Celle qui hante mes rêves

La femme idéale?

Elle est déesse égyptienne et se prénomme Nout.

À cinq heures du matin, lorsque le soleil est rose, elle se baigne dans du lait d'ânesse et sirote son apéritif préféré, composé d'une perle dissoute dans du vinaigre de vieux vin de Corinthe. Pour toute autre, cette boisson serait mortelle. Des servantes empressées la massent tandis qu'un orchestre entonne son hymne personnel.

C'est le seul hymne où la partie chantée est interprétée non par des humains mais par une chorale de huit mille trois cents rossignols.

Nout déjeune ensuite de quelques feuilles d'eucalyptus agrémentées d'orgeat. Puis elle se maquille.

Nout écrase elle-même son khôl dans un mortier d'ivoire pour en tirer une poussière argentée dont elle orne ses paupières translucides aux longs cils courbes. Elle relève la couleur de ses lèvres d'un onguent à base de pigments de coquelicot. Elle peint ensuite les ongles de ses orteils et de ses doigts avec un vernis noir à base d'encre de pieuvre.

Toujours drapée dans une tunique de fil d'or, elle porte deux pierres précieuses, un rubis couleur sang niché dans ses cheveux, et un saphir dans le creux de son nombril.

Sur les lobes de ses oreilles et sur son cou, elle dépose trois gouttes de musc blanc agrémenté de bergamote. Ce parfum a été composé pour elle par une vieille esclave crétoise qu'elle a ramenée de l'un de ses voyages chez les Barbares du Nord.

Nout ne frappe jamais ses esclaves, sauf lorsqu'elles sont plus belles qu'elle. Ce qui est rare.

Les serviteurs attendent ses ordres.

Lorsqu'elle parle, ses boucles d'oreilles scintillent comme la rosée; quand elle marche, ses bracelets de cheville tintent bruyamment.

On lui amène son félin. Ce guépard baptisé Sambral ne vit que pour elle.

Nout ne travaille pas, pour ne pas blesser ses mains. Nout est persuadée que le travail donne des rides et réduit considérablement l'espérance de vie. Nout ne mange pas, elle goûte. Nout ne respire pas, elle vibre.

Nout n'est pas qu'une femme. Nout est aussi un astre, au même titre que le Soleil et l'étoile du Berger.

D'auguste naissance (on la prétend fille du vent), Nout ne craint pourtant pas de se mêler à la plèbe, notamment pour jouer aux courses d'ornithorynques, le dimanche, dans la vallée du Nil.

On peut voir Nout s'élancer hors de ses jardins. Les fleurs sur son passage exhalent leurs plus subtils parfums dans l'espoir d'attirer son attention. En vain.

Il peut arriver que Nout acquière des accessoires en cuir noir (pour céder, comme elle dit, à un «fantasme populaire», car Nout aime à entretenir un côté peuple), mais elle ne pousse pas la vulgarité jusqu'à les porter.

À midi, Nout mange une pizza. Elle la choisit sans anchois, mais avec beaucoup de câpres, un peu d'origan, de la mozzarella de bufflonne, de l'huile piquante issue d'olives première pression à froid. La pâte en est obligatoirement cuite dans un four alimenté par du bois de santal, et le blé qui la compose a poussé au soleil, surtout pas en serre.

La pizza est accompagnée d'une salade verte dont seul le cœur a été gardé (Nout déteste le craquement sinistre des feuilles rigides contre ses molaires). La vinaigrette balsamique est évidemment servie à part, à la température du corps et parfumée de cumin.

Nout ne marche pas, elle glisse, Nout ne parle pas, elle chante, Nout ne voit pas, elle observe, Nout n'écoute pas, elle comprend.

De retour chez elle, Nout joue parfois d'un luth. Elle caresse l'instrument de ses longs doigts graciles aux ongles démesurés. Et l'on prétend que ceux qui entendent Nout à son luth ressentent des effets similaires à ceux de l'ivresse des profondeurs.

Lorsqu'elle pénètre dans son salon, à la tombée du jour, le soleil s'éclipse car il ne veut pas lui faire d'ombre. Qu'elle ait la phobie des souriceaux n'y change rien.

À l'heure du dîner, Nout reçoit. Elle sait composer des compliments subtils qu'elle note sur des papyrus enluminés de feuilles de gypse. Puis elle les présente à ses invités. Son esprit fait l'admiration de tous.

Nout a un frère, Hyposias, qui l'aime secrètement et interdit à tout homme de plus de treize ans de l'approcher. Mais elle sait que, lorsqu'elle rencontrera un éphèbe digne d'elle, elle écartera Hyposias sans hésiter.

Le soir, lorsque les vagues d'obscurité se succèdent dans le ciel pour éteindre les nuages, Nout, accoudée avec indolence à la balustrade d'un balcon, médite sur le mystère de sa vie et l'étrangeté de l'univers.

Ses mains s'égarent alors dans des jarres remplies de pignons entremêlés de cocons de vers à soie, au goût légèrement acidulé.

Avant qu'elle aille se coucher, un sage lui raconte la véritable histoire du monde. Il lui parle des combats des dieux dans la poussière du temps passé. Il évoque le fracas grandiose des forces de la nature s'opposant pour inventer le monde dérisoire des mortels. Il lui narre les contes des peuples invisibles dans lesquels lutins, centaures, griffons, chérubins et autres farfadets conspirent pour influencer l'esprit des mortels. Il chante la gloire des héros maudits, qui ont combattu pour que vivent leurs rêves.

Et elle pense…

Depuis peu, Nout s'adonne à un nouveau divertissement: l'invasion guerrière des pays voisins. Elle a déjà envahi la Namibie et a combattu les hordes de Numides du Sud. Malheureusement, l'armée de Nout est essentiellement formée de mercenaires bataves, d'archers moldaves, de frondeurs suisses, de lions de l'Atlas aux crocs enduits de cyanure, d'autruches au bec couvert de lames de rasoirs, d'aigles cracheurs de feu, d'éléphants nains apprivoisés dont la trompe projette de la glu, et d'éperviers capables de bombarder de l'huile bouillante. Elle ne fait donc plus le poids au xxie siècle devant les armes modernes. C'est pourquoi Nout cherche celui qui serait capable de moderniser ses troupes. Elle le veut habile au maniement du sabre, prince d'un pays au moins aussi grand que le sien, adroit dans le dressage d'éléphants, bien habillé, ne crachant pas par terre, ne se mettant pas les doigts dans le nez, insensible à d'autres beautés que la sienne, ayant été initié aux techniques contemporaines de kinésithérapie, débarrassé de ses obligations militaires ainsi que de sa famille (Nout ne veut pas avoir une belle-mère sur le dos).

Elle souhaite qu'il soit docile mais sauvage. Distingué mais voyou. Soumis mais rebelle. Nout n'a pas l'intention non plus de s'ennuyer. Il doit être calme mais capable d'emportement. Beau mais ignorant de sa beauté. Et surtout posséder une belle voiture rouge de trois mille centimètres cubes de cylindrée et un compte en banque bien garni dans un coffre à chiffre codé. Si cette dernière condition est remplie, les autres deviennent accessoires.

Si vous connaissez quelqu'un susceptible de l'intéresser, écrivez à l'éditeur qui fera suivre.

Загрузка...