— Commandant Picquart, pour le ministre de la Guerre…
La sentinelle de la rue Saint-Dominique sort de sa guérite pour ouvrir la grille, et je franchis dans un tourbillon de neige la cour venteuse avant de m’engouffrer dans le hall chauffé de l’hôtel de Brienne, où un jeune et élégant capitaine de la garde républicaine se lève pour me saluer. Je répète, sur un ton plus pressant encore :
— Commandant Picquart, pour le ministre de la Guerre… !
Le capitaine ouvrant la marche, nous foulons de conserve le dallage noir et blanc de la résidence officielle du ministre, gravissons le grand escalier tournant en passant devant les armures qui datent d’avant le Roi-Soleil, devant l’horrible Premier Consul franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard, concentré de kitsch napoléonien peint par David, et faisons halte au premier étage, près d’une fenêtre donnant sur les jardins. Le capitaine m’abandonne afin d’annoncer mon arrivée, m’accordant un instant le loisir de contempler le spectacle rare et éblouissant d’un jardin assourdi par la neige matinale en plein cœur de la ville. Les lumières électriques jaunes du ministère, qui se reflètent sur les arbres vaporeux, prennent elles-mêmes un caractère magique.
— Le ministre vous attend, mon commandant.
Je reviens à contrecœur à l’affaire qui m’amène.
Le cabinet du ministre est une vaste salle ornée de lambris ouvragés gris-bleu et d’un double balcon surplombant le jardin enneigé. Deux hommes d’un certain âge, en uniforme noir, se réchauffent les jambes, dos tourné à la cheminée. À mon entrée, ils lèvent les yeux vers moi. L’un d’eux est le général Raoul Le Mouton de Boisdeffre, chef de l’état-major, spécialiste de tout ce qui touche à la Russie, architecte de notre alliance naissante avec le nouveau tsar, et qui a passé tellement de temps à la cour impériale qu’il commence à ressembler à un comte russe aux favoris bien raides. L’autre, la soixantaine passée, est le ministre de la Guerre, le général Auguste Mercier.
Je m’avance jusqu’au milieu du tapis et salue.
Mercier présente un visage buriné curieusement figé, tel un masque de cuir. J’ai parfois l’impression étrange qu’un autre homme m’examine par les fentes à peine ouvertes de ses yeux tombants. Il me dit d’une voix posée :
— Eh bien, commandant Picquart, cela n’a pas pris longtemps. À quelle heure en a-t-on terminé ?
— Il y a une demi-heure, mon général.
— C’en est donc bien fini ?
— C’est fini, dis-je avec un hochement de tête.
Et c’est ainsi que tout commence.
— Venez vous asseoir près du feu, ordonne le ministre. Approchez-la, ajoute-t-il en désignant une chaise dorée. Retirez votre manteau et racontez-nous tout ce qui s’est passé.
Il s’assoit, figé par l’attente au bord de son siège, buste penché en avant, mains croisées devant lui, les avant-bras appuyés sur les genoux. Le protocole l’a empêché d’assister en personne à l’événement. Il se trouve dans la position d’un imprésario qui aurait manqué le spectacle qu’il a lui-même organisé. Lorsqu’il dit vouloir savoir « tout ce qui s’est passé », il ne pense pas à une simple chronologie des faits — cela, il l’obtiendra en lisant le rapport officiel —, non, il m’a choisi pour cette tâche parce qu’il voit en moi ce qu’il appelle le « genre littéraire », c’est-à-dire, dans mon cas, un officier qui lit des romans étrangers. Il a faim de détails, de réflexions, de commentaires, de couleurs.
— Tout d’abord, quelle était l’ambiance de la rue ?
— Je dirais que c’était… l’impatience.
Je raconte que je quittai mon appartement avant l’aube pour parcourir dans l’obscurité les trois kilomètres jusqu’à l’École militaire, et les rues, du moins au début, présentaient un calme inhabituel du fait que ce soit un samedi…
— Le sabbat juif, m’interrompt Mercier avec un petit sourire — et aussi à cause du temps glacial. En fait, et bien que je ne le mentionne pas, lorsque je franchis les trottoirs obscurs et gelés de la rue Boissière et de l’avenue du Trocadéro, je commençais à me demander si la pièce à grand spectacle orchestrée par le ministre n’allait pas faire un four. Mais j’arrivai alors au pont de l’Alma et découvris la foule confuse qui traversait les eaux sombres de la Seine. C’est à ce moment que je compris ce que Mercier avait saisi depuis le début, à savoir que le désir humain d’assister à l’humiliation de l’autre formerait toujours une protection amplement suffisante contre le froid le plus intense.
Je rejoignis la cohue qui se dirigeait vers le sud, traversant la Seine puis suivant l’avenue Bosquet — la foule était si dense qu’elle débordait des trottoirs pour envahir la chaussée. Elle me fit penser à l’assistance des champs de courses, tendue et déterminée — on y retrouvait la même impatience partagée, la même recherche d’un plaisir pour tous. Les vendeurs de journaux arpentaient la rue avec les éditions du matin. Un parfum de marrons grillés s’élevait des réchauds, au bord des pavés de bois.
Je m’écartai au bout de l’avenue et traversai la rue en direction de l’École supérieure de guerre, où j’avais, jusqu’à un an plus tôt, enseigné la topographie. La foule poursuivit son chemin vers le lieu de rassemblement officiel, place de Fontenoy. Le jour commençait à poindre. L’École résonnait au son des tambours, des clairons, des sabots de chevaux, des jurons, des injonctions et des bruits de bottes. Chacun des neuf régiments de la garnison de Paris avait reçu l’ordre d’envoyer deux détachements assister à la cérémonie, l’un composé d’anciens soldats en armes, l’autre de nouvelles recrues, dont, pensait Mercier, la fibre morale aurait tout à gagner d’une telle expérience. Lorsque je traversai les grands salons pour pénétrer dans la cour Morland, ils étaient déjà plusieurs milliers rassemblés dans la boue gelée.
Je n’ai jamais assisté à une exécution publique, jamais goûté à cette atmosphère particulière, mais j’imagine que cela doit être assez proche de ce que l’on ressentait ce matin à l’École. L’immensité de la cour Morland fournissait une scène idéale pour un grand spectacle tandis qu’au loin, derrière les grilles, dans le demi-cercle de la place de Fontenoy, un océan murmurant de visages roses s’agitait derrière un cordon de gendarmes en uniforme noir. Chaque centimètre carré était occupé. Des gens se tenaient debout sur les bancs, sur le toit des voitures et des omnibus : certains s’étaient assis sur les branches des arbres, et un homme avait même réussi à escalader le monument aux morts de la guerre de 1870.
Mercier, qui écoute avec avidité, me demande :
— Vous pourriez estimer le nombre de personnes présentes ?
— Vingt mille, d’après le préfet de police.
— Vraiment ? dit le ministre, moins satisfait que je ne l’aurais escompté. Je voulais que la cérémonie eût lieu à Longchamp, vous savez ? Le champ de courses a une capacité de cinquante mille personnes.
— Et tout porte à croire qu’on l’aurait rempli, commente Boisdeffre non sans flagornerie.
— Bien sûr qu’on l’aurait rempli ! Mais le ministère de l’Intérieur craignait les risques de débordements. Alors que moi, je dis : plus vaste est la foule, plus forte sera la leçon.
Néanmoins, vingt mille personnes me paraissaient déjà beaucoup. Le bruit produit par cette foule était contenu, mais menaçant, pareil à la respiration d’un animal puissant, calme pour le moment mais susceptible de devenir dangereux à tout instant. Juste avant huit heures, un escadron de la garde républicaine fit son apparition et passa devant la foule. La bête s’agita soudain en apercevant entre les cavaliers une voiture cellulaire noire tirée par quatre chevaux. Une vague de huées déferla aussitôt. Le cortège ralentit, une grille s’ouvrit, et le véhicule flanqué de sa garde pénétra avec fracas sur les pavés de l’École.
Pendant que je regardais le cortège disparaître dans une cour intérieure, un homme qui se tenait près de moi me glissa :
— Remarquez, commandant Picquart : les Romains jetaient les chrétiens aux lions ; nous leur servons des Juifs. C’est un progrès, me semble-t-il.
Il était emmitouflé dans un pardessus au col relevé, un cache-nez gris autour du cou et sa casquette rabattue sur ses yeux. Je le reconnus d’abord à sa voix, puis au tremblement incontrôlable qui agitait son corps.
— Colonel Sandherr, le saluai-je.
— Où vous tiendrez-vous pour assister au spectacle ? m’interrogea Sandherr.
— Je n’y ai pas réfléchi.
— Joignez-vous à nous, vous serez le bienvenu.
— Ce serait un honneur. Mais je dois d’abord vérifier que tout se déroule conformément aux instructions du ministre.
— Nous serons là-bas lorsque vous vous serez acquitté de vos obligations, me dit-il en désignant d’une main tremblante l’autre côté de la cour Morland. Vous aurez une vue imprenable.
Mes obligations ! Je me demande, en y repensant, si ce n’était pas du sarcasme. Je me rendis au bureau de l’adjudant de garnison, où le prisonnier se trouvait sous la surveillance du capitaine Lebrun-Renault, de la garde républicaine. Je n’avais nulle envie de revoir le condamné. Je l’avais eu comme élève dans ce même bâtiment. Je n’avais rien à lui dire ; je n’éprouvais rien pour lui ; j’aurais voulu qu’il ne fût jamais né et j’aurais aimé qu’il fût parti de Paris, de France, d’Europe. Un soldat alla me chercher Lebrun-Renault. Le capitaine, grand gaillard rougeaud, un peu chevalin — davantage un policier qu’un soldat —, vint me faire son rapport :
— Le traître est nerveux, mais calme. Je ne crois pas qu’il provoquera le moindre trouble. Les boutons et galons de son uniforme ne tiennent plus qu’à un fil et la lame de son sabre a été entaillée afin qu’elle se brise plus facilement. Rien n’a été laissé au hasard. S’il essaie de faire une déclaration, le général Darras lancera un signal, et l’orchestre se mettra à jouer pour noyer sa voix.
Mercier remarque d’une voix songeuse :
— Je me demande ce qu’on peut jouer pour noyer la voix d’un homme ?
— Une chanson de marin, monsieur le ministre ? hasarde Boisdeffre.
— Excellent ! commente judicieusement Mercier, qui pourtant ne sourit pas.
Mercier sourit rarement. Il se tourne de nouveau vers moi :
— Vous avez donc assisté à l’opération avec Sandherr et ses hommes ? Qu’avez-vous pensé d’eux ?
Ne sachant trop comment répondre — Sandherr est tout de même colonel — j’avance prudemment :
— C’est un groupe de patriotes très impliqués, qui fait un travail remarquable et n’en tire que peu, voire aucune, reconnaissance.
Bonne réponse. Si bonne même, qu’il se pourrait bien qu’elle ait influencé ma vie entière — et avec elle l’histoire que je m’apprête à raconter. Quoi qu’il en soit, Mercier, ou l’homme qui se cache derrière son masque, me scrute du regard, comme s’il cherchait à vérifier que je pense sincèrement ce que je viens de dire, puis hoche la tête pour marquer son approbation.
— Vous avez raison, Picquart. La France leur doit beaucoup.
Ces six modèles de vertu étaient présents ce matin-là pour assister au couronnement de leur œuvre : toute la « section de statistique » de l’état-major, comme on l’appelait avec délicatesse. Je les cherchai après mon entretien avec Lebrun-Renault. Ils se tenaient légèrement à l’écart, dans le coin sud-ouest de la grande cour d’honneur, à l’abri d’un bâtiment bas. Sandherr avait les mains enfoncées dans ses poches et la tête baissée. Il paraissait absent…
— Vous rappelez-vous, interrompt le ministre de la Guerre en se tournant vers Boisdeffre, qu’on appelait Jean Sandherr « l’homme le plus séduisant de l’armée française » ?
— Je m’en souviens, confirme le chef d’état-major de l’armée. C’est difficile à croire aujourd’hui, le pauvre.
Sandherr était flanqué d’un côté par son second, un alcoolique replet, au visage rouge brique, qui ne cessait de porter une flasque métallique à ses lèvres ; et de l’autre par le seul membre de son équipe que je connaissais déjà de vue — la silhouette massive de Joseph Henry, lequel me tapa sur l’épaule en tonnant qu’il espérait bien que je parlerais de lui dans mon rapport au ministre. Les deux officiers subalternes de la section, capitaines tous les deux, paraissaient bien ternes en comparaison. Il y avait également un civil présent, un gratte-papier émacié qui semblait ne sortir que rarement au grand air et tenait une lorgnette de théâtre. Ils se poussèrent pour me faire de la place, et l’alcoolique me proposa une rasade de son cognac répugnant. Nous fûmes bientôt rejoints par deux autres personnalités extérieures, à savoir un élégant représentant officiel du ministère des Affaires étrangères, et cet encombrant nigaud de colonel du Paty de Clam, qui travaillait à l’état-major et arborait un monocle semblable à une orbite vide dans la lumière du petit matin.
Le moment crucial se rapprochait, et l’on sentait la tension se renforcer sous le ciel blême et sinistre. On avait fait mettre près de quatre mille soldats en position, et pourtant aucun son ne s’échappait des troupes. La foule elle-même se taisait. Le seul mouvement provenait des extrémités de la grande cour, où l’on plaçait encore les derniers invités, qui se pressaient en s’excusant, comme des retardataires à un enterrement. Une toute petite femme mince en bonnet et manchon de fourrure, portant un parapluie bleu à dentelles et escortée par un grand lieutenant des dragons, fut reconnue par des spectateurs proches des grilles, et une petite salve d’applaudissements ponctuées de « Hourra ! » et de « Bravo ! » glissa sur l’étendue de boue.
Sandherr leva les yeux et grogna :
— Qui cela peut-il bien être ?
L’un des capitaines prit les jumelles de spectacle au bureaucrate et les darda sur la dame aux fourrures qui saluait à présent la foule de la tête en faisant gracieusement tourner son parapluie.
— Que je sois damné si ce n’est pas la Divine ! Et, ajouta-t-il en réglant la lorgnette, elle est escortée par Rochebouet, du 28e régiment, le veinard !
Mercier s’appuie contre le dossier de sa chaise et lisse sa moustache blanche. Sarah Bernhardt apparaissant dans sa pièce ! C’est exactement le genre d’information qu’il attend de moi : la touche artistique, les potins mondains. Il feint cependant l’agacement.
— Je ne vois pas qui a pu inviter une actrice…
À neuf heures moins dix, le général Darras, chargé de diriger la parade, remonta à cheval l’allée pavée jusqu’au centre de la cour. La monture du général s’ébroua lorsqu’il voulut l’immobiliser ; elle tourna sur elle-même en examinant la multitude, piaffa puis se figea sur le sol durci.
À neuf heures, alors que l’horloge commençait à sonner, un commandement retentit :
— Garde à vous ! Portez armes !
Les bottes de quatre mille soldats claquèrent à l’unisson. Au même instant, à l’angle droit de la cour, un groupe de cinq silhouettes surgit et s’avança vers le général. Alors qu’elles s’approchaient, les petites formes indistinctes se précisèrent en une escorte de quatre artilleurs encadrant le condamné. Ils avançaient d’un pas vif, marchant avec une telle régularité que leur pied droit frappait le sol en cadence avec les coups de l’horloge tous les cinq pas exactement ; le prisonnier ne trébucha qu’une seule fois, et se reprit aussitôt. L’écho du dernier carillon se dissipait lorsque la troupe fit halte et salua. Puis les canonniers reculèrent de quelques pas, laissant l’accusé seul face au général.
Roulement de tambours. Sonnerie de clairons. Un greffier s’avança et brandit un document devant son visage, tel un héraut dans une pièce de théâtre. La proclamation battait dans la bise glacée, mais la voix de l’homme parut étonnamment forte, émanant d’un personnage si petit.
— Au nom du peuple français, psalmodia-t-il, le premier conseil de guerre permanent auprès du Gouvernement militaire de Paris, s’étant réuni à huis clos, a rendu son verdict en session publique comme suit. La question suivante a été soumise aux membres de la cour : Dreyfus Alfred, capitaine breveté au 14e régiment d’artillerie, stagiaire à l’état-major de l’armée, est-il coupable d’avoir, en 1894, à Paris, livré à une puissance étrangère ou à ses agents un certain nombre de documents secrets ou confidentiels intéressant la défense nationale ?
« Le conseil a déclaré l’accusé à l’unanimité coupable.
« En conséquence, ledit conseil a condamné à l’unanimité le nommé Dreyfus Alfred à la peine de la déportation à vie dans une enceinte fortifiée, à la destitution de son grade et à la dégradation militaire.
Il recula. Le général Darras se dressa sur ses étriers et tira son épée. Le condamné dut lever la tête en arrière pour le regarder. On lui avait pris son pince-nez, et il portait des lunettes sans monture.
— Alfred Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du peuple français, nous vous dégradons !
— Et c’est à ce moment, dis-je à Mercier, que le prisonnier a pris pour la première fois la parole.
Mercier a un sursaut de surprise.
— Il a parlé ?
— Oui, réponds-je en sortant mon calepin de la poche de mon pantalon. Il a levé les deux bras au-dessus de sa tête et s’est écrié…
Et là, je vérifie mes notes pour m’assurer de donner ses paroles exactes :
— « Soldats, on dégrade un innocent… soldats, on déshonore un innocent… vive la France… vive l’armée… »
Je lis ces mots simplement, sans émotion, ce qui convient parfaitement car c’est ainsi qu’ils ont été prononcés. La seule différence est que Dreyfus, Juif de Mulhouse, les a teintés d’une pointe d’accent germanique.
Le ministre fronce les sourcils.
— Comment cela a-t-il pu se produire ? Vous avez dit qu’on devait jouer une marche si le prisonnier cherchait à faire une déclaration ?
— Le général Darras a estimé que quelques cris de protestation ne constituaient pas une déclaration, et que la musique aurait troublé la gravité de la cérémonie.
— Y a-t-il eu des réactions dans la foule ?
— Oui, dis-je en consultant de nouveau mes notes. Une clameur a retenti : « À mort… À mort… À mort. »
Lorsque la clameur s’éleva, nous nous tournâmes vers les grilles, et le colonel Sandherr déclara :
— Ils devraient se dépêcher, ou la situation pourrait devenir incontrôlable.
Je demandai à emprunter la lorgnette. Je la mis devant mes yeux, la réglai, et vis un géant, un adjudant de la garde républicaine, porter les mains sur Dreyfus. Il arracha à mouvements rageurs les épaulettes et tous les boutons de la tunique, les galons dorés du képi et des manches, puis il s’agenouilla et supprima la bande rouge de son pantalon. Je fixai les jumelles sur le visage de Dreyfus. Il était inexpressif. L’homme regardait droit devant lui alors qu’on le tirait d’un côté puis de l’autre, se soumettant à ces outrages tel un enfant qui se laisse habiller par un adulte irritable. Enfin, l’adjudant tira le sabre du condamné de son fourreau, planta l’extrémité de la lame dans la boue et la brisa d’un coup de botte. Il jeta ensuite les deux moitiés sur le petit tas de parements, aux pieds de Dreyfus, recula brusquement de deux pas, se tourna vers le général et fit le salut militaire tandis que le condamné baissait les yeux sur les symboles lacérés de son honneur.
— Allons, Picquart, fit Sandherr avec impatience, c’est vous qui avez la lorgnette. Dites-nous de quoi il a l’air.
— Il a l’air, répondis-je en rendant les jumelles au civil, d’un tailleur juif en train d’estimer combien peut coûter tout ce galon doré perdu. Avec un mètre autour du cou, il pourrait tout aussi bien figurer dans une maison de confection de la rue Auber.
— C’est excellent, commenta Sandherr. Ça me plaît.
— Excellent, répète Mercier en fermant les yeux. Je le vois comme si j’y étais.
Dreyfus cria de nouveau :
— Vive la France ! Je jure que je suis innocent !
Puis il entama sous escorte le long tour de la cour Morland, paradant en guenille devant le front des régiments alignés afin que chaque soldat pût à tout jamais se rappeler le sort que l’armée réserve aux traîtres. À plusieurs reprises, il lança : « Je suis innocent ! », ce qui lui valut les quolibets et les cris de « Judas ! », « Traître ! » et « Sale Juif ! » de la part de la foule. Toute la scène parut interminable, alors qu’à ma montre elle ne dura guère plus de sept minutes.
Lorsque Dreyfus se dirigea vers notre groupe, le représentant du ministère des Affaires étrangères, qui avait pris la lorgnette, commenta d’une voix indolente :
— Comment un homme peut-il acquiescer à une pareille humiliation et se dire innocent ? Il me semble que si j’étais dans sa peau et que je fusse innocent, je me révolterais, je me débattrais, je hurlerais au lieu de me laisser mener si docilement ! À moins que ce ne soit un trait du caractère juif, vous pensez ?
— On voit bien que vous ne connaissez pas les Juifs ! repartit Sandherr. Cette race-là n’a ni patriotisme, ni honneur, ni fierté. Depuis des siècles, ils ne font que trahir. Songez donc qu’ils ont livré le Christ !
Quand Dreyfus passa devant notre tribune, Sandherr lui tourna le dos afin de lui manifester son mépris. Mais je ne pus détacher mon regard de cet homme. Que ce fût à cause des trois derniers mois passés en prison ou du froid mordant de cette matinée, son visage avait pris un aspect bouffi et une teinte grisâtre qui évoquaient la texture des asticots. Privée de ses boutons, sa tunique noire pendait lamentablement sur sa chemise blanche. Ses cheveux rares formaient des épis et j’y distinguais quelque chose de luisant. Son pas était aussi ferme et rythmé que celui de ses gardes. Il tourna les yeux dans notre direction, et son regard croisa brièvement le mien. Je vis alors jusqu’au fond de son âme et reconnus la peur animale, le combat intérieur qu’il menait pour ne pas s’effondrer. Tandis que je le regardais s’éloigner, je pris conscience que ce qui luisait dans ses cheveux n’était autre qu’un crachat. Il devait se demander quel rôle j’avais joué dans sa ruine.
Il ne lui restait plus qu’une étape à franchir, mais il s’agissait à n’en pas douter de la partie la plus pénible de son parcours : longer les grilles, devant la foule. Les gendarmes formaient une chaîne pour contenir la masse. Mais lorsque les spectateurs virent le prisonnier approcher, ils se ruèrent en avant. Le cordon policier ploya, se raidit, puis céda, libérant un flot de protestataires qui se déversa sur la chaussée et se répandit le long des grilles. Dreyfus s’arrêta et leur fit face pour leur crier quelque chose en levant les bras. Mais il me tournait le dos, aussi ne pus-je entendre ses paroles et ne perçus-je que la clameur familière qui lui fut renvoyée au visage : « Judas ! », « Traître ! » et « Mort au Juif ! »
Son escorte finit par l’entraîner et le poussa vers la voiture cellulaire, qui attendait avec un détachement de cavaliers. On lui passa les menottes, mains derrière le dos. Il monta dans la voiture. Les portes furent claquées et verrouillées, les chevaux fouettés, et le cortège s’ébranla, franchit la grille et déboucha sur la place de Fontenoy. Je doutai un instant qu’il pût échapper à la foule qui tendait les mains pour frapper les flancs du fourgon. Mais les cavaliers repoussèrent les assaillants du plat de leur sabre. La voiture accéléra, se dégagea de la meute, tourna à gauche et disparut.
Un instant plus tard, l’ordre fut donné à la parade de quitter la cour de l’École. Le claquement des bottes semblait secouer le sol. On sonna le clairon. On fit rouler le tambour. Au moment où la clique entamait « Sambre-et-Meuse », il se mit à neiger. J’éprouvai un immense soulagement. Je crois qu’il en allait de même pour nous tous. Spontanément, nous nous tournâmes les uns vers les autres et nous serrâmes la main. C’était comme si un corps sain venait d’éliminer quelque chose de néfaste et de pestilentiel, et que la vie pouvait enfin reprendre.
Je termine mon rapport. Le silence tombe sur la salle du ministère, troublé par le seul crépitement du feu.
— Le seul regret, déclare enfin Mercier, est que le traître continue de vivre. Et je dis cela davantage pour lui que pour qui que ce soit d’autre. Quelle sorte d’existence lui reste-t-il ? Il aurait été plus clément de l’abattre. C’est pour cela que je voulais que la Chambre restaure la peine de mort pour le crime de trahison.
— Vous avez fait de votre mieux, monsieur le ministre, assure Boisdeffre sur un ton patelin.
Mercier se lève dans un craquement de genoux. Il se dirige vers un grand globe terrestre sur pied, installé près de son bureau, et me fait signe de le rejoindre. Il chausse une paire de lunettes et, tel un dieu myope, scrute la Terre.
— Je dois l’envoyer quelque part où il lui sera impossible de parler à quiconque. Je ne veux pas risquer qu’il transmette d’autres messages de trahison. Et, ce qui est tout aussi important, je ne veux pas qu’on puisse communiquer avec lui.
Le ministre pose une main étonnamment délicate sur l’hémisphère Nord et fait tourner doucement le globe. L’Atlantique défile. Mercier immobilise la sphère et désigne un point sur la côte sud-américaine, à sept mille kilomètres de Paris. Puis il me regarde et hausse un sourcil, m’invitant à deviner.
— La colonie pénitentiaire de Cayenne ? dis-je.
— Tout près, mais plus sûr que ça. L’île du Diable, précise-t-il en se penchant pour tapoter le globe : à quinze kilomètres de la côte. La mer tout autour est infestée de requins. La forte houle et les courants puissants rendent même l’accostage en bateau difficile.
— Je croyais que cet endroit était fermé depuis des années.
— Il l’était. Ses derniers occupants ont été des forçats infectés par la lèpre. Il va me falloir l’accord de la Chambre, mais cette fois, je l’aurai. L’île sera rouverte expressément pour Dreyfus. Alors, qu’en pensez-vous ?
Ma première réaction est la surprise. Mercier, qui a épousé une Anglaise, passe pour un républicain et un libre penseur — il refuse par exemple d’aller à la messe —, et ce sont des qualités que j’estime. Cependant, malgré tout, il émane de lui quelque chose du fanatisme d’un jésuite. L’île du Diable, me dis-je. Nous sommes censés nous trouver à l’aube du XXe siècle, pas du XVIIIe siècle…
— Alors, répète-t-il. Votre avis ?
— Cela ne fait-il pas un peu trop… (Je choisis mes mots avec soin, désireux de rester diplomate.) Dumas ?
— Dumas ? Qu’entendez-vous par « Dumas » ?
— Seulement que cela évoque un châtiment tiré d’un roman historique. J’entends comme un écho de L’Homme au masque de fer Dreyfus ne va-t-il pas devenir L’Homme de l’île du Diable ? Cela ferait de lui le prisonnier le plus célèbre du monde…
— Précisément ! s’écrie Mercier, qui se donne une claque sur la cuisse en une rare démonstration d’émotion. C’est précisément ce qui me plaît dans cette idée. L’imagination du public sera captivée.
Je m’incline devant son jugement politique. Et en même temps, je me demande ce que le public vient faire là-dedans. Ce n’est que lorsque je prends mon manteau et m’apprête à partir qu’il me met sur la voie.
— C’est peut-être la dernière fois que vous me voyez dans ces bureaux.
— Je suis désolé de l’apprendre, mon général.
— Vous savez le peu d’intérêt que j’ai pour la politique — je suis un soldat de métier, pas un politicien. Mais il semble qu’il y ait un grand mécontentement au sein des partis, et le gouvernement risque de ne pas tenir plus d’une semaine ou deux. Il y aura peut-être même un nouveau président, ajoute-t-il avec un haussement d’épaules. Quoi qu’il en soit, c’est comme ça. Nous autres, soldats, nous exécutons les ordres.
Il me serre la main.
— J’ai été impressionné par le discernement dont vous avez fait preuve durant toute cette sale affaire, commandant Picquart. Cela ne sera pas oublié, n’est-ce pas, général ?
— Non, monsieur le ministre, assure Boisdeffre en se levant aussi pour venir me serrer la main. Merci, Picquart. C’était très éclairant. On avait presque l’impression d’y être. Au fait, où en est votre apprentissage du russe ?
— Je doute de pouvoir parler un jour cette langue, mon général, mais j’arrive à lire Tolstoï maintenant, avec l’aide d’un dictionnaire, bien sûr.
— Parfait. Il se passe de grandes choses entre la France et la Russie. Une bonne connaissance du russe se révélera très utile pour un officier en pleine ascension.
Je suis à la porte et sur le point de l’ouvrir, passablement grisé par tous ces compliments, quand Mercier m’interpelle soudain :
— Dites-moi, mon nom a-t-il été mentionné ?
— Pardon ? m’enquis-je, doutant de comprendre ce qu’il entend par là. Mentionné dans quel sens ?
— Pendant la cérémonie, ce matin ?
— Je ne crois pas…
— Ce n’est pas grave, assure Mercier avec un mouvement dédaigneux. Je me demandais juste s’il y avait eu la moindre manifestation parmi le public…
— Non, pas que je sache.
— Bon. C’est bien ce que je pensais.
Je referme la porte doucement derrière moi.
Alors que je retourne dans le défilé venteux de la rue Saint-Dominique, j’enfonce mon képi sur mon crâne et parcours la centaine de mètres qui me sépare du ministère de la Guerre voisin. L’endroit est désert. De toute évidence, mes collègues ont mieux à faire le samedi que de s’occuper de la bureaucratie de l’armée française. Ce sont des sages ! Je vais rédiger mon rapport officiel, mettre de l’ordre dans mes papiers et m’efforcer de ne plus penser à Dreyfus. Je grimpe l’escalier et remonte le couloir jusqu’à mon bureau.
Depuis Napoléon, l’état-major général du ministre est divisé principalement en quatre Bureaux. Le 1er se charge de l’administration ; le 2e, du renseignement ; le 3e des opérations militaires et de l’instruction générale de l’armée ; et le 4e des mouvements de troupes. Je travaille au 3e Bureau, sous les ordres du colonel Boucher, qui — lui aussi est un sage — n’est visible nulle part en ce matin d’hiver. En tant qu’adjoint, je dispose d’un petit cabinet, une vraie cellule monacale, dotée d’une fenêtre donnant sur une cour sinistre. Mon mobilier se limite à deux chaises, un bureau et un classeur. Le chauffage ne marche pas. Il fait si froid que je vois la buée sortir de ma bouche. Je m’assois sans ôter mon pardessus et contemple la pile de documents qui s’est accumulée au cours de ces derniers jours. Je m’empare d’un dossier avec un grognement.
Deux bonnes heures se sont écoulées et il est midi passé lorsque j’entends un pas lourd approcher dans le couloir désert. L’intrus dépasse mon bureau, s’arrête puis revient se poster devant ma porte. Le bois est assez mince pour que je puisse distinguer sa respiration sifflante. Je me lève, m’avance silencieusement, tends l’oreille et ouvre la porte à la volée pour me retrouver face à face avec le chef du 2e Bureau — à savoir le patron de tout le service de contre-espionnage de l’armée. Je ne saurais dire lequel de nous est le plus troublé.
— Général Gonse, dis-je en faisant le salut militaire. Je ne me doutais pas…
Gonse est connu pour effectuer des journées de quatorze heures. J’aurais dû deviner que si quelqu’un était susceptible de traîner encore dans ces bâtiments, c’était bien lui. Ses ennemis prétendent que c’est sa seule façon d’être à jour dans son travail.
— Tout va bien, commandant Picquart. Cet endroit est un labyrinthe. Puis-je ?
Il pénètre dans mon bureau en se dandinant sur des jambes courtes tout en tirant sur une cigarette.
— Pardon de vous interrompre, mais je viens d’avoir un message du colonel Guérin, place Vendôme. Il dit que Dreyfus a fait des aveux à la parade de ce matin. Vous le saviez ?
J’en reste bouche bée, comme un imbécile.
— Non, mon général. Je n’en savais rien.
— Il paraîtrait que pendant la demi-heure qui a précédé la cérémonie, ce matin, il ait confié au capitaine qui le gardait qu’il avait livré des documents aux Allemands. Je me suis dit qu’il fallait vous prévenir, puisque vous étiez chargé de tout surveiller pour le compte du ministre, ajoute-t-il avec un haussement d’épaules.
— Mais je lui ai déjà fait mon rapport…
Je suis atterré. C’est exactement le genre de manquement qui peut briser la carrière d’un homme. Depuis le mois d’octobre, malgré les preuves accablantes contre lui, Dreyfus refuse d’admettre sa culpabilité. Et voilà qu’on vient m’apprendre qu’il a fini par avouer, pratiquement sous mon nez, et que cela m’a échappé !
— Je ferais mieux de chercher le fin mot de l’histoire.
— Je vous suggère de le faire. Et lorsque vous en saurez plus, revenez me dire ce qu’il en est.
Une fois encore, je me hâte de sortir dans la grisaille glacée. Je prends un fiacre à la station du coin du boulevard Saint-Germain et, une fois arrivé à l’École militaire, je prie le cocher de m’attendre pendant que je me rue à l’intérieur. Le silence de l’immense place d’armes déserte me nargue. Le seul signe de vie émane des cantonniers qui nettoient la place de Fontenoy. Je reviens au fiacre et demande au cocher de me conduire le plus vite possible à l’état-major du gouverneur de Paris, place Vendôme, où j’attends le colonel Guérin dans le hall de cette bâtisse sombre et décrépite. Il prend son temps et, lorsqu’il se présente enfin, il a l’air d’avoir été interrompu au milieu d’un bon repas auquel il a hâte de retourner.
— J’ai déjà expliqué tout cela au général Gonse.
— Pardonnez-moi, mon colonel, voudriez-vous avoir l’obligeance de me l’expliquer de nouveau ?
Il pousse un soupir.
— Le capitaine Lebrun-Renault était chargé de la surveillance de Dreyfus dans le bureau où il était retenu avant le début de la cérémonie. Il a remis le prisonnier à l’escorte et, juste avant que la dégradation ne commence, il s’est approché de notre groupe et a dit quelque chose comme : « C’est trop fort, cette canaille vient de tout avouer. »
Je sors mon calepin.
— Que lui a dit Dreyfus, d’après le capitaine ?
— Je ne me rappelle pas ses paroles exactes. En gros, il avait bien livré des documents aux Allemands, mais ils étaient sans valeur, le ministre le savait parfaitement et, dans quelques années, toute la vérité serait révélée. Quelque chose comme ça. Il faut que vous parliez à Lebrun-Renault.
— Absolument. Où puis-je le trouver ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Il n’est pas en service.
— Est-il encore à Paris ?
— Mon cher commandant, comment voulez-vous que je le sache ?
— Je ne comprends pas bien, dis-je. Pourquoi Dreyfus aurait-il avoué sa culpabilité à un complet étranger, à un tel moment, sans qu’il n’ait plus rien à y gagner, alors qu’il nie tout depuis trois mois ?
— Je ne peux rien pour vous, assure le colonel, qui jette par-dessus son épaule un regard en direction de son déjeuner.
— Et s’il venait de confesser son crime au capitaine Lebrun-Renault, pourquoi n’a-t-il cessé ensuite de proclamer son innocence devant des milliers de personnes hostiles ?
Le colonel carre les épaules.
— Seriez-vous en train de traiter l’un de mes officiers de menteur ?
— Merci, mon colonel, dis-je en rangeant mon calepin.
De retour au ministère, je me rends directement au cabinet de Gonse. Il travaille sur une pile de dossiers. Il hisse ses bottes sur sa table et s’incline dans son fauteuil pour écouter mon rapport.
— Alors, vous ne pensez pas qu’il y ait de quoi poursuivre ?
— Non, en effet. Pas maintenant que j’ai eu connaissance des détails. Il est vraisemblable que cet imbécile de capitaine de la garde a dû mal comprendre. Ou alors, il a raconté des fables pour faire l’important auprès de ses collègues. Évidemment, ajouté-je, c’est en supposant que Dreyfus n’était pas un agent double envoyé espionner les Allemands.
Gonse s’esclaffe et allume une nouvelle cigarette.
— Si ça pouvait être vrai !
— Que voulez-vous que je fasse, mon général ?
— Je ne vois pas grand-chose que vous puissiez faire.
— Bien sûr, il y aurait bien une façon d’obtenir une réponse définitive, avancé-je après une hésitation.
— Et ce serait ?
— Nous pourrions interroger Dreyfus.
Gonse secoue la tête.
— C’est absolument exclu. Il n’est plus possible de communiquer avec lui. En outre, il sera bientôt envoyé hors de Paris.
Il soulève ses pieds de la table et les repose par terre. Puis il tire la pile de dossiers à lui. La cendre de sa cigarette tombe sur le devant de sa tunique.
— Laissez-moi agir. J’irai expliquer la chose au chef d’état-major et au ministre, assure-t-il en ouvrant un dossier qu’il fait mine d’examiner. Merci, commandant Picquart. Vous pouvez disposer, ajoute-t-il sans lever les yeux.
Ce soir-là, je me rends en civil à Versailles afin de voir ma mère. Le train plein de courants d’air bringuebale à travers des banlieues parisiennes étrangement façonnées par la neige et les becs de gaz. Le trajet me prend près d’une heure ; j’ai la voiture pour moi. J’essaie de lire un roman, L’Adolescent, de Dostoïevski, mais dès que l’on franchit des dispositifs d’aiguillage, les lumières s’éteignent et je perds ma ligne. Dans la lueur bleue de l’éclairage d’urgence, je regarde dehors et m’imagine Dreyfus dans sa cellule de la Santé. Les condamnés sont transportés par chemin de fer, dans des wagons à bestiaux reconvertis. Je présume qu’on va l’envoyer dans l’ouest, dans un port de l’Atlantique pour y attendre sa déportation. Avec cette météo, le voyage sera un enfer. Je ferme les yeux et tente de m’assoupir.
Ma mère dispose d’un petit appartement dans une rue moderne, non loin de la gare de Versailles. Elle a soixante-dix-sept ans et vit seule, veuve depuis près de trente ans. Nous nous relayons, ma sœur et moi, pour aller la voir. Anna est plus âgée que moi et a des enfants, ce qui n’est pas mon cas : mon tour tombe toujours le samedi soir, seul moment où je suis sûr de pouvoir quitter le ministère.
Il fait nuit depuis longtemps lorsque j’arrive enfin ; la température doit avoisiner les moins dix. Ma mère crie derrière sa porte verrouillée :
— Qui est là ?
— C’est Georges, maman.
— Qui ça ?
— Georges, maman, votre fils.
Il me faut une minute pour la convaincre de me laisser entrer. Parfois, elle me prend pour mon frère aîné, Paul, qui est mort depuis cinq ans ; d’autres fois — et, curieusement, cela est pire — elle me prend pour mon père, qui est mort alors que j’avais onze ans. (Une autre sœur est morte avant ma naissance, un frère aussi n’a vécu que onze jours ; il y a une chose qu’il faut reconnaître à la sénilité : depuis qu’elle a perdu l’esprit, ma mère ne manque pas de compagnie.)
Le pain et le lait sont des blocs de glace ; les canalisations sont complètement gelées. Je passe la première demi-heure à allumer les cheminées pour essayer de réchauffer l’appartement, et la seconde couché par terre à réparer une fuite. Nous mangeons un bœuf bourguignon, que la domestique qui vient une fois par jour a acheté chez le traiteur du coin. Maman se remet ; elle semble même se rappeler qui je suis. Je lui raconte ce que je fais, mais ne lui parle ni de Dreyfus ni de la dégradation : elle aurait trop de mal à comprendre de quoi il s’agit. Plus tard, nous nous installons au piano, qui occupe la majeure partie de son salon minuscule, et jouons en duo le Rondo de Chopin. Son jeu est impeccable ; la partie musicale de son cerveau demeure intacte ; ce sera la dernière faculté à l’abandonner. Une fois qu’elle est partie se coucher, je m’attarde sur le tabouret et contemple les photographies posées sur le piano. Les portraits de famille solennels à Strasbourg, le jardin du château de Geudertheim, une miniature de ma mère lorsqu’elle était élève au conservatoire, un pique-nique dans les bois de Neudorf — autant de vestiges d’un monde disparu, l’Atlantide que nous avons perdue à la guerre.
J’avais seize ans quand les Allemands bombardèrent Strasbourg, me donnant ainsi le privilège d’assister personnellement à un événement que l’on présente à l’École supérieure de guerre comme « la première utilisation à grande échelle de l’artillerie lourde moderne dans le but précis de réduire une population civile ». J’assistai à l’incendie du musée des Beaux-Arts et de la bibliothèque municipale, vis tout le voisinage se faire pulvériser, m’agenouillai auprès d’amis agonisants, aidai à dégager des gens que je ne connaissais pas des décombres. Au bout de neuf semaines, les troupes se rendirent. On nous donna le choix entre rester sur place et devenir allemands ou renoncer à tout et nous exiler en France. Nous arrivâmes à Paris sans ressources et débarrassés de toute illusion quant à la sécurité que pouvait apporter un mode de vie civilisé.
Avant l’humiliation de 1870, j’aurais pu devenir professeur de musique ou chirurgien ; après, toute autre carrière que l’armée eût paru frivole. Le ministère de la Guerre finança mes études ; l’armée devint mon père, et aucun fils ne déploya plus d’efforts pour plaire à un père exigeant. Je compensais ma nature rêveuse et portée sur les arts par une discipline de fer. Je sortis cinquième sur trois cent quatre de l’école militaire de Saint-Cyr. Je parle allemand, italien, anglais et espagnol. J’ai combattu dans les Aurès, en Algérie, et remporté la médaille coloniale, puis sur le fleuve Rouge, au Tonkin, où je reçus l’étoile des braves, la croix et la médaille du Tonkin. Je suis chevalier de la Légion d’honneur. Et aujourd’hui, après vingt-quatre ans passés sous l’uniforme, j’ai été distingué à la fois par le ministre de la Guerre et par son chef d’état-major. Couché dans la chambre d’amis de ma mère, à Versailles, alors que le 5 janvier 1895 devient le 6, la voix qui résonne dans ma tête n’est pas celle d’Alfred Dreyfus proclamant son innocence, mais celle d’Auguste Mercier me laissant espérer une promotion : J’ai été impressionné pas le discernement dont vous avez fait preuve… Cela ne sera pas oublié…
Le lendemain matin, au son des cloches, je prends le bras frêle de ma mère sous le mien, et nous marchons jusqu’en haut de la rue gelée pour nous rendre à la cathédrale Saint-Louis — monument particulièrement pompeux de la superstition nationale, me dis-je toujours ; pourquoi les Allemands n’ont-ils pas plutôt détruit ça ? Les fidèles forment une congrégation monochrome, en noir et blanc, veuves et religieuses. Je lâche le bras de ma mère à la porte.
— Je vous retrouve ici après la messe.
— Tu n’entres pas ?
— Je n’entre jamais, maman. Nous avons cette conversation toutes les semaines.
Ses yeux gris et mouillés me dévisagent. Sa voix tremble.
— Mais que vais-je dire à Dieu ?
— Dites-lui que je serai au Café du Commerce, sur la place, là-bas.
Je la laisse aux bons soins d’un jeune prêtre et me dirige vers le café. Je m’arrête en chemin pour acheter les journaux, Le Figaro et Le Petit Journal. Je prends une table près de la fenêtre, commande un café et allume une cigarette. La une des deux journaux est consacrée à la dégradation. Le Journal n’affiche même pratiquement rien d’autre. Son compte rendu s’accompagne d’une série de dessins rudimentaires : Dreyfus escorté à la parade, le petit greffier replet revêtu de sa cape et en train de lire le jugement, les insignes arrachés à l’uniforme du condamné, et enfin Dreyfus lui-même, apparaissant à trente-cinq ans comme un vieillard aux cheveux blancs. Il titre « L’Expiation » : « Nous demandons la peine capitale pour le traître Dreyfus. Nous persistons à penser que le seul châtiment approprié est la mort… » On dirait que tout le mépris et les récriminations accumulés depuis la défaite de 1870 ont trouvé un exutoire en ce seul individu.
Je bois tranquillement mon café et laisse mon regard parcourir la description sensationnelle que fait Le Journal de la cérémonie, quand je tombe soudain sur ceci : « “Si j’ai livré des documents à l’Allemagne, c’était pour amorcer et en avoir de plus importants. Avant trois ans, on saura la vérité, et le ministre lui-même reprendra mon affaire.” Ce demi-aveu est le premier consenti par le traître depuis son arrestation… »
Je pose lentement ma tasse de café, sans quitter la page des yeux, et relis le passage. Puis je prends Le Figaro. Il n’est fait mention d’aucun aveu, ni partiel ni autre, en première page : c’est un soulagement. Mais en deuxième page, en nouvelle de dernière minute, apparaît : « Le récit d’un témoin… », et je me retrouve à lire une deuxième version de la même histoire, sauf que, cette fois, Lebrun-Renault est nommément identifié comme étant la source et qu’il s’agit sans aucun doute des véritables paroles de Dreyfus. J’entends son désespoir dans chaque ligne, sa fièvre à vouloir convaincre quiconque, fût-il l’officier chargé de sa garde :
« Voyons, mon capitaine, écoutez. On trouve dans le chiffonnier d’une ambassade un papier annonçant l’envoi de quatre pièces. On soumet ce papier à des experts. Trois reconnaissent mon écriture, deux déclarent que l’écriture n’est pas de ma main, et c’est là-dessus qu’on me condamne. À dix-huit ans j’entrai à l’École polytechnique. J’avais devant moi un magnifique avenir militaire, cinq cent mille francs de fortune et la certitude d’avoir un jour cinquante mille livres de rente. Je n’ai jamais été un coureur de filles. Je n’ai jamais touché une carte de ma vie. Donc, je n’ai pas de besoin d’argent. Pourquoi aurais-je trahi ? Pour de l’argent ? Non, alors quoi ? »
Aucun de ces détails n’aurait dû être rendu public, et ma première réaction est de traiter à mi-voix Lebrun-Renault de jeune sot. Il est déjà impardonnable pour un officier de se laisser aller à des confidences devant des journalistes à n’importe quel moment… mais sur une question aussi sensible que celle-ci ? Il avait dû boire ! L’idée de rentrer à Paris sur-le-champ pour me rendre directement au ministère de la Guerre me traverse l’esprit. Mais je pense alors à ma mère, qui doit être en ce moment même agenouillée, en train de prier pour le salut de mon âme, et je décide qu’il vaut sans doute mieux ne pas m’en mêler.
Je passe donc la journée comme prévu. Je récupère ma mère des griffes de deux religieuses, nous rentrons à la maison et, à midi, la voiture de mon cousin Edmond Gast vient nous prendre pour nous emmener déjeuner chez lui, dans le village voisin de Ville-d’Avray. C’est une réunion agréable et détendue de parents et d’amis — de ces amis que l’on connaît depuis assez longtemps pour avoir l’impression qu’ils font partie de la famille. Edmond, qui a deux ans de moins que moi, est déjà maire de Ville-d’Avray et fait partie de ces heureux à qui tout réussit dans la vie. Il gère une ferme, peint, chasse, n’a pas de mal à gagner de l’argent et sait le dépenser, et il aime sa femme — qui s’en étonnerait, vu que Jeanne ressemble encore à une jeune fille sortie d’un tableau de Renoir ? Je n’envie personne, mais si je devais être jaloux de quelqu’un, ce serait d’Edmond. À côté de Jeanne, dans la salle à manger, se tient Louis Leblois, avec qui j’ai fait ma scolarité. Sa femme, Martha, est assise à côté de moi ; en face de moi, il y a Pauline Romazzotti, qui, malgré son nom italien, a grandi avec nous près de Strasbourg et est à présent mariée avec un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, Philippe Monnier, qui a huit ou dix ans de plus que nous. Elle est vêtue d’une robe grise bordée de blanc, toute simple — elle sait que j’apprécie cette robe parce qu’elle ressemble à celle qu’elle portait quand elle avait dix-huit ans.
Monnier mis à part, tout le monde autour de la table est exilé d’Alsace, et nul n’a de mot assez dur à l’encontre de notre compatriote Dreyfus, pas même Edmond, qui, d’un point de vue politique, se range parmi les républicains de gauche. Nous connaissons tous des Juifs, en particulier de Mulhouse, qui ont décidé, après la défaite, lorsqu’on leur a demandé de choisir leur nationalité, de devenir allemands plutôt que français.
— Ils vont dans le sens du vent et suivent qui a le pouvoir, déclare Monnier en agitant son verre de vin d’avant en arrière. C’est ainsi que leur race survit depuis deux mille ans. On ne peut pas vraiment le leur reprocher.
Seul Leblois émet l’ombre d’un doute.
— Tout de même, en tant qu’avocat, je suis contre les procès secrets par principe, et je dois reconnaître que je me demande si l’on aurait refusé de la même manière à un officier chrétien la procédure juridique normale — d’autant plus que, d’après Le Figaro, les preuves contre lui sont très minces.
Je réplique froidement :
— Si on lui a « refusé la procédure juridique normale », comme tu le dis, Louis, c’est parce que l’affaire impliquait des questions de sûreté nationale qui ne pouvaient être discutées en public, quel que soit l’accusé. Et il y avait de nombreuses preuves contre lui : je peux te le certifier !
Pauline fronce les sourcils, et je me rends compte que j’ai élevé la voix. Il y a un silence. Louis rajuste sa serviette, mais n’ajoute pas un mot. Il ne veut pas gâcher la réunion, et Pauline, en bonne épouse de diplomate, en profite pour détourner la conversation vers un sujet moins épineux.
— Je vous ai dit que Philippe et moi avions découvert un nouveau restaurant alsacien absolument formidable, rue Marbeuf…
Il est cinq heures quand j’arrive chez moi. J’habite le seizième arrondissement, près de la place Victor-Hugo. Cette adresse laisse penser que je suis bien plus à l’aise que je ne le suis. En vérité, je n’occupe que deux petites pièces au quatrième étage, et j’ai déjà du mal à les payer avec ma solde de commandant. Je ne suis pas Dreyfus et ne dispose pas de revenus propres dix fois supérieurs à mon salaire. Mais mon tempérament m’a toujours porté à préférer une petite quantité d’excellence à pléthore de médiocre. Je m’en sors, tout juste.
J’entre dans mon immeuble et n’ai pas fait deux pas vers l’escalier quand j’entends la voix de la concierge.
— Commandant Picquart ! »
Je me retourne et trouve Mme Guerault, qui brandit une carte de visite.
— Un officier est venu vous voir, annonce-t-elle en s’approchant. Un général !
Je prends la carte. « Général Charles-Arthur Gonse, ministère de la Guerre ». Son adresse personnelle est inscrite au verso.
Il habite près de l’avenue du Bois-de-Boulogne ; je peux m’y rendre à pied. Cinq minutes plus tard, je sonne à sa porte. C’est un tout autre personnage que l’homme détendu du samedi après-midi qui vient ouvrir. Il n’est pas rasé : ses yeux sont pochés et cernés par l’épuisement. Sa tunique, ouverte jusqu’à la taille, révèle un maillot douteux. Il tient un verre de cognac à la main.
— Picquart. C’est très aimable de venir.
— Pardonnez-moi de ne pas être en uniforme, mon général.
— Aucune importance. Nous sommes dimanche, après tout.
Je le suis dans l’appartement obscur.
— Ma femme est à la campagne, explique-t-il par-dessus son épaule avant de pénétrer dans ce qui semble être son bureau.
Deux lances se croisent au-dessus de la fenêtre — sans doute un souvenir de son service en Afrique du Nord — et, sur la cheminée, trône une photographie de lui prise il y a un quart de siècle, alors qu’il était sous-officier au 13e corps d’armée. Il remplit son verre à une carafe et m’en sert un autre, puis se laisse tomber sur le canapé avec un grognement et allume une cigarette.
— Fichue affaire Dreyfus, commente-t-il. Ce sera notre mort à tous.
Je lui réponds sur un mode léger :
— Vraiment ? J’aurais préféré que la mienne s’auréole d’un peu plus d’héroïsme !
Mais Gonse me fixe d’un regard grave.
— Mon cher Picquart, vous ne semblez pas vous rendre compte : nous venons de passer tout près d’une guerre. Je suis debout depuis une heure ce matin, et tout ça à cause de cet abruti de Lebrun-Renault !
— Mon Dieu !
Interloqué, je pose mon verre de cognac sans y toucher.
— Je sais qu’il est difficile de croire qu’une telle catastrophe aurait pu résulter des bavardages d’un imbécile, précise-t-il. Mais c’est la vérité.
Il me raconte qu’une heure après minuit il a été réveillé par un messager du ministère de la Guerre. Convoqué à l’hôtel de Brienne, il a trouvé Mercier en peignoir avec un secrétaire du palais de l’Élysée qui avait apporté la première édition des journaux parisiens. Le secrétaire avait alors répété à Gonse ce qu’il venait d’annoncer au ministre : le Président était consterné — consterné ! scandalisé ! — par ce qu’il venait de lire. Comment se pouvait-il qu’un officier de la garde républicaine puisse colporter de telles histoires — en particulier qu’un document avait été dérobé par le gouvernement français à l’ambassade d’Allemagne, et que tout l’épisode n’était rien de moins que de l’espionnage pour piéger les Allemands ? Le ministre de la Guerre savait-il que l’ambassadeur prussien devait venir à l’ambassade l’après-midi même avec un message de protestation officiel de Berlin ? Que l’empereur d’Allemagne menaçait de rappeler son ambassadeur à Paris, si le gouvernement français ne déclarait pas une fois pour toutes qu’il acceptait l’assurance du gouvernement allemand qu’il n’avait jamais eu affaire au capitaine Dreyfus ? Trouvez-le, avait exigé le Président. Trouvez ce capitaine Lebrun-Renault, et faites-le taire !
C’est ainsi que le général Arthur Gonse, chef du contre-espionnage militaire français, se retrouva, à cinquante-six ans, dans la situation humiliante de devoir prendre une voiture et faire du porte-à-porte — à l’état-major de la place Vendôme, puis au domicile de Lebrun-Renault et jusque dans les lieux de plaisir de Montmartre et Pigalle — jusqu’à ce qu’il débusque enfin sa proie, juste avant l’aube, au Moulin Rouge, où le jeune capitaine continuait de pérorer devant un public de prostituées et de journalistes !
Je dois à cet instant presser l’index contre mes lèvres pour réprimer un sourire car le monologue n’est pas dénué de comique — encore accentué par la voix rauque et le ton indigné de Gonse. J’imagine ce que Lebrun-Renault a dû éprouver lorsqu’il a vu le général foncer sur lui, ou l’effort désespéré qu’il a certainement produit pour dessoûler avant d’expliquer sa conduite, d’abord au ministre de la Guerre, puis, lors de ce qui n’a pas manqué d’être un entretien délicieusement embarrassant, au président Casimir-Perier en personne.
— Il n’y a rien de comique là-dedans, commandant ! me rappelle Gonse en percevant mon amusement. Nous ne sommes pas en état de nous lancer dans une guerre contre l’Allemagne ! Si jamais ils décidaient de prendre cette histoire comme prétexte pour nous attaquer, que Dieu protège la France !
— Certainement, mon général.
Gonse fait partie de cette génération — comme Mercier et Boisdeffre — que la déroute de 1870 a paniquée et qui vit depuis dans la peur du spectre allemand. « Trois-contre-deux », tel est le leitmotiv de leur pessimisme : il y aurait toujours trois Allemands pour deux Français, et ils dépensent trois francs en armement chaque fois qu’ils ont les moyens d’en dépenser deux. Leur défaitisme me paraît assez méprisable.
— Comment a-t-on réagi à Berlin ?
— On négocie aux Affaires étrangères des termes en vertu desquels les Allemands ne seraient pas plus responsables des documents qui leur sont envoyés que nous ne le sommes de ceux qui nous parviennent.
— Ils ne manquent pas d’air !
— Pas exactement. Ils essaient juste de protéger leur agent. On ferait la même chose. Mais on a été sur les charbons ardents toute la journée, je vous le dis.
Plus j’y pense, plus cela me paraît incroyable.
— Ils auraient rompu les relations diplomatiques et risqué une guerre à seule fin de protéger un espion ?
— Évidemment, ils sont gênés d’avoir été pris la main dans le sac. C’est assez humiliant. Et c’est typique de ces fichus Prussiens de réagir de façon exagérée…
Sa main tremble. Il allume une nouvelle cigarette au mégot de la précédente avant de jeter celui-ci dans la calotte de fusée d’obus qui lui sert de cendrier. Il ôte quelques brins de tabac collés à sa langue, s’appuie contre le dossier du canapé et me dévisage à travers un nuage de fumée.
— Vous n’avez pas touché à votre verre.
— Je préfère garder les idées claires quand il s’agit de guerre.
— Ah, c’est exactement le moment où je sens que j’ai besoin d’en prendre un !
Il vide son verre et joue ensuite avec. Il me sourit et, au regard qu’il lance à la carafe, je devine qu’il a désespérément envie de boire un autre cognac. Mais il ne veut pas avoir l’air d’un ivrogne devant moi. Il se racle la gorge et déclare :
— Vous avez fait très bonne impression au ministre, Picquart, par votre conduite tout au long de cette affaire. Le chef d’état-major a apprécié aussi. Vous avez de toute évidence acquis une expérience précieuse du contre-espionnage au cours des trois derniers mois. Nous avons donc l’intention de vous recommander pour une promotion. Nous pensons vous proposer la direction de la section de statistique.
Je tente de dissimuler ma consternation. L’espionnage est un sale boulot. Tout ce que j’en ai vu concernant l’affaire Dreyfus m’a confirmé dans cette idée. Ce n’est pas pour cela que je suis entré dans l’armée. J’objecte :
— Mais la section ne dispose-t-elle pas déjà d’un chef très efficace en la personne du colonel Sandherr ?
— Il est efficace. Mais Sandherr est malade et, entre vous et moi, il n’est pas près de se remettre. Et puis cela fait dix ans qu’il est souffrant : il a besoin de repos. Et maintenant, Picquart, pardonnez-moi, mais, étant donné la nature des informations secrètes que vous aurez à traiter, je dois vous poser une question : y a-t-il quoi que ce soit dans votre passé ou dans votre vie privée qui puisse vous rendre vulnérable au chantage ?
Ma consternation s’accroît encore quand je prends conscience que mon destin a déjà été scellé, peut-être l’après-midi précédent, quand Gonse a vu Mercier et Boisdeffre.
— Non, répondis-je. Pas que je sache.
— Vous n’êtes pas marié, me semble-t-il ?
— Non.
— Des raisons particulières à cela ?
— J’aime la solitude. Et je n’ai pas les moyens d’avoir une épouse.
— C’est tout ?
— C’est tout.
— Des problèmes d’argent ?
— Pas d’argent, dis-je en haussant les épaules. Pas de problèmes.
— Bien, commente Gonse, visiblement soulagé. C’est donc réglé.
Pourtant je lutte encore contre mon destin.
— Vous avez conscience que la cellule existante ne va pas apprécier l’arrivée d’un étranger. Qu’en est-il de l’adjoint du colonel Sandherr ?
— Il prend sa retraite.
— Et du commandant Henry ?
— Oh, Henry est un bon soldat. Il ne tardera pas à se remettre au travail et à faire ce qui est le mieux pour la section.
— Le poste ne l’intéresse pas ?
— Si, mais il n’a pas l’éducation nécessaire, ni le vernis social qu’exige un poste haut placé. Le père de sa femme tient une auberge, je crois.
— Mais je ne connais rien à l’espionnage…
— Allons, mon cher Picquart ! s’exclame Gonse, qui commence à s’irriter. Vous avez toutes les qualités requises pour le poste. Où est le problème ? Il est vrai que cette unité n’a pas d’existence officielle. Il n’y aura ni parades ni mentions dans les journaux. Vous ne pourrez parler à personne de votre travail. Cependant tous ceux qui comptent sauront exactement ce que vous faites. Vous aurez quotidiennement vos entrées auprès du ministre. Et bien sûr, vous serez nommé lieutenant-colonel, ajoute-t-il en me scrutant d’un regard perspicace. Quel âge avez-vous ?
— Quarante ans.
— Quarante ? Il n’y a personne dans toute l’armée qui en soit à ce grade à cet âge. Réfléchissez : vous pourriez être général bien avant d’avoir cinquante ans ! Et après cela… vous pourriez être chef de l’état-major, un jour.
Gonse sait exactement comment me prendre. Je suis ambitieux, même si cela ne me dévore pas, j’espère : je suis bien conscient qu’il y a autre chose dans la vie que l’armée… Néanmoins, j’aimerais pousser mes dispositions le plus loin possible. Je fais un rapide calcul : deux ans à un poste qui ne me plaît pas beaucoup, mais au bout de ce temps, des perspectives en or. Ma résistance faiblit. Je me rends.
— Quand cela pourrait-il se concrétiser ?
— Pas tout de suite. Dans quelques mois. Je vous saurais gré de n’en toucher mot à personne.
— Bien sûr, dis-je avec un hochement de tête. Je ferai ce que l’armée veut que je fasse. Je vous suis reconnaissant de la confiance que vous m’accordez. Je m’efforcerai d’en être digne.
— Bravo ! Je n’en doute pas un instant. Et maintenant, j’insiste pour que vous buviez ce verre qui vous attend…
Ainsi, tout est entendu. Nous trinquons à mon avenir. Nous trinquons à l’armée. Puis Gonse me reconduit. À la porte, il me pose la main sur le bras et me le serre en un mouvement paternel. Son haleine est chargée de cognac et de fumée de cigarette.
— Je sais que vous ne considérez pas l’espionnage comme une discipline militaire, Georges, mais c’en est une. À notre époque, c’est même la première ligne. Nous devons combattre les Allemands chaque jour. Ils sont plus puissants que nous en hommes et en matériel — « trois-contre-deux », souvenez-vous ! — aussi devons-nous être plus performants en matière de renseignement.
Son étreinte sur mon bras se resserre.
— Il est aussi vital pour nous de démasquer un traître comme Dreyfus que de gagner une bataille.
Dehors, il recommence à neiger. Tout le long de l’avenue Victor-Hugo, les innombrables milliers de flocons sont pris dans le halo des becs de gaz. Un tapis blanc se déroule sur la chaussée. C’est étrange. Je suis sur le point de devenir le plus jeune lieutenant-colonel de l’armée française, mais je ne ressens aucune euphorie.
Pauline m’attend dans mon appartement. Elle porte toujours la robe grise toute simple quelle avait au déjeuner afin de me donner le plaisir de la lui ôter. Elle se tourne et soulève sa chevelure à deux mains pour que je puisse défaire l’agrafe de l’encolure. J’embrasse sa nuque et murmure contre sa peau :
— On a combien de temps ?
— Une heure. Il me croit à l’église. Tes lèvres sont froides. Où étais-tu ?
Je m’apprête à le lui dire, puis me remémore les instructions de Gonse. Je réponds :
— Nulle part.
Six mois passent. Juin arrive. L’air se réchauffe et, très vite, Paris pue la merde. L’infection monte des égouts et s’installe sur la ville tel un gaz putride. Les gens mettent des masques de lin ou pressent leur mouchoir contre leur nez dès qu’ils sortent, mais cela ne change pas grand-chose. Dans les journaux, les experts s’accordent à dire que cela n’est pas aussi épouvantable que « la grande puanteur » de 1880 — je ne peux rien dire là-dessus : je me trouvais en Algérie à l’époque — mais cela gâche en tout cas les premiers jours de l’été. « Impossible de s’accouder à son balcon, peut-on lire dans Le Figaro, impossible d’aller s’asseoir à la terrasse d’un de ces cafés papillotants et joyeux qui sont l’orgueil du boulevard, sans se croire sous le vent de quelque invisible géant incongru. » L’odeur imprègne cheveux et vêtements, s’installe dans les narines et même sur la langue, de sorte que tout a goût de pourriture. C’est l’atmosphère qui règne le jour où je prends la direction de la section de statistique.
Lorsqu’il vient me chercher au ministère de la Guerre, le commandant Henry en plaisante :
— Ce n’est rien. Vous auriez dû grandir dans une ferme ! La merde humaine, la merde de porcs : quelle différence ?
Son visage, dans la chaleur, évoque une grosse figure de bébé rose et lisse. Un petit sourire narquois flotte en permanence sur ses lèvres. Il s’adresse à moi en insistant un petit peu trop sur mon grade — « Colonel Picquart ! » —, ce qui mêle à la fois respect, compliment et moquerie en un seul mot. Je ne m’en offusque pas. Henry doit être mon adjoint pour le consoler de ne pas avoir été nommé chef du bureau. À partir de maintenant, nous sommes cantonnés dans des rôles aussi anciens que la guerre. Il est le vieux soldat expérimenté sorti du rang, le sergent-major qui fait tourner la baraque ; je suis le jeune officier tout juste promu, chargé en théorie de diriger le cabinet et que l’on doit en pratique empêcher de faire trop de dégâts. Si chacun de nous fait un effort pour ne pas pousser l’autre à bout, on devrait pouvoir s’entendre.
— Alors, mon colonel : on y va ? dit Henry, qui m’attend.
Je n’ai jamais mis les pieds à la section de statistique — ce n’est pas surprenant vu que nous sommes très peu à même connaître son existence — et j’ai donc prié Henry de me faire visiter. Je m’imagine qu’il va m’emmener dans un coin discret du ministère. Au lieu de quoi, il me fait sortir par la grille de derrière et remonter la rue jusqu’à une vieille demeure lépreuse, à l’angle de la rue de l’Université, devant laquelle je suis passé bien souvent en la croyant à l’abandon. Les fenêtres obscures sont dotées de volets épais. Aucune plaque ne figure à l’entrée. Il règne à l’intérieur du hall sombre la même odeur d’égouts écœurante que dans le reste de Paris, agrémentée ici d’un parfum de moisi et de renfermé.
Henry passe le pouce sur une plaque de moisissures noires qui macule le mur.
— Cet endroit a failli être détruit il y a quelques années, explique-t-il, mais le colonel Sandherr l’a empêché. Personne ne vient nous déranger, ici.
— Je veux bien le croire.
— Je vous présente Bachir, annonce Henry en désignant un vieux concierge arabe vêtu de la veste et du saroual bleus des régiments indigènes d’Algérie, qui se tient assis sur un tabouret. Il connaît tous nos secrets, pas vrai, Bachir ?
— Oui, mon commandant !
— Bachir, je te présente le colonel Picquart…
Nous pénétrons dans l’intérieur mal éclairé, et Henry ouvre à la volée une porte sur quatre ou cinq personnages miteux qui fument la pipe en jouant aux cartes. Ils se retournent pour me dévisager, et j’ai juste le temps d’embrasser du regard le canapé et les fauteuils râpés ainsi que le tapis usé avant qu’Henry ne referme vivement la porte en lançant :
— Veuillez nous excuser, messieurs.
— Qui est-ce ? demandé-je.
— Des gens qui travaillent pour nous, c’est tout.
— Ils font quel genre de travail ?
— Agents de police, informateurs. N’importe quelle activité utile. Le colonel Sandherr considère qu’il vaut mieux les empêcher de faire des bêtises en les gardant ici que de les laisser traîner dans la rue.
Nous gravissons un escalier grinçant pour gagner ce qu’Henry appelle le « saint des saints ». Toutes les portes sont fermées, et il n’y a pratiquement pas de lumière naturelle dans le couloir de ce premier étage. L’électricité a bien été installée, mais grossièrement, sans même chercher à dissimuler les saignées où passent les fils. Une grosse plaque de plâtre tombée du plafond est posée contre le mur.
On me présente séparément à tous les membres du service. Chaque homme dispose d’un bureau personnel et garde la porte fermée pendant qu’il travaille. Il y a le commandant Cordier, l’alcoolique, qui doit quitter la section sous peu et est pour le moment assis en manches de chemise, plongé dans la presse antisémite, La Libre Parole et L’Intransigeant — je ne demande pas si c’est par choix ou pour le service. Il y a le nouveau, le capitaine Junck, que je connais un peu par mes cours à l’École supérieure de guerre — c’est un jeune homme grand et musclé, doté d’une moustache impressionnante, et qui a pour l’instant revêtu un tablier et des gants fins. Il ouvre une pile de lettres interceptées en se servant d’une sorte de bouilloire chauffée sur une flamme au gaz pour fluidifier à la vapeur la colle de l’enveloppe : Henry explique qu’il s’agit de la « méthode humide ».
Dans la pièce voisine, un autre capitaine, Valdant, utilise, lui, la « méthode sèche », et gratte les cachets de cire à l’aide d’un scalpel. Je le regarde un instant pratiquer une petite ouverture de part et d’autre du rabat de l’enveloppe, y insérer une pince longue et mince qu’il fait tourner une bonne dizaine de fois sur elle-même jusqu’à avoir roulé la lettre en un mince cylindre qu’il extrait adroitement par l’ouverture sans y laisser une seule marque. À l’étage du dessus, M. Gribelin, l’archiviste semblable à un insecte qui tenait la lorgnette à la dégradation de Dreyfus, est installé au centre d’une vaste salle remplie de classeurs verrouillés, et dissimule instinctivement ce qu’il est en train de consulter à l’instant où il me voit apparaître. Le bureau du capitaine Matton est vide — Henry m’explique qu’il s’en va, ne trouvant pas le travail à son goût. On me présente enfin le capitaine Lauth, que je me rappelle aussi avoir vu à la parade d’exécution. C’est encore un beau cavalier blond venu d’Alsace, qui a dans les trente ans, parle allemand et devrait chevaucher à travers la campagne. Et pourtant, il est ici, affublé lui aussi d’un tablier, et se tient courbé sur son bureau, une lampe électrique puissante orientée vers un petit tas de fragments de papier à lettres qu’il déplace à l’aide d’une pince à épiler. J’adresse un regard inquisiteur à Henry.
— Il va falloir que nous parlions de ça, déclare-t-il.
Nous redescendons au premier.
— C’est mon bureau, dit-il en désignant une porte sans l’ouvrir, et c’est là-bas que travaille le colonel Sandherr. Travaillait, devrais-je dire, se corrige-t-il aussitôt, manifestement affecté. J’imagine que ce sera le vôtre, à présent.
— Il faudra bien que je travaille quelque part.
Nous traversons, pour y arriver, un vestibule garni de deux chaises et d’un portemanteau. Le bureau qui se trouve derrière est étonnamment sombre et exigu. Les rideaux sont tirés. J’allume la lumière. À droite, je découvre une grande table, à gauche, une grosse armoire métallique fermée par un solide cadenas. Face à moi, il y a un bureau. Juste à côté, une autre porte donne sur le couloir et, derrière, il y a une grande fenêtre. Je m’avance jusqu’à la fenêtre et écarte les rideaux poussiéreux, découvrant avec étonnement un vaste jardin bien tenu. La topographie est ma spécialité — la conscience de la disposition des choses les unes par rapport aux autres, la précision du détail concernant les rues, les distances, le terrain — je mets néanmoins quelques minutes à comprendre que je contemple l’arrière de l’hôtel de Brienne, le jardin du ministère. C’est étrange de le voir sous cet angle.
— Bon Dieu, m’exclamé-je, si j’avais un télescope, je pourrais pratiquement voir dans le cabinet du ministre !
— Désirez-vous que je vous en procure un ?
— Non.
Je me tourne vers Henry. Impossible de déterminer s’il plaisante. Je reporte mon attention sur la fenêtre et tente de l’ouvrir. Je frappe une ou deux fois sur l’espagnolette du gras de ma paume, mais elle est complètement rouillée. Je commence déjà à détester cet endroit.
— D’accord, dis-je en essuyant la rouille sur ma main. Je vais de toute évidence devoir beaucoup m’appuyer sur vous, commandant, en tout cas durant les premiers mois. Tout cela est très nouveau pour moi.
— Naturellement, mon colonel. Permettez-moi tout d’abord de vous remettre vos clefs.
Il m’en tend cinq, fixées à un anneau métallique lui-même relié à une chaînette que je peux attacher à ma ceinture.
— Celle-ci ouvre la porte d’entrée. Celle-là, la porte de votre cabinet. Celle-ci est celle de votre coffre, celle-là celle de votre bureau.
— Et celle-ci ?
— Celle-ci vous donne accès aux jardins de l’hôtel de Brienne. Quand vous avez besoin de vous entretenir avec le ministre, c’est par là qu’il faudra passer. C’est le général Mercier qui a remis cette clef au colonel Sandherr.
— Pourquoi ne pas prendre l’entrée principale ?
— C’est beaucoup plus rapide de passer par là. Et plus discret.
— Avons-nous le téléphone ?
— Oui. Il est devant le bureau du capitaine Valdant.
— Un secrétaire ?
— Le colonel Sandherr ne leur faisait pas confiance. Si vous avez besoin d’un dossier, demandez à Gribelin. S’il vous faut de l’aide pour faire de la copie, adressez-vous à l’un des capitaines. Valdant sait taper à la machine.
J’ai l’impression de m’aventurer dans une étrange secte religieuse aux rites obscurs. Le ministère de la Guerre est construit sur le site d’un ancien couvent, et on surnomme les officiers de l’état-major de la rue Saint-Dominique les « dominicains » à cause de leur penchant pour le secret. Mais je peux déjà voir qu’ils n’arrivent pas à la cheville de la section de statistique.
— Vous alliez m’expliquer sur quoi travaille le capitaine Lauth en ce moment même.
— Nous avons un agent infiltré dans l’ambassade allemande. Cet agent nous fournit régulièrement des documents qui proviennent des poubelles et sont censés avoir été brûlés avec les ordures dans les fourneaux de l’ambassade. En réalité, ces documents nous ont été transmis. La plupart ont été déchirés et nous devons les reconstituer. C’est un travail de précision. Lauth y est fort habile.
— C’est comme ça que vous avez pu coincer Dreyfus ?
— C’est cela.
— En recollant une lettre déchirée ?
— Exactement.
— Bon Dieu, dire que tout est parti d’un indice aussi mince… ! Qui est cet agent ?
— Nous nous servons toujours du nom de code « Auguste ». Quant au produit, on en parle comme de la « voie ordinaire ».
— D’accord, dis-je en souriant. Posons la question autrement : Qui est Auguste ?
Henry répugne à me répondre, mais je suis décidé à insister : si je veux pouvoir exercer la moindre autorité sur ce service, je dois savoir comment il fonctionne à tous les niveaux, et le plus tôt sera le mieux.
— Allons, commandant Henry, je suis le chef de cette section. Vous serez bien obligé de me le dire.
Il répond à contrecœur :
— Une femme appelée Marie Bastian ; une femme de ménage de l’ambassade. Elle s’occupe en particulier du cabinet de l’attaché militaire allemand.
— Depuis combien de temps travaille-t-elle pour nous ?
— Cinq ans. C’est à moi qu’elle rend compte. Je la paye deux cents francs par mois. C’est la plus grosse affaire d’Europe ! ne peut-il s’empêcher de préciser avec orgueil.
— Comment les informations nous parviennent-elles ?
— Je la rencontre dans une église, près d’ici, parfois chaque semaine, parfois tous les quinze jours — le soir, quand tout est tranquille. Personne ne nous voit. J’emporte le matériel chez moi.
— Vous l’emportez chez vous ? dis-je sans pouvoir masquer mon étonnement. Est-ce assez sûr ?
— Sans aucun doute. Il n’y a que ma femme et moi, et notre petit garçon. Je trie les choses là-bas, jette un rapide coup d’œil sur tout ce qui est en français — je ne comprends pas l’allemand, et c’est Lauth qui s’occupe ici de tous les documents germaniques.
— Je vois. Bien.
Même si je hoche la tête pour marquer mon approbation, cette façon de faire me paraît extrêmement peu professionnelle. Mais je préfère ne pas engager de polémique dès mon premier jour.
— J’ai le sentiment que nous allons très bien nous entendre, commandant Henry.
— Je l’espère, mon colonel.
Je consulte ma montre.
— Si vous voulez bien m’excuser. Il va falloir que je parte retrouver le chef d’état-major.
— Voulez-vous que je vous accompagne ?
— Non, ce ne sera pas nécessaire, réponds-je sans savoir, cette fois encore, s’il plaisante ou non. Il m’emmène déjeuner.
— Magnifique. Si vous avez besoin de moi, je serai à mon cabinet.
Notre échange est aussi réglé qu’un pas de deux *[1].
Henry salue et s’en va. Je ferme la porte et regarde autour de moi. J’ai un peu la chair de poule, l’impression d’endosser le costume d’un mort. Il subsiste des ombres sur les murs, là où Sandherr avait accroché des cadres, des brûlures de cigarette sur le bureau, des ronds de verre sur la table. La trace d’usure sur le tapis montre comment il repoussait sa chaise. Sa présence m’oppresse. Je cherche la bonne clef et ouvre le coffre-fort. Plusieurs dizaines de lettres cachetées se trouvent à l’intérieur ; elles indiquent diverses adresses parisiennes, et quatre ou cinq destinataires différents — sans doute des noms d’emprunt. Il doit s’agir des rapports des agents de Sandherr qui sont arrivés depuis son départ. J’ouvre une lettre — Activité inhabituelle signalée dans la garnison de Metz… — et la referme aussitôt. Le travail d’espionnage : comme cela me répugne. Il semble impossible que je puisse jamais me sentir chez moi ici.
Sous les lettres, je découvre une mince enveloppe jaune contenant un agrandissement photographique de vingt-cinq centimètres sur vingt. Je reconnais aussitôt la pièce vue lors du procès à huis clos de Dreyfus — c’est une photo de la notice explicative, le fameux bordereau *, qui accompagnait les documents que le capitaine transmettait aux Allemands. C’était la preuve centrale produite contre lui au procès. Jusqu’à ce matin, je n’avais aucune idée de la façon dont la section de statistique avait pu mettre la main dessus. En fait, cela n’a rien d’étonnant. Je dois admirer l’habileté de Lauth. En regardant le document, personne ne se douterait qu’il était en morceaux. Toutes les marques de déchirure ont été soigneusement retouchées, de sorte que la lettre paraît intacte.
Je m’assois devant le bureau et l’ouvre. Bien que sa maladie ait été à évolution lente, Sandherr semble avoir quitté les lieux dans la précipitation. Il reste encore des bricoles qui roulent dans les tiroirs quand je les ouvre. Des bouts de craie. Un bâton de cire à cacheter. Des pièces de monnaie étrangères. Quatre balles de fusil. Et divers flacons et boîtes de médicaments : mercure, extrait de gaïac, iodure de potassium.
Le général de Boisdeffre m’invite à déjeuner au Jockey Club pour fêter ma nomination, ce qui est très aimable de sa part. Les fenêtres sont fermées, les portes aussi. On a disposé des coupes de freesias et de pois de senteur sur toutes les tables. Cependant, rien ne parvient à dissiper complètement l’odeur à la fois aigre et douceâtre des excréments humains. Boisdeffre feint de ne rien remarquer. Il commande un bon bourgogne blanc et en boit la majeure partie, ses pommettes hautes prenant petit à petit la couleur de la vigne vierge en automne. Je bois peu et garde un petit calepin ouvert près de mon assiette, en bon officier d’état-major.
Le président du club, Sosthènes de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville, déjeune à la table voisine. Il vient saluer le général, qui me présente. Le duc a un nez et des joues d’une délicatesse de meringue : sa poignée de main me semble un effleurement de peau parcheminée sous mes doigts.
Au-dessus d’une truite à l’étouffée, le général parle du nouveau tsar, Nicolas II. Boisdeffre tient à être informé de l’existence de toute cellule anarchiste russe qui pourrait être active à Paris.
— Je veux que vous soyez très vigilant. Tout ce que nous pourrions transmettre à Moscou se révélera d’une aide précieuse dans les négociations.
Il avale une bouchée de poisson et poursuit :
— Une alliance avec la Russie résoudrait notre infériorité par rapport à l’Allemagne d’un seul coup de diplomatie. Cela vaut au moins cent mille hommes. C’est pour cette raison que je consacre la moitié de mon temps aux affaires étrangères. Au plus haut niveau, la frontière tombe entre le politique et le militaire. Mais nous ne devons jamais oublier que l’armée doit toujours être au-dessus des simples partis politiques.
Cela lui rappelle soudain Mercier, qui n’est plus ministre de la Guerre et doit maintenant passer ses dernières années de service à la tête du 4e corps d’armée, au Mans.
— Il avait raison en prédisant que le Président risquait de tomber, et tort de croire qu’il était en position de le remplacer.
Je suis tellement surpris que ma fourchette reste en suspens à mi-chemin de ma bouche.
— Le général Mercier songeait à la présidence ?
— Effectivement, il entretenait cette illusion. C’est l’un des problèmes, avec la république — au moins, dans une monarchie, nul ne s’imagine sérieusement pouvoir devenir roi. En janvier, quand M. Casimir-Perier a démissionné et que le Sénat et la Chambre se sont réunis à Versailles pour élire son successeur, les « amis » du général Mercier — comme nous aurons la délicatesse de les appeler — ont fait circuler un tract pour les inciter à élire celui qui venait de livrer le traître Dreyfus au tribunal militaire. Il a obtenu très exactement trois voix sur huit cents.
— Je n’en savais rien.
— Je crois que c’était pour le moins aléatoire, commente Boisdeffre avec un sourire. Et dorénavant, bien sûr, les politiques ne lui pardonneront jamais.
Il se tamponne les moustaches avec sa serviette.
— À partir de maintenant, colonel, vous devrez réfléchir de manière un peu plus politicienne, si vous voulez satisfaire tous les espoirs que nous fondons sur vous.
J’incline légèrement la tête, comme si le chef d’état-major m’accrochait une décoration autour du cou.
— Dites-moi, reprend-il, que pensez-vous de cette affaire Dreyfus ?
— Détestable, réponds-je. Sordide, alarmante. Je suis content que ce soit terminé.
— Ah, mais est-ce bien terminé ? Je pense ici au plan politique plus que militaire. Les Juifs sont une race tenace. Dreyfus sur son rocher est pour eux comme une dent cariée. Cela les obsède. Ils n’abandonneront pas comme ça.
— Il est l’emblème de leur honte. Mais que peuvent-ils faire ?
— Je n’en sais rien. Mais ils feront quelque chose, nous pouvons y compter.
Boisdeffre contemple la circulation de la rue Rabelais et reste un moment silencieux. Dans la lumière parfumée, son profil apparaît d’une formidable distinction, sculpté par des siècles de sélection. Il me fait penser à l’effigie d’un de ces chevaliers normands qui attendent, agenouillés dans une chapelle de Bayeux.
— Ce que Dreyfus a dit à ce jeune capitaine, sur le fait qu’il n’avait aucune raison de trahir… je crois que nous devrions avoir une réponse toute prête à cet argument. J’aimerais que vous ne refermiez pas ce dossier. Enquêtez sur la famille — « nourrissez le dossier », comme disait votre prédécesseur. Voyez si vous pouvez trouver d’autres preuves concernant ses motivations, preuves que nous pourrions tenir en réserve, au cas où.
— Oui, bien sûr, mon général.
J’ajoute cela sur ma liste, dans le calepin, juste en dessous des « anarchistes russes » : « Dreyfus — motivations. ».
Les rillettes de canard * arrivent, et la conversation dérive vers la parade maritime allemande de Kiel.
L’après-midi même, je prends les lettres des agents dans le coffre de mon nouveau bureau, les fourre dans ma serviette et me rend chez le colonel Sandherr. Son adresse, fournie par Gribelin, n’est qu’à dix minutes de marche, de l’autre côté de la Seine, rue Léonce Reynaud. C’est sa femme qui vient ouvrir. Lorsque je lui annonce que je suis le successeur de son mari, elle rejette la tête en arrière, tel un serpent prêt à frapper.
— Vous avez déjà son poste, monsieur, qu’attendez-vous encore de lui ?
— Si je dérange, madame, je peux revenir une autre fois.
— Oh, vraiment ? Comme c’est aimable ! Mais pourquoi cela le dérangerait-il moins de vous voir à un autre moment ?
— C’est bon, ma chère, fait la voix lasse de Sandherr, derrière elle. Picquart est alsacien. Faites-le entrer.
— Vous, marmonne-t-elle amèrement sans me quitter des yeux alors qu’elle s’adresse à son mari, vous êtes trop bon pour ces gens !
Elle s’écarte néanmoins pour me laisser passer.
— Je suis dans la chambre, Picquart, me lance Sandherr. Venez.
Je suis la direction de sa voix et me retrouve devant une pièce sombre qui sent le désinfectant. Il est assis, en chemise de nuit, dans son lit. Il allume une lampe et se tourne vers moi. Je m’aperçois alors que son visage mangé de barbe est couvert d’ulcères, dont certains sont à vif et suppurent encore, tandis que d’autres sont secs et creusés. J’avais entendu dire que son état s’était brusquement détérioré, mais je ne me doutais pas que c’était à ce point. Il m’avertit :
— Je n’irais pas plus loin, si j’étais vous.
— Pardonnez mon intrusion, mon colonel, dis-je en m’efforçant de dissimuler mon dégoût, mais j’aurais besoin de votre aide.
Je soulève la serviette pour la lui montrer.
— Je pensais bien que vous viendriez. Tout est là, n’est-ce pas ? s’enquit-il en désignant la serviette d’un doigt tremblant. Faites voir.
Je sors les lettres et m’approche du lit.
— Je suppose qu’elles proviennent d’agents, dis-je en les posant sur la couverture, à portée de sa main, avant de reculer. Mais je ne sais pas qui ils sont ni à qui me fier.
— Mon mot d’ordre est de ne vous fier à personne, comme cela, vous ne serez jamais déçu.
Il se détourne pour attraper ses lunettes sur la table de chevet, et je remarque que les plaies qui rampent sous la barbe du menton et de la gorge forment une trace livide sur le côté de son cou. Il chausse ses lunettes et examine l’une des lettres.
— Asseyez-vous. Approchez cette chaise. Vous avez un crayon ? Vous allez devoir écrire.
Durant deux heures, prenant à peine le temps de respirer, Sandherr me fait faire la visite guidée de son monde secret : cet homme travaille dans une blanchisserie qui fournit la garnison allemande de Metz ; celui-ci est un délinquant lorrain qui pourra cambrioler des adresses sur ordre ; celui-là est un ivrogne ; lui est homosexuel ; c’est une patriote qui a perdu son neveu en 70 et qui tient la maison du gouverneur militaire ; vous pouvez faire confiance à Untel et Untel ; ne vous fiez pas à celui-ci ni à celle-là ; lui, a besoin de trois cents francs immédiatement : il faudrait se débarrasser de celui-là… Je prends tout en note sans discontinuer jusqu’à ce que nous ayons passé en revue toutes les lettres. Il me donne de mémoire la liste d’autres agents ainsi que leurs noms de code et me conseille de demander leurs adresses à Gribelin. Il commence à fatiguer.
Je lui propose de m’en aller.
— Tout à l’heure. Dans le chiffonnier, là, indique-t-il en tendant faiblement la main. Il y a deux ou trois choses que vous devriez avoir.
Il me regarde m’agenouiller devant le meuble pour l’ouvrir. J’en sors une cassette métallique, très lourde, et aussi une grande enveloppe.
— Ouvrez-les, ordonne-t-il.
La cassette n’est pas fermée à clef. Elle contient une petite fortune en pièces d’or et billets de banque : la plupart en francs français, mais aussi en marks allemands et en livres anglaises.
— Il doit y en avoir pour environ quarante-huit mille francs. Quand vous serez à court, parlez-en à Boisdeffre. M. Paléologue, du ministère des Affaires étrangères, a également pour instruction de contribuer. Servez-vous-en pour les agents, les règlements exceptionnels. Veillez à avoir toujours ce qu’il faut sous la main. Mettez la cassette dans votre sac.
Je m’exécute, puis j’ouvre l’enveloppe. Elle renferme une centaine de pages : des listes de noms et d’adresses soigneusement consignées à la main et classées par départements *.
— Il faut les tenir à jour, recommande Sandherr.
— Qu’est-ce que c’est ?
— L’œuvre de toute une vie.
Il émet un rire sec, qui dégénère en toux.
Je feuillette la pile. Il doit y avoir dans les deux ou trois mille personnes répertoriées.
— Qui sont ces gens ?
— Des traîtres présumés, qu’il faudrait arrêter immédiatement en cas de guerre. Les polices régionales ne sont habilitées à connaître que les noms dépendant de leurs circonscriptions respectives. Il n’existe qu’un autre original à part celui-ci, et c’est le ministre qui le détient. Il existe aussi une autre liste, plus longue, que garde Gribelin.
— Plus longue ?
— Elle comprend cent mille noms.
— Mon Dieu ! m’écrié-je. Ce doit être aussi épais qu’une bible ! Et qu’est-ce qu’elle recense ?
— Des étrangers, qu’il conviendra d’enfermer si des hostilités éclatent. Et cela ne comprend pas les Juifs.
— Vous pensez que si la guerre éclate, il sera nécessaire d’enfermer les Juifs ?
— Il faudra pour le moins les obliger à s’inscrire sur un registre et les contraindre à un couvre-feu et des restrictions de déplacement.
Sandherr retire ses lunettes d’une main tremblante et les repose sur la table de chevet. Puis il s’appuie contre les oreillers et ferme les yeux.
— Ma femme m’est très dévouée, comme vous avez pu le constater — plus dévouée que la plupart des épouses le seraient en de telles circonstances. Elle considère que c’est une honte que l’on m’ait démis de mes fonctions. Mais je lui répète que je suis heureux de passer à l’arrière-plan. Quand je regarde Paris et vois partout le nombre d’étrangers, quand je constate la dégénérescence de tous les critères moraux et artistiques, je prends conscience que je ne connais plus ma propre ville. C’est pour cela que nous avons perdu, en 70 — la nation n’est plus pure.
Je commence à rassembler les lettres pour les ranger dans ma serviette. Ce genre de propos m’ennuie toujours : tous ces vieux qui se plaignent que le monde s’en va à vau-l’eau. C’est tellement banal. J’ai hâte de m’éloigner de sa présence oppressante. Mais il me reste encore une chose à demander :
— Vous avez parlé des Juifs. Le général de Boisdeffre craint un regain d’intérêt pour l’affaire Dreyfus.
— Le général de Boisdeffre, réplique Sandherr comme s’il énonçait une vérité scientifique, est une vieille femme.
— Il s’inquiète du manque de motifs convaincants…
— Des motifs ? marmonne Sandherr.
Sa tête branle sur l’oreiller, mais je ne saurais dire si c’est à cause de son incrédulité ou de sa maladie.
— Qu’est-ce qu’il raconte ? reprend-il. Des motifs ? Dreyfus est juif, plus allemand que français ! La majeure partie de sa famille vit en Allemagne ! Tous ses revenus proviennent de l’Allemagne. Combien de motifs faudrait-il encore au général ?
— Quoi qu’il en soit, il aimerait que je « nourrisse le dossier ». Ce sont ses propres termes.
— Le dossier Dreyfus est assez gras comme ça. Sept juges l’ont examiné et ont déclaré à l’unanimité Dreyfus coupable. Parlez-en à Henry si vous avez le moindre problème.
Là-dessus, Sandherr ramène les couvertures sur ses épaules et se met sur le côté en me tournant le dos. J’attends une minute ou deux. Puis je finis par le remercier de son aide et le salue. Mais s’il m’entend, il ne me répond pas.
Je m’attarde un instant sur le trottoir, devant le domicile de Sandherr, aveuglé par le soleil après la pénombre de sa chambre de malade. Les listes de traîtres et d’espions ajoutées aux liquidités pèsent lourd dans ma serviette. Alors que je traverse l’avenue du Trocadéro à la recherche d’un fiacre, je jette un coup d’œil à gauche pour vérifier que la voie est libre et remarque vaguement un élégant immeuble doté d’une double porte, avec le numéro 6 apposé sur un carreau de faïence bleue. Sur le moment, cela n’éveille rien, puis je m’arrête brusquement et y regarde à deux fois. Le no 6, avenue du Trocadéro *. Je reconnais cette adresse pour l’avoir vue maintes fois écrite. C’est là que vivait Dreyfus à l’époque de son arrestation.
Je me retourne vers la rue Léonce-Reynaud. Ce n’est, bien sûr, qu’une coïncidence, mais elle n’en est pas moins singulière : dire que Dreyfus a vécu si près de l’instrument de sa perte qu’ils auraient pratiquement pu se voir de leurs portes respectives ! Ils devaient pour le moins se croiser souvent alors qu’ils se rendaient chaque jour aux mêmes heures au ministère de la Guerre. Je m’avance au bord du trottoir, penche la tête en arrière et mets la main en visière pour examiner l’immeuble imposant. Chaque haute fenêtre donne sur la Seine et dispose d’un balcon à rambarde de fer forgé assez grand pour qu’on puisse s’y asseoir. C’est infiniment plus cossu que l’appartement des Sandherr, enfoncé dans sa petite rue pavée.
Mon œil est attiré par un mouvement, à une fenêtre du premier étage : le visage pâle d’un petit garçon qui me regarde, tel un invalide confiné dans sa chambre. Un adulte le rejoint — une jeune femme au visage aussi blanc que celui de l’enfant, encadré de boucles brunes — sa mère peut-être. Elle se tient derrière lui, les mains posées sur les bras du petit, et ils me regardent ensemble — moi, le colonel en uniforme qui les observe de la rue — jusqu’au moment où elle lui glisse quelques mots à l’oreille et l’entraîne avec douceur. Ils disparaissent.
Le lendemain matin, je décris l’étrange apparition au commandant Henry. Il se rembrunit.
— Une fenêtre au premier étage du numéro 6 ? Ce devait être l’épouse de Dreyfus, et son petit garçon… comment s’appelle-t-il, déjà ?… Pierre, c’est ça. Il y a une fille aussi, Jeanne. Mme Dreyfus garde les enfants à l’intérieur pour qu’ils ne puissent rien entendre au sujet de leur père. Elle leur a dit qu’il était parti en mission spéciale à l’étranger.
— Et ils la croient ?
— Pourquoi ne la croiraient-ils pas ? Ils sont tout petits.
— Comment savez-vous tout cela ?
— Oh, on les surveille toujours de près, ne vous en faites pas.
— De près à quel point ?
— Nous avons un agent parmi leurs domestiques. Nous les suivons. Nous interceptons leur courrier.
— Six mois après la condamnation de Dreyfus ?
— Le colonel Sandherr avait une théorie, selon laquelle Dreyfus aurait pu faire partie d’une organisation d’espionnage. Il pensait qu’en surveillant la famille nous pourrions découvrir des liens vers d’autres traîtres.
— Mais ça n’a pas été le cas ?
— Pas encore.
Je m’appuie contre le dossier de mon siège pour examiner Henry. Il paraît avenant, pas en très bonne forme, mais, sous la couche de graisse, je le soupçonne d’être encore très robuste — le genre de type à qui l’on paierait plein de verres dans un bar, et qui saurait en raconter une bien bonne quand il est d’humeur. Nous sommes aussi dissemblables qu’il est possible de l’être.
— Saviez-vous, demandé-je, que le colonel Sandherr n’habite qu’à cent mètres de chez Dreyfus ?
Il arrive qu’une lueur rusée passe dans le regard d’Henry. C’est la seule faille dans son armure de bonhomie.
— C’est aussi près que ça ? lâche-t-il sur un ton désinvolte. Je ne m’en étais pas rendu compte.
— Oui. Il me semble en fait, en regardant les lieux, qu’ils se sont forcément rencontrés occasionnellement, ne serait-ce que par hasard, dans la rue.
— C’est possible. Je sais que le colonel essayait de l’éviter. Il ne l’aimait pas — il trouvait qu’il posait toujours beaucoup trop de questions.
Tu parles, me dis-je, qu’il ne l’aimait pas. Le Juif qui a le grand appartement avec vue sur la Seine…
J’imagine Sandherr partant d’un pas vif vers la rue Saint-Dominique à neuf heures, un matin, et le jeune capitaine qui cherche à le rattraper et à engager la conversation. Dreyfus m’a toujours donné l’impression, les fois où j’ai eu affaire à lui, de souffrir d’une certaine carence au niveau du cerveau, comme s’il lui manquait une fonction vitale de sociabilité : l’aptitude à sentir quand il ennuyait les gens ou quand ceux-ci n’avaient pas envie de lui parler. Il était incapable de percevoir l’effet qu’il produisait sur les autres, tandis que Sandherr, qui voyait une conspiration dès que deux papillons se posaient sur une même fleur, devait trouver de plus en plus suspect son voisin juif trop curieux.
J’ouvre le tiroir de mon bureau et en sors les remèdes que j’y ai découverts la veille. Deux boîtes métalliques et deux petits flacons bleu foncé. Je les montre à Henry.
— Le colonel Sandherr a laissé ça.
— C’est un oubli. Puis-je ? s’enquit Henry en me les prenant d’un mouvement si empressé et maladroit qu’il manque de faire tomber l’un des flacons. Je vais les lui faire porter.
Je ne peux m’empêcher de glisser :
— Du mercure, de l’extrait de gaïac et de l’iodure de potassium… vous savez dans quel cas on prescrit ce traitement, n’est-ce pas ?
— Non, je ne suis pas médecin.
Je n’insiste pas.
— Je veux un rapport complet sur les activités de la famille Dreyfus — qui ils voient, ce qu’ils font pour aider le prisonnier. Je veux également lire toute la correspondance échangée avec l’île du Diable. Je suppose qu’elle passe par la censure et que nous en avons des copies ?
— Naturellement. Je vais dire à Gribelin de s’en occuper.
Puis, après une hésitation, il ajoute :
— Puis-je vous demander, mon colonel, pourquoi ce soudain intérêt pour Dreyfus ?
— Le général de Boisdeffre pense que cela pourrait devenir un problème politique. Il veut que nous nous tenions prêts.
— Je comprends. Je m’en charge tout de suite.
Il se retire en serrant les médicaments de Sandherr contre lui. Il sait bien sûr parfaitement à quoi correspond ce traitement : nous avons lui et moi sorti suffisamment de soldats de bordels clandestins pour connaître la prescription standard. Il ne me reste donc plus qu’à méditer sur ce qu’implique pour moi le fait d’avoir hérité le service de renseignements d’un prédécesseur visiblement atteint de syphilis au stade tertiaire, plus communément dénommée la paralysie générale du fou.
Cet après-midi-là, je rédige mon premier rapport secret pour l’état-major — un blanc *, comme on appelle ça rue Saint-Dominique. Je le concocte à partir du journal allemand local et d’une des lettres d’agent que Sandherr a élucidées pour moi : Un correspondant de Metz rapporte que, depuis quelques jours, il règne une grande activité parmi les troupes de la garnison de Metz. Il ne circule cependant dans la ville aucun bruit alarmant ni inquiétant, mais il semble que l’autorité militaire pousse l’instruction des troupes d’une façon intensive…
Je le relis une fois terminé et me demande si cela mérite d’être noté. Si cela a même un fond de vérité. Franchement, je n’en ai pas la moindre idée. Je sais seulement qu’on attend de moi que je livre un blanc au moins une fois par semaine, et que je ne peux pas faire mieux à mon premier essai. Je le fais donc partir pour le cabinet du chef d’état-major et m’attends à une réprimande pour avoir donné suite à des rumeurs aussi vagues. Au lieu de quoi, Boisdeffre en accuse réception, me remercie, en fait envoyer une copie à la direction de l’infanterie (j’imagine la conversation au club des officiers : Il paraîtrait que les Allemands mijotent quelque chose à Metz…), et on empoisonne la vie de cinquante mille soldats cantonnés près de la frontière orientale en les contraignant à des journées supplémentaires d’exercices et de marches forcées.
C’est ma première leçon sur le pouvoir cabalistique du « renseignement » et du « secret », deux mots susceptibles de pousser des personnes habituellement sensées à oublier leur raison pour se conduire comme des imbéciles.
Un jour ou deux plus tard, Henry fait entrer dans mon bureau un agent qui vient me parler de Dreyfus. Il me le présente comme étant François Guénée, de la Sûreté. C’est un homme d’une quarantaine d’années, au teint jaunâtre dû à l’effet de la nicotine ou de l’alcool, ou des deux, et qui a cette attitude à la fois bravache et obséquieuse qui caractérise un certain type de policiers. Pendant que nous nous serrons la main, je le reconnais pour l’avoir aperçu lors de ma première matinée : il comptait au nombre des personnages qui jouaient aux cartes en fumant la pipe, au rez-de chaussée.
— Guénée s’occupe des opérations de surveillance de la famille Dreyfus, annonce Henry. J’ai pensé que vous voudriez savoir comment ça se présente.
— Je vous en prie.
Je les invite d’un geste, et nous prenons place autour de la table, dans le coin de mon bureau. Guénée a apporté un dossier ; Henry aussi.
Guénée commence.
— Conformément aux instructions du colonel Sandherr, j’ai concentré mon enquête sur le frère aîné du traître, Mathieu Dreyfus.
Il tire de son dossier une photo de studio et la fait glisser sur la table. C’est un bel homme, fringant même. Je me dis que c’est lui qui aurait dû être capitaine de l’armée plutôt qu’Alfred, qui ressemble davantage à un directeur de banque. Guénée reprend :
— Le sujet a trente-sept ans, et il a quitté son foyer de Mulhouse pour venir à Paris dans le seul but d’organiser la campagne pour la défense de son frère.
— Il y a donc une campagne ?
— Oui, mon colonel : il écrit des lettres à des personnalités en vue, et il a fait savoir qu’il est prêt à payer de belles sommes contre des informations.
— Vous savez qu’ils sont très riches, intervient Henry, et la femme de Dreyfus encore plus. C’est une Hadamard — une famille de négociants en diamants.
— Et le frère arrive-t-il à quelque chose ?
— Il y a un médecin, au Havre, le docteur Gibert, qui est un vieil ami du président de la République. Il a tout de suite proposé d’intercéder pour la famille auprès du président Faure.
— L’a-t-il fait ?
Guénée consulte son dossier.
— Le docteur a retrouvé le Président pour un petit déjeuner à l’Élysée le 21 février. Gibert s’est ensuite rendu directement à l’hôtel de l’Athénée, où l’attendait Mathieu Dreyfus — l’un de nos hommes l’y avait suivi depuis son appartement.
Il me remet le rapport de l’agent en question.
Les sujets étaient installés dans le hall et paraissaient très animés. Assis à la table voisine, j’entendis B déclarer à A ce qui suit : « Je te répète ce que m’a dit le Président — c’est sur le vu d’une pièce secrète communiquée aux juges que Dreyfus a été condamné, et pas sur les faits d’audience. » Ces propos furent répétés à plusieurs reprises, avec insistance… Après le départ de B, A resta assis, visiblement bouleversé. Puis il régla l’addition (voir copie ci-jointe) et quitta l’hôtel à 9 h 25.
Je me tourne vers Henry.
— Le Président a révélé que les juges avaient eu connaissance de preuves secrètes ?
— Les gens parlent, constate Henry avec un haussement d’épaules. Il était inévitable que cela se sache un jour.
— Oui, mais le Président… ? Cela ne vous choque pas ?
— Non. Pourquoi ? Ce n’est qu’une petite procédure légale. Ça ne change rien.
Je médite là-dessus, et je n’en suis pas aussi sûr. Comment mon ami Leblois réagirait-il, s’il apprenait une chose pareille ?
— Je suis d’accord que cela ne change rien à la culpabilité de Dreyfus. Mais si le fait qu’il ait été condamné en se fondant sur des pièces secrètes que ni lui ni son avocat n’ont jamais même vues devait se savoir, certains ne manqueront pas d’avancer qu’il n’a pas bénéficié d’un procès équitable.
Je commence à comprendre pourquoi Boisdeffre pressent les problèmes politiques.
— Savons-nous ce que la famille projette de faire de cette information ?
Henry jette un coup d’œil vers Guénée, qui secoue la tête.
— Au début, ils étaient très excités. Ils ont tenu une conférence de famille à Bâle. Ils ont fait venir un journaliste, un Juif dénommé Lazare. Il évolue dans les cercles anarchistes. Mais cela s’est passé il y a quatre mois ; ils n’ont rien fait depuis.
— Enfin, ils ont fait une chose, intervient Henry avec un clin d’œil. Parlez au colonel de Madame Léonie, cela va l’amuser !
— Oh oui, Madame Léonie ! s’exclame Guénée, qui se met à rire en fouillant dans son rapport. C’est encore une amie du docteur Gibert.
Il me tend la photographie d’une femme d’une cinquantaine d’années, au visage ordinaire et coiffée d’un bonnet normand, qui regarde l’objectif bien en face.
— Et qui est Madame Léonie ?
— C’est une somnambule.
— Vous êtes sérieux ?
— Absolument ! Elle entre dans un sommeil lucide et donne à Mathieu des informations sur l’affaire de son frère qu’elle prétend tirer du monde des esprits. Il l’a rencontrée au Havre et a été tellement impressionné qu’il l’a ramenée à Paris. Il lui a donné une chambre dans son appartement.
Je pose les portraits de Mathieu Dreyfus et de Madame Léonie côte à côte et sens mon malaise se dissiper. Faire tourner les tables, dire la bonne aventure et communiquer avec les morts sont la grande mode à Paris en ce moment. On en vient à désespérer de ses frères humains.
— Vous avez raison, Henry. Cela montre qu’ils n’en sont nulle part. Même s’ils ont découvert qu’il y a bien eu un dossier secret, ils se sont de toute évidence rendu compte que cela n’aurait en soi aucune implication. Nous devons juste nous assurer que cela reste ainsi.
Je me tourne vers Guénée.
— Comment organisez-vous la surveillance ?
— Nous les serrons de près, mon colonel. La nourrice de Mme Dreyfus nous fait un rapport hebdomadaire. Le concierge de l’immeuble de Mathieu Dreyfus, rue de Châteaudun, est notre informateur. Nous en avons un autre qui travaille comme servante pour son épouse. Sa cuisinière et le fiancé de celle-ci gardent également un œil sur eux. Nous le filons partout où il va. Tout le courrier de la famille est détourné ici par l’autorité des postes, et nous faisons des copies.
— Et voici la correspondance de Dreyfus lui-même, annonce Henry, qui soulève le dossier qu’il a apporté et me le tend. Ils veulent le récupérer demain.
Le dossier est entouré d’un ruban noir et porte le sceau officiel du ministère des Colonies. Je défais le nœud et ouvre la chemise. Certaines lettres sont des originaux — celles que le censeur a décidé de ne pas laisser passer et qui ont donc été retenues au ministère —, d’autres sont des copies de la correspondance qui a été approuvée. Ma chère Lucie… Vraiment, quand j’y pense encore, je me demande comment j’ai pu avoir le courage de te promettre de vivre après ma condamnation… Je repose la lettre et en saisis une autre. Mon pauvre Fred chéri, Ah ! quel déchirement j’ai éprouvé en quittant Saint-Martin, en m’éloignant de toi !
… Cela me surprend. Il m’est difficile de penser à ce personnage raide, froid et mal à l’aise sous ce nom de « Fred ».
— À partir de maintenant, dis-je, je voudrais avoir copie de toute leur correspondance dès qu’elle arrive au ministère des Colonies.
— Oui, mon colonel.
— Pendant ce temps, monsieur Guénée, vous devrez poursuivre la surveillance de la famille. Tant que leur agitation se limite à l’usage de la clairvoyance, cela ne nous concerne en rien. En revanche, si cela va au-delà, nous devrons réfléchir de nouveau. Et soyez toujours à l’affût de quelque chose qui pourrait suggérer un motif supplémentaire de la trahison de Dreyfus.
— Oui, mon colonel.
La réunion s’achève là-dessus.
À la fin de l’après-midi, je glisse la correspondance dans ma serviette et l’emporte chez moi.
Le jour s’étire, chaud et tranquille, baigné d’une lumière dorée. Mon appartement est suffisamment en hauteur pour étouffer les bruits de la ville ; le reste est assourdi par les murs tapissés de livres. Un piano à queue — un Erard —, miraculeusement sauvé des décombres de Strasbourg et que ma mère m’a offert, domine l’espace au sol. Je m’installe dans mon fauteuil et enlève mes bottes. Puis j’allume une cigarette et porte mon regard vers la serviette posée sur le tabouret de piano. Je suis censé me changer et ressortir tout de suite. Je devrais laisser cela jusqu’à mon retour. Mais la curiosité est trop forte.
Je prends place devant le petit secrétaire qui se trouve entre les deux fenêtres et sors le dossier. La première pièce est une lettre envoyée depuis la prison militaire du Cherche-Midi et datée du 5 décembre 1894, plus de sept semaines après l’arrestation de Dreyfus. Elle a été soigneusement recopiée par le censeur sur du papier ligné.
Ma chère Lucie,
Enfin je puis t’écrire un mot, on vient de me signifier ma mise en jugement pour le 19 de ce mois. On me refuse le droit de te voir.
Je ne peux pas te décrire tout ce que j’ai souffert, il n’y a pas au monde de termes assez saisissants pour cela.
Te rappelles-tu quand je te disais combien nous étions heureux ? Tout nous souriait dans la vie. Puis soudain un coup de foudre épouvantable, dont mon cerveau est encore ébranlé. Moi, accusé du crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre ! Encore aujourd’hui je me crois le jouet d’un cauchemar épouvantable…
Je tourne la page et parcours rapidement les lignes jusqu’à la fin : Je t’embrasse mille fois comme je t’aime, comme je t’adore, ma Lucie chérie. Mille baisers aux enfants. Je n’ose pas t’en parler plus longuement, les pleurs me viennent aux yeux en pensant à eux. Alfred.
La lettre suivante, encore une copie, est rédigée depuis sa cellule, une quinzaine de jours plus tard, au lendemain de sa condamnation : Mon amertume est telle, mon cœur si ulcéré, que je me serais déjà débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m’arrêtait, si la crainte d’augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.
Puis une copie d’une réponse de Lucie datée du jour de Noël : Vis pour moi, je t’en conjure, mon cher ami ; rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu’à la découverte du coupable. Que deviendrai-je sans toi ? Je n’aurai plus rien qui me rattacherait au monde…
Je me sens sale de lire tout cela. C’est un peu comme d’entendre un couple faire l’amour dans la chambre d’à côté. Mais en même temps, c’est plus fort que moi, il faut que je poursuive ma lecture. Je tourne les pages et arrive à la description que Dreyfus fait de la cérémonie de dégradation. Lorsqu’il parle des regards de mépris que lui jetaient ses anciens camarades, je me demande ce qui lui passe par la tête : Mais comme je les comprends ! À leur place je n’aurais pas non plus pu contenir mon mépris à la vue d’un officier qu’on leur dit être un traître. Mais hélas, c’est là ce qu’il y a de tragique, c’est que le traître, ce n’est pas moi !…
J’arrête ma lecture pour allumer une autre cigarette. Est-ce que je crois à ses protestations d’innocence ? Pas un instant. Je n’ai de ma vie jamais rencontré un seul gredin qui ne proteste avec tout autant de sincérité qu’il est victime d’une erreur judiciaire. Cela semble faire partie intégrante de la mentalité criminelle : pour survivre à la captivité, il faut d’une certaine façon se convaincre que l’on n’est pas coupable. Je plains en revanche beaucoup Mme Dreyfus. Il est manifeste qu’elle lui fait totalement confiance — non, plus que cela, elle le vénère comme s’il était une sorte de saint martyr. Ta dignité, ta belle attitude, ont frappé bien des cœurs et lorsque l’heure de la réhabilitation arrivera, le souvenir des souffrances que tu as endurées dans ces horribles moments sera gravé dans la mémoire des hommes…
Je m’interromps à contrecœur. J’enferme le dossier sous clef à l’intérieur de mon secrétaire, me rase, passe un uniforme de cérémonie propre et pars chez mes amis, le comte et la comtesse de Comminges.
Je connais Aimery de Comminges, baron de Saint-Lary, depuis que nous avons fait le Tonkin ensemble, il y a plus de dix ans. J’étais jeune capitaine ; il était encore plus jeune et tout juste lieutenant. Pendant deux ans, nous avons combattu les Vietnamiens dans le delta du fleuve Rouge et bourlingué du côté de Saigon et de Hanoï. Puis, lorsque nous sommes rentrés en France, notre amitié s’est renforcée. Il m’a présenté à ses parents, et à ses jeunes sœurs, Daisy, Blanche et Isabelle. Les trois jeunes femmes étaient musiciennes, célibataires et pleines d’entrain, et, peu à peu, un salon s’est institué, composé d’elles, de leurs amis et de tous les camarades militaires d’Aimery qui s’intéressaient — ou, dans le but de rencontrer les sœurs en question, feignaient de s’intéresser — à la musique.
Cela fait six années que le salon existe, et c’est à l’une de ces réunions musicales que je suis convié ce soir. Comme d’habitude, tout autant pour me maintenir en forme que par souci d’économie, je choisis d’y aller à pied plutôt que de prendre un fiacre — et je marche d’un pas vif car je risque fort d’arriver en retard. L’hôtel * particulier des Comminges, imposant et vénérable, se dresse boulevard Saint-Germain. Je le repère de loin aux attelages et aux fiacres arrêtés devant pour déverser les invités. Je suis accueilli par un salut amical et une poignée de main chaleureuse de la part d’Aimery, à présent capitaine d’état-major au ministère de la Guerre, puis j’embrasse sa femme, Mathilde, dont la famille, les Waldner von Freundstein, est l’une des plus anciennes d’Alsace. Mathilde est désormais la maîtresse des lieux, et ce depuis la mort du vieux comte, il y a un an.
— Montez, me souffle-t-elle, la main posée sur mon bras. Nous commençons dans quelques minutes.
Sa méthode pour jouer les hôtesses de charme — et elle est des plus efficaces — consiste à faire en sorte que la remarque la plus anodine passe pour un secret entre elle et vous.
— Et vous resterez à dîner, n’est-ce pas, mon cher Georges ?
— Ce sera avec grand plaisir, merci.
En réalité, j’avais espéré pouvoir rentrer de bonne heure, mais je me soumets sans rechigner. Les célibataires de quarante ans sont les chats errants de la société. On nous fait entrer, on nous donne à manger et on nous fête. En échange, on attend de nous que nous amusions la galerie, que nous nous soumettions de bonne grâce à des manifestations d’affection parfois intempestives (« Alors Georges, quand vous déciderez-vous à vous marier ? »), et que nous soyons toujours d’accord pour compléter une tablée, même si l’on nous prévient au dernier moment.
Alors que je m’engage dans le hall, Aimery me lance :
— Blanche te cherche !
Et, presque au même moment, je vois sa sœur fendre la foule de l’entrée pour me rejoindre. Sa robe, et la coiffe assortie, comprend un grand nombre de plumes teintes en noir, vert, rouge et or.
— Blanche, dis-je alors qu’elle m’embrasse, vous avez l’air d’un faisan particulièrement succulent.
— J’espère bien que vous serez un dieu bienveillant, ce soir, gazouille-t-elle, et pas un dieu méchant, parce que je vous ai préparé une belle surprise.
Et elle me prend le bras pour m’entraîner vers le jardin, dans le sens inverse des invités.
Je lui oppose une résistance de pure forme.
— Je crois que Mathilde veut que nous montions tous…
— Ne soyez pas bête ! Il est à peine sept heures ! Pensez-vous que ce soit le caractère allemand ? ajoute-t-elle en baissant la voix.
Elle me conduit à la porte vitrée qui ouvre sur la petite bande de jardin séparée des voisins par un haut mur festonné de lanternes chinoises. Des serviteurs ramassent les verres d’orangeade et de liqueur abandonnés. Les invités sont tous montés. Il ne reste plus qu’une femme, seule, qui me tourne le dos. Elle se retourne et je m’aperçois que c’est Pauline. Elle sourit.
— Et voilà, dit Blanche avec une nuance étrange dans la voix. Vous voyez ? Une surprise.
C’est toujours Blanche qui organise les concerts. Ce soir, elle nous présente sa dernière découverte, un jeune prodige catalan, M. Casals, qui n’a que dix-huit ans et qu’elle a découvert alors qu’il jouait deuxième violoncelle dans l’orchestre du théâtre des Folies-Marigny. Il commence avec la sonate pour violoncelle de Saint-Saëns, et il est évident dès les premiers accords que c’est un prodige. En temps normal, je serais subjugué, mais ce soir, j’ai du mal à me concentrer. Je parcours du regard le public disposé le long des murs du grand salon, autour des musiciens qui jouent au centre. Sur une soixantaine de spectateurs, je dénombre une douzaine d’uniformes, principalement des cavaliers, comme Aimery, dont la moitié sont, je le sais, rattachés à l’état-major. Au bout d’un moment, il me semble que j’attire, moi aussi, quelques regards obliques : le plus jeune lieutenant-colonel de l’armée, célibataire, installé aux côtés de la séduisante épouse d’un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, qui est curieusement absent. Pour un officier dans ma position, la révélation d’un adultère provoquerait un scandale qui pourrait ruiner ma carrière. Je m’efforce de ne pas y penser et me concentre sur la musique, mais je suis mal à l’aise.
Pendant l’entracte, Pauline et moi retournons dans le jardin avec Blanche entre nous, qui nous tient chacun par le bras. Deux officiers, de vieux amis à moi, viennent me féliciter pour ma promotion, et je fais les présentations.
— Je vous présente le commandant Albert Curé — nous étions au Tonkin ensemble, avec Aimery. Et voici Mme Monnier. Et voici le capitaine William Lallemand de Marais…
— Surnommé le Demi-Dieu, m’interrompt Blanche.
— Pourquoi ? s’enquiert Pauline en souriant.
— En l’honneur de Loge dans L’or du Rhin, bien sûr — le demi-dieu du feu. Vous ne pouvez pas ne pas voir la ressemblance, ma chère ? Regardez cette passion ! Le capitaine Lallemand est le Demi-Dieu, et Georges est le Bon Dieu.
— Je ne connais pas très bien Wagner, malheureusement.
Lallemand, le plus savant d’entre nous en matière de musique, feint une incrédulité consternée :
— Vous ne connaissez pas très bien Wagner ! Colonel Picquart, il faut absolument que vous emmeniez Mme Monnier à Bayreuth !
Insistant un petit peu trop à mon goût, Curé demande :
— Et M. Monnier apprécie-t-il l’opéra ?
— Je suis au regret de dire que mon mari déteste la musique sous toutes ses formes.
Lorsqu’ils se sont éloignés, Pauline me glisse :
— Veux-tu que je parte ?
— Non, pourquoi donc ?
Nous buvons de l’orangeade. La grande puanteur s’est dissipée la veille, et la douce brise du faubourg Saint-Germain porte à présent des senteurs estivales fleuries.
— Mais tu sembles si mal à l’aise, mon chéri.
— Non, c’est simplement que je ne savais pas que Blanche et toi, vous vous connaissiez, c’est tout.
— Il y a un mois de cela, Isabelle m’a emmenée prendre le thé chez Alix Tocnaye, et elle y était aussi.
— Où est Philippe ?
— Il n’est pas là et ne rentre à Paris que demain.
L’implication, la suggestion, reste en suspens.
— Et les filles ? Tu dois les retrouver ?
Les filles de Pauline ont respectivement dix et sept ans.
— Elles passent la nuit chez la sœur de Philippe.
— Je comprends donc ce que Blanche entendait par une « surprise » ! commenté-je, hésitant encore entre l’amusement et l’agacement. Qu’est-ce qui t’a poussée à te confier à elle ?
— Je ne lui ai rien dit. J’ai cru que tu l’avais fait.
— Mais non !
— Pourtant, à sa façon de parler… elle a sous-entendu que tu l’avais fait. C’est pour cela que je l’ai laissée organiser cette soirée.
Nous nous dévisageons. Puis, par un processus d’intuition ou de déduction trop rapide pour moi, elle conclut :
— Blanche est amoureuse de toi.
J’émets un rire inquiet.
— Pas du tout !
— Tu as au moins eu une aventure avec elle ?
Je mens. Qu’est-ce qu’un gentilhomme pourrait faire d’autre en pareille situation ?
— Ma chère Pauline, elle a quinze ans de moins que moi. Je suis comme un grand frère pour elle.
— Mais elle ne cesse de t’observer. Tu l’obsèdes complètement et voilà qu’elle a deviné pour nous.
— Si Blanche était amoureuse de moi, dis-je à voix basse, elle ne ferait pas en sorte que je puisse passer la nuit avec toi.
Pauline sourit et secoue la tête.
— Si, c’est précisément ce qu’elle ferait. Puisqu’elle ne peut pas t’avoir, elle aura la satisfaction de contrôler celle qui le peut.
Nous vérifions instinctivement que personne ne nous écoute. Un valet de pied fait le tour pour murmurer aux invités que le concert va reprendre. Le jardin se vide. Un capitaine des dragons s’arrête sur le seuil et se tourne vers nous.
— Partons maintenant, lance soudain Pauline, avant la deuxième partie. Sautons le dîner.
— Et laissons deux sièges vides bien en vue ? Autant mettre une annonce dans Le Figaro.
Non, nous n’avons d’autre choix que de subir la soirée — la deuxième partie du quatuor à cordes, les deux rappels, le champagne qui suit, les adieux qui n’en finissent pas de ceux qui n’ont pas été invités à dîner, mais espèrent qu’on va se raviser à la dernière minute. Pauline et moi nous évitons soigneusement, ce qui est évidemment la preuve la plus manifeste qu’un couple entretient une liaison.
Il est plus de dix heures lorsque nous nous mettons à table. Nous sommes seize et je suis placé entre la mère d’Aimery, comtesse douairière, veuve de feu le comte de Comminges — toute de soie noire ébouriffée et de peau d’une blancheur mortelle, tel le spectre de Don Juan —, et Isabelle, la sœur de Blanche, qui vient d’épouser l’un des héritiers d’une famille de banquiers immensément riches, propriétaires d’un des quatre grands domaines classés de Bordeaux. Elle parle avec assurance de grands crus et d’appellations, mais elle pourrait tout aussi bien parler polynésien pour ce que j’en comprends. J’ai la sensation curieuse, presque étourdissante, d’être déconnecté de tout — la conversation raffinée n’est plus qu’un galimatias de phonèmes, la musique, de simples grattements et pincements de cordes métalliques et de boyaux. Je regarde à l’autre bout de la table, où Pauline prête l’oreille aux propos du mari banquier d’Isabelle, jeune homme issu d’une telle sélection que son apparence me fait penser à un fœtus, comme s’il eût été une faute de goût ne serait-ce que de sortir du ventre de sa mère. Je croise le regard de Blanche dans la lumière des chandelles, étincelante sous l’aigrette, l’image même de la femme dédaignée, et je détourne les yeux. Nous nous levons enfin à minuit.
Je prends soin de partir avant Pauline, afin de préserver les apparences.
— Vous, dis-je à Blanche, en pointant mon doigt vers elle sur le pas de la porte, êtes une femme cruelle.
— Bonne nuit, Georges, réplique-t-elle tristement.
Je remonte le boulevard en guettant la lumière blanche d’un fiacre rentrant au dépôt, à l’Arc de triomphe. Des tas de lanternes bleues, rouges et jaunes défilent avant qu’une blanche surgisse enfin. Le temps que je m’avance sur la chaussée pour le héler, et qu’il s’immobilise, Pauline s’avance déjà. Je lui prends le bras pour l’aider à monter et lance au cocher :
— Rue Yvon-Villarceau, au coin de la rue Copernic !
Et je monte à mon tour dans la voiture. Pauline me laisse l’embrasser brièvement, puis me repousse.
— Non, j’ai besoin de savoir ce qu’il en est exactement.
— Sûrement pas ? Si, vraiment ?
— Oui.
Je soupire et lui prends la main.
— Cette pauvre Blanche est tout simplement très malheureuse en amour. On peut être sûr qu’elle choisira toujours l’homme le moins recommandable ou le plus inaccessible de la salle. Nous avons eu droit à un vrai scandale, il y a deux ans de ça. L’affaire a été étouffée, mais cela a causé pas mal d’embarras à la famille, surtout à Aimery.
— Pourquoi particulièrement à Aimery ?
— Parce que le personnage en question était un officier de l’état-major — un officier supérieur, veuf de fraîche date et beaucoup plus vieux que Blanche — et que c’était Aimery qui l’avait amené à la maison et qui les avait présentés.
— Que s’est-il passé ?
Je prends mon étui à cigarettes et en propose une à Pauline. Elle refuse. J’en allume une. Je me sens assez mal à l’aise de parler de toute cette affaire, mais il me semble que Pauline a le droit de savoir, et je lui fais confiance pour ne pas l’ébruiter.
— Cet officier et elle ont donc eu une aventure. Cela a duré quelque temps, un an peut-être. Puis Blanche a rencontré quelqu’un d’autre, un jeune aristocrate de son âge, qui lui convenait bien mieux. Le jeune homme a fait sa demande. La famille était enchantée. Blanche a voulu rompre avec l’officier. Mais il n’a pas voulu l’accepter. Ensuite, le père d’Aimery, le vieux comte, a commencé à recevoir les lettres d’un maître chanteur qui menaçait de révéler toute l’histoire. Le comte a fini par s’en remettre à la préfecture de police de Paris.
— Mon Dieu, c’est digne d’un roman de Balzac !
— C’est mieux que ça. À un moment, le comte a payé cinq cents francs pour la restitution d’une lettre particulièrement compromettante que Blanche avait écrite à son veuf d’amant, et qui se trouvait censément entre les mains d’une femme mystérieuse. L’échange était prévu dans un parc, et la femme devait se présenter dissimulée sous un voile. Après enquête de la police, il apparut que le maître chanteur n’était autre que l’officier veuf lui-même.
— Non ? Je n’y crois pas ! Que lui est-il arrivé ?
— Rien. Il a de très bonnes relations. Il a pu poursuivre sa carrière, et il est toujours à l’état-major — il est même colonel.
— Quelle a été la réaction du fiancé de Blanche ?
— Il n’a plus voulu rien avoir à faire avec elle.
Pauline se carre sur son siège et pèse la situation.
— Je la plains beaucoup.
— Elle est parfois stupide, mais elle a curieusement très bon cœur, et elle est douée, à sa façon.
— Comment s’appelle ce colonel, que je puisse le gifler, si jamais je le croise ?
— Impossible d’oublier son nom une fois qu’on l’a entendu — Armand du Paty de Clam. Il porte toujours un monocle.
Je suis sur le point d’ajouter que par une curieuse coïncidence, c’était aussi l’officier chargé de l’enquête sur le capitaine Dreyfus, mais, en fin de compte, je m’abstiens. Cette information est secrète, et Pauline vient blottir sa joue contre mon épaule, ce qui fait aussitôt naître en moi d’autres pensées.
Je n’ai qu’un lit étroit, un lit de soldat. Pour nous empêcher de tomber, nous sommes imbriqués dans les bras l’un de l’autre, nus dans la chaleur de la nuit. À trois heures du matin, la respiration de Pauline est lente et régulière, mue par les tréfonds d’un sommeil doux et enveloppant. Je suis parfaitement réveillé et contemple la fenêtre ouverte par-dessus son épaule, essayant de nous imaginer mariés. Si nous l’étions, connaîtrions-nous jamais une nuit telle que celle-ci ? N’est-ce pas la conscience de la transgression qui confère à ces instants leur saveur exquise ? Et je tiens en horreur la compagnie permanente.
J’extirpe avec précaution mon bras de sous le sien, cherche à tâtons le tapis sous mon pied et m’écarte du lit.
Dans le salon, le ciel nocturne dispense assez de clarté pour me permettre de m’orienter. J’enfile un peignoir et allume la lampe à gaz sur le secrétaire. Je déverrouille le tiroir et en sors le dossier contenant la correspondance de Dreyfus. Pendant que ma maîtresse dort, je reprends ma lecture là où je l’ai laissée.
L’histoire des quatre mois qui suivent la dégradation est facile à suivre dans le dossier, qu’un bureaucrate a soigneusement rangé par ordre chronologique. Ce fut douze jours après la parade, au milieu de la nuit, que Dreyfus fut tiré de sa prison parisienne, jeté dans une voiture cellulaire qui le conduisit en gare d’Orléans, puis enfermé dans un wagon pénitentiaire pour un voyage de dix heures dans la campagne enneigée jusqu’à la côte Atlantique. En gare de La Rochelle, une foule attendait. Durant tout l’après-midi, des gens défilèrent pour frapper les flancs du train en criant menaces et insultes : « Mort aux Juifs ! » « Judas ! » « Mort au traître ! » Il fallut attendre la tombée de la nuit pour que ses gardiens se décident à le déplacer. Dreyfus traversa la presse hostile.
Prison de l’île de Ré
21 janvier 1895
Ma chère Lucie,
L’autre jour, quand on m’insultait à La Rochelle, j’aurais voulu m’échapper des mains de mes gardiens et me présenter la poitrine découverte à ceux pour lesquels j’étais un juste objet d’indignation et leur dire : « Ne m’insultez pas, mon âme que vous ne pouvez pas connaître est pure de toute souillure, mais si vous me croyez coupable, tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans regrets. » Au moins alors, sous l’âpre morsure des souffrances physiques, quand j’aurais encore crié : « Vive la France », peut-être alors eût-on cru à mon innocence !
Enfin, qu’est-ce que je demande nuit et jour ? Justice, justice ! Sommes-nous au XIXe siècle ou faut-il retourner de quelques siècles en arrière ? Est-il possible que l’innocence soit méconnue dans un siècle de lumière et de vérité ? Qu’on cherche ; je ne demande aucune grâce, mais je demande la justice qu’on doit à tout être humain. Qu’on poursuive les recherches ; que ceux qui possèdent de puissants moyens d’investigation les utilisent dans ce but, c’est pour eux un devoir sacré d’humanité et de justice…
Je relis le dernier paragraphe. Il y a quelque chose de curieux. Je vois bien ce qu’il fait. Il écrit ostensiblement à sa femme. Mais comme il sait que sa lettre passera certainement entre de nombreuses mains entre-temps, il envoie aussi un message aux arbitres de son destin à Paris ; à moi, en fait, même s’il lui a été impossible de deviner que je serais assis à la place de Sandherr. Que ceux qui possèdent de puissants moyens d’investigation… Cela n’altère en rien ma conviction qu’il est coupable, mais c’est une tactique intelligente ; cela me donne à réfléchir : ce gaillard n’abandonne pas facilement.
Paris
Janvier 1895
Fred, mon très cher,
Fort heureusement, je n’avais pas lu les journaux hier matin et on s’était efforcé de me cacher l’ignoble scène de La Rochelle, sinon je serais devenue folle d’inquiétude…
Vient ensuite, dans le dossier, une lettre de Lucie au ministre demandant la permission d’aller voir son mari dans l’île de Ré afin de lui faire ses adieux. La requête est accordée pour le 13 février, et soumise à des restrictions drastiques qui font l’objet d’une liste. Le prisonnier doit rester debout entre deux gardiens à l’entrée de la pièce ; Mme Dreyfus doit rester assise tout au fond, escortée par un troisième gardien ; le directeur de la prison se tiendra entre les deux ; ils n’ont le droit d’aborder aucune question ayant trait au procès ; il n’y aura aucun contact physique. Une lettre de Lucie proposant d’avoir les mains liées derrière le dos pour approcher le détenu d’un peu plus près porte la mention « refusé ».
De Fred à Lucie : Les quelques moments que j’ai passés avec toi m’ont été bien doux, quoiqu’il m’ait été impossible de te dire tout ce que j’avais sur le cœur (14 février). De Lucie à Fred : Quelle émotion, quelle terrible secousse nous avons ressenties tous deux en nous revoyant, toi surtout, mon pauvre et bien-aimé mari (16 février). De Fred à Lucie : Je voulais te dire toute l’admiration que j’ai pour ton noble caractère, pour ton admirable dévouement (21 février). Quelques heures plus tard, Dreyfus était embarqué sur un vaisseau militaire, le Saint-Nazaire, qui leva l’ancre pour une longue traversée de l’Atlantique.
Jusqu’à cette date, la plupart des lettres contenues dans le dossier étaient des copies, sans doute parce que les originaux avaient été remis à leur destinataires. Mais, à partir de ce moment, la majeure partie des pages que je tourne sont de la main même de Dreyfus. Sa description de la traversée — dans une cellule grillagée glaciale, située sous le pont et ouverte à tous les vents, dans de violentes tempêtes hivernales, surveillé nuit et jour par des geôliers en armes qui refusent de lui parler — a été subtilisée par les censeurs du ministère des Colonies. Au huitième jour, la température devint plus douce. Dreyfus ne connaissait toujours pas sa destination, et nul n’était autorisé à la lui divulguer. Il pensait être conduit à Cayenne. Au quinzième jour de traversée, il écrivit à Lucie que le navire avait enfin mouillé en rade des îles du Salut, trois petits tas de cailloux et de végétation au milieu de l’immensité de l’océan : l’île Royale, l’île Saint-Joseph et l’île du Diable. Il découvrit avec étonnement que cette dernière lui serait exclusivement réservée.
Ma chère Lucie… ma chérie… je t’aime… ma bonne chérie… chère femme… mon cœur saigne pour toi… toutes mes pensées sont concentrées sur toi… je t’envoie l’écho de mon immense affection…
Tant d’émotion, de temps et d’énergie dépensés dans l’espoir d’établir un lien et pour que tout aboutisse dans l’ombre de ce dossier ! Mais peut-être vaut-il mieux, me dis-je en parcourant les plaintes de plus en plus désespérées, que Lucie ne lise pas tout cela, ne sache pas qu’après que le Saint-Nazaire eut jeté l’ancre dans les tropiques, son mari avait dû rester quatre jours cloîtré dans cette boîte d’acier sous un soleil féroce, sans être autorisé à monter sur le pont, ni qu’après avoir enfin débarqué sur l’île Royale — pendant que l’on démolissait l’ancienne léproserie de l’île du Diable pour y établir ses nouveaux quartiers — il fut enfermé dans une cellule aux volets clos, sans pouvoir en sortir pendant un mois entier.
Ma chère femme,
Enfin, après trente jours de cette réclusion, on vient de me transporter à l’île du Diable. Le jour, je peux me promener dans un espace de quelques centaines de mètres carrés, suivi, pas à pas, par un surveillant ; à la nuit tombante (entre six heures et six heures et demie), je suis enfermé dans un cabanon de quatre mètres carrés, clos par une porte faite de barreaux de fer à claire-voie, devant laquelle les surveillants se relayent toute la nuit. La ration est d’un demi-pain par jour, de trois cents grammes de viande trois fois par semaine, les autres jours de l’endaubage ou du lard en conserve. Comme boisson, de l’eau. Je dois ramasser du bois pour allumer du feu, faire cuire ma nourriture, nettoyer mes vêtements et tenter de les faire sécher dans ce climat humide.
Impossible de dormir. Cette cage, devant laquelle se promène le surveillant comme un fantôme qui m’apparaît dans mes rêves, le prurit de toutes les bêtes qui courent sur ma peau, la colère qui gronde dans mon cœur, tout cela surexcite mes nerfs et chasse le sommeil.
Pluie torrentielle ce matin. Pendant une éclaircie, je fais le tour de la petite portion de cette petite île qui m’est réservée. Triste île ! Quelques bananiers, quelques cocotiers, un sol aride, d’où émergent partout des roches basaltiques, et cette mer mugissante qui toujours gronde et hurle à mes pieds !
J’ai beaucoup pensé à toi, ma chère femme, à nos enfants. Je me demande aussi si mes lettres te parviennent. Quel douloureux et épouvantable martyre pour tous deux, pour tous ! Il est formellement interdit aux surveillants de me parler. Les jours passent sans un mot. Mon isolement est si profond qu’il me semble souvent être tout vivant couché dans la tombe.
Les clauses selon lesquelles Lucie est autorisée à écrire sont très strictes. Elle ne doit pas mentionner l’affaire, ni aucun événement s’y rapportant. Elle doit déposer toutes ses lettres avant le 25 de chaque mois au ministère des Colonies. Les lettres sont alors soigneusement lues et copiées par les employés concernés de ce ministère et du ministère de la Guerre. Des copies sont également transmises au commandant Étienne Bazeries, chef du Bureau du Chiffre du ministère des Affaires étrangères, afin qu’il vérifie que les lettres ne contiennent pas de messages chiffrés. (Le commandant Bazeries examine aussi les lettres de Dreyfus à Lucie.) Je constate d’après le dossier que la première liasse des lettres de Lucie arrivèrent à Cayenne fin mars, mais furent renvoyées à Paris pour être de nouveau vérifiées. Ce ne fut que le 12 juin, après quatre mois de silence, que Dreyfus reçut des nouvelles des siens :
Mon Fred chéri,
Te décrire ma tristesse, mon chagrin à mesure que je te sens t’éloigner m’est impossible ; mes journées se passent en réflexions atroces, mes nuits en cauchemars épouvantables ; les enfants seuls par leurs gentilles manières, leur âme si fraîche, arrivent à me rappeler que j’ai un grand devoir à remplir et que je n’ai pas le droit de me laisser aller ; je me ressaisis alors et je tiens à cœur de les élever comme tu as toujours désiré le faire, de suivre tes excellents conseils, d’en faire de nobles cœurs, de façon qu’à ton retour tu trouves ces petites âmes dignes de leur père et telles que tu les rêvais.
Avec tout mon amour, mon mari bien-aimé,
Ta dévouée
Le dossier se termine ici. Je repose la dernière feuille et allume une cigarette. J’étais tellement absorbé que je n’ai même pas vu l’aube se lever. Derrière moi, dans la chambre, j’entends Pauline remuer. Je vais préparer du café dans la cuisine minuscule et, lorsque j’apparais avec les deux tasses, Pauline est déjà presque habillée et cherche visiblement quelque chose.
— Je n’en prendrai pas, merci, annonce-t-elle d’une voix distraite en remarquant le café. Je dois partir, mais j’ai perdu un bas. Ah !
Elle le repère et fond sur sa proie. Elle appuie la cambrure de son pied sur le bord d’une chaise et déroule la soie blanche sur ses orteils, puis son talon, avant de l’étirer le long de son mollet.
— On dirait un Manet, remarqué-je en l’observant. Nana.
— Nana n’est-elle pas une prostituée ?
— Seulement aux yeux de la moralité bourgeoise.
— Oui, eh bien, je suis une bourgeoise. Et toi aussi. Comme, ce qui nous importe pour le moment, la plupart de tes voisins aussi.
Elle chausse son soulier et lisse sa robe.
— Si je pars tout de suite, ils ne me verront peut-être pas.
Je saisis sa veste et l’aide à enfiler les manches.
— Attends au moins que je mette quelque chose, et je te reconduis chez toi.
— Ce serait plutôt contraire au but recherché, non ?
Elle prend son sac. Sa vivacité est implacable.
— Au revoir, mon chéri, lance-t-elle. Écris-moi vite.
Et, sur un baiser fugitif, elle a déjà franchi la porte et disparu.
J’arrive au bureau de si bonne heure que j’espère avoir les lieux pour moi. Mais Bachir, qui somnole sur sa chaise et se réveille lorsque je le secoue, m’apprend que le commandant Henry est déjà dans son bureau. Je monte, longe le couloir, frappe un coup bref à la porte et entre sans attendre. Mon adjoint est courbé au-dessus de la table, muni d’une loupe et d’une pince fine ; divers documents sont éparpillés devant lui. Surpris, il lève les yeux. Les lunettes perchées au bout de son nez camus le font paraître étonnamment vieux et vulnérable. Il doit le sentir, car il s’empresse de les retirer tout en se levant.
— Bonjour, mon colonel. Vous arrivez de bon matin.
— Vous de même, commandant. Je commence à croire que vous vivez ici ! Ceci doit retourner au ministère des Colonies, dis-je en lui tendant le dossier de la correspondance de Dreyfus. J’en ai terminé la lecture.
— Merci. Qu’en avez-vous pensé ?
— Le degré de censure est extraordinaire. Je ne suis pas certain qu’il soit nécessaire de restreindre leur correspondance de manière aussi drastique.
— Ah, fait Henry avec un de ses petits sourires narquois, peut-être avez-vous le cœur plus tendre que le reste d’entre nous, mon colonel.
Je ne me laisse pas prendre.
— En fait, ce n’est pas cela. Si nous laissions Mme Dreyfus raconter à son mari ce qu’elle fait, cela nous épargnerait le soin d’avoir à le découvrir. Et s’il avait le droit d’en dire davantage sur l’affaire, il pourrait commettre une erreur et révéler des détails que nous ignorons. Quoi qu’il en soit, à partir du moment où nous les espionnons, encourageons-les au moins à dire quelque chose.
— Je transmettrai.
— Je vous en prie. Qu’est-ce que cela ? demandé-je en baissant le regard vers la table.
— L’agent Auguste nous a remis sa dernière livraison.
— Quand l’avez-vous reçue ?
— Il y a deux nuits.
J’examine les fragments de message déchiré.
— Quelque chose d’intéressant ?
— Pas mal.
La lettre a été réduite en morceaux de la taille d’un ongle : l’attaché militaire allemand, le colonel Maximilien von Schwartzkoppen est visiblement attentif à faire des confettis de sa correspondance. Mais il n’est pas assez malin pour savoir que le seul moyen sûr de se débarrasser d’un document est de le brûler. Henry et Lauth sont experts dans la reconstitution des messages, et utilisent de toutes petites bandes de papier gommé pour recoller les morceaux. Cette couche supplémentaire de papier confère aux documents une épaisseur et une raideur mystérieuses. Je les retourne. Ceux-là sont en français plutôt qu’en allemand, et empreints de romantisme : mon cher ami adoré… mon adorable lieutenant… mon pioupiou… mon Maxi… je suis à toi… toujours à toi… toute à toi, mille et mille tendresses… à toi toujours *.
— J’en déduis que cela ne vient pas du Kaiser. À moins que si…
Henry sourit.
— Notre adorable « colonel Maxi » entretient une aventure avec une femme mariée, ce qui est très stupide pour un homme dans sa position.
Je me demande un instant si c’est une pique qui m’est adressée, mais un coup d’œil en direction d’Henry me montre qu’il ne me regarde pas et a les yeux fixés sur la lettre, une expression de satisfaction lubrique sur le visage.
— Je croyais que Schwartzkoppen était homosexuel ? m’étonné-je.
— Maris ou femmes, apparemment, tout lui est bon.
— Qui est-elle ?
— Elle signe Mme Cornet, ce qui est un faux nom. Elle utilise l’adresse de sa sœur comme boîte aux lettres. Mais nous avons filé Schwartzkoppen cinq fois jusqu’à leur lieu de rendez-vous et nous avons pu l’identifier comme étant l’épouse du conseiller de la légation des Pays-Bas. Elle s’appelle Hermance de Weede.
— Joli nom.
— Pour une jolie fille. Trente-deux ans. Trois enfants en bas âge. Il n’est visiblement pas avare de ses faveurs, notre brave colonel.
— Cela dure depuis combien de temps ?
— Depuis janvier. Nous les avons vus déjeuner ensemble dans un box à la Tour d’Argent — ils ont pris une chambre dans l’hôtel, à l’étage, juste après. Nous les avons également filés alors qu’ils se promenaient sur le Champ-de-Mars. Il se moque de la prudence.
— Et quel intérêt cela présente-t-il pour nous de dépenser nos ressources à faire suivre un homme et une femme qui entretiennent une liaison ?
Henry me regarde comme si j’étais demeuré.
— Parce que cela les rend vulnérables au chantage.
— De la part de qui ?
— De nous. De n’importe qui. Ce n’est pas quelque chose qu’il a intérêt à laisser s’ébruiter, non ?
L’idée que nous puissions essayer de faire chanter l’attaché militaire allemand pour une liaison adultère avec la femme d’un important diplomate hollandais me paraît bien tirée par les cheveux, mais je garde mes réflexions pour moi.
— Et vous me dites que cette livraison est arrivée il y a deux nuits ?
— Oui, j’ai commencé à travailler dessus chez moi.
S’ensuit un silence pendant que je soupèse ce que je vais dire. Je commence prudemment :
— Mon cher Henry, je ne voudrais pas que vous le preniez mal, mais je crois vraiment que des informations aussi confidentielles devraient être expédiées au bureau dès qu’elles sont collectées. Imaginez que les Allemands découvrent ce que nous faisons !
— Je ne perds jamais cela de vue, mon colonel, je vous le certifie.
— Ce n’est pas le problème. C’est un manque de rigueur. Je voudrais à l’avenir que toutes les données d’Auguste me soient adressées directement. Je les conserverai dans mon coffre et je déciderai quelles pistes suivre et qui doit s’en charger.
Henry s’empourpre. Curieusement, pour un homme de sa trempe et de sa corpulence, il paraît au bord des larmes.
— Le colonel Sandherr n’a jamais eu à se plaindre de mes méthodes.
— Le colonel Sandherr n’est plus ici.
— Sauf votre respect, mon colonel, Vous êtes nouveau ici…
Je lève la main.
— Cela suffit, commandant.
Je sais que je dois intervenir maintenant. Je ne peux pas reculer. Si je ne prends pas les rênes tout de suite, je ne les prendrai jamais.
— Dois-je vous rappeler qu’il s’agit d’une unité militaire et que vous êtes là pour obéir à mes ordres ?
Il se met au garde-à-vous, tel un petit soldat mécanique.
— Oui, mon colonel.
Comme dans une charge de cavalerie, je profite de mon élan :
— Et, pendant que nous y sommes, il y a d’autres changements auxquels j’aimerais procéder. Je ne veux pas que des informateurs et autres personnages douteux traînent en bas. Ils devront venir lorsque nous les convoquons, et partir aussitôt après. Nous allons devoir instituer un système de laissez-passer, et seules les personnes autorisées pourront monter à l’étage. Et Bachir ne sert à rien.
— Vous voulez vous débarrasser de Bachir ? réplique-t-il d’une voix incrédule.
— Non, pas tant que nous ne lui avons pas trouvé une autre affectation. Je suis pour que l’on s’occupe des anciens. Mais faisons installer un système de sonnette électrique qui se déclenchera chaque fois que la porte d’entrée s’ouvrira, afin que nous soyons prévenus que quelqu’un a pénétré dans le bâtiment même si Bachir dort comme une souche, ce qui était le cas lorsque je suis entré.
— Bien, mon colonel. Autre chose ?
— Ce sera tout pour le moment. Rassemblez toutes les pièces d’Auguste et portez-les dans mon bureau.
Je tourne les talons et sors sans refermer la porte. Voilà encore une chose que je voudrais changer, me dis-je en remontant le couloir jusqu’à mon cabinet : cette maudite culture de la dissimulation, où chacun rôde dans son antre. J’essaie d’ouvrir les portes de chaque côté du couloir, mais elles sont toutes fermées à clef. Une fois assis à mon bureau, je prends une feuille de papier et rédige une note sévère à l’adresse de tous les officiers sous mes ordres afin d’établir les nouvelles règles. J’écris également un mot au général Gonse pour réclamer que la section de statistique se voie attribuer de nouveaux bureaux au sein du ministère, ou du moins que les locaux existants soient rénovés. Cela fait, je me sens mieux. J’ai l’impression d’avoir enfin assumé mes fonctions.
Plus tard, dans la matinée, Henry se présente comme je le lui ai demandé, avec la dernière livraison d’Auguste. Je me prépare à de nouveaux conflits et suis résolu à ne rien céder. Même si son expérience est vitale pour la bonne marche de ce service, je suis prêt, s’il faut en arriver là, à le faire transférer dans une autre unité. Mais, à ma grande surprise, il se fait doux comme un agneau. Il me présente ce qu’il a déjà reconstitué et ce qui reste à faire, et me propose poliment de me montrer comment assembler les pièces les unes avec les autres. J’essaie, pour lui faire plaisir, mais l’ouvrage est trop lent et délicat pour moi. En outre, même si Auguste est notre agent le plus important, j’ai toute la section à diriger. Je répète ma consigne : je veux être le premier à examiner le matériel qui nous arrive ; ensuite, je m’en remets à lui et à Lauth pour le traiter.
Il me remercie pour ma franchise et, durant les mois qui suivent, la paix règne entre nous. Il se montre jovial, avisé, amical et dévoué — du moins par-devant. Il m’arrive, alors que je sors de mon bureau, de le surprendre dans le couloir en train d’échanger des messes basses avec Lauth et Junck, et la rapidité avec laquelle ils se dispersent m’indique qu’ils devaient parler de moi. Un jour, je m’arrête devant la porte des archives de Gribelin pour rajuster les papiers d’un dossier que je viens rendre quand j’entends distinctement la voix d’Henry de l’autre côté : « C’est sa façon de se croire tellement plus intelligent que nous autres que je ne supporte pas ! » Mais je ne peux avoir la certitude qu’il faisait référence à moi et, même si c’était le cas, je préfère ne pas y prêter attention. Quel chef de n’importe quel service peut se vanter de ne pas être décrié derrière son dos, d’autant plus quand il s’efforce de le diriger avec discipline et efficacité ?
Pendant la fin de l’été puis durant tout l’automne et l’hiver 1895, je me fais fort d’évaluer tous les aspects de mon travail. J’apprends que dès qu’elle a quelque chose à livrer, l’agent Auguste le signale en déposant à la première heure un pot de fleurs particulier sur le balcon de son appartement de la rue Surcouf. Cela signifie qu’elle sera à la basilique Sainte-Clotilde à neuf heures le soir même. J’y vois l’occasion d’élargir mon expérience.
— J’aimerais faire le ramassage, ce soir, annoncé-je un jour d’octobre à Henry. Juste pour avoir une idée de comment cela fonctionne.
Je le vois ravaler littéralement ses objections.
— Bonne idée, commente-t-il.
Le soir venu, je troque mon uniforme contre une tenue civile, prends ma serviette et me rends à la basilique toute proche — cette immense fabrique de superstitions aux deux flèches jumelles néogothiques. Je la connais bien depuis l’époque où César Franck y était organiste et où je venais souvent assister à ses récitals. J’arrive largement à l’heure et suis les instructions d’Henry. Je pénètre dans la chapelle latérale déserte, remonte jusqu’à la troisième rangée de chaises en partant du devant, avance de trois places vers la gauche en partant de l’allée centrale, m’agenouille, saisis le livre de prières posé là et insère deux cents francs entre ses pages. Puis je recule au dernier rang et attends. Il n’y a personne pour me voir, mais s’il venait quelqu’un, j’aurais simplement l’air d’un fonctionnaire préoccupé, qui, en rentrant chez lui, se serait arrêté pour demander conseil à son Créateur.
Bien que ma manœuvre ne présente rigoureusement aucun danger, je sens mon cœur cogner dans ma poitrine. Ridicule ! Peut-être est-ce dû à la lueur vacillante des cierges et à l’odeur d’encens, ou à l’écho des pas et des murmures en provenance de la nef gigantesque. Quoi qu’il en soit, et bien que j’aie perdu la foi depuis bien longtemps, j’ai le sentiment que toute cette transaction dans un lieu saint a quelque chose de sacrilège. Je ne cesse de consulter ma montre : neuf heures moins dix, neuf heures, neuf heures cinq, neuf heures vingt… Peut-être ne viendra-t-elle pas ? J’imagine déjà la commisération polie d’Henry si je dois lui annoncer demain quelle ne s’est pas présentée.
Mais alors, juste avant neuf heures et demie, le silence est brisé par le bruit de la porte qui s’ouvre derrière mon dos. Une silhouette féminine trapue en châle et jupe noire remonte l’allée. Arrivée au milieu, elle s’arrête, fait le signe de croix, s’incline devant l’autel, puis se dirige tout droit vers le siège convenu. Je la vois s’agenouiller. Moins d’une minute plus tard, elle se lève et revient vers moi d’un pas vif. Je garde les yeux rivés sur elle, curieux de voir à quoi elle ressemble, cette Mme Bastian, femme de ménage des plus ordinaires et cependant l’agent secret sans doute le plus précieux de France, d’Europe. Elle m’adresse un regard dur et appuyé — étonnée sans doute de ne pas trouver le commandant Henry à ma place — et je découvre qu’il n’y a rigoureusement rien d’ordinaire dans les traits farouches, presque masculins, de cette femme qui me défie manifestement. Elle est intrépide, peut-être même téméraire, mais il faut qu’elle le soit pour dérober depuis cinq ans des documents secrets à l’ambassade d’Allemagne, au nez et à la barbe des gardes.
Dès qu’elle est partie, je regagne l’endroit où j’ai laissé l’argent. Henry m’a recommandé de ne pas perdre de temps. Un cornet de papier est rangé sous la chaise. Le bruit me paraît alarmant lorsque je le prends et le fourre dans ma serviette. Je quitte la basilique sans attendre, passe la porte et dévale les marches pour remonter d’un pas précipité les ruelles sombres qui entourent le ministère. Dix minutes après avoir récupéré le cornet, enivré par la réussite de l’opération, j’en verse le contenu sur la table de mon cabinet.
Il y a davantage que je ne m’y attendais. Une corne d’abondance remplie d’ordures — papiers déchirés, froissés, saupoudrés de cendres de cigarettes, papier blanc, papier gris, grège et bleu, carton et papier pelure, fragments minuscules et gros morceaux, portant du texte manuscrit au crayon et à l’encre, du texte tapé à la machine et du texte imprimé, en allemand, en français, en italien, des billets de train, des talons de billets de théâtre, des enveloppes, des invitations, des notes de restaurants, des factures de tailleurs, des reçus de fiacres et de cordonniers… Je fourrage dans cet amas et en soulève une poignée que je laisse couler entre mes doigts. Il ne s’agira principalement que de rebut, j’en ai conscience, mais, quelque part, au milieu, il y a peut-être une pépite. Je ressens l’excitation du chercheur d’or.
Ce travail commence à me plaire.
J’écris deux fois à Pauline, mais avec circonspection, au cas où Philippe ouvrirait ses lettres. Elle ne me répond pas et je ne cherche pas à la voir pour vérifier que tout va bien, principalement parce que je ne trouve pas le temps. Je dois consacrer mes samedis soir et mes dimanches à ma mère, dont les problèmes de mémoire s’aggravent, et la section me retient tard tous les autres soirs. Il y a tant de choses à surveiller. Les Allemands posent des câbles téléphoniques le long de la frontière orientale. On soupçonne un espion au sein de notre ambassade à Moscou. Il paraîtrait qu’un agent anglais proposerait de vendre copie de nos plans de mobilisation au plus offrant… je dois continuer de rédiger régulièrement mes blancs *. Je suis très absorbé.
Je fréquente toujours le salon des Comminges, mais notre « charmante Mme Monnier », comme se plaît à l’appeler Blanche, n’y est jamais, alors que Blanche m’assure qu’elle se fait un point d’honneur de l’inviter chaque fois. Après l’un de ces concerts, j’invite Blanche à dîner à la Tour d’Argent, où l’on nous conduit à une table donnant sur la Seine. Pourquoi ce restaurant en particulier ? D’abord parce qu’il est facilement accessible à pied depuis l’hôtel des Comminges. Mais aussi parce que je suis curieux de voir où le colonel von Schwartzkoppen emmène sa maîtresse. J’étudie la salle : presque toutes les tables sont occupées par des couples. Les box éclairés à la bougie sont faits pour l’intimité — je suis à toi, toujours à toi, toute à toi *… le dernier rapport de l’agent de police décrit Hermance comme « blonde, la petite trentaine, menue, en jupe crème et veste bordée de noir ». « Par moments, leurs mains n’étaient plus visibles par-dessus la table. »
— Qu’est-ce qui vous fait sourire ? s’enquiert Blanche.
— Je connais un colonel qui amène sa maîtresse ici. Ils prennent une chambre au-dessus.
Elle me dévisage, et il n’en faut pas plus pour que la question soit réglée. Je glisse un mot au maître d’hôtel, qui me répond :
— Mais bien sûr, mon cher colonel, qu’il y a une chambre libre…
Dès que nous avons terminé notre dîner, nous sommes conduits à l’étage par un jeune homme qui empoche sans broncher un pourboire généreux.
Plus tard, Blanche lance :
— Vaut-il mieux faire l’amour avant ou après dîner, à votre avis ?
— Les deux se défendent. Mais je dirais probablement avant.
Je l’embrasse et me lève.
— Je suis d’accord. Faisons-le avant, la prochaine fois.
Elle a vingt-cinq ans. Quand Pauline, à quarante ans, se déshabille dans l’obscurité et se drape langoureusement dans un drap ou une serviette, Blanche reste nue, étendue sur le dos sous la lumière électrique, en train de fumer une cigarette, le genou gauche relevé et le pied droit posé dessus tandis qu’elle examine ses orteils qui se tortillent. Elle tend le bras et envoie sa cendre dans la vague direction du cendrier.
— Mais, ajoute-t-elle, la bonne réponse est très certainement : les deux.
— Ça ne peut pas être les deux, ma chérie, ne puis-je m’empêcher de la corriger, en professeur invétéré que je suis, parce que ce ne serait pas logique.
Je me tiens à la fenêtre, enveloppé dans un rideau comme dans une toge, et je contemple l’île Saint-Louis, de l’autre côté du quai. Un bateau creuse un sillon luisant dans l’eau noire, son pont désert illuminé comme pour une fête. J’essaie de me concentrer sur cet instant, de le classer dans ma mémoire, afin que si jamais l’on me demande un jour : « Quand avez-vous été content ? » je puisse répondre : « Il y a eu un soir, avec une fille, à la Tour d’Argent »…
— Est-il vrai, questionne soudain Blanche, toujours allongée derrière moi, qu’Armand du Paty est pour quelque chose dans cette affaire Dreyfus ?
L’instant se fige, puis s’évanouit. Je n’ai pas besoin de me retourner. Je vois son reflet dans la vitre. Blanche décrit toujours un cercle incessant avec son pied.
— Où avez-vous entendu cela ?
— Oh, c’est juste quelque chose qu’Aimery a dit ce soir, lâche-t-elle avant de rouler vivement sur elle-même pour écraser sa cigarette. Auquel cas, cela signifierait bien sûr que ce pauvre Juif ne va pas manquer de se révéler innocent.
C’est la première fois que l’on me suggère que Dreyfus pourrait ne pas être coupable. La désinvolture de Blanche me choque.
— Il n’y a pas là matière à plaisanter, Blanche.
— Mon chéri, je ne plaisante pas ! Je suis tout à fait sérieuse ! s’écrie-t-elle avant de tapoter l’oreiller puis de se rallonger dessus, les mains derrière la nuque. J’ai trouvé ça bizarre à l’époque, qu’on lui arrache tous ses insignes en public et puis qu’on l’expédie sur une île déserte — c’était un peu exagéré, non ? J’aurais dû deviner qu’Armand du Paty était derrière tout ça ! Il porte l’uniforme, mais sous sa tunique d’officier, c’est un cœur d’auteur de romans pour dames qui bat.
J’éclate de rire.
— Eh bien, je m’incline devant votre connaissance supérieure de ce qui se passe sous sa tunique, ma chère. Mais il se trouve que j’en sais plus que vous sur l’affaire Dreyfus, et, croyez-moi, beaucoup d’autres officiers participaient à cette enquête, à part votre ancien amant !
Elle me fait une grimace dans la vitre ; elle n’aime pas qu’on lui rappelle la faute de goût qu’a été son aventure avec du Paty.
— Georges, on dirait très exactement Jupiter, debout, là-bas. Soyez un Bon Dieu et revenez vous coucher…
Ces propos échangés avec Blanche me troublent très légèrement. Une infime parcelle de — non, je n’appellerais pas exactement cela du doute — disons plutôt, de curiosité, se loge dans mon esprit, pas tant d’ailleurs au sujet de la culpabilité de Dreyfus que de son châtiment. Pourquoi, me répété-je, persistons-nous à maintenir toute cette mise en scène onéreuse et ridicule d’emprisonnement, qui exige que quatre ou cinq gardes soient exilés et condamnés au silence avec lui sur cette île minuscule ? Quel est le but recherché ? Combien d’heures de travail de bureau — dont les miennes — seront encore monopolisées par la censure, la surveillance et l’administration incessante que nécessite sa peine ?
Je garde ces réflexions pour moi à mesure que passent les semaines et les mois. Je continue de recevoir les rapports de Guénée sur la surveillance de Lucie et de Mathieu Dreyfus ; il n’en résulte rien. Je lis leurs lettres au prisonnier (Que de longues heures, que de pénibles journées nous avons traversées depuis le jour où le malheur effroyable est venu nous atterrer comme un coup de massue…). Et ses réponses, qui ne sont le plus souvent pas délivrées (Rien de plus déprimant, rien qui use autant les énergies du cœur et de l’âme, que ces longs silences angoissés, sans jamais entendre parole humaine, sans jamais voir figure amie, ou seulement sympathique…). Je reçois également copie des rapports réguliers des employés du ministère des Colonies à Cayenne, qui surveillent la santé et le moral du prisonnier : Interrogé sur son état de santé, Dreyfus répond : « Je me porte bien pour le moment. C’est le cœur qui est malade. Rien… » Ses paroles deviennent inintelligibles et sont coupées par des sanglots. Il pleure abondamment pendant un quart d’heure environ (2 juillet 1895).
M. le colonel du Paty m’avait promis, avant mon départ de France, de faire poursuivre les recherches ; je n’aurais pas pensé qu’elles pussent durer aussi longtemps ! J’espère qu’elles aboutiront bientôt (15 août 1895).
Ne recevant pas de lettres de sa famille, le prisonnier s’est mis à pleurer, disant : Voici dix mois que je souffre horriblement (31 août 1895).
Le condamné a eu un spasme ; il s’est mis à sangloter, disant que cela ne pouvait pas durer plus longtemps, que son cœur finirait par éclater. Le prisonnier pleure toujours abondamment quand il reçoit ses lettres (2 septembre 1895).
Le prisonnier est resté assis de longues heures sans bouger aujourd’hui. Le soir, il se plaint de syncopes, d’étouffements. Il réclame un remède, pour, dit-il, mettre fin à une agonie qui se prolonge comme à plaisir (13 décembre 1895).
Peu à peu, à mesure que l’hiver avance, je me rends compte qu’il y a bien un but recherché concernant Dreyfus, bien que cela n’ait jamais été formulé ni oralement ni par écrit. Nous attendons qu’il meure.
Le premier anniversaire de la dégradation de Dreyfus a lieu le 5 janvier 1896 sans guère de commentaires dans la presse. Il n’y a ni lettres ni pétitions ni manifestations pour ou contre lui. Il semble qu’on l’ait oublié sur son rocher. Le printemps arrive, je dirige la section de statistique depuis huit mois, et tout est calme.
Puis, un matin du mois de mars, le commandant Henry souhaite me voir dans mon cabinet. Il a les yeux rouges et gonflés.
— Mon cher Henry, lui dis-je en posant le dossier que je suis en train de lire. Est-ce que ça va ? Que se passe-t-il ?
Il se tient devant mon bureau.
— Je m’excuse d’avoir à vous demander un congé immédiat, mon colonel. J’ai une urgence familiale.
Je le prie de fermer la porte et de prendre un siège.
— Y a-t-il quelque chose que je puisse faire ?
— Il n’y a rien à faire, mon colonel, malheureusement, répond-il avant de se moucher dans un grand mouchoir blanc. Ma mère est mourante.
— Oh, je suis désolé de l’apprendre. Y a-t-il quelqu’un auprès d’elle ? Où habite-t-elle ?
— Dans la Marne. Un petit village qui s’appelle Pogny.
— Vous devez partir tout de suite, et prenez tout le temps qu’il faudra. Faites-vous remplacer par Lauth ou par Junck. C’est un ordre. Nous n’avons tous qu’une mère, vous savez.
— C’est très aimable de votre part, mon colonel.
Il se lève et salue, puis nous échangeons une poignée de mains chaleureuse ; je le prie de présenter mes respects à sa mère. Une fois qu’il est parti, je me demande à quoi cette femme peut ressembler, entre un époux éleveur de porcs dans les plaines de la Marne et un fils soldat exubérant. Sa vie n’a pas dû être facile.
Je ne revois pas mon adjoint pendant une semaine. Puis, un jour, en fin d’après-midi, on frappe à ma porte, et Henry entre, porteur d’un cornet de papier brun rebondi qui signifie une livraison de l’agent Auguste.
— Pardonnez-moi de vous déranger, mon colonel. Je dois courir entre deux trains. Je voulais déposer ceci.
Au poids du cornet, je sens aussitôt qu’il est plus plein que d’habitude. Henry remarque mon étonnement.
— Je suis désolé, mais, à cause de ma mère, j’ai manqué le dernier rendez-vous, avoue-t-il. Je me suis donc arrangé pour qu’Auguste nous fasse sa livraison aujourd’hui, en plein jour, pour changer. J’en reviens tout juste. Je dois retourner dans la Marne.
J’ai une réprimande au bord des lèvres. Je lui avais ordonné de se faire remplacer par Lauth ou Junck ; n’aurait-il pas été possible que quelqu’un d’autre que lui réceptionne le cornet, de nuit, comme de coutume, à un moment où cela aurait présenté moins de risques pour notre agent ? En outre, la règle d’or de l’espionnage — ainsi qu’il me l’a souvent lui-même répété — ne veut-elle pas que plus vite l’on traite l’information, plus elle peut se révéler utile ? Cependant, Henry a la mine si défaite, n’ayant visiblement guère dormi depuis une semaine, que je ne fais aucun commentaire. Je me contente de lui souhaiter bon voyage et enferme le cornet dans mon coffre, où il reste jusqu’au matin, pour l’arrivée du capitaine Lauth.
Mes relations avec Lauth n’ont pas progressé depuis le premier jour de notre rencontre : professionnelles, mais froides. Il n’a que deux ans de moins que moi, plutôt intelligent, germanophone d’Alsace : nous avons tout pour nous entendre mieux que cela. Mais il y a quelque chose de prussien dans son physique blond et séduisant, sa silhouette droite et un peu raide, qui m’empêche de le prendre en sympathie. C’est néanmoins un officier très capable, et la vitesse avec laquelle il reconstitue ces documents déchiquetés est proprement phénoménale. C’est donc avec ma politesse coutumière que je lui apporte le cornet dans son bureau.
— Cela vous dérangerait-il de vous occuper de cela tout de suite ?
— Pas de problème, mon colonel.
Il revêt son tablier et, pendant qu’il va chercher son matériel dans le placard, je vide le cornet sur la table. Mon œil est aussitôt attiré par une pluie de fragments bleu pâle au milieu du blanc et du gris, semblables à des trouées de ciel dans un banc de nuages. J’en remue quelques-uns du bout de l’index. Ils sont légèrement plus épais que le papier ordinaire. Lauth en saisit un avec sa pince et l’examine en le retournant sous le faisceau de sa puissante lampe électrique.
— Un petit bleu *, murmure-t-il, employant l’expression familière par laquelle on désigne les pneumatiques. Il a été déchiré en plus petit que d’habitude, ajoute-t-il en me regardant avec un froncement de sourcils.
— Voyez ce que vous pouvez faire.
Quatre ou cinq heures ont dû s’écouler lorsque Lauth se présente à mon cabinet. Il tient une mince chemise de papier brun et cligne douloureusement les yeux en me la remettant. Toute son attitude trahit l’anxiété, le malaise.
— Je crois que vous devriez regarder cela, dit-il.
J’ouvre la chemise. Le petit bleu est à l’intérieur. Lauth a fait un véritable travail d’artiste pour tout reconstituer. Le résultat m’évoque une œuvre reconstruite par un archéologue : un fragment de verrerie peut-être, ou un carreau de faïence bleue. Il est comme ébréché sur le côté droit, là où manquent certains morceaux, et les lignes des déchirures lui donnent un aspect veiné. Mais le message en français est assez clair :
Monsieur,
J’attends avant tout une explication plus détaillée que celle que vous m’avez donnée l’autre jour sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer ma relation avec la maison R. ou non.
Étonné, je lève les yeux vers Lauth. Son attitude en entrant suggérait quelque chose de sensationnel ; or, le contenu ne semble pas justifier une telle agitation.
— C désigne bien Schwartzkoppen ?
— Oui, acquiesce-t-il avec un hochement de tête. C’est son nom de code favori. Regardez de l’autre côté.
Le verso présente tout un réseau de bandelettes minuscules collées pour faire tenir les morceaux ensemble. L’écriture est cependant là aussi parfaitement lisible. Sous la mention imprimée TÉLÉGRAMME, et au-dessus du nom PARIS, dans l’espace prévu pour l’adresse, il est écrit :
Monsieur le commandant Esterhazy
27, rue de la Bienfaisance
Ce nom ne me dit rien. Mais j’éprouve cependant un choc comparable à ce que j’aurais pu ressentir en découvrant le nom d’un vieil ami dans une rubrique nécrologique.
— Allez voir Gribelin, dis-je aussitôt à Lauth. Demandez-lui de vérifier s’il y a un commandant Esterhazy dans l’armée française.
Je songe qu’il y a une chance, un mince espoir que, étant donné le nom, il puisse s’agir d’un Austro-Hongrois.
— C’est déjà fait, rétorque Lauth. Le commandant Charles Ferdinand Walsin Esterhazy fait partie du 74e d’infanterie.
— Le Sept-Quatre ? répété-je, m’efforçant encore de comprendre la portée de l’information. J’ai un ami dans ce régiment. Ils sont en garnison à Rouen.
— Rouen ? La maison R ? réplique Lauth, qui me dévisage de ses yeux bleu clair agrandis par l’inquiétude, car tout semble aller dans la même direction. Cela signifie-t-il, ajoute-t-il dans un murmure, qu’il y a un autre traître ?
Je ne sais que lui répondre. Je réexamine les sept lignes du message. Après huit mois passés à lire les messages de Schwartzkoppen, son écriture m’est familière, et cette écriture-ci, soignée et régulière, ne lui ressemble pas. En fait, elle est même trop soignée et régulière pour être l’écriture normale de qui que ce soit. C’est le genre de cursive que l’on verrait sur une invitation officielle ; bref, il s’agit d’une écriture déguisée. Et cela me semble bien naturel : si l’on est un officier d’une puissance étrangère qui communique par courrier avec un agent dans le pays hôte, le moins que l’on puisse faire est de prendre la précaution de modifier son écriture. Le ton du message est irrité, péremptoire, pressant : il suggère une crise dans la relation. Le réseau des tubes pneumatiques est installé dans les égouts de Paris et peut livrer un télégramme si vite qu’Esterhazy l’aurait entre les mains en une heure ou deux. Mais c’est tout de même un risque, ce qui explique peut-être que Schwartzkoppen, après avoir copié laborieusement son message — et gaspillé un carton de télégramme prépayé à cinquante centimes — ait préféré ne pas l’envoyer et l’ait déchiré en menus morceaux qu’il a ensuite jetés à la corbeille.
— C’est de toute évidence important, dis-je à Lauth. Mais s’il n’a pas envoyé celui-ci, qu’est-ce qu’il a expédié ?
— Un autre pneumatique ? suggère Lauth. Une lettre ?
— Vous avez regardé le reste du cornet ?
— Pas encore. Je me suis concentré sur le bleu *.
— Très bien. Veuillez vérifier maintenant si vous trouvez le brouillon d’un autre message.
— Et que dois-je faire du pneumatique ?
— Laissez-le-moi. Et n’en parlez à personne, c’est compris ?
— Oui, mon colonel, répond Lauth avec un salut.
Alors qu’il se retire, je lui lance :
— Au fait, bon travail.
Après le départ de Lauth, je vais à la fenêtre et observe la résidence du ministre, de l’autre côté du jardin. Je vois de la lumière brûler dans son cabinet. Ce serait facile d’aller le prévenir de ce que nous venons de découvrir. Ou je pourrais au moins avertir le général Gonse, qui est censé être mon supérieur direct. Mais j’ai conscience qu’à partir du moment où je les préviendrai, je perdrai le contrôle de l’enquête avant même qu’elle ne commence : je ne pourrai plus faire un mouvement sans devoir obtenir leur approbation préalable. Et il y a aussi le risque de fuite. Notre suspect est peut-être un simple commandant d’un régiment obscur dans une ville de garnison, mais Esterhazy est un grand nom en Europe centrale : un membre de l’état-major pourrait estimer de son devoir d’alerter sa famille. Je pense pour l’instant plus sage de ne pas dévoiler mon jeu.
Je range donc le petit bleu dans la chemise et enferme celle-ci dans mon coffre.
Lauth revient me voir le lendemain. Il a travaillé jusque tard dans la nuit pour reconstituer un autre brouillon. Malheureusement, comme souvent, Auguste n’a pas pu récupérer l’ensemble des fragments : certains mots, peut-être même certains bouts de phrase manquent. Lauth me regarde lire :
À remettre par le concierge
Monsieur,
Je regrette de ne pas vous parler en personne… d’une question qui… Mon père a juste… fonds nécessaires pour continuer… dans les conditions qui ont été énoncées… je vous expliquerai ses raisons, mais je dois tout d’abord vous dire… Vos conditions trop difficiles pour moi et… les résultats que… du voyage. Il me propose… une tournée concernant ce que nous pourrions… les rapports que j’ai… pour lui jusqu’à maintenant disproportionnés… j’ai dépensé pour ces voyages. Le problème est… vous parler dès que possible.
Je vous renvoie ci-joint les croquis que vous m’avez remis l’autre jour ; ce ne sont pas les derniers.
Je relis le document plusieurs fois. Malgré les manques, le sens en est assez clair. Esterhazy a livré des documents aux Allemands, y compris des croquis, et Schwartzkoppen l’a rétribué pour ses services ; et maintenant, le « père » de l’attaché allemand, sans doute un nom de code pour un général de Berlin, objecte que le prix est trop élevé pour la valeur des renseignements qu’ils obtiennent.
— Ce pourrait être un piège, évidemment, avance Lauth.
— Oui, j’y ai déjà pensé. Si Schwartzkoppen a découvert que nous lisions le contenu de sa corbeille, il pourrait très bien décider d’utiliser cette information contre nous. Il lui serait facile de créer des preuves et de les mettre dans sa corbeille pour nous égarer sur de fausses pistes.
Je ferme les yeux et tente de me mettre à sa place. Il paraîtrait cependant peu vraisemblable qu’un homme qui fait preuve de tant de désinvolture dans ses aventures amoureuses, de tant de négligence dans le traitement de ses documents, puisse soudain se révéler si retors.
— Cela se justifierait-il pour lui d’aller jusque-là, hasardé-je à voix haute, si l’on se rappelle avec quelle violence les Allemands ont réagi lorsque nous les avons accusés d’employer Dreyfus ? Pourquoi Schwartzkoppen prendrait-il le risque de créer une nouvelle affaire d’espionnage des plus embarrassantes ?
— Bien sûr, rien de tout cela ne peut servir de preuve, mon colonel, rappelle Lauth. Nous ne pouvons utiliser ni ce document ni le petit bleu pour justifier l’arrestation d’Esterhazy, vu que ni l’un ni l’autre ne lui ont été envoyés.
— C’est vrai.
J’ouvre le coffre et en sors la chemise brune afin d’ajouter le brouillon de lettre au petit bleu. Sur la chemise, j’inscris le nom « Esterhazy ». Voilà bien, me dis-je, le paradoxe du monde de l’espionnage. Nous avons là des documents qui n’ont de valeur que si l’on connaît leur origine. Mais comme cette origine ne pourra jamais être dévoilée car cela brûlerait notre agent, ils sont donc sans valeur sur un plan légal. J’hésite même à les montrer au ministre de la Guerre ou au chef d’état-major au cas où un de leurs officiers subalternes pourrait les voir et se mettrait à bavarder : il s’agit si manifestement de rebuts reconstitués. Je reprends le petit bleu et questionne Lauth :
— Y aurait-il un moyen de prendre une photographie de ce pneumatique en dissimulant les marques de déchirure pour qu’il ait l’air d’avoir été intercepté dans le courrier, comme vous l’avez fait avec le bordereau de Dreyfus ?
— Peut-être, répond-il sur un ton dubitatif. Mais celui-là n’était qu’en six morceaux. Alors qu’il y en a là dans les quarante. Et, même si je le pouvais, le côté où figure l’adresse, qui est la partie la plus essentielle de la preuve, ne porte ni date ni cachet de la poste, et quiconque l’examinera pendant plus de trente secondes comprendra que cette carte n’a jamais été remise.
— Et si nous faisions apposer le cachet de la poste ? proposé-je.
— Je n’en sais rien, dit Lauth, de plus en plus sceptique.
Je choisis de ne pas insister.
— D’accord, dis-je. Gardons simplement ces documents pour nous pour le moment. Et ouvrons une enquête sur Esterhazy pour essayer de découvrir d’autres preuves contre lui.
Je vois bien que quelque chose chiffonne Lauth. Il fronce les sourcils et se mordille la lèvre inférieure. Il semble sur le point de faire une remarque, puis se ravise et soupire.
— Je voudrais que le commandant Henry soit ici au lieu d’être en permission.
Je le rassure :
— Ne vous en faites pas. Henry ne va pas tarder à revenir. Jusque-là, nous pouvons très bien nous charger de cette affaire à nous deux.
J’envoie un télégramme à Albert Curé, mon vieil ami du Tonkin devenu commandant au 74e régiment de Rouen, pour lui annoncer que je serai dans la région le lendemain et lui demander si je peux passer le voir. Sa réponse se limite à un mot : « Ravi. »
Le lendemain matin, je déjeune tôt au buffet de la gare Saint-Lazare et prends le train de Normandie. En dépit de la gravité de ma mission, j’éprouve une soudaine allégresse alors que nous quittons la banlieue et sortons dans la campagne. C’est la première fois depuis des semaines que je quitte mon bureau. C’est un jour printanier. Je bouge. Ma serviette repose, toujours fermée, à côté de moi tandis que des scènes rurales défilent par la fenêtre, formant une suite animée de tableaux pastoraux — les vaches blanches tachées de brun, semblables à de petits personnages de plomb rutilants dans les prairies d’un vert luxuriant, les églises normandes grises et trapues dans les villages aux toits rouges, les péniches aux couleurs vives sur le canal tranquille, les chemins sableux et les hautes haies aux feuilles vert tendre. C’est la France pour laquelle je me bats — ne serait-ce qu’en recollant les débris du contenu de la corbeille d’un colonel prussien érotomane.
Un tout petit peu moins de deux heures plus tard, nous arrivons à Rouen et, dans un vacarme de locomotive, longeons la Seine au pas en direction de la grande cathédrale. Les mouettes tournoient en criant au-dessus du grand fleuve. J’oublie toujours à quel point la capitale normande est proche de la Manche. Je me rends à pied de la gare à la caserne Pélissier, traversant un quartier de garnison typique, avec ses tristes cordonneries et magasins d’accastillage, et ses bars sinistres reconnaissables entre tous, invariablement tenus par d’anciens militaires peu enclins à servir les civils du coin. Le Sept-Quatre occupe trois grands bâtiments de trois étages en pierre grise quadrillée de bandes de briques rouges, qui dépassent d’une haute muraille. Ce pourrait être une fabrique, un asile d’aliénés ou une prison, pour ce qu’on peut en voir de l’extérieur. Je montre mes papiers à la grille, et un planton me conduit entre deux dortoirs, de l’autre côté de la cour avec son mât, son drapeau tricolore, ses platanes et ses abreuvoirs, jusqu’à la bâtisse réservée à l’administration.
Je monte l’escalier clouté jusqu’au premier. Curé n’est pas dans son bureau. Son sergent m’informe qu’il vient de commencer une revue de détail et m’invite à l’attendre. La pièce ne comporte qu’un bureau et deux sièges. La haute fenêtre à petits carreaux est entrouverte, laissant pénétrer la brise printanière et les bruits de la caserne. J’entends les sabots des chevaux résonner sur les pavés des écuries, le pas cadencé d’une compagnie qui pénètre dans la cour et, plus au loin, les accords d’une fanfare en train de répéter. Je pourrais me croire revenu à Saint-Cyr, ou redevenu capitaine à l’état-major du général de division de Toulouse. Les odeurs elles-mêmes sont immuables — crottin de cheval, cuir, mess et sueur masculine. Mes amis parisiens raffinés manifestent toujours leur étonnement devant le fait que je puisse supporter cela année après année. Je n’essaie jamais de leur expliquer que c’est justement le fait que rien ne change qui m’attire.
Curé arrive et se confond en excuses. Il commence par me saluer, puis nous nous serrons la main pour enfin — sur mon initiative — nous étreindre maladroitement. Je ne l’ai pas vu depuis le concert chez les Comminges, l’été dernier, la fois où j’ai eu l’impression que quelque chose le troublait. Curé est un homme ambitieux qui doit avoir un an ou deux de plus que moi. Ce serait parfaitement humain qu’il se sente un peu jaloux de ma nouvelle promotion.
— Eh bien, dit-il en reculant pour me regarder, mon colonel !
— Il faut un moment pour s’y habituer, j’en conviens.
— Tu restes en ville combien de temps ?
— Juste quelques heures. Je reprends le train pour Paris ce soir.
— Ça se fête.
Il ouvre un tiroir de son bureau pour en sortir une bouteille de cognac et deux verres, qu’il remplit à ras bord. Nous trinquons à l’armée. Il les remplit de nouveau et nous trinquons à ma promotion. Mais je sens que quelque part, enfouie sous les félicitations, une fracture infime s’est ouverte entre nous. Personne cependant n’aurait pu le deviner en entrant. Curé sert une troisième tournée. Nous déboutonnons nos tuniques et nous carrons sur nos sièges, la cigarette aux lèvres et les pieds sur sa table de travail. Nous parlons des camarades et du bon vieux temps. Nous rions. Puis un bref silence s’installe, et il me demande :
— Alors, qu’est-ce que tu fais exactement à Paris, ces derniers temps ?
J’hésite : je ne suis pas censé en parler.
— J’ai pris la succession de Sandherr à la tête du renseignement.
— Bon Dieu, c’est vrai ? s’exclame-t-il, les sourcils froncés devant son verre vide — il ne propose pas de nouveau toast, cette fois. Alors tu es ici pour fouiner ?
— Quelque chose comme ça.
Une étincelle de sa gaieté d’antan revient :
— Rien à voir avec moi, j’espère !
— Pas cette fois, dis-je avant de reposer mon verre. Il y a au Sept-Quatre un commandant du nom d’Esterhazy.
Curé se tourne vers moi. Son expression est indéchiffrable.
— Oui, effectivement.
— Comment est-il ?
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Je ne peux pas te le dire.
— Je me doutais que tu dirais cela, commente-t-il en hochant la tête.
Il se lève et entreprend de reboutonner sa tunique.
— Je ne sais pas pour toi, mais j’ai besoin de m’éclaircir un peu les idées.
Dehors, le vent est vivifiant : on a l’impression de sentir la proximité de la mer. Nous faisons le tour de la place d’armes. Au bout d’un moment, Curé lâche :
— Je comprends que tu ne puisses pas me dire de quoi il retourne, mais si je peux te donner un conseil, tu as intérêt à faire très attention. Esterhazy est dangereux.
— Quoi, tu veux dire dangereux, physiquement ?
— De toutes les façons possibles. Qu’est-ce que tu sais sur lui ?
— Rien. Tu es le premier auprès de qui je me renseigne.
— Ne perds jamais de vue qu’il a des relations. Son père était général. Il se fait appeler « comte Esterhazy », mais je doute du bien-fondé du titre. Cependant, sa femme n’en est pas moins la fille du marquis de Nettancourt, aussi connaît-il beaucoup de monde.
— Quel âge a-t-il ?
— Oh, je dirais près de la cinquantaine.
— Cinquante ans ?
Je contemple les casernements. L’après-midi touche à sa fin. Des soldats au teint terreux et au crâne rasé grisâtre se penchent aux fenêtres des dortoirs et font penser à des prisonniers.
— Je sais ce que tu penses, dit Curé en suivant mon regard.
— Vraiment ?
— Pourquoi, s’il a cinquante ans et est le beau-fils d’un marquis, reste-t-il coincé ici ? C’est certainement la première chose que je voudrais savoir.
— Eh bien, puisque tu en parles, pourquoi ?
— Parce qu’il n’a pas d’argent.
— Malgré toutes ses relations ?
— Il le joue. Et pas seulement aux cartes. Aux courses aussi, et à la Bourse.
— Sa femme doit avoir une fortune personnelle ?
— Ah, mais elle n’est pas dupe. J’ai entendu Esterhazy se plaindre de ce qu’elle avait même mis la maison de campagne à son nom à elle pour se protéger des créanciers de son mari. Elle ne lui donne pas un sou.
— Il a aussi un appartement à Paris.
— Tu peux parier que c’est à elle.
Nous déambulons un moment en silence. Je repense à la lettre de Schwartzkoppen. Il n’y était question que d’argent. Vos conditions trop difficiles pour moi… Je reprends :
— Dis-moi, quelle sorte d’officier est-il ?
— La pire.
— Il néglige ses devoirs ?
— Complètement. Le colonel a cessé de lui donner quoi que ce soit à faire.
— Il n’est donc jamais ici ?
— Au contraire, il est toujours ici.
— Qu’est-ce qu’il fait alors ?
— Il reste dans nos pattes ! Il aime traîner et poser des tas de questions stupides sur des choses qui ne le concernent en rien.
— Des questions sur quoi ?
— Sur tout.
— L’artillerie, par exemple ?
— Tout à fait.
— Qu’est-ce qu’il demande, en matière d’artillerie ?
— Qu’est-ce qu’il demande ? À ma connaissance, il a participé à au moins trois exercices d’artillerie. Le colonel a catégoriquement refusé de l’affecter au dernier en date, ce qui fait qu’il a payé le voyage de sa poche.
— Tu disais qu’il n’avait pas un sou ?
— C’est juste, tu as raison, réplique Curé, qui se fige aussitôt. Maintenant que j’y pense, je sais aussi qu’il a payé un caporal du bataillon pour recopier les manuels de tir — tu sais que nous ne sommes pas censés les garder plus d’un jour ou deux.
— A-t-il donné une raison ?
— Il a prétendu réfléchir à quelques améliorations…
Nous reprenons notre marche. Le soleil a sombré derrière l’un des casernements, plongeant la cour dans l’ombre. Il fait soudain glacial. Je presse mon ami :
— Tu as dit tout à l’heure qu’il était dangereux.
— Ce n’est pas facile à décrire. Il se dégage de lui une sorte de… sauvagerie, et de la ruse aussi. Mais il peut se montrer tout à fait charmant. Mettons que, quoi qu’il fasse, personne n’a jamais envie de le fâcher. Et puis, il présente une apparence peu ordinaire. Il faudrait que tu le voies pour comprendre ce que je veux dire.
— J’aimerais bien. Le problème, c’est que je ne peux pas prendre le risque que lui me voie. N’y a-t-il pas un endroit d’où je pourrais l’observer sans qu’il s’en rende compte ?
— Il y a un cabaret près d’ici, où il va presque tous les soirs. Ce n’est pas garanti, mais tu pourrais certainement le trouver là-bas.
— Tu pourrais m’y emmener ?
— Je croyais que tu devais repartir par le train du soir ?
— Je peux bien rester jusqu’au matin. Une nuit ne fera pas de mal. Allez, mon ami ! Ce sera comme au bon vieux temps.
Mais Curé semble avoir eu son compte de la rengaine du « bon vieux temps ». Son regard est pénétrant, scrutateur.
— Maintenant, je sais que ce doit être grave, Georges, pour que tu sois prêt à renoncer à une soirée parisienne pour ça.
Curé me presse de venir attendre la tombée de la nuit chez lui, mais je préfère m’éloigner de l’enceinte de la caserne de crainte d’y être reconnu. Je me rappelle avoir aperçu un petit hôtel pour représentants de commerce à proximité de la gare ; j’y retourne donc pour y prendre une chambre. C’est un établissement miteux et malodorant, sans électricité ; le matelas y est dur et trop mince, et, chaque fois qu’un train passe, les murs tremblent. Mais cela fera l’affaire pour une nuit. Je m’étends sur le lit : il est trop court, et mes pieds dépassent du bord. Je fume et réfléchis au mystérieux Esterhazy, cet homme qui semble avoir en abondance ce qui manquait si singulièrement à Dreyfus : des motifs.
À sept heures, les cloches de Notre-Dame de Rouen commencent à sonner — un carillon puissant et sonore qui franchit la Seine tel un barrage. Lorsqu’il s’interrompt, le silence soudain semble suspendu dans les airs comme un panache de fumée.
Quand je me lève pour descendre, il fait nuit. Curé m’attend déjà. Il me suggère de serrer ma cape autour de mes épaules afin de dissimuler les insignes de mon grade.
Nous parcourons pendant une petite dizaine de minutes des ruelles aux volets clos, dépassons quelques cafés tranquilles et finissons par arriver dans une impasse peuplée d’ombres, principalement des soldats ainsi que plusieurs jeunes femmes. Ils parlent à voix basse et font entendre des rires tandis qu’ils s’attardent devant une longue construction basse et dépourvue de fenêtres qui fait penser à un entrepôt reconverti. Un panneau peint annonce « Les Folies Bergère ». Le caractère désespéré d’une telle aspiration provinciale a quelque chose de touchant.
— Attends ici, me glisse Curé. Je vais voir s’il est déjà entré.
Il s’éloigne. Une porte s’ouvre, ce qui dessine brièvement sa silhouette à contre-jour dans le rectangle de lumière violacée ; je perçois des bribes de brouhaha et de musique juste avant qu’il ne soit englouti par l’obscurité. Une femme au décolleté profond et dont le froid hérisse la peau blanche s’approche de moi avec une cigarette pour me demander du feu. Sans réfléchir, j’allume une allumette. La fille est jeune et jolie dans la lumière jaune. Elle me dévisage d’un regard de myope.
— Je te connais, mon chou ?
Je prends conscience de ma bêtise.
— Pardon. J’attends quelqu’un, dis-je en soufflant la flamme avant de m’écarter.
— Sois pas comme ça, mon mignon ! me lance-t-elle en riant.
— Qui c’est, ce type ? s’enquiert une autre femme.
— C’est juste un con coincé ! s’écrie un homme d’une voix avinée.
Un ou deux militaires se tournent dans ma direction.
Curé surgit à la porte et me fait signe. Je m’approche et annonce qu’il faut que je parte.
— Juste un coup d’œil et tu t’en vas.
Il me prend par le bras et me fait passer devant lui le long d’un petit couloir, puis il me fait descendre quelques marches et franchir un épais rideau de velours noir pour pénétrer dans une salle tout en longueur, embrumée par la fumée de tabac et bondée de gens installés autour de petites tablées. Un orchestre joue en bout de salle pendant que, sur scène, une demi-douzaine de filles en corset et culotte fendue soulèvent leur jupe et lèvent effrontément la jambe devant l’assistance. Leurs pieds martèlent les planches nues. L’air sent l’absinthe.
— C’est lui.
D’un signe de tête, il me désigne à moins de vingt pas deux couples attablés devant une bouteille de champagne. L’une des femmes, une rousse, me tourne le dos ; l’autre, une brune, se tord sur son siège pour regarder la scène. Les deux hommes se font face et échangent visiblement des propos décousus. Curé n’a pas besoin de me désigner celui qu’il est venu me montrer. Le commandant Esterhazy se tient vautré sur sa chaise largement écartée de la table, tunique déboutonnée, le bassin projeté en avant, les bras pendant de part et d’autre presque jusqu’au sol ; de la main droite, il tient une coupe de champagne penchée, comme s’il allait la lâcher. Son visage, plat et en pointe, évoque de profil une tête de vautour avec son long nez crochu. Il a de grandes moustaches rejetées en arrière et paraît ivre. Son compagnon nous remarque, debout près de l’entrée. Il prononce quelques mots, et Esterhazy tourne lentement la tête dans notre direction. Il a les yeux ronds et protubérants : des yeux bizarres, des yeux de fou, pareils à des billes de verre enfoncées dans les orbites d’un squelette d’école de médecine. L’impression générale est, comme me l’avait annoncé Curé, troublante. Bon sang, me dis-je, il pourrait mettre le feu à cet endroit et brûler tout le monde à l’intérieur sans le moindre état d’âme.
Son regard se pose fugitivement sur nous et, durant une seconde, je détecte un soupçon de curiosité dans l’inclinaison de sa tête et son froncement de sourcils. Heureusement, la boisson lui embrume le cerveau et, dès qu’une des femmes lui adresse la parole, son attention se reporte vaguement vers elle.
Curé me touche le coude.
— Ne restons pas là.
Puis il écarte le rideau et m’entraîne vers la sortie.
Le lendemain, samedi, j’arrive à Paris juste avant midi et décide de ne pas aller au bureau. Je ne retourne donc pas à la section avant lundi, soit quatre jours après ma dernière conversation avec Lauth. Alors même que je gravis l’escalier, j’entends la voix du commandant Henry et, lorsque j’arrive au palier, je le vois dans le couloir, qui émerge du bureau de Lauth. Il porte un brassard noir.
— Colonel Picquart, prononce-t-il en s’approchant pour me saluer. Je reprends mon service.
— Cela fait plaisir de vous voir de retour, commandant, lui dis-je en lui rendant son salut, même si, naturellement, je déplore que ce soit dans de telles circonstances. J’espère que votre mère est partie aussi paisiblement que possible.
— Il n’y a pas beaucoup de façons douces de quitter cette vie, mon colonel. En toute franchise, à la fin, je priais pour que cela se termine. À partir de maintenant, j’ai bien l’intention de ne jamais me séparer de mon arme de service. Quand mon heure viendra, je veux une bonne balle bien placée.
— C’est également mon intention.
— Le seul problème, c’est de savoir si l’on aura encore la force de presser la détente.
— Oh, je ne doute pas qu’ils seront pléthore à être trop heureux de nous faire ce plaisir.
— Vous êtes sûrement dans le vrai, mon colonel ! réplique Henry en riant.
Je déverrouille ma porte et l’invite à entrer. La pièce est froide et sent le renfermé, témoignant qu’elle est restée fermée pendant plusieurs jours. Henry s’assoit. Les pieds grêles de la chaise grincent sous son poids.
— Alors, commence-t-il en allumant une cigarette. Il paraît que vous n’avez pas chômé pendant mon absence.
— Vous avez parlé avec Lauth ?
J’aurais dû me douter que Lauth le tiendrait informé : ces deux-là sont comme les deux doigts de la main.
— Oui, il m’a mis au courant. Puis-je voir la nouvelle pièce ?
J’éprouve une certaine irritation alors que j’ouvre le coffre et lui remets le dossier. Au risque de paraître mesquin, je ne peux m’empêcher de faire remarquer :
— J’avais pensé que je serais le premier à vous présenter la chose.
— Cela importe-t-il ?
— Seulement dans la mesure où j’avais demandé à Lauth de n’en parler à personne.
La cigarette coincée entre les lèvres, Henry met ses lunettes et lève les deux documents. Il les examine à travers la fumée.
— Eh bien, marmonne-t-il, peut-être ne me considère-t-il pas comme n’importe qui.
La cigarette s’agite au rythme des mots et saupoudre ses genoux de cendres.
— Personne ne prétend le contraire.
— Avez-vous entamé quoi que ce soit pour le moment ?
— Je n’ai prévenu personne de la rue Saint-Dominique, si c’est ce à quoi vous faites allusion.
— C’est certainement le plus sage. Ils ne feraient que paniquer.
— Je suis d’accord. Je veux d’abord que nous menions notre propre enquête. Je me suis déjà rendu à Rouen…
Il me dévisage par-dessus la monture de ses lunettes.
— Vous êtes allé à Rouen ?
— Oui. J’ai un vieil ami qui est commandant au Sept-Quatre — le régiment d’Esterhazy. Il a pu me donner des informations personnelles.
— Et puis-je vous demander ce que vous a confié ce vieil ami ? interroge Henry en reprenant sa lecture.
— Il m’a appris qu’Esterhazy a l’habitude de poser beaucoup de questions suspectes. Qu’il a même payé de sa poche pour participer à des exercices d’artillerie et qu’il a fait ensuite recopier les manuels de tir. Qu’il est à court d’argent et que ce n’est pas un homme de grande moralité.
— Vraiment ? fait Henry, qui retourne le petit bleu pour en examiner l’adresse. Il avait l’air très bien quand il travaillait ici.
Je ne peux qu’admirer le sang-froid avec lequel il lance sa bombe. Pendant un instant, je ne peux que le fixer du regard.
— Lauth n’a jamais dit qu’Esterhazy avait servi ici.
— C’est parce qu’il n’en savait rien. C’était bien avant l’arrivée de Lauth, précise Henry, qui pose les documents sur mon bureau et range ses lunettes. Moi-même, je venais juste de prendre mon poste.
— Quand était-ce ?
— Il doit y avoir une quinzaine d’années.
— Vous connaissez donc Esterhazy ?
— Je l’ai connu, oui, un peu. Il n’est pas resté longtemps — il servait comme traducteur d’allemand. Mais je ne l’ai pas vu depuis des années.
Je m’appuie contre le dossier de ma chaise.
— Cela change complètement la donne.
— Croyez-vous ? m’oppose Henry avec un haussement d’épaules. Je ne suis pas sûr de suivre. Pourquoi ?
— Tout cela n’a pas l’air de vous troubler beaucoup, commandant !
Il y a quelque chose de moqueur dans l’indifférence étudiée d’Henry. Je sens la colère monter.
— C’est évidemment beaucoup plus grave si Esterhazy connaît nos techniques de renseignement.
Henry sourit et secoue la tête.
— Si je peux me permettre un conseil, mon colonel, je n’en ferais pas toute une histoire. Peu importe combien de cours d’artillerie il a suivis. Je ne vois pas comment Esterhazy pourrait avoir eu accès à quoi que ce soit d’important alors qu’il est coincé à Rouen. Et de fait, cette lettre de Schwartzkoppen nous dit clairement que c’est le cas, puisque les Allemands menacent de rompre leurs relations avec lui. Ils ne feraient pas cela s’ils le considéraient comme un espion utile. C’est une erreur courante, poursuit Henry, de croire, quand on est nouveau dans la partie, que le premier individu louche qu’on croise est un maître de l’espionnage. C’est rarement le cas. En fait, en réagissant de manière excessive, on peut même finir par causer beaucoup plus de mal que n’en a commis au départ le traître supposé.
— J’espère, répliqué-je avec raideur, que vous ne suggérez pas que nous devrions simplement le laisser continuer à transmettre des informations à une puissance étrangère, même si elles n’ont guère de valeur ?
— Pas du tout ! Je suis tout à fait d’accord que nous devons le surveiller. Mais je pense juste qu’il convient de ne pas perdre le sens des proportions. Pourquoi ne pas demander à Guénée d’aller fureter et de voir ce qu’il peut trouver ?
Guénée est encore un membre de la bande d’Henry.
— Non, je ne veux pas que ce soit Guénée qui s’en occupe. Je veux faire appel à quelqu’un d’autre, pour changer.
— Comme vous voudrez, convient Henry. Dites-moi qui vous préférez, et je l’affecterai à cette mission.
— Non, je vous remercie, mais c’est moi qui me chargerai de cette affectation. Cette nouvelle expérience me sera très profitable, ajouté-je avec un sourire. Je vous remercie… dis-je en indiquant la porte. Et, une fois encore, bon retour parmi nous. Pourriez-vous avoir l’amabilité de demander à Gribelin de descendre, s’il vous plaît ?
Ce qu’il y a de particulièrement irritant, dans le petit sermon hypocrite du commandant, c’est qu’il n’est pas dénué de tout fondement. Henry a raison : je me suis laissé emporter par mon imagination pour faire d’Esterhazy un traître à l’égal de Dreyfus alors qu’en réalité, comme l’a souligné Henry, toutes les preuves indiquent qu’il n’a pas fait grand-chose. Néanmoins, je ne lui donnerai pas la satisfaction de le laisser diriger cette opération. Je vais la garder pour moi. Ainsi, lorsque Gribelin arrive, je lui demande une liste de tous les agents de police qui ont récemment travaillé pour la section, ainsi que leurs coordonnées et un bref résumé de leurs antécédents de service. Gribelin se retire et revient une demi-heure plus tard avec une douzaine de noms.
Gribelin reste pour moi une énigme : l’exemple même du bureaucrate servile ; un vrai cadavre ambulant. Il pourrait avoir n’importe quel âge situé entre quarante et soixante ans, et est aussi sec qu’un spectre de fumée noire, seule couleur qu’il porte jamais. Il reste la plupart du temps cloîtré, seul, dans sa salle d’archives : les rares fois où il fait son apparition, il rase les murs, aussi sombre et silencieux qu’une ombre. Je l’imagine très bien se glissant par l’interstice d’une porte fermée, ou se coulant par-dessous. Le seul bruit qu’il produit à l’occasion se résume au cliquetis des clefs qu’il garde attachées à sa ceinture par une chaîne. Il se tient à présent dans une immobilité parfaite devant mon bureau pendant que j’examine la liste. Je lui demande quel agent il me recommanderait. Il refuse de se laisser entraîner.
— Ils sont tous bien.
Il ne cherche pas non plus à savoir pourquoi j’ai besoin d’un enquêteur. Gribelin est aussi discret que le confesseur du pape.
Je finis par choisir un jeune agent de la sûreté, Jean-Alfred Desvernine, attaché au commissariat spécial de la gare Saint-Lazare. C’est un ancien lieutenant des dragons originaire du Médoc et sorti du rang, contraint de démissionner pour cause de dettes de jeu, mais qui a su depuis redresser la barre. Si quelqu’un a une chance de percer les secrets de l’addiction d’Esterhazy, il me semble que c’est lui.
Après la sortie furtive de Gribelin, j’écris un message à Desvernine pour lui demander de me rencontrer le surlendemain. Au lieu de le faire venir à mon cabinet, où Henry et Lauth pourraient le voir, je lui propose de me retrouver à neuf heures du matin, devant le musée du Louvre, place du Carrousel. Je le préviens que je serai en civil, revêtu d’une redingote et d’un melon, que j’aurai un œillet rouge à la boutonnière et un exemplaire du Figaro sous le bras. Alors que je scelle l’enveloppe, je constate avec quelle facilité j’adopte les clichés du monde de l’espionnage. Cela m’inquiète. Je ne fais déjà plus confiance à personne. Combien de temps me faudra-t-il avant de pester comme Sandherr contre les dégénérés et les étrangers ? C’est une déformation professionnelle * : tous les chefs des services secrets finissent sans doute par perdre la raison.
Le mercredi matin, accoutré comme annoncé, j’arrive devant le Louvre. Des queues de touristes surgit soudain un homme vif au visage juvénile, portant une moustache poivre et sel, et que je suppose être Desvernine. Nous échangeons un hochement de tête. Je prends conscience qu’il doit m’observer depuis plusieurs minutes.
— Vous n’êtes pas suivi, mon colonel, me glisse-t-il à mi-voix, du moins pas que je sache. Je vous suggère cependant d’entrer dans le musée, si cela vous agrée, où il paraîtra plus naturel que je prenne des notes si besoin est.
— Tout ce que vous conseillerez : ces choses ne sont pas de mon ressort.
— Tout à fait, mon colonel — laissez-les aux gens comme moi.
Il a les épaules larges et la démarche chaloupée d’un sportif. Je le suis vers l’entrée du pavillon le plus proche. Il est encore tôt et il n’y a pas trop de monde. Le vestibule se présente avec un vestiaire à l’entrée, un escalier juste en face et des galeries qui partent l’une à droite, l’autre à gauche. Desvernine prend à droite et je ne peux me retenir de protester :
— Faut-il vraiment que nous allions par là ? C’est une abomination.
— Vraiment ? Pour moi, tout est pareil.
— Vous vous chargez du travail de police, Desvernine, mais laissez-moi la culture. Nous prenons par là.
J’achète un guide et, dans la galerie Denon aux senteurs de salle de classe, nous nous postons devant un bronze de Commode en Hercule, copie du Vatican datant de la Renaissance. La galerie est presque déserte. Je préviens :
— Tout ceci doit rester entre nous. Si vos supérieurs cherchent à savoir quelque chose, envoyez-les-moi.
— Je comprends, réplique Desvernine, qui sort son calepin et un crayon.
— Je voudrais que vous en appreniez le plus possible sur un commandant de l’armée dénommé Charles Ferdinand Walsin Esterhazy, dis-je d’une voix qui résonne, alors que je chuchote. Il se fait parfois appeler comte Esterhazy. Il a quarante-huit ans et sert au 74e régiment d’infanterie, à Rouen. Il a épousé la fille du marquis de Nettancourt. Il joue, boursicote, et mène le plus souvent une vie dissolue — vous saurez mieux que moi où pister ce genre de personnage.
Desvernine rougit légèrement.
— Pour quand voulez-vous que ce soit fait ?
— Le plus tôt possible. Serait-il envisageable d’avoir un rapport préliminaire la semaine prochaine ?
— Je vais essayer.
— Encore une chose : je voudrais savoir la fréquence des visites d’Esterhazy à l’ambassade d’Allemagne.
Si Desvernine trouve cette dernière requête étrange, il est trop professionnel pour le montrer. Nous devons former un couple curieux : moi en chapeau melon et redingote, pérorant avec un guide à la main, lui en complet brun élimé, prenant des notes sous ma dictée. Cependant, personne ne nous regarde. Nous avançons vers la deuxième sculpture. Le guide la présente comme Le Tireur d’épine.
— Nous devrons nous retrouver ailleurs, la prochaine fois, dit Desvernine. Simple précaution.
— Que diriez-vous du restaurant de la gare Saint-Lazare ? suggéré-je en me rappelant mon voyage à Rouen. C’est dans votre secteur.
— Je le connais bien.
— Jeudi prochain, à sept heures du soir ?
— C’est d’accord.
Il le note puis range son calepin et examine la sculpture en bronze. Il se gratte la tête :
— Vous trouvez vraiment ça très bon, mon colonel ?
— Non, je n’ai pas dit cela. Mais comme souvent dans la vie, c’est juste l’option la moins mauvaise.
Je ne consacre pas tout mon temps à enquêter sur Esterhazy. J’ai d’autres sujets d’inquiétude — la coupable activité consistant à lâcher des pigeons n’étant pas le moindre.
Gribelin m’apporte le dossier. Il a été envoyé de la rue Saint-Dominique et, lorsqu’il me le remet, je crois détecter une lueur de malin plaisir dans son regard morne. Il semble qu’en Angleterre les amateurs de pigeons voyageurs aient pris l’habitude de transporter leurs oiseaux à Cherbourg, d’où ils les lâchent pour qu’ils rentrent chez eux en franchissant la Manche. Environ neuf mille volatiles sont ainsi lâchés chaque année — passe-temps inoffensif faute d’être attirant, mais que le colonel Sandherr, dans la dernière phase de sa maladie, jugea dangereux pour la sécurité nationale et voulut interdire : que se passerait-il en effet si l’on se servait des oiseaux pour porter des messages secrets ? Pendant près d’un an, cette folie avait remonté jusqu’au ministère de l’Intérieur, et l’on avait fini par pondre un projet de loi. Et à présent, le général de Boisdeffre insiste pour que ce soit moi, en tant que patron de la section de statistique, qui donne l’opinion du ministère de la Guerre sur la question.
Inutile de dire que je n’ai là-dessus aucune opinion. Une fois Gribelin sorti, je m’assois à mon bureau pour lire le dossier. Il pourrait tout aussi bien être écrit en sanskrit pour ce que j’y entends, et il me vient à l’esprit qu’il me faut un juriste. Il me vient ensuite encore à l’esprit que le meilleur juriste que je connaisse est mon plus vieil ami, Louis Leblois, qui, par une curieuse coïncidence, habite rue de l’Université. Je lui envoie un bleu pour lui demander s’il peut passer me voir en rentrant chez lui afin de discuter d’une question d’affaires, et, en fin d’après-midi, j’entends la sonnette électrique signaler que quelqu’un vient d’entrer. J’ai déjà descendu la moitié des marches quand je tombe sur Bachir, qui les gravit avec la carte de Louis.
— C’est bon, Bachir. Je le connais. Il peut monter à mon bureau.
Deux minutes plus tard, je suis devant ma fenêtre avec Louis, et lui montre le jardin du ministre.
— Georges, commente-t-il, c’est un bâtiment des plus remarquables. Je suis passé devant bien souvent en me demandant à qui il appartenait. Tu sais ce que c’était, n’est-ce pas ?
— Pas du tout.
— Avant la Révolution, c’était l’hôtel d’Aiguillon, où la vieille duchesse Anne-Charlotte de Crussol-Florensac tenait salon littéraire. Montesquieu et Voltaire se sont probablement assis dans cette même pièce !
Il fait mine de s’éventer d’un mouvement de la main.
— Leurs cadavres se trouveraient-ils par hasard dans la cave ? Qu’est-ce que tu peux fabriquer ici toute la journée ?
— Je ne peux pas te le dire, bien que cela n’eût pas manqué d’amuser Voltaire. Je voudrais cependant, si cela t’intéresse, te faire travailler un peu, dis-je en lui mettant le dossier des pigeons entre les mains. Dis-moi si tu arrives à comprendre quelque chose à ceci.
— Tu veux que je regarde ça tout de suite ?
— Si ça ne te dérange pas : le dossier ne peut pas quitter les lieux, malheureusement.
— Pourquoi ? C’est secret ?
— Non, sinon, je ne te le montrerais pas. Mais je dois le garder ici. Je te paierai, ajouté-je en le voyant hésiter, le tarif normal que tu factures habituellement.
— Eh bien, si je peux effectivement t’extorquer de l’argent pour une fois dans ma vie, alors bien sûr que je vais le faire, dit-il en prenant place à ma table.
Il ouvre sa serviette, en sort une feuille de papier et se met à lire le dossier pendant que je retourne m’asseoir à mon bureau. « Soigné », c’est le mot qui caractérise Louis. Fringant, il a exactement mon âge, la barbe soigneusement taillée, des petites mains soignées qui courent rapidement sur les pages tandis qu’il note ses réflexions soigneusement ordonnées. Je le regarde avec affection. Sa concentration est totale, comme lorsque nous travaillions ensemble au lycée de Strasbourg. Nous avions tous les deux perdu un parent à l’âge de onze ans, moi mon père, et lui sa mère, ce qui nous a rapprochés bien que nous n’en ayons jamais parlé, ni alors ni maintenant.
Je prends moi-même une plume et entreprends de rédiger un rapport. Nous travaillons ainsi une heure, dans un silence convivial, jusqu’au moment où l’on frappe à ma porte. Je crie « Entrez ! » et Henry se présente avec un classeur. Son expression en voyant Louis ne pourrait être plus stupéfaite s’il m’avait surpris nu avec une des filles de joie de Rouen. Je fais les présentations :
— Commandant Henry, je vous présente Maître Louis Leblois, un bon ami à moi.
Louis, absorbé par sa lecture, lève à peine la main gauche et continue d’écrire tandis qu’Henry nous contemple tour à tour. Je me vois contraint d’expliquer :
— Maître Leblois rédige un avis juridique sur cette absurde affaire de pigeons voyageurs.
Pendant un instant, Henry paraît trop terrassé par l’émotion pour pouvoir parler.
— Puis-je vous dire un mot dehors, mon colonel ? demande-t-il enfin.
Je l’accompagne dans le couloir, et il me déclare froidement :
— Mon colonel, je dois protester. Il n’entre pas dans nos pratiques de laisser des étrangers accéder à nos bureaux.
— Guénée vient tout le temps.
— M. Guénée est officier de police !
— Eh bien, Maître Leblois est avocat à la cour, rétorqué-je sur un ton plus amusé que fâché. Je le connais depuis trente ans. Je réponds totalement de son intégrité. De plus, il ne fait que jeter un coup d’œil sur le dossier des pigeons voyageurs. Cela n’a rien de secret.
— Mais il y a aussi des dossiers très confidentiels dans votre bureau.
— Certes, et ils sont enfermés dans un coffre, hors de vue.
— Néanmoins, je voudrais exprimer ma désapprobation…
Je l’interromps aussitôt :
— Oh, je vous en prie, commandant Henry, ne soyez pas si pontifiant ! Je suis le chef de cette section, et je reçois qui je veux !
Je tourne les talons et rentre dans mon cabinet en fermant la porte derrière moi. Louis, qui n’a certainement rien perdu de l’échange, me lance :
— Je te cause un problème ?
— Pas du tout. Mais ces gens… franchement !
Je me laisse tomber sur ma chaise avec un soupir et secoue la tête.
— Bon, de toute façon, j’ai terminé.
Louis se lève et me rend le dossier. Plusieurs pages de notes de son écriture méticuleuse se trouvent sur le dessus.
— C’est tout ce qu’il y a de plus simple. Tu trouveras ici les points à développer.
Il me regarde avec un air soucieux.
— Ta carrière étincelante est très bien, Georges, mais comme tu sais, personne ne te voit plus, ces derniers temps. On doit toujours veiller à entretenir ses amitiés. Accompagne-moi à la maison maintenant et dîne avec nous.
— Merci, mais je ne peux pas.
— Pourquoi donc ?
Je voudrais dire : « Parce que je ne peux pas te dire ce qui me préoccupe ou ce que je fais toute la journée, et que, quand on ne peut plus être spontané dans l’intimité, la vie sociale devient une imposture et un effort. » Mais je me contente de remarquer platement :
— Je crains de ne pas être de très bonne compagnie en ce moment.
— Laisse-nous en juger. Viens, je t’en prie.
Il se montre si franc et si aimable que je n’ai d’autre choix que de me soumettre :
— Évidemment, cela me plairait beaucoup, mais seulement si tu es certain que cela ne dérangera pas Martha.
— Mon cher Georges, elle en sera ravie !
Leur appartement ne pourrait guère être plus proche, vu qu’ils habitent littéralement de l’autre côté du boulevard Saint-Germain, et Martha semble effectivement heureuse de me voir : elle me saute au cou dès que j’entre chez eux. Elle a vingt-sept ans, soit quatorze ans de moins que nous. J’étais témoin à leur mariage. Elle accompagne Louis partout, parce qu’ils n’ont pas d’enfant, je présume, mais si c’est une source de tristesse, ils n’en laissent rien paraître. Et ils ne me demandent pas non plus quand je compte me marier, ce qui est aussi un grand soulagement. Je passe trois heures de bonheur en leur compagnie, à évoquer le passé et parler politique — Louis est adjoint au maire du septième arrondissement de Paris, et adopte une position radicale sur la plupart des questions — puis, en fin de soirée, à les accompagner au piano pendant qu’ils chantent. En me reconduisant à la porte, Louis me propose :
— Nous devrions faire cela chaque semaine. Cela pourrait te permettre de ne pas perdre la raison. Et souviens-toi que, quand tu travailles tard, tu peux toujours venir dormir ici.
— Tu es le plus généreux des amis, mon cher Lou. Tu l’as toujours été.
Je l’embrasse sur les joues et m’éloigne dans la nuit en titubant un peu et fredonnant l’air que je viens de jouer, légèrement éméché, certes, mais rasséréné par cette amitié.
Le jeudi soir suivant, à sept heures précises, je me trouve dans un coin de lumière glauque du café situé sur le quai de la gare Saint-Lazare, en train de siroter un bock de bière alsacienne. La salle est bondée ; la porte à double battant ne cesse de s’ouvrir dans un grincement de ressorts. Du fait du vacarme des conversations et du mouvement à l’intérieur, ainsi que des coups de sifflet, des cris et des jets de vapeur percutants en provenance des locomotives au-dehors, c’est un endroit parfait pour ne pas être entendu par des oreilles indiscrètes. J’ai réussi à m’asseoir à une table pour deux avec une bonne vue sur l’entrée. Cette fois encore, cependant, Desvernine me surprend en surgissant derrière moi. Il tient une bouteille d’eau minérale et décline la bière que je suis prêt à commander. Il prend son petit calepin noir alors même qu’il se glisse sur la banquette de velours rouge.
— C’est un sacré personnage, votre commandant Esterhazy, mon colonel. De grosses dettes partout, à Rouen et à Paris : je vous en ai dressé une liste.
— À quoi dépense-t-il son argent ?
— Au jeu, principalement. Il y a un endroit qu’il fréquente régulièrement boulevard Poissonnière. C’est une maladie dont il est difficile de guérir, comme je l’ai appris à mes dépens, commente-t-il en me tendant une liste par-dessus la table. Il a également une maîtresse, une certaine Mlle Marguerite Pays, âgée de vingt-six ans, prostituée à Pigalle et surnommée Marguerite Quatre-Doigts.
Je ne peux m’empêcher de rire.
— Vous n’êtes pas sérieux ?
Le sévère Desvernine, cet ancien sous-officier devenu policier, ne voit pas ce qu’il y a de drôle.
— Elle est originaire de la région de Rouen, fille d’un producteur de calvados, commence à travailler enfant dans une filature, perd un doigt dans un accident et son emploi avec, arrive à Paris, devient une horizontale * rue Victor-Massé, fait la connaissance d’Esterhazy l’année dernière, soit dans le Paris-Rouen, soit au Moulin Rouge — il y a plusieurs versions selon la fille que l’on interroge.
— Cette aventure est donc de notoriété publique ?
— Absolument. Il l’a même installée dans un appartement, au 49, rue de Douai, près de Montmartre. Il va la voir tous les soirs quand il est en ville. C’est elle qui a meublé l’appartement, mais le bail est à son nom à lui. Les filles du Moulin Rouge l’appellent « le Bienfaisant ».
— Ce genre de vie nécessite de l’argent.
— Il se livre à toutes sortes de trafic pour pouvoir continuer. Il a même essayé de faire partie du conseil d’administration d’une société britannique à Londres, ce qui est un peu poussé pour un officier de l’armée française, quand on y réfléchit.
— Et que devient sa femme, pendant tout ce temps ?
— Soit elle séjourne dans son domaine de Dommartinla-Planchette, dans les Ardennes, soit dans son appartement parisien. Il la rejoint quand il en a fini avec Marguerite.
— On dirait que la trahison est une seconde nature, chez lui.
— C’est ce que je dirais.
— Et les Allemands ? Des pistes de ce côté ?
— Ça ne m’a mené nulle part pour l’instant.
— Je me demande… peut-être pourrions-nous le filer.
— Nous le pourrions, répond Desvernine d’un ton dubitatif, mais, d’après ce que j’ai vu, il est du genre méfiant. Il ne tarderait pas à nous avoir dans le collimateur.
— Dans ce cas, mieux vaut ne pas prendre le risque. Je n’ai vraiment pas besoin de me retrouver avec une plainte pour harcèlement de la part d’un commandant bien introduit.
— La meilleure solution serait alors de mettre l’ambassade allemande sous surveillance et de voir si on peut le coincer là.
— Je n’obtiendrai jamais l’autorisation.
— Pourquoi pas ?
— Ce serait trop évident. L’ambassadeur se plaindrait.
— En fait, je crois que je connais un moyen de le faire sans qu’ils le découvrent.
Il sort son portefeuille et en extirpe un tout petit carré de journal soigneusement découpé. C’est une annonce pour un appartement à louer dans la rue de Lille, la rue même où se situe l’hôtel de Beauharnais, qui abrite l’ambassade allemande.
— C’est au premier étage, pratiquement en face de l’ambassade. On pourrait y installer un poste d’observation et surveiller toutes les entrées et les sorties, propose-t-il en me regardant, fier de son initiative, désireux d’obtenir mon approbation. Et ce n’est pas le plus beau : l’appartement du dessous est déjà loué par l’ambassade. Ils s’en servent comme d’une sorte de cercle pour leurs officiers.
L’idée me séduit aussitôt. J’en admire l’audace, mais il n’y a pas que ça : ce serait une opération indépendante d’Henry.
— Il nous faudrait un locataire ayant une couverture plausible, dis-je en réfléchissant, afin d’éviter d’éveiller les soupçons — quelqu’un qui aurait une bonne raison de rester chez lui toute la journée.
— Je pensais à un ouvrier travaillant en équipe de nuit, suggère Desvernine. Il pourrait rentrer chez lui tous les matins à sept heures, et ne pas partir avant six heures le soir.
— À combien s’élève le loyer de cet appartement ?
— Deux cents par mois.
Je secoue la tête.
— Jamais un ouvrier ne pourrait se payer ça. Il serait plus vraisemblable d’y mettre un jeune oisif fortuné disposant de revenus personnels — qui ferait la fête toute la nuit et rentrerait passer ses journées à dormir.
— Je crains de ne pas évoluer dans ce milieu, mon colonel.
— Peut-être pas. Mais moi, oui.
J’ai expédié un bleu à un jeune homme de ma connaissance et lui ai donné rendez-vous le dimanche, en fin d’après-midi, dans un café sur les Champs-Élysées. Je le regarde manger goulûment, comme s’il n’avait pas vu de nourriture depuis un jour ou deux, puis nous partons en balade dans le jardin des Tuileries.
Germain Ducasse est un jeune homme sensible et cultivé d’une trentaine d’années, aux doux yeux bruns et boucles noires, apprécié des vieux célibataires et des dames mariées en quête d’une escorte qualifiée pour aller à l’Opéra sans avoir à subir la jalousie de leur mari. Je le connais depuis plus de dix ans, alors qu’il terminait son service militaire sous mon commandement, au 12e régiment de ligne, à Pamiers, en Ariège. Je l’ai encouragé à étudier les langues vivantes à la Sorbonne et l’emmène de temps en temps à des soirées chez les Comminges. Il parvient aujourd’hui à mener une existence pauvre mais digne en travaillant comme traducteur et secrétaire, et lorsque je lui signale que je pourrais peut-être lui donner du travail, sa reconnaissance est presque douloureuse.
— Je vous assure, Georges, c’est drôlement chouette de votre part. Regardez ça, dit-il en s’appuyant sur mon bras pour lever le pied et me montrer un trou sans son soulier. Vous voyez ? C’est humiliant, n’est-ce pas ?
Sa main s’attarde sur mon bras. Je l’écarte avec douceur.
— Comme ce doit être ennuyeux ! Je dois vous prévenir tout de suite que le travail auquel je pense n’est pas très orthodoxe ni très palpitant. C’est aussi un emploi à plein temps, et je dois avoir votre assurance, avant de vous en dire plus, que vous n’en parlerez à quiconque.
— Que de mystères ! Évidemment, vous avez ma parole. De quoi s’agit-il ?
Je ne lui réponds que lorsque j’ai trouvé un banc où nous puissions nous asseoir à l’écart de la foule dominicale.
— Je voudrais que vous alliez demain louer cet appartement, commencé-je en lui donnant la coupure de journal. Vous proposerez aux administrateurs de biens une avance de trois mois de loyer. S’ils demandent des garants, citez les Comminges — je préviendrai Aimery. Dites que vous voulez emménager immédiatement : l’après-midi même si possible. Le lendemain de votre entrée dans les lieux, un homme passera vous voir. Il se présentera sous le nom de Robert Houdin. Il travaille pour moi et il vous donnera des instructions. Il s’agira principalement de surveiller toute la journée l’immeuble d’en face. Vous aurez vos soirées.
Ducasse examine l’annonce.
— Je dois dire que tout cela me paraît très excitant. Vais-je devenir un espion ?
— Voici six cents francs pour le dépôt de garantie de l’appartement, continué-je alors que je compte les billets prélevés la veille au soir sur le fonds spécial de mon coffre. Et deux semaines de salaire d’avance. Oui, vous devenez un espion, mais il ne faudra en souffler mot à âme qui vive. À partir de maintenant, nous ne devrons plus être vus ensemble. Et, pour l’amour du ciel, mon cher Germain, avant de vous rendre au cabinet des administrateurs de biens, achetez-vous des chaussures décentes : vous êtes censé avoir l’air d’un homme qui peut se payer un loyer rue de Lille.
J’ouvre un dossier et décide de l’intituler Opération Bienfaisant, « le Bienfaisant » étant, à l’instar des filles de Pigalle, le nom de code que nous attribuons à Esterhazy. Ducasse ne rencontre aucune difficulté pour louer l’appartement et y emménage avec toutes ses affaires personnelles ; le lendemain après-midi, Desvernine vient le voir sous le nom de Houdin et lui explique la nature de sa mission. Un fourgon de déménagement livre des caisses de transport scellées contenant des appareils d’optique et de photographie ainsi que les produits chimiques nécessaires à une chambre noire ; les hommes en tablier de cuir qui les montent à l’appartement appartiennent au service technique de la Sûreté. Quelques jours plus tard, je m’arrange pour venir moi-même inspecter les lieux.
C’est une belle journée d’avril et l’après-midi touche à sa fin, les arbres sont en fleurs, les oiseaux chantent dans le jardin du ministre, et il me semble que la Nature raille mes occupations. Je suis en civil, le bord de mon chapeau légèrement rabattu afin de dissimuler la partie supérieure de mon visage. L’ambassade d’Allemagne est à moins de deux cents mètres de notre porte d’entrée — il me suffit de prendre à gauche en sortant de la section puis de tourner à droite, et je me retrouve immédiatement dans l’étroite rue de Lille : je distingue l’hôtel de Beauharnais un peu plus loin sur la gauche, au numéro 78. Un haut mur le sépare de la route, mais les portes de bois massives sont grandes ouvertes sur une cour pavée où sont garées deux automobiles. Une imposante demeure de quatre étages ornée d’un portique égyptien se dresse au fond de la cour. Des marches recouvertes d’un tapis rouge mènent à l’entrée, et l’aigle impériale germanique pend au bout du mât qui coiffe le portique.
L’appartement que nous avons loué se trouve juste en face, au 101. J’y pénètre et me dirige vers l’escalier. Des voix masculines gutturales se font entendre derrière une porte close de l’appartement du rez-de-chaussée ; quelqu’un dit quelque chose sur un ton d’hilarité croissante, et tous éclatent soudain de rire. Ces mâles clameurs me poursuivent jusqu’au premier étage. Je frappe quatre coups et Ducasse entrouvre la porte, me reconnaît et l’ouvre en grand pour me laisser entrer.
À l’intérieur, l’appartement sent le renfermé. Les fenêtres sont toutes closes et les lampes électriques allumées. On entend encore les Allemands du dessous, mais les voix sont assourdies. Ducasse, en chaussettes, pose un doigt sur ses lèvres et me fait signe de le suivre au salon. Le tapis a été roulé contre le mur. Desvernine est couché sur le ventre à même le plancher, sans chaussures et la tête dans la cheminée. Je m’apprête à dire quelque chose, mais il lève la main pour m’intimer le silence. Soudain, il écarte la tête et se relève.
— Je crois qu’ils ont terminé, me chuchote-t-il. C’est sacrément frustrant, mon colonel ! Ils se tiennent tout près du foyer, et je peux presque entendre ce qu’ils disent, mais pas tout à fait. Vous voulez bien retirer vos chaussures ?
Je m’assois au bord du lit, me déchausse et regarde autour de moi, admirant avec quelle efficacité il a aménagé cette cache. Il y a trois paires de volets clos équipés de judas donnant sur l’ambassade. L’un est monopolisé par le tout dernier modèle d’appareil photographique monté sur un trépied, un Kodak modifié acheté dix-huit livres sterling à Londres avec une boîte de pellicules et un ensemble d’objectifs divers ; une lunette est plaquée contre une autre ouverture ; près de la troisième, il y a le bureau sur lequel Ducasse enregistre les heures d’entrée et de sortie des visiteurs de l’ambassade. On a punaisé au mur des portraits photographiques des personnes qui nous intéressent principalement, y compris Esterhazy, Schwartzkoppen, le vieux comte de Münster, ambassadeur d’Allemagne, et le commandant Panizzardi, attaché militaire italien.
Desvernine, qui regarde par le troisième judas, me fait signe de le rejoindre à la fenêtre et s’écarte pour me laisser observer. Quatre hommes en élégantes redingotes traversent la rue. Ils nous tournent le dos et s’éloignent de notre immeuble. Ils s’arrêtent devant les portes de l’ambassade, et deux d’entre eux serrent la main d’un troisième avant de pénétrer dans la cour. Des diplomates allemands, sans doute. Les deux qui restent sur le trottoir les regardent s’éloigner, puis se détournent afin de poursuivre leur conversation.
Ducasse, qui règle la lunette, annonce :
— À gauche, Georges, c’est Schwartzkoppen ; celui de droite, c’est l’Italien, Panizzardi.
— Prenez la lunette, mon colonel, me suggère Desvernine.
Vus à travers les lentilles, les deux hommes paraissent étonnamment proches — c’est presque comme si j’étais avec eux. Schwartzkoppen est mince, les traits fins, charmeur et habillé avec soin : c’est un dandy. Il rit en rejetant la tête en arrière, découvrant ainsi, sous sa très large moustache, une rangée de parfaites dents blanches. Panizzardi garde la main posée sur son épaule et lui raconte visiblement une histoire drôle. L’Italien est d’une beauté fort différente — il a le visage rond et encadré de boucles brunes ramenées en arrière pour dégager son grand front — mais ses traits expriment la même vivacité amusée. Un nouvel éclat de rire s’empare d’eux. La main de Panizzardi n’a pas quitté l’épaule de l’Allemand. Ils se regardent dans les yeux et semblent oublier tout ce qu’il y a autour d’eux.
— Mon Dieu ! m’exclamé-je, mais ils sont amoureux !
— Vous auriez dû les entendre la dernière fois, dans la chambre en dessous, commente Ducasse avec un sourire affecté.
— Sales pédés, grommelle Desvernine.
Je me demande si Mme de Weede connaît les prédilections de son amant — c’est possible, j’imagine : rien ne peut plus me surprendre.
Enfin, l’éclat de rire du trottoir d’en face se mue en sourires, le visage de Panizzardi esquisse une petite grimace, puis les deux hommes se penchent pour s’embrasser, d’abord un côté, puis l’autre. À ma gauche, l’appareil émet un déclic alors que Desvernine prend une photo. Puis il enroule la pellicule. Un simple passant n’y verrait sans doute que l’accolade cordiale de deux bons amis se saluant, mais l’impitoyable grossissement de la lunette révèle que les deux hommes se murmurent des mots à l’oreille. L’étreinte se rompt. Ils s’écartent l’un de l’autre. Panizzardi lève la main en signe d’adieu, tourne les talons et sort du champ de vision. Schwartzkoppen reste un instant immobile à le regarder, un demi-sourire flottant sur ses lèvres, puis se retourne lui aussi pour traverser la cour de l’ambassade. Tout en marchant, il fait voler les pans de sa redingote derrière lui en une sorte de parade de mâle et fourre les mains dans ses poches.
Je détache mon œil de la lunette et recule avec incrédulité. Les attachés militaires italien et allemand !
— Et vous dites qu’ils se retrouvent dans l’appartement d’en dessous ?
— On peut dire ça comme ça ! rétorque Desvernine, qui a recouvert l’appareil photo d’un drap noir pour en retirer le rouleau de pellicule exposée.
— Comment sont les photos ?
— Bonnes, du moment que les sujets ne bougent pas trop brusquement. La dernière sera floue, malheureusement.
— Où développez-vous les pellicules ?
— Nous avons une chambre noire dans la seconde chambre à coucher.
— La disposition de l’appartement d’en dessous est-elle la même qu’ici ?
— Oui, pour autant qu’on le sache, répond Ducasse.
— À quoi pensez-vous, mon colonel ? demande Desvernine.
— Je me disais que ce serait tellement mieux de pouvoir entendre ce qu’ils disent.
Je m’approche de la cheminée et fais courir ma main sur le trumeau au-dessus.
— Si la disposition des lieux est la même, alors le conduit de leur cheminée passe certainement contre le nôtre ?
— Effectivement, convient Desvernine.
— Alors pourquoi ne pas desceller quelques briques afin de faire descendre un tuyau acoustique ?
— Bon sang, Georges, quelle drôle d’idée ! commente Ducasse avec un rire nerveux.
— Vous désapprouvez ?
— Ils ne manqueront pas de le découvrir.
— Pourquoi ?
— Eh bien… commence-t-il, cherchant des arguments. Supposons qu’ils fassent du feu…
— Le temps se radoucit. Ils n’allumeront pas de feu avant cet automne.
— C’est envisageable, concède Desvernine, qui hoche lentement la tête, même si cela n’aura pas la même qualité que s’ils parlaient directement dans le tuyau.
— Peut-être pas. Mais ce serait un progrès par rapport à ce que nous captons maintenant.
— Mais comment comptez-vous installer un tuyau acoustique ? persiste Ducasse. Il faudrait pour le moins avoir accès à leur appartement. Ce serait contrevenir à la loi…
J’interroge Desvernine du regard. C’est lui, le policier.
— Ça pourrait se faire, conclut-il.
Bien qu’il me déplaise d’impliquer l’état-major, je me rends bien compte qu’il va me falloir l’aval de Gonse pour lancer une opération aussi risquée que celle-ci. Donc, le lendemain matin, je vais le voir à son cabinet avec un résumé de mon projet. Je suis assis en face de lui et le regarde lire avec son exaspérante minutie habituelle, allumant une nouvelle cigarette sur le mégot de la précédente sans même lever les yeux de sa lecture. Nulle part dans mon rapport je n’ai fait mention d’Esterhazy : pour le moment je préfère garder encore le Bienfaisant pour moi.
— Vous venez chercher mon approbation, dit Gonse en levant les yeux avec irritation une fois qu’il a terminé de lire, mais vous avez déjà loué et équipé l’appartement.
— Il fallait agir vite, pendant que l’appartement était encore disponible. C’était une opportunité à saisir.
Gonse émet un grognement.
— Et qu’est-ce que ça va nous rapporter, d’après vous ?
— Cela va nous aider à découvrir si Schwartzkoppen a d’autres agents à sa solde. Et cela pourrait nous permettre de trouver les preuves supplémentaires contre Dreyfus que le général de Boisdeffre a demandées.
— Je ne pense pas qu’il nous faille nous préoccuper davantage de Dreyfus.
Puis Gonse se replonge dans sa lecture. Son incapacité à trancher est légendaire. Combien de temps vais-je devoir rester là avant qu’il prenne une décision ? Son ton s’adoucit :
— Le risque en vaut-il la peine, mon cher Picquart ? C’est la question que je me pose. C’est tout de même une provocation de s’installer comme ça, sur le pas de leur porte. Ils vont nous faire un sacré scandale s’ils le découvrent.
— Au contraire : s’ils le découvrent, ils n’en souffleront pas un mot. Ils passeraient pour des imbéciles. Et puis Schwartzkoppen aurait trop peur que nous révélions sa pédérastie, ce que nous pourrions faire — vous savez qu’il encourrait une peine de cinq ans de prison, en Allemagne ? Ce serait une juste punition pour avoir employé Dreyfus.
— Seigneur, je ne pourrais certainement pas approuver une telle chose ! Schwartzkoppen est un gentilhomme. Ce serait contraire à toutes nos traditions.
J’ai anticipé ses objections, et je suis venu avec des arguments :
— Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez dit lorsque vous m’avez proposé ce poste, mon général ?
— Qu’est-ce que c’était ?
— Vous avez dit que l’espionnage était à présent la première ligne de la guerre contre l’ennemi. Avec ceci, ajouté-je en tapotant mon dossier, nous avons l’occasion de pousser cette première ligne au cœur du territoire allemand. Il me semble que ce type d’opération audacieuse est tout à fait dans la tradition de l’armée française.
— Bonté divine, Picquart, vous détestez vraiment les Allemands, non ?
— Je ne les déteste pas. C’est simplement qu’ils occupent les terres de ma famille.
Gonse se carre dans son fauteuil et m’étudie à travers la fumée de sa cigarette — son regard est pesant, calculateur, comme s’il réévaluait toutes ses suppositions précédentes —, et, pendant quelques instants, je me demande si je ne suis pas allé trop loin. Puis il lâche enfin :
— En fait, je me souviens très bien du moment où je vous ai nommé à ce poste, colonel. Votre hésitation à accepter m’inquiétait. Je craignais que vous ne fussiez trop scrupuleux pour ce genre de travail. Il semble que j’avais tort.
Il vise mon rapport, le signe et me le remet.
— Je ne vous empêche pas de le faire. Mais si les choses tournent mal, vous en porterez seul la responsabilité.
Nous décidons que, quitte à installer un tuyau acoustique, autant en mettre un second dans la chambre à coucher, où Schwartzkoppen et Panizzardi seront plus susceptibles d’évoquer les sujets les plus intimes. Desvernine se charge de faire entrer en douce le matériel nécessaire : les tuyaux, une scie, des pinces, un marteau et un burin, des sacs à gravats. Il n’est possible de travailler dans les conduits de cheminée que lorsque l’appartement du dessous est vide, la plupart du temps la nuit. Ducasse s’inquiète aussi du couple qui habite au-dessus, lequel lui a déjà posé des questions soupçonneuses concernant les bruits qu’ils perçoivent et ce qu’il fait toute la journée. L’ouvrage progresse donc avec une lenteur atroce : un coup de marteau sonore, puis une pause ; un nouveau coup de marteau, une autre pause. Desceller une simple brique peut prendre toute une nuit. Il y a aussi la menace constante de faire tomber des dépôts de suie dans les cheminées des Allemands. Sans parler du fait que tout cela est salissant. La tension s’accroît. Desvernine me signale que Ducasse commence à boire plus que de raison : encore un autre risque du métier d’espion.
Subsiste également le problème de l’accès à l’appartement des Allemands. Desvernine suggère d’y entrer par effraction. Il vient me voir à mon bureau avec un petit étui de cuir qu’il ouvre sur ma table de travail. Il contient un ensemble de crochets à serrures en acier, fabriqués pour la Sûreté par un maître serrurier. On dirait des scalpels de chirurgien. Desvernine m’en explique le fonctionnement : crochet à lame double pour les divers types de serrures — à garnitures, à goupilles, à gorges, ou à pompe ; racleurs pour venir à bout des goupilles coincées… Leur simple vue et la pensée qu’un de nos agents pourrait se faire prendre en train de pénétrer par effraction dans une propriété louée par les Allemands me rendent malade.
— Mais c’est très simple, mon colonel, insiste-t-il. Regardez. Indiquez-moi n’importe quelle serrure fermée à clef dans cette pièce.
— Très bien.
Je lui désigne le tiroir supérieur droit de mon bureau.
Desvernine s’agenouille, inspecte la serrure et choisit deux instruments.
— Il vous en faut deux, vous voyez. Vous insérez votre tendeur pour appliquer une force de rotation au cylindre, comme ceci… puis vous insérez le crochet et vous cherchez à tâtons à soulever la première goupille pour permettre au cylindre de tourner… poursuit-il avec une grimace de concentration. Ensuite, vous faites de même avec les autres goupilles… Et… C’est fait ! s’exclame-t-il avec un sourire en ouvrant le tiroir.
— Laissez-moi ça. Je vais y réfléchir.
Après son départ, j’enferme les outils dans mon bureau et les sors de temps en temps pour les examiner. Je décide que non, c’est trop risqué, trop illicite. Je conçois donc un autre plan, un qui a le mérite d’être parfaitement légal. Je le soumets à Desvernine un ou deux jours plus tard.
— Tout ce dont nous avons besoin, c’est d’un accès à leurs cheminées, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Et c’est pile la période de l’année où l’on n’a plus besoin de faire du feu et où l’on fait ramoner les cheminées, non ?
— Si.
— Pourquoi alors ne pas déguiser simplement deux de nos hommes en ramoneurs et les envoyer proposer de nettoyer les conduits de cheminée des Allemands ?
À la mi-mai, Desvernine passe me voir à mon cabinet en arborant un rare sourire. Un ami de son beau-frère connaissait un ramoneur, un patriote, qui se trouvait avoir fait partie du même régiment de dragons que Desvernine à l’époque où ce dernier était sergent. C’était un honneur pour cet homme, dont le père a été tué en 70, de faire quelque chose pour la République, et il ne poserait aucune question. Le jour même, à midi, raconte Desvernine, pendant que les Allemands prenaient l’apéritif avant de se mettre à table, il frappa à la porte de l’appartement du rez-de-chaussée, s’annonça comme étant le ramoneur et fut introduit sans qu’on lui pose de question. Sous le nez même de ces Prussiens guindés, il fit des allées et venues entre le rez-de-chaussée et le premier étage et installa les tuyaux tout en ramonant les conduits. Puis il les fixa bien en place. Quand ce fut terminé, il laissa sa carte aux Allemands, et l’un d’eux le gratifia même d’un pourboire.
— Et cela vous permet-il d’entendre ? veux-je savoir.
— Tout à fait, surtout si celui qui parle se tient assis ou debout près de la cheminée. Bon, mettons que l’on peut saisir le sens d’une conversation.
— Bon travail. Bravo.
— Il y a encore autre chose, mon colonel.
Desvernine tire de sa poche une enveloppe et une loupe. L’enveloppe contient une photo de dix centimètres sur treize. Je la porte à la fenêtre pour l’étudier à la lumière.
— Elle a été prise hier après-midi, juste après trois heures, précise Desvernine.
Sans la loupe, la silhouette de l’homme qui quitte l’ambassade est difficile à distinguer et, même avec le grossissement, il faut vraiment se concentrer : la vitesse de son mouvement a rendu l’image légèrement floue ; l’ombre projetée derrière lui par le soleil de mai est plus nette. Cependant, un examen prolongé ne laisse que peu de doute : les yeux ronds bien reconnaissables et l’extravagante moustache en cornes de bélier trahissent à leur tour le traître : c’est bien Esterhazy.
Le vendredi de cette semaine, Bachir, tout soufflant et grinçant, monte me porter à mon bureau un télégramme personnel qui m’est adressé aux bons soins du ministère. Le message a mis un moment à me parvenir, et avant même de l’avoir entre les mains, j’ai la prémonition qu’il s’agit de ma mère, ce qui ne peut pas être une bonne nouvelle. Dans un coin reculé de notre esprit, dès l’instant où nous prenons conscience de notre condition de mortel, n’attendons-nous pas secrètement la mort de nos parents ? Ou bien cet état d’angoisse permanente est-il spécifique à ceux que le malheur a déjà frappés une fois dans l’enfance ? Quoi qu’il en soit, le télégramme est bien d’Anna, ma sœur, et m’annonce que ma mère est tombée et s’est brisé la hanche. Les médecins ont dû l’anesthésier pour réduire la fracture, afin de lui épargner détresse et douleur. « Elle est affolée et hystérique. Si possible, viens tout de suite. »
Je sors dans le couloir et vais prévenir Henry. Il m’offre sa sympathie amicale.
— Je sais exactement ce que vous ressentez, mon colonel. Ne vous inquiétez pas. Je ferai en sorte que tout se passe bien au bureau pendant votre absence.
Sa sympathie est de toute évidence sincère, et j’éprouve un subit accès d’affection pour cette brute épaisse. Je lui dis que je lui ferai savoir le temps que durera mon absence. Il me souhaite bonne chance.
Lorsque j’arrive à l’hôpital de Versailles, l’opération est terminée. Anna est assise avec son mari, Jules Gay, au chevet de maman. Ils ont tous deux dix bonnes années de plus que moi et forment une famille responsable et unie, avec deux enfants adultes et deux autres encore adolescents. Jules, professeur dans un lycée parisien, est un Lyonnais rougeaud et tonitruant, conservateur et catholique très pieux que, selon toute logique, je devrais détester, mais que, par une étrange alchimie, j’aime depuis plus d’un quart de siècle. Ils se lèvent pour m’accueillir, et je lis sur leur visage que les nouvelles ne sont pas bonnes.
— Comment est-elle ?
Pour toute réponse, Anna s’écarte afin que je voie le lit. Ma mère a rapetissé, toute grise et minuscule. Son visage est tourné de l’autre côté. La partie inférieure de son corps est encastrée dans un plâtre qui donne l’impression étrange d’être plus grand et plus matériel qu’elle. On dirait un oisillon malade, à moitié sorti de sa coquille.
— Quand se réveillera-t-elle de l’anesthésie ?
— Elle est réveillée, Georges.
— Comment ?
Je ne comprends pas tout de suite. Je glisse doucement la main sous sa joue et tourne son visage vers moi.
— Maman ?
Elle a effectivement les yeux ouverts, mais ils sont vides et larmoyants ; ils plongent dans les miens sans le moindre signe de reconnaissance. Il n’est pas rare, m’explique le médecin, que des patients dans son état se réveillent d’une anesthésie en ayant abandonné une part d’eux-mêmes à ce sommeil artificiel. Je ne peux m’empêcher de crier :
— Pourquoi ne pas nous avoir prévenus ?
Mais Anna me fait taire : quel choix avions-nous ?
Le lendemain, nous ramenons notre mère à la maison. Dimanche matin, les cloches de Saint-Louis sonnent la messe, mais, si elle les entend, elle ne sait plus ce que cela signifie. Elle semble même avoir oublié comment manger.
Nous engageons une infirmière pour s’occuper d’elle durant la journée et, à partir de ce moment, je quitte le bureau de bonne heure pour me rendre à Versailles, où je dors dans la chambre d’amis. Je ne suis pas seul à veiller, bien sûr. Anna et Jules font le trajet depuis Paris presque chaque jour. Mon cousin Edmond Gast et sa femme, Jeanne, viennent en voiture de Ville-d’Avray. Et, un soir que je rentre plus tard qu’à l’accoutumée, je trouve Pauline assise près du lit, en train de lire à voix haute un roman à son auditoire inerte. Elle pose le livre et se lève pour m’embrasser. Je m’accroche à elle et lui glisse :
— Cette fois, je ne crois pas que je te laisserai repartir.
— Georges, chuchote-t-elle d’un air guindé. Ta mère…
Nous baissons les yeux vers elle. Elle repose sur le dos, les yeux clos. Les traits de son visage sont détendus, son expression est impassible, presque royale dans son indifférence ; je songe qu’elle est à présent au-delà des conventions, de toute cette moralité étriquée et stupide…
— Elle ne peut pas nous voir, répliqué-je, et si elle le pouvait, elle serait enchantée. Tu sais qu’elle n’a jamais compris pourquoi nous ne nous sommes pas mariés…
— Elle n’est pas la seule…
Le ton est ironique. Elle ne m’a jamais fait de reproche. Nous avons grandi ensemble, en Alsace. Nous avons survécu ensemble au siège. Nous nous sommes raccrochés l’un à l’autre alors que nous étions en exil, quand il ne nous restait plus rien d’autre. J’ai été son premier amant. J’aurais dû lui demander sa main avant de partir rejoindre mon régiment en Algérie. Mais j’ai toujours cru que nous avions tout le temps. En fait, quand j’ai terminé mon service à l’étranger et suis rentré d’Indochine, elle avait fait une croix sur moi, avait déjà donné naissance à une fille et en attendait une seconde. Cela ne m’a pas trop dérangé, d’autant moins que nous n’avons pas tardé à reprendre notre liaison là où nous l’avions laissée. « Nous avons mieux qu’un avenir ensemble, lui ai-je maintes fois répété. Nous avons une histoire. » Je ne suis plus aussi sûr d’y croire.
— Te rends-tu compte, dis-je en lui prenant la main, que nous sommes ensemble, d’une façon ou d’une autre, depuis plus de vingt ans ? C’est pratiquement comme un mariage.
— Oh, Georges, réplique-t-elle avec lassitude. Je t’assure que cela n’a rien à voir avec un mariage.
La porte d’entrée s’ouvre, nous entendons la voix de ma sœur, et Pauline retire aussitôt sa main.
Ma mère a survécu ainsi pendant un mois. C’est étonnant de voir combien de temps le corps peut tenir sans la moindre nourriture. Il m’arrive, dans les cahots du train bondé qui m’emmène et me ramène de Versailles, de repenser à la remarque d’Henry : Il n’y a pas beaucoup de façons douces de quitter cette vie… Il me semble pourtant que la voie suivie par ma mère est une descente paisible et tranquille vers l’oubli.
Henry se montre plein de sollicitude. Un jour, il me demande si je pourrais avoir un moment pour descendre dans la salle d’attente afin de rencontrer son épouse, qui a quelque chose pour moi. Je n’ai jamais imaginé à quel genre d’épouse Henry pouvait être marié ; je suppose qu’elle doit être une sorte de version féminine de lui-même — corpulente, rougeaude, tonitruante, vulgaire. Au lieu de cela, je découvre une jeune femme grande et mince d’à peine la moitié de son âge, aux épais cheveux bruns, au teint pâle et aux yeux bruns pétillants. Il me la présente comme étant Berthe. Elle a le même accent de la Marne que lui. D’une main, elle me présente un bouquet de fleurs qu’elle m’a rapporté pour ma mère ; de l’autre, elle tient un petit garçon de deux ou trois ans, en costume marin. Cela paraît étrange de voir un enfant dans cette bâtisse obscure.
— Voici mon fils, Joseph, me présente Henry.
— Bonjour, Joseph, dis-je.
Alors je prends le petit garçon pour le faire tourner dans les airs sous le regard attendri de ses parents (nous, les célibataires, apprenons à y faire avec les enfants). Puis je le repose et remercie Mme Henry pour les fleurs. Elle baisse les yeux d’un air charmeur. Tout en remontant dans mon cabinet, je me dis qu’Henry est un personnage peut-être plus complexe que je ne l’avais estimé. Qu’il soit fier de sa jeune et jolie épouse est parfaitement compréhensible et je vois bien pourquoi il a envie de la montrer ; mais je perçois de l’ambition chez Mme Henry, et je me demande quel effet cela a sur lui.
Ma mère reçoit les derniers sacrements l’après-midi du 12 juin 1896. C’est une journée estivale dehors, remplie des bruits de la rue. La lumière du soleil, ardente derrière les rideaux tirés, cogne contre le verre des fenêtres comme si elle voulait entrer. Je regarde le prêtre oindre les oreilles, les yeux, les narines, les lèvres, les mains et les pieds de ma mère tout en entonnant ses incantations en latin. Sa poignée de main, au moment de partir, est moite et repoussante. Maman meurt cette nuit même dans mes bras, et lorsque je l’embrasse pour lui dire adieu, je sens les résidus de ces huiles.
Il y a longtemps que nous nous y attendons, et tout a été préparé ; les dispositions sont prises ; le choc est cependant aussi grand que si elle venait de tomber raide morte sans prévenir. Après la messe de requiem à Saint-Louis et l’enterrement dans un coin du cimetière, nous retournons à son appartement pour la collation. C’est très pesant. Il fait trop chaud ; les petites pièces sont bondées et chargées de tension. Ma belle-sœur, Hélène, veuve de mon frère Paul, a débarqué ; je ne sais pas pourquoi, mais elle m’a toujours détesté, et nous faisons notre possible pour nous éviter — ce qui n’est pas facile dans un espace aussi réduit —, de sorte qu’à la fin je me retrouve dans la chambre de ma mère, devant son matelas nu, à parler avec, ironie du sort, le mari de Pauline.
Monnier est plutôt un brave type, dévoué, à sa façon, à sa femme et à ses filles. Si c’était une brute, nous aurions moins de peine à le tromper. Mais il est simplement ennuyeux. D’un point de vue professionnel, son rôle au sein du ministère des Affaires étrangères se limite, pour autant que je puisse en juger, à être le vieux bureaucrate chargé de démonter les brillantes idées de ses collègues plus jeunes. En société, il a cette manie des raseurs de vous demander votre opinion sur un point précis — en l’occurrence, il veut avoir mon avis sur la visite imminente du tsar de Russie — puis de vous écouter avec une impatience à peine dissimulée avant de vous interrompre pour vous servir son propre monologue préparé à l’avance. Il se trouve qu’il a été nommé à la commission franco-russe chargée d’organiser le séjour du tsar et, apparemment, le train officiel de Son Altesse Impériale pèse, avec ses quatre cent cinquante tonnes, deux cents tonnes de plus que ce que nos voies ferrées peuvent supporter, et il a dû se montrer très ferme sur cette question avec l’ambassadeur…
Je vois par-dessus son épaule Pauline parler avec Louis Leblois. Nos regards se croisent. Monnier jette un coup d’œil derrière lui, irrité de ne pas avoir toute mon attention, puis reprend son discours.
— Comme je le disais, ce n’est pas tant la question du protocole que celle de la politesse la plus élémentaire…
Je m’efforce de me concentrer sur ses platitudes diplomatiques ; cela semble le moins que je puisse faire.
Pendant ce temps, l’Opération Bienfaisant continue de tourner telle une machine autonome, engrangeant des renseignements — presque tous inutilisables : des piles de photos floues, des listes de visiteurs ayant eu accès à la rue de Lille (homme non identifié, bonne cinquantaine, légère claudication, ex-militaire ?) et des transcriptions fragmentaires de conversations (je l’ai vu en manœuvre à Karlsruhe, et il m’a proposé [inintelligible] mais je lui ai dit que nous avions déjà [inintelligible] de notre source à Paris). Nous sommes en juillet, et j’ai dépensé plusieurs milliers de francs des fonds secrets que m’a confiés Sandherr, risqué l’incident diplomatique grave, dissimulé l’identité d’un traître potentiel à mes supérieurs, et je n’ai rien de plus tangible à présenter pour étayer mes soupçons que la photo d’Esterhazy sortant de l’ambassade.
Puis, de façon complètement inattendue, tout cela change, ainsi que toute ma vie, ma carrière et tout le reste avec.
C’est un soir d’été brûlant. Pour une fois, je ne suis pas à Paris : j’accompagne le général de Boisdeffre pour une visite d’état-major en Bourgogne. Nos éclaireurs nous ont trouvé un bon restaurant près d’un canal à Venarey-les-Laumes, et nous dînons en terrasse, au son des crapauds et des cigales, enveloppés dans le parfum de citronnelle des bougies allumées pour chasser les moustiques. Je suis assis à quelques places de Boisdeffre, à côté de son officier d’ordonnance, le commandant Gabriel Pauffin de Saint-Morel. Des papillons de nuit traversent sans cesse le halo des lanternes ; les étoiles commencent tout juste à apparaître à l’est, au-dessus des coteaux couverts de vignes. Que pourrait-il y avoir de plus agréable ? Pauffin est un aristocrate au physique avantageux et à l’esprit vaguement limité, qui a, à une ou deux semaines près, le même âge que moi et que je connais depuis l’époque où nous étions cadets à Saint-Cyr. Son profil, à la lueur des bougies, apparaît empourpré par l’effet combiné du vin et de la chaleur, et il est occupé à verser quelques cuillerées d’un époisses de Bourgogne onctueux et relevé dans son assiette, quand il lâche à brûle-pourpoint :
— Oh, au fait, pardon, Picquart, j’avais complètement oublié : le chef veut que vous parliez avec le colonel Foucault dès que nous serons rentrés à Paris.
— Oui, bien sûr, je le ferai. Vous savez à quel sujet ?
Foucault est notre attaché militaire à Berlin.
Toujours concentré sur son fromage, sans baisser la voix ni même se tourner vers moi, Pauffin répond :
— Oh, je crois qu’il a découvert quelque chose à Berlin comme quoi les Allemands auraient un autre espion dans l’armée. Il a envoyé une lettre au chef à ce sujet.
— Quoi ?
Je pose mon verre avec assez de vigueur pour renverser un peu de vin sur la table et insiste :
— Bon Dieu, c’était quand exactement ?
Le ton de ma voix le pousse à jeter un coup d’œil vers moi.
— Il y a quelques jours. Désolé, Georges, ça m’était complètement sorti de la tête.
Il n’y a rien que je puisse faire ce soir-là, mais, le lendemain matin au petit déjeuner, je vais trouver Boisdeffre au château où nous sommes descendus et lui demande l’autorisation de retourner sur-le-champ à Paris afin de m’entretenir avec le colonel Foucault.
Boisdeffre essuie un fragment d’œuf sur sa moustache avec un coin de sa serviette.
— Pourquoi une telle urgence ? Vous pensez que ce pourrait être une piste sérieuse ?
— C’est possible. Je voudrais vérifier.
Boisdeffre paraît surpris par mon empressement à partir, et même légèrement offensé : une invitation à l’accompagner lors d’une de ses tranquilles tournées d’inspection dans nos plus belles régions gastronomiques est considérée comme une marque de faveur.
— Tenez-moi informé.
Dès le début d’après-midi, je suis de retour au ministère de la Guerre et j’écoute le rapport de Foucault dans son cabinet. Notre attaché militaire à Berlin est un professionnel compétent et direct, aguerri par des années passées à côtoyer menteurs et fabulateurs. Son épaisse chevelure gris fer coupée très court lui fait comme un casque. Il commence :
— Je me demandais quand le général de Boisdeffre se déciderait à réagir à ma lettre.
Il prend avec lassitude une chemise dans son tiroir et l’ouvre.
— Vous vous rappelez notre agent au Tiergarten, Richard Cuers ?
Le Tiergarten est le quartier de Berlin qui abrite les locaux des services de renseignements allemands.
— Oui, bien sûr. Il espionnait pour le compte des Allemands, et nous l’avons retourné. Sandherr m’a parlé de lui quand j’ai pris mes fonctions.
— Eh bien, il a été révoqué.
— Quel dommage. Quand est-ce arrivé ?
— Il y a trois semaines. Vous l’avez déjà rencontré ?
Je fais non de la tête.
— C’est, dans le meilleur des cas, un garçon assez nerveux, mais, quand il est venu me dire ce qui arrivait, il était vraiment dans un état épouvantable. Il a peur que l’état-major général allemand ne vienne l’arrêter pour trahison. Il pense que son ami Lajoux, de Bruxelles, l’a livré pour de l’argent, ce qui pourrait bien être vrai. Quoi qu’il en soit, il veut s’assurer que nous le protégerons. Sinon, il dit qu’il n’aura d’autre choix que d’aller voir Hauptmann Dame — c’est son chef de section — pour tout lui raconter.
— Il sait beaucoup de choses ?
— Un peu.
— Alors il essaie de nous faire chanter ?
— Je ne crois pas. Pas vraiment. Il a juste besoin d’être rassuré.
— Eh bien, on n’a qu’à le faire. Ça ne coûte pas un sou de rassurer quelqu’un — on peut le rassurer autant qu’il veut. Dites-lui qu’il peut être certain qu’il n’y aura pas de fuite sur lui de notre côté.
— Je lui ai dit qu’il n’avait pas à s’inquiéter. Mais c’est plus compliqué que ça.
Foucault soupire et se frotte le front ; je m’aperçois qu’il est sur les nerfs.
— Il veut qu’on le lui dise en face — il veut causer personnellement avec un envoyé de l’état-major.
— Mais ce serait un risque superflu pour lui et pour nous. Et s’il était suivi ?
— C’est exactement ce que j’ai fait remarquer. Mais il a beaucoup insisté. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il y avait autre chose que ce qu’il voulait bien me dire. Je suis donc allé chercher une bouteille d’absinthe — il aime l’absinthe parce qu’il dit que ça lui rappelle une Française dont il a été amoureux autrefois — et j’ai peu à peu réussi à lui faire raconter toute l’histoire.
— C’est-à-dire ?
— Il a peur et veut rencontrer quelqu’un de la section parce qu’il assure que les Allemands ont un espion au sein de l’armée française.
Et voilà. Je m’efforce d’afficher une certaine nonchalance.
— Cet espion aurait-il un nom ?
— Non. Tout ce que Cuers a pu faire, c’est de nous donner des détails qu’il a pu rassembler ici et là, dit Foucault en consultant son dossier. Ledit agent doit être officier, chef d’un bataillon d’infanterie. Il a entre quarante et cinquante ans. Il transmet des informations à Schwartzkoppen depuis deux à trois ans, principalement sur des questions d’artillerie, et la plupart de ses renseignements sont de peu de valeur — il a par exemple récemment transmis des détails concernant des cours de l’École de tir au camp de Châlons. Le renseignement est remonté jusqu’à von Schlieffen[2] lui-même, à qui cela ne plaît visiblement pas beaucoup — il pense que la source pourrait être un mystificateur, ou un agent provocateur — et qui demande à Schwartzkoppen de rompre toute relation avec cet individu. J’ai déjà indiqué tout cela dans ma lettre au général de Boisdeffre, poursuit-il. Cela vous évoque-t-il quelque chose ?
Je feins de réfléchir.
— Pas pour le moment, mens-je, alors qu’en fait j’ai peine à me retenir de bondir de ma chaise. C’est tout ce qu’il y a ?
Foucault se met à rire.
— Quoi, vous voulez savoir s’il y a eu une autre bouteille ?
Il ferme la chemise et la range dans le tiroir.
— En fait, oui, il y en a eu une autre. Et j’ai fini par devoir le nettoyer un peu et le mettre au lit. Vous voyez ce que je suis prêt à endurer pour mon pays !
— Je vous ferai décerner une médaille, dis-je en me joignant à son rire.
Le sourire de Foucault s’efface.
— En vérité, colonel Picquart, notre ami Cuers est un névrosé et, comme la plupart des névrosés, il a tendance à la fabulation. Alors, soyons clairs : quand je vous transmets ce qu’il me dit, je ne le cautionne pas, vous comprenez ? Il y a des agents dont je me porte garant : Cuers n’en fait pas partie. C’est pourquoi je n’ai pas consigné par écrit le reste de son récit.
— Je vous entends parfaitement, dis-je en me demandant ce qui va suivre. Je considérerai tout ce que vous me confierez avec le scepticisme approprié.
— Bien.
Foucault marque alors un moment de silence. Il fronce les sourcils en regardant son bureau, puis lève vers moi un regard calme et direct — un regard de soldat à soldat.
— Alors voilà : Cuers prétend que les services de renseignements allemands prennent très mal toute cette affaire Dreyfus.
— Vous voulez dire, le fait que nous l’ayons démasqué ?
— Non. Le fait qu’ils n’ont jamais entendu parler de lui — ou c’est du moins ce qu’il assure.
Je soutiens le regard du colonel. Ses yeux sombres ne se dérobent pas. J’avance prudemment :
— Sans doute essaient-ils encore de le couvrir.
— Pardon ? Même en privé ? réplique Foucault, qui cille et secoue la tête. Non. Je veux bien que ce soit le genre de chose que l’on doive continuer de nier en public — c’est le jeu diplomatique. Mais pourquoi continuer de nier entre soi, derrière des portes closes, année après année ?
— Peut-être que personne à Berlin ne veut admettre avoir employé Dreyfus, vu la façon dont ça s’est terminé ?
— Mais nous savons tous les deux que ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent, n’est-ce pas ? D’après Cuers, le Kaiser a demandé personnellement la vérité à Schlieffen : « L’armée impériale a-t-elle, à un moment ou à un autre, travaillé avec ce Juif, oui ou non ? » Schlieffen a à son tour posé la question à Dame, qui a juré ne rien savoir d’un quelconque espion juif. Sur ordre de Schlieffen, Dame a rappelé Schwartzkoppen à Berlin pour l’interroger — Cuers l’a vu lui-même au Tiergarten —, et Schwartzkoppen a été très clair : la première fois qu’il a entendu parler de Dreyfus, c’est quand il a ouvert son journal après l’arrestation de l’espion. Cuers m’a dit que, depuis, Dame avait mené une enquête discrète auprès de tous les services de renseignements européens amis de l’Allemagne pour savoir si l’un d’eux avait travaillé avec Dreyfus. Cette fois encore : rien.
— Et ils en sont fâchés ?
— Oui, bien sûr — vous savez combien nos voisins prussiens bornés sont susceptibles à l’idée de passer pour des imbéciles. Ils s’imaginent que toute cette affaire est un coup monté manigancé par les Français pour donner une mauvaise image d’eux aux yeux du reste du monde.
— Mais c’est absurde !
— Évidemment. Mais c’est ce qu’ils croient — ou c’est du moins ce qu’assure Cuers.
Sans m’en rendre compte, j’ai agrippé les bras de mon fauteuil comme si je me trouvais chez le dentiste. Je m’efforce alors de me détendre. Je croise les jambes, rajuste le pli de mon pantalon et affecte un calme que je ne ressens pas, et qui, j’en suis certain, ne trompe pas Foucault — passé maître dans l’art de reconnaître la dissimulation — un instant.
— Il me semble, dis-je après une longue pause, que nous devrions procéder pas à pas dans cette affaire, et que la première étape devrait être de suivre la suggestion de Cuers et de le rencontrer pour qu’il nous fasse un compte rendu complet.
— Je suis d’accord.
— D’ici là, nous ne devons parler de cela à personne.
— Je suis encore plus d’accord.
— Quand pouvez-vous retourner à Berlin ?
— Demain matin.
— Pourrais-je vous suggérer de prendre contact avec Cuers pour l’informer que nous désirons lui parler le plus tôt possible ?
— Je m’en charge à l’instant où je rentre.
— La question est : où pouvons-nous le rencontrer. Ça ne peut pas raisonnablement se passer en territoire allemand.
— Surtout pas — bien trop risqué, convient Foucault, qui réfléchit une seconde. Pourquoi pas la Suisse ?
— Ce serait plus sûr. Bâle, peut-être ? C’est plein de touristes à cette période de l’année. Il pourrait prétendre y aller pour faire de la randonnée. Nous le retrouverions là-bas.
— Je lui soumets votre proposition et vous donne sa réponse. Vous réglerez ses frais ? Je m’excuse de mettre cela sur le tapis, mais je sais que ce sera la première question qu’il posera.
— Ah, fais-je avec un sourire, les gens avec qui nous travaillons ! Oui, bien sûr, ce sera à notre charge.
Je me lève et salue. Foucault fait de même. Puis nous échangeons une poignée de main. Aucun autre mot n’est prononcé ; c’est inutile — nous comprenons tous les deux quelle bombe ce dont nous venons de discuter pourrait avoir amorcée.
J’ai donc découvert un espion, enfin. Là-dessus, il ne subsiste plus le moindre doute. Le commandant Charles Ferdinand Walsin Esterhazy — « Comte Esterhazy », comme il aime à se présenter — arpente les rues de Rouen et de Paris, joue, boit du champagne dans des cabarets, baise la plupart des nuits avec Marguerite Quatre-Doigts dans un appartement proche de Montmartre et finance sa vie de stupre en cherchant avec la dignité d’un colporteur des rues à vendre les secrets de son pays à une puissance étrangère.
Oui, Esterhazy est un cas assez simple : sa culpabilité n’est plus à démontrer, sinon juridiquement, du moins dans les faits.
Mais Dreyfus ? Mon Dieu, voilà une bien plus grande interrogation — voire même un cauchemar —, et, alors que je sors du ministère pour regagner la section de statistique, mes pensées s’affolent devant les implications possibles, et je dois de nouveau faire un effort pour me calmer. Je me donne des ordres à moi-même : procède étape par étape, Picquart ! Aborde la question sans passion, Picquart ! Évite de sauter aux conclusions ! Ne te confie à personne tant qu’il n’y a pas de preuve tangible !
Néanmoins, lorsque j’arrive à la porte de la section, je lance un regard mélancolique dans la rue de l’Université, vers l’appartement de Louis Leblois — que ne donnerais-je pour avoir une chance de discuter de tout cela avec lui…
Une fois dans mon bureau, je trouve un message de Desvernine qui me demande s’il peut me voir le soir même : même heure, même endroit. Du fait de mes pérégrinations avec Boisdeffre, il y a dix jours que je ne l’ai pas vu et, le temps que j’arrive au café de la gare Saint-Lazare, avec un quart d’heure de retard, il est déjà installé, m’attend avec un bock pour moi et, fait sans précédent, un pour lui.
— C’est une première, dis-je, tandis que nous trinquons. Avons-nous quelque chose à célébrer ?
— Peut-être.
Desvernine essuie la mousse de ses moustaches et prend dans la poche intérieure de sa veste une photographie qu’il pose, face cachée, sur la table avant de la faire glisser vers moi. Je la saisis et la retourne. Pas besoin de loupe, cette fois. C’est aussi net qu’un portrait en studio. Esterhazy est en chapeau melon gris et sort des grilles de l’ambassade allemande. Je devine même un demi-sourire sur ses lèvres. Il a dû s’arrêter pour profiter de la chaleur du soleil.
— Il est donc revenu, constaté-je. Voilà qui est significatif.
— Non, mon colonel, ce qui est significatif, c’est ce qu’il a dans la main.
J’examine de nouveau l’image.
— Il n’a rien dans sa main.
Desvernine me glisse une autre photo retournée et se carre en arrière pour déguster sa bière tout en observant ma réaction. Cette seconde photo montre une silhouette de trois quarts que le mouvement rend un peu floue et qui pénètre dans la cour de l’ambassade. L’homme tient quelque chose de blanc dans sa main droite : une enveloppe peut-être, ou un petit paquet. Je place les photos côte à côte. C’est le melon gris qui le trahit ; le melon, la taille et la corpulence.
— Combien de temps entre les deux ?
— Douze minutes.
— Il est négligent.
— Négligent ? Il est impudent, voilà ce qu’il est. Vous devez vous méfier de celui-là, mon colonel. J’ai déjà croisé ce genre de type, ajoute-t-il en tapotant la photo d’un pouce graisseux. Il est capable de tout.
Deux soirs plus tard, je reçois un télégramme chiffré du colonel Foucault à Berlin. Cuers est d’accord pour rencontrer nos représentants à Bâle le jeudi 6 août.
Ma première réaction est de vouloir y aller moi-même. Je vais même jusqu’à consulter les horaires des trains. Mais alors je m’interromps pour soupeser les risques. Bâle est à cheval sur la frontière allemande : j’y suis déjà passé deux fois en me rendant au festival Wagner de Bayreuth. La population y est germanophone, l’architecture gothique, avec des maisons à colombages et à volets : on se croirait exactement dans une ville du Reich, et je serais entouré de visages inamicaux. Je dois en outre supposer que, après une année d’exercice, il y a une chance pour que Berlin ait découvert que je suis le successeur de Sandherr. Je ne crains pas pour ma sécurité personnelle, mais je ne peux me permettre de suivre mes envies : il y a trop en jeu. Si je me fais repérer, les conséquences pour le rendez-vous seraient désastreuses.
Donc, le lundi matin 3 août, soit trois jours avant la date prévue, j’invite le commandant Henry et le capitaine Lauth à se présenter dans mon cabinet. Ils arrivent ensemble, comme d’habitude. Je prends place à la tête de la table de conférence, Henry à ma gauche et Lauth à ma droite. J’ai le dossier Bienfaisant posé devant moi. Henry le regarde avec méfiance.
J’ouvre le dossier et me lance :
— Messieurs, je crois que le moment est venu de vous révéler les détails d’une opération mise en œuvre depuis plusieurs mois et qui commence maintenant à porter ses fruits.
Je leur explique chaque étape de l’opération, en débutant par un récapitulatif de ce qu’ils savent déjà. Je montre le petit bleu adressé à Esterhazy et le brouillon de lettre où Schwartzkoppen se plaint de ce que « la maison R » ne lui en donne pas pour son argent. Je leur rappelle ma visite à Rouen et ma conversation avec mon ami, le commandant Curé.
— Après cela, dis-je, j’ai pris la décision d’ordonner une enquête approfondie.
Je leur lis le rapport de Desvernine sur Esterhazy : ses dettes, son addiction au jeu, sa maîtresse à quatre doigts et le reste. Ils écoutent dans un silence de plus en plus tendu. Lorsque je leur décris comment nous avons loué l’appartement en face de l’ambassade allemande, je remarque le regard de surprise qu’ils échangent. Puis, avec un grand geste de prestidigitateur, je produis les photographies des deux visites d’Esterhazy.
Henry chausse ses lunettes et examine un moment les images.
— Le général Gonse est-il au courant ?
— Il sait pour l’opération de surveillance, oui.
— Mais pas précisément pour ce qui concerne Esterhazy ?
— Pas encore. Je voulais attendre d’avoir assez de preuves pour l’incriminer.
— Je comprends.
Henry transmet les photos à Lauth et retire ses lunettes. Il en suçote l’une des branches, à la manière d’un érudit qui évaluerait le travail d’un collègue.
— C’est très intéressant, mon colonel, même si, bien sûr, nous sommes encore loin du compte. Inutile de dire qu’il y a effectivement de fortes présomptions. Mais si vous présentez tout ceci à Esterhazy, il vous dira simplement qu’il s’est rendu à l’ambassade pour déposer un formulaire de demande de visa. Et nous ne pourrons pas démontrer le contraire.
— J’en conviens. Mais il y a eu du nouveau au cours de ces derniers jours, et c’est pourquoi je veux passer à la vitesse supérieure.
Je marque une pause. Nous arrivons au moment décisif. Les quelques mots que je m’apprête à prononcer vont tout changer. Henry fait tinter son verre contre ses dents ; il attend.
— Nous avons un informateur à l’intérieur des services secrets allemands. Il prétend que ceux-ci emploient un agent en France depuis plusieurs années. Cet agent a le grade de commandant. Il a entre quarante et cinquante ans. Il a participé à l’exercice d’artillerie de Châlons.
— Il ne peut s’agir que d’Esterhazy ! s’exclame Lauth.
— Je ne crois pas qu’il puisse y avoir de doute. Notre source propose de nous rencontrer jeudi, à Bâle, pour nous dire tout ce qu’il sait.
Henry émet un sifflement de surprise et, pour la première fois, je crois déceler une lueur de ce qui pourrait être du respect dans son regard. Cela me donne envie d’aller plus loin, et de tout leur confier (Et vous savez quoi ? Il assure aussi que Dreyfus n’a jamais été un espion à la solde des Allemands !), mais je ne veux pas précipiter les choses. Une étape à la fois, Picquart !
— Qui est cette source ? demande Henry.
— Richard Cuers — vous vous souvenez de lui ? Les Allemands l’ont employé ici il y a quelques années. Il était au service de Hauptmann Dame à Berlin. Et voilà que Dame lui a donné son congé, sans doute parce qu’il le soupçonne, et Cuers s’est précipité chez nous.
— Peut-on lui faire confiance ?
— Peut-on faire confiance à qui que ce soit ? Mais je ne vois pas pourquoi il mentirait, et vous ? Il faut au moins que nous entendions ce qu’il a à dire. Capitaine, dis-je en me tournant vers Lauth, je voudrais que vous vous chargiez de l’interroger.
— Bien, mon colonel, répond Lauth, qui incline brièvement la tête à la manière teutonne.
S’il était debout, je ne doute pas qu’il claquerait des talons.
— Pourquoi mon bon ami Lauth, si je peux me permettre ? interroge Henry.
— D’abord parce qu’il connaît l’affaire depuis que nous avons récupéré le petit bleu, et surtout parce qu’il parle allemand.
— Si Cuers a travaillé ici, son français ne doit pas être si mauvais. Pourquoi n’irais-je pas ? J’ai plus d’expérience pour traiter avec les fripouilles de son espèce.
— Oui, mais je crois qu’il s’exprimera plus librement dans sa langue natale. Cela vous convient-il, Lauth ?
Lauth parle un allemand parfait, presque sans accent.
— Oui, mon colonel, répond Lauth en cherchant du regard l’approbation d’Henry. Oui, je suis sûr de pouvoir y arriver.
— Bien. Il vous faudra au moins un homme, peut-être deux, pour vous épauler au cas où Cuers ne viendrait pas seul et où il s’agirait d’un traquenard. Je propose de vous affecter Louis Tomps. Il connaît Cuers de l’époque où il était à Paris.
Tomps, comme Guénée et Desvernine, fait partie de la Sûreté et travaille pour la section : c’est un officier sérieux et compétent qui présente aussi l’avantage de bien parler allemand ; j’ai déjà utilisé ses services.
— Nous discuterons des détails plus tard. Merci, messieurs.
— Merci, mon colonel ! fait Lauth en se levant d’un bond.
Henry, lui, reste encore un peu assis à contempler la table, puis il repousse sa chaise, se lève lourdement et tire sa tunique sur son ventre proéminent.
— Oui, merci, mon colonel.
Une lueur de regret assombrit son regard : il n’a pas encore accepté d’être exclu de la mission à Bâle, mais ne trouve pas de raison de me convaincre de le laisser y aller.
— Intéressant, répète-t-il, très intéressant. Cependant, ajoute-t-il, si j’étais vous — si vous me permettez de faire une suggestion — je tiendrais au courant le général Gonse de ce qui se passe. C’est une affaire sérieuse — un officier français qui rencontre un espion allemand à l’étranger pour discuter d’un traître dans nos rangs. Mieux vaudrait éviter qu’il ne l’apprenne par quelqu’un d’autre.
Après son départ, je m’interroge : était-ce une menace ? Si tel était le cas, j’ai une riposte toute trouvée sur l’échiquier de la bureaucratie militaire. Je me rends au ministère, monte au cabinet du chef de l’état-major général et demande un rendez-vous avec le général de Boisdeffre.
La reine prend le fou !
Malheureusement, son officier d’ordonnance m’apprend qu’après son séjour en Bourgogne le général a rejoint directement Vichy.
J’envoie à Boisdeffre un télégramme pour demander à lui parler de toute urgence.
Le lendemain matin — soit mardi — je reçois une réponse empreinte de lassitude : Mon cher colonel Picquart. Est-ce vraiment si pressé que cela ? Je suis en vacances et prends les eaux, puis je rentre en Normandie pour mon congé annuel. De quoi s’agit-il ?
Je réponds en termes prudents qu’il s’agit d’une affaire comparable à celle de 1894 — sous-entendant l’affaire Dreyfus.
Moins d’une heure plus tard, je reçois une réponse : Très bien, si vous insistez. Mon train arrive demain, mercredi 5 août à 18 h 15 en gare de Lyon. Retrouvez-moi là-bas. Boisdeffre.
Cependant, Henry ne se laisse pas démonter.
Le jour même où je reçois la convocation de Boisdeffre, j’organise une ultime réunion dans mon bureau avec Lauth et Tomps afin de mettre la dernière main à l’entrevue de Bâle. Le plan est simple. Les deux hommes — plus l’inspecteur Vuillecard, que Tomps a choisi pour l’assister — prendront demain soir le train de nuit à la gare de l’Est pour arriver à Bâle jeudi matin à six heures. Tous trois seront armés. À Bâle, ils se sépareront. Lauth se rendra directement dans une chambre privée de l’hôtel Schweizerhof, qui est tout près de la gare, et attendra. Tomps rejoindra l’autre grande gare ferroviaire de la ville, la Badischer Bahnhof, de l’autre côté du Rhin, où arrivent les trains allemands. Pendant ce temps, Vuillecard prendra position Munsterplatz, devant la cathédrale, où le rendez-vous initial doit avoir lieu à neuf heures. Tomps, qui connaît Cuers de vue, le surveillera dès sa descente du train de Berlin, lorsqu’il passera la frontière, afin de s’assurer qu’il n’est pas suivi, puis le filera jusqu’à Munsterplatz, où Vuillecard tiendra un mouchoir blanc pour lui donner le signal. Cuers s’approchera de l’inspecteur et lui dira en français : « Est-ce vous qui êtes M. Lescure ? » (Lescure a été concierge de la rue Saint-Dominique pendant des années.) Vuillecard lui répondra : « Non, je ne suis pas Lescure, mais je suis chargé de vous conduire auprès de lui. » Et Vuillecard emmènera l’agent allemand à son entretien avec Lauth à l’hôtel.
— Je veux que vous lui soutiriez absolument toutes les informations qu’il sera capable de fournir, dis-je à Lauth. Quel que soit le temps que cela prendra. Poursuivez l’entretien jusqu’au lendemain si nécessaire.
— Oui, mon colonel.
— La cible principale est Esterhazy, mais vous n’avez pas à vous limiter à ce sujet.
— Non, mon colonel.
— Si d’autres pistes se présentent, aussi extravagantes qu’elles puissent paraître, suivez-les.
— Bien sûr, mon colonel.
À la fin de la réunion, nous nous serrons la main et je leur souhaite bonne chance. Tomps se retire, mais Lauth s’attarde.
— Puis-je vous adresser une requête, mon colonel ?
— Allez-y.
— Je crois qu’il serait utile que j’emmène le commandant Henry avec moi, pour m’épauler.
Je pense au début qu’il doit avoir le trac.
— Allons, capitaine Lauth ! Vous n’avez pas besoin d’être épaulé ! Vous êtes parfaitement capable de vous charger de Cuers tout seul.
Mais Lauth n’en démord pas.
— Je pense vraiment que l’expérience du commandant Henry serait profitable à la mission, mon colonel. Il est au courant de questions auxquelles je ne connais rien. Et il sait comment s’y prendre avec les gens. Ils baissent leur garde avec lui, alors que j’ai tendance à être un peu… guindé.
— Henry vous a-t-il demandé de me dire tout cela ? Parce que je n’apprécie pas que l’on discute mon autorité derrière mon dos.
— Non, mon colonel, certainement pas ! proteste Lauth, dont le cou pâle prend soudain une teinte rose bonbon. Il ne m’appartient pas de me mêler de questions au-dessus de mon grade. Mais j’ai parfois l’impression que le commandant Henry a besoin de se sentir… estimé — si je peux présenter les choses ainsi.
— Et, en ne l’envoyant pas à Bâle, je l’ai offensé — c’est bien ce que vous essayez de me dire ?
Lauth ne répond pas. Il baisse la tête. C’est le moins qu’il puisse faire, me dis-je, car il y a quelque chose de ridicule dans ce besoin d’Henry de s’immiscer, tel un concierge trop fouineur, dans tous les domaines du travail de la section. Cependant, si je mets de côté mon irritation — Considère la question sans parti pris, Picquart ! —, je me rends compte qu’il y a d’autres avantages potentiels à laisser Henry prendre part à la conduite de l’enquête sur Esterhazy. La première règle de survie au sein de n’importe quelle bureaucratie, c’est que le nombre assure la sécurité, et je n’ai nulle envie de devoir faire cavalier seul — en particulier dans cette affaire. Si au bout du compte — Dieu m’en préserve — nous devions rouvrir le dossier Dreyfus, j’aurais besoin d’avoir Henry de mon côté.
Je frappe du pied avec irritation. Puis je lâche enfin :
— Très bien, si cela est si important pour vous deux, alors le commandant Henry peut vous accompagner à Bâle.
— Oui, mon colonel. Merci, mon colonel.
La gratitude de Lauth est presque pathétique.
— Mais, ajouté-je en le pointant du doigt pour appuyer mon propos, l’entretien avec Cuers devra se faire en allemand, c’est compris ?
Cette fois, Lauth claque effectivement des talons.
— Certainement, mon colonel.
À cinq heures, le lendemain après-midi, l’expédition suisse se rassemble dans le hall. Ils sont tous équipés de solides chaussures de marche, de chaussettes hautes, de vestes de sport et de havresacs. Officiellement, ils sont quatre amis partis faire de la randonnée dans la région de Bâle. Henry porte une monstrueuse veste à larges carreaux, et il arbore une plume à son feutre. Il a le visage empourpré et bougonne qu’il a trop chaud. Pourquoi a-t-il tant intrigué pour faire partie de l’expédition ?
— Mon cher commandant Henry, dis-je en riant. Vous poussez le déguisement un peu loin — on dirait un aubergiste tyrolien !
Tomps, Vuillecard et même Lauth se joignent à mon hilarité tandis que Henry reste de mauvaise humeur. Il aime se moquer des autres, mais supporte mal d’être tourné en dérision. Je demande à Lauth :
— Envoyez-moi un télégramme de Bâle pour me faire savoir comment se passe la rencontre et à quelle heure vous rentrerez — en mots codés, bien entendu. Bonne chance, messieurs. Je dois préciser que je ne vous laisserais jamais entrer dans mon pays dans un tel accoutrement, mais je ne suis pas suisse !
Je les escorte dehors et les regarde monter dans un fiacre. Puis j’attends que le landau soit hors de vue avant de me rendre à pied à mon propre rendez-vous. J’ai tout le temps devant moi, assez en tout cas pour profiter de cette superbe fin d’après-midi estivale, aussi je prends le long des quais et dépasse le quai d’Orsay où l’on détruit enfin les vestiges du palais d’Orsay. Une nouvelle gare de chemin de fer et son grand hôtel doivent se construire en bordure de Seine. Le premier grand événement du siècle — l’Exposition universelle de 1900 — se tiendra ici même, à Paris, dans moins de quatre ans, et le site grouille d’ouvriers. L’énergie est palpable dans l’air ; il règne même, si l’on ose dire, une sorte d’optimisme — sentiment qui s’est fait plutôt rare en France, au cours de ces vingt dernières années. Je longe d’un bon pas la rive gauche jusqu’au pont de Sully, où je m’arrête et m’appuie au parapet pour contempler, à l’ouest, la Seine et Notre-Dame. J’essaie encore de me préparer au mieux à l’entretien qui va suivre.
Les aléas de la vie publique sont tels que le général de Boisdeffre, qui se démarquait à peine de l’ombre de Mercier un an et demi plus tôt, apparaît à présent comme l’un des personnages les plus populaires du pays. Depuis trois mois en effet, on ne peut guère ouvrir un journal sans lire un article sur lui, que ce soit en tant que chef de la délégation française au couronnement du tsar à Moscou, ou pour présenter les respects du Président à la tsarine lorsqu’elle vient en vacances sur la Côte d’Azur, ou encore pour assister au Grand Prix de Paris à Longchamp en compagnie de l’ambassadeur russe. La Russie, la Russie, la Russie… on n’entend plus que ça, et l’alliance stratégique de Boisdeffre passe pour le triomphe diplomatique de l’époque, même si j’ai personnellement quelques réserves quant au fait de combattre les Allemands aux côtés d’une armée de serfs.
Impossible, cependant, de nier la célébrité de Boisdeffre. Son arrivée a été annoncée dans les journaux et, quand j’atteins la gare de Lyon, la première chose que je vois est la foule d’admirateurs qui se pressent pour entrevoir leur idole à sa descente du train de Vichy. Lorsque le convoi s’immobilise enfin le long du quai, plusieurs dizaines de personnes se mettent à courir pour tenter de repérer le général. Il finit par émerger de la voiture et se fige sur le pas de la porte à l’intention des photographes. Il est en civil, néanmoins très reconnaissable, sa haute silhouette droite encore rehaussée par un superbe haut-de-forme en soie. Il se découvre poliment pour saluer les applaudissements, puis descend sur le quai, suivi de Pauffin de Saint-Morel et de deux autres ordonnances. Le général s’avance lentement jusqu’au portillon, pareil à un grand vaisseau de guerre lors d’une parade de la Marine. Il lève son chapeau et sourit vaguement aux cris de « Vive Boisdeffre ! » et « Vive l’armée ! * » jusqu’à ce qu’il me voie. Son expression se rembrunit alors fugitivement tandis qu’il s’efforce de se rappeler pourquoi je suis là, puis il accueille mon salut d’un petit signe de tête amical.
— Montez avec moi dans mon automobile, Picquart, propose-t-il, même si je ne vais malheureusement que jusqu’à l’hôtel de Sens. Il faudra donc que ce soit bref.
L’auto, une Panhard-Levassor, n’a pas de toit. Nous prenons place, le général et moi, sur la banquette arrière capitonnée, derrière le chauffeur, et partons vers la rue de Lyon en cahotant sur les pavés. Un groupe de voyageurs qui attendent un fiacre reconnaissent le chef de l’état-major et poussent des acclamations.
— Je crois que nous avons assez donné, pas vous ? dit Boisdeffre.
Il retire son chapeau, le pose sur ses genoux et passe la main dans ses maigres cheveux blancs.
— Alors, qu’est-ce que ce nouveau 1894 ?
Même si ce n’est pas vraiment le genre d’entretien que j’avais prévu, il n’y a au moins aucun danger que notre conversation soit entendue par d’autres : il doit se tourner pour me crier ses questions dans l’oreille, et je dois faire de même pour lui donner mes réponses.
— Nous pensons avoir découvert un traître dans l’armée, mon général, qui transmet des renseignements aux Allemands !
— Pas un autre ! Quelle sorte de renseignements ?
— Jusqu’à présent, cela semble surtout concerner notre artillerie.
— Des renseignements importants ?
— Pas particulièrement. Mais il pourrait y avoir d’autres sujets dont nous n’avons pas connaissance.
— Qui est-ce ?
— Un prétendu « comte Walsin Esterhazy », commandant au 74e.
Boisdeffre fait un effort de mémoire visible avant de secouer la tête.
— Ce n’est pas un nom que j’aurais oublié si je l’avais croisé. Comment sommes-nous tombés sur lui ?
— De la même façon que nous avons trouvé Dreyfus, par notre agent à l’ambassade germanique.
— Mon Dieu, comme je voudrais que mon épouse trouve une femme de ménage moitié aussi efficace que cette femme !
Il rit à sa propre plaisanterie et me paraît remarquablement détendu. Peut-être est-ce l’effet de son hydrothérapie.
— Qu’en dit le général Gonse ?
— Je ne l’ai pas encore mis au courant.
— Pourquoi ?
— J’ai jugé préférable de vous en parler d’abord. Avec votre permission, j’aimerais en référer ensuite au ministre. J’espère en savoir plus d’ici un jour ou deux sur Esterhazy. Jusque-là, je préfère ne rien dire au général Gonse.
— Comme vous voudrez.
Il palpe ses poches, trouve sa tabatière et m’en offre une prise. Je refuse. Il en inspire deux pincées. Nous empruntons la place de la Bastille. Il ne nous reste que quelques minutes avant d’arriver à destination, et il me faut une décision. J’insiste :
— J’ai donc votre permission pour informer le ministre.
— Oui, je crois que vous devriez, non ? Néanmoins, j’aimerais vraiment, ajoute-t-il en me tapotant le genou pour souligner chaque mot, éviter un autre scandale public ! Un Dreyfus suffit pour une génération. Essayons de traiter cette affaire avec plus de discrétion.
Notre arrivée à l’hôtel de Sens m’épargne d’avoir à répondre. Pour une fois, cette espèce de lugubre château médiéval est le théâtre d’un peu d’activité. Une sorte de réception officielle y est donnée. Des invités arrivent en tenue de soirée. Et là, à l’entrée, en train de fumer une cigarette, ce n’est autre que Gonse. Notre auto s’immobilise à quelques mètres. Gonse jette sa cigarette et vient vers nous, tandis que le chauffeur descend de voiture et vient abaisser le marchepied pour Boisdeffre. Gonse s’immobilise et salue.
— Bon retour à Paris, mon général !
Puis, me regardant avec une suspicion non dissimulée :
— Et le colonel Picquart ?
Le ton est interrogatif.
— Le général de Boisdeffre a eu la bonté de me raccompagner depuis la gare, m’empressé-je d’expliquer.
Ce n’est ni un mensonge complet ni tout à fait la vérité, mais cela suffit heureusement à couvrir mon départ. Je salue et leur souhaite une bonne soirée. J’attends d’avoir atteint le coin de la rue pour risquer un regard derrière moi, mais les deux hommes sont déjà entrés.
Il y a trois raisons pour lesquelles je ne veux pas encore parler d’Esterhazy à Gonse. Premièrement, je ne doute pas que dès que cet éminent vieux bureaucrate aura vent de l’affaire, il voudra en prendre le contrôle et qu’il commencera à y avoir des fuites ; deuxièmement, parce que je connais le fonctionnement de l’armée et que je ne serais pas étonné qu’il s’adresse à Henry derrière mon dos ; et surtout, troisièmement, parce que si j’arrive à assurer d’abord mes arrières avec le chef de l’état-major et le ministre de la Guerre, Gonse ne sera plus en mesure d’interférer et je serai libre de suivre la piste où elle me mènera. Je ne suis pas complètement dénué de ruse : comment serais-je devenu le plus jeune colonel de l’armée française sans cela ?
Ainsi, jeudi matin, à l’heure même où l’équipe de Bâle est censée établir le contact avec l’agent double, Cuers, je prends le dossier Bienfaisant et ma clef personnelle — gage de ma position privilégiée —, et me glisse par la porte de bois dans le jardin de l’hôtel de Brienne. Ce jardin, qui paraissait si magique sous la neige, le jour de la dégradation de Dreyfus, présente un charme bien différent au mois d’août. Le feuillage des grands arbres est si dense que le ministère pourrait tout aussi bien ne pas exister ; les bruits de Paris semblent si lointains, guère plus qu’un bourdonnement d’abeilles, et la seule personne visible est un vieux jardinier qui arrose un parterre de fleurs. Alors que je traverse la pelouse brune et desséchée, je me promets que si jamais je deviens ministre, l’été, je ferai porter mon bureau ici même et dirigerai l’armée depuis mon poste sous un arbre, comme César l’avait fait en Gaule.
J’atteins le bord de la pelouse, foule l’allée de gravier et franchis d’un pas vif les marches basses de pierre claire qui mènent à la porte vitrée de la résidence du ministre. J’ouvre la porte, puis gravis le même escalier de marbre que j’ai monté au début de ce récit, passe devant la même armure et le même tableau pompeux représentant Bonaparte. Je penche la tête par la porte du secrétariat personnel du ministre et demande à l’une de ses ordonnances, le capitaine Robert Calmon-Maison, s’il me serait possible d’avoir une entrevue avec le ministre. Calmon-Maison se garde bien de réclamer de quoi il est question, car il sait que je suis le gardien des secrets de son maître. Il va vérifier et revient en m’informant que l’on va me recevoir immédiatement.
Que l’on s’habitue vite au pouvoir ! Quelques mois à peine auparavant, j’aurais été impressionné de me trouver dans le cabinet du ministre ; maintenant, ce n’est qu’un lieu de travail, et le ministre lui-même n’est plus qu’un soldat-bureaucrate parmi d’autres dans la valse menée par le gouvernement. Le nouvel occupant, Jean-Baptiste Billot, frôle les soixante-dix ans et occupe cette fonction pour la seconde fois, la première remontant à quatorze ans plus tôt. Il est marié à une femme riche et raffinée, mène une politique de centre gauche et ressemble pourtant à un général d’opérette stupide avec son torse massif, ses moustaches blanches hérissées et ses yeux globuleux perpétuellement indignés — il est, naturellement, la coqueluche des caricaturistes. Et je sais sur lui un autre détail qui n’est pas sans intérêt : il déteste son prédécesseur, le général Mercier, et ce depuis les grandes manœuvres militaires de 1893, quand il a été battu par l’homme plus jeune qui commandait le corps adverse, humiliation qu’il ne lui a jamais pardonnée.
Au moment où j’entre, il se tient à la fenêtre et présente son large dos à la pièce. Sans se retourner, il me dit :
— Lorsque je vous ai vu traverser la pelouse, Picquart, je me suis dit : Tiens, voilà donc ce jeune et brillant colonel qui m’apporte encore un fichu problème à résoudre ! Et puis j’ai pensé : Pourquoi faut-il que j’endure pareilles tribulations à mon âge ? Je devrais être à la campagne par une journée comme celle-ci, à jouer avec mes petits-enfants au lieu de la gaspiller à parler avec vous !
— Nous savons tous les deux, monsieur le ministre, qu’il ne vous faudrait pas cinq minutes pour mourir d’ennui, et que vous nous reprocheriez déjà d’avoir mené le pays à la ruine pendant votre absence.
Les épaules massives se soulèvent brièvement.
— J’imagine que ce n’est pas faux. Il faut bien que quelqu’un de sain d’esprit surveille cette maison de fous.
Il pivote sur ses talons et franchit le tapis en se dandinant, offrant une vision assez inquiétante pour quelqu’un qui n’y serait pas accoutumé, un peu comme si l’on se faisait charger par un grand morse.
— Bien, bien, relance-t-il, que se passe-t-il ? Vous paraissez très tendu. Asseyez-vous, mon garçon. Vous voulez un verre ?
— Non, merci.
Je prends place sur la même chaise que j’avais occupée pour décrire la cérémonie de dégradation à Mercier et Boisdeffre. Billot s’installe en face de moi et me dévisage d’un regard perçant. Le numéro du vieux ronchon n’est qu’une feinte : le ministre est en fait aussi vif et ambitieux qu’un homme de la moitié de son âge. J’ouvre le dossier Bienfaisant.
— Il semble bien que nous ayons découvert un espion allemand au sein de notre armée, malheureusement…
— Bon Dieu !
Une fois de plus, je décris les activités d’Esterhazy et l’opération que nous avons montée pour le surveiller. Je donne à Billot un peu plus de détails que je n’en ai donné à Boisdeffre ; je lui parle en particulier de la mission d’interrogatoire en cours à Bâle. Je lui montre le petit bleu et les photographies à l’entrée de l’ambassade. Mais je ne parle pas de Dreyfus : j’ai conscience que, si je le faisais, cela ferait capoter tout le reste.
Billot pose quelques questions pertinentes : Que valent ces documents ? Comment se fait-il que l’officier supérieur d’Esterhazy n’ait rien remarqué de bizarre à son sujet ? Sommes-nous certains qu’il agisse seul ? Il ne cesse de revenir à l’image d’Esterhazy sortant les mains vides de l’ambassade. Il finit par avancer :
— Peut-être devrions-nous essayer d’utiliser ce gredin à notre avantage ? Au lieu de nous contenter de l’enfermer, ne pourrions-nous pas nous servir de lui pour faire passer des informations fausses à Berlin ?
— J’y ai réfléchi. Le problème, c’est que les Allemands se méfient déjà de lui. Il est peu vraisemblable qu’ils gobent ce qu’il leur dirait sans vérifier par eux-mêmes ses informations. Et, bien entendu…
Billot termine la phrase à ma place :
— Et, bien entendu, pour le convaincre de nous aider, il faudrait lui promettre l’immunité contre toutes poursuites, alors que le seul endroit qui convienne à ceux de l’espèce d’Esterhazy est derrière les barreaux. Non, vous avez bien fait, colonel, commente-t-il en refermant le dossier d’un coup sec avant de me le rendre. Poursuivez l’enquête jusqu’à ce que nous le coincions une fois pour toutes.
— Vous voudriez aller jusqu’à la cour martiale ?
— Absolument ! Quel autre choix avons-nous ? Le laisser prendre sa retraite avec une demi-solde ?
— Le général de Boisdeffre préférerait éviter le scandale…
— Je n’en doute pas. Je n’en suis pas friand moi-même. Mais si nous laissions le gredin s’en tirer — là, ce serait un vrai scandale !
Je retourne satisfait dans mon bureau. J’ai l’aval des deux hommes les plus puissants de l’armée pour continuer mon enquête. L’échelon de Gonse a été sauté dans la voie hiérarchique, et il ne me reste plus qu’à attendre des nouvelles de Bâle.
La journée s’étire en travail de routine. Avec la chaleur, les égouts puent encore plus que d’habitude. J’ai du mal à me concentrer. À cinq heures et demie, j’intime au capitaine Junck de m’obtenir une communication téléphonique avec l’hôtel Schweizerhof pour sept heures. À l’heure dite, je reste près du téléphone, dans le couloir du premier étage, à fumer une cigarette. La sonnerie retentit et j’arrache les écouteurs de leur support. Je connais le Schweizerhof : c’est un grand hôtel moderne situé sur une place sillonnée par des lignes de tramway. Je donne à la réception le nom d’emprunt de Lauth et demande à lui parler. On me fait attendre longtemps pendant que le sous-directeur va se renseigner. À son retour, il m’annonce que le monsieur en question vient de quitter l’hôtel et n’a pas laissé d’adresse. Qu’est-ce que cela signifie ? Peut-être prévoient-ils un second jour d’interrogatoire et ont-il pris la précaution de changer d’hôtel, ou peut-être en ont-ils terminé et se pressent-ils afin d’attraper le train de nuit pour Paris. Je m’attarde encore une heure au bureau dans l’espoir de recevoir un télégramme, puis décide de sortir.
J’aurais apprécié un peu de compagnie pour me distraire, mais tout le monde semble passer le mois d’août au loin. Les Comminges ont fermé leur maison et pris leurs quartiers d’été dans leur résidence de campagne. Pauline est en vacances à Biarritz avec Philippe et leurs filles. Louis Leblois est rentré en Alsace pour être auprès de son père gravement malade. J’éprouve une bonne dose de ce que ces messieurs de la rue de Lille appelleraient Weltschmerz : je suis las du monde. Au bout du compte, je dîne seul dans un restaurant proche du ministère et rentre chez moi avec l’intention de lire le dernier roman de Zola. Mais son sujet, l’Église catholique romaine, m’ennuie, et il fait tout de même sept cent cinquante pages. Je suis prêt à accepter une telle prolixité de la part de Tolstoï, mais pas de Zola. Je l’abandonne bien avant la fin.
Je suis à mon cabinet tôt le lendemain matin, mais aucun télégramme ne m’attend, et ce n’est qu’en début d’après-midi que j’entends Henry et Lauth monter l’escalier. Je me lève et traverse la pièce à grandes enjambées. J’ouvre la porte à la volée et découvre avec surprise qu’ils sont en uniforme.
— Messieurs, dis-je d’un ton sarcastique, j’ose espérer que vous êtes bien allés en Suisse ?
Les deux officiers saluent, Lauth avec une certaine nervosité, me semble-t-il, mais Henry avec une nonchalance qui confine à de l’insolence.
— Pardon, mon colonel. Nous nous sommes arrêtés chez nous pour nous changer.
— Comment s’est passé votre voyage ?
— Je dirais que c’était une perte de temps et d’argent, vous n’êtes pas d’accord, Lauth ?
— Cela s’est révélé malheureusement assez décevant, oui.
Je regarde tour à tour l’un et l’autre.
— C’est aussi surprenant que fâcheux. Vous feriez mieux de venir me raconter tout ça.
Je m’assois derrière mon bureau, bras croisés, et les écoute débiter leur histoire. C’est surtout Henry qui parle. D’après lui, Lauth et lui se sont rendus directement de la gare à l’hôtel, où ils ont pris un petit déjeuner avant de monter dans la chambre. Là, ils ont attendu jusqu’à neuf heures et demie, heure à laquelle l’inspecteur Vuillecard leur a amené Cuers.
— Il s’est montré plutôt fuyant dès le début — nerveux, il ne tenait pas en place. Il n’arrêtait pas d’aller à la fenêtre pour examiner la grande place devant l’hôtel. En fait, il voulait surtout parler de lui — savoir si on pouvait lui assurer que les Allemands ne découvriraient jamais ce qu’il avait fait pour nous.
— Et qu’a-t-il pu vous dire au sujet de l’agent allemand ?
— Juste quelques bricoles. Il a reconnu avoir personnellement vu quatre documents transmis par Schwartzkoppen — un rapport sur un fusil et un autre sur un canon. Puis il y a eu quelque chose concernant le camp retranché de Toul et des renseignements sur les ouvrages de fortification des environs de Nancy.
— Qu’est-ce que c’était ? Des documents écrits ?
— Oui.
— En français ?
— C’est cela.
— Mais il n’a pas de nom pour cet agent, ni aucun autre indice concernant son identité ?
— Non, juste que l’état-major allemand a décidé qu’il ne fallait pas lui faire confiance et a ordonné à Schwartzkoppen de rompre avec lui. Quel qu’il soit, cet agent n’a jamais été très important et n’est plus actif.
Je me tourne vers Lauth.
— Parliez-vous en français ou en allemand ?
— En français pour commencer, le matin, répond-il en rougissant, puis nous sommes passés à l’allemand l’après-midi.
— Je vous avais recommandé d’encourager Cuers à s’exprimer en allemand.
— Sauf votre respect, mon colonel, intervient Henry, il n’aurait pas servi à grand-chose que je sois présent si ne n’avais pas eu l’occasion de lui parler moi-même. J’en assume la pleine responsabilité. Je me suis chargé de l’interrogatoire pendant environ trois heures, puis j’ai laissé la place au capitaine Lauth.
— Et pendant combien de temps l’avez-vous interrogé en allemand, capitaine Lauth ?
— Six bonnes heures, mon colonel.
— Et a-t-il dit autre chose d’intéressant ?
Lauth croise mon regard et le soutient.
— Non. Nous avons revu encore et encore les mêmes questions. Puis il est parti à six heures pour attraper le train qui le ramènerait à Berlin.
— Il est parti à six heures ? m’écrié-je sans pouvoir contenir plus longtemps mon exaspération. Vous voyez, messieurs, cela me paraît tout à fait invraisemblable. Pourquoi un homme prendrait-il le risque de faire sept cents kilomètres pour venir dans une ville étrangère rencontrer des officiers du renseignement d’une puissance adverse dans le seul but de ne rien dire ou presque ? En fait, pour en dire encore moins que ce qu’il nous a déjà livré à Berlin ?
— C’est évident, non ? réplique Henry. Il a dû changer d’avis. Ou bien il avait menti au départ. Ce qu’un type peut débiter quand il est ivre, la nuit, avec quelqu’un qu’il connaît, est bien différent de ce qu’il peut dire, à la lumière du jour, avec des étrangers.
— Eh bien, pourquoi ne l’avez-vous pas emmené se soûler, alors ? dis-je en frappant du poing sur la table. Pourquoi ne pas avoir fait un effort pour mieux le connaître ?
Ils ne répondent ni l’un ni l’autre. Lauth garde les yeux rivés au sol, Henry regarde droit devant lui.
— J’ai l’impression que vous étiez tous les deux très pressés de reprendre le train de Paris.
Ils commencent à protester, mais je leur coupe la parole.
— Gardez vos excuses pour votre rapport. Ce sera tout, messieurs. Merci. Vous pouvez disposer.
Henry s’arrête à la porte et me lance avec une dignité outragée et frémissante :
— Personne n’avait jamais remis en cause mes compétences professionnelles.
— Vous m’en voyez très surpris.
Lorsqu’ils sont sortis, je me penche sur mon bureau et enfouis mon visage dans mes mains. Je viens d’atteindre un moment décisif, à la fois dans mes relations avec Henry et dans ma direction de la section. Me disent-ils la vérité ? C’est possible, pour autant que je le sache. Peut-être Cuers s’était-il effectivement fermé lorsqu’il s’était retrouvé dans la chambre d’hôtel. S’il y a une chose dont je suis sûr cependant, c’est qu’Henry s’est rendu en Suisse déterminé à saborder la réunion — et qu’il a réussi —, et que si Cuers n’a rien dit, c’est parce que Henry voulait qu’il en soit ainsi.
Parmi les dossiers qui réclament mon attention aujourd’hui, il y a la dernière fournée de la correspondance d’Alfred Dreyfus, interceptée et retransmise, comme d’habitude, par le ministère des Colonies. Le ministre voudrait savoir si j’ai des observations à faire « du point de vue du renseignement ». Je défais le ruban, ouvre la chemise et commence à lire.
Journée lugubre, pluie incessante. Le cerveau se rompt, le cœur se brise. Le ciel est noir comme de l’encre, l’atmosphère embrumée ; vraie journée de mort, d’enterrement. Combien souvent me revient à l’esprit cette exclamation de Schopenhauer, qui, à la vue des iniquités humaines, s’écriait : « Si Dieu a créé le monde, je ne voudrais pas être Dieu. » Le courrier venant de Cayenne est arrivé, paraît-il, mais n’a pas apporté mes lettres. Que de douleur ! Rien à lire pour échapper à mes pensées. Ni livres, ni revues ne me parviennent plus. Je marche dans la journée jusqu’à épuisement de forces, pour calmer mon cerveau, pour briser mes nerfs…
La citation de Schopenhauer me saute aux yeux. Je la connais ; je l’ai moi-même utilisée bien souvent. Il ne m’est jamais venu à l’esprit que Dreyfus pouvait lire de la philosophie, sans parler de concevoir une pensée blasphématoire. Schopenhauer ! C’est comme si quelqu’un qui essayait depuis longtemps d’attirer mon attention venait enfin d’y parvenir. D’autres passages captent mon regard :
Journées, nuits, tout se ressemble. Je n’ouvre jamais la bouche, je ne demande même plus rien. Mes conversations se bornaient à demander si le courrier était arrivé ou non. Mais on m’interdit de parler ou du moins, ce qui est la même chose, on interdit aux surveillants de répondre à des questions aussi banales, aussi insignifiantes que celles que je faisais. Je voudrais bien vivre jusqu’au jour de la découverte de la vérité, pour hurler ma douleur, les supplices qu’on m’inflige…
Et aussi :
Qu’on prenne toutes les précautions possibles et imaginables pour empêcher toute évasion, je le conçois ; c’est le droit, je dirais même le devoir strict de l’administration. Mais qu’on m’enterre vivant dans un tombeau, qu’on empêche toute communication, même à travers des lettres ouvertes avec ma famille, c’est contraire à toute justice. On se croirait volontiers rejeté de quelques siècles en arrière…
Et, au dos d’une lettre interceptée et retenue, écrits plusieurs fois, comme s’il essayait de les fixer dans sa mémoire, ces vers de l’Othello de Shakespeare :
Celui qui me vole ma bourse me vole une bagatelle.
C’est quelque chose, mais ce n’est rien.
Elle était à moi, elle est à lui, et a été l’esclave de mille autres.
Mais celui qui me vole ma bonne renommée,
me vole une chose qui ne l’enrichit pas.
Et qui me rend vraiment pauvre.
J’ai l’impression en tournant ces pages de lire un roman de Dostoïevski. Les murs de mon bureau semblent s’évanouir ; j’entends le fracas et le rugissement incessants des vagues contre les rochers en contrebas de la case qui lui sert de prison, les cris étranges des oiseaux, le profond silence de la nuit tropicale brisé par le martèlement continuel des sabots des gardes sur le sol de pierre, et le bruissement des araignées-crabes venimeuses qui courent sous le toit ; j’éprouve la chaleur étouffante de la fournaise saturée d’humidité, la brûlure des piqûres de moustiques et des morsures de fourmis, la violence des maux de ventre et des migraines aveuglantes ; je respire la moisissure de ses vêtements et de ses livres rongés par l’humidité et les insectes, la puanteur de ses latrines et de la fumée épaisse qui le fait pleurer dès qu’il parvient à allumer un feu de bois vert et mouillé pour cuire ses aliments ; et surtout, je suis atterré par sa solitude. L’île du Diable atteint douze cents mètres de long sur quatre cents de large en son point maximum, soit une superficie totale de quatorze hectares à peine. Il ne faudrait pas longtemps pour en faire le relevé. Je me demande s’il se souvient de ce que je lui ai enseigné.
Lorsque j’ai fini de lire la correspondance, je prends ma plume et rédige un mot à l’intention du ministre pour l’informer que je n’ai pas de commentaires à faire.
Je le place dans la corbeille du courrier à expédier. Puis je me carre dans mon fauteuil et pense à Dreyfus.
Je suis devenu professeur de topographie à l’École supérieure de guerre de Paris à l’âge de trente-cinq ans. Certains amis me crurent fou de prendre ce poste — je commandais déjà un bataillon à Besançon — mais j’y vis une perspective d’avenir : Paris est tout de même Paris, et la topographie est la science fondamentale de la guerre. Une batterie A peut-elle diriger ses tirs sur N ? Le cimetière du village Z subira-t-il les tirs d’une batterie placée en G ? Peut-on poster un détachement dans un champ à l’est de N sans qu’il soit repéré par une vedette de l’ennemi en G ? J’enseignais à mes étudiants comment mesurer les distances au pas (plus les pas sont rapides, plus la mesure est précise) ; comment faire un lever de terrain en utilisant une planchette ou une boussole à prisme ; comment esquisser les contours d’une montagne au crayon rouge à l’aide d’un inclinomètre Watkins ou du baromètre au mercure de M. Fortin ; comment rendre le croquis plus lisible en mêlant un peu de craie bleue ou verte grattée au crayon pour imiter un lavis à l’aquarelle ; comment se servir d’un sextant de poche, d’un théodolite, d’un goniomètre ; comment exécuter une représentation précise à cheval et sous le feu. Au nombre des étudiants à qui j’ai enseigné ces matières, il y avait Dreyfus.
J’ai beau essayer, je ne me rappelle pas notre première rencontre. Semaine après semaine, je baissais les yeux de mon estrade sur les mêmes quatre-vingts visages et n’appris que peu à peu à distinguer le sien des autres : mince, pâle, solennel, myope sous son pince-nez. Il avait trente ans à peine, mais son apparence et son comportement le faisaient paraître beaucoup plus vieux que ses condisciples. Il était marié au milieu de célibataires, nanti parmi les fauchés perpétuels. Le soir, quand ses camarades sortaient boire, il retournait à son appartement huppé et à son épouse fortunée. Il était ce que ma mère aurait appelé un « Juif typique », ce qui, dans sa bouche, sous-entendait « nouveau riche », parvenu, arrivisme, et un goût certain pour l’ostentation coûteuse.
Par deux fois, Dreyfus voulut m’inviter : la première fois, il s’agissait d’un dîner dans son appartement de l’avenue du Trocadéro, et la seconde, de ce qu’il avait présenté comme « une partie de chasse de premier ordre » organisée près de Fontainebleau ; je déclinai les deux. L’homme ne me plaisait pas beaucoup, d’autant moins lorsque je découvris que le reste de sa famille avait choisi de rester en Alsace occupée et que sa fortune venait principalement d’Allemagne : l’argent du sang, me suis-je dit. À la fin d’un trimestre, et alors que je ne lui avais pas accordé en cartographie les bonnes notes qu’il croyait mériter, il vint me voir :
— Ai-je fait quelque chose pour vous offenser ?
Sa voix était ce qu’il avait de moins séduisant : nasale et mécanique, avec une trace persistante d’accent germanique de Mulhouse.
— Pas du tout, répondis-je. Je peux vous montrer mes barèmes de notation, si vous voulez.
— Le fait est que vous êtes le seul de mes professeurs à m’avoir donné une note médiocre.
— Eh bien, répliquai-je, peut-être que je ne partage pas la haute opinion que vous avez de vos propres capacités.
— Ce ne serait donc pas parce que je suis juif ?
La brusquerie de l’accusation m’interloqua.
— Je veille à ne laisser aucun préjugé personnel affecter mon jugement.
— Le fait que vous deviez y « veiller » suggère que ce pourrait être un facteur.
Il était plus coriace qu’il le paraissait. Il tenait bon.
— Si vous me demandez, capitaine, si j’aime particulièrement les Juifs, répondis-je froidement, la réponse honnête serait certainement non. Mais si vous sous-entendez qu’à cause de cela je pourrais exercer une discrimination à votre encontre sur une question professionnelle, je puis vous le certifier : jamais !
Cela mit fin à notre conversation. Il n’y eut plus d’autres avances d’ordre personnel après cela ; plus d’invitation à des dîners ou à des parties de chasse, ni de premier ordre ni autre.
Au bout de trois années d’enseignement, ma stratégie finit par payer et je fus transféré de l’école à l’état-major de l’armée. On parlait déjà de m’affecter à la section de statistique : la topographie est une discipline utile pour les services secrets. Mais je luttai tant que je pus pour éviter de devenir un espion. Je fus donc nommé chef adjoint du 3e Bureau (opérations militaires et instruction générale de l’armée). C’est là que je croisai de nouveau la route de Dreyfus.
Ceux qui sortent parmi les douze premiers de l’École supérieure se voient accorder un stage de deux ans à l’état-major, soit six mois dans chacun des quatre bureaux. Il entrait dans mes attributions de superviser l’affectation de ces stagiaires *, comme on les appelait. Dreyfus était arrivé neuvième de sa promotion. Il était donc parfaitement légitime qu’il travaillât au ministère de la Guerre. À moi de déterminer où exactement. Il serait le seul Juif de l’état-major.
Il régnait à l’époque un antisémitisme grandissant au sein de l’armée, encore stimulé par le poison de La Libre Parole, qui prétendait que les officiers juifs bénéficiaient d’un régime préférentiel. Malgré le manque de sympathie que Dreyfus m’inspirait, je pris soin de tout faire pour lui épargner le pire. J’avais un vieil ami, Armand Mercier-Milon, commandant au 4e Bureau (mouvements de troupes et chemins de fer), qui ne nourrissait aucun préjugé. Je lui en touchai deux mots. Le résultat de tout cela fut que Dreyfus fut affecté au 4e Bureau pour son premier stage, au début de 1893. Ensuite, pendant l’été, il fut affecté au 1er (l’administration), puis, au début de l’année 1894, au 2e (le renseignement). Enfin, en juillet, il arriva à mon cabinet, au 3e, pour terminer sa rotation à l’état-major.
Je vis très peu Dreyfus pendant cet été et cet automne 1894 — il était souvent absent de Paris —, mais nous échangions un salut de tête civil lorsqu’il nous arrivait de nous croiser dans le couloir. D’après les rapports de ses chefs de section, je savais qu’on le considérait comme un élément travailleur et intelligent, mais qu’il n’inspirait pas la sympathie, se montrait réservé et solitaire. Certains le disaient froid et arrogant avec ses collègues, obséquieux avec ses supérieurs. Pendant une visite de l’état-major à Charmes, il monopolisa le général de Boisdeffre pendant tout le dîner et sortit ensuite en tête à tête avec lui pendant une heure à fumer des cigares et parler des dernières innovations de l’artillerie, au grand dam des officiers supérieurs présents. Il ne faisait pas non plus le moindre effort pour dissimuler sa fortune. Il avait une cave à vin aménagée dans son appartement, employait trois ou quatre domestiques, avait un attelage en livrée, collectionnait les tableaux et les livres, chassait régulièrement et acheta même un fusil Hammerless chez Guinard & Cie, avenue de l’Opéra, pour cinq cent cinquante francs — l’équivalent de deux mois de solde.
Il y avait quelque chose de presque héroïque dans son refus de jouer le rôle de l’étranger reconnaissant. Mais, rétrospectivement, on se rend compte que c’était folie de se conduire ainsi, surtout dans un tel climat.
Un Juif typique…
L’Opération Bienfaisant traîne dans la chaleur du mois d’août. Il n’y a pas d’autre apparition d’Esterhazy rue de Lille. Schwartzkoppen semble être parti en congé. L’appartement des Allemands est fermé pour l’été. J’écris à Boisdeffre, en vacances dans sa propriété de Normandie, pour lui demander la permission d’obtenir un échantillon de l’écriture d’Esterhazy, au cas où elle correspondrait aux pièces récupérées par l’agent Auguste. Ma requête est rejetée sous prétexte que cela constituerait « une provocation ». Si Esterhazy doit être renvoyé de l’armée, Boisdeffre répète que ce doit être fait en toute discrétion, sans scandale. J’en réfère au ministre de la Guerre. Il compatit, mais, sur cette question, refuse de passer outre le chef de l’état-major.
Pendant ce temps, à la section de statistique, l’atmosphère est aussi délétère que dans les égouts. À plusieurs reprises, lorsque je sors de mon cabinet, j’entends des portes se fermer dans le couloir. Les messes basses reprennent. Le 15 du mois, il y a un pot organisé dans la salle d’attente pour le départ à la retraite de Bachir et l’arrivée de son successeur, Capiaux, au poste de concierge. Je prononce quelques mots de remerciement — « Cet endroit ne sera plus le même sans la présence de notre vieux camarade Bachir » — auxquels Henry réplique dans son verre, mais assez fort pour être entendu de tous : « Eh bien, pourquoi vous être débarrassé de lui, alors ? » Puis tous vont prendre un verre ensemble à La Taverne Royale, et je ne suis pas invité à les accompagner. Assis seul à mon bureau, avec une bouteille de cognac, je repense à la remarque d’Henry à son retour de Bâle : Quel qu’il soit, cet agent n’a jamais été très important et n’est plus actif. Ai-je déclenché toute cette animosité en pourchassant un agent qui n’a jamais été davantage qu’un escroc et un imposteur ?
Le 20, Henry part en permission pour un mois dans sa famille, dans la Marne. Normalement, il passe la tête par la porte de mon bureau pour me saluer avant de partir. Cette fois, il s’éclipse sans un mot. Pendant son absence, le bâtiment s’enfonce encore davantage dans la torpeur du mois d’août.
Et puis, le 27, un jeudi après-midi, je reçois un message de l’ordonnance de Billot, le capitaine Calmon-Maison, souhaitant s’entretenir avec moi dès que possible. Comme j’ai déjà traité le courrier, je décide de m’y rendre sur-le-champ. Je traverse le jardin, grimpe l’escalier et pénètre dans le secrétariat du ministre. Les fenêtres sont ouvertes. La pièce est lumineuse et aérée. Trois ou quatre officiers travaillent aimablement ensemble. J’éprouve une pointe de jalousie : quelle chance ils ont d’être là au lieu de moisir dans mon dédale sombre et humide, chargé de rancœurs !
— J’ai ici quelque chose dont le général Billot pense que cela vous intéressera, m’annonce Calmon-Maison, qui va prendre une lettre dans une armoire. C’est arrivé hier. Et cela vient du commandant Esterhazy.
La lettre est manuscrite, adressée à Calmon-Maison et datée de deux jours plus tôt, à Paris. C’est une demande pour être transféré à l’état-major. Les implications d’une telle requête m’assaillent de façon presque physique. Il essaie d’entrer au ministère. Il essaie de mettre la main sur des informations secrètes qu’il pourra…
— Mon collègue, le capitaine Thévenet, a reçu une requête similaire, m’informe Calmon-Maison.
— Puis-je la voir ?
Il me remet la seconde lettre. La formulation est pratiquement identique à celle de la première : J’écris pour demander un transfert immédiat du 74e régiment d’Infanterie de Rouen… je crois avoir montré les qualités nécessaires pour travailler à l’état-major… J’ai servi dans la Légion étrangère et aux services de renseignements secrets comme traducteur d’allemand… Je vous serais très reconnaissant de porter cette requête à l’attention de l’autorité concernée…
— Avez-vous répondu ?
— Nous lui avons envoyé une lettre pour temporiser : « Le ministre étudie votre requête… »
— Puis-je vous les emprunter ?
Calmon-Maison me réplique comme s’il récitait une formule juridique :
— Le ministre m’a chargé de vous dire qu’il ne voyait pas d’objection à ce que vous utilisiez ces lettres dans le cadre de votre enquête.
De retour dans mon cabinet, je m’assois à ma table, les lettres posées devant moi. L’écriture en est nette, régulière, bien espacée. Je suis presque certain de l’avoir déjà vue. Je me dis tout d’abord que ce doit être parce qu’elle ressemble beaucoup à celle de Dreyfus, dont je viens de passer tant d’heures à lire la correspondance.
Puis je me rappelle le bordereau — la note explicative récupérée dans la corbeille de Schwartzkoppen et sur laquelle Dreyfus a été condamné pour trahison.
J’examine de nouveau les lettres.
Non, c’est impossible…
Je me lève de mon siège, comme en état second, et fais sur le tapis les quelques pas qui me séparent du coffre. Ma main tremble légèrement lorsque j’insère la clef. L’enveloppe qui contient la photographie du bordereau est toujours là où Sandherr l’a laissée : il y a des mois que je me répète que je dois la porter à Gribelin afin qu’il la range dans ses archives.
Le fac-similé du bordereau consiste en une colonne d’une trentaine de lignes étroites rédigées à la main, sans date, sans adresse, sans signature :
Je vous adresse, monsieur, quelques renseignements intéressants :
1. Une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s’est conduite cette pièce
2. Une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nouveau plan)
3. Une note sur une modification aux formations de l’artillerie
4. Une note relative à Madagascar
5. Le projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne (14 mars 1894).
Le dernier paragraphe explique que le ministère de la Guerre exige que chaque officier détenteur remette son manuel de tir de l’artillerie de campagne à la fin de l’exercice. Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse, et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. À moins que vous ne vouliez que je ne le fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie. Je vais partir en manœuvre.
Le plus grand expert en graphologie de Paris a certifié que ce document avait été écrit par Dreyfus. Je porte la photographie sur ma table et la place entre les deux lettres d’Esterhazy, puis je me penche pour mieux regarder.
Les écritures sont identiques.
Je m’assois et reste plusieurs minutes, pétrifié, la photo à la main. Je pourrais tout aussi bien être de marbre, une sculpture de Rodin : Le Lecteur. Ce qui me glace, plus encore que l’écriture, c’est le contenu — l’accent mis sur l’artillerie, la proposition de faire copier le manuel in extenso, le ton de vendeur obséquieux — c’est Esterhazy tout craché ! Fugitivement, comme lors de la découverte du petit bleu, j’envisage d’aller voir le ministre et de poser la preuve devant lui. Mais cette fois encore, je sais que ce serait une bêtise. Mes quatre règles d’or sont maintenant plus fondamentales que jamais : procéder étape par étape ; aborder la question sans passion ; éviter de sauter aux conclusions ; ne se confier à personne tant qu’il n’y a pas de preuve tangible.
Je prends les deux lettres, rajuste ma tunique et vais directement au bureau de Lauth. J’hésite un instant devant sa porte, puis je frappe et entre.
Le capitaine des dragons se tient renversé sur son fauteuil, ses longues jambes étendues devant lui, les yeux clos. Cette tête blonde au repos a quelque chose d’angélique. Je ne doute pas qu’il ait du succès auprès des femmes, même s’il est, me semble-t-il, jeune marié. Je me demande s’il entretient des liaisons. Je suis sur le point de sortir quand il ouvre brusquement ses yeux bleus et m’aperçois. Et, en cet instant d’inattention, c’est davantage que de la surprise qui passe dans son regard : c’est de l’alarme.
— Pardon, dis-je, je ne voulais pas vous déranger. Je reviendrai quand vous serez prêt.
— Non, non, assure Lauth, qui, embarrassé, se lève aussitôt. Excusez-moi, mon colonel, c’est cette chaleur infernale, et d’être enfermé toute la journée…
— Ne vous en faites pas, mon cher Lauth, je sais exactement ce que vous ressentez. Ce n’est vraiment pas une vie de soldat, de rester confiner jour après jour dans un bureau. Asseyez-vous, je vous en prie. J’insiste. Cela vous dérange si je m’assois aussi ?
Sans attendre sa réponse, je prends une chaise et m’installe de l’autre côté de sa table de travail.
— Pourriez-vous faire quelque chose pour moi ? dis-je en poussant les deux lettres vers lui. Je voudrais que vous preniez ces deux lettres en photo, mais en occultant la signature et le nom du destinataire.
Lauth examine les lettres puis me regarde, stupéfié.
— Esterhazy !
— Oui, il semble que notre petit espion ambitionne d’en devenir un plus grand. Heureusement que nous l’avons à l’œil, ne puis-je m’empêcher d’ajouter, sinon, qui sait quels torts il aurait pu causer.
— Effectivement, convient Lauth avec un hochement de tête contraint et en s’agitant, mal à l’aise, sur son siège. Puis-je vous demander, mon colonel, pourquoi vous avez besoin d’une photo de ces lettres ?
— Faites simplement les photos, si cela ne vous dérange pas, capitaine, dis-je en me levant avec un sourire. Disons, quatre tirages de chaque à la première heure demain matin ? Et, pour une fois, faites en sorte que cela reste strictement entre nous.
À l’étage au-dessus, Gribelin vient juste de rentrer de ses vacances annuelles — non que cela soit évident à le regarder. Il a le visage blême et ses yeux, sous une visière de Celluloïd vert, présentent de grands cernes d’épuisement. Sa seule concession à la chaleur estivale est qu’il a relevé ses manches de chemise jusqu’à ses coudes osseux, révélant des bras aussi blancs et maigres que des tubercules. À mon arrivée, il est penché sur un dossier, qu’il referme précipitamment. Il retire sa visière.
— Je ne vous ai pas entendu monter, mon colonel.
Je lui remets la photographie du bordereau.
— Je crois que vous devriez ranger ceci.
La surprise le fait cligner des yeux.
— Où l’avez-vous trouvé ?
— Le colonel Sandherr le gardait dans son coffre.
— Ah, oui, il en était très fier, commente Gribelin.
Il tient la photo à bout de bras pour l’admirer. Il mouille sa lèvre supérieure du bout de la langue, comme s’il examinait une image pornographique.
— Il m’a dit qu’il l’aurait fait encadrer et accrochée au mur, si le règlement l’avait permis.
— Comme un trophée de chasse ?
— Exactement.
Gribelin déverrouille le tiroir inférieur gauche de son bureau et en tire son énorme trousseau de clefs. Puis il porte le bordereau vers un vieux classeur métallique massif, qu’il entreprend d’ouvrir. Je jette un coup d’œil autour de moi. Il est rare que je m’aventure ici. Deux grandes tables sont collées l’une contre l’autre au centre de la salle. Sur les surfaces de cuir brun éraflé, sont disposés dans un alignement parfait une demi-douzaine de piles de dossiers, un sous-main, une lampe électrique puissante, un ensemble de tampons, un encrier en laiton, une poinçonneuse et tout un ensemble de plumes. Les armoires et les coffres verrouillés qui contiennent tous les secrets de la section bordent les murs. Il y a une carte de France découpée en départements. Les trois fenêtres étroites, poussiéreuses et munies de barreaux ont le rebord maculé de fientes laissées par les pigeons que j’entends roucouler sur le toit.
— Je me demandais, dis-je d’un ton désinvolte, si vous gardiez l’original du bordereau ici ?
— Oui, répond Gribelin sans se retourner.
— J’aimerais le voir.
— Pourquoi ? réplique-t-il en me regardant par-dessus son épaule.
— Ça m’intéresse, dis-je avec un mouvement d’indifférence.
Il ne peut pas s’y opposer. Il ouvre un autre tiroir du classeur et en sort une de ses omniprésentes enveloppes jaunes. Il en tire avec révérence le fameux bordereau. Ce n’est pas du tout ce que je m’attendais à trouver. Il ne pèse presque rien. C’est du papier pelure, si mince qu’il en est à moitié transparent, écrit recto verso, de sorte que l’encre d’une face apparaît sur l’autre. Les bandelettes collées pour rassembler les six fragments constituent ce qu’il y a de plus tangible.
— On n’imaginerait pas que cela ressemble à ça, commenté-je en regardant la photographie.
— Non, cela a nécessité toute une opération, fait Gribelin, dont la voix généralement dure s’adoucit d’une touche de fierté professionnelle. Nous avons dû photographier les deux côtés, puis retoucher les clichés et les coller ensemble avant de reprendre le tout en photo pour donner l’impression qu’il s’agit d’une seule page.
— Combien de tirages a-t-il fallu faire ?
— Douze. C’était nécessaire pour dissimuler l’état d’origine et pouvoir le faire circuler au ministère.
— Oui, bien sûr. Je m’en souviens.
Je retourne le bordereau entre mes mains et m’émerveille de nouveau devant l’adresse de Lauth. Je répète :
— Je m’en souviens très bien.
La rumeur d’une trahison au ministère commença à se répandre la première semaine d’octobre 1894. On demanda aux quatre chefs des bureaux de vérifier l’écriture de chaque officier employé dans leur section, pour voir s’il y en avait une qui correspondît à la photographie. Et on leur fit jurer le secret, leur donnant l’autorisation de n’en parler qu’à leurs adjoints. Le colonel Boucher me confia la mission.
Malgré ce cercle restreint, les fuites furent inévitables et un malaise poignant régna pendant quelque temps rue Saint-Dominique. Le problème résidait dans la liste en cinq points des documents cités, qui nous lança dans une course vaine. La « note sur le frein hydraulique du 120 » et le « projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne » suggéraient que l’espion devait être dans l’artillerie. Mais le « nouveau plan » mentionné au point deux correspondait exactement à l’expression que nous employions au 3e Bureau pour le programme révisé de mobilisation. Évidemment, les spécialistes de l’organisation des chemins de fer du 4e Bureau travaillaient également à ce « nouveau plan », aussi un espion pouvait-il fort bien venir de là. Mais la « note sur une modification aux formations de l’artillerie » provenait vraisemblablement du 1er Bureau, tandis que le plan d’occupation de Madagascar avait été établi par les officiers du renseignement du 2e Bureau…
Tout le monde soupçonnait tout le monde. On déterra et décortiqua de vieux incidents, on ranima d’anciennes rumeurs et des querelles éteintes. Le ministère se retrouva paralysé par la méfiance. Je passai en revue l’écriture de tous les officiers inscrits chez nous, y compris celle de Boucher et la mienne. Je ne trouvai aucune correspondance suffisante.
C’est alors que quelqu’un — le lieutenant-colonel d’Aboville, sous-chef du 4e — eut un éclair d’inspiration. Si le traître pouvait avoir accès à des informations ressortissant aux quatre bureaux de l’état-major, ne pouvait-on raisonnablement penser qu’il avait travaillé récemment dans chacun d’eux ? Et, aussi invraisemblable que cela pût paraître, il y avait bien un groupe d’officiers de l’état-major qui répondaient à ce critère : les stagiaires de l’École supérieure de guerre — des hommes que leurs camarades plus anciens au service ne connaissaient pas vraiment. Soudain, cela parut évident : le traître était un stagiaire * qui avait aussi servi dans l’artillerie.
Les huit capitaines d’artillerie inscrits au programme des stages correspondaient à cette description, mais un seul d’entre eux était juif : un Juif qui, de plus, parlait français avec l’accent allemand, dont la famille vivait dans le Reich du Kaiser, et qui n’était jamais à court d’argent à dépenser.
Gribelin, le regard fixé sur moi, rétorque :
— Je ne doute pas que vous vous souveniez du bordereau, mon colonel.
Puis il ajoute, m’adressant un de ses rares sourires :
— Tout comme je me souviens que c’est vous qui nous avez fourni l’échantillon d’écriture de Dreyfus qui l’a confondu.
Ce fut le colonel Boucher qui m’apporta la requête de la section de statistique. Il se montrait habituellement tonitruant, la figure rougeaude et joviale, mais il avait cette fois le visage sombre, voire carrément gris. C’était un samedi matin, deux jours après qu’il se fut mis en chasse du traître. Il ferma la porte derrière lui et annonça :
— On dirait bien qu’on se rapproche de ce salaud.
— Vraiment ? C’est rapide.
— Le général Gonse voudrait avoir l’écriture du capitaine Dreyfus.
— Dreyfus ? répétai-je, surpris.
Boucher m’expliqua la théorie de D’Aboville.
— Et donc, conclut-il, ils ont décidé que le traître ne pouvait être qu’un de vos stagiaires.
— Un de mes stagiaires ?
Cela n’annonçait rien de bon !
J’avais parcouru le dossier de Dreyfus la veille et l’avait éliminé de la liste des suspects. Je le repris et comparai l’écriture de plusieurs de ses lettres avec celle du bordereau. Au deuxième coup d’œil, avec un examen plus approfondi, il se trouvait peut-être des similitudes : les mêmes caractères petits, la même inclinaison vers la droite ; un espace similaire entre les mots et les lignes… un sentiment de certitude affreux s’empara peu à peu de moi.
— Je ne sais pas, mon colonel. Qu’en pensez-vous ? demandai-je en lui remettant les lettres.
— Eh bien je ne suis pas non plus un expert, mais ça me paraît assez ressemblant. Vous feriez mieux de les apporter.
Dix minutes plus tôt, Dreyfus ne me paraissait pas plus suspect que n’importe qui d’autre. Mais le pouvoir de la suggestion est insidieux. Alors que le colonel et moi remontions les couloirs du ministère, mon imagination s’emballa — la famille de Dreyfus restée en Allemagne, la personnalité solitaire de Dreyfus, son intelligence, son arrogance, son ambition à vouloir entrer à l’état-major et la façon dont il cultivait ses relations avec les officiers supérieurs — à tel point que, lorsque nous arrivâmes au cabinet du général Gonse, je m’étais déjà convaincu moi-même : Bien sûr qu’il nous trahirait, puisqu’il nous déteste ; il nous a toujours détestés parce qu’il n’est pas comme nous et qu’il sait qu’il ne le sera jamais malgré toute sa fortune. C’est juste…
Un Juif typique !
Le général Gonse en personne attendait avec le colonel d’Aboville, le colonel Fabre, chef du 4e Bureau, le colonel Lefort, chef du 1er, et le colonel Sandherr. Je posai les lettres de Dreyfus sur le bureau de Gonse et m’écartai pour laisser mes supérieurs les examiner. De ce petit groupe de dos en uniforme ne tardèrent pas à fuser des exclamations de stupéfaction et de certitude :
— Voyez comment il forme le « s » majuscule, ici, et le « i »… et le « m » et le « r » minuscules ici, vous voyez ? Et l’espace entre les mots est exactement le même… je ne suis pas spécialiste, mais… non, je ne suis pas spécialiste non plus, mais… je dirais qu’elles sont identiques…
Sandherr se redressa et se frappa le front de la paume.
— J’aurais dû m’en douter ! Combien de fois l’ai-je vu rôder et poser des questions ?
— C’est exactement ce que j’ai prédit dans mon rapport sur lui, vous vous rappelez, commandant Picquart ? intervint Fabre en me désignant. « Officier incomplet, ne remplissant pas, au point de vue du caractère, les conditions nécessaires pour être employé à l’état-major de l’armée. » C’est bien ce que j’ai écrit, non ?
— Très exactement, mon colonel, assurai-je.
— Où est Dreyfus actuellement ? me demanda Gonse.
— Il se trouve dans une caserne d’infanterie à l’extérieur de Paris, jusqu’à la fin de la semaine prochaine.
— Bien, commenta Sandherr avec un hochement de tête. Excellent. Cela nous donne un peu de temps. Nous devons remettre tout cela à un expert en écritures.
— Vous pensez réellement que c’est lui ? voulut savoir Gonse.
— Eh bien, si ce n’est pas lui, qui d’autre ?
Personne ne répondit. C’était le cœur du sujet. Si le traître n’était pas Dreyfus, qui était-ce ? Vous ? Moi ? Votre camarade ? Le mien ? Alors que si c’était Dreyfus, cette chasse nocive de l’ennemi en notre sein prenait fin. Sans avoir à le dire ni même à le penser, nous voulions tous que ce soit lui.
Gonse poussa un soupir et annonça :
— Je ferais mieux d’aller en parler au général Mercier. Il devra peut-être en référer au président du Conseil.
Il me regarda comme si j’étais responsable de la contagion qui avait contaminé son ministère et dit à Boucher :
— Je ne pense pas qu’il soit besoin de retenir le commandant Picquart plus longtemps, colonel, n’est-ce pas ?
— Non, je ne crois pas, admit Boucher. Merci, Picquart.
— Merci, mon général.
Je saluai et me retirai.
Je reste un instant silencieux. Puis je prends soudain conscience que Gribelin me dévisage.
— C’est étrange, dis-je en agitant le bordereau. Étonnant comme cela fait tout resurgir.
— Oui, j’imagine.
Tout aurait pu se terminer là, du moins en ce qui me concernait. Cependant, une semaine plus tard, j’eus la surprise de recevoir à mon appartement un télégramme me convoquant à une réunion au cabinet du ministre de la Guerre pour six heures, le soir du dimanche 14 octobre.
Je me présentai à l’heure dite à l’hôtel de Brienne. J’entendis des voix en montant l’escalier et découvris, au premier étage, un petit groupe qui attendait dans le couloir : le général de Boisdeffre, le général Gonse, le colonel Sandherr et deux hommes que je ne reconnus pas — un commandant corpulent et au visage rubicond qui, comme moi, arborait le ruban rouge de la Légion d’honneur, et un commissaire de la Sûreté. Il y avait encore un autre officier. Il se tenait un peu plus loin dans le couloir, près d’une fenêtre, et feuilletait un dossier avec fatuité, le monocle sur l’œil. Je pris conscience qu’il s’agissait du colonel du Paty de Clam, l’ancien amant de Blanche. Il s’aperçut que je le regardais, ferma son dossier, ôta son monocle et s’approcha d’un air suffisant.
— Picquart, lança-t-il en me retournant mon salut. Quelle histoire épouvantable !
— Je ne savais pas que vous participiez à cette affaire, mon colonel.
— Si j’y participe ! fit du Paty en riant et secouant la tête. Mon cher commandant, c’est toute l’enquête qu’on m’a confiée ! Je suis la raison de votre présence ici !
J’ai toujours trouvé qu’il y avait chez du Paty quelque chose de déconcertant. Il donnait perpétuellement l’impression d’interpréter le premier rôle d’une pièce dont il était seul à avoir le texte. Il pouvait soudain éclater de rire ou se tapoter le nez en prenant des airs de conspirateur, ou encore disparaître d’une salle sans explication, au beau milieu d’une conversation. Il se voyait comme un fin limier à la manière scientifique, et se piquait d’avoir étudié la graphologie, l’anthropométrie, la cryptographie et les encres sympathiques. Je m’interrogeais sur le rôle qu’il m’avait attribué dans sa pièce.
— Puis-je demander comment se présente l’enquête ? m’enquis-je.
— Vous n’allez pas tarder à le savoir.
Il tapota le dossier et désigna d’un signe de tête la porte du ministre, que l’un des officiers attachés au ministère était en train d’ouvrir.
Mercier se tenait assis à son bureau, et signait une pile de courrier.
— Je vous en prie, messieurs, nous invita-t-il de sa voix sourde, sans même lever les yeux. Asseyez-vous, je n’en ai pas pour longtemps.
Nous nous rangeâmes autour de la table de conférence par ordre de grade, laissant libre la place de tête pour Mercier, avec Boisdeffre à sa droite et Gonse à sa gauche, puis Sandherr et du Paty face à face, et nous autres, les trois officiers subalternes, tout au bout.
— Henry, annonça le gros officier en se penchant par-dessus la table pour me tendre la main.
— Picquart, répondis-je.
Le commissaire de la Sûreté se présenta également :
— Armand Cochefert.
Puis nous gardâmes un silence gêné pendant que le ministre finissait de signer ses papiers et les donnait à son aide de camp, qui salua et sortit.
— Bien, dit Mercier, qui prit place à la table et posa une feuille de papier devant lui. J’ai informé le président du Conseil et le président de la République de l’avancement des choses, et voici l’ordre d’arrestation de Dreyfus ; il n’y manque plus que ma signature. Avons-nous les conclusions du graphologue ? Je crois que le premier consulté, expert auprès de la Banque de France, a estimé que l’écriture n’était pas celle de Dreyfus, en fin de compte.
Du Paty ouvrit son dossier.
— Oui, monsieur le ministre. J’ai consulté Alphonse Bertillon, chef du service de l’identité judiciaire à la préfecture de police. Il assure que le bordereau contient de forts éléments de l’écriture de Dreyfus, et que là où il y a des différences, celles-ci sont délibérées. Je me permettrai de vous passer les détails techniques pour vous lire ses conclusions : « Il appert maintenant que c’est la même personne qui a écrit la lettre et les pièces incriminées. »
— Il y en a donc un qui dit oui et l’autre qui dit non ? Et vous appelez ça des experts ! Dreyfus est-il rentré à Paris ? demanda Mercier en se tournant vers Sandherr.
— Il dîne chez les parents de sa femme, les Hadamard. Son beau-père est marchand de diamants — vous savez qu’ils se spécialisent dans les biens facilement transportables. Nous avons mis la maison sous surveillance.
— Puisque nous savons où il est, intervient Boisdeffre. Ne serait-on pas tentés, colonel, de le faire tout simplement arrêter ce soir ?
— Non, mon général, répond Sandherr en secouant vigoureusement la tête, avec tout le respect que je vous dois, surtout pas. Vous ne connaissez pas ces gens comme je les connais. Vous ne savez pas comment ils fonctionnent. Dès qu’ils apprendront que nous avons arrêté Dreyfus, c’est toute la haute juiverie qui se lancera dans l’action et fera campagne pour sa libération. Il est essentiel de le faire tout simplement disparaître le plus discrètement possible, et de l’avoir pour nous pendant au moins une semaine. Je pense que le plan du colonel du Paty est le bon.
Mercier tourna son visage impassible, pareil à un masque, vers du Paty.
— Poursuivez.
— Je suis arrivé à la conclusion que l’endroit le plus sûr, pour arrêter Dreyfus, serait le ministère lui-même. Le général Gonse lui a déjà envoyé un télégramme pour le convoquer à une inspection générale au cabinet du général de Boisdeffre à neuf heures demain matin…
— En tenue bourgeoise, intervint Gonse, de sorte que s’il est vu ensuite, à son arrivée à la prison, on ne puisse le reconnaître comme un officier de l’armée.
— … et nous l’arrêterons donc ici, rue Saint-Dominique, dans le cabinet du chef de l’état-major.
— Et s’il soupçonne un piège ? questionna Mercier.
— Eh bien, c’est là qu’intervient le commandant Picquart, répondit du Paty.
Je sentis tous les yeux se tourner vers moi. J’essayai de regarder droit devant moi, comme si je savais ce qui allait suivre.
— Le commandant Picquart, expliqua Gonse à Mercier, était l’un des instructeurs de Dreyfus à l’École supérieure. Il dirige le programme des stagiaires…
— Je sais cela.
Mercier me dévisageait par la fente de ses yeux ; impossible de savoir ce qu’il pensait.
— Je propose, continua du Paty, que le commandant Picquart attende Dreyfus à l’entrée principale à neuf heures, et le conduise en personne au cabinet du général de Boisdeffre. Dreyfus le connaît et a confiance en lui. Il ne se méfiera pas.
Le silence s’installa pendant que le ministre réfléchissait.
— Que pensez-vous de ce plan, commandant Picquart ? dit alors Mercier.
— Je ne suis pas certain que le capitaine Dreyfus me considère comme quelqu’un de particulièrement rassurant, répondis-je prudemment. Mais si le colonel du Paty estime que ma présence sera utile, alors bien sûr, je jouerai mon rôle.
Mercier reporta la fente de ses yeux sur du Paty.
— Donc, nous l’avons dans le cabinet du général de Boisdeffre. Que faisons-nous de lui ensuite ?
— Le général de Boisdeffre n’y sera pas…
— J’espère bien que non ! coupa Boisdeffre.
— … et ce sera moi qui accueillerai Dreyfus. Je lui expliquerai que le chef d’état-major a été retardé et le prierai de s’asseoir. J’aurai la main droite bandée — je prétendrai m’être blessé — et demanderai à Dreyfus d’écrire une lettre pour moi, que je lui dicterai. Pris au dépourvu, il lui sera difficile de maquiller son écriture. Dès que j’aurai une preuve suffisante, je donnerai le signal, et nous le confondrons.
— Qui est ce « nous » ? demanda Mercier.
— J’aurai avec moi dans la pièce le commissaire Cochefert de la Sûreté — qui est ici parmi nous — avec un de ses hommes, et M. Gribelin, l’archiviste de la section de statistique, qui dressera le procès-verbal de l’opération. Le commandant Henry, de la section de statistique, se tiendra caché derrière une portière.
— Ce sera donc à cinq contre un ?
— Exactement, monsieur le ministre. J’estime qu’avec le bénéfice du nombre et de la surprise, il y a toutes les chances pour qu’il s’effondre et avoue sur-le-champ. Auquel cas, je voudrais faire une autre suggestion.
— Allez-y.
— Que nous lui proposions une sortie honorable — je lui montre un revolver de service chargé d’une seule balle, et il peut en finir sur-le-champ.
Il y eut un silence tandis que Mercier pesait la proposition, puis il inclina légèrement la tête.
— Oui.
— Bonté divine ! s’exclama Boisdeffre. Je lui saurais gré de faire ça loin de mon tapis — c’est un Aubusson.
Des rires reconnaissants relâchèrent la tension. Seul Mercier ne daigna pas sourire.
— Et s’il ne choisit pas l’issue traditionnelle, que se passe-t-il ?
— Alors, dit du Paty, le commandant Henry l’escortera à la prison du Cherche-Midi pendant que j’irai avec Cochefert chercher des preuves dans l’appartement de Dreyfus. Je préviendrai sa femme de ne rien dire de ce qui arrive à son mari si elle ne veut pas aggraver sa situation. Le directeur du Cherche-Midi a accepté de garder Dreyfus au secret le plus absolu — ni lettres, ni visites, ni avocats. Personne ne saura où il est, pas même le commandant de la garnison de Paris. Pour le reste du monde, le capitaine Alfred Dreyfus aura disparu de la surface de la terre.
Nous ayant dispensé son chef-d’œuvre, du Paty referma son dossier et s’appuya contre le dossier de sa chaise.
Je fis du regard le tour de la table. Mercier et Boisdeffre demeuraient impassibles, Gonse allumait une cigarette, Sandherr agrippait les bras de son siège et tremblait légèrement, Henry le regardait avec sollicitude, Cochefert avait les bras croisés et les yeux rivés au sol.
— Quelqu’un a-t-il des questions ?
J’hésitai, puis levai une main timide. Je n’avais jamais pu résister à la tentation de piquer du Paty quand l’occasion se présentait.
— Oui, commandant… Picquart, c’est cela ?
— C’est cela, merci, monsieur le ministre. Je me demandais, poursuivis-je en me tournant vers du Paty, que se passera-t-il si Dreyfus n’avoue pas ?
Du Paty m’adressa un regard glacé.
— Il avouera. Il n’a pas le choix.
— Mais dans le cas contraire… ?
— Dans le cas contraire, intervint Sandherr, qui me regardait par-dessus la table et tremblait visiblement d’émotion, nous avons, en plus de son écriture, quantité d’autres preuves qui démontrent sa culpabilité.
Je décidai de ne pas insister et acquiesçai de la tête.
— Merci.
Un long silence s’ensuivit.
— Quelqu’un d’autre ? s’enquit Mercier, la fente de ses yeux balayant chacun de nous tour à tour. Non ? Général de Boisdeffre ? Non ? En ce cas, messieurs, vous avez l’autorisation de mettre en œuvre le plan énoncé par le colonel du Paty à neuf heures, demain matin.
Puis il signa l’ordre d’arrestation et le jeta sur la table en direction de Du Paty.
La matinée du lendemain était la plus radieuse qu’on pût espérer en automne — fraîche, avec un ciel lumineux, les premiers rayons du soleil chassant déjà les couches de brume qui drapaient le Seine.
Lorsque j’arrivai au ministère, peu après huit heures, je trouvai du Paty dans un état de grande excitation nerveuse, en train de rassembler ses hommes dans le hall. Trois d’entre eux étaient en civil — Cochefert et son adjoint, ainsi qu’un petit employé cadavérique que je supposais être Gribelin, bien que nous ne fussions pas présentés. Henry et moi étions tous deux en uniforme. Henry semblait amusé et, à un moment, alors que du Paty nous répétait pour la deux ou troisième fois ce que nous devions faire, il croisa mon regard et esquissa un clin d’œil.
— Donc, Picquart, je veux que vous ameniez Dreyfus au cabinet du chef de l’état-major à neuf heures tapantes, me recommanda du Paty avant de me laisser. Pas une minute de plus ou de moins, compris ? Je veux que tout cela fonctionne comme une horloge !
Du Paty et les autres montèrent, et je m’installai sur l’une des banquettes de cuir vert pour attendre. J’avais une vue plongeante sur la cour qui donnait dans la rue Saint-Dominique. Je feignis de lire un journal. Les minutes s’égrenèrent. J’eus l’impression que l’armée tout entière défilait devant moi — de vieux généraux flageolants à favoris blancs, de fringants colonels des dragons rougis par le froid après leur galop matinal au bois de Boulogne, de jeunes capitaines empressés chargés de piles de dossiers pour leurs maîtres —, puis, soudain, au milieu de cette parade, surgit Dreyfus : incongru, hésitant, sombre, évoquant déjà un paria, sans son uniforme. Il avait revêtu une redingote noire impeccable, un pantalon à rayures et un melon. Il faisait penser à un agent de change. Je consultai ma montre et jurai. Il avait un quart d’heure d’avance.
Je pliai mon journal et me levai à l’instant où il franchit la porte. Il fut manifestement déconcerté de me trouver là, et toucha son melon en guise de salut.
— Commandant Picquart, bonjour, commença-t-il, puis, parcourant du regard le hall animé, il ajouta : J’ai bien peur que des camarades ne m’aient fait une farce. J’ai reçu samedi un télégramme, censément du cabinet du général de Boisdeffre, me convoquant pour une inspection et stipulant de venir en civil, mais personne d’autre ne semble l’avoir reçu.
— C’est curieux, convins-je. Puis-je le voir ?
Dreyfus sortit le télégramme de sa pochette et me le remit : Convocation. Le général de division, chef d’état-major général de l’armée, passera l’inspection de MM. les officiers stagiaires dans la journée de lundi 15 octobre courant. M. le capitaine Dreyfus, actuellement au 39e régiment d’infanterie à Paris, est invité à se présenter à cette date et à 9 heures du matin au cabinet de M. le chef d’état-major général de l’armée, tenue bourgeoise…
Je feignis de le lire avec attention. Je gagnais du temps.
— Je ne comprends pas, prétendis-je. Venez dans mon bureau et tirons cela au clair.
— Mon commandant, ne vous en faites pas pour si peu…
— Ce n’est rien, j’insiste.
— Je ne voudrais surtout pas vous déranger…
— Vraiment, j’ai tout mon temps.
Le chemin jusqu’au 3e Bureau parut interminable, et je ne trouvai rien à dire, sinon des banalités sur le temps et sur sa famille.
— Et comment se porte votre épouse ?
— Elle va très bien, merci, mon commandant.
— Avez-vous des enfants ? Pardonnez-moi, je ne m’en souviens plus.
— Oui, mon commandant, deux.
— Et qu’est-ce que c’est ?
— Un garçon et une fille.
— Et quel âge ont-ils ?
— Pierre a trois ans, et Jeanne un an et demi…
Ainsi de suite. Ce fut un soulagement d’arriver à ma porte.
— Peut-être devriez-vous attendre ici pendant que je vérifie ce qui se passe, proposai-je.
— Merci, mon commandant.
Il entra dans mon bureau et je fermai la porte. Je consultai de nouveau ma montre. Neuf heures moins dix. J’arpentai pendant plusieurs minutes le couloir telle une sentinelle, lançant régulièrement des regards en direction de ma porte close, regrettant que le temps ne s’écoulât pas plus vite et me demandant si le capitaine n’était pas sorti par la fenêtre et descendu, accroché à une gouttière, ou s’il n’était pas en ce moment même en train de fouiller mes tiroirs, à la recherche de secrets. Enfin, à neuf heures moins deux, j’allai le chercher. Il se tenait assis au bord d’une chaise, son chapeau melon posé sur ses genoux. Les papiers n’avaient pas bougé sur mon bureau. Il ne paraissait pas avoir remué d’un centimètre.
— Votre télégramme dit vrai, annonçai-je d’un ton jovial. Il y a bien une inspection.
— Quel soulagement ! s’exclama Dreyfus en se levant. J’ai vraiment cru qu’on m’avait joué un mauvais tour — cela m’est déjà arrivé, vous savez.
— Je dois voir le général de toute façon. Je vous accompagne.
Et nous repartîmes.
— J’espère, dit Dreyfus, que j’aurai l’occasion d’échanger un mot avec le général de Boisdeffre. Nous avons eu une conversation fort intéressante au sujet des formations d’artillerie, cet été. Et il y a un ou deux points que j’aurais voulu ajouter depuis.
Je ne répondis pas. Puis il ajouta :
— Sauriez-vous par hasard combien de temps cette inspection risque de durer, mon commandant ?
— Malheureusement non.
— Le problème est que j’ai dit à ma femme que je serais rentré pour le déjeuner. Tant pis, cela n’a pas d’importance.
Nous avions atteint le vaste et imposant vestibule conduisant au cabinet du chef de l’état-major.
— Cela me paraît incroyablement calme, non ? commenta Dreyfus. Où sont-ils tous ?
La grande porte à deux battants se trouvait devant nous. Dreyfus ralentit le pas. Je l’adjurai en silence d’avancer.
— J’imagine qu’ils vous attendent déjà à l’intérieur, répliquai-je en le poussant doucement, la main sur le bas de son dos.
Nous arrivâmes à la porte, et je l’ouvris. Il se tourna vers moi, interloqué :
— Vous n’entrez pas, mon commandant ?
— Pardon, je viens de me souvenir d’une chose que j’ai à faire. Au revoir.
Je tournai les talons et m’éloignai. J’entendis derrière moi le déclic d’une serrure. Lorsque je me retournai, la porte était fermée, et Dreyfus avait disparu.
— Racontez-moi, dis-je à Gribelin, ce qui s’est passé exactement, ce matin-là, quand je vous ai amené Dreyfus au cabinet du chef de l’état-major.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, mon colonel.
— Vous étiez là-bas en tant que témoin, non ?
— Oui.
— Eh bien, qu’avez-vous vu ?
L’archiviste me dévisage tandis que je prends une chaise.
— Pardonnez toutes ces questions, monsieur Gribelin. J’essaie seulement de combler les trous. C’est toujours une affaire en cours, vous savez.
Je lui indique la chaise en face de moi.
— Asseyez-vous, je vous en prie.
— Si c’est ce que vous voulez, mon colonel.
Sans me quitter des yeux, comme s’il craignait que je ne lui saute dessus, Gribelin pose sa frêle carcasse sur le siège.
— Que voulez-vous savoir ?
J’allume une cigarette et prends tout mon temps pour approcher le cendrier.
— Il ne faudrait pas qu’une étincelle s’égare, par ici ! dis-je avec un sourire en secouant l’allumette pour l’éteindre avant de la placer soigneusement dans le cendrier. Donc, Dreyfus passe la porte. Et ensuite ?
Ce fut aussi difficile que d’arracher une dent, mais je parvins peu à peu à lui soutirer toute l’histoire : Dreyfus qui entre, regarde autour de lui et demande où est le général de Boisdeffre ; du Paty, qui répond que le général a été retardé, l’invite à s’asseoir et, lui montrant sa main gantée, l’invite à écrire une lettre pour lui car il s’est foulé le poignet ; Dreyfus qui fait ce qu’on lui demande, sous la surveillance de Cochefert et de son adjoint, et de Gribelin, qui est assis en face.
— Il devait commencer à s’inquiéter, suggéré-je. Il devait se demander ce qui se passait.
— Absolument. Son inquiétude se voit d’ailleurs dans son écriture. En fait, je peux vous montrer.
Gribelin retourne à son classeur et en revient avec un gros dossier, épais de plusieurs centimètres. Il l’ouvre.
— La première pièce est la lettre même que Dreyfus a écrite sous la dictée du colonel du Paty, annonce-t-il en poussant le dossier vers moi. Vous voyez comme son écriture change au milieu, quand il a pris conscience qu’il avait été piégé et a tenté de la déguiser.
Cela débute comme une lettre ordinaire : Paris, 15 octobre 1894. Ayant le plus grave intérêt, monsieur, à rentrer momentanément en possession des documents que je vous ai fait parvenir avant mon départ aux manœuvres…
— Je ne vois guère de changement au milieu…
— Mais si, coupe Gribelin, visiblement exaspéré. Il y en a un, c’est évident. Ici, précise-t-il en martelant la page du doigt. Très exactement ici, là où le colonel lui a fait écrire le frein hydraulique du canon de 120 — c’est là qu’il a compris ce qui se passait. Vous voyez bien comme ses lettres deviennent soudain plus grandes et moins régulières.
Je regarde de nouveau, mais ne vois toujours rien.
— Peut-être, si vous le dites…
— Croyez-moi, mon colonel, nous avons tous noté son changement d’attitude. Son pied s’est mis à trembler. Le colonel du Paty l’a accusé de changer de style. Dreyfus a nié. Dès la dictée terminée, le colonel lui a signifié qu’il était arrêté pour crime de haute trahison.
— Et ensuite, qu’est-il arrivé ?
— Le commissaire Cochefert et son adjoint se sont emparés de lui et l’ont fouillé. Dreyfus persistait à nier. Le colonel du Paty lui a montré le revolver et offert la sortie honorable.
— Comment a réagi Dreyfus ?
— Il a lancé : « Tuez-moi si vous voulez, mais je suis innocent ! » On aurait dit un personnage dans une pièce de théâtre. À ce moment, le colonel du Paty a fait venir le commandant Henry, qui se tenait dissimulé derrière la portière, et c’est le commandant Henry qui l’a conduit à la prison.
Je me mets à tourner les pages du dossier. Je suis surpris de découvrir que chacune des feuilles est une copie du bordereau. Je l’ouvre au milieu et le feuillette jusqu’à la fin.
— Mon Dieu, murmuré-je, combien de fois le lui avez-vous fait copier ?
— Oh, une centaine, voire plus. Mais cela s’est étalé sur plusieurs semaines. Vous verrez que les feuillets sont notés : « main gauche », « main droite », « debout », « assis », couché »…
— Vous lui avez fait faire cela dans sa cellule, je présume ?
— Oui. M. Bertillon, l’expert en écritures de la préfecture de police, voulait un échantillon le plus large possible pour démontrer comment Dreyfus parvenait à maquiller son écriture. Le colonel du Paty et moi-même allions voir le prisonnier au Cherche-Midi, généralement vers minuit, et l’interrogions jusqu’au matin. Le colonel eut même l’idée de le surprendre pendant qu’il dormait — en s’introduisant dans sa chambre de prison pour lui porter brusquement une lanterne au visage.
— Qu’en était-il de son état mental, pendant tout ce temps ?
— Pour être franc avec vous, mon colonel, répond Gribelin la mine fuyante, sa santé mentale semblait plutôt fragile. Il était au régime du secret le plus strict. Il n’avait droit à aucune lettre, à aucun visiteur. Il était souvent en larmes, réclamait sa famille et ainsi de suite. Je me souviens qu’il avait des éraflures au visage, ajoute-t-il en se touchant légèrement la tempe. De ce côté. Les gardiens nous ont dit qu’il se frappait la tête contre les murs.
— Et il a nié toute participation à des affaires d’espionnage ?
— Absolument. C’était un fameux comédien, mon colonel. Celui qui l’a formé a fait du très bon travail.
Je continue de feuilleter le dossier. Je vous adresse, monsieur, quelques renseignements intéressants… Je vous adresse, monsieur, quelques renseignements intéressants… Je vous adresse, monsieur, quelques renseignements intéressants… L’écriture se détériore à mesure que le temps passe. On dirait un rapport d’un asile d’aliénés. J’ai moi-même la tête qui commence à tourner. Je ferme le dossier et le repousse de l’autre côté de la table.
— C’est fascinant, Gribelin. Merci de m’avoir consacré de votre temps.
— Si je peux vous être utile en quoi que ce soit d’autre, mon colonel ?
— Je ne crois pas, non. Pas pour le moment.
Il serre tendrement le dossier dans ses bras et l’emporte vers le classeur. Je m’arrête à la porte et me retourne pour le regarder.
— Vous avez des enfants, monsieur Gribelin ?
— Non, mon colonel.
— Êtes-vous même marié ?
— Non, mon colonel, ça ne s’est jamais accordé avec mon travail.
— Je comprends. Je suis comme vous. Bonsoir, Gribelin.
— Bonsoir, mon colonel.
Je dévale l’escalier jusqu’au premier étage, prenant de la vitesse à mesure que j’avance, puis je descends au rez-de-chaussée, traverse le vestibule et sors dans le soleil, où je me remplis les poumons de longues bouffées d’air frais et vivifiant.
Je dors très peu cette nuit-là. Je transpire, me tourne et me retourne sur mon lit étroit, froissant les draps au point que j’ai bientôt l’impression de dormir sur des pierres. Les fenêtres sont ouvertes pour faire circuler un peu d’air, mais elles ne laissent entrer que le bruit de la ville. Durant mon insomnie, je compte les carillons des églises lointaines toutes les heures jusqu’à six. Puis je finis par sombrer dans le sommeil, pour être réveillé trente minutes plus tard par la trompe rauque des premiers tramways du matin. Je m’habille, descends et marche jusqu’au café, au coin de la rue Copernic. Je n’ai pas faim pour quoi que ce soit de plus substantiel qu’un café noir et une cigarette. Je jette un coup d’œil sur Le Figaro. Une zone de hautes pressions en provenance du sud-ouest des côtes d’Irlande traverse les îles Britanniques, les Pays-Bas et l’Allemagne. Les détails de la visite prochaine du tsar Nicolas à Paris doivent encore être précisés. Le général Billot, ministre de la Guerre, assiste aux manœuvres de la cavalerie dans le Gâtinais. Autrement dit, il ne se passe rien en ce mois d’août caniculaire.
Lorsque j’arrive à la section de statistique, Lauth est déjà dans son bureau. Il porte un tablier de cuir. Il a procédé à quatre tirages de chacune des lettres d’Esterhazy : moites et luisantes, les photos puent encore le fixateur chimique. Il a, comme d’habitude, fait un excellent travail. L’adresse et la signature sont occultées tandis que les lignes d’écriture sont nettes et très lisibles. Je le félicite :
— Beau travail. Je les prends avec moi — avec les originaux des lettres, si ça ne vous dérange pas.
Il les glisse dans une enveloppe qu’il me remet.
— Voilà, mon colonel. J’espère qu’elles vous mèneront à quelque chose d’intéressant.
Ses grands yeux bleus évoquent ceux d’un épagneul suppliant. Mais il m’a déjà demandé une fois ce que je comptais faire de ces lettres, et j’ai refusé de lui répondre. Il n’ose pas insister.
Je prends un malin plaisir à ignorer la question en suspens et lui adresse un « Bonne journée, Lauth » des plus enjoué avant de regagner mon cabinet. Je m’empare d’un exemplaire de chaque lettre et les glisse dans ma serviette ; j’enferme les autres dans mon coffre, puis je verrouille la porte de mon bureau derrière moi. Dans le hall, je signale au nouveau concierge, Capiaux, que je ne sais pas quand je serai de retour. C’est un ancien de la cavalerie qui approche de la cinquantaine. J’ignore où Henry est allé le pêcher et ne suis pas sûr de pouvoir lui faire confiance : il a, me semble-t-il, l’œil vitreux et le teint couperosé des compagnons de beuverie du commandant.
Il me faut vingt minutes de marche pour arriver à la préfecture de police de l’île de la Cité, imposante forteresse qui se dresse sur le quai, près du pont Saint-Michel. Bâtisse administrative par excellence, elle est aussi sombre et laide à l’intérieur qu’à l’extérieur. Je donne ma carte de visite au concierge — Lt. Col. Georges Picquart, ministère de la Guerre — et l’informe que je voudrais voir M. Alphonse Bertillon. L’homme fait aussitôt preuve de déférence et me prie de le suivre. Il déverrouille une porte, me fait entrer et referme la porte à clef derrière nous. Nous gravissons un étroit escalier de pierre en colimaçon dont les volées de marches sont si raides que je suis presque plié en deux. À un moment, nous devons nous arrêter et nous plaquer contre le mur pour laisser passer une dizaine de prisonniers qui descendent en file indienne et laissent dans leur sillage des relents de sueur et de désespoir.
— M. Bertillon les a mesurés, explique mon guide, comme si les malheureux sortaient de chez le tailleur.
Nous reprenons notre ascension. Il déverrouille enfin une autre porte, et nous émergeons dans un corridor chaud et ensoleillé, au plancher de bois nu.
— Si vous voulez bien attendre ici, mon colonel, dit-il, je vais le chercher.
Nous nous trouvons sous les combles, côté ouest. La chaleur emmagasinée fait qu’on se croirait dans une serre. Derrière les fenêtres du laboratoire de Bertillon, au-delà des cheminées de la préfecture, la toiture massive du palais semble une mer d’ardoise bleue démontée d’où émerge la délicate flèche noir et or de la Sainte-Chapelle. Les murs du laboratoire sont tapissés de centaines de photographies de criminels, de face et de profil. L’anthropométrie — ou le « bertillonnage », comme l’appelle modestement notre grand praticien — repose sur le postulat que tout être humain peut être identifié de façon infaillible par une combinaison de dix mensurations. Je repère dans un coin une sorte de tabouret auquel sont fixés une toise métallique et un pied à coulisse pour mesurer la longueur des avant-bras et des doigts ; un autre est équipé d’un cadre de bois pareil à un grand chevalet pour relever la hauteur assise (longueur du torse) et debout ; sur un troisième, un système de compas coudés en bronze permet de prendre les mesures du crâne. Il y a aussi un énorme appareil photo, ainsi qu’une table où trônent un microscope et une loupe montée sur un support, et tout un ensemble de classeurs.
Je flâne en examinant les photographies. Cela me fait penser à une grande collection naturaliste — des papillons peut-être, ou des coléoptères soigneusement classés et épinglés. Les prisonniers présentent tous des expressions de peur, de honte, de colère, de défi ou d’ennui. Certains sont visiblement mal en point, affamés ou déments ; nul ne sourit. Au milieu de ce lamentable déploiement de misère humaine, je tombe soudain sur Alfred Dreyfus. Son visage de comptable insignifiant me fixe au-dessus de son uniforme déchiré. Sans ses lunettes ou son pince-nez, sa figure semble nue. Ses yeux me transpercent. Il y a une légende : Dreyfus 5.1.95.
— Colonel Picquart ? fait une voix.
Je me retourne et trouve Bertillon, ma carte à la main. C’est un personnage d’une quarantaine d’années, trapu, le teint pâle et coiffé d’une épaisse chevelure brune. Sa barbe fournie est coupée au carré, comme la lame d’une hache, et j’ai le sentiment qu’en y portant le doigt, je pourrais m’y couper.
— Bonjour, monsieur Bertillon. Je remarquais que vous aviez le capitaine Dreyfus parmi vos spécimens.
— Ah oui, je l’ai enregistré moi-même, réplique Bertillon, qui me rejoint devant le mur. Je l’ai photographié à son arrivée à la prison de la Santé, juste après sa dégradation.
— Il paraît différent de l’homme de mon souvenir.
— Il était comme en transe — un véritable somnambule.
— Comment pourrait-il en être autrement, après une telle expérience ? dis-je en ouvrant ma serviette. Dreyfus est en fait l’objet de ma visite. J’ai pris la suite du colonel Sandherr à la tête de la section de statistique.
— Oui, colonel, je me souviens de vous avoir vu au conseil de guerre. Qu’y a-t-il de nouveau au sujet de Dreyfus ?
— Voudriez-vous avoir la bonté d’examiner ceci ? demandé-je en lui tendant les photographies des deux lettres d’Esterhazy. Et de me dire ce que vous en pensez.
— Vous savez que je ne donne jamais de jugement immédiat ?
— Peut-être voudrez-vous faire une exception, cette fois.
Il semble sur le point de refuser. Puis la curiosité l’emporte. Il s’approche de la fenêtre et tend les lettres à la lumière, une dans chaque main, pour les examiner. Il fronce les sourcils, me jette un regard déconcerté et reporte son attention sur les épreuves.
— Bien, fait-il, puis à nouveau : Bien, bien… !
Il va à un classeur, ouvre un tiroir et en sort un épais dossier vert retenu par un ruban noir. Il le met sur sa table de travail, dénoue le lien et sort une photo du bordereau avec plusieurs feuilles et graphiques. Il aligne le bordereau et les deux lettres. Puis il saisit trois feuilles identiques de papier millimétrique transparent et en dispose une sur chacun des trois documents. Il allume une lampe, tire la loupe et reprend son examen.
— Ha-ha, marmonne-t-il dans sa barbe. Ah, oui, oui, ha-ha…
Il écrit une série de notes rapides.
— Ha-ha, ha-ha, oui, oui, ha-ha…
Je le regarde faire pendant quelques minutes. Enfin, je ne peux me retenir plus longtemps :
— Alors ? Est-ce la même écriture ?
— Identique, déclare-t-il.
Il secoue la tête avec incrédulité, puis se tourne vers moi :
— Rigoureusement identique !
J’ai peine à croire qu’il puisse en être certain aussi rapidement. La principale charge qui pesait contre Dreyfus vient de s’évanouir : balayée par l’expert même qui l’avait étayée.
— Seriez-vous prêt à signer une déclaration sous serment pour l’attester ?
— Absolument.
Absolument ?
Les portraits de criminels tournoient autour de moi sur les murs.
— Et si je vous disais que ces lettres n’ont pas été écrites par Dreyfus, mais l’ont été ici, en France, cet été même ?
Bertillon hausse les épaules sans se laisser troubler.
— Alors, de toute évidence, les Juifs ont entraîné quelqu’un d’autre à écrire en suivant le système de Dreyfus.
Je reviens de l’île de la Cité par la rive gauche. J’essaie de trouver Armand du Paty au ministère de la Guerre. On me dit qu’on ne l’attend pas aujourd’hui, mais qu’il sera peut-être chez lui. Un officier subalterne me donne son adresse : 17, avenue Bosquet.
Je repars à pied. À un moment, j’ai le sentiment d’avoir troqué mon uniforme contre l’habit de détective. J’arpente les trottoirs, j’interroge des témoins, je collecte des preuves. Quand cela se terminera un jour — si cela se termine —, je devrais demander ma mutation à la Sûreté.
L’avenue Bosquet est agréable et cossue, voisine de la Seine et parsemée de taches de soleil filtrées par les arbres. L’appartement de Du Paty est au deuxième étage. Je frappe à plusieurs reprises sans recevoir de réponse, et je suis sur le point de partir, quand je remarque une ombre qui bouge légèrement dans l’interstice sous la porte. Je toque encore.
— Colonel du Paty ? C’est Georges Picquart.
Il y a un silence, puis une réponse étouffée :
— Un instant, s’il vous plaît.
On tire des verrous, on tourne une clef, et la porte s’entrouvre. Un œil déformé cligne à travers un monocle.
— Picquart ? Êtes-vous seul ?
— Oui, bien sûr. Pourquoi ne le serais-je pas ?
— C’est vrai.
La porte s’ouvre en grand, laissant apparaître du Paty vêtu d’un long peignoir de soie rouge couverte de dragons chinois. Il a des babouches bleu pâle aux pieds et un fez ottoman rouge sombre sur la tête. Il n’est pas rasé.
— Je travaillais à mon roman, explique-t-il. Entrez.
L’appartement sent l’encens et la fumée de cigare. Des assiettes sales sont empilées près d’une méridienne. Des pages manuscrites s’entassent sur une écritoire et jonchent le tapis. Au-dessus de la cheminée est accroché un tableau représentant une esclave nue dans un harem, et sur la table trône une photo de Du Paty en compagnie de sa jeune épouse aristocratique, Marie de Champlouis. Il l’a épousée juste avant que n’éclate l’affaire Dreyfus. Sur la photo, elle tient un bébé en robe de baptême.
— Vous avez donc un nouvel enfant ? Toutes mes félicitations.
— Merci à vous. Oui, le petit a un an[3]. Il est parti passer l’été avec sa mère dans la propriété de sa famille. Je suis resté à Paris pour écrire.
— Qu’est-ce que vous écrivez ?
— C’est une énigme.
Je ne sais trop s’il se réfère au genre de sa composition ou à son état d’avancement. Il semble pressé d’y retourner : en tout cas, il ne m’invite pas à m’asseoir.
— Eh bien, annoncé-je, j’ai une autre énigme pour vous.
J’ouvre ma serviette et lui remets l’une des lettres d’Esterhazy.
— Peut-être reconnaîtrez-vous cette écriture.
Il la reconnaît immédiatement — je le vois à son tressaillement, puis à l’effort qu’il fait pour masquer sa confusion.
— Je ne sais pas, marmonne-t-il. Elle m’est vaguement familière. C’est de qui ?
— Je ne peux pas vous le révéler. Mais je peux vous dire que cela ne peut être notre ami de l’île du Diable parce qu’elle a été écrite le mois dernier.
Il me la rend aussitôt : de toute évidence, il ne veut pas en entendre parler.
— Vous devriez montrez ça à Bertillon. C’est lui, le graphologue.
— C’est fait. Il dit que l’écriture est identique à celle du bordereau — « identique », c’est le mot qu’il a employé.
Un silence gêné s’ensuit, que du Paty essaie de meubler en soufflant sur les deux faces de son monocle, puis en le frottant sur la manche de son peignoir avant de le remettre devant son œil pour me dévisager.
— Pourquoi êtes-vous ici exactement, Georges ?
— Je fais simplement mon devoir, Armand. Je suis chargé d’enquêter sur les espions potentiels, et il semble que j’en ai trouvé un autre — un traître qui est parvenu à passer inaperçu alors que vous meniez l’enquête sur Dreyfus, il y a deux ans.
Du Paty, sur la défensive, croise les bras sous les larges manches de son peignoir. Il paraît saugrenu, semblable à un magicien de cabaret tout droit sorti du Chat Noir.
— Je ne suis pas infaillible, se défend-il. Je n’ai jamais prétendu l’être. Il est possible qu’il y ait eu des complices. Sandherr a toujours pensé que Dreyfus avait au moins un complice.
— Vous avez des noms ?
— Personnellement, je soupçonnais le frère, Mathieu. Sandherr aussi, d’ailleurs.
— Mais Mathieu n’était pas dans l’armée, à l’époque. Il ne se trouvait même pas à Paris.
— Non, réplique du Paty sur un ton lourd de sous-entendus, mais il était en Allemagne. Et il est juif.
Je n’ai nulle envie de me laisser entraîner dans une des théories fumeuses de Du Paty. Cela reviendrait à se perdre dans un labyrinthe dans issue.
— Je vais vous laisser travailler.
Je pose un instant ma serviette sur l’écritoire afin d’y ranger la photographie. Mon œil tombe alors inévitablement sur une page du roman qu’écrit du Paty. « Vous ne m’aveuglerez pas encore avec votre beauté, mademoiselle », s’écria le duc d’Argentin en faisant tournoyer la pointe de sa dague empoisonnée…
Du Paty m’observe. Il déclare :
— Le bordereau n’était pas la seule preuve contre Dreyfus, vous savez. Nous avions des renseignements qui ont conduit à sa condamnation. Le dossier secret. Comme vous vous en souvenez certainement.
Sa dernière remarque est chargée de menace.
— Je m’en souviens.
— Bien.
— Essayez-vous d’insinuer quelque chose ?
— Non. Sinon que j’espère seulement que vous n’oubliez pas, dans la poursuite de votre enquête, que vous avez vous aussi participé à l’accusation. Laissez-moi vous reconduire.
Arrivé à la porte, je lui rétorque :
— En fait, si je peux me permettre une correction, ce n’est pas exactement la vérité. Sandherr, Henry, Gribelin et vous étiez en charge de l’accusation. Je n’ai jamais été autre chose qu’un observateur.
Du Paty émet un hennissement de rire. Son visage est assez proche du mien pour que je respire son haleine. Elle est chargée d’un relent de pourriture qui vient du plus profond de lui et n’est pas sans rappeler les égouts qui passent sous la section de statistique.
— Oh, mais qu’est-ce que vous croyez ? Un observateur ! Allons, mon cher Georges ! Vous avez assisté à tous les débats du conseil de guerre ! Vous avez été le garçon de course de Mercier pendant toute l’opération ! Vous lui avez conseillé sa tactique ! Vous ne pouvez pas tourner les talons maintenant et prétendre que vous n’y êtes pour rien ! Pourquoi donc pensez-vous que vous vous retrouvez à la tête de la section de statistique ? conclut-il en ouvrant la porte. Au fait, lance-t-il encore, faites mes amitiés à Blanche ! Elle n’est toujours pas mariée, si je ne m’abuse ? Dites-lui que je lui rendrais bien visite, mais vous savez comment cela se passe : ma femme ne serait pas d’accord.
Je suis trop furieux pour trouver une réplique et lui laisse la satisfaction d’avoir le dernier mot : il se croit tellement spirituel, planté sur le pas de sa porte avec son sourire insupportable, son peignoir, ses babouches et son fez.
Je rentre lentement vers la section et réfléchis à ce que je viens d’entendre.
Est-ce réellement ce qui se dit de moi — que j’étais le garçon de course de Mercier ? Que je n’ai obtenu mon poste actuel que parce que j’avais très bien su lui dire ce qu’il voulait entendre ?
J’ai l’impression d’avoir pénétré dans une galerie des glaces et de m’être vu pour la première fois sous un angle nouveau. Est-ce que je ressemble vraiment à ça ? Est-ce que je suis vraiment comme ça ?
Deux mois après l’arrestation de Dreyfus, à la mi-décembre 1894, je fus convoqué par le général Mercier. On ne me dit pas de quoi il s’agissait. Je supposai que cela devait avoir un lien avec l’affaire Dreyfus et qu’il y aurait d’autres personnes présentes. J’avais raison sur le premier point, mais pas sur le second. Cette fois, Mercier me reçut en privé.
Il était assis à son bureau. Un maigre feu de charbons brunâtres sifflait dans l’âtre. La presse avait eu vent de l’arrestation de Dreyfus six semaines plus tôt, au début du mois de novembre — Haute trahison ! Arrestation d’un officier juif ! Le capitaine Dreyfus ! — et le public brûlait à présent de savoir de quoi il était coupable et ce que le gouvernement comptait faire de lui ; je me le demandais aussi. Mercier me pria de m’asseoir, puis me refit le coup de me faire attendre pendant qu’il finissait d’annoter le document sur lequel il était penché, m’offrant tout le loisir d’étudier le sommet de son crâne étroit dont la brosse courte se raréfiait, et de m’interroger sur les secrets et machinations qui se cachaient en dessous. Il finit cependant par poser sa plume et demanda :
— Avant toute chose, permettez-moi de m’assurer que vous n’avez pris aucune part à l’enquête sur le capitaine Dreyfus depuis son arrestation ?
— Aucune, monsieur le ministre.
— Et vous ne vous êtes entretenu de l’affaire ni avec le colonel du Paty, ni avec le colonel Sandherr, ni avec le commandant Henry ?
— Non.
Il y eut un silence durant lequel Mercier m’examina de ses yeux bridés.
— Vous vous intéressez à la littérature, me semble-t-il.
J’hésitai. C’était le genre d’aveu qui pouvait vous ruiner une perspective de promotion.
— Assez, dans la vie privée, mon général ; oui, je m’intéresse à tous les arts.
— Il n’y a pas de quoi en avoir honte, commandant. Je cherche simplement quelqu’un qui puisse me faire un rapport qui ne se limite pas aux faits bruts. Vous pensez pouvoir y arriver ?
— Je l’espère. Cela dépend naturellement du sujet.
— Vous souvenez-vous de ce que vous avez dit, dans ce même cabinet, la veille de l’arrestation de Dreyfus ?
— Je ne suis pas sûr de voir à quoi vous faites allusion, mon général.
— Vous avez demandé au colonel du Paty : « Que se passera-t-il si Dreyfus n’avoue pas ? » Je l’ai noté, à l’époque. C’était une bonne question : « Que se passera-t-il s’il n’avoue pas ? » Le colonel du Paty nous a assuré qu’il avouerait. Or, il apparaît maintenant qu’il n’a pas avoué bien qu’il soit en prison depuis deux mois. En toute confidence, commandant, je dois vous dire que je suis déçu.
— Je le comprends sans peine.
Pauvre vieux du Paty, me dis-je. J’eus du mal à conserver mon sérieux.
— Voilà. Le capitaine Dreyfus comparaîtra la semaine prochaine devant le conseil de guerre, et ceux-là mêmes qui me promettaient qu’il avouerait me promettent aujourd’hui avec la même assurance qu’il sera jugé coupable. Mais j’ai appris la prudence, vous comprenez ?
— Tout à fait.
— On ne fera qu’une bouchée du gouvernement si le procès se passe mal. Vous avez déjà lu la presse : « L’affaire sera étouffée parce que l’officier est juif… » Voici donc ce que j’attends de vous.
Il posa les coudes sur la table et parla d’une voix très calme et assurée.
— Je veux, commandant Picquart, que vous assistiez pour moi chaque jour au procès, et que vous veniez me rendre compte chaque soir de ce que vous aurez vu. Je n’attends pas juste : « Il a dit ceci, il a dit cela… » — n’importe quel secrétaire connaissant la sténographie peut y arriver. J’attends de vous ce qui touche à l’essentiel, dit-il en frottant son pouce contre son index. Décrivez-moi les choses comme un écrivain. Dites-moi comment sonne l’accusation. Observez les juges, étudiez les témoins. Je ne peux assister moi-même aux débats. Cela donnerait à toute l’affaire une dimension politique. Vous devrez donc être mes yeux et mes oreilles. Vous pourriez faire cela pour moi ?
— Oui, mon général, dis-je. J’en serais honoré.
Je quittai le cabinet de Mercier en affichant l’expression solennelle appropriée. Mais dès que j’arrivai devant le palier, je portai la main à mon képi pour saluer le portrait de Bonaparte. Une mission spéciale du ministre de la Guerre ! Ce n’était pas que cela — je devais être « ses yeux et ses oreilles » ! Je dévalai l’escalier de marbre, un grand sourire aux lèvres.
Le procès de Dreyfus devait commencer le mercredi 19 décembre au tribunal militaire, une vieille bâtisse sinistre située juste en face de la prison du Cherche-Midi, et il devait durer trois ou quatre jours. J’espérais sincèrement que ce serait terminé avant samedi soir ; j’avais des billets pour assister à la première de Prélude à l’après-midi d’un faune, de M. Debussy, à la salle d’Harcourt.
Je pris soin d’arriver au tribunal de bonne heure. Il ne faisait pas encore jour quand je pénétrai dans le vestibule bondé. La première personne que je repérai fut le commandant Henry. Quand il me vit, il ne put réprimer un sursaut de surprise.
— Commandant Picquart ! Que faites-vous ici ?
— Le ministre m’a chargé d’être son observateur.
— Seigneur, vraiment ? fit Henry avec une grimace. C’est qu’on n’est pas n’importe qui maintenant ! Vous allez donc être son mouchard ! Il va falloir qu’on fasse attention à ce qu’on dit quand vous serez dans les parages.
Il feignait de plaisanter, mais je voyais bien qu’il se sentait insulté et, à partir de cet instant, il ne cessa de se méfier de moi. Je lui souhaitai bonne chance et gravis l’escalier de pierre qui menait à la salle d’audience, au premier étage.
La bâtisse était en fait un ancien couvent aux épaisses portes basses et cintrées et aux murs grossièrement passés à la chaux, d’où jaillissaient de petits crochets pour les images pieuses. La salle réservée aux audiences n’était guère plus vaste qu’une salle de classe, et déjà remplie de journalistes, de gendarmes, de soldats et de ces habitués des tribunaux dont le passe-temps est de suivre les procès. Pour les juges, une longue table recouverte de feutre vert occupait, tout au bout, une estrade dressée sous la représentation gigantesque d’un Christ. On avait cloué des tapis par-dessus les fenêtres — que ce fût pour empêcher les regards indiscrets ou le froid de décembre d’entrer, je ne le sus jamais, mais l’effet en était curieusement sinistre et avait de quoi rendre claustrophobe. Il y avait, face aux juges, une simple chaise de bois pour l’accusé, un petit bureau d’un côté pour son avocat, et un autre, en face, pour le commissaire du gouvernement. Une chaise était placée sur le côté, derrière les juges, à mon intention. Il n’y avait pas de sièges pour l’assistance ; celle-ci ne pouvait que se presser contre les murs. Je pris mon calepin et un crayon, et m’assis pour attendre. À un moment, du Paty de Clam fit une brève apparition, suivi par le général Gonse. Ils passèrent la scène en revue puis s’éclipsèrent.
Les principaux protagonistes apparurent peu après. Il y avait Maître Edgar Demange, exotique dans sa robe noire et toque noire cylindrique, sinon l’image même du fermier terne, la cinquantaine, le visage large, rasé de frais avec de longs favoris clairsemés. Brisset était commissaire du gouvernement, mince comme une lame dans son uniforme de commandant. Arrivèrent enfin les sept juges militaires, eux aussi en uniforme — un colonel, trois commandants et deux capitaines conduits par le président du conseil de guerre, le colonel Émilien Maurel, vieillard maladif et ratatiné qui, je l’appris plus tard, souffrait d’hémorroïdes. Ce dernier prit place au centre de la longue table et s’adressa à la cour d’une voix grincheuse :
— Faites entrer l’accusé !
Tous les yeux se tournèrent vers le fond du tribunal, la porte s’ouvrit, et il apparut. Amaigri par la mauvaise alimentation, il se tenait légèrement voûté à cause du manque d’exercice et avait le teint gris du fait de l’épuisement et du manque de lumière dans sa cellule : il avait pris dix ans en dix semaines. Cependant, alors qu’il s’avançait dans la salle, escorté par un lieutenant de la garde républicaine, il relevait la tête avec un air de défi. Je détectai même dans son pas une nuance d’empressement. Peut-être Mercier avait-il raison de s’inquiéter. Je notai : Très grand seigneur & impatient de commencer. Il s’arrêta devant le colonel Maurel et salua.
Maurel toussota pour s’éclaircir la voix, et commença :
— Quel est votre nom ?
— Alfred Dreyfus.
— Lieu de naissance ?
— Mulhouse.
— Âge ?
— Trente-cinq ans.
— Vous pouvez vous asseoir.
Dreyfus s’installa sur sa chaise. Il retira son képi et le plaça dessous, puis il rajusta son pince-nez et regarda autour de lui. Je me trouvais juste dans sa ligne de mire, et ses yeux se posèrent presque aussitôt sur moi. Je soutins son regard pendant peut-être trente secondes. Quelle était son expression ? Je n’aurais su le déterminer. Mais j’avais le sentiment qu’en regardant ailleurs j’aurais admis que je lui avais joué un sale tour, et je m’y refusais.
Au bout du compte, ce fut le commissaire du gouvernement, Brisset, qui mit fin à notre concours en nous faisant détourner les yeux au même instant. Il se mit debout et dit :
— Monsieur le président, considérant que la publicité du procès est dangereuse pour l’ordre public, je requiers le conseil d’ordonner que les débats auront lieu à huis clos.
Aussitôt, Demange se leva pesamment.
— Monsieur le président, nous nous y opposons avec la plus grande vigueur. Mon client a le droit d’être traité comme n’importe quel accusé.
— Monsieur le président, en temps normal, nul ne discuterait cela. Mais la preuve contre le capitaine Dreyfus comprend nécessairement des questions importantes de nature à compromettre la défense nationale.
— Avec tout le respect que je vous dois, attendu que l’unique pièce retenue contre mon client n’est qu’une page à l’écriture controversée…
Un murmure de surprise parcourut la salle. Maurel le fait taire d’un coup de marteau.
— Maître Demange ! Silence, s’il vous plaît ! Vous êtes un avocat beaucoup trop expérimenté pour être excusé d’avoir recours à un tel stratagème. Le conseil se retire pour en délibérer. Qu’on reconduise l’accusé dans sa cellule.
Dreyfus fut emmené. Les juges sortirent à sa suite. Demange paraissait satisfait de ce premier échange. Ainsi que j’en avertis par la suite Mercier, quoi qu’il pût se passer, il avait réussi à informer le public du peu d’épaisseur des charges contre Dreyfus.
Un quart d’heure plus tard, le conseil reprit sa place. Maurel ordonna de faire revenir Dreyfus de sa cellule, et l’accusé fut ramené devant ses juges, plus imperturbable que jamais. Maurel déclara :
— Le conseil a examiné la question avec la plus grande attention. Étant donné le caractère hautement inhabituel de cette affaire, qui touche à des questions particulièrement graves de défense nationale, on ne saurait en la matière se montrer trop prudent. Le conseil ordonne donc le huis clos. En conséquence, l’assistance doit évacuer la salle immédiatement.
Une rumeur de mécontentement et de déception s’éleva. Demange essaya de protester, mais Maurel abattit son marteau.
— Non, non, le conseil a pris sa décision, Maître Demange ! Nous n’en discuterons pas avec vous. Huissiers, faites évacuer la salle !
Demange se laissa tomber sur son siège. Il avait à présent la mine sombre. Il ne fallut pas plus de deux minutes aux gendarmes pour faire sortir la presse et le public. Dès que les huissiers eurent refermé les portes, l’atmosphère du tribunal changea du tout au tout. Le calme s’abattit. Les tentures devant les fenêtres semblaient nous couper du monde extérieur. Seules treize personnes restaient présentes : Dreyfus, son avocat et le commissaire du gouvernement, les sept juges, le greffier Vallecalle, un représentant de la police et moi-même.
— Bien, assura Maurel. Nous pouvons commencer à examiner les preuves. Si le prisonnier veut bien se lever. Monsieur Vallecalle, lisez l’accusation…
Durant les trois après-midi suivants, dès la fin de la session, je me précipitais en bas, traversais la meute des journalistes — dont j’ignorais les questions — et m’enfonçais dans la pénombre hivernale pour fouler les sept cent vingt mètres exactement (je les comptais chaque fois) de pavés glacés qui séparaient la rue du Cherche-Midi de l’hôtel de Brienne.
— Commandant Picquart, pour le ministre de la Guerre…
Mes comptes rendus au ministre se déroulaient toujours de la même façon. Mercier m’écoutait avec la plus grande attention.
Il me posait quelques questions, aussi pertinentes que laconiques. Puis il m’envoyait à Boisdeffre pour que je lui répète ce qu’il venait d’entendre. Boisdeffre, qui rentrait tout juste des obsèques du tsar Alexandre III à Moscou, sa noble tête sans doute truffée de problèmes russes, m’écoutait alors jusqu’au bout avec la plus grande courtoisie et, la plupart du temps, sans faire de commentaires. Après Boisdeffre, on me conduisait en voiture du ministère de la Guerre au palais de l’Élysée, où je rendais compte au président de la République en personne, le lugubre Jean Casimir-Perier, ce qui constituait une mission plutôt gênante dans la mesure où le Président soupçonnait depuis longtemps son ministre de la Guerre d’intriguer derrière son dos. En fait, Casimir-Perier n’était à l’époque pas loin de se sentir lui-même prisonnier — isolé dans ses appartements dorés, ignoré par les ministres, réduit à un rôle de pure cérémonie. Il manifestait son mépris pour l’armée en ne m’invitant pas une seule fois à m’asseoir. Sa réaction, à l’écoute de mon récit, était de le ponctuer de remarques sarcastiques et de reniflements incrédules :
— On croirait une intrigue de l’Opéra-Comique !
Je partageais en privé ses doutes, et ils ne firent que s’accroître à mesure que la semaine avançait. Le premier jour, les témoins furent les six hommes clés qui avaient travaillé à l’instruction du procès contre Dreyfus : Gonse, Fabre et d’Aboville, Henry, Gribelin et du Paty. Gonse expliqua que Dreyfus avait pu très facilement avoir accès aux documents secrets mentionnés dans le bordereau Fabre et d’Aboville décrivirent son comportement suspect lorsqu’il servait au 4e Bureau. Henry témoigna de l’authenticité du bordereau en tant que preuve récupérée à l’ambassade d’Allemagne. Gribelin — s’appuyant sur des rapports de police établis par Guénée — dressa un portrait de Dreyfus en coureur de femmes et joueur invétéré que je trouvai franchement impossible à croire. Mais du Paty assura que Dreyfus était poussé par des « pulsions animales », et que, sous son apparence convenable, c’était une canaille * (Dreyfus se contenta de hocher la tête à ces propos). Du Paty allégua aussi que l’accusé avait modifié volontairement son écriture pour la déguiser pendant la dictée — accusation sérieusement démontée lorsque Demange, lui montrant des échantillons de l’écriture de Dreyfus, le pria de désigner où ces changements intervenaient et que du Paty fut dans l’incapacité de le faire.
Au total, ce n’était guère impressionnant.
À la fin de mon premier rapport, quand Mercier me demanda mon opinion sur le déroulement du procès, j’hésitai.
— Eh bien, commandant, dit-il à voix basse, votre avis, en toute honnêteté, s’il vous plaît. C’est pour cela que je vous envoie là-bas.
— En fait, monsieur le ministre, en toute franchise, je dois vous dire que tout repose principalement sur des présomptions. Nous avons amplement établi que Dreyfus pourrait être le traître ; mais nous n’avons pas encore démontré qu’il l’était.
Mercier grogna, mais ne fit pas d’autre commentaire. Cependant, le lendemain, lorsque j’arrivai au tribunal pour le deuxième jour d’audience, Henry m’attendait.
— Il paraît que vous avez dit au ministre que notre dossier paraît assez mince, commença-t-il sur un ton accusateur.
— N’est-ce pas le cas ?
— Non, je ne pense pas.
— Voyons, commandant Henry, ne semblez pas si offensé. Vous voulez vous joindre à moi ? proposai-je en lui offrant une cigarette, qu’il prit avec réticence.
Je frottai une allumette et allumai la sienne en premier.
— Je n’ai pas dit que le dossier était mince, juste qu’il n’était pas assez étayé.
— Bon Dieu, répliqua Henry, dont le soupir de contrariété s’accompagna d’un jet de fumée, c’est facile à dire pour vous. Si seulement vous saviez toutes les preuves avérées que nous avons contre ce porc. Figurez-vous que nous disposons même d’une lettre d’un officier du renseignement étranger où il est nommément cité comme étant le traître !
— Alors, servez-vous-en !
— Comment faire ? Cela reviendrait à trahir nos sources les plus secrètes. Cela causerait plus de mal que Dreyfus n’en a déjà fait.
— Même avec le huis clos ?
— Ne soyez pas naïf, Picquart ! Chaque mot prononcé dans cette salle finira par sortir à un moment ou à un autre.
— Eh bien, je ne vois pas que suggérer d’autre.
Henry tira longuement sur sa cigarette.
— Que se passerait-il, glissa-t-il en jetant un coup d’œil autour de lui pour vérifier que personne n’écoutait, si je revenais devant le conseil afin de décrire certaines preuves que nous avons dans le dossier ?
— Mais vous avez déjà donné vos preuves.
— Ne pourrait-on me rappeler ?
— Sur quel motif ?
— Ne pourriez-vous vous entretenir avec le colonel Maurel et le lui suggérer ?
— Quelle raison lui donnerais-je ?
— Je ne sais pas. Je suis sûr que nous pourrions trouver quelque chose.
— Mon cher Henry, je suis ici en tant qu’observateur, pas pour interférer avec la procédure.
— Parfait, conclut Henry avec amertume.
Il tira une dernière bouffée de sa cigarette, la laissa tomber sur le dallage et l’écrasa de la pointe de sa botte.
— Je le ferai moi-même.
La matinée de la deuxième séance fut consacrée à un défilé d’officiers de l’état-major. Ils se succédèrent pour dénigrer sans détour leur ancien camarade. Ils décrivirent un homme qui furetait dans leurs bureaux, refusait de fraterniser avec eux et se comportait toujours comme s’il leur était intellectuellement supérieur. L’un d’eux assura que Dreyfus lui avait confié se moquer de ce que l’Alsace fût sous occupation allemande puisqu’il était juif, et que les Juifs, n’ayant pas de pays à eux, étaient indifférents aux changements de frontières. Pendant tous ces témoignages, le visage de Dreyfus ne trahit aucune émotion. On aurait pu croire qu’il était sourd comme un pot, ou bien qu’il faisait tout pour ne pas entendre. Mais, une fois de temps en temps, il levait la main pour demander la parole. Il corrigeait alors un détail de sa voix atone : tel témoignage était faux puisqu’il ne se trouvait pas dans ce service au moment dit ; telle déclaration était erronée car il n’avait jamais rencontré le sieur en question. Il ne semblait animé par aucune colère. C’était un automate. Plusieurs officiers parlèrent néanmoins en sa faveur. Mon vieil ami Mercier-Milon le qualifia de « soldat fidèle et scrupuleux ». Le capitaine Tocane, qui avait suivi mes cours de topographie en même temps que Dreyfus, assura qu’il le croyait « incapable de félonie ».
Puis, à l’ouverture de la séance de l’après-midi, l’un des juges, le commandant Gallet, annonça qu’il avait une communication importante à porter à l’attention du conseil. D’après ce qu’il avait compris, déclara-t-il gravement, il y avait déjà eu une enquête sur une suspicion de trahison à l’état-major de l’armée avant que ne soit ouverte, en octobre, l’enquête sur Dreyfus. Si cela se devait se vérifier, il déplorait que le conseil n’en eût pas été informé, et il suggérait d’éclaircir ce point au plus tôt. Le colonel Maurel accepta, et pria l’huissier de rappeler le commandant Henry. Quelques minutes plus tard, Henry apparut, manifestement embarrassé et en train de boutonner sa tunique, comme si l’on était allé le chercher dans un cabaret. Je notai l’heure : 2 h 35.
Demange eût pu objecter au rappel du commandant. Mais Henry s’appliqua tant et si bien à jouer au témoin récalcitrant — debout, tête nue devant les juges, triturant nerveusement son képi entre ses mains — que l’avocat misa sans doute sur le fait que son témoignage tournerait à l’avantage de Dreyfus.
— Commandant Henry, commença Maurel avec gravité, le conseil a été informé que votre déposition d’hier était loin d’être complète, et que vous avez omis de nous parler d’une enquête précédente que vous auriez menée au sujet de la présence d’un espion au sein de l’état-major. Est-ce exact ?
— C’est vrai, monsieur le président, bredouilla Henry.
— Parlez plus fort, commandant ! Nous ne vous entendons pas !
— Oui, c’est vrai, répéta Henry d’une voix forte avant de parcourir la rangée de juges d’un regard d’excuse mêlée de défi. Je voulais éviter de dévoiler davantage d’informations que nécessaire.
— Dites-nous toute la vérité cette fois, s’il vous plaît.
Henry poussa un soupir et se passa la main dans les cheveux.
— D’accord, dit-il. Puisque le conseil insiste. C’était au mois de mars de cette année, une personne honorable — vraiment très honorable — nous a informés qu’il y avait à l’état-major un traître, qui transmettait des secrets à une puissance étrangère. La personne m’a répété personnellement son avertissement au mois de juin et, cette fois, elle s’est montrée plus précise, dit Henry avant de s’interrompre.
— Continuez, commandant.
— Elle a dit que le traître se trouvait au 2e Bureau. J’affirme, moi, que le traître, le voici !
L’accusation fit l’effet d’une grenade dans la petite salle. Dreyfus, jusque-là si calme qu’il paraissait à peine humain, bondit sur ses pieds pour protester contre ce guet-apens. Son visage pâle était livide de colère.
— Monsieur le président, je demande à savoir le nom de cet informateur !
— L’accusé est prié de se rasseoir ! tonna Maurel en abattant son marteau.
Demange saisit le bord de la tunique de son client et tenta de le faire rasseoir.
— Laissez-moi faire, capitaine, l’entendis-je chuchoter. C’est pour cela que vous me payez.
Dreyfus obtempéra à contrecœur. Demange se leva et protesta :
— Monsieur le président, il ne s’agit là que d’un ouï-dire — un outrage à la justice. La défense exige la comparution de cet informateur. Sinon, rien de ce qui vient d’être dit n’a la moindre valeur légale. Commandant Henry, vous devez pour le moins nous livrer le nom de cet homme.
Henry le regarda avec mépris.
— Il est évident que vous ne connaissez rien au renseignement, Maître Demange ! Quand un officier a dans la tête un secret redoutable, il ne le confie pas, même à son képi ! assura-t-il en agitant sa coiffure.
Dreyfus se leva de nouveau :
— C’est une infamie !
Et, cette fois encore, Maurel abattit son marteau pour réclamer le retour à l’ordre.
— Commandant Henry, reprit le colonel, nous ne vous demanderons pas le nom, mais pouvez-vous jurer sur l’honneur que l’officier incriminé était le capitaine Dreyfus ?
Henry leva lentement un index boudiné qu’il tendit vers l’image du Christ, au-dessus de la tête des juges. Et, d’une voix aussi fervente que celle d’un prêtre, il clama :
— Je le jure !
Je décrivis la scène le soir même à Mercier.
— À vous entendre, c’est un vrai mélodrame, commenta-t-il.
— Je pense que l’on peut dire sans risque que, si le commandant Henry quittait un jour l’armée, la Comédie-Française sera prête à l’accueillir.
— Mais ce témoignage a-t-il eu l’effet escompté ?
— Du point de vue théâtral, c’était parfaitement réussi. Quant à savoir si cela aura un poids juridique, c’est une autre question.
Le ministre se carra contre le dossier de son fauteuil et, la mine sombre, joignit l’extrémité de ses doigts.
— Qui seront les témoins de demain ?
— Le matin, il y aura le graphologue, Bertillon ; l’après-midi, la défense fera comparaître des témoins de la bonne moralité de Dreyfus.
— Qui ?
— Des amis de la famille — un homme d’affaires, un médecin, le grand rabbin de Paris…
— Oh, pour l’amour de Dieu ! s’écria Mercier, se laissant aller pour la première fois en ma présence à une manifestation d’émotion. Jusqu’où va aller cette absurdité ? Vous imaginez les Allemands permettre un tel cirque ? Le Kaiser ferait simplement coller le traître contre un mur et le ferait fusiller !
Il se leva de son siège et s’approcha de l’âtre.
— C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons perdu en 70 — nous manquons totalement de leur rigueur impitoyable.
Il saisit le tisonnier et en frappa vicieusement les charbons, soulevant une gerbe d’étincelles orangées dans la cheminée. Ne sachant quoi répondre, je conservai le silence. Je dois reconnaître que je compatissais. Il livrait une bataille désespérée, mais sans pouvoir déployer ses meilleures troupes. Au bout d’un moment, sans quitter les flammes du regard, il me confia à voix basse :
— Le colonel Sandherr a rassemblé un dossier pour le conseil de guerre. Je l’ai vu. Boisdeffre également. Il prouve sans que le doute soit permis l’étendue des crimes de Dreyfus. Que devrions-nous en faire, d’après vous ?
— Produisez-le au tribunal, répondis-je sans hésiter.
— C’est impossible. Cela impliquerait que Dreyfus le lise. Mais nous pourrions peut-être, en confidence, le montrer aux juges, afin qu’ils se rendent compte de quoi il s’agit.
— Je n’hésiterais pas.
Il me regarda par-dessus son épaule.
— Même si cela est contraire à toutes les règles de la procédure juridique ?
— Tout ce que je peux dire, c’est que si vous ne le faites pas, il y a un risque pour qu’il soit acquitté. Vu les circonstances, on pourrait penser qu’il en va de votre devoir.
Je lui disais ce qu’il voulait entendre. Le contraire n’aurait fait aucune différence. Il aurait livré le dossier de toute façon. Je le laissai toujours en train d’attiser son feu.
Le lendemain matin, Bertillon fit sa déposition. Il se présenta chargé de toutes sortes de graphiques et d’échantillons d’écriture qu’il fit passer aux juges ainsi qu’à la défense et à l’accusation. Il disposa sur un chevalet un diagramme compliqué et truffé de flèches.
— Deux experts en écriture, déclara-t-il, ont soutenu que Dreyfus est l’auteur du bordereau ; deux autres ont noté des différences et conclu que ce n’était pas lui. Moi, monsieur le président, je vais m’employer à réconcilier les deux positions.
Sombre, hirsute, il arpentait l’espace confiné tel un petit singe en cage. Il parlait très vite et désignait de temps à autre le graphique.
— Messieurs, vous verrez que j’ai pris le bordereau et tracé par-dessus des lignes horizontales et verticales tous les cinq millimètres. Que trouvons-nous ? Nous trouvons que les mots répétés — manœuvre, modification, copie, disposition — commencent tous, au millimètre près, dans la même partie exactement de l’un des carrés que j’ai tracés. Il y a une chance sur cinq que cela se produise pour une seule répétition. La probabilité pour que cela arrive dans tous ces cas est de seize contre dix mille. La probabilité pour que cela se produise avec chacun des mots que j’ai analysés est de une contre cent millions ! Conclusion : le bordereau est forgé.
« Question : qui l’a forgé, et pourquoi ? Réponse : examinez une fois encore les polysyllabes redoublées dans le bordereau — manœuvre, modification. Lorsque vous les superposez, vous découvrez que le début correspond, mais pas la fin. Mais déplacez le mot précédent d’un millimètre et quart vers la droite, et la fin coïncide aussi. Messieurs, les échantillons d’écriture d’Alfred Dreyfus que m’a fournis le ministère de la Guerre présentent exactement les mêmes particularités ! Quant aux différences entre l’écriture du coupable et celle du bordereau — les « o » et les doubles « s », principalement —, imaginez mon étonnement lorsque j’ai retrouvé exactement les même traits de ces lettres dans des correspondances saisies émanant de l’épouse et du frère du coupable ! Un quadrillage de cinq millimètres, un gabarit de douze virgule cinq centimètres et un millimètre et quart d’imbrication ! Et cela revient encore… encore… et encore ! Conclusion : Dreyfus a forgé sa propre écriture pour éviter de se faire confondre en empruntant des traits de l’écriture de sa famille !
— Donc, intervient Dreyfus, le bordereau n’a pu être écrit que par moi, à la fois parce qu’il ressemble à mon écriture, et parce qu’il ne lui ressemble pas ?
— Exactement !
— Comment vous réfuter, alors ?
Un bon point. Je dus réprimer un sourire. Mais bien que Bertillon eût pu nous faire l’effet, à Dreyfus et à moi, d’être un imposteur, je vis qu’il avait impressionné les juges. C’étaient des soldats. Ils aimaient les faits, les diagrammes, les grilles millimétrées et les termes comme « quadrillage », « imbrication ». Cent millions contre un ! Voilà des statistiques qu’ils pouvaient comprendre !
Pendant la suspension du déjeuner, du Paty d’approcha de moi dans le couloir. Il se frottait les mains.
— D’après certains juges, Bertillon s’en est bien sorti ce matin. Je crois que nous tenons enfin ce vaurien. Que direz-vous au ministre ?
— Que Bertillon semble déséquilibré, et que je ne suis pas sûr d’évaluer à plus de cinquante-cinquante les chances d’obtenir une condamnation.
— Le ministre m’a parlé de votre pessimisme. Évidemment, il est toujours beaucoup plus facile de critiquer depuis les coulisses.
Il saisit une grande enveloppe jaune coincée sous son bras. Il me la remit.
— Voici pour vous, de la part du général Mercier.
Ce n’était pas lourd. Au toucher, j’aurais dit qu’elle contenait une dizaine de feuillets. Dans le coin supérieur droit, on avait écrit un grand « D » au crayon bleu.
— Qu’est-ce que je suis censé en faire ?
— Vous devez la transmettre au président de la cour avant la fin de la journée, le plus discrètement possible.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Vous n’avez pas à savoir ce qu’il y a à l’intérieur. Contentez-vous de la lui donner, Picquart, c’est tout. Et essayez d’être moins défaitiste.
J’emportai l’enveloppe avec moi à la séance de l’après-midi. Je ne savais pas où la mettre. Sous mon siège ? À côté ? Je finis par la poser en équilibre sur mes genoux tandis que la défense appelait ses témoins de moralité — une poignée d’officiers, un industriel, un médecin, le grand rabbin de Paris en tenue traditionnelle. Le colonel Maurel, visiblement éprouvé par ses hémorroïdes, les traita avec une certaine brusquerie, surtout le rabbin.
— Votre nom ?
— Dreyfuss…
— Dreyfus ? Vous êtes un parent ?
— Non, ce n’est pas la même famille. Nous sommes Dreyfuss avec deux « s ». Je suis le grand rabbin de Paris.
— Fascinant. Qu’est-ce que vous savez de l’affaire ?
— Rien. Mais je connais depuis longtemps la famille de l’accusé, et je la considère comme une très honnête famille…
Maurel s’agita pendant toute la déposition.
— Merci, dit-il, le témoin peut se retirer. Cela conclut l’audition des témoins dans cette affaire. Nous entendrons les plaidoiries de clôture demain. L’audience est levée. Qu’on ramène le prisonnier dans sa cellule.
Dreyfus ramassa son képi, se leva, salua puis quitta la salle sous escorte. J’attendis que les juges descendissent un par un de l’estrade, et m’approchai de Maurel.
— Excusez-moi, mon colonel, glissai-je à mi-voix. J’ai quelque chose pour vous, de la part du ministre de la Guerre.
Maurel m’adressa un regard irrité. C’était un petit bonhomme voûté au teint gris-vert.
— C’est bon, commandant, répliqua-t-il. Je l’attendais.
Il inséra l’enveloppe entre ses autres papiers et s’éloigna sans rien ajouter. Alors que je me retournais pour le regarder s’en aller, je découvris que l’avocat de Dreyfus m’observait. Demange fronça les sourcils en pinçant les lèvres, et je crus un instant qu’il allait me demander des explications. Je rangeai mon calepin dans ma poche, le saluai d’un signe de tête et le dépassai sans m’arrêter.
Lorsque je relatai l’épisode à Mercier, il déclara :
— Je crois que nous avons fait ce qu’il fallait.
— Au bout du compte, ce sera aux juges d’en décider, répliquai-je. Tout ce que vous pouvez faire, c’est leur donner l’intégralité des faits.
— J’imagine qu’il n’est nul besoin de vous rappeler que personne en dehors de notre groupe restreint ne doit jamais apprendre ce qui s’est passé.
Je m’attendais plus ou moins à ce qu’il me confie ce qu’il y avait dans le dossier, mais il se contenta de reprendre sa plume et se replongea dans ses papiers. Ses seules paroles de congé furent :
— Ne manquez pas d’informer le général de Boisdeffre que j’ai fait comme convenu.
Le lendemain matin, lorsque j’arrivai rue du Cherche-Midi, une petite foule s’était déjà rassemblée. Un renfort de gendarmes gardait la porte en cas de troubles. À l’intérieur du tribunal, il y avait deux fois plus de journalistes que les jours précédents : l’un d’eux m’annonça qu’on leur avait promis qu’ils pourraient entrer dans la salle pour entendre le verdict. Je me frayai un passage jusqu’à l’escalier et montai.
La dernière journée d’audience s’ouvrit à neuf heures. Chacun des sept juges se vit remettre une loupe, un exemplaire du bordereau et un échantillon de l’écriture de Dreyfus. Brisset prononça un réquisitoire interminable.
— Prenez vos loupes, recommanda-t-il, vous serez sûrs que c’est Dreyfus qui l’a écrit.
Le conseil se leva pour le déjeuner. Dans l’après-midi, un huissier vint allumer les lampes à gaz et, dans la pénombre qui s’installait, Maître Demange commença sa plaidoirie :
— Qu’est-ce qui incrimine mon client ? Il n’y a pas la moindre preuve tangible pour le relier à ce crime.
Maurel invita Dreyfus à faire une courte déclaration. Celui-ci s’exécuta en gardant les yeux rivés droit devant lui.
— Je suis français, et avant tout, je suis alsacien : je ne suis pas un traître.
Là-dessus, tout fut terminé, et Dreyfus fut emmené attendre le verdict dans une autre partie du bâtiment.
Lorsque les juges se furent retirés, je sortis dans la cour pour échapper à l’atmosphère oppressante. Il n’était pas encore six heures et il faisait désespérément froid. Mal éclairée par les becs de gaz, une compagnie de soldats de la garnison de Paris attendait. Les autorités avaient fait fermer les grilles donnant sur la rue, et l’on se serait cru dans une forteresse en état de siège.
J’entendais la foule parler et se déplacer dans l’obscurité, derrière les hauts murs. Je fumai une cigarette.
— Vous avez remarqué que Dreyfus a trébuché toutes les deux marches quand ils l’ont fait descendre ? dit un journaliste. Il ne sait plus où il en est, le pauvre diable.
— J’espère qu’ils en auront terminé à temps pour la première édition, commenta un autre.
— Oh, ne t’inquiète pas pour ça — ils vont vouloir aller dîner.
À six heures et demie, un assistant vint nous annoncer que les portes de la salle d’audience étaient rouvertes. Ce fut la cavalcade pour trouver une place. Je suivis les journalistes en haut. Gonse, Henry, du Paty et Gribelin se tenaient en rang, près de la porte. Leur tension nerveuse était telle que leur visage paraissait à peine moins blanc que le mur. Nous nous saluâmes, mais sans parler. Je retrouvai mon siège et sortis mon calepin pour la dernière fois. Il devait y avoir une centaine de personnes entassées dans l’espace confiné, mais elles ne faisaient pas un bruit. Le silence avait une qualité sous-marine — il semblait exercer une pression physique sur les poumons et les tympans. Je voulais désespérément que ce soit fini. À sept heures, un cri retentit dans le couloir — « Portez armes ! Présentez armes ! » — suivi par un bruit de bottes. Les juges reprirent leur place, conduits par Maurel.
— Levez-vous !
Le greffier Vallecalle lut le verdict :
— Au nom du peuple français, commença-t-il, et les sept juges saluèrent en portant la main à leur képi —, le premier conseil de guerre permanent du Gouvernement militaire de Paris, le huis clos ayant été prononcé, a rendu en audience publique le jugement dont la teneur suit…
Lorsqu’il prononça le mot « coupable », un cri de « Vive la patrie ! » fusa du fond du tribunal. Les reporters commencèrent à se ruer hors de la salle.
— Maître Demange, déclara Maurel, vous pouvez aller informer le condamné.
L’avocat ne bougea pas. Il avait la tête entre ses mains, et il pleurait.
Une étrange rumeur enfla au-dehors — une sorte de crépitement mêlé d’un mugissement. Je crus qu’il s’agissait de la pluie et du vent. Puis je pris conscience que c’était la foule massée dans la rue qui réagissait au verdict par des applaudissements et des clameurs : « À bas les Juifs ! » « Mort au traître juif ! ».
— Commandant Picquart, pour le ministre de la Guerre…
La sentinelle. La cour. Le hall. L’escalier.
Mercier se tenait au centre de son cabinet, en uniforme de parade. Il avait la poitrine blindée de médailles et de décorations. Son épouse anglaise était à son côté, en robe de velours vert, le cou orné de diamants. Ils semblaient tous les deux très petits et délicats, semblables à deux mannequins dans une reconstitution historique.
La course m’avait coupé le souffle, et je transpirais malgré le froid.
— Coupable, parvins-je à balbutier. Déportation à vie dans une enceinte fortifiée.
Mme Mercier porta la main à sa poitrine.
— Le pauvre homme ! s’écria-t-elle.
Le ministre cligna des yeux en me regardant, mais ne fit aucun commentaire, sinon :
— Merci de m’avoir tenu informé.
Je trouvai Boisdeffre à son cabinet, lui aussi en grande tenue et couvert de médailles, prêt à partir au même banquet que les Mercier, au palais de l’Élysée. Sa seule remarque fut :
— Je vais enfin pouvoir dîner en paix.
Le devoir accompli, je me précipitai rue Saint-Dominique et parvins de justesse à héler un fiacre. À huit heures et demie, je me glissai à ma place, près de Blanche de Comminges, à la salle d’Harcourt. Je cherchai Debussy du regard, mais ne pus le trouver. Le chef donna un petit coup de baguette, le flûtiste porta son instrument à ses lèvres, et ces premières mesures exquises et retentissantes — dont certains assurent qu’elles marquent la naissance de la musique moderne — chassèrent aussitôt Dreyfus de mes pensées.
J’attends délibérément la fin de la journée pour monter voir Gribelin. Il paraît très surpris de me découvrir à sa porte pour la deuxième fois en deux jours. Il se lève avec peine.
— Mon colonel ?
— Bonsoir, Gribelin. Je voudrais consulter le dossier secret sur Dreyfus, je vous prie.
Est-ce mon imagination, ou bien détecté-je, comme chez Lauth, une pointe d’inquiétude dans ses yeux ?
— Je n’ai pas ce dossier, mon colonel, malheureusement.
— Je suppose donc que c’est le commandant Henry qui le détient.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? demande-t-il.
— Quand j’ai pris la direction de la section, le colonel Sandherr m’a indiqué que si j’avais la moindre question concernant le dossier Dreyfus, je devais consulter Henry. J’en ai donc déduit que ce devait être Henry qui en avait la garde.
— Eh bien, de toute évidence, si c’est le colonel Sandherr qui l’a dit… fait Gribelin, dont la voix se perd.
Puis il ajoute, plein d’espoir :
— Je me demande, mon colonel — étant donné qu’Henry est en permission — je me demande s’il ne vaudrait pas mieux attendre son retour… ?
— C’est hors de question. Il ne rentrera pas avant plusieurs semaines et il me faut ce dossier tout de suite. Allons, monsieur Gribelin, le houspillé-je, voyant qu’il ne fait pas mine de bouger.
Je lui tends le bras et ajoute :
— Je suis sûr que vous avez les clefs de son bureau.
Je sens qu’il voudrait mentir. Mais cela reviendrait à désobéir à un ordre direct d’un supérieur. Ce serait là un acte de rébellion dont Gribelin, contrairement à Henry, est par nature incapable.
— Eh bien, dit-il, je suppose que nous pouvons vérifier…
Il déverrouille le tiroir inférieur droit de son bureau et en sort un trousseau de clefs. Nous descendons ensemble.
Le bureau d’Henry donne sur la rue de l’Université. L’odeur d’égout est encore plus forte dans la pièce sans air. Une grosse mouche se cogne comme une folle contre les vitres crasseuses. Il y a la table de travail, la chaise, le coffre, le classeur et le mince carré de tapis brun réglementaires du ministère de la Guerre. Les seules touches personnelles consistent en un pot à tabac de bois sculpté en forme de tête de chien posé sur la table, une chope à bière monstrueusement décorée au blason d’un régiment allemand sur le bord de la fenêtre et une photographie d’Henry en compagnie de camarades portant l’uniforme du 2e zouaves à Hanoï : il se trouvait là-bas en même temps que moi, mais si nous nous sommes croisés, je n’en ai pas gardé le souvenir. Gribelin s’accroupit pour ouvrir le coffre et fouille dans les dossiers. Il le referme dès qu’il a trouvé ce qu’il cherche. Au moment où il se redresse, ses genoux craquent comme des brindilles.
— Voilà, mon colonel.
C’est la même enveloppe jaune avec la lettre « D » écrite dans le coin, que j’ai remise au président du conseil de guerre vingt mois plus tôt, sauf que le sceau en a été brisé. Je la soupèse. Je me rappelle l’avoir trouvée bien légère lorsque du Paty me l’a remise au tribunal ; l’impression est la même.
— C’est tout ce qu’il y a ?
— C’est tout. Faites-moi savoir quand vous en aurez terminé, comme ça je pourrai remettre le dossier en place.
— Ne vous en faites pas. À partir de maintenant, c’est moi qui m’en occupe.
De retour dans mon cabinet, je pose l’enveloppe sur mon bureau et la contemple quelques instants. Il est curieux qu’un objet aussi anodin puisse revêtir une telle signification. Suis-je vraiment sûr de vouloir faire ça ? Une fois qu’on a lu quelque chose, il est impossible de revenir en arrière. Il pourrait y avoir des conséquences — d’ordre juridique et éthique — que je ne devine même pas.
Je soulève le rabat et sors le contenu de l’enveloppe. Il y a en tout cinq documents.
Je commence avec une déposition manuscrite d’Henry, qui donne le contexte de son témoignage théâtral au conseil de guerre :
Messieurs,
Au moins de juin 1893, la section de statistique entra en possession d’une note rédigée de la main de l’attaché militaire allemand, le colonel von Schwartzkoppen. Cette note montrait qu’il avait reçu, via un informateur inconnu, les plans des fortifications de Toul, Reims, Langres et Neufchâteau.
En janvier 1894, une nouvelle note interceptée révélait qu’il avait versé à cet informateur une avance de six cents francs pour les plans d’Albertville, Briançon, Mézières, ainsi que les feuilles neuves des deux rives de la Moselle et de la Meurthe sur lesquelles se trouvent dessinées les fortifications.
Deux mois plus tard, en mars 1894, un agent de la Sûreté, François Guénée, agissant pour notre compte, rencontra l’attaché militaire espagnol, le marquis de Val Carlos, informateur régulier de la section de statistique. Entre autres renseignements, le marquis avertit M. Guénée de l’existence d’un agent allemand au sein de l’état-major. Ses paroles exactes furent : « Dites bien de ma part à M. le commandant Henry, qui pourra le répéter au colonel, qu’au ministère de la Guerre, il y a lieu de redoubler de surveillance car il résulte de ma dernière conversation avec les attachés allemands qu’ils ont dans les bureaux de l’état-major de l’armée un officier qui les renseigne admirablement. Cherchez, Guénée : si je connaissais son nom, je vous le dirais ! »
Je rencontrai par la suite moi-même le marquis de Val Carlos en juin 1894. Il me dit qu’un officier français qui travaillait spécifiquement au 2e Bureau de l’état-major — ou qui du moins y avait travaillé en mars et en avril — renseignait les attachés militaires d’Italie et d’Allemagne. Je lui demandai le nom de cet officier, mais il ne put me le donner. Il m’assura : « Je suis sûr de ce que je dis, mais je ne connais pas le nom de l’officier. » À la suite de cette conversation transmise au colonel Sandherr, de nouveaux ordres furent donnés dans les bureaux pour qu’une surveillance très rigoureuse soit exercée. Les choses en étaient à ce point lorsque, le 25 septembre, le service de renseignements entra en possession du bordereau actuellement au dossier Dreyfus.
(Signé)
Les trois documents suivants sont des originaux recollés, dérobés dans la corbeille à papier de Schwartzkoppen : des documents bruts sans doute inclus pour étayer la déposition d’Henry. Le premier est écrit en allemand, de la main même de Schwartzkoppen, et semble être le brouillon d’un mémento, soit pour lui-même soit destiné à ses supérieurs à Berlin, rédigé après avoir été approché par le futur traître. La feuille est déchirée en tout petits fragments, et il subsiste des manques fort intrigants :
Doutes… preuves… Lettre de service… Situation dangereuse pour moi avec un officier français… Ne pas conduire personnellement de négociations… Apporter ce qu’il a… Absolue… Bureau des renseignements… aucune relation… Corps de troupe… Importance seulement… sortant du ministère… Déjà quelque part ailleurs…
Le deuxième document reconstitué est un courrier écrit par l’attaché militaire italien, le commandant Alessandro Panizzardi, à Schwartzkoppen, daté de janvier 1894, et qui commence par Mon cher bourreur.
J’ai écrit encore au colonel Davignon, et c’est pour ça que je vous prie, si vous avez l’occasion de vous occuper de cette question avec votre ami, de le faire particulièrement de telle façon que Davignon ne vienne pas à le savoir. Du reste, il répondrait pas car il faut jamais faire voir qu’un attaché s’occupe de l’autre.
Adieu mon bon petit chien.
Davignon est l’adjoint du chef du 2e Bureau — l’officier en charge des communications avec les attachés militaires étrangers et de leurs invitations aux manœuvres, aux réceptions, aux conférences et autres. Je le connais bien. Son intégrité est, comme l’on dit, sans reproche.
La troisième lettre reconstituée est une note de Schwartzkoppen à Panizzardi :
Mon cher ami
Je regrette bien de pas vous avoir vu avant mon départ. Du reste je serai de retour dans huit jours. Ci-joint douze plans directeurs de Nice que ce canaille de D. m’a donnés pour vous. Je lui ai dit que vous n’avez pas l’intention de reprendre les relations. Il prétend qu’il y a eu un malentendu et qu’il ferait tout son possible pour vous satisfaire. Il dit qu’il s’était entêté et que vous ne lui en voulez pas. Je lui ai répondu qu’il était fou et que je ne croyais pas que vous voudriez reprendre les relations avec lui. Faites ce que vous voulez ! Au revoir, je suis très pressé.
Le dernier document, toujours manuscrit, est un commentaire sur la supposée carrière d’espion de Dreyfus signé du Paty. Il a pour but d’établir la corrélation entre les diverses pièces :
Le capitaine Dreyfus a commencé ses activités d’espionnage pour l’état-major allemand en 1890, à l’âge de trente ans, lors de son passage à l’École centrale de pyrotechnie militaire de Bourges, où il déroba un document décrivant un procédé de chargement des obus à la mélinite.
Dans la seconde partie de l’année 1893, alors qu’il participait au système des stagiaires, le capitaine Dreyfus a été affecté au 1er Bureau de l’état-major de l’armée. Pendant qu’il se trouvait là-bas, il avait accès au coffre contenant les plans des diverses fortifications, donc celles de Nice. Son comportement durant tout le stage a été suspect. L’enquête a établi qu’il lui aurait été très facile de prendre ces plans à un moment où il n’y avait personne dans le bureau. Lesdits documents ont été remis à l’ambassade d’Allemagne, puis par la suite transmis à l’attaché militaire italien (voir document ci-joint : « ce canaille de D »).
Au début de 1894, Dreyfus entra au 2e Bureau. La présence d’un espion allemand dans ce service fut portée à l’attention de M. Guénée au mois de mars (voir rapport ci-joint du commandant Henry…)
Et c’est tout. Je reprends l’enveloppe et la secoue, afin de m’en assurer. Cela se peut-il vraiment ? J’éprouve comme une douche froide, et même de la colère. J’ai été dupé. Il n’y a rien d’autre dans ce prétendu « dossier secret » que des circonstances et des insinuations. Aucun document, aucun témoin ne nomme Dreyfus comme étant un traître. Tout ce que l’on a qui puisse se rapprocher d’une incrimination, c’est la lettre « D » dans « ce canaille de D ».
Je relis la compilation fumeuse et sans suite de Du Paty. Cela a-t-il un sens ? Je connais la disposition et les procédures du 1er Bureau. Il aurait été pratiquement impossible pour Dreyfus de dérober sans se faire remarquer des documents de la taille de plans d’architecture. Et, en admettant qu’il l’eût fait, leur absence aurait aussitôt été remarquée. Cependant, il n’y avait jamais eu, à ma connaissance, de plainte concernant un vol de documents. Donc, Dreyfus avait dû les faire copier puis les avait remis en place — ce serait la suggestion ? Mais comment aurait-il pu faire autant de copies si rapidement ? Et comment aurait-il pu remettre les originaux dans le coffre toujours sans se faire remarquer ? Les dates ne collent pas non plus. Dreyfus n’est entré au 1er Bureau qu’en juillet 1893, or, d’après Henry, Schwartzkoppen avait déjà en sa possession des plans volés au mois de juin. Et l’attaché allemand qualifie D de « fou » : est-ce là un terme que l’on appliquerait au méticuleux Dreyfus ? Certainement pas plus que « canaille », en tout cas.
J’enferme le dossier dans mon coffre.
Juste avant de rentrer chez moi, je me rends au ministère pour prendre rendez-vous avec Boisdeffre. C’est Pauffin de Saint-Morel qui est de service. Il me dit que le chef ne sera pas là avant mardi.
— Je peux lui dire de quoi il s’agit ?
— Je ne préfère pas.
— Affaires secrètes ?
— Affaires secrètes.
— N’en dites pas plus, déclare-t-il avant de me noter sur l’agenda pour dix heures. Au fait, demande-t-il, vous avez suivi cette histoire d’espion allemand, avec le vieux Foucault ?
— Oui, merci.
— Il n’y a rien dedans ?
— Il n’y a rien dedans.
Je passe le samedi dans mon cabinet, à écrire un rapport pour Boisdeffre : « Note du Service de Renseignement sur le commandant Esterhazy, 74e d’infanterie. » Ce n’est pas si simple et je dois m’y reprendre à plusieurs fois. Je décris en termes circonspects l’interception du petit bleu, l’information de Cuers selon laquelle les Allemands (que je désigne sous le nom de code peu original de « X ») ont toujours un espion au sein de l’armée française, et les similitudes entre l’écriture du bordereau et celle d’Esterhazy (frappantes même pour l’œil le moins exercé). Le rapport couvre quatre pages d’une écriture serrée. Je conclus :
Les faits indiqués semblent assez sérieux pour mériter une enquête plus approfondie. Il serait surtout nécessaire d’obtenir du commandant Esterhazy une explication concernant ses relations avec l’ambassade X et l’usage qu’il a fait des documents qu’il a copiés. Mais il est vital d’agir par surprise, en alliant fermeté et prudence, car le commandant est connu pour être un homme d’une audace et d’une duplicité sans pareilles.
Je brûle mes notes et mes brouillons dans la cheminée, puis enferme le rapport complet dans mon coffre avec le dossier secret. C’est beaucoup trop explosif pour être confié à la poste. Je le remettrai en personne.
Le lendemain matin, je prends le train pour Ville-d’Avray et vais retrouver mes cousins, les Gast, pour un déjeuner dominical. La maison au toit rouge, La Ronce, se dresse, pimpante, au milieu de ses terres, sur la grand-route de Versailles. La journée est belle. Jeanne a préparé un pique-nique qui sent bon l’Alsace de notre enfance — rillettes de canard, flammekueche, choucroute et munster. Tout devrait être parfait. Et pourtant, je n’arrive pas à me débarrasser des ombres de la rue de l’Université. Même si je m’efforce de n’en rien montrer, je me sens pâle et agité auprès de mes amis hâlés et détendus. Edmond va chercher une vieille voiture d’enfant dans l’étable et y place un panier d’osier, des couvertures et du vin, puis la pousse sur l’allée, et nous suivons en procession.
Je guette l’arrivée de Pauline et demande d’un ton détaché à ma sœur si elle sait si elle doit venir, mais Anna me répond que notre amie a décidé de rester une semaine de plus à Biarritz avec Philippe et les filles. Elle m’examine un instant et ajoute :
— On dirait bien que tu as besoin de vacances, toi aussi.
— Ça va. De toute façon, ce n’est pas possible pour le moment.
— Mais, Georges, à toi de faire en sorte que ce soit possible !
— Oui, je sais. Je le ferai, promis.
— Tu ne travaillerais pas moitié autant si tu avais une femme et une famille qui t’attendaient à la maison.
— Oh, mon Dieu ! m’écrié-je en riant, tu ne vas pas remettre ça !
J’allume une cigarette pour clore le sujet.
Nous quittons le chemin sableux et pénétrons dans les bois.
— C’est vraiment très triste, me dit soudain Anna. Tu sais que Pauline ne quittera jamais Philippe ? À cause des filles ?
Saisis, je la regarde.
— De quoi parles-tu ?
Elle a les yeux fixés sur moi, et je comprends qu’il est inutile de continuer à feindre : elle a toujours lu en moi comme dans un livre ouvert.
— Je ne pensais pas que tu savais.
— Oh, Georges, tout le monde sait. Tout le monde le sait depuis des années !
Tout le monde ! Des années ! J’éprouve une pointe d’irritation.
— Quoi qu’il en soit, répliqué-je, qu’est-ce qui te fait croire que je voudrais qu’elle le quitte ?
— Non, convient-elle, non, tu ne le veux pas. Et c’est ça qui est triste.
Elle passe devant moi.
Nous étendons les couvertures dans une clairière, en bordure d’une pente qui descend jusqu’à un ruisseau empierré. J’ai remarqué que nous, les exilés, nous aimons toujours les bois. Les arbres sont les arbres, après tout, et il est plus facile de faire comme si nous n’avions pas quitté notre patrie et ramassions toujours des champignons et des insectes dans la forêt de Neudorf. Les enfants descendent mettre les bouteilles de vin et de limonade au frais dans le ruisseau. Ils s’éclaboussent dans la boue. Je retire mon chapeau et ma veste.
— Attention, voilà le colonel qui se déshabille pour passer à l’action ! lance quelqu’un.
Je souris et feins de saluer. Il y a plus d’un an que j’ai pris mes fonctions, et personne ne sait encore ce que je fais.
Au déjeuner, Edmond veut parler de la visite imminente du tsar. Il se montre assez radical.
— Je pense que notre république démocratique ne devrait pas dérouler le tapis rouge à un monarque absolu qui enferme ceux qui ne sont pas d’accord avec lui, soutient-il. La France n’est pas là pour ça.
— La France ne sera peut-être pas là du tout, si nous n’avons pas un allié pour nous aider à combattre l’Allemagne, fais-je remarquer.
— Oui, mais qu’est-ce qui arrivera si ce sont les Russes qui entrent en guerre contre l’Allemagne et qu’on se retrouve entraînés là-dedans ?
— Il est difficile d’imaginer pareil scénario.
— Eh bien, même si c’est dur d’annoncer ça à un soldat, les choses ne se passent pas toujours comme prévu.
— Oh, tais-toi, Ed ! Georges est venu se détendre un peu, et pas pour entendre un cours magistral.
— D’accord, grommelle Edmond, mais tu peux dire de ma part à ton général de Boisdeffre que les alliances, ça marche dans les deux sens.
— Je suis certain que le chef de l’état-major sera fasciné de recevoir un cours de stratégie de la part du maire de Ville-d’Avray…
Tout le monde rit, y compris Edmond.
— Touché, colonel, dit-il avant de me servir de vin.
Après le déjeuner, nous jouons à cache-cache avec les enfants. Lorsque mon tour de me cacher vient, je m’enfonce d’une centaine de pas dans la forêt et finis par trouver la cache parfaite. Je m’allonge dans un petit creux, derrière un arbre mort, et me recouvre de feuilles mortes et de brindilles, comme je l’enseignais à mes élèves de topographie, à l’École supérieure de guerre. C’est étonnant comme un être humain peut disparaître complètement, pour peu qu’il s’en donne le mal. Durant l’été qui a suivi la mort de mon père, je pouvais rester pendant des heures ainsi, allongé dans les bois. J’écoute les enfants m’appeler. Au bout d’un moment, ils se lassent et s’éloignent ; bientôt, je ne les entends plus. Il n’y a plus que le roucoulement des tourterelles, les senteurs riches de la terre sèche et la douceur de la mousse sous ma nuque. Je savoure la solitude pendant une dizaine de minutes, puis m’époussette et retourne en souriant rejoindre les autres. Ils ont déjà rangé toutes les affaires du pique-nique et attendent de partir.
— Vous voyez, c’est comme ça qu’un soldat apprend à se cacher ! Vous voulez que je vous montre ?
Ils me regardent comme si j’avais perdu la raison.
— Mais pour l’amour de Dieu, où étais-tu ? demande Anna avec irritation.
L’un des enfants se met à pleurer.
Le mardi 1er septembre, à dix heures précises, je me présente à la réception du cabinet du général de Boisdeffre, muni de ma serviette.
— Vous pouvez entrer, mon colonel, m’indique Pauffin de Saint-Morel. Il vous attend.
— Merci. Vous pouvez faire en sorte que nous ne soyons pas dérangés ?
J’entre et trouve Boisdeffre penché au-dessus de sa table de conférence, occupé à étudier un plan de Paris et à prendre des notes. Il accueille mon salut d’un sourire et d’un geste de la main, puis retourne à son plan.
— Excusez-moi, Picquart, vous voulez bien ? J’en ai pour un instant.
Je referme la porte derrière moi. Boisdeffre est en train de tracer au crayon rouge le trajet du parcours que doit emprunter le tsar. Pour des raisons de sécurité, Leurs Majestés Impériales traverseront une succession de grands espaces découverts — les jardins du Ranelagh, le bois de Boulogne, les Champs-Élysées et la place de la Concorde — où tous les bâtiments sont très en retrait de la route et occultés par des arbres. Néanmoins, chacun des occupants des immeubles concernés a fait l’objet d’une vérification : la section de statistique a été mise à contribution, et Gribelin a dû passer en revue nos listes de ressortissants étrangers et de traîtres potentiels. Étant donné notre besoin urgent de conclure une alliance avec les Russes, l’assassinat du tsar sur notre territoire serait une catastrophe nationale. Et la menace est réelle : quinze ans à peine se sont écoulés depuis que son grand-père a été déchiqueté par une bombe révolutionnaire, et deux ans seulement depuis que notre propre président a été poignardé à mort par un anarchiste.
Boisdeffre martèle le plan du doigt en disant :
— C’est ce premier tronçon, ici, entre la gare du Ranelagh et la porte Dauphine, qui m’inquiète le plus. Le 1er Bureau me dit qu’il faudra trente-deux mille hommes, dont la cavalerie, rien que pour tenir la foule à distance.
— Espérons que les Allemands ne choisissent pas ce moment pour nous attaquer sur le front est.
— Effectivement, dit Boisdeffre, qui finit d’écrire quelque chose puis m’accorde enfin toute son attention. Alors, colonel, de quoi faut-il que nous parlions ? Je vous en prie.
Il s’assoit et me désigne le siège en face de lui.
— Est-ce que c’est au sujet de la visite du tsar ?
— Non, mon général. C’est au sujet de ce dont nous avons parlé dans l’automobile, à votre retour de Vichy — le traître présumé, Esterhazy.
Il lui faut un moment pour fouiller sa mémoire.
— Ah oui, je me souviens. Où en sommes-nous, alors ?
— Si je pouvais juste faire un peu de place…
— Mais certainement.
Je roule le plan pendant que Boisdeffre sort sa tabatière en argent. Il dépose une pincée de tabac sur le dos de sa main et prend deux petites prises rapides, une dans chaque narine. Puis il me regarde ouvrir ma serviette et en tirer les documents dont j’ai besoin pour ma présentation : le petit bleu, une photographie du bordereau, les lettres d’Esterhazy demandant son transfert à l’état-major, les épreuves de surveillance montrant Esterhazy devant l’ambassade d’Allemagne, le dossier secret sur Dreyfus et mon rapport de quatre pages sur l’enquête à ce jour. Il paraît de plus en plus surpris.
— Bon sang, mon cher Picquart, s’exclame-t-il, une nuance d’amusement dans la voix, qu’est-ce que vous avez fabriqué ?
— Nous avons un problème grave à traiter, mon général. Je crois de mon devoir de vous en informer au plus tôt.
Boisdeffre cille et jette un regard plein de regret en direction de la carte roulée. De toute évidence, il préférerait remettre cela à plus tard.
— Bon, très bien soupire-t-il. Comme vous voudrez. Allez-y.
Je lui relate les choses étape par étape : l’interception du petit bleu, mon enquête préliminaire sur Esterhazy, l’Opération Bienfaisant. Je lui montre les photos prises de l’appartement de la rue de Lille.
— Ici, comme vous voyez, il porte une enveloppe dans l’ambassade, et là, il en sort sans enveloppe.
Boisdeffre examine les épreuves de son regard de myope.
— Bon Dieu, c’est fou ce que vous arrivez à faire, de nos jours !
— Ce qui nous sauve, c’est qu’Esterhazy n’a pas accès à des documents secrets importants. Ce qu’il a à leur proposer est même tellement basique que les Allemands veulent rompre leurs relations avec lui. Cependant, ajouté-je en poussant les deux lettres vers lui, Esterhazy essaie à présent de devenir un agent beaucoup plus précieux en réclamant un poste au ministère — où, bien sûr, il aurait plus facilement accès à des secrets.
— Comment avez-vous obtenu ça ?
— Le général Billot a demandé à son ordonnance de me les remettre.
— C’était quand ?
— Jeudi dernier.
Je m’interromps pour m’éclaircir la gorge. Nous y voilà, me dis-je.
— J’ai remarqué presque tout de suite la ressemblance frappante entre les deux lettres d’Esterhazy et l’écriture du bordereau. Regardez par vous-même. Naturellement, je ne suis pas expert en écriture, aussi les ai-je portées le lendemain à M. Bertillon. Vous vous rappelez.
— Oui, oui, fait Boisdeffre d’une voix soudain faible, étourdie. Oui, bien sûr que je m’en souviens.
— Il a confirmé que l’écriture était identique. Il m’a donc semblé, à la lumière de tout ceci, qu’il convenait de réexaminer le reste des preuves contre Dreyfus. J’ai donc consulté le dossier secret qui a été montré aux juges du conseil de guerre…
— Un instant, colonel, m’arrête Boisdeffre en levant la main. Attendez. Quand vous dites que vous avez consulté ce dossier, vous voulez dire qu’il existe encore ?
— Absolument. Le voici.
Je lui montre l’enveloppe marquée d’un « D » et en vide le contenu. Boisdeffre me regarde comme si je venais de vomir sur sa table.
— Bon Dieu, mais qu’est-ce que c’est que ça ?
— C’est le dossier secret du conseil de guerre.
— Oui, oui, je le vois bien. Mais qu’est-ce que ça fait là ?
— Pardon, mon général ? Je ne comprends pas…
— C’était censé avoir été dispersé.
— Je n’en savais rien.
— Mais si, bien sûr ! Toute cette histoire était des plus irrégulières, explique-t-il en tâtant avec précaution les lettres reconstituées d’un index long et fin. Il y a eu une réunion au cabinet du ministre juste après la condamnation de Dreyfus. J’étais présent, avec le colonel Sandherr. Le général Mercier a spécifiquement donné l’ordre de disperser les pièces du dossier. Les lettres interceptées devaient retourner aux archives et le commentaire devait être détruit — il a été parfaitement clair sur ce point.
— Eh bien, je ne sais que dire, mon général.
C’est maintenant à mon tour d’être dérouté.
— Comme vous pouvez le voir, le colonel Sandherr l’a conservé intact. En fait, c’est lui qui m’a indiqué où le trouver en cas de besoin. Mais, si je puis me permettre, l’existence du dossier n’est peut-être pas le principal problème dont nous ayons à nous inquiéter.
— Ce qui signifie ?
— Eh bien, le bordereau — l’écriture… le fait que Dreyfus soit innocent…
Ma voix se perd.
Boisdeffre me dévisage un instant en clignant des yeux. Puis il entreprend de rassembler tous les documents étalés sur la table.
— Je crois que le mieux à faire, colonel, c’est que vous alliez voir le général Gonse. N’oublions pas qu’il est le chef des services de renseignements. D’ailleurs, vous auriez dû aller le voir plutôt que moi. Demandez-lui conseil sur ce qu’il convient de faire.
— C’est ce que je vais faire, mon général, absolument. Mais je pense qu’il faut agir vite et avec fermeté, pour le bien de l’armée…
— Je sais parfaitement ce qui est bien pour l’armée, colonel, m’interrompt-il. Vous n’avez pas à vous préoccuper de ça. Allez parler au général Gonse, répète-t-il en me tendant les pièces. Il est en permission pour le moment, mais il n’est pas loin de Paris.
Je prends les documents et ouvre ma serviette.
— Puis-je au moins vous laisser mon rapport ? m’enquis-je en fouillant dans la liasse. C’est un résumé de la situation à ce jour.
Boisdeffre le regarde comme si c’était un serpent.
— Très bien, lâche-t-il à contrecœur. Donnez-moi vingt-quatre heures pour l’étudier.
Je me lève et salue. J’arrive à la porte quand il me rappelle :
— Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit dans mon automobile, colonel Picquart ? Je vous ai dit que je ne voulais pas d’une nouvelle affaire Dreyfus.
— Il ne s’agit pas d’une nouvelle affaire Dreyfus, mon général. C’est toujours la même.
Le lendemain matin, je revois brièvement Boisdeffre lorsque je vais récupérer mon rapport. Il me le remet sans un mot. Il a les yeux cernés de noir et ressemble à un homme qui vient de prendre un coup.
— Je regrette, m’excusé-je, de vous soumettre un problème potentiel alors que vous avez des questions d’une importance aussi considérable à traiter. J’espère que cela ne vous trouble pas outre mesure.
— Pardon ? fait le chef de l’état-major avant de laisser échapper un soupir d’exaspération incrédule. Après ce que vous m’avez dit hier, vous croyez vraiment que j’ai pu dormir cette nuit ? Allez parler à Gonse, maintenant.
La maison de la famille Gonse se trouve à Cormeilles-en-Parisis, juste au-delà de la limite nord-ouest du grand Paris. J’envoie un télégramme au général pour lui annoncer que Boisdeffre voudrait que je m’entretienne avec lui d’une question urgente. Gonse m’invite jeudi pour le thé.
Le jeudi après-midi, je prends le train à la gare Saint-Lazare. Une demi-heure plus tard, je descends dans un village si rural que je pourrais être à deux cents kilomètres de Paris au lieu de vingt. Le train s’éloigne le long des voies et finit par disparaître dans le lointain, me laissant absolument seul sur le quai désert. Rien ne vient troubler le silence, à part le chant des oiseaux et le claquement de sabots d’un cheval attelé à une charrette aux roues grinçantes. Je m’approche du conducteur et lui demande comment me rendre rue de Franconville.
— Ah ! répond-il en observant mon uniforme et ma serviette. Vous voulez voir le général.
Je suis ses instructions et emprunte une petite route de campagne à la sortie du village, gravis une côte, traverse un bois, puis remonte une allée qui mène à une vaste ferme du XVIIIe siècle. Gonse, en manches de chemise et chapeau de paille bosselé, est en train de jardiner. Un vieux retriever court vers moi en boitant. Le général se redresse et s’appuie sur son râteau. Avec son ventre rebondi et ses jambes courtes, il est plus convaincant en jardinier qu’en général.
— Mon cher Picquart, bienvenue dans la cambrousse.
— Mon général, dis-je en saluant. Je m’excuse d’interrompre vos vacances.
— N’y pensez pas, mon cher. Venez donc prendre le thé.
Il me prend par le bras et m’entraîne dans la maison. L’intérieur est bourré de japonaiseries de très belle qualité — masques, laques, poteries, estampes anciennes. Gonse remarque mon étonnement :
— Mon frère est collectionneur, explique-t-il. C’est lui qui habite ici la majeure partie de l’année.
Le thé est servi dans une véranda remplie de meubles en rotin : des petits-fours sur une table basse, un samovar sur le buffet. Gonse me sert une tasse de lapsang souchong. Le fauteuil de canne gémit lorsqu’il s’assoit et allume une cigarette.
— Bon, allez-y.
Tel un voyageur de commerce, j’ouvre ma serviette et dispose ma marchandise entre les tasses de porcelaine. Je ne suis pas très à l’aise : c’est la première fois que je parle de mon enquête sur Esterhazy à Gonse, chef du service de renseignements. Je lui montre le petit bleu, et, afin de rendre la chose moins insultante, je fais comme si le télégramme était arrivé fin avril et non début mars. Puis je répète l’exposé que j’ai fait à Boisdeffre. À mesure que je lui remets les documents, Gonse les examine un par un, méthodiquement, comme d’habitude. Il répand de la cendre de cigarette sur les photos de surveillance, plaisante — « Pour couvrir le crime ! » — et l’enlève en soufflant dessus. Même lorsque je lui présente le dossier secret, il ne paraît guère perturbé.
Je soupçonne Boisdeffre de l’avoir prévenu de ce que j’allais lui annoncer.
— En conclusion, dis-je, j’avais espéré trouver dans le dossier quelque chose qui incrimine Dreyfus sans laisser le moindre doute. Mais j’ai bien peur qu’il n’y ait rien de la sorte. Le dossier ne résisterait pas à dix minutes d’examen de la part d’un avocat, aussi peu doué fût-il.
Je pose le dernier document et bois mon thé, qui est à présent complètement froid. Gonse allume une autre cigarette. Après un silence, il déclare :
— Alors, nous nous serions trompés ?
Le ton est neutre, comme l’on pourrait dire : « Alors, nous nous sommes trompés de route ? » ou : « Alors, je n’ai pas mis le bon chapeau ? »
— On le dirait bien, malheureusement.
Gonse joue avec une allumette tout en réfléchissant. Il la fait tourner entre ses doigts avec une grande dextérité, puis soudain la brise.
— Mais comment expliquez-vous le contenu du bordereau ? Tout cela ne change rien à notre première hypothèse, si ? Il faut qu’il ait été écrit par un artilleur qui ait une expérience dans les quatre bureaux de l’état-major. Et là, ce n’est pas Esterhazy. C’est bien Dreyfus.
— Au contraire, c’est là que nous avons commis l’erreur à l’origine. Si vous regardez de nouveau le bordereau, vous verrez qu’il fait sans cesse référence à des notes à transmettre : une note sur le frein hydraulique… une note sur les troupes de couverture… une note sur les formations de l’artillerie… une note sur Madagascar… énoncé-je en désignant chacun des articles sur la photographie. Autrement dit, il ne s’agit jamais des documents originaux. Or, nous savons que le seul document qui a effectivement été remis — le manuel de tir — est passé entre les mains d’Esterhazy pendant une formation en artillerie. Je crains donc que le bordereau n’indique précisément le contraire de ce que nous avons cru au départ. Le traître n’était pas à l’état-major, il n’avait accès à aucun secret. C’était quelqu’un de l’extérieur, un escroc si vous voulez, qui collectait des bruits de couloir et rassemblait des notes qu’il essayait de vendre pour de l’argent. C’était Esterhazy.
Gonse s’appuie contre le dossier de son fauteuil.
— Puis-je faire une suggestion, mon cher Picquart ?
— Je vous en prie, mon général.
— Oubliez le bordereau.
— Excusez-moi ?
— Oubliez le bordereau. Enquêtez sur Esterhazy si ça vous chante, mais ne mêlez pas le bordereau à ça.
Je prends tout mon temps pour répondre. Je sais qu’il n’est pas très futé, mais là, c’est carrément absurde.
— Avec tout le respect que je vous dois, mon général, le bordereau — le fait qu’il soit écrit de la main d’Esterhazy, et le fait que nous sachions que son auteur s’intéressait à l’artillerie — le bordereau demeure la pièce principale contre Esterhazy.
— Eh bien, vous devrez trouver autre chose.
— Mais, le bordereau… commencé-je, puis je me mords la langue. Puis-je vous demander pourquoi ?
— J’aurais cru que c’était évident. Une cour martiale a déjà statué sur qui a écrit le bordereau. L’affaire est close. Je crois que c’est ce que les avocats appellent res judicata : « l’autorité de la chose jugée ».
Il me sourit à travers la fumée de sa cigarette, satisfait de s’être rappelé une expression latine de salle de classe.
— Mais si nous découvrons qu’Esterhazy était bien le traître et que Dreyfus n’en est pas un… ?
— Eh bien, ce n’est pas ce que nous découvrirons, d’accord ? Tout est là. Parce que, comme je viens de vous l’expliquer, l’affaire Dreyfus est terminée. La cour a rendu son verdict, et il n’y a pas à y revenir.
Je le regarde, bouche bée. Puis je déglutis. Il faut que j’arrive à lui faire comprendre, en reprenant une expression cynique, que ce qu’il suggère est pire qu’un crime : c’est une bourde.
— En réalité, exposé-je prudemment, nous voudrions que ce soit terminé, mon général, et nos juristes peuvent effectivement nous dire que c’est terminé. Mais la famille de Dreyfus pense différemment. Et, en mettant de côté toute autre considération, je dois vous dire que je suis franchement très inquiet du scandale qui pourrait éclabousser la réputation de l’armée si jamais il transpirait un jour que nous savions la condamnation de Dreyfus contestable, et que nous n’avons rien fait.
— Alors il vaudrait mieux que rien ne transpire, non ? réplique-t-il sur un ton badin.
Il sourit, mais je lis une menace dans ses yeux.
— Voilà, reprend-il. J’ai dit tout ce que j’avais à dire sur la question.
Les bras de son fauteuil de rotin grincent lorsqu’il s’appuie dessus pour se relever.
— Laissez Dreyfus en dehors de ça, colonel. C’est un ordre.
Dans le train qui me ramène à Paris, je conserve la serviette serrée sur mes genoux. Je regarde d’un œil morne défiler les balcons garnis de cordes à linge à l’arrière des immeubles et les gares noires de suie — Colombes, Asnières, Clichy. J’ai du mal à croire à ce qui vient de se passer. Je ne cesse de me remémorer la conversation dans ma tête. Ai-je commis une erreur dans ma présentation ? Aurais-je dû me montrer plus clair — lui dire en termes simples que les prétendues preuves du dossier secret se réduisent en fine poussière de conjectures comparées à ce que nous savons sur Esterhazy ? Mais, plus j’y réfléchis, plus je me dis qu’une telle franchise aurait été une grave erreur. Gonse est d’une intransigeance absolue. Rien de ce que je pourrais dire ne lui ferait changer d’avis. Il n’existe aucun moyen, en ce qui le concerne, de faire revenir Dreyfus pour qu’il soit rejugé. Insister n’aurait pu mener qu’à la rupture complète de nos relations.
Je ne retourne pas au bureau : je ne peux pas m’y résoudre. Je préfère rentrer chez moi et m’allonger sur mon lit en fumant des cigarettes à la chaîne, avec une constance qui ne manquerait pas d’impressionner Gonse, même si c’est bien tout ce que je peux faire pour y parvenir.
Le problème, c’est que je n’ai aucune envie de détruire ma carrière. Il m’a fallu vingt-quatre ans pour en arriver là. Cependant, cette carrière ne rimerait à rien — perdrait pour moi tous les caractères d’honneur et de fierté qui me la rendent si chère — si le prix à payer pour la conserver était de devenir un Gonse de plus dans ce monde.
Res judicata !
Une fois la nuit tombée, je me lève et allume les lampes. Je suis arrivé à la conclusion qu’il ne me reste plus qu’une option. Je vais passer outre Boisdeffre et Gonse, et exercer mon privilège d’accès direct à l’hôtel de Brienne : je vais présenter moi-même l’affaire au ministre de la Guerre.
Les choses commencent à bouger — des fissures dans le glacier, des frémissements souterrains, comme autant de signes avertisseurs que de grandes forces sont à l’œuvre.
Cela fait des mois qu’il n’y a rien eu dans les journaux au sujet de Dreyfus. Mais, le jour de ma visite à Gonse, le ministère des Colonies est contraint de nier une folle rumeur qui circule dans la presse londonienne, comme quoi Dreyfus se serait évadé de l’île du Diable. Sur le moment, je n’y prête pas attention et n’y vois qu’un coup journalistique — émanant de surcroît de la presse anglaise.
Puis, le mardi, Le Figaro paraît avec en gros titre : « La captivité de Dreyfus », qui s’étale en première page sur deux colonnes et demie. L’article, précis, bien informé, est un compte rendu plein de compassion sur ce qu’endure Dreyfus à l’île du Diable (« quarante à cinquante mille francs par an pour maintenir en vie un officier français qui, depuis le jour de sa dégradation publique, souffre une mort pire que la mort »). Je présume que l’information vient de la famille Dreyfus.
C’est dans ce contexte que je vais, le lendemain, informer le ministre.
J’ouvre la porte du jardin et, sans être vu par quiconque au ministère, traverse la pelouse et entre par l’arrière de sa résidence officielle. Le vieillard vient de prendre une semaine de vacances, et c’est le premier jour de son retour au cabinet. Il paraît de bonne humeur. Son nez proéminent et le sommet de son crâne pèlent après un coup de soleil. Il est assis droit sur son siège et caresse ses grandes moustaches blanches en me regardant d’un œil amusé sortir de nouveau tous les documents liés à l’affaire.
— Seigneur ! Je suis vieux, Picquart. Le temps m’est précieux. Cela va-t-il être long ?
— Je crains que ce ne soit en partie votre faute, monsieur le ministre.
— Ah, mais vous entendez ça ? Que ces jeunes sont effrontés ! Ma faute ? Mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire ?
— Vous avez très aimablement autorisé votre ordonnance à me montrer ces lettres du traître présumé, Esterhazy, réponds-je en les lui tendant, et c’est alors que j’ai malheureusement remarqué leur grande similitude avec ceci…
Je lui remets la photographie du bordereau.
Une fois de plus, je suis surpris par sa vivacité d’esprit. Il a beau être très âgé — déjà capitaine d’infanterie avant ma naissance —, il passe rapidement d’un document à l’autre et saisit aussitôt toutes les implications.
— Eh bien, que le diable m’emporte ! commente-t-il avec un petit tut-tut du bout de la langue. Vous avez fait vérifier l’écriture, je suppose ?
— Par le même expert de la police, Bertillon, oui. Il dit que l’écriture est identique. Naturellement, j’aimerais obtenir d’autres avis.
— Vous avez montré cela au général de Boisdeffre ?
— Oui.
— Quelle est son opinion ?
— Il m’a renvoyé au général Gonse.
— Et Gonse ?
— Il voudrait que j’abandonne l’enquête.
— Ah, vraiment ? Pourquoi ?
— Parce qu’il croit, comme moi d’ailleurs, que cela déclencherait presque certainement un processus conduisant à la révision officielle du procès Dreyfus.
— Seigneur ! Ce serait un tremblement de terre !
— Certainement, monsieur le ministre, surtout que nous devrions révéler l’existence de ceci…
Je lui donne le dossier secret. Il plisse les yeux.
— « D » ? Qu’est-ce que c’est que ça ?
Il n’en a jamais entendu parler. Je dois lui expliquer les faits. Je lui détaille, pièce par pièce, le contenu de l’enveloppe. Cette fois encore, il saisit instantanément le cœur du problème. Il choisit la lettre qui fait référence à « ce canaille de D » et l’approche de son visage. Il remue les lèvres en lisant. Le dos de ses mains pèle comme son crâne et est parsemé de taches de vieillesse. C’est un vieux lézard qui a survécu à plus d’étés qu’on ne l’aurait cru possible.
Arrivé à la fin, il s’enquiert :
— Qui est Alexandrine ?
— C’est von Schwartzkoppen. L’attaché militaire italien et lui se donnent des prénoms féminins.
— Pourquoi feraient-ils une chose pareille ?
— Parce que ce sont des invertis, monsieur le ministre.
— Nom de Dieu !
Billot fait la grimace. Il tient ma lettre avec précaution, entre le pouce et l’index, et s’empresse de me la rendre.
— C’est une affaire bien sordide que vous avez là, Picquart.
— Je sais, mon général. Et je n’ai rien demandé. Mais maintenant que je l’ai sur les bras, il me semble qu’il faut que je m’en occupe convenablement.
— Je suis d’accord.
— Et je suis d’avis que cela implique de mener une enquête complète sur Esterhazy et les crimes qu’il a commis. Et s’il en ressort qu’il faut ramener Dreyfus de l’île du Diable — eh bien, je dirais qu’il vaudrait mieux pour l’armée que nous réparions nous-mêmes nos erreurs, plutôt que d’avoir à le faire plus tard sous la pression extérieure.
Billot a les yeux perdus dans le vide et se lisse la moustache de la main droite. Il grogne tout en réfléchissant.
— Ce dossier secret, dit-il au bout d’un moment. J’imagine que c’est illégal de transmettre des preuves aux juges sans que la défense puisse avoir auparavant une chance de les contester ?
— Effectivement. Et je regrette d’avoir participé à ça.
— De qui venait la décision ?
— En dernier lieu, elle a été approuvée par le général Mercier, en tant que ministre de la Guerre.
— Ah ! Mercier ? Vraiment ? J’aurais dû deviner qu’il avait d’une façon ou d’une autre trempé là-dedans !
Le regard dans le vide, le lissage de moustaches et les grognements reprennent un moment. Il finit par pousser un long soupir.
— Je ne sais pas, Picquart. C’est un sacré problème. Il va falloir que vous me laissiez y réfléchir. De toute évidence, s’il s’avère qu’on a enfermé le mauvais type pendant tout ce temps, surtout après en avoir fait un tel spectacle public, cela aura de graves conséquences, tant pour l’armée que pour le pays tout entier. Je dois en parler au Premier ministre. Et je ne peux pas faire ça avant au moins une semaine — j’ai les manœuvres de Rouillac qui commencent ce lundi.
— Oui, je comprends, mon général. Mais, dans l’intervalle, ai-je votre permission pour continuer mon enquête sur Esterhazy ?
La grosse tête opine lentement.
— Je pense que oui, mon garçon : allez-y.
— Quelle que soit la direction où elle m’entraînera ?
— Oui, fait-il avec un nouveau hochement de tête appuyé.
Ce soir-là, plein d’une énergie nouvelle, je retrouve Desvernine à notre lieu de rendez-vous habituel, gare Saint-Lazare. C’est la première fois que je le revois depuis la mi-août. Je suis légèrement en retard. Il est déjà là et m’attend assis dans un coin, en train de lire Le Vélo. Je remarque qu’il a cessé de boire de la bière pour revenir à l’eau minérale. Tout en prenant place sur la chaise d’en face, je désigne le journal d’un signe du menton.
— Je ne savais pas que vous faisiez du vélo.
— Il y a beaucoup de choses que vous ne savez pas sur moi, mon colonel. J’ai eu une bécane pendant dix ans.
Il plie le journal très serré et le fourre dans sa poche. Il semble de mauvaise humeur. Je m’étonne :
— Pas de calepin aujourd’hui ?
Il hausse les épaules.
— Il n’y a pas de rapport à faire. Bienfaisant est toujours en permission chez sa femme, dans les Ardennes. L’ambassade est tranquille, à moitié fermée pour l’été — aucun signe d’aucun de nos hommes depuis des semaines. Et votre ami M. Ducasse en a eu assez et est parti en vacances en Bretagne. J’ai essayé de l’en empêcher, mais il m’a répondu que, s’il restait enfermé rue de Lille plus longtemps, il allait devenir fou. Je ne peux pas le lui reprocher.
— Vous semblez contrarié.
— Eh bien, mon colonel, cela fait cinq mois que j’ai commencé à enquêter sur ce salopard — si vous me permettez l’expression — et je ne sais pas ce qu’on est censés faire d’autre. Soit on le coince et on le fait mijoter dans son jus, histoire de voir si on peut lui tirer les vers du nez, soit on suspend l’opération, et c’est ce que je propose. De toute façon, le temps se rafraîchit et on va devoir retirer les tuyaux acoustiques d’un jour à l’autre. Si jamais les Allemands décident d’allumer du feu, on sera très mal.
— Allez, pour une fois, laissez-moi vous montrer quelque chose, dis-je en poussant vers lui les photos retournées des lettres d’Esterhazy. Bienfaisant cherche à obtenir un poste à l’état-major.
Desvernine examine les lettres, et son visage s’éclaire aussitôt.
— Le salopard, répète-t-il à mi-voix sur un ton joyeux. Il doit avoir plus de dettes que nous ne le pensions.
Je voudrais pouvoir lui parler du bordereau, de Dreyfus et du dossier secret, mais je n’ose pas, pas encore — pas tant que je n’ai pas l’autorisation officielle de Billot d’élargir la portée de mon enquête.
— Qu’est-ce que vous proposez de faire avec lui, mon colonel ?
— Je crois qu’il faut que nous devenions beaucoup plus actifs. Je vais suggérer au ministre d’accéder à la requête de Bienfaisant et de lui donner un poste à l’état-major, où nous pourrons le surveiller en continu. Là, nous lui ferons croire qu’il a accès à des documents secrets — des pièces qui auront l’air importantes, mais que nous aurons fabriquées — et puis nous le suivrons et verrons ce qu’il en fait.
— C’est très bien. Et, à partir du moment où nous nous lançons dans les faux, je vais vous dire ce que nous pourrions faire d’autre. Pourquoi ne pas lui envoyer un faux message de la part des Allemands pour l’inviter à venir discuter de l’avenir de notre collaboration ? Si Bienfaisant se présente, ce sera déjà incriminant en soi. Mais s’il se présente avec des documents secrets, on pourra le prendre la main dans le sac.
Je réfléchis.
— Vous connaissez un faussaire ?
— Je suggérerais Lemercier-Picard.
— On peut lui faire confiance ?
— C’est un faussaire, mon colonel. On peut lui faire à peu près autant confiance qu’à un serpent. Son vrai nom est Moïse Lehmann. Mais il a fait beaucoup de travail pour la section du temps du colonel Sandherr, et il sait qu’on viendra le chercher s’il essaie de jouer au plus malin. Je vais voir où il se trouve.
Desvernine s’en va, la mine beaucoup plus réjouie qu’à mon arrivée. Je m’attarde pour finir mon verre, puis rentre en fiacre chez moi.
Le lendemain, le temps tourne soudain à l’automne — un ciel gris, menaçant, du vent et les premières feuilles qui tombent des arbres et refluent sur les boulevards. Desvernine a raison : il faut sortir ces tuyaux acoustiques de l’appartement de la rue de Lille le plus tôt possible.
J’arrive au bureau à l’heure habituelle et jette un rapide coup d’œil sur les journaux du jour que Capiaux a disposés pour moi sur la table. La description qu’a donnée Le Figaro des conditions de détention de Dreyfus sur l’île du Diable a remué à nouveau la vase de l’opinion publique, et l’on peut lire partout des manifestations de la vindicte populaire. « Qu’il souffre encore plus », semble être l’opinion la plus partagée. Mais un article de L’Éclair m’arrête — un article anonyme intitulé « Le Traître » et qui avance que la culpabilité de Dreyfus a été démontrée par un dossier de pièces secrètes transmis aux juges lors du conseil de guerre. L’auteur en appelle à l’armée pour publier le contenu de ce dossier et mettre un terme à « l’inexplicable sentiment de pitié » qui entoure l’espion.
C’est la première fois que l’existence du dossier secret est mentionnée dans la presse. La coïncidence que cela arrive justement maintenant, alors que je viens d’entrer en possession du dossier, me dérange. Je me rends dans le bureau de Lauth et pose le journal sur sa table.
— Vous avez vu ça ?
Lauth lit l’article et me regarde, alarmé.
— Quelqu’un aura parlé.
— Trouvez Guénée, lui ordonné-je. Il est censé surveiller la famille Dreyfus. Convoquez-le ici tout de suite.
Je retourne dans mon cabinet, ouvre le coffre et en sors le dossier secret. Je m’assois à mon bureau et dresse la liste de tous ceux qui en ont connaissance : Mercier, Boisdeffre, Gonse, Sandherr, du Paty, Henry, Lauth, Gribelin, Guénée ; à ces neuf personnes s’ajoute, grâce à mon compte rendu d’hier, le général Billot — cela fait dix ; il y a ensuite les sept juges, à commencer par le colonel Maurel — cela fait dix-sept — le président Faure et le médecin du président, Gibert — on en est à dix-neuf —, qui en a informé Mathieu Dreyfus — ce qui fait vingt ; et après cela, comment savoir combien de personnes Mathieu a mises au courant ?
Le secret n’existe pas — pas vraiment, plus dans le monde d’aujourd’hui, plus avec la photographie, le télégraphe, le chemin de fer et la presse. Le temps du cercle restreint de personnes réfléchissant pareillement et communiquant à la plume d’oie par voie de parchemin a disparu. Tôt ou tard, la plupart des choses finissent par être rendues publiques. C’est ce que j’ai essayé de faire comprendre à Gonse.
Je me masse les tempes et m’efforce de réfléchir. La fuite devrait justifier ma position. Mais je crains qu’elle ne fasse plutôt paniquer Gonse et Boisdeffre et ne renforce leur détermination à limiter l’enquête.
Guénée arrive vers la fin de la matinée dans mon cabinet, le teint toujours aussi jaune et exhalant l’odeur d’un fourreau de vieille pipe.
Il a apporté avec lui le dossier de surveillance des Dreyfus. Il jette un regard nerveux autour de lui.
— Le commandant Henry n’est pas là ?
— Henry est en permission. C’est à moi que vous aurez affaire.
Guénée s’assoit et ouvre le dossier.
— C’est la famille de Dreyfus qui est derrière tout ça, mon colonel, presque à coup sûr.
— Même si le ton de l’article de L’Éclair est hostile à Dreyfus ?
— C’est juste une feinte. Sabatier, qui est à la tête du journal, a été approché par la famille — on l’a vu rencontrer à la fois Mathieu et Lucie. Cela fait partie d’un plan de regain d’activité initié par la famille depuis quelque temps, comme vous l’avez sûrement remarqué. Ils ont engagé l’agence de détectives Cook de Londres pour chercher des informations.
— Et ils sont arrivés à quelque chose ?
— Pas que je sache, mon colonel. C’est peut-être pour ça qu’ils ont changé de tactique et décidé de rendre les choses publiques. C’est un journaliste engagé par l’agence de détectives qui a lancé la fausse information de l’évasion de Dreyfus.
— Pourquoi faire une chose pareille ?
— Je suppose que c’était pour refaire parler de lui.
— Eh bien alors, on dirait qu’ils ont réussi leur coup.
Guénée allume une cigarette. Il a la main qui tremble.
— Vous vous rappelez, dit-il, il y a un an, quand je vous ai parlé d’un journaliste juif avec qui la famille était en contact — Bernard Lazare ? Anarchiste, socialiste, militant juif ?
— Oui ?
— On dirait bien qu’il est en train d’écrire un pamphlet pour la défense de Dreyfus.
Il fouille dans son dossier et en sort la photographie d’un homme assez jeune, trapu, à l’immense front dégarni et portant barbe fournie et pince-nez. Y est attaché tout un ensemble de coupures de journaux signées Lazare : « Le Nouveau Ghetto », « Antisémitisme et antisémites », une série d’articles récents parus dans Le Voltaire pour attaquer Drumont, de La Libre Parole (Vous n’êtes pas invulnérable, ni vous, ni vos amis…).
— Sacré polémiste, commenté-je en parcourant les articles. Et donc, il travaille maintenant avec Mathieu Dreyfus ?
— Aucun doute là-dessus.
— Donc, lui aussi doit avoir connaissance du dossier secret.
— Oui, répond Guénée après une hésitation. Sans doute.
J’ajoute le nom de Lazare à ma liste ; cela me fait vingt et un ; cela devient impossible.
— Savons-nous quand le pamphlet doit sortir ?
— Nous n’avons rien trouvé par nos sources dans l’imprimerie française. Ils doivent projeter de le publier à l’étranger. On ne sait pas. Ils deviennent de plus en plus professionnels.
— Quel gâchis ! dis-je en lui renvoyant la photo de Lazare par-dessus le bureau. Ce dossier secret finit par devenir très encombrant. Vous avez participé à la compilation des preuves, c’est bien cela ?
Je n’ai aucunement l’intention de mener un interrogatoire et ne lui pose la question qu’en passant. Mais quelle n’est pas ma surprise de voir Guénée secouer la tête en fronçant les sourcils, comme s’il faisait un grand effort de mémoire.
— Ah, non, mon colonel, ce n’était pas moi.
Ce mensonge stupide m’alerte aussitôt.
— Non ? Mais c’est bien vous qui avez fourni au commandant Henry la déclaration de l’attaché militaire espagnol, non ? C’était la pièce centrale des preuves contre Dreyfus.
— Vraiment ? fait-il, soudain moins assuré.
— Eh bien, c’était vous ou ce n’était pas vous ? Le commandant Henry a dit que c’était vous.
— Alors ce doit être vrai.
— Je l’ai ici, en fait, ce que, d’après vous, Val Carlos vous aurait dit.
Je sors le dossier secret du tiroir de mon bureau, l’ouvre et en tire la déposition d’Henry. Guénée écarquille les yeux de stupéfaction en la voyant.
— « Dites bien de ma part à M. le commandant Henry, qui pourra le répéter au colonel [il doit s’agir du colonel Sandherr, je suppose], qu’au ministère de la Guerre, il y a lieu de redoubler de surveillance car il résulte de ma dernière conversation avec les attachés allemands qu’ils ont dans les bureaux de l’état-major de l’armée un officier qui les renseigne admirablement. Cherchez, Guénée : si je connaissais son nom, je vous le dirais. »
— Oui, cela paraît exact.
— Et c’est ce qu’il vous a dit à peu près six mois avant l’arrestation de Dreyfus ?
— Oui, mon colonel, en mars.
Quelque chose dans son attitude me dit qu’il ment encore. Je réexamine la formulation. En fait, cela ne ressemble pas beaucoup à la façon de parler d’un marquis espagnol : on dirait plutôt un policier forgeant une preuve.
— Attendez un peu, lui dis-je. Soyons bien clairs. Si je vais voir le marquis de Val Carlos et que je lui demande : « Mon cher marquis, de vous à moi, est-il vrai que vous avez tenu à M. Guénée ces propos qui ont contribué à envoyer le capitaine Dreyfus à l’île du Diable ? » il me répondra : « Mon cher Picquart, c’est parfaitement exact » ?
La panique se reflète sur le visage de Guénée.
— Eh bien, je ne sais pas, mon colonel. Rappelez-vous qu’il m’a dit cela en confidence. Et avec toute cette histoire dans la presse autour de Dreyfus, maintenant… comment je pourrais jurer de ce qu’il dirait aujourd’hui ?
Je le dévisage.
Bon sang, me dis-je, mais qu’est-ce qu’ils ont manigancé ?
Si Val Carlos n’a rien confié de tel à Guénée, on peut logiquement penser qu’il ne l’a pas dit non plus à Henry. Car l’Espagnol avait censément averti non seulement Guénée de la présence d’un espion allemand à l’état-major, mais aussi Henry. C’était en s’appuyant sur cette supposée conversation qu’Henry avait fait ton témoignage si théâtral devant le conseil de guerre : Le traître, le voilà !
Le long silence est rompu par des coups frappés à la porte. Lauth passe sa tête blonde par l’entrebâillement. Je me demande depuis combien de temps il écoute.
— Le général de Boisdeffre aimerait vous voir sur-le-champ, mon colonel.
— Merci. Prévenez son ordonnance que j’arrive tout de suite.
Lauth se retire. Je me tourne vers Guénée.
— Nous reparlerons de tout cela une autre fois.
— Oui, mon colonel.
Et il s’en va, l’air — ou c’est du moins ce qu’il me semble — profondément soulagé d’échapper à la suite de l’interrogatoire.
Boisdeffre est assis derrière son bureau imposant, ses mains élégantes posées à plat sur le plateau, un exemplaire de L’Éclair entre les deux.
— J’ai cru comprendre que vous avez vu le ministre hier ?
Il s’exprime avec un calme qu’il ne semble afficher qu’au prix d’un grand effort.
— Oui, mon général, je le vois presque tous les jours.
Boisdeffre me laisse au garde-à-vous sur le tapis, et c’est la première fois que cela arrive.
— Et vous lui avez montré le dossier secret sur Dreyfus ?
— J’ai eu le sentiment qu’il devait être informé…
— Je ne le tolérerai pas ! s’écrie-t-il en soulevant l’une de ses mains pour l’abattre avec force sur le bureau. Je vous ai spécifié d’en parler au général Gonse et à personne d’autre ! Qu’est-ce qui vous permet de penser que vous pouvez désobéir à mes ordres ?
— Je vous prie de m’excuser, mon général, je ne pensais pas que vos ordres s’appliquaient au ministre. Si vous voulez bien vous en souvenir, le mois dernier, vous m’avez autorisé à informer le général Billot de l’enquête que Esterhazy.
— Oui, sur Esterhazy ! Mais pas sur Dreyfus ! J’ai cru que le général Gonse avait été assez clair sur le fait que vous deviez séparer les deux affaires ?
Je garde les yeux rivés droit devant moi, sur un tableau particulièrement hideux de Delacroix accroché juste au-dessus des maigres cheveux blancs du chef de l’état-major. Je ne me risque qu’à de très brefs regards vers le général lui-même. Il semble sous l’empire d’une tension extrême. Les marbrures de ses pommettes couleur de vigne vierge en automne prennent une teinte violacée.
— Honnêtement, je ne crois pas qu’il soit possible de séparer les deux affaires, mon général.
— C’est peut-être votre opinion, colonel, mais ce n’est pas à vous de créer des dissensions au sein du haut commandement.
Il saisit le journal et l’agite dans ma direction.
— Et d’où cela vient-il ?
— La Sûreté pense que l’article émane peut-être de la famille Dreyfus.
— Et c’est le cas ?
— C’est impossible à dire. Il y a un nombre considérable de personnes qui ont eu connaissance du dossier. Jusqu’à présent, j’en ai dénombré vingt et une, dis-je en sortant ma liste.
— Laissez-moi voir ça.
Boisdeffre tend la main. Il parcourt la colonne de noms du regard.
— Vous prétendez donc que l’un de ceux-là doit être derrière la fuite.
— Je ne vois pas de qui d’autre cela pourrait venir.
— Je remarque que vous n’avez pas mis votre nom.
— Je sais que je ne suis pas suspect.
— Vous le savez peut-être, mais pas moi. Un simple observateur pourrait trouver que c’est une curieuse coïncidence qu’au moment même où vous commencez à intriguer pour qu’on rouvre l’affaire Dreyfus, des révélations paraissent dans la presse.
Un craquement sonore retentit quelque part derrière les grandes fenêtres. On dirait qu’un arbre vient de s’abattre. La pluie fouette les vitres. Boisdeffre, qui ne m’a pas quitté des yeux, semble ne rien remarquer.
— Je nie catégoriquement cette insinuation, mon général. Ces articles n’aident en rien mon enquête, comme vous venez de l’établir vous-même. Ils ne font que la compliquer encore.
— C’est une opinion. Mais on peut aussi penser que vous utilisez tous les moyens possibles pour rouvrir l’affaire Dreyfus, que ce soit en allant voir le ministre derrière mon dos, ou en fomentant une agitation dans la presse. Saviez-vous qu’un député de la Chambre vient d’annoncer qu’il cherchait à contester le gouvernement sur toute l’affaire ?
— Je vous donne ma parole que je n’ai rien à voir avec ça.
Le général me gratifie d’un regard de profonde suspicion.
— Espérons que ce soit la fin de ces révélations. Il suffit déjà que la presse ait révélé l’existence du dossier. Si elle devait en dévoiler le contenu, les choses prendraient une tournure bien plus grave. Je vais garder cette liste, si cela ne vous dérange pas.
— Bien sûr.
J’incline la tête d’une façon qui, je l’espère, marque la contrition, même si je n’en éprouve aucune.
— Très bien, colonel, conclut-il en claquant des doigts, comme on congédie un serveur au Jockey Club. Vous pouvez disposer.
Je sors rue Saint-Dominique et me trouve plongé dans une tornade, qui balaie Paris de midi à trois heures. Je dois m’accrocher à la rambarde pour ne pas être renversé : le temps que j’atteigne notre immeuble, je suis trempé jusqu’aux os. Les bourrasques emportent le toit de l’Opéra-Comique et de la préfecture de police. Elles pulvérisent des fenêtres d’un côté du Palais de justice. Des bateaux sont arrachés à leurs amarrages et projetés contre les quais. Des blanchisseuses travaillant au bord de la Seine tombent à l’eau et doivent être secourues. Les étals du marché aux fleurs de la place Saint-Sulpice sont tous emportés. Ce soir-là, en rentrant chez moi, je traverse des rues jonchées de tuiles et de débris de végétation. Les dégâts sont immenses, mais, au fond de moi, je suis soulagé : la presse aura d’autres chats à fouetter que de parler du capitaine Dreyfus pendant les quelques jours à venir.
Le répit est de courte durée. Lundi, L’Éclair publie un second article, plus long que le premier. De mon point de vue, le titre ne pourrait être pire : « Le traître — la culpabilité de Dreyfus démontrée par le dossier ».
Nauséeux, je l’emporte dans mon bureau. L’article est en grande partie inexact, mais il comprend certains détails révélateurs : que le dossier secret a été transmis aux juges dans la salle même des délibérés ; que le dossier comprenait des lettres confidentielles entre les attachés militaires italien et allemand ; et que l’une des lettres faisait spécifiquement référence à « cet animal de Dreyfus » — pas exactement « ce canaille de D », mais assez proche tout de même. « C’était la preuve irréfutable, conclut l’article, qui a déterminé le verdict des juges. »
Je tambourine des doigts sur la table. Qui a pu révéler tous ces détails ? Guénée prétend que c’est la famille Dreyfus. Je n’en suis pas sûr. Qui a le plus à gagner à ces fuites ? Comme je vois les choses, les bénéficiaires les plus évidents sont ceux qui veulent mettre le ministère de la Guerre sur la défensive pour couper court à mon enquête sur Esterhazy. L’expression « cet animal de Dreyfus » me rappelle soudain quelque chose. N’est-ce pas ce que du Paty répétait toujours à propos de Dreyfus, qu’il avait des « pulsions animales » ?
Je prends des ciseaux dans mon tiroir et découpe soigneusement l’article. Puis j’écris une lettre à Gonse, qui est toujours en permission : Récemment, je me permettais de vous dire qu’à mon avis, si nous ne prenions pas l’initiative, nous aurions sur les bras de gros ennuis. L’article de L’Éclair, que vous trouverez ci-joint, me confirme malheureusement dans mon opinion. Je vais rechercher avec soin qui a si bien pu préparer la bombe. Mais je crois devoir affirmer encore une fois qu’il faut agir sans retard. Si nous attendons encore, nous serons débordés, enfermés dans une situation inextricable et mis dans l’impossibilité d’établir la vérité vraie.
J’hésite avant de la poster. C’est une façon de donner mon opinion de façon officielle. Faute d’avoir beaucoup fréquenté les champs de bataille, Gonse est un vieil habitué des fiches et des papiers. Il saura tout de suite reconnaître ce qu’il aura entre les mains : une montée en force des hostilités.
Je l’envoie quand même.
Le lendemain, il me convoque. Il a raccourci sa permission et il est de retour à son cabinet. Je perçois sa panique à deux cents mètres.
Les couloirs du ministère sont plus calmes que de coutume. Billot et Boisdeffre sont tous les deux dans le Sud-Ouest. Ils accompagnent le président Faure dans son inspection des manœuvres d’automne. La plupart des officiers de l’état-major mus par des ambitions de carrière — c’est-à-dire pratiquement tous — ont fait en sorte de partir sur le terrain. Alors que je parcours ces couloirs déserts et pleins d’échos, cela me rappelle l’atmosphère qui régnait ici à l’époque de la chasse au traître, deux ans plus tôt.
— J’ai eu votre lettre, m’annonce Gonse en l’agitant tandis que je m’assois sur une chaise devant son bureau, et ne croyez pas que je ne comprends pas votre point de vue. Si je pouvais revenir en arrière et repartir au début de toute cette histoire, croyez bien que je le ferais. Cigarette ?
Il pousse un coffret vers moi. Je décline d’un geste de la main. Il en prend une et l’allume. Son ton ne saurait être plus amical.
— Disons les choses comme elles sont, Picquart. L’enquête sur Dreyfus n’a pas été conduite avec tout le professionnalisme qu’il aurait fallu. Sandherr était malade, et du Paty — eh bien, on sait tous comment est Armand, en dépit de toutes ses qualités. Mais nous devons partir de là où nous sommes, et il est vraiment impossible de repartir de zéro. Cela raviverait trop de blessures. Vous avez vu la presse de ces derniers jours, l’hystérie potentielle, dès qu’il s’agit de Dreyfus. Cela déchirerait le pays. Nous devons calmer le jeu. Vous vous en rendez compte, certainement ?
Il offre une expression tellement suppliante — un désir si manifeste de me voir me ranger à son point de vue — que, pendant un instant fugitif, je suis presque tenté de céder. Il n’est pas méchant, juste faible. Il aspire à une vie tranquille, à mener son petit train-train entre le ministère et son jardin.
— J’entends bien, mon général. Mais ces fuites à la presse sont un avertissement. Nous devons admettre qu’une enquête est en cours sur l’affaire Dreyfus au moment même où nous parlons. Malheureusement, elle est diligentée par la famille Dreyfus et leurs partisans. La procédure nous échappe. Ce que j’essayais d’établir dans ma lettre, c’est un principe militaire fondamental : c’est à nous de prendre l’initiative, tant qu’il en est encore temps.
— Et on fait ça comment ? En capitulant ? En leur donnant ce qu’ils veulent ?
— Non, en abandonnant une position qui devient indéfendable et en établissant une nouvelle ligne plus sûre.
— Oui, c’est bien ce que je dis, en leur donnant ce qu’ils veulent ! De toute façon, je ne suis pas d’accord. Notre position est tout à fait défendable, du moins tant que nous faisons front ensemble. Elle est protégée par les remparts de la loi. Il suffit de dire : « Sept juges ont examiné les preuves. Ils sont arrivés à un verdict unanime. L’affaire est close. »
— Non, protesté-je en secouant la tête. Je suis désolé, mon général, mais cette ligne de défense ne tient pas. Les juges ont prononcé leur verdict à l’unanimité à cause du dossier secret. Et les éléments du dossier secret sont, enfin…
Je m’interromps, hésitant sur la marche à suivre. Je pense à l’expression de Guénée quand j’ai commencé à l’interroger sur sa prétendue conversation avec Val Carlos.
— Les éléments sont quoi, colonel ?
— Les éléments du dossier sont (j’écarte les mains) faibles. Si les preuves contenues dans le dossier étaient irréfutables, nous pourrions excuser le fait qu’elles n’aient pas été présentées à la défense. Mais, étant donné ce qu’elles sont…
— Je comprends parfaitement votre propos, mon cher Picquart, croyez-moi ! assure-t-il, implorant, en se penchant vers moi. Mais c’est précisément la raison pour laquelle le dossier secret doit être protégé à tout prix. Imaginons que nous suivions votre plan pour arriver en terrain plus sûr, et que nous disions au peuple français : « Eh bien voilà, c’est Esterhazy qui a écrit le bordereau, en fin de compte, alors ramenons Dreyfus et organisons un nouveau grand procès » — qu’est-ce qui se passera ? Les gens voudront savoir comment les juges du premier procès — sept en tout, s’il vous plaît — ont pu se tromper à ce point. Ça conduira directement au dossier secret. Des personnages importants vont se retrouver dans une situation grave. C’est ce que vous voulez ? Vous représentez-vous le mal que cela ferait à la réputation de l’armée ?
— Je ne doute pas qu’il y aurait des dégâts, mon général. Mais nous nous en sortirions avec les honneurs en faisant nous-mêmes le ménage. Alors que nous ne ferions, me semble-t-il, qu’aggraver les choses en ajoutant de nouveaux mensonges à ceux…
— Personne ne parle de mentir, colonel ! Je ne vous demande pas de mentir ! Je ne ferais jamais une chose pareille. Je sais que vous êtes un homme d’honneur. D’ailleurs, je ne vous demande pas de faire quoi que ce soit. Je vous demande seulement de ne pas faire quelque chose — de ne pas vous approcher de l’affaire Dreyfus. Est-ce tellement déraisonnable, Georges ? Et puis, ajoute-t-il en risquant un petit sourire, je sais ce que vous pensez de la Race élue — et vraiment, au bout du compte, qu’est-ce que cela vous fait que ce Juif reste à l’île du Diable ?
C’est comme s’il s’était penché par-dessus son bureau et m’avait offert une poignée de main secrète. Je réponds avec prudence :
— J’imagine, mon général, que cela m’importe parce qu’il est innocent.
Gonse éclate d’un rire où se perçoit une nuance d’hystérie.
— Oh, mais quelle naïveté ! s’exclame-t-il en frappant dans ses mains. Quelle belle pensée ! L’agneau qui vient de naître, le petit chaton et maintenant Alfred Dreyfus… tous innocents !
— Sauf votre respect, mon général, à vous écouter, on pourrait croire que j’ai un lien affectif avec cet homme. Or, je peux vous assurer que je n’éprouve strictement rien pour lui, ni dans un sens ni dans un autre. Franchement, je voudrais qu’il soit coupable — cela me faciliterait grandement la vie. Et, jusqu’à très récemment, j’étais persuadé de sa culpabilité. Mais maintenant que j’ai les pièces entre les mains, j’ai le sentiment qu’il ne peut pas être coupable. Le traître, c’est Esterhazy.
— Peut-être que c’est Esterhazy, et peut-être pas. Vous ne pouvez pas en être certain. Cependant, le fait est que si vous ne dites rien, personne ne le saura.
Nous avons donc enfin atteint le cœur même de ce sombre problème. La pièce me paraît soudain encore plus silencieuse qu’auparavant. Gonse me regarde bien en face. Je choisis mes mots avant de répondre :
— Mon général, ce que vous dites est abominable ; je ne sais pas ce que je ferai, mais je n’emporterai pas ce secret dans la tombe.
— Mais bien sûr que vous le ferez ! Emporter des secrets dans la tombe est l’essence même de notre profession.
Un nouveau silence s’ensuit, puis je fais une nouvelle tentative.
— Tout ce que je demande, c’est que toute cette affaire soit réexaminée…
— Tout ce que vous demandez ! explose alors le général. C’est tout ? Voilà qui me plaît. Je ne vous comprends pas, Picquart ! Non, mais qu’est-ce que vous dites ? Que toute l’armée — la nation tout entière, pendant qu’on y est ! — est censée se plier à votre petite conscience délicate ? Vous avez une sacrément haute opinion de vous-même !
Son cou a gonflé et pris une teinte rose vif, semblable à l’un de ces innommables tubes pneumatiques en caoutchouc. Il saille par-dessus le col de sa tunique. Je prends conscience que Gonse est terrifié. Brusquement, son attitude devient très professionnelle.
— Qu’est devenu le dossier ?
— Il est dans mon coffre.
— Et vous n’avez parlé à personne d’autre de ce qu’il contient ?
— Bien sûr que non.
— Vous n’avez pas fait de copie ?
— Non.
— Et ce n’est pas vous qui en avez parlé aux journaux ?
— Si c’était moi, je ne vous le dirais pas, si ? réponds-je sans pouvoir contenir plus longtemps le mépris dans ma voix. Mais, pour ce que cela vaut, la réponse est non.
— Ne soyez pas insolent !
Gonse se lève, je l’imite.
— Nous sommes ici à l’armée, colonel, et pas dans un cercle où l’on débat de questions d’éthique. Le ministre de la Guerre donne ses ordres au chef de l’état-major, le chef de l’état-major me donne ses ordres, et moi, je vous donne les miens. Aussi je vous ordonne maintenant formellement, et pour la dernière fois, de ne mener aucune enquête qui pourrait être liée de près ou de loin à l’affaire Dreyfus, et de ne parler de cela à quiconque n’ayant pas autorité pour recevoir ce genre d’information. Et gare à vous si jamais vous désobéissez. Compris ?
Je ne peux me résoudre à lui répondre. Je salue, tourne les talons et quitte le cabinet.
Lorsque je reviens à la section, Capiaux m’informe que Desvernine se trouve dans la salle d’attente avec le faussaire, Lemercier-Picard. Après mon entretien avec Gonse, rencontrer ce genre de personnage est bien la dernière chose dont j’ai envie, mais je ne veux pas le renvoyer.
À l’instant où j’entre, je le reconnais comme faisant partie du petit groupe qui jouait aux cartes et fumait la pipe avec Guénée, le premier matin de mon arrivée. Le nom de Moïse Lehman lui convient mieux que celui de Lemercier-Picard. Il est petit et juif d’aspect, un peu empâté, assuré et charmeur, parfumé à l’eau de Cologne et impatient de m’impressionner par son habileté. Il me persuade d’écrire trois ou quatre phrases de mon écriture — « Allons, mon colonel, quel mal ça peut faire, hein ? » —, puis, après quelques exercices d’entraînement, parvient à une reproduction tout à fait passable.
— Le truc, c’est la vitesse, explique-t-il. On doit capturer l’essence du trait et revêtir son caractère avant d’écrire tout naturellement. Vous avez un style très artistique, mon colonel : très secret, très introspectif, si je puis dire.
— Cela suffit, Moïse, coupe Desvernine en feignant de lui donner une tape sur l’oreille. Le colonel n’a pas de temps à perdre avec tes bêtises. Tu peux sortir, maintenant. Attends-moi dans le hall.
Le faussaire m’adresse un grand sourire.
— Ce fut un plaisir de vous rencontrer, mon colonel.
— Plaisir partagé. Et j’aimerais récupérer ma feuille d’écriture, je vous prie.
— Oh, oui, fait-il en la sortant de sa poche. J’ai failli oublier.
Après qu’il est sorti, Desvernine me glisse :
— J’ai pensé que vous voudriez savoir qu’Esterhazy a déguerpi. Sa femme et lui ont quitté l’appartement de la rue de la Bienfaisance — et sont manifestement partis dans la précipitation.
— Comment le savez-vous ?
— Je suis entré à l’intérieur. Ne vous inquiétez pas — je n’ai pas eu à faire quoi que ce soit d’illégal. C’est à louer. Je n’ai eu qu’à feindre d’être intéressé. Ils ont emporté la plupart des meubles et n’ont laissé que des choses sans valeur. Il a brûlé pas mal de papiers dans la cheminée. J’ai trouvé ça.
C’est une carte de visite aux bords calcinés.
Je la retourne entre mes mains.
— Esterhazy participait donc à ce torchon antisémite ?
— Apparemment. Ou peut-être qu’il leur donnait juste des informations — ils sont beaucoup à le faire dans l’armée. Le fait est qu’il est allé se planquer. Il n’est pas à Paris. Il n’est même plus à Rouen. Il s’est réfugié dans les Ardennes.
— Vous pensez qu’il sait que nous sommes sur sa piste ?
— Je n’en suis pas certain. Mais ça ne me plaît pas. Je crois que si nous devons lui tendre un piège, nous avons intérêt à faire vite.
— Vous êtes-vous occupé de ces tuyaux acoustiques ?
— Ils ont été retirés hier.
— Bien. Et quand est-ce que les conduits pourront être refermés ?
— Nous avons un homme qui s’en occupe ce soir.
— D’accord. Je vais voir ce que je peux faire.
Billot est à présent mon seul espoir : le vieux lézard, le vieux survivant, le deux fois ministre de la Guerre — sans doute verra-t-il non seulement l’immoralité, mais aussi l’aberration politique de la position adoptée par l’état-major.
Il doit rentrer des manœuvres du Sud-Ouest vendredi. Ce matin-là, Le Figaro publie en première page le texte d’une pétition que Lucie Dreyfus adresse à la Chambre des députés, soulignant que le gouvernement n’a pas démenti les articles concernant le dossier secret :
Il est donc vrai qu’un officier français a été condamné par un conseil de guerre sur une charge que l’accusation a produite à son insu et que par suite ni son conseil ni lui n’ont pu discuter.
C’est la négation de toute justice.
Subissant depuis bientôt deux ans le plus cruel martyre comme le subit celui en l’innocence duquel ma foi est absolue, je me suis enfermée dans le silence malgré toutes les calomnies odieuses et absurdes répandues dans le public et dans la presse.
Aujourd’hui c’est mon devoir de sortir de ce silence, et sans commentaires, sans récriminations, je m’adresse à vous, messieurs, seul pouvoir auquel je puisse avoir recours, et je réclame justice.
Le silence règne dans les couloirs comme dans les escaliers sombres et étroits de la section de statistique. Mes officiers s’enferment dans leurs cabinets respectifs. Je m’attends à tout moment à être convoqué par Gonse, au bout de la rue, pour expliquer cette dernière bombe, mais le téléphone ne sonne pas. De mon bureau, je garde un œil sur l’arrière de l’hôtel de Brienne. Enfin, juste avant trois heures, j’entrevois derrière les hautes fenêtres des ordonnances en uniforme qui passent avec des porte-documents. Le ministre est sûrement rentré. La topographie des lieux joue en ma faveur. De la rue Saint-Dominique, Gonse ne sera pas encore averti de son retour. Je descends dans la rue de l’Université, traverse la rue et sors ma clef pour accéder au jardin du ministre.
C’est alors qu’il se produit quelque chose de curieux. Ma clef n’entre pas. J’essaie trois ou quatre fois, trop las pour croire qu’elle ne veuille pas fonctionner. Mais la forme de la serrure n’est plus du tout la même. Je finis donc par renoncer et fais tout le tour en passant par la place du Palais-Bourbon, comme n’importe quel mortel ordinaire.
— Colonel Picquart, pour le ministre de la Guerre…
La sentinelle me laisse franchir la grille, mais le capitaine de la garde républicaine me prie d’attendre dans le hall. Quelques minutes plus tard, le capitaine Calmon-Maison descend.
Je lui montre ma clef.
— Ça ne marche plus. Je suis comme Adam, dis-je pour tourner la chose à la plaisanterie. On dirait bien qu’on m’a chassé du jardin pour me punir de ma curiosité.
Calmon-Maison reste de marbre.
— Je suis désolé, mon colonel. Nous devons changer les serrures de temps en temps — raisons de sécurité, vous comprenez.
— Vous n’avez pas à vous justifier, capitaine. Mais je dois tout de même voir le ministre.
— Malheureusement, il vient juste de rentrer de Châteauneuf. Il a beaucoup à faire, et il est vraiment épuisé. Pourriez-vous revenir lundi ?
Il a au moins la grâce de paraître gêné en me disant cela.
— Ça ne prendra pas longtemps.
— Néanmoins…
— J’attendrai.
Je reprends ma place sur la banquette de cuir rouge.
— Peut-être, réplique-t-il d’un air dubitatif, devrais-je essayer de revoir cela avec le ministre.
— Peut-être, oui.
Il remonte prestement l’escalier de marbre, et m’appelle peu après, sa voix résonnant contre les murs de pierre.
— Colonel Picquart !
Billot est assis derrière son bureau.
— Picquart, dit-il en levant la main avec lassitude. J’ai bien peur d’être très occupé.
Il n’y a pourtant aucun signe d’activité dans son cabinet, et je le soupçonne d’être simplement resté à regarder par la fenêtre.
— Pardonnez-moi, monsieur le ministre. Je ne vous retiendrai pas longtemps. Mais au vu des articles sortis dans la presse cette semaine, je ressens la nécessité de vous demander maintenant votre décision concernant l’enquête sur Esterhazy.
Billot m’observe d’un regard empreint de fatigue sous ses sourcils blancs et broussailleux.
— Ma décision concernant quels aspects de l’enquête, exactement ?
J’entreprends de lui exposer l’idée que j’ai conçue avec Desvernine d’attirer Esterhazy à un rendez-vous en utilisant un message censé venir de Schwartzkoppen, mais il m’arrête très vite :
— Non, non, cela ne me plaît pas du tout — c’est bien trop grossier. En fait, vous savez, je commence à penser que la meilleure façon de s’occuper de ce porc n’est pas de le poursuivre, mais de le mettre à la retraite. Soit cela, soit de l’envoyer très loin — en Indochine ou en Afrique, je ne sais pas —, de préférence quelque part où il pourrait attraper une très mauvaise fièvre ou se prendre une balle dans le dos sans qu’on se pose trop de questions.
Je ne sais pas trop comment réagir à sa suggestion, aussi je choisis de l’ignorer.
— Et que faisons-nous au sujet de Dreyfus ?
— Il devra rester là où il est, c’est tout. La loi s’est exprimée, et il n’y a pas à y revenir.
— Vous avez donc arrêté une décision ?
— Effectivement. Avant la parade de Châteauneuf, j’ai eu l’occasion de m’entretenir en privé sur cette question avec le général Mercier. Il est venu exprès en auto du Mans pour en discuter.
— Ce n’est pas étonnant !
— Faites attention, colonel… !
Billot agite un doigt menaçant dans ma direction. Jusqu’à présent, il m’a toujours encouragé à avancer prudemment jusqu’à la limite de l’insubordination — cela l’amusait de jouer au père indulgent. De toute évidence, de même que l’accès à son jardin, ce privilège m’a été retiré.
Je ne peux cependant m’arrêter :
— Ce dossier secret… vous savez qu’il ne prouve strictement rien contre Dreyfus ? Qu’il contient peut-être même des mensonges éhontés ?
Billot plaque ses mains sur ses oreilles.
— Il y a des choses que je ne devrais pas entendre, colonel.
Il est ridicule et fait penser à ces vieillards butés qui sont comme des enfants capricieux dans leur nursery.
— Je peux crier très fort, le préviens-je.
— Je ne plaisante pas, Picquart ! Je ne dois pas entendre ça !
La voix est cassante. Il attend d’être sûr que je ne vais pas contaminer ses oreilles pour abaisser ses mains.
— Cessez maintenant de faire le jeune imbécile arrogant, et écoutez-moi.
Il a pris un ton conciliant, raisonnable.
— Le général de Boisdeffre s’apprête à accueillir le tsar à Paris et à réussir un coup diplomatique qui va changer le monde. J’ai un budget estimé à six cents millions de francs à négocier avec le comité des Finances. Nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre de nous laisser distraire de ces grandes questions par le petit problème sordide d’un Juif sur son rocher. Cela déstabiliserait l’armée, je serais chassé de ce poste — et avec raison. Vous ne devez pas laisser toute cette affaire prendre des proportions démesurées. Vous comprenez ce que je dis, colonel ?
J’acquiesce d’un signe de tête.
Il se lève de derrière son bureau avec une grâce surprenante pour venir se placer devant moi.
— Calmon-Maison me dit que nous avons dû changer la serrure du jardin. Quel ennui. Je vais m’assurer que vous ayez une nouvelle clef. J’apprécie grandement votre intelligence, mon garçon.
Il me tend la main. Son étreinte est ferme, sèche, calleuse. Il pose son autre main sur la mienne et l’enferme.
— Le pouvoir n’est jamais facile, Georges. Il faut avoir le cran de prendre des décisions difficiles. Mais ce n’est pas la première fois que je suis confronté à ça. Aujourd’hui, la presse ne parle que de Dreyfus, Dreyfus, Dreyfus, mais demain, sans nouvelles révélations, elle aura tout oublié, vous verrez.
La prédiction de Billot concernant la presse se vérifie. Aussi soudainement qu’ils ont reparlé de lui, les journaux perdent tout intérêt pour le prisonnier de l’île du Diable. Il est remplacé en première page par la visite d’État du tsar, et en particulier par des spéculations sur les tenues que portera la tsarine. Mais moi, je ne l’oublie pas.
Bien que je doive dire à Desvernine que n’aurons pas besoin des services de M. Lemercier-Picquart, et que notre demande d’autorisation pour tendre un piège à Esterhazy a été refusée, je poursuis du mieux que je peux mon enquête sur le commandant. J’interroge un officier de réserve à la retraite, Mulot, qui se souvient d’avoir copié pour lui des portions d’un manuel d’artillerie ; je rencontre aussi son instructeur à l’école de tir, le capitaine Le Rond, qui n’hésite pas à traiter son ancien élève de fripouille.
— Si je le croisais dans la rue, je refuserais de lui serrer la main.
Tout cela alimente le dossier Bienfaisant, et il m’arrive, à la fin de la journée, de parcourir les pièces que nous avons rassemblées jusque-là — le petit bleu, les photographies de surveillance, les déclarations — et je me dis que je finirai bien par l’envoyer en prison.
Cependant, on ne me donne pas la nouvelle clef du jardin de l’hôtel de Brienne : si je veux voir le ministre, je dois prendre rendez-vous. Et même s’il me reçoit toujours cordialement, il garde une réserve indubitable. Il en va de même avec Boisdeffre et Gonse. Ils ne me font plus tout à fait confiance, et ils ont raison.
Un jour de la fin septembre, je monte l’escalier vers mon bureau et trouve le commandant Henry dans le couloir, en pleine conversation avec Lauth et Gribelin. Il me tourne le dos, mais ses épaules larges et charnues et son cou de taureau sont aussi reconnaissables que son visage. Lauth lève les yeux, me remarque et l’avertit d’un regard. Henry s’interrompt et se retourne. Tous trois me saluent.
— Messieurs, réponds-je. Commandant Henry, bon retour parmi nous. Comment s’est passée votre permission ?
Il est différent. Il a pris le soleil — comme tout le monde, à part moi —, il a aussi changé de coupe de cheveux et arbore à présent une frange courte qui lui donne moins l’air d’un paysan roué et davantage celui d’un moine rusé. Et il y a autre chose, comme une énergie nouvelle en lui, comme si toutes les forces négatives en action dans notre petite unité — la suspicion, le mécontentement et l’inquiétude — s’étaient concentrées dans son corps massif pour le charger d’une sorte d’électricité. Il est leur chef naturel. La fragilité de ma position est pour lui la chance à saisir. Pour moi, il est une menace. Tout cela me traverse l’esprit durant les quelques secondes qu’il lui faut pour saluer, sourire et répondre :
— Très bien, mon colonel. Merci.
— Je dois vous mettre au courant de ce qui se passe.
— Quand vous voudrez, mon colonel.
Je suis sur le point de l’inviter à me suivre dans mon cabinet, puis je me ravise :
— Pourquoi ne prendrions-nous pas un verre ensemble, en fin de journée ?
— Un verre ?
— Vous avez l’air surpris.
— C’est que nous n’avons jamais pris de verre ensemble.
— Eh bien, c’est dommage, non ? Il est temps d’y remédier. Nous nous y rendrons ensemble, d’accord ? Mettons, à cinq heures ?
Il frappe donc à cinq heures à ma porte. Je mets mon képi et nous sortons dans la rue.
— Où voulez-vous aller ? demande-t-il.
— Où vous voulez. Je ne fréquente pas beaucoup les cafés du coin.
— La Royale alors. Ça nous évite d’avoir à réfléchir.
La Taverne Royale est pratiquement la cantine de l’état-major. Je n’y suis pas entré depuis des années. La salle est tranquille à cette heure-ci : deux capitaines qui prennent un verre près de l’entrée, le barman qui lit le journal, un serveur qui essuie des tables. Les murs sont ornés de photos de militaires et le plancher recouvert de sciure. Tout est brun, bronze et sépia. Henry est comme chez lui. Nous nous asseyons à une table d’angle, et il commande un cognac. Faute d’une meilleure idée, je fais de même. Henry dit au garçon de laisser la bouteille, puis il m’offre une cigarette. Je décline. Il en allume une, et je prends soudain conscience que, d’une certaine façon, ce gaillard m’a manqué, de la même façon qu’on s’habitue au point d’apprécier quelque chose de familier, même si c’est laid. Henry est l’armée, d’une façon que ni moi, ni Lauth ou Boisdeffre n’incarnerons jamais. Sur le champ de bataille, lorsque les soldats rompent les rangs et veulent fuir, ce sont bien les Henry de ce monde qui arrivent à les persuader de revenir pour reprendre le combat.
— Eh bien, dit-il en levant son verre, à quoi buvons-nous ?
— Que diriez-vous de trinquer à quelque chose que nous aimons tous les deux ? L’armée ?
— D’accord. À l’armée, lance-t-il.
Nous choquons nos verres. Il vide le sien d’un trait, me ressert et remplit de nouveau le sien. Il boit en me regardant par-dessus le bord, mais ses petits yeux ternes et opaques me sont impossibles à déchiffrer.
— Alors, on dirait que c’est un sacré fouillis au bureau, mon colonel, si je peux me permettre.
— Je prendrais bien cette cigarette, en fin de compte, dis-je en prenant le paquet qu’il pousse vers moi sur la table. Et la faute à qui, d’après vous ?
— Je ne désigne personne. Je constate, c’est tout.
J’allume la cigarette et joue avec mon verre, le déplaçant sur la table comme s’il s’agissait d’une pièce d’échecs. J’éprouve un curieux besoin de me décharger.
— De vous à moi, je n’ai jamais voulu être à la tête de cette section, vous le savez ? J’avais les espions en horreur. Je n’ai obtenu ce poste que par hasard. Si je n’avais pas connu Dreyfus, je n’aurais pas été impliqué dans son arrestation, puis je n’aurais pas assisté au conseil de guerre et à la dégradation. Malheureusement, je crois que nos maîtres se sont fait de moi une idée complètement erronée.
— Et quelle serait l’idée juste ?
Les cigarettes d’Henry, des turques, sont très fortes. J’ai l’impression d’avoir l’arrière de mon nez en feu.
— J’ai jeté un nouveau coup d’œil sur l’affaire Dreyfus.
— Oui, Gribelin m’a dit que vous aviez pris le dossier. On dirait que vous avez réveillé des choses.
— Le général de Boisdeffre était convaincu que ce dossier n’existait plus. Il a assuré que le général Mercier avait ordonné à Sandherr de s’en débarrasser.
— Je ne le savais pas. Le colonel m’a simplement ordonné de le mettre en sûreté.
— Pourquoi Sandherr aurait-il désobéi, à votre avis ?
— Il faudra le lui demander.
— C’est peut-être ce que je vais faire.
— Vous pourrez lui demander tout ce que vous voudrez, mon colonel, mais vous n’obtiendrez pas grand-chose de lui, commente Henry en se tapant le doigt contre la tempe. Il est interné à Montauban. Je suis allé le voir. C’était pitoyable.
Il paraît soudain morose et lève son verre.
— Au colonel Sandherr : l’un des meilleurs !
— À Sandherr, réponds-je en feignant de boire à sa santé. Mais pourquoi a-t-il gardé le dossier, d’après vous ?
— Je suppose qu’il s’est dit que ça pourrait être utile un jour — c’est quand même le dossier qui a fait condamner Dreyfus.
— Sauf que vous et moi savons tous les deux que Dreyfus est innocent.
Henry ouvre de grands yeux inquiets. Il me met en garde :
— Je ne parlerais pas de ça trop fort, mon colonel, et surtout pas ici. Il y en a à qui ça risque de ne pas plaire.
Je regarde autour de moi. Le café commence à se remplir. Je me penche vers Henry et baisse la voix. Je ne sais pas trop si je cherche à obtenir une confession ou si je lui offre la mienne, mais c’est pour moi une question d’absolution.
— Ce n’est pas Dreyfus qui a écrit le bordereau, énoncé-je à voix basse. C’est Esterhazy. Bertillon lui-même reconnaît que l’écriture correspond parfaitement. C’est la pièce centrale de l’accusation contre Dreyfus qui s’effondre ! Quant à votre dossier secret…
Un grand éclat de rire en provenance de la table voisine m’interrompt. Je jette vers les convives un regard irrité.
— Qu’alliez-vous dire sur le dossier secret ? me presse Henry, qui me scrute à présent d’un regard grave.
— Avec la meilleure volonté du monde, mon cher Henry, la seule pièce qu’il contient qui pourrait désigner Dreyfus est le fait que les Allemands et les Italiens ont reçu des plans de fortification d’un certain « D ». Remarquez, je ne vous reproche rien. Une fois Dreyfus arrêté, votre tâche était de rendre l’accusation la plus convaincante possible. Mais maintenant que nous avons les preuves contre Esterhazy, cela change tout. Nous savons à présent que l’on a condamné un faux coupable. Alors, dites-moi : sachant cela, comment sommes-nous censés agir ? Faire simplement comme si de rien n’était ?
Je me redresse. Après un long silence, durant lequel Henry continue de me dévisager, il finit par dire :
— Êtes-vous en train de me demander conseil ?
— Allez-y, répliqué-je avec un haussement d’épaules, si vous en avez à offrir.
— Vous en avez parlé à Gonse ?
— Oui.
— À Boisdeffre ? À Billot ?
— Oui.
— Et qu’est-ce qu’ils disent ?
— Ils disent de laisser tomber.
— Alors, pour l’amour du ciel, mon colonel, laissez tomber ! m’enjoint-il d’une voix sifflante.
— Je ne peux pas.
— Pourquoi ça ?
— Ça n’est tout simplement pas dans ma nature. Ce n’est pas pour cela que je suis entré dans l’armée.
— Alors, vous vous êtes trompé de profession, constate Henry en secouant la tête avec incrédulité. Il faut leur donner ce qu’ils veulent, mon colonel — ce sont les chefs.
— Même si Dreyfus est innocent ?
— Et voilà, vous recommencez !
Il jette un regard alentour, et c’est à présent son tour de se pencher par-dessus la table et de chuchoter.
— Écoutez, je ne sais pas s’il est innocent ou coupable, et, franchement, mon colonel, si vous voulez m’excuser, je n’en ai rien à foutre et vous devriez faire pareil. J’ai fait ce qu’on m’a dit de faire. Si vous m’ordonnez de tirer sur un homme, je tire. Si vous me dites ensuite que vous vous êtes trompé de nom et que j’aurais dû tuer quelqu’un d’autre… eh bien, j’en suis désolé, mais ce n’est pas ma faute.
Il se sert un autre cognac et reprend :
— Vous voulez un conseil ? Je vais vous raconter une histoire. Quand mon régiment se trouvait à Hanoï, il y a eu plein de vols dans la caserne. Alors, un jour, mon commandant et moi, on a tendu un piège et on a pris le voleur la main dans le sac. Il se trouve que c’était le fils du colonel — Dieu seul sait pourquoi il avait besoin de voler des choses à de simples soldats comme nous autres, mais il l’a fait. En tout cas, mon commandant — il était un peu comme vous, mettons le genre un peu idéaliste — voulait que le voleur soit poursuivi. Les huiles n’étaient pas d’accord. Mais il s’est entêté et il a porté l’affaire devant un tribunal. Au bout du compte, à la cour martiale, c’est mon commandant qui a été cassé. Le voleur est parti libre. Véridique.
Henry lève son verre et lance :
— À l’armée que nous aimons.
Le lendemain matin, lorsque j’arrive dans mon cabinet, le dossier Dreyfus m’attend sur mon bureau — pas le dossier secret, mais celui de la censure du ministère des Colonies, que l’on continue de m’envoyer régulièrement pour avoir mes commentaires.
Dreyfus a fait l’objet de deux alertes de sécurité au cours de ces dernières semaines. Il y eut d’abord l’annonce dans la presse anglaise de l’évasion du prisonnier. Puis, une lettre qui lui fut envoyée depuis la poste de la rue Cambon et signée d’un nom ressemblant à « Weiler » comprenait un message censément écrit à l’encre sympathique : Impossible déchiffrer dernière communication ; reprendre ancien procédé pour répondre. Indiquer avec précision où se trouvaient les documents intéressants et les combinaisons faites pour armoire. Acteur prêt à agir aussitôt. Les gardiens de Dreyfus reçurent la consigne d’observer attentivement ses réactions après qu’on lui aurait remis la lettre. Il se contenta de froncer les sourcils et de la mettre de côté. Il n’avait manifestement jamais entendu parler d’un « Weiler ». La Sûreté et moi-même tombâmes d’accord pour penser qu’il devait s’agir d’un canular.
Néanmoins, alors que je tourne les pages du fichier, je constate que ces deux épisodes ont servi de prétexte au ministère des Colonies pour durcir encore les conditions de détention de Dreyfus. Cela fait trois semaines qu’il a été mis aux fers toutes les nuits. Il y a même une illustration envoyée pas la colonie pénitentiaire de Cayenne du système de double boucle utilisé pour immobiliser le prisonnier. Deux fers en forme de « U » sont fixés par leur partie inférieure aux côtés de son lit. Une barre en fer garnie de deux boucles où l’on passe les chevilles s’insère dans ces fers et est bloquée par un cadenas. On laisse le prisonnier immobilisé dans cette position du coucher au lever du soleil. En plus de cela, on entoure sa case de deux palissades en bois de deux mètres cinquante de hauteur, séparées d’un mètre l’une de l’autre, la première n’étant distante de sa fenêtre que de cinquante centimètres, ce qui lui coupe désormais toute vue sur la mer. Pendant la journée, il n’a plus accès à l’île au-delà de la seconde palissade. L’étroit espace de roche nue et de broussailles entre les deux clôtures, où il n’y a ni arbre ni ombre d’aucune sorte, constitue pour l’instant l’intégralité de son univers.
Comme d’habitude, le dossier comprend en annexe les lettres confisquées de Dreyfus :
J’ai été mis aux fers hier soir ! Pourquoi ? Je l’ignore. Depuis que je suis ici, j’ai toujours suivi strictement le chemin qui m’était tracé, observé intégralement les consignes qui m’étaient données. Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce ? (7 septembre 1896)
Ces nuits aux fers ! Je ne parle même pas du supplice physique, mais quel supplice moral ! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans savoir pour quelle cause ! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je depuis tantôt deux ans ? (8 septembre)
La mise aux fers, une mesure de sûreté ! Quand je suis déjà gardé comme une bête fauve nuit et jour par un surveillant armé d’un revoler et d’un fusil. Non, il faut dire les choses comme elles sont. C’est une mesure de haine, de torture, ordonnée par ceux qui ne pouvant frapper une famille, frappent un innocent, parce que ni lui, ni sa famille ne peuvent, ne doivent s’incliner devant la plus épouvantable des erreurs judiciaires qui ait jamais été commise. (9 septembre)
Je n’ai pas envie d’en lire plus. J’ai déjà vu ce que le frottement des fers fait à la chair des prisonniers, s’y enfonçant jusqu’à l’os. Dans la chaleur infestée d’insectes des tropiques, la souffrance doit être insupportable. Pendant un instant, ma plume reste en suspens au-dessus du dossier, mais à la fin, je me contente d’indiquer « à retourner au ministère des Colonies » et signe la circulaire sans faire de commentaires.
Plus tard ce même jour, j’assiste à une réunion dans le cabinet du général Gonse afin de régler les derniers éléments de la visite du tsar. Des hommes au visage sombre en provenance des ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères, de la Sûreté et du palais de l’Élysée — des hommes empreints de la suffisance de ceux qui gèrent ces questions — sont installés autour de la table pour discuter les détails de l’itinéraire impérial.
La flottille russe sera escortée lundi, à 1 heure, dans le port de Cherbourg par douze cuirassés. Le président de la République rencontrera le tsar et la tsarine. Il y aura un dîner pour soixante-dix convives à l’Arsenal à 6 h 30, et le général de Boisdeffre sera assis à la table du tsar. Mardi matin, le train impérial russe arrivera à Versailles à 8 h 50. Le couple impérial et sa suite passeront dans le train du Président, qui arrivera à la gare du Ranelagh à 10 heures. Il faudra une heure et demie à la procession pour couvrir les dix kilomètres jusqu’à Paris : 80 000 soldats seront déployés pour assurer sa protection. Tous les terroristes présumés ont été soit arrêtés, soit interdits de séjour à Paris. Après un déjeuner à l’ambassade de Russie, le tsar et la tsarine visiteront l’église orthodoxe russe de la rue Daru. À 6 h 30, il y aura un banquet pour deux cent soixante-dix personnes à l’Élysée, et, à 8 h 30, on donnera un feu d’artifice au Trocadéro, suivi par une soirée de gala à l’Opéra. Mercredi…
Mon esprit ne cesse de dériver à huit mille milles de là, vers la silhouette enchaînée sur l’île du Diable.
Une fois la réunion terminée, alors que tout le monde sort, Gonse me prie d’attendre un instant. Il ne saurait se montrer plus amical.
— Je me suis dit, mon cher Picquart, que quand toute cette affaire russe serait terminée, je voudrais que vous vous chargiez d’une mission spéciale dans les villes de garnison de l’Est.
— Quelle sorte de mission, mon général ?
— Vous charger de l’inspection et établir un rapport sur les procédures de sécurité. Recommander des améliorations. Un travail important.
— Combien de temps serai-je absent de Paris ?
— Oh, quelques jours à peine. Peut-être une semaine ou deux.
— Mais qui dirigera la section ?
— Je m’en chargerai personnellement, répond-il en riant et en m’assenant une claque sur l’épaule. Si vous pensez que je peux assumer une telle responsabilité !
Dimanche, je vois Pauline chez les Gast. C’est la première fois que je pose les yeux sur elle depuis des semaines. Elle porte une autre robe que j’aime particulièrement : jaune, toute simple, avec de la dentelle blanche au col et aux poignets. Philippe et leurs deux filles, Germaine et Marianne, sont avec elle. Habituellement, je n’ai pas de mal à la voir en famille, mais, cette fois, cela m’est insupportable. Il fait froid et humide, aussi restons-nous confinés à l’intérieur. Je ne peux donc échapper à la vision de Pauline plongée dans son autre vie — sa vraie vie.
Au bout de deux heures, je n’arrive plus à faire semblant. Je sors fumer un cigare sous la véranda, derrière la maison. La pluie tombe drue et froide, mêlée de grêle, évoquant une mousson d’Europe du Nord qui arrache aux arbres leurs dernières feuilles. Les grêlons rebondissent sur la pelouse saturée. Je pense aux descriptions que fait Dreyfus des incessantes pluies torrentielles sous les tropiques.
Je perçois un léger bruissement de soie derrière moi, un parfum, puis Pauline est près de moi. Elle ne me regarde pas, mais contemple le jardin morose. Je tiens mon cigare dans ma main droite, et laisse pendre ma main gauche. Le dos de sa main droite l’effleure à peine. Seuls les duvets à fleur de peau semblent se toucher. Pour quiconque arrivant derrière nous, nous se sommes que deux vieux amis qui regardent ensemble l’orage. Mais sa proximité est presque écrasante. Nous ne parlons ni l’un ni l’autre. Puis la porte du couloir s’ouvre à la volée, et la voix de Monnier retentit :
— Espérons que ce ne soit pas comme ça la semaine prochaine pour Leurs Altesses Impériales !
Pauline porte avec désinvolture la main à son front pour en écarter une mèche de cheveux.
— Es-tu très impliqué dans cette visite, Georges ?
— Pas vraiment, non.
— Il est modeste, comme d’habitude, coupe Monnier. Je sais quel rôle vous avez joué, à l’état-major, pour assurer toute la sécurité.
— Auras-tu l’occasion de rencontrer le tsar ?
— Je crois qu’il faudrait au moins être général, pour ça.
— Mais vous pourrez certainement assister à la parade, n’est-ce pas, Picquart ?
Je tire de grosses bouffées de mon cigare, souhaitant qu’il s’en aille.
— Je pourrais, si l’envie m’en prenait. Le ministère de la Guerre a réservé des places pour mes officiers et leurs épouses au Palais-Bourbon.
— Et tu n’iras pas ! s’écrie Pauline en faisant semblant de me taper le bras. Espèce de sale républicain !
— Je n’ai pas d’épouse.
— Ce n’est pas un problème, décrète Monnier. Vous pouvez emprunter la mienne.
Et donc, le mardi matin, Pauline et moi gravissons les marches du Palais-Bourbon pour gagner nos places, ce qui me permet de découvrir que tous les officiers de la section de statistique ont accepté l’invitation du ministre, et qu’ils sont tous venus avec leur épouse — ou, dans le cas de Gribelin, avec sa mère. Ils ne cherchent pas à dissimuler leur curiosité en me voyant apparaître, et je prends conscience, trop tard, de ce que nous sommes à leurs yeux — le chef célibataire et sa maîtresse mariée à son bras. Je présente Pauline très cérémonieusement, soulignant sa position sociale en tant qu’épouse de mon bon ami M. Monnier du Quai d’Orsay. Cela rend la chose encore plus suspecte. Et, quoique Henry s’incline brièvement, que Lauth hoche la tête et claque des talons, je remarque que Berthe Henry, la fille d’aubergiste tout imbue de son snobisme de parvenue, hésite à prendre la main de Pauline tandis que Mme Lauth, la bouche crispée en un pli désapprobateur, se détourne carrément.
Cela ne semble pas gêner Pauline outre mesure. Nous avons une vue parfaite, qui donne directement sur le pont de la Concorde, à cinq cents mètres de l’Obélisque. Il fait beau, mais il y a du vent. Les grands drapeaux tricolores hissés devant les bâtiments — bandes verticales bleue, blanche et rouge pour la France, bandes horizontales blanche, bleue et rouge pour la Russie — claquent et ondulent contre leurs mâts. La foule est dense de part et d’autre du pont, et attend là depuis l’aube. Il paraît qu’il en va de même sur tout le circuit. D’après la préfecture de police, c’est un million et demi de spectateurs qui bordent le trajet.
De la place de la Concorde nous parvient la rumeur étouffée des acclamations de milliers de voix, puis, très légère au début mais qui enfle progressivement, comme dans une symphonie, la percussion sous-jacente des sabots des chevaux contre le pavé. Une ligne de lumières scintillantes surgit sur toute la largeur de l’artère, suivie par d’autres lignes pointillées qui ne tardent pas à se muer en casques et plastrons étincelant dans la lumière du soleil — vagues après vagues de lanciers et de cuirassiers qui se soulèvent et s’abaissent sur leurs chevaux, bannières au vent, à douze de front, pour traverser le pont. Ils ne cessent d’affluer et font route droit sur nous, à un trot enlevé, jusqu’au moment où il semble qu’ils vont franchir les marches et nous passer dessus. Puis, brusquement, ils tournent au dernier moment à notre droite pour descendre le boulevard Saint-Germain. Derrière eux surgissent les troupes coloniales — chasseurs d’Afrique, saphis algériens, caïds et autres chefs arabes, dont les chevaux bronchent devant le vacarme de la foule — puis, juste après, la procession de voitures officielles découvertes — le président du Conseil, l’ambassadeur russe, les présidents du Sénat et de la Chambre des députés ainsi que toutes les grandes personnalités de la République, y compris le général Billot. Les acclamations sont particulièrement enthousiastes au passage de Boisdeffre, coiffé de son casque à plumet qu’il ne cesse d’ôter pour saluer d’un côté puis de l’autre — le bruit court qu’après cela, on pourrait bien lui confier le portefeuille des Affaires étrangères.
Il y a un espace, puis arrive la voiture officielle impériale, encadrée par une garde montée rapprochée. Pauline en a le souffle coupé et me saisit le bras.
Après tout ce qui a été dit sur ces alliances et ces armées, le couple impérial m’apparaît surtout incroyablement petit. On pourrait prendre le tsar Nicolas II pour un blondinet effrayé qui aurait mis une fausse barbe et l’uniforme de son père. Il salue mécaniquement, en portant toutes les quelques secondes la main à son bonnet d’astrakan — un geste saccadé qui tient davantage du tic nerveux que de la réponse aux applaudissements. Assise auprès de lui, la tsarine Alexandra paraît encore plus jeune, telle une petite fille qui aurait fait une razzia sur la malle à déguisements. Elle porte un boa en duvet de cygne, et tient d’une main une ombrelle blanche et de l’autre un énorme bouquet. Elle hoche vivement la tête de droite et de gauche, et je suis assez près pour distinguer son sourire crispé. Ils semblent tous les deux sur le qui-vive. Leur voiture vire sans ménagement vers la droite, et le mouvement les fait pencher de côté avant qu’ils ne disparaissent complètement, aspirés par une sorte d’entonnoir à bruits.
Sans me lâcher le bras, Pauline se tourne vers moi pour me dire quelque chose. Je n’entends pas bien sa voix par-dessus le tumulte.
— Quoi ?
Elle m’attire contre elle, ses lèvres sont si proches que je sens son souffle dans mon oreille et, alors que je me concentre pour écouter, je vois qu’Henry, Lauth et Gribelin nous observent.
J’emboîte ensuite le pas au trio dans la rue de l’Université. Ils marchent à une cinquantaine de mètres devant moi. La rue est déserte. La plupart des gens, dont nos compagnes, ont décidé de rester où ils étaient afin d’entrevoir le couple impérial lorsqu’il repasserait le pont après son déjeuner à l’église orthodoxe russe. Quelque chose dans la façon dont Henry esquisse un geste avec la main tandis que les deux autres opinent du chef me dit qu’ils parlent de moi. Je ne peux résister à la tentation d’accélérer le pas pour me retrouver juste derrière eux.
— Messieurs, interviens-je, je suis heureux de constater que vous ne négligez pas vos devoirs !
Je m’étais attendu à des rires coupables, ou même à un peu de gêne. Mais les trois visages qui se tournent vers moi sont revêches et provocants. J’ai offensé leur sensibilité bourgeoise bien plus profondément que je ne le pensais. Nous terminons le chemin jusqu’à la section de statistique en silence, et je reste enfermé dans mon bureau jusqu’à la fin de la journée.
Le soleil se couche sur Paris peu après sept heures. À huit heures, il fait trop sombre pour lire. Je n’allume pas ma lampe.
Les boiseries de la vieille bâtisse craquent et se rétractent alors que la douceur de la journée cède la place à la nuit. Les ombres prennent corps. J’attends, assis à mon bureau. Si jamais les fantômes de Voltaire et de Montesquieu devaient se matérialiser, ce serait maintenant. À huit heures trente, quand j’ouvre ma porte, je m’attends presque à croiser une perruque et un habit de velours flottant dans le couloir. Mais la vieille maison paraît déserte. Tout le monde est parti regarder le feu d’artifice au Trocadéro, même Capiaux. La porte d’entrée sera fermée. J’ai tout le lieu pour moi.
Je sors de mon tiroir la petite trousse en cuir contenant les crochets, que Desvernine m’a laissée, il y a quelques mois. Tandis que je monte l’escalier, je prends conscience du ridicule de la situation : le chef des services secrets obligé de forcer les archives de sa propre section. Mais j’ai considéré le problème sous tous les angles rationnels possibles, et je ne trouve pas de meilleure solution. En tout cas, cela vaut la peine d’essayer.
Je m’agenouille dans le couloir, devant la porte de Gribelin. Ma première découverte est qu’il est plus facile qu’il n’y paraît de crocheter une serrure. Une fois que j’ai saisi quel outil utiliser, j’arrive à trouver l’encoche sous le verrou. Il suffit ensuite d’appuyer. Il s’agit alors de maintenir la pression de la main gauche pendant que la droite insère le crochet et s’en sert pour soulever les goupilles. La première, puis la deuxième et enfin la troisième. Le cylindre bouge, on entend un petit déclic et la porte s’ouvre.
J’allume la lumière électrique. Il me faudrait des heures pour forcer toutes les serrures des archives de Gribelin. Mais je me souviens qu’il garde ses clefs dans le tiroir inférieur gauche de son bureau. Après dix minutes de tâtonnements infructueux, la serrure du tiroir cède, et je l’ouvre. Les clefs sont là.
Il y a soudain une détonation qui me fait sursauter. Je jette un coup d’œil par la fenêtre. À un kilomètre de là, les projecteurs installés sur la tour Eiffel balaient la place de la Concorde par-dessus la Seine. Les faisceaux sont entourés de gerbes d’étoiles qui palpitent et clignotent en silence, puis, une seconde ou deux plus tard, les explosions retentissent, assez puissantes pour faire vibrer les vitres dans leurs cadres vénérables. Je consulte ma montre. Neuf heures. Ils ont une demi-heure de retard. Le feu d’artifice est censé durer une trentaine de minutes.
Je m’empare du trousseau de clefs de Gribelin et tente d’ouvrir le classeur le plus proche.
Une fois que j’ai déterminé quelle clef ouvrait quelle serrure, j’ouvre tous les tiroirs. Ma priorité est de rassembler toutes les pièces fournies par l’agent Auguste que je pourrai trouver.
Les documents recollés commencent déjà à jaunir. Ils bruissent comme des feuilles mortes tandis que je les classe par piles : lettres et télégrammes de Hauptmann Dame à Berlin, signés avec son nom de guerre *, « Dufour » ; lettres à Schwartzkoppen de l’ambassadeur d’Allemagne, le comte Münster, et à Panizzardi de l’ambassadeur d’Italie, le Signor Ressmann, ainsi que des lettres à l’attaché militaire de l’Empire austro-hongrois, le colonel Schneider. Il y a une enveloppe pleine de cendres, datée de novembre 1890. Il y a des lettres à Schwartzkoppen de l’attaché naval italien, Rosselini, et de l’attaché militaire britannique, le colonel Talbot. Il y a les quarante à cinquante lettres d’amour de Hermance de Weede — Mon cher ami adoré… Mon Maxi… — et peut-être moitié autant de Panizzardi : Ma chère petite… Mon beau chat… Mon grand bourreur…
Il fut un temps où cela m’aurait mis mal à l’aise — où je me serais senti sali — de toucher à des lettres aussi intimes. Plus maintenant.
Au milieu de tout cela, il y a un télégramme chiffré de Panizzardi destiné à l’état-major général de Rome et envoyé à trois heures du matin, le vendredi 2 novembre 1894 :
Commandi Stato Maggiore Roma
913 44 7836 527 3 88 706 6458 71 18 0288 5715 3716 7567 7943 2107 0018 7606 4891 6165
Panizzardi
Le texte décodé y est attaché, écrit de la main du général Gonse : Le capitaine Dreyfus est arrêté. Le ministère de la Guerre a eu des preuves de ses relations avec l’Allemagne. La cause est instruite avec le plus grand secret.
Je le copie dans mon calepin. Derrière la fenêtre, la tour Eiffel est une cascade de lumières. Il y a une dernière explosion assourdissante, puis lentement, l’obscurité revient. J’entends la clameur étouffée des applaudissements. Le spectacle est terminé. Je calcule qu’il faudrait à peu près une demi-heure à quelqu’un pour s’extirper de la foule des jardins du Trocadéro et revenir à la section.
Je reporte mon attention sur les documents reconstitués.
La plupart des pièces sont incomplètes ou inutiles, leur sens demeurant désespérément inaccessible. Il m’apparaît soudain que c’est pure folie de tenter de trouver du sens à ces détritus, que nous ne valons guère mieux que les aruspices de l’Antiquité, qui prenaient des décisions publiques en se fondant sur l’examen des entrailles d’animaux sacrifiés. J’ai l’impression d’avoir du sable dans les yeux. Je suis coincé à la section sans rien manger depuis midi. C’est peut-être ce qui explique que, lorsque j’arrive au document crucial, je ne le remarque pas tout de suite et passe au suivant. Mais alors, quelque chose me trouble et je reviens en arrière.
C’est une petite note écrite à l’encre noire sur une feuille carrée de papier blanc déchirée en vingt morceaux dont certains manquent. L’auteur propose de vendre à Schwartzkoppen « le secret de la poudre sans fumée ». La note est signée votre dévoué Dubois et est datée du 27 octobre 1894, soit deux semaines après l’arrestation de Dreyfus.
Je fouille un peu plus loin dans le dossier. Deux jours plus tard, Dubois réécrit à l’attaché militaire allemand : J’ai pu me procurer une cartouche du fusil Lebel… par conséquent pour analyser le secret de la poudre sans fumée. Schwartzkoppen ne semble pas avoir donné suite. Pourquoi l’aurait-il fait ? La lettre ne semble pas très sérieuse, et j’imagine qu’il aurait pu aller dans n’importe quel café de n’importe quelle ville de garnison en France et obtenir une cartouche de Lebel contre une bière.
C’est la signature qui m’intéresse. Dubois ? Je suis sûr que je viens de lire ce nom. Je reviens à la pile des lettres de Panizzardi à Schwartzkoppen : Ma belle petite… Mon petit chien vert… Mon grand bourreur… Ton bourreur de 2e classe… Ça y est : dans un mot de 1893, l’Italien écrit à Schwartzkoppen : J’ai vu M. Dubois.
Joint à la lettre, il y a un renvoi à un dossier. Il me faut plusieurs minutes pour comprendre le système de Gribelin et dénicher le dossier en question. Dans une chemise, je trouve un bref rapport adressé au colonel Sandherr par le commandant Henry et daté d’avril 1894, concernant l’identité possible de l’agent désigné par l’initiale « D », qui a fourni aux Allemands et aux Italiens « douze plans directeurs de Nice ». La conclusion d’Henry est qu’il s’agit d’un certain Jacques Dubois, ouvrier qui travaille pour une imprimerie chargée des contrats du ministère de la Guerre ; c’est probablement lui aussi qui a fourni aux Allemands les plans à grande échelle des fortifications de Toul, Reims, Langres, Neufchâteau et le reste. Au moment où il met en marche la presse, il lui est facile d’imprimer des exemplaires supplémentaires pour son usage propre. Je l‘ai interrogé hier, raconte Henry, et il m’est apparu comme un misérable, un escroc de bas étage à l’intelligence limitée et n’ayant aucun accès à des documents secrets. Les plans qu’il a transmis sont disponibles au public. Recommandation : ne pas donner suite.
C’est donc bien ça. « D » n’est pas Dreyfus : c’est Dubois.
Si vous m’ordonnez de tirer sur un homme, je tire…
J’ai noté soigneusement d’où sort chaque document et chaque chemise, et j’entame maintenant le processus laborieux qui consiste à tout ranger. Il me faut une dizaine de minutes pour remettre tout exactement à sa place, verrouiller les classeurs et essuyer la table. Lorsque je termine, il est juste un peu plus de dix heures. Je remets les clefs de Gribelin dans le tiroir de son bureau, m’agenouille et entreprends la tâche délicate de le refermer à clef. J’ai conscience des minutes qui passent alors que je m’efforce de manipuler les deux minces crochets de métal. La fatigue rend mes mains maladroites et glissantes de transpiration. Curieusement, il paraît beaucoup plus difficile de fermer une serrure que de l’ouvrir, mais je finis par y arriver. J’éteins les lumières.
Je n’ai plus qu’à verrouiller la porte des archives. Je suis encore agenouillé dans le couloir, en train de me battre avec les goupilles, quand je crois entendre la porte d’en bas. Je m’interromps et tends l’oreille. Je ne saisis aucun bruit suspect. Ce devait être mon imagination. Je reprends mes tentatives infructueuses quand je perçois le grincement d’une lame de plancher sur le palier du premier étage. Puis on monte l’escalier du deuxième. Je suis si près de pousser la dernière goupille que j’hésite à abandonner. Il faut que j’entende un craquement bien plus proche pour comprendre que je n’ai plus le temps. Je traverse vivement le couloir, essaie la première porte — fermée à clef — puis la suivante — ouverte — et me glisse à l’intérieur.
J’écoute le pas lent et décidé de quelqu’un qui avance dans le couloir. Par l’interstice entre la porte et le chambranle, je vois Gribelin apparaître. Mon Dieu, y a-t-il autre chose que le travail dans la vie de ce malheureux ? Il s’arrête à l’entrée des archives et sort sa clef. Il l’insère dans la serrure et cherche à la tourner. Je ne vois pas son visage, mais sens ses épaules se raidir. Que se passe-t-il ? Il tourne la poignée et entrouvre la porte avec précaution. Il n’entre pas, mais reste sur le seuil, aux aguets. Puis il ouvre brusquement la porte en grand, allume la lumière et entre à l’intérieur. Je l’entends vérifier les tiroirs de son bureau. Un instant plus tard, il revient dans le couloir et l’explore du regard. Il devrait présenter l’image d’un petit personnage ridicule, d’un troll minuscule en costume sombre, mais ce n’est pas le cas. Il émane de lui une vraie malveillance alors qu’il se tient là, vigilant et soupçonneux — cet homme est un danger pour moi.
Enfin — sans doute convaincu qu’il a dû oublier de refermer sa porte — il retourne dans les archives et ferme derrière lui. J’attends encore dix minutes, puis je me déchausse et passe en chaussettes devant son antre.
En rentrant chez moi, je m’arrête au milieu du pont et jette la trousse de crochets dans la Seine.
Durant les jours qui suivent, le tsar visite Notre-Dame, pose la première pierre d’un pont dédié à son père et banquette à Versailles.
Pendant qu’il vaque à ses occupations, je vaque aux miennes.
Je vais au ministère de la Guerre voir le colonel Foucault, qui est rentré de notre ambassade à Berlin pour assister à la visite impériale. Nous échangeons quelques civilités, puis je lui demande :
— Avez-vous eu des nouvelles de Richard Cuers après la rencontre que nous avons organisée à Bâle ?
— Oui, il est venu s’en plaindre amèrement. J’imagine que vous avez voulu lui donner une bonne leçon. Mais qui donc avez-vous envoyé ?
— Mon adjoint, le commandant Henry, un autre de mes officiers, le capitaine Lauth, et puis deux policiers. Pourquoi ? Que vous a dit Cuers ?
— Il m’a assuré avoir fait le voyage de bonne foi, pour révéler tout ce qu’il savait sur l’agent des Allemands en France, mais que lorsqu’il est arrivé en Suisse, il a eu l’impression d’être traité comme un menteur et un conteur d’histoires. Il y avait un officier français en particulier — gros, rougeaud — qui l’a singulièrement malmené, qui l’interrompait tout le temps et faisait bien comprendre qu’il ne croyait pas un mot de ce qu’il pouvait dire. C’était une tactique délibérée, je suppose ?
— Pas que je sache ; pas du tout.
Foucault me dévisage avec consternation.
— Eh bien, que ce fût intentionnel ou non, vous n’entendrez plus jamais parler de Cuers.
Je vais voir Tomps à la Sûreté générale.
— C’est au sujet de votre voyage à Bâle, lui dis-je.
Il prend aussitôt un air inquiet. Il ne veut causer de problèmes à personne, mais il est évident que l’épisode le mine.
— Je ne vous citerai pas, lui assuré-je. Racontez-moi simplement ce qui s’est passé.
Il n’est pas besoin d’insister beaucoup. Tomps paraît soulagé de libérer sa conscience.
— En fait, mon colonel, dit-il, vous vous rappelez notre plan de départ ? Il a fonctionné impeccablement. J’ai suivi Cuers de la gare allemande à la cathédrale, je l’ai vu prendre contact avec le collègue Vuillecard et je les ai filés jusqu’au Schweizerhof, où le commandant Henry et le capitaine Lauth l’attendaient dans la chambre. Ensuite, je suis retourné attendre au café de la gare. Trois heures en gros ont dû s’écouler quand j’ai vu le commandant Henry entrer et se commander un verre. Je lui ai demandé comment ça se passait, et il m’a répondu : « J’en ai marre de ce salopard… — vous savez comment il parle — je parie un mois de salaire qu’il n’y a rien à en tirer. » Et moi, j’ai insisté : « Mais qu’est-ce que vous faites ici aussi tôt ? » Alors, il a fait : « Oh, j’ai joué les gros durs, j’ai fait semblant de me mettre en colère et j’ai claqué la porte en le laissant avec Lauth. Je vais laisser le petit essayer ! » Je n’ai pas caché que j’étais déçu par le tour qu’avait pris l’affaire, et j’ai proposé : « Vous savez que j’ai bien connu Cuers ? Et vous savez qu’il aime bien l’absinthe ? Il aime vraiment boire. Ça aurait pu être une meilleure méthode. Si le capitaine Lauth n’arrive à rien, voulez-vous me laisser faire ? »
— Et que vous a répondu le commandant Henry ?
Tomps poursuit son imitation assez bonne du commandant :
— « Non, a-t-il dit, ça n’en vaut pas la peine. N’y pensez plus. » Puis, à six heures, quand le capitaine Lauth a eu terminé sa séance et est arrivé à la gare, j’ai reposé la question à Henry : « Écoutez, je connais bien Cuers. Pourquoi ne me laissez-vous pas l’emmener prendre un verre ? » Mais il s’est contenté de répondre la même chose : « Non, ça ne servirait à rien. On perd notre temps ici. » Alors nous avons pris le train de Paris, et c’en est resté là.
De retour dans mon bureau, j’ouvre un dossier sur Henry. Que ce soit Henry qui ait fait tomber Dreyfus dans un piège, je n’en doute plus un instant.
Le déchiffrement ne fait pas partie des attributions de la section de statistique, ni même du ministère de la Guerre. Cela relève de la compétence du ministère des Affaires étrangères, où une équipe de sept personnes dirigées par le génial commandant Étienne Bazeries s’y consacre. Le commandant s’est fait une célébrité dans les journaux en cassant le « Grand Chiffre » créé pour Louis XIV, donnant une identité à l’Homme au masque de fer. Bazeries concentre tous les clichés du prodige excentrique — négligé, brusque, distrait —, et il n’est pas facile à rencontrer. Par deux fois, je me rends au Quai d’Orsay sous un prétexte quelconque et cherche à obtenir un entretien, mais me vois répondre par son équipe que nul ne sait où il est. Je dois attendre la fin du mois pour le débusquer dans son cabinet. Il est en manches de chemise, penché au-dessus de son bureau avec un tournevis et un appareil de chiffrement cylindrique éparpillé en mille morceaux. En théorie, je suis son supérieur, mais Bazeries ne salue pas plus qu’il ne se lève. Il ne s’est jamais soucié de la hiérarchie, de la même façon qu’il ne se soucie pas de se faire couper les cheveux, de se raser ou même, à en juger par l’odeur qui règne dans la pièce, de se laver.
— L’affaire Dreyfus, lui annoncé-je. Le télégramme que l’attaché militaire italien, le commandant Panizzardi, a envoyé à l’état-major général de Rome le 2 novembre 1894.
Il me scrute à travers ses lunettes sales.
— Et alors ?
— Vous l’avez cassé ?
— Oui. Il m’a fallu neuf jours.
Et il se remet à bricoler son appareil.
Je sors mon calepin et l’ouvre à une double page. D’un côté, il y a le texte chiffré que j’ai recopié du fichier qui se trouve aux archives, de l’autre, la solution telle que l’a écrite Gonse. Le capitaine Dreyfus est arrêté. Le ministère de la Guerre a eu des preuves de ses relations avec l’Allemagne. La cause est instruite avec le plus grand secret. Je la présente à Bazeries.
— C’est bien là votre solution ?
Il jette un coup d’œil dessus, et la colère lui crispe immédiatement la mâchoire.
— Nom de Dieu, vous ne renoncez donc jamais ?
Il repousse sa chaise en arrière, traverse la pièce d’un pas rapide, ouvre la porte à la volée et hurle :
— Billecocq ! Apportez-moi le télégramme Panizzardi !
Puis il se tourne vers moi :
— Pour la dernière fois, colonel, ce n’est pas ce qu’il dit, et ce n’est pas de le vouloir qui va y changer quoi que ce soit.
— Attendez, dis-je en levant la main en signe d’apaisement. Il y a visiblement tout un contexte dont je n’ai pas connaissance. Soyons clairs : vous me dites que ce n’est pas la transcription précise de la dépêche décodée ?
— La seule raison qui explique qu’il nous ait fallu neuf jours pour arriver à un message décrypté, c’est que votre ministère refusait d’accepter les faits !
Un jeune homme d’allure nerveuse, sans doute Billecocq, arrive avec une chemise. Bazeries la lui arrache des mains et l’ouvre.
— Le voilà, vous voyez — le télégramme d’origine ?
Il me le brandit sous le nez, et je reconnais l’écriture de l’attaché italien.
— Panizzardi l’a porté au bureau de poste de l’avenue Montaigne à trois heures du matin. À dix heures, grâce à notre arrangement avec les services du télégraphe, il se trouvait dans notre bureau. À onze heures, le colonel Sandherr se tenait exactement là où vous êtes et nous demandait de le déchiffrer avec la plus extrême urgence. Je lui ai dit que c’était impossible — le code en question était d’une grande complexité et nous n’avions encore jamais réussi à le casser. Il m’a rétorqué : « Et si je pouvais vous assurer qu’il contient un mot en particulier ? »
Je lui ai répondu que ce serait très différent. Il m’a alors dit que le mot était « Dreyfus ».
— Comment savait-il que Panizzardi mentionnerait le nom de Dreyfus ?
— Eh bien, c’était très bien vu, je le concède. Sandherr a dit qu’il s’était arrangé la veille pour que le nom de l’homme arrêté pour espionnage transpire dans la presse. Son raisonnement était que celui qui employait Dreyfus paniquerait et contacterait ses supérieurs. En voyant que Panizzardi allait à la poste au milieu de la nuit, le colonel Sandherr en a naturellement déduit que sa tactique avait fonctionné. Malheureusement, quand j’ai réussi à briser le code, le texte du message ne correspondait pas à ses attentes. Lisez par vous-même.
Bazeries me montre le télégramme. Le texte, en italien, est écrit soigneusement sous les chiffres du texte codé, avec la traduction en bas : Si le capitaine Dreyfus n’a pas eu de relations avec vous, il conviendrait de faire publier par l’ambassadeur un démenti officiel pour éviter les commentaires de la presse.
Je le relis deux fois pour être certain d’en comprendre toutes les implications.
— Cela suggère donc que Panizzardi ne voit pas du tout de quoi il s’agit avec Dreyfus, soit le contraire exactement de ce que pensait le colonel Sandherr ?
— Exactement ! Mais Sandherr ne voulait pas l’accepter. Il a assuré qu’on avait dû se tromper quelque part et il l’a porté aux instances supérieures. Il a même fait en sorte qu’un de ses agents fasse tomber entre les mains de Panizzardi des informations sur une autre opération d’espionnage, afin que l’Italien envoie une nouvelle dépêche chiffrée à Rome comprenant certains termes bien définis. Une fois que nous avons eu déchiffré ce deuxième message, nous avions la confirmation que notre version décryptée du premier message était la bonne. L’ensemble de la procédure nous a pris, du début à la fin, neuf jours. Alors je vous en prie, colonel, ne nous demandez pas de revenir là-dessus.
Je fais le calcul dans ma tête. Neuf jours à partir du 2 novembre, cela donne le 11 novembre. Le conseil de guerre a commencé le 19 décembre. Cela signifie donc que plus d’un mois avant que Dreyfus ne passe en jugement, la section de statistique savait que l’expression « ce canaille de D » ne pouvait s’appliquer à Dreyfus puisqu’on savait que Panizzardi n’avait jamais entendu parler de lui — à moins qu’il ne mentît à ses supérieurs, mais pourquoi aurait-il fait une chose pareille ?
— Et à la fin de l’opération, vous avez bien entendu remis la version correcte du message au ministère de la Guerre ?
— Absolument. Je l’ai donné à Billecocq pour qu’il le remette en mains propres.
— Vous rappelez-vous à qui vous l’avez remis, exactement ? questionné-je Billecocq.
— Oui, mon colonel, je m’en souviens très bien parce que je l’ai remis au ministre en personne. Au général Mercier.
Lorsque je rentre à la section de statistique, je sens de la fumée de cigarette qui s’échappe de mon bureau. J’ouvre la porte et trouve le général Gonse assis à mon bureau. Henry tient son ample derrière appuyé contre la table.
— Vous en avez mis, du temps ! fait joyeusement le général.
— Je ne savais pas que nous avions rendez-vous.
— Nous n’en avions pas. J’ai juste eu envie de passer.
— Vous ne l’avez jamais fait.
— Vraiment ? J’aurais peut-être dû le faire plus souvent. C’est une petite opération bien séparée, que vous menez là, Picquart. Je vais prendre ce dossier secret sur Dreyfus, si ça ne vous dérange pas, ajoute-t-il en tendant la main.
— Bien sûr. Puis-je vous demander pourquoi ?
— Pas vraiment, non.
J’aurais voulu discuter. Je lance un regard à Henry, qui hausse légèrement les sourcils.
Il faut leur donner ce qu’ils veulent, mon colonel — ce sont les chefs.
Je me courbe lentement devant mon coffre pour l’ouvrir, cherchant désespérément une excuse pour ne pas m’exécuter. J’en sors l’enveloppe marquée « D » et la remets avec réticence à Gonse. Celui-ci soulève le rabat et feuillette rapidement le contenu.
— Tout y est ? dis-je avec insistance.
— Il y a intérêt ! réplique Gonse avec un sourire — simple crispation mécanique du bas de son visage, sans humour ni bonhomie. Et à présent, nous allons procéder à quelques changements administratifs en vue de votre départ prochain pour votre tournée d’inspection. À partir de maintenant, le commandant Henry m’apportera directement toutes les pièces collectées par l’agent Auguste.
— Mais c’est notre source majeure !
— Justement et, en tant que chef des services de renseignements, il est logique que cela me revienne. Cela vous convient-il, Henry ?
— Comme vous voudrez, mon général.
— Suis-je destitué, mon général ?
— Bien sûr que non, mon cher Picquart ! Il ne s’agit que d’un remaniement d’attributions destiné à nous rendre plus efficaces. Vous conservez tout le reste. Bien, voilà qui est réglé, dit Gonse, qui se lève et écrase sa cigarette. Nous nous voyons bientôt, colonel.
Il serre le dossier de Dreyfus contre sa poitrine avec ses bras croisés.
— Et ne vous en faites pas, je vais bien veiller sur notre cher petit.
Après son départ, Henry se tourne vers moi et hausse les épaules avec un air d’excuse.
— Vous auriez dû suivre mon conseil, dit-il.
J’ai entendu assurer par ceux qui ont assisté à des exécutions publiques rue de la Roquette que la tête des condamnés guillotinés continuait de montrer des signes de vie pendant quelques secondes. Les joues tressautent, les paupières clignent, les lèvres remuent.
Je me pose la question : ces têtes coupées gardent-elles fugitivement l’illusion qu’elles sont en vie ? Voient-elles les gens qui les regardent et s’imaginent-elles, un instant durant, qu’elles peuvent encore communiquer ?
C’est un peu ce que je ressens depuis la visite de Gonse. Je continue de venir à mon cabinet aux heures normales, comme si j’étais encore en vie. Je lis des rapports. Je corresponds avec des agents. Je participe à des réunions. Je rédige mon blanc hebdomadaire pour le chef de l’état-major : les Allemands prévoient des manœuvres militaires en Alsace-Moselle, ils font un usage de plus en plus massif de chiens, ils posent un câble de téléphone à Bussang, près de la frontière. Mais c’est un mort qui parle. La véritable direction de la section de statistique est passée de l’autre côté de la rue, au ministère, où se tiennent des réunions régulières entre Gonse et mes officiers, Henry, Lauth et Gribelin. Je les entends partir. Je prête l’oreille à leur retour. Ils préparent quelque chose, mais je n’arrive pas à déterminer quoi.
De mon côté, je ne vois pas de solution. De toute évidence, je ne peux pas rapporter ce que je sais à mes supérieurs, puisque je dois supposer qu’ils sont déjà au courant. Pendant quelques jours, j’envisage d’en appeler directement au président de la République, puis je lis son dernier discours, prononcé en présence du général Billot — L’armée, c’est l’âme, c’est le cœur de la France, c’est le miroir où la nation aperçoit l’image plus idéale de ses abnégations et de son patriotisme… cette armée tient la première place dans les préoccupations du gouvernement de la République et dans la fierté de la patrie —, et je comprends qu’il ne s’engagera jamais pour défendre un Juif méprisé de tous contre « l’âme » et « le cœur de la France ». Et il est tout aussi évident que je ne peux pas partager ce que je sais avec qui que ce soit d’extérieur au gouvernement — sénateur, juge, journaliste — sans trahir nos sources les plus secrètes. Il en va de même avec la famille Dreyfus, sans compter que la Sûreté les surveille de toute façon jour et nuit.
Et surtout, je répugne à l’idée de trahir l’armée — mon cœur, mon âme, mon miroir, mon idéal.
Paralysé, j’attends qu’il se passe quelque chose.
Un matin de novembre, alors que je me rends de bonne heure à la section, je le remarque sur un kiosque à journaux. Je m’apprête à descendre du trottoir et m’arrête en plein mouvement : c’est un fac-similé du bordereau en plein milieu de la première page du Matin.
Je regarde les gens qui le lisent dans la rue. Ma première réaction est de vouloir leur arracher leur journal des mains : ne se rendent-ils pas compte que c’est un secret d’État ? J’en achète un exemplaire et me retire dans une encoignure. L’illustration pleine page est visiblement tirée d’une des photographies de Lauth. L’article est intitulé « La Preuve », et le ton en est implacablement hostile à Dreyfus. Il me rappelle aussitôt l’œuvre d’un des experts en graphologie de l’accusation, et sa publication ne tombe pas par hasard. La brochure de Lazare, Une erreur judiciaire. La vérité sur l’affaire Dreyfus, est sortie il y a trois jours. Elle contient une attaque violente contre les graphologues. Ils ont donc une raison professionnelle de vouloir que tout le monde pense encore que Dreyfus est bien l’auteur du bordereau. Et surtout, ils se raccrochent tous à leur fac-similé.
Je hèle un fiacre pour arriver à la section le plus vite possible. L’atmosphère y est funèbre. Même si l’article semble justifier la condamnation de Dreyfus, c’est une catastrophe pour notre service. Schwartzkoppen, comme tout Paris, lira le bordereau au petit déjeuner, et quand il prendra conscience que sa correspondance privée est entre les mains du gouvernement français, il va s’étrangler et tenter de savoir comment elle est arrivée là. Cela pourrait bien mettre un terme à la longue carrière de l’agent Auguste. Et Esterhazy ? La pensée de sa réaction en découvrant un échantillon de son écriture placardé dans tous les kiosques est bien la seule chose qui me fasse plaisir, surtout quand Desvernine me fait son rapport plus tard dans la matinée, et me raconte qu’il vient de voir le traître quitter en coup de vent l’appartement de Marguerite Quatre-Doigts, tête nue et sous une pluie battante, « comme s’il avait tous les démons de l’enfer à ses trousses ».
Je suis convoqué par le général Billot. Il m’envoie un capitaine pour me prier de me présenter à son bureau tout de suite.
J’aimerais avoir un peu de temps pour me préparer à l’épreuve, aussi réponds-je au capitaine :
— J’y vais directement. Dites-lui que j’arrive.
— Je vous prie de m’excuser, mon colonel. Les ordres sont de vous escorter jusqu’à lui sur-le-champ.
Je prends mon képi sur le portemanteau. En sortant dans le couloir, je remarque Henry qui s’attarde avec Lauth devant son bureau. Quelque chose dans leur attitude — un mélange de sournoiserie, de curiosité et de triomphe — me dit qu’ils étaient prévenus de cette convocation et qu’ils tenaient à me voir partir. Nous nous saluons d’un signe de tête poli.
Le capitaine et moi-même faisons le tour pour gagner l’entrée principale de l’hôtel de Brienne.
Je suis avec le colonel Picquart, pour le ministre de la Guerre…
Alors que nous montons l’escalier de marbre, je me rappelle avec quel empressement je montais ces mêmes marches après la dégradation de Dreyfus — le jardin silencieux, pris dans la neige, Mercier et Boisdeffre se réchauffant les jambes, dos tourné à la cheminée, les doigts délicats faisant pivoter lentement le globe pour s’arrêter sur l’île du Diable…
Boisdeffre se trouve encore dans le cabinet du ministre, il est assis à la table de conférence avec Billot et Gonse. Billot a un dossier fermé posé devant lui. Les trois généraux assis côte à côte forment un lugubre tribunal — de nouveaux juges révolutionnaires.
Le ministre lisse ses moustaches à la gauloise et me dit :
— Asseyez-vous, colonel.
Je suppose que l’on va me reprocher la fuite du bordereau, mais Billot me prend par surprise. Il commence de but en blanc :
— On nous a transmis une lettre anonyme. Elle annonce que le commandant Esterhazy sera bientôt dénoncé à la Chambre des députés comme complice de Dreyfus. Avez-vous une idée de l’endroit où l’auteur de cette lettre a pu obtenir l’information que des soupçons pesaient sur Esterhazy ?
— Pas la moindre.
— Je présume que je n’ai pas à vous dire que cela représente une atteinte grave à la confidentialité de votre enquête ?
— Bien évidemment. Je suis consterné.
— C’est intolérable, colonel !
Les joues cramoisies, les yeux exorbités, il devient le vieux général colérique que les caricaturistes affectionnent tant.
— D’abord, poursuit-il, la révélation de l’existence d’un dossier secret ! Ensuite, la publication en première page de journal d’une reproduction du bordereau ! Et maintenant, ceci ! La conclusion qui s’impose est que vous êtes de plus en plus obsédé par le fait de vouloir remplacer Dreyfus par le commandant Esterhazy, et que vous êtes prêt à tout pour y parvenir, y compris en transmettant des informations secrètes à la presse.
— C’est une sale affaire, Picquart, très sale affaire, commente Boisdeffre. Vous me décevez beaucoup.
— Je peux vous certifier, mon général, que je ne me suis jamais ouvert de mon enquête à quiconque, et certainement pas à Esterhazy. Et je n’ai jamais transmis la moindre information à la presse. Mon enquête n’a rien à voir avec une obsession personnelle. J’ai simplement suivi la piste de preuves qui conduisaient à Esterhazy.
— Non, non, non ! fait Billot en secouant la tête. Vous avez désobéi aux ordres qui vous interdisaient spécifiquement d’intervenir dans l’affaire Dreyfus. Vous êtes allé jusqu’à vous conduire comme un espion au sein de votre propre service. Je pourrais appeler une de mes ordonnances et vous faire conduire sur-le-champ au Cherche-Midi en invoquant l’insubordination.
Il y a un silence, puis Gonse prend la parole :
— S’il s’agit réellement d’une question de logique, colonel, que feriez-vous si l’on vous montrait la preuve indiscutable que Dreyfus était bien un espion ?
— Si la preuve est indiscutable, de toute évidence, je l’accepterais. Mais je ne crois pas qu’une telle preuve existe.
— C’est là que vous vous trompez.
Gonse adresse un regard à Billot, qui ouvre la chemise. Elle ne semble contenir qu’une seule feuille de papier.
— Nous avons, explique Billot, par l’intermédiaire de l’agent Auguste, récemment intercepté une lettre du commandant Panizzardi au colonel Schwartzkoppen. Voici le passage intéressant : J’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus. Si on demande à Rome nouvelles explications, je dirai que jamais j’avais les relations avec ce Juif. C’est entendu. Si on vous demande, dites comme ça, car il ne faut pas qu’on sache jamais, personne ce qui est arrivé avec lui.
C’est signé « Alexandrine ». Voilà, dit Billot en refermant la chemise avec une grande satisfaction. Qu’est-ce que vous dites de ça ? C’est un faux, bien sûr. Il ne peut pas en aller autrement. Je garde mon calme.
— Puis-je vous demander quand cela nous est parvenu ?
Billot se tourne vers Gonse, qui répond :
— Le commandant Henry l’a récupéré par la voie ordinaire il y a environ deux semaines. C’était en français, aussi a-t-il pu le reconstituer.
— Pourrais-je voir l’original ?
Gonse s’énerve :
— En quoi cela serait-il nécessaire ?
— Cela m’intéresserait de voir à quoi il ressemble, c’est tout.
— J’espère sincèrement, colonel Picquart, intervient Boisdeffre avec la plus grande froideur, que vous ne doutez pas de l’intégrité du commandant Henry. Ce message a été récupéré et reconstitué, point final. Nous le partageons avec vous à présent en espérant que son existence ne sera pas divulguée à la presse et que vous cesserez enfin de soutenir pernicieusement que Dreyfus est innocent. Dans le cas contraire, les conséquences seront très graves pour vous.
Je regarde alternativement les trois généraux. Voilà donc jusqu’où a sombré l’armée française. Soit ce sont les plus grands imbéciles d’Europe, soit les plus grands scélérats : et, pour mon pays, je ne sais pas ce qui est pis. Mais mon instinct de conservation me dicte de ne pas les combattre maintenant ; je dois faire le mort.
Je hoche brièvement la tête.
— Si vous pensez qu’il est authentique, je me plie naturellement à votre jugement.
— Vous admettez donc que Dreyfus est coupable ? insiste Billot.
— Si le document est authentique, alors oui : il doit être coupable.
Voilà, c’est fait. Je ne sais pas ce que j’aurais pu dire sur le moment qui aurait pu changer la situation de Dreyfus.
— Au vu de vos antécédents, colonel, nous sommes prêts à renoncer à toute poursuite à votre encontre, du moins pour le moment. Nous attendons cependant de vous que vous remettiez tous les documents afférents à l’enquête sur le commandant Esterhazy, y compris le petit bleu, au commandant Henry. Et vous vous rendrez immédiatement au camp de Châlons pour commencer votre tournée d’inspection des 6e et 7e corps.
Gonse est de nouveau tout sourires.
— Je vais vous prendre maintenant les clefs de votre bureau, mon cher Picquart, si ça ne vous dérange pas. Vous n’avez pas besoin de retourner à la section. Le commandant Henry va se charger du quotidien. Rentrez chez vous tout de suite et faites vos bagages.
Je mets des vêtements pour trois ou quatre jours dans une valise, et demande au concierge de faire suivre mon courrier au ministère de la Guerre. Il me reste juste assez de temps pour passer dire au revoir à quelques amis avant le départ de mon train, prévu pour sept heures.
Pauline est chez elle, rue de la Pompe, et surveille le goûter des filles. Elle est inquiète de me voir.
— Philippe ne va pas tarder à rentrer du bureau, chuchote-t-elle, fermant à moitié la porte derrière elle.
— Ne t’en fais pas, je n’entre pas.
Je reste sur le palier, ma valise posée près de moi, et lui dis que je pars.
— Combien de temps ?
— Ça ne devrait prendre qu’une semaine ou deux, mais si ça durait plus longtemps et que tu as besoin de me joindre, tu pourras m’écrire aux bons soins du ministère — seulement, fais attention à ce que tu diras.
— Pourquoi ? Il y a un problème ?
— Non, mais deux précautions valent mieux qu’une.
Je lui embrasse la main et la presse contre ma joue.
— Maman ! hurle une voix derrière elle.
— Tu ferais mieux d’y aller, dis-je.
Je prends un fiacre jusqu’au boulevard Saint-Germain et demande au cocher d’attendre. Il fait déjà sombre, et les lumières de la grande maison brillent dans la nuit de novembre. Il y règne une intense activité. Blanche donne une de ses rencontres musicales plus tard dans la soirée.
— Tiens, s’exclame-t-elle, un revenant ! Mais vous arrivez bien trop tôt.
— Je n’entre pas, lui dis-je. Je dois malheureusement m’absenter de Paris pendant quelques jours.
Et je lui répète les instructions que j’ai données à Pauline : si elle a besoin de me joindre, elle devra le faire via le ministère, et elle devra se montrer discrète.
— Vous saluerez pour moi Aimery et Mathilde.
— Oh, Georges ! s’écrie-t-elle, ravie, avant de me pincer la joue et de déposer un baiser sur le bout de mon nez. Vous faites tant de mystères !
Lorsque je remonte dans mon fiacre, je l’aperçois par la fenêtre d’en bas, qui montre aux musiciens où s’installer. Je garde une dernière image de lustres et d’une profusion de plantes d’intérieur, de sièges Louis XIV recouverts de soie rose pâle, et de lumières se réfléchissant sur l’épicéa et l’érable polis des instruments. Blanche sourit à l’un des violonistes en lui montrant où il doit s’asseoir. Le cocher fait claquer son fouet, et cette vision de la civilisation s’évanouit brusquement.
Ma dernière visite est pour Louis Leblois. Cette fois encore, le cocher m’attend ; et cette fois encore, je n’entre pas et reste sur le palier pour dire au revoir. Louis revient tout juste du tribunal. Il décèle immédiatement mon angoisse.
— Je suppose que tu ne peux pas en parler ?
— Je crains bien que non.
— Si tu as besoin de moi, je suis là.
Tandis que je remonte dans le fiacre, je coule un regard vers la rue de l’Université, vers les bureaux de la section de statistique. La bâtisse forme une tache sombre, même dans l’obscurité. Je remarque qu’un fiacre affichant la lumière jaune du dépôt de Poissonnière-Montmartre s’est rangé à une vingtaine de pas derrière nous. Il repart avec nous et, lorsque nous arrivons à la gare de l’Est, s’immobilise à distance respectueuse. Je suppose que je suis filé depuis que j’ai quitté mon appartement. Ils ne prennent aucun risque.
Devant la gare, sur une colonne Morris, au milieu des réclames et des affiches multicolores de l’Opéra-Comique et de la Comédie-Française, un placard montre le fac-similé du bordereau du Matin à côté d’un échantillon de l’écriture de Dreyfus. Disposées ainsi, les écritures paraissent très différentes. Mathieu a déjà financé sa campagne d’affichage dans tout Paris. Il n’a pas chômé !
« Où est la Preuve ? » demande le titre. Une récompense est offerte à quiconque reconnaîtra l’original.
Il ne renoncera pas, pensé-je, pas tant que son frère ne sera pas soit libéré, soit mort. Alors que je hisse ma valise sur le porte-bagages en hauteur et m’installe à ma place dans le train bondé qui se dirige vers l’est, cette pensée, au moins, me donne un peu d’espoir.