Ça a commencé par un vélomotocycliste qui, au passage, a glissé un talkie-walkie dans notre voiture. Pointal aligne.
Qu'ensuite, une chignole de style jeep rouillée, portant un écriteau sur le ventre « CONVOI EXCEPTIONNEL », s'est pointée…
Précédant un formide camion à dix-huit roues sur la plate-forme duquel est érigée une grue de vingt tonnes.
Pointala ligne.
La voiture pilote a dû stopper dix mètres après avoir dépassé le faux fourgon Lustucru en stationnement, because un vélomotocycliste a fait une chute au beau milieu de la chaussée. Et il a dû se faire bougrement mal, le pauvre homme, car il gît sans connaissance sous son engin. Des badauds s'empressent. Un cercle se forme. Un agent radine.
Le camion-grue est donc arrêté au niveau du fourgon Lustucru ; tu me suis toujours malgré qu'on soit bloqués ? Parfait !
Lentement l'énorme mâchoire de la grue descend vers le fourgon, en béant des mâchoires. Depuis mon poste d'observation, je dirige la manœuvre.
— Tu m'entends bien, fiston ? je lance au grutier.
— Je vous reçois cinq sur cinq.
— Bravo. Alors ouvre grandes tes cages à miel. Il y a tout un bouzin dans ce fourgon : des armes puissantes, des gadgets rares et surtout un homme rusé capable du pire. Je veux que tu cueilles le véhicule par le capot et que tu le soulèves aussi vite et aussi haut qu'il sera possible. L'homme reposera sur les portes arrière qui seront devenues son nouveau plancher. Il ne pourra donc plus manipuler son arsenal, ou en tout cas, pas commodément, tu piges ?
— Cinq sur cinq ! affirme le grutier.
— Evite les fausses manœuvres si tu peux ; la réussite est subordonnée à ta rapidité d'exécution.
— On va tâcher de moyenner.
Tu l'auras remarqué, et sinon je n'en ferai pas une maladie de croissance, mais beaucoup de connards se laissent pousser un minable collier de barbe pour que leur sottise soit plus évidente, plus voyante. Mon confrère Judemoule a observé scrupuleusement cette règle d'or. Sa barbe a l'air d'être tressée avec des fils de fer barbelés. A travers, on découvre une peau brique ponctuée de plaques d'eczéma assez gracieuses, dont l'une a la forme de la Nouvelle-Calédonie. Une vilaine grimace de jalousie tord sa bouche harmonieuse comme un sexe de jument et déforme ses traits. Je l'insupporte. Mon ingérence sur son territoire le fait grincer des molaires et lâcher de menus pets incontrôlables.
— C'est du cirque ! il dit. Du cirque !
— Assez, conviens-je, mais du vrai, du Barnum !
Et, au grutier :
— Tu vas pouvoir assurer la prise, fiston ?
— Cinq sur cinq ! Seulement après, faudra faire réviser le moteur et le train avant du véhicule.
— Te caille pas la laitance, il est assuré tous risques.
A présent, on ne moufte plus. On regarde l'immense mâchoire de la grue, prête à bouffer sa proie.
Le camarade grutier, chapeau ! Un orfèvre ! Te manie son engin comme la colonelle Duron une pince à sucre. Les énormes serres planent comme un gerfaut au-dessus du capot. Et puis c'est le piqué définitif : Blooooc !
Dans son logement roulant, le P.-D.G. doit se demander ce qui lui arrive. Va-t-il sortir ? Je me tiens paré pour une manœuvre en catastrophe. Mais le câble de traction se tend déjà et le fourgon Lustucru commence à se dresser sur ses pattes arrière. S'il s'agissait d'un vrai et qu'il contienne des œufs, ma pauvre Germaine, quelle omelette !
Du coup, personne ne s'intéresse plus au vélomotocycliste accidenté, lequel en profite pour tailler la route discrétos. La foule regarde cette grue tenant dans son bec un fourgon bleu à pois blancs. S'il y a un type à l'intérieur, il doit être fait comme un rat car il repose sur les deux portes arrière et de ce fait, ne peut les ouvrir. Le fourgon se balance mollement à cinq six mètres du sol. La foule agglutine (s') de plus en plus. Les gens se demandent à quoi rime une pareille manœuvre.
Moi, je suis descendu de bagnole et, mon talkie-walkie devant la bouche, je continue de battre la mesure de l'étrange concert.
— Impec, fiston ! C'est pas du cinq sur cinq, mais du vingt sur vingt. Maintenant, tu t'arranges pour déposer le fourgon près de toi, sur ta plate-forme. Toujours à la verticale, mon grand, de manière à ce que ses portes restent condamnées.
— C'est parti !
Je suis la manœuvre avec intérêt. Une intense jubilation me frémit les bourses. Des instants pareils, ça me met en érection. Peut-être que je vais subir une déconvenue cuisante en ne trouvant personne dans cette grosse tirelire, mais peut-être que non. Si le chafouin s'est allongé franco, le P.-D.G. du K.K. Boû Din-Europe libérale est là-dedans. Tu juges d'un triomphe pour ma pomme ? Ah ! si le cher président pouvait assister à l'ouverture de ce coffre-appartement, ça le remettrait de ses sondages à la crème de faillite ! Il requinquerait à bloc, notre Tino des prises d'armes !
— Ohé, commissaire ! m'hèle une voix féminine.
Je tourne la tête vers la haie de spectateurs et je découvre tu sais qui ? Diana Van Trilöck, la fille de Karol le Pieux. Elle est avec sa bande de parasites, plus belle, blonde et dorée que jamais, éblouissante dans une espèce de survêtement rose-praline.
— C'est vous qui faites joujou ? demande-t-elle en s'esclaffant (elle parle couramment cette langue).
Je lui adresse un geste cordial. Mais ça grenouille vilain dans l'arrière-salle de mon cervelet. La présence de la ravissante fille sur les lieux de cette étrange arrestation me souffle littéralement. Tout de suite, le flic émérite qu'I am pense « il ne peut s'agir d'une coïncidence ». Diana continue de mener sa vie futile de riche héritière désœuvrée en compagnie de ses pieds-nickelés qu'elle doit rincer à tout va.
Seulement elle représente des intérêts élevés et on la surveille. Non, ce ne serait pas le grand chef du K.K.Boû Din qui se chargerait personnellement d'une telle surveillance. D'ailleurs, guetter depuis un fourgon immobilisé sur un parking n'est guère efficace au plan du rendement. Alors ?
Elle s'approche de moi, ses seins bien dressés.
— C'est indiscret de vous demander ce que vous faites ? me demande-t-elle en serrant ma main.
— Top secret, Diana.
— Je pensais que vous reviendriez me voir…
— Pas eu le temps, mais le cœur y est !
Là-bas, le fourgon est posé sur le plateau du camion, les roues en pattes de chien faisant le beau.
— Et à présent, commissaire ? demande le grutier dans l'appareil.
— En route, vous retournez à votre point de départ, je vous suis.
— Bien reçu, cinq sur cinq ! se gargarise le technicien haut de gamme (il t'arracherait un poil de cul avec son appareil, cézig).
— Je vais devoir vous quitter, dis-je à la jolie frivole ; il y a longtemps que vous séjournez à Deauville ?
— Nous sommes arrivés hier.
— Où êtes-vous descendue ?
— A l'hôtel, là…
— Ça boume, la vie ?
— C'est creux ; vous devriez venir faire un tour dans la mienne, je suis certaine que vous y prendriez plaisir.
Et c'est à cet instant, pile, que l'idée me chope.
— Vous voulez bien m'accompagner, Diana ? Vous auriez droit à des émotions. Avec moi, c'est comme aux Galeries Lafayette : il se passe toujours quelque chose.
— Chiche !
Une gosse ! La voilà toute joyce. Elle se tourne vers ses glandeurs.
— On se retrouve plus tard ! leur crie-t-elle.
Et elle monte à l'arrière de notre voiture dont je lui ai ouvert la portière.
Thérésa est un peu surprise par cette initiative.
— Je vous présente Diana Van Trilöck ! lui annoncé-je.
La bouille qu'elle fait alors ressemble à un portrait de Jérôme Bosch.
C'est une grande cour d'usine mal pavée, avec des creux, des bosses, des flaques d'eau noire. Dans le fond, y a des bâtiments de briques couverts de verrières en dents de scie. De lourds véhicules destinés aux gros travaux publics sont remisés à la diable.
Curieuse partie qui se joue là : Le camion-grue stationne au centre de la cour. Une vingtaine de gendarmes armés de mitraillettes l'entourent, tous ont mis un genou en terre et coiffé leur casque d'assaut.
— Remets le fourgon sur ses pattes, fiston ! enjoins-je au grutier.
La nouvelle manœuvre s'opère dans un silence épais troublé par les couinements de la grue en activité.
Thérésa et Diana se tiennent adossées à la voiture du commissaire Judemoule. Je les trouve fragilisées par l'importance de l'opération. Même ma consœur n'a plus l'air d'une amazone. C'est une belle gosse, drue et saine, légèrement cheftaine scout sur les bords. Judemoule est surexcité comme cent puces en rut. Il va et vient en faisant sonner ses talons sur les méchants pavetons.
— Si vous voulez bien, mon cher, me dit-il comme s'il me traitait d'emmanché, avec le même ton et le regard adéquat, c'est moi qui assume l'arrestation du type car nous sommes dans mon…
— Mais oui, mais comment donc, l'interromps-je ; faites, mon bon, faites…
Il marche droit au fourgon posé derrière le camion-grue et martèle du poing la carrosserie.
— Sortez de là ! hurle-t-il, je sais que vous m'entendez. Vous êtes cerné et n'avez aucune chance de vous échapper car un cordon de gendarmes en armes vous cernent. Allons, ouvrez !
Rien ne se produit. Mon guignolet cogne dans ma cage à m'en démanteler les cerceaux. Le fourgon serait-il vide ? Aurais-je entrepris tout ce circus pour la peau ? Pour lors, j'aurais l'air d'un sacré branque !
— Si vous n'ouvrez pas, je fais découper la carrosserie au chalumeau, je vous préviens !
Que dale !
Moi j'attends, à l'écart, assis sur le pare-chocs de la voiture à Judemoule. Puisqu'il veut faire du zèle, le copain, qu'il en fasse !
Il commence à passer pour un con en peluche, Juju. Un barbichu qui trépigne devant une porte close en ordonnant qu'on la lui ouvre, il occupe une position pas tenable si elle reste fermée.
Changeant de tactique, il va au grutier et se met à parlementer avec lui ; je n'entends pas ce qu'ils se disent. A la fin de l'entretien, mon pote « Cinq sur cinq » regrimpe à son poste et se remet à manœuvrer son bouzin. Je pige vite. Judemoule lui a ordonné de défoncer le coffrage du fourgon avec les mâchoires de l'engin.
Le blindage du fourgon pourra-t-il résister à la formidable pression ? Je ne le pense pas. Et, en effet, un bruit d'horrible mastication s'opère. L'acier mangeant l'acier ! D'énormes cavités se forent dans le coffrage du fourgon. Ça craque avec un bruit de navire éperonné par un récif. Des brèches se forment.
— Stop ! crie Judemoule.
Les serres de la grue s'écartent, dociles. En se retirant du fourgon blessé, elles provoquent un fracas de tôle meurtrie plus fort qu'en broyant.
Le commissaire se précipite sur la plus forte béanture.
— Rendez-vous ! Vous…
Il se tait.
Normal.
On ne peut pas parler sans tête. Et sa tronche vient d'être volatilisée, barbe comprise, par un rayon laser qui a jailli de l'orifice. Ce qui reste du bonhomme représente les six septièmes de son volume initial.
Mes compagnes s'évanouissent en apercevant ce corps détêté, et plus d'un gendarme se met à gerber.
Je devrais être terrifié par ce drame ; seulement je suis un enfoiré de poulet de merde et tu veux que je je dise ce qu'est ma réaction ? La joie ! La joie âcre, enivrante, plus forte que la plus forte des gnoles du triomphe !
Gagné, Sana ! Le fauve est bel et bien dans sa cage.
Mais comment l'en déloger. Comment en avoir raison ?
Ne brusque rien, Antoine. Réfléchis comme si tu étais dans ton plumard avec les bras sous la nuque, mon grand.
Bon, il est évident qu'il est à nous. Qu'il suffit d'attendre…
Mais attendre, il n'en est pas question.
Alors un tireur d'élite balance une cartouche de gaz par l'une des brèches. Il est outillé, le monsieur. Il doit disposer de masques spéciaux. Et puis, je gage qu'il a d'autres armes encore plus terrifiantes que son rayon laser, signe de son grade. On ne va pas monter la chose au paroxysme de l'actualité, rameuter les media, rassembler les foules, provoquer encore des morts à grand spectacle.
Réfléchis ! Réfléchis !
Ordinairement, mon instinct opère en marge de ma pensée. Il pige avant mon cerveau. Qu'est-ce qu'il branle, ce soir ?
Je m'asbstraque. Je chante. Tino, tiens… Qui ressemblait tant au président :
Loin des guitares
Au chant si doux
Oui, oui, oui…
De toute beauté. Génial, le « oui, oui, oui ».
Et l'Antonio se dresse. Il marche à Diana, lui enserre la taille et la soulève du sol. Elle pantelle. Ce qu'elle doit regretter de m'avoir suivi, d'avoir moulé effrontément Sylvain, Matthieu, Gaétan, Barbara et les autres truffes.
Tout en la tenant devant moi, je me dirige vers le fourgon.
Un « ooooh » réprobateur passe sur le cercle des gendarmes. ce commissaire qui utilise une jeune fille comme bouclier, quelle ignominie ! Comme il déshonore la poulaille !
— Puisque vous pouvez regarder à l'extérieur, jetez un coup d'œil par ici, monsieur le chef du K.K. Boû Din ! j'égosille. Et si le cœur vous dit d'user de votre laser, ne vous gênez pas !
J'avance. Diana essaie de se dégager, mais je la presse contre moi à l'étouffer et elle est si neutralisée par la peur qu'elle n'a guère à opposer que son poids.
— Rendez-vous, big boss ! L'heure des règlements de comptes a sonné.
Une explosion me répond. Un court moment c'est l'Apocalypse. Des flammes, de la fumée noire, jaillissent des trous percés dans le fourgon. Il semble avoir rétréci comme si une fabuleuse succion s'étaient opérée de l'intérieur. Ses parois semblent converger vers son centre.
— Merde, me dis-je, car je ne prends pas de gants avec moi : ce con s'est fait désintégrer dans son studio roulant !