Il est cinq plombes de l’après-midi lorsque je franchis le seuil de l’hôtel Modern.
Pourquoi de l’hôtel Modern ? Ceux qui me lisent attentivement le savent déjà : j’ai trouvé, dans les poches de l’arbitre, une carte de cet établissement. Mon devoir d’investigateur est donc d’investiguer dans cet hôtel.
Je m’annonce à la caisse, la bouche en flirt, car il y a une charmante préposée de l’autre côté du comptoir.
Une blonde, avec des sourires partout et des rondeurs qui feraient rêver un pensionnat de racines carrées.
Je lui décline mon identité. Je décline en outre toute responsabilité quant aux ravages que mon charme pourrait opérer sur elle, et je lui demande si, parmi ses clients, elle n’a pas un certain Otto Graff ?
Elle me sourit que si.
Et, à la qualité de ce sourire qui n’est pas virginal, heureusement, mais engageant, je comprends que la charmante n’a pas regardé l’édition spéciale du Journal du dimanche qui s’étale à l’extrémité de son rade avec, en manchette grande comme ça, la mort de l’arbitre.
— Sa clé, je vous prie…, dis-je.
Elle se rembrunit, ce qui est dommage pour une blonde authentique.
— Pourquoi ?
Je vais rafler la pile de baveux entreposée sur le comptoir d’acajou.
— Tenez, mignonne, pendant que je fouillerai la chambre vous lirez ça, c’est passionnant. Raoul Lévy a déjà téléphoné pour acheter les droits cinématographiques.
Elle ligote le titre, fait « Oh ! », puis elle va chercher la clé de M. Graff (Otto pour les dames et son garagiste) et me la remet solennellement comme si c’était celle de la ville de Calais.
Je mate le numéro. C’est le 404.
Comme le 4 est mon chiffre bénéfique, j’augure bien de la suite des événements et je me paie une virée en ascenseur de quatre étages, sans escale, avec ravitaillement en vol.
J’arpente les couloirs ce qui me permet de croiser une riche louftingue peinte en guerre fourrée par Revillon et tenant en laisse un merveilleux pékinois renfrogné que j’adorerais pouvoir écraser à coups de talon.
Me voici au 404.
Je pénètre dans la piaule et, le seuil franchi, je m’arrête.
La chambre est vaste, un peu conventionnelle, mais confortable. Un grand lit capitonné en occupe le centre. Sur ce lit, il y a quelqu’un. Quelqu’un qui dort bruyamment, à poings fermés.
Bérurier !
Un Béru retapé, refringué, chaussé, sparadré, mercurochromé, recoiffé, pas lavé, mais presque…
Je me frotte les lampions, pour si des fois ils étaient encrassés, mais non. Pas d’erreur, c’est bien le Gros qui pionce dans le dodo d’Otto Graff.
Vous le voyez, mes amis, du mystère, on continue d’en réceptionner au point de ne plus savoir où le mettre. Si vous avez un entrepôt disponible, soyez chic : faites-moi signe…
Je glisse mon pouce et mon petit doigt entre mes lèvres, je refoule cette précieuse muqueuse qui me sert à goûter le rouge à lèvres des dames, et je siffle de toutes mes forces, à la voyou.
De quoi vous faire péter les tympans comme des boutons de jarretelle dans un cinéma. Le Gros se dresse, ahuri, congestionné, disponible, alerté !
— Hein ! Quoi ! Qu’est-ce que c’est ? J’arrive ! J’suis là ! Ne tirez pas ! J’aurai ta peau, salaud ! hurle mon camarade, descendu en flammes, alors qu’il traversait les régions confuses de son subconscient.
Puis il me reconnaît, se met à ruminer à vide et demande :
— C’qu’t’fous là ?
— C’est la question qui me brûle les lèvres, certifié-je ; par quel prodige prodigieux te retrouvé-je en cet hôtel, ô Béru, abîme d’abrutissement, toi, sur la couennerie de qui le soleil ne se couche jamais !
Il se lève posément, va au lavabo et boit une rasade de flotte.
Comme c’est la première fois que je lui vois absorber un tel breuvage, je lui demande s’il est malade.
— Un peu de fièvre, avoue-t-il, à cause de tous ces gnons…
Il revient au lit, s’assied et remonte sa cravate.
— Je suis là parce que c’est au Modern qu’est descendu ton Pauli Graff…
— Quoi ?
— J’ai bigophoné au service des hôtels… Je l’attendais. C’était une chance à courir, non ? Je crois, fait-il en toute humilité, que je m’étais vaguement assoupi.
— Si vaguement, fais-je, que les locataires de l’étage demandent leurs notes parce qu’ils se croient à Orly !
Je rigole.
— Tu t’es gouré, mon petit père. C’est pas Pauli Graff qui est descendu ici ; c’est Otto Graff, l’arbitre assassiné.
— Le petit père te crache à la figure, décrète le Gros. Si tu veux savoir, ils sont descendus ici tous les deux… Ils ont pris des chambres communicantes…
Il va à une porte voisine, l’ouvre et étend un bras souverain. Un bras de pontife.
— La v’là, mec, la turne à Pauli… Une simple porte de communication la sépare de celle-ci. Tu sors du brouillard ou quoi ?
J’en suis complètement réséda.
— Tu as fouillé ? demandé-je.
— Espère un peu, mon neveu…
— Du nouveau ?
— Des clous…
Il fait la grimace.
— Qu’as-tu, bonhomme ?
— C’est rapport à ces pompes qui me blessent. Ce sont celles d’Alfred, le coiffeur. Il me les a prêtées obligeamment pour me dépanner.
— La bonté même…, ricané-je. C’est tout ce qu’il fait pour toi, tu es sûr ?
— Il me taille les crins à l’œil.
— C’est pour ça que tu ressembles à Foujita ! Le peigne pour Monsieur, la brosse pour Madame ! Il est serviable, ton Alfred !
— Commence pas ta Paul-Émile, tranche le Gros. Aujourd’hui, je suis pas d’humeur à me faire chahuter…
J’abandonne mes sarcasmes pour inventorier la chambre d’Otto. La garde-robe contient deux costards, du linge de corps et rien d’autre…
— Puisque je te dis que j’ai déjà fait l’inspection, ronchonne le Mafflu.
Je ne réponds pas. Dans le tiroir de la table bureau, outre du papier à lettres à en-tête de l’hôtel, il y a une carte régionale affectant l’Orne, l’Eure-et-Loir, une partie de la Mayenne et de la Sarthe. Cette carte est toute neuve… Je la plie en deux et la glisse dans ma poche.
Le Gros hausse les épaules.
Je passe alors dans la piaule du Graff 2.
Sa garde-robe est nettement mieux achalandée que celle de son homonyme. Les complets ne lui font pas défaut… Je les fouille, les examine et finis par faire une constatation intéressante.
— Viens un peu par ici, Gros.
Il radine en rouscaillant et en boitillant.
— Quoi t’est-ce ?
— Regarde attentivement ces costumes et dis-moi si tu ne remarques pas quelque chose…
Il obéit, de plus en plus renfrogné. À la fin, son visage s’éclaire comme la façade d’un cinéma.
— Vu, dit-il.
Il me montre le col des fringues.
— Il y a du fond de teint à tous ses vêtements, hein ? C’est ça ?
— En effet, chapeau, t’as encore les châsses en face des trous !
— C’est pas étonnant, dit le Gros.
— Qu’est-ce qui n’est pas étonnant ?
— Qu’il y ait du fond de teint après ses cols, ce mec est artiste…
— Qu’en sais-tu ?
— J’ai téléphoné dans son bled, en Suisse. Il est artiste de music-hall, à ce qu’il paraît.
— Quel genre ?
— Ils n’ont pas pu me dire. Paraît que c’est un sauvage. Il cause à personne. Il vit tout seul quand il vit là-bas… Et puis y part en tournée…
— Pourquoi ne le disais-tu pas ?
— Parce que tu me l’avais pas demandé.
« Écoute, San-A. Aujourd’hui c’est dimanche. Au lieu de faire le clown ici, je devrais…
— La ferme ! m’écrié-je. Je pense à quelque chose…
— À quoi ?
— C’est ton expression : faire le clown… Ce mec-là travaille dans un cirque…
— À cause ?
Je lui cloque les vêtements de Pauli Graff sous le pif.
— Renifle, bonhomme… Ça sent le fauve…
— C’est pourtant vrai, admet mon très remarquable et très honorable collègue. Qu’est-ce que tu penses de tout ça, San-A. ?
— J’en pense rien encore… Mais je ne vais pas tarder à m’y mettre. Descendons, on va interviewer le personnel…
Nous sommes réunis dans le bureau du directeur de l’hôtel avec les principaux employés.
Tout le monde est très aimable, très chouette. Du moment qu’on n’a pas bousillé le client dans l’établissement, c’est le principal…
Of course, comme disent les Anglais qui parlent volontiers leur langue maternelle, c’est moi qui tiens le crachoir.
On m’a remis les cartes d’entrée des deux Graff. Sur celle d’Otto, il y a inscrit « Ingénieur ». Sur celle de Pauli, « Artiste ». Il est décidément discret sur son art, l’artiste… Que ce soit en Suisse où il réside ou à l’hôtel parisien qu’il choisit, on ne connaît rien sur sa catégorie…
— Lequel est arrivé le premier ? je questionne.
— Pauli, fait le réceptionniste.
— Longtemps avant ?
— Il est arrivé jeudi soir, et son frère samedi matin…
— Son frère ? Vous êtes sûr qu’ils sont frères ?
L’employé ajuste sa cravate impec et efface une poussière ténue sur son revers de soie.
— Oui, monsieur le commissaire, c’est du moins ce qu’a prétendu Pauli Graff…
Je suis vachement intéressé, vous le devinez, j’espère, malgré vos cervelles bouffées aux mites ?
— Ah ! Pauli Graff vous a parlé de…
— Oui. Et de la façon suivante. Il m’a expliqué que son frère allait descendre chez nous, arrivant d’Allemagne orientale. Il m’a dit qu’il serait peut-être surveillé par des gens de la police secrète de l’Allemagne communiste et que, par mesure de sécurité, il ne devrait pas lui parler. Mais il m’a demandé de leur donner à l’un et à l’autre des chambres communicantes, de manière à ce qu’ils puissent se rencontrer à l’insu des autres. C’est pourquoi ils ont respectivement la 404 et la 405…
Je commence à piger.
— Très bien. Lorsque Otto Graff est arrivé à l’hôtel, il était accompagné ?
— Oui, par deux messieurs qui ont pris des chambres au même étage…
— Leurs noms, please ?
— Un instant…
Le gars s’éloigne et Bérurier me jette un regard langoureux comme celui d’une langouste-mayonnaise. Lui aussi sent que nous tenons le bon bout…
— Monsieur le directeur, fais-je, me permettez-vous de téléphoner ?
— Mais… à votre entière disposition, monsieur le commissaire, fait le maître de céans en me désignant son tubophone.
Je compose Jasmin 06–90…
Une voix de gazelle me demande ce que je veux. Je réponds qu’il me faut dans le plus bref délai Mlle Geneviève Détail. On me conseille de ne pas quitter et, en moins de temps qu’il n’en faut à Bérurier pour faire une gaffe, ma rouquine du stade suçote des « Allô » dans mes trompes d’Eustache.
— San-Antonio, lui annoncé-je. J’ai déjà besoin de vous, cher et ravissant témoin.
— À vos ordres, commissaire !
— Pouvez-vous me rejoindre à l’hôtel Modern ? Votre taxi sera payé à l’arrivée.
— J’arrive.
Je raccroche. L’employé est déjà de retour, porteur de deux autres fiches. L’une concerne un certain Muller Ernst, né à Cottbus, Allemagne, en 1920 ; l’autre un dénommé Oschatz, né à Leipzig en 1931. L’un et l’autre, à la rubrique « profession » ont inscrit « fonctionnaire ».
— À quoi ressemblent ces messieurs ? demandé-je.
L’employé me les décrit, avec ce sens de la description, cette notation du détail qu’ont les gens de l’hostellerie.
Je pousse une légère exclamation. L’un d’eux n’est autre que la seconde victime du stade. Le ouistiti aux étiquettes décollées et à la calvitie prononcée. Celui-là c’est Muller…
— L’autre est-il rentré ? je demande.
— Non.
— Dès qu’il reviendra, prévenez-nous. Je suppose que vous n’avez pas eu de nouvelles de Pauli Graff non plus ?
— Non plus, monsieur le commissaire…
— Très bien… Je vais attendre au salon si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Une jeune femme rousse va bientôt arriver, elle me demandera. Vous me ferez signe…
— Entendu.
Je remercie ces messieurs pour leur amabilité, leur parfaite coopération et leur esprit d’initiative. Ensuite, flanqué de l’Énorme, je passe dans le grand salon.
— Tu crois que je peux enlever les pompes d’Alfred ? questionne Béru qui verdit de plus en plus. J’ai mes cors qui les supportent pas…
— Et ce sera l’évacuation de l’hôtel ? fulminé-je. La sortie en masse, avec priorité pour les femmes et les enfants ? Non !
— Alors juste les délacer, ça me délassera moi-même, ajoute-t-il, plus spirituel que tout un banquet de flics.
Je lui accorde la permission demandée, à condition toutefois qu’il laisse ses pieds sous le guéridon de marbre qui nous fait face…
Une expression d’infinie béatitude ne tarde pas à se lire sur la motte de lard rance du Gros.
— Je me demande comment Alfred peut marcher avec des godasses comme ça, admire-t-il.
— Je le sais, assuré-je.
— Ah oui ?
— Il doit faire une demi-douzaine de pointures de moins que toi, ton pote ! Tu sais, il n’y a pas de mystère que San-Antonio n’arrive à pulvériser…
Il réprime un haussement d’épaules, ayant les deux épaules luxées.
— On écluse un gorgeon pour se rebecqueter ?
— Pourquoi pas ?
J’adresse un message codé à un loufiat en vadrouille dans une veste blanche trop grande pour lui et pas assez pour un autre.
— Deux scotches, boy, please !
— Duquel ?
Le Gros prend une initiative :
— On s’en fout, ce qu’on veut c’est qu’il soye double.
Le grand salon est presque désert. Il y a un vieux monsieur complètement anglais qui lit une revue dans un coin avec l’air de pas pouvoir digérer le pébroque qu’il a avalé naguère, l’ayant, je pense, confondu avec une belon.
Au centre, deux dames d’un certain âge, belges à ne plus en pouvoir, se racontent leur repas de midi en prenant de l’Eno. Et, sur le canapé voisin, une espèce de Brésilien attend l’heure d’aller au Lido en fumant un cigare qui tient sur le pied de guerre tous les pompelards de la caserne Champerret.
Brusquement, je sens le dimanche… Je le sens à la qualité de l’air, à cette espèce d’assoupissement bizarre, de navrance inconsciente qui flotte autour des gens.
Le dimanche, c’est le jour où les hommes sentent leur mort. C’est pourquoi ils font la gu… Quelques-uns picolent pour ne pas y penser. Ils chantent Boire un petit coup c’est agréable avec des copains, comme ça, pour s’étourdir, pour reculer la fatalité qui les menace… Ou bien ils vont tuer du goujon, ou du perdreau…
— À quoi que tu penses, dis, Louis XVI ? rigole le Gros.
— Justement : à ma mort, assuré-je.
— Faut toujours que tu débloques, s’épanouit Béru.
Je lui vote un regard sincèrement admiratif.
— Tu n’y penses jamais, toi, à la mort ? je questionne.
— Moi ! T’es dingue, mon pauvre San-A. ! Pourquoi que j’y penserais à la mort, puisque je vais mourir… C’est à ce qui ne peut pas arriver que je pense… À ce dont au sujet duquel à propos de quoi on n’est pas sûr !
« La mort, ça, au moins, j’en suis sûr… Y a pas de problème.
— Tu trouves ?
— Certainly, sir !
— Ça ne t’effraie pas ?
Cette fois il a l’air franchement inquiet. Pas pour lui : pour moi.
— T’as des vapeurs ? C’est peut-être la digestion. Qu’est-ce t’as morfillé à midi ?
Puis, changeant de ton, après un effort pour se concentrer :
— Tu vois, San-A., murmure-t-il. Non, ça ne me fait pas peur de canner, au contraire, y a des moments j’espère. Ça doit être bon de se reposer, de ne plus prendre de pêches dans la frime, de ne plus être conard, de plus avoir à dire bonjour à des mecs qu’on peut pas piffer mais qu’on est obligé de le faire quand même… Dis, tu crois pas ?
Décidément nous coulons à pic dans une philosophie déprimante. Afin de surmonter ce passage à vide, nous éclusons nos scotches. Aussitôt ça se présente moins mal.
Et ça se présente même tout à fait bien, car ma rouquine du stade s’annonce au salon ! Et pardon ! Comme apparition, ça se pose là ! Elle s’est loquée en irrésistible pour retrouver son petit coquin de flic. Elle porte une robe champagne qui lui colle au derme comme son épiderme, des souliers beiges et un manteau de drap noir à col d’astrakan.
C’est du sujet présentable qu’on peut emmener partout avec soi sans rougir…
Elle me tend une main gantée de chevreau.
— Je n’espérais pas vous revoir déjà, roucoule ma vamp de Colombes…
Je n’ai pas le temps de lui garantir sur facture le ravissement dans lequel me plongent ces retrouvailles éclairs.
Un groom dépêché par le réceptionniste m’apporte un mot sur un plateau.
Je lis : « Il vient d’arriver et a demandé sa note. »
Je file, tant ma joie est grande, une pièce de un franc au messager.
— Ça, va être à nous de jouer, dis-je. Passons dans le hall…
— Pour quoi faire ? demande Geneviève Détail.
— Pour regarder passer les gens. Si vous reconnaissez l’homme du stade, celui qui a couru vers l’arbitre avant le match, faites-moi signe : je suis terriblement intelligent, je comprendrai.
Visiblement l’aventure la botte.
— Et moi ? rouscaille le Gros qui va devoir relacer ses targettes.
— Toi, tu vas te poster près de la sortie. Si besoin est, tu sautes le julot, vu ?
— Ce que c’est excitant ! fait la jolie môme.
Je plonge à yeux joints dans son décolleté généreux.
— Et ce n’est que le commencement, promets-je.
Nous n’avons pas longtemps à attendre. Dix minutes plus tard, la porte de l’ascenseur s’ouvre et un type surgit. Il porte un imperméable verdâtre et un chapeau de feutre. Ce mec-là, il se loquerait en curé ou en ballerine qu’il aurait tout de même l’air de ce qu’il est, c’est-à-dire d’un poulet.
— C’est lui ! s’exclame Geneviève.
— Lui qui ? insisté-je, car si l’exactitude est la politesse des rois, la précision est la vertu dominante des flics.
— L’homme du stade. Vous voyez : il porte un complet rayé…
— Vous êtes bien certaine ? Vous m’aviez déclaré qu’il avait le type méditerranéen, or ce monsieur fait tellement Europe centrale qu’on a envie, en le voyant, de se faire naturaliser Bolivien…
— J’en suis sûre, sûre, sûre…
Pendant cet échange de questions et d’affirmations, l’homme s’est approché de la caisse et il carme sa note avec une gravité de chef d’orchestre s’apprêtant à attaquer l’Introduction du trou vert. Un garçon d’étage lui a coltiné sa valoche : une grande manne de cuir pourvue de sangles.
Depuis la porte à tourniquet, Bérurier le Plantureux piaffe d’impatience dans les pompes trop étroites d’Alfred. Il me virgule un regard en forme de portemanteau ou de point d’interrogation (à distance, il ne m’est pas possible de préciser).
— Taxi, monsieur ? demande l’employé.
L’homme branle du chef. Le préposé bondit à l’extérieur avec son irruption de boutons dorés qui lui composent une crise d’urticaire de gala.
— Venez, fais-je à ma gosse rousse.
Je tiens à lui prouver que la plus rousse des deux n’est pas celle qu’elle croit.
Nous sortons sur les talons du quidam. Un taxi se pointe, capté par le sémaphore portable du groom. Je constate que le Gros est déjà au bord du trottoir, l’air tellement innocent qu’on lui voterait un non-lieu même s’il avait découpé sa grand-mère en rondelles.
La bagnole se range devant l’hôtel. Le groom dépose la valoche sur la galerie tandis que le nommé Oschatz (ça s’écrie mieux que ça se prononce) s’engouffre à l’intérieur du bahut…
— Gare du Nord ! dit-il au pilote avec un accent pareil à un match de tennis dans un marais.
J’adresse un regard à mon poste, le preux Béru.
Icelui rouvre la portière en force.
— Non, mon pote, fait-il au chauffeur, à la Grande Cabane… Police !
Et il ajoute à l’intention d’Oschatz (ça se prononce comme ça se tousse) :
— Pousse ton prose, tu verras Marseille !
Il ne me reste plus qu’à suivre ces messieurs au volant de ma chignole à roulettes. L’interception s’est effectuée avec le maximum de tact. Quand il le veut bien, Béru, c’est un monument de discrétion et il a tellement de doigté qu’on lui demanderait de donner un récital à Pleyel s’il était plus présentable…
— Qu’est-ce que je fais ? s’inquiète la gosse.
Elle trouve que son rôle, pour important qu’il soit, n’en est pas moins d’une trop grande brièveté. Ça ne paie pas le déplacement. Avec son bath manteau au col d’astrakan, sa robe béante et son rouge à lèvres cyclamen, elle pouvait s’attendre à mieux que ça.
— Venez avec moi si vous n’êtes pas pressée…
— J’ai toute la nuit ! gazouille-t-elle.
Vous parlez d’un appel au secours ! C’est pas du sous-entendu, c’est de la sirène de brume !
On se met à filer le bahut de Béru à travers un Paname quasi désert.
— C’est un métier passionnant que le vôtre, murmure la belle enfant.
— Extraordinaire, fais-je. Et on est payé, c’est ça le plus incroyable !
Elle sourit.
— Qu’est-ce que vous allez lui faire, à ce bonhomme ?
— Des tas de choses…
— Par exemple ?
— On va lui découper les paupières avec des ciseaux à broder et lui arracher les yeux avec des fourchettes à escargots. Pour commencer, bien entendu. Ensuite on lui percera le foie avec des aiguilles à tricoter avant de lui faire vraiment des misères…
— Charriez pas…
— Secret professionnel, tranché-je.
Je me pose la question pour de bon. En effet, qu’allons-nous faire à cet Oschatz (intraduisible en auvergnat) ? En somme, il n’a commis aucun délit…
Tout ce qu’on peut lui reprocher, c’est d’avoir connu deux hommes assassinés au cours d’un match de football… C’est maigre pour sauter quelqu’un ; surtout quelqu’un d’étranger…
Le taxi du Valeureux passe le porche de la Grande Turne et je lui emboîte le pneu. Les deux véhicules nantis de moteurs à explosion stoppent entre un car de matuches et une moto de la routière fringante comme la gagnante du Grand Prix de Diane.
Comme je coupe le contact, voilà le Phénoménal qui jaillit de son carrosse en faisant des gestes capables de foutre des cauchemars à un moulin à vent.
Je passe ma figure avenante par la portière.
— Qu’est-ce qui t’arrive, Béru ?
— Il m’arrive que cet enfoiré est mort ! brame le Mahousse.
Le chauffeur du taxi, un grand-duc élevé au sein par la nourrice du tsar, sort en vitupérant et en gesticulant en russe.
Je me catapulte vers le taxi.
La tête appuyée au montant du taxi, Oschatz semble dormir. Il est inerte, paisible, absent.
Je le secoue, il part en avant et s’écroule contre la banquette du conducteur.
— Raconte ! fais-je au Gros.
— J’sais rien. Il ne bronchait pas, il la bouclait… Il semblait réfléchir. Et puis il a pris un bonbon dans son gousset et voilà le turbin…
— Avec les bonbons à la strychnine, fais-je, c’est toujours pareil…
J’explore les poches du zig, par habitude. Effectivement, je n’y trouve que son passeport, son billet d’avion pour Berlin et des devises… Maigrichon, non ?
La môme Geneviève qui s’est ramenée regarde sans piper. Elle a du self-contrôle, bravo !
— Et de trois, dis-je. Trois mecs sont arrivés hier matin de Berlin, et ils sont tous cannés. Après ça, on viendra chanter l’air de Paris.
Je me gratte la hure avec ennui. Je suis un peu déprimé.
— Fais débarrasser le taxi, soupiré-je. Paie la course et viens me rejoindre dans mon bureau…
— Et moi ? susurre la rouquine.
Elle bat des cils, façon biche humide. Je ne peux résister à l’amorce de sourire filtrant sur ses lèvres mutines.
— Ça vous amuserait de voir comment est fichu le burlingue d’un flic ?
— Oh ! oui…
— Alors venez…
Elle vient.
Je pousse la porte de mon antre. Le bureau baigne dans le sirop triste du dimanche. Le jour agonise, tout bascule dans une sorte de grisaille tiède.
Je vais pour actionner le commutateur, mais la môme me retient le bras.
— Non, supplie-t-elle. Laissez ainsi… C’est bien…
Elle s’assied dans le vieux fauteuil tournant qui fait face à mon bureau.
— C’est ici que les criminels s’asseyent ?
— Oui.
Elle caresse les accoudoirs du siège. Ils sont polis, usés, grattés. Combien de mains se sont crispées sur ce bois ?
— Pourquoi cet homme s’est-il suicidé ? demande-t-elle avec un hochement de menton en direction de la cour.
— Il vient d’un pays où l’on tient à la discrétion au-delà de toute limite humaine…
— C’est une affaire politique ?
— J’en ai l’impression.
— Vous trouverez la vérité ?
— La vérité, dis-je, on ne la trouve pas, car elle n’existe pas…
— Enfin, la clé du mystère ?
— Je l’espère, ce serait assez dans mes façons…
Elle sent rudement bon, la gosse. Son parfum, je vous l’annonce, n’a pas été tiré au tonneau chez le droguiste du coin… Il me grimpe un peu à la coiffe.
— Vous continuez le travail, ce soir ? questionne-t-elle avec l’air d’en avoir deux.
Et, croyez-moi, elle risque bel et bien de les avoir !
Je soupire.
— Non, ça suffit pour un dimanche. Je me mets en congé jusqu’à demain.
Un silence mélodieux flotte autour de nous.
Je n’ai plus qu’à formuler ma demande, je sais qu’elle sera acceptée ; c’est couru…
— On pourrait peut-être passer la soirée ensemble, qu’en dites-vous ?
— Vous croyez ?
— Fermement…
— Eh bien, d’accord !
Pas plus duraille que ça, mes bons jules. Vous agitez le flacon avant de vous en servir et vous en prenez deux cuillerées à jeun. Si au bout de deux heures vous n’avez obtenu aucun résultat, vous recommencez l’opération.
Je me penche sur son fauteuil. Elle à l’œil qui frise. Un éclat humide met un je-ne-sais-quoi d’irrésistible sur ses lèvres.
— Vous permettez, dis-je, c’est simplement à titre expérimental.
Et je lui décerne le Grand Premier Prix de patinage artistique sur Rouge Baiser avec figures !
— Vous allez vite, murmure-t-elle après s’être oxygéné la trachée.
Ça n’a d’ailleurs pas l’air de lui déplaire.
Moi, les rousses, j’adore ça, surtout quand elles sont fausses. Et celle-là sent trop bon pour en être une vraie. Je vous parie la tour Eiffel contre une épingle de sûreté qu’elle est brune.
Oui, je vous le parie à deux contre une !
Elle noue ses bras autour de mon cou. Elle en redemande. Je lui en ressers. Cette fois, c’est le super-exploit, celui qui m’a valu le diplôme d’honneur décerné par les pêcheurs de perles. Le record de durée. Vingt mille lieues sous les mers sans remontée. Le bathyscaphe humilié ! La défaite de l’homme-grenouille !
Et sans le secours des paluches, les gars ! Mes pognes, je les emploie à autre chose. Le bas sans couture, c’est ma folie. J’ai dix doigts qui partent à la recherche d’une mine de dentelle et qui la trouvent. La main droite arrive la première ; mais comme toujours c’est la gauche qui prend les initiatives. Incident technique, j’ai un ongle qui accroche. Qu’à cela ne tienne, je le mets en roue libre, le doigt replié pour éviter les accidents.
La môme fait du ramdam. On se demande comment elle peut parler en ayant la bouche pleine. Peut-être qu’elle est ventriloque ? Tiens, ça me dirait ! Je parie que ce serait une source de délices inconnues. Ils n’ont jamais pensé à ça, les mecs de La Dolce Vita. Comme quoi on peut toujours faire mieux.
Une de mes pognes refait surface, je ne sais plus laquelle, je suis devenu ambidextre tout à coup. Elle assaille le décolleté. La garnison se rend immédiatement !
C’est la grande passionata ! Ah ! ce qu’on s’hume ! Ce qu’on se consume ! Ce qu’on s’humecte ! Ôte-toi de là que je m’humecte ! On s’affole, on batifole. Vivent les bas Machin qui font parler la jambe ! Elle en a tellement à raconter, la jambe de Geneviève.
Je suis décoré de l’ordre de la Jarretelle. Slip, slip, slip, hurrah ! La guerre des étroits n’aura pas lieu !
— Après vous s’il en reste ! fait une voix familière.
Nous nous séparons. Geneviève pousse un cri effarouché et essaie de mettre de l’ordre dans sa tenue.
Le Gravos se tient dans l’encadrement, une main sur la hanche, plus congestionné qu’un drapeau soviétique. Il a l’œil qui bredouille, le bide qui balbutie, les lèvres qui récitent, les bajoues qui épellent.
— Tu pourrais frapper avant d’entrer, fulminé-je. Tu ne vois pas que j’étais en conversation avec Mademoiselle ?
— J’ai vu.
Il part soudain d’un grand rire majestueux, copieux comme une bassine à friture.
On attend que ça se calme. Mais, vous le savez — je l’espère — le rire est plus communicatif que la blennorragie. On finit par lui emboîter la rate et c’est la grosse rigolade d’un seul coup.
On se tord les tripes ! On pouffe ! On étouffe ! On éclate !
C’est un raz de marage. On se claque les cuisses, et pas seulement les siennes. On glapit, on gémit, on pleure. C’est maladif. C’est incontrôlable.
Pour mieux se fendre le tiroir, le Gros pose les godasses d’Alfred. Il n’a pas de chaussettes, bien entendu, et la vue de ses écrase-bouses relance notre joie collective.
— Ah ! mes salauds, trépigne Béru. Mes salauds !
Le fou rire, c’est comme l’orage ; ça s’arrête aussi brusquement que c’est venu.
Tout d’un coup, nous redevenons graves comme trois papes.
— Tu as fait le nécessaire, Gros ?
— Oui. À propos, j’ai fouillé la valise du zig.
Au son de sa voix je sens qu’il a du neuf et du raisonnable à déballer.
— Et alors ?
— Regarde ce que j’ai trouvé… Tu trouves pas ça marrant, toi ?
Il me tend une grande enveloppe dans laquelle se trouve un petit opuscule aux couleurs vives.
J’examine ce dernier et je constate qu’il s’agit d’un programme de cirque. Celui du cirque Barnabu.
Sur la couverture, un ours brun, assis sur un tabouret, me regarde en serrant un énorme biberon contre lui.
Bérurier continue à développer sa pensée dans le sens de la largeur :
— Tu crois que c’est un souvenir qu’il emportait ?
Je ne réponds pas. Je feuillette le programme. Des noms faussement anglais, faussement italiens. Des noms fabriqués par des polyglottes sans imagination. Des photos aussi…
Celle d’un jongleur chinois, celle de la célèbre ménagerie, celle de l’homme-canon…
— Je sais à quoi tu as pensé en trouvant cela, assuré-je.
Bérurier fait sa violette. Il se gratte l’entrejambe par-devant et par-derrière, puis il roucoule.
— Fectivement, ça m’est venu à l’esprit. Comme Pauli Graff est artiss, en trouvant ce programme je m’ai dit…
« Seulement, s’empresse-t-il d’ajouter, il n’y a pas de Graff, là-dessus…
— Tu oublies que les gens de cirque portent des noms de numéros, si je puis dire. Les Antipod’s Brothers ; les Culbutos et consorts…
— Je sais, riposte l’Enflure, mais si tu remarques une chose, il y a la photo de tous les artiss sur le programme. Pas une ne ressemble à Pauli Graff !
Il a raison. Néanmoins, je passe une revue de détail du catalogue.
Je considère très attentivement chaque frime clichée sur le papier glacé.
Paulus, l’homme-torpille, un gros mastar puissant, avec une raie au milieu. Chi-Pa-O-Li, le jongleur chinetoque. Les Dora Sisters, trapézistes. Kid Texas, le Buffalo des Temps modernes. Katastroff, l’illusionniste. Trou et Ducutabatière, les clowns. O’Tary et son phoque saxophoniste. Durdémiches et sa cavalerie légère. Plantigrad, le montreur d’ours mal léché. Et enfin Tom Bambou, le perchiste.
Béru, qui regardait par-dessus mon épaule, soupire :
— Maldonne. Un instant, pourtant, j’ai cru que…
Quelque chose de vague, d’impondérable, de confus et d’indéterminé me ramone le cuir chevelu.
À moi aussi, ce programme de cirque « dit quelque chose ». Est-ce normal, qu’un homme comme Oschatz emportât cela dans ses bagages ? Est-ce logique qu’il eût pris soin de le glisser dans une enveloppe ?
Je vais au bigophone.
— Passez-moi l’hôtel Modern ! dis-je au standardiste.
Ma mignonne Geneviève paraît un peu déçue. L’arrivée, tout d’abord joyeuse de Béru, a tout de même changé l’atmosphère. Elle se demande si sa virée des grands-ducs c’est pour ce soir ou pour la semaine des quatre jeudis. Les bonnes femmes ne comprennent pas les préoccupations professionnelles. Il n’existe qu’une catégorie de femmes pour qui ça compte : les em…ses.
Grésillement du biniou.
Je me hâte de décrocher. Je me fais connaître et je demande si, dans la soirée d’hier, M. Pauli Graff se trouvait au Modern. On enquête, et on finit par me répondre que non. Il a quitté l’hôtel vers six heures et n’est revenu que sur les choses de deux plombes du mat’.
Je remercie. Et je demande encore si le sieur Oschatz, lui, s’y trouvait. Même réponse négative. Aux dires du personnel, il est resté absent sensiblement pendant le même laps de temps que Pauli Graff.
Lorsque je raccroche, une fine sueur perle sur les ailes de mon appendice nasal.
— Ça ne va pas ? s’inquiète Geneviève.
— Au contraire, dis-je, ça va très bien. Et si le renseignement que je vais demander s’avère positif, ça ira plus que très bien.
Je re-sonne le gars du standard. En ce dimanche finissant, lénifiant, cotonneux et néanmoins parisien, le préposé se fait plus tartir qu’un cerceau de Hula Hoop chez les Peters Sisters.
— Dites donc, mon vieux, fais-je, d’un ton engageant, voulez-vous faire une petite enquête éclair afin de pouvoir me dire si le cirque Barnabu est ou non dans la région ?
— Tout de suite, monsieur le commissaire…
J’attends. Et pour tromper l’attente, je sors de mon placard un flacon de whisky ayant échappé jusqu’à ce jour au flair de Béru et de Pinaud.
Ce petit coup de remonte-pente nous fait un bien inouï. Je suis empli d’un fol espoir. En trouvant ce programme dans la valoche d’Oschatz, peut-être que le Graisseux a mis la main sur le fil conducteur qui peut nous faire grimper jusqu’à la vérité. Qui sait ?
La sonnerie du biniou joue un pot-pourri de Dans ta main je me sens si petite, Ta joue contre la mienne et Redis-moi tes mensonges. Je décroche.
— Le cirque Barnabu est ce soir à Verneuil-sur-Avre, monsieur le commissaire, m’annonce le prince du standard.
Je lui réponds « Merci Mathieu » ; il me dit qu’il s’appelle « Lardin », je lui affirme qu’il n’y a pas de mal et nous nous suspendons à nos fourches respectives.
— Alors ? s’inquiète le Puissant.
— Alors le cirque est bel et bien dans la région, mon gros loup. Verneuil… Soit à une centaine de bornes de Pantruche…
— On y va ? demande l’Écraseur de pifs en agitant ses doigts de pied.
— On y va !
— Moi aussi ? demande Geneviève.
— Vous aussi !
Le dirai-je ? Nous éprouvons, tous trois, une joie enfantine à l’idée d’aller au cirque. Cela fait des années que, personnellement, la chose ne m’est point arrivée. Je retrouve, au vestiaire, intacte, mon âme de môme…
Je me souviens d’autrefois, quand Félicie m’emmenait… À la sortie, j’avais sommeil, mais mes yeux émerveillés conservaient la féerie du spectacle. Sur la place du pays flottait un remugle de fauves et je frissonnais en passant devant les roulottes mystérieuses qui, alors que je gagnais mon lit, s’apprêtaient à filer plus loin, pour émerveiller d’autres enfants…
Il est huit plombes et des poussières lorsque ma limousine stoppe en bordure du Champ-de-Mars de Verneuil, où s’érige le chapiteau bleu du cirque Barnabu. Les caravanes des artistes s’alignent le long de l’avenue comme un monstrueux reptile bleu qui aurait été tronçonné (mon tronçon, nos voleurs) par un couteau géant.
Il y a des guirlandes lumineuses ; de la musique graillonneuse vomie par des pick-up, des barrissements de lions, des mugissements de tigres, des miaulements d’éléphants et ce cri particulier des otaries qu’on gave de poissons et qui crient « cétacés ».
La foule de Verneuil, endimanchée, et ayant raison de l’être puisqu’on est dimanche jusqu’à minuit inclus, la foule de Verneuil-sur-Avre, répété-je, se dirige vers le temple du crottin en un flot compact. Elle se coagule devant la caisse, se bouscule devant l’entrée et plonge, goulue, ardente, émue, déjà extasiée, presque conquise, réceptive en tout cas, dans cette arène grondante, lumineuse et puant la cage pas balayée.
Là, des demoiselles habillées en girls les réceptionnent, les draguent, les convoient, les installent avec des airs d’en avoir deux. Et, effectivement, elles en ont deux, ces demoiselles. Premièrement parce qu’elles sont mariées ; deuxièmement, parce que, tout à l’heure, nous les retrouverons sur la piste, dépouillées de leur uniforme, en train d’exécuter un numéro tout ce qu’il y a de costaud…
Nous faisons la queue avec le reste des badauds. Je prends trois baignoires (le mot épouvante le Gros) et je nous laisse placer. Tandis que nous nous installons en bordure de piste pour être bien certains de ne pas rater la distribution de crottin, je demande à la placeuse (une brune piquante) quand va commencer la représentation. Elle me répond que c’est imminent. En effet, là-haut, dans sa loggia enguirlandée, l’orchestre s’installe. Un musico minuscule dans un uniforme blanc à brandebourgs bleus (est-il besoin de vous préciser que le bleu est la couleur du cirque Barnabu ?) est déjà en train de s’insérer dans les tentacules dorés de l’hélicon-basse. Des instruments pareils, il n’y a plus que dans les cirques ou les orchestres anglais qu’on en trouve. Ils ressemblent à des alambics. De fait, ils distillent. Pas exactement de la musique, mais de grosses incongruités semblant issues d’une vessie pétomane.
Le petit homme fait trois ou quatre monstrueux pets avec son instrument, resserre deux écrous, change une bille, vérifie les soupapes et, satisfait, ayant constaté que tout est paré à bord de sa caravelle, il se met à lire Paris Turf.
Ses collègues radinent en file indienne. La flûte : un solide mastar aux épaules de déménageur, fait des haltères avec son instrument. La grosse caisse donne le la. Le trombone reste en coulisse ; le basson se dresse sur la pointe des pinceaux ; l’accordéon amidonne son instrument… bref, ces musicos ambulants se préparent à la fiesta.
Béru se penche à mon oreille.
— Et si que, des fois, ton mec faisait partie de la clique ? Un musico, c’est un artiss, non ?
— J’y pensais, assuré-je. Mais je peux t’affirmer qu’il n’est pas là…
— Dommage…
Saisi d’une idée, je me dresse.
— Excusez-moi deux minutes, les enfants…
Et voilà San-Antonio parti. Je sors du cirque et je demande au nain qui vend les programmes où se trouve la caravane directoriale.
Il me dit que c’est la première bagnole, tout de suite après la caisse. Il m’apprend, par la même occase, que le directeur du cirque Barnabu s’appelle Barnabu ; ce qui est une étrange coïncidence, vous l’admettrez !
Je constate qu’il y a de la lumière dans la crèche roulante du diro. Je gravis les quatre marches recouvertes de velours bleu et j’accède à une espèce de minuscule véranda garnie de plantes vertes.
Je toque à la lourde.
Comme un toc-toc à une porte est international, le zig, à l’intérieur, ne sait en quelle langue me crier d’entrer. Il hésite, puis, se souvenant qu’il est actuellement en France, il gueule « Come in » d’une voix de stentor (et de stentor anglais, les plus stentors de tous).
J’obéis.
Mister Barnabu ne faillit pas à la tradition. C’est le directeur de cirque dans toute sa splendeur. Jugez-en. Il porte un smoking blanc un peu taché avec un bleuet à la boutonnière ; une chemise bleue et un lacet noir en guise de nœud papillon. Il est coiffé d’un chapeau de cow-boy noir et il fume un cigare gros comme le tronc d’un palétuvier.
Naturellement, il a le teint cuivré, le regard sombre, les lèvres épaisses. Il a du ventre, quarante piges sonnées à toute volée, et une certaine satisfaction d’être.
— Quoi ? tète-t-il en me défrimant.
Sa taule est impec. Une caravane comme ça, je veux bien l’utiliser pour une de mes nombreuses lunes de miel. C’est une bonbonnière. Confort ultra-moderne, luxe tapageur mais coûteux, fauteuils pullman, tapis d’Orient, bar et tout…
— Ce qu’il y a ? m’aboie Barnabu.
Un psychologue.
Avant de m’avoir vu, il m’a crié d’entrer en anglais. Mais maintenant il sait que je suis français jusqu’au bout des choses (je veux dire des ongles).
Je referme la porte soigneusement. La caravane est divisée en deux parties. Salon-chambre, avec une caravane commak, les chiens peuvent aboyer, elle passe ! Depuis la chambre, j’entends fredonner une nana. C’est la belle vie pour Barnabu. Son usine à sauts périlleux doit lui rapporter un chouette paxon.
Avec ce qu’il ratisse aux ploucs de province, il doit s’offrir des hivers charmeurs dans des coins baignés par la Méditerranée !
— Eh ben, quoi ? me dit-il avec une courtoisie qui met à l’aise.
— Eh ben, voilà, fais-je en jetant ma carte sur la table, près de son verre de scotch…
Il l’examine, comme si c’était un accessoire qui me sert à exécuter un numéro inconnu. En fait, c’est un peu ça. Je réalise alors une chose. M. Barnabu, comme tous les directeurs de cirques, ne sait pas lire.
Il y a des bidets à musique, des Frigidaire, et l’air climatisé dans les caravanes, mais pas d’école.
— Et alors ? bougonne-t-il.
Je reprends ma bille (celle qui figure sur la carte) et, tapotant l’inscription portée en travers du carton j’annonce :
— P-O : PO ; L–I : LI ; C-E : CE. POLICE… vous comprenez ?
Son attitude change un peu. Il n’est pas impressionné, ni même soucieux, simplement agacé. Il aime si peu les perdreaux, Barnabu, que de la fumaga lui sort du naze lorsque l’un d’eux se trouve à moins d’un mètre de sa chaîne de montre.
— Je paie mes impôts et tous mes gars sont en règle, déclare-t-il.
Il parle précisément de ce qui cloche dans son entreprise. Le fisc, c’est le cadet de ses soucis, et le casier de son personnel n’en est que le cousin issu de germain.
— J’en suis persuadé, fais-je. Aussi est-ce un simple, un petit, un minuscule renseignement que je viens vous demander…
Il chope sa bouteille de Black et Blanc et se sert une rasade pour grande personne.
— Je vous écoute !
— Pauli Graff, vous avez ça dans votre ménagerie, monsieur Barnabu ?
Il ne sourcille pas. Une légère ride traverse son front dans le sens est-ouest. Il boit et murmure :
— Comment vous dites ?
— Pauli Graff, sujet d’origine allemande naturalisé Suisse, ça vous dit quelque chose ? Un artiste. Il paraîtrait qu’il travaille chez vous !
— Où avez-vous pris ça, mon vieux ?
— On me l’a dit !
— Eh ben ! on s’est foutu le doigt dans l’œil. C’est tout ce qu’il y a pour votre service ?
J’avoue que rarement j’ai été expédié aussi rapidos. Il ne sait peut-être pas lire, Barnabu, mais il sait parler.
Une ravissante pépée, bronzée comme du chocolat et paradoxalement vêtue d’un déshabillé aux couleurs du cirque, fait son entrée. Elle ne me regarde même pas, elle vient saisir le glass de Barnabu et en siffle une gorgée.
Elle a des cheveux d’ébène, un rouge à lèvres écarlate, des jambes qui foutraient la tremblante à un manège de chevaux de bois et des anneaux d’or aux oreilles.
Ça me casse un peu les nougats de partir ainsi. J’aime bien, en général, avoir le mot de la fin…
— Monsieur Barnabu, je m’excuse d’insister, mais…
— Faut pas vous excuser, dit-il paisiblement, mais vous avez tort. Je connais pas le gars que vous dites, voilà tout… Vous permettez, je vais avoir ma comptabilité à faire…
— Vous devez mieux connaître les chiffres que les lettres, dis-je sans sourciller.
Il pâlit sous son hâle. Mais la réplique le laisse sans ressource. J’enchaîne :
— Il se peut que l’homme auquel je m’intéresse se soit fait engager sous un autre nom. Voici sa photo.
Je produis l’image figurant sur le passeport de Pauli Graff. Image que le labo a reproduite en l’agrandissant.
Il y jette un coup d’œil qui, montre en main, n’excède pas un millième de seconde.
— Jamais vu, vous devriez chercher ailleurs…
— Entendu.
Je glisse un regard vaseliné à la fille noire qui ondule du postère à vous en faire tirer la langue long comme un tapis d’église.
Après quoi, je dis « Au revoir, m’sieur-dame », puisqu’aussi bien j’ai affaire à un monsieur et à une dame sauf contre-indication.
Une fois dehors, je respire à pleins soufflets l’air de la noye. Sous le chapiteau le spectacle a commencé. Le jongleur chinetoque, probable ? Je reconnais ça à la musique pour soupière en folie.
Son service à vaisselle, il se le fait tourner au bout d’une canne à pêche, Chi-Pa-O-Li. Ce qui n’empêche pas sa bergère de le lui briser sur la natte quand il rentre chlass !
Avant de regagner ma place, je musarde le long des roulottes. Leurs fenêtres sont ouvertes et des postes à transistors ronflent à tout va, distillant du sirop aux artistes sur le pied de piste !
Malgré l’assurance formelle donnée par Barnabu qui nie employer Pauli Graff, je sens comme du mystère dans ce cirque pimpant installé en rond sur le champ de foire d’une charmante localité françouaise.
Pas exactement du mystère. Non, c’est plus timide, plus vague, plus captivant. Une sorte d’espèce de douce angoisse, un peu soyeuse comme du papier hygiénique[10].
Un esprit aussi curieux que celui de l’estimable San-Antonio se doit de filer un coup de périscope à l’intérieur de ces caravanes. Il n’y manque pas.
Ça me permet de mater les baths donzelles dans des tenues supra-légères et des attitudes suggestives. C’est toujours bon à enregistrer. Ce que j’éprouve pour les sœurs, c’est kif-kif la passion d’un Harpagon pour l’artiche.
Il me semble que plus j’en aurai eu dans ma vie, plus celle-ci sera justifiée. La formule Castor, quoi ! Toute une esthétique basée sur l’appendice caudal.
C’est simple, de bon ton ; ça ne mange pas de pain et ça fait plaisir à ses partenaires.
Ce que je peux apercevoir, dans ces décors mobiles, comme fanfreluches : statues de plâtre, poupées de canapé, trophées de bazar… Un vrai musée de la pacotille. Un festival de bimbeloterie. L’Himalaya du hideux !
Dans une caravane, un petit chien respire la douceur normande à la fenêtre. C’est un abominable roquet noir et blanc, de race indéterminée. Il a les oreilles pendantes, la queue droite, les yeux malins.
Comme je parle couramment le corniaud, je lui fais :
— Mff, mff !
Il me répond :
— Oua-Oua, car, en revanche, il connaît l’homme par cœur.
J’avance la main, il avance la tête. On s’exprime de la sorte une sympathie mutuelle comme le pari du même nom.
En caressant le toutou, je coule mon regard X 23 (celui des grandes occasions) par la fenêtre. À l’intérieur de la roulotte, un grand type un peu roux se passe du fond de teint devant une table à maquillage. Sur cette table, mon œil de lynx avise une photographie dans un cadre en coquillages coloriés. J’éprouve un petit pincement au battant. Le portrait qui me dévisage calmement depuis de cadre, je suis certain de l’avoir vu quelque part. C’est celui d’une grosse dame plantureuse, affublée d’un monumental chignon sur le haut du dôme.
Je cherche à toute vibure dans ma mémoire. Il n’y a pas longtemps que j’ai vu, non pas la dame elle-même, mais sa photo… Mon tiroir aux souvenirs est en pleine effervescence. Je le vide sur la carpette afin de mieux pouvoir trier. Et le déclic s’opère. D’un seul coup d’un seul je mets le doigt dessus. Cette photo, elle se trouvait, en format réduit, dans le porte-cartes de Pauli Graff. Oui, par d’erreur. Cette grosse dame teutonne, bien nourrie, bien placide, c’est sûrement la sienne. Du coup je m’intéresse bigrement à l’occupant de la caravane. Se sentant observé, il se retourne. Ce n’est pas Pauli.
— Il est mignon, votre toutou, dis-je en souriant, il s’appelle comment ?
— Was ? demande le rouquin.
Il ne spreken pas le français.
Je lui décerne, à l’unanimité de mon jury privé plus une voix, un sourire d’honneur ; j’octroie une ultime caresse au médor, et je me décide enfin à retourner auprès de mes compagnons.
Je suis pensif. Pascal, à côté de mézigue, c’est pas grand-chose, plus rien du tout.
Donc, mon flair infaillible n’a pas failli. Et celui du très stupide Béru non plus. Pauli Graff a bel et bien des attaches avec le cirque Barnabu.
À suivre !
À suivre de près.
De très près…
— Quoi de neuf ? demande le Gros, alors que sur la piste, une brave otarie qui n’a jamais rien demandé à personne, pas même du poisson séché, joue au xylophone le menuet de Boccherini.
— Du neuf ! riposté-je, avec l’air de lui faire croire qu’il y a un air à prendre pour avoir l’air d’en avoir un.
La gosse Geneviève, plus splendide que jamais, avec ses seins qui vous accusent et ses lèvres qui vous promettent des trucs, ne se tient plus.
— Racontez-nous !
Je les mets au parfum de ma découverte. Le Gros (qui a posé ses pompes, ou plutôt celles d’Alfred ; mais on ne s’en rend pas compte because l’odeur très présente de la ménagerie) ; le Gros, dis-je, après avoir refermé cette parenthèse pour que vous ne preniez pas de pleurésie, le Gros, donc, jubile. On fêterait un jubilé qu’il ne jubilerait pas davantage.
— Qui qu’a mis dans le mille avec le cirque ! brame-t-il en croisant ses jambes.
— Ta bouche, B.B. ! enjoins-je, le public va croire que c’est l’otarie qui fait des fausses notes et il va demander qu’on le rembourse !
J’ajoute :
— D’ailleurs j’ai un indice, mais rien de plus. L’occupant de la roulotte n’est pas Pauli Graff.
— C’est peut-être pas lui, hé, patate ! Mais du moment qu’il a le portrait de sa vioque, c’est qu’il le connaît, songe !
Il susurre :
— Qu’est-ce qu’on branle à mater ce veau marin au lieu d’aller faire du cirque dans la roulotte que tu causes ?
— Patience !
— À trop attendre on finit par être marron.
— Surtout que tu es déjà jaune !
Il se renfrogne et, me tirant par la manche, murmure :
— Finis tes incinérations devant le monde…
Je m’occupe du monde en question. Un monde avec deux hémisphères comme je les aime et des pôles en relief pour qu’il n’y ait pas gourance chez les explorateurs.
L’otarie nationale a fini son numéro. Elle a droit à un hareng saur et sort à son tour. Bérurier me montre le départ de l’animal et me dit, car il parle l’anglais comme Per Emmer !
— On peut dire que le veau-marin go !
Venant de lui, une telle marque d’esprit, alliant à la fois une maîtrise absolue de la langue de Shakespeare et une connaissance rigoureuse de l’histoire franco-italienne, une telle marque d’esprit, répété-je, m’abasourdit.
Là-dessus l’orchestre attaque une célèbre marche américaine sur laquelle des paroliers français ont composé un texte interdit aux premières communiantes bien qu’il y soit question de petit doigt.
Et les clowns font leur entrée.
Trou et Ducutabatière composent un tandem intéressant. L’un est en auguste, l’autre en maillot pailleté.
Le premier est grand, le plus petit l’est beaucoup moins. Il y en a un qui joue de la cornemuse à moustache et un autre qui se sert en virtuose de la xérophtalmie baveuse.
C’est pittoresque sans être intéressant, grotesque sans être marrant.
Bien entendu, Béru se poire de tous ses chicots. Il est comme qui dirait dans son élément. Le « Comment vas-tu yau-de-poêle », ça le connaît ; c’est sa Bible ! Il en mange autant que du pain, de cette nourriture-là. Il en reprend ! Il finit le plat !
Les deux clowns se cassent leurs instruments sur la tête et le nez énorme de l’auguste vient de s’allumer.
Il a en outre une touffe de tifs qui se dressent à la verticale. Béru s’étouffe. Il se libère. Il coule comme un brie en pleine Brie à midi un 14 Juillet. Il dit que c’est drôle ! Il le croit ! Il préfère ça à Claudel, et il n’a peut-être pas tort.
Ça le captive davantage que les popotins de la commère !
Le clown au maillot pailleté se tire un moment dans la coulisse et revient, avec au poing, un volatile du genre rapace. Il explique à son auguste le geste auguste du veneur. Le zoizeau, entièrement en peau de lapin, bat des ailes.
— C’t’un faux faucon, hein ? interroge Béru, candide.
— Oui, contrairement à toi qui en es un vrai vrai…
Je la boucle soudain.
— Oh ! mais dis voir, murmuré-je.
— Oui, baron ?
— L’auguste ?
— Eh bien ?
— C’est le mec que j’ai aperçu tout à l’heure dans la caravane à la photo…
— Tu es certain ?
Je mate sérieusement le clown. Pas d’erreur, c’est bien le rouquin qui se passait du fond de teint… Du reste je me rappelle avoir aperçu son nez sur la coiffeuse. De loin, je l’avais pris pour une espèce de pomme rouge.
Bérurier ne rit plus des facéties sinistres de ces messieurs. Il semble infiniment professionnel, tout à coup.
— Dis donc, San-A., murmure-t-il.
— Pas la peine de paumer ta belle salive, mon petit rat, lui fais-je.
Car, en même temps que lui, pour ne pas dire simultanément, j’ai vu ce qu’il a vu, compris ce qu’il a compris…
— L’autre, le clown au maillot pailleté, c’est notre homme, hein ?
— T’es meilleur juge que moi, puisque toi tu as vu Pauli en chair et en os, objecte Béru, déférent comme il devrait toujours l’être avec un supérieur de ma qualité.
« En tout cas, se hâte-t-il de déclarer, si je me fie à la photo et que je fais extraction de son maquillage, je suis t’obligé de convenir que…
— Filons, soufflé-je.
Les deux gugusses sont en train d’installer un matériel compliqué qui, dans un instant s’écroulera, provoquant l’hilarité du bon peuple.
Nous profitons de ce qu’ils sont occupés pour nous esbigner, l’Enflure et moi.
Je conseille à Geneviève de nous attendre et de faire bravo comme trois afin qu’un éventuel applaudimètre ne décèle pas notre absence…
— Ça ne vous plaît pas ? demande le nain à l’entrée. C’est pourtant les rois du rire…
— Justement, ça heurte nos sentiments républicains, dis-je.
Des nuages malades se sont amoncelés dans le ciel ; du reste où pourraient-ils bien s’amonceler, les pauvres ! Et la nuit est opaque comme un œuf[11].
On entend braire les chacals et bérurier les hippopotames. Je guide le Mahousse jusqu’à la caravane des clowns. Elle est fermée à clé. Qu’à cela ne tienne !
Le toutou, si gentil lorsqu’il a la truffe à la fenêtre, fait un foin de tous les diables. Il prétend même nous choper les moltbocks. Mon pote lui virgule un coup de tatane, mais c’est Béru qui pousse un cri. En effet, il est sorti en chaussettes et les targettes du coiffeur sont restées dans la loge.
— Je m’ai retourné l’avant-dernier orteil, brame-t-il, çui qu’à un ongle incarnat !
Il n’a pas le temps de commenter plus avant. Le médor ambulant vient de lui bondir aux noix et lui mord la soute à bagages. C’t’un vicelard, ce chien, moi je vous le dis.
Béru essaie de lui faire lâcher prise, mais je suis obligé d’intervenir. Heureusement que j’ai la technique pour maîtriser un clébard. C’est un vétérinaire de mes aminches qui m’a appris. Je chope une cravate qui traîne sur un dossier de chaise. Je l’entortille prestement autour du museau du chien et je fais un nœud. À noter que cette recette n’est pas valable pour les boxers.
Ayant le clapoir bloqué, le roquet ne peut plus achever le fignedé du Gros. Je roule l’animal dans une couverture et je le colle dans un placard.
— On n’y voit pas lerche, soupire Béru qui panse ses blessures.
— Je préfère attendre ces bons amis dans l’obscurité. Comme ça, s’ils ont le hoquet, ça le leur guérira.
Du moment qu’on fait appel à l’esprit farceur de ce bon Béru, on est sûr d’être entendu.
Nous nous asseyons donc dans deux fauteuils, de chaque côté de l’entrée, et nous attendons.
Les flonflons de l’orchestre nous parviennent, coupés de temps à autre par le rugissement des chevaux ou le hululement de l’autruche.
Et puis un bruit grondant, tumultueux, monte dans la paix du soir. Le populo salue ce monument d’humour que constituent Trou et Ducutabatière. Il applaudit, le populo. Il se fait éclater les ampoules des pognes ; il est là pour ça ; il a payé pour…
Quelques instants passent, nous les regardons s’éloigner dans le néant, et un bruit de voix, assez proche, retentit.
On cause allemand dans le secteur. Un double pas sur les marches du perron. La porte s’ouvre. Une main blafarde de clown actionne le commutateur.
Les deux rois du rire entrent. C’est seulement au moment de relourder qu’ils nous découvrent.
Ils ont beau avoir trois centimètres de fond de teint sur la peau, on assiste à la transformation de leurs bouilles.
Ils pâlissent sous le plâtre, les chéris. Pauli Graff surtout, car il me reconnaît et cette visite a, pour lui, une signification particulière…
Il esquisse un projet de mouvement de fuite. Mais le Gros, vous le connaissez ? L’œil du lézard et la promptitude de la langue de caméléon. En moins de temps qu’il n’en faut à un gardien de la paix pour démontrer que l’homme n’est pas toujours un roseau pensant, il a cloqué un coup de genou dans les bibelots de famille de Graff.
Icelui part à dame. Il bascule sur la coiffeuse qui s’écroule avec son chargement de fards et de crèmes, de lotions et de poudres. Trop Pauli pour être au net ! On dirait qu’il a fait dodo dans la poubelle à Béru, m’sieur Graff. Son pote le rouquinos bondit à un placard qu’il ouvre vite fait. À l’intérieur dudit placard, il y a un râtelier. Le gars qui l’a confectionné s’y entendait en prothèse. C’est un râtelier d’armes on ne peut mieux fourni. Le pistolet domine. Le Van Gogh à deux pattes empoigne un gros calibre pour mastar.
Quand on a vidé le chargeur de cet engin, on a une foulure du poignet. Et quand on l’a dans la viande, le chargeur en question, on a droit à un ticket de priorité pour le Père-Lachaise.
Heureusement que le gars San-Antonio a des réflexes. J’ai déjà défouraillé et je lui balance le potage à tout va. Because dans un éclair j’ai tout pigé. Et j’ai pigé parce que dans le placard, outre les armes, il y a une tenue complète de Buffalo Bill. Ce mec fait un double numéro, comme cela est courant dans les cirques. Il est à la fois clown et tireur d’élite.
Sa main qui tenait le pétard pend maintenant le long de son corps, sanglante, brisée.
Le revolver gît sur le plancher.
Je montre ma propre arme à ces messieurs.
— Du calme ! fais-je, sinon le rodéo continue ; je ne suis pas Buffalo Bill, mais je sais néanmoins presser une détente.
J’adresse un signe à Béru. Il comprend. C’est le genre de mec qui pige tout. Il se penche sur Graff et lui passe les menottes. Ensuite de quoi il désigne un tabouret à son partenaire et se met en devoir — c’en est un — de lui faire un garrot pour arrêter l’hémorragie.
Lorsqu’il a terminé, je lui dis :
— Gros, va prévenir M. l’agent du coin, doit y en avoir un près de la ménagerie, les animaux s’attirent ! Dis-lui d’envoyer dare-dare une ambulance et un panier à salade… Je t’attends…
Béru rompt, et rit et, rond, à petits pas, s’en vont !
Il réapparaît presque aussitôt.
— J’sus t’en chaussettes…, fait-il. Tu permets ?
Il avait repéré, le bougre, l’objet de sa convoitise : une paire de tatanes de clown longues de quatre-vingts centimètres. Il les chausse voluptueusement.
— C’t’un délice pour mes cors, assure-t-il. Tu peux pas savoir.
Et il s’éloigne de la démarche d’un skieur remontant une pente, ses skis aux pieds, sans remonte-pente.
Je me tourne alors vers Pauli.
— À nous deux, cher roi du rire, fais-je, essayez de ne pas me faire chialer.
C’est la première fois que j’ai comme inculpé un gugusse, les gars. On les verra toutes, cette saison !
Si ça m’incommode un peu d’interroger un clown ayant sa tenue de travail, lui, ça lui colle carrément des complexes.
Il regarde son partenaire, le rouquin. Le pif du mec reste allumé. Ma parole, y aurait un court-jus dans sa centrale que ça ne me surprendrait pas. Il fait la grimace, because la blessure à son bras, et croyez-moi, une grimace de souffrance, derrière le grand rire idiot peinturluré sur sa frime, ça fait nettement sinistre.
— Vous parlez, Pauli, ou s’il faut vous mettre en verve ?
Il ne répond rien. Un instant — très bref — je suis pris d’un doute. Peut-être ne comprend-il pas le français ? Mais je me souviens de son numéro. Il maniait notre langue aussi bien que tout un chacun né et élevé à Romorantin.
— C’est votre petit camarade qui a descendu votre frangin l’arbitre, dis-je.
— Oh ! non ! s’écrie-t-il, pathétique.
C’est si spontané, si véhément, que je le crois. Il se fout à chialer. Ses larmes ruissellent dans le plâtras enduisant sa pauvre gueule lugubre. Les Larmes d’un clown ! un roman vécu, en vente dans toutes les bonnes épiceries, avec, en prime, un paquet de Duralex…
— Alors ?
Il se tourne vers son pote blessé. Je sens que c’est la présence de ce dernier qui l’intimide. Il s’affalerait bien, tant son émotion est vive, mais pas devant un témoin ; pas devant son complice.
La nuit est lourde comme la débilité mentale d’un brigadier-chef. Quelque part, dans la touffeur des arbres, monte le mugissement d’un condor ou l’aboiement d’un boa.
La musique du cirque joue du Strauss. Probable que c’est le numéro des trapézistes qui passe en ce moment.
Retour du gars Béru avec ses pompes à changement de vitesse.
— Ça y est, dit-il. J’ai fait le nécessaire…
— Merci, ça n’était pas superflu…
Je lui désigne le blessé.
— Emmène-le au bar, et offre-lui un cognac en attendant l’arrivée de l’ambulance…
L’Obèse va pour objecter, mais je lui fais parvenir mon regard dominateur 82 ter et il s’empresse d’y mettre un cadenas de sécurité.
Lorsque l’auguste partenaire de Pauli Graff n’est plus là, l’atmosphère change.
On se sent instantanément plus léger. Et moi, San-Antonio, moi qui vous ai compris, je peux vous dire que je hume la raison profonde, secrète, ferrugineuse et vaso-vasculaire de ce changement. Mon sens aigu de la psychologie, ma notion absolue de l’humain, mon don d’introspection bilatérale avec eau chaude et froide et vue sur l’amer me rendent perceptible le distinguo fondamental. Pauli Graff n’a pas tué ; son camarade (au fait lequel est Trou, dans l’association ; lequel est Ducutabatière ?) lui, a commis un meurtre.
Et je pige. Je pige que c’en est kif-kif un programme de vulgarisation sur la reproduction du noyau de cerise à la télé.
L’auguste, alias Buffalo Bill, n’a pas flingué Otto, mais son garde du corps…
C’était lui le faux journaliste qui tira depuis la plate-forme de la tribune d’en face !
Je pose la question, sèchement, à Pauli. Et il dit ya, ce qui en français veut dire oui, en anglais no, et à Tahiti peut-être.
— Mon cher, fais-je, les crimes politiques sont parfois pardonnés. Vous devriez vous mettre à table. De toute façon, nous apprendrons la vérité un jour au l’autre, vous le savez bien ?
Il le sait bien. Il ne demande qu’à jacter, je vous le répète. C’est le genre de truc qu’un flic émérite devine, flaire et renifle.
Ne nous cassez pas le chou si je fais dans le synonyme : je sais que vous avez un vocabulaire réduit, alors j’essaie de me mettre à votre portée, comme disait une chienne de mes relations.
— C’est toute une histoire, murmure Pauli.
— Justement, je les adore…
— Une histoire qui est aussi l’Histoire tout court, continue-t-il, avec un accent germanique qu’aucun Italien n’a jamais eu.
Je le laisse se concentrer. Il promène le dos de sa paluche sur son visage plâtreux. Il a un sourcil en accent circonflexe et un autre en point virgule. Des traits verticaux sur les paupières donnent à son regard un je-ne-sais-quoi de diabolique…
— En 1940, mon frère Otto était sous-officier dans la Wehrmacht.
— Bravo, et à part ça ?
— Il a fait la campagne de France…
— Tout le plaisir a été pour nous, dis-je.
Mais j’ai tort de persifler, ça le trouble. Alors je me fais un nœud coulant à la menteuse et j’esgourde la suite…
— En juin, il commandait une patrouille de reconnaissance dans la région de Rambouillet. Et il a eu un accrochage avec un petit convoi français qui fuyait vers le sud…
Il se tait, hésite. Je l’encourage.
— Continuez…
— À l’issue de cet engagement, le convoi français a été neutralisé, mais mon frère avait perdu les six hommes qu’il commandait et se retrouvait seul survivant…
— Un coup de veine !
— Oui…
— Il s’apprêtait à rebrousser chemin pour rejoindre ses positions lorsqu’il eut l’idée de fouiller les voitures françaises en déroute. Il trouva dans l’une d’elles un coffre de fer scellé par la Banque de France. Otto fit sauter la serrure du coffre. Il constata alors que celui-ci était empli de lingots d’or. Il y en avait pour des millions et des millions de l’époque.
Je commence à finir par commencer à comprendre, les gars.
— Et alors, cher ami ?
— Mon frère était à motocyclette. Il ne pouvait pas changer le coffre sur sa machine. D’autre part, les voitures françaises étaient hors d’usage… Alors, il cacha le coffre…
— Où ?
Pauli hausse ses épaules pailletées…
— Je n’en sais rien… Lorsqu’il eut caché le trésor, il regagna les lignes allemandes…
Pauli se tait ; le plus duraille du récit reste à bonnir. Je l’aide un brin.
— Et il n’a rien dit. Il a pensé que s’il revenait de la guerre ça serait chouette de retrouver une tirelire commak, non ?
— C’est un peu ça, reconnaît Graff.
— Ça l’est même beaucoup…
Le clown soupire et hoche sa tronche blême.
— La guerre a continué pour lui. Il a été envoyé, plus tard, sur le front russe où il a était fait prisonnier… On l’a relâché en 54 seulement. Seulement il se trouvait en Allemagne orientale, vous comprenez ? Il ne pouvait pas venir en France…
— Je vois… Il attendait son heure ?
— Oui.
— La suite, mon vieux, je tire la langue !
— Otto était passionné de football. Ancien international, il s’est, à son retour d’URSS, remis à ce sport comme entraîneur, puis comme arbitre. Il espérait qu’un jour cela lui fournirait l’occasion de franchir le rideau de fer. Et il avait vu juste. Ce jour est arrivé… Seulement…
— Seulement, poursuis-je, on lui a mis deux anges gardiens aux talons ?
— Exactement…
— Otto m’avait prévenu de sa prochaine venue en France. Par un hasard extraordinaire, mon cirque se trouvait dans la région parisienne… J’ai pris une chambre voisine de son hôtel, au Modern…
— Je sais…
— Et c’est la nuit dernière qu’il m’a mis au courant de l’histoire du trésor… Il fallait avant de s’en occuper qu’il sème ceux qui le surveillaient. Nous avons échafaudé un plan lui permettant de quitter le stade sans ses mentors, seulement ceux-ci ont flairé du louche… Ou bien ils se sont aperçus de quelque chose et, juste avant que la partie ne commence, l’un d’eux est allé parler à mon frère, sur le terrain. J’ignore ce qu’il lui a dit. Mais Otto semblait très abattu. Il m’a adressé de loin un geste dont nous étions convenus et qui signifiait : tout est fichu, annulons le plan… J’ai vu rouge. J’étais assisté de Standley, mon partenaire. Il…
— Vu. Il a torché l’un des deux bonshommes que vous aviez vous-même filé et donc repéré dans la tribune. Le Buffalo Bill ne tire pas seulement sur les boules de verre, il fait mouche dans les yeux de ses contemporains…
— Comprenez la situation…
— Monsieur Pauli Graff, savez-vous que le droit d’asile existe en France mieux que partout ailleurs et que, si vous aviez demandé la protection de la police…
— Nous ne voulions pas attirer l’attention de la police…
— Ah ! oui : le trésor…
C’est fou ce que le pognon modifie la mentalité d’un individu. C’est banal, mais c’est vrai. Tout ce qui est banal est vrai, si tout ce qui est vrai n’est pas banal !
Jusqu’aux fours, parfois, qui sont banaux !
— Bon, votre tireur d’élite qui avait envie de faire un vrai carton a composté le premier ange gardien…
— Oui.
Je me penche sur lui. Je le chope par la fraise (il en porte une). Et avec le pouce de l’autre main, j’écris dans le plâtre de son visage « M… à çui qui le lira ».
— Et puis ensuite, vous avez flingué le frangin !
« Après l’angegardienicide le fratricide. Vous entendiez affurer le pognon à deux seulement.
Le gars s’emporte. Il lève la main sur le commissaire San-Antonio qui, plus preste, abaisse la sienne sur le pif du gugusse. Ça se met à couler rouge sur son maquillage de piste.
— Vous mentez ! hurle Pauli. On a assassiné mon frère… J’ignore qui. Sans doute l’autre homme qui le surveillait. J’ignore où est le trésor, c’est pourquoi je suis allé fouiller ses vêtements dans le vestiaire où vous m’avez rencontré…
L’argument me frappe. C’est vrai. S’il avait eu le magot, ou s’il avait su où celui-ci nichait, aurait-il pris de pareils risques ?
— T’appelles ça fouiller, mon pote, je ricane en évoquant les fringues lacérées…
Il hausse les épaules.
— Si j’avais voulu me débarrasser de mon frère pour avoir sa part, aurais-je fait abattre l’homme qui le surveillait ?
Un point de plus…
— Alors, qui ?
— Je l’ignore. Et j’espère de toute mon âme que vous découvrirez la vérité…
Il paraît sincère ; autant que puisse le paraître un gars ayant un crépissage pareil sur la vitrine.
Je médite un instant, ce qui ferait sourire mon éditeur.
— En somme, je susurre, pour résumer votre cas, chère bille de clown, vous avez un frangin qui, pendant la guerre, est tombé sur un coffre d’or qu’on évacuait. Il l’a caché. Puis, vingt ans après, comme dans Les Trois Mousquetaires, il a pu revenir en France pour le récupérer à son compte. Ayant besoin d’aide il vous a fait signe. Vous mettez sur pied un petit topo destiné à lui permettre de choisir la liberté. Mais il est surveillé par des gars qui ouvrent grands leurs Marchal. Afin de lui sauver la mise vous abattez l’un des deux gars. Et, presque au même moment, votre pauvre frère est descendu sur le terrain.
Je m’arrête.
La preuve de l’innocence de Buffalo Bill en ce qui concerne ce second crime, c’est la différence des angles de tir et de distance. Le tireur qui a flingué l’ange gardien n’avait matériellement pas le temps d’aller dans l’immeuble d’en face pour démolir Otto Graff. Et pourquoi y serait-il allé, puisqu’il pouvait très aisément le dégringoler d’où il était ? Je me frotte le lobe, ce qui est chez moi l’indice de la perplexité la plus perplexe.
Et je continue :
— Vous ignorez qui a tué Otto. Vous ignorez où il a caché son or ; ou plutôt l’or de la République française…
« Correct comme résumé ?
— Oui.
— Qu’espériez-vous trouver dans ses vêtements ?
Il hésite un peu. Je l’encourage à parler, gentiment, d’un coup de poulaine dans les hauts-de-chausses.
M’sieur Pauli se racle la gargane.
— Eh bien, mon frère a caché le coffre dans un petit pays près de Rambouillet, je vous l’ai dit. Seulement il ne savait pas le nom de cette commune.
— Tu te fous de moi, Éloi ! je bougonne.
Nouveau coup de chausson de danse dans les molletières du prévenu.
— Mais non ! s’insurge-t-il. C’était la guerre. Il roulait à moto avec ses hommes. L’échauffourée s’est produite en rase campagne. Il a caché le coffre et il a rejoint sa base, mais sans savoir le nom de cette commune. C’est facile à comprendre. Il savait y aller… C’est tout… À condition de partir de Rambouillet. Il a demandé une carte routière à l’hôtel.
Je me marre. Cette carte je l’ai dans ma poche…
— Et puis ?
— Il espérait pouvoir localiser l’endroit sur la carte…
— Il y est parvenu ?
— Je l’ignore. Vous oubliez une chose… Je n’ai vu mon frère que quelques minutes pendant la nuit. Vers deux heures du matin, l’un de ses gardiens est venu frapper à sa porte. Je n’ai eu que le temps de regagner ma chambre. Peut-être d’ailleurs est-ce à ce moment-là qu’ils ont eu des doutes. Il se peut aussi qu’on leur ait parlé de moi à la réception de l’hôtel car j’avais demandé…
— Deux chambres communicantes. Tu l’as déjà dit et je le savais…
On frappe à la porte un coup discret qui fend un carreau. Béru est de retour. On s’en aperçoit tout de suite. Il entre péniblement, à cause de ses targettes de clown qui barrent l’entrée.
— L’aut’ patate est dans le panier, annonce-t-il.
Il se laisse tomber sur un siège et, après un regard admiratif au confort ambiant, il remarque :
— Ces gens de cirque, c’est riche comme Fréjus.
— Un petit renseignement en dehors de l’affaire, dis-je à Pauli Graff, tu es inscrit au cirque sous quel nom ?
Il hésite. Je lui prodigue un encouragement à base de cuir muni de plaques de fer.
— Théodor Kurtz, fait-il.
Ce disant, il innocente M. Barnabu chez qui je serais allé faire un brin de pétard pas mouillé si j’avais appris qu’il m’eût berluré.
— Pourquoi ce pseudonyme ?
— Notre famille est très connue en Allemagne. L’un de mes oncles est pasteur et…
Natürlich, comme on dit outre-Rhin, ça la cloque mal d’avoir son blaze porté par un monsieur dont le métier consiste à recevoir des coups de latte au fignedé.
Satisfait de cette explication, je sors de ma vague la carte routière de l’Indre-et-Loire, de la Sarthe et d’un bout de l’Orne.
Rambouillet, bien que ne se trouvant dans aucun de ces départements, y figure tout en haut, en voisin.
J’examine la carte, espérant y découvrir une inscription ; mais des nèfles ! Elle est aussi vierge qu’une photographie sur papier glacé de la sœur Lanturlu.
Je vais pour la replier lorsque je pousse une exclamation. Mon Pauli Graff vient d’exécuter un merveilleux saut périlleux sous nos yeux. Saut périlleux qui l’a fait franchir la fenêtre ouverte sans bavure… Le temps de refermer la bouche après ladite exclamation et il a disparu au sein de la nuit riche en éclats de cuivre.
— La tante ! hurle Béru qui a le sens de la famille en général, et celui de la grande en particulier.
Nous évacuons la roulotte à notre tour, mais pas par le même chemin. Rien à l’horizon. Il est vrai qu’il est plutôt obscur, l’horizon.
Nous nous élançons chacun dans une direction. J’enrage. Pourtant je me calme assez rapidos en songeant qu’un gars fringué comme l’est Pauli Graff a autant de chance de passer inaperçu dans le métro qu’une vache dans votre bagnole.
Au lieu de courir à Hue, que je connais déjà pour y être passé à plusieurs reprises, et à Dia, où j’ai déjeuné la semaine précédente, je vais vers le panier à salade stationné au bout du Champ-de-Mars. On est en train d’y assaisonner Buffalo, dans le panier à salade. Il doit se faire de la bile, Buffalo, moi je vous le dis.
— Brigadier, fais-je au sous-brigadier qui commande le wagon-restaurant (on s’y met à table, n’est-ce pas ?). Brigadier, vous allez embarquer ce client et le mettre au frais. Lancez un appel à toutes les polices routières de la région. Ordre de retrouver un clown vêtu d’un maillot à paillettes bleu et argent. Ordre d’arrêter tous les gars suspects qui porteraient des traces de maquillage… Pendant ce temps, que vos hommes fouillent tout le cirque à la recherche du guignol en question. Vu ?
Je commence à avoir le coup de pompe.
Je retourne dans la caravane de mes deux lascars et, vautré sur un canapé moelleux, je me remets à potasser la carte routière de Pauli.
Je suis dessus depuis cinq minutes trois secondes douze dixièmes, lorsque je fais une constatation. Elle n’a l’air de rien, et c’est pourquoi je ne l’ai pas constatée illico. Mais a posteriori je la trouve assez fascinante.
Figurez-vous, tas-de-ce-que-je-n’ose-pas-dire qu’à un centimètre et demi de Rambouillet (sur la carte), le papier de la maison Michelin est percé. Le trohu dont je vous cause est minuscule. Pratiquement invisible. Si je l’ai vu, c’est uniquement parce que je tiens la carte devant moi, à contre-jour et que la lumière filtre par cet orifice.
Un trou d’épingle.
Est-il accidentel ? Est-il voulu ? A-t-il été percé par Otto ? À voir !
Je ligote le nom du patelin. C’est Saint-Machin-Duchose. À la petitesse des caractères, je réalise que ça ne doit pas être Chicago !
Satisfait, je replie ma carte. Et voilà qu’à cet instant, des cris phénoménaux montent dans le ciel nuiteux, dominant le brouhaha du barnum. Cris béruriesques, je le réalise aussitôt.
Je bondis.
Dehors, c’est l’affolement. Des employés courent, des flics itou. J’arrête l’un d’eux.
— Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? je lui demande.
— C’est le cirque Barnabu, qu’il me répond.
— Je veux parler du remue-ménage…
— Paraît qu’il y a deux mecs qui sont entrés dans la cage z’aux lions…
Je lui file le train, direction ménagerie.
Il y a rassemblement devant une grande cage. Sur la grille on peut lire un gigantesque panneau peint en rouge sang :
Dans la cage, il y a Brutus, bien sûr, puisque c’est son studio. Mais il y a en outre Graff, le clown, inanimé par terre, couvert de sang. Et puis, vous l’avez deviné, j’espère, à moins que vous ne soyez aussi glands qu’on me l’a dit, il y a le célèbre, l’indomptable (le mot est juste) Bérurier. Et savez-vous ce qu’il fait, Béru, mesdames-messieurs et chers spectateurs ?
Je vous le donne en cent ! Je vous le donne en mille. Et puis après tout non, je vous le vends pour le prix de ce livre : Béru a ôté une godasse. Il l’a saisie par l’extrémité, et, avec le talon il cogne sur le museau de Brutus qui rugit, qui ouvre la gueule, qui donne des coups de patte, MAIS QUI RECULE !
Vous entendez ?
À coups de pompe, mon valeureux collègue fait fuir le lion.
Et il rouscaille, Béru.
— Allez coucher ! Vite ! À la niche !
Des employés armés de piques se précipitent, sortent le clown inanimé… Alors Béru, sous les yeux de l’assistance, remet posément son soulier de clown et, posément, digne, en vrai brave homme, il sort de la cage.
On applaudit. On le congratule. Il fend la foule en délire, s’approche de moi.
— Ce couillon a voulu se planquer dans la cage, dit-il. Mais le Brutus qu’aime les clowns a voulu le bouffer. J’ai entendu crier le Graff, je sus t’arrivé à temps !
Je le presse sur ma poitrine.
— Bravo, Gros. Je savais que tu étais gonflé. Du reste ça se remarque, mais à ce point ! Un lion !
Alors il a ce mot merveilleux. Charmant, aussi.
— Vois-tu, San-A., quand on a passé vingt-cinq ans avec une grognace comme la Berthe, c’est pas un lion mité qui peut vous foutre la trouille.
D’un revers de manche il essuie son front en sueur.
— T’as vu si je te l’ai dompté, ce roquet à crinière ? Et avec un soulier, juste avec un soulier, je te prie d’observer…
Je lui claque l’omoplate.
— Si tu veux le fond de ma pensée, Gros, murmuré-je, c’est pas tellement le soulier qui l’a effrayé…
— C’est quoi t’alors ?
— L’odeur !
— Quelle odeur ?
— Mais la tienne, voyons !
Il s’égosille.
— J’ai une odeur, moi ! Tu oses dire que j’ai une odeur ?
— Dame, tu étais déchaussé !
Ça le désoriente, car Béru, c’est la loyauté même.
— Remarque, fais-je pour le consoler, j’appelle ça une odeur. Ça n’est peut-être après tout qu’un parfum. Seulement il est violent !
— Bon, qu’est-ce qu’on fiche, maintenant ? Tu sais que j’ai faim ?
— Plus tard, promets-je, tu pourras te remplir.
« Pour l’instant nous allons tenter un nouvel exploit.
— Lequel-ce ?
— Nous allons essayer de passer par un trou d’épingle, Gros.
— Faut encore que tu dises des âneries, gémit Bérurier. T’es terrible. On se demande comment que t’as pu faire une carrière dans la poule en étant aussi couillon.
— Onze heures, fait le Gravos, tu crois que c’est une heure pour rendre visite aux gens ?
— Aux gens, non, conviens-je. Mais au maire d’un pays lorsqu’on procède à une enquête, oui, sûrement.
Là-dessus je me remets à tabasser la lourde.
Une voix ensommeillée se met à mugir dans un coin de la ferme :
— Qu’est-ce que c’est ?
Puis de la lumière filtre à travers les intervaux d’un volet (qui est un volet de ferme).
— C’est la police, m’sieur le maire ! riposté-je de mon ton le plus engageant. (Engagez-vous, rengagez-vous dans les troupes coloniales.)
Il s’écoule un temps. Puis un monsieur un peu gros, pas très vieux, plus très jeune, et ayant du poil aux oreilles, nous ouvre sa porte hospitalière.
Il porte une chemise de nuit. Une veste de chasse, des sabots et une casquette.
C’est pas exactement la réception à Buckingham Palace, mais ça pourrait, pour peu qu’il eût un parapluie et le teint plus rouge.
— Qu’est-ce qui vous arrive ? demande-t-il. Vous êtes franchement de la police ?
— Oui, m’sieur le maire, franchement, voyez Pluto, comme dirait Walt Disney.
Il regarde nos cartes.
— Un crime ?
— De guerre. C’est vous dire qu’il y a prescription.
Nous entrons dans une salle de ferme et l’Éminent et moi posons nos parties pile sur la surface d’un banc.
— Excusez-nous de vous réveiller, je…
Là je lui place le couplet sur mes regrets de l’éveiller, lui qui emmène sa femme dans les champs de si bonne heure pour la bourrer.
Il dit « Kaslan’tienne », ce qui, en français, signifierait « aucune importance ».
J’entre donc dans le vif du sujet…
— Qui était maire de cette commune en 40 ?
— Mon père. Nous sommes maires de père en fils !
— Bravo. Vous étiez dans la commune ?
— Oui, figurez-vous que j’étais en congé de blessure. On m’avait mobilisé, mais en janvier 40 j’ai été blessé…
— Une escarmouche ?
— Non, un coup de manivelle d’auto dans le bas-ventre. C’est douloureux…
— Et comment. Vive le démarreur !
La glace est rompue, comme disent les Lapons quand ils vont à la pêche. On cause.
Je lui relate l’anecdote Graff concernant l’échauffourée.
— Ça vous dit quelque chose, m’sieur le maire ?
À sa mine je comprends qu’oui. Il a une tête d’hilare.
— Vous pensez ! Ça s’est passé sur not’terre, à six cents mètres d’ici.
« On était dans le grenier à foin. On a tout vu, le père, ma sœur, moi et ma mère… Les motocyclistes allemands sont arrivés par le bois du Gros-Cornard…
(Bérurier toussote.)
— Et alors ?
— Ça fait une patte d’oie. Le convoi français se composait de trois autos. Les verts-de-gris de trois motos.
« Y se sont mis à canarder les Français. Avec leurs mitraillettes qu’ils avaient en bandoulière, c’était pas difficile ! Les Français sont tombés. Mais ils ont fait usage de leurs z’armes et du côté allemand ça a dégringolé pareillement. Et puis ça s’est tassé. Bon…
Il va chercher un kil de rouge et trois verres.
Le regard de Béru fait tilt. S’il reste plus d’une heure sans s’humecter le moulin à fadaises il est malheureux, le dompteur de Brutus.
On écluse trois rations et, bien que ce picrate ait un goût prononcé de n’y-revenez-pas, nous sentons que nos brèches sont presque colmatées et que nous allons pouvoir établir une tête de pont.
— Alors, cher maire, après ?
Il rajuste sa casquette, boutonne le dernier bouton de sa veste, se gratte l’entrejambe et poursuit :
— Restait plus qu’un Fritz. S’est mis à fouiller les bagnoles. N’a sorti z’un coffre qu’il a fait sauter la serrure. Puis il l’a refermé et il s’a mis à chercher z’autour de lui…
« Le v’là t’y pas qu’avise l’étang de la Belle-Malelavée ? C’t’oiseau prend le coffre sur le tansside de sa moto… On s’d’mande comment l’a pu le charrier jusque là-bas. L’est allé décrocher z’une barque. Le met dessus. Rame au milieu du centre de l’étang… Et vlouff ! Carabate son coffre dans la flotte. Ensuite, l’est revenu… Qu’est-ce qui arrive ? Y se trouve nez à nez avec un lieutenant français qui faisait partie du convoi français et qu’avait repris ses esprits pendant durant ce temps. Mon vieux ! Le Frizou sort son pistolet… Le lieutenant qu’était en uniforme, je vous le fais remarquer, lève le bras pour se rendre. Et mon saligaud de Fritz lui tire dessus. Ensuite y s’approche d’un de ses hommes qui lui aussi se ranimait. Et pan ! pan ! lui tire dessus !
« Qu’est-ce que vous z’en dites ?
On n’en dit rien. On se retient de respirer au contraire.
— Après, ce sale zigoto remonte sur sa moto et le v’là parti. Nous autres, le père, ma sœur, moi et ma mère, on s’est amenés là-bas… Eh ben, vous me croirez si que vous voudrez, mais ce pauv’ lieutenant français vivait encore, avec tout ce plomb dans le ventre. C’est nous qu’on l’a chargé sur not’ tombereau et qu’on est allés le mener à l’hôpital… Même qu’il a guéri et qu’il nous a, par la suite, je vous cause plusieurs années plus tard, envoyé une carte postale d’Indochine. C’est vous dire… Il nous a écrit rapport à l’article dans France Dimanche à not’ sujet, où le journaliste racontait le coup du coffre.
— Le coup du coffre ?
— Oui, parce que moi et le père, qu’était maire à l’époque, on a vidé l’étang pour repêcher ce putain de coffre. Vous savez ce qu’y avait dedans ?
— Des lingots d’or, répond San-Antonio en vidant son verre.
— Je vois que vous avez lu l’article, sourit le maire. Oui, des lingots d’or. On pouvait pas le restituer à l’État, vu qu’à ce moment-là y avait plus d’État. On l’a laissé là où ce qu’il était, et on a rouvert les vannes. C’est à la Libération qu’on a prévenu la préfecture. Ils nous ont fait un de ces tralalas ! Fallait voir. Légion d’honneur au père et tout ! Y a eu des papiers aussi dans le journal local. Bref, ça m’a fait élire maire à mon tour quand le père n’a plus voulu de la mairie et pourtant j’avais une liste coriace en face de moi !
Il sert une nouvelle tournanche de pichetegorne.
— M’sieur le maire, trémolé-je, permettez-moi de rendre hommage à votre probité…
On se croirait dans le burlingue du Vieux, quand le grand tondu fait du tricolore. Le maire biche comme un pou. Il oublie l’heure, l’insolite de notre visite, sa chemise de nuit et les targettes de clown de Béru.
Je réfléchis âprement. Il y a dans mon subconscient un de ces chmizbliks dont je ne vous dis que ça ! Le patacaisse des grands jours. Le bouquet avec chandelles romaines et soleil d’Austerlitz…
— Dites-moi, m’sieur le maire. Cette carte que vous avez reçue du lieutenant français, l’avez-vous conservée ?
— Dame, oui. Vous pensez !
— Vous pourriez me la montrer ?
— Dame, oui !
Il se lève et va farfouiller dans un tiroir. Il se radine avec un calendrier des postes à double volet. À l’intérieur de ce sous-main improvisé, il y a différentes paperasses et quelques photographies. Il finit par sélectionner une carte postale jaunie.
Je contemple la photo. Elle représente un concours de pédalo dans la baie d’Along.
— Je peux lire ? sollicité-je.
— Faites comme chez vous ! conseille ce brave homme.
— Je retourne la carte.
Il est près de minuit lorsque Béru et le gars moi-même, plus communément appelé San-Antonio, débarquons dans l’immeuble de Colombes d’où l’on assassina l’arbitre.
La façade est obscure, la banlieue silencieuse, et rien ne rappelle les drames de l’après-midi.
— C’est quand même pas une heure pour les visites, proteste le Gros pour la seconde fois, et avec de meilleures raisons puisqu’il est une heure plus tard que tout à l’heure.
Il a faim, il est las et il tombe de sommeil !
— On m’y reprendra à t’inviter à un match de foot ! ronchonne-t-il en gravissant l’escadrin sur mes talons.
Son ascension est rendue difficile, voire périlleuse, par les godasses de quatre-vingts centimètres qui prolongent ses déjà importants pinceaux.
— On m’y reprendra à les accepter ! riposté-je.
Tout en gravissant les degrés, je pense à l’imbécillité des choses. En somme, cette tragique course au trésor a eu lieu pour rien. Des hommes se sont tués pour de l’or qui avait, depuis seize ans, rejoint les coffres de la Banque de France… (où je doute qu’il ait fait long feu, soit dit entre nous et votre crise de foie). Tant de volonté pour rien ! Tant de malheur perdu ! Complètement perdu !
Nous arrivons devant la porte en question. Je sonne. C’est curieux, un coup de sonnette, la nuit, dans un immeuble endormi. Ça n’en finit plus de vibrer. C’est violent et inquiétant, même pour celui qui actionne la sonnette.
Un temps assez long s’écoule. Puis un pas pesant fait craquer les lattes du plancher.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Police, mon commandant !
— Foutre ! À ces heures…
Il ouvre.
Il est bath en pyjama, le commandant Gochedroite. Le sien est bis, avec des parements bleus et des espèces d’épaulettes dorées. Il cligne des yeux dans la clarté de son vestibule.
— Qu’est-ce qui vous arrive, mon petit flic ?
— À moi, rien, fais-je. Ce serait plutôt à vous qu’il arriverait quelque chose, mon commandant…
— Ventrebleu, qu’est-ce qui m’arriverait ?
— La vérité ! À poil et toute ruisselante de l’eau de son puits…
J’entre, suivi de mon gros canard palmé.
Le commandant est un peu pâlichon malgré son teint coloré. Ses sourcils tressautent au-dessus de son regard sévère.
Il nous emmène dans sa salle à briffer-salon. On s’assied tous les trois autour de la table sur laquelle le Gros commence un somme.
— Je vous écoute…
— 1940, à Saint-Machin-Duchose, ça ne vous dit rien ?
Il a la réaction que j’attendais le moins. Il éclate d’un grand rire de ventre, spontané, copieux. Un rire à la Béru, revu et corrigé par Lustucru.
— Mon garçon, vous êtes un sacré petit dégourdi. Je vois que je l’ai dans la giberne !
— Et moi je vois que vous êtes beau joueur ! Vous me racontez les détails ?
— Facile… Un petit coup d’alcool de riz pour se mettre en train ?
Je frémis d’horreur.
— Non, pas à ces heures, je vous remercie !
— Si ! Moi, moi ! croasse le Gros à travers sa somnolence.
Il a droit à un petit verre de l’abominable mixture. Après quoi le commandant attaque, si je puis dire :
— Eh ben oui, je me suis vengé de ce salopard. Ç’a été long, mais j’ai eu tout de même sa peau. Et à un moment où je ne pensais plus à lui… Hier, dans le journal, à la page sportive, je lis les avant-premières sur le match d’aujourd’hui… Et j’avise en médaillon la photo d’un gars… Je bondis. Pas d’erreur. Cet arbitre c’est mon assassin de Saint-Machin-Duchose. J’avais ses traits dans ma mémoire, gravés au ciseau à froid ! Je me suis dit : « Commandant Gochedroite, tu as toujours eu du poil au cœur, et il faut que ça continue. Foin de la retraite ! Un homme d’action reste un homme d’action ! »
— Vous n’auriez pas une biscotte, l’interrompt Béru, ça brûle, votre truc…
— Non, mon garçon, rétorque l’officier.
— Je dis une biscotte, mais n’importe quoi ferait l’affaire : un reste de pot-au-feu ou de choucroute, j’sus pas sectaire…
Le commandant lui montre la cuisine.
— C’est un boyau, ce type-là, me dit-il. Bravo ! J’aime qu’on soit organique. La vie, c’est un ensemble d’organes. Allez vous remplir, mon garçon…
Le garçon s’évacue en direction du Frigidaire… L’ancien officier reprend son récit :
— Mon conseil de guerre a été vite tenu. Ce Graff était la pire des ordures : un soldat pillard ! Un soldat qui assassinait un adversaire prisonnier. Qui tirait sur ses propres hommes ! Jamais ! Allemand ou Français, ça mérite la mort. J’ai bien eu la tentation de faire appel à la justice. Crime de guerre ! Mais il y a prescription. Et puis le lascar aurait pu nier… J’ai préféré faire justice moi-même. J’ai prévenu un de mes anciens camarades ; un sacré baroudeur… Déguise-toi en missionnaire, lui ai-je dit. Il va y avoir du sport… Il y en a eu !
— Votre plan était génial, commandant.
— Merci, mon garçon.
— Vous avez des armes chez vous, trophées de vos batailles. Vous avez pris un fusil à longue portée. Vous l’avez mis dans une cantine et vous êtes allés chez vos voisins de dessous. Vous avez un peu estourbi ces braves gens après vous être affublés de cagoules… Vous avez abattu l’arbitre et laissé le fusil sur place, parce que vous prévoyiez une perquisition dans l’immeuble et que l’arme vous eût dénoncés si vous l’aviez ramenée chez vous. Vrai ou pas ?
— Tout ce qu’il y a d’exact. Ça fait plaisir de trouver un flic aussi futé, mon garçon…
— Par contre, vous avez remporté la cantine car elle risquait de vous compromettre… Ensuite il ne vous restait plus qu’à attendre la suite des événements avec votre ami et complice, pardonnez-moi l’expression… Un missionnaire, un commandant en retraite, ça ne saurait éveiller les soupçons…
— Dix sur dix…
Il se fait un silence oppressant.
— Vous m’arrêtez ?
Je ne réponds pas.
— Si c’est oui, vous me permettrez bien auparavant de me tirer une balle dans la tête, mon bon ? Il me reste un pistolet…
Dans la cuisine voisine, Béru fait son petit ménage… On l’entend remuer des assiettes en chantant Les Matelassiers. Quand le Gros chante Les Matelassiers, c’est que sa vie est peinte en rose.
— Non, commandant, je ne vous arrêterai pas.
Il me regarde.
— Sérieux ?
— Je comprends votre acte bien que je le désapprouve. Je suis contre la vengeance, néanmoins j’admets que cet homme avait mérité la vôtre. Pourtant, il y a une chose qui me choque un peu…
— Allô, j’écoute !
— C’est que vous soyez allé tirer chez des voisins. Un homme de votre trempe se devait de prendre des risques…
— Écoutez, flic, me dit cet homme étrange. Je vais vous confier une chose… Je suis en très mauvais termes avec ces petits minables du dessous. Comme ça, ils auront connu l’aventure au moins une fois dans leur existence médiocre…
Là-dessus, Gochedroite éclate de rire.
Béru radine, un pilon de poultok à la main.
— Eh ben ! eh ben ! fait-il, on a l’air de se divertir dans vot’caserne, commandant ! En tout cas, s’empresse-t-il d’ajouter, la roulante est de première. Compliments !