Je suis arrivé à Barcelone le 3 mars — j’avais quitté Tanger depuis plus de quatre mois. Je ne savais pas où aller. Dans ma parka verte avec mon sac de sport des années 1980 je devais avoir l’air d’un pauvre parmi les pauvres, les yeux cernés, la barbe noire — si jamais les flics m’arrêtaient et me fouillaient, j’aurais du mal à justifier les milliers d’euros en liquide que je portais sur moi. Après l’argent du Cheikh Nouredine, celui de Cruz, comme si Dieu s’arrangeait toujours pour me donner les moyens de mon voyage ; je mangeais dans la main du Destin.
L’autobus a descendu l’avenue Diagonal, les palmiers caressaient les banques, les nobles immeubles des siècles passés se reflétaient dans le verre et l’acier des bâtiments modernes, les taxis jaune et noir étaient d’innombrables guêpes qui s’égaillaient sous les coups de klaxon du car ; les piétons élégants et disciplinés attendaient patiemment aux carrefours, sans user de la supériorité que leur donnait le nombre pour envahir la chaussée ; les voitures elles-mêmes respectaient les passages cloutés et laissaient passer, soigneusement arrêtées devant un feu orange clignotant, ceux qui allaient à pied, leur tour venu. Les vitrines me paraissaient toutes luxueuses ; la ville était intimidante mais, malgré la fatigue, y arriver enfin me remplissait d’une énergie nouvelle, comme si le gigantesque phallus scintillant de cette tour colorée, là-bas au fond du paysage, divinité païenne, me transmettait sa force.
J’ai cligné des yeux dans la lumière de midi ; j’ai attrapé mon sac ; la gare du Nord, estació del Nord, jouxtait apparemment un grand parc ; un peu plus bas vers la mer se trouvait la gare de France et ensuite, à droite, le port. J’ai avisé une cabine téléphonique et j’ai appelé Judit, elle a décroché et en entendant sa voix je devais être à ce point épuisé que je me suis mis à pleurer comme un gosse. J’ai dit c’est moi, c’est Lakhdar, je suis à Barcelone. Elle a paru contente de m’entendre, malgré mes reniflements ; elle m’a demandé où je me trouvais, je lui ai répondu à l’estació del Nord ; elle m’a proposé de la retrouver non loin de là, dans un quartier appelé le Born, et puis elle a ajouté non, c’est compliqué, tu ne vas jamais trouver, ne bouge pas, je viens te chercher, donne-moi un quart d’heure. J’ai dit merci, merci, j’ai raccroché, j’ai eu comme un éblouissement, j’ai été obligé de m’asseoir par terre, au pied de la cabine. J’ai remercié Dieu, j’ai dit une courte prière, j’ai eu un peu honte de m’adresser à Lui.
Je suis resté comme ça, les yeux fermés, la tête dans les mains, de longues minutes, avant de reprendre mes esprits. Je voulais avoir l’air fort au moment de l’arrivée de Judit — je me sentais sale, j’avais l’impression de puer le cadavre, la morgue, la haine ; je ne l’avais pas vue depuis l’été précédent, est-ce qu’elle allait me reconnaître ?
Et puis l’énergie de la Tour Unique m’est revenue.
Celle du désir.
Les premières minutes ont été très étranges.
Nous ne nous sommes pas embrassés, mais souri ; nous étions aussi gênés l’un que l’autre. Nous avons échangé quelques banalités, elle m’a détaillé des pieds à la tête, sans rien en conclure — ou du moins, sans rien révéler de ses conclusions ; elle m’a juste dit tu veux déjeuner ? Ce qui m’a paru une question bizarre, j’ai répondu oui, pourquoi pas, et on s’est mis à marcher en direction du centre-ville.
Je lui ai raconté les dernières semaines chez Cruz, évidemment sans aborder leur fin horrible. Elle compatissait, et ma lâcheté était telle que j’avais envie qu’elle me plaigne, pour l’attendrir. La revoir me faisait battre le cœur ; je n’avais qu’une envie, c’était qu’elle me prenne dans ses bras ; je voulais m’allonger à ses côtés, tout contre elle, et dormir comme ça, dans sa chaleur, pendant au moins deux jours. Sur le chemin nous avons croisé un arc de triomphe en briques rouges qui ouvrait une large promenade bordée de palmiers et de bâtiments élégants. J’espérais secrètement que l’endroit où nous nous rendions ne soit pas trop chic, je ne voulais pas avoir honte de ma tenue. Heureusement elle m’a emmené dans un bar sur une jolie petite place calme et ombragée. J’ai dû me forcer à manger.
Je n’arrivais pas à poser de questions à Judit, du moins pas celles que j’aurais voulu lui poser ; je l’interrogeais sur Barcelone, sur la géographie de la ville, les quartiers, aucune question personnelle ; tout cela était terriblement artificiel. Elle évitait de me regarder dans les yeux. La tristesse commençait à m’envahir. J’avais l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds, le temps devenait épais, matière lourde et tangible, le visage de Judit paraissait s’être assombri, elle s’était coupé les cheveux, ce qui lui donnait un air plus dur. Elle me parlait surtout de politique, à présent ; de la crise en Europe, de sa dureté, du chômage, de la misère qui remontait comme du fin fond de l’histoire de l’Espagne, disait-elle, des conflits, du racisme, des tensions, de l’insurrection qui se préparait. Elle était très liée au mouvement des Indignés, depuis quelques mois. Aussi très liée à celui des Okupas, disait-elle. La répression n’a jamais été aussi violente. L’autre jour un étudiant de vingt ans a encore perdu un œil à cause d’une balle en caoutchouc lorsque les flics ont délogé un sit-in pacifique, disait-elle. L’Espagne va vers sa fin, et l’Europe aussi. La propagande ultralibérale nous fait croire qu’on ne peut pas résister au diktat des marchés. Ici on ne soignera bientôt plus les pauvres, les vieux, les étrangers. Pour le moment la révolte n’éclate pas parce qu’il y a le football, le Real, le Barça ; mais quand ça ne suffira plus à compenser la frustration et la misère, ce sera l’émeute, disait-elle.
Je la regardais, j’avais envie de lui prendre la main, pas de parler de la crise. Par moments, le visage de Cruz me revenait en mémoire, s’immisçait entre Judit et moi ; il me fallait alors secouer la tête pour le faire disparaître.
Elle s’emmerdait à la fac. Elle était en dernière année, elle avait peu de matières, pas beaucoup d’heures de cours, et l’impression d’être toujours aussi nulle en arabe, disait-elle. Elle ne savait pas trop quoi faire, elle avait envie de passer du temps à l’étranger, peut-être en Égypte ou au Liban, puisque la Syrie était en flammes — j’ai été blessé qu’elle ne cite pas le Maroc, j’ai dû faire une drôle de tête, elle a changé de sujet immédiatement.
— Et toi, quels sont tes projets ? Qu’est-ce que tu vas faire, tu vas essayer de rester ici ?
— Je ne sais pas, ça dépend un peu de toi.
Elle a baissé les yeux, et j’ai su alors que tout ce que j’avais imaginé était vrai — elle était avec quelqu’un d’autre.
Elle s’agitait nerveusement, soudain.
Elle ne disait plus rien.
J’étais tellement fatigué, angoissé, brisé par le séjour auprès de Cruz, les longues heures de veille dans l’autobus et l’émotion de revoir Judit que je me suis énervé, c’était la première fois que je haussais le ton avec elle, je lui ai crié quelque chose comme tu pourrais me le dire que tu ne veux plus de moi, merde, et je me suis à moitié levé de ma chaise — les gens de la table d’à côté (couple bourgeois, lunettes de soleil dans les cheveux, chemise à carreaux, pull à col en V sur les épaules) se sont retournés vers nous, je leur ai gueulé de s’occuper de leurs affaires, visages offusqués.
Judit m’a regardé dans les yeux avec l’air de dire rassieds-toi, arrête ton cinéma. J’ai pris conscience de mon ridicule, je me suis rassis.
— Écoute, ça ne sert à rien de se mettre dans des états pareils.
Elle murmurait. Elle avait honte. J’ai pris mon courage à deux mains, le courage qu’elle n’avait pas.
— Tu as quelqu’un d’autre, c’est ça ?
Elle a nié. Elle a secoué la tête en répétant mais non mais non.
— Tu es une dégueulasse.
J’avais sorti mon vocabulaire de polar, bien méchant, pour la faire réagir. Elle ne devait pas connaître le mot, parce qu’elle ne s’est pas mise en colère. Elle a juste ajouté je n’ai pas envie d’être avec quelqu’un en ce moment, c’est tout, ce qui m’a paru une connerie sans bornes, un mensonge, une saloperie.
J’ai regardé la petite place ovale. En face, sous les arbres, il y avait une belle porte cochère en bois d’une autre époque, un restaurant chic ; devant moi une jolie fontaine aux robinets dorés, en forme de vase ; une vieille dame passait en tirant un caddie.
Nous sommes restés un moment en silence, je ne savais plus quoi faire, plus quoi dire.
Elle avait des remords de me laisser comme ça, je le sentais.
— Tu vas dormir où ?
— Qu’est-ce que ça peut te foutre.
Même pas la peine d’ajouter “chienne” ou “salope”, tant cette phrase avait sonné comme un gnon.
— Ne t’énerve pas, c’est bête. Je cherche juste à t’aider.
Je ne savais plus de quoi j’avais envie, je me sentais désolé de provoquer sa colère. La dame avec son chariot avait traversé toute la place ; une baguette dépassait de son caddie ; le couple à lunettes de soleil à côté de nous a demandé l’addition.
Elle n’avait qu’un désir, c’était s’en aller, je le savais ; la culpabilité devait la torturer ; je me suis vu, avec ma gueule de bougnoule mal rasé, dans ma parka kaki merdique, sans but, sans rien, le monde n’était même pas le monde, c’était un décor de télévision, un faux. J’ai eu une bouffée de souvenirs, Tanger, notre quartier, Meryem et Bassam, je me suis demandé ce que je foutais là, sur cette place si jolie, si mignonne, en face de Judit qui ne voulait plus de moi, Dieu seul savait pourquoi.
Je me suis mis à parler en marocain.
Je l’ai suppliée, sans articuler, très vite ; je lui ai parlé d’amour, de ma fatigue, de l’Ibn Batouta, de Cruz, des ténèbres d’Algésiras, de notre semaine à Tunis, des souvenirs de notre balcon à Tanger, je lui ai dit qu’elle ne pouvait pas balancer tout cela d’un coup, qu’elle allait me tuer.
Elle me regardait, elle avait l’air peiné. Je n’étais pas sûr du tout qu’elle ait compris ce que je venais de raconter.
Elle m’a pris la main ; elle a eu une phrase un peu définitive, du genre “Je ne m’en sens pas la force” qui sonnait dramatique et théâtrale en arabe ; j’avais l’impression de jouer dans une série égyptienne.
J’étais trop crevé, j’ai lâché comme tu veux, je ne t’embêterai plus ; mets-moi juste sur le chemin d’une mosquée, et voilà.
Judit m’a regardé avec de grands yeux : une mosquée ?
Une mosquée, un bouquiniste et un hôtel pas trop cher, j’ai ajouté.
Pour le supermarché, je le trouverai bien tout seul.
J’ai appelé le garçon, j’ai sorti un beau billet de cinquante euros tout neuf et je n’ai pas laissé payer Judit qui insistait.
Les villes s’apprivoisent, ou plutôt elles nous apprivoisent ; elles nous apprennent à bien nous tenir, elles nous font perdre, petit à petit, notre gangue d’étranger ; elles nous arrachent notre écorce de plouc, nous fondent en elles, nous modèlent à leur image — très vite, nous abandonnons notre démarche, nous ne regardons plus en l’air, nous n’hésitons plus en entrant dans une station de métro, nous avons le rythme adéquat, nous avançons à la bonne cadence, et qu’on soit marocain, pakistanais, anglais, allemand, français, andalou, catalan ou philippin, finalement Barcelone, Londres ou Paris nous dressent comme des chiens. Nous nous surprenons un jour à attendre au passage piéton que le feu soit vert ; nous apprenons la langue, les mots de la ville, ses parfums, sa clameur — Barcelone se réveillait au fracas des clés de douze sur les bouteilles de gaz, aux cris du Pakistanais qui hurlait Butaaanooooooooo dans son uniforme orange, couleur de la malédiction, du pire métier du monde, parce qu’il fallait se coltiner les bombonnes de trente kilos dans les escaliers étroits d’immeubles sans ascenseur jusqu’au quatrième ou au cinquième pour une minuscule commission par bouteille vendue : dans mon quartier, les “Pakis”, qu’ils soient réellement pakistanais ou bien bangladeshis, indiens voire sri lankais étaient colporteurs de gaz, vendeurs de roses, de bières tard dans la nuit, épiciers ou téléphonistes dans les locutorios, les parloirs, ce mélange de bureau de télécommunications avec cabines téléphoniques et de webcafé. Au début je me rendais fréquemment, sur la rambla du Raval, à deux pas de chez moi, dans un établissement de ce genre pour consulter Internet — les tarifs étaient dérisoires, et on trouvait là tous les pays, toutes les nationalités : des Marocains, des Algériens, des Sahraouis, des Équatoriens, des Péruviens, des Gambiens, des Sénégalais, des Guinéens et des Chinois qui appelaient leurs familles ou envoyaient du fric au pays par un système de transfert international d’argent liquide, de la main à la main, système se rapprochant du racket tant les commissions étaient élevées, mais qui avait la poésie du monde moderne : on donnait cent, deux cents ou mille euros à un guichet de Barcelone avec l’identité du destinataire, et la somme était immédiatement disponible à Quito ou à Lahore ; le pognon ne connaissait pas les mêmes frontières que ses propriétaires, lui il savait se dématérialiser dans les égouts d’Internet que les migrants ne pouvaient pas encore emprunter eux-mêmes pour se transformer en électrons, en impulsions, en courrier électronique, quitter Dhaka et apparaître, instantanément, dans un ordinateur à Barcelone.
Ma rue était l’une des pires du quartier, une des plus pittoresques si l’on veut, elle répondait au nom fleuri de carrer Robadors, rue des Voleurs, le casse-tête de la mairie du district — rue des putains, des drogués, des ivrognes, des paumés en tout genre qui passaient leurs journées dans cette citadelle étroite sentant l’urine, la bière rance, le tagine et les samoussas. C’était notre palais, notre forteresse ; on y entrait par le petit goulet de la rue Hospital, on en sortait sur l’esplanade des immeubles modernes au coin de la rue Sant Rafael, qui s’ouvrait sur la rambla du Raval ; en face, de l’autre côté de la rue Sant Pau commençait la rue Sant Ramon, autre forteresse — entre les deux, la nouvelle Cinémathèque, censée transformer le quartier par les lumières de la culture et attirer le bourgeois du Nord, le nanti de l’Eixample qui, sans les initiatives géographico-culturelles de la Ville, ne serait jamais descendu jusqu’ici. Il fallait bien sûr protéger les amoureux du cinéma d’auteur et les clients de l’hôtel quatre étoiles de la rambla du Raval non seulement des débordements de la plèbe, mais aussi de la tentation d’aller aux putes ou d’acheter de la drogue, et la zone était donc patrouillée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par les flics, qui garaient fréquemment leur fourgonnette au débouché de notre Palais des Voleurs : leur présence, loin d’être rassurante, donnait au contraire l’impression que cette région était sous surveillance, qu’il y avait un réel danger, surtout lorsque la patrouille était nombreuse, armée jusqu’aux dents et en gilet pare-balles.
De jour, l’activité putassière était présente, mais assez réduite ; de nuit à la belle saison, les touristes étrangers ivres morts se perdaient dans nos ruelles et se laissaient parfois tenter par une jolie négresse qu’ils prenaient par-derrière, dans un coin de porte, à la belle étoile : j’ai souvent vu, tard le soir, le reflet mouvant de fesses blanches déchirer la pénombre des encoignures.
Notre immeuble était au début de la rue des Voleurs, dans sa partie étroite, tout près de la rue Hospital ; c’était un bâtiment typique du quartier, ancien, ruiné ; un de ceux qui, malgré les efforts des propriétaires et de la mairie, paraissaient rétifs à toute rénovation : les marches d’escalier avaient perdu la moitié de leur carrelage, les menuiseries ployaient, les murs se débarrassaient de leur revêtement par grandes plaques dont les débris encombraient les paliers ; les câbles électriques pendaient du plafond, les vieilles douilles en céramique n’avaient plus vu le cul d’une ampoule depuis des lustres et les boîtes aux lettres rouillées, cabossées, bâillaient, disjointes ou grandes ouvertes, quand il leur restait une porte. La cage d’escalier était peuplée de cafards et de rats et il n’était pas rare, en montant la nuit, de surprendre un gros rongeur noir tétant l’aiguille d’une seringue abandonnée, pour en sucer la petite goutte de sang — la bestiole s’enfuyait par le trou d’un mur dans un appartement, et on frissonnait toujours en pensant qu’il pouvait se produire la même chose à notre étage.
Les drogués provenaient du centre d’aide sociale qui leur était réservé un peu plus loin dans la rue, et ils cherchaient un endroit pour se piquer ; beaucoup revendaient dans les rues adjacentes la méthadone que leur fournissait l’administration. Ils entraient dans les immeubles dont les portes fermaient mal, montaient jusqu’où leur condition physique leur permettait d’arriver, parfois jusqu’au toit terrasse, où ils ne risquaient pas d’être délogés par l’habitant, à coups de pied ou de manche à balai. Ils faisaient pitié. La plupart étaient des loques d’une maigreur stupéfiante ; ils avaient des abcès sur les bras, des pustules sur la gueule ; beaucoup parlaient tout seuls, maudissaient, juraient, frappaient dans les boîtes de bière qu’ils vidaient à la chaîne en attendant mieux ; parfois on les voyait tituber, silencieux, l’air béat, sortant d’un bâtiment quelconque, et on savait qu’ils venaient de s’injecter, à la va-vite, assis au milieu des cancrelats, leur dose de bonheur. Quand ils étaient en fonds, ils s’offraient une soupe au restaurant marocain un peu plus loin dans la rue, et y restaient longtemps, à regarder la télé, l’air absent ; les patrons du restau étaient généreux, ils toléraient ces fantômes qui payaient et ne volaient que les petites cuillères — ils leur interdisaient juste les toilettes. Les drogués avaient même un petit parc à eux, un recoin de verdure que personne ne leur disputait, pas même la mairie : un peu plus au sud, tout près du port, contre les remparts de l’Arsenal gothique, derrière un remblai qui devait protéger une ancienne douve se trouvait, deux mètres en contrebas, un carré d’herbe invisible de la rue — les préposés à la propreté municipale y descendaient peu souvent, et même les flics, partant du principe que tout ce qui est invisible n’est pas gênant et donc n’existe pas, n’y emmerdaient que rarement les toxicomanes. Il y avait des femmes et des hommes, même s’il était parfois difficile de savoir à quel sexe ils appartenaient ; ils vivaient entre eux, s’engueulaient entre eux, mouraient entre eux, et s’ils n’étaient pas les plus élégants ni les plus propres des habitants du quartier, ils comptaient, avec les rongeurs et les insectes, parmi les plus anodins.
Même si parfois, comme un chien acculé peut montrer les dents et essayer de mordre un agresseur, on en voyait certains devenir violents ; je me souviens d’une crise de folie incroyable, un jour, alors que j’étais tranquillement au balcon à observer l’animation de la rue, un de ces types est sorti du bocal à méthadone en rage ; il s’est mis à crier, puis à hurler des imprécations incompréhensibles, à frapper du poing contre le mur, puis contre un Pakistanais qui passait par là et qui n’a pas compris ce qui lui valait ce déluge de gnons ; deux personnes sont arrivées à sa rescousse : malgré sa maigreur, le drogué était d’une force incommensurable, presque divine, trois hommes jeunes ne parvenaient pas à le maîtriser mais juste à lui arracher, en essayant de le ceinturer, ses vêtements beaucoup moins résistants que lui — son tee-shirt s’est déchiré d’abord, puis sa ceinture a lâché, il se débattait comme un démon et envoyait bouler ses agresseurs à grands coups de pied vengeurs dans les tibias, dans les couilles, jusqu’à n’être plus qu’en slip, il se battait en slip comme un guerrier dérisoire, fin et maigre, les jambes couvertes de plaies, les bras bardés de croûtes et de tatouages, et il a fallu cinq personnes, deux flics et une ambulance pour en venir à bout : les cognes ont réussi à le menotter, les hommes en blanc l’ont piqué avant de l’attacher sur une civière et de l’emmener Dieu sait où — il y avait une vraie beauté triste dans ce dernier combat du pauvre homme nu dépossédé de son cerveau et de son corps par l’héroïne ; il se battait contre lui-même, contre Dieu et les services sociaux, qui pour lui étaient identiques.
Les putains aussi faisaient pitié, mais dans un autre genre. Certaines étaient de vraies teignes, des louves acides et dangereuses qui n’hésitaient pas à détrousser les clients ou à éborgner à coups d’ongles un mauvais payeur ; elles insultaient copieusement les mâles qui refusaient leurs avances, les traitaient de pédés, de lopettes, d’impuissants. La plupart venaient d’Afrique, mais il y avait aussi quelques Roumaines et même une ou deux Espagnoles, dont celle qui était assise sous un porche à l’entrée de la rue, Maria, un peu la concierge de notre palais. Maria avait la quarantaine, plutôt ronde, assez souriante, pas très jolie mais sympathique ; elle était assise là devant sa porte tous les après-midi et tous les soirs ; elle écartait les jambes et nous montrait son string en nous appelant ses petits chéris quand on passait devant elle : je répondais toujours poliment bonjour Maria en matant vite fait son con, ça ne faisait de mal à personne, c’étaient des relations de bon voisinage. Je n’ai jamais osé monter avec elle — à cause de la différence d’âge, d’abord, qui m’intimidait, et du souvenir de Zahra la petite pute de Tanger qui m’attristait. La plupart des clients réguliers étaient des immigrés, des étrangers fauchés qui marchandaient le prix de la passe, ce qui faisait hurler Maria : elle crachait par terre en gueulant comme un veau mais va donc voir les négresses, à ce prix-là ! Dans le cul aussi, c’était la crise, faut croire. Maria vivait avec un type qui était camionneur, ou marin, je ne sais plus — en tout cas il n’était pas là souvent. Les Africaines avaient des macs, des mafieux à qui elles avaient vendu leur corps dès leur pays d’origine, pour le prix du passage en Europe : j’ignore combien de temps elles devaient se faire mettre par les pauvres et les touristes avant de retrouver leur liberté — si elles la retrouvaient un jour.
Il y avait aussi un réparateur de vélos, un entrepôt de volailler, des frigos clandestins pour les Pakis vendeurs de bières, des entrepôts de roses pour les Pakis vendeurs de roses, des familles de Marocains pauvres, des familles de Bengalis pauvres, de vieilles dames espagnoles (qui connaissaient le quartier depuis avant-guerre et expliquaient qu’à part la nationalité des putains et des voleurs peu de choses avaient changé) et de jeunes clandestins comme nous, pour la plupart marocains, certains mineurs, des gosses qui traînaient dans l’attente d’un mauvais coup pour se désennuyer autant que pour se faire un peu de blé : dépouiller les touristes, leur vendre du faux hasch ou tirer un vélo.
Et juste au coin, une mosquée, la mosquée Tareq ibn Ziyad, le glorieux Conquérant de l’Andalousie, qui m’avait valu de me retrouver dans le quartier : c’était la seule que connaissait Judit, une des plus anciennes de Barcelone, située dans une boutique au rez-de-chaussée d’un immeuble refait. Elle était propre et assez vaste.
Il y avait aussi deux bouquinistes pas trop loin, un grand supermarché en sous-sol à deux pas et le marché du livre d’occasion tous les dimanches à proximité, j’étais content. Triste, le cœur déchiré par Judit, mais content.
J’ai cherché des informations sur la mort de Cruz ; tout ce que j’ai trouvé c’est ce minuscule compte rendu du Diario Sur :
Le propriétaire de l’entreprise de pompes funèbres Marcelo Cruz a été découvert mort sur son lieu de travail des suites d’un empoisonnement à la strychnine. C’est un de ses voisins et collaborateurs, Imam de la mosquée d’Algésiras, qui a prévenu les secours. On ignore encore les circonstances exactes du drame mais, d’après la Police nationale, M. Cruz aurait été empoisonné par un de ses employés, qui se serait enfui après l’avoir dévalisé.
J’étais donc recherché pour meurtre et vol.
Ce n’était pas une surprise, mais le voir dans le journal m’a mis une boule dans la gorge. Heureusement, Cruz n’avait pas signalé ma présence aux autorités ; il n’y avait pas de permis de travail, pas de photocopies de mes papiers, aucun indice, à part, sans doute, mes empreintes digitales et mon ADN — l’Imam ne connaissait pas mon nom de famille : il pouvait quand même me décrire, indiquer que je m’appelais Lakhdar et que je venais de Tanger. C’était bien plus qu’il n’en faudrait aux flics pour me reconnaître en cas d’arrestation, surtout avec un prénom aussi peu commun que le mien.
J’ai repensé aux chiens de Cruz, je me suis demandé qui allait s’occuper d’eux. Peut-être parce qu’ils étaient le seul éclat de lumière dans la noirceur des dernières semaines, leur tendresse mécanique, leur pelage et leur respiration me manquaient.
Pour ne pas être arrêté, il fallait donc que je reste sagement planqué rue des Voleurs.
Tout me paraissait loin.
Judit, plus proche que jamais, me paraissait loin.
Tanger était loin.
Meryem était loin, Bassam était loin ; les soldats de Jean-François Bourrelier étaient loin ; Casanova était loin ; je m’étais trouvé une nouvelle prison, calle Robadors, où me cacher ; jamais on ne sortait de l’enfermement.
La vie était loin.
Les premiers jours ont été difficiles — j’ai logé dans un hôtel pour étudiants, totalement inconscient : il avait fallu que je donne mon passeport à la réception, les flics auraient pu me trouver sans difficultés et venir me cueillir directement au saut du lit. Mais rien ne se passe jamais comme dans les livres. Quoi qu’il en soit, bien caché dans le Raval, dans les bas-fonds, entre les putains et les voleurs, j’avais l’impression que je ne craignais rien.
La mosquée Tareq ibn Ziyad était aux mains des Pakis ; on y croisait aussi quelques Arabes, mais peu en comparaison. L’Imam était du Panjab. J’y ai passé du temps, au début, pour rencontrer des gens, me reposer dans la prière et la lecture. Quand on n’a pas de chez-soi, qu’on ne connaît personne, il faut bien commencer quelque part : les bars ou les mosquées — et j’ai bien fait : c’est grâce à la mosquée que j’ai trouvé ma chambre dans cet appartement délabré mais agréable, au cœur de la forteresse Raval : trente mètres carrés tout en longueur, avec un petit balcon. Je partageais l’appartement avec un Tunisien appelé Mounir. Je payais trois cents euros par mois, tout compris — en fait on ignorait qui réglait l’électricité, s’il y avait une facture d’électricité ; quant à l’eau, elle venait de grands réservoirs sur le toit, et il n’y avait pas de compteurs. Je n’ai jamais réussi à savoir qui était le propriétaire — nous réglions le loyer en liquide dans un bar de la rue Sant Ramon, et voilà. Quand Mounir n’a pas pu payer, fin avril, deux types lui ont filé une bonne trempe, ça l’a encouragé à trouver le blé rapidement, il s’est démerdé, a pris des risques pour voler quatre belles bicyclettes qu’il a bradées, rien de plus.
Ma relation avec Judit était étrange. Nous nous voyions presque tous les jours. Elle m’aidait pour tout ; elle avait même été jusqu’à ouvrir un compte dans une Caisse d’Épargne, à son nom, pour que j’y dépose mon pognon — elle m’a donné la carte de retrait et le code, c’était bien plus sûr que du liquide, vu où j’habitais. C’est elle-même qui a réalisé le dépôt, elle ne m’a pas demandé d’où provenait ce fric et je ne lui ai pas expliqué.
Judit me paraissait la plus belle et la plus noble des femmes, même si, pour une raison tout à fait obscure, elle ne voulait plus de moi. Elle s’est arrangée tout de suite pour me trouver du boulot — professeur d’arabe. Deux fois par semaine, je donnais un cours particulier à Judit, Elena et Francesc, un de leurs camarades, pour dix euros de l’heure. J’étais très fier. Je leur expliquais les subtilités de la grammaire ; je commentais des vers classiques avec eux — souvent, j’avais appris le matin même dans un livre ce que j’expliquais l’après-midi ; du coup je lisais beaucoup en arabe pour préparer les cours, c’était agréable. Nous apprenions par cœur des poèmes d’Abû Nuwâs, d’après moi le plus grand, le plus subversif et le plus drôle des poètes arabes ; je leur expliquais, presque ligne à ligne, les grands romans de Naguib Mahfouz ou de Tayeb Salih que je n’avais jamais lus, mais qui étaient à leur programme.
Judit habitait chez ses parents, dans le haut de la ville, à Gràcia ; c’était un quartier plutôt bourgeois et bien tenu, un ancien village rattaché à Barcelone au XIXe siècle, avec des rues étroites, des places agréables ; la tradition locale voulait que les enfants de ces bourgeois soient plutôt rebelles et alternatifs : les mouvements associatifs étaient nombreux, il y avait même un squat, en plein centre du quartier — il fallait bien que jeunesse se passe. Là-haut, les Arabes aussi étaient plus chics, plus bourgeois ; les restaurants pour la plupart syriens, libanais ou palestiniens ; juste à côté de chez Judit on trouvait aussi un établissement mésopotamien et un autre phénicien — tout cela était un peu intimidant et, coincé entre la catalanité et l’Antiquité, je préférais me réfugier dans les ténèbres de mes ruelles. Judit se sentait bien sûr très à l’aise là-haut. Elle y avait ses amis, son lycée, les rues où elle avait grandi ; parfois elle insistait pour m’emmener déjeuner, après le cours d’arabe, dans un de ces restaus nobles et antiques : le patron du phénicien n’était pas tout droit sorti d’un sarcophage de Sidon, c’était un Libanais de la montagne ; il a parlé un moment de politique avec Judit, de la Syrie, principalement, de la guerre civile en cours, du rôle trouble qu’allaient y jouer la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar — tout cela était un peu déprimant, j’avais l’impression que quoi qu’on fasse, les Arabes étaient condamnés à la violence et à l’oppression. Il faut bien admettre qu’il était plutôt intelligent et très sympathique, ce Phénicien, ce qui ne faisait qu’accroître ma jalousie — je n’ai pas ouvert la bouche, il a dû me prendre pour un ours ou un demeuré.
Judit était chaque jour plus mystérieuse. Elle avait l’air triste, profondément triste par moments, absente, sans que j’en comprenne la raison ; à d’autres, au contraire, elle débordait d’énergie, riait, me parlait de ses projets, me proposait de sortir faire un tour ou boire un verre. Les premiers jours je l’emmerdais pour qu’elle finisse par m’avouer qu’elle était avec quelqu’un d’autre, elle continuait à nier, j’ai arrêté de la persécuter et au bout d’un moment je connaissais tellement bien son emploi du temps que j’ai dû me rendre à l’évidence : il n’y avait personne d’autre dans sa vie, à part ses quelques camarades d’université et moi.
C’était d’autant plus incompréhensible.
Je me suis dit qu’il fallait lui laisser le temps, qu’elle finirait par me revenir. Parfois, quand nous sortions, je lui prenais la main ; elle ne la retirait pas — j’avais juste l’impression que ça lui était égal. Et même, à une occasion, une seule, nous avons couché ensemble : je l’avais invitée à venir voir ma nouvelle chambre glorieuse dans l’après-midi ; elle s’est laissé embrasser et déshabiller sans opposer de résistance — je dis bien sans opposer de résistance, mécaniquement, et toutes mes caresses, et tout mon amour n’y ont rien pu, à tel point qu’une fois mon affaire faite, alors qu’elle se rhabillait en silence, j’ai été pris de honte, de honte et de culpabilité comme si je l’avais violée. Elle m’a rassuré en me disant que j’étais ridicule, qu’elle n’en avait juste pas envie en ce moment, c’est tout.
— Je t’ai dit, je ne me sens pas la force d’être avec quelqu’un.
Pour moi, c’était absolument insondable, il devait s’agir d’une maladie. Du coup, je la gâtais ; je lui écrivais des poèmes, je lui offrais des livres, je lui rappelais les moments parfaits de Tanger et de Tunis. Ces souvenirs la plongeaient dans la mélancolie. Elle avait l’air fragile, comme si un rien pouvait la faire tomber.
Je ne la quittais pas des yeux.
Barcelone était belle et sauvage, j’aimais l’élégance, le rythme, les sons de la ville, la diversité des quartiers, de Gràcia au Poble Sec, depuis le port jusqu’à la montagne, l’étrange unité qu’il y avait dans les différences et les recoins, les surprises qu’offrait la ville — à deux pas de chez moi, par exemple, caché par des murailles, derrière une porte en pierre voûtée, se cachait l’hospice de la Sainte-Croix et son jardin magnifique, planté d’orangers, sa belle fontaine et les merveilleux escaliers de pierre de la bibliothèque de Catalogne — dès qu’il y avait un rayon de soleil, je m’asseyais là pour lire, sur un banc, dans le parfum des fleurs d’oranger ; les jolies étudiantes de l’école d’arts appliqués sortaient pour fumer une clope, s’asseyaient sur les marches, et c’était beau de les regarder un moment ; à quelques pas de là, sous les portiques de l’ancien cloître, un groupe de clochards se tapaient des bières et des litrons de rouge, ils avaient l’air eux aussi de trouver l’endroit à leur goût, tout comme les drogués de la rue des Voleurs, les vendeurs de shit, les détrousseurs de touristes, tout le monde appréciait ce lieu — certes pour des raisons différentes. L’hospice médiéval continuait, au fond, de remplir son office : il hébergeait de pauvres choses, des livres, des artistes, des ivrognes et des voleurs.
Le soir, lorsque Judit avait la flemme de sortir, je marchais un moment sur la rambla du Raval, longue place oblongue plantée de palmiers, parsemée de bancs, avec un gigantesque chat de bronze, statue improbable, à son extrémité — les Pakis déambulaient dans leurs salwar kameez, les familles promenaient leurs enfants, les femmes et les petites filles indiennes portaient leurs belles robes de couleur, les gitans sortaient des chaises et discutaient sur le trottoir, devant un restaurant où dînaient, avant l’heure, quelques Britanniques dont on devinait, à la couleur de leurs épaules, qu’ils avaient passé la journée à la plage — tout ce petit monde prenait le frais, profitait de la trêve du soir et on aurait pu croire, en descendant et remontant la rambla du Raval, qu’il n’y avait ni antagonismes, ni haine, ni racisme, ni pauvreté — l’illusion ne durait pas bien longtemps ; généralement un Arabe commençait à emmerder un Paki, ou l’inverse, et on finissait par entendre des cris, qui parfois dégénéraient.
Lorsque le soleil était bas, je rentrais ; j’avais un nouveau rituel : je m’achetais une bouteille de vin rouge catalan au supermarché, quelques olives et une boîte de thon ; je m’installais sur mon minuscule balcon au quatrième étage, j’ouvrais la bouteille, la boîte, le paquet d’olives, je prenais un livre et j’attendais que la nuit tombe, doucement, j’étais le roi du monde. Mieux qu’Abû Nuwâs à la cour de Bagdad, mieux qu’Ibn Zaydûn dans les jardins d’Andalousie, je prenais une petite avance sur le Paradis, que Dieu me pardonne, il ne manquait que les houris. Je lisais un polar espagnol (faute de grives, on mange des merles) ou de la poésie arabe classique, à l’aide du dictionnaire que m’avait prêté Judit — déchiffrer un vers obscur aux mots oubliés était un immense plaisir.
J’avais découvert le vin. Un péché, certes, j’en conviens, mais un des plus agréables et des moins chers : selon la bouteille que je choisissais, elle me coûtait entre un euro cinquante et trois euros. Le puissant Royaume du Maroc taxant impitoyablement les alcools, je devais m’y contenter de café au lait ; ici la belle Espagne mettait le fruit de ses vignes à la portée de toutes les bourses.
Le soleil finissait par disparaître presque en face de moi, vers l’église Sant Pau, il me restait encore une petite demi-heure de jour, puis il faisait trop sombre pour lire sur le balcon, alors j’observais un moment la rue ; le week-end, des dizaines de personnes faisaient la queue devant le local de la secte évangéliste, ou adventiste, ou je ne sais plus quelle hérésie minoritaire, nos voisins — ils avaient beaucoup de succès auprès des indigents, parce qu’ils distribuaient des repas après l’office. On ne peut bien évidemment pas préjuger de la sincérité de la foi qui animait ces ouailles en guenilles, si ça se trouve c’étaient de vrais protestants. En tout cas, cette église (une ancienne boucherie) faisait toujours salle comble — on les entendait chanter des cantiques ; ensuite ils parlaient d’amour, du Seigneur et de ses agneaux, du Christ qui reviendrait apporter la justice au jour de la Résurrection.
C’était étrange de penser qu’au fond toutes nos religions étaient des récits : des fables auxquelles certains souscrivaient et d’autres non, un immense livre d’histoires, où chacun pouvait prendre ce qui lui convenait — il y avait un recueil appelé Islam qui ne recoupait pas tout à fait les versions contenues dans Christianisme qui différait lui-même de l’ensemble Judaïsme ; ces protestants chanteurs pour pauvres devaient avoir leur version aussi — j’avais récupéré un de leurs instruments d’évangélisation, c’était une bande dessinée en couleurs d’une dizaine de pages, au trait simple ; tous les personnages y étaient noirs, sauf le Christ, doré et auréolé, avec une barbe et des cheveux longs : on y voyait un homme construire une maison de bois avec un marteau, se marier, avoir une famille ; ses enfants grandissaient autour de sa cabane ; tous travaillaient la terre. Puis l’homme devenait vieux, il blanchissait, enfin il mourait et un Jésus tout brillant l’accompagnait vers les cieux, parmi les anges.
Les putes sortaient avec l’allumage des réverbères. Elles se disposaient au débouché de la rue, côté esplanade ; la mosquée Tareq ibn Ziyad devait être la seule au monde devant laquelle des Amazones noires comme la nuit, armées de minijupes en lamé, de bustiers brillants et de talons hauts racolaient les fidèles — ceux-ci n’y prêtaient d’ailleurs plus aucune attention. Ça faisait partie du décor, comme les flics qui commençaient eux aussi à faire le tour du pâté de maisons à la nuit tombée, par trois ou quatre, en rang, fiers, bien fiers d’exhiber toute la force de l’ordre et la dureté de la loi. La vérité, c’était qu’ils accéléraient ainsi la plupart des activités illégales : dès qu’ils avaient tourné le coin de la rue, on savait, comme on le sait de l’aiguille d’une montre ou d’un astre, qu’ils mettraient cinq bonnes minutes à revenir. Il y avait des caméras de surveillance, bien sûr, mais je n’ai jamais entendu dire, dans la rue, qu’il faille s’en méfier : tout comme Dieu nous regarde tous, M. le maire pouvait bien nous observer depuis son bureau de la place Sant Jaume — personne n’y trouvait rien à redire, ni les ivrognes qui s’enfilaient des bières en gueulant des insanités presque sous la caméra en question, ni le vendeur de shit, toute la sainte journée au même endroit, ni les Noirs, propriétaires d’une écurie entière de gagneuses qui trimaient un peu plus bas pour leur compte, ni les drogués qui s’engueulaient devant le centre d’aide sociale fermé, ni les Pakistanais qui venaient, sur le tard, chercher les bières dans les frigos clandestins. Personne n’avait l’air gêné le moins du monde par ces caméras blanches, visibles, fixées de chaque côté de la venelle. Elles constituaient la rançon de la gloire.
Et puis, vers onze heures ou minuit, on allait faire un tour avec Mounir, mon colocataire. Mounir était un des échappés de Lampedusa, un des Tunisiens qui avaient atterri en France au moment de la Révolution grâce à la générosité de Berlusconi, au grand dam du gouvernement français, prêt à tout partager sauf les dettes et les indigents. Mounir avait passé quelques mois à Paris, enfin à Paris c’est vite dit, en banlieue, plutôt, planqué dans une friche à côté d’un canal, à se les geler en crevant de faim. Ces salauds de Français ne m’ont pas filé un sandwich, tu m’entends ? Pas même un sandwich ! Ah elle est belle la démocratie ! Impossible de trouver du boulot, on errait toute la journée, à Stalingrad à Belleville à la République, on était prêts à accepter n’importe quel job pour survivre. Rien, rien à faire, personne ne t’aide, là-bas, surtout pas les Arabes, ils pensent qu’ils sont déjà trop nombreux, qu’un pauvre bougnoule de plus c’est mauvais pour tout le monde. La Révolution tunisienne, ils trouvent ça très beau de loin, ils disent mais justement, maintenant que vous avez fait la Révolution, restez-y, dans votre paradis de jasmin plein d’Islamistes et ne venez pas nous emmerder avec vos bouches inutiles. Tu veux que je te dise, mon frère Lakhdar, toutes ces Révolutions arabes sont des machinations américaines pour nous péter toujours un peu plus les couilles.
Il exagérait quant aux Français : il m’a raconté qu’il avait survécu grâce aux Restos du Cœur et à la Soupe Populaire, où si tu faisais la queue suffisamment longtemps tu finissais par manger des haricots blancs ou repartir avec un paquet de pâtes sans qu’on te pose de questions. Le tableau qu’il dressait de Paris ne faisait pas envie — des bataillons de pauvres auxquels on distribuait des tentes individuelles pour qu’ils dorment à même le trottoir, au beau milieu des rues ; des banlieues interminables, abandonnées de Dieu et des hommes, où tout le monde était au chômage, où il n’y avait rien à foutre à part brûler des voitures pour se désennuyer le week-end — et surtout, la haine, disait-il, la haine et la violence qu’on ressent dans cette ville, tu n’as pas idée. Tous les jours aux informations on entend la haine qui monte. Je t’assure, ils ne se rendent pas compte, ils vont droit vers l’explosion.
Il en rajoutait un peu, c’est certain, mais ce n’était pas rassurant. La droite française voulait fermer les frontières, se bander les yeux avec un drapeau tricolore et être étanche à tout, sauf au pognon.
Mounir avait fini par quitter Paris, dégoûté, pour tenter sa chance plus au sud — et Marseille, tu as vu Marseille ? J’avais mes souvenirs des polars d’Izzo et l’impression de connaître Marseille. Mais non, Mounir ne s’était pas arrêté à Marseille, il s’était fait péter la gueule par deux types devant la gare de Montpellier, qui l’avaient agressé comme ça, pour le plaisir, disait-il. Depuis, je ne sors plus sans un couteau, ajoutait-il, et c’était vrai : il portait toujours sur lui une lame assez courte mais bien affûtée.
La vraie chance de Barcelone, la seule qui faisait que la ville soit encore une ville et pas un ensemble de ghettos à feu et à sang, c’étaient les touristes. Une bénédiction de Dieu. Tout le monde en vivait, d’une façon ou d’une autre. Les restaurateurs en vivaient, les hôteliers en vivaient, les cafetiers et les marchands de maillots de foot en vivaient, les charcutiers en vivaient, et jusqu’aux libraires, qui avaient leurs succursales dans les musées pour pomper leur part de cet or rose bronzage qui irriguait le centre. Les colporteurs de bières en vivaient, les vendeurs d’appeaux, de sifflets, de toupies magiques et de pin’s clignotants en vivaient — Mounir en vivait aussi. Après tout, comme il disait, tout le monde vole ces touristes. Tout le monde les dépouille. Ils payent leurs bières huit euros sur les Ramblas. Je ne vois pas pourquoi leur prendre un appareil photo, un porte-monnaie ou un sac serait forcément plus mal. Parce que c’est haram, précisément, c’est du vol. Non, répondait-il, si Al-Qaida permet d’égorger les Infidèles, je ne vois pas pourquoi il serait interdit de les détrousser, et il partait d’un grand éclat de rire.
La vérité, c’est que c’était difficile de le contredire : on avait parfois l’impression que c’était Dieu lui-même (qu’Il me pardonne) qui envoyait ces créatures dans nos ruelles, avec leur air innocent, en train de regarder en l’air pendant que Mounir mettait tranquillement la main dans leur sac à dos.
La manne, donc. Les plus pauvres survivaient grâce au tourisme, la ville survivait grâce au tourisme, elle en voulait toujours plus, en attirait toujours plus, augmentait le nombre d’hôtels, de pensions, d’avions pour amener ces brebis se faire tondre, tout cela me rappelait le Maroc, parce qu’à cette période il y avait une campagne de promotion pour le tourisme à Marrakech dans le métro de Barcelone, une photographie orientaliste assortie d’un joli slogan du genre “Marrakech, la ville qui voyage en toi” ou “Là où ton cœur te porte”, et je me suis dit que le tourisme était une malédiction, comme le pétrole, un leurre, qui apportait fausse richesse, corruption et violence ; dans le métro de Barcelone j’ai repensé à l’explosion de Marrakech, au Cheikh Nouredine quelque part en Arabie et à Bassam, quelque part au Pays des Ténèbres, à l’attentat de Tanger où cet étudiant avait trouvé la mort d’un coup de sabre — bien sûr, Barcelone c’était différent, c’était la démocratie, mais on sentait que tout cela était sur le point de basculer, qu’il ne fallait pas grand-chose pour que le pays entier tombe lui aussi dans la violence et la haine, que la France suivrait, que l’Allemagne suivrait, que toute l’Europe flamberait comme le Monde arabe, et l’obscénité de cette affiche dans le métro en était la preuve, il n’y avait plus rien d’autre à faire pour Marrakech qu’investir du fric en campagnes publicitaires pour que revienne la manne perdue, même si on savait pertinemment que c’était cet argent du tourisme qui provoquait le sous-développement, la corruption et le néocolonialisme, comme à Barcelone, petit à petit, on sentait monter le ressentiment contre le fric de l’étranger, de l’intérieur ou de l’extérieur ; l’argent montait les pauvres les uns contre les autres, l’humiliation se changeait doucement en haine ; tous haïssaient les Chinois qui rachetaient un à un les bars, les restaurants, les bazars avec l’argent de familles entières provenant de régions dont on n’imagine même pas la pauvreté ; tous méprisaient les prolos britanniques qui venaient s’abreuver de bière pas chère, baiser dans des coins de portes et reprendre, encore saouls, un avion qui leur avait coûté le prix d’une pinte d’ale dans leur obscure banlieue ; tous désiraient, en silence, ces très jeunes Nordiques couleur craie que la différence de température poussait à étrenner leurs minijupes et leurs tongs en février — un quart de la Catalogne était au chômage, les journaux débordaient d’histoires terrifiantes de crise, de familles expulsées d’appartements qu’elles ne pouvaient plus payer et que les banques bradaient tout en continuant à réclamer leur dette, de suicides, de sacrifices, de découragement : on sentait la pression monter, la violence monter, même rue des Voleurs chez les pauvres des pauvres, même à Gràcia parmi les fils de bourgeois, on sentait la ville prête à tout, à la résignation comme à l’insurrection.
Mounir me parlait de Sidi Bouzid, du geste de désespoir qui avait déclenché la Révolution : il fallait porter la main sur soi pour faire réagir les masses, comme si finalement seul ce mouvement ultime pouvait déclencher les choses — il fallait que quelqu’un se détruise par le feu pour qu’on trouve le courage d’agir ; il fallait l’irréversible de la mort d’autrui pour comprendre qu’on n’avait rien à perdre soi-même. Cette question me tourmentait ; elle me ramenait au Maroc, à mon expédition dans la nuit avec Bassam et le Cheikh Nouredine, à ma lâcheté, mouvement exactement à l’opposé de celui de Sidi Bouzid, comme si d’un côté il y avait le suicide et de l’autre la dictature des matraques, comme si le monde entier était sur le point de basculer du côté de la dictature des matraques et que tout ce qui restait, c’était la perspective de s’immoler par le feu — ou de rester sur un balcon à lire des livres, ceux qui n’auront pas brûlé d’ici là, ou d’aller avec Mounir revendre un appareil photo chez son fourgue puis boire une bière ou deux dans un bar du quartier, en saluant bien bas les flics lorsqu’on les croisera.
À ce moment-là, en France, à Toulouse, un fondu a abattu trois enfants et un adulte dans une école juive, au pistolet, à bout portant ; quelques jours plus tôt, il avait descendu des militaires désarmés, de la même manière ; il était impossible de trouver un sens quelconque à ces coups de feu, qui résonnaient dans le monde entier. L’histoire s’étalait sur deux ou trois pages dans les journaux de Barcelone. Un chien enragé s’était levé, avait tué avant de crever lui-même, qu’est-ce qu’on pouvait en dire d’autre, à part que ce cinglé portait le prénom du Prophète, qu’il avait essayé de participer au Djihad Dieu sait où ; Mounir trouvait que les flics qui l’avaient descendu avaient été trop doux avec ce dégénéré, qu’il aurait fallu l’empaler très lentement en place publique — ou l’écarteler comme Damien, le régicide des Mémoires de Casanova, peut-être, mais qu’est-ce que ça aurait changé. J’ai pensé à Bassam, perdu quelque part dans son Djihad personnel, qui avait peut-être assassiné un étudiant à coups de sabre à Tanger, parfois expliquer ne sert à rien ; il n’y a rien à comprendre dans la violence, celle des animaux, fous dans la peur, dans la haine, dans la bêtise aveugle qui pousse un type de mon âge à poser froidement le canon d’un flingue sur la tempe d’une fillette de huit ans dans une école, à changer d’arme quand la première s’enraye, avec le calme que cela suppose, le calme et la détermination, et à faire feu pour s’attirer le respect de quelques rats de grottes afghanes. Je me suis souvenu des paroles du Cheikh Nouredine, provoquer l’affrontement, déclencher des représailles qui souffleraient sur les braises du monde, lanceraient les chiens les uns contre les autres, journalistes et écrivains en tête, qui se précipitaient pour comprendre et expliquer comme s’il y avait quelque chose de réellement intéressant dans les méandres paranoïaques des méninges si réduites de cette raclure dont même Al-Qaida n’avait pas voulu.
Mounir pensait que ces attentats étaient secrètement soutenus par l’extrême droite fasciste pour décupler la haine, la méfiance envers l’Islam et justifier les ratonnades à venir ; je me suis rappelé l’expression de Manchette dans je ne sais plus quel livre, c’était les deux mâchoires d’une même connerie.
Un ciel d’une infinie noirceur, voilà ce qui nous attendait — aujourd’hui dans ma bibliothèque, où la fureur du monde est assourdie par les murs, j’observe la série de cataclysmes comme qui, dans un abri réputé sûr, sent le plancher vibrer, les parois trembler, et se demande combien de temps encore il va pouvoir conserver sa vie : dehors tout semble n’être qu’obscurité.
No se puede vivir sin amar, voilà ce que je répétais à Judit, on ne peut pas vivre sans aimer, j’avais trouvé cette phrase dans un beau roman, noir et complexe ; il fallait qu’elle se reprenne, qu’elle retrouve une énergie, une force et je n’avais qu’un désir, c’était lui offrir ces étincelles, ce feu de tendresse dont je débordais — lui offrir par les livres, par les poèmes, par les gestes de tous les jours ; j’avais laissé mourir Meryem, je ne voulais pas que Judit s’enfonce dans ses propres ténèbres. J’en ai parlé à Elena, un jour où nous descendions ensemble après le cours, à pied par les rues de Gràcia aux noms très étranges — rue du Torrent-de-la-Gamelle, rue du Déluge, rue du Danger — , et elle était d’accord avec moi, elle voyait que Judit n’allait pas bien, qu’elle paraissait de plus en plus absente, recluse, enfermée en elle-même ; elle lui avait proposé de partir à nouveau en voyage, pour la Semaine sainte, d’aller quelque part dans le Monde arabe, au Caire pourquoi pas, ou en Jordanie, mais sans succès, Judit répondait qu’elle n’avait pas envie de demander de l’argent à ses parents, son père possédait une petite entreprise de bâtiment jusqu’ici florissante qui était au bord du dépôt de bilan et sa mère, enseignante à l’université, avait vu son salaire réduit deux fois l’année précédente. Mais je ne crois pas que ce soit une question de fric, disait Elena ; c’est autre chose — rien ne l’intéresse plus. Même l’arabe, elle continue, tu vois, mais sans passion. Elle a arrêté de chercher des masters et des écoles d’interprétation pour l’année prochaine. Elle ne sort presque plus, à part de temps en temps avec toi. L’année dernière encore on allait en boîte, à des concerts, maintenant plus du tout. Elle s’était engagée avec les Okupas, elle participait aux réunions des Indignés, enfin bref elle avait tout un tas d’activités et aujourd’hui presque plus. Elle va encore en cours, mais c’est tout. J’ai l’impression que la plupart du temps elle reste enfermée dans sa chambre, elle fait un tour de quartier, pour s’aérer, et voilà. Elena paraissait attristée et inquiète pour son amie, d’autant plus qu’elle ne voyait pas ce qui avait pu provoquer ce changement d’attitude. À son retour de Tunis, disait-elle, elle ne parlait que de toi, de vous, du Maroc, des progrès gigantesques qu’elle avait accomplis en arabe, et ainsi de suite — et à l’automne, ça a commencé à aller moins bien ; elle s’inquiétait que tu lui écrives peu, même si elle savait bien sûr que tu étais sur ton bateau sans Internet la plupart du temps ; elle s’est lassée petit à petit des Indignés, elle trouvait leur mouvement un peu vide ; le côté festif du mouvement Okupa l’ennuyait aussi, elle allait de moins en moins au squat de la plaça del Sol. Bref petit à petit, elle n’a plus fait grand-chose, elle s’est enfoncée dans la tristesse.
Ça me paraissait bien exagéré, comme description, tout cela était sans doute passager.
Quant à moi, même si j’étais heureux de mon installation à Barcelone, même si j’aimais mes lectures sur le balcon, la vie du quartier, les cours d’arabe et tout ce que je découvrais de la vie en Europe, les langues, les journaux, les livres, ma situation n’était pas des plus simples. On devait me rechercher pour l’affaire Cruz, je ne pouvais décemment aller voir les flics pour leur demander des nouvelles de leur enquête ou leur expliquer que je n’avais pas (comme ils le soupçonnaient vraisemblablement) assassiné le bonhomme : cela signifiait que j’étais coincé à Barcelone, enfermé une fois de plus, mais dans un territoire plus grand. Cette absence d’avenir était un peu pesante : j’aurais bien aimé m’inscrire à l’université, mais sans titre de séjour ça ne devait pas être possible ; travailler légalement non plus. Il fallait attendre — j’avais devant moi une longue attente de plusieurs années, pour que la police m’oublie et que la situation économique s’améliore en Europe, ce qui ne semblait pas pour demain. Comme qui a une lente maladie, presque indolore au départ, l’oublie facilement dans la vie quotidienne, ces questions ne me tourmentaient pas — pas souvent du moins. Cruz avait rejoint le monde de mes cauchemars, de mes morts. Je fumais de temps en temps quelques joints, au milieu de la nuit, quand un songe trop horrible m’empêchait de me rendormir : toujours les mêmes thèmes, le sang, la noyade et la mort.
Le sourire de Bassam quand nous regardions le Détroit, sa bonne bouille de plouc rigolard me manquaient.
À défaut d’université, j’essayais de me cultiver, de ne pas perdre mon temps. J’étais conscient que c’étaient les livres qui m’avaient obtenu les meilleures situations que j’aie jamais eues, à la Diffusion de la Pensée coranique et chez M. Bourrelier ; je sentais confusément qu’ils me donnaient une supériorité douloureuse sur mes compagnons d’infortune, clandestins comme moi — sans parler d’un loisir presque gratuit. Le football et la télévision n’étaient pas beaucoup plus chers, certes, mais j’avais du mal à me passionner pour l’épopée du Barça, qui était devenu, allez savoir pourquoi, l’équipe des Justes et des Opprimés face aux méchants Blancs de Madrid. J’accompagnais de temps en temps Mounir voir un match dans un bar — mais sans grand enthousiasme.
J’allais à la bibliothèque, j’y lisais des essais sur l’histoire de l’Espagne, de l’Europe, je prenais des notes dans un grand cahier ; j’essayais d’apprendre un peu de catalan, j’avais un carnet de vocabulaire, j’y inscrivais des mots, des morceaux de phrases, des verbes. Dieu sait pourquoi, mais le catalan me paraissait une langue très ancienne, une très vieille petite langue, parlée par des chevaliers médiévaux et des croisés impitoyables — peut-être à cause de tous ces x et ces phonèmes étranges.
J’améliorais aussi mon espagnol et j’entretenais mon français, même si les bouquins étaient assez difficiles à trouver — on en croisait quand même quelques-uns dans des librairies d’occasion. J’avais le projet de m’acheter une liseuse électronique, mais je ne m’étais pas encore décidé. Il y avait des milliers de titres disponibles gratuitement sur le Net, toute la littérature française, à peu de chose près. Ça faisait rêver, même si d’après mes recherches les polars étaient assez peu nombreux. Sous le pseudonyme d’Eugène Tarpon, je participais de temps en temps à un forum consacré à la “Littérature policière” ; je m’y étais fait des copains virtuels qui connaissaient toutes les ressources polardesques du web.
J’étais donc passablement occupé, l’intellectuel de la rue des Voleurs.
À ce rythme-là, il allait bientôt me pousser des lunettes.
Et puis le 29 mars, l’insurrection a commencé, comme une cocotte-minute oubliée sur le feu explose quand personne ne s’y attend.
La veille, Mounir m’avait traîné voir le match du Barça, qui jouait contre Milan en Coupe d’Europe, 0–0, spectacle assez ennuyeux mais compagnie agréable : nous étions quatre Arabes attablés dans un bar à boire des bières, à dire des conneries en bouffant des patatas bravas, un bon moment, même si les fans de football auraient aimé voir des buts et une victoire de leur équipe. Ce qui m’a toujours impressionné dans ces bars à foot, c’est qu’il y avait des filles, de jolies jeunes femmes qui portaient le maillot du Barça, buvaient des bières au goulot en gueulant au moins autant que les hommes, c’était merveilleux — nous en parlions entre nous dans un sabir mélange de marocain, de tunisien, de français et d’espagnol qui est la langue de demain, une langue nouvelle, née dans les bars des bas-fonds de Barcelone ; nous étions d’accord pour dire, en riant, que ça manquait de filles devant la télé dans les rades de chez nous — c’est parce qu’on sait pas jouer au football, disait Muhammad le Rifain avec son accent berbère, quand on aura un club comme le Barça, on aura aussi des gonzesses qui boivent des bières en regardant les matchs. C’est comme ça. Ça va ensemble.
L’explication était effectivement convaincante, mais Mounir a trouvé une objection : ça n’a rien à voir, regarde en France. Ils ne savent pas jouer au foot, ils n’ont pas un club qui tienne la route, et pourtant il y a des filles aussi avec des bières dans les bars.
— En effet, c’est troublant, j’ai dit. Mais la France a déjà gagné la Coupe du Monde. On peut donc établir une corrélation entre le niveau footballistique général et le nombre de femelles dans les débits de boissons.
— La Coupe d’Afrique, ça vaut pas ?
— Pour les Tunisiens, peut-être ; vous les Marocains vous avez perdu en finale parce qu’il n’y avait pas assez de gonzesses dans vos bars, sûr de sûr. D’ailleurs maintenant nous avons la liberté, vous pas.
— C’est certain, d’ailleurs l’Égypte a gagné si souvent la Coupe d’Afrique que Le Caire est célèbre pour ses supportrices en bikini qui gueulent et balancent des bières sur l’écran pendant les retransmissions.
— Y a qu’à voir, les soixante-dix supporters morts du dernier match en Égypte, ce n’était que des femmes, et mignonnes, en plus, il paraît.
— D’ailleurs qui a gagné la Coupe d’Afrique cette année ?
— La Zambie.
— Tu te fous de ma gueule ? C’est où, ça, la Zambie ?
— Qu’est-ce qu’il doit y avoir comme filles dans les cafés, là-bas.
On a beaucoup rigolé. Ça faisait du bien d’oublier les larcins quotidiens, la plonge dans les restaus, les sacs de ciment ou tout simplement l’exil.
L’unité du Monde arabe n’existait qu’en Europe.
Le lendemain matin, c’est le ronronnement de l’hélicoptère qui m’a réveillé. Un hélicoptère qui tournait, assez bas, au-dessus du centre de Barcelone — on allait l’entendre pendant vingt-quatre heures. Nous nous étions couchés tard, avec nos conneries de bières, de filles et de football, on avait même fumé une paire de joints ensemble avant de dormir et du coup j’avais complètement oublié que c’était la grève générale. Idée bizarre, d’ailleurs, celle de la grève générale, prévue, organisée à date fixe et pour vingt-quatre heures seulement. Si le refus du travail a un poids, pensais-je du haut de mes vingt ans, c’est dans la durée, dans la menace de sa reconduction. Pas en Espagne. Ici les syndicats se battaient contre le pouvoir un seul jour un seul, et à coups de chiffres : leurs dirigeants voyaient la grève comme un succès ou un échec non pas parce qu’ils avaient obtenu quoi que ce soit, ce qui aurait été une réelle réussite, mais lorsque tel pourcentage de grévistes était atteint. La grève a donc été un immense succès pour les syndicats (quatre-vingts pour cent de grévistes, des centaines de milliers de manifestants) mais aussi pour le gouvernement : il n’a pas eu à dévier d’un iota sa politique, et n’a même pas proposé de négocier, sur aucun point. J’ignore par ailleurs si cette idée était à l’ordre du jour. Le principe de la grève, c’était que personne n’aille travailler, que tout le monde manifeste, et voilà. On voyait bien que l’Espagne était au-delà de la politique, dans un monde d’après, où les dirigeants ne prenaient plus de gants avec personne, ils annonçaient juste la météo, comme le Roi de France au temps de Casanova : les amis, les caisses sont vides, aujourd’hui ce sont les fonctionnaires qui vont trinquer. Ils ont trop bien vécu pendant des années, leur heure a sonné. Demain, sale temps pour la santé. Orage sur l’école. Mettez vos enfants dans le privé. Les derniers employés de l’industrie lourde qui ne sont pas morts du cancer sont virés. Nous avons flexibilisé le marché de l’emploi, réformé les contrats. La période d’essai est portée à un an : si vous êtes mis à la porte au bout de trois cent soixante-quatre jours vous ne passez pas par la case indemnité de licenciement. Cette idée rétrograde de salaire minimum est profondément gauchiste et lie les mains des entrepreneurs qui voudraient créer des emplois, il faut l’abattre. Déjà le prix plancher de l’heure de travail est au niveau du Maroc, qui vient de le réviser à la hausse : c’est trop pour lutter efficacement contre la concurrence. Pour lutter contre la concurrence il nous faut des esclaves, des esclaves catholiques et contents de leur sort. Les mécontents ne devraient pas voter. Les mécontents sont de dangereux alternatifs et en tant que tels ils s’excluent de la démocratie, ils ne méritent que coups de matraque et arrestations de masse. La Conférence épiscopale espagnole recommande aux catholiques d’être parcimonieux en matière de fécondation, car une forte natalité en temps de crise augmente déraisonnablement les dépenses de l’État : Sa Sainteté le pape Benoît préconise toute une série de mesures œcuméniques comme la messe et la flagellation pour pallier le trop-plein de désir.
Toutes ces choses étaient dans les journaux, sur les chaînes de télévision ; j’ai même vu un jour un reportage affirmant que “les mains des Nègres, qui ne brillaient pas par la qualité de leur manucure, ne devaient pas dérouler une capote, car c’était dangereux, ils risquaient de la crever, et que pour cette raison le pape avait interdit aux Noirs d’utiliser des préservatifs ; en plus, ajoutait le commentateur, ils ne savent pas lire, et sont donc peu à même d’en comprendre le mode d’emploi, ce qui explique, disait-il, qu’il y ait plus de sida là où on distribue des préservatifs que là où on n’en trouve pas”.
Une vraie saloperie. Quand on entendait des trucs pareils, ce n’était pas la grève qui menaçait, c’était la Révolution. Les médias ici semblaient fabriquer le Royaume de la haine, du mensonge et de la mauvaise foi. Les Espagnols auraient dû faire leur Printemps arabe, commencer à s’immoler par le feu, tout aurait peut-être été différent.
Il y avait quelque chose que je ne comprenais pas : l’Europe admettait-elle qu’elle n’avait pas les moyens de son développement, que ce n’était qu’un leurre, qu’en fait l’Espagne était un pays d’Afrique comme les autres et tout ce que nous voyions, les autoroutes, les ponts, les tours, les hôpitaux, les écoles, les crèches, n’était qu’un mirage acheté à crédit qui menaçait d’être repris par les créanciers ? Tout disparaîtrait, brûlerait, serait avalé par les marchés, la corruption et les manifestants ? Si c’était le cas, beaucoup finiraient rue des Voleurs ; beaucoup allaient déchoir, changer de vie, mourir jeunes, faute d’argent pour se soigner, perdre leurs économies ; leurs enfants hériteraient d’un coup de pied au cul, n’iraient plus dans de belles écoles, mais dans des granges où l’on se serrerait autour d’un poêle à bois — personne ne voyait cela. Il fallait venir de loin pour imaginer ce qu’allait être cette transformation, venir du Maroc, venir du Cheikh Nouredine, venir de Cruz et de ses cadavres.
L’hélicoptère n’était pas là pour rien, tout devait être plus beau vu du ciel, dégagé ce jour-là. Dans la rue c’était autre chose. Je n’avais pas renoncé à mon cours du jour : j’étais un briseur de grève. Il me fallait monter à pied, pas de métro. Il était dix heures du matin, et il y avait déjà des rassemblements, des groupes de types avec des casquettes, des drapeaux, des porte-voix et des flics partout. La moitié des rues de la ville étaient coupées. Les grandes enseignes étaient closes, seuls quelques petits commerçants bravaient les piquets — mal leur en prenait : j’ai vu un boulanger se faire fermer d’office par une dizaine de syndicalistes mécontents qui gueulaient “Grève, grève !” et menaçaient de lui péter sa vitrine à coups de manche de pioche, il n’a pas mis deux minutes à abdiquer et donner congé à ses employés. En revanche expliquer aux Chinois des bazars de la Ronda le concept de piquet de grève était plus compliqué :
— Aujourd’hui pas de travail.
— Pas de travail ?
— Non, c’est la grève générale.
— Nous ne faisons pas la grève.
— Si, c’est la grève générale.
— Nous ne faisons pas la grève.
— Précisément, vous devez fermer.
— Nous devons faire la grève ?
Mais finalement, habitués aux luttes prolétaires du Parti Unique, les Chinois savaient eux aussi reconnaître un bon gourdin quand ils en voyaient un, et finissaient par baisser rideau, quelques heures du moins.
Leur travail devenait encore plus clandestin que d’habitude.
À Gràcia, tout paraissait tranquille. Les rues baignaient dans la fraîcheur bleutée du matin de printemps ; Judit m’attendait pour le cours, je suis arrivé un peu essoufflé. Elena et Francesc seraient absents, ils habitaient trop loin pour venir à pied. La mère de Judit était là, c’était la première fois que je la rencontrais ; j’ai été présenté comme “Lakhdar, mon professeur d’arabe”. Elle paraissait beaucoup plus jeune que je ne l’aurais imaginé ; elle portait un jean moulant, un tee-shirt bleu où était inscrit I’d prefer not to et s’appelait Núria. J’ai repensé à ma propre mère, elles devaient avoir environ le même âge — pas la même vie, il n’y avait qu’à les regarder.
Le cours en tête à tête s’est bien passé, même si Judit était un peu absente. Nous avons lu un passage d’Ibn Batouta qui me semblait convenir à l’actualité. Ibn Batouta se trouve en Inde, auprès du Sultan Muhammad Shah, et il raconte qu’un Cheikh appelé Chihab-ud-din, très puissant et très respecté, refusa de se rendre auprès du Sultan qui l’avait convoqué ; le Cheikh explique à l’envoyé de la cour “qu’il ne servirait jamais un tyran”. Le Sultan l’a donc envoyé prendre de force :
— Tu dis que je suis un tyran ?
— Oui, répondit le Cheikh, vous êtes un tyran, et parmi vos tyrannies, il y a ceci et cela, et il commença à en énumérer un certain nombre, comme la destruction de la ville de Dehli et l’expulsion de ses habitants.
Le Sultan tendit son épée à son vizir en lui disant :
— Si je suis un tyran, coupe-moi la tête !
— Celui qui vous traite de tyran est un homme mort, mais vous-même savez parfaitement que vous en êtes un, interrompit le Cheikh.
Le Sultan le fit arrêter et l’enferma quatorze jours sans manger ni boire ; chaque jour on l’amenait à la salle d’audience, où les juges lui demandaient de retirer ce qu’il avait dit.
— Je ne retirerai pas mes paroles. J’ai l’étoffe des martyrs.
Le quatorzième jour, le Sultan lui fit parvenir un repas, mais le Cheikh refusa :
— Mes biens ne sont déjà plus de ce monde, remporte cette nourriture.
Quand le Sultan apprit cela, il ordonna qu’on fît ingérer au Cheikh quatre livres de matière fécale ; des hindous idolâtres se chargèrent de l’exécution : ils ouvrirent les joues du Cheikh avec des tenailles, mélangèrent les excréments à de l’eau et réussirent à les lui faire avaler.
Le lendemain, on le porta devant une assemblée de notables et d’ambassadeurs étrangers, pour qu’il se repente et retire ce qu’il avait dit — il refusa une fois de plus, et fut décapité.
Que Dieu ait pitié de son âme.
Une fois le texte traduit, en guise d’exercice, nous avons discuté, en arabe littéraire, autour de la détermination du Cheikh et de cette question : faut-il céder devant les puissants ? J’ai dit que je ne croyais pas que le sacrifice du Cheikh ait servi à grand-chose. Il aurait sans doute été plus utile en restant en vie, continuant le combat, quitte à revenir sur ses propos. Judit était plus sage que moi, plus courageuse aussi peut-être :
— Je suis d’avis que son sacrifice a été utile — il faut que les tyrans sachent ce qu’ils sont. La détermination du Cheikh jusque dans la mort a montré au Sultan qu’il y a des idées et des gens que l’on ne peut pas vaincre. De plus, si le Cheikh s’était rétracté, Ibn Batouta n’aurait pas raconté cette histoire et son combat serait resté inconnu de tous, alors que son exemple est profitable.
Elle s’exprimait bien, son arabe était fluide, avec de belles expressions, sans fautes de grammaire.
On a commencé à parler politique ; j’ai pensé aux Syriens, torturés et bombardés tous les jours, et au courage qu’il leur fallait pour continuer le combat, dans la longue guerre contre leur Sultan qui, lui aussi, devait savoir pertinemment qu’il était un tyran.
J’ai quitté Judit aux environs de treize heures ; je lui ai proposé de sortir faire un tour, ou de prendre un café ; elle a décliné avec un joli sourire. Elle avait rendez-vous dans l’après-midi pour se rendre à la manifestation avec des camarades.
Du coup j’étais libre comme l’air, je suis allé m’asseoir plaça del Sol, sur un banc, j’ai lu pendant quelques heures un polar de Vázquez Montalbán ; son détective, Pepe Carvalho, était le type le plus désabusé, prétentieux et antipathique de la terre ; ses intrigues étaient d’un ennui absolu, mais sa passion pour la bouffe, le sexe et la ville finissaient par rendre ses livres plaisants. En fin de compte, j’apprenais pas mal de trucs sur l’Espagne, sur Barcelone, des mots et des expressions nouvelles toujours utiles. Une fois le bouquin terminé, j’ai pris le chemin du centre-ville. L’hélicoptère tournait toujours, plutôt bas ; le vent transportait une odeur de brûlé, des nappes de fumée alourdissaient l’air ; des sirènes de police lointaines striaient le calme apparent des ruelles et en débouchant à l’angle de l’avenue Diagonal, devant un des plus grands hôtels de Barcelone, je suis tombé sur des centaines de personnes avec des pancartes ; les drapeaux anarchistes noirs et rouges flottaient sur l’obélisque, brandis par des dizaines de manifestants grimpés sur le piédestal ; la foule paraissait occuper tout le passeig de Gràcia. La vitrine de la Deutsche Bank avait volé en éclats sous les coups de marteau ; j’ai vu un groupe de jeunes s’attaquer à la Caisse d’Épargne d’à côté, en chantant, en peignant des graffitis à la bombe rouge — l’hélicoptère était tout proche maintenant, au-dessus de nous, il devait observer les activistes ; en contrebas, vers la place de Catalogne, d’immenses colonnes de fumée s’élevaient vers le ciel et on apercevait la lueur des flammes — la ville brûlait, au son des porte-voix gueulant des slogans, des chants, des musiques en tout genre, des sirènes, c’était un spectacle assourdissant, brutal, aveuglant, qui faisait battre le cœur à l’unisson des centaines de milliers de spectateurs immobiles, empêchés par leur nombre de se déplacer ; plus je descendais vers le cœur de Barcelone, par les rues adjacentes, plus les brasiers s’allumaient — au milieu d’une avenue, une barricade de poubelles achevait de se consumer dans une odeur d’enfer. Place Urquinaona, c’était la bataille — dans les flammes et la fumée, une multitude de jeunes, compacte et mouvante, avançait contre deux fourgons de police en leur balançant les hampes de leurs drapeaux, des canettes, des détritus, puis refluait en désordre quand les véhicules se mettaient en mouvement, deux grosses bestioles bleu marine aux yeux couverts de grilles de métal qui ont vite craché leurs occupants, casqués, masque à gaz sur le nez : certains avaient des fusils à la main, ils ont commencé à tirer sur la foule, les détonations s’accompagnaient de flammèches sortant du canon de leurs armes — les jeunes ont reculé sous les balles en caoutchouc et les lacrymogènes ; quelques-uns, un foulard sur la figure pour se protéger des gaz, ont poursuivi leur offensive — ils n’avaient plus rien à lancer à part des insultes.
J’étais sur le côté de la rue, réfugié avec d’autres passants dans un renfoncement. En face de nous, une voiture de pompiers essayait de maîtriser l’incendie d’un Starbucks Café, symbole sans doute du capitalisme à l’américaine, dont les vitrines pendaient, en lambeaux, étranges tissus de verre brisé. De temps en temps, un flic s’avançait, épaulait et visait posément avant de se replier vers ses collègues, comme un chasseur ou un soldat et on se demandait quel effet pouvaient avoir ces projectiles tant les tirs étaient extraordinairement violents, effrayants.
Pour rejoindre la rue des Voleurs, il me fallait traverser — ou alors revenir sur mes pas, marcher vers l’université et de là m’enfoncer dans le Raval, mais j’imaginais que la place de l’Université devait elle aussi être à feu, si ce n’était à feu et à sang.
La subversion allait finir par en prendre plein la gueule, on sentait la violence et la haine de la maréchaussée monter : ils s’agitaient, remuaient, brandissaient leurs longues matraques, leurs fusils, leurs boucliers — en face, les jeunes baissaient leurs frocs pour montrer leurs culs, traitaient les flics d’enculés et de fils de putes ; un petit groupe démontait des poubelles métalliques pour les balancer, d’autres bizarrement s’attaquaient à un arbre, peut-être pour s’en faire une lance géante. L’affrontement était inégal et me rappelait un combat de conquistadors, avec armures et arquebuses, contre une troupe de civils mayas ou aztèques dont j’avais vu une gravure dans un livre d’histoire. La conquête était en marche.
Au moment où j’avais décidé de passer derrière les forces de l’ordre pour essayer de traverser, la charge a commencé. Une quinzaine de cognes se sont avancés en courant, matraques à la main ; quatre autres couvraient leurs flancs et se sont donc dirigés vers nous, nous ont virés sans ménagement, un monsieur assez respectable d’une cinquantaine d’années a commencé à gueuler, en disant qu’il habitait de l’autre côté de la rue ; le pandore masqué hurlait dégagez dégagez, il a collé un bon coup de matraque dans le dos du monsieur qui a fini par prendre ses jambes à son cou, indigné, des larmes de rage dans les yeux — nous avons dû refluer vers le haut de la ville, c’est-à-dire exactement à l’opposé de l’endroit où je devais me rendre. La violence et la haine ; je sentais la colère monter en moi, la colère et la peur ; j’ai essayé d’appeler Judit sur son portable pour savoir où elle se trouvait — pas de signal. La police avait dû couper les réseaux pour empêcher que les manifestants ne se coordonnent entre eux par SMS.
La ville oscillait entre l’insurrection et la fête populaire — la Gran Via était encore noire de monde, j’ai croisé une vieille dame qui portait un panneau “Qui sème la misère récolte la rage”, une petite fille tirant la ficelle d’un ballon à l’hélium où l’on pouvait lire “Assez de coupes budgétaires”, des étudiants qui chantaient Rajoy, chulo, te damos por culo, Rajoy maquereau, on te la met dans le dos, et d’autres joyeusetés du même genre, dans les relents d’ordures brûlées et de gaz lacrymogène — étrangement un petit bar planqué derrière un échafaudage était ouvert, j’ai décidé de faire une pause en attendant que tout cela se calme un peu. J’ai pris un café que j’ai fait durer — la télé montrait en direct les événements de la journée, j’ai vu la scène de bataille à laquelle je venais d’assister place Urquinaona, prise depuis un autre angle : c’était une sensation tout à fait étrange de penser que derrière ces policiers, sur la gauche, au coin de la rue Pau Claris, on aurait pu m’apercevoir. La télévision était le périscope d’un sous-marin perdu.
La nuit tombait. J’avais peur d’être arrêté par malchance avec un groupe d’activistes, alors j’ai décidé de faire un grand détour pour rejoindre mon quartier, ma forteresse, le Palais des Voleurs : aller par la rue Diputació jusqu’à Villaroel, descendre jusqu’au marché Saint-Antoine et entrer dans le Raval par la rue Riera Alta. Un détour de trois quarts d’heure de marche, mais qui devait m’éviter de me retrouver par hasard au milieu d’une horde de pandores matraque à la main. Sur Diputació, à chaque coin de rue on apercevait, cinq cents mètres plus bas sur la gauche, autour de la place de Catalogne, les émanations blanches des gaz se mêler aux fumées noires des poubelles en flammes. J’ai réussi à joindre Judit — elle avait quitté la manifestation pour remonter chez elle lorsque les flics chargeaient au coin de Diagonal et du passeig de Gràcia ; sa voix était rauque ; je lui ai demandé si ça allait, elle m’a répondu oui oui, bien sûr, je n’ai pas insisté.
Le contournement était une bonne idée — à part des policiers locaux à moto qui empêchaient les voitures de descendre vers le centre je n’ai croisé que des groupes de commerçants discutant devant leurs magasins à moitié fermés ou des jeunes au visage grave et effrayé qui remontaient de la place de l’Université.
Les deux bâtiments provisoires du marché Sant Antoni étaient une porte dans des remparts imaginaires ; derrière s’ouvrait le Raval et, en son cœur, la rue des Voleurs — j’étais en sécurité. Dieu sait pourquoi, le quartier était dans le noir. Pas d’éclairage public. Peut-être un effet de la grève, ou une coïncidence ; quelques boutiques étaient ouvertes et projetaient sur le bitume une étrange lumière vacillante, ajoutant un aspect encore plus médiéval à notre château des pauvres. Carrer Robadors, rien n’avait changé : deux Noirs faisaient le guet à l’angle, attendant Dieu sait quoi qui n’arrivait jamais ; Maria était devant sa porte, la jupe remontée jusqu’à mi-cuisses ; de grosses blattes se sont enfuies à mon passage dans l’escalier ; Mounir était devant la télé, les pieds sur la table basse, en chaussettes. Je me suis effondré à ses côtés dans le canapé, bien crevé — j’avais marché près de quatre heures.
La télévision repassait en boucle des images de la journée.
J’ai commencé à jouer machinalement avec le couteau que Mounir avait comme d’habitude posé sur la table ; c’était une arme courte mais large, très pointue ; une pièce de métal empêchait la lame de se replier une fois ouverte, ressort très puissant qu’il fallait débloquer pour pouvoir refermer l’engin. Le manche était court, en acier recouvert de deux plaques de bois rouge. Solide, aiguisé, dangereux. J’ai demandé à Mounir s’il s’en était déjà servi, il m’a dit non, tu rêves, je ne l’ai même jamais sorti de ma poche devant quelqu’un. C’est juste une sécurité au cas où. On ne sait jamais.
On ne savait effectivement jamais.
À la télé, les commentaires étaient toujours les mêmes.
Les syndicats se réjouissaient du grand succès de la grève.
Le gouvernement se réjouissait de pouvoir, dès le lendemain, reprendre ses indispensables réformes de l’économie.
Dans le lointain, l’hélicoptère tournait toujours.
Le lendemain la ville s’est réveillée fiévreuse et incrédule ; l’onde de violence vibrait encore dans le matin — les badauds observaient les vitrines fracassées, par petits groupes, en faisant des commentaires à voix basse ; les équipes de nettoyage essayaient d’effacer au plus vite toute trace d’incendie ; dans les journaux, il n’était question que du montant des dégâts, du nombre des arrestations.
La différence avec Tunis, me disait Mounir, peut-être la seule différence, c’est qu’à Tunis le bordel a continué le lendemain, le surlendemain et le jour d’après. Ici, c’est comme s’il ne s’était rien passé. On répare les façades des banques, le gouvernement continue ses travaux, les révolutionnaires retournent à leurs skate-boards et les touristes reprennent le contrôle de la place de Catalogne.
Ici tout le monde a encore trop à perdre pour se lancer dans l’insurrection, crois-moi.
Bien sûr, à l’époque, on ne pouvait pas savoir.
Mounir cherchait désespérément à gagner du fric, plus de fric — il prenait des risques insensés pour voler des appareils photo de plus en plus chers, des portefeuilles qui n’étaient jamais assez garnis, je lui ai proposé une sorte d’association, pour lui éviter de voler autant, j’ai eu une idée, qui provenait des Mémoires de Casanova — le Vénitien était comme Mounir, il avait lui aussi toujours besoin d’argent et, à Paris, il avait inventé pour le compte du Roi de France quelque chose d’extraordinaire : la loterie, c’est-à-dire un jeu d’argent où tout le monde sortait gagnant, enfin, presque. J’ai expliqué à Mounir comment on pourrait gagner du blé en organisant la loterie des Voleurs, saine et clandestine — nous étions à cette terrasse du carrer del Cid que nous aimions pour son calme, à cinq cents mètres du carrer Robadors, et je le faisais rire avec mes histoires de loto, il avait du mal à croire que cela puisse fonctionner. Si on n’essaye pas, on ne saura jamais, j’ai dit. Bien sûr les jeux d’argent sont un péché, mais pour le joueur, pas pour l’organisateur, je suppose.
Tu crois qu’il y a un loto en Arabie Saoudite ?
Je trouvais extraordinairement drôle que ce soit le vieux Casanova qui nous fournisse cette idée magnifique. Bien sûr il fallait un peu d’investissement, au moins pour les gains du premier tirage, si jamais nous ne vendions pas suffisamment de tickets du premier coup. Nous serions beaucoup moins gourmands que l’État et nous reverserions grande part de nos revenus, conservant juste un bénéfice de vingt pour cent des enjeux — le reste irait au possesseur du ticket gagnant.
Mounir doutait fortement que des clients nous fassent confiance, mais les projections le faisaient saliver : regarde, si on vend mettons 50 tickets à 10 euros, ça fait 500 euros. On donne 400 euros de gains, et on garde 100 euros. Si 10 euros ça te semble beaucoup, on peut faire pareil avec 5.
Mounir commençait à comprendre toute la magie de cette belle invention. Il calculait. Dis donc, c’était un malin, ton Casanova. C’est vraiment lui qui a inventé ça ? Oui, je crois, j’ai répondu. Du moins c’est ce qu’il raconte.
La mise en œuvre du projet a été bien évidemment plus complexe que prévu, mais une semaine plus tard nous avions imprimé nos billets pour notre loterie clandestine — j’étais l’investisseur, je m’étais donc chargé de cette partie matérielle de l’affaire. Finalement, nous avions trouvé plus simple de nous servir d’un tirage existant plutôt que d’organiser le nôtre, ce qui avait en plus l’avantage de nous donner une certaine légitimité : tout le monde pourrait vérifier, dans le journal ou dans les kiosques spécialisés, s’il avait gagné ou perdu.
Cette activité était très espagnole, m’a-t-on expliqué : à la Noël, tout le monde (associations, commerces, supermarchés, administrations…) organise quantité de loteries. La nôtre aurait donc pour particularités d’être hors saison et casanovienne.
Bien sûr, cette initiative a été un fiasco presque complet : nous avons vendu trois billets, deux dans le restaurant marocain de la rue des Voleurs et un troisième à la mère de Judit, ce qui était un peu honteux — de son côté Mounir n’a pas réussi à en fourguer un seul en faisant le tour de tous les commerces chinois du Raval, et ce alors que la passion (supposée) des Chinois pour le jeu était censée faire notre fortune.
Pourtant nos billets étaient beaux, en couleurs et en catalan, parce que je trouvais que cela faisait plus sérieux : Loteria Robadors n’était, en revanche, peut-être pas le meilleur intitulé du monde.
Toujours est-il que cette action casanovesque nous a rapporté trente euros (après avoir vérifié qu’aucun des billets n’était gagnant, ce qui aurait été une catastrophe, ou mieux, une banqueroute) desquels il a fallu soustraire quelques euros de photocopies couleur pour l’impression des cent billets : de quoi boire des cafés et déjeuner copieusement avec Mounir, c’était déjà ça.
Décidément, j’étais loin d’être Casanova.
L’enfermement dans l’attente de la violence : le mois d’avril a passé, entre lectures, quelques rares excursions à la plage (paradis peuplé de Britanniques aux seins roses, de Nordiques blondes comme le sable, de Brésiliennes aux strings affolants) et déceptions footballistiques assez graves pour mes camarades mais qui ne m’affectaient pas outre mesure — je m’installais dans la routine ; j’essayais tout de même de rester vigilant, de ne pas trop quitter le quartier. Il ne fallait pas baisser la garde : Mounir avait été arrêté par malchance place de Catalogne alors qu’il essayait de subtiliser le portefeuille d’un touriste. Bien sûr il n’avait pas son passeport sur lui, il a déclaré être sans domicile et palestinien de Gaza, ce qui, selon lui, devait lui gagner la sympathie de la maréchaussée et rendre plus difficile son expulsion. Il a passé une journée au trou, avant d’être relâché avec une citation à comparaître pour le lendemain à laquelle bien évidemment il ne s’est jamais rendu — il me l’a montrée, elle était adressée à Mounir Arafat. Quand je lui ai demandé pourquoi il avait choisi un pseudonyme pareil, il m’a répondu que c’était le seul nom de famille purement palestinien qui lui soit venu à l’esprit, ce qui nous a bien fait marrer. L’interprète envoyé au commissariat s’était évidemment aperçu tout de suite de la supercherie, mais, disait Mounir, c’était un chic type, un Syrien, qui n’avait pas vendu la mèche.
Il avait été assez surpris : il s’attendait à être passé à tabac, mais à part quelques beignes de bonne guerre et une ou deux humiliations, les cognes avaient été plutôt civils.
Mounir était donc comme moi à présent, doublement fugitif, clandestin et voleur patenté.
Il savait que la prochaine fois, il ne s’en tirerait pas à si bon compte.
À part ces réjouissances judiciaires, j’avais un autre sujet de préoccupation, autrement plus grave : l’état de Judit devenait de plus en plus alarmant. Elle ne s’alimentait presque plus, passait ses journées dans le noir parce que, disait-elle, la lumière lui donnait la migraine ; le médecin hésitait entre une sinusite et une allergie au pollen qui expliquerait la congestion, le tout aggravé par un état dépressif. Elle était donc bourrée de médicaments en tout genre et dormait grande partie de la journée. Elle n’avait plus la force de se concentrer pour les cours d’arabe : je me contentais donc de lui rendre visite, de rester une ou deux heures à ses côtés. Je lui lisais quelques textes, lui racontais une histoire des voyages d’Ibn Batouta et souvent elle s’endormait sur le canapé, bercée par ma voix, pour ne s’éveiller que lorsque je partais. Elle m’expliquait qu’elle faisait souvent des rêves étranges, où elle croyait être réveillée et lutter pour trouver le sommeil : cette obsession la poursuivait jusqu’à ce qu’elle s’éveille réellement et réalise que cette insomnie était un songe.
Quitter Judit était d’une grande tristesse — je redescendais toujours à pied carrer Robadors, pour éviter un possible contrôle dans le métro, monde souterrain hostile, peuplé de vigiles et de chiens muselés, et il me fallait tout le trajet pour me débarrasser un peu du chagrin, de la douleur que me provoquait son état. Même si, d’après son médecin, il n’y avait rien d’alarmant, juste une faiblesse passagère, fruit de différents facteurs, cette maladie était une saloperie injuste qui me privait de la seule présence qui m’importait.
Du coup, je m’étais remis à écrire — des poèmes si mauvais comparés à ceux de mes modèles que je les détruisais immédiatement, ce qui rendait cette activité au moins aussi désespérante que l’absence de Judit, retenue dans son éternel assoupissement.
Le monde était comme suspendu, arrêté ; j’attendais qu’il bascule, qu’un événement se produise — sa destruction dans les flammes de la Révolution, ou un nouveau coup du Destin.
Souvent, je déjeunais seul dans le petit restaurant marocain de la rue des Voleurs, où l’on aurait pu se croire à Tanger : même bouffe, mêmes serveurs, mêmes couleurs, ça me rappelait la cantine où le Cheikh Nouredine nous emmenait déjeuner après la mosquée le vendredi, sauf qu’à présent j’y allais seul ; dans la salle un couple de junkies commandait une chorba pour deux, ils s’asseyaient côte à côte, épaule contre épaule pour se soutenir, et n’arrivaient même pas à finir le plat unique.
L’endroit me remplissait de nostalgie, et je m’en voulais chaque fois : j’avais souhaité venir jusqu’à Barcelone, ce n’était pas pour pleurer dans mon assiette au souvenir de Tanger. Je pensais à ma mère, à ma famille, à Bassam bien sûr.
Je me rendais compte que je n’allais plus très souvent à la mosquée, juste le vendredi midi, et encore, de temps en temps. Je lisais le Coran et son commentaire, parfois, c’est vrai, mais de plus en plus rarement. J’avais du mal à retrouver la concentration que demande la prière ; j’avais l’impression de ne plus être disponible pour Dieu, d’accomplir un simulacre mécanique. La foi était une peau morte que Cruz et les lectures m’avaient arrachée ; il ne me restait que la pratique religieuse et elle paraissait bien vide, simples prosternations sans écho.
Parfois je me prenais à m’imaginer à Paris, ou à Venise ; si j’avais eu un passeport en règle j’aurais bien aimé m’y rendre : Paris pour acheter des polars, voir la Seine ; Venise pour visiter la ville de Casanova, retrouver les lieux de ses frasques, naviguer sur la lagune.
À aucun moment, dans ses voyages, Ibn Batouta ne parle de passeport, de papiers, de sauf-conduit ; il semble voyager à sa guise et ne craindre que les brigands, comme Saadi le marin craignait les pirates. C’était désolant de penser qu’aujourd’hui, pour peu qu’on soit assassin, voleur ou même juste arabe, on ne pouvait pas si simplement visiter la Sérénissime ou la Ville Lumière. J’ai bien pensé un moment à utiliser les réseaux de la rue des Voleurs pour me faire établir une nouvelle identité, mais ce que je savais par pure expérience livresque, c’est que c’était très difficile et souvent peu efficace, par les temps qui couraient, à moins de choisir un passeport libyen, soudanais ou éthiopien qui, sans l’autocollant mordoré et chatoyant du visa Schengen, ne servait à rien. S’il n’y avait pas eu Judit, je crois que j’aurais tenté le tout pour le tout, je serais retourné à Algésiras, j’aurais essayé de franchir clandestinement la douane du port dans l’autre sens, ce qui ne devait pas être bien compliqué, et une fois au Maroc, je n’aurais eu qu’à prier pour que les gabelous de la Mère Patrie n’aient jamais entendu parler de moi et me laissent rentrer au bercail. Ensuite, je me serais installé à Tanger avec mon magot, avant de retourner à mes soldats morts et à Jean-François Bourrelier, le champion de la saisie kilométrique. Et quelques années plus tard, une fois mes crimes prescrits, enrichi sur le dos d’un million trois cent mille Poilus crevés, j’aurais demandé un visa de touriste pour aller à Venise et à Paris, et voilà.
Mais j’avais l’espoir qu’un de mes baisers sorte Judit de sa maladie, qu’un jour elle se réveille et décide d’être avec moi à nouveau, à plein temps. Et puis malgré les conditions, malgré la grande misère de la rue des Voleurs, je n’étais pas mal loti — j’avais juste la sensation d’être en escale ; la vraie vie n’avait toujours pas commencé, sans cesse remise à plus tard : ajournée à la Diffusion de la Pensée coranique partie en flammes ; différée sur l’Ibn Batouta, embarcation perdue ; retardée chez Cruz, chien parmi les chiens ; suspendue à Barcelone au bon vouloir de la crise et de Judit. La cavale, toujours. Il y avait des comptes qui n’étaient pas encore soldés et aujourd’hui, dans mon bruyant monastère, mon couvent de derviches voleurs, alors que tout a brûlé au-dehors, l’Europe, le Monde arabe, que les flammes ont dévoré les livres, que la haine nous a envahis, détruisant le monde d’hier avec l’acharnement de la bêtise, que les chiens grondent, s’élancent les uns contre les autres pour s’entretuer aveuglément, les dernières semaines de la rue des Voleurs m’apparaissent comme un sombre bonheur, le fil d’un rasoir dont on ignorait quelle gorge il allait trancher : comme l’équilibriste doit mépriser la possibilité de la chute pour se concentrer sur ses pas — il regarde devant lui, manœuvre doucement la perche qui le préserve de l’abîme et avance vers l’inconnu — je marchais sans penser à la fatalité qui m’avait poussé jusqu’à Barcelone ; en bon animal, je pressentais l’orage à venir, autour de moi, en moi, tout en l’oubliant pour mieux essayer de franchir le vide.
C’est le Cheikh Nouredine qui m’a prévenu, par un bref message ; c’est une drôle de chose que la vie, un mystérieux arrangement, une logique sans merci pour un destin futile. Il venait me rendre visite. Il devait passer à Barcelone pour une réunion, pour affaires. J’étais heureux, je l’avoue, de le revoir, un peu inquiet, aussi — l’écho de l’attentat de Marrakech planait encore, un an après. L’incendie du Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique aussi. Des questions que j’avais ressassées si longtemps — elles s’étaient petit à petit vidées de leur sens.
Le Cheikh Nouredine était puissant — il disparaissait à son gré pour revenir quand bon lui semblait, depuis l’Arabie ou le Qatar, bras désarmé d’une fondation pieuse, sans problèmes de passeport, de visa, d’argent. Toujours élégant, en costume, avec une chemise blanche, sans cravate bien sûr, une courte barbe bien taillée, une petite valise noire ; il parlait posément, souriait, riait même parfois ; sa voix savait passer de la douceur de la fraternité aux cris du combat, je les entends encore parfois dans mon sommeil, ces discours sur la bataille de Badr,
Je vous viendrai en aide,
avec mille anges se suivant les uns les autres,
on avait l’impression qu’il connaissait tout le Coran par cœur,
Dieu vous a donné la victoire à Badr alors que vous étiez les plus faibles, et le Texte resplendissait dans sa bouche, brillait des mille lumières de ces anges promis par le Seigneur ; il nous racontait des heures durant l’histoire de Bilal, l’esclave torturé pour sa Foi, qui devint le premier muezzin de l’Islam et dont la voix, la voix unique pouvait tirer des larmes aux habitants de Médine lorsqu’il appelait à la prière — et tous ces récits nous remplissaient de force, de joie ou de colère, selon leurs thèmes.
Retrouver le Cheikh Nouredine, c’était un Signe : une partie de moi, de ma vie, de mon enfance réapparaissait à Barcelone, et malgré les doutes, les mystères, la honte liée à l’expédition nocturne des bastonneurs de Tanger, un peu de lumière entrait dans la rue des Voleurs.
J’ai raconté tout cela à Mounir, sans aborder les détails les plus troubles, et même à lui, qui était tout sauf religieux, j’ai réussi à transmettre un peu de l’énergie du Cheikh Nouredine, il avait hâte de le rencontrer. J’espérais secrètement que le but de son voyage était l’ouverture d’un bureau-librairie à Barcelone dont j’aurais pu m’occuper, comme à Tanger ; cela expliquerait pourquoi il avait repris contact. J’imaginais une petite boutique dans le Raval, avec des livres en espagnol, en arabe et pourquoi pas, en français — un miracle. Une librairie dont le fonds aurait été constitué majoritairement d’ouvrages venus d’Arabie, mais avec une ou deux étagères de polars et un rayon d’hommage à Casanova, enfin, un lieu qui me ressemblerait. Oui bien sûr, j’étais clandestin et recherché, mais dans mon rêve je me voyais inscrire ce petit business au nom de Judit et rester là, des années, dans l’odeur si particulière — encre, poussière, vieilles pensées — des bouquins, confiant dans le fait que la maréchaussée ne s’intéresse que peu à la chose écrite et, en général, laisse les libraires plutôt tranquilles, comme ici, aujourd’hui, on ne m’emmerde que très peu dans ma bibliothèque : c’est le seul espace de liberté du coin, où parfois même les matons viennent discuter le bout de gras. Peu de lecteurs, beaucoup de livres. Bien sûr notre taule est loin d’être la plus importante de toutes les centrales d’Espagne, mais c’est sans doute une des plus modernes ; autour de moi les chiens déambulent dans les couloirs.
La vie c’est la tombe, c’est la rue des Voleurs, Terminus Nord, une promesse sans objet, des mots vides.
L’arrivée du Cheikh Nouredine a coïncidé avec le diagnostic de la tumeur de Judit. Le médecin soupçonnait que les allergies, la sinusite ou Dieu sait quelle dépression pouvaient être les symptômes d’une affection plus grave ; ses parents avaient payé le scanner de leur poche pour éviter les lenteurs de la Sécurité sociale et le résultat était tombé, quelque chose grandissait sur le côté de son cerveau. Il fallait encore attendre pour savoir si cette “chose” était soignable, opérable, maligne, bénigne, s’il y avait un espoir ou si son pronostic vital était engagé, comme disent les toubibs — j’ai encaissé la nouvelle comme une beigne. Judit me l’a pourtant annoncée avec douceur, comme si elle était plus préoccupée par moi que par elle-même, un effet de la maladie peut-être. Sa mère avait du mal à retenir ses larmes, ses yeux semblaient vibrer continuellement. Judit allongée sur son canapé me prenait gentiment la main, et j’avais envie de chialer moi aussi, de crier, de prier, je pensais ya Rabb, n’emporte pas Judit vers la mort, s’il te plaît, tu ne peux pas prendre toutes les femmes que j’ai aimées, je repensais à Meryem, peut-être était-ce moi qui leur transmettais la maladie de la mort, pitié Seigneur, laissez vivre Judit, j’aurais facilement troqué mon existence merdique contre sa vie, mais je savais bien que l’échange ne valait pas.
En rentrant je suis passé consulter Internet, j’ai regardé des dizaines de pages sur les tumeurs cérébrales, il y avait de tout, d’horribles descriptions de l’évolution des symptômes dans certains cas, de belles histoires de guérison dans d’autres, je me disais c’est impossible, Judit a vingt-trois ans, d’après telle statistique les cancers graves sont très rares à cet âge, c’est sûr, tout cela n’est qu’une fausse alerte, et j’étais tellement pris par cette errance macabre dans les descriptions des recoins de la mort que je suis arrivé en retard à mon rendez-vous avec Nouredine, près de la place de Catalogne, essoufflé, tendu, triste et inquiet.
Le Cheikh n’avait pas changé, il était attablé en terrasse devant un café, l’air noble, bien habillé ; un jeune type l’accompagnait, le crâne rasé, une barbe noire ; il s’est levé à mon approche et s’est jeté dans mes bras : Bassam, Bassam nom de Dieu, la joie m’a pris, Bassam, ça alors, Bassam, il m’a dit Lakhdar mon frère, m’a serré sur sa poitrine et pour un peu j’en oubliais de saluer Nouredine qui rigolait en voyant la chaleur de nos retrouvailles, j’ai dit Bassam mon vieux même ta mère ne te reconnaîtrait pas, il a répondu et toi avec tes cheveux blancs, on dirait que tu es devenu meunier. Ça fait du bien de te voir, merci à Dieu.
Tout ému j’ai donné aussi l’accolade au Cheikh — et aussitôt nous ne savions plus quoi nous dire, par où commencer. Bassam s’était rassis, il ne souriait plus ; il avait le regard dérangeant des aveugles ou de certains animaux aux yeux effrayés et fragiles qui paraissent toujours fixer le lointain. Le Cheikh Nouredine a commencé à m’interroger sur ma vie à Barcelone ; il voulait savoir de quelle façon j’étais arrivé jusqu’ici. Je leur ai raconté à peu près mes aventures ; bien sûr je leur ai caché la fin de l’épisode Cruz. Lorsque j’ai évoqué l’incendie de la Diffusion de la Pensée coranique, le Cheikh a hoché le chef avec une moue de dégoût : la lâche vengeance d’un impie, d’une raclure qui a profité de notre absence pour s’en prendre au Livre lui-même, quel déshonneur. Il avait laissé échapper cette phrase à brûle-pourpoint, avec des accents de colère dans la voix — je me suis soudain rappelé le libraire, sa surprise muette lorsqu’il m’avait vu débarquer dans son magasin ; il s’était peut-être vengé. C’était possible. La vie n’est qu’une suite de fausses réponses et de malentendus.
Bassam continuait de se taire ; il balançait de temps en temps la tête, dévisageait les passants, regardait les jambes des filles, les yeux toujours aussi vides.
J’avais une pleine malle de questions pour Bassam et Nouredine — j’ai osé lancer la première, que s’était-il passé, pourquoi avaient-ils disparu tout à coup ? Le Cheikh a eu un air de surprise, mais c’est toi qui n’étais plus là, fils. Quand nous sommes revenus de cette réunion à Casablanca, j’ai découvert nos locaux incendiés — tu n’avais pas laissé d’adresse. Nous t’avons même soupçonné un moment. Puis j’ai appris par Bassam (il s’est un peu secoué en entendant son nom, comme s’il se réveillait) que tu avais une relation avec une jeune Espagnole et que tu étais parti sans laisser de traces. Sur un ton de reproche, avant d’ajouter mais c’est de l’histoire ancienne, nous t’avons pardonné.
J’étais tellement abasourdi que j’ai cherché dans ma mémoire le souvenir d’une réunion à Casablanca, sans succès. Je me suis tout de même excusé de ce malentendu ; j’ai dit que j’avais pris peur après l’attentat de Marrakech et l’incendie.
Le Cheikh a balayé tout cela d’un geste de la main.
J’ai compris que je n’en apprendrais pas plus.
J’ai demandé à Bassam où il était pendant tout ce temps ; il m’a regardé avec ses yeux vides, ses yeux d’aveugle, ses yeux de chien. C’est Nouredine qui a répondu à sa place : il était avec moi, en train de parfaire sa formation.
Bassam a hoché la tête.
Puis le Cheikh nous a invités à déjeuner dans un restaurant libanais près de la place de l’Université. Bassam suivait. C’était un fantôme — il était peut-être épuisé par le décalage horaire, j’ai pensé.
Il a repris du poil de la bête devant la bouffe : au moins il n’avait pas perdu l’appétit, ça m’a rassuré. Il a ingurgité une assiette de hoummous, une salade et trois brochettes comme si sa vie en dépendait ; un vague sourire s’affichait sur son visage, entre deux bouchées.
Pendant le repas, nous avons surtout discuté politique, comme d’habitude, comme aux temps de la Diffusion ; la victoire de l’Islam aux élections en Tunisie et en Égypte était une grande nouvelle ; en Syrie, il prévoyait une défaite du régime à moyen terme, in cha’ Allah, après une guerre sanglante. Curieusement, il n’a pas parlé du Maroc, comme si ce terrain avait cessé de l’intéresser. Je lui ai demandé ce qui l’amenait en Espagne — rien de spécial, m’a-t-il répondu. Une réunion d’associations caritatives, de donateurs. Un dîner de gala. Dans un palace. Avec des footballeurs du Barça. À l’initiative de la Reine d’Espagne.
J’étais sur le cul. Nouredine dans un hôtel de luxe avec des Princes pour une soirée de charité.
La fondation pour laquelle je travaille à présent a toutes sortes d’activités, a-t-il ajouté en souriant.
J’ai demandé à Bassam combien de temps il comptait rester ; il s’est secoué, comme si ma question le surprenait, avant de répondre je ne sais pas, quelques jours au moins.
Ça c’était une bonne nouvelle.
J’ai convaincu Bassam de renoncer à son hôtel pour m’accompagner rue des Voleurs — il gagnerait en amitié ce qu’il perdrait en confort. Le Cheikh Nouredine l’y a encouragé, il vaut mieux découvrir une ville avec ses habitants, a-t-il dit en rigolant. J’avais du mal à imaginer que le soir même il serait au milieu d’une foule de nobles et de richards dans des salons élégants, un verre de jus d’orange à la main, à serrer les mains de tous ces Bourbons — lui le bastonneur de mécréants, l’homme qui nous enflammait et nous poussait à la révolte allait dîner peut-être à la même table que Juan Carlos, dont on parlait dans tous les journaux : le Roi s’était récemment distingué au cours d’une chasse à l’éléphant, en Afrique, et des photos du monarque en compagnie d’un pachyderme mort avaient fait le tour de la Toile — cela me rappelait les Mémoires de Casanova, paraissait d’un autre âge. Comme si les monarchies ne pouvaient pas se débarrasser de la violence et de la cruauté ; le Destin les y poussait : dans sa jeunesse, Juan Carlos avait accidentellement tué son frère d’une balle ; son petit-fils venait de se tirer malencontreusement une cartouche dans le pied ; tout un régiment d’éléphants crevés témoignait de la royale passion pour les armes à feu. Au moins, à côté, le Roi du Maroc avait le mérite de la discrétion.
Je me demandais quelle cause justifiait le voyage de Nouredine depuis le golfe Persique pour ce dîner de gala tout droit sorti du XVIIIe siècle, je n’ai pas osé lui demander.
Il m’avait ramené Bassam, et ça me suffisait.
On a décidé de faire un tour avant de rejoindre le carrer Robadors, Bassam semblait sorti de sa torpeur et ouvrait de grands yeux en découvrant la ville, depuis le temps qu’il en rêvait, le bougre, il lâchait des ah putain putain devant les boutiques de luxe, les avenues, les bâtiments ; il se retournait sur les filles à vélo dont les jupes se relevaient au gré des coups de pédale, sur les mannequins dans les vitrines, sur les passantes fardées, levait la tête vers les immeubles modernistes, se secouait d’un air incrédule face à tout ce luxe et cette liberté, ça faisait plaisir à voir, j’en oubliais presque la maladie de Judit, comme autrefois Bassam me communiquait son enthousiasme enfantin, il n’arrêtait pas de s’exclamer dingue, dément, oh la vache regarde celle-là, quel morceau, mon Dieu quel beau morceau, c’est la folie pure et je lui répondais et encore, t’as rien vu, mon vieux, t’as rien vu, attends, attends. On remontait tranquillement rambla Catalunya, sous les arbres ; je lui ai payé un café en terrasse pour qu’il profite à loisir des demoiselles et de la douceur du printemps, j’avais l’impression que nous étions revenus en arrière, au temps béni de notre adolescence, transportés dans le rêve de Bassam lorsque nous contemplions le Détroit — il me parlait des lumières de Barcelone, des filles de Barcelone, des bars de Barcelone : grâce à sa présence j’avais enfin l’impression d’y être, d’être quelque part, d’être arrivé à destination. Il n’arrêtait pas de se marrer tout seul comme un gosse, et c’était une vraie joie de revoir sa bonne grosse tête de plouc barbu sourire au monde.
— Ben alors, tu étais où, pendant tout ce temps ? Qu’est-ce que c’était que ces messages à la noix que tu m’envoyais ?
— Quoi ? Houla, regarde-moi un peu ces nibards. Rien, j’étais en Orient, avec Nouredine.
— Mais pourquoi tu as disparu comme ça ? Qu’est-ce que tu foutais à Marrakech ?
— À Marrakech ? À Casa tu veux dire ? Mate-moi un peu ces jambes, c’est hallucinant.
— Non, à Marrakech, tu te souviens, le jour de l’attentat ? Judit t’a aperçu, là-bas.
— L’attentat de Marrakech, oui bien sûr que je me souviens. Je ne sais plus, je crois qu’on était en route pour le sud.
Impossible de l’arracher à sa contemplation urbaine. Tant pis, on discuterait plus tard.
On est repartis vers le bas de la ville, et un peu plus loin Bassam est tombé en arrêt face à la vitrine d’une galerie d’art, devant une immense photographie de deux mètres par trois : une scène étrange, huit personnages derrière une table chargée de canettes de bière vides, de verres désuets, de bouteilles de vin, de restes de bouffe, de bols et de cuillères sales, d’emballages froissés, d’alcools, de bricks de jus de fruits, de cendriers débordant de clopes, d’allumettes cramées : deux filles en soutien-gorge debout un joint à la main ; trois mecs torse nu, dont un très velu, à l’arrière-plan, grimpé sur une chaise, coupé aux épaules ; un barbu pensif, à droite, avec une clope, la tête tournée vers les autres, absorbé dans la contemplation du désastre et en face de lui, à l’extrémité gauche, un type à poil souriant à l’appareil, un chapeau sur le crâne, tandis qu’à ses côtés un couple élégant — veston, chemise claire, gilet noir pour la femme — semblait tellement saoul qu’ils devaient se soutenir l’un l’autre, épaule contre épaule, comme les drogués de la rue des Voleurs. Au fond à gauche, une vitre laissait passer une lumière orangée, un éclairage d’apocalypse dont on ignorait s’il était dû au coucher du soleil, au lever du jour ou à une ampoule de cage d’escalier. L’ensemble, dans ces proportions gigantesques, dégageait une force extraordinaire ; un mouvement montait en diagonale depuis le sourire du type au chapeau jusqu’à la poitrine velue dans le coin opposé ; les poils brillaient sur les peaux jaunâtres, les boîtes de bière rouges explosaient sur la table ; les filles en soutifs dentelés avaient des bourrelets, des visages fatigués, des seins lourds ; la blonde bien habillée fermait des yeux cernés, ses longs cheveux filasse dégueulaient sur la crasse de la table, dans les miettes de tabac, les vieilles frites, les taches de vin.
Bassam était tout près de l’image, il observait chacun de ces personnages puis hochait la tête d’un air incrédule, en murmurant ; il a pris du recul pour contempler la photo en entier et s’est retourné vers moi, interrogateur — il a demandé avec un air de dégoût qu’est-ce que c’est ? Une publicité ? ; j’ai répondu en rigolant je ne crois pas, c’est de l’art, mon vieux. Bassam ne rigolait pas, il paraissait effrayé, il m’a dit Lakhdar si tu restes ici tu vas finir comme ça, comme eux, ça m’a fait rire encore plus, j’ai dit Bassam tu es complètement cinglé, il m’a dit tu ne vois pas, c’est une parodie de la sourate de la Table garnie, Ô Dieu Notre-Seigneur, dit ‘Issa, fils de Maryam, fais descendre du ciel une table servie qui soit une fête, pour le premier d’entre nous comme pour le dernier, c’est une ignominie, il avait l’air tout à fait sérieux, effrayé et en colère à la fois.
Je n’y connaissais pas grand-chose en art, mais à part la table, évidemment, il était difficile de voir dans ce cliché quelque chose de religieux, au contraire, c’était totalement décadent, obscène et décadent.
— Mon vieux, tu délires, allez, viens.
Mais il n’arrivait pas à détacher ses yeux de l’image ; il fixait les filles en sous-vêtements, les bouteilles de vin et l’homme au chapeau avec haine — s’il l’avait pu il aurait sans doute brisé la vitrine.
— Tu veux qu’on l’achète, c’est ça ? Tu veux que je demande s’ils peuvent t’en faire une petite copie pour chez toi ? Je te la prends en photo avec mon téléphone ?
Il m’a regardé d’un air furibard, cette chose est une offense à Dieu, ce pays est une offense à Dieu, il a levé les yeux vers le ciel.
— Allez viens, on s’en va.
J’ai commencé à marcher et il a fini par me suivre ; il grommelait des imprécations.
Je savais où il fallait l’emmener pour que ça lui passe. Tant pis pour les risques des transports en commun, on a pris un autobus direction la Barceloneta — quand Bassam m’a demandé où on allait, je lui ai répondu au Paradis. Ça ne l’a pas du tout fait marrer, il m’a sèchement rembarré d’un arrête tes blasphèmes, avant de retrouver son mutisme du début d’après-midi.
En arrivant, il n’a pas pu retenir un sifflement d’admiration devant l’immense hôtel en forme de voile, à l’extrémité de la digue, dont les façades brillaient dans le soleil, et le téléphérique qui traversait le port, à droite, pour se perdre dans la verdeur de la colline de Montjuïc.
— Attends, tu n’as encore rien vu.
Un samedi, je savais que la plage serait noire de monde. J’ai enlevé mes chaussures et j’ai entraîné Bassam vers la mer.
— Qu’est-ce que tu fous, tu vas pas aller te baigner quand même ?
Je marchais devant, dans le sable brûlant ; la lumière était aveuglante, malgré le soir ; le soleil n’était pas encore descendu, là-bas à l’ouest, derrière la rue des Voleurs. Je savais, en ouvrant la marche, que je ratais la tronche et les exclamations de Bassam ; les corps étaient si serrés qu’il nous fallait avancer l’un derrière l’autre, entre les seins nus et les cuisses huileuses. J’ai trouvé un espace libre, à une dizaine de mètres de l’eau ; je me suis jeté par terre. Bassam s’est assis en tailleur, face à la mer ; c’est par là-bas que ça se passe, j’ai dit. Retourne-toi et regarde.
Je lui offrais généreusement la plus belle collection de culs de la terre. Allongées dans la même direction, profitant de la légère déclivité de la plage, la tête vers le haut de la pente, en rangs, sur le ventre pour la plupart mais parfois sur le dos, seins nus ou non, certaines en string, d’autres en chastes maillots une pièce, tout un arc-en-ciel de filles se déployait sous nos yeux — des blanches comme le lait en train de se passer de la crème ; des roses, qui avaient des chapeaux pour protéger leurs visages ; des légèrement hâlées, des bronzées, des noires, un dégradé de fesses, de pubis rebondis dans les costumes de bain, de seins de toutes formes et de toutes couleurs ; je me suis allongé dans le sable, les mains sous le menton : à un mètre de moi j’avais, les cuisses légèrement écartées sur une serviette multicolore, une Nordique dont le cul bien rond commençait à rosir sur les côtés du maillot — on devinait son sexe qui plissait légèrement l’étoffe, la bosselait dans des vagues de douceur où pointaient, à la lisière du tissu, contre la chair, quelques minuscules poils blonds ; ses pieds étaient charmants, les orteils bien plantés dans le sable ; j’avais l’impression d’avoir la tête entre ses jambes et je me suis demandé si mon regard aurait un effet sur ce con si proche ; si, en le fixant longtemps, je parviendrais à l’échauffer, comme le soleil enflamme la paille à force de rayons — avec des lunettes en guise de loupe, qui sait. La fille du Nord s’est gratté le bas du dos, comme si je l’avais dérangée, et j’ai brusquement détourné le regard, par un réflexe idiot — à moins qu’Odin n’ait pourvu ses créatures de capacités inédites, l’œil unique qui m’observait derrière le polyester grenat était aveugle.
Je me suis arraché à ma contemplation : Bassam souriait béatement, toujours assis en tailleur, les mains posées sur les genoux ; il balayait la plage des yeux tel un phare, d’un côté, de l’autre ; sur la jetée passaient les skateurs, les cyclistes ; les vendeurs ambulants arpentaient le sable, au bord de l’eau, proposant qui des bières, des sodas, qui des tatouages au henné, des bijoux de pacotille, des lunettes de soleil, des autocollants du Barça, des casquettes, des écharpes, des serviettes de bain, des gris-gris africains, des beignets, des massages plantaires ou tout cela à la fois, et il était impossible de rester plus de cinq minutes près de la mer sans que quelqu’un ne profite de votre immobilité pour essayer de vous vendre un truc — ces centaines de personnes allongées constituaient un réservoir infini de clients potentiels et abrutis par le soleil. Bassam regardait tout cela, tous ces culs, tous ces seins, tous ces Sénégalais qui se coltinaient leurs marchandises, tous ces néo-hippies qui passaient sur la jetée ; à gauche, le mastodonte éclatant de l’Hôtel Vela protégeait ces personnages de sa voile de verre et d’acier ; à droite, à l’autre extrémité de la promenade, près du port Olympique, une baleine de métal en fusion paraissait fondre sur la plage, entre la tour Mapfre et l’Hôtel Arts ; au loin, les cheminées de la Centrale de Badalona se perdaient dans un halo de pollution, derrière la plaque de béton brumeuse du Forum des Cultures.
J’ai pensé soudain à Judit, à cette tumeur, à cette injustice du corps. Cette impuissance était aussi amère que le poison de Cruz.
On est restés longtemps, absorbés par la beauté de la ville, de la mer infinie que les voiliers moutonnaient de blanc, jusqu’à ce que le soleil s’enfonce derrière Montjuïc et que les bronzeuses se rhabillent une à une : certaines passaient juste une robe sur leur maillot ; d’autres, plus élégantes, plus âgées ou plus bourgeoises se lançaient dans de lentes métamorphoses, dissimulées par une serviette ; on pouvait apprécier leurs sous-vêtements, tendus d’une main charitable par le mari ou la copine, leur déséquilibre au moment d’enfiler leur culotte, sur une seule jambe, étranges oiseaux maladroits retenant un paréo contre leur poitrine. Une petite brise s’était levée, j’ai dit à Bassam qu’il était temps de regagner la rue des Voleurs, à pied cette fois-ci. Il s’est ébroué pour se débarrasser du sable et a commencé à marcher, l’air désorienté — depuis que nous étions arrivés il n’avait pas prononcé un mot, à tel point que j’avais cru qu’il s’était endormi, en tailleur, comme un Bouddha en méditation.
Il est resté tout aussi silencieux pendant le retour ; il fixait le macadam, la tête basse, ne la relevant que pour vérifier que j’étais toujours bien à ses côtés.
Nous sommes entrés dans le Raval par l’Arsenal, la porte du quartier côté mer, avant de remonter jusqu’à Sant Pau et la Rambla. Bassam semblait tout d’un coup plus intéressé ; les Pakis se promenaient, en petits groupes ; les Arabes discutaient le bout de gras devant les rades à sandwiches ; les enfants jouaient près du chat géant en métal, se suspendaient irrespectueusement à ses moustaches d’acier, essayaient de le cornaquer comme un éléphant, juchés entre ses oreilles. Je pensais inviter Bassam à dîner dans le restaurant marocain du carrer Robadors, en souvenir de Tanger et du bon vieux temps — d’abord il fallait monter déposer son sac. Il se l’était trimbalé tout l’après-midi sans broncher. C’était un sac de voyage tout bête, en toile avec deux poignées de cuir ; je ne sais pas pourquoi, ça m’a fait repenser à l’attentat de Marrakech, ce sac. J’ai réalisé que je ne savais pas ce que Bassam venait faire à Barcelone. Ni où il repartait. Ni même exactement d’où il arrivait.
À l’angle de Robadors, au coin de la mosquée Tareq ibn Ziyad, deux putains noires avaient le cul posé sur des plots de stationnement ; minijupes en skaï bleu, talons, bustiers, seins à moitié à l’air.
Bassam a eu l’air de heurter un mur invisible en les voyant ; il a changé de trottoir.
L’entrée de notre immeuble l’a fait marrer. Dis donc, mon vieux, la classe ton hôtel. Un vrai palace, khouya. Même chez nous on n’en a pas d’aussi pourris, la samah Allah.
Je n’ai pas relevé. J’espérais juste qu’on n’allait pas en plus croiser un rat en vadrouille.
J’ai fait les honneurs de notre appartement à Bassam ; je lui ai présenté Mounir, qui se grattait tranquillement les orteils avec la pointe de son couteau devant la télé — Bassam lui a à peine adressé la parole. Juste un salut, une formule vide, une main sur la poitrine, le regard lointain. Mounir m’interrogeait des yeux. Un ami d’enfance, j’ai dit. Il va dormir sur le canapé quelques jours.
Bassam a fait trois fois le tour de l’appart, s’est posé sur le balcon, a observé la rue.
Je lui ai proposé d’aller manger un morceau, il a acquiescé.
En sortant, on est tombés sur deux ivrognes qui pissaient copieusement contre la façade, provoquant les hurlements des mendiants attendant l’ouverture des évangélistes pour leurs cantiques et leurs casse-dalle.
C’était samedi, l’activité péripatéticienne battait son plein au carrefour ; deux ou trois dealers tournaient dans le soir ; un junkie en manque a dégueulé un jet de bile au pied d’un lampadaire, éclaboussant deux cafards gros comme des grenouilles qui sortaient paresseusement du restaurant voisin.
La gargote était presque vide — j’ai salué chaleureusement les tenanciers, je leur ai présenté Bassam, un ami d’enfance de Tanger. Ils lui ont souhaité la bienvenue à Barcelone. Nous nous sommes installés à une table sur le côté ; au fond de la salle, Al-Jazira transmettait en boucle des images de massacres divers, en Syrie ou en Palestine, entrecoupées de manifestations violentes, en Grèce ou en Espagne.
— C’est chouette que tu sois là.
Il était pressé de commander le dîner.
La perspective de la bouffe de chez nous avait ramené le sourire sur le visage de Bassam. L’avoir en face de moi, comme ça, comme autrefois, me ramenait à Tanger, à Meryem. Je ne savais pas comment commencer. Sous la table, ma cuisse bougeait nerveusement.
— Ta mère m’a donné par hasard une vieille lettre de toi. Avec celle de Meryem à l’intérieur. Tu aurais pu m’en parler.
Il a eu l’air très surpris, tout d’un coup, il roulait des yeux affolés, il ne s’attendait pas du tout à ça ; il a fini par prononcer :
— J’avais peur de te faire du mal. Quand tu es rentré je n’ai pas osé. Après c’était trop tard. J’aurais dû détruire tout ça, que tu ne saches jamais.
Il regardait la nappe.
— Tout finit par se savoir un jour, j’ai dit connement. Et j’ai eu honte d’évoquer ainsi le souvenir de Meryem, de la trahir, comme si sa mort était une nouvelle banale, un genre de météo ou le résultat de la loterie des Voleurs.
— Il est bon ici le tagine ?
— Meilleur que celui de chez toi, enfoiré.
Ça l’a fait marrer.
— C’est pas bien difficile, remarque.
Les portions étaient gigantesques, marocaines. Bassam s’est jeté sur la nourriture comme un perdu.
— Judit est malade, j’ai dit.
Il m’a regardé un instant, entre deux bouchées, sans comprendre ; je n’avais finalement pas envie de lui expliquer. J’aurais voulu lui raconter en détail l’Ibn Batouta, le port d’Algésiras, Cruz, les cadavres ; l’agonie de Cruz que j’avais tenue secrète si longtemps.
— Qu’est-ce que tu as foutu pendant tout ce temps ?
J’ai répété la question trois ou quatre fois, au rythme de sa cuillère ; il a avalé la moitié de son Coca-Cola, a fini par souffler rien de spécial, ne me pose plus de questions, avant de retourner à l’ingestion régulière des légumes, au rongement goulu des os de poulet ; il avait encore faim, il a commandé une ration de riz aux fruits secs ; j’ai levé la tête vers la télévision, par réflexe, où était-il allé, au Yémen, en Afghanistan, au Mali, en Syrie même, peut-être, qui sait, il y avait tant d’endroits où l’on pouvait combattre, pour quelle cause, celle de Dieu sans doute, la cause première, j’avais du mal à imaginer Bassam crapahuter dans le désert ardent un fusil à la main — physiquement, il n’avait pas beaucoup changé, il était peut-être un rien plus maigre, mais rien de frappant une fois qu’on s’était habitué à son crâne rasé c’était le même, le même en plus silencieux, en plus tendu, en plus vieux. Tout cela était irréel. Son œil de chien battu a replongé dans l’assiette, est-ce qu’il pensait à la guerre, non, il devait se contenter de mastiquer, le crâne vide.
Le nom de ce Français grand massacreur d’enfants juifs à Toulouse m’est revenu à l’esprit ; impossible d’associer Bassam à un truc aussi lâche — j’imaginais une seconde un journaliste m’interrogeant à son propos, j’aurais répondu que c’était un type sympathique, plutôt drôle, qui aimait regarder les filles et bien bouffer. Si c’était encore le même.
— C’était toi à Tanger, au Café Hafa ?
Il a relevé la tête de son assiette, a planté ses yeux vides dans les miens, j’ai détourné le regard.
Je n’avais plus envie de savoir.
Je n’avais pas envie de savoir ce qu’était la guerre, sa guerre ; je n’avais pas envie de connaître ses mensonges, ou sa vérité.
J’ai repensé à Cruz, hypnotisé par les couteaux des djihadistes devant son écran.
J’ai posé une dernière question :
— Qu’est-ce que tu viens faire ici ?
Il y avait une grande peine sur son visage, tout à coup, une grande tristesse ou une grande indifférence.
— Rien de spécial, khouya, te voir. Voir Barcelone.
Impossible de deviner s’il était blessé par mes soupçons ou si son propre destin l’attristait, comme une maladie incurable.
L’éloignement, dans l’amitié comme dans l’amour. Bassam s’éloignait ; je m’éloignais aussi, sans doute — je n’étais plus l’enfant attardé de Tanger, plein de rêves médiocres ; j’étais en route pour ma prison, déjà enfermé dans la tour d’ivoire des livres, qui est le seul endroit sur terre où il fasse bon vivre. Judit disparaissait dans la maladie ; il me fallait des efforts surhumains pour me rendre à l’hôpital Clinic, où elle était soignée ; l’odeur des couloirs, la distance cynique du personnel, le faux silence de ces chambres bruissant secrètement de mort me provoquaient une angoisse atroce, terrible ; la petite morgue de Cruz me revenait en mémoire, les corps ne me quittaient plus ; je voyais l’hôpital comme une gigantesque fabrique de chair éteinte : des femmes et des hommes entraient par la grande porte et ressortaient par-derrière, chiens crevés que l’on traînait pour les brûler un peu plus loin, et je ne voulais pas que Judit disparaisse, c’était impossible. Elle partageait sa chambre avec une dame d’une cinquantaine d’années qui avait tout un régiment de pleureuses à son chevet et a été assez vite transférée dans une autre partie du bâtiment : à l’hôpital il faut être agonisant pour obtenir une chambre individuelle, et éviter de déprimer par les râles du mourant et les gémissements de la famille la voisine qui lutte encore pour conserver sa vie — et même si la tumeur de Judit était bénigne, il lui fallait subir toute une série de traitements avant l’opération proprement dite ; pour un peu je me serais remis à prier, si je n’avais pas été convaincu, de plus en plus, de l’injustice de Dieu, qui ressemble grandement à une absence. Malgré tout Judit semblait garder le moral — elle avait espoir, les médecins étaient optimistes et seule sa mère, Núria, que je voyais à chacune de mes visites, paraissait vieillir à vue d’œil. Elle ne quittait presque plus la chambre de sa fille, recevait les visiteurs, donnait des explications sur l’évolution du mal, comme si elle en avait été elle-même atteinte ; Judit était parfois alitée, parfois assise dans un fauteuil ; je restais un quart d’heure puis je m’en allais. Nous discutions de tout et de rien, du temps, de l’état du Monde arabe, de la guerre en Syrie, de nos souvenirs, aussi — de Tanger, de Tunis, et repenser à ces bonheurs disparus me faisait venir des trémolos un peu ridicules dans la voix, des tremblements dans les yeux, alors je repartais, je saluais Núria et j’embrassais doucement Judit qui me serrait fort dans ses bras, je reprenais les couloirs puant la mort, entre les infirmières, les malades perfusés qui vaguaient, qui descendaient fumer une cigarette dehors sur le parvis, toute une troupe de types en chemise de nuit, appuyés chacun sur sa potence portant une bouteille de verre dont le tuyau s’enfonçait dans leurs veines, au poignet ou sous le coude, clopaient en discutant le bout de gras, accompagnés de quelques infirmiers ou médecins débonnaires, c’était le festival du pansement et de la cicatrice, des cathéters pendants et des blouses vertes, alors je fuyais, je fuyais en rêvant de pouvoir emporter Judit avec moi dans une chambre bien gardée du carrer Robadors, avec Bassam qui tournait en rond sans perfusion entre la mosquée, le restaurant marocain, les voleurs de bicyclettes et les putes, qu’il observait de loin, comme une faune attirante et étrange, les éléphants du Roi d’Espagne. J’avais mon petit zoo à moi à la maison : Bassam et Mounir se haïssaient. Idéologiquement, personnellement, tout les éloignait ; Mounir ne voyait en Bassam que l’Islamiste étroit, taciturne, sauvage ; Bassam méprisait Mounir parce que c’était un raté, un voleur, un mécréant. Ils avaient tous deux raison, en un sens ; je pensais qu’ils auraient pu se rapprocher sur d’autres plans, les filles, le football, la vie, mais non, rien à faire — ils ne s’adressaient la parole que contraints et forcés, et Mounir me demandait chaque jour ou presque quand est-ce que Bassam repartait. La vie vacillait, et je le sentais ; Bassam plongeait dans la prière et l’attente ; Judit devait être opérée d’un jour à l’autre ; la crise précipitait le rythme des grèves, des manifestations, des bruits d’hélicoptères ; les premières chaleurs de la fin du printemps affolaient les drogués, les pauvres et les cinglés ; chaque jour de nouveaux cadavres fleurissaient quelque part, une banque s’effondrait, un cataclysme emportait un lambeau de plus de ce monde en ruine, ou peut-être est-ce moi qui, aujourd’hui, suis tenté de relire ces événements à la lumière de la suite ; de penser que le pire était à venir, que le pire est venu — tout dansait devant mes yeux, Judit à l’hôpital, Bassam à la mosquée Tareq ibn Ziyad, Meryem dans la tombe, le monde réclamait quelque chose, un mouvement, un changement, un pas de plus vers le Destin ; je pressentais qu’il allait bientôt falloir choisir son camp, qu’un jour ou l’autre il faut choisir son camp, qu’il n’appartenait qu’à moi de me révolter, d’avoir une seule fois une seule un geste, un vrai geste décisif, et bien sûr il est aisé de penser à cela aujourd’hui, depuis ma bibliothèque carcérale, entouré par toute la certitude des livres, de centaines de textes, par la force de mes lectures, car l’homme d’hier a disparu ; le Lakhdar de la rue des Voleurs a disparu, il s’est transformé, il cherche à rendre leur sens perdu à ses actes ; il réfléchit, je réfléchis, mais je tourne en rond dans ma prison car je ne pourrai jamais retrouver celui que j’étais avant, l’amant de Meryem, le fils de ma mère, l’enfant de Tanger, l’ami de Bassam ; la vie a passé depuis, Dieu a déserté, la conscience a fait son chemin, et avec elle l’identité — je suis ce que j’ai lu, je suis ce que j’ai vu, j’ai en moi autant d’arabe que d’espagnol et de français, je me suis multiplié dans ces miroirs jusqu’à me perdre ou me construire, image fragile, image en mouvement. No se puede vivir sin amar, disais-je à Judit, et je me trompais, on peut vivre sans aimer, l’amour c’est un livre de plus, un miroir de plus, une trace sur notre table de cire, des marques sur nos mains, des lignes de vie, des empreintes digitales qui apparaissent une fois la chose passée, une fois la partie jouée — j’ai plaisir à revoir Judit, elle vient jusqu’ici une fois par semaine, nous discutons longuement, nous échangeons de longues lettres cybernétiques dans lesquelles je lui parle encore de littérature arabe, de la beauté indépassable d’Ibn Zaydûn, de Jâhiz l’immense, de Sayyâb le triste, mort d’une maladie étrange dont seuls savent mourir les poètes, et je sais que Judit ne me rend visite ou ne m’écrit que par fidélité à ce que nous avons été, à cet hôtel de Tanger, à cet appartement de Tunis, qui n’existent que pour nous. Je pense encore souvent à cette histoire de Hassan le Fou, que raconte Ibn Batouta lorsqu’il se trouve à La Mecque — quitte à tourner en rond pour l’éternité, j’aurais bien aimé que ce soit pour retourner quinze jours chez ma mère, ou dans le passé, revivre les semaines de Tanger ou de Tunis avec Judit ; il reviendra peut-être, le temps des fous et des mendiants prodigieux, un jour, un jour quand le pétrole sera tari, que La Mecque se trouvera de nouveau à un mois de cheval et de voilier ; un jour de gloire, où je sortirai dans le soleil neuf, où j’arrêterai mes sourdes circonvolutions pour retrouver les bras de Judit.
Bassam lui aussi tournait en rond. Il ne parlait presque pas ; il ouvrait juste les yeux et la bouche quand se desserraient les cuisses de Maria, sur son seuil à l’entrée de la rue des Voleurs ; il restait là trois, cinq, dix voire quinze éternelles secondes, ébahi, la mandibule pendante comme un demeuré, le regard perdu entre ses jambes, et il fallait que Maria le charrie ou l’insulte pour qu’il finisse par passer son chemin, en maugréant ; j’avais beau lui dire que ce n’était pas correct, de rester là comme ça tout ébaubi, qu’il pouvait simplement dépenser quelques euros et monter avec elle, il aurait vu, touché, pénétré et joui, et voilà, mais non, il secouait la tête comme un enfant pris la main dans la confiote, comme s’il avait vu le diable, non non, Lakhdar khouya, disait-il, nous on ne paye pas pour ce genre de choses, et j’étais plutôt d’accord, on ne paye pas, pas tellement pour l’argent, mais pour le triste souvenir de l’odeur de mort de Zahra la petite pute de Tanger qu’il ne connaissait pas. Alors il retournait au restaurant se taper un tagine ou des brochettes, puis il allait à la mosquée, les mains dans les poches, il crachait sur les drogués et les voleurs, lorgnait les putains nègres avec un mélange de mépris et d’envie, essayait de les oublier en faisant ses ablutions, priait, discutait ensuite avec quelques Pakistanais, toujours les mêmes, ses amis disait-il, puis il rentrait, se collait devant le téléviseur, faisait fuir Mounir au milieu de sa pédicure rituelle — qui refermait son couteau en soupirant, se levait puis claquait la lourde de sa chambre à grand fracas.
Le Cheikh Nouredine n’était resté que trois jours, comme prévu ; il avait rencontré toute la belle société de Barcelone, Princes et footballeurs compris, s’était gavé de petits fours dans un hôtel de luxe avant de repartir, non sans nous inviter une dernière fois, Bassam et moi, à déjeuner — j’avais l’impression de partager le repas d’un oncle d’Amérique ; il était très élégant, dans une veste bleu foncé avec une chemise blanche à col droit ; il avait de l’argent, de la rhétorique et un billet de retour pour le Golfe en business. Je me sentais un peu le plouc de service ; je ne pouvais m’empêcher de parler marocain avec lui, alors qu’il nous racontait ses soirées de charité dans un arabe classique mâtiné d’oriental. Bassam restait silencieux ; son regard exhalait l’admiration, la servitude sans borne. Je ne sais pas pourquoi, j’ai haï le Cheikh Nouredine, ce jour-là ; peut-être parce que le matin même j’étais allé voir Judit à l’hôpital, et que ça m’avait un peu détraqué, allez savoir. En tout cas, j’étais content au moment de lui dire au revoir. Je me souviens bien de ses derniers mots, avant qu’il n’attrape un taxi pour passer prendre son bagage à l’hôtel : n’hésite pas, il a dit, si tu veux nous rejoindre, n’hésite pas, nous aurons toujours du travail pour toi. Je l’ai remercié sans oser lui parler de mon rêve, cette petite librairie religieuse et païenne à la fois dans le Raval à Barcelone. Puis j’ai pensé que ce chien avait fait et défait ma vie, qu’il avait un passeport valide rempli de visas, qu’il n’avait jamais connu ni Cruz, ni la rue des Voleurs, et qu’il méritait un bon coup de pied au derche, pour lui apprendre à vivre — Bassam s’est jeté à son cou comme s’il s’agissait de son père ; j’ai cru percevoir les mots que le Cheikh lui glissait à l’oreille,
sois fort, il se peut que l’Heure soit proche,
ça m’a rappelé un verset du Coran, c’était très étrange et solennel comme adieu. Nouredine s’est aperçu que j’avais entendu, il a souri en disant soyez sages, n’oubliez pas Dieu et vos Frères, et il est parti dans un taxi jaune et noir.
Bassam l’a regardé s’en aller comme si c’était le Prophète lui-même qui disparaissait.
Il était temps de le reprendre en main, comme autrefois ; je lui ai dit bon, maintenant on va se taper quelques bières en terrasse et draguer les filles, c’est moi qui rince.
Il a eu un air de tristesse infinie, il s’est balancé d’un pied sur l’autre comme s’il avait soudain envie de pisser, il m’a pris la main, on aurait dit une petite fille perdue.
— Allez viens, j’ai dit, on va faire la bringue.
Il s’est laissé traîner comme le chiot ou l’enfant qu’il n’avait jamais cessé d’être.
Si les gens t’interrogent au sujet de l’Heure dernière, réponds : “Seul Dieu en a connaissance.” Qu’en sais-tu ? Il se peut que l’Heure soit proche. Dieu a maudit les Infidèles et leur a préparé un brasier, qu’ils y demeurent pour l’éternité, sans trouver ni allié ni secours.
j’ai cherché dans le Coran dès le lendemain, après une soirée à regarder Bassam sombrer dans le mutisme devant un Coca-Cola, alors que nous profitions des terrasses bondées autour du MACBA, dans le bruit extraordinaire des skateurs, cascade de planches frappant le pavé, cliquetis interminable et désordonné — Bassam observait les planchistes à roulettes d’un air incrédule, et c’est vrai que pour un novice leur activité était des plus déroutantes ; ils parcouraient à peine quelques mètres sur la place, essayaient une figure, un bond ou un sautillement qui paraissait dérisoire et se soldait toujours par le même résultat : la planche se retournait, tombait sur le sol, et son propriétaire se retrouvait à pied, le temps de récupérer son engin et de recommencer, comme Hassan le Fou tournait éternellement ; la rumeur de ces dizaines de skates entrechoqués montait du parvis avec une régularité féroce ; les spectateurs assis sur la margelle de marbre profitaient du spectacle continu de ces évolutions sonores, touristes au repos les jambes ballantes, bardés d’appareils photo et de sacs à dos, adolescents vidant des bières, fumant des joints, clochards puceux biberonnant leurs litrons sur des couvertures raidies par la crasse, flics en goguette surveillant tout ce beau monde d’un œil aussi dubitatif que celui de Bassam — au bout d’un moment le bruit finissait par taper sur le système ; continu mais irrégulier, il était impossible de s’y habituer. Bassam lorgnait ce cirque avec un air de mépris ; il ne disait pas grand-chose, se contentant de me faire un signe quand passait un short moulant, une minijupe ou une poitrine particulièrement développée. J’essayais de lui parler, mais les sujets de conversation s’épuisaient les uns après les autres ; il refusait d’évoquer le passé, à part nos années d’enfance à Tanger, quelques anecdotes du collège ou du lycée, comme si nous étions des vieillards.
J’ai été soulagé quand il a voulu aller se coucher.
Le lendemain donc j’ai cherché dans un répertoire informatique les mots prononcés par Nouredine, , le verset se trouvait dans la sourate Al Ahzâb, Les Alliés ; il y était question de l’heure dernière, de l’heure du Jugement, où un feu éternel était promis aux non-croyants. Je me suis demandé si je n’étais pas paranoïaque, une fois de plus ; il me semblait que ce verset anodin, dans la bouche de Nouredine, était un message codé ; Bassam devait attendre l’heure pour déclencher des flammes d’apocalypse, ce qui justifierait qu’il tourne en rond à Barcelone sans réussir à m’expliquer ce qu’il foutait là ; je savais qu’il avait un visa de touriste d’un mois — il était tout aussi incapable de me raconter par quel miracle il l’avait obtenu.
J’imaginais un attentat, une explosion, avec ses amis pakistanais de la mosquée, comme il disait ; une vengeance pour la mort de Ben Laden, un coup d’éclat pour déstabiliser encore plus l’Europe au moment où elle semblait vaciller, se fissurer comme un beau vase fragile, des représailles pour les enfants syriens morts, pour les enfants palestiniens morts, pour les enfants morts en général, toute la rhétorique absurde, la spirale de la bêtise, ou tout simplement pour le plaisir de la destruction et des flammes, que sais-je, j’observais Bassam dans sa solitude et son enfermement, ricochant comme une boule de billard dans la rue des Voleurs contre les tristes putains, les drogués, les pouilleux et les barbus de la mosquée, je le revoyais absorbé par le ressentiment devant cette photographie décadente rambla Catalunya, , je le voyais lorgnant le sexe de Maria sur le pas de sa porte, je l’imaginais porteur de valises à Marrakech, assassin au sabre à Tanger, combattant au Mali ou en Afghanistan, ou peut-être rien de tout cela, peut-être juste un homme perdu tout comme moi dans le tournoiement de la calle Robadors, un homme creux, un homme-tombe, un homme qui cherchait dans les flammes la fin d’un monde déjà mort, un guerrier de théâtre d’ombres, qui sentait confusément qu’il n’y avait plus de réel autour de lui, plus de tangible, plus de vérité, et qui se débattait, mû par le dernier souffle de la haine, dans un vide cotonneux, un nuage, un homme muet, un homme sourd qui exploserait dans un train, dans un avion, dans une rame de métro, pour personne, , l’Heure approche peut-être, je voyais la bonne tête ronde de Bassam prier, je n’attendais plus de réponses à mes questions, plus de réponses, un chirurgien inconnu allait bientôt ouvrir le crâne de Judit pour en extirper la maladie, autour de nous le monde flambait et Bassam se tenait là, debout comme un serpent charmé, un homme vide dont l’heure sonnerait bientôt, un soldat de désespérance qui portait ses cadavres dans les yeux, tout comme Cruz.
, les jours étaient longs et silencieux — Bassam suivait son rituel, sans rien dire, il attendait, il attendait un signe ou la fin du monde, comme j’attendais l’opération de Judit, qui s’annonçait plus longue et difficile que prévue ; le soir je sortais faire un tour avec Mounir dans l’humidité tiède de Barcelone qui rappelait celle de Tanger, celle de Tunis — nous laissions Bassam avec soulagement rue des Voleurs pour aller à notre petite terrasse un peu plus au sud, calle del Cid ; on y buvait des bières, bien planqués dans cette ruelle oubliée, et Mounir était d’un grand réconfort, il arrivait toujours à me faire marrer : malgré sa situation fragile, il conservait son sens de l’humour, son énergie, et il parvenait à m’en communiquer un peu, à me faire oublier tout ce que j’avais perdu, tout ce qui s’était brisé, malgré le monde autour de nous, l’Espagne qui s’enfonçait dans la crise, l’Europe qui se détruisait sous nos yeux et le Monde arabe qui ne sortait pas de ses contradictions. Mounir avait été soulagé par la victoire de la gauche aux élections présidentielles en France, il y voyait un espoir, il était optimiste, rien à faire, lui le petit voleur, le trafiquant il pensait que la Révolution était encore en marche, qu’elle n’avait pas été définitivement écrasée par la bêtise et l’aveuglement, et il riait, il riait des millions d’euros engloutis dans des banques ou dans des pays condamnés, il riait, il était confiant, tous ces malheurs n’étaient rien, sa misère à Paris, sa misère à Barcelone, il lui restait la force des pauvres et des révolutionnaires, il disait un jour Lakhdar, un jour je pourrai vivre décemment en Tunisie, plus besoin de Milan, de Paris ou de Barcelone, un jour tu verras, et moi qui n’avais pourtant jamais réellement voulu quitter Tanger, qui n’avais jamais vraiment partagé ces rêves d’émigration je lui répondais qu’on serait toujours mieux bien planqués dans le Raval, dans notre palais des ladres, à regarder le monde s’effondrer, , et ça l’a fait rigoler.
J’avais de plus en plus la conviction que l’Heure était proche ; que Bassam attendait un signal pour prendre sa part à la fin du monde — il disparaissait une grande partie de la journée, au rythme des prières ; il feignait d’être content lorsque je lui proposais d’aller faire un tour, de changer de quartier, de profiter un peu de la ville qui nous tendait les bras ; il réussissait à faire semblant une demi-heure, à s’extasier sur une ou deux filles et trois vitrines, puis il redevenait silencieux, happé par ses souvenirs, ses projets ou sa haine. Quand je le cuisinais il me regardait avec sa bonne tête de plouc, les yeux incrédules, comme s’il ne comprenait absolument pas à quoi je faisais allusion, et je me prenais à douter, je me disais que j’exagérais, que l’ambiance, la rue des Voleurs et la maladie de Judit commençaient à me taper sur le système, alors je me promettais de ne plus lui en reparler — jusqu’à ce que le soir vienne, qu’il disparaisse deux ou trois heures Dieu sait où en compagnie de ses potes pakistanais sortis de nulle part et rentre, muet, avec le regard perdu et vibrant de quelqu’un qui appelle, pour prendre la place de Mounir sur le canapé, et je retrouvais mes doutes et mes questions. Un jour j’avais remarqué qu’il était arrivé avec un sac en plastique, bizarre pour quelqu’un qui ne s’achetait jamais rien, qui ne possédait presque rien, à part quelques vêtements qu’il lavait à la main rituellement chaque soir avant de se coucher — j’ai jeté un coup d’œil lorsqu’il est allé pisser, l’emballage contenait quatre téléphones portables neufs d’un modèle très simple, je me souvenais du modus operandi de l’attentat de Marrakech, bien sûr je n’ai pas pu résister, je lui ai posé la question, il n’a pas eu l’air fâché que j’aie fouillé dans ses affaires, juste un peu lassé de mes soupçons, il m’a répondu très simplement c’est un petit trafic de mes potes d’en bas, si tu veux je peux t’en obtenir un gratos — le naturel de sa réponse m’a désarmé, alors je me suis tu.
J’étais sans doute en train de devenir fou, complètement paranoïaque.
Un jour je n’y tenais plus, j’en ai parlé avec Judit. Elle était toujours hospitalisée, l’opération était sans cesse repoussée : les coupes sombres dans son budget avaient contraint l’hôpital à fermer une partie des blocs opératoires — et il y avait toujours plus urgent qu’elle à opérer.
Núria n’était pas là, nous étions seuls tous les deux dans sa chambre ; elle était assise dans le fauteuil des visiteurs, et moi par terre à ses côtés. J’ai hésité longtemps, et je lui ai dit tu sais, je me demande si Bassam ne prépare pas quelque chose.
Elle s’est penchée vers moi.
— Quelque chose de dangereux, tu veux dire ?
— Oui, quelque chose comme Marrakech ou Tanger. Mais je n’en suis pas sûr. C’est juste une possibilité.
J’ai repensé au nouveau regard de Bassam, si vide, si perdu, si douloureux.
Judit a soupiré, on est restés silencieux comme ça un moment.
— Et qu’est-ce que tu vas faire ?
— Je ne sais pas.
Elle s’est penchée pour me caresser le front, et puis elle s’est assise à côté de moi, par terre, le dos appuyé contre le lit, elle m’a serré fort dans ses bras et nous nous sommes embrassés longuement.
— Ne t’inquiète pas, je sais que tu vas prendre la bonne décision.
Il a fallu qu’elle finisse par me mettre gentiment dehors pour que je parte retrouver la rue des Voleurs, en laissant derrière moi la horde de clopeux intubés du parvis de l’hôpital.
Que ce soit la déréliction ou la violence, qu’importe. Bassam tournoyait, rongé par une lèpre de l’âme, une maladie de désespérance, abandonné — qu’avait-il pu faire ou voir là-bas en Orient, que s’était-il produit, quelle horreur l’avait détruit, je n’en sais rien ; s’agissait-il des coups de sabre à Tanger, des morts de Marrakech, de combats, d’exécutions sommaires dans un maquis afghan ou rien de tout cela, rien que la solitude et le silence de Dieu, cette absence de maître qui affole les chiens — j’avais l’impression qu’il m’appelait, qu’il me demandait quelque chose, que son regard me cherchait, qu’il voulait que je le guérisse, qu’il fallait empêcher la fin du monde, il fallait empêcher les flammes de monter, de tout envahir, et Bassam était un de ces oiseaux d’apocalypse qui tournent, comme Cruz regardait toute la journée ses vidéos de mort violente sur Internet, et je n’étais certain de rien, de rien à part de cet appel, cette force de la violence — cette question que posait Cruz en avalant devant moi son poison, en décidant d’en finir de la plus horrible manière, je croyais la retrouver dans le regard de Bassam. Cette volonté d’en finir. Parfois il faut agir, quand les flammes deviennent trop hautes, trop pressantes ; j’ai observé Bassam rentrer de la mosquée après la prière, dire deux mots, bonsoir Lakhdar mon frère, se jeter dans le canapé — Mounir s’est enfermé dans sa chambre ; j’ai échangé deux banalités avec Bassam avant de me réfugier dans mon réduit et de regarder des heures durant le cirque de la rue des Voleurs, tous ces gens qui tournaient dans la nuit.
Ses yeux étaient fermés.
J’ai caressé son crâne râpeux, j’ai pensé à Tanger, au Détroit, à la Diffusion de la Pensée coranique, au Café Hafa, aux filles, à la mer, j’ai revu Tanger ruisseler sous la pluie, à l’automne, au printemps ; je nous ai imaginés marcher, arpenter la ville, de la falaise jusqu’à la plage ; j’ai parcouru notre enfance, notre adolescence, nous n’avions pas vécu bien longtemps.
Mounir est sorti de sa chambre deux heures plus tard, il a vu le corps, il a regardé son couteau ensanglanté par terre, horrifié, il criait mais je ne l’entendais pas ; je le voyais gesticuler, affolé ; il a rassemblé ses affaires en toute hâte, j’ai vu ses lèvres remuer, il m’a dit quelque chose que je n’ai pas compris et a pris ses jambes à son cou.
Je me suis endormi, sur le canapé, aux côtés du cadavre.
Dans l’après-midi j’ai appelé les flics de mon portable. J’ai donné l’adresse en souriant presque, 13 rue des Voleurs, quatrième gauche.
Dans la soirée, au commissariat, j’ai appris par sa mère que Judit avait été opérée, qu’elle était tirée d’affaire. Ça ne pouvait pas être une coïncidence.
Deux ou trois jours plus tard Núria est venue me voir au dépôt.
Elle m’a assuré que Judit me rendrait visite dès qu’elle sortirait de l’hôpital.
On m’a interrogé ; on a tissé, un à un, tous les fils de mon existence sur d’interminables papiers.
Le psychiatre m’a déclaré sain d’esprit.
Et quelques mois plus tard, une fois que le procureur a eu prononcé son long et lugubre réquisitoire où brillait la noirceur de la préméditation, après que mon avocate a eu plaidé, arguant que j’étais un enfant perdu, jeune, trop jeune pour passer vingt ans en prison, que j’avais cherché à défendre la société, que j’avais, disait-elle, mal lutté pour le bien, ce qui méritait l’indulgence du jury, lorsque le président m’a demandé si je voulais ajouter quelque chose, contrairement aux conseils de ma défenseuse qui roulait des yeux furieux derrière ses lunettes je me suis levé ; j’ai regardé Judit dans le public, Judit plus belle que jamais malgré sa pâleur, un sourire d’encouragement inquiet sur les lèvres ; je me suis tourné vers les juges et j’ai dit posément, en espérant que ma voix ne tremble pas trop :
“Je ne suis pas un assassin, je suis plus que ça.
Je ne suis pas un Marocain, je ne suis pas un Français, je ne suis pas un Espagnol, je suis plus que ça.
Je ne suis pas un musulman, je suis plus que ça.
Faites de moi ce que vous voudrez.”
Sur le chemin du retour, Ibn Batouta repasse en Syrie ; il cherche à y rencontrer son fils, né peu de temps après son départ de Damas, vingt ans auparavant — le pays est alors décimé par la Grande Peste, deux mille quatre cents personnes y meurent chaque jour et, de Gaza à Alep, la région est dévastée par l’épidémie ; le fils d’Ibn Batouta est mort lui aussi. Le voyageur apprend par un vieil homme originaire de Tanger auquel il demande des nouvelles du pays que son père a quitté ce monde quinze ans auparavant et que sa mère vient de décéder, là-bas en Occident. Puis il rejoint Alexandrie, où la peste fait mille cent morts en une seule journée, puis Le Caire, où vingt mille personnes, raconte-t-il, ont péri ; plus aucun des Cheikhs qu’il avait rencontrés à l’aller n’est encore en vie. Il rejoint le Maroc et passe par Tanger pour se recueillir sur la tombe de sa mère, avant de s’installer définitivement à Fès.
Aujourd’hui que la peste est là de nouveau, que son souffle gronde sur grande partie du monde, que j’observe tourner dans la cour les successeurs de Hassan le Fou, tous ceux qui aimeraient revoir leur mère avant qu’elle ne passe, leur ville, leur monde avant qu’il ne s’efface, dans la douce compagnie des livres, de la vie monastiquement réglée de la prison, je me regarde dans le miroir ; je détaille les fils de cheveux blancs sur mes tempes, mes yeux noirs, mes mains aux ongles rongés ; je m’interroge sur ma culpabilité, parfois, après un cauchemar plus puissant qu’un autre, un rêve sanglant, une vision de pendu, de femme fouillée par les instruments d’un chirurgien, de cadavres d’adolescents noyés, je me scrute dans le silence et je n’ai aucune certitude, aucune ; je repense à Cruz ; je repense à Bassam, au dernier regard de Bassam ; je repense à Meryem, à Judit, à Saadi le marin ; mes regrets s’écartent d’eux-mêmes, se dissipent ; j’ai fait usage du monde. La vie consume tout — les livres nous accompagnent, comme mes polars à deux sous, ces prolétaires de la littérature, compagnons de route, dans la révolte ou la résignation, dans la foi ou l’abandon.
Les hommes sont des chiens au regard vide, ils tournent dans la pénombre, courent derrière une balle, s’affrontent pour une femelle, pour un coin de niche, restent des heures allongés, la langue pendante en dehors de la gueule en attendant qu’on finisse par les achever, dans une dernière caresse — pourquoi, à un moment, prend-on une décision, pourquoi aujourd’hui, pourquoi maintenant, peut-être est-ce lui qui a décidé et pas moi, Bassam semblait me regarder, assis, le dos droit, dans le salon ; la lumière de la rue projetait son ombre sur la porte close de Mounir, il ne disait rien, il m’avait vu sortir de ma chambre ; la lueur du réverbère se reflétait sur son crâne rasé, son visage à contre-jour était un éclat de saphir : des formes silencieuses à la place des pommettes, des cercles de ténèbres autour des yeux, immobile ; il attendait, en silence ; il attendait Dieu, il attendait l’Heure, il m’attendait — il me fixait dans la nuit, les mains sur les genoux, prière immobile.
J’ai cru comprendre ce qu’il me demandait ; moi seul pouvais me lever, debout, au milieu des flammes invisibles. Peut-être nos vies valent-elles pour un seul instant, un seul moment lucide, une seule seconde de courage. Je n’ai pas réfléchi, je n’ai pas pensé plus avant, je savais ; Bassam a sursauté en entendant le déclic du couteau que j’ai attrapé sur la table : il s’est un peu agité, ses mains se sont serrées sur ses cuisses, il a détourné les yeux, son profil est passé dans l’ombre, il n’a pas lutté, il n’a pas crié, il a appuyé sa main dans mon dos, pour m’aider peut-être, il s’est contracté quand la lame est entrée dans sa poitrine, il s’est courbé sur sa douleur, il a relevé la tête pour m’observer, pour lancer une dernière énigme, reconnaissance, tristesse ou surprise, il est tombé sur le côté lorsque j’ai retiré le métal de son cœur — je me suis effondré moi aussi ; autour de nous, l’aube commençait à tournoyer.