui chassait les mouettes impavides; Mc Cash avança à pas comptés, désigna la porte qui menait aux cabines. Leurs cœurs battirent plus vite au moment d’actionner la poignée.
Un escalier en fer menait au ventre du navire. Stavros s’aida de la rampe patinée par des milliers de mains pour ne pas glisser. Une veilleuse éclairait les couloirs à la peinture blanche écaillée. Mc Cash suivit le fléchage pour descendre encore, stoppa: un ronflement se faisait entendre derrière la porte voisine. La chambrée des marins? Ils avancèrent à pas de loups: l’escalier suivant donnait sur les cales.
Ils poussèrent une porte de fer, qui grinça affreusement. Le temps passa sur des braises. Un marin sortit alors de la cabine voisine, alerté par le bruit ou allant pisser. Pris de court, Mc Cash planta le canon du Glock sous son nez.
— Les réfugiées, chuchota-t-il: elles sont où?
L’homme cligna des yeux sous la lumière blafarde, ravala sa salive devant le visage cagoulé et l’arme pointée sur lui. Il fit un signe vers la porte en fer — l’étage en dessous… Mc Cash l’attrapa par le cou et le força à passer devant. Les marches étaient abruptes, l’escalier étroit. Ils descendirent vers les cales dans un silence relatif qui ne les rassura pas. On n’entendait plus la pluie battre contre les structures d’acier, ça sentait le gas-oil, le cambouis, et le froid des longues solitudes. Mc Cash tenait son otage par le col du pyjama lorsqu’un marin apparut dans la coursive: il les vit, resta une seconde interloqué, et laissa échapper un cri en détalant.
L’ex-flic brandit le pistolet mais se refusa à lui tirer dans le dos.
— Putain…
Le flottement ne dura pas. Mc Cash était branché sur pile nucléaire, ses sens au rasoir. Il écrasa la crosse sur le crâne du marin-bouclier, enjamba son corps et fila le long de la coursive, Stavros à sa suite. Il y avait une petite pièce près de la chaufferie, une porte au verrou fermé qu’il actionna. Il faisait noir dans le réduit mais un visage se dressa sur un matelas de fortune, à peine visible à la lumière du couloir. Le visage d’une femme noire, jeune, effrayée, seule.
— Qui êtes-vous? murmura-t-elle en français.
— Des amis d’Angélique et Marco. Où sont les autres?
— Parties, répondit-elle.
— Où ça?
— Je ne sais pas.
Mc Cash pesta dans sa barbe — il arrivait trop tard. L’Africaine le regardait, entre la peur et l’espoir, lorgnant l’homme grimé dans son dos.
— Pourquoi ils t’ont laissée?
— J’ai le bassin fracturé, dit-elle.
Pas le temps de discuter.
— Bon, aide-la à se lever, lança-t-il à Stavros. Le type va donner l’alerte, il faut qu’on déguerpisse.
Mc Cash laissa le Grec passer devant lui. Si un autre escalier menait à l’étage supérieur, il devait se situer au bout de la coursive. Pas d’autres choix qu’affronter la meute. Il se posta près de l’escalier de fer, entendit le branle-bas de combat au-dessus, guetta arme au poing. Les voix se rapprochaient, se mêlaient dans une langue qu’il ne comprenait pas: la contre-attaque était imminente.
Mc Cash attendit que les marins dévalent les marches pour jaillir et faire feu. Deux balles se fichèrent dans le corps du premier, qui bascula en arrière pendant que les autres refluaient. Une poignée de secondes passa, irréelle. La poudre lui piquait les yeux, ses oreilles bourdonnaient, son cœur battait à cent à l’heure et ils étaient encore une demi-douzaine là-haut.
— Laissez-nous partir avec la fille ou je vous descends tous! hurla-t-il à l’angle de l’escalier. Les uns après les autres! menaça-t-il.
Pas de réponse. Stavros apparut alors dans la coursive, maintenant la jeune Africaine contre son épaule. Elle faisait peine à voir, le corps décharné et douloureux, mais Mc Cash sut à sa mine qu’elle ne flancherait pas. Pas maintenant.
— Je suis le capitaine de ce bateau! lâcha une voix depuis l’étage. Qu’est-ce que vous voulez?
— Récupérer la fille séquestrée dans la cale! répéta-t-il en leur faisant signe de se tenir à l’abri. C’est Zamiakis qui vous paie mais il sera bientôt en prison et vous serez accusés de complicité de meurtre! Laissez-nous sortir d’ici et je vous laisse filer! C’est votre seule chance, bande de minables!
Il y eut un moment de flottement à l’étage. Stavros en profita pour caler la réfugiée contre le mur de la coursive.
— Je vais voir s’il y a une autre issue, chuchota-t-il.
Mc Cash garda le doigt sur la queue de détente. Une trentaine de secondes s’écoula.
— OK! cria l’officier depuis l’étage. OK! On vous laisse remonter!
Stavros revenait, le souffle court.
— Il y a une issue un peu plus loin, dit-il, un escalier un peu moins raide, mais je ne sais pas où il mène… Et il faudra porter la fille sur tes épaules. Je n’ai plus l’âge.
Mc Cash analysa vite la situation. Le capitaine du Jasper était à la botte de l’armateur impliqué dans le naufrage: il n’avait pas confiance et en portant la fille il serait désarmé.
— Je vais déposer mon revolver en haut de l’escalier, en évidence! relança le capitaine. C’est la seule arme à bord!
— Je fais le tour, glissa Mc Cash à Stavros.
Il s’éclipsa à pas feutrés, fila par la coursive et trouva l’autre escalier. Il grimpa les marches en pointant son arme mais la porte de l’étage restait close; il l’ouvrit doucement, ne détecta aucune présence. De fait le couloir était désert mais il entendait des voix basses un peu plus loin.
— Alors?! s’impatienta le capitaine en haut des marches. Je vous ai dit que vous pouviez sortir: j’ai renvoyé mes hommes!
Mc Cash avança jusqu’à l’angle du couloir. L’officier avait bien posé son revolver au sommet de l’escalier mais il mentait: cinq marins cernaient la lourde porte de fer, armés. Mc Cash surgit dans leur dos, le canon du Glock pointé vers eux.
— Posez vos armes, vite! Allez!
Petit, râblé, la cinquantaine chiffonnée dans sa veste à écussons ouverte, le capitaine du cargo ne se démonta pas.
— À six contre un, tu n’as pas une chan…
Une balle lui frôla le visage dans un bruit de tonnerre. L’officier sursauta, les yeux exorbités.
— Quelqu’un d’autre veut parier?! aboya Mc Cash en balayant le visage de chaque type.
Les marins jetèrent leurs armes à terre sous l’œil rubicond du dément.
Mc Cash serrait toujours la crosse du pistolet automatique, avec l’envie de tuer — de les tuer tous.
Fatou portait encore au cou l’amulette porte-bonheur faite par un de ces marabouts prospères qui, comme les jeux de loterie, se payaient sur l’espoir des pauvres. La jeune femme avait fui la guerre dans le nord du Mali et les milices islamistes qui rôdaient dans le Sahel, depuis deux ans déjà. L’amulette du marabout était censée la mener en Europe sans encombre mais Fatou avait surtout écouté le récit de ceux qui avaient tenté l’impossible avant elle. Elle savait qu’il ne fallait jamais donner la totalité de l’argent aux passeurs, prompts à vous larguer en route, qu’il valait mieux les payer tronçon par tronçon. Elle avait ainsi atteint la frontière algérienne, où on les avait largués en leur disant de marcher droit devant. Vingt-cinq kilomètres sous un soleil torride; sur trente-cinq personnes, la moitié étaient arrivées à Tamanrasset.
Fatou était passée par Oran, Maghnia, puis le Maroc et l’enclave de Ceuta où l’attendaient deux grillages hauts de trois mètres cinquante et une armée de flics. Elle s’était réfugiée dans la forêt comme des milliers d’autres Subsahariens, les membres écorchés par les fils barbelés. Certains construisaient des échelles en bambou, tous se disaient qu’en attaquant nombreux les grillages, quelques-uns avaient une chance de passer.
Durant des mois, Fatou avait mangé des baies et des fruits sauvages, survivant grâce au sadaka, l’aumône arabe, défendant bec et ongles son intégrité physique. Sa voix était monocorde, presque sans émotion, tandis qu’elle développait son récit, comme si elle parlait d’une autre personne.
Fatou n’avait pas vu l’enfer, elle l’avait vécu. Les courses au «supermarché» consistaient à fureter dans une décharge à ciel ouvert: nourriture avariée, tissu, ferraille, coton imbibé d’alcool, morceaux de bois, couches pour bébé usagées, seringues utilisées, tessons de bouteille ou verre brisé, récipients de plastique, on se battait pour des bouts de rien. Le pire, c’était pour l’eau. Il fallait parfois parcourir dix kilomètres pour trouver une source. Les femmes étaient harcelées sur la route, souvent violées au hasard des mauvaises rencontres. Après quoi il fallait cacher l’eau pour ne pas se la faire voler, boire petit à petit, ne pas songer à se laver. Prostitution, abus, brimades, beaucoup de femmes prenaient un protecteur dans le groupe, d’autres tombaient enceintes pour échapper aux viols répétés.
Dans cette forêt dortoir, les bagarres générales entre migrants venus de pays et de communautés différentes étaient fréquentes, les assauts contre le grillage de plus en plus voués à l’échec. On parlait même d’un troisième grillage, électrifié. Fatou s’était rendue aux toilettes un soir, un endroit dangereux, et avait senti les présences autour d’elle. Trop tard.
Ses mots étaient crus, «des hommes sont devant toi, d’autres derrière, tu es coincée, tu te déshabilles pour déféquer, eux aussi, et ils te tombent dessus. Tu fermes les yeux et attends en silence: un te passe dessus, deux, dix… aucun ne porte de préservatif… Tu te dis qu’au moins ils ne t’ont pas frappée, que les blessures ici s’infectent, que chaque bras ou épaule cassés l’est à vie», des mots qui ne lui coûtaient plus rien.
Les femmes enceintes étaient approchées par les passeurs, ils les persuadaient de donner leur bébé en échange de la poursuite du chemin, ou promettaient de l’amener en Europe pour une adoption dans une famille riche. Elles acceptaient souvent. Une détresse aveugle, et qui ne faisait pas de quartier.
— Certains de ces gosses servent de banque d’organes, vous savez ça, non? Enfin, poursuivit la Malienne, au moins je ne suis pas tombée enceinte à cause de ces salauds.
Fatou avait quitté Ceuta pour se retrouver un an plus tard en Turquie où, après des semaines d’attente entassée avec d’autres dans un appartement sordide, elle avait fini par grimper dans un canot en direction d’Astipalea. Ils étaient une trentaine de migrants, venus de tous les pays. La traversée de nuit s’était déroulée sans encombre; ils avaient mis pied à terre et grimpé un petit canyon qui menait à la piste pendant que le bateau repartait. Les réfugiés arrivaient par petits groupes au sommet de la colline, essoufflés après leur montée depuis la plage et par les sacs qu’ils portaient sur leur dos, quand des phares de voiture les avaient aveuglés.
Une dizaine d’hommes les attendaient, des passeurs à la voix rauque qui les trièrent sans ménagement: les hommes et les familles grimpèrent à l’arrière de deux pick-up et disparurent vers le sud de l’île, laissant huit femmes sur le bord de la piste. Fatou ne savait pas pourquoi on les triait. En terrain hostile, cueillies à froid, les réfugiées commencèrent à obéir aux injonctions des passeurs mais Fatou s’était rebellée. Le chef des passeurs avait alors sorti une matraque de sa veste et l’avait frappée violemment pour qu’elle la boucle, avec une furie négrière. Recroquevillée, demandant grâce, Fatou ne vit pas l’ombre jaillir des ténèbres. Mais quand elle releva la tête, la brute gisait à terre, la nuque brisée.
Occupé à pousser les filles à l’arrière d’un autre pick-up, son binôme réagit trop tard: cueilli aux testicules, il était tombé à genoux avant qu’un coup de paume lui brise le nez. Fatou s’était relevée, le visage en sang. Caché par les fourrés, un homme dévalait la pente, Marco, qui pressait les filles de le suivre. Un bateau les attendait dans la baie voisine, il suffisait de gravir la colline par l’autre côté. La confusion régnait, mais Angélique restait hagarde devant l’homme à la nuque brisée. Marco l’avait tirée par le bras pour qu’elle réagisse.
Mc Cash interrompit le récit.
— Angélique a tué le chef des passeurs?
— Oui. Pour me sauver.
— Mm. Et l’autre passeur?
— Il était mal en point mais il vivait encore, répondit Fatou.
Il grommela. Le passeur avait dû repérer le voilier qui s’échappait dans la nuit, prévenir Varon Basha…
— En tout cas, on a pu s’enfuir, poursuivit Fatou. Un ami de Marco attendait sur la plage voisine avec une annexe: lui, dit-elle en désignant Stavros.
Assis près du lit où ils l’avaient transportée, Stavros et Kostas écoutaient le récit sans comprendre le français de la Malienne.
— Qu’est-ce qu’elle dit? demanda l’intéressé.
— Qu’elle te préférait habillé en vieille pute.
Fatou les regardait, incrédule, pendant que Mc Cash recollait les morceaux. Voilà qui expliquait les silences d’Angélique et Marco: elle avait tué un homme, de ses mains, et il connaissait sa lionne. Elle regrettait sa violence, comme lorsqu’ils avaient dû se battre quinze ans plus tôt, s’infligeait les plus méchants remords après avoir obéi à ses instincts destructeurs. Il l’imaginait avec Marco sur le pont du voilier cinglant vers le large, lèvres serrées, refusant de parler à sa sœur qui aurait tout deviné d’elle. Angélique, capable du meilleur et du pire et s’en voulant pour ça, comme si l’âme humaine avait quelque pureté secrète dont elle devait porter la lumière. De vieilles chimères qui le rapprochaient un peu plus d’elle, de leur passé d’enfants cassés et des rumeurs noires qui couraient sur eux.
Il pouvait comprendre Angélique mais pas la logistique déployée par les mafieux, ni la valeur particulière de ces migrantes. D’après Fatou, il y avait Zeïnabou, une Somalienne de vingt ans enlevée et revendue à des trafiquants du Yémen qui l’avaient torturée pour demander une rançon à sa famille, bien trop pauvre pour s’en acquitter, et qui avait réussi à s’enfuir avant qu’ils ne la tuent. Lamya et Saadia, deux jeunes Syriennes d’Alep, étaient restées traumatisées par les barils de poudre lâchés sur les marchés par les hélicoptères de Bachar, et ne parlaient que l’arabe. Leïla venait du nord de l’Irak, une chiite chassée par l’État islamique. Son petit ami était sur un des pick-up et n’avait rien pu faire quand on les avait séparés. Il y avait deux mineures, l’une d’Érythrée, l’autre afghane, et enfin Samia, la plus âgée du groupe, une yézidie architecte de trente-trois ans qui avait tout perdu avec l’avancée de Daech sur Mossoul. Son mari avait été exécuté aussitôt, ses enfants étaient morts de soif et d’épuisement lors des marches forcées vers les centres de Tell Afar, où les femmes étaient plusieurs fois revendues sur les marchés de l’horreur, mais Samia avait réussi à s’échapper.
Des histoires banales, épouvantables, qui ne devaient pas émouvoir les passeurs… Comme le borgne l’invitait à poursuivre, Fatou raconta leur fuite et le naufrage au large de l’Espagne, des trémolos d’effroi dans la voix.
Ça n’avait d’abord été qu’un point lumineux à l’ouest, loin devant, mais dix minutes plus tard, les lumières étaient plus nombreuses, plus proches. Un gros bâtiment, d’après Marco. Eux approchaient de Gibraltar, un goulet où les bateaux passaient en file indienne sur des dizaines de milles, une zone dangereuse d’après le skipper. Le navire marchand avançait à toute vapeur dans leur direction. Il n’était plus qu’à un demi-mille, en plein dans leur trajectoire, aveugle. Marco avait viré de bord pour l’éviter mais le cargo, qui n’était plus qu’à deux cents mètres, lui avait pris la moitié du vent; ils s’étaient dégagés à petite vitesse, visant la poupe pour éviter la collision, s’étaient crus sauvés quand une détonation avait percé la nuit, suivie de plusieurs autres. On leur tirait dessus, des balles de gros calibre qui faisaient mouche à chaque impact. Ils entendaient les projectiles s’acharner, un tir en rafale qui détruisait tout sur son passage, plaquant les passagers sur le pont. Un filin avait cédé sous la pression du mât endommagé, qui commençait à plier.
La panique avait gagné les réfugiées, effrayées par la vision du navire à l’approche. Enfin le mât du voilier s’était brisé, plongeant dans l’eau noire avant de s’accrocher à la surface, retenu par les filins d’acier. Marco et Angélique paraient au plus pressé, criant des invectives pour que les femmes se réfugient dans la cabine, tâchaient de détacher bouts et câbles, mais le cargo se rapprochait encore. Il n’était plus qu’à cinquante mètres: le Jasper.
Fatou n’avait jamais vu pareil spectacle. Formant une digue artificielle en pleine mer, le cargo se laissait dériver vers eux, impuissants. Il n’était plus qu’à dix mètres lorsqu’une voix métallique leur avait hurlé de couper les moteurs. On allait leur jeter des filins pour les hisser à bord. Un premier cordage avait atterri sur le pont. Une silhouette les tenait en joue, tout là-haut, armée d’un fusil à lunette de visée infrarouge. Marco avait accroché les naufragées. La coque du bâtiment n’était plus qu’à trois mètres du voilier, menaçant de les broyer. Les marins avaient alors hissé les premières réfugiées et ça avait été un carnage: les femmes s’étaient cruellement râpées contre la coque alourdie de mucus de gorgones. Fatou était la dernière réfugiée sur le pont. La muraille d’acier oscillait dangereusement au-dessus d’eux, avant qu’un premier choc ne fasse vaciller l’épave. Marco avait fini de harnacher Fatou et Angélique, qui se tenaient désespérément au bastingage, avant que les marins du Jasper ne les hissent dans les airs. Elle s’était brisé la hanche contre la coque. On l’avait tirée sur le pont du cargo, souffrant le martyre, Angélique aussi avait été propulsée, mais Marco n’avait pas pris le filin qu’on lui jetait.
— Pourquoi? demanda Mc Cash.
— Je ne sais pas. Il s’est brièvement engueulé avec Angélique sur le pont, au moment de s’accrocher… Les marins l’ont abandonné à son sort.
Le capitaine refusait de quitter le navire: une attitude qui collait bien au personnage.
— Tu as vu l’épave du voilier?
— Elle a été aspirée sous la coque… Broyée par les hélices, quand ils ont remis les moteurs… Je n’ai rien vu, j’étais allongée sur le pont avec ma hanche blessée, c’est Angélique qui m’a raconté.
Un voile tomba sur le visage de Mc Cash. Marco… Marco-le-dingue.
— Après ça, on nous a enfermées dans une cale, poursuivit Fatou, où ils nous ont soignées avec les moyens du bord. Autant dire pas grand-chose. Plusieurs filles s’étaient blessées lors du naufrage… On est restées deux ou trois semaines dans cette maudite cale, en mer puis à terre. On n’a jamais su où.
Brest.
— Qui étaient vos ravisseurs?
— Il y avait un type sur le bateau, répondit Fatou, un homme basané d’une trentaine d’années. Ce n’était pas un marin.
— Berim?
— Oui. Oui, c’est comme ça qu’ils l’appelaient. Il nous a interrogées pour savoir laquelle d’entre nous avait tué le passeur sur l’île. Ça avait l’air important.
— Assez pour pourchasser le meurtrier à travers la Méditerranée?
Elle haussa les épaules.
— Vous avez dit quoi à Berim? continua-t-il.
— Que Marco avait tué le passeur, dans les collines, répondit la Malienne. Angélique allait se trahir mais c’était stupide puisqu’il était déjà mort.
Mc Cash sentait la complicité entre les filles.
— Tu es restée dans les cales du cargo à cause de ta hanche pendant que les autres étaient transférées, poursuivit-il.
— Oui. Le médecin qui est venu nous ausculter a dit aux autres que j’étais intransportable.
— Un médecin grec?
— Je crois.
— Une idée de son nom, ou de la manière dont je pourrais le retrouver?
La jeune femme réfléchit une poignée de secondes, fit une moue négative.
— Qui étaient les autres types, ceux qui sont venus chercher les filles dans la cale?
— Je ne sais pas au juste, mais ils avaient les mêmes sales têtes que le type sur le bateau.
— Berim?
— Oui.
— Ils ont prononcé le nom de Varon Basha?
— Je ne m’en souviens pas.
— Tu sais où ils ont emmené les filles?
Elle secoua de nouveau la tête.
— Non… Non, ils ne l’ont pas dit. Mais c’était deux heures à peine avant que tu me sortes de là…
Les Grecs suivaient le dialogue toujours sans rien comprendre. Il était quatre heures du matin, la fatigue se faisait sentir après l’excitation de l’opération sur le port, mais ils avaient besoin d’infos avant d’amener la jeune rescapée à l’hôpital. Kostas s’en chargerait, demain, en attendant, qu’elle se repose. Les trois hommes se retirèrent dans la cuisine, partagèrent un verre de vin pour se remettre.
Jusqu’à présent, Mc Cash ne songeait qu’à tirer Angélique de ce guêpier sans se soucier des dommages collatéraux. Le récit de Fatou cependant l’avait impressionné, et touché. Plus qu’il ne l’imaginait. Cette femme avait enduré le pire que pouvait vivre un être humain, tout en gardant un moral et une attitude de combattante. Vu par les yeux d’Angélique, le sauvetage de ces femmes justifiait tous les risques courus. Restait à savoir ce qu’elles étaient devenues.
Mc Cash avait passé un marché avec le capitaine du Jasper: pas un mot sur la fusillade dans le cargo en échange de leur silence sur son implication dans le naufrage et la séquestration des réfugiées. L’officier avait juré ne pas savoir où «les Albanais» (c’était le terme qu’il avait fini par utiliser) emmenaient les filles mais Mc Cash se doutait qu’il préviendrait Zamiakis, l’armateur, voire Varon Basha.
— Qu’est-ce que tu comptes faire maintenant? demanda Stavros.
— Me rendre à Astipalea. Tout vient de là-bas. Fatou n’a pas su me dire pourquoi les passeurs les triaient mais si ces fumiers gardaient seulement les femmes jeunes, il doit y avoir une raison.
Les trois hommes se turent. Prostitution, esclavage, vente à la découpe, toutes les options étaient sordides.
— Je viens avec toi, annonça Stavros. Je connais Astipalea comme ma poche et les gens qui pourront nous aider.
— Les passeurs te recherchent aussi, objecta Mc Cash.
— Tu as vu comment nos déguisements ont blousé les marins? ironisa le Grec. Il faudra être plus malin qu’eux. De toute façon, sans moi tu n’as aucune chance de retrouver Angélique.
Mc Cash eut un rictus mauvais. Toujours ces instincts nihilistes, loin, si loin de sa fille. Il ne voulait pas y penser. Plus y penser. Pas maintenant.
Quinze heures de navigation séparaient Athènes d’Astipalea, première île du Dodécanèse après les Cyclades. Le ferry en partance du Pirée privilégiant l’escale sur l’île de Paros, où le gros des estivants étrangers descendait, le terminus au port d’Astipalea était programmé à trois heures du matin — un horaire d’arrivée indécent pour la population locale essentiellement grecque, mais qui se souciait de cette île perdue? Si cette arrivée tardive leur permettrait de débarquer incognito, Mc Cash se sentait mal à l’aise dans ce grand short ridicule, son tee-shirt «I Love Athens» et ses tennis. Ne manquait plus qu’un bob pour qu’il se jette à la mer. Stavros aussi avait revêtu l’attirail du touriste moyen, les tongs en plus.
Enfin, partis plus tôt du Pirée, les deux hommes partagèrent quelques bières sur le pont du navire. Kostas avait amené Fatou à l’hôpital le matin même, où le personnel médical l’avait aussitôt prise en charge. Les radios confirmant une fracture du bassin, elle était sur la table d’opération. Stavros avait rassuré la jeune Malienne sur son avenir: l’ONG où il travaillait l’aiderait à faire une demande d’asile quand elle serait remise. Mc Cash se souciait plus de Zamiakis et Varon Basha, qui devaient être au courant de la fusillade sur le cargo. L’Irlandais avait parlé dans sa langue paternelle avec le capitaine: feraient-ils le rapprochement avec le borgne qui avait liquidé les trois marins sur le port de Brest? Qui d’autre que lui pouvait être sur leur piste?
Le temps de retour au beau fixe, Stavros et Mc Cash décapsulèrent leurs bières en commentant les révélations de Kostas après sa visite chez le juge anticorruption.
Outre l’implication d’un mafieux albanais dans l’échiquier politico-financier, ces opérations de brigandage en col blanc ne surprenaient personne. La corruption était institutionnelle en Grèce, du moins plus voyante que chez ses voisins, et le déficit abyssal. La population teutonne avait subi un véritable lavage de cerveau pour justifier envers les Grecs la curée que l’ancien Reich n’avait pas subie après-guerre, lorsque la même Europe avait permis le «miracle allemand» dans les années cinquante, effaçant purement et simplement la dette.
— Là encore, c’est deux poids, deux mesures, observa Stavros, qui avait payé les pots cassés.
Mc Cash opina, l’œil sur les vagues bleues qui ondulaient sous la houle.
— Que veux-tu, dit-il, tout le monde s’en fout des Grecs: vous n’avez envahi personne depuis l’Antiquité. On a couvert les Allemands de dettes après la boucherie de 14, et au final c’est nous qui l’avons payé cher. Si vous faisiez peur, ce serait autre chose, mais c’est pas avec trois olives, une danse à deux balles et du tzatziki que vous allez faire la loi en Europe.
— Hé hé.
— L’Allemagne transfère vos richesses chez elle pour se rembourser de vos impayés. Ils vous ont pris pour des voleurs, alors ils vous volent. C’est clair, il ne faut pas déconner avec ces types-là.
Stavros décapsula une nouvelle bière, qu’il tendit à son compère borgne.
— Tu ne serais pas un peu antiallemand?
— Pas du tout, certifia Mc Cash: je serais plutôt antitout, ça n’a rien à voir avec les Schpountz. Bien que je n’aie jamais couché avec une grande blonde qui disait Jawohl, ajouta-t-il. Et toi?
— Moi non plus, avoua le sexagénaire. Enfin, juste une fois, Petra, une Hollandaise en vacances sur les îles, une grande brune de dix-huit ans, très jolie, mais c’était il y a longtemps, ça ne compte plus vraiment. Et puis, ce n’était pas vraiment une Schpountz, comme tu dis.
Ils buvaient pour passer le temps du voyage, l’occasion de se connaître un peu mieux.
Éditeur, Stavros Landis avait mis la clé sous la porte en 2015 quand, lors du bras de fer qui opposait Syriza à la Commission européenne, la troïka avait gelé les importations de papier. Sans production à venir, incapable de réimprimer les ouvrages qui se vendaient, Calypso n’avait pas survécu aux mesures d’austérité. Stavros avait été contraint de licencier ses amis, écœuré par tant de lâcheté et de mauvaise foi, avait cessé de soutenir ce gouvernement qui avait fini par céder à tout, ravalé la déprime qui avait suivi sur la petite île d’Astipalea où il avait une maison, et concassé sa colère en aidant les réfugiés qui y accostaient. En contact avec Solidarité populaire, Stavros gérait leur séjour sur place, en général une vingtaine de jours, avant que les services sanitaires appelés à la rescousse ne transfèrent les demandeurs d’asile vers la capitale.
Impliqué comme Kostas depuis un demi-siècle dans l’avenir de son pays, Stavros avait connu tous les politiciens de gauche aujourd’hui au gouvernement, il les avait vus grandir, le Premier ministre comme les autres. Les idées foisonnaient à la chute des colonels, on rêvait de reconstruire la démocratie, de la réinventer puisqu’elle était née ici, à Athènes, mais le jeu du pouvoir et les alliances douteuses avaient broyé les meilleures intentions.
— Il ne reste que les nuls à Syriza, dit-il, péremptoire.
— Vous avez quand même essayé de résister, non?
— Tu penses à Varoufakis, l’ancien ministre de l’Économie? Ah, notre Narcisse national! s’esclaffa-t-il. Oui, il a fait son petit numéro devant la troïka avant de démissionner et quitter le gouvernement. Depuis il fait payer cher ses conférences à travers le monde: la critique de la mondialisation est un marché porteur. Non, ce qui est dramatique, poursuivit Stavros, c’est que gauche ou pas, trop d’entreprises d’État ne délivrent aucun service digne de ce nom, comme l’électricité ou les transports. Elles servent juste à donner des postes aux partisans du gouvernement élu, de préférence bien rémunérés et pas trop fatigants.
Mc Cash pensait au Taiped, l’organisme chargé de liquider les actifs publics.
— Je croyais que le gouvernement grec bradait les services publics au privé?
— Oui. Tout en perdant leur poste, railla Stavros: ça montre bien la nullité des gens dont je te parle!
Les embruns balayaient le pont quand ils entamèrent leur troisième bière. Mc Cash comprenait qu’il se soit vite entendu avec Marco. Stavros était un pirate à sa manière et, comme lui, se retrouvait impliqué jusqu’au cou.
— Au fait, comment va ton œil aujourd’hui?
— Comme hier, répondit Mc Cash.
— Tant mieux. Tu l’as perdu il y a longtemps?
— Mon œil? Oui. Il y a longtemps.
— Comment?
— Un coup de crosse, bougonna-t-il, à Belfast. Un soldat anglais.
— Tu fricotais avec l’IRA?
— Non. Mais c’est vrai que Bobby Sands avait du cran, et que Thatcher a toujours été une rascasse.
— Une rascasse?
— Le poisson moche. Ils étaient de la même famille.
— Je ne savais pas.
— Si, si…
Difficile de savoir s’il était sérieux.
— Et ça t’est venu quand l’idée du bandeau? relança Stavros.
— Dès la sortie du coma. Quitte à être défiguré, autant faire diversion. Après je m’y suis habitué, c’était trop tard.
— Jamais essayé, le bandeau, songea le Grec à voix haute. En tout cas, même amochée, ta prothèse est plus réussie que la mienne, ironisa-t-il.
C’est vrai qu’elle se voyait comme le feu dans la cheminée. Ça n’avait pas l’air de le tourmenter.
— Et toi, fit Mc Cash, tu l’as perdu comment?
— À la fin de la dictature. J’avais vingt et un ans.
— La police politique?
— Non, une bouteille de champagne volée par une copine pour fêter la chute des militaires, répondit Stavros. L’économie était exsangue, c’était la première fois qu’on buvait du champagne, on ne s’est pas méfiés du bouchon. Ma prothèse date de cette époque. Vu l’état de la médecine après sept ans de dictature, ils auraient pu colorier une boule de billard ça aurait fait le même effet!
La nuit dormait sur l’océan lorsqu’ils atteignirent Astipalea. Le port des ferrys, à l’extérieur de la ville, était silencieux à cette heure. Soûlée de houle, une quinzaine de personnes descendit la passerelle. Stavros et Mc Cash guettèrent les ombres sur les quais sans détecter aucune présence suspecte. Prévenu de leur arrivée, un des deux taxis de l’île attendait sur le parking.
— Je faisais des nuits blanches avec tes livres, maintenant c’est avec toi! fit Katerina en calant leurs bagages dans le coffre de sa Renault.
— Tu as fait comme je t’ai dit?
— Ouuiii, feignit-elle de s’agacer. Personne ne sait que je suis venue te chercher au ferry. Pourquoi tu es parti sans prévenir?
— Pour mieux revenir en douce, s’amusa Stavros.
— C’est absurde ce que tu dis.
Katerina et Stavros se connaissaient depuis trente ans, quand il avait acheté une maison sur l’île où il venait passer ses premières vacances. Le chauffeur de taxi avait la cinquantaine tonitruante, parlait un anglais minimal et vivait toute l’année à Chora, le village principal de l’île. Comme on lui posait la question, Katerina confirma qu’un groupe d’une trentaine de réfugiés était arrivé il y a un mois, ceux dont il était censé s’occuper. Heureusement, d’autres gens avaient pris le relais pour les aider. Les réfugiés, principalement des hommes, avaient séjourné deux semaines sur place, le temps d’être pris en charge par les services sanitaires avant d’être envoyés à Athènes, où le HCR enregistrait leurs demandes d’asile.
— Il n’y avait pas de femmes avec eux? demanda Stavros.
— Si, si, répondit Katerina: une femme assez âgée avec ses petits-enfants, et une autre avec deux bébés, tous les trois très malades.
— Ils n’ont rien dit au sujet des passeurs?
— Non… C’est l’omerta, tu sais.
Les ruelles du village étaient si étroites et escarpées qu’ils finirent le chemin à pied, leur sac à l’épaule. La maison de Stavros se tenait perchée contre la falaise, au pied d’un château médiéval dont on devinait les ruines éclairées. Mc Cash investit le logement du rez-de-chaussée et s’endormit aussitôt, éreinté par la traversée, les bières et les analgésiques.
C’est en se réveillant le matin qu’il découvrit son terrain de chasse.
Un monument aux morts de la Seconde Guerre mondiale trônait sur la place centrale de Chora, sans noms des victimes: l’île ayant déjà été annexée par Mussolini, personne n’était tombé au champ d’honneur mais le cœur y était. Les gens d’Astipalea étaient des rigolos dans leur genre: ils avaient par exemple coulé au canon un bateau français qui leur venait en aide lors de la guerre d’Indépendance dans les années 1830. Pour s’excuser, on avait dressé une stèle pour les malheureux qui avaient voulu combattre à leurs côtés.
La terre ici était sèche, aride, la culture limitée à quelques arbres fruitiers et aux fêtes de village qui rythmaient l’été. L’antique forteresse faisait d’Astipalea une sentinelle face aux invasions turques, «Castelo» en ruine mais point culminant de l’île, autour duquel les maisons s’étaient agglutinées pour former la petite ville de Chora — mille âmes en hiver, le triple en été.
La terrasse de Stavros donnait sur quelques toits sans voisins et la mer tout là-bas, qui dandinait son écume dans la baie. Mc Cash but un premier café à l’ombre des plantes grasses. Le logement du rez-de-chaussée était équipé d’une petite cuisine, avec une chambre cachée derrière un grand rideau, un salon aux murs de pierre joliment décoré et une petite salle de bains. Les pièces étaient fraîches, avec un taux d’humidité qu’elles devaient à l’ancien puits, toujours situé dans un coin du salon — un couvercle en bois surmonté d’une grosse jarre en bloquait l’accès mais une eau saumâtre clapotait encore au fond du trou. Il avait pris une douche, changé son pansement, avant de rejoindre Stavros pour le petit déjeuner.
Leur temps d’action serait limité avant que son retour ne soit éventé, surtout si l’ancien éditeur se promenait dans les rues en plein jour. Quant à une éventuelle aide de la police, il n’y avait que deux hommes sur l’île. Stavros raconta qu’un yacht s’était amarré l’été précédent dans une baie interdite au mouillage, avec des Russes qui mettaient leur sono à fond sur le pont. Les deux policiers avaient voulu intervenir après les plaintes des baigneurs, mais les Russes étaient si avinés qu’ils n’avaient pas osé les déranger et avaient finalement rebroussé chemin.
— Des types dangereux, commenta Mc Cash dans son café.
— Les Russes oui, peut-être, s’amusa le Grec.
L’ex-flic comptait louer une voiture pour leurs déplacements. Première excursion: la baie de Zafeiri où accostaient les réfugiés. Presque toutes les activités se concentraient au sud, les commerces, les ports, le tourisme, raison pour laquelle les migrants débarquaient sur la côte nord, isolée. D’après Stavros, il n’y avait que des hameaux et de la caillasse par là-bas. Les deux hommes ne savaient pas si les naufragées du voilier étaient bien à Astipalea où les passeurs les tenaient séquestrées, mais ils y trouveraient peut-être un indice qui les mènerait sur leur piste.
— Je te rejoins devant l’agence de location, lança Stavros alors que Mc Cash achevait son café. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble.
Située au cœur du Castelo, l’église immaculée de Chora dominait la baie d’Astipalea. Il était midi passé, la chaleur avait chassé les promeneurs vers les ruines de la forteresse. Quelques chats se dérangèrent à la vue du grand borgne qui, réfugié derrière ses lunettes noires, descendait la ruelle. Peintures blanches, volets bleus réglementaires, fleurs et orangers embaumant les lieux: Mc Cash traversait une carte postale. Des poulpes suspendus aux terrasses des restaurants séchaient au soleil de midi, qui confinait les rares touristes à une douce torpeur. Une longue volée de marches le mena au petit port de pêche.
Des boutiques de souvenirs, un marchand de glaces et d’autres restaurants s’égrainaient le long des quais. De vieux pêcheurs jouaient aux cartes. Face au commissariat de police, une Fiat défoncée prenait la poussière. Il passa devant l’unique banque de l’île et entra dans l’agence de location de voitures. Un Kangoo lui échut. Mc Cash sortait du bureau lorsqu’il vit le nom de Marie-Anne s’afficher sur l’écran de son smartphone. Il hésita une seconde, décrocha.
La sœur de Marco était remontée.
— Putain Mc Cash, j’en ai marre de ta fille: marre, marre! C’est une vraie peste, c’est pas possible!
— Quoi?
— Elle ment tout le temps, s’époumona Marie-Anne au téléphone, n’écoute pas un traître mot de ce que je lui dis, hausse les cils comme une girafe en prenant des airs supérieurs comme si j’étais une demeurée! Elle fait ses coups en douce, vole des trucs à Julie ou à ses copines qui viennent à la maison et continue à mentir quand on la prend la main dans le sac! J’en peux plus, de ta fille, j’en peux plus!
Le borgne grimaça à trois mille kilomètres de là, la main crispée sur le portable. Sa fille, une voleuse. Une menteuse. Une peste pleine de choléra.
— Bon, passe-la-moi, s’irrita-t-il, je vais lui secouer les puces.
— Tu as intérêt! renchérit Marie-Anne. Elle me pourrit la vie, comme si les choses n’étaient pas assez difficiles comme ça! Tous les jours c’est…
Mc Cash éloigna le portable de son oreille. Il n’avait pas envie d’en entendre plus, le ton de Marie-Anne commençait à lui taper sur le système et putain, ce n’était vraiment pas le moment.
— Passe-la-moi, répéta-t-il.
Alice pleurait au téléphone.
— Je te jure, papa, c’est elle qui est folle! chuchotait-elle pour ne pas se faire entendre du dragon. J’ai rien volé à Julie, je te promets!
Qu’elle l’appelle «papa» lui tordait le cœur. Il s’en voulait de n’être pas là pour la défendre ou la houspiller, comme si son rôle de père se réduisait à une fuite en avant. Il n’écouta pas les pleurs contenus au téléphone, ce qu’Alice pouvait dire pour se justifier, il n’entendait que le remords et la culpabilité.
Il noya le poisson, dit à Alice d’obéir à la mère de Julie, qu’il réglerait cette histoire à son retour et raccrocha le cœur lourd.
— Quelque chose qui ne va pas? s’inquiéta Stavros quand il le retrouva devant l’agence de location.
— Non… Non. Allons-y.
Des fêtes étaient données tout l’été à Astipalea, parfois sans autres motifs que danser et chanter de vieilles chansons de l’île. Alexi Koulogou, l’ancien maire, n’hésitait pas à ouvrir le bal, mais après sept mandats, il avait pris sa retraite électorale pour se consacrer à ses petits-enfants et à la pêche à la langouste. Un nouveau maire, Victor Kaimaki, s’était fait élire sous l’étiquette de Syriza et cumulait cette fonction avec le poste de président de la région, laquelle regroupait les îles du Dodécanèse. Le maire avait surpris son monde en proposant de creuser un canal pour séparer l’île en deux, afin de faciliter le passage des bateaux pour rejoindre le terminal des ferrys: développement économique, plaidait-il à ses administrés, qui avaient fait bloc pour ajourner le projet.
Mc Cash et Stavros quittèrent Chora sous un soleil de plomb et roulèrent vers la baie de Zafeiri. Une petite bande de terre coupait l’île en deux. La portion de route asphaltée s’arrêtait peu après l’aéroport et le village d’Analipsi, puis une piste menait à quelques villages plus au nord avant de filer à travers des collines désertes. La zone se résumait à une succession de rocs et de terres arides surveillés par quelques oiseaux de proie planant haut dans l’azur.
Stavros portait une curieuse casquette de légionnaire sur la tête pour se protéger du soleil. Si elle masquait en partie son visage, ce n’était pas avec ça qu’il passerait incognito. Mc Cash conduisait, silencieux, l’esprit encore troublé après le coup de fil de tout à l’heure. Pourquoi sa fille faisait-elle des choses pareilles? Il n’avait pas le temps de gérer ce type de problème domestique, encore moins à l’autre bout de l’Europe: une gosse mal élevée, c’est de ça qu’il avait hérité?
Ils roulaient le long des crêtes et n’avaient plus croisé personne depuis le plateau de Kastellanos et son antenne Internet qui reliait l’île au reste du monde. Ils arrivèrent enfin à la baie de Zafeiri, une simple avancée maritime parmi les collines d’arbustes malmenés par le vent. Un sentier caillouteux menait un peu plus bas; le Kangoo rebondit sur les nids-de-poule, maintenant couvert de poussière, et stoppa à mi-chemin. Impossible de descendre jusqu’à la plage de galets où accostaient les clandestins, sinon en empruntant à pied le petit canyon qui serpentait là, invisible depuis la route.
Ils abandonnèrent le véhicule et suivirent le sentier emprunté par les réfugiés un mois plus tôt. D’autres migrants arriveraient peut-être bientôt, un rendez-vous nocturne qui pouvait les mener aux passeurs. Les deux borgnes marchaient sous le soleil de midi en quête d’un indice, peinaient devant les reliefs que leur œil appréhendait mal. Stavros soufflait sous le soleil. La sueur gouttait le long de ses tempes malgré sa casquette de protection, un sourire crispé sur son visage rougi. Un passage abrupt nécessitait l’aide d’une corde pour descendre en rappel, fixée à un rocher — sans doute par les passeurs. Le Grec laissa Mc Cash descendre seul les quelques mètres en rappel.
— Je t’attends là! fit-il, s’éventant avec sa casquette.
— Feignasse.
Le canyon était silencieux, à peine perturbé par la brise chaude de midi. Mc Cash eut une impression étrange en se glissant dans les méandres. Il s’arrêta plusieurs fois, à l’écoute de la nature et des roches, sans comprendre ce qui clochait. Il atteignit la plage de galets dix minutes plus tard, les bras éraflés par les épineux. La baie de Zafeiri était vide, hormis quelques oiseaux au vol hiératique. Il avait trouvé un couteau tout à l’heure sur le chemin, probablement perdu par un réfugié — «Mustapha» était grossièrement gravé sur le manche. Mc Cash marcha le long du rivage, tomba sur quelques emballages plastique, les vestiges d’un feu qui lui aussi datait. Rien qui pourrait augurer l’arrivée imminente d’un bateau.
Il remontait vers le petit canyon quand son instinct l’alerta. Ce léger éboulement un peu plus haut sur la gauche: il y avait une présence, là, quelque part. Animale ou humaine? Mc Cash gravit les premiers contreforts de la colline, dépassa la zone d’éboulement et profita d’un espace entre les épineux pour bifurquer subitement vers la gauche. L’homme qui l’épiait depuis tout à l’heure paniqua; se sentant pris au piège, il sortit des fourrés, dévala la pente à découvert et se trouva bloqué au sommet du rocher qui surplombait la plage. Trois mètres le séparaient du sol, hérissé de cailloux.
— Hey, arrête-toi! dit-il en anglais.
Le jeune homme hésita à sauter. Une cheville brisée et tout était fini. Mc Cash s’approcha, présentant les mains en signe de paix.
— Je suis un ami. N’aie pas peur, je ne te veux pas de mal.
Le type faisait un peu peine à voir avec ses tennis fatiguées, ses traits creusés et son visage mal rasé; un clandestin d’après la peur qui gravitait dans son regard. Il semblait comprendre ce que Mc Cash disait.
— Je cherche une amie réfugiée, fit celui-ci en restant à distance. Une femme qui a débarqué dans la baie il y a un mois. J’ai un ami grec un peu plus haut dans le canyon, qui aide les migrants.
Le fuyard jeta un œil aux rochers trois mètres plus bas, renonça à tenter le diable: avec sa veste noire, ses lunettes et sa peau rougie par le soleil, l’homme qui lui faisait face ne ressemblait pas à un passeur. Et Khaled crevait de faim. De désespoir. Le sien s’appelait Leïla.
Il fallut quelques minutes à Mc Cash pour mettre le jeune homme en confiance, le temps de rejoindre Stavros, qui attendait en haut de la piste. Trouvant un coin d’ombre, ils écoutèrent le jeune Irakien avec une humanité patiente, compatissant à la succession de drames qui étayait son récit. Interrogé, Khaled refusait de donner l’identité des passeurs ou des détails sur le réseau qui l’avait mené à Astipalea — un cousin était toujours bloqué en Turquie — mais il avait assisté au tri des femmes après que son groupe avait accosté dans la baie de Zafeiri, un mois plus tôt. Les jeunes célibataires d’un côté, les hommes seuls et les familles de l’autre. Leïla, sa petite copine, faisait partie du premier groupe. Malgré ses protestations, on les avait brutalement séparés. Poussé à coups de gourdin sur le plateau des pick-up avec le gros de la troupe, Khaled avait dû abandonner Leïla à son sort.
On les avait déposés à cinq kilomètres de Chora, avec l’ordre de la boucler s’ils voulaient poursuivre leur périple. Khaled avait attendu son amie à l’entrée du village mais Leïla n’était jamais arrivée, ni elle ni la poignée de femmes restées en arrière. Le jeune Irakien était revenu sur ses pas et vivait depuis au jour le jour, aidé par quelques villageois qui lui donnaient à manger, guettant près de cette baie isolée la réapparition de sa promise.
Mc Cash comprit le coup fourré. Khaled avait vu le bateau des passeurs turcs repartir après les avoir déposés sur la plage. L’équipe qui les attendait en haut du canyon comptait donc transférer les femmes vers un port ou un autre site isolé quelque part au nord. C’était l’hypothèse la plus probable. Sans famille pour les rechercher sur place en cas de disparition ni moyens de faire appel à la justice, le plus souvent sans identité, les réfugiées étaient des proies faciles pour les trafiquants et les mafieux qui les tenaient à leur merci.
— Il y a un port de pêche au nord de l’île? demanda Mc Cash.
— Non… Non, juste un hameau et un hôtel qui s’est construit l’été dernier, du côté d’Exo Vathy.
— Je croyais que le tourisme se concentrait au sud?
— L’hôtel n’est pas vraiment destiné aux touristes, plutôt aux riches en croisière sur les îles grecques, expliqua Stavros. Il y a même un casino. Le cap de Mesa Vathy a été vendu à un groupe privé. Ça a fait grincer pas mal de dents mais que veux-tu, tout est à vendre en Grèce. C’est le nouveau maire qui a autorisé la vente, soi-disant pour renflouer les caisses. Kaimaki fait partie de cette gauche pourrie qui gravite autour de Syriza dont je te parlais sur le ferry.
Mc Cash grommela sous le regard incrédule de l’Irakien. Ça valait le coup d’aller jeter un œil.
Des collines de terres pelées piquées d’arbustes s’étendaient vers le nord, à perte de vue. Ils embarquèrent Khaled à bord du Kangoo et suivirent la route en construction sans croiser le moindre ouvrier. Les travaux entamés pour améliorer l’accès à cette zone peu développée semblaient avoir été abandonnés. Mc Cash stoppa la voiture quelques kilomètres plus loin. La piste, jusqu’alors aplanie par des machines à rouleaux compresseurs, redevenait un champ de ruines… Ils cahotèrent jusqu’au hameau d’Exo Vathy sous un soleil abrupt qui brûlait les cailloux.
Le bourg comptait une douzaine de maisons en parpaings, rarement peintes, dont la moitié semblaient inhabitées. Quelques chats jouaient avec des squelettes de poissons près d’un bar-restaurant à l’abandon. Stavros connaissait le couple qui avait longtemps tenu la seule enseigne ouverte sur ce versant de la côte.
Argyro et son mari avaient plus de soixante-quinze ans, des rides à s’y perdre et des photos d’eux jeunes, un mariage en noir et blanc qui prenait la poussière sur les murs de la cuisine. Khaled avait repris courage — Leïla faisait partie des femmes que les deux hommes recherchaient — et mourait de faim; Argyro leur prépara du poisson frais en faisant la conversation.
Le couple avait cédé son vieux restaurant l’été dernier à un Grec d’Athènes qui, depuis, n’avait toujours pas donné signe de vie. La crise sans doute. Quant aux travaux de la piste, ils avaient stoppé cet hiver sans qu’on sache s’ils reprendraient un jour. Les touristes étaient rares par ici, l’état de la route ne les aidait pas. Ils avaient pensé que l’hôtel-casino construit au bout de la baie attirerait du monde mais c’était presque le contraire. Leur restaurant dorénavant fermé, les derniers pêcheurs avaient quitté le hameau d’Exo Vathy pour le sud de l’île, et presque personne ne venait par ici. La vente du cap entrant dans les programmes de modernisation du nouveau maire, une colline entière avait ainsi été privatisée.
L’hôtel-casino n’avait pas fait la moindre communication à Astipalea, dont la population locale n’était pas la clientèle visée. Les acheteurs avaient fait venir des travailleurs et des matériaux pour la construction du site, alimentant un peu plus les rancœurs.
— Ils arrivent tous par la mer, avec leurs bateaux de luxe! s’esclaffait la vieille dame. On croyait qu’ils allaient embaucher des gens du coin mais tu parles qu’ils s’en foutent!
Argyro mastiquait son amertume de ses dernières dents valides. Son mari avait poussé dans la baie du casino avec sa barque la semaine dernière, mais les pêcheurs non plus n’y étaient pas les bienvenus; on lui avait signifié qu’il se trouvait dans une zone privée et devait s’éloigner pour ne pas déranger les clients.
La moue de la vieille femme rappelait le poisson dans les assiettes. Stavros attaqua la tête, le plus goûteux paraît-il, commença par les yeux. À ses côtés Khaled dévorait, ragaillardi par les nouvelles qu’on lui donnait. Mc Cash, lui, n’avait pas faim. Il pensait toujours à Angélique, au sang de l’Afrique déversé là, dans la poussière. Il allait faire un tour au casino pendant que Stavros appelait Kostas.
Le soleil déclinait sur les collines. Le site était isolé, comme coupé du monde. Mc Cash stoppa le Kangoo devant la barrière qui délimitait l’accès au cap sous l’œil suspicieux d’un gardien en tenue civile.
— L’hôtel est complet, annonça-t-il. Et le casino ferme ce soir.
— J’ai une chambre à Chora et il est encore tôt, renvoya le borgne par la vitre ouverte. Je viens juste gagner de l’argent. Ou en perdre. Une heure me suffira.
Le type le scrutait derrière ses lunettes noires, guère emballé par son véhicule.
— La mise minimum est de mille euros, le prévint-il. Changeable contre des jetons.
— J’ai plus que ça en poche, mentit Mc Cash. Bon, je peux dépenser mon argent comme bon me semble ou il faut demander à voir le patron?
Le garde ayant consenti à relever la barrière, Mc Cash longea le sentier balisé et gara la voiture deux cents mètres plus loin sur le petit parking prévu à cet effet. Seule une berline prenait le frais sous les feuillus. Une rangée d’arbustes masquait en partie la façade de l’hôtel-casino, une longue bâtisse blanche adossée à la colline. Il y avait aussi des baraquements à l’écart, probablement ceux qui logeaient les employés. La baie de Vathy, seulement accessible par la mer, devait se situer de l’autre côté de l’établissement. Mc Cash garda ses lunettes de soleil et approcha du perron où deux hommes portant le même costume accueillaient les visiteurs. Ces derniers semblaient plutôt rares.
— Vous venez jouer? demanda le plus aimable.
— C’est un casino, non?
— Oui, mais il ferme bientôt.
— On m’a dit ça, oui. Je suis en vacances dans le coin et accro aux jeux, ajouta-t-il. C’est pour ça que je me fixe toujours une heure autour des tables, pas une minute de plus, que je gagne ou que je perde.
Il passa devant les types de la sécurité, sentit leurs regards dans son dos. Un sol de marbre blanc menait à la réception, elle aussi désertée. Il y avait un ascenseur au fond du hall mais aucun escalier. Une femme l’accueillit, tailleur strict et cheveux noirs attachés. La brune souriait pour la forme, visiblement peu inspirée par l’allure du client. Elle posa quelques questions auxquelles il répondit de manière évasive — un simple vacancier accro au jeu. Mc Cash laissa l’empreinte de sa carte bleue, pria pour que sa banque ne bloque pas l’opération, respira quand la fille fit glisser une pile de jetons rouges sur le comptoir.
— Prenez l’ascenseur, c’est au premier, indiqua-t-elle. Bonne chance, monsieur, ajouta-t-elle sans y croire.
Suivant ses recommandations, il grimpa à l’unique étage. Une double porte de bois verni donnait accès à la salle de jeu. Black-jack, roulette, poker, personnel en tenue réglementaire, musique lounge à peine audible, bar à cocktails, il y avait les ingrédients habituels d’un casino mais peu de monde autour des tables. Une dizaine de clients paressaient devant les tapis verts, tous masculins. Moyenne d’âge cinquante ans, blazer et chemise blanche majoritaires, peaux tannées par le soleil. Certains lui adressèrent un regard transparent. La plupart se contentaient de jeter les jetons au hasard des feutres, trompant l’ennui à coups de mises corsées.
Mc Cash observa les lieux, ne vit aucune ouverture sur l’extérieur susceptible de distraire les joueurs. Un barman secouait un shaker derrière un comptoir surmonté de verres, non loin d’un lourd rideau bordeaux — était-ce un mur aveugle ou une autre salle? Un type costaud rôdait à proximité de la tenture, chargé de la sécurité sans doute, surveillant l’assemblée d’un œil morne. Mc Cash prit bientôt place à la roulette, où deux joueurs conversaient en grec. Beaucoup de jetons sur le tapis, peu d’enthousiasme en retour malgré les efforts du croupier. Mc Cash se mit bien avec le personnel en offrant un de ses jetons, laissa la bille tourner sur la roulette.
Sa pile paraissait ridicule face aux monticules des deux Grecs. Mise minimum, cent euros. Il posa un jeton sur le noir pendant que les autres dispersaient leurs plaques, poursuivit son inspection visuelle. Il y avait une porte au fond de la salle, probablement le bureau du boss. La berline qui prenait la poussière dehors ne pouvait pas transporter tous les clients présents ici, ils venaient donc de la baie, des bateaux, se rendant dans la salle de jeu par une autre entrée.
— Rien ne va plus!
Mc Cash gagna deux fois sa mise, la perdit cinq fois, regagna un peu, perdit encore, tenta le tout pour le tout sur le 7, vit le 38 sortir sous l’œil impassible du croupier. En vingt minutes, il avait liquidé les mille euros qu’il n’avait pas, et les deux Grecs avec qui il avait essayé de nouer une conversation en anglais l’avaient envoyé sur les roses.
Le borgne pestait dans sa barbe lorsque, quittant la table de black-jack, un client ventripotent se dirigea vers la tenture bordeaux. Le type qui surveillait les tables le devança, sembla échanger quelques mots, ouvrit un pan du rideau et le laissa retomber derrière lui… Mc Cash se tourna vers le croupier qui ramassait les mises sur le tapis vert, désigna la tenture près du bar à cocktails.
— Il y a une autre salle de jeu? demanda-t-il benoîtement.
— Non, monsieur.
— Et derrière ce rideau?
— C’est privé. Réservé aux clients de l’hôtel.
— Ah! On peut voir les suites?
— Non, monsieur, tout est plein.
— Depuis longtemps?
— Oh! oui, sans doute. Ce n’est pas moi qui m’en occupe.
— Qui alors?
— Je ne sais pas, monsieur. Il faut voir à la réception mais je crains que tout ne soit réservé plusieurs mois à l’avance.
Un homme sortit alors de la porte au fond de la salle, un grand type baraqué en sportswear qui traversa la pièce sans un regard pour les clients attablés. Mc Cash attendit qu’il passe devant lui, laissa les joueurs à la roulette et le suivit vers la sortie. Il appela l’ascenseur, snoba le joueur du dimanche qui venait dans son dos. Mc Cash le jaugea brièvement. Un mètre quatre-vingt-dix, comme lui, mais le teint basané et une tête étonnamment petite pour la montagne de muscles qu’on devinait sous le sweat. Les deux hommes se dévisagèrent brièvement dans la cabine d’ascenseur. Aucune tension particulière, plutôt de l’indifférence derrière les lunettes noires. Mc Cash le laissa passer le premier dans le hall, tripota son smartphone sous le regard de la réceptionniste. Le colosse se dirigea vers une porte, au-delà des plantes vertes: «Private only».
Il salua la brune au comptoir de la réception, sortit par la porte principale. Les deux hommes sur le perron avaient disparu. Personne non plus sur le parking, et le garde à la barrière était trop loin pour le voir. Mc Cash longea le bâtiment. Il y avait un garage un peu plus loin, aux portes métalliques fermées, près des logements des employés. Le ciel tombait au-dessus des toits. Il se glissa le long du mur d’enceinte et soudain se figea, alerté par le bruit d’une ouverture automatique.
Il reflua contre le mur, sur le qui-vive. Un, deux, puis trois véhicules sortirent du garage, avec chacun deux hommes à bord.
Des pick-up.
Varon Basha avait à peine eu le temps d’interroger les naufragées qui, après un périple interminable, venaient enfin d’arriver. Un nouveau groupe de migrants débarquait ce soir et, depuis la mort de son frère, le chef du clan s’occupait lui-même de la logistique. Les mains rivées au volant du pick-up, Varon Basha bouillait à l’idée d’entendre le récit de ces petites putes… Kerouan s’imaginait quoi? Qu’après ce qui s’était passé, il allait les laisser filer sur son voilier en toute impunité? Le dernier qui avait cherché à rouler Varon Basha comptait les anémones au fond d’un récif, sa femme avait subi tous les outrages sous les yeux de ses enfants, ses amis même chiaient de peur à l’évocation de son nom.
Après les armes et la drogue, le trafic d’êtres humains était le plus lucratif, un marché de dix milliards de dollars par an. L’État islamique et les guerres du Moyen-Orient avaient fait monter les chiffres. À l’inverse de la plupart de ses hommes, Varon Basha était allé à l’université et avait des idées précises sur la question. L’immigration choisie était une connerie d’Occidentaux protectionnistes et couards: l’homme migre, c’est dans sa nature, et rien ni personne ne pouvait l’en empêcher. Il suffisait de voir les noyés dans la Méditerranée.
Varon Basha avait quitté la fac de Tirana au début des années deux mille pour intégrer le réseau de son oncle, Samir, qui avait une boutique de téléphones à Istanbul, le centre de triage du trafic humain mondial. Un petit entrepreneur, l’oncle Samir, qui gérait les appels des passeurs et l’accueil des migrants. L’hébergement était sommaire, le stress incessant pour ceux qui attendaient le bateau ou le camion qui les emmènerait loin, vers cette Europe fantasmée sur laquelle ils avaient tout misé. Mille euros le transit. Diplômé de communication et d’informatique, plus doué, plus rapide, et surtout plus déterminé, Varon Basha n’avait pas tardé à reléguer son oncle aux tâches obscures — comme le logement des migrants en transit justement — pour prendre sa place.
Le physique du jeune impétueux impressionnait, cent kilos de muscle surmontés d’une tête étroite au regard têtu. L’oncle Samir s’était rebiffé face à l’éviction dont il faisait l’objet: on ne se comporte pas comme ça avec les aînés de sa propre famille, ce manque de respect pourrait lui coûter cher, voire un retour express à Tirana et ses poubelles. Il menaçait son neveu, index à l’appui. Varon Basha avait saisi Samir par la cravate de sa petite chemise blanche, l’avait traîné jusqu’aux toilettes de la boutique qu’ils partageaient encore, et avait précipité sa tête dans la cuvette. Il l’avait maintenu fermement contre l’émail crasseux, traité de bite molle, de cafard et de chien, avait tiré la chasse plusieurs fois jusqu’à ce que son oncle se crût noyé et, lorsqu’il n’avait plus que ses poumons pour pleurer, Varon Basha lui avait pissé dessus.
— Un mot, un seul à la famille, et je t’étouffe dans ma propre merde.
Être un simple intermédiaire ne suffisait pas à l’ambition du neveu. Il y avait l’organisateur, patron incontesté du trafic, des rabatteurs et des transporteurs locaux, des spécialistes du franchissement de frontières, toute une chaîne où chacun tenait un rôle défini, des cellules homogènes, étanches. Dans chaque pays, il y avait des maisons codées pour cacher les clandestins, des agents locaux membres du réseau chargés de faire les courses. À ceux qui se retrouvaient à court de liquidités, il procurait un téléphone pour appeler les familles à la rescousse, retirait pour eux l’argent dans des banques.
Le chef du réseau était souvent un homme d’affaires fortuné et intouchable: policiers, étudiants, routiers, fonctionnaires, tout s’achetait.
Varon Basha comprit vite que la base du métier de passeur était la confiance. Un type qui plante son client perdait des points à la Bourse des crevards. Il fallait au contraire bâtir un réseau ultra organisé, avec des gens motivés et bien payés à chaque poste. Il fit venir un de ses frères à Istanbul pour le seconder, Alzan, qui avait besoin de prendre l’air après un coup de main un peu trop musclé à Athènes.
Alzan devint son garde du corps attitré, son bras droit et homme de confiance — le seul dans sa vie d’ascète.
Deux chemins reliaient la Turquie à l’Italie, par la route ou par la mer. Varon Basha opta pour la seconde, et s’y montra aussi imaginatif qu’audacieux. Faux matelots sur un chalutier, cachés dans les cales d’un yacht volé ou le plus souvent loué «à l’aveugle» avec de faux papiers — peu de bateaux de luxe attiraient les douaniers —, entassés sur des zodiacs ultra rapides jouant au chat et à la souris avec les gardes-côtes, les migrants faisaient selon les disponibilités, avec un taux de réussite de plus en plus élevé à mesure qu’il affinait son réseau.
L’argent entrait de façon exponentielle. Les candidats à l’exil se pressaient, à raison de mille à quatre mille euros la traversée, toujours plus nombreux avec les guerres qui suivirent le Printemps arabe. Un million devint dix, puis vingt. Alzan achetait de grosses cylindrées, se pavanait avec son or et ses call-girls, ce qui n’était pas dans le tempérament ombrageux de l’aîné. Alzan était plus porté sur le porno que sur la réflexion, un homme d’action que son frère utilisait à dessein.
Enfin, avec la guerre contre le terrorisme et le gel des avoirs douteux, les lanceurs d’alerte et les fuites des fichiers, il devint plus difficile d’avoir recours aux paradis fiscaux pour blanchir l’argent sale. Criminalité organisée et délinquance financière allant de pair, Varon Basha choisit de diversifier ses investissements.
Il avait rencontré Alex Zamiakis quelques années plus tôt par l’intermédiaire d’une avocate d’Athènes lors d’une affaire impliquant son frère. Zamiakis bénéficiait de relations haut placées et les deux hommes avaient des intérêts communs. Varon Basha prit des parts dans le consortium monté pour l’achat d’un cap à Astipalea: l’hôtel-casino construit sur l’île grecque servait à blanchir l’argent des commissions de l’armateur et du trafic de réfugiés, une lessiveuse à cash sous couvert de jeux et d’hôtellerie de luxe.
Débarquant depuis la Turquie, les femmes jeunes transitaient par les sous-sols de l’hôtel de luxe avant d’être envoyées comme esclaves sexuelles sur le Darknet, dans les bordels du port d’Athènes ou sur les yachts qui mouillaient dans la baie. Leur prix variait selon ce qu’on en faisait, leur beauté ou leur virginité. Varon Basha avait chargé Alzan d’organiser les transferts de la filière d’Astipalea sans savoir qu’elle virerait au drame.
L’homme qui accompagnait son frère la nuit du meurtre avait tardé à l’avertir mais quand Varon Basha finit par arriver sur les lieux, il trouva son frère avec le cou brisé.
Il avait fallu deux jours pour identifier les coupables. D’après la capitainerie, le bateau suspecté d’avoir embarqué les réfugiées appartenait à Marc Kerouan, un Français qui naviguait sur un Class 40 et avait passé une nuit au port, dix jours plus tôt. Varon Basha croyait avoir affaire à un réseau concurrent — les voiliers étaient un moyen commun pour transporter des clandestins —, le Français connaissait le lieu et l’heure du débarquement, mais personne n’avait jamais doublé Varon Basha.
Il avait envoyé des zodiacs sur la piste du voilier depuis le port du Pirée, mais les fugitifs étaient passés au travers des mailles du filet. L’Albanais avait alors dépêché un des avions servant à transporter les migrants les plus fortunés, qui finit par repérer le Class 40 hors des eaux grecques. Varon Basha les voulait vivants, coûte que coûte, mais son rayon d’action n’était pas si vaste. Il avait dû demander l’aide de Zamiakis.
L’armateur grec avait d’abord rechigné mais s’il s’agissait bien d’un réseau concurrent, ces salopards pouvaient être au courant des transferts depuis l’hôtel, des opérations de blanchiment au casino, et les faire tomber pour prendre leur place. Impliqué malgré lui dans la vendetta, Zamiakis avait trouvé la parade: un de ses navires en partance de Tanger couperait la route du voilier, avec un homme de confiance, Xherban Berim, un cousin de Varon Basha.
Si Berim et les marins avaient réussi à récupérer la cargaison, le skipper avait préféré sombrer avec son bateau sans révéler l’ampleur du réseau. Le Jasper bloqué au port de Brest, Berim avait laissé les réfugiées mijoter dans la soute et mené une enquête sur place pour tirer l’affaire au clair. Le cousin avait fini par découvrir un complice de Kerouan, un certain Raoul chargé de fournir des faux papiers aux fugitives: d’après ses dires, le Français n’était qu’un amateur, qui avait monté un réseau domestique pour accueillir des migrants avec l’aide d’associations locales. Mais quelque chose clochait dans cette affaire: Kerouan avait appelé Raoul depuis son voilier pour qu’il falsifie huit permis de séjour — comme les huit femmes cachées dans la cabine. Or les naufragées étaient neuf.
Berim ne donnait plus de nouvelles depuis mais Varon Basha avait tourné l’équation dans tous les sens: Kerouan avait une complice, une fille qui s’était mêlée aux clandestines pour passer inaperçue.
L’Albanais ne mettrait pas longtemps à la démasquer. Il l’interrogerait tout à l’heure, après le tri des nouveaux arrivants. Et elle lui dirait la vérité sur la mort de son frère — avant de mourir.
Le crépuscule flambait sur la baie de Mesa Vathy. Stavros et Mc Cash guettaient au pied de la colline voisine, une paire de jumelles à la main. Personne n’avait détecté leur présence depuis la rive où ils avaient pris position. Cinq grands voiliers se tenaient à l’abri du vent, deux vedettes et un yacht plus moderne qui venait de s’arrimer à une bouée, un bateau de trente mètres battant pavillon grec. Le plus proche. Le plus isolé aussi. Mc Cash compta trois hommes sur le pont, dont deux occupés aux manœuvres.
Il ne pensait plus à sa fille laissée en Bretagne, à ses blessures qui le tiraillaient. Même sa prothèse à l’air libre ne lui faisait plus rien. Les pick-up disparus dans les collines, il avait retrouvé Stavros chez le vieux couple et depuis ne desserrait plus les dents.
Un endroit retiré dans le nord de l’île accessible par la mer, un acheteur fantôme qui laissait à l’abandon le seul restaurant du hameau voisin, un hôtel-casino qui embauchait des étrangers pour la construction et les services, limitait l’accès terrestre pour mieux privatiser la baie et accueillir les yachts de passage, une baie non loin où des clandestins débarquaient de nuit, maintenant des pick-up: Angélique et les réfugiées étaient là, dans le casino.
On les maintenait prisonnières dans une suite, un sous-sol, une pièce isolée ou le garage, mais Angélique était là, quelque part. Et il n’y avait qu’un moyen de s’introduire dans l’hôtel-casino: se faire passer pour un client, en braquant un des yachts qui mouillaient dans la baie.
— C’est quand même risqué, avait estimé Stavros. Les nababs doivent avoir des gardes ou des gens armés sur le bateau.
— Tu préfères quoi, qu’on débarque déguisés en vieilles putes?
Le Grec avait obtempéré, il était même partant. Mc Cash commençait à bien l’aimer, à croire que tous les borgnes avaient une âme pirate, et au point où ils en étaient, c’était trop tard pour reculer.
Le mari d’Argyro avait prêté sa barque à moteur, des habits de pêche et un panier de langoustes fraîchement retirées des casiers que Stavros avait payées un bon prix pour les dédommager. Stavros avait raison, son plan était foutrement hasardeux mais les deux hommes se taisaient en embarquant sur la coque de noix. Le ciel tombait sur la baie lorsqu’ils démarrèrent le petit moteur. La barque n’était pas très stable sous le clapotis, heureusement Stavros savait naviguer. La lune pointait dans le ciel éteint, la façade ouest de l’hôtel-casino se profilait à mesure qu’ils approchaient du mouillage. Mc Cash fixait sa cible dans la nuit: le yacht qui venait de jeter l’ancre.
Ils dépassèrent une superbe goélette à deux mâts et se dirigèrent vers la bouée où stationnait le Sea Horse. Occupés à mettre un zodiac à l’eau, les marins ne prirent pas garde au petit bateau de pêche qui s’amarra à couple. Revêtus d’une brassière et d’un bob usé par les intempéries, les deux hommes firent illusion; Stavros s’adressa aux marins en grec, désigna les langoustes qui étiraient leurs pattes dans le panier d’osier.
— Toutes fraîches! plaida-t-il.
— Cassez-vous, OK?
Les membres de l’équipage dédaignèrent ceux qu’ils prenaient pour des pêcheurs locaux, affairés au treuillage de l’annexe. Mc Cash en profita pour s’accrocher au bastingage et grimper à bord. Il tira la lame cachée sous sa brassière, attrapa le petit barbu torse nu qui sortait de la cabine.
— Hey!
— Un geste et je lui tranche la gorge, menaça Mc Cash. Finissez d’amarrer le zodiac et restez où vous êtes.
Les marins ne comprirent pas tout de suite ce qui se passait, c’est en voyant la pointe effilée contre l’œsophage du boss qu’ils se figèrent. Stavros avait déjà grimpé sur le pont. Le barbu était vêtu d’un pantalon de toile et ne portait pas d’arme.
— Tu fais une grave erreur, souffla-t-il.
— Ta gueule. Va voir s’il y a d’autres hommes à l’intérieur, lança-t-il à Stavros. Vous, sortez les pare-battage des coffres, les bouts, tout ce qui traîne dans le coffre. Vite!
Mc Cash enfonça la lame plus précisément dans la glotte, provoquant une volée de jurons qui fit son effet; une dizaine de gros boudins de plastique atterrit bientôt sur le sol en teck du pont inférieur.
— Maintenant videz vos poches et glissez-vous dans les coffres, ordonna-t-il. Dépêchez-vous!
Leur patron n’eut pas besoin de les motiver; les deux marins s’entassèrent tant bien que mal dans l’espace exigu réservé aux pare-battage, grognèrent avec véhémence quand Mc Cash boucla les coffres sur eux. Un instant libre de ses mouvements, le barbu voulut le frapper par-derrière mais il était trop lent, prévisible: un atémi à la gorge le stoppa net.
— Viens par là, abruti, siffla Mc Cash en le poussant vers la cabine.
Stavros apparut alors qu’il reprenait péniblement son souffle, le buste incliné en se tenant la gorge.
— Personne, annonça le Grec. Et les placards sont vides.
Mc Cash avait tiré les rideaux de la pièce, d’un luxe ordinaire pour ce type de navire, avec du bois d’acajou et de longs canapés en cuir face à un écran plat extralarge. Le barbu avait la quarantaine, le nez épaté et un regard d’élan face à l’ours.
— Ton nom?
— Tu ne sais pas à qui tu te frottes, dit-il sur le ton de la menace.
— Je t’ai demandé ton nom, pas de faire des commentaires.
— Ektor Kanis.
— Ce yacht est à toi?
— Non. Non, je l’ai loué.
— À qui?
— Une… une agence du Pirée.
— Pourquoi il n’y a pas d’employés sur ton bateau?
Ektor fixa le grand borgne.
— Qu’est-ce que vous voulez? De l’argent?
— Réponds à ma question: si tu étais un nabab en croisière dans les îles, il y aurait des vêtements dans les placards, un cuisinier, une femme de chambre. Qu’est-ce que tu fais ici avec ces deux marins?
— Vous feriez mieux de déguerpir.
— Je n’ai pas de temps à perdre, Ektor, renvoya-t-il, le couteau à la main: tu sais quoi de cet hôtel-casino?
— Rien. J’ai une chambre réservée, c’est tout.
Pupilles dilatées, rougeur inopinée, pas difficile de voir que ce type mentait. Mc Cash le plaqua d’une main contre la paroi de la cabine, de l’autre pointa la lame du couteau sous sa paupière.
— Parle avant que je te crève un œil. Je sais qu’il y a des filles dans ce putain d’hôtel, un trafic de réfugiées dont le réseau appartient à Varon Basha. Tu travailles pour lui?
— Non…
— Pour qui?!
Un filet de sang perla sous la paupière.
— Son frère! s’écria Ektor. Alzan Basha! C’est pour lui que je travaille!
— Continue.
— Alzan… C’est lui qui gérait les transferts.
— Pourquoi tu parles de lui au passé?
— Parce qu’il… parce qu’il a été tué. Je ne sais pas comment, ni par qui. Juste que son frère a repris le business en main. C’est lui qui m’a dit de venir chercher la cargaison.
— Les réfugiées qu’on trie en arrivant sur l’île?
— Oui.
— Quand, ce soir?
— Oui.
— Explique.
— Je dois transférer les filles au Pirée et les remettre à un intermédiaire qui m’attend à quai. Mon rôle s’arrête là.
— Elles deviennent quoi après, ces filles?
— Je ne sais pas. Les cellules sont étanches, ajouta-t-il en louchant sur le couteau. C’est la vérité.
Sans doute. Mc Cash ne relâcha pas la pression sous sa paupière.
— Tu as déjà vu Varon Basha?
— Non.
— Mais tu es déjà venu ici.
— Oui. Mais je vous l’ai dit, c’est son frère que je rencontrais: Alzan.
Mc Cash jeta un rapide coup d’œil à Stavros, qui suivait l’interrogatoire en silence.
— Les autres bateaux dans la baie, eux aussi sont là pour transférer des réfugiées?
— Je ne sais pas. Il n’y a plus beaucoup de migrants sur les îles. Ils doivent plutôt venir pour le casino, ou l’hôtel.
— Les suites sont à moitié vides mais toutes réservées, ça veut dire quoi?
— C’est pas mon business, assura Ektor.
— Du blanchiment d’argent?
— Peut-être… Je ne sais pas. Pas mon business, répéta-t-il.
Mc Cash gambergea une poignée de secondes. Il espérait tomber sur un client de l’hôtel, pas sur un passeur. Il devait changer ses plans.
— Il y a des armes à bord, dit-il d’une voix blanche: où sont-elles?
L’homme désigna le placard au-dessus du bar. Mc Cash le poussa devant lui, découvrit un calibre .38, une batte de base-ball et une kalachnikov avec plusieurs chargeurs. Peur des pirates peut-être. Il empoigna le browning, le confia à Stavros en le sommant de tenir Ektor en joue, fit une rapide visite des différentes cabines. Hormis les couchettes des membres de l’équipage, les pièces étaient vastes, cosy, certaines avec jacuzzi, d’autres écrans plats, ordinateurs et tout ce dont on pouvait rêver pour une croisière au long cours. Rien qui pourrait attiser la curiosité des douaniers ou gardes-côtes. Il remonta vers le salon télé. Le passeur épongeait sa paupière meurtrie, livide.
Mc Cash approcha, tendu, vindicatif.
— Tu as rendez-vous avec Varon Basha?
— Non… Non, je dois juste me présenter à la sécurité de l’hôtel et demander Enian. C’est le second d’Alzan.
— Ils te connaissent?
— Enian, oui.
— Les marins du yacht sont déjà venus avec toi?
— Non, fit Ektor. Eux, c’est des hommes à moi.
Mc Cash ne le quittait pas des yeux, cherchant à savoir s’il lui mentait.
— Comment se passe le transfert?
— Je dois attendre le petit matin pour amener les filles sur le bateau… Il y a une cabine pour elles, dit-il en désignant le parquet sous ses pieds.
— Avec l’annexe amarrée à la proue?
Le passeur acquiesça.
Mc Cash se tourna vers Stavros… Oui, il avait encore une chance.
Les moteurs du Sea Horse pouvaient propulser les deux cent quarante tonnes du yacht à plus de vingt-cinq nœuds. Stavros observait le poste de pilotage depuis un moment, testait l’allumage. Il avait déjà promené des touristes sur des bateaux le long des îles, jamais conduit d’aussi gros engins.
— Tu saurais faire marcher ce truc? demanda Mc Cash.
— Je pense, oui…
Tirant les marins du coffre à pare-battage, ils les avaient enfermés avec Ektor dans la cabine réservée aux clandestins avec ordre de la boucler s’ils ne voulaient pas couler par le fond. Après quoi, ils avaient revêtu les polos rayés des deux types. Ils étaient un peu justes mais avec les casquettes, ils espéraient faire illusion.
— Je te préfère en bas résille, fit Mc Cash pour détendre le Grec.
— Un des employés du casino peut te reconnaître, dit ce dernier, peu rassuré.
— Si les deux entrées sont hermétiques, on tombera sur Enian et ses hommes, pas sur un employé.
Des lumières filtraient des yachts à la nuit tombée, trop loin pour deviner ce qu’il s’y tramait. Mc Cash laissa Stavros manœuvrer le zodiac dans la baie silencieuse. La brise rafraîchit un peu son visage mais son pouls battait plus vite. La lune les guida jusqu’à la rive. La façade de l’hôtel-casino apparut, faiblement éclairée.
Des palmiers balançaient sous les étoiles naissantes lorsqu’ils accostèrent. Un homme les attendait, sans doute alerté par les mouvements de l’annexe depuis le yacht. Mc Cash et Stavros grimpèrent sur le ponton, une simple avancée dans la mer.
— Qu’est-ce que vous faites là? leur lança aussitôt le cerbère.
— Ektor est salement malade, répondit le Grec. On se charge de la cargaison.
L’homme était vêtu d’un costume sombre, élégant. Un type de la sécurité.
— C’est trop tôt, dit-il. Et ce n’est pas les ordres.
— Téléphone à Enian, renvoya-t-il, Ektor l’a prévenu.
Le garde eut un rictus suspicieux, empoigna son portable mais n’eut pas le temps de s’en servir: Mc Cash lui planta le browning sous le nez.
— Un geste, un mot, tu es mort. Où sont les filles?
— Quoi?
— Les réfugiées que Varon Basha séquestre: où elles sont? Réponds!
— Là-bas, dit-il en désignant l’hôtel.
— Où ça, là-bas?
— Au sous-sol.
— OK, tu vas venir avec nous… Passe devant.
Le garde hésita, croisa l’œil du cyclope.
— Pense seulement à tenter quelque chose, je te tire une balle entre les omoplates. Maintenant avance. Doucement.
Quittant le ponton, ils suivirent l’allée et découvrirent une terrasse aux lumières tamisées, avec un jardin de cactus et de bambous qui masquaient en partie le bâtiment. Le hall se profilait, le restaurant, mais il n’y avait aucun client, nulle part. Même les chambres à l’étage paraissaient inhabitées. Mc Cash tenait l’arme braquée sous son polo pour échapper aux caméras de surveillance. Il n’en repéra aucune.
— Avance jusqu’à l’accueil, dit-il dans le dos du type.
Le grand hall marbré de l’hôtel apparut derrière les feuillages, et une silhouette féminine derrière le bureau de la réception. Une fontaine bruissait là, avec fioritures et jets d’eau un peu pompeux. Une fausse blonde à l’accueil souriait à leur approche mais deux yeux vifs les calculaient.
— Oui?
L’expression de son visage changea lorsqu’elle entendit un choc et vit le type de la sécurité s’affaler sur le marbre.
— Toi, tu la boucles, la prévint-il.
Mc Cash s’agenouilla, insensible à ses sutures, tira un Taser des poches de l’homme à terre. Derrière le comptoir, la blonde restait tétanisée sous son vernis.
— Il y a combien de gardes dans l’hôtel?
— Cinq… Six, répondit-elle.
— Et dans le casino?
— Il est fermé ce soir. L’hôtel aussi.
— Qu’est-ce que tu fais là, alors?
La fille se pinça les lèvres.
— Pourquoi tout est fermé? insista-t-il.
— Ordre du patron, bredouilla-t-elle.
— Où sont les types de la sécurité?
— Partis avec le patron. Je ne sais pas où.
— Le patron, c’est Varon Basha?
Son hochement de tête laissa penser que oui. Mc Cash ne chercha pas à savoir où l’Albanais était parti.
— Les réfugiées sont au sous-sol? Je te cause, Sharon Stone!
— Oui…
— Combien de gardes?
— Un… Un, je crois.
Stavros épiait les angles du grand hall comme si des mafieux armés allaient surgir d’un instant à l’autre.
— Tu vas me mener jusqu’aux filles, ordonna Mc Cash.
Il pinça le coude de la blonde pour l’engager à obéir. Stavros le regardait faire, incrédule. Mc Cash lui donna le browning, garda le Taser sous sa veste.
— Cache cet enfoiré derrière le comptoir, lança-t-il à l’intention du garde à terre.
Ils prirent l’escalier de service. Une lumière blafarde éclairait les marches.
— C’est où? demanda-t-il tout bas.
— Au fond du couloir… Sur la gauche après l’antichambre.
La blonde de l’accueil tremblait sous sa robe. Elle n’était pas une simple employée, et ce type lui faisait peur.
— Continue à marcher devant moi, dit-il. Aie l’air naturelle et tout ira bien pour toi.
Il faisait plus frais dans le couloir. Pas de caméras de surveillance visibles mais plusieurs portes de service. Un homme apparut alors à l’angle, large d’épaules où s’éventaient des cheveux filasse: il reconnut la blonde de l’accueil, pas le grand type qui l’accompagnait.
— Qu’est-ce qui se passe? dit-il. C’est qui ce type?
Le garde croisait les mains devant lui, trapèzes tendus, attendant la réponse qui le détendrait, et réagit trop tard: une décharge de cinquante mille volts le foudroya. La blonde étouffa un cri de stupeur devant le regard noir qui lui intimait de la boucler. Mc Cash trouva un Glock, calibre 9 mm, et deux chargeurs dans les poches du type qui grésillait à terre, les fourra dans sa ceinture et dans ses poches. Il poussa la fille vers la porte capitonnée qui leur faisait face, enjamba l’homme encore agité de soubresauts et entra avec elle, le Taser à la main.
Le décor était froid, presque clinique, une pièce elle aussi capitonnée où un groupe de femmes s’étaient dressées, alertées par son intrusion. Elles étaient sept autour d’Angélique, des réfugiées en majorité du Moyen-Orient qu’il vit à peine, obnubilé par le visage stupéfait de la Sénégalaise. Leurs regards se percutèrent une seconde — Angélique vivante, Angélique son ange noir et seul amour évaporé par sa faute, Angélique qui le fixait avec un mélange de surprise et d’effarement, ses yeux couleur miel envoyant des signaux d’espoir démesuré — un instant magnétique qui pouvait les perdre. Il fit quelques pas vers elle et sans réfléchir la prit dans ses bras.
— Ça va?
— Oui… Oui.
C’était bon de la sentir, chaude et vivante contre sa poitrine. Angélique se dégagea pour mieux le dévisager.
— Bon Dieu, Mc Cash, qu’est-ce que tu fais là?
— Pas le temps de causer: pour le moment il faut qu’on se tire d’ici. Varon Basha peut débarquer d’une minute à l’autre.
— C’est qui?
— Le chef des passeurs. Je t’expliquerai, abrégea-t-il sous le regard incrédule des jeunes femmes. Stavros est avec moi, là-haut, dit-il en désignant l’étage. Il y a un bateau dans la baie qui nous attend; maintenant fichons le camp d’ici.
— Pas sans les filles, rétorqua Angélique.
— Dis-leur de se magner le cul.
Les réfugiées n’avaient pas besoin qu’on leur expose la situation. Mc Cash braqua le Taser vers la blonde de l’accueil et la foudroya avant qu’elle ait poussé un cri. Angélique la regarda choir à ses pieds, croisa l’œil enfiévré du borgne.
— Prêtes?
Elle fit signe que oui.
Le garde grésillait toujours derrière la porte capitonnée. Mc Cash passa le premier. Il avait le Glock à la main, deux chargeurs dans les poches, la femme qu’il aimait dans son dos et sept jeunes migrantes resserrées comme un banc de poissons autour d’elle. Il guetta les mouvements dans le dédale des couloirs, bifurqua sur la gauche, braqua le pistolet à mesure qu’ils progressaient mais il n’y avait personne dans sa ligne de mire. Soudain, il fit signe aux filles de ne plus bouger: quelqu’un approchait. Il attendit, devina des pas à quelques mètres… Le type aussi le cherchait. Il semblait seul, la peur pour compagne — l’odeur du stress se faisait plus prégnante. Mc Cash retint son souffle, ce n’était plus qu’une question de secondes, sentit qu’une main invisible le poussait en avant, jaillit ventre à terre et tira deux fois coup sur coup.
L’homme reçut la première balle dans la jambe, l’autre à l’abdomen: il resta incrédule, un type de vingt ans à la fine moustache qui ne cadrait pas avec le décor. Mc Cash reprit sa respiration tandis que le jeune homme s’affalait doucement contre le mur, les mains serrées sur son estomac. Celles du borgne tremblaient. Qu’est-ce que ce gosse fichait là?
Il atteignit l’escalier de service dans un état second puis le grand hall où bruissait la fontaine, les filles sur les talons. Le comptoir de la réception était désert. On apercevait les lumières de l’extérieur qui donnait sur la mer mais pas trace de Stavros.
— Bon Dieu, où il est passé? grogna Mc Cash.
— Il nous attend peut-être au ponton? chuchota Angélique par-dessus son épaule.
— Tant pis, allons-y.
La troupe allait s’enfuir par le jardin quand une voix traversa les ondes.
— Qui tu es, toi?!
Varon Basha avait un pistolet pointé sur eux. Trois hommes armés l’accompagnaient, tenant en respect une douzaine de femmes apeurées. De nouvelles réfugiées qui venaient d’accoster dans la baie. Il y eut une seconde de flottement. Le géant albanais approcha de la fontaine, entouré par sa garde rapprochée. Mc Cash n’avait pas lâché son arme. Plusieurs captives le cachaient en partie: s’il tirait, ce serait un carnage et Angélique la première cible à ses côtés. Mais il ne se rendrait pas. À personne. Le chef du réseau sentit vite le danger: il s’arrêta à cinq mètres, le calibre bien calé dans sa main. Il ne voulait pas le tuer. Pas maintenant.
— C’est toi, Varon Basha?
— Tu connais mon nom…
— Celui de Zamiakis aussi, le propriétaire du Jasper.
L’Albanais comprit l’engrenage qui l’avait mené là.
— C’est pas recommandé de fouiner dans mes affaires. On t’a pas dit ça?
— Peu importe, renvoya Mc Cash. Laisse-nous partir, c’est tout ce qu’on demande.
Varon Basha goûta le moment de puissance.
— Tu préfères quoi, dit-il: qu’on commence par toi ou par tes négresses?
Angélique eut un rictus. Les femmes d’instinct s’écartèrent. Varon Basha allait tuer l’homme qui avait tout risqué pour les sauver, au moment même où elles croyaient s’échapper.
— Non, s’interposa Zeïnabou. Non. Laissez-nous partir.
La jeune Somalienne fit deux pas et se tint en bordure de la fontaine, à mi-chemin des hommes armés. La voyant faire, Saadia l’imita, puis une, deux autres femmes.
— Laissez-nous partir, répéta Zeïnabou.
— Oui.
— Oui.
Varon Basha observa la scène, un instant interloqué, et partit dans un grand éclat de rire. Un rire qui durait trop longtemps.
— Il va vous tirer dessus, les informa Mc Cash.
— Vous croyez quoi, bande de petites merdeuses?!
Mc Cash bondit à la seconde où il fit feu, contourna la fontaine au milieu des cris de panique et pressa plusieurs fois la détente. Tout le monde s’était jeté à terre ou cherchait à fuir. Varon Basha abattit Zeïnabou en premier, d’une balle au thorax, puis sa voisine immédiate, en plein cœur. Le pistolet crachait la désolation et la mort, les corps des femmes tombaient au bout de son bras pour un dernier massacre, Varon Basha se frayait au forceps un chemin jusqu’à Mc Cash, son ennemi intime, celui qui s’imaginait voler ses femmes. Il pressait la détente pour se soulager d’un mal obscur, vidait son chargeur sur les femmes à terre, les impacts les faisaient rebondir comme des marionnettes, celles qui hurlaient et tentaient de se réfugier derrière les piliers en stuc, bang, bang, Varon Basha les voyait se contorsionner sous la pression de son index, une giclée de sang chaud inonda sa joue, ses hommes aussi tiraient tous azimuts, les projectiles fusaient à ses oreilles et il pressait toujours la détente, sûr de tomber sur sa cible, ce n’était qu’une question de secondes, les hurlements brouillaient ses ondes autant qu’ils galvanisaient sa rage, Varon Basha vit sa vie défiler dans la ligne de mire du pistolet lorsque soudain son poumon explosa.
Le géant fut frappé de stupeur. Le choc hydrostatique le fit reculer d’un mètre, près de la fontaine maintenant teintée de sang, mais il tenait encore debout. Que se passait-il? Il vit ses hommes à terre, leurs corps désarticulés comme tombés d’un immeuble, le visage ensanglanté ou foudroyé par l’acier brûlant, et le doux bruissement de l’eau pour oraison funèbre. Ses jambes se dérobèrent.
Varon Basha ne comprit pas tout de suite qu’il allait mourir: c’est en distinguant le borgne au-dessus de lui qu’il sourit.
Mc Cash était seul debout au milieu du carnage, une odeur de poudre suspendue, rempli de colère.
— Tu avais besoin de tirer, connard?
Les cris faisaient place à des gémissements. L’Albanais tenta de dresser la tête. Le pistolet reposait à quelques centimètres mais il ne pouvait pas bouger la main pour s’en saisir. Cette fois-ci il ne s’en sortirait pas. Il devenait froid comme le marbre qui l’accueillait. Qu’importe, qu’importe la mort puisqu’il la suivait depuis si longtemps.
Mc Cash fouilla ses poches, trouva une liasse de dollars, deux téléphones portables, une matraque télescopique et une clé crantée. Il embarqua le tout, le cœur à cent pulsations, repoussa le pistolet et laissa Varon Basha agoniser sur le marbre.
Angélique se tenait au chevet de Zeïnabou, la petite Somalienne qui s’était interposée la première face aux tueurs.
— Ça va? demanda Mc Cash.
— Moi, oui…
Zeïnabou ne respirait plus, un trou noir dans la poitrine. Il posa sa main sur la nuque d’Angélique, en signe d’affection. Autour d’eux, l’affliction se mêlait au soulagement d’avoir été épargnées. Les réfugiées se relevaient avec peine, tremblantes, encore silencieuses après le choc de la fusillade. Cinq femmes avaient perdu la vie sous les balles du trafiquant, d’autres retenaient le sang de leurs blessures avec ce qui leur tombait sous la main. Angélique parait au plus pressé quand Stavros apparut dans le hall dévasté.
— Bon Dieu, je croyais qu’ils t’avaient tué, gronda Mc Cash.
— Je guettais dehors quand j’ai entendu les moteurs des pick-up, mais je n’ai pas eu le temps de te prévenir. Et je ne sais pas me servir de ça…
Stavros regardait le browning qu’il tenait à la main comme un bouquet de fleurs mortes.
— Aide Angel à grimper les blessées à bord, abrégea l’ex-flic. Il faut qu’on soit partis dans dix minutes.
Il gravit l’escalier, le Glock à la main.
La nuit les avait engloutis. Maintenant le vent fraîchissait, le moteur ronronnait sous l’écume et ils n’arrivaient pas à dormir. Ce n’était pas la première fois. Ensemble la tension avait tendance à déborder sur la tendresse, les années n’y changeaient rien, et s’ils avaient imaginé d’autres retrouvailles, se serrer sur le pont d’un yacht à des milliers de kilomètres de drames anciens leur faisait l’effet d’un baiser perdu. Les coups, le sang, la douleur et la mort, Mc Cash était resté le même. Angélique lui pardonnait tout. Ils avaient croisé des poissons volants tout à l’heure, traînées de poudre scintillant sous la lune. Le bateau filait entre les vagues à sa vitesse de croisière, la mer était peu formée, inoffensive après ce qu’ils avaient vécu… Leurs langues aussi se délièrent.
L’idée était venue un soir à Angélique, après avoir baisé avec un type: monter son propre réseau de passeurs, un sauf-conduit pour la zone libre. Mais pour ça, elle avait besoin d’aide, et elle ne connaissait qu’un homme assez cinglé pour la suivre: Marco.
Si Zoé avait argué que le projet était beaucoup trop dangereux, l’avocat n’avait pas été long à convaincre. Il y avait son métier de fiscaliste, sa famille, ses contraintes volontaires, mais une part de lui était restée en mer, avec le capitaine Achab à la poursuite des cachalots, tous ces krakens qui peuplaient son imaginaire: son projet d’embarquer des réfugiés depuis la Grèce était une aventure folle qui valait tous les cap Horn.
Ils avaient fait un premier voyage à Athènes pour voir le voilier de course qui servirait au convoyage — un ancien barreur de l’America’s Cup basé au Pirée se séparait d’un magnifique Class 40, dont Marco signa vite la promesse de vente — et rencontrer leur contact en Grèce. Grand, athlétique bien qu’empâté par les années, les fêtes et les nuits trop courtes, Stavros avait l’œil unique qui pétillait d’une joie maligne.
— Tu me rappelles un autre borgne! avait clamé Marco à la cinquième tournée d’ouzo.
Mc Cash écoutait l’histoire par la voix d’Angélique, apaisée par les flots qui les éloignaient un peu plus de l’enfer, le ciré remonté pour affronter le vent de la nuit. Elle et Marco avaient guetté les réfugiées qui accostaient dans la baie de Zafeiri, jusqu’à la nuit où ils étaient tombés sur les passeurs… Angélique n’avait jamais tué personne. Mais devant le tri des filles et le négrier frappant la Malienne, la colère l’avait rendue folle. Comme si son passé africain lui remontait des entrailles, celui de leurs aïeux. Marco les avait tirées de là, et avait pris les choses en main. Carburant aux amphétamines, il se sentait prêt à couler Neptune. Vent arrière, le Class 40 surfait sur les vagues, répondait aux réglages au quart de tour. Des pointes à vingt nœuds. Marco goûtait les embruns-fusées qui s’envolaient le long de la coque, l’œil acéré vers l’horizon, jusqu’à ce que le Jasper leur coupe la route. Un pur moment de terreur qui dura tout le naufrage.
— Fatou m’a dit que vous vous étiez engueulés sur le pont, fit Mc Cash. Que Marco n’avait pas voulu grimper à bord du cargo.
— Oui, j’étais déjà harnachée mais il refusait de prendre le dernier filin qui aurait pu le sauver. Il disait qu’avec un peu de chance, les marins me prendraient pour une réfugiée, que j’avais encore une possibilité de m’en tirer. Je lui ai répondu qu’il était cinglé, mais il hurlait qu’il était le capitaine et que je n’avais qu’à obéir. Je lui ai crié qu’il aille se faire foutre, que je ne grimperais pas sans lui mais j’étais déjà accrochée au filin: les marins m’ont hissée sur le pont sans que je puisse rien faire… J’ai juste vu le cargo heurter violemment le voilier, qui s’est fendu sous l’impact. Marco ne bougeait pas, agrippé au bastingage. C’est la dernière image que j’ai de lui, soupira tristement Angélique. Le cargo a remis les moteurs et le voilier s’est engouffré sous la coque…
Les hélices géantes l’avaient broyé, éparpillant les débris au gré de la houle.
Un silence spectral ponctua le récit d’Angélique. Mc Cash fixait la mer sombre comme s’il lui en voulait, cherchant à comprendre l’attitude de son ami. Marco était endurant, physiquement et psychiquement prêt à encaisser les tempêtes et les coups durs, mais il ne savait pas s’il résisterait à un interrogatoire musclé, à la torture ou aux menaces de mort sur un de ses proches. Les passeurs d’Astipalea étaient de mèche avec un groupe mafieux puissant, assez en tout cas pour dépêcher un cargo avec un tireur à bord pour leur barrer la route et récupérer les fugitives… Mc Cash reconnut la folie généreuse de son ami: en refusant de grimper à bord, Marco assumait tous les torts et laissait à son équipière une chance de s’en sortir. De fait, les ravisseurs avaient pris Angélique pour une réfugiée. Sa peau noire, pour une fois, l’avait sauvée.
La mer cette nuit était calme. Le yacht naviguait à son rythme de croisière, Stavros aux commandes. Angélique frissonna.
— C’était qui, ce type-là, Varon Basha?
— Un trafiquant de chair humaine, répondit Mc Cash. Un businessman, et un profiteur de guerre.
Excision, voile intégral, crime d’honneur, soumission, esclavage sexuel, violences diverses, la haine des femmes au début du millénaire ne se limitait pas qu’au contrôle de leur libido et de la liberté d’en jouir. Les réfugiées qui avaient le malheur de tomber entre les mains de criminels comme Varon Basha poursuivaient leur calvaire dans les réseaux les plus glauques du Darknet et de la prostitution. L’Albanais n’avait pas parlé de Zamiakis avant de mourir mais Mc Cash ne songeait qu’à déguerpir.
Il avait d’abord fallu acheminer tout le monde à bord du yacht, rassurer les femmes sur leur sort, prendre le large avant que d’autres mafieux leur tombent dessus. Stavros ayant appelé Argyro et son mari, ce dernier les avait rejoints avec Khaled sur le ponton de l’hôtel où, après avoir embrassé sa jeune promise, ils avaient grimpé avec eux dans le zodiac. Le pêcheur grec avait récupéré sa barque et assuré qu’il tiendrait sa langue. Contraint de lui faire confiance, Mc Cash n’avait pas tergiversé. Une seule chose comptait, déguerpir.
Les réfugiées avaient investi les cabines, les salles de bains, s’arrangeaient avec le malheur. Elles étaient onze rescapées, dont trois blessées par balle. Ils naviguaient depuis deux heures sous la lune qui, comme eux, fuyait sous les nuages. Angélique éprouvait une sensation de déjà-vu, comme si l’échappée avec Marco se dédoublait dans le temps. C’était il y a un mois. Un siècle. Elle revoyait la petite Somalienne et les jeunes femmes qui l’avaient suivie dans sa folie. Son sacrifice. Qu’avaient-elles enduré pour ainsi faire face à la mort, quel désespoir incurable?
Angélique avait trouvé un ciré en bas. Il ne faisait pas particulièrement froid mais elle le tenait serré sur le pont arrière du yacht. Stavros maintenait le cap depuis la cabine de pilotage, son œil pirate aux nouvelles de l’horizon. Drôle de type que ce Grec… Mc Cash ne disait rien, assis tout près sur la banquette, n’osant la prendre par l’épaule alors qu’elle ne demandait que ça.
La mer se découpait sous les astres, ondulait en petites crêtes phosphorescentes. Angélique se sentait lasse après la montée d’adrénaline et les horreurs endurées, mais la présence de Mc Cash continuait de l’électriser. Il fumait, songeur, débraillé. Lui aussi redescendait doucement. Ils avaient à peine eu le temps de parler tous les deux.
— Tu espérais retrouver Marco sur l’île? demanda-t-elle bientôt.
— Non… Non, dit-il, je savais qu’il était mort. Il y avait un tueur sur le Jasper, qui m’a raconté le naufrage. Fatou aussi, plus tard.
— Ah.
— Non, c’est toi que j’espérais retrouver. Les autres filles, je m’en fous. Ce n’est pas nouveau, il ajouta.
Angélique ne savait pas s’il était sérieux.
— Je me trompe ou c’est une déclaration d’amour que tu me fais?
— Tu te trompes.
— C’est drôle, j’avais cru comprendre le contraire…
Elle l’asticotait. Comme avant.
— Il y a une différence entre te sauver la vie et te sauver de la mort, dit-il sur le même ton. Je ne supporte pas l’idée que tu n’existes pas, Angel: ça ne veut pas dire que je t’aime comme un débile.
Elle sourit doucement. Une façon de revenir au monde.
— Après quinze ans, c’est toujours l’image que tu as de l’amour?
— Non, c’est l’image que j’ai de moi.
Angélique opina sous son ciré.
— Toujours à se contredire, hein?
Parlait-elle de lui, ou d’eux? Les mains de Mc Cash tremblaient un peu. Trop d’émotions à la fois. Ou alors était-ce la brise insidieuse qui se glissait sous son polo taché de sang et le faisait frissonner? Angélique était là, si près de lui qu’il pouvait s’y coller, s’y fondre en l’étreignant, comme avant.
— En tout cas merci, dit-elle. Je ne sais pas comment mais je te revaudrai ça.
— Bah. Peut-être que tu aurais fait la même chose à ma place.
— Je ne crois pas, non. J’aime trop la vie pour prendre le risque de la perdre sur un coup de tête.
— Tu l’as fait pour ces réfugiées, objecta-t-il.
— Ce n’était pas un coup de tête. On avait tout préparé avec Marco et Zoé. Sauf de tomber sur ces salopards.
L’ombre de l’avocat passa dans le silence de vagues.
— Ma sœur est au courant?
— De quoi?
— Que tu as mis une île grecque à feu et à sang pour nous sauver, moi et les filles dont tu te contrefous?
Mc Cash écrasa son mégot sur la tablette en acajou. Elle était marrante.
— Non, dit-il.
C’était bon de retrouver sa voix éraillée, l’humour triple lame de ses phrases qui l’avait mis mille fois K-O. Il se tourna vers son visage parfumé d’embruns, ses lèvres pourpres, songea à l’embrasser, mais Angélique était retournée à des choses plus ordinaires.
— Stavros m’a parlé d’un ami juge qui était sur l’affaire.
— Un imbroglio, qu’ils ne sont pas près de démêler, avança-t-il en réajustant son bandeau.
— Toujours aussi optimiste, dit-elle dans un euphémisme.
— Tu as vu le monde dans lequel on vit? Reviens en France, tu vas voir comme les gens sont confiants dans l’avenir.
— Tu sais ce qu’on dit, «pessimiste par la raison, optimiste par la volonté».
— Pour une fois que je suis raisonnable, dit-il dans un demi-sourire.
— C’est parce que tu n’as aucune volonté. Il suffit juste de vouloir, Mc Cash.
Il soupira sous la houle.
— Hum… Ça n’a jamais été mon fort.
— Tu peux l’être quand tu veux. Ce que tu as fait pour moi, personne d’autre ne l’aurait fait.
Le borgne ne renchérit pas. Le jour naissait sur les crêtes, et l’île de Paros apparaissait, fantôme dans la brume qui mangeait l’horizon.
Ils étaient convenus de déposer les réfugiés sur une plage isolée, où le HCR les prendrait en charge. D’après Stavros, il y avait une permanence sur l’île, des gens susceptibles de les soigner en urgence, et de les aider. Les rescapés diraient que des passeurs les avaient laissés là, comme d’autres avant eux, sans mentionner aucun nom, en attendant des nouvelles de Kostas qui suivait l’affaire depuis Athènes. Mc Cash et Angélique ne comptaient pas faire de vieux os en Grèce. Même si Varon Basha et sa clique étaient des trafiquants d’humains, les flics allaient lui demander des comptes après la tuerie dans l’hôtel et le borgne n’avait pas envie d’en rendre.
Ils ne savaient pas si les employés du casino consignés dans les baraquements et les clients des yachts qui mouillaient dans la baie avaient entendu ou vu quelque chose, ils voulaient juste disparaître. Qu’on les oublie.
Le soleil se levait sur Paros. Ils trouvèrent une baie inaccessible par la route, une plage de galets désertée au petit matin où ils débarquèrent les réfugiés. Mc Cash pressa les dernières filles de descendre du zodiac, surveillant les crêtes. Un premier voyage avait permis de déposer les blessées sur le rivage, avec les téléphones portables de l’équipage et les numéros du HCR pour qu’on vienne les chercher. Khaled et Leïla ne quittaient plus les bras de l’autre. Les femmes s’étaient organisées durant la traversée. Mc Cash les regardait faire avec un mélange de circonspection et de soulagement.
Le yacht stationnait à cent mètres, abrité du vent, Stavros à bord paré à prendre le large. Il était temps de se quitter. Les blessées étaient allongées sur des dessus-de-lit en fourrure, un groupe d’éclopées revenues du néant. Au fond, Angélique avait raison, ces gens-là avaient tout bravé… Il sortit des billets de sa poche.
La clé crantée était bien celle d’un coffre, qu’il avait trouvé dans le bureau du casino, celui d’où Varon Basha était sorti alors qu’il jouait à la roulette. Mc Cash avait embarqué les papiers et l’argent liquide qui traînaient là, près de deux cent mille euros, qu’il avait divisés par le nombre de rescapés. Il passa rapidement dans les rangs, distribua les liasses sous leurs visages interdits. Dix mille euros à chacun; un coup de pouce pour le parcours qui les attendait.
Khaled et les femmes n’osaient parler en empochant l’argent, le regardant comme un messie. Pas trop le style de Mc Cash.
— Maintenant démerdez-vous, dit-il en guise d’adieux.
Le yacht les ramena au port du Pirée après une longue diagonale dans les eaux territoriales. Mc Cash aurait volontiers écrasé cette punaise d’Ektor, le passeur enfermé dans une cabine avec les marins du Sea Horse, mais le temps était compté et les juges trouveraient un autre moyen d’épingler Zamiakis.
Le passeport d’Angélique perdu lors du naufrage, ils restèrent deux jours à Athènes avant de recevoir une pièce d’identité, envoyée en express par sa sœur. Mc Cash s’était fait à sa présence à ses côtés, à ses regards douloureux lorsqu’elle évoquait la disparition de Marco et les détails sordides liés à sa détention, resserrant des liens qu’ils croyaient défaits, par petites touches. Angélique ne s’apprivoisait pas, et l’euphorie d’avoir échappé au pire avait fait place à une espèce de déprime qui s’estompait lentement. Le borgne la laissait refaire surface sans infléchir les motifs de sa rémission. Plusieurs vies étaient passées depuis leur séparation, qui chacune comptait triple. Il n’avait jamais cherché à revoir son ex-femme, préférait se dire qu’il la trouverait vieillie, tordue, moche, il se trompait, évidemment — Angélique était beaucoup plus belle à quarante ans qu’à vingt-cinq.
Il suffisait de la voir. Son parfum. La petite cicatrice au-dessus de sa lèvre. Sa peau noire sous son bustier, sa poitrine. Son odeur de brousse. L’éclat de ses yeux de miel quand elle croisait le sien, cette envie de la serrer contre lui une bonne fois pour toutes. Il repensait à ce qu’elle lui avait dit au sujet des réfugiées. Au fond peut-être qu’elle avait raison. Que sauver ces gens était une question de dignité humaine, cet humanisme raillé comme utopiste, angélique, justement.
Même si son combat était vain, qu’il en arriverait des centaines de milliers d’autres avec la bombe démographique qui couvait au Sahel — ils étaient quatre-vingts millions aujourd’hui, avec à peine de quoi manger sur un territoire saturé, ils seraient quarante millions de plus dans quinze ans: où iraient-ils, ces quarante millions de personnes sans espoir de vivre? Dans les bras de Boko Haram? Dans les écoles coraniques que l’Arabie saoudite construisait partout? En Europe? Sans même parler des guerres au Moyen-Orient, le problème des réfugiés n’était qu’un clapot face au tsunami migratoire qui se profilait.
Mc Cash avait profité de l’accalmie pour appeler Alice en Bretagne. Les choses ne s’arrangeaient pas avec Marie-Anne, elles semblaient même empirer. «Je reviens bientôt», avait-il assuré pour couper court. Angélique n’avait pas bronché en apprenant l’existence de sa fille. Un accident à l’entendre. Un accident d’amour, dont il s’était fait une spécialité… Enfin, l’ex-flic avait ratissé les papiers dans le coffre du casino sans savoir ce qu’ils contenaient, mais en découvrant leur contenu, Stavros et Kostas avaient trouvé du pain pour leur planche pourrie — une expression du borgne qui résumait l’état de la justice grecque.
Kostas avait remis les précieux papiers au juge anticorruption, qui dorénavant suivait l’affaire de manière officielle. Il y avait là de quoi prouver les liens entre le crime organisé et le consortium monté lors de l’acquisition du cap d’Astipalea, dont Zamiakis détenait la majorité des parts.
La tuerie de l’hôtel-casino défrayait la chronique mais s’il serait difficile de convaincre les clandestins de témoigner contre leurs bourreaux, le juge Lapavistsas avait appelé le maire d’Astipalea: questionné sur les travaux interrompus sur la piste dans le nord de l’île, Victor Kaimaki avait confirmé que les crédits européens avaient été bloqués lors du bras de fer opposant Syriza et la troïka et que, malgré la reddition du gouvernement, ils ne voyaient toujours pas la couleur de l’argent pour finir la route.
Quant au site hôtelier dans la baie de Mesa Vathy, il appartenait bien à un consortium à majorité grecque dont la vente avait été supervisée par un fonds gouvernemental, le Taiped, l’organisme d’État chargé de vendre les biens publics. Selon Kaimaki, tout s’était passé selon les règles, la mairie se chargeant simplement des papiers administratifs. Le maire n’avait pas dit si Yanis Angelopoulos, le président du Taiped, avait dirigé lui-même la transaction, si son ami Zamiakis ou un de ses émissaires lui avait donné une enveloppe pour faciliter la vente du cap et arrêter les travaux de la route pour dissuader les touristes locaux, mais la piste était brûlante et le juge jurait qu’il ne la lâcherait pas.
Kostas avait tenté de convaincre Mc Cash et Angélique de témoigner mais ils avaient refusé en bloc: ce n’était plus leur histoire.
Stavros les accompagna à l’aéroport d’Athènes, un matin de juillet écrasé de soleil. C’était étrange de se quitter après ce qu’ils avaient vécu.
— Ton look de vieille pute va me manquer, professa Mc Cash.
— Ta bonne humeur aussi! railla le Grec.
Ils se séparèrent sur le parking après une franche accolade et la promesse de se tenir au courant des suites de l’affaire. Enfin, Mc Cash sortit une enveloppe de sa nouvelle veste, qu’il tendit à Stavros.
— Tiens, dit-il, c’est ta part. Pour le dédommagement. Sans toi, je serais encore en train de bronzer à la terrasse d’un bar d’Astipalea.
Stavros ouvrit les pans de l’enveloppe, découvrit les billets de banque. Il y avait l’équivalent de dix mille euros en liquide, et quelques bijoux raflés dans le coffre du casino.
— Si c’est de l’or, ça devrait t’aider à remonter ta maison d’édition, avança Mc Cash.
L’intéressé hocha la tête, à la manière des Grecs.
— Merci, dit-il.
On appelait les passagers à la porte d’embarquement. Angélique le serra une dernière fois.
— Efcharisto, vieux pirate. La prochaine fois, trouve-nous une vraie île au trésor.
Stavros partit dans un rire sonore, mais il ne répondit pas. C’était son île.
Ils arrivèrent à Nantes un matin d’été caniculaire qui n’épargnait pas la Bretagne. Un retour en douceur, croyait-il. Angélique et Mc Cash sortirent de la zone de débarquement mais une mauvaise surprise les attendait: Yann Lefloc, le détective privé de la famille Kerouan.
Lefloc portait une veste à carreaux sur ses épaules de déménageur un peu trop porté sur la bière, son crâne dégarni luisait de sueur, fracassés par la portière de la Jaguar dix jours plus tôt, les deux ongles de sa main droite avaient d’abord noirci avant de tomber, mais le petit air satisfait qui traversait son visage n’augurait rien de bon.
— Alors Mc Cash, sourit-il en guise de bonjour, qu’est-ce qu’on fabriquait en Grèce?
L’Irlandais eut un rictus déplaisant — la sangsue ne le lâchait pas d’une semelle.
— Eh oui mon vieux, poursuivit Lefloc en voyant sa tête, je sais que tu as pris un vol pour Athènes la semaine dernière…
— C’est qui, ce type? maugréa Angélique.
— Le privé engagé par la famille Kerouan. Un naze.
— Bonjour Angélique. Je vois qu’on s’est réconciliée avec son ex… Venez donc dehors, nous serons mieux pour discuter.
Ils trouvèrent un coin de bitume à la sortie de l’aéroport, à l’écart des voyageurs pressés.
— Bon, abrégea Mc Cash, c’est quoi ton problème?
— Ce serait plutôt le tien, insinua Lefloc. Tu es parti en Grèce juste après qu’on a retrouvé une connaissance de Marc Kerouan assassiné chez lui, à Daoulas. Gilles Raoul, tu connais? Non? Parce que c’était pas beau à voir, il paraît… Il y avait un autre cadavre dans la salle de bains, avec la colonne brisée et une balle dans la tête. Un étranger, d’après ce qu’on m’a dit… Toi, tu en dis quoi?
— Je n’aime pas trop ta cravate, Lefloc. On dirait une saucisse.
— Tu riras moins quand je t’aurai collé les meurtres sur le dos.
— De quoi tu parles?
Lefloc n’eut pas besoin de consulter son carnet d’enquête, il était sur disque dur depuis la perte de ses ongles.
— Je vais vous raconter les choses à l’envers, mes mignons. Marc Kerouan, avocat fortuné, se rend en Grèce le 6 juin pour acheter le voilier de ses rêves. Mais il n’est pas seul, comme tout le monde le croit, puisque sa belle-sœur Angélique a pris le même vol. Comme Zoé, Angélique a obtenu la nationalité française en se mariant avec un autochtone, toi le borgne, et gagne un modeste salaire de travailleuse sociale. Angélique n’a pas grande perspective devant elle, ce qui n’est pas le cas de Zoé puisqu’elle a fait un beau mariage. Très liées, les sœurs décident de monter un coup fumant: Marc Kerouan se rendant à Athènes, Angélique, qui part souvent en mer avec l’avocat, se propose de l’accompagner. Marc Kerouan achète bien le voilier, un splendide Class 40, le 7 juin, puis il prend la mer et disparaît mystérieusement au large de l’Espagne sans qu’on retrouve son corps. Les recherches abandonnées, Marc Kerouan est déclaré disparu un mois plus tard, permettant à sa veuve de disposer de sa maison en attendant sa fortune personnelle, estimée à plusieurs centaines de milliers d’euros, hors patrimoine.
Angélique se retint de bondir.
— Tu as quoi dans le cœur, Lefloc, du foin? siffla Mc Cash.
— Laisse-moi plutôt continuer. Si Angélique avait été l’équipière de Marc Kerouan sur le voilier, elle aurait disparu en mer avec lui. Sa présence ici même signifie donc qu’elle est restée en Grèce, ceci pendant un mois. Qu’elle a organisé la disparition de son beau-frère dans des circonstances qui restent encore obscures, mais avec l’aide d’un ou plusieurs complices: un meurtre a priori parfait puisque, excepté sa sœur, personne ne sait qu’Angélique était avec lui. Elle reste planquée en Grèce pour qu’on n’associe pas son retour à la disparition de Marc Kerouan, fait la morte à Athènes en attendant de voir comment les choses se passent en Bretagne. Plutôt bien au départ, poursuivit le détective d’un air savant. Zoé joue son rôle de veuve éplorée mais les parents Kerouan se doutent de quelque chose et engagent un détective privé: moi. Je mets la pression sur Zoé. À partir de là, la machine se grippe. Marc Kerouan a-t-il parlé à des proches? Craignait-il quelque chose? La menace se faisant plus précise, les sœurs engagent l’ex-mari d’Angélique, un ancien flic à la dérive, pour faire le ménage. Gilles Raoul, un ami qui a régaté avec Marc, est retrouvé mort, électrocuté dans la baignoire de sa salle de bains. À ses côtés, un mystérieux homme des Balkans, lui aussi assassiné. Un Grec? Un homme complice du meurtre ou au contraire un témoin, tué alors que Marc venait révéler ce qu’il savait à l’ami Raoul? Mc Cash les liquide pour le compte des sœurs, et file en Grèce pour ne pas être mêlé au double meurtre de Daoulas. Vous n’avez pas lu les journaux depuis quinze jours, bien sûr puisque vous étiez à l’étranger, ajouta-t-il en mordant dans les mots, mais on ne parle que de ça… Pourquoi partir en Grèce, sinon pour retrouver son ex-femme, devenue sa complice de meurtre, et empocher la prime?
Angélique pâlissait de rage et d’incompréhension, comme si on crachait sur le cadavre de Marco.
— À combien s’élève le contrat pour Kerouan? s’échina l’autre. Vingt mille? Quarante mille euros? Pour Raoul et le Grec, tu as fait un prix de gros? Hein le borgne, ça t’a rapporté combien, ces trois meurtres?
Le côté théâtral de la diatribe lui montait au cerveau.
— Ce n’est pas trois personnes que j’ai tuées mais une bonne dizaine, répondit-il. Je peux te montrer comment on fait si tu veux.
L’émissaire de la famille Kerouan hocha la tête. Tout cela lui semblait clair comme de l’eau de roche. Mc Cash ne perdit pas de temps à lui dire qu’ils aimaient Marco comme un frère.
— Tu divagues, Lefloc, résuma-t-il.
— Ah oui: dans ce cas, qu’est-ce que tu fais ici?
— Je rentre de vacances, ça ne se voit pas que je suis bronzé? Rien de tel que la Grèce pour renouer avec son ex. Pas vrai Angel?
La Sénégalaise planta une bite imaginaire dans sa joue en guise de réponse.
— Ha ha! s’amusa le privé. Dis plutôt que tu viens prendre ta part du gâteau! Mc Cash, devenu tueur à la petite semaine pour le compte de deux sœurs vénales, quelle belle reconversion! La seule chose qui m’intrigue, enchaîna-t-il, c’est ce que vient faire le Jasper dans cette histoire…
Le regard de Mc Cash changea.
— Oui, ce cargo semble t’intéresser, je me demande bien pourquoi. Tu peux m’éclairer?
— J’ai toujours rêvé d’acheter un cargo pour me balader.
— Te casse pas: j’ai fini par poser quelques questions à Legouas, le responsable de l’ITF, au sujet du naufrage. Et figure-toi que Legouas m’a justement dit que tu étais venu lui poser des questions au sujet d’un navire bloqué au port de Brest: le Jasper… Pourquoi?
— Écoute, Joe-la-manucure, tu nous fatigues avec tes histoires de petits bateaux.
Le détective sentit qu’il avait tapé juste.
— On se reverra, dit-il d’un air entendu: bien plus tôt que vous ne l’imaginez.
— C’est ça.
Mc Cash prit Angélique par le bras.
— Tirons-nous avant que je lui marche sur la gueule.
Le vent sifflait par la vitre cassée de la Jaguar. Mc Cash conduisait sur la quatre-voies de Nantes, Angélique à ses côtés, comme n’importe quel couple en vacances. L’entrevue avec Lefloc avait fait l’effet d’une douche froide. La route défilait, monotone malgré le soleil éclatant. Encore cinquante kilomètres avant la départementale qui menait au sud du Finistère, où attendaient Zoé et Alice. Angélique boudait sur le siège voisin, ou faisait semblant. Le cauchemar de l’île était passé, mais difficile de savoir à quoi elle pensait tant elle avait l’habitude de battre le chaud et le froid. Une fille excessive, comme lui.
— Tu n’as pas un peu musique? demanda-t-elle bientôt.
— Il y a un cédé dans l’autoradio.
— C’est quoi?
— Je ne sais pas… Spoke Orkestra.
Elle poussa le bouton play, écouta les strophes s’égrainer au rythme de la guitare saturée, jusqu’à la fin de la chanson. Ce n’était pas la voix de son vieux copain D’, mais celle de Nada.
«Obsédé par ma splendeur de naguère
Je décidai pour apaiser mes nerfs
De faire l’amour avec mon revolver
Je me suis injecté un speed ball de barjot
Cinquante sacs d’héro, plus un demi de coco
Le cœur fissuré battant la chamade
J’étais enfin prêt pour la grande balade
Au bout d’un quart d’heure de flashs endiablés
Saisissant mon arme, je la caressai
Et dans ma bouche ouverte je rentrai le canon
Que je gratifiai d’une bonne fellation
Cette pipe magistrale faite à sa personne
Enchanta la queue de mon Smith et Wesson
Qui cracha la flamme de son feu d’acier
Entre mes mâchoires aux dents putréfiées…
Plus jamais seul
Plus jamais seul
Plus jamais seul
Avec une bastos dans la gueule»
Angélique s’ébroua sur le siège de la Jaguar.
— Dis donc, ça donne envie ton truc…
Le borgne sourit au volant, entendit qu’elle ôtait sa ceinture. Il se tourna vers elle. Ses yeux en amande étaient devenus espiègles, comme elle pouvait l’être parfois, mais il ne s’attendait pas à ça.
— En guise de remerciement, dit-elle, pour tout ce que tu as fait pour moi.
Angélique se colla à lui, ouvrit la braguette de son pantalon et, doucement, sortit le petit animal de sa cage, qui à l’air libre prit son envol. Mc Cash se cramponna au volant, subjugué. Elle se pencha vers son entrejambe en calant sa mèche rebelle sur son oreille, lécha en rond les crêtes de son gland, le sentit s’étendre dans sa bouche, l’asticota pour le mettre sous tension, puis sous haute tension, la langue comme un petit serpent de soie, joua de ses lèvres pulpeuses et bientôt l’avala tout entier. Les cendres de cigarette virevoltaient pollen dans l’habitacle. Enfin, quand sa bouche l’eut caressé à point, Angélique le branla entre ses lèvres pour goûter les gémissements bienheureux qui montaient en lui, jusqu’à l’infini.
Elle reçut la première giclée chaude dans la bouche, la seconde, aussi virulente, tapissa son palais merveilleux. Angélique garda son sperme au chaud, se redressa et cracha le tout par la vitre cassée.
Mc Cash frémissait encore quand elle essuya ses lèvres avec un mouchoir trouvé dans le vide-poches, visiblement contente de son coup. Le vent et la vitesse avaient moucheté la capote de sperme et de salive, une traînée de lait d’orgasme qui, sous le souffle brûlant de l’été, se figea dans la poussière.
Lui grésillait, les mains crispées sur le volant.
Angélique.
Un vent d’ouest cinglait l’océan, envoyait balader écume et mouettes assorties. Angélique longeait la grève, confuse. On appelait comment les sentiments qu’on éprouvait deux fois: des ressentiments?
La canicule de la journée avait viré à l’orage, comme dans le sud de la France. Si le climat se déréglait, il n’était pas le seul. Elle enfonça les mains dans ses poches. Besoin de marcher un peu pour faire le point. Ses retrouvailles avec sa sœur avaient été pleines d’émotions mais toute cette histoire l’avait ébranlée. Le naufrage. La mort de Marco. La séquestration avec les filles. Mc Cash, qui les avait sorties de là. Que faire de tout ça?
Avec le soir, les rues du village s’étaient vidées, les vieux réfugiés dans les églises ou dans le souvenir qu’ils en avaient, quand le temps s’écoulait encore au rythme des moissons. C’était fini. Les vieux n’avaient plus de place, on les avait poussés sur les bords, à la marge d’un monde 2.0 dont ils ne comprenaient même pas l’intitulé.
La grand-mère d’Angélique était morte au large de Goré où elle avait aidé ses petites-filles à grandir, il y a longtemps déjà, pour ainsi dire à une autre époque. Ce n’était plus seulement une question de siècle. L’Afrique n’était pas rentrée dans l’histoire que d’autres avaient écrite pour elle, les mêmes toubabs hargneux avaient bâti le monstre Amérique avec la sueur, les bras et le sang des siens, ils revenaient sans cesse lui reprocher de rester là à cuire au soleil, les yeux crevés et pleins de mouches, refusant de se prendre en main, enfant nain incapable de grandir. Temps immobile de l’Afrique. Ceux qui voulaient quitter cet état étaient traités comme du bétail, du zébu promis au sacrifice s’égrainant du Sahel au Moyen-Orient, partant seuls ou en groupe à travers les déserts et les mers pour rattraper cette vitesse blanche qui les fuyait, de pauvres fous: on ne s’empare pas d’un concept à pied.
Savaient-ils même ce qu’était un concept?
Ils bouffaient du mil, des tubercules, croyaient aux marabouts, à Dieu parfois. L’Occident les excusait, après tout Dieu était à tout le monde, et si les Africains n’y comprenaient rien, quelques danses ou chants évangélistes rappelaient qu’ils en avaient besoin. Du moment qu’ils restent chez eux avec leur millet, leur manioc et leurs yeux bourdonnant de mouches, l’Occident pouvait continuer à déplorer leur condition — la misère, ça se travaille mon vieux. Quant à ceux qui n’étaient pas morts en route, dans la mer ou les déserts, ceux qui étaient passés à travers le goulot faisaient bien de s’essuyer les pieds avant d’entrer en Europe, merci.
Angélique était d’humeur sombre. Elle devrait pourtant être heureuse d’être vivante. Encore vivante. Le soleil était tombé sur sa ligne d’horizon, emporté par l’orage qui déboulait de l’océan. Mc Cash les avait sauvées d’une mort certaine, elle et les réfugiées d’Astipalea, alors pourquoi se sentait-elle si triste? Parce qu’elle l’aimait (de nouveau, encore, toujours, à jamais, aucun mot ne lui convenait), parce que les années avançaient à reculons et qu’elle se sentait prise au piège?
Elle marcha le long de la grève, le visage fouetté par les bourrasques marines.
Bientôt sept heures du soir. Le temps immobile. Celui du destin qui l’attendait.
Mc Cash avait déposé Angélique chez sa sœur sans s’éterniser — les voyant arriver, Ali le chien avait bondi le premier sur la porte du portail, Zoé accourait à sa suite et le borgne n’aimait pas les effusions familiales — ni les clébards. Elles seraient de toute façon mieux sans lui. Il avait bu une bière dans un PMU du centre de Brest où les pochards locaux se perdaient dans la mousse, le temps de retrouver ses repères. La tension redescendait sans palier au fond des abysses. Enfin, il régla quelques problèmes logistiques — hôtel, banque, poste pour la dette de Bob, le flic qui lui avait fourni les fadettes de Marco — avant de filer à Plougonvelin, où il avait laissé Alice.
Marie-Anne Kerouan attendait sur le pas de la porte, dans le style camionneuse qu’elle se donnait parfois pour marquer son courroux. Elle avait les cheveux en bataille, les yeux sortis de leurs orbites, comme son frère lorsqu’il faisait le con. La comparaison s’arrêtait là. Mc Cash appréhendait de la revoir après la demi-douzaine de textos incendiaires envoyée depuis qu’elle gardait sa fille. De fait, à peine entré dans sa maison, il essuya une volée de bois vert au sujet d’Alice: voleuse, menteuse, égoïste, sournoise, fouteuse de merde, une «salope» qui disait les pires méchancetés à la meilleure copine de Julie dès que celle-ci avait le dos tourné, la pauvre gamine est partie en pleurs l’autre jour, c’était la première fois qu’elle voy…
— Écoute, la coupa Mc Cash, je suis fatigué, là. Où elle est?
— Là-haut, répondit Marie-Anne, dans la chambre de Julie. Mais je te préviens, je ne veux plus voir cette peste!
— Oui, bon, ça va.
La journée avait été longue et il avait d’autres priorités que de se voir adresser des reproches au marteau piqueur par une hystérique.
Les Pussy Riot résonnaient dans la chambre des filles, par-dessus quelques rires qui stoppèrent sitôt qu’il toqua à la porte. Il trouva Alice sur le lit de Julie, en pleine partie de Bonne Paye, pieds nus et en short noir, un tee-shirt Bowie époque Ziggy Stardust sur le dos. Les préados se turent en voyant le borgne entrer dans la chambre, comme si tous les oiseaux de malheur perchaient sur son épaule.
— Salut les filles.
Son air faussement badin ne trompa personne, même pas lui-même. Alice répondit à son bonjour en souriant bravement mais il sentait bien qu’elle était mal à l’aise.
— Julie, tu peux nous laisser deux minutes? dit-il pour couper court.
La gamine obéit, un regard contrit vers Alice.
— Bon, j’ai discuté avec Marie-Anne, fit-il quand elle eut fermé la porte. Qu’est-ce que c’est que ce bordel?
— Je te jure que je comprends pas pourquoi elle est comme ça avec moi, renvoya Alice sur le lit.
— «Comme ça», ça veut dire quoi?
— Ben, je ne sais pas, dès que je fais quelque chose, ça ne va pas, elle me reprend tout le temps, pour n’importe quoi! débita la gamine pour masquer sa nervosité. J’ai prêté du maquillage à Julie hier, on s’est fait traiter de putes. C’est comme ça qu’elle nous parle. Ou alors dès que quelqu’un vient à la maison, elle hurle dans le salon en me pourrissant alors qu’elle sait très bien qu’on entend tout dans la chambre.
— Parce que tu n’as rien volé, peut-être?
— Mais je volerais quoi? C’est elle qui invente!
Mc Cash voulait croire à sa bonne foi mais il en avait marre qu’on lui mente.
— Écoute Alice, c’est la parole d’une ado contre celle d’une adulte: tu perds à tous les coups. Dis-moi la vérité, qu’on en finisse avec cette histoire.
— Mais papa, je te jure!
— Bon Dieu, s’irrita-t-il, tu peux me dire pourquoi Marie-Anne inventerait des choses pareilles?
— Parce qu’elle est totale névrosée! C’est même toi qui le dis! rétorqua la préado. Et puis voler qui, Julie? On s’entend super bien, pourquoi je lui volerais quelque chose?!
Les larmes perlaient à ses cils de girafon. Mc Cash sentit qu’il se faisait avoir. Il alla chercher Julie, qui traînait dans le couloir en faisant semblant de ne pas écouter aux portes.
— On t’a volé quelque chose? lui demanda-t-il.
— Eh bien… Heu…
— Ah, tu ne vas pas t’y mettre toi aussi! Réponds simplement à mes questions et tout ira bien. Alors?
— Ma mère a retrouvé un cédé à moi dans le sac d’Alice, expliqua bientôt la gamine. Elle a pensé qu’elle me l’avait volé.
— Un cédé de qui?
— Beyoncé.
— Je ne sais même pas qui c’est… Tu aimes ça, Beyoncé? dit-il à Alice.
— Bof.
— Il ne s’est quand même pas transporté tout seul jusqu’à ton sac, ce cédé, grogna-t-il. Et la copine de Julie, c’est quoi cette embrouille? Il paraît qu’elle est repartie en pleurs l’autre jour.
— Je ne sais pas! répondit Alice.
— Elle invente encore, peut-être?
Cette discussion commençait à lui taper sur le système. Il se tourna vers Julie.
— Bon, qu’est-ce qui s’est passé avec ta copine pour qu’elle parte dans cet état?
— Victoire? Mais ce n’est même pas une copine à moi, c’est nos mères qui sont copines! fit Julie. Elle veut toujours que je joue avec mais Victoire est chiante, toujours en train de se plaindre qu’elle a mal au ventre, que ceci que cela, elle ne parle que de l’argent de son père et chiale dès qu’on lui dit un mot de travers, pff!
Mc Cash ne s’attendait pas à ça. En tout cas, la nièce de Marco n’avait pas sa langue dans sa poche.
— Alors pourquoi ta mère traite Alice de pute?
— Parce qu’on se maquille! répondit Julie, décidée à défendre sa copine. C’est pour ça qu’elle nous traite. Ma mère n’aime pas les filles, c’est pas nouveau! Elle se plaint de sa mère tout le temps, qui la harcelait et tout, mais elle est pareille avec moi!
Père, ex-flic ou simple témoin de la maladie humaine, Mc Cash sut au ton employé que cette mioche disait la vérité. La banale et lamentable vérité du parent qui reproduit le mal subi sur sa progéniture… «Celui qui voit le monde laid et mauvais s’empresse de s’en venger», disait Nietzsche dans son souvenir: Alice en avait fait les frais.
Une rage sourde lui remonta des tripes.
— Dites-vous au revoir, les filles, dit-il: nous, on s’en va.
Mc Cash aida Alice à regrouper ses affaires dans son sac, déposa un baiser sur la joue de Julie en lui souhaitant bonne chance dans la vie.
Marie-Anne attendait en bas, renfrognée mais contente du savon que la gamine avait subi. Puis elle croisa le regard du borgne qui revenait vers le salon et déchanta.
— Tu sais quoi, Marie-Anne? asséna-t-il à la face de la camionneuse. Julie fera comme toi: elle fuira sa mère à la première occasion. Bientôt. Sauf que ta fille a l’air moins conne que toi, et elle aimera la vie. La vie sans toi. Ça lui fera des vacances à elle aussi.
Il planta la sœur de Marco au milieu des tapis indiens, traversa le salon et prit la main d’Alice, qui recomptait les carrelages dans l’entrée. C’était la première fois — sa petite main chaude.
Il attendit d’être dehors pour lâcher ce qu’il avait sur le cœur.
— Je suis désolé d’avoir douté de toi, Alice. Je ne pouvais pas savoir que cette vieille sorcière mentirait.
— Ben putain, je suis soulagée!
— Dis donc, il va falloir essayer de parler un peu mieux si tu veux devenir une lady.
— Une femme normale, ça me suffira.
Mc Cash sourit — voilà que sa fille parlait comme lui…
Ils roulèrent jusqu’à l’Hôtel de la Baie des Trépassés, cent kilomètres plus au sud, où il avait réservé deux chambres pour la nuit. Alice le questionnant sur son enquête, il la baratina au mieux, lui parla d’Angélique, à coups de demi-vérités qui bout à bout faisaient une histoire plausible. La petite acquiesçait sur le siège humide, contente de retrouver son père. Enfin, elle oublia ce qui les avait séparés pour revenir à ce qui l’intéressait, le présent.
— Et… Heu… Au fait, dit-elle, pour le chat…
— Le chat?
— Celui qu’on prendrait si je m’amusais avec Julie…
— J’étais bourré quand j’ai dit ça, non?
— Non, c’était le matin, quand tu m’as laissée chez la sorcière.
— Elle m’avait jeté un sort, tu sais comment c’est.
— C’est pas drôle, le rabroua Alice. On en a même parlé au téléphone, la semaine dernière! Tu m’as promis.
— OK, dit-il pour la calmer, on verra ça quand on aura trouvé un point de chute.
— Une maison?
— Oui.
— Avec un jardin?
Elle s’enthousiasmait facilement, oubliant tout avec une vitesse qu’il lui enviait.
— Oui, dit-il. Tu pourras y mettre tous les bestiaux que tu veux. Des chats, des chiens, des vaches…
— Ha ha!
Il disait n’importe quoi pour la rendre un peu heureuse, et son rire cristallin lui fendait les os.
La journée touchait à sa fin lorsqu’ils atteignirent l’Hôtel de la Baie des Trépassés. Mc Cash dégringolait de fatigue mais fit l’effort de rester éveillé jusqu’au dîner. Alice n’avait jamais mangé de homard ni bu de champagne de sa vie; il commanda une bouteille dans la foulée de la première, puis, les homards s’avérant trop petits pour leur appétit, ils goûtèrent la langouste, moins fine mais plus exotique, qu’il avala avec un pouilly grand cru et quelques cognacs hors d’âge pour accompagner le café qui, vu son état d’épuisement, ne lui ferait plus rien.
L’addition serait corsée mais Mc Cash s’en fichait: il dormit dix heures de suite et se réveilla le lendemain, presque de bonne humeur. Ce n’était pas si fréquent. Il prit une douche, vit dans le miroir de la salle de bains que sa plaie se résorbait, s’habilla d’un pantalon noir et d’une chemise bleue couleur de ses yeux.
Alice avait déjà pris son petit déjeuner quand il sortit sur la terrasse de l’hôtel. L’océan grondait en déboulant dans la baie, un vent frais fouettait l’encolure des vagues sous un soleil frémissant. Elle vit les clés de la Jaguar qu’il tenait à la main.
— Tu vas où, à un mariage?
— Plutôt crever. Non, je vais juste régler un truc.
— Quel genre de truc?
La gamine se méfiait.
— Un truc avec Angélique. Le dernier, promis.
L’orage de la nuit avait fait place à un ciel changeant. Mc Cash n’avait pas eu le temps de remplacer la vitre cassée de sa Jaguar, le siège était encore imbibé et ce n’était pas le maigre soleil qui allait le faire sécher. Il claqua la portière et se dirigea vers la longère.
Zoé avait réintégré la maison familiale de Penmarc’h avec sa fille sans plus se soucier des fantômes qui pouvaient y rôder, et accueillait sa sœur le temps qu’elle se remette. Sa voiture était garée devant le garage, à l’ombre du grand chêne, mais pas celle de Zoé. Mc Cash ne savait pas ce qu’il dirait à Angélique, s’il venait lui faire ses adieux ou lui demander de partir avec eux. Alice avait besoin d’une mère — il était nul en père, il l’avait dit. Certes, la Sénégalaise n’était pas un modèle courant, il fallait s’accrocher aux branches quand passaient les tempêtes, mais elle était rock dans son genre, le cœur au larsen, et au maximum du voltage quand il s’agissait des autres. Mc Cash lui avait refusé un enfant lorsqu’ils étaient mariés, sous prétexte qu’il n’en voulait pas: Angélique voudrait peut-être celui d’une autre. Une famille vraiment nucléaire…
Quelques abeilles l’escortèrent dans la lumière éclatante du jardin, ajoutant à la confusion de son esprit. La terrasse était vide mais les baies vitrées grandes ouvertes; il entra par la porte coulissante et trouva Angélique qui s’affairait dans le salon, déplaçant des meubles. Elle portait une robe moulante noire, une paire de ballerines, et s’était légèrement maquillée.
— Salut Angel.
— Salut Mc Cash.
C’était la première fois qu’ils se retrouvaient dans la vraie vie, loin des trafics et des morts. Il fit un bref panoramique autour d’eux.
— Tu n’as plus de chien?
— Non. Je l’ai refourgué aux puces.
La lionne était d’humeur blagueuse.
— Tu as meilleure mine qu’hier, enchaîna Angélique. Tu as revu ta fille?
— Oui, elle m’a reconnu grâce au bandeau.
— Ha ha! Alors, elle va bien?
— Beaucoup mieux depuis que je suis passé la chercher, répondit son père.
— Ça ne s’est pas arrangé avec Marie-Anne, on dirait.
— Non. Vous feriez d’ailleurs bien de vous méfier, grogna-t-il, encore échaudé par l’épisode de la veille. Marie-Anne déteste ses parents mais elle serait capable d’être dans leur camp.
— Tu penses à quoi, l’héritage de Marco?
— L’argent rend souvent con, il suffit de voir ceux qui en ont.
— Tu dis ça pour me plaire.
— Oui. Zoé n’est pas là?
— Non, elle passe la matinée avec sa fille au centre aéré. Pourquoi, tu as des nouvelles des Kerouan?
— Non, répondit Mc Cash. Mais ils ne laisseront pas ta sœur disposer des biens de Marco sans broncher. Dans un cas de disparition, il faut au moins un an pour que l’administration enregistre le décès. Lefloc va vous harceler, la prévint-il.
— Je lui tordrai le cou, fit Angélique, comme un poulet.
La Sénégalaise ne riait qu’à moitié. Mc Cash sortit une enveloppe de sa veste, qu’il lui tendit.
— Tiens, au fait, dit-il, c’est pour toi.
— C’est quoi?
— Ta part du fric raflé au casino. On partage tout, tu te souviens…
Il y avait dix mille euros en liquide, comme pour les autres réfugiés. Elle envoya balader l’enveloppe sur le canapé.
— Merci.
Mc Cash ne dit rien, il avait gardé le triple pour lui et Alice. Leurs regards se croisèrent une première fois, et chacun comprit que l’autre hésitait. Il parla le premier.
— Tu vas faire quoi, maintenant? Reprendre l’antenne RESF de Douarnenez?
Angélique haussa les épaules, dévoilant une bretelle de soutien-gorge.
— Je ne sais pas encore… Je vais d’abord aider Zoé à changer la déco de la maison, après on verra. J’ai un studio sans intérêt à Douarn’, je ne suis pas pressée de le retrouver. Et puis, j’ai réfléchi ces derniers jours, ajouta-t-elle. Et je ne suis pas sûre que les choses puissent être de nouveau comme avant. Je veux dire, avant le naufrage… Je repense toujours au visage de Marco sur le voilier, à ses yeux de dingue qui m’adjuraient de grimper sur le cargo. Il n’y avait pas du reproche mais de la désolation. Il avait une femme, une petite fille, et moi j’ai tout cassé pour des sœurs inconnues. Je… Je crois que je me suis fourvoyée. La rage est un sentiment explosif, ajouta-t-elle, mais elle aussi mauvaise conseillère. Marco est mort par ma faute, et je n’ai rien changé au monde: les réfugiés récupérés à Astipalea ne sont jamais arrivés en Bretagne, certains ont été tués et les autres s’entassent dans un camp de fortune, comme des milliers d’autres. Je voulais changer le monde mais c’est le monde qui m’a changée.
Mc Cash sentait l’émotion d’Angélique à fleur de peau.
— Tu as fait ce que tu croyais être bon, non?
— C’est fini.
— Il y a toujours du bon, quelque part. Des lendemains.
— Des lendemains? fit-elle dans un rire amer. C’est toi qui me dis ça?
Une grêle noire tomba sur les épaules de Mc Cash. Angélique ne le quittait pas des yeux — ça le rendait presque beau… Ils s’observèrent un instant qui durait depuis quinze ans, au milieu de ce salon que l’été rendait un peu plus vide. Il la revoyait dans la rue, au début, avec ses pantalons en vinyle et son sourire de chatte qui miaulait pour lui, le bonheur simple de la tenir contre son épaule, toutes ces nuits où ils s’encastraient mélodrame, redoutant déjà de se quitter. Angélique le revoyait l’autre nuit quand il avait fait irruption dans la chambre capitonnée de l’hôtel, quand sa vie ne valait rien et qu’il l’avait sauvée quand même, surgissant du néant comme un monstre fabuleux, un cyclope qui avait semé la mort sur l’île de malheur, pour ses beaux yeux.
Elle fit un pas vers lui.
— Tu crois qu’il y a une suite à cette histoire, Mc Cash?
Le borgne se méfiait — ce genre de lionne avait vite fait de vous envoyer valser dans les broussailles, les crocs enfoncés dans la gorge — mais Angélique se colla à lui et l’embrassa doucement, des étoiles dans les yeux.
— Viens, chuchota-t-elle. Viens…
À vingt ans, le corps suit; à cinquante, il faut lui demander poliment. Mais Angélique allait toujours trop loin, trop vite. Ils s’embrassèrent en reculant, renversèrent le vase et les fleurs desséchées sur la table, elle le tenait entre ses cuisses pour le mener et s’étendit enfin sur le sofa, haletante. Elle sentait son érection contre son pubis, ses grandes mains qui pétrissaient ses seins à travers la robe, mais elle soufflait à son oreille, «Non… non…», tout en le pressant contre elle. Mc Cash resta confus, maladroit, sans comprendre où elle voulait en venir; elle gémissait, «Non… non…», gesticulait comme un ver coupé en deux sur le canapé, leurs cœurs pompaient le désir à plein régime, machine arrière toute, sexes accolés pourtant, ses bras d’ébène happant l’air comme pour se sauver du monstre: «Non… non!»
Mc Cash en avait la tête qui tournait. Quinze ans sans ce corps aimé le faisaient rêver, à la fougue de leurs baisers il avait cru le désir partagé, mais ses gémissements intempestifs coupaient tout élan.
— Bon, tenta-t-il de la recadrer, tu veux faire l’amour, oui ou non?
— Oui!
Il retroussa sa robe pour caresser ses cuisses, ses cuisses douces, entreprenantes, résista à l’envie de la manger crue, d’enfouir son visage entre ses jambes pour la goûter tout entière, il la caressa encore pendant qu’elle faisait sauter les boutons de son pantalon, plongea doucement sa main contre son sexe délicat, le sentit humide sous ses doigts, ses doigts de fée, comme elle lui disait à l’époque.
Leurs vêtements volèrent supersoniques à travers la pièce; ils se retrouvèrent la peau sens dessus dessous à se délecter, un moment qui ne demandait rien à personne et surtout pas à eux, l’un contre l’autre enfin. Mc Cash voulait l’étreindre encore, comme avant, ne plus la lâcher, l’amour suspendu au fil séchait là depuis longtemps, c’était sûr, mais la passion qui les unissait sur le canapé renversé du salon vira de bord quand Angélique attrapa ses testicules.
Elle les malaxa comme on arrache la tapisserie, tant qu’il en eut le souffle coupé, puis elle le masturba vite et fort, le décalottant méchamment. Mc Cash pouvait à peine ouvrir la bouche, une enclume dans le bas du ventre. Enfin, quand il fut à point, elle grimpa sur lui sans le quitter des yeux ni relâcher le martyre de ses bourses. Elle se l’enfonça jusque-là, avec ses pupilles qui semblaient lui dire «Regarde, petit Blanc: regarde comme je t’aime!».
La lionne le tenait dans sa gueule: il lui suffisait de serrer un peu plus. Alors, quand elle sentit monter la chaleur tragique, quand elle sut qu’elle allait jouir et qu’elle n’y pourrait plus rien, Angélique relâcha son étreinte sur ses bourses pour mieux cueillir l’extase qui déboulait dans son corps. Elle eut un cri comme un éclair à retardement, avant d’éclater en sanglots.
Des torrents de larmes, qui inondèrent ses joues cramoisies et semblaient ne plus pouvoir s’arrêter…
Mc Cash roula sur le sofa défloré, le cœur dans la gorge.
Putain, toujours aussi cinglée, celle-là.
Le ciel s’était agrandi à l’heure de midi. Mc Cash sortit de chez Zoé, des hirondelles dans le sang.
Il y pensa tout le trajet.
À tout ce qu’il venait de vivre avec Angélique, ou plutôt à ce qu’ils venaient de ne pas vivre, toute cette impuissance, ces étoiles mal alignées, festival d’occasions ratées d’un amour qui n’existait qu’en rêve…
Saudade, la nostalgie du possible. Mc Cash avait espéré retrouver son amour perdu mais le passé ne se rattrape pas; quand il nous a filé entre les mains, il s’en va s’imaginer d’autres présents, sans nous. Angélique faisait partie de ce rêve, une vie parallèle faite d’illusions, de fausses croyances, de mythes effondrés. Il n’y avait aucun futur, et rien à espérer. Mc Cash était seul, il l’avait toujours su. Le petit mécano amoureux qu’il s’était fabriqué ne tenait pas, la preuve, les boulons s’étaient fait la malle à la première incartade. Il ne lui restait que les vis enfoncées bien profond, et le sentiment d’être passé à côté de lui-même. Angélique.
Au fond, la violence les suivait depuis l’enfance, et ne les quitterait jamais. Quel gâchis…
La Jaguar lambina dans les rues d’Audierne, fit ronfler ses douze cylindres pour doubler les engins agricoles, coupa avant la pointe du Raz pour atteindre la baie des Trépassés.
Un ciel de traîne se mariait aux couleurs de l’océan et il était bien le seul. Mc Cash claqua la portière, marcha jusqu’à la plage en respirant le grand air du large, pour ravaler ses larmes.
Alice attendait le long du ruisseau qui s’écoulait vers les vagues, les rouleaux bouillonnants où des surfeurs maladroits s’échinaient. Elle portait un short en jean noir et le tee-shirt Bowie que lui avait donné Julie. Penchée sur le sable, elle ne l’avait pas vu, mais la gamine sentit la présence de son père dans son dos et se redressa.
— Ça y est, sourit-elle, tu as réglé tes affaires?
— Oui… Oui.
Alice épousseta le sable fiché sur son short, l’œil inquisiteur. Son père n’avait pas l’air dans son assiette, on aurait même dit qu’il allait pleurer. Des embruns salés revenaient du rivage, épousant leur silence. Mc Cash soupira, comme si un trop-plein d’émotions lui comprimait la poitrine et, de guerre lasse, se tourna vers la Jaguar qui séchait près de la dune. Il ne savait pas où ils iraient tous les deux mais il trouverait, n’importe quoi loin d’ici où crevaient ses fantômes. Aussi sûr que seule cette gamine le tenait en vie.
— Viens, dit-il, on se casse.