— Mais quand on est jeune il faut voir des choses, amasser de l’expérience, des idées, s’ouvrir l’esprit. “Ici !” interrompis-je. “On ne sait jamais ! C’est ici que j’ai rencontré M. Kurz.”
Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses. Je vois clair dans mon enfance, dans ma vie de chiot à Tanger ; dans mes errances de jeune clébard, dans mes gémissements de chien battu ; je comprends mon affolement auprès des femelles, que je prenais pour de l’amour, et je comprends surtout l’absence de maître, qui fait que nous errons tous à sa recherche dans le noir en nous reniflant les uns les autres, perdus, sans but. À Tanger je faisais cinq kilomètres à pied deux fois par jour pour aller regarder la mer, le port et le Détroit, maintenant je marche toujours beaucoup, je lis aussi, chaque fois plus, façon agréable de tromper l’ennui, la mort, de tromper la pensée elle-même en la distrayant, en l’éloignant de la vérité, la seule, qui est celle-ci : nous sommes des animaux en cage qui vivons pour jouir, dans l’obscurité. Je ne suis jamais retourné à Tanger, pourtant j’ai croisé des types qui rêvaient de s’y rendre, en touristes, louer une jolie villa avec vue sur la mer, boire du thé au Café Hafa, fumer du kif et baiser des indigènes, des indigènes masculins la plupart du temps mais pas exclusivement, il y en a qui espèrent se taper des princesses des Mille et Une Nuits, je vous assure, combien m’ont demandé si je pouvais leur arranger un petit séjour à Tanger, avec kif et autochtones, pour se reposer, et s’ils avaient su que le seul cul que j’ai dévisagé avant d’avoir dix-huit ans c’est celui de ma cousine Meryem ils en seraient tombés par terre ou ne m’auraient pas cru, tant ils associent à Tanger une sensualité, un désir, une permissivité qu’elle n’a jamais eue pour nous, mais qu’on offre au touriste moyennant espèces sonnantes et trébuchantes dans l’escarcelle de la misère. Dans notre quartier, il n’en venait aucun, de touriste. L’immeuble où j’ai grandi n’était ni riche ni pauvre, ma famille non plus, mon paternel était un homme pieux, ce qu’on appelle un homme bien, un homme d’honneur qui ne maltraitait ni sa femme, ni ses enfants — à part quelques coups de pied dans le fondement de temps en temps, ce qui n’a jamais fait de mal à personne. Homme d’un seul livre, mais un bon, le Coran : c’est tout ce dont il avait besoin pour savoir ce qu’il devait faire dans cette vie et ce qui l’attendait dans l’autre, prier cinq fois par jour, jeûner, faire l’aumône, son seul rêve c’était d’aller en pèlerinage à La Mecque, qu’on l’appelle Hadj, Hadj Mohsen, c’était sa seule ambition, ça lui était égal de transformer à force de travail son épicerie en supermarché, ça lui était égal de gagner des millions de dirhams, il avait le Livre la prière le pèlerinage et point ; ma mère le révérait et alliait une obéissance quasi filiale à la servitude domestique : j’ai grandi comme ça, dans les sourates, la morale, les histoires du Prophète et des temps glorieux des Arabes, je suis allé dans une école tout à fait moyenne où j’ai appris un peu de français et d’espagnol et chaque jour je descendais avec mon pote Bassam vers le port, dans la partie basse de la Médina et au Grand Zoco reluquer les touristes, dès qu’on a eu du poil aux couilles avec Bassam c’est devenu notre principale activité, mater l’étrangère, surtout l’été quand elles mettent des shorts et des jupes courtes. L’été il n’y avait pas grand-chose à foutre, de toute façon, à part suivre des filles, aller à la plage et fumer des joints quand quelqu’un nous passait un bout de kif. Je lisais de vieux romans policiers français par dizaines, que j’achetais d’occasion pour quelques pièces chez un bouquiniste, des romans policiers parce qu’il y avait du cul, souvent, des blondes, des bagnoles, du whisky et du fric, toutes choses qui nous faisaient défaut autant que rêver, coincés que nous étions entre les prières, le Coran et Dieu, qui était un peu comme un deuxième père, les coups de pied au derche en moins. On s’installait en haut de la falaise face au Détroit, entourés par les tombeaux phéniciens, qui n’étaient que des trous dans le roc, remplis de paquets de chips et de boîtes de Coke plutôt que de macchabées antiques, chacun un walkman sur les oreilles, et on regardait le va-et-vient des ferries entre Tanger et Tarifa, pendant des heures. On s’emmerdait ferme. Bassam rêvait de partir, de tenter sa chance de l’autre côté comme il disait ; son père était serveur dans un restaurant pour richards du front de mer. Moi je n’y pensais pas trop, à l’autre côté, à l’Espagne, à l’Europe, j’aimais ce que je lisais dans mes polars, mais c’est tout. Avec mes romans j’apprenais une langue, des pays ; j’étais fier de les connaître, de les avoir pour moi seul, je n’avais pas envie que ce lourdaud de Bassam me les pollue de ses ambitions. Ce qui me tentait surtout à l’époque c’était ma cousine Meryem, la fille de mon oncle Ahmed ; elle vivait seule avec sa mère, sur le même palier que nous, son père et ses frères travaillaient dans l’agriculture à Almería. Elle n’était pas très jolie, mais elle avait de gros seins et des fesses rebondies ; à la maison elle portait souvent des jeans moulants ou des robes d’intérieur à demi transparentes, mon Dieu, mon Dieu elle m’excitait terriblement, je me demandais si elle le faisait exprès, et dans mes rêveries érotiques avant de m’endormir je m’imaginais la déshabiller, la caresser, mettre mon visage entre ses seins énormes, mais j’aurais été incapable de faire le premier pas. C’était ma cousine, j’aurais pu l’épouser, mais pas la tripoter, ce n’était pas bien. Je me contentais de rêver, d’en parler avec Bassam, au cours de nos après-midi à contempler le sillage des bateaux. Aujourd’hui elle m’a souri, aujourd’hui elle portait ceci cela, je pense qu’elle avait un soutien-gorge rouge, etc. Bassam hochait le chef en me disant elle te veut, c’est sûr, tu la branches, sinon elle ne ferait pas ce numéro, quel numéro je répondais, c’est normal qu’elle mette un soutien-gorge, non ? Oui mais rouge, mon vieux, tu te rends compte ? Le rouge c’est pour exciter, et ainsi de suite pendant des heures. Bassam avait une bonne tête de pauvre, ronde à petits yeux, il allait à la mosquée tous les jours, avec son vieux. Il passait son temps à échafauder des plans incroyables pour émigrer clandestinement, déguisé en douanier, en flic ; il rêvait de voler les papiers d’un touriste et, bien habillé, avec une jolie valise, de prendre tranquillement le bateau comme si de rien n’était — je lui demandais mais qu’est-ce que tu foutrais en Espagne sans pognon ? Je bosserais un peu pour économiser, ensuite j’irais en France, il répondait, en France puis en Allemagne et de là en Amérique. Je ne sais pas pourquoi il s’imaginait qu’il serait plus facile de partir aux États-Unis depuis l’Allemagne. Il fait très froid en Allemagne, je disais. Et puis ils n’aiment pas les Arabes, là-bas. C’est faux, disait Bassam, ils aiment bien les Marocains, mon cousin est mécanicien à Düsseldorf, et il est super-content. Il suffit d’apprendre l’allemand, et ils te respectent drôlement, paraît-il. Et ils donnent plus facilement des papiers que les Français.
On échangeait nos châteaux en Espagne, les seins de Meryem contre l’émigration ; on méditait ainsi pendant des heures, face au Détroit et ensuite on rentrait chez nous, à pied, lui pour aller à la prière du soir, moi pour essayer d’apercevoir ma cousine une fois de plus. On avait dix-sept ans, mais plutôt douze dans nos têtes. On n’était pas très malins.
Quelques mois plus tard je prenais ma première trempe, une avalanche de beignes comme je n’en avais jamais connu, j’ai fini à moitié assommé et en larmes, autant à cause de la douleur que de l’humiliation, mon père pleurait lui aussi, de honte, et il récitait des formules de conjuration, Dieu nous protège du malheur, Dieu nous aide, Il n’y a de Dieu que Dieu et tout le toutim, en rajoutant des baffes et des coups de ceinture, pendant que ma mère gémissait dans un coin, elle pleurait elle aussi et me regardait comme si j’étais le démon en personne, et quand mon père a été épuisé, qu’il n’a plus pu me taper dessus, il y a eu un grand silence, un immense silence, ils m’observaient tous les deux fixement. J’étais un étranger, j’ai senti que ces regards me propulsaient vers l’extérieur, j’étais humilié et terrorisé, mon père avait les yeux pleins de haine, je suis parti en courant. J’ai claqué la porte derrière moi, sur le palier j’ai entendu Meryem pleurer et crier à travers la porte, les coups claquaient, on percevait des injures, chienne, salope, j’ai descendu les marches en courant, une fois dehors je me suis aperçu que je saignais du nez, que j’étais en chemise, que j’avais juste dix dirhams en poche et nulle part où aller. C’était le début de l’été, heureusement, le soir était tiède, l’air salé. Je me suis assis par terre contre le tronc d’un eucalyptus, j’ai pris ma tête dans mes mains et j’ai chialé comme un gosse, jusqu’à ce que la nuit tombe et qu’on appelle à la prière. Je me suis levé, j’avais peur ; je savais que je ne rentrerais pas chez moi, que je ne rentrerais plus, c’était impossible. Qu’est-ce que j’allais faire ? Je suis allé à la mosquée du quartier, voir si je pouvais attraper Bassam à la sortie. Il m’a vu, a ouvert de grands yeux, je lui ai fait signe de larguer son paternel et de me suivre. Putain, t’as vu ta gueule ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Mon vieux nous a surpris à poil avec Meryem, j’ai dit, et rien que le souvenir de ce moment me faisait serrer les dents, des larmes de rage m’encombraient les yeux. La honte, la terrible honte d’avoir été découverts nus, nos corps exposés, la honte brûlante qui, même aujourd’hui, me paralyse encore — Bassam a sifflé bordel, ce que t’as pas dû prendre, en effet, j’ai dit, en effet, sans entrer dans les détails. Et qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? J’en sais rien. Mais je ne peux pas rentrer chez moi. Tu vas dormir où, m’a demandé Bassam. Aucune idée. Tu as de l’argent ? Vingt dirhams et un livre, c’est tout. Il m’a filé quelques pièces qui traînaient dans ses poches. Il faut que j’y aille. On se voit demain ? Comme d’habitude ? J’ai dit d’accord, et il est parti. J’ai fait un tour en ville, un peu perdu. J’ai remonté l’avenue Pasteur, puis je suis descendu au bord de la mer par les petites rues en pente ; il y avait des lumières rouges dans les bars à entraîneuses, des types louches assis devant des devantures. Sur la corniche, des couples se promenaient tranquillement, bras dessus bras dessous, ça m’a fait penser à Meryem. Je suis revenu vers le port, et je suis remonté jusqu’aux Tombeaux ; je me suis assis face au Détroit, il y avait de belles lumières en Espagne ; j’imaginais les gens danser sur les plages, la liberté, les femmes, les voitures ; qu’est-ce que j’allais bien pouvoir foutre, sans toit, sans argent ? Faire la manche ? Travailler ? Il fallait que je rentre chez moi. Cette perspective me détruisait à l’avance. Impossible. Je me suis allongé, j’ai regardé les étoiles, longtemps. J’ai somnolé jusqu’à ce que le froid de l’aube m’oblige à me lever et à marcher pour me réchauffer. J’avais mal partout, les coups, mais aussi les courbatures de la nuit à même le rocher. Si j’avais su, je serais rentré chez moi bien sagement, j’aurais imploré le pardon de mon père. Si je n’avais pas été aussi orgueilleux, c’est ce que j’aurais dû faire, j’aurais évité bien des humiliations et des blessures, peut-être serais-je devenu épicier moi-même, peut-être aurais-je épousé Meryem, peut-être à l’heure qu’il est serais-je à Tanger, en train de dîner dans un beau restaurant du front de mer ou de mettre des tannées à mes gosses, toute une portée de chiots gueulards et affamés.
J’ai eu faim, j’ai bouffé des fruits pourris que les maraîchers laissaient aux mendiants, j’ai dû me battre pour des pommes mâchées, puis des oranges moisies, balancer des torgnoles à des tarés en tout genre, des unijambistes, des mongoliens, une horde de crève-la-faim qui rôdaient comme moi autour du marché ; j’ai eu froid, j’ai passé des nuits trempé à l’automne, quand les orages s’abattaient sur la ville, chassant les gueux sous les arcades, dans les recoins de la Médina, dans les immeubles en construction où l’on devait corrompre le gardien pour qu’il vous laisse rester au sec ; à l’hiver je suis parti vers le sud, sans rien y trouver d’autre que des flics qui ont fini par me rouer de coups dans un commissariat lépreux de Casablanca pour m’encourager à rentrer chez mes parents ; j’ai dégotté un camion pour Tanger, un brave type qui m’a filé la moitié de son casse-dalle et une beigne parce que je refusais de lui servir de fille et lorsque je suis passé voir Bassam, lorsque j’ai osé remettre les pieds dans le quartier, j’avais perdu Dieu sait combien de kilos, mes vêtements étaient en loques, je n’avais plus lu un livre depuis des mois et je venais d’avoir dix-huit ans. Peu de chance qu’on me reconnaisse. J’étais épuisé. Je tremblais. J’étais à moitié propre, je me lavais dans les cours des mosquées, sous l’œil réprobateur des concierges et des Imams, ensuite j’étais obligé d’aller faire semblant de prier pour me réchauffer un peu sur des tapis confortables, je prenais un Coran dans un coin et je dormais assis, le volume sur les genoux, avec un air inspiré, jusqu’à ce qu’un vrai croyant s’énerve de me voir ronfler sur le Saint Texte et me foute dehors, avec un coup de pied au cul et parfois dix dirhams pour que j’aille me faire pendre ailleurs. Je voulais voir Bassam pour qu’il rende visite à mes parents, qu’il leur dise que j’étais désolé, que j’avais beaucoup souffert et que je désirais rentrer à la maison. Je me souviens, je pensais souvent à ma mère. À Meryem, aussi. Dans les moments les plus durs, les moments horribles où il fallait s’humilier devant un gardien de parking ou un policier, quand l’odeur atroce de ma honte s’échappait des plis de leurs vêtements, je fermais les yeux et je pensais au parfum de la peau de Meryem, à ces quelques heures avec elle. J’étais sonné par la vitesse à laquelle un monde pouvait changer.
On devient l’équivalent humain du pigeon ou de la mouette. Les gens nous voient sans nous voir, parfois ils nous donnent des coups de pied pour que nous disparaissions et peu, bien peu, imaginent sur quel bastingage, sur quel balcon nous dormons, la nuit. Je me demande à quoi je pensais, à l’époque. Comment j’ai tenu. Pourquoi je ne suis pas tout simplement rentré au bout de deux jours chez mon père m’effondrer sur le canapé du salon ; pourquoi je ne suis pas allé à la mairie ou Dieu sait où pour demander de l’aide, peut-être parce qu’il y a dans la jeunesse une force infinie, une puissance qui fait que tout glisse, que rien ne nous atteint réellement. Du moins les premiers temps. Mais là, après dix mois de cavale, trois cents jours de honte, je n’en pouvais plus. J’avais payé, peut-être. Et il ne me venait pas de poèmes, pas de considérations philosophiques sur l’existence, pas de repentir sincère, juste une sourde haine et une méfiance accrue envers tout ce qui était humain.
Avant d’aller voir Bassam, je me souviens, je me suis baigné. C’était une belle matinée de printemps, j’avais dormi dans une anfractuosité au bas de la falaise, en direction du cap Spartel, à quelques kilomètres du centre de Tanger, après avoir englouti une boîte de thon et un bout de pain, enfumé par un feu de bouts de cageots et de journaux. Je m’étais enveloppé dans le long manteau de laine chapardé sur un marché qui m’avait accompagné tout l’hiver et je m’étais assoupi, bercé par le ressac. Au matin la Méditerranée était calme, calme et d’un bleu dense, le soleil levant caressait doucement les taches de sable entre les rochers. Tant pis, j’allais me les geler mais j’avais trop envie de cette beauté, de ce repos liquide. L’eau était atrocement froide. Je me suis réchauffé un peu en nageant vite vers le nord, une centaine de mètres peut-être, le courant était fort, j’ai dû lutter pour rejoindre la côte. Je me suis effondré sur un coin de sable, au soleil ; il n’y avait pas de vent, juste la caresse tiède de la silice, je me suis rendormi, épuisé et presque heureux. Quand je me suis réveillé deux ou trois heures plus tard, le soleil d’avril chauffait dur et j’étais affamé. J’ai mangé le reste du pain de la veille, bu beaucoup d’eau ; j’ai replié le manteau dans mon sac, remis un peu d’ordre dans mes vêtements — ma chemise était déchirée à l’aisselle, des taches de cambouis dans le dos ; mon pantalon était tout élimé à l’ourlet ; on ne distinguait plus les rayures de ma veste grise, obtenue dans un centre de solidarité islamique pour déshérités. Je me sentais en forme, malgré tout. Bassam me filerait bien une chemise propre et un futal. Je ne l’avais pas vu depuis la fin décembre, depuis mon départ pour Casa ; il m’avait aidé autant qu’il avait pu, en me donnant un peu d’argent, de la bouffe et même, une fois, des nouvelles de Meryem : sa mère l’avait envoyée vivre chez sa sœur au fin fond du Rif. Autant dire en prison. Bassam continuait à échafauder des plans sur la comète pour se rendre en Espagne et la dernière fois qu’on s’était vus, toujours au même endroit, face au Détroit, face à Tarifa l’inatteignable, il m’avait dit ne t’inquiète pas. Va à Casa et quand tu reviendras j’aurai trouvé un moyen pour nous faire passer de l’autre côté. Je ne voyais toujours pas ce que nous pourrions bien foutre en Espagne sans papiers et sans argent, à part vagabonder, finir par se faire arrêter et expulser, mais bon, c’était un beau rêve.
Je suis passé chez lui vers midi ; je savais que son père serait au travail. Retrouver les rues du quartier m’a brûlé le cœur. J’ai marché très vite, évité soigneusement de passer devant l’épicerie familiale, je suis arrivé jusqu’à l’immeuble de Bassam, je suis monté en trombe et j’ai frappé à sa porte comme un fou, comme si j’étais poursuivi. Il était là. Il m’a reconnu tout de suite, ce qui m’a rassuré sur mon aspect. Il m’a fait entrer. Il m’a reniflé et m’a dit que je ne puais pas tant que ça, pour un vagabond. Ça m’a fait marrer. C’est possible, en effet, mais j’aimerais quand même bien me doucher et manger un morceau, j’ai dit. J’avais l’impression d’être enfin arrivé quelque part. Il m’a passé des vêtements propres, je suis resté peut-être une heure dans la salle de bains. Je n’aurais jamais pensé que l’eau à volonté puisse être un luxe divin. Entre-temps il m’avait préparé un petit-déjeuner, des œufs, du pain, du fromage. Il souriait tout le temps, avec des airs de conspirateur. Il m’a à peine demandé ce que j’avais foutu pendant les derniers trois mois, juste : alors, c’était bien, Casa ? — sans insister. Il était agité, n’arrêtait pas de se lever et de se rasseoir, toujours le sourire aux lèvres. Vas-y, accouche, j’ai fini par dire. Il a fait une tête comme s’il avait volé un poulet. Quoi accouche ? Pourquoi tu dis ça ? Bon, OK, je te raconte, je crois que j’ai trouvé quelque chose pour toi, un endroit où tu pourras rester tranquille, où on s’occupera de toi. Il a repris son air de conspirateur souriant. C’est quoi cet endroit, un asile ? J’imaginais qu’il y avait derrière tout cela un projet de voyage insensé, une de ces histoires à la Bassam. Non mon vieux, non, pas un asile, ni même un hôpital, mieux encore : une mosquée.
Qu’est-ce que tu veux que j’aille foutre à la mosquée, j’ai demandé.
Ce n’est pas un endroit comme les autres, a répondu Bassam, tu vas voir, ce sont des gens différents.
Effectivement, pour ça oui, ils étaient différents. Barbus, habillés de stricts costumes sombres. À part ça il est vrai qu’ils étaient plutôt sympathiques et généreux, ces Islamistes. Le Cheikh Nouredine (il se faisait appeler Cheikh, mais il ne devait pas avoir plus de quarante ans) m’a demandé de lui raconter mon histoire, après que Bassam m’a présenté : voilà celui dont je t’ai parlé, Cheikh, c’est un vrai croyant, mais il est dans le besoin. Alors Dieu pourvoira, a répondu l’autre. La mosquée n’était pas vraiment une mosquée, c’était un rez-de-chaussée d’immeuble, avec des tapis par terre et une plaque de cuivre sur la porte qui disait “Groupe musulman pour la Diffusion de la Pensée coranique”. Bassam avait l’air très fier de leur amener une brebis égarée. J’ai tout raconté dans les détails, ou presque. Le Cheikh Nouredine m’écoutait attentivement en me regardant dans les yeux, sans avoir l’air surpris, comme s’il connaissait déjà toute l’histoire. Quand j’ai terminé il est resté un moment silencieux sans cesser de me fixer, et il m’a demandé : tu es croyant ? J’ai réussi à répondre oui sans avoir l’air d’hésiter. Tu n’as pas fauté, mon jeune ami. Tu t’es laissé prendre au piège de cette fille. C’est elle la responsable, et ton père n’a pas été juste. Tu as été faible, c’est certain, mais c’est ta jeunesse qui a parlé. C’est ton père le coupable, il aurait dû surveiller davantage les femmes de sa famille, leur enjoindre la décence. Si ta cousine avait été décente, rien de tout cela ne se serait produit. Bassam l’a interrompu : Cheikh, son père crie dans tout le quartier qu’il n’a plus de fils, qu’il l’a déshérité.
Nouredine a souri tristement. Ces choses s’arrangeront peut-être avec le temps. L’important, c’est toi maintenant. Bassam me dit que tu es pieux, sérieux, travailleur et que tu aimes les livres, c’est exact ? Tout à fait. Euh, je veux dire pour les livres, j’ai bredouillé.
En cinq minutes j’étais engagé comme libraire du Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique ; on m’offrait une minuscule chambre qui donnait sur l’arrière et un salaire. Pas un pont d’or, mais un peu d’argent de poche quand même. Je n’en revenais pas. Je remerciai avec effusion le Cheikh Nouredine, tout en m’attendant à ce qu’un imprévu fasse capoter l’affaire. Mais non. Un vrai miracle. Ils m’ont donné quelques dirhams d’avance, pour aller m’acheter des vêtements et des chaussures ; Bassam m’a accompagné. Il était très fier et souriait tout le temps. Je te l’avais bien dit, il disait, je t’avais bien dit que j’avais trouvé une solution. Tu vois que ça sert d’aller à la mosquée, il disait.
Il avait rencontré ce Groupe de la Pensée à la prière du vendredi, avec son père. À force de les voir, ils avaient sympathisé, et voilà. C’est des gens comme il faut, disait Bassam. Ils reviennent d’Arabie et sont pleins de fric.
On a parcouru le centre-ville comme des nababs pour m’acheter trois chemises, deux pantalons, des caleçons et des chaussures noires un peu étroites au bout, un rien pointues, qui avaient de la gueule. J’ai aussi fait l’acquisition d’un peigne, d’une lotion pour les cheveux et de cirage, j’étais de nouveau fauché, ou presque, mais heureux, et Bassam aussi, pour moi. Il était si content que je sois tiré d’affaire, ça faisait plaisir à voir. Ça me réchauffait le cœur au moins autant que les pompes vernies. Je l’ai pris dans mes bras et ai ébouriffé sa tignasse frisée. Maintenant, on va se changer et après faire un tour, j’ai dit. On va aller draguer les filles, se dégotter deux jolies touristes et leur faire découvrir le paradis d’Allah. Et peut-être même qu’elles nous paieront une paire de bières après pour nous remercier. Bassam a grommelé je ne sais quoi, et puis oui oui, bonne idée, pourquoi pas. Il savait très bien qu’à moins d’un deuxième miracle dans la même journée on ne tomberait jamais sur deux minijupes accueillantes, mais il a joué le jeu. En rentrant à la Diffusion de la Pensée coranique pour étrenner mes frusques, il y avait du monde ; c’était l’heure de la prière de l’après-midi et on n’y a pas coupé. J’ai fait quatre prosternations derrière le Cheikh Nouredine, ça m’a paru très long.
C’était juste que je manquais d’habitude. Au cours des deux ans qui ont suivi, j’ai eu tout le temps de m’y faire. Mon travail à la Pensée était des plus tranquilles, ce qui laissait beaucoup de loisirs pour l’étude et la prière. Libraire, ça consistait à recevoir les cartons de livres, à les ouvrir, à retirer les plastiques, à les mettre en piles sur les étagères et, une fois par semaine, le vendredi, à installer une table à la sortie de la mosquée pour les vendre. Enfin, les vendre c’est un bien grand mot. La plupart (les petits ouvrages brochés, un peu comme des manuels scolaires bon marché) valaient 4,90 dirhams. Un enfer, il fallait avoir des caisses de pièces pour rendre la monnaie, presque autant que de bouquins. À ce prix-là on pourrait les offrir, j’ai dit au Cheikh. Non non, impossible, les gens doivent être conscients que ce papier a de la valeur, sinon ils vont les balancer ou s’en servir pour allumer les barbecues. On pourrait peut-être les vendre à cinq dirhams alors, ça m’arrangerait pour la monnaie. Trop cher, m’a répondu le Cheikh. Ça doit être accessible à tous.
Ces manuels avaient un énorme succès. Notre best-seller : La Sexualité en Islam, j’en ai vendu des centaines, sans doute parce que tout le monde pensait qu’il y aurait du cul, des conseils de positions, ou des arguments religieux de poids pour que les femmes admettent certaines pratiques, mais pas du tout, l’acte y était appelé “le coït”, “le déduit” ou “la rencontre” et l’ensemble était une compilation commentée de phrases de grands juristes médiévaux pas du tout excitante — une arnaque, à mon avis, même pour cinq dirhams. Ceux qui achetaient ce manuel étaient à quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hommes. Notre meilleure vente féminine était Les Héroïnes de l’Islam, un pamphlet plutôt simple et efficace sur le monde contemporain, l’injustice des temps et comment seul un retour des femmes à la religion pouvait sauver le monde, en s’appuyant sur les exemples des grandes dames de l’Islam, surtout Khadidja, Fatima et Zaynab.
L’autre partie de notre catalogue était plus chère, 9,90 le volume. Il s’agissait de livres reliés, généralement en plusieurs tomes, qui pesaient un âne mort. La collection s’intitulait Le Patrimoine de l’Islam et comprenait des rééditions d’œuvres d’auteurs classiques : vies du Prophète, commentaires du Coran, ouvrages de rhétorique, théologie, grammaire. Comme ces mastodontes avaient de belles tranches en similicuir calligraphiées en couleurs, ils servaient surtout à décorer les salons et salles à manger du quartier. Il faut dire que l’arabe d’il y a mille ans n’est pas ce qu’il y a de plus facile à lire. On vendait aussi des CD d’enregistrements du Coran, et même un DVD d’une encyclopédie coranique plutôt intéressante, puisqu’elle évitait de se coltiner les cinquante volumes de commentaires divers qu’elle contenait. Le rêve du libraire, quoi.
La Pensée était ouverte toute la journée, et ma librairie avec elle, mais il y avait peu de clients. Certains passaient parfois pour acheter un des titres que je n’avais pas le droit de mettre sur les tables. J’ai demandé au Cheikh Nouredine s’ils étaient interdits par la censure, il m’a dit bien sûr que non, ce sont juste des textes qui demandent une plus grande connaissance, qui pourraient être mal interprétés. Parmi eux se trouvait L’Islam contre le complot sioniste et des pamphlets de Sayyid Qotb.
Une de mes tâches (la plus agréable, de fait) consistait à m’occuper de la page web et du Facebook de l’association, de signaler les activités (par ailleurs peu nombreuses) ce qui me permettait d’avoir toute la journée accès à Internet. Je faisais mon travail sérieusement. Le Cheikh Nouredine était agréable, cultivé, sympathique. Il m’expliqua qu’il avait étudié la théorie en Arabie Saoudite et la pratique au Pakistan. Il me recommandait des lectures. Quand je me fatiguais du porno sur le web (un peu de péché ne fait de mal à personne) je passais des heures à lire, confortablement allongé sur les tapis ; petit à petit je me suis habitué à l’arabe classique, qui est une langue sublime, puissante, captivante, d’une richesse extraordinaire. Je passais des heures à découvrir les beautés du Coran à travers les grands commentateurs ; la simple complexité du Texte me laissait bouche bée. C’était un océan. Un océan de lumières. J’aimais imaginer le Prophète dans sa grotte, enveloppé dans son manteau, ou entouré de ses compagnons, en route pour la bataille. Penser que je reproduisais leurs gestes, répétais les phrases qu’ils avaient eux-mêmes psalmodiées m’aidait à supporter la prière, qui était tout de même un pensum interminable.
J’avais l’impression de me réparer, de me défaire des souillures de mes mois d’errance. Je pouvais même envisager de croiser mon père ou ma mère sans honte. Ça tournait souvent dans ma tête, le vendredi derrière ma table ; je me disais un jour viendra où je vais les rencontrer, c’est inévitable. Je savais qu’ils se refusaient à même mentionner mon nom en public ; je sentais confusément que Bassam me cachait quelque chose, qu’il évitait de me parler de ma famille, lorsque je l’interrogeais : il répondait t’inquiète t’inquiète, ça leur passera, et changeait de sujet. Ma mère me manquait.
Le soir, on sortait faire un tour avec Bassam. On passait beaucoup moins de temps qu’autrefois à contempler la côte espagnole et beaucoup plus le cul des filles dans la rue. Tanger avait l’avantage d’être suffisamment grande pour qu’on se sente libres en dehors de notre banlieue ; parfois même on s’offrait deux bières dans un bar discret ; il fallait que je parlemente pendant des heures pour que Bassam accepte, il hésitait jusqu’au dernier moment, mais la perspective de côtoyer des étrangères finissait par emporter le morceau. Une fois dans le rade, il doutait encore cinq minutes, un Coca ou une bière, mais il finissait toujours par prendre l’alcool, avant de s’en vouloir ensuite pendant des heures et de bâfrer un kilo de bonbons à la menthe pour masquer l’odeur. Pas très loin du bar il y avait une belle librairie française refaite à neuf où j’aimais beaucoup traîner, sans jamais rien acheter parce que les livres étaient bien trop chers pour moi. Mais au moins je pouvais reluquer un peu la libraire, après tout on était confrères. Je n’ai jamais osé lui adresser la parole. De toute façon, elle portait une alliance et était bien plus âgée que moi.
Ensuite, invariablement, je raccompagnais Bassam chez lui, je rentrais dans ma chambre minuscule à la Diffusion, je prenais un polar et je lisais une heure ou deux avant de m’endormir. Le bouquiniste du quartier en avait un stock inépuisable dans son arrière-boutique, j’ignore d’où il les tenait : des Fleuve Noir (les moins chers), des Masque, des Série Noire (mes préférés) et d’autres collections obscures des années 1960 et 1970. Tous ces titres sur les étagères de métal composaient un immense poème incompréhensible et fou, Le Salon du prêt-à-saigner / Le Carnaval des paumés / Des perles aux cochonnes / Mardi gris / Sommeil de plombs, je ne savais jamais lesquels choisir, même si j’avais une préférence pour ceux qui se passaient aux États-Unis plutôt qu’en France — leur bourbon avait l’air plus vrai, leurs bagnoles plus grandes et leurs villes, plus sauvages. Le bouquiniste ne devait pas faire fortune ; en fait, à part son stock de polars que je devais être le seul à fréquenter, il vendait de vieux manuels scolaires, des journaux d’autrefois, des revues espagnoles décaties et quelques romans égyptiens à l’eau de rose. C’était un type plutôt marrant, qui passait son temps à picoler en cachette au fond de son magasin, un libre-penseur à tendance nassérienne, une figure du quartier. Il me racontait souvent qu’il y avait à peine vingt ans toutes les collines alentour étaient vides, juste deux ou trois maisons par-ci par-là, et que de chez nous jusqu’à l’aéroport c’était la campagne. Moi je suis un vrai Tangérois, il disait.
Après la lecture, quatre cinq heures de sommeil jusqu’à la prière de l’aube : le Cheikh Nouredine venait, et avec lui une bonne partie du Groupe (sauf Bassam, qui disait prier à la maison, ce que j’avais du mal à croire). Quand ils partaient je me recouchais jusqu’à huit neuf heures, puis petit-déjeuner, et à neuf heures et demie pétantes j’ouvrais la librairie. Souvent le Cheikh revenait vers midi, nous discutions un moment, il me demandait d’ajouter ceci ou cela à la page web, vérifiait l’état des stocks, commandait généralement lui-même les livres en voie d’épuisement (un carton de Sexualité, un d’Héroïnes, les œuvres complètes d’Ibn Taymiya en vingt volumes) et repartait à ses affaires. Les ouvrages mettaient en gros un mois à nous parvenir d’Arabie, alors il fallait prévoir. Ensuite, tout l’après-midi j’avais la paix. Je restais tranquille à étudier, comme disait le Cheikh Nouredine. Le paradis. Logé, blanchi et instruit. Après la prière du soir Bassam passait me prendre, et on retournait faire un tour, et ainsi de suite. Une saine routine.
Je n’avais qu’une trouille, ou qu’un désir, c’était de croiser ma famille ; ils savaient où j’étais, je savais où ils étaient ; j’ai aperçu ma mère, une fois, sur le trottoir d’en face — je me suis planqué, le dos tourné, le cœur battant. J’avais honte. Eux aussi, même si j’ignorais encore à quel point, pour quelle raison. J’aurais aimé voir ma petite sœur, elle avait dû bien changer, beaucoup grandir. J’essayais de ne pas y penser. J’essaye toujours. Je me demande ce qu’ils savent de moi, aujourd’hui. Il y a toujours des bruits, des rumeurs qui parviennent au pays ; ils doivent certainement se boucher les oreilles.
Souvent, je pensais à Meryem — je me disais que j’aurais pu trouver le courage de prendre un bus jusqu’au village pour aller la voir discrètement. Je lui écrivais, et ces lettres finissaient toujours à la poubelle, par lâcheté surtout. Meryem était déjà du domaine des songes, du corps bruissant du souvenir.
L’année a passé vite, et quand les manifestations ont commencé en Tunisie il y avait déjà plus d’un an que j’étais là. Ma tranquillité a été un peu mise à mal par ces événements, je dois le dire. Le Cheikh Nouredine et tout le Groupe étaient comme fous. Ils passaient leur temps devant la télé. Ils priaient toute la journée pour les frères tunisiens. Après ils ont mis sur pied des collectes pour les frères égyptiens. Puis lorsque la liste s’est allongée aux frères libyens et yéménites, ils ont commencé à organiser des actions “pour nos frères arabes opprimés”.
Quand la contestation a débuté au Maroc le 20 février, ils ne tenaient plus en place. Ils se relayaient dans les sit-in, les manifs. Ma librairie était devenue un QG de campagne : le groupe voyait les révoltes arabes comme la marée verte tant attendue. Enfin de vrais pays musulmans du Golfe à l’Océan, ils en rêvaient la nuit. D’après ce que m’expliquait le Cheikh Nouredine, l’idée était d’obtenir le plus possible d’élections libres et démocratiques pour prendre le pouvoir et ensuite, de l’intérieur, par la force conjointe du législatif et de la rue, islamiser les constitutions et les lois. Leurs projets politiques m’étaient un peu indifférents, mais le militantisme incessant et bruyant chamboulait complètement ma routine. Ils ne me laissaient plus accéder aussi souvent à Internet (ils en avaient besoin tout le temps), ni lire tranquillement. Il y avait toujours une activité, une manifestation à laquelle participer, une émission à regarder à la télé. Du coup je passais de plus en plus de temps dans le centre-ville. J’allais lire un roman policier devant un thé place de France tout l’après-midi. Le Cheikh Nouredine me reprochait un peu mes absences, il me disait tu pourrais participer plus activement à notre combat, et me faisait les gros yeux.
Ils prenaient des coups. Les flics avaient reçu l’ordre de disperser les fins de manifestations sans gaz lacrymogène, sans balles en caoutchouc, à l’ancienne, à la main et à la matraque, et ils s’en sortaient plutôt bien : on voyait les bleus fleurir au-dessus des barbes. Comme la jeunesse devait être à l’avant-garde du Mouvement, Bassam avait été le premier à prendre quelques beignes près de la place des Nations, un soir tard, et à rentrer en héros, la poitrine striée d’ecchymoses, un pansement sur le nez, les yeux violets, en scandant encore “Pour Dieu, la Nation et la Liberté”. Le modèle, c’était l’Égypte. Ils n’avaient que cela à la bouche, Le Caire, la place de la Libération. L’Égypte est une société avancée, disait le Cheikh Nouredine, les Frères vont emporter le morceau. Il en pleurait presque d’émotion. Je me souviens, quand on a entendu à la télé un spécialiste français du Monde arabe dire il n’y a pas de Frères musulmans place Tahrir, le Cheikh Nouredine a tout d’abord été vexé à mort. Mensonges, il disait. Dieu détruise ces mécréants. Quels salauds ces Français, ils ne respectent rien, pas même la vérité. Prêts à tout pour conserver leur pouvoir, ces enculés. Et puis il s’était repris, en se disant qu’après tout ce n’était pas mal de rester dans l’ombre, ça donnait un air encore plus légitime à la contestation. De plus les nouvelles d’Égypte étaient excellentes : les Frères étaient assurés de sortir grands vainqueurs des élections libres lorsqu’elles auraient lieu, et de former un gouvernement. Le premier depuis l’arnaque algérienne vingt ans auparavant.
Ça a été le bordel à Tanger pendant au moins une semaine, mais le Cheikh Nouredine voyait bien que cela ne prenait pas le chemin tunisien ou égyptien, que le Palais était plus malin ou plus légitime (après tout, le Roi n’est-il pas le Commandeur des croyants ?) et qu’il faudrait en passer par une alliance avec un parti en place si la réforme de la Constitution avait lieu.
Quelques semaines plus tard, le Roi a amnistié tout un contingent de prisonniers politiques, parmi lesquels des membres du Groupe qui pourrissaient dans les geôles du régime depuis les rafles massives après les attentats de Casablanca des années auparavant. Le Cheikh était euphorique. Il a accueilli ces compagnons comme s’il s’agissait de Joseph lui-même revenu d’Égypte pour retrouver ses frères. La Diffusion de la Pensée coranique est devenue une ruche de barbus.
J’avais hâte que toute cette agitation se termine pour pouvoir reprendre ma routine de lectures et retrouver ma tranquillité. Le Groupe était un vrai tas de bestioles en cage, ils tournaient en rond en attendant le soir et le moment de l’action. Ils avaient décidé de profiter du désordre, des manifs et des flics pour entreprendre le “nettoyage du quartier” comme ils disaient. Bassam, pressé de venger sur le premier venu son nez cassé de l’autre jour, était à la proue des bastonneurs. Ils sortaient par bandes d’une dizaine, armés de gourdins et de manches de pioches après un sermon belliqueux et éloquent du Cheikh Nouredine, où il était question des expéditions du Prophète, du combat de Badr, du Fossé, de la tribu juive des Banu Qaynuqa, de Hamza le héros, de la gloire des martyrs en Paradis et de la beauté, de la grande beauté de la mort dans la bataille. Puis, bien chauds après cette mise en jambes théorique, ils partaient presque en courant dans la nuit, les nerfs et la trique de Bassam en tête. Je n’ai rien su du résultat des premiers engagements, si ce n’est qu’ils rentraient contents, essoufflés, sans blessés ni martyrs. Le Cheikh Nouredine pensait que pour des questions de sécurité il était important qu’il ne participe pas lui-même à cette guerre sainte, mais me faisait les gros yeux quand je disais que je préférais lui tenir compagnie à la Diffusion. Après deux nuits de combats sans pertes, il souhaita mener lui-même les troupes à la victoire ; je me préparais à rester tranquillement enfin seul devant l’ordinateur, mais un regard du Cheikh Nouredine suffit pour me convaincre qu’il valait mieux que je me joigne à eux ; on m’a donné une trique que j’ai dissimulée, comme tout le monde, sous mon caftan.
L’expédition aurait pu être amusante ; notre bande, capuches sur la tête, barbes, longs manteaux hantant les trottoirs obscurs, n’aurait pas dépareillé dans une comédie égyptienne.
Je n’avais pas été prévenu des objectifs ; le sermon avait mentionné le combat contre l’impiété, le péché et la pornographie, mais rien de plus précis. La nuit était froide et humide. On était six, on marchait en rangs, il a commencé à pleuvoir un peu, ce qui retirait son charme à l’expédition. La lutte contre l’ivrognerie et le matérialisme n’était pas une partie de plaisir.
Quand j’ai vu que nous tournions à gauche à deux cents mètres de la Pensée coranique, j’ai commencé à être un peu inquiet ; il y avait une cible possible, au bout de l’avenue, dont j’espérais qu’elle n’était pas la nôtre. Mais si. Ça ne pouvait être que là. Tout le monde paraissait savoir où nous allions sauf moi ; Bassam en tête, le groupe avançait sans hésiter. On est arrivés devant la boutique du libraire ; il avait rentré l’étalage à cause de la pluie, mais de la lumière filtrait par la porte, malgré l’heure tardive ; j’imaginais qu’il était en train de se taper une ou deux bouteilles de picrate en regardant de vieilles revues espagnoles ou françaises de filles à poil. Effectivement, le vieux était au fond de son magasin, avec un litron de rouge ; il a levé la tête de son Playboy, l’air furieux, il m’a reconnu, il a souri timidement, décontenancé. Le Cheikh Nouredine a eu un regard de mépris, il a prononcé un bref sermon en arabe classique, tu es la honte du quartier, notre quartier est respectable, respecte Dieu et notre quartier, Infidèle, nous sommes le châtiment des Infidèles, la ruine des mécréants, quitte notre quartier sur-le-champ, respecte Dieu, nos femmes et nos enfants, le libraire roulait des yeux hallucinés ; son regard allait très vite de droite à gauche, se posait sur Bassam, sur moi, et revenait au Cheikh qui débitait son anathème. Il avait toujours son verre à la main, l’air incrédule, se demandant si je lui faisais une blague de mauvais goût ou un truc du genre. Puis le Cheikh a crié la colère de Dieu soit sur toi !!! et s’est tourné vers moi, Bassam a ouvert son manteau pour sortir son manche de pioche et m’a regardé lui aussi. Ils me fixaient tous les trois, le libraire a dit d’une voix sans timbre qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? Bassam avait l’air de m’implorer, genre vas-y, bon sang, qu’est-ce que t’attends, vas-y bordel, mais vas-y, le Cheikh me jaugeait, j’ai écarté les pans de mon manteau, tiré ma trique à mon tour, le libraire a eu un air effrayé, surpris et effrayé, il s’est levé d’un coup de sa chaise, a contourné le bureau de mon côté, très vite, comme pour s’enfuir, je ne voulais pas lui faire mal, il a essayé d’attraper mon bâton, il a commencé à nous insulter, salauds, chiens, enculés je baise vos mères, alors Bassam l’a frappé bien fort, sur l’épaule, un bruit mat a résonné, il a hurlé de douleur, il s’est effondré en s’accrochant à mon manteau et à mes jambes, Bassam a abattu le gourdin sur ses côtes, avec beaucoup d’élan, le libraire a hurlé de nouveau, blasphémé horriblement, Bassam a remis ça sur sa cuisse, en visant l’os, l’homme s’est mis à gémir. Bassam souriait, son bâton brandi. Je me suis demandé un instant s’il n’allait pas me péter la gueule aussi. Le Cheikh Nouredine s’est penché sur le libraire qui gémissait par terre, il lui a dit j’espère que tu as compris, puis lui a donné un coup de pied qui l’a fait crier de plus belle. Des larmes coulaient sur le visage du pauvre type, je ne pouvais plus regarder, j’ai rangé mon bout de bois, je suis sorti. Bassam m’a suivi, puis le Cheikh ; j’ai entendu qu’il crachait sur sa victime avant de partir. Je suis rentré en courant, les autres derrière moi. Arrivé au Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique j’ai balancé mon manche de pioche sur les tapis et je me suis enfermé dans ma chambre. J’étais tremblant de haine, j’aurais découpé en morceaux le Cheikh Nouredine et Bassam. Et moi-même, aussi. Je me serais découpé en morceaux. Assis sur mon lit je me demandais quoi faire. Je n’avais pas envie de rester là. J’étais plein d’une énergie surhumaine, d’une colère d’une puissance inouïe. J’ai pris tout l’argent que je possédais et je suis sorti. Le Groupe était de nouveau en prière, j’ai traversé la grande pièce sans aucune discrétion, Bassam a levé la tête de sa prosternation pour me faire un signe, je suis sorti en claquant la porte.
J’avais deux cents dirhams en poche, de quoi me payer des verres. J’ai hésité à les donner au libraire en guise de dédommagement, mais j’avais trop honte pour y retourner. En plus il était peut-être à l’hôpital. J’espérais que Bassam ne lui avait rien cassé, j’aurais dû retourner ma trique contre le Cheikh Nouredine, ça lui aurait fait du bien, de recevoir quelques gnons. Le regard de Bassam m’avait effrayé. C’était une mise à l’épreuve. Et maintenant, qu’est-ce que j’allais foutre, quitter le Groupe, retourner à la rue, chercher du travail ? On verrait ça demain. Pour le moment, oublier ma misère.
J’ai traversé Tanger jusqu’au petit bar de l’avenue Pasteur, je suis entré, j’ai salué comme l’habitué que je n’étais pas, je me suis assis à une table, j’ai commandé une première bouteille, puis une deuxième, et ça allait un peu mieux. Pourquoi fallait-il que la vie me traite ainsi. Peut-être une malédiction s’était-elle abattue sur moi parce que j’avais déshonoré mon père, qui sait. Peut-être Dieu lui-même m’en voulait-il, pour me pousser chaque fois vers un désespoir plus grand ? Que sais-je. En tout cas la bière était bonne. Peut-être aurais-je dû me jeter dans la prière, plutôt que dans l’alcool, mais tant pis.
Dans le rade, il y avait juste quatre Marocains en costume qui discutaient et buvaient du whisky, pas de touristes esseulées ; je commençais à être un peu saoul, j’avais envie de pleurer. Meryem m’est revenue à l’esprit, à cette heure-ci elle dormait sans doute, là-bas dans le Rif. Peut-être rêvait-elle de moi, qui sait.
À la télévision, on voyait les manifestations en Égypte, en Tunisie, au Yémen, le soulèvement en Libye. C’est pas gagné, j’ai pensé. Le Printemps arabe mon cul, ça va se terminer à coups de trique, coincés entre Dieu et l’enclume.
J’ai regretté de ne pas avoir pris un livre avec moi, ça m’aurait changé les idées.
Quand le type est entré dans le bar, j’étais toujours occupé à regarder la télé ; je l’ai à peine vu. C’est lui qui est venu vers moi. Il s’est approché, s’est accoudé à ma table, il me fixait avec un sourire méchant. Petits yeux, moustache brune un peu blanchie. J’ai tourné la tête immédiatement.
— Tiens, mais c’est ma petite lopette, il a dit.
Je me suis retourné vers le patron, avec un air offusqué, genre on ne peut pas insulter les clients comme ça, ma poitrine brûlait, j’avais les joues en feu. Le barman nous observait d’un air surpris.
— Tu te rappelles de moi ?
Impossible d’oublier cette gueule, la pénombre et l’odeur de pisse du fond du parking.
Mes genoux commençaient à trembler, j’avais envie qu’il disparaisse, comme par magie, et qu’avec lui s’effacent la honte et la mémoire.
Je lui aurais bien explosé la gueule à coups de manche de pioche.
Il est parti d’un grand éclat de rire immonde, il était ivre, son haleine de sous-sol m’a éclaboussé, une vague de pourriture et de souvenirs, j’ai failli tomber à la renverse et le déséquilibre m’a mis en mouvement comme mon tabouret, j’ai fui lâchement en silence, je suis sorti en trombe du bar sans regarder derrière moi, sans pouvoir m’empêcher d’entendre les phrases du type, pars pas si vite, petit, avec quelques obscénités qui m’ont accablé de rage impuissante, comme on encaisse des coups sans pouvoir les rendre.
Dehors un vent glacial venu de l’océan prenait l’avenue en enfilade, la ville était déserte, même devant les Canons il y avait très peu de monde, quelques touristes rentraient dans les hôtels chics, j’ai dévalé la rue vers le Grand Zoco, fait un tour de place machinalement, acheté un paquet de clopes sans y penser, deux bonshommes que j’avais déjà vus se réchauffaient autour d’un brasero, je leur ai marchandé un bout de kif en échange d’un des billets qui me restaient, je suis allé le fumer discrètement sur un banc un peu à l’écart. Tout est devenu silencieux. La drogue m’a calmé. La ville s’est recouverte d’un voile calme et noir, j’étais loin tout à coup, derrière un mur entre mon corps et le monde, j’ai repensé au libraire, au gardien de parking, au Cheikh Nouredine, à Bassam, comme s’ils m’étaient complètement étrangers, comme si tout cela n’avait aucune importance. Tanger était une impasse sombre, un corridor bouché par la mer ; le détroit de Gibraltar une fente, un abîme qui barrait nos songes ; le Nord était un mirage. Je me suis vu perdu une fois de plus, et la seule terre ferme qu’il y avait sous mes pieds et derrière moi, c’était d’un côté l’immense Afrique jusqu’au Cap et vers l’est tous ces pays en flammes, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, l’Égypte, la Palestine, la Syrie. Je me suis roulé un deuxième joint bien chargé en pensant que ce shit venait du Rif, que Meryem en avait peut-être vu pousser les plantes depuis ses fenêtres, qu’elle en avait elle-même pressé le pollen dans de grandes claies, avant d’en mouler la pâte obscurcie par l’oxydation, de l’entourer d’un film transparent ; elle gardait dans ses poches les miettes qu’elle grattait sur le plastique de ses gants, pour les manger dans la solitude, et rire toute seule ou s’endormir, rêver, peut-être et se rappeler les quelques heures que nous avions passées ensemble, comment je l’avais déshabillée presque sans vouloir, timidement, après qu’elle m’eut embrassé sur la bouche en me tenant la main, et il y avait une tendresse simple et belle dans ces souvenirs rehaussés par le hasch, j’y reprenais un peu de joie. La danse des lumières de Tanger accélérait mes pensées, il me fallait un plan, pas question cette fois-ci de tout plaquer sans rien, de retrouver la boue et l’humiliation. J’ai repensé à mes parents, à ma mère surtout, à mes petits frères, que pouvaient-ils savoir, penser de moi, la sourate de Joseph m’est revenue en mémoire, Mon père, j’ai vu onze étoiles se prosterner devant moi, et le soleil et la lune, j’avais oublié que je connaissais ces versets par cœur, Joseph vendu pour moins que rien à un marchand d’Égypte, Joseph que Dieu instruit dans l’interprétation des rêves, Joseph que tente Zuleykha. Les feux des ferries striaient le Détroit, une caravane maritime. Je pourrais peut-être trouver du travail dans le nouveau port de Tanger Med ou dans la Zone Franche, puis après quelque temps réussir à émigrer, après tout c’est Bassam qui avait raison, il faut partir, il faut partir, les ports nous brûlent le cœur. La solitude devenait une masse de brume, un nuage épais, celui du Mal ou de la peur ; j’avais une légère nausée. Je commençais à trembler de froid sur mon banc et j’avais faim tout à coup, très faim.
Après avoir ingurgité un sandwich en deux bouchées sur le chemin je suis rentré dans ma chambre de la Diffusion ; tout y était désert, silencieux, d’un silence qui me frappait les tympans ; je me suis endormi comme un sac.
Le lendemain matin, j’avais un cendrier dans la bouche et les yeux rouges, mais j’étais à peu près en forme. J’ai rangé quelques bouquins, petit-déjeuné, lu le commentaire de la sourate de Joseph dans le Kashshâf, le soleil se répandait sur les tapis. Par instants, les visages de la veille me revenaient en mémoire, le libraire en larmes, la moustache du chien de parking, comme une remontée d’égouts que j’essayais de juguler en me concentrant sur ma lecture. Je tentais de me convaincre, ce qui est fait est fait. Ce qui est fait est fait. Ce qui compte c’est l’avenir.
Le Cheikh Nouredine a réapparu en début d’après-midi, en civil, c’est-à-dire en costume bleu foncé, assez élégant. Il m’a salué avec courtoisie, je dirais même avec chaleur. Il m’a demandé si j’avais préparé les livres (on était jeudi) j’ai répondu oui. Il m’a dit parfait. Ce soir nous avons une réunion à l’extérieur, je serai là demain matin. Et il est sorti. Aucune remarque, aucune allusion à l’excursion punitive de la veille.
Je retrouvais enfin la solitude. J’ai regardé quelques pages Internet, envoyé des messages Facebook à des filles que je ne connaissais pas, toutes françaises, comme des bouteilles à la mer. Je suis un jeune Marocain de Tanger, je recherche votre amitié pour partager ma passion : les livres.
Je vous montre à quel point je suis cultivé, pensai-je, ce que confirme l’apostille sur les bouquins, un peu exagérée peut-être, mais sobre et précise. Il faut ajouter que je choisissais des filles certes jolies, mais plutôt à lunettes et originaires de villes dont je ne savais rien mais que j’imaginais froides, ennuyeuses et donc propices à la lecture. (Il va de soi que je n’ai jamais reçu de réponse ; à la décharge de ces demoiselles, il faut bien avouer que si elles jetaient un coup d’œil à mon profil, que j’avais pris soin de laisser accessible, elles apercevaient parmi mes amis non seulement la tête de bagnard de Bassam, mais aussi le Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique ou Al-Jazira, ce qui, vu de Bourges ou de Troyes, avait très peu de chances d’inspirer la tendresse.)
J’ai somnolé un peu, en rêvassant aux jeunes femmes susdites. Ensuite, j’ai relu le début de Total Khéops, un de mes polars préférés ; j’ai imaginé que Tanger devenait subitement Marseille, ce qui avait peu de chances de se produire, en grignotant un paquet de chips ; le soir tombait doucement ; le parfum de la mer était tout autour de moi.
Je suis resté allongé par terre sans lumière jusqu’à ce qu’il fasse nuit noire.
Bassam est entré en trombe, il a failli me marcher dessus.
— Qu’est-ce que tu fous dans le noir ? Tu dormais ?
— Pas vraiment, j’ai dit.
Il était surexcité, comme d’habitude. Il tournait en rond comme un chiot autour du panier de sa mère.
— Qu’est-ce qui t’arrive encore ? j’ai demandé. Un type de plus à tabasser ?
— Non, cette fois-ci c’est plus gros que ça.
— C’est le sabre du Prophète ?
— Arrête tes blasphèmes, mécréant. C’est l’heure de la vengeance.
J’ai cru un instant qu’il rigolait, mais après avoir allumé la lumière j’ai pu vérifier que ses yeux de fouine brillaient d’une folie étrange, au milieu de sa bonne grosse tête de plouc.
— C’est quoi ces nouvelles conneries ?
Il m’a servi un embryon de théorie paranoïaque selon laquelle seul un attentat qui frapperait les esprits ferait bouger les choses en précipitant l’Occident, la population et le Palais dans la confrontation. C’était tout à fait Cheikh Nouredine, mais très peu Bassam. Il avait un petit pois à la place du cerveau.
— Tu as un petit pois à la place du cerveau, j’ai dit.
En plus je savais très bien qu’au fond l’Islam politique lui était égal. Après tout, on était tombés dans la religion quand on était petits, on était servis.
— Laisse tomber ces histoires d’attentat, viens, on va aller faire un tour. Le Cheikh ne reviendra pas avant demain.
J’ai vu Bassam me regarder fixement comme si c’était moi qui étais complètement cinglé.
— Je dois prier pour me purifier.
J’ai soupiré. Je me demandais ce que lui avait fait le Cheikh Nouredine, ou ce qu’il lui avait promis. Des houris en Paradis, peut-être. Bassam avait un faible pour les histoires de houris toujours vierges qu’on pouvait baiser pour l’éternité au bord du Kowthar, le lac d’abondance de l’au-delà.
Mais moi aussi j’avais mes houris.
— Tu sais, j’ai fait la connaissance de deux chouettes filles, hier soir, deux étudiantes espagnoles. Elles restent jusqu’à demain. On a fumé un joint ensemble, et je devrais les retrouver tout à l’heure.
— Arrête tes conneries.
Son œil s’était allumé.
Ça réfléchissait dur, dans sa tête.
— Je te crois pas.
— C’est pas la question. J’ai besoin que tu viennes avec moi, pour occuper la deuxième. Je ne vais pas te mentir, c’est la moins jolie des deux, mais elle est sympa tout de même. Allez, rends-moi ce service.
— Ah, elles s’appellent comment ?
Ça y était, j’avais emporté le morceau.
— La tienne s’appelle Inés et la mienne Carmen.
J’aurais pu trouver plus original, mais j’avais sorti ça de but en blanc, sans hésiter une seconde.
— Et elles ont quel âge ?
— Je ne sais pas, vingt-quatre, vingt-cinq ans, j’ai dit.
— Ah là, ah là, c’est vraiment trop con, mais j’ai promis au Cheikh de rester ici en attendant les ordres. De passer la nuit en prière.
— On peut rester un moment avec elles, et ensuite tu rentres prier, qu’est-ce que ça change ?
Si toutes les recrues du Cheikh Nouredine sont aussi facilement manipulables que Bassam, la victoire de l’Islam n’est pas pour demain, j’ai pensé.
Il a eu soudain l’air soulagé de celui qui a pris une décision douloureuse.
— OK, mais juste un petit tour, d’accord ? Après, je rentre.
— Comme tu voudras.
Maintenant me voilà bien avancé, j’ai pensé. Je vais me faire hacher menu quand il va découvrir que la grosse Inés et la belle Carmen nous ont fait faux bond.
Pas grave, on avisera.
Et ce sera toujours quelque chose que le Cheikh Nouredine n’aura pas, ces quelques heures de prière. Une minuscule vengeance.
Bassam s’est aspergé de ma lotion capillaire, il a soufflé dans sa paluche pour vérifier la qualité de son haleine, il frétillait.
— On va parler espagnol sur le chemin pour s’entraîner un peu, il a dit.
— Con mucho gusto, hijo de puta, j’ai répondu.
Et on est partis ; une légère pluie tiède commençait à tomber.
L’averse n’a pas duré, mais la météo me fournirait peut-être une excuse pour l’absence de nos amies imaginaires ; tout le monde sait que les Espagnoles ne sortent pas quand il pleut. On a marché une demi-heure pour parvenir au centre. Bassam me bombardait de questions dans un ibère mâtiné de français et d’arabe, assez incompréhensible mais réjouissant ; il voulait tout savoir, où exactement j’avais rencontré ces jeunes filles, ce que nous nous étions dit, d’où elles venaient, etc. J’improvisais ces détails en espérant me les rappeler pour ne pas me trahir plus tard — Valence (Madrid ou Séville me semblait trop évident), étudiantes, vacances entre deux semestres, et ainsi de suite. Je me demandais si Bassam était vraiment dupe ou si le jeu le faisait rêver, comme moi. À force d’en parler j’allais me décevoir moi-même de ne trouver personne au rendez-vous, soi-disant dans un salon de thé près de la place des Nations. J’ai offert un gâteau à Bassam, qu’il a englouti en deux minutes, la nervosité sans doute. On avait l’air malins, tous les deux, dans cette pâtisserie ; autour de nous des caves sortaient leurs fiancées, elles avaient toutes de jolis voiles colorés et s’empiffraient de tarte au citron ou de milk-shakes roses pendant que leurs types, moustachus, rêvaient sans doute de leur tripoter les seins et songeaient que c’était pas cher payé, quelques douceurs pour une séance de pelotage, après, bien au chaud dans une bagnole ou sur un canapé. Je crois que j’étais un peu jaloux de ces bonshommes un rien plus âgés que nous qui avaient conquis le droit de mettre la main dans la culotte de leurs cousines moyennant des fiançailles en règle et un peu de pognon pour des bagues et des colliers. Nous on attendait des Espagnoles fantômes, avec un air de ploucs banlieusards bien gominés.
Bassam trépignait devant les miettes de sa forêt-noire dont la cerise confite trônait, abandonnée, au milieu de l’assiette.
Je faisais moi aussi mine de m’impatienter, mais qu’est-ce qu’elles foutent, mais qu’est-ce qu’elles peuvent bien foutre, encore cinq minutes et je proposerai à Bassam d’aller noyer notre chagrin dans la bière quelque part — il pleuvait à nouveau.
C’est bien connu, les Espagnoles ne sortent pas quand il pleut.
Soudain j’ai vu Bassam faire un bond sur sa chaise ; il haussait le chef comme une girafe et me filait de grands coups de pied sous la table. Je me suis retourné ; deux jeunes Européennes venaient d’entrer ; brunes, cheveux longs détachés, frange au-dessus des yeux, elles portaient des pantalons bouffants, des dizaines de bracelets sur les avant-bras, des sacs en cuir et des espèces de galoches de la même matière : espagnoles sans aucun doute, incroyable. Enfin non, ce n’était pas si incroyable que ça, mais cela me mettait dans une situation délicate.
— Non, c’est pas elles, j’ai dit à Bassam.
Il m’a regardé l’air déconfit, en soupirant.
Les deux filles avaient dû entrer dans la pâtisserie pour se protéger de l’averse.
Bassam était énervé, il commençait à se demander si je ne l’avais pas mené en bateau ; que deux Espagnoles soient arrivées alors que nous en attendions deux autres lui donnait la sensation que quelque chose ne tournait pas rond. Les jeunes Ibères se promenant deux par deux à Tanger en cette saison n’étaient tout de même pas si fréquentes que ça.
Une idée s’est fait jour dans son cerveau :
— Va leur demander si elles ne connaissent pas Inés et Carmen, par hasard.
J’ai failli lui répondre qui ça ? Mais je me suis souvenu à temps du nom de mes deux chimères.
— Elles sont peut-être dans le même groupe.
Il avait un regard de défi, un air dangereux ; il cherchait surtout à me tester, à savoir si je lui avais menti ou non.
J’ai soupiré ; je ne pouvais pas lui dire que je n’osais pas, il n’aurait pas compris. Je l’ai revu la veille, une trique à la main, en train de tabasser le libraire ; je me suis demandé ce que je foutais là, dans un salon de thé avec mon pote le cinglé du manche de pioche.
— OK. J’y vais.
Bassam se léchait littéralement les babines, sa grosse langue glissait sur sa lèvre supérieure pour profiter des derniers copeaux de chocolat ; il a attrapé la cerise confite et se l’est balancée au fond de la bouche, j’ai détourné le regard avant de voir s’il l’avait mâchée.
— OK. J’y vais.
Jamais je n’avais osé aborder directement une étrangère ; j’en avais beaucoup parlé, nous en avions beaucoup parlé avec Bassam, pendant nos heures passées à regarder le Détroit ; nous avions beaucoup menti, beaucoup rêvé, plutôt. Il me regardait avec son air naïf et fraternel, je me souviens d’avoir pensé à ma famille, ma famille c’est Bassam et Meryem et personne d’autre.
— OK. J’y vais.
Je me suis approché de la table des deux jeunes filles, ça c’est certain ; je sais que je leur ai adressé la parole ; j’ignore en quel charabia, en quel sabir j’ai réussi à me faire comprendre d’elles ; je sais juste — j’ai eu tout le temps du monde pour y repenser par la suite — que j’avais l’air si sincère, si peu intéressé par elles avec mon histoire de Carmen et Inés, j’espérais tellement qu’elles connaissent cette Carmen et cette Inés qu’elles n’ont rien soupçonné, elles m’ont répondu franchement, et tout cela s’est fait le plus naturellement du monde, et ensuite elles ont bien vu, en entendant Bassam, en voyant la tête de Bassam, que ce n’était pas un piège mais qu’il y avait bien, à Tanger, une Carmen et une Inés qui flottaient dans l’air comme des fantômes, et elles étaient désolées pour nous, mais il pleut, vous savez, ont-elles dit, il pleut et j’ai rigolé intérieurement, je me suis marré en pensant que la pluie, à laquelle on ne fait jamais attention, la pluie peut changer un destin aussi facilement que Dieu lui-même, qu’Allah me pardonne.
En les regardant bien, elles n’étaient pas si identiques que ça, nos deux Espagnoles ; elles venaient de Barcelone, elles s’appelaient Judit et Elena, l’une était plus brune, l’autre plus ronde ; toutes deux étaient étudiantes et arrivaient, miracle, pour passer une semaine au Maroc, en vacances, précisément comme je l’avais imaginé, parce qu’elles avaient des congés d’hiver, ou de printemps, je ne sais plus, mais pour moi c’était le Printemps arabe qui arrivait, qu’on nous envoie des étudiantes sympathiques voilà qui valait toutes les révolutions, des filles dont on imaginait qu’elles portaient des sous-vêtements extraordinairement raffinés et qu’elles étaient enclines à les montrer, sans vous ennuyer avec des questions de famille, de religion, de bienséance ou de bonnes mœurs, des filles riches qui, si elles s’entichaient de vous, pouvaient vous faire franchir ce Détroit luisant d’une seule signature, vous présenter à leurs parents d’un air distrait, voilà mon copain, et le père trouverait avec raison que vous aviez une tête de moricaud mais hocherait le chef comme pour dire ma fille, c’est toi qui décides, et on finirait heureux comme Dieu en Espagne, pays des noirs jambons et porte de l’Europe.
Les yeux de Bassam disaient tout cela, tout cela sauf le cochon, bien sûr ; il regardait la jeune femme devant lui comme un passeport avec des photos de filles à poil à la place des visas, à tel point qu’Elena passait son temps à remonter son tee-shirt sur ses épaules pour cacher son torse, geste que Bassam n’interprétait pas comme de la pudeur, mais plutôt de la provocation — elle remontait aussi son soutien-gorge, gênée par ses regards, sans se rendre compte que son action désignait cet objet caché à Bassam, que ses mains fines sur sa propre peau, attrapant la bretelle, écartant l’étoffe pour y placer les doigts puis lui imprimant un léger mouvement vers le haut accentué par le bruit involontaire de l’élastique laissaient perler la sueur au front de Bassam, qui ne pouvait détacher ses yeux du creux de ces épaules, de ces salières ou plutôt poivrières que barrait la blancheur de l’étoffe secrète et pourtant si visible, et Bassam se léchait l’index, il se léchait inconsciemment l’extrémité de l’index avant d’écraser, pour qu’elles y adhèrent, les miettes de forêt-noire disséminées dans l’assiette, sans rien dire, tout à sa contemplation ; Elena essayait de désamorcer par le langage ce piège visuel, elle articulait, elle gesticulait en paroles pour faire en sorte que le regard de ce gamin se redresse de vingt-cinq degrés, qu’il passe de sa poitrine à son visage, comme il est de coutume chez les gens qui ne se connaissent pas mais son désir, ces seins et cette main qui se prenaient dans le tissu inspiraient tant de honte à Bassam qu’il était incapable de fixer Elena, car ç’aurait été comme regarder en face ses propres pensées, son être et toute son éducation qui l’empêchaient à la fois de relever la tête et de profiter réellement, en douce comme le font les Européens, du spectacle extraordinaire, de l’excitation que provoque la chasteté alors que, malgré elle, elle se dément, se nie en dévoilant, à l’imagination de celui qui la contemple, ce qu’elle essaye de cacher.
Bassam était juste plus sincère que moi, plus simple peut-être ; c’est une question de tempérament, ou de patience ; je parlais beaucoup à Judit ; j’avais même de temps à autre une question pour Elena ; j’essayais, je m’évertuais, moi aussi, à deviner ce qu’elle pouvait cacher sous son chemisier, discrètement, sans insister, je faisais en sorte de maintenir mes pupilles dans les siennes, mais lorsqu’elle tournait la tête pour s’adresser à sa camarade ou dévisager d’un air affligé le pauvre Bassam je m’en donnais à cœur joie, tout en reconnaissant avec tristesse que celle que le sort avait assise en face de moi n’était pas la mieux dotée des deux en la matière, qu’à cela ne tienne, puisque Judit me paraissait d’emblée plus proche, plus ouverte et plus souriante.
Très vite mes trois mots d’espagnol n’ont pas suffi à la conversation, nous sommes passés au français ; c’était, je crois, la première fois que je le parlais réellement avec des étrangers, et il me fallait chercher mes mots. Heureusement l’accent catalan de Judit me facilitait la compréhension. Bassam ne disait rien, ou presque ; de temps en temps il grommelait quelque chose dans un idiome impénétrable ; quand il a compris que ces deux anges tombés du ciel étudiaient l’arabe à Barcelone, il s’est mis à parler en classique, on aurait dit un sermon du Cheikh Nouredine, les fautes de grammaire en plus. Il a commencé à demander à Judit et Elena si elles connaissaient le Coran, si elles l’avaient déjà lu en arabe, et ce qu’elles pensaient de l’Islam. Il fallait qu’il répète deux ou trois fois chaque question, parce qu’il parlait vite et articulait mal, les yeux vers le bas.
La veille nous participions à une expédition punitive, avec nos gourdins, et ce soir nous convertissions deux étrangères à la religion du Prophète. Le Cheikh Nouredine pouvait être fier de nous.
J’avais du mal à croire qu’elles soient réellement étudiantes en arabe, c’est-à-dire intéressées par mon pays, ma langue, ma culture ; c’était un deuxième miracle, un miracle étrange, dont on se demandait s’il n’était pas diabolique — comment deux jeunes Barcelonaises pouvaient-elles avoir envie de s’intéresser à cette langue au point de l’apprendre ? Pour quoi faire ? Judit disait que son arabe était très mauvais, et qu’elle avait honte de le parler ; Elena se lançait plus facilement, mais sa prononciation ressemblait à celle de Bassam en espagnol ou en français, incompréhensible. J’avais un peu honte ; autour de nous les types qui observaient leurs fiancées boire des milk-shakes et aspirer très fort, les yeux fermés sur la paille, ne perdaient pas une miette de notre conversation. Ils se disaient très certainement regarde ces deux cons, ils ont dégotté une paire de touristes et ils leur parlent du Prophète, ces trous du cul.
J’ai proposé d’aller ailleurs. Bassam m’a soufflé quelque chose en marocain, très vite, tout bas.
Il était neuf heures du soir, Elena a suggéré de manger un morceau ; j’ai réfléchi aux quelques dirhams qui me restaient dans la poche, ils pouvaient m’amener jusqu’à un sandwich, pas beaucoup plus loin. Elena proposait d’aller dans un petit restaurant qu’elle avait repéré dans la vieille ville. J’ai dû faire une drôle de tête, Judit a sans doute compris ma gêne, elle a dit on peut aller dans un café, plutôt, en prétextant qu’elle n’avait pas très faim, que le thé lui avait coupé l’appétit. Sa copine s’est renfrognée un peu, Judit a prononcé deux phrases en catalan. Bassam m’a chuchoté un truc à l’oreille, avec un air de conspirateur, pourquoi on ne les emmène pas à la Diffusion pour une leçon d’arabe ? J’ai dû me retenir d’éclater de rire ; j’imaginais le Cheikh Nouredine trouvant deux Infidèles femmes dans sa mosquée et Bassam à moitié à poil, en train d’expliquer à Judit et Elena les exploits de Hamza. Pas aujourd’hui, pas maintenant, j’ai dit.
Pour ma part, je pouvais les inviter à fumer un joint sur les remparts, il me restait un morceau du kif de la veille, pas très romantique — de plus elles pouvaient prendre peur, refuser, se braquer, surtout cette Elena qui n’avait pas l’air très aventurière.
On était devant la pâtisserie depuis cinq bonnes minutes.
Va pour le café, j’ai dit.
Judit a répondu parfait, on va où ? Où est-ce que vous nous emmenez ?
Bassam tournait autour de nous en sautillant.
Jamais je n’avais pensé aussi vite.
Et l’idée m’est venue :
— Chez Mehdi. On va chez Mehdi.
Bassam a ouvert de grands yeux, il a frappé dans ses mains, bien sûr, chez Mehdi, t’es un champion. Il était tout guilleret.
Judit a souri, un grand sourire éclatant, je me suis senti un héros.
Chez Mehdi était le seul endroit de Tanger où deux bougnoules de dix-neuf ans comme nous pouvaient arriver avec des étrangères sans choquer personne ni se ruiner, un des seuls endroits mixtes, ni pauvres ni riches, ni européens ni arabes, de la ville. Dans la journée c’était, surtout en été, une cafétéria où des étudiants et des lycéens ingurgitaient des sodas sous des canisses et de la vigne vierge, et le soir, en hiver ou lorsqu’il pleuvait, il y avait une petite salle assez accueillante, avec des bancs et des coussins, où de jeunes types, marocains et étrangers, buvaient du thé. Dans mon souvenir, le décor était un mélange d’orientalisme touristique et de modernité désemparée, quelques photos en noir et blanc dans des cadres en aluminium entre des tapis berbères et de faux instruments de musique anciens. L’endroit n’avait pas de nom, juste l’enseigne de plastique défoncée d’une marque de boisson gazeuse, on le connaissait par le prénom de son patron, Mehdi, un immense type maigre comme un clou assez peu avenant mais discret et pas emmerdant qui passait le plus clair de son temps assis à sa propre terrasse, une casquette plutôt parisienne sur le crâne, à fumer des Gitanes. On y était allés comme tout le monde avec Bassam, et même, une ou deux fois, j’y avais payé un Pepsi à Meryem en été.
C’était un peu loin, il fallait remonter sur la colline à l’ouest de la vieille ville, mais il ne pleuvait plus ; Judit et Elena étaient contentes de faire un tour. Je marchais à côté de Judit et Bassam juste derrière avec l’autre ; je l’entendais parler en arabe et dès qu’Elena disait qu’elle ne comprenait pas, c’est-à-dire la plupart du temps, il répétait exactement la même phrase, mais plus fort ; Elena réitérait son incompréhension, avec des accents désolés ; Bassam montait encore le son d’un cran, jusqu’à gueuler comme un veau, on aurait dit que plus il vociférait les mêmes mots qu’elle ignorait, plus la pauvre Catalane avait des chances de le comprendre. Il pensait sans doute qu’une langue étrangère était un genre de clou qu’il fallait enfoncer dans l’oreille rétive, à grands coups de maillet vocal : à la trique, tout comme il inculquait le respect de la religion aux mécréants, mais avec le sourire.
La vie me paraissait belle, même avec Bassam vociférant dans la nuit et traverser, accompagné par une fille, ces quartiers autour du marché que je hantais un an et demi auparavant effaçait — du moins pour un temps — toute la série d’épreuves et de malédictions des deux dernières années et surtout, si proches et douloureux, les souvenirs de la veille, les visages du libraire et de l’immonde type du parking, dont j’aurais apprécié qu’ils ne me dérangent pas précisément à ce moment-là, je me souviens, j’ai serré les dents, pris par un mal réel, la puissance de la honte, un écho presque aussi puissant que le soir précédent, la réplique d’un séisme, à tel point que mon accompagnatrice m’a demandé, à me voir tout d’un coup pris de frissons, si j’avais froid ou si quelque chose me dérangeait.
Judit était observatrice et attentive ; nous avons parlé de Révolution, de Printemps arabe, d’espoir et de démocratie, et aussi de la crise en Espagne, où ça n’avait pas l’air d’être la joie — pas de travail, pas d’argent, des coups de matraque pour ceux qui avaient la prétention de s’indigner. L’indignation (dont j’avais vaguement entendu parler par Internet) me semblait un sentiment assez peu révolutionnaire, un truc de vieille dame propre surtout à vous attirer des gnons, un peu comme si un Gandhi sans projet ni détermination s’était un beau jour assis sur le trottoir parce qu’il était indigné par l’occupation britannique, outré. Ça aurait sans doute fait doucement rigoler les Anglais. Les Tunisiens s’étaient immolés par le feu, les Égyptiens s’étaient fait tirer dessus place Tahrir, et même s’il y avait de grandes chances pour que cela finisse dans les bras du Cheikh Nouredine et de ses amis, ça faisait un peu rêver quand même. Je ne me souviens plus si nous avons évoqué, quelques semaines plus tard, l’évacuation des Indignés qui occupaient la place de Catalogne à Barcelone, chassés comme un vol de pigeons par quelques cars de flics et leurs gourdins, soi-disant pour permettre la célébration de la victoire en championnat du Barça : voilà qui était indignant, que le football prenne le pas sur la politique, mais il semble que personne n’ait réellement protesté, la population reconnaissant, dans son for intérieur, que la réussite de son club était, en soi, une belle fête de la démocratie et de la Catalogne, un Grand Soir renvoyant celui de l’Indignation à quantité négligeable.
Judit m’interrogeait aussi sur le Maroc, sur Tanger, sur les remous de la contestation ; je restais évasif. Quand elle m’a demandé si j’étais étudiant, je lui ai répondu que je travaillais, que j’étais libraire, mais que j’envisageais de faire des études. Ce métier de libraire a eu l’air de lui inspirer le respect. Après tout ce n’était pas un mensonge. Une question me brûlait, mais je l’ai gardée pour plus tard, par timidité sans doute, ou peut-être plus simplement parce que j’avais entendu Bassam la poser à Elena juste derrière moi, sous une forme un peu différente, il est vrai : pourquoi avait-elle choisi d’apprendre l’arabe, pour se convertir à l’Islam ? Fort heureusement, Elena n’avait pas compris le style coranique de Bassam, qu’on aurait pu traduire par “souhaites-tu faire acte d’Islam ?”, j’ai failli éclater de rire, mais il valait mieux ne pas le vexer ; après tout, il aurait dû être en prière, et à cause de moi il se retrouvait à flirter avec une Espagnole ; on pouvait lui pardonner son arabe prophétique.
Une fois chez Mehdi, assis sur des coussins autour de quatre thés, sans personne d’autre que Mehdi lui-même, plongé dans la lecture de son journal, Bassam s’est un peu retiré de la conversation, pour des raisons linguistiques principalement : il était fatigué de s’époumoner et nous parlions français, ou du moins quelque chose qui s’en rapprochait. Je frimais un peu, en disant que j’avais appris la langue tout seul dans des romans policiers, Judit a eu un air admiratif. J’aimerais pouvoir faire ça avec l’arabe, elle a dit. Il doit bien y avoir des polars arabes, égyptiens sans doute (je ne sais pas pourquoi, j’imaginais Le Caire plus propice à des histoires louches de bas-fonds). Je me suis dit que je pourrais peut-être lui en offrir quelques-uns, ce qui m’a rappelé l’expédition de la veille chez le libraire ; j’ai imaginé que si j’avais rencontré ces filles vingt-quatre heures plus tôt j’aurais trouvé le courage de ne pas participer à cette expédition lâche et foireuse, mais c’était sans doute faux.
Bassam donnait des signes d’impatience, il trépignait et ne souriait plus. Il avait envie de rentrer et moi-même je sentais bien, malgré tout le désir que j’en avais, que ce thé ne pouvait durer éternellement ; Elena bâillait de temps en temps. Judit m’a expliqué qu’elles comptaient rester une journée de plus à Tanger avant de descendre à Marrakech. Une journée, ce n’était pas beaucoup. Il y a plein de choses à voir, ici, j’ai dit, avant de regretter immédiatement ma phrase ; j’aurais eu bien de la peine à en faire la liste.
Fort heureusement, aucune des deux ne m’a demandé en quoi consistaient ces merveilles, et dix minutes plus tard, alors que c’était au tour de Bassam de bâiller à s’en décrocher la mâchoire, alors qu’il paraissait avoir été hypnotisé par le balancement des seins d’Elena au point d’en fermer les paupières, Judit a donné le signal du départ. Je n’ai pas insisté pour les retenir, j’ai même acquiescé c’est l’heure, oui, je travaille demain matin. J’ai expliqué que le lendemain j’installais une table de livres devant la mosquée du quartier, j’ai répété deux fois le nom de la mosquée et celui du quartier, façon Bassam, pour être bien sûr qu’elles aient compris. Passez me voir si vous êtes dans le coin, j’ai ajouté pour plus de clarté. Il y avait très peu de chances qu’elles soient “dans le coin” étant donné l’immense intérêt touristique de notre faubourg, et tout compte fait je n’étais pas si sûr d’avoir très envie qu’elles voient de près le contenu de mes piles de bouquins, mais comprenez qu’il était horriblement frustrant de les laisser partir comme ça, sans rien leur proposer, même indirectement. Judit et Elena logeaient dans un petit hôtel de la vieille ville, nous les avons raccompagnées ; j’aurais aimé leur raconter l’histoire de Tanger, de la citadelle, des ruelles, j’en étais absolument incapable.
Il y a toujours une certaine gêne à dire au revoir, surtout dans une rue silencieuse et désertée, à côté des poubelles d’une pension dont le néon fatigué, au balcon, sous l’enseigne, électrise de temps en temps les traits de pluie fine qui recommencent à tomber. C’est un moment de trop, dont on ne sait s’il devrait s’allonger ou au contraire s’écourter jusqu’à disparaître. Vous allez vous mouiller, a dit Judit. Merci pour la soirée, j’ai soufflé. Bassam a tendu la main à Elena sans relever les yeux vers sa figure ; il valait mieux briser là, ce qui nous attendait c’était la ville luisante et la Diffusion de la Pensée coranique ; la lumière stroboscopique qui tombait par moments sur le visage de Judit figeait ses sourcils, ses lèvres et son menton. À bientôt alors peut-être, j’ai dit. Ilâ-l-liqâ’, elle a répondu, c’étaient les premiers mots d’arabe que j’entendais de sa bouche, Ilâ-l-liqâ’, sa prononciation était si parfaite, si arabe, que, surpris, j’ai répondu machinalement Ilâ-l-liqâ’, et on a pris le chemin du retour.
J’ignore si c’est la pluie qui a réveillé Bassam, mais cent mètres après avoir quitté les filles, il ne s’arrêtait plus de parler. Ah là là, ah là là, quelle soirée, mon vieux, t’as vu ça, dingue, elles sont folles de nous, j’aurais dû insister pour mon histoire de leçons d’arabe, c’est sûr qu’elles nous suivaient, t’as vu comme elle me montrait ses seins, incroyable quand même, je pensais que c’était du flan ton truc de Carmen et d’Inés, on a une sacrée veine. Ah là là.
Le plus étrange était qu’il n’avait pas l’air frustré ni déçu de les avoir ramenées à leur hôtel, il était juste heureux et paraissait se foutre de la pluie comme d’une guigne. Moi au contraire, à moitié trempé — et il nous restait encore trois bons quarts d’heure de marche — , je ressentais un vide terrible, une lassitude, comme si, en me montrant Judit avant de la reprendre, le Destin n’avait fait que décupler ma solitude. À présent, en marchant vers notre quartier, c’était Meryem qui me revenait douloureusement, sa tendresse et son corps ; l’apparition de l’Espagnole ravivait cette absence, me montrait le chemin de mon véritable amour, croyais-je, et plus la réalité de cet unique contact charnel s’éloignait — près de deux ans — plus je pensais réaliser à quel point elle comptait pour moi puisque la présence de Judit, au lieu de susciter immédiatement de nouveaux désirs, m’avait remis en mémoire des détails (parfums, textures, moiteurs) qui se manifestaient sous l’averse : l’incurable mélancolie des couilles. Bassam était remonté comme une horloge, poursuivant ses ah là là là qui m’accablaient. Bassam, ta gueule, j’ai crié. Tais-toi s’il te plaît. Il s’est arrêté net, planté au beau milieu du boulevard sans comprendre. J’ai gueulé c’est toi qui as raison, tu sais ? Il faut qu’on parte, qu’on quitte Tanger, qu’on quitte le Maroc, c’est plus possible, ici.
Il m’a regardé comme si j’étais un demeuré, un débile auquel il faut s’adresser avec douceur.
Alors patiente, a-t-il dit, parce que Dieu est aux côtés des patients.
Il citait le Prophète, avec ironie peut-être. Si Bassam était capable d’ironie. J’avais l’impression d’être complètement saoul, tout à coup, d’une ivresse immense, gigantesque, sans raison aucune. Hier l’expédition avec le Groupe, ce soir Judit. Si tout cela avait un sens, il était particulièrement obscur.
Il pleuvait de plus en plus fort, on a fini par attraper un taxi qui passait par là, ça m’a coûté mes derniers dirhams.
Arrivé à la Diffusion de la Pensée coranique, Bassam s’est remis à prier. J’ai fumé un joint, il m’a fait les gros yeux. Le Cheikh Nouredine n’aime pas ça, tu sais. Il faut que nous soyons purs.
Je lui ai levé un majeur bien senti, ça l’a fait marrer.
Le kif m’a un peu calmé — Judit en boucle dans mes pensées, je revivais la soirée, ses sourires, ses réflexions sur le Maroc, sur le Printemps arabe, sur l’Espagne, je revoyais en gros plan ses yeux noisette, ses lèvres et ses dents. Je me suis précipité sur Internet, je l’ai cherchée sur Facebook, il y avait des quantités de Judit en Catalogne, certaines sans photos, d’autres avec, pas une qui lui ressemblait.
J’ai fini par atterrir sur des pages consacrées à Barcelone, je parcourais la ville, depuis le port jusqu’aux collines, je remontais les Ramblas, cherchais l’université, le stade du Barça, contemplais les façades de Gaudí ; j’ai découvert soudain une tour moderne et étrange au beau milieu de la ville, un gigantesque sexe irisé, un phallus coloré rempli de bureaux qui se dressait face à la mer, un organe disproportionné dont je me suis demandé un instant s’il n’était pas la farce obscène d’un hacker fou ou le fantasme démesuré d’un metteur en scène de porno, comment avait-on pu construire cette tour au centre d’une ville si belle, une insulte, une provocation, un jeu, et ce bâtiment semblait là pour moi, pour me rappeler douloureusement ce que j’avais à la place du cerveau, un présage, peut-être, une obscure balise du Destin, Barcelone était sous le signe de la queue, j’ai éteint l’ordinateur. Bassam s’était endormi à même les tapis ; il ronflait un peu, sur le dos, un demi-sourire sur le visage, tranquille.
Je me suis couché ; la nuit tournait un peu, il y avait des étoiles filantes au plafond, je me suis endormi.
Les vendredis étaient toujours des journées épuisantes, je devais faire deux ou trois voyages avec un diable pour apporter les livres et les CD, les entreposer d’abord à l’intérieur de la mosquée, déplacer ensuite les tréteaux, puis avec l’aide de quelqu’un les grandes planches, ce qui prenait déjà deux bonnes heures. Il me fallait ensuite installer les livres en jolies piles, après avoir recouvert les tables d’une nappe en papier, et être plus ou moins prêt quand on appellerait à la prière ; le Cheikh Nouredine me donnait un coup de main, puis m’apportait la caisse et les rouleaux de pièces de dix centimes toutes neuves sur lesquelles une abeille butinait tranquillement une fleur de safran.
Je devais bien sûr toujours renouveler mon offre, les clients étant le plus souvent les mêmes. Ce matin-là j’avais apporté un carton de Sexualité et un autre d’Héroïnes, bien sûr, les piliers de mes ventes, mais aussi de beaux Corans avec commentaires en marge, quelques opuscules de Sayyid Qotb, La Vie du Prophète en deux forts volumes, trois titres illustrés pour enfants (La Prière, Le Pèlerinage, Le Jeûne) et un joli livre que j’aimais bien, Les Histoires des prophètes, des récits depuis Noé jusqu’à Muhammad. Plus quelques versions psalmodiées du Coran en CD et DVD.
Généralement, les clients jetaient un coup d’œil rapide en entrant dans la mosquée et s’arrêtaient plus longuement à la sortie ; pendant la prière et le prône, à part quelques passants il n’y avait personne et de toute façon d’après Nouredine je n’étais pas censé vendre pendant la prière, les musulmans doivent cesser tout commerce.
Le temps était menaçant ; j’avais pris soin de me munir de la grande bâche en plastique pour protéger les bouquins en cas d’averse même si, d’après la météo, il ne devait pas pleuvoir.
Il y avait un peu de monde sur l’esplanade, un adolescent me regardait avec de grands yeux, c’était mon petit frère Yassine, la journée commençait bien. Il portait un sac avec du pain, ça faisait près de deux ans que je ne l’avais pas vu. Il s’est rendu compte que je l’avais aperçu, a détourné la tête, a hésité, s’est éloigné de quelques pas, est revenu en arrière, je l’attendais avec un grand sourire, je lui ai tendu la main par-dessus les livres, il ne l’a pas prise, il m’a juste lâché :
— Tu devrais avoir honte de reparaître par ici.
Ça commençait à bien faire, toute cette histoire parce que je m’étais retrouvé à poil avec Meryem.
— Qu’est-ce que ça peut te foutre, à toi, petit merdeux ?
En entendant les jurons, quelques badauds se sont retournés. Le Cheikh Nouredine, qui était à quelques mètres de là, aussi.
L’attitude de Yassine a soudain changé du tout au tout.
— Tu sais, malgré les malheurs que tu as provoqués, tu manques énormément à maman.
Il avait l’air très ému, tout à coup.
Je ne savais pas trop quoi ajouter.
— Dis-lui qu’à moi aussi, elle me manque.
On n’allait pas non plus se mettre à chialer au-dessus de La Vie du Prophète ou de La Sexualité dans l’Islam. On s’est regardés un moment sans rien dire, je voulais le haïr, j’avais envie de le serrer dans mes bras, comme quand il était môme, il avait quatorze ans maintenant, je lui ai juste tendu une seconde fois la main, il l’a prise d’un air triste, m’a dit tout simplement à une autre fois, oui c’est ça, à la prochaine, j’avais l’impression que cela signifiait à jamais, bon vent connard, toi tu as maman et même papa, Nour qui vient d’avoir douze ans et Sarah la dernière qui en a deux de moins, tu as tous ces gens autour de toi et même une épicerie qui t’attend les bras grands ouverts, un avenir radieux grâce à moi alors ne me casse pas les burnes, j’avais envie de lui offrir un livre en souvenir, mais il est parti, les gens qu’on veut insulter partent toujours trop vite, ou c’est moi qui ne suis pas assez prompt à l’insulte et à la violence, c’est possible.
Pour l’heure je tremblais en montant et démontant des piles de bouquins, une vraie rage au cœur, sans rien comprendre à rien, comme d’habitude, je ne comprenais pas la démesure de leur haine ; je ne voyais pas qu’il me manquait des pièces, des morceaux du puzzle ; j’imaginais naïvement que tout cela avait à voir avec nos deux corps nus, le mien et celui de Meryem, et rien d’autre, car les hommes sont des chiens, aveugles et méchants, comme mon frère Yassine, comme moi, prêts à la morsure et surtout pas à l’échange, un vendredi midi sur l’esplanade d’une mosquée de banlieue, à Tanger ou ailleurs. Et tout ce que j’ignorais, le Cheikh Nouredine le savait, lui qui, à peine Yassine éloigné, s’est approché de moi, m’a demandé si c’était bien mon frère avec qui je parlais et m’a offert un regard de compassion, une tape dans le dos et quelques versets pour me réconforter. La poitrine serrée et les yeux brûlants, je me sentais de nouveau enfant, enfant prêt à appeler sa mère, cette mère qui me manquait alors que la foule des orants se pressait vers la mosquée, et j’ai réalisé seulement à ce moment-là que je n’avais plus de famille, que j’aurais beau hurler à la mort personne ne viendrait, jamais, jamais plus et que même si mon géniteur ou ma génitrice se trouvaient dans cette foule ils m’ignoreraient, et j’étais tellement tourné vers moi-même, chiard blessé, que j’étais absolument incapable de deviner les vagues de malheur qui s’étaient élevées autour de moi.
J’ai vendu un Héroïnes de l’Islam à un type qui l’achetait pour l’offrir à sa femme, je me souviens, il m’a demandé si je pouvais lui faire un paquet-cadeau, il a fait la gueule quand je lui ai répondu que non : pour cinq pauvres dirhams il exigeait un livre et un emballage, j’ai eu très envie de lui dire qu’il pouvait se les foutre dans le cul, ses héroïnes, sa pièce et même sa femme, s’il voulait, mais je n’ai pas osé. La révolution n’était pas pour demain.
J’ai écouté le prône qui était retransmis par les haut-parleurs, il était question de la sourate des Gens de la Caverne et des voyages d’Alexandre au pays de Gog et Magog ; l’Imam était savant et pieux, un homme sage peu versé dans la politique ; il énervait au plus haut point le Cheikh Nouredine et nos amis.
J’attendais l’apparition de Judit, j’étais persuadé qu’elle viendrait, il fallait qu’elle vienne. J’espérais qu’elle ait bien retenu l’endroit, le nom du quartier. C’était pour elle que j’avais choisi de me coltiner une pile d’Histoires des prophètes, je comptais lui offrir, c’était un beau livre pour quelqu’un qui étudiait l’arabe classique, et pas trop difficile, pensais-je.
Tout le monde est sorti de la mosquée, Bassam le premier ; j’ai vendu quelques bouquins, comme d’habitude, le temps passait lentement, je regardais dans toutes les directions pour voir si elle arrivait, pas trop concentré sur mon travail. Bassam se foutait de ma gueule, il avait bien compris ce que j’espérais.
À deux heures, au moment de ranger, il m’a fallu me rendre à l’évidence : elle ne viendrait pas. La vie est une saloperie, j’ai pensé. Pour toute visite, mon connard de petit frère.
J’ai plié les gaules, la mort dans l’âme. Bassam continuait à se moquer gentiment de moi. Je n’étais pas d’humeur. Le Cheikh Nouredine nous a invités à déjeuner dans un petit restaurant du coin, comme tous les vendredis, avec le reste des “membres actifs” du Groupe ; je les ai écoutés parler politique, Révolutions arabes, etc. C’était amusant de voir ces conspirateurs barbus en train de se lécher les doigts ; le Cheikh avait étalé sa serviette sur sa poitrine, un coin dans le col de la chemise, pour ne pas se tacher — la sauce au safran, ça ne pardonne pas. Un autre tenait sa cuillère à pleine main comme un gourdin et bouffait à dix centimètres de l’assiette, pour avoir le moins de chemin possible à parcourir : il engouffrait la semoule dans sa gueule grande ouverte comme du gravier dans une bétonnière. Bassam avait déjà terminé, deux larges traits jaunâtres lui agrandissaient la bouche jusqu’au milieu des joues et il suçait avec passion un dernier os de poulet. Les barbes prophétiques fleurissaient de grains de semoule, se maculaient d’une averse de neige dorée, et il fallait ensuite les épousseter comme des tapis.
Je suivais vaguement, de loin, la conversation sans y participer : je savais que, comme chaque vendredi, ils allaient revenir sur le prêche de l’Imam détesté, qu’ils allaient finir par traiter de mystique, en français (pour le Cheikh Nouredine, mystique était une insulte encore plus grave que mécréant ; j’ignore pourquoi, mais il disait toujours mystique tel quel, dans la langue de Voltaire, peut-être à cause de la ressemblance avec moustique ou mastic ; les soufis ou soupçonnés tels étaient sa bête noire, presque autant que les marxistes). Effectivement, la conversation tournait autour de la Caverne, et de son commentaire ; l’un demandait pourquoi l’Imam n’avait pas insisté sur les premiers versets, sur l’attaque contre les chrétiens et le fait que Dieu n’avait pas de fils ; l’autre s’inquiétait de l’emphase mise sur le personnage du chien, le gardien des sept dormants, qui les veille pendant leur sommeil ; un troisième trouvait qu’il y avait tout de même des sujets plus urgents à traiter que le pays de Gog et Magog et Alexandre le Cornu. Le Cheikh Nouredine trancha la discussion, il cracha Mistik ! Mistik ! Kullo dhalik mistik ! ce qui réjouit tout le monde.
Je n’arrivais pas à m’intéresser à autre chose qu’à Judit. Elle n’était pas venue. Comment la revoir ? A priori si les deux filles suivaient le planning prévu, du moins celui que j’avais cru comprendre la veille, demain elles quittaient Tanger pour Marrakech. Une idée : je pouvais toujours passer à leur hôtel. Laisser un mot, qui sait, avec un mail et un téléphone ; j’avais un portable au crédit éternellement épuisé, mais à même de recevoir des appels. Mieux encore : lui apporter le livre (ou même plusieurs livres, tant pis pour le poids dans son sac à dos — je l’imaginais avec un sac à dos, emblème de la jeunesse européenne, plutôt qu’avec une valise à roulettes) et à l’intérieur le mot susdit. Jusqu’ici je n’avais jamais rien pris dans le stock, je lisais les bouquins qui m’intéressaient, c’est tout. Je ne pensais pas que le Cheikh Nouredine s’offusquerait pour quelques exemplaires manquants, après tout le but de l’association était la diffusion de la pensée coranique, j’œuvrais donc dans le bon sens.
Je ne voulais pas m’abaisser jusqu’à attendre toute la soirée devant leur pension qu’elles apparaissent. Il fallait que je sois ferme là-dessus, même si la tentation était grande. Le déjeuner me paraissait interminable.
En puis finalement le Cheikh s’est levé, entraînant tout le monde à sa suite ; je l’ai remercié, il m’a souri chaleureusement, j’en ai profité pour lui demander s’il pouvait m’avancer deux cents dirhams sur mon salaire du mois prochain, il m’a répondu même cinq cents si tu en as besoin, c’est pour quoi faire ? Je ne voulais pas lui mentir, je lui ai dit c’est pour faire un cadeau à une amie, et l’inviter à manger une glace, j’avais l’impression d’être un enfant, un adolescent qui demande à ses parents le prix d’une place de cinéma pour acheter des clopes, il avait l’air très heureux de ma franchise, il m’a dit aucun problème, si c’est pour une noble cause, et m’a sorti cinq billets de cent, je n’en demandais pas tant, c’était une fortune, la moitié de mon salaire. Tu fais bien ton travail, tu es l’un des nôtres, tu étudies beaucoup, tu as aussi le droit de te divertir. J’ai aimé cette amitié presque fraternelle, j’ai eu honte tout à coup de la trahir, d’une façon ou d’une autre. Bassam me regardait avec envie, le Cheikh Nouredine avait sorti ces billets sans se cacher, lui il avait droit à un autre genre de salaire, celui de la violence et du danger.
À partir du vendredi soir et jusqu’au dimanche, j’étais en week-end ; je n’avais à répondre de mon emploi du temps devant personne. Ma gratitude envers le Cheikh Nouredine disait beaucoup de ma naïveté, pour ne pas dire de ma connerie. J’avais la pensée engluée dans la confiture d’eau de rose. Comme dit le proverbe espagnol : un poil de con est plus solide qu’un fer à béton. Je suis repassé à la Diffusion en même temps que tout le monde, ils se préparaient pour une réunion dont j’étais dispensé, tant mieux ; une fois n’est pas coutume, au lieu de s’installer tranquillement sur les tapis, ils se sont enfermés dans le petit bureau du Cheikh, avec des airs de conspirateurs. Je supposais bien que cela avait à voir avec l’attentat dont m’avait parlé Bassam hier, mais j’étais incapable d’imaginer qu’il pouvait s’agir d’une action réelle, et encore moins de la violence la plus cynique et paranoïaque. Le fait que le Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique ait pignon sur rue garantissait, croyais-je, qu’il maintienne ses activités dans les limites (lâches, il est vrai) de la loi.
J’ai pris trois livres que j’ai assez minablement emballés dans du papier journal (mais bon, le canard aussi était en arabe, hein, ça allait avec le thème) et je suis sorti. J’avais pris soin de mettre un polar dans ma poche ; si les filles n’apparaissaient pas, je passerais ma déception à claquer le pognon du Cheikh en lisant et en éclusant des bières.
Et je suis parti vers leur hôtel, bien décidé finalement à faire le pied de grue devant cette pension jusqu’à ce qu’elles apparaissent. Comme quoi, je n’avais aucune force morale.
Cette nuit-là, alors que j’avais passé la fin de l’après-midi et la soirée avec Judit, alors que j’étais certes triste de l’avoir laissée à nouveau mais surtout heureux de l’avoir revue, j’ai eu mon premier cauchemar, enfin mon premier vrai cauchemar de l’âge adulte. Pas un rêve érotique qui m’aurait permis de retrouver celle que je venais de quitter mais un songe atroce, où apparaissait mon petit frère aperçu le matin même, des visions infernales qui allaient se répéter plus ou moins à l’identique jusqu’à aujourd’hui ; la matière du rêve varie peu, sa forme est plus mouvante — la violence, la couleur, les images de la peur persistent, on ne s’y habitue jamais, malgré la fréquence : la pendaison, qu’on me pende moi-même ou que je tombe sur un corps pendu encore gigotant ; la mer parcourue soudain d’un courant rouge de plus en plus épais qui finit par me noyer alors que je me baigne ; le viol, où des vieillards squelettiques me forcent en riant sans que je puisse bouger ou crier, toutes ces scènes interrompues à leur point culminant par un réveil essoufflé ou se poursuivant au contraire éternellement, la longue agonie de la contemplation d’un cadavre familier flottant dans l’air, la nage éperdue dans des vagues de sang : celles qui ont été témoins de mon sommeil me racontent que je peux gémir longtemps, recroquevillé les bras contre la tête ou me tourner et me retourner en poussant des cris étouffés. L’ordre des séquences peut varier, certaines s’absenter quelque temps puis revenir, à l’improviste, sans que je n’aie jamais réussi à comprendre la raison de leur réapparition.
Je me suis réveillé au milieu de la nuit avec ces images et un instant, dans le noir, j’ai prié mentalement, mon premier réflexe contre la peur a été la prière, implorer Dieu et j’aurais tout donné pour qu’il y ait quelqu’un à mes côtés, avant de chasser, en allumant la lumière, les représentations mentales pour les remplacer par les objets familiers de ma chambre minuscule. J’ai mis longtemps à me calmer. Je me suis raccroché au visage de Judit. Elle m’avait promis qu’elle repasserait par Tanger au retour, dans cinq jours, qu’elle m’écrirait des mails pour me raconter son voyage. Le rêve terrifiant s’effaçait peu à peu avec le souvenir de Judit. Je les aurais bien accompagnées à Marrakech, je n’y étais jamais allé. C’était étrange de penser qu’elles allaient mieux connaître mon pays que moi. Mais était-ce vraiment mon pays ? Mon pays c’était Tanger, c’est du moins ce que je croyais ; mais au fond, j’avais pu m’en rendre compte dans l’après-midi, le Tanger de Judit ne coïncidait pas avec le mien. Elle voyait la ville internationale, espagnole, française, américaine ; elle connaissait Paul Bowles, Tennessee Williams ou William Burroughs, autant d’auteurs dont les noms, lointains, m’évoquaient vaguement quelque chose, mais dont j’ignorais tout. Même Mohamed Choukri, figure tangéroise, je voyais de qui il s’agissait, mais je n’en avais bien sûr jamais lu une ligne. J’ai été très surpris d’apprendre qu’on étudiait ses romans en littérature arabe moderne à l’université de Barcelone. En parlant avec Judit de Tanger, j’avais l’impression d’évoquer une ville différente, deux images, deux territoires étrangers reliés par un même nom, une erreur d’homophonie. Sans doute Tanger n’était ni l’un ni l’autre, ni les souvenirs des temps révolus de la ville internationale, ni ma banlieue, ni Tanger Med ou la Zone Franche. Toujours est-il qu’avec Judit et Elena, en me promenant tout l’après-midi et bonne partie de la soirée, après leur être pratiquement tombé dessus par hasard à deux cents mètres de leur hôtel, mon paquet sous le bras, j’avais l’étrange sensation d’être dépossédé. Finalement c’était Judit qui m’expliquait l’histoire de la vieille ville, par exemple ; c’était elle qui savait, qui cherchait des lieux, des traces, des souvenirs ; c’est elle, enfin, qui m’a offert un exemplaire en arabe du Pain nu de Choukri, dans une librairie au hasard de la promenade. J’essayais de montrer que je savais des choses, moi aussi ; j’essayais d’être drôle, au moins, d’avoir l’air intelligent, mais le peu d’agilité de mon français à l’oral et son ignorance totale du marocain me rendaient pataud, un peu brutal, sans nuances ; j’avais l’impression de passer parfois franchement pour un débile. Alors je m’évertuais à essayer de communiquer en arabe classique, là je pouvais briller, mais même si elle comprenait plutôt pas mal et prononçait très bien, j’avais un peu la sensation de parler comme un journaliste de radio ou un prêcheur du vendredi, ce qui retirait à mes blagues tout naturel et spontanéité. Essayez d’avoir l’air marrant et séduisant en arabe littéraire, c’est pas du tout cuit, je vous assure ; on croit toujours que vous êtes sur le point d’annoncer une nouvelle catastrophe en Palestine ou de commenter un verset du Coran. Pourtant, Judit paraissait s’intéresser à moi ; elle me posait des questions sur ma famille, je lui ai raconté que mon père était rifain, qu’il venait d’un village à côté de Nador et que ma mère était arabe, de Tanger, qu’elle avait grandi à Casa Barata. Je n’avais aucune envie de m’étendre sur le sujet, mais il fallait bien en passer par là. Nombre de frères et sœurs. Études, lycée. Goûts, loisirs. Religion. Évidemment, problème ; comment dire que j’étais musulman pratiquant, sans passer pour un ennemi des femmes occidentales, plutôt rétrograde. Il y avait l’option Bassam, qui consistait à chanter les louanges de l’Islam pendant des heures jusqu’à obtenir la conversion ou la mort d’ennui de l’Infidèle. J’ai opté pour sortir une banalité du genre “La Foi est dans le cœur de chacun” ou “Toutes les choses chantent les louanges de leur Créateur”, ce qui sonnait bien et moins pompeux en arabe, et changer de sujet. Judit a acquiescé. Elena devait encore avoir dans la tête son interminable discussion avec Bassam la veille et m’en a su gré. Elle ne parlait d’ailleurs pas beaucoup, et il fallait que je sois attentif à ce que ma passion pour son amie ne l’exclue jamais de la conversation. Fiancée, copine ? Au moins aussi difficile que le sujet précédent ; j’ai repensé à Meryem un instant, j’ai dit plus pour le moment, ce qui laissait entendre que j’avais une certaine expérience des femmes tout en étant disponible. Malin.
Ça a été mon tour de poser des questions, et surtout celle qui m’intéressait le plus : pourquoi l’arabe ? Pourquoi des études d’arabe ? Mis à part le fait que professionnellement une telle spécialité me paraissait offrir peu de débouchés, je me demandais pourquoi bon Dieu de jeunes Catalanes de Barcelone s’engageaient dans une voie certes généreuse, mais qui était exactement à contre-courant du désir de la majorité des habitants du Monde arabe : se défaire de cette malédiction injuste et émigrer vers le nord. Judit s’est facilement expliquée sur ce choix ; elle avait toujours aimé les voyages et la littérature ; elle avait commencé des études d’anglais, et profité de la possibilité de prendre quelques cours d’arabe en option, pour voir ; finalement, la langue l’avait fascinée et elle en avait fait sa spécialité. Tout simplement. Elena quant à elle ne voyait pas vraiment quoi répondre ; elle disait je ne sais pas trop, comme ça, par hasard.
Je n’ai pas osé poser l’autre question qui me brûlait, savoir si elles avaient ou non un copain.
Puis la conversation est retournée à la littérature ; Ibn Batouta, le voyageur tangérois médiéval qui parcourut presque tout le monde connu jusqu’à la Chine (celui-là, je le connaissais, sans l’avoir lu bien sûr — trente ans de caravanes pour terminer à Fès, c’était bien la peine).
— Il est certes surprenant que Tanger soit avant tout fameuse pour ceux qui l’ont quittée, ai-je dit dans mon plus bel arabe littéraire.
— Par Dieu, voilà qui est étrange, a ajouté Judit en riant dans la même langue.
— Ibn Batouta commença ses voyages à vingt-deux ans, par conséquent, il ne me reste que peu de temps pour me résoudre au renom.
Et ainsi de suite, pendant des heures. Et lorsque j’ai dû la quitter, aux environs de minuit, après avoir dîné, avoir bu un thé chez Mehdi, puis un autre, sachant que le lendemain elles partaient pour Marrakech, qu’il y avait peu de chances que nous nous revoyions, malgré sa promesse de s’arrêter à Tanger au retour, quand il a fallu affronter comme la veille ce moment si embarrassant des au revoir, pour ne pas dire des adieux, alors que je m’étais demandé tout l’après-midi si je n’essayerais pas d’embrasser Judit, avec désinvolture, de poser mes lèvres sur les siennes et que nous étions là, Elena un peu en retrait, un peu effacée dans l’ombre de la saillie du balcon où clignotait toujours cet infect néon, à cet instant précis où les gens se regardent avec tendresse puisqu’ils s’en vont vers l’absence et le souvenir, quand le désir pointe d’autant plus aigu qu’il devine sa vanité face au départ de son objet, nous étions l’un en face de l’autre en silence, et j’étais incapable de rien faire sinon de m’en aller, tout pris dans le flot de mes pensées romantiques de bazar, il était temps d’être un homme, d’avancer vers elle comme un homme et de l’embrasser sur la bouche puisque c’était cela dont j’avais envie, cela dont je rêvais, et si nous ne faisons pas d’effort vers nos rêves ils disparaissent, il n’y a que l’espoir ou le désespoir qui changent le monde, en proportion égale, ceux qui s’immolent par le feu à Sidi Bouzid, ceux qui vont prendre des gnons et des balles place Tahrir et ceux qui osent rouler une pelle dans la rue à une étudiante espagnole, évidemment ça n’a rien à voir mais pour moi, dans ce silence, ce moment perdu entre deux mondes, il me fallait autant de courage pour embrasser Judit que pour gueuler Kadhafi ! Enculé ! devant une jeep de militaires libyens ou hurler Vive la république du Maroc ! seul au beau milieu du Makhzen à Rabat, et cet instant s’étirait, nous venions de nous dire au revoir et c’est elle bien sûr qui a fini par approcher son visage du mien et poser un baiser ambigu, déroutant, sur un coin de ma bouche, un baiser qui pouvait passer à la fois pour une maladresse et un gage, toujours est-il que j’ai senti son haleine de si près, et la douceur de ses lèvres, que je me suis retourné comme un soldat de plomb après avoir serré un moment ses deux mains dans les miennes et que je suis parti presque en courant retrouver le monde des cauchemars.
Le doute au cœur. La certitude au cœur.
La Diffusion de la Pensée était déserte, pas de trace de Bassam.
Je me suis mis immédiatement devant l’ordinateur, j’ai sorti le morceau de journal où elle m’avait recopié son adresse mail, je lui ai écrit une longue lettre enflammée que j’ai effacée petit à petit, morceau par morceau, pour ne finir par laisser que “Bon voyage ! Je t’embrasse et à très bientôt j’espère !” Je lui ai envoyé le même message par Facebook, Judit Foix ; il n’y avait malheureusement pas de photo sur son profil.
Elles prenaient le train le lendemain à sept heures et demie pour Marrakech, où elles parviendraient après dix heures de chemin de fer et un changement à Casa ; j’ai supposé qu’elles seraient à l’hôtel vers sept heures du soir, Judit ne se connecterait peut-être pas tout de suite, il lui faudrait le temps de trouver un webcafé ou le wifi, je ne pouvais donc pas attendre de réponse avant, au mieux, vingt et une heures. Si elle me répondait. J’ai hésité à prendre le train moi aussi pour les accompagner à Marrakech ; le billet valait deux cents dirhams, peut-être un peu moins en bus, mais ensuite il me fallait payer l’hôtel, manger, je ne connaissais personne là-bas, l’avance du Cheikh Nouredine aurait duré deux jours. Et surtout j’avais peur de gâcher, par une pression trop forte, le peu que j’avais pu gagner. Il fallait juste être patient. Lui écrire, et encore, pas trop.
Le lendemain, après une nuit atroce entrecoupée de cauchemars, de pendus et de vagues de sang je suis allé jusqu’au bord de la mer ; j’ai passé grande partie de la journée à lire un polar, assis sur un rocher ; un beau soleil d’avril réchauffait la digue. J’ai réussi à me concentrer sur ma lecture ; par moments je levais les yeux de la page pour observer les ferries, au loin, entre le nouveau port, Tarifa ou Algésiras.
Dans la soirée j’ai regardé la télé espagnole, zappant entre les chaînes andalouses et les nationales, en essayant d’être attentif à la langue, de m’en imprégner ; personne du Groupe n’a reparu, ni Bassam ni le Cheikh Nouredine. J’ai regardé Dieu sait combien de fois mes messages, pas de nouvelles de Judit ; j’ai fini par me coucher et même par trouver le sommeil.
Nuit agitée ; cauchemars ; toujours l’image de ce pendu. Au lever, un mot de Judit ; elle me dit que Marrakech est merveilleuse, bruissante, mystérieuse et animée. Le voyage en train était très agréable, le Maroc est un pays magnifique. Elle m’embrasse fort aussi et à très vite.
J’ai répondu immédiatement.
Je ne me souviens plus de mes faits et gestes ce jour-là, comme si l’événement trop lumineux, trop bruyant de la soirée laissait les autres dans l’ombre, à contre-jour. J’ai dû faire comme d’habitude, lire, me promener un peu, passer du temps sur Internet.
À sept heures et demie du soir, j’étais devant la télévision ; j’ai vu des photographies d’un café détruit, éventré, des tables brisées, des chaises éparpillées ; des images de la place Jamaâ el-Fna à moitié déserte, sauf dans un angle, où des badauds étaient rassemblés face à un cordon policier ; des ambulances et des voitures de pompiers allaient et venaient toutes sirènes hurlantes et au premier étage se trouvaient une terrasse et un toit ruiné, une enseigne à demi arrachée sur laquelle on pouvait lire, en français et en arabe, Café Argan. Les sous-titres de la chaîne espagnole d’information continue disaient Atentado en Marrakech : al menos 16 muertos. J’ai passé la soirée entre l’écran et Internet, pour essayer d’en savoir plus — vers dix heures j’étais rassuré, il n’y avait aucun Espagnol parmi les victimes, majoritairement françaises. Il s’agissait bien d’un attentat à la bombe, pas d’un kamikaze comme on l’avait cru au départ, disaient les sites d’information en ligne. Sur une photo, particulièrement atroce, le cadavre d’un homme était étendu parmi les décombres ; ce cliché était sur toutes les pages web. Les terroristes n’avaient pas encore été arrêtés ; des policiers français et espagnols viendraient prêter main-forte à leurs collègues marocains. Le Président Sarkozy a présenté ses condoléances aux familles ; le Roi aussi.
Même si j’étais tranquillisé pour Judit, j’étais terrifié par ces images. Les chiffres sont arrivés dans la nuit, seize morts dont huit Français. Une catastrophe pour le Maroc, selon les journaux. Les touristes étaient déjà moins nombreux à cause de l’agitation politique, ce massacre n’allait pas les encourager à revenir. Il me semblait assez indécent de parler d’économie quand tous ces gens étaient morts.
Confusément, j’espérais que Bassam n’avait rien à voir dans tout ça. Il n’était toujours pas repassé à la Diffusion ; ni lui ni le Cheikh ni personne. Je me suis rappelé ses phrases de l’avant-veille, un attentat, frapper les esprits, pousser à la confrontation — impossible.
J’ai écrit un nouveau mail à Judit, en lui demandant de ses nouvelles ; elle m’a répondu presque immédiatement, pour me dire qu’elles allaient bien, qu’elles se trouvaient sur la place quand l’explosion a eu lieu, mais assez loin, elles ont eu très peur, sont assez choquées et se demandent si elles ne vont pas rentrer directement. Les parents d’Elena sont très inquiets, ils pensent qu’il risque d’y avoir d’autres attentats et enjoignent à leur fille de quitter le Maroc immédiatement. Elles n’allaient donc peut-être pas repasser par Tanger pour prendre l’avion comme prévu.
Petite compensation : le message finissait par je t’embrasse, je pense à toi. Ma poitrine s’est serrée en lisant ces mots.
C’était dimanche, je suis allé à la terrasse d’un café place de France ; tout le monde parlait de l’attentat, en pensant, sans doute, que nous avions nous aussi une chance d’exploser. Je me suis demandé si cet homme allongé mort à la terrasse du café avait senti quelque chose, s’il avait compris ce qui se passait avant que tout s’obscurcisse dans le tonnerre.
— C’est bien la première fois que je vois quelqu’un lire une Série Noire dans un café à Tanger.
La voix venait de derrière moi et elle parlait français. Je me suis retourné, un homme chauve d’une cinquantaine d’années me souriait.
— C’est amusant comme coïncidence, je collectionne les polars, il a ajouté.
J’ai cru un moment qu’il voulait me draguer ou m’acheter celui que j’avais dans les mains, La Position du tireur couché, mais non, il cherchait seulement à savoir où je l’avais trouvé. J’ai hésité à lui répondre, pour de nombreuses raisons. On a bavardé cinq minutes ; ça m’a fait plaisir de parler de mes auteurs préférés, de Pronzini, de McBain, de Manchette, d’Izzo, d’oublier les images du corps allongé et des tables renversées du Café Argan. Le type était sur le cul de découvrir qu’un jeune Marocain pouvait connaître ces livres.
— C’est une de mes passions, j’ai expliqué. J’ai appris le français en les lisant.
Jean-François habitait Tanger depuis quelques mois ; il dirigeait une succursale d’une entreprise française installée dans la Zone Franche. La ville lui plaisait : si en plus il y avait un bouquiniste susceptible de le fournir en vieux romans policiers, il serait comblé.
Je lui ai donné l’adresse du libraire en lui expliquant que je n’étais pas sûr qu’il soit ouvert, mais si c’était le cas il y trouverait son bonheur. Il m’a remercié, puis il m’a demandé si je savais me servir d’un ordinateur. J’ai répondu bien sûr.
— Et tu tapes vite ?
— Bien sûr.
— Avec combien de doigts, deux ?
— Plutôt quatre.
Il m’a dit écoute, j’ai peut-être un boulot à te proposer. Mon entreprise travaille pour des maisons d’édition françaises. Nous numérisons une partie de leurs catalogues. On est toujours à la recherche d’étudiants qui sachent bien le français et aiment les livres.
Hier l’attentat, avant-hier Judit et aujourd’hui un job dans la Zone Franche. J’ai repensé à la première phrase de Bavardages sur le Nil de Mahfouz : “C’était en avril, mois de la poussière et des mensonges.” L’idée de pouvoir quitter un peu la Diffusion de la Pensée coranique était plus que tentante. J’ai expliqué à Jean-François que je travaillais dans une librairie religieuse, mais que j’avais du temps libre. Il a eu l’air impressionné.
— Quel âge as-tu ?
— Presque vingt ans, j’ai répondu.
— Tu fais plus.
— C’est les cheveux blancs.
Depuis quelques mois j’avais des traits blancs au-dessus des tempes. En même temps, si j’avais réellement paru plus âgé, il ne m’aurait pas posé la question ; il devait y avoir dans mon visage quelque chose d’enfantin encore, contredit par le regard et les traces blanches.
— Viens me voir au bureau lundi entre quatre et cinq, et on parlera.
Il m’a donné l’adresse avant de quitter le café. J’ai regardé La Position du tireur couché devant moi. Les polars étaient des choses puissantes. Je me suis demandé comment on traduirait en français. Dieu en sait plus que nous ? Dieu seul connaît la Destinée ?
J’ignorais qu’il me restait juste quatre mois à passer ici ; je ne savais pas que bientôt je partirais pour l’Espagne, mais j’entrevoyais la force du Destin, la puissance de l’enchevêtrement des séries causales invisibles qu’on appelle Destin. En rentrant à la Diffusion, à la tombée de la nuit, le monde me paraissait en flammes ; le Maroc, la Tunisie, la Libye, la Syrie, la Grèce, l’Europe entière, tout brûlait ; tout ressemblait à ces images de Marrakech que la télévision diffusait en boucle, un café détruit, des chaises renversées, des cadavres. Et au milieu de tout cela, l’ahurissante ironie d’un amateur de polars qui m’offrait du travail sans même me connaître, juste parce qu’il avait vu que je lisais Manchette. Et Meryem. Et Judit. Et Bassam, avec sa trique. Et le pire, qui est toujours à venir.
Le lundi midi, il n’y avait personne à la Diffusion, et j’étais à présent à peu près sûr qu’ils avaient quelque chose à voir avec l’attentat de Marrakech. On pourrait se moquer de moi, dire que j’étais particulièrement naïf, mais imaginons une seconde que vos voisins de palier, votre patron et votre meilleur ami se trouvent impliqués dans un acte terroriste ; vous n’y croiriez pas un instant ; vous regarderiez autour de vous, lèveriez les bras en signe d’impuissance, balanceriez le chef pour dire non, non, je connais ces gens, ils n’y sont pour rien. Dans ma tête il y avait un monde entre le tabassage des ivrognes du quartier et l’organisation, à sept cents kilomètres de là, de la mort de seize personnes dans un café. Pourquoi Marrakech ? Pour préserver leurs positions à Tanger ? Pour frapper la ville la plus touristique du Maroc ? Où avaient-ils trouvé les explosifs ? Bassam était-il au courant, depuis des semaines peut-être ? Une action comme celle-ci ne se prépare pas du jour au lendemain, croyais-je. Et j’imaginais Bassam trop franc, trop direct pour me cacher longtemps une histoire aussi incroyable. Il avait dû l’apprendre le soir où il m’en avait parlé.
Ils avaient assassiné, peut-être, des inconnus ; ils avaient même failli tuer Judit, qui sait. Ils avaient tabassé mon libraire préféré ; ils m’avaient offert le gîte, le couvert et une éducation. Ma chambre était trop petite, les commentaires du Coran, les grammaires, les traités de rhétorique, les Dits du Prophète, ses Vies, mon étagère de polars : ces livres magnifiques me bouchaient la vue. Où étaient-ils, tous les membres du Groupe ? À midi, j’ai appelé le Cheikh Nouredine et Bassam sur leurs portables depuis notre téléphone : pas de réponse. J’ai eu la sensation que personne ne reviendrait plus, que ce bureau avait fait son temps, qu’ils m’avaient laissé, moi, ingénu, pour recevoir les coups et la police. Voilà pourquoi le Cheikh m’avait donné si facilement cinq cents dirhams. Je n’allais revoir personne. Aucun d’entre eux. Rester avec mes livres jusqu’à ce que les flics arrivent. Non, j’étais paranoïaque à mon tour ; impossible. J’avais tellement lu de polars où le narrateur se rend compte qu’il a été joué, utilisé par les truands ou par les forces de l’ordre que je me voyais, seul représentant du Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique désert, attendre tranquillement les flics et finir par être torturé à la place des barbus.
Le bureau du Cheikh Nouredine n’était pas fermé à clé. Pendant un moment je me suis dit que j’étais en train de me monter le bourrichon tout seul, qu’ils allaient apparaître à l’instant, me confondre et se foutre de ma gueule jusqu’à la fin des temps.
La caisse de la librairie était là, sur la table, personne ne l’avait vidée depuis des semaines, il y avait peut-être deux mille dirhams.
J’ai trouvé d’autres billets dans une sacoche en cuir, des euros et des dollars, en tout dix ou quinze mille dirhams, je n’en croyais pas mes yeux.
Sinon tout était vide, les agendas avaient disparu, les contacts, les carnets de commandes, les registres, les activités, les affaires du Cheikh Nouredine, plus rien. Même son ordinateur personnel n’était plus là. Il ne restait que l’écran.
J’étais tout seul au milieu de dizaines, de centaines de bouquins dans leurs plastiques.
J’ai fait un tour de quartier, pour voir si je ne croisais pas une tête connue qui appartienne au Groupe ; personne. Je suis passé chez Bassam, à deux pas de chez mes parents, je suis tombé sur sa mère et lui ai demandé si elle savait où il était ; elle m’a jeté le genre de regard que l’on réserve aux mendiants contagieux, a grommelé une malédiction et a claqué la lourde, avant de la rouvrir pour me tendre une vieille enveloppe salie, avec mon nom dessus — l’écriture de Bassam. J’ai jeté un coup d’œil à la missive, elle ne datait pas d’aujourd’hui ; apparemment un vieux truc qu’il n’avait jamais posté, faute de savoir où l’envoyer. Sa mère a refermé la porte sans ménagement ni explication supplémentaire.
À seize heures j’avais rendez-vous dans la Zone Franche avec Jean-François pour ce nouveau travail ; je voulais me changer, me faire beau autant que possible, j’avais l’impression que le monde partait en morceaux. En retournant à la Diffusion, j’ai cru voir deux types louches qui tournaient autour de nos locaux ; des flics en civil, qui sait. J’ai regardé mes mails, il y avait un message de Judit, elle m’écrivait que finalement elle repassait à Tanger comme prévu, mais seule ; elle n’avait pas les moyens de prendre un nouveau billet pour Barcelone ; elle serait là un peu avant la date prévue, après-demain, disait-elle, après avoir mis Elena dans l’avion.
Cette nouvelle m’a réchauffé le cœur, même si j’étais un peu blessé qu’elle prenne cette décision non pas pour me revoir plus vite ou plus longtemps, mais pour de tristes raisons financières.
J’ai fait mon choix, sans attendre l’issue de l’entretien de l’après-midi. Tout le fric qu’il pouvait y avoir dans le bureau du Cheikh Nouredine, je l’ai rassemblé, même les pièces de dix centimes. J’avais près de quinze ou vingt mille dirhams en devises et en pièces. Plus de cash que personne n’en avait jamais vu, j’aurais pu aller en taxi jusqu’à la banlieue de Nador chercher Meryem, dire j’emporte cette jeune femme, voici dix mille dirhams pour votre peine, personne n’y aurait trouvé à redire.
C’était en avril, mois de la poussière et des mensonges.
J’ai rassemblé mes affaires, la centaine de polars prenait une place pas croyable, j’ai vidé des colis que nous venions de recevoir d’Arabie pour les y mettre : en tout, avec le Kashshâf, Les Histoires des prophètes, le dictionnaire, les livres que j’aimais, il y avait trois gros cartons ; mes quelques vêtements étaient répartis dans chacune des caisses ; en plus j’emportais l’ordinateur portable de la Diffusion, l’écran, le clavier et deux ou trois trucs que je devais conserver.
Un vrai déménagement, et nulle part où aller.
Quand tout a été prêt, je suis parti pour la Zone Franche en autobus ; j’ai laissé toutes mes affaires à la Diffusion, pris seulement le pognon et l’ordinateur portable, ça faisait important, un ordinateur portable. J’imaginais que Jean-François ne se souviendrait pas de moi, ou alors que les secrétaires (Marocaines très brunes, jupes courtes, collants noirs, belles jambes, mépris dans le regard et la voix) ne me laisseraient jamais accéder à leur patron, mais non, dix minutes après mon arrivée dans l’entreprise je serrais la main de Jean-François ; il me vouvoyait maintenant, il a dit tiens, voilà monsieur l’ami de la Série Noire, et du coup les femmes en bas noirs et minijupes ont commencé à considérer le jeune plouc qui venait d’arriver comme un être humain ; le patron a disparu très vite, on m’a enfermé dans une pièce minuscule qui jouxtait le bureau du directeur, un Français est apparu, il m’a tendu un livre ; il m’a dit bon voilà, notre métier c’est faire de ces choses des objets informatiques, recopiez-moi deux pages de ce bouquin sur cet ordinateur. J’ai pris l’objet, l’ai posé sur un lutrin, et j’ai recopié pendant que le Français regardait sa montre, un gros chronomètre brillant, au bout des deux pages j’ai dit OK, ça y est, il a répondu pas mal dites donc, vous avez du nerf, laissez-moi jeter un coup d’œil, ma foi c’est drôlement bien, attendez une seconde. Jean-François a réapparu, l’autre l’appelait monsieur Bourrelier, il a dit pour moi c’est bon monsieur Bourrelier, aucun problème, Jean-François m’a regardé en souriant, il a dit je savais que c’était un bon élément, voyez les détails ensemble, Frédéric.
Frédéric a rappelé la secrétaire, elle m’a pris mes papiers, qu’elle a photocopiés ; Frédéric m’a demandé quand je pouvais commencer, j’ai réfléchi une seconde : si Judit arrivait demain à Tanger j’aurais envie de passer du temps avec elle. Lundi prochain ? Ça me va, a répondu Frédéric. Vous êtes payé à la page, 2 000 signes, 50 centimes d’euro. Ça veut dire à peu près 100 euros pour un livre moyen. Ensuite on vous décompte les corrections, à 2 centimes pièce. En recopiant 20 livres par mois, ça vous fait 2 000 euros, plus ou moins, si le travail est bien fait.
J’ai fait un calcul rapide : pour arriver à 20 livres par mois, disons 200 pages par jour, il fallait recopier 25 pages en 60 minutes. Une page toutes les deux minutes, plus ou moins. Ce Frédéric était un optimiste. Ou un esclavagiste, c’est selon.
— Ce ne serait pas plus simple de scanner les livres ?
— Pour certains, non. Ceux dont le papier est un peu transparent, c’est presque impossible, on obtient n’importe quoi. L’OCR n’y comprend rien, et puis il faut démonter le bouquin, remettre en page, corriger, en fin de compte ça revient plus cher.
J’avais l’impression qu’il parlait chinois, mais bon, il devait savoir ce qu’il faisait.
— Est-ce que je peux emporter le travail à domicile ?
— Oui, bien sûr. Mais vous devez travailler ici au moins cinq heures par jour, pour des raisons fiscales.
— C’est d’accord.
La secrétaire m’a fait signer un contrat, le premier de ma vie.
— Bon, eh bien à lundi. Bienvenue chez nous.
— À lundi, oui. Et merci.
— Merci à vous.
Je suis passé saluer Jean-François, il m’a serré la main en me disant à la semaine prochaine, alors.
Et je suis rentré à Tanger. Sur le trajet, la mer brillait.
Demain Judit arrivait. Dans quinze jours j’avais vingt ans. Le monde était un étrange mélange d’incertitude et d’espoir.
Dans le journal, toujours aucune nouvelle des auteurs de l’attentat de Marrakech.
Il était donc près de sept heures quand je suis arrivé dans le quartier ; la nuit tombait. J’avais eu le temps d’arranger un plan. D’abord je voulais mettre certaines choses au clair ; je me sentais plein d’énergie. Je suis retourné voir le bouquiniste.
Je n’en menais pas large en parvenant devant son magasin ; la devanture n’était pas sortie, mais le rideau était levé. J’avais une boule dans la gorge, j’ai rassemblé tout mon courage et j’ai poussé la porte ; après tout je fréquentais cet endroit depuis que j’avais quinze ou seize ans, je n’allais pas laisser le Cheikh Nouredine me le voler.
Le type était assis derrière son bureau, il a relevé la tête ; sur son visage j’ai vu de la surprise, puis de la haine, du mépris ou de la pitié. Je m’étais attendu à des insultes ; je m’étais imaginé lui demandant pardon, il m’aurait pardonné, et nous aurions repris nos conversations comme avant. Il restait silencieux, il me fixait, les sourcils froncés ; il ne disait rien ; il contemplait ma bêtise, me noyait dans ma propre lâcheté ; je rapetissais, écrasé de honte ; je n’arrivais pas à parler, pas à sortir l’enveloppe avec les dirhams que j’avais naïvement préparée pour lui, j’ai murmuré quelques mots, bonjour, pardon, je me suis étranglé et j’ai tourné les talons, j’ai fui une fois de plus, fui face à moi-même ; je suis reparti en courant ; il y a des choses qui ne se réparent pas. D’ailleurs rien ne se répare. En quittant le magasin j’ai imaginé qu’il allait me courir après en me disant “reviens, petit, reviens”, mais non bien sûr, et en y repensant aujourd’hui il est tout à fait logique qu’il n’ait eu que mépris pour un gamin perdu qui avait choisi la trique et le Cheikh Nouredine, aucune pitié. Je marchais vite vers les locaux de la Diffusion, ma culpabilité se transformait en agressivité, j’insultais mentalement le pauvre type, qu’est-ce qui m’avait pris, bon Dieu, de retourner là-bas, et deux petites larmes de rage pointaient au coin de mes yeux, il y avait de la fumée dans la nuit, une fumée épaisse, blanchâtre, mêlée de cendres dispersées par le vent ; une vapeur de colère alourdissait l’air du printemps, une odeur de cramé m’envahissait la gorge et ce n’est qu’en parvenant au coin de la rue, en voyant l’attroupement et les camions de pompiers que j’ai compris que le Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique brûlait ; des flammes hautes de plusieurs mètres sortaient des fenêtres et léchaient l’étage supérieur de l’immeuble ; de l’extérieur, avec leurs lances, des pompiers arrosaient les ouvertures, des bouches aux langues de feu qui crachaient des tonnes de débris de papier à moitié consumés, pendant qu’une escouade de gendarmes essayait tant bien que mal de contenir la foule à distance de la catastrophe. Des centaines de livres partaient dans la brise, envahissaient l’air jusqu’à Larache ou Tarifa ; j’imaginais les blisters fondre, la chaleur attaquer les pages compactes des ouvrages entassés qui finissaient par prendre et transmettre à leur tour la destruction à leurs voisins, je connaissais bien mon stock, près de cette fenêtre-ci c’était la réserve d’Héroïnes, de Sexualité et tous les petits manuels, là-bas les mètres cubes de commentaires du Coran, et au beau milieu, sur les tapis en synthétique qui avaient déjà dû se liquéfier, mes cartons, les Série Noire qui s’envolaient elles aussi, les Manchette, les Pronzini, les McBain, les Izzo et toutes mes belles chemises, mes pompes mirifiques, mes vernis ; le cirage devait bien brûler, la lotion capillaire attiserait le tout et bientôt, si les pompiers ne parvenaient pas à maîtriser le feu, ce serait la bouteille de gaz de la cuisine et celle de la salle de bains qui exploseraient, envoyant définitivement dans les airs ce qui restait de l’institution du Cheikh Nouredine.
Les voisins étaient là, je les reconnaissais ; il y en avait un en robe de chambre, il avait jeté une couverture de survie d’argent éclatant sur les épaules de sa femme, qui devait être en petite tenue ; certains étaient silencieux et contrits, d’autres au contraire braillaient et gesticulaient comme des perdus. Les pompiers semblaient avoir du mal à se rendre maîtres de la littérature faite flammes.
Après trois minutes de contemplation morbide et ébahie j’ai été soudain pris de peur ; j’ai dévalé la colline en direction du centre de Tanger. Tout le quartier savait que j’étais le libraire du Groupe de la Diffusion de la Pensée coranique. La police allait sans doute me rechercher, surtout si, comme je l’imaginais, le Groupe était lié de près ou de loin à l’attentat de Marrakech. Je n’avais nulle part où aller. Seules possessions : une sacoche contenant un ordinateur portable, du fric et l’exemplaire du Pain nu de Choukri que m’avait offert Judit et que j’avais pris pour lire dans le bus.
Au moins, je n’avais pas à me préoccuper de mes cartons, à quelque chose malheur est bon. Quand on part en voyage, disait le Prophète, il faut régler ses affaires comme si on allait mourir. J’avais revu le libraire ; la Diffusion brûlait, et toutes mes possessions avec ; il ne me restait que mes parents. Depuis quelques jours, et malgré l’altercation avec mon frère, j’avais très envie de revoir ma mère. Pas aujourd’hui. Pas la force. L’adrénaline refluait petit à petit, je me suis endormi dans l’autobus qui m’emmenait vers le centre. J’étais soudain épuisé. Je n’arrivais pas à penser. Savoir quoi ou qui avait pu provoquer l’incendie m’était complètement égal. Je suis descendu du côté du Grand Zoco, un peu hagard. Drôle de journée. Il fallait que je trouve maintenant un endroit où dormir ; j’ai hésité à prendre une chambre dans le même hôtel que Judit, mais c’était peut-être un peu violent, qu’elle me trouve installé dans la piaule d’à côté en arrivant à Tanger. Je n’étais d’ailleurs pas sûr qu’elle loge au même endroit, c’était probable mais pas certain. J’ai choisi une autre pension, pas très loin, un peu plus bas vers le port ; le patron m’a regardé comme si j’étais un lépreux, jeune, marocain et sans valise ; il a exigé que je paye trois nuits d’avance et m’a répété dix fois que son bouge était un endroit respectable.
La turne n’était pas mal, avec un petit balcon de fer forgé, une jolie vue sur le port, les toits de la vieille ville et surtout, le wifi. J’ai cherché des nouvelles de l’incendie sur Internet, ça ne devait pas être un événement de première magnitude, personne n’en parlait pour le moment.
J’ai envoyé un message à Judit, puis je suis sorti pour acheter quelques vêtements et manger un morceau.
J’étais prêt au départ. Je n’avais plus de famille depuis près de deux ans, plus d’amis depuis deux jours, plus de valises depuis deux heures. L’inconscient n’existe pas ; il n’y a que des miettes d’information, des lambeaux de mémoire pas assez importants pour être traités, des bribes comme autrefois ces bandes perforées dont se nourrissaient les ordinateurs ; mes souvenirs sont ces bouts de papier, découpés et jetés en l’air, mélangés, rafistolés, dont j’ignorais qu’ils allaient bientôt se remettre bout à bout dans un sens nouveau. La vie est une machine à arracher l’être ; elle nous dépouille, depuis l’enfance, pour nous repeupler en nous plongeant dans un bain de contacts, de voix, de messages qui nous modifient à l’infini, nous sommes en mouvement ; un cliché instantané ne donne qu’un portrait vide, des noms, un nom unique et pourtant multiple qu’on projette sur nous et qui nous fabrique, qu’on m’appelle Marocain, Maure, Arabe, immigré ou par mon prénom, appelez-moi Ismaël, par exemple, ou ce que vous voudrez — j’allais bientôt être fracassé par une partie de la vérité, et regardez-moi courir dans Tanger, ignorant, sans comprendre ce qui venait de brûler avec le Groupe de Diffusion de la Pensée coranique, accroché à l’espoir de Judit et de mon nouveau travail comme aux deux derniers vaisseaux sur la grève. Par moments j’ai l’impression de retrouver les agissements et les pensées de celui que j’étais à l’époque, mais c’est bien sûr une illusion ; ce jeune homme qui s’achète deux chemises noires, deux jeans, des tee-shirts et une valise est une imitation, comme les vêtements qu’il acquiert ; je croyais que la violence qui m’entourait ne m’affectait pas, qu’elle n’avait rien à voir avec moi, qu’elle n’avait pas de prise sur moi, pas plus que celle de Tripoli, du Caire ou de Damas. Aveuglé, je ne pensais plus qu’à l’arrivée de Judit, à ces vers trop sentimentaux de Nizar Kabbani que nous recopiions, au lycée, dans des messages secrets pour des filles qu’ils émouvaient, ceux que j’avais déjà récités à Meryem,
alors que nous contemplions le Détroit, sans oser nous prendre par la main, et surtout la suite,
l’errance parmi les stations de la folie — les yeux de Judit étaient pour le coup, comme le disait ce poète pour dames, les derniers bateaux en partance. Je me souviens, Meryem s’inquiétait ; elle avait peur de notre relation, peur des conséquences, peur, peur de ce que je pouvais lui faire faire ; elle ne savait quelle solution trouver à cet amour adolescent, elle hésitait à se confier à sa mère, après tout elle-même n’était-elle pas mariée à son cousin germain et je me rappelle qu’un jour, alors que j’avais semé Bassam pour la retrouver, loin du quartier, elle me disait craindre que je l’abandonne pour émigrer, j’essayais alors de la rassurer avec les vers de Kabbani, et la vérité, si elle existe, c’est que je me souciais de Meryem comme d’une guigne, d’elle, je veux dire d’elle beaucoup moins que de la satisfaction de mon désir, de ma jouissance, de réussir à la déshabiller, à la caresser et lorsque j’ai enfin compris, après avoir lu sa dernière lettre, dans cette vieille enveloppe récupérée chez Bassam, lorsque j’ai enfin compris que j’étais responsable de sa mort, là-bas dans ce village perdu, de son hémorragie au cours d’un avortement paysan et clandestin, parce que je n’avais pas répondu à son désespoir, pas plus qu’à celui de sa mère, morte de tristesse quelques semaines après, dans ce paradis du Maroc moderne où en théorie aucune femme ne saigne à mort ni ne se suicide jamais ni même ne souffre jamais sous les coups d’aucun mâle car Dieu la famille et les traditions veillent sur elles et rien ne peut les atteindre, si elles sont décentes, si seulement elles étaient décentes, comme disait si bien le Cheikh Nouredine qui lui savait la vérité, comme tout le quartier l’avait apprise, Bassam en tête ; lorsque j’ai su que je ne pouvais plus échapper à cette réalité car elle était aussi sordide et tangible que le chiffre sur un billet de banque, aussi précise et réelle que l’abeille butinant la fleur de safran sur la nouvelle pièce de dix centimes que je rendais avec chacun des livres que je vendais ; quand la mort, figée et immuable tout autant que ces monnaies m’attrapa par l’oreille pour me dire ô mon gars, tu as raté une marche, voici dix-huit mois que tu vis en m’ignorant, il fallait que le monde, que mon monde, soit déjà bien détruit pour ne pas se ruiner encore plus, après cette déflagration ; il fallait qu’il y ait à mes côtés Judit pour que je ne me laisse pas aller aux sanglots, une fois la surprise passée : tout cela confirmait une intuition ; bien sûr moi aussi je savais, mon corps savait, mes rêves savaient même si à ce moment-là, au moment de la disparition de Meryem au bout du Rif, j’étais en train de me faire tabasser dans un commissariat à Casa ou de mendier une pomme sur un marché — mes cauchemars, élucidés, n’en sont devenus que plus douloureux, plus clairs, plus insupportables encore ; ma conscience, plus confuse et toujours moins sûre d’elle, pétrie de regrets et de cette terrible sensation, qui pouvait me tirer des larmes de peine honteuse, avoir, en rêve, pendant des mois, couché avec une morte : avec Meryem qui disparaissait dans le cercueil mangeur de chair quand je la voyais bien vivante au fil des saisons ; elle m’avait accompagné alors qu’elle n’était plus et cela était si mystérieux, si incompréhensible dans mon cœur encore jeune que j’y voyais une trahison dégueulasse, une saloperie plus grande que ma responsabilité dans son décès, une haine qui se retournait contre Bassam, contre ma famille, contre ceux qui m’avaient empêché de pleurer Meryem et m’avaient contraint à la désirer crevée — comme on retire doucement le linceul d’un cadavre pour observer ses seins. Sur la table de marbre, j’avais rêvé de son ventre et de son pubis froids. Elle était là, la honte, là, dans ce glissement du temps ; le temps est une femme de cimetière, une femme en blanc, qui lave des corps d’enfants.
Je m’achetais des chemises le dos courbé, pressentant une catastrophe, sans savoir qu’elle avait déjà eu lieu. J’attribuais ma fébrilité à l’incendie, à l’arrivée de Judit, à l’attentat et à la disparition de Bassam, sans sentir que le plus grave était déjà là ; j’hésitais devant un pyjama, longuement, en espérant que Judit me voie dedans ; j’avais une pensée fugace, un peu attristée tout de même, pour la seule femme qui ne m’avait jamais vu nu, sans savoir qu’elle n’existait plus.
La soirée fut des plus longues.
La solitude et l’attente.
Je traînais sur Internet pour avoir des nouvelles, des nouvelles de qui que ce soit, de Bassam, du Cheikh Nouredine, de Judit, du monde, de Libye, de Syrie. Les flammes étaient plus hautes que jamais. Je suis sorti faire un tour ; la nuit était tiède, il y avait foule en ville, Tanger savait, au printemps, être troublante et dangereuse. Tout y était tourné contre moi ; l’odeur de brûlé m’était restée dans les narines et cachait celle de la mer. Les jeunes gens marchaient trois par trois, quatre par quatre avec des airs fébriles, en roulant des épaules ; au détour d’une rue, j’ai vu un type de mon âge à moitié fou se mettre à attaquer violemment un arbre en pot, le balancer par terre en hurlant des insultes, sans raison, avant d’être à son tour pris à coups de poing par le propriétaire d’une boutique, sorti en trombe de son établissement — le sang a giclé sur son tee-shirt blanc, il a porté la main à son visage, l’air ébahi, avant de s’enfuir en criant. Je m’en souviens, l’arbre était un oranger ou un citronnier, il avait de petites fleurs blanches, le patron du magasin l’a redressé dans son pot en le caressant comme s’il s’agissait d’une femme ou d’un enfant, je crois même qu’il lui parlait.
J’étais à deux pas de la librairie française, j’y suis entré ; j’ai regardé un peu les rayonnages, ces livres sérieux étaient intimidants, chers et intimidants, on hésitait à les ouvrir de peur de tacher les couvertures crème, d’endommager la reliure. Il y avait une section de littérature tangéroise, et ils étaient tous là, les auteurs que Judit avait évoqués : Bowles, Burroughs, Choukri bien sûr, mais aussi un Espagnol du nom d’Ángel Vázquez, qui avait écrit un roman appelé La Chienne de vie de Juanita Narboni — ce que je cherchais dans les livres c’était plutôt oublier ma chienne de vie à moi, oublier Tanger ; j’ai trouvé le rayon “romans policiers”, il y avait surtout d’énormes bouquins dont le format me paraissait gigantesque, disproportionné par rapport à mes vieilles Série Noire parties en fumée, tout aussi intimidants que les romans sérieux. Je suis sorti un peu triste de ne pas avoir trouvé une compagnie, un livre inconnu qui ait le pouvoir de changer le cours des choses, de remettre le monde en ordre ; je me sentais minuscule face à la vraie littérature. Je suis descendu vers la mer, j’ai pensé à Bassam ; s’il était vraiment complice de l’attentat de Marrakech, je me suis demandé si je le reverrai jamais.
Les enseignes des bars me clignaient de l’œil, des types étaient assis sur des chaises et profitaient du printemps ; ils avaient des têtes de contrebandiers. Je n’aurais jamais pu être aussi loin de chez moi, même à Barcelone, à Paris ou à New York ; ces rues respiraient quelque chose d’interdit dans le soir dangereux, si loin des quartiers de mon enfance, si loin de cette enfance dont je sortais à peine et que les venelles en pente me remettaient en mémoire pour leur radicale différence. Je me demandais si j’oserais jamais entrer dans un de ces rades aux lumières rouges sentant la cigarette, le désir et la déréliction, si j’aurais jamais l’âge de ces endroits. Après tout j’avais un peu d’argent, maintenant, et bien envie de boire un coup, peut-être même de parler à quelqu’un. J’appréciais l’alcool pour l’image qu’il donnait de moi, celle d’un type dur, adulte, qui ne craint ni la colère de sa mère ni celle de Dieu, un personnage, comme ceux auxquels je souhaitais ressembler, les Montale, les détectives sans nom, les Marlowe, les privés et les flics de romans noirs. Pourquoi nous accrochons-nous à ces images qui nous fabriquent, ces exemples qui nous modèlent et savent nous briser tout en nous construisant, l’identité toujours en mouvement, l’être à jamais en formation, et ma solitude devait être si grande ce soir-là que je suis entré dans un bar minuscule appelé El Pirata, dont l’enseigne marronnasse avait dû connaître les temps glorieux du statut international, et la tenancière aussi, une dame aux cheveux défrisés teints en blond platine qui m’observait en se demandant sans doute si j’avais bien l’âge d’être là. J’ai salué, je me suis assis au comptoir sur un tabouret, j’ai commandé une bière. La patronne m’a regardé comme pour me gronder, mais m’a servi. Je me suis demandé ce qu’elle imaginait, comment un jeune plouc comme moi arrivait-il là, tout seul ; peut-être qu’elle n’imaginait rien du tout. À peine cinq minutes plus tard, une fille est sortie de derrière un rideau, elle était d’une maigreur de fouet, les jambes osseuses dans ses collants noirs, les joues pâles malgré le maquillage, elle s’est hissée sur un siège à mes côtés, j’étais entré dans ce rade, il fallait faire avec ; ou peut-être étais-je entré précisément pour ça, pour parler avec quelqu’un, entraîneuse ou putain, contrairement aux personnages de mes romans j’ai détourné les yeux, un peu honteux, elle s’appelait Zahra, du moins c’est ce qu’elle disait ; elle avait des marques sur le visage, des lèvres tout étroites, elle sentait le jasmin, et sous le parfum ses vêtements exhalaient l’encens de cèdre du salon où je me suis laissé entraîner par la main dix minutes plus tard, un sofa verdâtre luisait d’usure sous une lampe halogène réglée au minimum, Zahra s’est assise et a défait les boutons de son chemisier, elle portait un soutien-gorge blanc dont les dentelles bâillaient, découvrant ses seins minuscules aux aréoles très sombres, elle m’a dit donne-moi deux cents dirhams, fouiller dans ma poche m’a permis de ne pas la regarder un instant, je lui ai tendu l’argent elle l’a mis sous un coussin du divan, elle a écarté les jambes et relevé sa jupe pour me montrer son sexe rasé à la peau presque noire, assortie aux lisières des bas qui barraient ses cuisses osseuses, j’étais partagé entre la honte et le désir, elle m’a fait signe d’approcher, je n’ai pas bougé, elle a murmuré viens, n’aie pas peur, elle m’a attrapé la main pour la coller sur sa poitrine tout en me caressant l’entrejambe, son haleine remontait le long de mon ventre, elle a commencé à essayer de défaire ma ceinture j’ai reculé d’un pas en la repoussant ; elle m’a regardé d’un drôle d’air, c’est finalement la honte qui a pris le dessus, je suis sorti. La dame derrière le bar a ricané “déjà ?”, je ne me suis même pas retourné.
La rue était déserte, j’étais un peu désorienté, le cœur battant. Sale journée. J’ai pensé un moment à Meryem, puis à Judit, en marchant vers ma pension.
Demain sera un autre jour.
J’ai essayé de lire un peu du Pain nu, sans y parvenir, les images du sexe de Zahra s’inséraient entre le livre et moi. Elles sont restées longtemps dans la nuit, bien après que j’ai éteint la lumière.
Lorsque Ibn Batouta commence son périple, au moment où il quitte Tanger en direction de l’est, en 1335, je me demande s’il espère revenir un jour au Maroc ou s’il croit son exil définitif. Il passe plusieurs années en Inde et aux Maldives, au service d’une Sultane qui le nomme juge, Cadi, sans doute parce qu’il était docte et qu’il savait l’arabe ; il y épouse même la fille du Vizir. En quittant l’archipel, après un passage dans une ville où les femmes n’ont qu’un seul sein, il rencontre un homme établi en solitaire sur un îlot avec sa famille, et l’envie ; il possède, dit-il, quelques cocotiers et une barque avec laquelle il pêche et se rend dans les îles voisines lorsqu’il le désire. Par Dieu, dit-il, j’ai envié cet homme, et si cette île m’avait appartenu, je m’y serais installé jusqu’à la fin de ma vie. Il finit par rentrer au Maroc, et j’imagine qu’il termina ses jours dans un petit couvent de derviches où il trouva la paix, en rédigeant le récit de ses voyages, peut-être, ou en racontant à qui voulait l’entendre ses aventures au-delà des mers. Je ne me rappelle pas qu’il soit question de prostituées, dans ses souvenirs tels qu’ils nous sont parvenus ; Ibn Batouta a des esclaves, des chanteuses, et quelques femmes légitimes, épousées au fil du voyage alors que moi, plus tard, à Barcelone, au milieu des putains et des voleurs, dans la fumée des conteneurs en flammes, entre les matraques des flics casqués, j’avoue que le visage maigre et le con de Zahra me sont souvent revenus comme un regret, une tristesse de plus à ajouter à la liste, un remords ambigu, quel genre d’homme étais-je donc, pensait ma jeunesse, si j’étais incapable de profiter d’une femme que j’avais payée et qui me tendait, entre ses bas noirs, son intimité râpeuse ; plus d’une fois j’ai hésité à filer vingt ou trente euros à la prostituée éternellement assise sur le seuil de l’immeuble d’à côté de chez moi, dans le Raval, et à monter avec elle juste pour retrouver une estime, une confiance en moi dont la petite Zahra et le rire de sa patronne avaient conservé la plus grande part. Heureusement que j’étais seul, ce soir-là à Tanger ; je n’aurais pas aimé que Bassam se marre en me voyant fuir du réduit au canapé vert après deux minutes montre en main. Les hommes sont des chiens qui se frottent dans la solitude, seul l’espoir de Judit luisait dans la misère même si, timide comme je l’étais, assailli par les souvenirs de Meryem, j’allais sans doute trembler avant de l’embrasser, frémir avant de coucher avec elle, si l’occasion se présentait, et plus ce mirage approchait — seules quelques heures me séparaient de son retour à Tanger, debout dans le petit matin sur mon balcon — plus il m’effrayait. Les événements des derniers jours tournaient dans ma tête, les débris de cauchemars rougissaient les brumes de l’aube sur le Détroit.
L’incendie de la Diffusion me préoccupait, je me demandais combien de temps il me restait avant que les flics ne m’arrêtent.
Je me faisais l’effet d’être un fugitif.
Malgré mon nouveau travail, l’argent que j’avais d’avance, j’étais désemparé, inquiet, tout aussi démuni que face à Zahra la veille ; le costume de l’âge m’allait trop grand. Il me manquait une mère, un frère, un père, un Cheikh Nouredine, un Bassam.
L’arrivée de Judit fut un vrai désastre.
Je n’aurais peut-être pas dû aller l’attendre à la gare par surprise ; je n’aurais pas dû la saouler de paroles, je n’aurais pas dû faire comme si nous avions une relation intime, proche, qui n’existait pas — je suis allé trop vite ; j’avais conçu seul et rapidement, à la Bassam, sans me soucier de ce qu’elle avait pu vivre à Marrakech, une histoire qui n’existait pas. Judit me voyait comme ce que j’étais, un jeune inconnu qui la serrait de trop près. Elle avait peur, peut-être ; elle m’a dit c’était horrible, cette ambiance, après l’attentat, cette place si vivante où tout le monde faisait comme si de rien n’était sans y croire, où d’un coup la grande machine à enchanter les touristes s’était arrêtée dans la mort.
Elle m’a dit au fait, tu sais, à Marrakech j’ai aperçu ton ami, Bassam, celui qui était avec nous l’autre soir.
En disant cela elle me regardait dans les yeux. Je n’étais pas sûr qu’elle ait vraiment l’intuition de ce que cela signifiait. C’était inimaginable, de toute façon. Inimaginable de penser qu’elle avait pu croiser, quelques heures après, un de ceux qui avaient fait sauter cette bombe dans ce café. Moi-même, malgré tous les indices que j’en avais, je n’arrivais pas à réaliser. Que cet attentat existe réellement, au-delà des images à la télévision, était inenvisageable. Que Bassam ait pu participer à cela sans presque m’en parler était, au fond, impossible.
Judit n’a pas dit “c’est bizarre qu’il se soit trouvé à Marrakech, alors que nous l’avons vu la veille sans qu’il mentionne son voyage”.
Je l’ai accompagnée à sa pension. Judit était distante, elle a à peine ouvert la bouche pendant tout le trajet, j’ai essayé de meubler le silence en parlant tout le temps, ce qui n’était sans doute pas une bonne idée. Mes bavardages semblaient la contraindre encore plus à un silence agacé.
Parfois nous sentons que la situation nous échappe, que les choses dérapent ; on prend peur et au lieu de regarder tranquillement, d’essayer de comprendre, on réagit comme le chien pris dans un barbelé, qui s’agite éperdument jusqu’à s’en déchirer la gorge.
Ma colère était une panique, elle n’avait pas d’autre objet que vaincre la froideur de Judit. J’ai pris pour cible son cadeau, le livre de Choukri dont j’avais lu cinq pages.
— C’est honteux, j’ai dit, ce bouquin, comment un musulman marocain a-t-il pu écrire des trucs pareils, c’est insultant.
Judit n’a rien répondu, nous arrivions au Grand Zoco avant de franchir la porte de la vieille ville. Elle m’a juste lancé un regard courtois que j’ai pris comme une immense gifle.
Je me suis enfoncé dans une diatribe idiote sur ce roman que je n’avais pas lu et son auteur, un pauvre type, un mendiant analphabète, un dégénéré, disais-je, et plus je balançais des absurdités, plus j’avais la sensation de me noyer, de m’abîmer dans une mer de connerie alors que Judit, toujours si belle, marchait sur les eaux. Je suais en traînant la valise à roulettes, finalement elle n’avait pas de sac à dos mais une saloperie de valise à roulettes et en bon chevalier servant j’avais exigé de la tirer moi-même. J’étais essoufflé, je ne pouvais que poursuivre mon discours qui devenait haché, il y avait trop de pensées dans mon cerveau : les remous de mes mouvements désordonnés éloignaient la planche de salut. Je sentais qu’elle n’avait qu’une envie, arriver à son hôtel pour se débarrasser de moi, oublier le long voyage en train, oublier Marrakech, m’oublier et reprendre son avion, et au fond de moi, tout au fond de moi, je voyais bien qu’elle avait raison. Je voulais paraître littéraire et intéressant, j’ai poursuivi mon discours, bien pérorant, bien machiste, j’ai dit tu devrais plutôt lire Mutanabbî ou Jâhiz, voilà la vraie littérature arabe, Choukri ce n’est pas pour les filles. Je venais de me tirer une balle non pas dans le pied, mais bel et bien dans la tête, cette fois-ci le regard de Judit a été d’un mépris absolu. Elle a fait oui oui distraitement, et si j’avais été un tant soit peu courageux j’aurais balancé la valoche, je me serais arrêté, j’aurais poussé un énorme juron et j’aurais dit pardon, on arrête tout, on rembobine, on va faire comme si je n’avais rien dit depuis le début, comme si je n’étais pas obsédé par toi, comme s’il ne s’était rien passé les deux derniers jours, comme si rien n’avait explosé à Marrakech, comme si les incendies ne nous atteignaient pas.
— Ma maison a brûlé hier, j’ai dit tout à trac.
Elle a tourné son visage vers moi sans s’arrêter de marcher.
— Ah bon ?
Et je ne savais plus quoi dire ; j’aurais pu ajouter “hier je suis aussi allé aux putes sans réussir à baiser” ; mes yeux piquaient, la sueur sans doute. J’étais un enfant perdu qui demandait de l’aide à une étrangère inconnue.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je ne sais pas, tout a brûlé. J’ai pris une chambre dans une pension.
Ses yeux me disaient qu’elle avait du mal à me croire ; j’y ai soudain vu l’invraisemblable de ma situation, plus de famille, plus d’amis, plus de maison, seul dans Tanger, ville à la dérive.
— C’est une longue histoire.
— Je m’en doute.
Elle a regardé droit devant elle ; il m’a semblé qu’elle accélérait le pas.
Bien sûr tout cela avait commencé par le péché originel, déshabiller Meryem, mais il me semblait que c’était maintenant devenu un complot international, une énormité, une aberration, comme les enfants monstrueux des couples consanguins.
— On est arrivés.
Il y avait du soulagement dans ces mots prononcés à l’unisson ; la main de Judit était serrée sur la valise dont je tenais l’autre extrémité, comme si elle avait peur que je parte avec.
— Merci d’être venu me chercher à la gare, c’est gentil.
Elle avait l’air sincère. Sincère et épuisée.
— De rien, c’est bien normal.
— Ilâ-l-liqâ’, alors. À une prochaine fois.
J’ai dit au revoir à mon tour, je ne lui ai pas tendu la main, ni la joue, ni rien et je suis parti.
Je devais être complètement crevé moi-même, lessivé, détruit psychologiquement parce que je me suis mis à pleurer. Ça a commencé dans la rue ; la brûlure dans les yeux est devenue plus forte ; j’ai senti une humidité sur mes joues, comme lorsque, enfant, on saigne du nez et qu’on découvre sa main soudain rouge de sang. Il ne s’agissait pas de sang. C’était de l’eau, des larmes qui dégoulinaient et j’avais beau les essuyer à grands coups de manche de chemise rien à faire, elles coulaient à nouveau, de plus belle, j’avais grand-honte de chialer comme ça dans la rue, j’ai monté l’escalier de ma pension quatre à quatre, j’ai claqué la porte derrière moi, je l’ai fermée à clé, je me suis passé de l’eau sur le visage, rien à faire, je sanglotais toujours comme un môme ; je me suis effondré sur le lit, j’ai mis mon visage dans l’oreiller pour étouffer ces pleurs, je me suis laissé aller au chagrin. J’ai dû m’assoupir. Une ou deux heures plus tard j’avais la tronche d’un boxeur après un combat inégal, les paupières enflées, les yeux rouges, mais je me sentais mieux. Une douche et il n’y paraîtrait plus.
L’enveloppe ouverte était par terre à côté de mon lit ; le vieux mot de Bassam, que m’avait refilé sa mère par erreur, sans doute, était écrit sur un morceau de page de cahier à carreaux ; il commençait par
pliée à l’intérieur se trouvait la lettre de Meryem pour moi, qu’il avait gardée tout ce temps. J’ai compris pourquoi il ne me l’avait pas donnée ; il avait dû hésiter à la détruire, que je ne sache pas, que j’ignore jusqu’à la fin des temps ce que mon cœur avait deviné, qu’elle n’était plus, je n’arrivais même pas à dire qu’elle était morte, voilà, j’avais la vérité devant les yeux il n’y avait rien de plus, j’avais brisé l’Univers, la colère de Dieu était sur moi, sa rage, sa puissante rage aveugle mais juste détruisait tout autour de moi, je me suis senti minuscule dans ma chambre d’hôtel, perdu au cœur du monde, j’ai recommencé à pleurer, sur le balcon en regardant ces bateaux idiots traverser le Détroit.
On ne se souvient jamais tout à fait, jamais vraiment ; on reconstruit, avec le temps, les souvenirs dans la mémoire et je suis si loin, à présent, de celui que j’étais à l’époque qu’il m’est impossible de retrouver exactement la force des sensations, la violence des émotions ; aujourd’hui, il me semble que je ne résisterais pas à des coups pareils, que je me briserais en mille morceaux. Qu’on ne devrait pas survivre à des chocs de cette puissance.
Pourtant, si j’étais sûr de la mort de Meryem, elle n’avait jamais été aussi vivante, puisque je découvrais sa voix dans son écriture ; sa lettre était un appel au secours qui retentissait au milieu des ténèbres, dans le désert. Un cri sorti tout droit des grottes d’Hercule, par où l’on entre sans doute aux Enfers ; une saloperie du Sort. Elle me disait qu’elle m’aimait, m’appelait son amour, elle disait qu’il fallait qu’on se marie, sinon elle devrait abandonner l’enfant à l’orphelinat ; son désespoir était trop pour moi, j’ai brûlé la lettre dans le lavabo de la chambre d’hôtel,
avec celle de Bassam. Je ne saurai jamais ce qui s’était passé là-bas entre Al-Hoceima et Nador, jamais personne ne le saura. Bassam m’expliquait des détails avec des mots étranges et médicaux, dans sa calligraphie enfantine. Il ne disait rien de lui-même, mais très certainement, pour écrire une telle lettre, il devait être persuadé de disparaître lui aussi ; pourquoi, sinon, me dire maintenant ce qu’il aurait pu m’expliquer la veille de vive voix.
Je tournais en rond dans ma chambre ; la nuit tombait doucement. Je me suis roulé un joint, je l’ai fumé au balcon ; j’ai allumé l’ordinateur ; j’ai cherché sur Internet des informations à propos de l’attentat, sur le Groupe de Diffusion de la Pensée coranique ; rien de neuf. Des détails, des précisions sur la bombe, le type d’explosifs, mais aucune arrestation. J’ai trouvé un entrefilet de deux lignes, incendie criminel dans une librairie religieuse, des centaines d’ouvrages détruits. Criminel. La police devait se demander pourquoi aucun des membres de cette association n’avait reparu.
Le muezzin venait d’appeler à la prière du soir.
J’avais un message de Judit qui s’excusait de ne pas avoir été plus loquace tout à l’heure, elle était épuisée. Si je voulais boire un thé dans la soirée, je pouvais passer la prendre à l’hôtel.
Bizarrement, je n’en avais plus envie. Je n’avais envie de rien.
Je suis allé au lavabo, je me suis longuement lavé, les pieds, les mains, les avant-bras, le visage. J’ai mis ma couverture sur le tapis, tournée vers l’est, et j’ai prié. J’ai fait quatre prosternations sans penser à rien d’autre qu’à Dieu.
La nuit était là, elle contemplait les traits de feu des ferries qui allaient à Tarifa.
En récitant la Fatiha, en exhalant les versets sans qu’aucune pensée ne les trouble, en répétant les mots saints, j’ai retrouvé le calme.
Il y avait une force intime dans le silence, un chant précieux.
Il restait cela en moi.
La côte espagnole brillait, à gauche de ma kibla improvisée.
Je me suis demandé si j’aurais assez de fric pour me payer un passage clandestin vers l’Espagne. J’étais de plus en plus persuadé que le Cheikh Nouredine avait laissé cet argent à mon intention. C’était inexplicable autrement ; il avait sans doute eu pitié de moi. Il connaissait l’horrible histoire de Meryem et de ma tante. Avec moi, il avait toujours été juste et bon. Au fond j’espérais qu’ils n’aient rien à voir avec Marrakech, ni le Cheikh, ni Bassam ; malheureusement ce que j’avais pu voir moi-même, les triques et les sermons, me laissait peu d’espoir.
Qu’est-ce que je foutrais en Espagne ? Il y avait bien mon oncle qui travaillait dans la province d’Almería, mais ce n’était pas la peine d’aller le voir. Et puis c’était la crise là-bas. Pas de travail. De toute façon je n’avais pas de papiers. Partir à l’aventure ?
Je pensais que Paris serait plus clémente. Paris ou Marseille, villes des livres et des romans policiers. Je les imaginais assez semblables, peuplées de fils d’Italiens ronchons, d’Algériens bagarreurs et de truands qui parlaient argot. J’avais cinquante ans de retard, mais bon, il devait bien en rester quelque chose, après tout Izzo avait écrit Total Khéops peu de temps auparavant, croyais-je. J’ai imaginé lui rendre visite, lui envoyer un message en lui disant Cher Monsieur, je suis un jeune fan marocain et j’aimerais beaucoup vous rencontrer. J’ai regardé sur Wikipédia et je me suis aperçu qu’il était mort. Manchette aussi était mort longtemps auparavant. À part quelques cousins lointains et débiles je ne connaissais plus personne en France.
Ce qu’il fallait, c’était parer au plus pressé : trouver un logement qui ne coûte pas les yeux de la tête comme cette turne, acheter des vêtements, commencer à travailler. Cette histoire de recopiage de textes m’intriguait. Demander un passeport, au cas où. Attendre des nouvelles de la police, qui finirait bien par venir ; lire tout ce que je pourrais pour me former. Oublier Meryem, Bassam et le Cheikh Nouredine.
Mettre en place un programme.
Avoir un plan.
Œuvrer pour l’avenir.
Après tout, vingt ans, c’est le plus bel âge de la vie.
J’avais un nouveau message de Judit sur Facebook, posté quatre minutes plus tôt, il disait tu ne passes pas finalement ? j’ai répondu j’arrive.
Lakhdar, m’a dit Judit au milieu de la nuit. Lakhdar, et j’aimais sa façon de m’appeler, sa pointe d’accent espagnol, son insistance sur le dad, cette lettre qui n’existe qu’en arabe.
— Lakhdar, ce n’est pas très fréquent, non ?
J’avais la tête contre son épaule.
— Non, c’est plutôt rare au Maroc. Mais courant en Algérie. Mon père aimait ce prénom, je ne sais pas trop pourquoi.
— Qu’est-ce que ça signifie, à part “le vert” ?
— En fait Lakhdar a deux sens, “vert”, c’est sûr, mais aussi “prospère”. Le vert, c’est la couleur de l’Islam. C’est peut-être pour ça que mon père l’a choisi. C’est aussi un prophète important pour les mystiques. Le Khidr, le Vert. Il apparaît dans la sourate de la Caverne.
— Lakhdar. Je vais t’appeler le Frelon Vert.
— Tu es plus belle que Cameron Diaz.
Et elle a doucement attrapé ma main pour la descendre vers son bas-ventre.
Les semaines, les mois qui ont suivi, jusqu’en novembre et mes débuts comme serveur sur les ferries de la compagnie de navigation Comarit ont passé si vite que les souvenirs sont à leur mesure, brefs et rapides. Le travail pour Jean-François était pénible, aride et abrutissant ; ma chambre, à mi-chemin entre le centre et la Zone Franche, froide et inhospitalière ; je partageais l’appartement avec trois travailleurs un peu plus âgés que moi dont je sentais qu’ils n’avaient jamais eu mon âge. Ils me paraissaient d’une débilité sans fond. Dès qu’ils possédaient quelques dirhams c’était pour s’acheter un nouveau jogging, des baskets, du shit ; ils s’imaginaient une jolie vie dont le moment culminant serait l’achat d’un lit double chez le marchand de meubles du coin et d’une bagnole chez le concessionnaire Nissan ou Toyota ; ils surfaient tous les jours sur voitureaumaroc.com et rêvaient de caisses de luxe qu’ils ne pourraient jamais s’offrir, regarde, il y a une Jaguar de 1992 pour cent mille dirhams ; ils avaient d’énormes lunettes de soleil qui leur bouffaient la figure et l’oreillette du mains-libres de leur téléphone toujours en place. Ils étaient lisses, interchangeables et bruyants. Mais c’était une compagnie, un mouvement humain à mes côtés ; ils draguaient les ouvrières de la confection, les petites mains douces endolories par le vrombissement des machines à coudre, ou à défaut les poissonnières de l’usine de surgélation, qui sentaient le mérou ou la crevette depuis le menton jusqu’au tréfonds du con, et toutes étaient sensibles aux avances vulgaires de mes coturnes à fausses Ray-Ban qui les amenaient en grande pompe, comme des princesses, gober un hamburger dans ces grandes enseignes américaines qui donnaient un peu l’impression de vivre la vie, la vraie vie, pas celle des caves, des ploucs qui n’avaient pas la chance de travailler dans la Zone Franche et donc non seulement gagnaient moins, beaucoup moins, mais surtout étaient bien moins distingués, n’ayant ni lunettes de soleil ni téléphone de luxe, et tout ce cirque faisait l’effet d’un gigantesque gâchis, loin, bien loin certes des quartiers où j’avais grandi, mais aussi et surtout de ceux où j’avais envie de vivre.
Quoi qu’il en soit j’avais peu de loisirs, pas beaucoup de temps pour communiquer avec mes camarades de logement, le travail était terriblement prenant et ressemblait à celui des forçats de la machine à coudre ou des éplucheuses de gambas, l’odeur à part : je passais douze à seize heures par jour devant l’écran, le dos plié comme un ramasseur de haricots verts, à recopier fidèlement, avec mes quatre ou six doigts, des livres, des encyclopédies culinaires, des lettres manuscrites, des archives, tout ce que M. Bourrelier me passait. Le job portait bien son nom : saisie kilométrique, travail au kilomètre ; plus précisément “double saisie”, car ce travail d’abruti était fait deux fois, par deux abrutis différents, et on croisait ensuite les résultats, ce qui donnait un fichier fiable qui pouvait être remis au commanditaire. Les clients de M. Bourrelier étaient des plus divers : des maisons d’édition qui voulaient exploiter numériquement ou réimprimer un vieux fonds, des ministères qui avaient des tonnes et des tonnes d’écritures à gérer, des villes, des mairies dont les archives débordaient, des universités qui envoyaient de vieilles bandes magnétiques de cours magistraux et de conférences à retranscrire — on avait l’impression que toute la France, tout le verbiage de la France atterrissait ici, en Afrique ; le pays entier vomissait du langage sur M. Bourrelier et ses nègres. Il fallait taper vite, bien sûr, mais pas trop vite, car on payait les corrections de notre poche : chaque fois que le croisement de la double saisie révélait une erreur, le mot ou la phrase en question étaient vérifiés et la coquille décomptée de mon salaire. Le premier livre que j’ai recopié était un récit de voyage sur les côtes de l’Afrique, à la fin du XVIIIe siècle ; il était question de pirates et d’esclaves. Il devait y avoir un filon dans ce genre de littérature, parce qu’après je suis parti en Russie, en tapant Un Français en Sibérie, écrit en 1872 ; et on aurait pu croire que ce boulot était divertissant, mais c’était surtout épuisant, il fallait faire attention à l’orthographe, aux noms propres ; on se perdait dans la chair des mots, dans les lettres, les phrases, au plus près du texte et parfois j’aurais été bien incapable de dire de quoi parlait telle ou telle page que je venais de recopier. Au moins, me disais-je sans doute avec raison, après quelques mois de ce traitement mon français serait impeccable, mais c’était surtout frustrant — je n’avais bien sûr pas le temps de chercher les mots inconnus dans le dictionnaire ; je les recopiais tels quels, sans les comprendre, et nombre de coquilles venaient de mon incompréhension, de ma méconnaissance d’un terme ou d’un autre.
M. Bourrelier était plutôt sympathique avec moi ; il me disait souvent ah, désolé, toujours pas de polars à l’horizon, mais si jamais il y en a, je te jure qu’ils seront pour toi. J’étais plutôt un bon élément, je crois, j’essayais d’être sérieux et je n’avais pas grand-chose d’autre à faire.
Un jour, mon zèle m’a valu un cadeau empoisonné : en arrivant un matin, M. Bourrelier m’a convoqué dans son bureau. Il était joyeux, il rigolait comme un enfant, je viens d’avoir une excellente nouvelle, il m’a dit. Une magnifique nouvelle. Une très grosse commande du ministère des Anciens Combattants. Il s’agit de la numérisation des fiches individuelles des combattants de la Première Guerre mondiale. C’est un très gros contrat. Nous avons répondu à l’appel d’offres, et nous avons été retenus. Ce sont des fiches manuscrites, impossibles à traiter automatiquement, il va falloir les saisir à la main. On commence par les morts.
— Ils ne sont pas encore tous morts ? j’ai dit naïvement.
— Si si, bien sûr qu’ils sont tous morts, il n’y a plus de combattant de la Première Guerre mondiale français vivant. Je veux dire qu’on va commencer par les “Morts pour la France”, qui sont un lot de fiches à part.
— Et combien il y en a ?
— Un million trois cent mille fiches, au total. Après il restera les blessés et ceux qui s’en sont tirés, ce sera plus gai.
Un million trois cent mille putain de morts, on ne se rend pas bien compte de ce que ça représente, mais je peux vous assurer que ça fait du boulot pour la saisie au kilomètre. Des gigaoctets et des gigaoctets de fiches scannées, un programme spécial pour rentrer les données, nom, prénom, date et lieu de naissance, matricule, date lieu et genre de mort, tel quel, genre de mort, ils ne s’embarrassaient pas de fioritures, à l’époque, pensez-vous, ils en avaient des centaines de milliers, de fiches à remplir. Le tout manuscrit, d’une belle calligraphie à la plume : Achille Brun, soldat, 138e régiment d’infanterie, Mort pour la France le 3 décembre 1914 à l’hôpital de Châlons-sur-Marne, Genre de mort : blessure de guerre (raturé) fièvre typhoïde (rajouté), né le 25 janvier 1891 à Montbron en Charente ; Ben Moulloub, Belkacem ben Mohammad ben Oumar, deuxième classe, 2e régiment de tirailleurs algériens, Mort pour la France le 6 novembre 1914 à Soupir, dans l’Aisne, Genre de mort : tué à l’ennemi, né en 1884 à (illisible), département de Constantine, et ainsi de suite un million trois cent mille fois, même avec le programme spécial il fallait bien une ou deux minutes par fiche, surtout pour déchiffrer les noms de bleds inconnus, les douars algériens, les villages sénégalais, les hameaux français dont j’ignorais tout ; certains des soldats me sont restés en mémoire, comme cet Achille Brun et ce Belkacem ben Moulloub, et il était étrange de penser que ces fantômes de Poilus faisaient un voyage posthume au Maroc, à Tanger, dans mon ordinateur.
Nous nous répartissions le travail, mes collègues (des étudiantes de littérature française ou de jeunes dactylos pour la plupart) et moi : cent cinquante ou deux cents fiches le matin, et soixante pages de livres minimum l’après-midi. Le problème était qu’on ne pouvait pas abandonner un chantier pour l’autre ; tout devait se faire en même temps : recopier les Mémoires de Casanova pour une maison d’édition québécoise était au moins aussi urgent que les Tués à l’ennemi. Les volumes de l’Histoire de ma vie étaient immenses, interminables. J’avoue avoir pris un grand plaisir, malgré les nuits blanches, à les saisir kilométriquement. Ce Casanova était drôle et sympathique, courtois, roublard ; il passait son temps à se réveiller avec le sexe en feu, et donc à courir soigner ses maladies vénériennes, qui semblaient ne lui procurer aucune honte ; pour lui, le corps, les femmes et la jeunesse n’avaient rien de honteux. Il y avait chez lui une intelligence ironique qui me rappelait Isâ ibn Hishâm et Abû al-Fath al-Iskandarî, les héros de Hamadânî — en plus long, c’est certain. C’est un des rares livres que j’aie vraiment lu en le recopiant : plus de trois mois de travail, sans chômer.
Je me suis toujours demandé combien Jean-François Bourrelier facturait nos services, et donc quel était son bénéfice ; je n’ai jamais osé lui poser la question. Ce qui est sûr, c’est que les Tués à l’ennemi ou M. Casanova ne touchaient pas un centime, et que moi-même, une fois les comptes apurés (retenues pour corrections, etc.), j’arrivais rarement à percevoir plus de cinq cents euros par mois, pour soixante heures de travail minimum, ce qui était un salaire extraordinaire pour un jeune plouc comme moi, mais loin des dizaines de milliers de dirhams promis. Quand venait le jour de la paye, M. Frédéric avait toujours un petit air désolé, il disait ah, il y a eu beaucoup de corrections, ou alors bon, ce mois-ci ce n’est pas terrible, mais tu feras mieux le mois prochain, il faut t’habituer à ces fiches de soldats morts et accélérer la cadence.
Je racontais toutes mes histoires à Judit dans des lettres interminables, c’était ma récréation, chaque soir, alors que j’aurais dû haïr l’ordinateur et surtout son clavier j’écrivais longuement à Judit pour lui expliquer ce que nous avions fait dans la journée, Casanova, les Poilus et moi ; je lui parlais d’Achille Brun le typhoïdeux et de Belkacem ben Moulloub mort à Soupir, de Casanova et Tireta assistant à une exécution capitale place de Grève depuis une fenêtre, en compagnie de deux dames, sans aller jusqu’à oser lui raconter les détails scabreux mais hilarants de l’erreur de tir de Tireta.
J’ai commencé à lui écrire aussi des poèmes, pour la plupart en français et volés à Nizar Kabbani ; la poésie française ou espagnole me paraissait sèche et peu fleurie. Je terminais toujours mes missives par un vers,
L’amour, mon amour, est un beau poème brodé sur la lune,
et ainsi de suite. Judit était plus discrète sur ses sentiments mais je sentais, dans ses mails parfois en français, parfois en arabe, qu’elle appréciait notre correspondance ; elle me racontait sa vie à Barcelone, son quotidien, ses énervements contre la nullité de ses cours, son ennui à l’université, où les professeurs eux-mêmes paraissaient mépriser les textes qu’ils enseignaient comme du mauvais latin. À travers elle, je commençais à haïr ces arabisants souffreteux en short colonial qui regrettaient chaque jour que l’Espagne ait quelques siècles été arabe, en soupirant sur des textes andalous dont ils ne percevaient que la difficulté lexicale. Elle me disait tiens, nous étudions tel poème d’Ibn Zaydûn, tel fragment d’Ibn Hazm qu’ils appelaient Abenházam, et je me précipitais dans une librairie pour trouver le livre en question ; la plupart du temps c’était pour moi une merveille, un joyau d’un autre temps dont l’arabe me remplissait la bouche et les tympans d’un plaisir inouï. Malgré les Poilus morts et Casanova, je me sentais très arabe grâce à Judit ; je suivais ses études au jour le jour : elle me posait des questions de grammaire, j’ouvrais les grammairiens et les commentateurs classiques pour lui trouver une réponse ; elle entendait parler d’un auteur et je lui livrais dès le lendemain une fiche documentée avec extraits et exégèses.
Bien évidemment, ces activités étaient incompatibles avec le mode de vie de mes colocataires, dégottés par une espèce de solidarité des entreprises françaises, qui essayaient tant que faire se pouvait de faciliter l’obtention d’un logement à leur personnel ; Adel, Yacine et Walid venaient tous les trois de Casablanca, ils étaient “techniciens supérieurs” et travaillaient dans une usine de pièces détachées automobiles, à la chaîne. Ils me voyaient chaque soir plongé dans mes fiches de soldats morts ou dans mes livres, et me prenaient pour un fou. Parfois ils me criaient Lakhdar khouya, tu vas te rendre sourd et aveugle, c’est pire que la masturbation tout ça, viens faire un tour au grand air, tu verras des filles ! Non non, lui il verra juste la mer, mais ça peut pas lui faire de mal ! Moulay Lakhdar, t’es pâle comme une culotte de prépubère, viens respirer le pot d’échappement de notre bagnole ! Et ils finissaient par partir, l’oreillette à l’oreille, vers Tanger et ses délices, tourner en voiture la musique à fond pendant des heures pour finir par bouffer un hamburger vers minuit, rentrer excités comme des puces et se vautrer devant la télé en fumant joint sur joint avant de retourner à l’usine le lendemain.
Je ne savais rien du Cheikh Nouredine ni de Bassam depuis l’attentat, ils n’avaient pas reparu ; petit à petit mes craintes de voir débarquer la police s’étaient atténuées et le Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique paraissait loin, là-bas, dans ces banlieues interminables peuplées de centaines de ploucs comme moi, pourtant toutes proches ; bien sûr j’avais suivi les informations à la télé ; on avait fini par arrêter trois suspects, je n’en connaissais aucun : ils avaient de drôles de gueules qui ne respiraient pas l’intelligence, mais les photos de criminels sont rarement flatteuses. J’attendais tous les jours la nouvelle de l’arrestation du Cheikh Nouredine et de Bassam, elle ne venait pas.
À peine quelques jours après le départ de Judit, il y a eu un autre attentat horrible, qui m’a profondément touché, comme si j’avais moi-même été présent, peut-être parce que nous étions sur les lieux peu de temps auparavant. Le Café Hafa se trouve à flanc de falaise, suspendu au-dessus de la Méditerranée, perdu entre les bougainvillées et les jasmins des luxueuses villas du quartier ; c’est peut-être l’endroit le plus célèbre de Tanger et un des plus agréables aux beaux jours (une table un peu à l’écart, où Judit m’avait pris la main avant de m’embrasser, je m’en souviens, j’y ai souvent pensé depuis, j’avais eu honte, très honte, j’avais peur qu’on nous voie, s’embrasser en public est un délit) surtout lorsqu’il n’y a pas grand monde, en fin de matinée par exemple, et qu’on a l’impression d’avoir la mer et tout le Détroit pour soi. J’ai appris par le journal qu’un homme était arrivé dans le café, avait sorti un long poignard ou un sabre et avait attaqué un groupe de jeunes à une table, sans doute parce qu’il y avait des étrangers ; un Marocain de mon âge est mort, et un autre a été blessé à la cuisse, un Français ; il y avait deux filles espagnoles avec eux : tous étaient étudiants à l’université de traduction de Tanger. Le type a pris la fuite par la falaise, pourchassé par les clients et les serveurs du café, et a réussi à s’échapper. Son portrait-robot était joint à l’article ; il avait la tête ronde et la figure enfantine de Bassam, ça aurait pu être lui. Il était peut-être devenu subitement fou. D’abord Judit le croise à Marrakech peu après l’explosion et ensuite un visage qui ressemble au sien apparaît dans Le Journal de Tanger. Je ne l’imaginais pas poignarder de jeunes étudiants tranquillement attablés au soleil ; il était impossible qu’il ait changé aussi vite, et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler avec quelle facilité il avait bastonné le libraire. Il me semblait que la question pourquoi ? resterait à jamais sans réponse, même si c’était bien Bassam qui avait aidé à poser la bombe du Café Argan et planté un grand couteau dans le dos d’un Marocain de notre âge, même si je l’avais eu devant moi, si je lui avais demandé pourquoi ? pour quoi faire ? il aurait haussé les épaules ; il aurait répondu pour Dieu, par haine des chrétiens, pour l’Islam, pour le Cheikh Nouredine, que sais-je, mais il mentirait, je savais qu’il mentirait et qu’il ignorait très certainement la raison de son acte qui, en fait, n’en avait aucune, pas plus qu’il n’y avait de cause au tabassage du bouquiniste, c’était comme ça, c’était dans l’air, la violence était dans l’air, ce vent soufflait ; il soufflait un peu partout et avait emporté Bassam dans la bêtise. Je pensais à ce que j’avais déclenché malgré moi, le malheur et la mort ; Bassam, lui, tenait la trique et peut-être le sabre, mais les causes idéologiques que je pouvais percevoir du haut de mes vingt ans ne me convainquaient pas : je connaissais Bassam, je savais que sa haine de l’Occident ou sa passion pour l’Islam étaient toutes relatives, que quelques mois avant de rencontrer le Cheikh Nouredine aller à la mosquée avec son paternel l’emmerdait plus que tout, qu’il n’avait jamais été foutu de se lever une seule fois à l’aube pour la prière du fajr, qu’il rêvait d’aller vivre en Espagne ou en France. Mais en y réfléchissant bien j’étais aussi conscient que, a contrario, ce n’était pas parce qu’il aimait les filles ou rêvait d’Allemagne et d’États-Unis que cela empêchait quoi que ce soit. Je savais que le Cheikh Nouredine avait grandi en France, et lorsque j’en parlais avec lui il appréciait certains aspects du pays et il reconnaissait que, quitte à vivre au milieu des kuffar, des Infidèles, il valait mieux vivre en France qu’en Espagne ou en Italie, où, disait-il, l’Islam était méprisé, écrasé, réduit à la misère.
Tous ces mois passés avec le Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique m’avaient rapproché de Nouredine ; il était bon avec moi et je savais (ou j’aimais croire) qu’il m’avait recueilli sans arrière-pensée ; il me donnait des leçons de morale, certes, mais pas plus qu’un père ou un grand frère. Il répétait souvent en rigolant que mes romans policiers me pourrissaient l’esprit, que c’étaient des livres diaboliques qui me poussaient vers la perdition, mais il n’a jamais rien fait pour m’empêcher de les lire, par exemple, et si je ne l’avais pas vu moi-même commander le groupe de bastonneurs dans la nuit j’aurais été incapable d’imaginer une seule seconde qu’il puisse être lié, de près ou de loin, à un acte violent.
Apparemment, les trois brutes de l’attentat de Marrakech avaient agi seules, c’est du moins ce que disait la police ; ils avaient appris sur Internet comment fabriquer une bombe et la faire exploser. Mais la présence de Bassam là-bas ces jours-là, attestée par Judit, me laissait entrevoir des réseaux, des connexions, des conspirations paranoïaques ; j’ai même envisagé un instant que le Cheikh Nouredine soit en réalité au service du Palais, un agitateur, un agent double, qui aurait eu pour mission de faire échouer les réformes et le progrès vers la démocratie, ce qui expliquerait l’incendie des locaux du Groupe, pour ne pas laisser de traces, et aussi le fait que je n’ai jamais été inquiété.
L’assassinat du Café Hafa me paraissait particulièrement lâche et inquiétant, peut-être parce que ça aurait pu être moi la victime, Judit et moi, peut-être parce que c’était sur mes terres, ici et maintenant, et non plus un bruit certes furieux mais lointain. Je dois bien l’avouer, j’ai longtemps eu peur, en m’asseyant dans un café à Tanger, d’y voir surgir Bassam un sabre à la main.
Il fallait que j’évite de trop penser à ces questions si je ne voulais pas devenir complètement paranoïaque.
Heureusement les soldats morts, Casanova et mes poèmes pour Judit me laissaient peu de loisirs.
Tes yeux sont le dernier bateau en partance, tu m’y fais une place ?
Car je suis fatigué de l’errance dans les ports de la folie. Reste avec moi !
Pour que la mer conserve sa couleur,
et ainsi de suite, toujours Nizar Kabbani. Mon idée était bien sûr de finir par composer mes propres vers sans l’aide de mes prestigieux aînés, mais il y avait du travail. Mon poème numéro un, le premier qui fût vraiment mien, était le suivant :
Début de la saison chaude
Me voilà
Explorateur perdu sous son ventilateur
Un téléphone
Un ordinateur
Un amour en cire dont je regarde les gouttes tomber
Pour cacheter mes lettres
Ce soir je vais lire Casanova
En pensant à toi
Je vais me baigner dans tes yeux à chaque page il y a une femme
Qui va te ressembler
Chaque soir
Je tiens un bal costumé au bout du monde
Pour les méchants fantômes comme toi
Judit aurait préféré que je lui écrive des poèmes en arabe, après tout c’est ta langue, disait-elle, c’est celle que tu connais le mieux, et elle avait raison bien sûr, mais je n’y arrivais pas : la poésie arabe, c’est infiniment plus beau et plus complexe que les vers français ; en arabe, j’avais l’impression d’écrire du sous-Kabbani, du sous-Sayyâb, du sous-sous-Ibn Zaydûn ; alors qu’en français, comme je n’avais rien lu, aucun poète ou presque, à part Maurice Carême et Jacques Prévert à l’école, je me sentais bien plus libre. L’idéal aurait été d’écrire en espagnol, c’est certain : je me voyais bien composer un recueil intitulé El libro de Judit, mais ce n’était pas pour demain.
Pour changer un peu d’air, chaque samedi j’allais en ville, le matin à la bibliothèque du centre Cervantès et l’après-midi à celle de l’Institut français, ou l’inverse, et entre les deux, je traînais dans les cafés, à observer les gens. Je ne me sentais pas seul, j’avais juste l’impression de ne plus appartenir à la ville, que Tanger me quittait, s’en allait. Elle était sur le départ. Judit me donnait de l’espoir. Je pressentais que j’allais quitter le Maroc, que j’allais devenir autre, laisser derrière moi une partie du malheur et de la misère passée, oublier les bombes, les sabres, mes morts ; oublier les fantômes des soldats tués à l’ennemi, les heures et les heures passées à recopier, à l’infini, des noms sans chair et enfin débarquer, pensais-je, dans un pays qui ne soit rongé ni par le ressentiment, ni par la pauvreté, ni par la peur.
Le 2 mai, lendemain de la fête du Travail, Oussama ben Laden a été abattu dans la nuit par des commandos américains et son corps balancé depuis un avion dans l’océan Indien. La nouvelle était dans tous les journaux : l’homme maigre à la longue barbe et au regard envoûtant avait été écrasé comme un nuisible, au milieu de ses femmes et de ses médicaments, pris au piège de sa villa étrange, avec des remparts comme un château fort — c’est du moins ce que laissaient entendre les journalistes. Le terroriste le plus recherché du monde se trouvait à cinquante kilomètres d’Islamabad, et ce depuis des années, disait l’article. On se demandait pourquoi on l’avait buté aujourd’hui, et pas hier ou demain ; pourquoi on ne l’avait pas arrêté, pourquoi avoir jeté ses restes aux poissons. Ça n’avait pas vraiment d’importance, on sentait que Ben Laden avait perdu son corps, sa présence physique depuis longtemps — il était devenu une voix qui parlait de temps en temps depuis une grotte imaginaire, cachée au fin fond des siècles ; la réalité de son existence même paraissait de plus en plus douteuse et son immersion achevait de le transformer en un personnage, un démon ou un saint : celui qui pour moi, dans la confusion de l’enfance, inspirait à la fois horreur et admiration, espoir et effroi, celui qui avait victorieusement défié les États-Unis d’Amérique en semant la destruction devenait maintenant un mythe un peu dérangeant, un symbole boiteux, qui claudiquait entre la grandeur et la misère. Je me suis rappelé qu’à l’école, c’était un des héros de Bassam ; nous jouions dans la cour aux combattants afghans ; aujourd’hui Bassam avait disparu et Ben Laden avait rencontré son Destin sous la forme de Navy Seals capuchonnés de noir, des phoques, d’après leur nom, qui l’avaient entraîné dans les profondeurs de l’abîme. En soi, cela n’avait aucun sens, à part un adieu de plus au monde d’hier.
Lorsque Judit m’a appris qu’elle allait participer à un stage d’arabe à l’institut Bourguiba de Tunis tout le mois de juillet et qu’elle m’a proposé de la rejoindre, je me suis dit que ce serait un premier voyage, comme Ibn Batouta, quittant Tanger pour l’Est, s’arrêtait en Tunisie. J’avais aussi très envie de voir de mes yeux ce qu’était une révolution en cours ; il me semblait que j’avais l’âge de la Révolte et en vérité je me sentais bien plus proche d’un jeune Tunisien de vingt ans que de n’importe qui d’autre — j’imaginais que Tunis devait ressembler un peu à Tanger, que je ne m’y sentirais pas étranger, les Tunisiens étaient maghrébins, arabes et musulmans et de plus toute cette jeunesse, mes frères, mes cousins plutôt, avait réussi à se débarrasser du dictateur — la perspective de voir cela de près me réjouissait. J’ai donc couru négocier des vacances avec M. Bourrelier — j’imaginais naïvement qu’on devait avoir droit à un genre de congés, et effectivement, c’était bien le cas, mais il n’était possible de les prendre (sauf dans des cas précis liés à l’état civil, mariage, naissance, décès auxquels je ne pouvais prétendre) qu’après un an de travail. Jean-François était bien ennuyé. Il me disait qu’il ne pouvait pas faire une exception qui risquait de créer un précédent, mais en revanche, m’a-t-il dit, et juste pour une semaine, on peut s’arranger ; vous vous engagez à faire vos fiches et vos pages, et nous fermons les yeux sur votre obligation de présence pendant cinq jours. Si jamais un de vos collègues pose la question, on dira que vous êtes malade et que vous travaillez de chez vous, et voilà. Mais surtout qu’il ne vous arrive rien là-bas et ne ratez pas l’avion du retour, hein, on serait obligé de vous virer.
Il allait donc me falloir voyager avec des Poilus morts et Casanova, drôle de compagnie, mais bon, Judit avait cours toute la journée, je travaillerais au même rythme qu’elle, voilà tout. Et une semaine, c’était mieux que rien. En plus, pour me rendre à Tunis, fraternité maghrébine oblige, je n’avais pas besoin de visa, juste d’un passeport, et le vendredi 15 juillet 2011, en fin d’après-midi, après avoir fait un trou quasi définitif dans mes économies, je prenais l’avion pour la première fois. L’aéroport Ibn Batouta jouxte la Zone Franche, j’y suis allé à pied en sortant du travail ; je m’étais bien habillé, j’avais mis une veste et une chemise malgré la chaleur ; peigné, les pompes cirées, un peu ému, je devais puer le néophyte aéroportuaire à plein nez. J’essayais de passer pour un habitué, comme si l’aéroport était une boîte de nuit ou un bar dont on pouvait vous refuser l’entrée, affichant un mépris lassé face aux formalités, au déshabillage obligatoire, l’angoisse au cœur — j’avais peur que quelque chose ne se passe mal, que le douanier, en tapant mon nom dans son ordinateur, ne m’apprenne que j’étais recherché par la police, que son écran ne se mette à clignoter, qu’une sirène ne retentisse et qu’une escouade de gros flics à casquettes grises ne me sautent sur le râble, mais non, rien de tout cela, on m’a rendu mon passeport sans presque me regarder et après une attente qui m’a paru très longue face aux baies vitrées qui donnaient sur la piste, je suis monté dans l’avion, pas mort de trouille, n’exagérons rien, mais pas rassuré tout de même ; j’ai vu, par le hublot, un type avec un casque sur les oreilles marcher aux côtés de l’avion qui reculait, comme s’il menait un chien en laisse, c’était tout à fait étrange ; j’ai été très surpris par le bruit des moteurs et la puissance de l’accélération quand l’Airbus a roulé sur la piste, en me disant que ce truc n’arriverait jamais à s’envoler, j’ai eu un léger haut-le-cœur quand il s’est finalement arraché du sol, et ressenti une grande exaltation lorsque, penché sur l’aile, pressé contre le hublot par l’angle du virage, Tanger et le Détroit sont apparus, sous moi, comme je ne les avais jamais vus.
Judit était revenue trois jours au début juin, trois jours de bonheur, d’entente parfaite et de plaisir qui m’avaient laissé triste et plus solitaire que jamais quand ils avaient pris fin et que j’étais rentré retrouver mes colocataires — je n’avais pas souhaité la recevoir chez moi, d’abord parce que je n’avais qu’un lit simple, ensuite parce que j’étais jaloux, je ne voulais pas qu’un autre Marocain l’approche, et surtout pas les trois énergumènes qui partageaient ma vie quotidienne. Rien que de les imaginer voir Judit en pyjama, l’espionner dans la salle de bains peut-être, me donnait des envies de meurtre. L’idée de ne pas être le seul, l’unique Arabe de Judit me rendait fou. Je savais qu’elle avait déjà eu des fiancés, comme elle disait, qu’elle avait des camarades d’université, des amis, bien sûr, mais ces Catalans étaient une catégorie à part dans ma tête. Moi j’étais autre chose. J’étais son Arabe. Je voulais être le seul Arabe dans la vie de Judit. (J’appréhendais donc, il faut le reconnaître, son séjour en Tunisie ; je l’imaginais être la cible des avances incessantes de hordes de jeunes Tunisiens frustrés ; j’étais bien placé pour savoir ce qu’ils pouvaient ressentir.)
Je m’étais donc démené pour trouver deux chambres côte à côte dans un petit hôtel — la loi marocaine, championne des bonnes mœurs, nous interdisant de prendre une seule chambre sans être mariés. Nos balcons communiquaient, et nous n’étions même pas obligés de passer par le couloir pour nous retrouver. C’était assez amusant, ça avait un côté aventuriers. Mais j’avais tout de même un peu honte, lorsque Judit me demandait pourquoi nous ne pouvions pas avoir une chambre double, de lui répondre que c’était parce que j’étais marocain : si j’avais été étranger, personne ne nous aurait emmerdés.
Nous n’étions pas beaucoup sortis de l’hôtel pendant ces trois jours, à part pour quelques excursions, cap Spartel, grottes d’Hercule, musée de la Casbah et au cimetière de Marshan pour voir la tombe de Choukri ; les remarques des garçons de café, des employés de musée ou même des passants, quand ils me voyaient seul avec Judit, ne m’encourageaient pas à sortir : c’était agréable comme un coup de pied au cul, ce mélange de mépris, de jalousie et de vulgarité crasse qui me donnait envie de répondre en levant le majeur avec une phrase bien sentie sur les sœurs ou les mères des intéressés. Me promener avec Judit c’était recevoir, à chaque coin de rue, une sérieuse quantité de mollards symboliques, parce que j’étais jeune, marocain et que je déambulais en compagnie d’une Européenne sans appartenir, apparemment, à la classe sociale qui fréquentait les plages privées ou les bars des palaces et qui, elle, pouvait tout se permettre. Judit elle-même s’en rendait compte, et je sentais qu’elle était désolée pour moi, ce qui m’attristait encore plus. Même sur la tombe de Choukri, un crétin de mon âge est venu nous emmerder ; il m’a demandé en arabe ce qu’on faisait là, ce qui est tout de même une drôle de question à poser dans un cimetière — je lui ai répondu on vient se faire enterrer, bien sûr, alors que j’avais envie de lui dire “On vient à ton enterrement, connard”, mais je n’ai pas osé. Après tout, il était peut-être sincère, il cherchait peut-être à nous aider.
J’étais devenu un peu sauvage, en fait, je crois. Enfermé dans mes livres, dans la solitude, en tête à tête avec Judit, je n’avais plus de contact avec le monde extérieur, à part avec mes trois colocataires, qu’on ne pouvait pas vraiment appeler “monde extérieur”.
Entre-temps, j’avais lu Le Pain nu, et même la suite, Le Temps des erreurs ; j’avais été obligé de m’excuser auprès de Judit : ce Choukri était hors du commun. Son arabe était sec comme les coups de trique qu’il recevait de son père, dur comme la famine. Une langue nouvelle, une façon d’écrire qui me paraissait révolutionnaire. Il n’avait pas peur, il racontait sans rien dissimuler, ni le sexe, ni la violence, ni la misère. Ses errances me rappelaient mes mois de vagabondage, par moments ; la sensation était si forte qu’il me fallait fermer le livre, comme on s’éloigne d’un miroir dont le reflet ne vous convient pas. Judit était contente que je me sois rendu à l’évidence ; elle me racontait l’histoire unique du texte du Pain nu : publié d’abord en traduction, interdit au Maroc en arabe pendant près de vingt ans. Il n’était pas difficile d’imaginer pourquoi : la misère, le sexe et la drogue, voilà qui ne devait pas être du goût des censeurs de l’époque. L’avantage, c’est qu’aujourd’hui les livres ont si peu de poids, sont si peu vendus, si peu lus que ce n’est même plus la peine de les interdire. Et Choukri a été enterré en grande pompe, avec ministres et représentants du Palais, à Tanger il y a une vingtaine d’années — comme si tous ces notables fêtaient sa mort en l’accompagnant dans la tombe.
Le départ de Judit, après nos trois jours et trois nuits, m’avait plongé dans la tristesse et la solitude ; je les combattais comme d’habitude, par le travail, la lecture jusqu’à en avoir les yeux brûlants de fièvre, et la poésie amoureuse. Je pensais aux quarante-cinq jours qui me séparaient de mon voyage. Je regardais des pages et des pages d’information sur la Tunisie, sur la Révolution. Ibn Batouta consacrait seulement quelques lignes à Tunis, où il y avait, disait-il, de nombreux Ulémas d’importance ; il s’y trouvait au moment de la fin du Ramadan, et participa à la fête. J’y serais moi-même juste avant le début du jeûne, ce qui me donnait à peine un mois de décalage sur mon illustre prédécesseur.
Comme un fait exprès, un nouveau coup du sort, j’ai reçu le premier mail de Bassam deux jours avant de prendre l’avion. J’avoue que je pensais un peu moins souvent à lui et au Cheikh Nouredine, que je n’étais pas retourné dans le quartier depuis l’incendie du Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique, que je vivais un peu comme en exil et un matin, en jetant un coup d’œil comme toujours dès le lever à ma boîte aux lettres, pour voir si j’avais déjà la réponse de Judit à ma missive de la veille, j’ai remarqué un message bizarre, que j’ai tout d’abord pris pour un de ces courriers vous proposant d’allonger de cinq centimètres votre virilité sans effort, ou d’acheter à bon prix du Viagra pour la renforcer, dont l’expéditeur avait pour nom “Cheryl Bang” ou un truc du genre. Ce qui m’a intrigué c’est le sujet du courriel : Nouvelles, et je l’ai ouvert — c’était un texte de trois lignes seulement :
Mon très cher frère, comment ça va pour toi ? Ici je suis loin et c’est difficile mais In cha’ Allah on se retrouvera bientôt sur cette terre ou au Paradis. Prends soin de toi khouya, pense à moi et tout ira bien.
Ce n’était pas signé, et je me suis demandé pendant un moment si ce n’était pas un spam, mais je ne sais pas, j’avais l’impression d’entendre Bassam dans ces lignes, j’étais sûr que c’était lui. Pourquoi un message pareil ? Pour me rassurer ? Il était loin, c’était difficile, où est-ce qu’il avait bien pu aller se fourrer ? En Afghanistan ? Au Mali ? Non, il n’y avait sans doute pas Internet, là-bas. Qui sait peut-être les combattants d’AQMI avaient-ils le wifi dans leurs tentes. Ou alors il m’écrivait depuis une prison secrète. Ou peut-être tout simplement que ces quelques mots n’étaient pas de lui, mais générés automatiquement par une machine, et je me trompais complètement.
J’avoue que j’ai hésité à répondre à cette Cheryl ; je ne l’ai pas fait. J’avais peur ; après tout, s’il m’avait écrit depuis cette boîte bizarre et sans signer son message ce n’était sans doute pas pour rien. Je l’ai imaginé dans son Pays de Ténèbres, avec le Khidr qui portait ses messages jusqu’à moi, ce Pays de Ténèbres où il maniait le sabre, le fusil ou la bombe, enhardi par la prière, avec d’autres combattants, comme lui, le front ceint d’un bandeau, tels qu’on les voit dans les vidéos sur Internet. Mais c’était sans doute bien différent, les montagnes désertiques d’Afghanistan ou les coins les plus perdus du Sahara.
Prends soin de toi, khouya, pense à moi et tout ira bien, c’est cette phrase en tête que je suis parti pour Tunis.
Je n’ai rien raconté à Judit.
Je lui avais pourtant tout expliqué, dans la nuit, dans les premières nuits, Meryem, Bassam, le Cheikh Nouredine, mes mois d’errance, les bastonneurs de libraires et elle avait eu pitié de moi, elle m’avait caressé dans le noir comme on pose le baume magique d’un baiser sur les douleurs d’un enfant qui pleure ; je lui avais confié mes craintes pour l’attentat de Marrakech, elle m’avait avoué qu’elle y avait pensé, elle aussi, quand elle s’était retrouvée nez à nez avec Bassam en sortant de son hôtel. Au départ, disait-elle, j’ai cru qu’il était avec toi, que tu m’avais fait cette surprise, de venir jusqu’à Marrakech avec lui. Et puis j’ai eu un peu peur, il m’a fait peur, il avait l’air extraordinairement nerveux, disait-elle, fébrile, comme s’il était malade. Il regardait tout le temps autour de lui. Je me suis longtemps demandé, ajoutait-elle, si nous avions évoqué le nom de cet hôtel lors de nos conversations à Tanger. C’est possible, mais je ne m’en souviens pas. Tout ça est assez effrayant.
J’étais d’accord, tout cela était un peu effrayant ; je lui avais parlé, par mail, de l’attentat du Café Hafa et je lui ai montré le portrait-robot quand elle est revenue à Tanger. Elle m’a dit tout simplement c’est lui, c’est horrible, il faut faire quelque chose.
C’est lui, c’est atroce, c’est Bassam, il est devenu fou, il faut que tu ailles voir la police pour leur dire.
J’ai essayé de la convaincre, ce n’est pas lui, s’il était à Tanger je le saurais, il aurait repris contact avec moi d’une façon ou d’une autre, et elle s’est un peu calmée.
Nous sommes en train de jouer à nous faire peur, j’ai dit.
Je ne voulais pas l’inquiéter plus en lui disant que j’avais reçu ce mail énigmatique. J’avais envie que Tunis soit parfaite, magique, comme avait été magique Tanger six semaines plus tôt ; je voulais être là pour elle, l’aider dans ses cours, lui parler pendant des heures de grammaire et de littérature arabes, baiser souvent, baiser le plus souvent possible et voir ce qu’il était advenu de la Révolution.
Rien de moins.
Judit est venue me chercher à l’aéroport ; les douaniers tunisiens ressemblaient aux gabelous marocains, gris et mastocs ; ils m’ont engueulé parce que je n’avais pas rempli la fiche de débarquement, dont j’ignorais jusqu’à l’existence, mais m’ont pris en pitié et m’ont laissé revenir sans avoir à refaire la queue.
Judit m’attendait juste à la sortie, j’ai hésité une seconde à la serrer dans mes bras — après tout nous étions dans l’aéroport d’un pays révolutionnaire. J’ai posé ma petite valise, j’ai attrapé Judit par la taille, elle a jeté ses mains autour de mon cou et nous nous sommes embrassés, jusqu’à ce que ce soit elle, un peu gênée, qui mette fin aux effusions.
Je venais de prendre l’avion pour la première fois, et pour la première fois, j’étais à l’étranger. Judit parlait beaucoup, très vite, de Tunis, de ses cours, de la ville, de son logement, de ses camarades ; je la regardais, ses cheveux longs éclaircis par l’été, ses traits fins, précis, une certaine rondeur autour des pommettes ; ses lèvres, que tous ces sons sortant de sa bouche ne laissaient jamais tranquilles.
La nuit tombait.
Judit avait décidé de m’offrir un taxi pour aller en ville ; à notre gauche on apercevait la lagune, le lac de Tunis ; le ciel rougissait encore un peu à l’ouest.
Elle habitait dans un minuscule appartement assez charmant à dix minutes à pied de l’institut où elle prenait ses cours ; en rez-de-chaussée, sur le côté d’un immeuble, deux pièces blanches donnant sur un petit patio tout aussi blanc, carrelé de faïence bleue : une chambre avec un grand matelas à même le sol et un petit bureau, et une cuisine-salon-salle à manger ; le tout ne devait pas mesurer plus de trente mètres carrés, mais les proportions étaient parfaites ; j’avoue avoir pris beaucoup de plaisir à saisir mes Poilus morts chaque matin en regardant l’ombre se réduire dans la cour, puis le soleil de l’été exploser sur les carreaux bleutés ; le soir, quand Judit rentrait, nous arrosions le sol et nous allongions sur les dalles, nus dans la fausse fraîcheur de l’humidité, jusqu’à ce que la nuit tombe.
Le samedi, Judit m’a fait visiter le centre de Tunis et la vieille ville ; la chaleur était moins étouffante qu’on n’aurait pu croire : un peu comme à Tanger, une légère brise soufflait de la mer. La réverbération était pourtant si puissante que la lagune paraissait une immense étendue de sel, d’un blanc éclatant. Le dialecte tunisien était amusant, plus chantant que le marocain ou l’algérien, avec déjà quelque chose d’oriental, me semblait-il. La Médina était un vaste labyrinthe à dévorer les touristes et il fallait se perdre dans les ruelles pour qu’on ne vous hèle plus toutes les deux minutes, mon ami, mon ami, un thé mon ami ? Un tapis, un souvenir ? Et j’étais assez fier, parce qu’en compagnie de Judit, on m’adressait le plus souvent la parole en français.
La veille, jour de mon arrivée, il y avait eu de violents affrontements entre manifestants et policiers devant le palais du gouvernement, place de la Casbah ; tout le quartier avait été bouclé, et le sit-in de jeunes qui demandaient entre autres la démission du ministre de l’Intérieur avait été dispersé à coups de matraques et de gaz lacrymogènes. Les sites internet appelaient à faire revivre la Révolution, dont on sentait bien qu’elle était en train de mourir, ou de se terminer, c’est selon, et les élections, en octobre, ont remis comme il fallait s’y attendre le pouvoir aux mains des Islamistes d’Ennahda. Les jeunes sentaient bien qu’ils allaient se faire voler les fruits de la révolte, et que l’émeute allait accoucher d’un gouvernement des plus conservateurs, pour ne pas dire réactionnaire — certes démocratique, mais on n’allait pas beaucoup plus rigoler que sous Ben Ali. J’imaginais sentir, en parvenant sur la place de la Casbah encore barricadée, encombrée de cars de flics et d’hommes casqués, l’odeur piquante des lacrymos — les larmes acides des révolutionnaires. Les combats de la veille s’étaient étendus à une bonne partie du pays et à Sidi Bouzid, bastion de la contestation, la police avait même tiré à balles réelles — soi-disant pour effrayer la foule, mais un gamin de quatorze ans avait tout de même été tué par un ricochet. D’après ce que je lisais sur Internet, beaucoup de militants pensaient que le rassemblement de vendredi avait été organisé par les Islamistes.
Dans la chaleur de l’été, les Tunisiens se plaignaient plus de l’absence (relative) de touristes que du gouvernement provisoire. Ils s’accrochaient tous à la date du 23 octobre, qui mettrait un terme démocratique, semblait-il, aux gaz et aux coups de gourdin.
Il y avait, pour moi, peut-être parce que j’étais étranger, une certaine tristesse dans cette transition, dans l’après-Révolution, et Tunis semblait comme paralysée, pétrifiée dans la fumée des grenades et la blancheur de l’été.
Je n’étais pas Ibn Batouta : je n’allais pas rencontrer les Ulémas importants, ni écouter les sermons dans les mosquées, même si ça ne m’aurait pas déplu, mais il aurait fallu que j’y aille seul : en Tunisie, ainsi qu’au Maroc, les mosquées sont interdites aux non-musulmans. Comme Judit trouvait cette mesure assez discriminatoire — elle m’assurait qu’au Caire ou à Damas ce n’était pas du tout le cas — j’en ai cherché la cause, et ce sont les Français, plus précisément le premier résident général au Maroc, Lyautey, qui instaurèrent cette loi, qui s’étendit ensuite à tout le Maghreb sous domination française, pour assurer le respect entre les différentes communautés religieuses. J’ignore si c’est bien ou mal, mais il me semblait étrange que les groupes de touristes puissent librement entrer dans la mosquée des Omeyades ou celle d’Al-Azhar et pas à Kairouan ou à la Zitouna, sans parler de Judit qui, sans être musulmane, savait de nombreux passages du Coran par cœur et était tout à fait respectueuse à l’égard de la religion. Par solidarité, je ne suis donc pas entré voir la fameuse cour aux colonnes antiques et les salles de prière de la plus célèbre mosquée du Maghreb, qu’à cela ne tienne. Au fond je n’étais là que pour être avec elle, et la semaine a passé vite ; je trouvais que nos liens étaient chaque jour plus forts, plus intimes, à tel point qu’il serait bientôt très difficile de nous séparer. Nous parlions une langue qui n’appartenait qu’à nous, un mélange d’arabe littéraire, de dialecte marocain et de français ; Judit faisait chaque jour des progrès énormes en arabe. Et effectivement, quand il m’a fallu quitter Tunis, après sept jours de soldats morts, de Casanova — Judit me regardait travailler, par-dessus mon épaule, elle rigolait de mes Poilus et trouvait la langue du Vénitien assez difficile à comprendre — , de séances de piscine du pauvre dans le patio, de promenades à la Goulette, à Carthage et à La Marsa, plus l’heure du départ approchait et plus je me sentais déprimé de rentrer à Tanger, d’autant que cette fois-ci nous n’avions aucune perspective de retrouvailles proches, aucun projet. Judit me promettait qu’elle reviendrait à l’automne, mais elle ignorait quand et comment, elle n’aurait sans doute pas d’argent.
Et puis il a fallu se résoudre au départ.
— C’est à mon tour de venir, j’ai dit en la prenant dans mes bras à l’aéroport de Tunis.
— Ce serait bien…
— Je vais trouver une solution pour aller à Barcelone. Allah karim.
— Sahih. Je t’attends, alors.
— In cha’ Allah.
— In cha’ Allah.
Et je suis reparti, le cœur dans les godasses.
Le retour a été très dur, il a fallu que je mette les bouchées doubles au boulot parce que je n’avais pas réussi à tenir mon rythme de crevés ; je n’avais plus d’argent ; mes colocataires me sortaient par les yeux, ils étaient épuisants de connerie ; je comptais sur le Ramadan pour me remonter le moral, mais le jeûne, dans la chaleur et les longues journées d’été, était pénible et moi-même, au-delà des circonstances, j’avais du mal, dans la solitude, à retrouver le côté festif et spirituel qui aurait rendu supportable la faim et la soif ; je repensais sans cesse au Ramadan précédent, avec Bassam, le Cheikh Nouredine et les compagnons de la Pensée coranique, nos iftar dans le petit restaurant d’à côté, les lectures du Coran jusque tard dans la nuit et le goût d’enfance, le goût familier et familial qu’avait le mois du jeûne et qui me revenait certes maintenant, mais pour me plonger dans une triste mélancolie. Seul, l’iftar n’était qu’un moment de tristesse et même si nous nous efforcions, avec mes terribles compagnons, d’être ensemble, les soupes lyophilisées, les boîtes de sardines ou les nouilles (sans mentionner leurs commentaires) ajoutaient à la tristesse. Puis je me plongeais seul dans mon Coran et mon Ibn Kathir, mais sans réussir à me concentrer, les noms des Poilus et les Mémoires de Casanova me dansaient devant les yeux — j’ai eu beau essayer de rompre le jeûne au restaurant et d’aller à la mosquée écouter les lectures, rien n’y a fait.
Au bout de deux semaines, j’ai arrêté de jeûner, furieux contre moi-même, mais tant pis, mieux valait ne pas faire semblant. Je passais plus de temps au bureau, parce que l’air conditionné était agréable pour travailler : chez moi, même torse nu, je suais sur mon clavier. J’imaginais mes combattants souffrir de la soif en été, dans les tranchées, la boue devait sécher et croûter, c’était saisissant le nombre de ces tués, ils avaient tous un nom, un lieu, parfois je consultais la base de données pour voir ceux qui étaient morts au même endroit, au fur et à mesure de la saisie on apercevait l’étendue de la catastrophe, Verdun, la Somme et le Chemin des Dames arrivaient en tête des massacres, du coup après le travail je regardais des documentaires à propos de la Première Guerre mondiale sur Internet : l’enfer des obus, la vie des tranchées, les décisions militaires terrifiantes de cynisme. Je reconstituais, avec les documents que nous numérisions, la campagne de Belkacem ben Moulloub et de bien d’autres : Journal de marche et d’opérations du 3e régiment de tirailleurs algériens, novembre 1914. 5 novembre 14 : À 1 heure attaque allemande sur le front des sections les plus avancées. Cette attaque a été arrêtée par notre feu. À 6 heures violente attaque allemande sur tout le front du 2e bataillon. Celui-ci a presque brûlé toutes ses cartouches, il se replie mais se cramponne dans les anciennes tranchées le long de la route occupées par lui le 3. Le 3e bataillon s’installe dans ses boyaux de communication face au nord. La 12e compagnie est envoyée en renfort mais ne peut enrayer totalement le mouvement de repli. Lutte ardente toute la journée. Les renforts qui lui sont envoyés arrivent trop tard : l’ennemi a vu le point faible et a attaqué avec des forces très supérieures. Mais l’Allemand n’a pu franchir le canal de l’Yser. 6 novembre 14 : à 5 heures violente fusillade sur toute la ligne accompagnée d’une violente canonnade. Pas de mouvements de troupes. La 9e compagnie a trois tués par des feux d’enfilades, et parmi eux Belkacem, il ne verra pas la fin de la guerre, il ne rentrera pas à Constantine.
J’ai reçu un deuxième message de Bassam, j’étais maintenant absolument sûr qu’il s’agissait bien de lui :
Ramadan karim, Lakhdar khouya ! Ici on souffre, mais on tient bon.
Le mail était envoyé d’une boîte aux lettres tout aussi étrange, mais différente, un Robert Smith ou quelque chose du genre.
Toujours mystérieux.
Parfois, pour me changer les idées, tard le soir, j’allais me baigner sur une des plages de l’autre côté de l’aéroport ; l’Atlantique était froid et agité, c’était agréable, je pensais fort à Judit et je rêvais qu’elle venait me rejoindre à l’improviste, ou que je partais la retrouver. Elle était en vacances quelque part en Espagne avec ses parents, et n’écrivait pas beaucoup, seulement un mot de temps en temps, depuis son téléphone. J’avais peur qu’elle m’abandonne, qu’elle se lasse ou qu’elle rencontre quelqu’un d’autre.
Il fallait que je parte. Tanger me sortait par les yeux.
J’avais décidé d’en parler à M. Bourrelier, il aurait peut-être une idée — après tout, entre amateurs de polars, il faut s’entraider. Je lui ai demandé si par hasard il ne pouvait pas m’obtenir un travail dans son entreprise en France. Il a ouvert de grands yeux : en France ! Mais justement, si on est implantés ici c’est pour que ça coûte moins cher, pas pour envoyer les travailleurs en France ! En plus, elle n’est pas en Espagne, ta copine ? (Il s’était remis à me tutoyer quand nous étions seuls.) J’ai acquiescé, en disant que je ne parlais pas trop bien l’espagnol, et que de toute façon, avec un visa Schengen, on pouvait aller partout.
— Pas de chance, il m’a dit, si vous aviez fait la Révolution au Maroc, vous auriez pu débarquer par milliers à Ceuta ou à Tarifa comme les Tunisiens à Lampedusa. Ensuite Zapatero vous aurait filé des papiers pour vous envoyer vers le nord, en cadeau à Sarkozy, comme Berlusconi… C’est dommage…
Ça le faisait marrer, le salaud.
— Effectivement, ça aurait été une bonne solution. Mais la Révolution est finie ici. La Réforme de la Constitution est adoptée, et les élections vont avoir lieu pour élire un nouveau gouvernement.
— Et tu es content ?
— Je ne sais pas. Tout ce que je veux, c’est être libre de voyager, de gagner de l’argent, de me promener tranquillement avec ma copine, de baiser si j’en ai envie, de prier si j’en ai envie, de pécher si j’en ai envie et de lire des romans policiers si ça me chante sans que personne n’y trouve rien à redire à part Dieu lui-même. Et ça, ça va pas changer tout de suite, j’ai dit.
Il m’a regardé avec un air grave ; tout d’un coup j’ai eu l’impression qu’il me prenait au sérieux.
— Oui, pour ça, c’est pas gagné.
— Tous les jeunes sont comme moi, j’ai ajouté. Je me sentais soudainement en verve. Les Islamistes sont de vieux conservateurs qui nous volent notre religion alors qu’elle devrait appartenir à tous. Ils ne proposent qu’interdictions et répression. La gauche arabe, ce sont de vieux syndicalistes qui sont toujours en retard d’une grève. Qui est-ce qui va me représenter, moi ?
Jean-François avait soudain les yeux ailleurs.
— Tu sais, en France, je ne suis pas sûr qu’on soit mieux lotis sur le plan politique. En plus, avec la crise…
Il a eu l’air de réfléchir un moment.
— Écoute, pour ton projet de voyage, j’ai peut-être une idée. Je ne te promets rien, mais je connais très bien un des directeurs de la Comarit. Ils ont des lignes pour l’Espagne, mais aussi pour la France. Au moins, tu pourrais voir du pays. Ça m’ennuierait de te perdre, mais bon, si ce que tu veux c’est bourlinguer, ici, à part dans les livres, tu ne vas pas voyager beaucoup.
Tous les Tangérois connaissaient la Comarit, une compagnie de navigation, parce que son nom était écrit en grand sur les ferries qui entraient au port en provenance de Tarifa ou d’Algésiras. Je ne voyais pas trop ce que je pouvais faire sur un ferry, je n’avais aucune connaissance de la mer, mais cette conversation m’a redonné espoir. Parler franchement avec M. Bourrelier m’avait fait réaliser qui j’étais : un jeune Marocain de Tanger de vingt ans qui ne désirait que la liberté. J’ai écrit longuement à Judit pour lui raconter cette histoire et les possibilités qui allaient avec, elle m’a répondu presque immédiatement Siiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ; j’ai senti mon cœur briller.
Cette nuit-là, j’ai été rattrapé par mes cauchemars. J’ai rêvé que je giflais Judit, très fort, que je la battais parce qu’elle était jalouse de Meryem ; je la frappais de toutes mes forces, et elle criait, elle hurlait en se débattant entre deux coups, mais ne s’enfuyait pas — au bout d’un moment je rejoignais Meryem dans sa chambre, je commençais à la caresser, à la déshabiller, je mettais ma main entre ses jambes, c’était tiède, alors je me retournais vers un vieux Cheikh qui était là à côté du lit, et il me disait c’est normal Lakhdar, la mort réchauffe les cadavres au bout d’un certain temps, c’est comme ça, et je disais à mon tour c’est ennuyeux tout ce sang qui sort de là, et il me répondait mais c’est de toi qu’il provient, ce sang, et j’ai regardé ma verge, un liquide rouge s’écoulait de l’urètre, sans discontinuer : plus je m’excitais au contact du corps brûlant de Meryem, au contact de sa dépouille rendue incandescente par la longue mort, plus le sang jaillissait ; j’ai pénétré Meryem, mon sexe se consumait dans le sien ; elle avait toujours les yeux clos. Judit avait remplacé le Cheikh sur le côté du lit : elle disait oui, oui, comme ça, c’est bien, tu vois, tu la remplis, c’est bon, regarde, et effectivement le sang sortait des lèvres immobiles de Meryem, débordait par ses narines sur ses dents blanches, j’étais effrayé mais je ne pouvais pas m’arrêter, j’allais et venais en elle dans une tiédeur collante.
Je me suis réveillé le bas-ventre poisseux de semence, le cœur à cent à l’heure.
Je me suis dit que j’étais fou, atteint d’une terrible maladie mentale ; je me suis recroquevillé dans la nuit comme un clébard, en gémissant d’angoisse.