Pour toute trace matérielle de mon enfance, il me reste les deux photos que j’ai toujours gardées dans mon portefeuille, une de Meryem petite, en vacances au village, assise contre un arbre, et une autre de ma mère avec ma petite sœur Nour dans ses bras. Rien de plus. Je me suis longtemps demandé ce qui se serait produit si, au lieu de fuir toujours plus loin, au lieu d’essayer d’échapper aux conséquences de mes actes j’étais retourné chez mes parents, si j’avais insisté, si j’avais essayé de m’imposer coûte que coûte, de faire pénitence, d’accepter tous les châtiments, toutes les humiliations, je me suis longtemps demandé s’ils auraient fini par me reprendre, si j’aurais pu retrouver une place auprès d’eux. Très certainement la question ne se pose pas, il faut accepter les voyages, qui sont l’autre nom du Destin. Comme ces soldats de 1914, partis de leurs villages ou de leurs douars sans savoir ce qui les attendait, le 21 septembre 2011 je grimpais sur le ferry Ibn Batouta de la compagnie Comanav-Comarit au port de Tanger Méditerranée pour ma première traversée du Détroit en direction d’Algésiras, en tant que serveur au bar et homme à tout faire, enfin surtout homme à tout faire. Mousse, quoi. Le nom du navire, Ibn Batouta, me semblait un Signe, un bon présage. L’équipage regardait d’un drôle d’œil ce pistonné qui n’avait jamais mis un pied sur l’eau, mais bon, pensais-je, le tout serait de se faire accepter petit à petit. J’essayais d’être serviable et de répondre avec gentillesse aux regards de mépris, ce qui risquait de me faire passer pour un faible ou un imbécile mais qu’à cela ne tienne, j’étais sur la mer, en route pour l’Espagne. Évidemment, je n’avais pas de visa pour sortir du port d’Algésiras ; pour le moment je devais faire des allers-retours, des ronds dans le Détroit, mais qui finiraient bien par me permettre de débarquer un jour ou l’autre.
Je n’avais pas de plan.
L’ami de Jean-François avait accepté de m’embaucher pour un salaire de misère, qui payait tout juste mon loyer à Tanger, mais ne t’inquiète pas, disait-il, il y a les pourboires, les primes, les extras. M. Bourrelier avait été désolé de me laisser partir, il restait encore des kilomètres de crevés auxquels donner une existence informatique et de livres qui attendaient une nouvelle vie électronique, mais au fond il était content pour moi, je crois. Alors, bon vent, il m’a dit en me tendant la main, et surtout n’oublie pas, si tu veux revenir tu seras le bienvenu.
L’Ibn Batouta n’était pas le Pequod, pas un seul mât, pas d’huile de baleine : c’était un vieux bâtiment britannique de cent trente mètres de long construit en 1981, qui pouvait transporter mille passagers et deux cent cinquante bagnoles à dix-neuf nœuds, malgré le bon mètre d’épaisseur des différentes couches de peinture qui devait bien finir par l’alourdir un peu, à force. Il fallait entre une heure et demie et deux heures pour rejoindre l’Andalousie, nous faisions deux rotations par jour ; soit je commençais à aider à l’embarquement des camions et des voitures à six heures du matin pour rentrer à dix-huit heures, soit à onze heures du matin, auquel cas j’étais à la maison à vingt-trois heures.
Je me souviendrai de ma première traversée. La mer, je l’avais vue tous les jours depuis ma naissance : ces ferries, je les avais observés des heures durant traverser le Détroit, et maintenant j’étais à bord de l’un d’entre eux. On était en septembre, la saison de la migration vers le nord n’était pas encore terminée, le bateau était rempli de Marocains qui rentraient chez eux, en Espagne, en France ou en Allemagne. Des caisses chargées à bloc, des remorques, des familles entières (grand-père — grand-mère — père — mère — fils — fille et même parfois oncle — tante — cousins) s’entassaient souvent dans deux ou même trois voitures, en convoi, et leur désir de rentrer paraissait inversement proportionnel à leur âge : les jeunes étaient aussi impatients que les vieux soupiraient. La traversée était pour tous ces gens une petite récréation avant la longue route qui les attendait, douze, vingt voire trente heures de bagnole.
C’était mon premier jour et je ne savais rien faire ; j’étais censé aider aux manœuvres des véhicules, mais comme je ne savais pas guider les conducteurs pour se garer le responsable du chargement m’a vite viré en me disant d’aller me faire pendre ailleurs, et même plus vulgairement que ça, alors je suis monté sur le pont supérieur, là où se trouve la cafétéria, et j’ai aidé le barman à ranger quelques caisses de Pepsi dans des frigos, jusqu’à ce qu’il me dise à son tour d’aller me faire mettre parce que j’ai cassé une bouteille par maladresse. Je suis allé m’accouder au bastingage en attendant l’appareillage. Le pont sentait un mélange de marée et de gasoil, le métal vibrait doucement sous mes bras, au rythme des diesels ; la file de voitures et de camions diminuait, ils disparaissaient dans le ventre du ferry, c’était merveille que de voir la quantité de matière, inerte et vivante, que pouvait transporter la gigantesque bestiole sur laquelle nous nous trouvions. L’officier qui m’avait accueilli avait une quarantaine d’années, il m’avait souhaité la bienvenue à bord, c’était le second du bâtiment — j’ignorais absolument tout des bateaux, c’en était comique. Surtout les noms des choses. La marine, c’est avant tout du vocabulaire. Proue, poupe, bâbord, tribord. J’ai pris plus de coups de pied au cul, propres et figurés, pendant ces quatre mois que toute ma vie durant. Mais j’ai fini par apprendre, un peu du moins ; j’ai su faire garer les véhicules comme des sardines dans une boîte ; j’ai su m’orienter dans l’immense rafiot, des machines jusqu’à la passerelle, et surtout j’ai su petit à petit me faire, sinon apprécier, du moins accepter par les marins.
Il y avait très peu de jeunes sur l’Ibn Batouta. La plupart de l’équipage avait dépassé la quarantaine. Il faut dire que nous n’étions pas nombreux pour un navire de cette taille ; l’absence de service de cabine, comme de restauration (enfin, je vendais des sandwiches et des chips à la cafétéria, ça oui) permettait un effectif aussi réduit : la traversée était bien trop courte pour s’embarrasser de détails.
Je n’étais pas Sindbad, ça c’est certain. Malgré le calme de la mer, les mouvements du bateau me provoquaient une sensation étrange, comme si j’avais fumé trop de joints — pas vraiment malade, mais pas tout à fait en forme non plus. Mon corps, mes jambes en particulier ne semblaient plus obéir aux mêmes lois que sur la terre ferme, pris d’une légère ondulation, ou plutôt une oscillation, un rythme neuf qui faisait que même le plus anodin des mouvements — grimper un escalier, parcourir un pont — requérait une acuité différente de la normale : soudain, le déplacement n’était plus un phénomène si naturel qu’on puisse l’accomplir sans y penser, au contraire, tout vous rappelait qu’il fallait en être terriblement conscient, sous peine de zigzaguer, de glisser légèrement ou même, en novembre, pendant les deux ou trois tempêtes que j’ai pu essuyer, de vous retrouver carrément sur le cul, projeté sans ménagement contre le plancher par un hoquet de l’embarcation.
Mais c’était tout de même magnifique d’être là : le paysage était grisant. Le matin, quand le soleil était encore bas, les collines du Maroc s’éloignaient, brillantes, jusqu’à devenir des taches vertes et blanches, des promontoires pour géants, pour Hercule, et la lumière paraissait jouer avec ses colonnes, du côté du cap Spartel ; puis la côte andalouse se rapprochait, et on pensait alors à l’expédition de Tareq ibn Ziyad, le conquérant de l’Espagne, et à ces Berbères qui avaient défait les Wisigoths : je commandais ma propre armée de camions, de vieilles Renault, de Mercedes ; ensemble nous allions reprendre Grenade, et ce n’était pas la Guardia Civil du port d’Algésiras qui allait nous en empêcher. Il fallait d’abord anesthésier tout le pays avec quelques tonnes de bon shit rifain, parachuté gratuitement au-dessus des grandes villes, notre offensive aérienne ; des régiments de Gnawas feront trembler les murailles des dernières cités hostiles avec leurs instruments et enfin mes poids lourds et mes bagnoles d’émigrés quitteront le ventre de l’Ibn Batouta dans une procession glorieuse pour se diriger vers l’Alhambra : l’Espagne redeviendra marocaine, ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.
Les flics du port d’Algésiras devaient partager ma façon de voir, parce qu’ils se méfiaient de nous comme de la peste ; ils nous soupçonnaient d’essayer de les rouler, de faire de la contrebande, de laisser passer des clandestins. Enfin, je dis nous, mais je devrais plutôt parler des vieux marins du bateau : moi, ils se contentaient de me mépriser. Lorsque nous arrivions à quai, nous commencions le débarquement ; j’étais alors sur le sol de l’Europe, et cette sensation était étrange, au début — avant que les grillages et les baraques de la Douane dans mon dos ne me fassent comprendre qu’en réalité je n’étais nulle part.
À la fin octobre, alors que les Tunisiens venaient de porter démocratiquement les Islamistes d’Ennahda au pouvoir et que les Espagnols se préparaient à élire les catholiques du Parti populaire, tout comme les Marocains, à peu près au même moment, étaient sur le point d’aller aux urnes, j’ai commencé à me lasser de ces allers-retours stériles sur le Détroit. Mon salaire tardait à arriver, on ne me payait pas, mes économies se réduisaient à pas grand-chose ; le boulot était assez fatigant et monotone. Je m’étais certes fait un ami au sein de l’équipage, Saadi, un vieux marin d’une soixantaine d’années qui avait navigué sur toutes les mers du globe, et était en préretraite dans le Détroit. Il me racontait des histoires inouïes, des récits dignes des romans d’aventures, et je feignais de les croire ; en tout cas, ça faisait passer le temps.
Je n’avais plus trop l’occasion de poursuivre ma carrière de poète : je rentrais trop crevé à la maison pour me mettre à écrire et même lire devenait une activité du dimanche, quand je ne travaillais pas. Mon appartement était très loin du port de Tanger Méditerranée et il me fallait trois bons quarts d’heure de bus pour aller au boulot ou en revenir. Enfin bref, je me demandais si je n’avais pas fait une énorme connerie de quitter M. Bourrelier et les soldats morts. Même ma correspondance avec Judit n’était plus aussi suivie. Je pensais à elle, très souvent même ; les premiers temps, je profitais de l’escale d’Algésiras pour envoyer une lettre manuscrite à Barcelone — Je t’écris depuis l’Andalousie — mais très vite, nous nous sommes rendu compte que ces missives et ces cartes postales mettaient au moins autant de temps à lui parvenir que si je les avais expédiées de Tanger. Judit s’investissait de plus en plus dans la contestation anti-système, comme elle disait ; elle avait rejoint un groupe de réflexion lié au mouvement des Indignés, ils préparaient plusieurs actions d’envergure pour après les élections. Ce qu’elle décrivait de la situation en Catalogne était assez effrayant ; la droite nationaliste au pouvoir détruisait systématiquement, disait-elle, tous les services publics, l’Université en tête : on supprimait des matières, les enseignants voyaient leur salaire se réduire de trimestre en trimestre. Elle était inquiète : déjà que la qualité n’est pas extraordinaire, on se demande ce que ça va devenir, disait-elle. Elle était à la croisée des chemins, en dernière année avant son diplôme, et il lui faudrait choisir une orientation, un master sans doute, ou un long séjour dans le Monde arabe ; elle hésitait à essayer de devenir interprète, enfin bref, elle était un peu perdue, et donc de plus en plus indignée.
J’avais reçu un ou deux mails de Bassam, toujours aussi énigmatiques, envoyés chaque fois de boîtes différentes. Il ne demandait pas de mes nouvelles ; il ne me donnait pas des siennes ; il se plaignait juste de la difficulté de l’existence et citait des versets coraniques. Un jour, la Sourate de la Victoire : Quand viendra la victoire de Dieu et la Conquête, etc. ; un autre la sourate du Butin : Et ton Seigneur révéla aux Anges : “Je suis avec vous : affermissez les croyants. Je vais jeter l’effroi dans les cœurs des impies. Frappez donc au-dessus des nuques.”
L’attentat du Café Hafa n’avait pas été revendiqué et l’on n’en parlait plus dans les journaux. Seules les élections retenaient l’attention de la presse, les élections en Tunisie, au Maroc, en Espagne, on avait l’impression qu’une vague de démocratie déferlait sur notre coin du monde.
J’étais suspendu, j’habitais le Détroit ; je n’étais plus ici et pas encore là-bas, éternellement sur le départ, dans le barzakh, entre la vie et la mort.
Mes cauchemars étaient récurrents et me pourrissaient la vie ; soit je rêvais de Meryem et des fleuves de sang, soit de Bassam et du Cheikh Nouredine ; je voyais des attentats, des explosions, des combats, des massacres à l’arme blanche. Je me souviens, une nuit particulièrement horrible j’ai rêvé que Bassam, le regard vide, un bandeau sur le front, égorgeait Judit comme un mouton, en la tenant par les cheveux. Cette scène atroce m’a hanté plusieurs jours.
Quand j’avais le temps, j’essayais de prier à heures régulières, pour me reposer l’esprit ; je recouvrais un peu de calme dans les prosternations rituelles et la récitation. Dieu était clément, il me consolait un peu.
Il fallait que je trouve un moyen de reconstituer mon stock de polars, le seul qui me restait était le cadeau de départ de Jean-François : un exemplaire de Morgue pleine, de Manchette, qu’il m’avait offert parce qu’il l’avait en double. C’était un bon livre, un très bon même, écrit à la première personne, l’histoire d’un ex-gendarme appelé Eugène Tarpon devenu détective privé sans boulot, buveur de Ricard qui a comme seule perspective de retourner vivre chez sa mère au fin fond de la France. Assez désespérément drôle, ça me changeait les idées.
Judit n’avait pas d’argent pour venir me rendre visite ; je n’avais pas de visa pour prendre le bus à Algésiras et monter la voir. Je ne pouvais que regarder l’Espagne derrière les grilles de la Douane, comme des centaines de types dans mon genre regardaient les barbelés autour de Ceuta ou Melilla ; la seule différence étant que j’étais sur le continent. J’ai longtemps imaginé me planquer dans un camion ou essayer de passer en douce dans la file de bagnoles, et j’aurais sans doute pu y parvenir, mais à quoi bon. L’énergie commençait à me manquer. La force que m’avait donnée la présence de Judit, le corps de Judit à Tunis s’estompait peu à peu. Je me contentais de laisser passer les jours, de naviguer, sans grand espoir, prêt à passer l’éternité entre les deux rives de la Méditerranée.
C’est arrivé en janvier. Un coup du Destin, un de plus ; alors que nous n’avions pas touché un centime de nos salaires depuis septembre, que je finissais par désespérer, par envisager très sérieusement de rempiler chez les Poilus morts, que Judit ne me donnait presque plus de nouvelles, répondait très laconiquement à mes messages et que je commençais à soupçonner qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre, un soir, alors que nous étions arrivés à Algésiras le matin comme d’habitude et avions attendu toute la journée l’ordre d’appareiller sans comprendre pourquoi nous ne partions pas, le capitaine nous a convoqués. Nous étions trente-deux dans la cafétéria. Il faisait une drôle de tête, surpris, peut-être, ou abattu, ou les deux à la fois. Il n’y est pas allé par quatre chemins. Il a dit les gars, les bateaux sont saisis par la justice espagnole. On ne peut pas bouger d’ici jusqu’à nouvel ordre. La compagnie doit des millions d’euros de carburant et de droits portuaires. Voilà. Il a levé les yeux vers la salle. Tout le monde a commencé à parler en même temps. Il a répondu aux questions les plus proches. Oui, vous pouvez rentrer à Tanger sur un ferry de la concurrence, ils vous prendront, bien sûr. Mais ce sera considéré comme un abandon de poste, une rupture de contrat et vous perdrez tous vos droits sur vos salaires impayés en cas de vente des navires. Enfin c’est ce que j’ai cru comprendre.
Ça paraissait complètement absurde. On était bloqués dans le port d’Algésiras. Bon, moi, je vais rentrer, j’ai pensé. Retrouver M. Bourrelier et la guerre de 14, que je n’aurais jamais dû quitter.
Le capitaine continuait à répondre aux questions.
— Par chance les réservoirs sont pleins, on a du carburant pour l’électricité et le chauffage pour un bon bout de temps. On devrait pouvoir se débrouiller aussi pour ne pas mourir de faim. Au pire on se fera ravitailler depuis Tanger par les collègues.
— Moi je suis obligé de rester, oui. Mais vous… C’est comme vous voulez.
— Deux semaines, peut-être. Peut-être moins. Il suffirait que la compagnie paye une partie de l’ardoise pour que la saisie soit levée.
— C’est pas la place qui manque, hein. On a toutes les cabines… Doit même y avoir des draps et des couvertures en rab.
— Je ne sais pas, on peut jouer aux charades. Si on était dans la marine militaire, on en profiterait pour repeindre la coque.
Il s’est mis à se marrer. Il y avait plusieurs types qui rigolaient, d’ailleurs. Mais aussi d’autres qui trouvaient ça beaucoup moins drôle. Ceux qui avaient femmes et enfants à Tanger, par exemple. C’était une étrange sensation que d’être coincés ici à dix milles de chez nous : moins d’une heure de vélo en terrain plat.
Le lendemain, la nouvelle était dans
le journal local, que nous ont apporté les dockers espagnols :
Un nuevo drama laboral en el sector marítimo recala en el puerto de Algeciras. Un total de 104 marineros, los que componen la tripulación de los buques Ibn Batouta, Banasa, Al-Mansour y Boughaz, afrontan una situación muy precaria, abandonados a su suerte por la naviera marroquí Comarit, que se encuentra en graves problemas económicos que están motivando un drama social que salpica también a otros puertos del Mediterráneo.
Il y avait une photo de l’Ibn Batouta ; on y voyait quelques marins sur le pont, dont moi. C’était la première fois que j’étais dans le journal, j’aurais voulu passer le lien à Judit par Internet, mais évidemment nous n’avions pas de connexion. Je lui ai envoyé un SMS pour la prévenir, elle m’a répondu presque immédiatement Ça alors ! Incroyable ! Tiens-moi au courant !
J’ai imaginé un temps qu’elle prenne un bus et vienne me voir, après tout elle pouvait entrer dans la zone sous douane sans aucune difficulté. J’ai rêvé d’être le dernier marin sur l’Ibn Batouta — nous aurions eu le bateau pour nous, j’aurais aménagé la plus belle cabine et nous aurions passé des vacances de songe, une magnifique croisière immobile, à regarder les conteneurs valser sous les grues et le va-et-vient des transbordeurs.
Mais bon, il y avait tout de même une bonne trentaine de marins entre moi et mes rêves. Je ne me voyais pas trop dire au capitaine ou à Saadi “Il me faudrait une cabine double, j’ai invité ma copine à passer quelques jours avec nous”, comme si notre ferry était une maison de campagne. Nous recevions quelques visites — des journalistes ou des dockers, principalement — mais personne ne restait dormir, bien sûr.
Le temps passait très lentement. Le matin j’allais me promener un peu sur le port, dans la Zone ; je saluais les Espagnols qui travaillaient là, souvent ils m’offraient un café et on bavardait cinq minutes ; ils me demandaient alors, quelles nouvelles, et je répondais invariablement rien de neuf pour le moment. Ils me disaient c’est dingue, qué locura, ils pourraient au moins te donner un visa pour aller faire un tour en ville, je répondais toujours, ah oui, no estaría mal, en espérant sans y croire que l’un d’eux prenne un jour l’initiative d’aller parlementer avec les flics de la Policía nacional. Qu’ils vous envoient des oranges de chez vous, c’est la saison, disait l’un, qui venait de décharger un vraquier d’agrumes, et il rigolait, aussitôt grondé par un autre, plus solidaire, qui disait ça doit pas être drôle, quand même, mets-toi à leur place, si on était bloqués dans le port de Tanger, ce serait pas franchement marrant.
Après le café je poursuivais mon tour des docks, j’enregistrais mentalement les mouvements des navires, il y avait des bateaux pour tout, de formes différentes selon leur contenu ; des volaillers qui transportaient des milliers de poules caquetantes dans des cages ; des bâtiments chargés de bananes et d’ananas qui sentaient si fort qu’on avait l’impression de plonger la tête dans un jus de fruits ; des réfrigérés regorgeant de produits congelés dans des conteneurs spéciaux ; des barges immenses alourdies de rails de chemin de fer, de sable ou de béton ; des céréaliers comme des silos flottants et des porte-conteneurs modernes, vrais immeubles multicolores de dix étages. Certains venaient de très loin via Suez ou l’Atlantique, d’autres de Marseille, du Havre ou d’Europe du Nord ; ils restaient rarement à quai plus de quelques heures. Quelques-uns étaient neufs ou fraîchement repeints, d’autres charriaient, en plus de leur cargaison, des tonnes de rouille et on se demandait par quel miracle ils ne se brisaient pas à la première vague.
Puis je retrouvais l’Ibn Batouta, il y avait toujours une corvée à effectuer, ménage, lavage de pont, lessive, épluchage de patates ; on ne repeignait pas encore la coque, comme disait le capitaine, mais on s’emmerdait tellement ferme que si une bonne âme nous avait donné de la peinture, je crois qu’on s’y serait mis. Je découvrais la vie à bord — à quai, plutôt.
La plaie de la marine, c’est les cafards. Ce sont les vrais propriétaires du bateau. Il y en a partout, par milliers, à tous les étages ; ils sortent la nuit, à tel point qu’il ne vaut mieux pas se réveiller à trois heures du matin et allumer la lumière : on en découvre toujours trois ou quatre, un ou deux sur sa couverture, un sur le mur et un tranquillement installé sur le front de son voisin, sur la couchette d’en face, et on imagine qu’ils agissent de même avec vous lorsque vous dormez, qu’ils se promènent doucement sur vos paupières closes, ce qui me terrifiait au début, me faisait frémir d’horreur — au bout du compte on s’habitue. Les blattes viennent des ponts inférieurs, de la chaleur des machines ; c’est là qu’elles sont le plus nombreuses, et les diésélistes vivent avec elles. J’ignore de quoi elles peuvent bien se nourrir, je suppose qu’elles se servent dans nos réserves et bouffent dans nos assiettes. Toute tentative d’éradication est paraît-il vouée à l’échec : dès qu’un bateau est contaminé par le cafard, c’est foutu, il n’y a rien à faire. On avait beau lessiver le pont et les coursives à la Javel et poser des pièges dans nos cabines, on en retrouvait toujours. Saadi me racontait qu’on pouvait les apprivoiser, un peu comme des oiseaux. Il avouait qu’autrefois, la nuit, sur son cargo, pendant les longues heures de son quart, il leur parlait.
Saadi m’avait pour ainsi dire adopté : nous partagions une cabine, et dans le long ennui des soirées à bord, sa compagnie était magique. Il était diéséliste ; c’était lui qui bichonnait les deux moteurs Crossley du bord. L’écouter, c’était comme parcourir un livre infini dont on ne se lasserait jamais, car son contenu était vaste et chaque fois légèrement différent. Il me parlait des mers du Sud, des îles Sous-le-Vent, qui sont, que Dieu me pardonne, disait-il, la version terrestre du Paradis — les hommes qui les ont vues gardent toujours dans leur cœur cette blessure et n’ont de cesse d’y retourner. Il connaissait aussi les grands ports de la mer de Chine, Hong Kong, Macao, Manille. Singapour est la cité la plus propre du monde ; Bangkok la plus bruyante, la plus troublante aussi. Il me racontait l’alignement interminable des bordels et des boîtes à strip-tease de Patpong, où vont les Américains par centaines ; beaucoup font le voyage exprès, à croire qu’il n’y a pas de putains aux États-Unis.
Il avait vu Célèbes à la forme d’un chat, Java et Bornéo, la longue Malaisie et le détroit de Malacca, où les bateaux sont si nombreux qu’ils y font la queue comme des voitures dans un embouteillage.
Il me parlait des vaches de Bombay, que n’importe qui peut traire dans la rue pour mettre du lait directement dans sa tasse de thé et du port de Karachi, la ville la plus dangereuse de la planète, disait-il, tu n’y survivrais pas une journée. C’est le royaume de la contrebande, de la drogue, des armes. La douane n’existe pas, là-bas. Tout se paye en bouteilles de whisky. Les putains de Karachi sont si maltraitées qu’elles ont toutes des cicatrices, des bleus, des brûlures de cigarettes.
Saadi avait traversé je ne sais combien de fois le canal de Suez, franchi l’équateur pour se rendre au Brésil, en Argentine, en Afrique du Sud. Il avait vu des tempêtes si violentes qu’un immense cargo pouvait y danser comme une barcasse de pêcheurs et où tout le monde était malade, tout le monde, même le pilote qui barrait avec un seau à portée de bouche pour pouvoir dégobiller sans lâcher les commandes ; il avait vu des marins mourir en mer, tomber à l’eau et disparaître dans l’immensité tourbillonnante ou bien crever d’une fièvre, d’une subite tristesse sans qu’on puisse rejoindre à temps la terre ferme pour les soigner : on balançait alors le corps à la flotte, ou on pliait le cadavre pour le tasser dans un congélateur, selon le bon vouloir du capitaine ; il avait vu des marins ivrognes qui ne pouvaient naviguer que la bouteille à la main, des matelots se battre à coups de couteau pour une fille ou un mot de travers et même des pirates, dans le golfe d’Aden, arraisonner son navire puis l’abandonner après une bataille rangée contre une frégate militaire, alors que tout l’équipage était enfermé à fond de cale. Mais étrangement, les endroits dont il parlait avec le plus d’émotion, c’était Anvers, Rotterdam et Hambourg, il aimait les ports du Nord, immenses, actifs, sérieux, qui jouxtaient de grandes villes où il y avait tout le confort moderne, le métro, des bordels de grand luxe, des vitrines, des supermarchés, des bars de toutes catégories, où la bière était bon marché et où l’on pouvait se promener sans craindre un coup de couteau dans le dos comme à Karachi.
Imagine des dizaines de kilomètres de docks, disait-il, des bassins de plus de vingt mètres de profondeur où les plus grands bateaux du monde peuvent accoster — des bateaux de haute mer, qui ne voient normalement jamais aucun port : avec nos conteneurs, nous on avait l’air d’être des barques, des plaisanciers à côté de ces mastodontes quand on les croisait dans les chenaux. Et les villes, ah fils, malheureusement on ne restait jamais bien longtemps, mais tu n’as jamais vu autant de tours, d’édifices de toutes sortes, de toutes les couleurs comme à Rotterdam, par exemple. Jamais vu autant d’immigrants, de toutes les nationalités possibles. C’est bien simple, je ne suis pas sûr d’avoir croisé plus d’un ou deux Hollandais. Il y avait un bordel rempli uniquement de Thaïlandaises, par exemple. J’ai même appris récemment que le maire de Rotterdam est marocain. C’est pour te dire à quel point ils respectent les étrangers, là-haut. Un peu comme dans le Golfe, j’ai dit. Ça l’a fait marrer. Petit con. Je vois que tu m’écoutes : Rotterdam et Doha, rien à voir, imbécile ! Et Hambourg ! À Hambourg il y a des supermarchés à putes et des lacs au milieu de la ville. À Anvers, dans le centre, tu as l’impression d’être au Moyen Âge. Mais pas un Moyen Âge crasseux comme la Médina de Marrakech ou de Tanger, non, un Moyen Âge élégant, ordonné, avec des places magnifiques et des bâtiments à couper le souffle.
— Alors ce serait plutôt la Renaissance, j’ai dit, pour faire le malin, pour montrer que moi aussi je connaissais des choses.
— Qu’est-ce que ça peut foutre ? Je t’assure que tu n’as jamais vu des ports comme Anvers, Rotterdam et Hambourg. Rotterdam a été complètement détruite pendant la guerre et regarde-la aujourd’hui. Chez nous, il faut deux ans pour reboucher un trou dans une avenue, imagine le nombre de siècles nécessaires pour reconstruire Tanger si jamais elle était bombardée, à Dieu ne plaise.
Saadi avait passé trente années en mer, sur une dizaine de bâtiments différents, et depuis quatre ans, il arpentait le Détroit à bord de l’Ibn Batouta. Saadi était divorcé et remarié avec une toute jeune femme qui venait de lui donner un fils dont il était très fier.
— C’est pour ça que tu n’es pas resté quelque part en Europe ? À cause de la famille ?
— Non, fils, non. C’est parce que quand tu passes des mois et des mois sur une barcasse d’acier, tu n’aspires qu’à retrouver ton fauteuil, ton chez-toi. L’Europe c’est bien, c’est beau, c’est agréable d’y être en escale. Mais Tanger, ce n’est pas pareil, c’est ma ville.
Moi mon expérience dans la marine venait de se solder par ce naufrage au fond du port d’Algésiras, pas très glorieux — j’ai demandé à Saadi s’il avait déjà vu un cas semblable, de bateaux coincés au fond d’un port. Il m’a raconté qu’à Barcelone, un cargo ukrainien avait été abandonné par son armateur, incapable de payer la carène et les réparations : tout l’équipage était parti sauf un matelot, qui restait pour toucher le produit de la vente du navire et rapporter l’argent à ses camarades. L’Ukrainien est resté plus de deux ans seul sur son rafiot, disait Saadi, à vivre de la charité et des quelques billets que l’ancien équipage lui envoyait d’Odessa. Tout le monde le connaissait dans le port ; c’était un vrai héros. À ce moment-là nous faisions une ligne Le Pirée — Beyrouth — Larnaca — Alexandrie — Tunis — Gênes — Barcelone, on appelait ça faire l’autobus. Je voyais l’Ukrainien toutes les deux semaines. C’était un sacré bonhomme, avec une volonté incroyable. Chaque jour il allait emmerder les bureaux d’armateurs et les autorités du port pour trouver un acheteur pour son tas de rouille et éviter la vente aux enchères, où il aurait presque tout perdu — et crois-moi Lakhdar, un vieux cargo, même plus ou moins réparé, ça ne se vend pas comme une 205. Je lui donnais un coup de main pour faire tourner ses diesels ; je me souviens, c’étaient de magnifiques modèles soviétiques, de vraies horloges, même avec leurs dizaines de milliers d’heures au compteur, ils auraient pu faire le tour du monde. La barcasse était en mauvais état, c’est sûr, il aurait fallu changer l’axe de l’hélice et refaire une partie du système électrique, mais quelqu’un allait bien finir par la racheter, c’était juste une question de temps. Alors l’Ukrainien attendait. Il avait toute une série de combines pour subsister. Comme il était là à plein temps, il connaissait tous les dockers, tous les types de la capitainerie, il jouait aux cartes avec eux, organisait de petits trafics avec les bateaux de passage, des cigarettes, de l’alcool et même des boîtes de caviar russe qu’il revendait à un épicier de luxe du haut de la ville. Un chouette gars. Il fréquentait toujours le même bordel et a fini par épouser une prostituée colombienne — un jour quand on a accosté comme d’habitude à Barcelone, le bateau n’était plus là. Il avait été vendu à une compagnie grecque. Il navigue encore, d’ailleurs, ce rafiot, je l’ai croisé il n’y a pas si longtemps. Le type a organisé une fiesta de tous les diables pour fêter son départ ; il a invité des dizaines de connaissances dans une boîte pourrie et c’était une bringue extraordinaire, crois-moi, légendaire, les amies de la mariée dansaient à moitié nues, tout le monde a fini ivre mort — à la fin de la soirée, complètement saoul, il nous a annoncé solennellement qu’il partait s’installer avec sa femme à Bogotá, grâce aux quelques millions de pesetas que lui avait rapportées la vente du bateau ; il abandonnait à Odessa fiancée et camarades ; il partait en Amérique, loin dans les terres, avec sa belle mulâtresse.
Les mauvaises langues ajoutaient qu’il avait le projet de se lancer dans la contrebande avec le pognon.
Plus tard on a su qu’il avait été abattu d’une balle dans la tête en pleine rue à Barranquilla, sans que les rumeurs ne précisent si la vengeance des marins d’Odessa l’avait rattrapé, si un trafiquant colombien lui avait réglé son compte ou s’il avait été tout simplement victime de la guigne.
C’est la seule histoire que je connaisse de quelqu’un qui soit resté aussi longtemps dans un port à part nous, fils.
C’était rassurant.
Les histoires de Saadi avaient toujours un côté noir, tragique, sans que je réussisse à savoir si c’était l’aspect le plus sombre de sa personnalité ou si, réellement, la vie des marins comportait cette face obscure — nous, nous étions une centaine de matelots coincés à Algésiras, sur quatre ferries ; je doutais que l’un d’entre nous parvienne à s’enfuir en Colombie ou au Venezuela avec le moindre sou : les nouvelles étaient mauvaises ; la compagnie de navigation avait une dette gigantesque, en Espagne, en France, au Maroc ; nous ne reverrions sans doute jamais nos salaires perdus. Au bout d’un mois d’attente, démoralisés, morts de froid et d’ennui, alors que personne ne paraissait s’intéresser à notre sort de naufragés économiques, nous avons eu l’idée de nous adresser à la presse, pour attirer l’attention de l’opinion publique. Le syndicat des dockers nous a donné un coup de main. Il y eut
plusieurs articles dans les journaux :
Comme leurs confrères bloqués à Sète, les marins de la Comanav-Comarit à Algésiras connaissent des moments difficiles. La ligne Tanger-Algésiras n’est plus desservie par la compagnie depuis début janvier. Bloqués à Algésiras, les marins voient se dégrader davantage leur situation au fil des jours. Manque de vivres et de combustible, pas de salaires depuis plusieurs mois, non-versement des cotisations sociales…
Cependant, contrairement aux hommes de mer actuellement au port français, les marins à Algésiras s’adressent aux médias. Ils ont tenu une conférence de presse récemment avec le soutien des Espagnols. Ils en ont assez et veulent rentrer chez eux. Ce sont des hommes qui ont généralement laissé femmes et enfants au Maroc. Ces derniers vivent, parfois, dans des conditions déplorables.
Une centaine de marins sont ainsi au port d’Algésiras où quatre ferries au total sont stationnés : le Banasa, le Boughaz, l’Al-Mansour et l’Ibn Batouta, mis sous saisie conservatoire en janvier dernier pour des raisons d’impayés.
Rien n’y a fait. Tout ce que nous avons réussi à obtenir, c’est une visite de plus de Mme le Consul.
Ce qui me désespérait plus que tout, c’était l’absence d’Internet. Mon ordinateur était resté à Tanger, dans ma chambre ; il y avait bien un “parloir” dans le port avec des cabines téléphoniques et deux ordinateurs, mais il fallait payer, et l’argent nous faisait défaut. Je ne pouvais pas retirer de fric à l’étranger depuis mon compte à Tanger. Le crédit de ma carte de téléphone s’était épuisé en SMS à Judit. C’était la misère. Une association caritative espagnole nous avait apporté des vêtements ; j’avais touché deux jeans rapiécés, des chemises trop grandes, un pull à rayures et une vieille parka kaki doublée de laine synthétique.
Judit semblait s’être complètement désintéressée de moi. En y repensant, les six derniers mois avaient distendu nos relations ; nous nous écrivions moins souvent, nous nous parlions moins au téléphone, et maintenant, enfermé dans le port d’Algésiras, je n’avais presque plus de nouvelles d’elle, ce qui me plongeait dans une tristesse mélancolique. Je racontais mes déboires à Saadi, qui compatissait tout en m’encourageant à l’oublier ; tu as vingt ans, il disait, tu en aimeras d’autres. Il me parlait des putains, des bordels du monde entier, où il avait trouvé du plaisir et de la compagnie, une famille immense éparpillée aux quatre coins de la terre. Il se souvenait des prénoms de toutes les filles qu’il fréquentait. Il me disait tu sais, quand on fait la même route, on repasse régulièrement dans les mêmes ports, alors on retrouve les mêmes claques, les mêmes putains, les mêmes clients. On prend des nouvelles d’un tel ou d’un tel qui sont passés la semaine précédente ; on boit des petits verres, on joue aux cartes — ce n’est pas juste tirer un coup. C’est du temps libre.
J’avoue que dans ma solitude miséreuse, j’ai rêvé en l’écoutant d’avoir mes habitudes dans un boxon amical, où des filles m’aimeraient et une mère maquerelle au grand cœur prendrait soin de moi — puis je repensais à Zahra, la petite pute de Tanger que je n’avais pas osé toucher, et ces rêves s’évanouissaient, comme tous les autres. Il ne doit pas y avoir plus d’amour dans les bordels que de poils au con d’une putain marocaine.
Saadi était un peu comme un grand frère ou un père, il s’inquiétait pour moi, me posait des questions ; je lui racontais ma vie, et il s’exclamait oh là là, ben dis donc, Lakhdar mon fils, tu as bien morflé quand même ; il plaignait mon père, disait-il, d’avoir si peu de cœur ; il partageait mes doutes quant à Bassam et au Cheikh Nouredine. Il disait à voix basse si tu veux mon avis, tout ça c’est la faute de la religion, que Dieu me pardonne. S’il n’y avait pas la religion, les gens seraient bien plus heureux.
Il comprenait que j’aie envie d’émigrer, de quitter Tanger — il me disait juste avec ce rafiot, tu n’as pas vraiment choisi le bon moyen.
Plus les jours passaient et plus je me disais tant pis, je pars à Barcelone, je trouve un moyen pour quitter le port, et advienne que pourra. Et quelques heures plus tard je pensais tant pis, je rentre à Tanger retrouver M. Bourrelier.
Le plus pénible était de ne rien avoir à bouquiner, à part le journal à la cafétéria du port ; je ne pouvais pas relire en boucle Morgue pleine. J’avais récupéré un Coran minuscule qu’une bonne âme m’avait donné, je m’esquintais les yeux dessus pour apprendre par cœur quelques sourates, celle de Joseph, celle des Gens de la Caverne, c’était un bon exercice.
Un apprentissage de la prison.
Nous n’avions commis aucun crime, l’armateur l’avait commis pour nous, mais nous étions en taule. Il y avait bientôt deux mois que je n’avais pas payé mon loyer, je me demandais si je n’allais pas trouver mes valises devant la porte ou plutôt dans les poubelles en rentrant. Si je rentrais.
Le silence de Judit finissait par me rendre cinglé. Février était glacial ; un vent gelé s’engouffrait dans le Détroit, la mer était invariablement vert-de-gris et parcourue d’écume. Tous mes camarades étaient déprimés. Même Saadi faisait grise mine, sa barbe blanchissait, il ne se rasait plus. Il passait le plus clair de son temps à dormir.
— On ne peut pas rester comme ça jusqu’au jour du Jugement, j’ai dit.
Il a sursauté sur sa couchette, s’est redressé.
— Non, c’est vrai, petit, on ne peut pas. Enfin toi tu ne peux pas. Moi, tu sais, je pourrais rester comme ça jusqu’à la retraite. Ils finiront bien par trouver une solution. C’est encombrant, une centaine de marins et quatre ferries immobilisés dans un port.
— Ta femme ne te manque pas ? Tu n’as pas envie de rentrer chez toi ?
— Tu sais j’ai passé les neuf dixièmes de ma vie loin de chez moi. Ça ne change pas grand-chose. J’ai l’habitude.
— J’ai l’impression d’être en taule. Je n’en peux plus. Je vais devenir fou, ici, à tourner en rond entre les bateaux et à faire le ménage.
Il m’a regardé avec un air un peu attendri.
— Je te vois bien devenir fou, oui. C’est une possibilité à ne pas négliger. Je me souviens dans le temps quand je naviguais sur le Kairouan, un des matelots est devenu fou. Il ne pouvait plus quitter la passerelle ou le pont. Il était impossible de le faire rentrer dans les coursives ou descendre aux machines, impossible. Il était soudainement terriblement claustrophobe. On a décidé de ne rien remarquer, on ne s’occupait pas de lui, on faisait son boulot à sa place. En attendant qu’il guérisse, tu vois ? Et puis ça a empiré : il s’est recroquevillé en boule dans un coin du pont. Il était dehors, assis, tout le temps trempé par les embruns, la pluie. On lui avait installé de force un ciré sur les épaules. Le capitaine a commencé à s’en inquiéter, il a dit mais il est complètement cinglé, celui-là, il va attraper une pneumonie, il faut faire quelque chose, descendez-le à l’infirmerie. On a répondu que ce n’était peut-être pas une bonne idée de l’enfermer, rapport à la claustrophobie subite, mais les officiers n’ont rien voulu savoir. Il a fallu s’y mettre à cinq costauds pour le transporter, il se laissait pas faire, il s’arc-boutait contre les tuyauteries, s’accrochait désespérément aux portes. Finalement on a réussi à le faire entrer, il hurlait de frayeur quand on a fermé la lourde, il a tapé du poing pendant des heures en suppliant qu’on lui ouvre, ça faisait mal au cœur ; j’ai vu plusieurs bonshommes avoir la larme à l’œil en l’entendant et finalement le capitaine a ordonné qu’on le libère immédiatement. Quand on est entrés ce n’était plus qu’une boule de nerfs gémissante, il s’était pissé dessus, il tremblait comme un épileptique. On l’a pris doucement pour le ramener au grand air, mais c’était trop tard, il était totalement brisé : dès qu’on l’a lâché il a enjambé le bastingage et s’est balancé à la flotte — on n’a pas pu le récupérer.
— Quelle horrible histoire. J’espère ne pas devenir fou comme ça. En même temps si je me balance dans le port, j’en serai quitte pour sentir le mazout jusqu’à la fin de mes jours, mais pas grand-chose de plus.
Il me regardait en rigolant du haut de sa couchette.
— Fils, je crois qu’effectivement il est temps que tu mettes les bouts.
Ça a pris plus de temps que prévu pour organiser “mon évasion”, comme disait Saadi, mais une fois de plus, la chance, le Destin ou le Diable m’ont souri et deux semaines plus tard, à la mi-février, je marchais pour la première fois sur le sol de l’Europe, et pas entre les conteneurs ; je me souviens d’être allé à pied, sans bagage, jusqu’au centre-ville d’Algésiras, et là j’ai dépensé mes premiers euros, dans un bar, pour une bière et un sandwich au thon. Personne ne faisait attention à moi, personne ne me regardait, j’étais un pauvre Maure comme un autre ; j’ai essayé de lire le journal, mais j’étais trop fébrile pour me concentrer. La bière avait le goût du bonheur, que Dieu me pardonne. Sur mon passeport j’avais un visa d’un mois accordé “pour raisons humanitaires”, c’est-à-dire pour aller se faire voir ailleurs — je ne pouvais ni travailler, ni passer dans un autre pays européen ; j’avais juste la possibilité de ramper jusqu’à Tarifa pour embarquer sur un ferry vers Tanger. Mais avant je voulais aller à Barcelone voir Judit.
En sortant du bar j’ai demandé au patron où est-ce qu’il y avait un webcafé, il m’a indiqué un genre de bureau de télécommunications avec des ordinateurs en libre-service. L’endroit était tenu par des Marocains — je ne sais pas pourquoi, j’ai eu un peu honte, j’aurais préféré que les propriétaires soient espagnols. J’ai envoyé un mail à Judit : Ya habibati, j’arrive, si tu veux de moi. J’ai un visa, je suis sorti du port. Je peux prendre un bus depuis Algésiras et demain je suis à Barcelone. Si tu veux. Je ne lui posais pas toutes les questions qui me rongeaient à propos de son silence, mais la formulation un peu désespérée du message, pensais-je, le faisait pour moi. Ensuite j’ai tourné en rond dans Algésiras ; je regardais les boutiques, l’air qu’avaient les gens. Je me suis payé une deuxième bière dans un bar que je trouvais assez chic. Il y avait des femmes dans le café ; toutes sortes de femmes. Des filles jeunes, en groupe discutaient avec des camarades ; d’autres plus âgées avaient l’air de boire un coup en sortant du travail. Et même une serveuse, qui devait avoir mon âge ; c’est elle qui m’a apporté ma pression. J’essayais de passer inaperçu, de faire comme si tout n’était pas nouveau — la langue, les visages. J’avais l’impression d’être passé à l’intérieur de la télévision et du coup, avec ma parka kaki un peu noircie aux coudes, j’imaginais que tout le monde me regardait en devinant qu’elle m’avait été offerte par Caritas.
Deux heures plus tard je suis retourné voir si Judit avait donné signe de vie, pas de réponse. J’ai décidé de lui donner un peu plus de temps, j’ai parcouru la ville en quête de l’hôtel le moins cher — je l’ai trouvé. C’était miteux, pour ne pas dire dégueulasse ; il y avait des cheveux sur l’oreiller, des poils de cul dans la douche, ça puait la friture du restaurant d’en bas et il fallait payer d’avance, mais les tarifs étaient presque marocains.
La liberté avait un goût de tristesse. J’ai pensé à Saadi et aux copains du bateau, à Jean-François Bourrelier, au Cheikh Nouredine, à Bassam, à tous ceux qui m’avaient aidé avant de disparaître. À Judit aussi, bien sûr.
J’avais encore fait une énorme connerie, j’étais seul, avec deux cents euros prêtés par Saadi, je n’avais rien d’autre qu’un Coran, un polar et une parka pourrie, il me fallait tout reconstruire, avec un visa de charité, obtenu comme traitement de faveur auprès des autorités du port. Ma vie me paraissait extraordinairement fragile ; je me revoyais mendier, comme deux ans plus tôt, sur les marchés, revenu au point de départ.
J’ai passé la soirée dans le bar El Estrecho, qui portait bien son nom, étroit comme le Détroit lui-même ; il y avait la télé, le Real Madrid a fait match nul un partout à Moscou, ça m’a occupé la soirée.
En rentrant je suis repassé jeter un coup d’œil à mes mails et à Facebook, toujours pas de nouvelles de Judit. J’ai décidé de l’appeler sur son portable, il était vingt-trois heures trente ; dans le locutorio il y avait une série de cabines téléphoniques. J’ai composé son numéro, elle a décroché presque immédiatement.
— Hola c’est Lakhdar, j’ai dit. Je suis à Algésiras.
J’essayais de contrôler ma voix, d’avoir l’air gai, qu’elle ne devine pas mon angoisse.
— Lakhdar, ¿qué tal ? Kayfa-l hal ?
— Tout va bien, j’ai dit. J’ai un visa, tu as vu mon message ?
Je sentais qu’elle était embarrassée, que quelque chose n’allait pas.
— Non… Ou plutôt oui, j’ai vu ton message… Elle a hésité un moment. Mais je n’ai pas eu le temps de te répondre.
J’ai tout de suite su qu’elle mentait.
La conversation était pleine de silences, elle se forçait à me demander de mes nouvelles, du coup je ne savais plus trop quoi dire.
— Tu… Tu veux que je vienne à Barcelone ?
Je connaissais déjà la réponse, mais j’attendais, comme un déserteur face au peloton d’exécution.
— Euh oui, bien sûr…
Nous étions en train de nous humilier l’un l’autre ; elle m’humiliait en mentant et je l’humiliais en l’obligeant à mentir.
J’ai essayé de sourire en parlant ; j’ai dit c’est pas grave, ne t’inquiète pas, je te rappellerai dans quelques jours, entre-temps, on s’écrit ; et alors que d’habitude il nous fallait de longues minutes pour nous résoudre à mettre fin à la conversation, j’ai senti son soulagement quand elle a soufflé à très vite alors, avant de raccrocher.
Je ne suis pas sorti immédiatement de la minuscule cabine téléphonique ; j’ai regardé le combiné un long moment, la tête vide. Puis j’ai pensé que les Marocains, dehors, étaient en train de se foutre de ma gueule, de m’appeler jeune plouc cocu en pouffant ; j’avais honte d’avoir les yeux brûlants. J’ai quitté le réduit pour payer.
J’ai retrouvé mon palace après avoir acheté deux bières dans une épicerie encore ouverte sur le chemin, j’ai bu, allongé sur le lit, en pensant que j’étais vraiment tout seul, maintenant. J’ai arraché des pages d’une vieille revue touristique qui traînait par là pour essayer d’y écrire un long poème ou une lettre à Judit, mais j’en étais incapable.
Elle était avec un autre, on sent ces choses-là ; petit à petit ma rage a grandi avec l’alcool, une rage désespérée, dans le vide et le bruissement d’un continent qui venait de perdre son sens, il ne me restait plus que cette chambre minable, toute la vie se résumait à cette piaule merdeuse, j’étais encore enfermé, il n’y avait rien à faire, rien, on ne se libérait jamais, on se heurtait toujours aux choses, aux murs. J’ai pensé à ce monde en flammes, à l’Europe qui brûlerait de nouveau un jour comme la Libye, comme la Syrie, un monde de chiens, de gueux abandonnés — il est bien difficile de résister à la médiocrité, dans l’humiliation continuelle où nous tient la vie, et j’en voulais à Judit, j’en voulais à Judit pour la douleur de l’abandon, la noirceur de la solitude et la trahison que j’imaginais derrière ses mots embarrassés, le futur était un ciel d’orage, un ciel d’acier, plombé au nord, le Destin se joue à petits coups, à petits mouvements, des sommes de minuscules erreurs de cap qui vous précipitent sur les brisants au lieu d’atteindre l’île paradisiaque tant désirée, les îles Sous-le-Vent ou Célèbes la féline : je pensais à Saadi, à Ibn Batouta, à Casanova, aux voyageurs heureux — moi j’étais seul accroché à une bière tiède au cœur de la tristesse, dans la ténèbre occidentale, et il n’y avait pas de phare dans la nuit d’Algésiras, aucun, les lumières de Barcelone, de Paris étaient éteintes, il ne me restait qu’à retrouver Tanger, Tanger et la saisie kilométrique de noms de soldats morts, vaincu par de trop nombreux naufrages.
Toutes ces séries de coïncidences, de hasards, je ne sais comment les interpréter ; appelons-les Dieu, Allah, le Destin, la prédestination, le karma, la vie, la chance, la malchance, comme on veut — je ne suis pas immédiatement allé à Barcelone, je n’ai pas couru retrouver Judit, parce que j’étais persuadé qu’elle était avec un autre type, c’est vrai, mais aussi parce que j’avais peur, peur de retomber dans l’errance, la pauvreté, que j’étais un peu lâche sans doute, que sais-je. J’étais fatigué. Pas de révolution, pas de livres, pas d’avenir. Je ne pouvais pas rentrer à Tanger parce que je savais qu’il me serait impossible d’en repartir, pas vers le nord, du moins, ou alors clandestinement ; sur l’Ibn Batouta j’avais entendu beaucoup d’histoires, de terribles histoires d’exil, de noyés dans le Détroit ou sur la côte atlantique, entre le Maroc et les Canaries — les Africains préféraient les Canaries parce que l’archipel était plus difficile à surveiller. Comme tous ces nègres et ces bougnoules traînant dans les rues sans rien à faire n’étaient pas bon pour le tourisme, le gouvernement canarien les envoyait se faire pendre ailleurs par avion, sur le continent, à ses frais, et les Subsahariens, les Maures, les Nigérians et les Ougandais se retrouvaient à Madrid ou à Barcelone, à tenter leur chance dans un pays où le chômage était le plus élevé d’Europe — les filles devenaient putes, les hommes finissaient dans des campements clandestins et misérables à la campagne, en Aragon ou dans la Manche, planqués entre deux arbres, à vivre champêtrement au milieu des ordures, des bidons crevés, du froid, et ils développaient de magnifiques maladies de peau, des abcès, des parasitoses, des engelures, en attendant qu’un agriculteur leur donne un peu de boulot pénible en échange de son pain rassis et de ses épluchures de patates pour leur soupe, ils épierraient des champs en hiver, ramassaient des cerises et des pêches en été — très peu pour moi, merci. On trouve toujours plus misérable que soi, par rapport à ces galériens j’étais un nanti, j’avais un peu d’éducation, un peu d’argent et un pays où, dans le pire des cas, on pouvait vivoter — j’étais un enfant de la ville, j’avais lu des livres, je parlais des langues étrangères, je savais me servir d’un ordinateur, je finirais bien par trouver quelque chose, et effectivement j’ai trouvé très vite un travail à côté d’Algésiras, grâce à Saadi bien sûr, je n’aurais jamais eu l’idée de prospecter dans cette branche, à supposer qu’une telle branche existe vraiment : alors que je me morfondais dans ma pension puante à quelques centaines de mètres de l’Ibn Batouta en imaginant Judit avec son nouveau type, il m’a envoyé un SMS pour me demander de l’appeler, ce que j’ai fait immédiatement. Il avait parlé sur le port à un “entrepreneur” de la région qui avait besoin d’un Marocain pour un petit boulot, et c’est comme ça que je suis entré au service de Marcelo Cruz, pompes funèbres : ma Fortune me jouait des tours, elle n’en avait pas assez, elle en voulait toujours plus. Le señor Cruz m’a donné rendez-vous dans un café du centre d’Algésiras, il avait un 4x4 noir, il l’a garé en double file sans aucun scrupule, il m’a reconnu à cause de la parka verte, m’a dit c’est toi Lakhdar ? j’ai répondu oui en souriant, c’est moi Lakhdar, je suis l’ami de Saadi, il m’a demandé de qui ? J’ai dit du marin de l’Ibn Batouta, il a dit ah oui, bon alors, est-ce que tu voudrais travailler pour moi, j’ai répondu bien sûr, bien sûr, de quoi s’agit-il ? Eh bien c’est un travail très simple, a-t-il dit, il s’agit de s’occuper de morts.
M. Cruz avait un visage grave et suant, une chemise ouverte jusqu’au milieu de la poitrine, une veste en cuir noire.
Je ne voyais pas très bien ce que cela signifiait, s’occuper de morts, à part mon expérience des Poilus, mais j’ai accepté, évidemment.
Le business de Marcelo Cruz avait été florissant ; pendant des années, c’était lui qui avait ramassé, stocké et rapatrié tous les corps des clandestins du Détroit, les noyés, les morts de peur ou d’hypothermie que la Guardia Civil ramassait sur les plages, de Cadix à Almería. Après le passage du juge et du légiste, quand on s’était assuré que le ou les pauvres types étaient bien crevés, le visage grisé par la mer, le corps gonflé, on appelait Marcelo Cruz ; il mettait alors la dépouille dans sa chambre froide et essayait de deviner la provenance du macchab, ce qui n’était pas une partie de plaisir, comme il disait. On n’a pas des métiers faciles, me répétait le señor Cruz pendant le trajet en 4x4 qui m’emmenait à l’entreprise de pompes funèbres, à quelques kilomètres d’Algésiras en direction de Tarifa. S’il n’y avait pas de pistes matérielles et pas de témoins survivants, s’il était impossible de mettre un nom sur le cadavre, on finissait par enterrer le mort aux dépens de l’État dans une niche anonyme d’un des cimetières de la côte ; quand on devinait sa provenance, soit parce qu’il avait sur lui un passeport, un mot manuscrit ou un numéro de téléphone, on le gardait au frais jusqu’à son possible rapatriement dans un beau cercueil de zinc plombé : M. Cruz montait alors dans son corbillard, prenait le ferry à Algésiras et ramenait le trépassé vers sa dernière demeure. Il connaissait le Maroc comme sa poche, la plupart de ses “clients” étant marocains ; des villages entiers se mettaient à pleurer quand ils voyaient arriver son fourgon de la mort. Selon ses dires, Marcelo Cruz y était tristement célèbre.
Évidemment, les derniers temps, la crise et des radars plus performants en mer avaient mis un peu à mal les affaires, alors il rapatriait surtout des travailleurs décédés tout à fait légalement en Espagne — accidents, maladies ou vieillesse, tout ce que voulait bien lui confier la Camarde, qui fauchait mes compatriotes comme les autres, Dieu merci ; mais il espérait toujours, à la fin de l’hiver, une bonne cargaison de cadavres illégaux — les eaux du Détroit étaient dangereuses à cette saison, les pateras partaient de plus loin vers l’est pour éviter les patrouilles et prenaient plus de risques : elles naviguaient quand la houle rendait difficile l’observation radar. Mon travail serait simple, il s’agirait principalement de manutention, chargement, déchargement, mise en bière, etc. ; il avait besoin d’un musulman, expliquait-il, pour que les dépouilles soient traitées dans le respect de la religion — l’Imam de la mosquée du coin viendrait me donner un coup de main.
Je serai donc son musulman à tout faire. Payé au noir. Logé sur place. Je remplaçais un autre jeune Marocain qui l’avait quitté quelque temps auparavant, parti tenter sa chance à Madrid.
Je pensais à ce salaud de Saadi, qui ne m’avait pas prévenu de la nature de ce boulot. Trois cents euros logé, nourri, blanchi. Ce n’était pas si mal.
L’idée de renvoyer de vrais macchabées au Maroc après y avoir importé virtuellement des soldats morts était assez plaisante, ma foi. Je n’avais jamais vu de cadavre. Je me demandais ce que ça me ferait. J’ai pensé à Judit, je n’étais pas du tout sûr d’avoir envie de lui apprendre en quoi consistait mon nouveau métier. Et puis ça devait lui être égal.
Les semaines auprès de M. Cruz ont été un abîme de malheur. J’ai vécu dans la mort. J’habitais une cabane de jardin à l’arrière de l’entreprise, un réduit rempli d’outils et de pots de désherbant, qui sentait l’essence de tondeuse ; le moteur de la chambre froide était contre ma cloison et me réveillait toutes les nuits par ses vibrations. M. Cruz m’enfermait dans l’enceinte en partant le soir, me libérait en arrivant le matin — il limitait au maximum mes déplacements, par peur des contrôles des flics ou de la Sécurité sociale, sauf exception rare. Quand j’avais besoin de quelque chose — vêtements, objets de toilette — il me l’achetait lui-même. Je ne recevais pas de visites. Après dix-neuf heures, quand M. Cruz remontait dans son 4x4 pour rentrer chez lui, j’étais seul avec les cercueils.
Je n’ai pas réussi à m’habituer au contact des cadavres, heureusement qu’il n’en arrivait pas beaucoup — il fallait les déballer, les tirer de leurs sacs plastique, un masque sur le nez ; la première fois j’ai failli m’évanouir, c’était un pauvre noyé, un jeune, dans un état horrible ; heureusement, Cruz était là — c’est lui qui a doucement retourné le corps sur la table en inox, qui a placé ces restes dans la boîte étanche en zinc, qui a sorti la visseuse pour sceller la bière, le tout en silence. Le souffle me manquait. Le masque spécial m’empêchait de respirer, son odeur de camphre ou de Javel se mélangeait dans ma gorge aux remugles du Détroit, à la fétidité cadavéreuse de la tristesse, à la charogne oubliée et encore aujourd’hui, parfois, des années plus tard, l’odeur des produits de nettoyage me fait encore venir, au fond de la bouche, le relent des souvenirs de ces pauvres bêtes que Cruz manipulait sans ciller, sans trembler, respectueusement, posément.
Puis l’Imam venait, et nous prions devant la dépouille ou le cercueil, selon l’état du corps, l’un derrière l’autre, comme il se doit ; Cruz nous laissait. L’Imam était un Marocain de Casablanca, un homme entre deux âges auquel la solennité de la tâche donnait l’air vieilli et lustré des choses sérieuses, sans un sourire, sans une marque de sympathie ni d’antipathie, certain qu’il était de notre égalité à tous devant Dieu, peut-être.
Prier pour des morts inconnus, de vagues restes d’existences totalement étrangères était tristement abstrait. Pour certains, nous n’étions même pas sûrs qu’ils soient musulmans ; c’était une présomption, et peut-être les envoyions-nous au mauvais Dieu, vers un Paradis dans lequel ils seraient une fois de plus clandestins.
Après la prière, nous rangions les cercueils en zinc étanches dans la chambre froide, où ils rejoignaient les autres décédés “en attente”. Le plus ancien était là depuis trois ans, c’était un autre noyé du Détroit.
Le gouvernement payait soixante euros par corps et par jour de stockage : voilà le bénéfice du señor Cruz.
Quand M. Cruz avait reçu l’argent du rapatriement ou déterminé la provenance d’un inconnu, il organisait “un chargement” ; il mettait deux ou trois boîtes macabres dans sa fourgonnette et prenait le ferry à Algésiras ; les formalités de douane étaient tatillonnes, il fallait faire plomber les caisses mortuaires, déclarer la cargaison, etc.
L’entreprise de pompes funèbres était entourée de hauts murs surmontés de tessons de bouteille qui délimitaient un petit jardin ; la maison de M. Cruz se trouvait à quelques centaines de mètres de là — la nuit, j’étais enfermé avec les morts, dans cette banlieue au bord de la nationale et c’était triste, triste et effrayant.
Je m’occupais aussi du ménage et de l’entretien du jardin ; je lavais la voiture de M. Cruz et donnais à manger à ses chiens, deux beaux clébards polaires aux allures de loups des steppes et aux yeux bleus — ces bêtes étaient sauvages et douces, elles semblaient venir d’un autre monde. Je me suis demandé comment elles supportaient les étés écrasants de l’Andalousie, avec une telle fourrure. Cruz était un mystère, sombre et fuyant ; le visage jauni, les yeux cernés ; à l’entreprise de pompes funèbres, quand il n’arrivait pas de corps, il était toute la journée derrière son bureau, un whisky à la main, à écouter d’une oreille distraite la fréquence radio de la police pour être le premier sur place en cas de découverte mortelle ; il ne buvait que du Cutty Sark, hypnotisé par Internet et des centaines de vidéos, des reportages de guerre, des clips atroces d’accidents, de morts violentes : ce spectacle ne paraissait pas l’exciter, au contraire ; il passait son temps dans une espèce de léthargie, d’apathie informatique — seule sa main sur la souris semblait encore vivante ; il s’abrutissait à la bestialité et au whisky tout le jour et, à la tombée de la nuit, il chancelait un peu en se levant, enfilait sa veste de cuir et partait sans rien dire, en mettant deux tours de clé dans la serrure. Il m’appelait son petit Lakhdar, quand il s’adressait à moi ; il avait une voix menue qui contrastait avec sa grande taille, sa corpulence, sa figure épaisse : il parlait comme un enfant et cette fausse note le rendait plus effrayant encore.
C’était un pauvre type, et je ne savais pas s’il m’inspirait de l’horreur ou de la pitié ; il m’exploitait, m’enfermait comme un esclave ; il répandait une terrible tristesse, l’odeur de la pourriture de l’âme dans la solitude.
Il fallait que je m’en aille ; j’ai hésité, la première fois où il m’a laissé me promener un après-midi en ville, à disparaître sans laisser de traces, à monter dans un autobus partant vers le nord ou un ferry pour rentrer au Maroc — mais je n’avais rien, pas d’argent, pas de papiers, il avait conservé mon passeport, que j’avais été assez idiot pour lui donner, et il était probable qu’on m’arrête et me jette en taule avant de m’expulser si j’étais contrôlé.
Je me suis confié à l’Imam de la mosquée qui venait prier pour nos morts ; je lui ai expliqué que ce M. Cruz était plutôt bizarre, ce qu’il n’a pas nié, tout en haussant les épaules avec un air d’impuissance. Il m’a raconté qu’il pensait que mon prédécesseur s’était enfui pour cette excellente raison, parce que Cruz était un être étrange, mais qui avait du respect pour les morts et pour la religion. C’est tout.
Vu d’ici, les longues journées sur l’Ibn Batouta avaient un goût de paradis.
J’ai envisagé de faire le mur, après tout ce n’était pas si difficile, Cruz n’irait pas jusqu’à me courir après ; mais il me fallait avant tout récupérer mes papiers et de l’argent.
Un jour, M. Cruz est parti à l’aube avec le corbillard ; il est revenu avec une cargaison de morts — dix-sept, une patera avait chaviré au large de Tarifa et le courant avait saupoudré les plages de cadavres. Il était bien content de cette moisson, d’un bonheur bizarre, surtout il ne voulait pas paraître heureux de s’engraisser sur le dos des pauvres crevés, mais je sentais, derrière son masque de circonstance, à sa façon de caresser ses chiens, de me dire mon petit Lakhdar, qu’il était ravi de la reprise des affaires, tout en en ayant honte.
Dix-sept. C’est un petit nombre gigantesque. On ne se rend pas compte, en entendant, à la radio ou à la télévision, le nombre de cadavres laissés par telle ou telle catastrophe ce que représentent dix-sept corps. On se dit ah, dix-sept, ce n’est pas beaucoup, parlez-moi de mille, de deux mille, de trois mille macchabées, mais dix-sept, dix-sept ce n’est rien d’extraordinaire, et pourtant, et pourtant, c’est une quantité énorme de vie disparue, de viande crevée, c’est encombrant, dans la mémoire comme dans la chambre froide, ce sont dix-sept visages et plus d’une tonne de chair et d’os, des dizaines de milliers d’heures d’existence, des milliards de souvenirs disparus, des centaines de personnes touchées par le deuil, entre Tanger et Mombassa.
J’ai enveloppé un par un ces types dans leurs linceuls, en pleurant ; la plupart étaient jeunes, de mon âge, voire moins ; certains avaient les membres brisés ou des ecchymoses sur le visage. La grande majorité paraissait arabe. Parmi ces corps se trouvait celui d’une fille. Elle s’était tatoué au henné un numéro de téléphone sur le bras, un numéro marocain. Elle avait les cheveux longs, très noirs, le visage gris. J’étais gêné ; je ne voulais pas entrevoir ses seins, son sexe ; normalement je n’aurais pas dû la mettre en bière moi-même, c’était une femme qui aurait dû s’en occuper. J’avais peur de mon propre regard sur ce corps féminin ; j’imaginais Meryem morte — c’était elle que je mettais en bière, elle que j’enterrais enfin, seul dans la nuit de mes cauchemars, j’ai imaginé la police appeler à ce numéro de téléphone tatoué, une mère ou un frère décrocher, une voix presque mécanique les informer, en répétant très fort pour être compris, de la fin de leur sœur, de leur fille, tout comme le téléphone avait dû retentir chez mon oncle, un jour, pour annoncer cette terrible nouvelle, comme il sonnera un jour aussi pour nous, les uns après les autres, et tendrement, fraternellement, j’ai disposé cette inconnue dans son sarcophage de métal avec honte et précaution.
Peut-être n’imagine-t-on vraiment la mort qu’en voyant son propre cadavre dans celui des autres, jeunes comme moi, marocains comme moi, candidats à l’exil comme moi.
Le soir j’écrivais des poèmes pour tous ces disparus, des poèmes secrets que je glissais ensuite dans leur cercueil, un petit mot qui disparaîtrait avec eux, un hommage, une ritha’ ; je leur donnais des noms, j’essayais de les imaginer vivants, de deviner leur vie, leurs espoirs, leurs derniers instants. Parfois je les voyais en rêve.
Je n’ai jamais oublié leurs visages.
Ma haine contre Cruz grandissait ; elle était irrationnelle ; à part ma semi-captivité, il n’était pas méchant ; il croulait sous le poids des cadavres ; il avait juste cette étrange perversion qui consistait à regarder, à scruter toute la journée des vidéos extraordinairement violentes ; des égorgements en Afghanistan, des pendaisons datant de la Seconde Guerre mondiale, des accidents de voiture en tout genre, des corps brûlés par un bombardement.
Il me fallait partir au plus vite.
Je regrettais Casanova et mes soldats tous les jours. Je pensais à Judit, je lui envoyais des SMS et je lui téléphonais parfois ; la plupart du temps elle ne répondait pas aux messages ni ne décrochait et j’avais l’impression d’être dans les limbes, dans le barzakh, inatteignable entre la vie et l’au-delà.
Pour tous livres je n’avais que le Coran et deux polars espagnols achetés d’occasion en ville, pas extraordinaires, mais bon, ça faisait passer le temps. Puis j’ai eu trois jours de vacances parce que Cruz est parti livrer un chargement de cadavres de l’autre côté du Détroit. Il ne pouvait pas me laisser enfermé tout ce temps, alors il m’a donné un peu d’argent de poche (jusque-là je n’avais pas encore vu la couleur de mon salaire) pour m’amuser en ville, comme il disait. J’ai passé mes journées aux terrasses des cafés, tranquille, à lire en buvant des petites bières.
Je suis allé relever mes mails et là, surprise : un message du Cheikh Nouredine. Il m’écrivait d’Arabie, où il travaillait pour une fondation pieuse ; il me demandait de mes nouvelles. Je lui ai répondu en lui disant que j’étais en Espagne, sans lui préciser ma triste activité. J’ai hésité à lui raconter l’incendie de la Diffusion de la Pensée coranique, je me demandais s’il était au courant. Sa lettre était sympathique, fraternelle même ; mes soupçons quant à sa possible participation à l’attentat de Marrakech me paraissaient maintenant ridicules, même si le mystère de sa disparition soudaine restait entier — je lui ai demandé s’il savait où se trouvait Bassam.
J’ai repensé avec nostalgie aux longues séances de lecture à la Diffusion, allongé sur les tapis. Tanger était loin, dans un autre monde.
J’ai écrit longuement à Judit pour lui expliquer un peu ma vie de forçat à Algésiras ; je n’ai pas mentionné les cadavres, juste l’entretien, le ménage et l’étrange Cruz. Je lui disais que j’espérais la voir bientôt.
J’ai téléphoné à Saadi, qu’il vienne prendre un café avec moi dans le centre d’Algésiras ; il avait un visa, lui, il pouvait aller et venir comme bon lui semblait, c’était l’injustice de l’administration : plus on était vieux et moins on en avait envie, plus il était facile de se déplacer.
Il était content de me retrouver, et moi aussi. Je lui ai demandé s’il y avait des nouvelles de la compagnie — il m’a expliqué que le gouvernement marocain allait trouver une solution d’un jour à l’autre maintenant. J’étais encore à temps d’en profiter, d’après lui.
J’ai hésité. C’était une façon de quitter Cruz ; ce serait aussi dire adieu à Judit. J’étais sûr que si je rentrais à Tanger il me serait presque impossible de revenir en Espagne.
Saadi a deviné la raison de mon hésitation, il n’a pas insisté.
Je lui ai raconté mes journées chez Cruz, la grande tristesse de ce travail horrible, il écoutait en ouvrant de grands yeux et en secouant sa tête grise ; il disait eh ben, fils, si j’avais su, je ne t’aurais pas envoyé dans ce cloaque — j’ai essayé de le rassurer, sans grande conviction, en lui disant que ça me faisait un peu de fric pour partir à Barcelone dans un mois ou deux.
On est restés jusqu’au soir, assis à la même terrasse, à profiter de la brise, du lent mouvement des palmes qui versaient un peu d’ombre sur la place. Et puis il est reparti. Il m’a pris dans ses bras, il m’a dit sûr que tu ne veux pas rentrer avec moi sur le bateau ? Ça me fait quelque chose de te renvoyer là-bas.
J’ai hésité une seconde, c’était tentant de rester avec lui, de retrouver la cage flottante de l’Ibn Batouta, où rien ne pouvait vous arriver, à part écraser un cafard pieds nus par inadvertance.
Finalement j’ai refusé, j’ai promis de l’appeler très bientôt et après une dernière embrassade je suis parti prendre mon bus.
J’ai aussi profité de l’absence de mon patron pour échafauder un plan. Je savais qu’il conservait — du moins quand il était là — une certaine somme d’argent dans un petit coffre-fort, pour ce qu’il payait de la main à la main, que ce coffre-fort avait une clé et qu’il la gardait dans son trousseau.
L’idée du vol m’a été donnée par le polar que j’étais en train de lire, par tous les polars que j’avais lus ; après tout n’étais-je pas enfermé dans un roman noir, très noir — il était logique que ce soient ces lectures qui me suggèrent une façon d’en sortir.
Ibn Batouta raconte dans ses voyages que lors de sa visite à La Mecque, il croise un étrange personnage, un muet que les Mecquois connaissent tous et appellent Hassan le Fou, touché par la démence dans des circonstances étranges : lorsqu’il était encore sain d’esprit, Hassan accomplissait ses déambulations rituelles autour de la Kaaba la nuit et, chaque soir, il croisait un mendiant dans le sanctuaire — ils ne se voyaient jamais de jour, uniquement la nuit. Une nuit, donc, le mendiant s’adressa à Hassan : Hé, Hassan, ta mère s’ennuie de toi et pleure, tu n’aimerais pas la revoir ? Ma mère ? Bien sûr, répondit Hassan dont le cœur s’était serré à ce souvenir, bien sûr, mais ce n’est pas possible, elle est loin. Un jour le mendiant lui proposa de le retrouver au cimetière, et Hassan le Fou accepta ; le mendiant lui demanda de fermer les yeux et de s’agripper à son vêtement et lorsqu’il les ouvrit de nouveau, Hassan était devant chez lui, en Irak. Il passa quinze jours auprès de sa mère. Deux semaines plus tard, il croisa le mendiant au cimetière du village ; celui-ci lui proposa de le ramener à La Mecque, chez son maître Najm Ed-Din Isfahâni, par le même moyen, les yeux fermés, les mains accrochées à la robe de tiretaine, en lui faisant promettre de ne jamais rien révéler de ce voyage. Isfahâni s’inquiéta de la longue absence de son serviteur, quinze jours, ce n’est pas rien — Hassan finit par raconter l’histoire du mendiant et Isfahâni, dans la nuit, voulut voir l’homme en question : Hassan le mena à la Kaaba et désigna le vagabond d’un cri à son maître, c’est lui ! C’est lui ! Aussitôt le mendiant lui mit une main en travers de la gorge et dit Par Dieu, tu ne parleras jamais plus, et ainsi fut fait ; le mendiant disparut et Hassan, fou et muet, tourna autour du sanctuaire des années durant, sans dire de prières, sans faire d’ablutions : les gens de La Mecque prenaient soin de lui, le nourrissaient comme un saint étrange, car la bénédiction de Hassan augmentait les ventes et les bénéfices ; Hassan le Fou tournait, tournait autour de la pierre noire, en orbite, dans le silence éternel, pour avoir voulu revoir sa mère, pour avoir trahi un secret, et dans mes ténèbres, auprès des petits cadavres de Cruz, parmi les chiens, je priais pour qu’un mendiant magique me sorte quelque temps de l’obscurité, me ramène en arrière, dans la lumière de Tanger, chez ma mère, dans les bras de Meryem, de Judit, avant de me laisser tourbillonner comme une météorite fragile autour de la planète, des années durant. Je repense aujourd’hui à cette noire parenthèse, à cette première réclusion à Algésiras, cette antichambre, alors qu’autour de moi tournent les perdus, qu’ils déambulent, aveugles, sans le secours des livres ; Cruz en réalité profitait des possibilités du monde, des fastes de la mort ; il vivait comme ces bousiers, ces vers, ces insectes qui pullulent sur les cadavres et avait sa conscience pour lui, sans doute, il pensait faire le Bien ; il rendait service ; il parasitait la misère : autant reprocher à un chien de mordre. C’était le gardien du château, le batelier du Détroit, un homme perdu, lui aussi, au fond de sa forêt mortelle, qui tournait, à l’infini, dans le noir.
C’est peut-être cette longue fréquentation des cadavres qui m’a facilité les choses ; ces deux mois de mort ont fait que la perspective de dévaliser le señor Cruz ne me soit pas difficile à envisager — il était rentré comme prévu après trois jours, épuisé, disait-il, par le trajet en camion jusqu’au fond du Maroc. Il avait l’air content de me revoir.
Il m’a raconté son voyage, qui s’était très bien passé, il avait ramené ses cinq cadavres du côté de Beni Mellal, par chance au même endroit, c’était à la fois pratique et atroce. Comme d’habitude les femmes avaient pleuré horriblement, les youyous lui avaient vrillé les oreilles, les hommes avaient creusé les tombes et voilà. Il avait juste eu le temps de s’arrêter à Casa une nuit pour se taper un bon gueuleton, il disait ces mots avec une telle tristesse dans sa voix fluette, un bon gueuleton, qu’il aurait pu tout aussi bien s’agir de son dernier repas.
Cruz s’est servi un whisky.
Il m’a fait asseoir en face de lui dans un fauteuil, m’a proposé un verre que j’ai refusé.
Il ne disait rien, toute la scène semblait appeler la discussion, les confidences, mais il se taisait ; il buvait son Cutty Sark en me jetant de temps en temps un coup d’œil, je me sentais de plus en plus nerveux.
J’ai essayé de parler, de poser des questions sur son voyage au Maroc, mais ses réponses étaient monosyllabiques, quand il répondait.
Il a terminé son verre, m’en a proposé un autre poliment avant de se resservir.
Au bout d’un interminable quart d’heure de silence, à regarder tour à tour mes genoux et son visage impassible, je suis parti en lui demandant de m’excuser, il fallait que je donne à manger aux chiens ; il m’a fait un signe de tête, accompagné d’un bref sourire.
Une fois dans la cour j’ai soupiré, je tremblais comme une chose fragile. Par la vitre, j’ai vu la grosse figure de Cruz se nimber du bleu électrique de l’écran d’ordinateur et reprendre sa contemplation hébétée des formes de la mort.
Je me suis senti en danger ; la peur m’a pris, puissante, irrationnelle ; je suis allé m’agenouiller entre les clébards, leurs museaux fouillaient mes aisselles, la douceur de leur pelage et leur regard clair m’ont un peu réconforté.
Cruz semblait toujours vaciller ainsi au bord de la parole.
Je n’avais jamais rencontré la folie auparavant, si Cruz était fou — il ne se lançait pas dans des diatribes déraisonnables, ne se frappait pas la tête contre les murs, ne mangeait pas ses excréments, n’était pas pris de délire, de visions ; il vivait dans l’écran, et dans l’écran, il y avait des scènes terribles — de vieilles photos de supplices chinois, où des hommes saignaient, attachés à des poteaux, la poitrine découpée, les membres amputés par des bourreaux aux longs couteaux ; des décapitations afghanes et bosniaques ; des lapidations, des éventrations, des défenestrations et d’innombrables reportages de guerre — après tout la fiction était bien mieux filmée, bien plus réaliste que le documentaire ou les clichés du début du siècle et je me demandais pourquoi, dans ses images, Cruz cherchait surtout la mention “réel” ; il voulait la vérité, mais quelle différence cela pouvait-il bien faire : il avait de vrais cadavres plein sa chambre froide, il les connaissait intimement, il les fréquentait depuis des années et je me demande encore aujourd’hui ce qui pouvait le pousser à cette observation virtuelle maladive, il aurait dû être guéri de la mort et pourtant il ingurgitait des kilomètres d’images de tortures et de massacres, qu’y cherchait-il, une réponse à ses questions, aux questions auxquelles les macchabées ne répondaient pas, une interrogation sur le moment de la mort, sur l’instant du passage, peut-être — ou tout simplement peut-être avait-il été avalé par l’image, les corps lui avaient fait quitter le réel et il fouissait la réalité cybernétique pour y retrouver, en vain, quelque chose de la vie.
Au fil des jours, il m’effrayait de plus en plus, sans raison — c’était la plus inoffensive des créatures ; il était doux avec moi, doux avec ses chiens, respectueux avec les morts. Chaque jour j’hésitais à lui demander mon passeport et à prendre mes cliques et mes claques, tant pis pour le fric, adieu monsieur Cruz, les noyés et la lumière bleutée des tortures sur YouTube, advienne que pourra — mais chaque soir, dans mon réduit, rassuré par la compagnie des chiens, par la douceur de leur fourrure, par leur calme haletant, je me reprenais à rêver au vol, aux deux ou trois mille euros que pourrait peut-être me rapporter le coffre-fort de Cruz. J’avais échafaudé un plan, une de ces combines qui ne fonctionnent que dans les livres, jusqu’à ce qu’on les essaye : aller en ville pour acheter une clé semblable, c’était peut-être un modèle commun, et la substituer sur le trousseau, qu’il laissait souvent traîner dans l’entrée — bien sûr la nouvelle clé n’ouvrirait pas le coffre, mais quand il s’en rendrait compte, avec un peu de chance je serais loin.
Tous les cadavres que je lavais et mettais dans leurs boîtes justifiaient mon larcin, pensais-je — pourtant M. Cruz avait un métier honnête, il ne tuait pas lui-même ces pauvres gens, il était charitable, il ne saignait pas les familles des défunts, sa proie c’était l’État, la Communauté autonome d’Andalousie qui lui payait son per diem pour les charognes de mes compatriotes, mais toute la richesse que je le voyais accumuler, ses bagues en or, ses chaînes autour de son cou, ses chemises noires, sa voiture, ses deux chiens de traîneau aux yeux bleus à l’ombre de sa vigne vierge, tout cela me semblait volé aux Morts, me paraissait appartenir à ces crevures sans nom qui avaient rêvé un moment d’une vie meilleure, qui avaient pensé, comme moi, qu’elles pouvaient se faire une place dans son monde et par respect pour ce rêve je croyais que je pouvais m’approprier une partie de son fric, pour une petite vengeance de ces pauvres martyrs qui avaient connu les affres de la noyade, l’agonie dans la noire solitude des flots.
Plus ma détermination augmentait, plus la possibilité de passer à l’acte me tenait éveillé la nuit ; de quelle façon m’emparer de la clé du coffre-fort, à quelle heure fuir, comment — il fallait que j’aille à pied jusqu’à l’arrêt de bus, à trois cents mètres, et que j’attende le bon vouloir des très erratiques transports interurbains andalous. C’est le moment où je serai le plus vulnérable, comme dans les romans. Les livres et les prisons étaient pleins de types qui faisaient des boulettes énormes et qu’on pinçait sans difficultés, comme ça, à un arrêt de bus ou à la terrasse d’un café. Ce ne serait pas mon cas. Le bus, la gare routière, l’autocar de vingt-trois heures et le lendemain j’étais à Barcelone, perdu dans la foule.
Je n’arrivais pas à me décider à agir. Cruz était de plus en plus hypnotisé par Internet ; il restait tard, parfois jusqu’à dix heures du soir, à explorer ses vidéos mortelles — il avait découvert un site intitulé faces of death où se trouvaient des centaines de morts violentes : une jeune manifestante iranienne tuée par les forces de l’ordre, des révolutionnaires égyptiens abattus par la police, des militaires libyens brûlés vifs dans leur jeep, des enfants syriens massacrés, l’actualité remplissait Internet de documents pour Cruz.
Un jour particulièrement noir, le Détroit a vomi un vieux cadavre bien abîmé que des promeneurs ont découvert sur une plage — le juge s’est déplacé, a signifié qu’on pouvait virer ces détritus du sable, le légiste a conclu à la noyade et Cruz s’est précipité avec son corbillard pour prendre en charge les restes avant la concurrence : c’était bien triste et bien dégueulasse, le type avait tatoué “Selma” en arabe sur le cœur, voilà tout ce qui pouvait servir à l’identifier : il n’avait plus de visage, enfin rien de reconnaissable, on l’a vite, très vite enfermé dans sa boîte en zinc pour ne plus le voir. Le señor Cruz a jeté ses gants en plastique, puis son masque ; il avait une petite larme au coin de l’œil droit, qu’il a effacée en frottant son visage contre son biceps, bras tendu. Il a soupiré, il s’est tourné vers moi, sans rien dire, il a traversé la cour pour marcher jusqu’à mon réduit, les chiens l’ont suivi en remuant la queue, pensant qu’il voulait jouer ou leur donner à manger ; il est ressorti de la cabane de jardin une bouteille à la main, je me suis demandé s’il avait planqué là-bas un litre de scotch que je n’aurais jamais remarqué, mais le récipient avait l’air plus petit que son éternel Cutty Sark. Il m’a fait signe de le suivre dans le bureau ; il a dit de sa voix minuscule :
— On a bien mérité un verre, hein Lakhdar ?
Il s’est assis comme à son habitude derrière son écran, a secoué la souris, a entré son code ; je suis resté debout.
— Assieds-toi, assieds-toi on va boire un coup et discuter un peu.
J’ai cherché une excuse pour m’échapper, mais je n’en ai trouvé aucune ; j’étais trop crevé par la mise en bière pour réfléchir — chaque fois, je finissais lessivé.
Je me suis installé dans le canapé. J’ai regardé la bouteille qu’il avait posée sur son bureau ; c’était un flacon en verre d’un demi-litre, l’étiquette était tournée vers lui. M. Cruz avait besoin d’un coup de raide ; sa longue figure était pâle, ses yeux cernés. Il a mis une vidéo, par réflexe — il a fixé l’écran une seconde avant d’arrêter le défilement des images de mort que je ne voyais pas.
— Bon, Lakhdar, un petit whisky ?
Il était soudain d’une nervosité extraordinaire, il est allé jusqu’à la cuisine, il est revenu avec deux verres et de la glace dans un seau en métal.
Je n’ai pas voulu le vexer, j’ai accepté. Ça me ferait peut-être du bien à moi aussi.
Il a attrapé immédiatement une bouteille de Cutty sur l’étagère, l’a ouverte, a servi le whisky en une seconde, a balancé deux glaçons dans chaque calice et s’est enfilé le sien cul sec, avant même que j’aie pu attraper le mien. Il a soufflé un ahhh de soulagement, s’est resservi, m’a tendu mon verre avant de basculer dans le fauteuil, l’air détendu.
J’ai vidé la moitié du liquide d’un trait, moi aussi. Je n’avais jamais bu de whisky. Pour moi c’était une boisson de légende qu’il fallait goûter dans un bar à Londres, voire à Paris, avec une fille à ses côtés. Goût de punaise écrasée, sensation de brûlure dans l’œsophage. Difficile de comprendre l’intérêt de mes auteurs pour ce breuvage. Surtout dans ces circonstances.
Cruz m’observait, comme d’habitude, au bord de la parole ; il paraissait toujours sur le point de dire quelque chose qui ne sortait jamais, bègue éternel. Il commençait une phrase par mon prénom, disait Lakhdar ? Je répondais oui monsieur Cruz, et puis plus rien, il me fixait en silence.
J’ai prié pour quitter cet endroit au plus tôt. Tant pis pour l’argent, tant pis pour tout ; j’allais récupérer mon passeport et partir. Rentrer au Maroc, retrouver Tanger, oublier Algésiras, oublier les morts, oublier Judit et Barcelone.
J’allais dire immédiatement à Cruz que je voulais rentrer chez moi. C’était le bon moment, il avait l’air un peu rasséréné par l’alcool ; il a eu encore une hésitation, a articulé Lakhdar ? sans rien dire de plus. Il a saisi le petit flacon, s’en est servi une bonne rasade, a rajouté une belle dose de whisky jusqu’à remplir le verre aux trois quarts. Puis il a fixé le mélange des yeux ; il faisait tourner les glaçons qui n’avaient pas encore fondu.
Je me suis levé, je ne tenais plus en place. J’ai dit monsieur Cruz… Il m’a regardé avec un tel air de peine, un tel air de souffrance marquait sa grosse figure, tout à coup, que j’ai murmuré il faut que j’aille donner à manger aux chiens.
Il s’est passé les mains sur le visage, comme pour essuyer une sueur absente.
Il a dit Lakhdar ?
— Oui monsieur Cruz ?
— Reviens vite, je t’attends.
Et il a descendu son cocktail, cul sec, avec un air de soulagement.
Il a eu un de ses silences, comme s’il hésitait encore à ajouter quelque chose, et puis il a soufflé :
— Tu as de la chance, tu vas voir.
La phrase était obscure ; j’ai imaginé, en jouant un peu avec les huskys avant de leur sortir leur gamelle, que Cruz avait compris que je voulais partir, qu’il me souhaitait bon vent pour l’avenir.
Quand je suis rentré dans le bureau après avoir nourri les chiens, il n’était pas là ; j’ai entendu du bruit dans les toilettes, comme des vomissements ; il en est sorti en titubant.
— Ça ne va pas, monsieur Cruz ?
Il déglutissait avec difficulté, sa bouche se tordait, son visage paraissait si tendu que ses yeux roulaient comme des billes.
— Ça commence, Lakhdar.
Il est fin saoul, je me suis dit.
Il s’est assis dans le canapé en face du bureau ; il semblait avoir du mal à respirer ; il a croisé ses bras sur son ventre, il avait l’air de souffrir beaucoup.
— Ça ne va pas durer très longtemps… Regarde bien…
Ses lèvres étaient étirées, il serrait les dents ; sa figure rougissait, ses épaules étaient prises de tremblements, il a remonté les genoux contre ses intestins pour soulager sa peine.
— Monsieur Cruz ? Vous êtes malade ?
Il a fait mine de vouloir me répondre, sans que les sons ne réussissent à se former dans sa gorge ; il levait le menton vers moi, ses mains frappaient nerveusement l’une contre l’autre. Son front s’est couvert d’une rosée de sueur, une goutte de sang a coulé de son nez, ses lèvres sont devenues violettes, il s’est mis à secouer la tête de droite à gauche, penché en avant, comme pour chasser la souffrance, comme s’il ne croyait pas à ce qui lui arrivait — mais le mouvement s’est transformé en une contraction terrifiante des cervicales, vers le côté d’abord, puis vers l’arrière ; sa pomme d’Adam montait et descendait, vibrait au long de sa gorge tendue comme un gros insecte.
Il a soudain été saisi par une immense crampe qui l’a jeté au sol, les bras en extension, les jambes arquées comme s’il voulait ramper, il s’est mis à crier, je me suis approché de lui :
— Monsieur Cruz vous m’entendez ?
Il ne parvenait pas à me répondre et j’étais pris de frayeur — il n’arrivait plus à déglutir, sa nuque était raide, sa poitrine soulevée, son dos arqué, ses yeux allaient éclater. Son corps était un câble d’acier tendu par la souffrance, il essayait de parler, il essayait de m’agripper mais ses mains grandes ouvertes se tordaient vers l’extérieur, les doigts horriblement écartés — la crise a duré une vingtaine de secondes, peut-être un peu plus, et il s’est ramolli ; il s’est ramolli en soupirant, en gémissant, il respirait très fort, je lui ai crié monsieur Cruz, quel est le numéro des urgences ? Le numéro pour appeler une ambulance ? Il ne répondait pas, je me suis précipité sur le téléphone, j’ai essayé fébrilement le 15, comme au Maroc, ça n’a donné aucun résultat ; j’ai regardé vite sur le bureau s’il n’y avait pas un annuaire, non.
Cruz a soudain été pris d’une deuxième convulsion, encore plus violente que la première, si c’est possible ; ses paupières rentraient presque complètement à l’intérieur des orbites, disparaissaient derrière les globes oculaires, c’était horrible à voir, son visage était violacé, ses pieds arrivaient à plier l’épais plastique de ses semelles comme du carton, il se soulevait, mû par la tension absolue de tous les muscles, dans un cri aigu qui paraissait venir du fin fond de sa cage thoracique — j’ai commencé à avoir les larmes aux yeux, señor Cruz, señor Cruz, je ne savais que faire, j’ai pensé à aller prévenir un voisin, je suis sorti en courant prêt à parcourir les deux cents mètres qui nous séparaient de la plus proche maison ou à arrêter une voiture passant sur la route, une fois dans la cour je me suis souvenu que cette saleté de grille était toujours fermée, au lieu de tenter le tout pour le tout et d’escalader j’ai préféré revenir sur mes pas et prendre la clé dans la poche de Cruz, pour pouvoir ouvrir aux secours.
Cruz reposait sur le côté gauche, son corps formait un horrible demi-cercle, le dos courbé tel un arc sans corde, le pelvis en avant, les pieds extraordinairement convexes ; c’était un danseur de ballet monstrueux, dont la nuque arrondie et la bouche grande ouverte parachevaient l’atroce position. Jusqu’à l’extrémité de ses phalanges participait à cette contraction figée, dont on ne percevait plus l’énergie. Il était mort. Je me suis approché, rien ne me venait à l’esprit, pas même une prière.
Cruz avait rejoint les noyés du Détroit.
Le seul mouvement sur cette masse de chair, c’était la trotteuse de sa montre, qui marquait dix-huit heures quarante-trois.
Je suis resté hébété quelques minutes, agenouillé devant le corps inerte avant de reprendre mes esprits, bien sûr je ne comprenais pas, il m’a fallu des années pour essayer de comprendre la lèpre qui rongeait Cruz dans la solitude ; il m’avait aspergé avec sa mort, il m’avait offert son agonie, un présent atroce — j’ai réalisé qu’il s’était empoisonné sous mes yeux ; je suis allé me passer de l’eau sur le visage, des milliers, des millions de pensées contradictoires me vrillaient la tête, et maintenant, quoi, j’ai observé la petite bouteille sur le bureau, l’étiquette portait une tête de mort blanche sur fond rouge. J’ai tourné en rond un moment, allez, maintenant il faut agir ; j’ai récupéré le trousseau de clés de Cruz. J’ai fouillé consciencieusement les tiroirs du bureau, sans rien y découvrir d’important à part mon passeport ; j’ai ouvert le petit coffre-fort à l’aide de la clé en forme de croix, il contenait de nombreux papiers dont je n’avais que faire et près de cinq mille euros en liquide. Je devenais un voleur. J’avais de quoi vivre quelque temps à Barcelone ou ailleurs. L’argent des morts, voilà le genre de connerie que je me disais.
Bien sûr il y avait la police. J’avais laissé mes empreintes digitales partout, même sur la bouteille de poison, j’étais le roi des cons.
J’ai ramassé mes affaires, je les ai mises dans un sac de sport jaune et bleu assez ridicule aux armes du club de football de Cadix trouvé dans ma remise.
L’angoisse se faisait plus lointaine. J’ai évité de jeter un dernier regard à Cruz, j’ai longuement caressé les chiens pour leur dire au revoir, et je suis parti attendre le bus.
Un peu plus tard dans ses voyages, alors qu’il se trouve dans la ville de Bulghar, Ibn Batouta souhaite visiter le Pays des Ténèbres, dont il est question dans la légende d’Alexandre le Grand ; il renonce à s’y rendre, finalement, lorsqu’il apprend qu’il faut y aller en traîneau, tiré par d’énormes chiens, pour franchir les glaces qui l’entourent — il se contentera d’en entendre parler, d’apprendre que les commerçants de fourrures y négocient des peaux à ses mystérieux habitants, qui vivent dans la nuit complète : “après quarante jours de traversée de ce désert de glace, les voyageurs parviennent au Pays des Ténèbres. Les marchands laissent les besaces de marchandises à quelque distance de leur campement. Le lendemain, ils retournent inspecter leurs sacs et découvrent à la place de leurs effets des peaux de martes, d’écureuils et d’hermines. Si les peaux leur plaisent, ils les prennent, et sinon, ils les laissent une nuit de plus. Dans ce cas les habitants du Pays des Ténèbres augmentent la quantité de fourrures ou, s’ils ne sont pas d’accord avec les termes de l’échange, remettent en place les marchandises des voyageurs. C’est ainsi que l’on commerce au Pays des Ténèbres, et ceux qui y vont ignorent s’ils traitent avec des hommes ou des djinns, car ils ne voient jamais personne.”
J’ai quitté Algésiras avec la sensation que le monde était vide, peuplé exclusivement de fantômes qui apparaissaient la nuit pour mourir ou pour tuer, pour laisser ou prendre, sans jamais se voir ni communiquer entre eux, et dans la longue nuit d’autocar qui m’a amené jusqu’à Barcelone, ville du Destin et de la Mort, j’avais la terrible impression de traverser le Pays des Ténèbres, les vraies, les nôtres, et plus le bus avançait dans l’obscurité sur l’autoroute au milieu du désert, entre Almería et Murcie, plus l’horreur dont je venais d’être témoin s’insinuait en moi ; le visage de Cruz, humide et violet dans ses contractions, m’apparaissait parmi les éclairs des phares des camions, au milieu des reflets sur ma vitre.
Cruz était parmi les ombres, et moi aussi.
Incapable de fermer l’œil, poursuivi par les images funestes, les corps flétris par la mer et la figure de Cruz qui projetait son agonie vers moi, j’ai attendu la libération de l’aube, alors que l’autocar approchait déjà d’Alicante.