Un soir de septembre où je n’avais rien de prévu, au Lucernaire, théâtre situé dans le VIe arrondissement de Paris, on donnait du Gogol : Le Révizor, comédie en cinq actes dont j’avais jusque-là repoussé la lecture.
Gogol – et c’est bien là, hélas, la seule chose que je partage avec lui – n’avait pas d’imagination. Ou du moins il prétendait ne pas en avoir – ce qui bien sûr était faux : on n’écrit pas Taras Boulba, Le Manteau, Les Âmes mortes et tout le reste sans un minimum d’imagination. Mais comme il pensait n’en avoir aucune, comme il s’en était persuadé, comme il écrivait et qu’il est, somme toute, assez ennuyeux de manquer d’imagination quand on est écrivain, il avait trouvé la parade : il sous-traitait. Vous n’auriez pas une idée ? demandait-il autour de lui, parfois à sa famille, le plus souvent à ses amis. Amis parmi lesquels se trouvait un certain Alexandre Pouchkine, et Pouchkine, c’est peu dire, n’était jamais à court d’idées (il lui avait déjà filé le sujet des Âmes mortes). Comme en octobre 1835 Gogol, lui, était à court d’argent, il prit sa plus belle plume, et il écrivit à Pouchkine. Est-ce que Pouchkine, à tout hasard, n’avait pas sous le coude un sujet, je ne sais pas, moi, une comédie diaboliquement drôle que tu n’aurais ni le temps ni l’envie d’écrire ? Si, dit Pouchkine, justement j’en ai un : en visite en Bessarabie, un journaliste de Pétersbourg a été pris pour un révizor – un envoyé du gouvernement – et accueilli comme tel. Voilà, Nicolaï, fais-en ce que tu veux. Banco, dit Gogol, et en deux coups de cuillère à pot, c’est-à-dire en un peu plus de deux mois, il écrit une pièce qu’un peu moins de deux siècles plus tard on joue encore partout dans le monde, notamment à Paris, rue Notre-Dame-des-Champs, au Lucernaire où je décidai d’aller ce soir-là. Mets ta chapka, dis-je à Marion, nous partons en Russie.
Car c’est en Russie, dans un « petit trou de province » entre Pétersbourg et Saratov, que se passe cette histoire. Celle d’un immense quiproquo : un révizor arrive d’un moment à l’autre, incognito, de Pétersbourg, envoyé par le tsar dans une tournée d’inspection. Or les notables du coin ont « quelques petits péchés sur la conscience » : à l’hôpital, on laisse mourir les patients ; l’assesseur, au tribunal, sent la vodka ; le directeur des Postes décachette les lettres, « moins par prudence, du reste, que par pure curiosité » ; et le gouverneur accepte volontiers les pots-de-vin. Cris d’épouvante. Branle-bas de combat. À quoi peut-il bien ressembler, ce révizor ? Et s’il était déjà là ?
Voilà deux semaines en effet qu’un jeune homme est descendu dans une auberge ; il n’en sort jamais, vit à crédit, ne dépense pas un kopeck ; il vient de Pétersbourg et se rend à Saratov. Et si c’était lui ? Il a de l’allure, il présente bien, ça ne peut être que lui. Ce jeune homme en vérité s’appelle Khlestakov, il est oisif, il ne fait rien, ou plutôt il fait la noce, roule en fiacre, se fait plumer aux cartes et vit sur les roubles que son père lui envoie. Ce n’est pas lui, le révizor. Mais puisqu’on le prend pour tel, après tout, pourquoi ne pas jouer un mauvais tour à tout ce beau monde ? D’autant qu’il réalise peu à peu tout le profit qu’il peut en tirer : on lui efface ses dettes, on l’invite à déjeuner, on se presse à sa porte pour lui prêter de l’argent, le gouverneur lui offre l’hospitalité, et la fille dudit gouverneur se pâme devant lui (c’est un homme du monde ! Il donne des bals ! À Pétersbourg !).
Il y a des noms de villes qui résonnent aux oreilles de ceux qui en sont loin comme une douce mélodie, enivrante et secrète. Quand on vient d’un petit trou de province quelque part en Russie, Pétersbourg en est un. Pour la fille du gouverneur, le nom de la capitale impériale évoquait les bals qu’on y donnait ; pour d’autres c’était le tsar, les sommités de l’Empire. Dans ce petit trou de province il y avait un homme des plus ordinaires, petit et courtaud, du nom de Bobtchinski. Lui aussi vint trouver le prétendu révizor. Il avait une requête.
Ce soir-là, au Lucernaire, tout se passait à merveille : je brûlais de connaître le dénouement de la pièce (est-ce qu’on allait se rendre compte de la méprise ? comment Khlestakov allait-il s’en tirer ?), superbement mise en scène et divinement jouée, le public riait de bon cœur, je riais avec lui. Jusqu’à l’acte IV, scène 7, où Bobtchinski devait faire sa requête. Et faire prendre à mon enquête un tour inattendu.
Le Révizor, Gogol.
Acte IV, scène 7 (extrait[3]) :
KHLESTAKOV
N’auriez-vous pas, vous aussi, quelque chose à me demander ?
BOBTCHINSKI
Oh, si, j’ai une grande prière à vous adresser !
KHLESTAKOV
À quel sujet ?
BOBTCHINSKI
Je vous serais extrêmement reconnaissant, quand vous irez à Pétersbourg, de dire à toutes les notabilités de là-bas, aux sénateurs, aux amiraux, que… voilà : « Votre Excellence, ou Votre Altesse, dans telle ville, vit Piotr Ivanovitch Bobtchinski. » Dites bien « vit Piotr Ivanovitch Bobtchinski ».
KHLESTAKOV
Très bien.
BOBTCHINSKI
Et si jamais vous rencontrez l’empereur, alors dites à l’empereur que… voilà : « Votre Majesté Impériale, dans telle ville, vit Piotr Ivanovitch Bobtchinski. »
Je crois que l’affaire est classée, me dit Marion en sortant du théâtre, alors que nous remontions la rue Notre-Dame-des-Champs. Voilà d’où il vient, ton Piekielny. Tu as commencé ton enquête en pensant le trouver sur Google : il était dans Gogol.
Telle fut ma réaction. Un blanc. Un long blanc de stupéfaction. Je restai là, hagard, silencieux, à battre des paupières. Je ne savais plus quoi dire ni vraiment quoi penser. J’avais vécu la fin de la pièce dans un mélange de torpeur et d’effroi, l’esprit vaporeux et le corps engourdi. Ainsi le Piekielny de Gary était-il l’enfant naturel du Bobtchinski de Gogol. Il n’y avait pas de doute : Gary avait lu Le Révizor, la scène 7 de l’acte IV l’avait marqué – tout comme devait me marquer, plus tard, le chapitre VII de la Promesse –, il s’était dit que lui aussi, un jour, à sa façon il raconterait cette histoire, celle d’un homme implorant un autre homme de murmurer son nom à l’oreille des grands de ce monde, et il l’avait mis en lumière en allumant sa chandelle à celle de son écrivain favori. Voilà pourquoi je n’avais trouvé aucune trace, dans les registres des résidents du no 16 de la rue Grande-Pohulanka, d’un quelconque Piekielny. Je devais m’y résoudre : j’avais enquêté plusieurs mois sur un personnage de fiction, un homme qui, en vrai, n’avait jamais existé.
Ma grand-mère, elle, existe en vrai. C’est chez elle que pour reprendre mes esprits j’ai trouvé refuge, après Le Révizor. Elle habite un petit village en baie de Somme, dans une belle maison où pendant l’hiver crépite invariablement un feu de bois. Devant l’âtre se trouve une table en acajou, sur cette table, encadrée, une photo en noir et blanc, et sur cette photo mon grand-père, souverain sur sa gondole, en 1948. Pendant longtemps, dans la famille, il fut celui à l’évocation de qui le langage se dérobait, s’esquivait sur la pointe des pieds pour ne laisser qu’un silence pesant.
Ma grand-mère avait dix-huit ans quand elle s’offrit le premier voyage de sa vie. Accompagnée d’une amie elle prit le train de nuit pour Venise, débarqua un matin de septembre à Santa Lucia, trouva une auberge non loin du Grand Canal dans une petite rue qui donnait sur la Ca’ d’Oro, y posa ses valises, et pria un Vénitien de lui indiquer le chemin le plus court pour la place Saint-Marc (elle voulait voir la Basilique). Ne demande jamais ton chemin à un Vénitien, me dit-elle un jour où je lui parlais de Venise : s’il faut prendre à gauche, passer sous un porche et continuer cent mètres, franchir un pont puis prendre à droite, déboucher sur une place et longer un canal, à nouveau prendre à gauche puis un pont puis la deuxième à droite, le Vénitien pointera vaguement son doigt dans une direction et, avec un air détaché, il te dira : Sempre dritto ! – « Toujours tout droit ! ».
Comme elle ne voyait se profiler ni Basilique ni palais des Doges elle se retrouva, un peu plus tard, un peu plus loin, toujours accompagnée de son amie, devant l’église Santa Maria Formosa, en face d’un rio dans les eaux duquel barbotait une gondole devant laquelle, en plein soleil, un chapeau de paille ombrageant son visage et dans la main droite une rame de quatre mètres vingt, se tenait, fièrement, un gondolier. Mi chiamo Michele, dit-il aux deux jeunes filles (il ne parlait pas un mot de français, elles ne parlaient pas un mot d’italien). Et puis d’un geste de la main il désigna sa gondole, les invita à prendre place, et les emmena jusqu’au bassin de Saint-Marc où, quand il fallut se quitter, il refusa la poignée de lires qu’elles lui tendaient. Per voialtre xe gratis, signorine. Pour le remercier ma grand-mère le prit en photo, un polaroid au dos duquel elle lui laissa son adresse (s’il apprenait le français il pourrait lui écrire). Un an plus tard, il portait toujours ce chapeau de paille lui ombrageant le visage, mais il avait troqué sa rame contre un bouquet de fleurs, et il n’était plus à Venise : il était devant sa porte, avec son paquetage, le pola dans sa poche. Il parlait notre langue qu’il avait apprise entre-temps. Il y eut un mariage, deux enfants dont ma mère, Michele devint Michel et s’établit comme marchand de bestiaux à Frécain-sur-Somme, en Picardie, quatre cent soixante-dix-sept habitants au dernier recensement.
Je n’ai pas connu le Frécain de l’époque. J’ai vu quelques photos, en noir et blanc : aujourd’hui c’est en couleur mais ça n’a pas beaucoup changé. À Frécain il n’y a pas de Grand Canal, pas de rii mais des ruelles, des impasses, une départementale que l’on traverse à la hâte (on ne s’arrête à Frécain que si l’on manque un embranchement, une bretelle, un rond-point – dans Frécain, on ne fait que passer). Il n’y a jamais eu de doge en manteau d’hermine et de brocart mais un maire dont le palais est une bâtisse en briques rouges avec au fronton un drapeau français – en berne quand la gauche est au pouvoir – et là-dessous, gravé dans la pierre en Comic Sans MS, le triptyque républicain : Liberté – Égalité – Fraternité. Il n’y a pas non plus de scuola tapissée de toiles de Carpaccio, mais une école maternelle et un lycée agricole ; pas de bacari dans quoi prendre des Spritz ; pas de Quadri ni de Florian ; pas d’orchestre jouant des cantates et des suites, des oratorios de midi à minuit, mais un bar-tabac où les pochards, sous des ramures de cerf, se grattent les couilles quand ils n’ont plus de jeux à gratter. Dormir à Frécain ? Si vous n’êtes pas regardant il y a bien une auberge : le gérant s’appelle Daniel ; son bouge n’a rien du Danieli – ni Sand ni Musset ni même Honoré de Balzac, aucun de ces trois-là n’a pris la peine d’y descendre. À Frécain il n’y a pas de style vénéto-byzantin, Renaissance ou roman, pas de gothique fleuri ni de baroque, mais un amas de pavillons uniformes, posés çà et là au milieu de nulle part. La place Saint-Marc s’appelle Sainte-Anne et elle n’a pas de campanile en son centre, pas de basilique en son sein mais une église, néogothique, moderne, bloc de béton armé sans ornement ; elle s’empare de l’espace et l’enferme, écrase le village de sa masse pesante ; dedans ni dehors il n’y a rien, trois fois rien, le mobilier classique, calices, patènes et ciboires, cierge pascal, crucifix, chaises en paille et c’est tout. Vous seriez-vous égaré dans Frécain un jour de Pâques, auriez-vous franchi le porche de son église, vous n’eussiez trouvé dans la sacristie ni Sacrifice d’Abraham ni Noces de Cana, ni Pentecôte dans la nef : en vingt siècles Frécain n’a enfanté ni Tintoret ni Véronèse, ni même un deuxième voire un troisième couteau, un Jacopo Bellini surclassé par ses fils, roulé dans la farine du temps. Les artistes du village, vous les trouverez deux rues à droite après le bloc de béton, au 10, impasse des Lilas : SARL Petitpierre et fils, peintres en bâtiment depuis trois générations. Frécain, on le voit, n’est pas le « haut lieu de la religion de la beauté », nul n’a chanté ses louanges, pas plus que les peintres ne l’ont décrit les littérateurs ne l’ont peint, il ne s’y passe rien : il n’y a pas de musée, pas de ciné, pas de théâtre ; pas de boîte de nuit dans quoi se déhancher jusqu’au petit matin (il n’y en a pas non plus à Venise, ou du moins il n’y en a qu’une, si petite et si bien cachée dans le Dorsoduro que jamais nul ne s’y rend : mais a-t-on vraiment besoin du bruit des platines quand les nuits sont bercées par le clapotis de l’eau sur le seuil des palais ?). Frécain, c’est le trou du cul du monde, disait ton grand-père, me dit ma grand-mère. Le tloudoucoudoumond, avec son accent italien. À une heure en train de Paris, à deux heures en avion de Venise.
À Frécain, les affaires de mon grand-père marchaient bien. On faisait des projets, on parlait de s’installer en Normandie, là-bas on achèterait une ferme, avec un grand jardin et des pâtures, avec dans les pâtures des charolaises et des bœufs blancs. On bâtissait des châteaux en Espagne, mais les années passant on était toujours à Frécain, et vint le jour où, quand on a vécu à Venise, on a envie d’y retourner.
Ma mère avait dix ans quand Michel devint à nouveau Michele. De retour sur l’eau il ne fit pas long feu. Une nuit de septembre il perdit l’équilibre, tomba de sa gondole et fut retrouvé dans l’eau noire de la lagune le lendemain à l’aube, quand la ville est aux mouettes, aux goélands. Un jour où je me promenais sur l’île-cimetière de Venise, je vis, gravé sur une pierre tombale, le nom que dans la famille on avait tu si longtemps. L’homme qui reposait là était pour moi un étranger, mais ce jour-là il devint mon grand-père, à tout jamais.
Ma mère avait dix-huit ans quand elle fit ses valises pour cet assemblage de briques rouges sous un ciel gris que dans les campagnes alentour on désignait simplement par la ville. Si je ferme les yeux je peux la voir débarquer un matin de septembre en gare d’Amiens ; sortant de la gare elle aperçoit les briques rouges, le ciel gris, le furoncle en béton posé là par Auguste Perret ; la tour, risible si l’on a grandi dans Manhattan, beaucoup moins si l’Empire State est le clocher de l’église à Frécain, jette son ombre intimidante sur la jeune fille aux lunettes rondes, égarée dans la cohorte empressée que l’aube déverse.
Puis ce fut la rencontre d’un homme qui allait être mon père. Ils eurent quatre enfants. Ils feraient de longues études, son fils aîné deviendrait docteur, oui, docteur en droit, vous verrez, et personne n’a rien vu, désolé pour tes rêves évanouis, je n’ai que mes livres et je les dépose à tes pieds.
J’encours bien des reproches et ils sont légitimes : on dira que j’ai beaucoup parlé de ma mère, peut-être même un peu trop (mais si j’ai dévoilé une part de l’intime, c’est pour mieux dissimuler le privé). Peut-être aurais-je dû parler de Piekielny, et ne parler que de lui. C’était là mon dessein originel : raté, le sort en a décidé autrement.
C’est en écrivant ce livre que j’ai compris pourquoi la Promesse, que j’avais lue à un âge où l’on est si peu clairvoyant sur soi-même, m’avait à ce point fasciné : ma mère était de la dynastie des Mina, il fallait que le front de son fils fût ceint de lauriers pour qu’elle pût enfin s’en coiffer à son tour. Mais là où Romain s’était mis à écrire pour la sienne, c’est à la fois grâce à la mienne et contre elle que je suis devenu écrivain : ce qui aujourd’hui m’emporte et m’exalte et me tient lieu de vie, c’est à elle, sans doute, que je le dois.
J’ai dit combien adolescent je lisais peu. Il n’y a guère qu’une seule lecture dont je me souvienne avant le lycée : Le Comte de Monte-Cristo. J’avais douze ou treize ans, c’était l’été, à Chamonix, je m’entraînais cinq heures par jour, et entre deux coups de patins, allongé sur un lit de camp dans une chambrée de douze j’avais pour compagnon Edmond Dantès, bon marin, fils aimant, fiancé de la belle Mercédès, qu’un complot envoie au château d’If. Là, en prison, sans savoir pourquoi ni pour combien de temps, seul et sans espoir, il songe à se tuer. Et puis un jour il rencontre Faria, vieil abbé que tout le monde tient pour fou et qui l’est peut-être un peu, à sa façon : cherchant à s’évader, Faria pendant plusieurs années a creusé une galerie dont il espérait qu’elle débouche sur la mer. Au lieu de quoi, pas de chance, elle mène au cachot de Dantès. Les deux hommes se lient d’amitié, le vieil abbé fait l’éducation du jeune marin qui devient comme son fils, par une série de déductions dénoue l’intrigue qui vaut à ce fils innocent d’être là, au château d’If, et se sentant mourir lui révèle un secret qu’il est le seul à connaître : l’emplacement du trésor des Spada, enfoui quelque part sur l’île de Montecristo. Puis Faria meurt et Dantès s’évade (je ne dirai pas comment, je ne veux pas tarasboulber l’intrigue), découvre le trésor et se venge.
Dix ans plus tard, me trouvant à Marseille j’allai visiter le château d’If, une immense forteresse flanquée de trois tours, sur un îlot rocheux ceint de remparts à flanc de falaise. Il y avait là des cellules avec vue sur la mer, d’autres sur rien, et je me souviens m’être demandé ce qui était le pire : vivre entre quatre murs avec pour tout mobilier une chaise, un broc, de la paille et, si l’on était chanceux, quelques rats pour vous tenir compagnie, ou derrière des barreaux, et tout ce bleu en vis-à-vis sans jamais avoir le loisir d’y plonger ? Ici avaient séjourné des prisonniers célèbres, mais les plus célèbres avaient connu le cachot : dans celui-là, dit le guide, se trouvait l’abbé Faria, et dans cet autre, un peu plus loin, Edmond Dantès. Entre ces deux cachots quelqu’un avait creusé une galerie – à moins peut-être qu’elle ne fût l’œuvre des personnages de Dumas ? On ne savait plus ; on ne voulait pas savoir ; on voulait y croire, à ce récit – et de fait on y croyait : en les voyant, ces cachots reliés entre eux, sombres et humides, étroits, plongés dans la nuit en plein jour et la nuit dans un silence sépulcral, je m’apitoyai sur le sort de Dantès – tu te rends compte, dis-je à Marion qui m’accompagnait ce jour-là, qu’il a vécu ici pendant près de quinze ans ! –, puis je me réjouis sincèrement qu’il se fût évadé.
Balzac sur son lit de mort convoqua Bianchon, médecin de La Comédie humaine. Seul Bianchon, disait-il, aurait pu le sauver.
À Saint-Pétersbourg, on peut visiter la maison de Raskolnikov ; à Vérone, on s’embrasse sous le balcon de Juliette.
Dans le Vieux-Nice, place Rossetti, sur la façade de l’Antonia Caffe, une plaque indique ceci : « Antonia, la marchande de journaux, Jallez, le normalien, héros de La Douceur de la vie, commencèrent leurs amours sur cette place, dans l’œuvre de Jules Romains ».
Au temps de sa gloire, Oscar Wilde – à qui la vie devait hélas, écrira Proust, apprendre plus tard qu’il est de plus poignantes douleurs que celles que nous donnent les livres – disait que la mort de Lucien de Rubempré dans Splendeurs et misères des courtisanes avait été le plus grand chagrin de sa vie.
J’ai pleuré la mort d’Ariane et Solal.
Et j’ai cherché Piekielny. J’ai cru à la scène du chapitre VII de la Promesse. Car cette scène on ne la lit pas, on la voit. On vous voit tous les deux, la souris triste et son air craintif, sa barbiche roussie par le tabac, et le petit garçon en culottes courtes, coiffé d’un béret trop grand pour lui, vêtu d’un veston de coutil et chaussé de galoches qu’il a traînées dans les rues de Wilno. Tu portes de longues chaussettes qui te montent aux genoux, tu as neuf ans et nous sommes avec vous, au no 16 de la rue Grande-Pohulanka.
Ma première réaction, après Le Révizor – ou plutôt la deuxième, passé la stupéfaction –, fut un immense soulagement : Piekielny n’avait donc pas eu à connaître les rouges ni les bruns ni la guerre, ni surtout la balle dans la nuque au bord d’une fosse. La troisième fut une immense déception : il n’avait pas non plus connu la vie. La quatrième enfin fut de demander des comptes à Romain : alors quoi ? cette scène, vous deux dans l’escalier puis chez lui, toi t’empiffrant de rahat-loukoums et lui te contemplant, gravement contemplant ce petit garçon de Wilno qui deviendrait ambassadeur de France, chevalier de la Légion d’honneur, grand auteur dramatique, Ibsen, Gabriele D’Annunzio, cette scène n’aurait donc pas eu lieu ?
Alors, mon Romouchka, qu’aurais-tu répondu ? Tu t’en serais sorti, comme toujours, par une pirouette, tu m’aurais dit que l’important c’est d’y croire, et que d’ailleurs j’y avais cru, tu m’aurais dit que c’est ça, la littérature, l’irruption de la fiction dans le réel, et parodiant la bonne vieille parade de Boris Vian tu m’aurais dit mais voyons, mon cher F.-H., cette scène est vraie, puisque je l’ai inventée.
Mais alors, ce M. Piekielny, avec sa boîte de rahat-loukoums, sa barbiche roussie par le tabac, sa pathétique requête, n’aurait donc existé que dans l’esprit de Gary ? Où finit la vérité ? Où commence le mensonge ?
Qu’est-ce qu’un mensonge, sinon une variation subjective de la vérité ?
Au cours d’un entretien, Gary répond : « La vérité ? Quelle vérité ? La vérité est peut-être que je n’existe pas. Ce qui existe, ce qui commencera à exister peut-être un jour, si j’ai beaucoup de chance, ce sont mes livres, quelques romans, une œuvre, si j’ose employer ce mot. Tout le reste, c’est de la littérature. »
Et M. Piekielny, c’est de la littérature ? Ce n’est que de la littérature ? C’est plus que ça ?
Je ne sais pas.
Et si c’était un symbole ? Et si ce M. Piekielny incarnait les Juifs de Wilno, massacrés pendant la guerre ? Et si prononcer son nom, c’était sauver les morts à défaut d’avoir pu sauver les vivants, et réciter un kaddish pour ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ? Ceux dont la mort était le métier s’étant montrés plein de zèle dans l’accomplissement de leur tâche, Gary ne pouvait pas tous les nommer, ces Juifs, ses frères, alors il les a mis dans la barbiche roussie par le tabac d’une souris triste qu’il avait inventée, et peut-être a-t-il pensé qu’il les sauvait collectivement de l’oubli, oui, je le vois écrire le nom de Piekielny sur la page et se dire
Et par le pouvoir d’un nom
Je recommence ta vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Piekielny
Puis je suis retourné à Vilnius, où j’ai loué pour trois nuits une chambre sous les combles, dépourvue de charme et trop chère, au mobilier rustique, mais dont la lucarne ouvrait sur la cour du no 18 de la rue Jono Basanavičiaus, anciennement no 16 de la Grande-Pohulanka. Dans cette chambre je me suis assoupi, j’ai revu en rêve le fameux numéro d’Apostrophes, puis me réveillant au beau milieu de la nuit et passant la tête à travers la lucarne, j’ai délaissé Romain pour Roman : mon regard courait là où ses petites jambes un siècle plus tôt avaient couru, et je tremblai légèrement à l’idée que cette cour était la même, que le bout de ciel étoilé qui là-dessus jetait son ombre était le même, que le siècle seulement avait changé.
Le lendemain je me suis réveillé dans le jour éclatant : à en juger par la position du soleil – dont les rayons se reflétaient sur le hublot de l’horloge au-dessus du lit – il était midi. Je suis descendu dans la cour ; des enfants couraient après un ballon ; un homme au torse nu lustrait la carrosserie d’une voiture antédiluvienne ; deux chats se prélassaient, la lumière se réfractait, s’estompait sur leurs vibrisses, leurs museaux luisants ; une vieille dame se tenait sur le pas de sa porte, un fichu brodé couvrant sa tête et ses épaules, les deux mains appuyées sur le pommeau d’une canne qui n’était pas même une canne mais un pauvre bâton, un bout de bois mal équarri qu’elle avait dû ramasser dans les forêts alentour. Elle m’a dit quelque chose que je n’ai pas compris, j’ai répondu en anglais que, sorry, je ne parlais pas lituanien. Sprechen Sie Deutsch ? a-t-elle demandé. Elle parlait l’allemand, je le baragouinais, nous avions une langue commune. Et puis elle m’a demandé ce que je faisais à Vilnius, si j’étais en voyage, et nein, lui ai-je dit, nein, pas tout à fait.
Pas tout à fait : je suis sur les traces de Romain Gary, un écrivain. Je sais, a dit la vieille dame, tout le monde le connaît. Je ne l’ai pas connu personnellement, mais j’ai lu quelques-uns de ses livres. Je suis née ici, a-t-elle ajouté, en 1928, et j’ai toujours vécu ici. Vous voulez dire, ai-je demandé, que depuis 1928 vous habitez cet immeuble ? Elle a fait oui de la tête. Je connaissais déjà la réponse, je savais qu’elle allait me dire non et pourtant, j’ignore pourquoi, j’ai quand même posé la question : vous n’auriez pas, à tout hasard, connu un homme du nom de Piekielny ?
Piekielny ? Bien sûr, dit-elle, bien sûr que je l’ai connu. Pourquoi, vous êtes de la famille ? C’était il y a longtemps. Il est mort pendant la guerre, comme les autres. Et puis, pointant sa canne (son bout de bois) vers une fenêtre au deuxième étage de l’immeuble auquel nous faisions face : C’est ici qu’il habitait.
De deux choses l’une : ou bien elle se moquait de moi, ce qui n’était pas impossible, ou bien elle s’était persuadée qu’elle avait connu Piekielny parce que Gary en avait parlé dans un livre qui s’appelait La Promesse de l’aube, et que ce livre elle l’avait lu. Cela non plus n’était pas impossible, et il se pouvait tout à fait que la fiction débordant du champ littéraire empiétât sur le réel pour se confondre avec lui. J’en savais quelque chose.
J’avais vingt ans, un peu plus de vingt ans quand pour la première fois je lus Les Onze. Je ne sais par quel truchement m’était arrivé dans les mains ce petit livre jaune comme le soleil avec là-dessus ce nom de Michon qui m’était inconnu, et là-dedans cette prose qui était le soleil même, brillait du même éclat au beau milieu de la nuit. Car c’était la nuit sur Marseille (plus tôt dans la journée, j’avais visité le château d’If), dans la chambre à deux pas de la gare Saint-Charles dont la volée de marches interminablement mène au ciel, et je lisais Les Onze, cent trente-sept pages comme tombées du ciel, récit d’une commande, celle du tableau « fait d’hommes, dans cette époque où les tableaux étaient faits de Vertus », le célèbre tableau des Onze où l’on peut voir le Comité de salut public, la « cène laïque » telle que la vit Michelet, telle que l’a peinte François-Élie Corentin, le « Tiepolo de la Terreur ».
Ce tableau moi aussi je l’avais vu. Je me revoyais au Louvre quelques années plus tôt, dans le pavillon de Flore, dans la grande salle où à l’exclusion de tout autre tableau Michon nous rappelle qu’il se tient. Mon souvenir était imprécis, je n’aurais su dire à combien d’années il pouvait remonter, ni à quoi ressemblait le tableau, mais la lecture ensoleillée dans la nuit en ravivait les couleurs, et peu à peu je les revoyais, les onze, le « Grand Comité de la Grande Terreur », je revoyais l’habit de pékin et les bottes de Billaud, la houppelande, l’habit de pékin et les bottes de Carnot, le plumet sur la tête de Prieur, sur la table le plumet de l’autre Prieur, les souliers à boucle inutiles sur les pieds de Couthon, les souliers à boucle sur les pieds de Robespierre, la houppelande de Collot, l’habit de pékin de Barère, les souliers à boucle de Lindet, l’habit d’or de Saint-Just, et Jean Bon Saint-André, le plumet à la main. Je lisais Les Onze et les onze se tenaient à nouveau devant moi dans la chambre à Marseille, invariables et droits, comme sur le tableau de Corentin. Ce tableau, je l’ai dit, j’étais sûr de l’avoir vu. Je voulais le revoir. Le petit matin me trouva montant les marches de Saint-Charles non pour le ciel mais pour Paris, où je pris le métro gare de Lyon jusqu’au Louvre, puis un billet pour le musée, où je priai un gardien de m’indiquer le pavillon de Flore. Par là, dit-il en pointant vaguement son doigt devant lui, en vénitien. Devant la Vénus de Milo je passai en flèche et l’imaginai boudeuse, outrée par mon irrévérence, caressant l’idée d’un bras d’honneur mais finalement se ravisant ; je continuai devant la Victoire de Samothrace sans même lui jeter un regard ; un peu plus loin Napoléon en grand habillement sacrait Joséphine ; la Grande Odalisque se contorsionnait lascivement ; la Liberté guidait mes pas vers Les Onze mais Les Onze se dérobaient à mes yeux ; je rebroussai chemin vers Mona Lisa qui depuis cinq cents ans prodigieusement fait la gueule (un sourire, ça ?), et c’est à peine si je la vis sur les écrans à travers quoi des Japonais la regardaient, béatement lui souriaient ; peu m’importait, je me foutais de La Joconde : j’étais là pour Les Onze, le tableau de Corentin, or Corentin, me dit un gardien à qui je demandai où diable il pouvait être accroché, ce tableau, Corentin n’existait pas, n’avait jamais existé, pas plus que le tableau inventé par Michon dans son livre, inventé de toutes pièces, Monsieur, et vous n’êtes pas le seul à ce jour tombé dans le panneau.
Si j’avais pu, le temps d’une nuit, me souvenir vaguement puis de plus en plus précisément du tableau fictif d’un peintre imaginaire, être certain de l’avoir déjà vu, ce tableau, et le lendemain vainement le chercher un peu partout dans le Louvre, il n’était pas impossible qu’au cours de sa vie la vieille dame ayant lu la Promesse se fût convaincue de l’existence d’un certain Piekielny, et sur cette fiction brodant sa propre fiction le fît accéder inconsciemment au rang de personnage réel. Elle croyait l’avoir connu, en somme, parce que Gary avait écrit noir sur blanc qu’il vivait au no 16 de la rue Grande-Pohulanka, à une époque où, déjà, elle aussi s’y trouvait. Mais elle ne savait pas ce que moi je savais : elle ne savait pas que Gary avait inventé Piekielny, ou plutôt qu’il l’avait tiré du Révizor de Gogol pour le réinventer à sa guise – ce que du moins je croyais. Car il y avait une autre hypothèse à laquelle, étonnamment, je n’avais pas songé.
Il paraît qu’au seuil de la mort on voit sa vie défiler en flash-back, en un éclair, jusqu’au premier souvenir. Qu’a-t-il vu, Romain Gary, en peignoir rouge et chemise bleue le mardi 2 décembre 1980 ?
Est-ce qu’il a vu Big Sur, la plage, les phoques, les flots, son frère l’Océan ? Est-ce qu’il a vu la France ? La faiblesse qui dit non à la force dans ce général qui l’avait incarnée ? Est-ce qu’il a vu la vieille Renault délabrée du chauffeur Rinaldi, sa mère à Salon-de-Provence ? La Promenade des Anglais ? La Baie des Anges ? L’hôtel-pension Mermonts ? Est-ce qu’il a vu Varsovie ? Les moustaches de Gogol ? Et Vilnius ? La Vilnius d’aujourd’hui ou celle d’alors, quand elle était Vilna ou Wilno ? La cour de la Grande-Pohulanka ? Ses souliers d’enfant ?
Et qui pourrait dire s’il n’a pas vu en dernier lieu ses petits pieds sous l’ombre d’une barbiche roussie par le tabac ?
On a longuement épilogué sur les raisons de son geste. Pourquoi se loge-t-on une balle dans la tête quand on est Romain Gary ? On a dit qu’il avait charge d’âmes et d’amour et qu’il ployait là-dessous ; que les malheurs du monde l’accablaient plus encore que ses propres malheurs ; qu’il portait en lui depuis longtemps déjà le soleil noir et nervalien de la mélancolie ; que le double-Je Gary-Ajar l’avait consumé ; qu’il y avait La Vie devant soi, d’accord, mais la mort juste derrière, en embuscade, le coup de grâce à cinq coups ; que la tosca, qui est un spleen en plus fort, en plus slave, finalement l’avait emporté. Et puis on a prétendu qu’il avait peur de vieillir ; peur des jours qui patiemment s’amoncellent puis s’affaissent et s’effondrent, d’un seul coup ; du fracas noir et blanc de la mort. Lui-même a dit dans sa dernière lettre que « rien à voir avec Jean Seberg », qu’il s’était « bien amusé », qu’il s’était « enfin exprimé entièrement » – mais est-ce que cela est possible ? On peut se perdre en conjectures. On peut aussi relire la correspondance Romain Gary-Raymond Aron.
Ces deux-là se connaissaient depuis le Son et Lumière dans Londres éventrée, du temps des petites fusées de Berlin. L’un comme l’autre se battaient pour la France, Aron dans les pages d’un journal et Gary dans le ciel, et l’un comme l’autre écrivaient : le premier dans Londres à feu et à sang reçut du second des nouvelles qu’il fit publier. Puis il lut le manuscrit d’Éducation européenne, promit à son auteur une «grande carrière littéraire », lui souhaita tout le succès du monde, vit son vœu exaucé : on connaît la fortune du premier roman de Gary qui s’en étonna dans une lettre : « Mon cher Raymond, qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui se passe, nom de Dieu ? »
Trente-cinq ans plus tard, Gary lui fit parvenir son dernier roman, agrémenté d’une dédicace élogieuse. La boucle était bouclée, et Aron pour le remercier lui renvoya la lettre écrite en 1945. Alors, sur un bristol daté du 29.XI.80, quatre jours avant le grand flash-back, Gary lui fit cette réponse : « Merci, cher Raymond Aron, pour cette lettre qui me rappelle les jours où j’“y” croyais encore : gloire littéraire, célébrité, etc., etc. Tout, maintenant, est devenu “etc., etc.” (…) À vous fidèlement. »
Peut-être après tout qu’il ne faut pas chercher plus loin : Gary avait cru à la littérature qui était la vie même, qui s’abouchait à la vie et se confondait avec elle ; il avait cru que la littérature triompherait de la vie, et voilà qu’il n’y croyait plus. La flamme avait cessé de brûler sur l’autel. Les Lettres ne brillaient plus dans la nuit.
On voyage beaucoup, tout au long d’une vie. Romain Gary en tout cas a beaucoup voyagé. On voyage encore beaucoup après sa mort – du moins si l’on est Romain Gary. On vous emmène de la rue du Bac à la cour des Invalides, dans un paletot de bois sous le drapeau tricolore, puis en l’église Saint-Louis où l’on chante en polonais avant les oraisons, La Marseillaise et le roulement des tambours. Alors, direction le Père-Lachaise où deux solutions s’offrent à vous : le caveau qu’on referme pour y mettre des fleurs par-dessus ; le créma que vous avez préféré au caveau. Et puis on croit que c’est fini mais non, il faut encore prendre le train puis la voiture puis le bateau puis le large, où dans la baie de Roquebrune on disperse vos cendres et voilà.
Voilà donc à quoi se réduit votre vie, la vie d’un homme à qui la vie a fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais, un homme tour à tour aviateur, diplomate, écrivain, adoubé, encensé, méprisé, admirable grand tas de secrets bardé de joies, d’angoisses et de chagrins : un petit tas de cendres jetées dans les vagues et dans le vent, un peu de gris dans un peu plus de bleu.
Mais il reste ses pages qui sont là, indubitables, sous nos yeux – en tout cas sous les miens. J’achève ce livre qui s’ajoute à la glose, j’ajoute un codicille à la Promesse que j’emporte avec moi, à Roquebrune où décidément tout finit.
J’y suis arrivé par la gare un matin de novembre. Depuis Nice, les rails longent la côte comme s’ils en dessinaient les contours. Villefranche-sur-Mer, Beaulieu-sur-Mer, Cap-d’Ail et Monaco se succèdent, on les laisse derrière soi et voilà, on y est, Roquebrune-Cap-Martin, on peut descendre du train puis marcher, grimper des chemins minuscules à travers des cyprès, des mimosas, des figuiers, d’autres arbres encore dont je ne connais pas les noms. Le village est perché, il a Monaco sur sa droite, en contrebas, Menton sur sa gauche, le mont Agel dans son dos et lui faisant face, majestueuse, plein sud et à perte de vue la mer, immense et bleue.
Des ruelles mènent au château qui a dix siècles, à l’olivier qui en a vingt, à l’atelier d’un vieil homme, moustache blanche, cheveux blancs, deux yeux rieurs et cerclés de lunettes, peau mate et boisée, comme s’il l’avait façonnée à sa guise : il s’appelle Julien, il est sculpteur sur bois. Sur son établi des pinceaux, un compas, des gouges, une scie, un maillet, d’autres outils (un trusquin ? des guimbardes ? un bouvet ?) qu’il nomme et dont j’ignore l’usage, une lampe dont l’abat-jour est en paille ; les murs en pierres sèches sont striés d’ombre et de lumière ; partout au sol, de la sciure et des copeaux de bois. Je suis ici depuis 1959, dit-il, dans cet atelier à deux pas du château. Je lui demande s’il a connu Romain Gary. Pas beaucoup, dit-il, et puis il ajoute : surtout madame Gary (c’est comme ça qu’il appelle Lesley Blanch). Une belle femme. Le consul, on ne le voyait pas si souvent. Seulement l’été, très tôt le matin ou en fin d’après-midi. Il arrivait qu’il se promène, là-bas, en robe de chambre et mocassins, puis qu’il s’adosse à l’olivier face à la mer, juste à côté de la chapelle. Il y restait pendant des heures, à attendre Dieu sait quoi – moi, en tout cas, je ne l’ai jamais su.
Le saura-t-on jamais ?
Il faudrait pour cela retourner à l’été 59. Ça sent le jasmin, le lilas ; les cigales inlassablement font percuter leurs cymbales ; Gary contre son olivier face à la mer ne dit rien. J’imagine qu’il s’est levé de bonne heure ; qu’il a descendu des chemins minuscules à travers des cyprès, des mimosas, des figuiers, d’autres arbres encore dont lui sûrement connaît les noms dans trois langues ; qu’il a marché pieds nus la chemise entrouverte, ses mocassins à la main, sur le sable encore tiède ; qu’il a longuement nagé dans la mer, longuement joui du soleil, contemplé les oiseaux là-haut dans le ciel, la cavalerie céleste s’éployant sur fond bleu ; puis qu’il est rentré pour finir son chapitre VI et s’est dit à nous deux, Piekielny. Et alors il a jeté un œil sur les feuillets encore blancs, un autre sur le hamac, pensé qu’après tout rien ne pressait, fait la sieste ou fumé des Gauloises en regardant l’azur, la mer scintillant comme une feuille d’aluminium froissée. Et puis il a lu, ou plutôt il s’est relu comme on doit se relire, sans complaisance et sans cesse, comme chantent les cigales, inlassablement. Peut-être alors a-t-il souffert à nouveau du bon gros rire des punaises bourgeoises, enfilé sa robe et chaussé ses mocassins, salué le petit Julien dont les mains juvéniles, cramponnées aux guimbardes, s’échinaient déjà sur le bois. Et puis il a pris le chemin de Menton, la rue de la Fontaine jusqu’à l’olivier face à la mer toujours bleue où il ne dit toujours rien.
À quoi peut-il bien penser ? À la pure exaltation, à cette ivresse un peu sobre qu’est l’écriture, quand les mots tombent sur la page comme tombe la neige en hiver sur les toits de Vilnius. Aux sacrifices de sa mère. À ce qui les rachète au centuple, la fortune et les femmes, le deuil éclatant du bonheur. Aux cigales. Aux variations du ciel. Aux souris tristes. À tant d’autres choses que nous ne saurons jamais.
Allez, ça fait déjà un moment qu’il est là à ne rien faire, il est l’heure de rentrer. À nous deux, Piekielny. Il rebrousse chemin jusqu’en son cagibi aux murs éventrés ; le vent du soir s’y engouffre comme le vent d’hiver s’engouffrait sous le porche à Wilno ; au loin on entend les cigales, le clapotis de la mer, la scansion du jour qui s’enfuit ; Gary est assis en tailleur parmi les feuillets, les stylos, il va se mettre à écrire. La mer brille sous la lune. Il écrit.
En haut de la page : Chapitre VII. Et au-dessous, juste au-dessous : La dramatique révélation de ma grandeur future, faite par ma mère aux locataires du no 16 de la Grande-Pohulanka, n’eut pas sur tous les spectateurs le même effet désopilant. Il y avait parmi eux un certain… Et la voilà devant nous, la souris triste, la voilà qui sourit : elle s’arrête dans l’escalier, contemple gravement, respectueusement le petit garçon de Wilno qui deviendra ambassadeur, peut-être même écrivain, quelqu’un d’important qui connaîtra les grands de ce monde et devant eux prononcera les neuf lettres de P-I-E-K-I-E-L-N-Y, les écrira dans un livre, et si le livre a du succès, se prend-il à rêver, peut-être son nom sera-t-il arraché aux limbes du passé, nimbé de gloire aussi longtemps qu’il y aura des gens pour le lire et le dire, et ne jamais l’oublier.
Voilà pourquoi en cet instant quelque chose comme de la joie furtivement passe dans son œil, Piekielny. Voilà ce qu’il fomente en secret, et pourquoi il ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire. Il tapote la joue du petit Roman, puis vient la requête. Le cri du cœur. Le petit Roman entend le nom de la souris et nous entendons, nous, en écho, le rire hugolien, rabelaisien de Gary, le grand rire intérieur entremêlé de sanglots : le souvenir de ce nom, le salut de l’homme qui le porta dans Wilno, le temps infime et révoltant d’une vie tiennent tout entiers sur la pointe d’un stylo-plume.
Vous êtes sûre, dis-je à la vieille dame, un Piekielny aurait donc vécu ici, au no 16 de la rue Grande-Pohulanka ? Elle acquiesça d’un hochement de tête. Enfin, précisa-t-elle, Piekielny, c’était son surnom. Tout le monde avait un surnom. Ça veut dire infernal, en polonais. Il était tellement discret qu’on l’appelait comme ça depuis toujours. Par antiphrase. Pour se moquer. Il en avait pris son parti, et lui-même se présentait comme M. Piekielny. Mais son vrai nom, je l’ai oublié. À moins que… Attendez, laissez-moi un instant. Dzięgiel. Oui, c’est bien ça. Je crois qu’il s’appelait Dzięgiel.
J’aurais pu me rendre aux Archives, consulter le registre de la Grande-Pohulanka, vérifier sur-le-champ s’il s’y trouvait, ce Dzięgiel, dit Piekielny. Mais il ne m’était pas déplaisant que tout cela finalement restât enveloppé de mystères, à jamais évanoui dans les brumes du passé. Peu m’importait après tout de savoir s’il avait réellement vécu, s’il avait jailli de la main bien connue de Gary ou d’ailleurs, des entrailles d’une femme que nul ne connaît plus : s’il n’était que d’encre et de papier, voilà qui signait le triomphe indubitable, éclatant, de la littérature via la fiction.
Mais s’il avait existé pour de vrai, comme disent les enfants ? Si de ce corps réduit en cendres sur les bûchers de Klooga, ou changé en nuage dans les plaines à betteraves et barbelés de Pologne, ou plus sûrement tombé à Ponar dans la forêt naine au pied des grands arbres, si de ce corps, donc, Gary avait fait un corps de mots ? La littérature triomphait encore, cette fois-ci à travers le réel.
On prétend parfois qu’elle ne sert pas à grand-chose, qu’elle ne peut rien contre la guerre, l’injustice, la toute-puissance des marchés financiers – et c’est peut-être vrai. Mais au moins sert-elle à cela : à ce qu’un jeune Français égaré dans Vilnius prononce à voix haute le nom d’un petit homme enseveli dans une fosse ou brûlé dans un four, soixante-dix ans plus tôt, une souris triste à la peau écarlate, trouée de balles ou partie en fumée, mais que ni les nazis ni le temps n’ont réussi à faire complètement disparaître, parce qu’un écrivain l’a exhumée de l’oubli.
Gary écrit le nom de Piekielny sur la page. Le fait-il naître ? Renaître ? Jaillir du tréfonds de sa mémoire ? Ou bien cela vient-il de plus loin, de l’imaginaire se déployant par miracle pour assujettir le réel ? Je ne sais pas. Il est tout-puissant. Il écrit. Il ne pense qu’à cela. Écrire. Tenir le monde en vingt-six lettres et le faire ployer sous sa loi.