PREMIÈRE PARTIE L’EXIL 58 av. J.-C. - 47 av. J.-C

Nescire autem quid ante quam natus sis acciderit, id est semper esse puerum. Quid enim est aetas hominis, nisi ea memoria rerum ueterum cum superiorum aetate contexitur ?

« Ignorer ce qui s’est passé avant notre naissance, c’est rester toute sa vie un enfant. Qu’est-ce que la vie de l’homme, si l’on ne rattache au présent la mémoire des temps qui ne sont plus ? »

Cicéron, L’Orateur, 46 av. J.-C.

I

Je me rappelle les clameurs des trompettes guerrières de César qui nous poursuivaient à travers les champs obscurs du Latium — leurs plaintes à la fois sinistres et impatientes, évocatrices de bêtes en rut. Lorsqu’elles s’étaient tues, seuls avaient subsisté le crissement de nos semelles sur la route gelée et notre respiration haletante.

Il ne suffisait pas aux dieux immortels que Cicéron se fît cracher dessus et vilipender par ses concitoyens ; il ne leur suffisait pas qu’il fût chassé du foyer et de l’autel de sa famille et de ses ancêtres au cœur de la nuit ; il ne leur suffisait pas non plus, alors même qu’il fuyait Rome à pied, qu’il pût se retourner et assister à l’incendie de sa maison. À tous ces tourments, ils jugèrent nécessaire d’ajouter un raffinement supplémentaire : qu’il fût forcé d’entendre l’armée de son ennemi lever le camp sur le Champ de Mars.

Bien qu’il fût notre aîné à tous, Cicéron marchait au même rythme que le reste du groupe. Il n’y avait pas si longtemps, il avait tenu la vie de César dans le creux de sa main. Il aurait pu le broyer aussi facilement qu’un œuf. Le destin les conduisait à présent dans des directions diamétralement opposées. Tandis que Cicéron fuyait vers le sud pour échapper à ses ennemis, l’architecte de sa destruction marchait vers le nord afin de prendre le commandement des deux provinces de la Gaule.

Cicéron avançait tête baissée, sans proférer un mot, et je m’imaginais que c’était parce qu’il était trop désespéré pour parler. Ce ne fut qu’à l’aube, lorsque nous retrouvâmes, comme convenu, nos chevaux à Bovillae et alors que nous nous apprêtions à entamer la seconde partie de notre fuite qu’il s’immobilisa, le pied sur la marche de sa voiture, et demanda soudain :

— Tu penses que nous devrions faire demi-tour ?

La question me prit au dépourvu.

— Je ne sais pas, répondis-je. Je ne l’avais pas envisagé.

— Eh bien, envisage-le maintenant. Dis-moi : pourquoi fuyons-nous Rome ?

— À cause de Clodius et de sa clique.

— Et pourquoi Clodius est-il si puissant ?

— Parce que c’est un tribun et qu’il peut faire passer des lois contre toi.

— Et à qui doit-il d’avoir pu devenir tribun ?

— César, affirmai-je après une hésitation.

— Exactement. César. Tu imagines que le départ de cet homme à cette heure précise est une coïncidence ? Bien sûr que non ! Il a attendu que ses espions lui confirment que je quittais la ville pour ordonner à son armée de lever le camp. Pourquoi ? J’ai toujours pensé qu’il avait soutenu Clodius pour me punir de m’être élevé contre lui. Mais si, en réalité, son objectif n’avait été depuis le début que de me chasser hors de Rome ? Pour quel plan fraudrait-il qu’il soit certain de mon absence avant de pouvoir partir aussi ?

J’aurais dû saisir la logique de ses propos. J’aurais dû l’encourager à faire demi-tour. Mais j’étais trop épuisé pour avoir les idées claires. Et si je suis honnête, il y avait un peu plus que cela. J’avais trop peur de ce que Clodius pourrait nous faire subir s’il nous surprenait en train de rentrer dans la cité.

Aussi me suis-je contenté de dire :

— C’est une bonne question et je ne prétendrai pas avoir la réponse. Mais ne te taxera-t-on pas d’indécision, en te voyant réapparaître aussitôt après avoir fait tes adieux à tout le monde ? Et de toute façon, Clodius a fait brûler ta maison — où voudrais-tu aller ? Qui serait prêt à nous accueillir ? Je crois qu’il serait plus sage de s’en tenir à ton plan initial et de mettre le plus de distance possible entre Rome et toi.

Il appuya la tête contre le flanc de la voiture et ferma les yeux. Dans la pâle lumière grise, je fus frappé par sa mine défaite après cette nuit passée sur la route. Ses cheveux et sa barbe n’avaient pas été taillés depuis des semaines. Il portait une toge teinte en noir. Bien qu’il n’eût que quarante-huit ans, ces signes extérieurs de deuil le vieillissaient considérablement et le faisaient ressembler à un de ces vieillards vénérables qui mendient dans la rue. Au bout d’un moment, il poussa un soupir.

— Je ne sais pas, Tiron, lâcha-t-il. Tu as peut-être raison. Je n’ai pas dormi depuis si longtemps que je n’arrive plus à réfléchir.

C’est ainsi que l’erreur fatale fut commise — plus par indécision qu’à la suite d’une décision —, et que nous poursuivîmes notre route vers le sud durant tout le reste de la journée puis pendant les douze jours qui suivirent, mettant entre le danger et nous ce que nous pensions être une distance de sécurité.

Nous n’avions qu’une escorte des plus restreintes afin de ne pas attirer l’attention, juste le cocher et trois esclaves armés à cheval — un pour ouvrir la marche et deux pour la fermer. Atticus, le plus vieil et plus proche ami de Cicéron, avait fourni la cassette de pièces d’or et d’argent qui était dissimulée sous notre siège pour régler nos frais de voyage. Nous ne séjournions que chez des hommes en qui nous avions pleinement confiance, et jamais plus d’une nuit. Nous évitions les lieux où Cicéron aurait été trop attendu, comme sa villa de Formies par exemple, qui était le premier endroit où ses poursuivants iraient le chercher, et la baie de Naples, que l’exode saisonnier peuplait de Romains en quête de soleil hivernal et de printemps doux. Nous optâmes pour descendre le plus rapidement possible vers la pointe de l’Italie.

Le plan de Cicéron, élaboré en cours de route, était de partir en Sicile et de rester là-bas jusqu’à ce que l’agitation contre lui se fût calmée à Rome.

— La foule finira par se retourner contre Clodius, prédit-il. Telle est la nature immuable des foules. Clodius restera toujours mon ennemi mortel, mais il ne sera pas indéfiniment tribun — nous ne devons jamais l’oublier. Dans neuf mois, son mandat aura expiré et nous pourrons rentrer.

Il ne doutait pas d’être bien reçu par les Siciliens, ne fût-ce qu’en raison du procès qu’il avait gagné contre Verrès, gouverneur tyrannique de l’île — même si cette victoire éclatante, qui avait lancé sa carrière politique, remontait à présent à une douzaine d’années et si Clodius avait officié entre-temps comme magistrat dans cette province. J’expédiai très vite des lettres pour informer de son intention de demander asile et, lorsque nous atteignîmes le port de Rhegium, nous louâmes une petite embarcation à six rames pour nous faire traverser le détroit jusqu’à Messine.

Nous partîmes par une matinée d’hiver froide et lumineuse dominée par des bleus intenses — la mer et le ciel, l’un clair, l’autre foncé, et la ligne qui les séparait aussi nette qu’un coup de couteau. Messine ne se trouvait pas à plus de trois milles et le trajet nous prit moins d’une heure. Nous arrivâmes si près que nous pouvions voir les partisans de Cicéron rassemblés sur les rochers pour l’accueillir. Cependant, mouillé entre nous et l’entrée du port, un bateau de guerre arborait le pavillon vert et rouge du préteur de Sicile, Caius Vergilius. À peine approchâmes-nous du phare que le vaisseau leva l’ancre et s’avança lentement pour nous couper la route. Vergilius, encadré de ses licteurs, se tenait contre la rambarde, et eut un mouvement de recul manifeste en découvrant l’apparence échevelée de Cicéron. Il lui adressa cependant un salut sonore, auquel Cicéron répondit fort aimablement. Ils se côtoyaient au Sénat depuis de nombreuses années.

Vergilius lui demanda ses intentions.

Cicéron lui répondit qu’il entendait naturellement accoster.

— C’est bien ce qu’on m’avait annoncé, répliqua Vergilius. Malheureusement, je ne puis l’autoriser.

— Pourquoi ?

— À cause de la nouvelle loi de Clodius.

— Et quelle pourrait bien être cette nouvelle loi ? Il y en a tant qu’on en perd le compte.

Vergilius fit signe à un de ses employés, qui présenta un document et se pencha par-dessus bord pour me le donner afin que je le remette à Cicéron. Aujourd’hui encore, je me souviens que le document palpitait dans la douce brise comme s’il était une chose vivante : c’était le seul son perceptible dans le silence. Cicéron prit son temps, et, lorsqu’il eut terminé de le lire, me le tendit sans commentaire.

Lex Clodia in Ciceronem

Comme il est notoire que M. T. Cicéron a mis à mort des citoyens romains sans qu’ils eussent été entendus ni jugés, et qu’abusant dans cette vue de l’autorité du Sénat, il a forgé un décret, vous êtes suppliés d’ordonner qu’il ait été interdit de l’eau et du feu sur une distance de quatre cents milles de Rome ; que, sous peine de mort, personne n’ose le recevoir ou lui accorder un asile ; que tous ses biens et propriétés lui soient confisqués ; que sa maison de Rome soit démolie et que sur son emplacement soit élevé un temple à la liberté ; et que ceux qui proposeront son rappel, ou qui parleront, qui donneront leur suffrage, ou qui feront pour cela quelque autre démarche, soient traités comme des ennemis publics, à moins qu’ils n’eussent commencé par rendre la vie à ceux que Cicéron a fait mourir injustement.

Le coup dut être terrible. Mais il trouva le sang-froid nécessaire pour l’écarter d’un revers de main.

— Quand, questionna-t-il, cette absurdité a-t-elle été publiée ?

— On m’a dit que la loi avait été postée il y a huit jours. Je l’ai reçue hier.

— Alors ce n’est pas encore une loi et ne saurait l’être avant d’avoir été lue une troisième fois. Mon secrétaire te le confirmera, ajouta-t-il en se tournant vers moi. Tiron, dis au gouverneur quand cette loi pourra au plus tôt être votée.

Je fis un effort de calcul. Pour être soumise au vote, une loi devait être lue à voix haute au Forum lors de trois jours de marché successifs. Mais j’étais tellement secoué par ce que je venais de lire que je n’arrivais même plus à me rappeler quel jour de la semaine nous étions, et encore moins quand tombaient les jours de marché.

— Dans une vingtaine de jours, avançai-je. Peut-être vingt-cinq ?

— Tu vois ? s’écria Cicéron. Il me reste trois semaines de grâce même si cette loi est entérinée, et je suis certain qu’elle ne sera pas votée.

Il vint se placer à la proue du bateau, calant bien ses jambes pour résister aux mouvements de la coque, et ouvrit grands les bras en signe de supplication.

— Je t’en prie, mon cher Vergilius, au nom de notre amitié, et maintenant que j’ai parcouru tout ce chemin, laisse-moi au moins accoster et passer une nuit ou deux avec mes partisans.

— Non, comme je te l’ai déjà dit, je regrette, mais je ne peux prendre un tel risque. J’ai consulté mes conseillers. Ils assurent que même si tu te rends à l’extrémité occidentale de l’île, à Lilybaeum, tu ne seras encore qu’à trois cent cinquante milles de Rome, et alors Clodius s’en prendra à moi.

À ces mots, Cicéron cessa de se montrer amical. Il répliqua froidement :

— La loi ne te confère aucunement le droit d’entraver le voyage d’un citoyen romain.

— J’ai tous les droits du moment que je sauvegarde la tranquillité de ma province. Et ici, comme tu le sais, ma parole est la loi…

Il s’exprimait sur un ton d’excuse. Je dirais même qu’il était embarrassé. Mais il se montra intraitable et, après quelques échanges peu amènes, il ne nous resta plus qu’à faire demi-tour et retourner à Rhegium. Notre départ suscita un grand cri de consternation sur le rivage et je voyais bien que, pour la première fois, Cicéron s’inquiétait réellement. Vergilius était un ami. Si un ami réagissait ainsi, cela signifiait que, sous peu, l’Italie tout entière lui serait interdite. Il était désormais bien trop risqué de retourner à Rome pour s’opposer à la loi. Il avait trop tardé à partir. Le danger physique qu’impliquait un tel voyage mis à part, la loi serait très certainement votée, et nous nous retrouverions alors coincés dans les quatre cents milles de la limite légale imposée. Pour satisfaire en toute sécurité aux termes de son exil, il devait chercher immédiatement refuge à l’étranger. La Gaule était de toute évidence exclue à cause de César. Il faudrait donc que ce soit quelque part dans l’est — la Grèce peut-être, ou l’Asie. Malheureusement, nous nous trouvions du mauvais côté de la péninsule, et les rigueurs de l’hiver nous fermaient la voie maritime. Nous devions absolument gagner la côte opposée, Brindes, sur l’Adriatique, et trouver un bateau assez grand pour faire une longue traversée. Notre situation était éminemment détestable — ce que César, parrain et créateur de Clodius, avait sans nul doute visé dès le début.


Il nous fallut deux semaines d’un voyage difficile à travers les montagnes, le plus souvent sous une pluie battante et sur des routes défoncées. Chaque mille nous faisait craindre les dangers d’une embuscade, même si les petites villes primitives que nous traversions se révélèrent plutôt accueillantes. La nuit, nous dormions dans des auberges enfumées et glacées où nous dînions de pain dur et de viande pleine de gras que parvenait à peine à faire passer un vin aigre. L’humeur de Cicéron oscillait entre la fureur et le désespoir. Il comprenait à présent pleinement qu’il avait commis une erreur terrible en quittant Rome. C’était une folie de partir en laissant Clodius libre de propager ses calomnies selon lesquelles Cicéron avait mis à mort des citoyens « sans qu’ils eussent été entendus ni jugés », alors qu’en réalité chacun des cinq conjurés liés à Catilina avait eu le droit de se défendre, et leur exécution avait été sanctionnée par l’ensemble du Sénat. Mais sa fuite équivalait à un aveu de culpabilité. Il aurait dû écouter son instinct et rentrer quand il avait entendu les trompettes annoncer le départ de César ; il prit conscience de son erreur. Il pleura sur le désastre que sa folie et sa pusillanimité faisaient dorénavant peser sur sa femme et ses enfants.

Puis, lorsqu’il eut fini de se fustiger, il tourna son courroux contre Hortensius et « sa bande d’aristocrates », qui ne lui avaient jamais pardonné de s’être élevé au-dessus de ses origines modestes pour accéder au consulat et sauver la République : ils l’avaient délibérément pressé de fuir pour mieux le perdre. Il aurait dû suivre l’exemple de Socrate, selon qui la mort était préférable à l’exil. Oui, il aurait dû se tuer ! Il saisit un couteau sur la table du dîner. Il allait se tuer ! Je ne proférai pas un mot. Je ne prenais pas ces menaces au sérieux. Il ne supportait pas la vue du sang d’autrui, et encore moins celle du sien. Toute sa vie, il s’était efforcé d’éviter les engagements militaires, les jeux, les exécutions publiques, les funérailles, tout ce qui pouvait lui rappeler notre condition de mortels. Si la douleur lui faisait peur, la mort le terrifiait — ce qui était, bien que je ne le lui aie jamais dit en face, la principale raison pour laquelle nous avions fui Rome.

Lorsque nous arrivâmes enfin en vue des remparts de Brindes, il refusa d’entrer dans la ville. C’était la destination la plus évidente, et le port y était si important et animé, tellement peuplé d’étrangers que cela en faisait, il en était convaincu, le lieu idéal pour l’assassiner. Nous cherchâmes donc refuge un peu plus au nord le long de la côte, chez son vieil ami Marcus Laenius Flaccus. Cette nuit-là, nous dormîmes dans des lits décents pour la première fois depuis trois semaines, puis, le lendemain matin, nous nous rendîmes sur la plage. Les vagues étaient ici bien plus fortes que du côté de la Sicile, et un vent puissant précipitait sans relâche la mer Adriatique contre rochers et galets. Cicéron détestait de façon générale les voyages en mer, et celui-ci promettait d’être particulièrement périlleux. C’était cependant notre seule option. À cent vingt milles par-delà l’horizon, surgiraient les rives d’Illyrie.

Remarquant son expression, Flaccus lui conseilla :

— Ne perds pas espoir, Cicéron. Peut-être la loi ne passera-t-elle pas, ou qu’un autre tribun mettra son veto. Il doit bien rester quelqu’un à Rome pour te défendre… Pompée, sûrement, non ?

Mais Cicéron, le regard toujours fixé sur la mer, ne répondit pas et, quelques jours plus tard, nous apprîmes que la loi avait été votée et que Flaccus se rendait donc coupable d’un crime capital en hébergeant un exilé chez lui. Même dans ces conditions, il tenta de nous persuader de rester. Il assura que Clodius ne lui faisait pas peur. Mais Cicéron ne voulut pas en entendre parler :

— Ta loyauté me touche, mon ami, mais ce monstre aura envoyé ses miliciens à mes trousses à l’instant où sa loi est entrée en vigueur. Il n’y a pas de temps à perdre.

Dans le port de Brindes, j’avais trouvé un bateau marchand dont le propriétaire aux abois acceptait de risquer la traversée de l’Adriatique en hiver pour une somme considérable, et nous embarquâmes le lendemain matin aux premières lueurs de l’aube, alors qu’il n’y avait personne alentour. C’était un solide vaisseau pansu, doté d’un équipage de vingt hommes et accoutumé à faire la route entre l’Italie et Dyrrachium. Je n’y entendais pas grand-chose, mais ce navire me parut assez sûr. Le capitaine estimait que la traversée nous prendrait une journée et demie — mais nous devions partir au plus tôt, déclara-t-il, afin de profiter du vent favorable. Ainsi, pendant que l’équipage préparait le navire et alors que Flaccus attendait sur le quai, Cicéron dicta un dernier message destiné à sa femme et à ses enfants : Nous avons vécu avec honneur. Nous avons eu notre beau moment. Notre vertu nous a nui plus que nos fautes. Chère Terentia, la meilleure et la plus dévouée des femmes ; et toi ma fille, bien-aimée Tullia ; et toi, toute mon espérance, mon petit Marcus, bonne santé ! Je finis d’écrire, et remis la lettre à Flaccus. Il leva la main en signe d’adieu. Puis l’on déroula la voile, largua les amarres, et les rameurs nous écartèrent du quai. Nous nous éloignâmes dans la pâle lumière grise.


Nous commençâmes par filer à bonne allure. Cicéron s’était posté au-dessus du pont, sur la dunette des timoniers, et, appuyé contre la rambarde arrière du navire, il regardait le grand phare de Brindes diminuer derrière nous. Ses quelques séjours en Sicile mis à part, c’était la première fois qu’il quittait l’Italie depuis le voyage qu’il avait effectué à Rhodes durant sa jeunesse, pour apprendre la rhétorique auprès de Molon. De tous les hommes que j’ai connus, Cicéron était par tempérament le moins adapté à l’exil. Il ne s’épanouissait que parmi les signes distinctifs de la société civilisée — les amis, l’information, les potins, les conversations, la politique, les dîners, le théâtre, les bains, les livres, l’architecture. Et voir tout cela s’éloigner derrière lui devait être une véritable souffrance.

Quoi qu’il en soit, en un peu moins d’une heure, tout avait disparu, englouti par le néant. Le vent nous poussait avec force et, alors que nous fendions les flots moutonneux, je pensais à la vague azurée d’Homère retentissant « de toutes parts autour de la carène du navire qui s’avance et vole sur les flots en sillonnant les plaines liquides[1] ». Cependant, vers le milieu de la matinée, le bateau perdit peu à peu sa vitesse. La grande voile brune se mit à pendre mollement, et les deux timoniers qui nous encadraient commencèrent à échanger des regards inquiets. Bientôt, de gros nuages noirs s’amoncelèrent à l’horizon, et il ne leur fallut pas une heure pour se refermer au-dessus de nos têtes comme une trappe. La lumière s’assombrit ; la température chuta. Puis le vent forcit de nouveau, mais cette fois les rafales nous prenaient de face et arrachaient des gerbes d’écume glacées à la surface des vagues. Des grêlons frappèrent le pont soulevé par la houle.

Cicéron frissonna, se pencha et vomit. Il avait le visage cadavérique. Je passai mon bras autour de ses épaules et lui fis signe que nous devrions nous abriter sous le pont. Nous avions descendu la moitié de l’échelle quand un éclair déchira la pénombre, aussitôt suivi par un fracas sinistre et assourdissant qui m’évoqua la rupture d’un os ou d’une branche d’arbre. J’étais certain que nous avions perdu le mât car il me sembla alors que le navire chavirait encore et encore tandis que de gigantesques montagnes noires et luisantes se dressaient brusquement tout autour de nous avant de basculer dans la lumière blanche de la foudre. Le hurlement du vent empêchait d’entendre quoi que ce fût ou de parler. Je finis par pousser simplement Cicéron en bas, m’engouffrai à sa suite et refermai la porte.

Nous essayâmes de nous relever, mais le bateau gîtait. Nous avions de l’eau jusqu’aux chevilles, et les planches glissaient sous nos pieds. Le plancher s’inclinait d’un côté, puis de l’autre. Nous nous retenions aux parois alors que nous étions précipités en tous sens dans l’obscurité parmi les outils, les amphores de vin et les sacs d’orge, telles des bêtes dans une caisse, en route pour l’abattoir. Nous parvînmes enfin à nous arrimer dans un coin et nous allongeâmes là, trempés et grelottants, tandis que le navire roulait et tanguait. J’étais certain que nous étions condamnés et fermai les yeux pour prier Neptune et tous les dieux de nous accorder la délivrance.

Un long temps s’écoula. Combien, je ne saurais le dire — certainement la fin de cette journée, la nuit tout entière et une partie du lendemain. Cicéron semblait avoir sombré dans l’inconscience ; je dus à plusieurs reprises toucher sa joue froide pour vérifier qu’il était bien en vie. Chaque fois, ses yeux s’ouvraient fugitivement, puis il les refermait aussitôt. Il me confia ensuite qu’il s’était pleinement résigné à la noyade, et que son mal de mer était tel qu’il n’en éprouvait nulle frayeur : il comprenait seulement que la Nature, dans son infinie miséricorde, épargne à ceux qui sont à la dernière extrémité les terreurs du néant pour faire de la mort un soulagement attendu. L’une des plus grandes surprises de sa vie, m’assura-t-il, fut lorsqu’il se réveilla au deuxième jour et s’aperçut que la tempête était terminée et qu’il continuerait de vivre tout de même :

— Malheureusement, ma situation est telle que je le regrette presque.

Lorsque nous fûmes certains que la tempête s’était effectivement calmée, nous remontâmes sur le pont. Les marins étaient en train de jeter par-dessus bord le corps d’un malheureux qui avait eu la tête écrasée pas un coup de bôme. L’Adriatique semblait une mer d’huile de la même teinte grise que le ciel, et le cadavre s’y enfonça pratiquement sans une éclaboussure. Le vent froid charriait une odeur que je n’identifiai pas, un vague parfum de pourriture et de décomposition. À environ un mille, je remarquai un mur de roche noire qui se dressait au-dessus des flots. Je supposai que nous avions été rejetés vers nos côtes et que c’était encore l’Italie. Mais le capitaine se moqua de mon ignorance et m’apprit qu’il s’agissait de l’Illyrie, et que ces falaises étaient celles qui gardaient l’entrée de l’ancienne cité de Dyrrachium.


Cicéron avait eu au départ l’intention de descendre vers le sud, en Épire, la province montagneuse où Atticus avait une grande propriété qui comprenait un village fortifié. C’était une région particulièrement désolée, qui ne s’était jamais remise du sort terrible auquel l’avait condamnée le Sénat un siècle plus tôt pour la punir de s’être élevée contre Rome : les soixante-dix villes qui la composaient alors avaient été entièrement et simultanément rasées, et leurs cent cinquante mille habitants vendus comme esclaves. Cicéron prétendait cependant que la solitude de ce lieu déserté ne l’aurait pas gêné. Mais juste avant notre départ d’Italie, Atticus lui avait annoncé que, « à son grand regret », il ne pourrait pas y séjourner plus d’un mois, de crainte que sa présence ne soit révélée. Si tel était le cas, en vertu de l’article deux du décret de Clodius, Atticus serait lui-même passible de la peine de mort pour avoir abrité l’exilé.

Alors même que nous débarquions à Dyrrachium, Cicéron hésitait encore quant à la direction à prendre : au sud, vers l’Épire, aussi temporaire que ce refuge pût être, ou à l’est, vers la Macédoine — dont le gouverneur, Apuleius Saturninus, était un vieil ami à lui — pour, de la Macédoine, gagner la Grèce et Athènes. Au bout du compte, la décision fut prise pour lui. Un messager attendait sur le quai — un jeune homme très inquiet. En jetant un coup d’œil alentour pour s’assurer que nul ne l’observait, il nous entraîna au plus vite dans un entrepôt désert et nous remit une lettre. Elle était de Saturninus, le gouverneur. Je ne l’ai pas dans mes archives parce que Cicéron s’en empara et la déchira en mille morceaux dès que j’en eus terminé la lecture à voix haute. Mais je me souviens encore de la teneur : « À son grand regret » (encore cette expression !) et malgré leur amitié de longue date, Saturninus ne pouvait recevoir Cicéron sous son toit car il eût été « incompatible avec la dignité d’un gouverneur romain de porter assistance à un citoyen condamné à l’exil ».

Affamé, trempé et épuisé par notre traversée, après avoir jeté à terre les fragments de la lettre, Cicéron s’effondra contre une balle de tissus et se prit la tête dans les mains. C’est alors que le messager ajouta nerveusement :

— Excellence, il y a une autre lettre…

Elle émanait d’un des assistants du gouverneur, le questeur Gnaeus Plancius. Lui et sa famille étaient de vieux voisins du domaine ancestral des Cicéron, du côté d’Arpinum. Plancius indiquait qu’il écrivait en secret et expédiait sa lettre par le même courrier, en qui il avait toute confiance ; qu’il désapprouvait la décision de son supérieur : que ce serait pour lui un honneur de prendre le Père de la Patrie sous sa protection ; qu’il était vital de conserver le secret ; qu’il s’était déjà mis en route pour venir l’accueillir à la frontière macédonienne ; et qu’en attendant il avait fait préparer une voiture pour faire sortir Cicéron de Dyrrachium « Immédiatement, afin d’assurer ta sécurité personnelle, je te supplie de ne pas perdre ne fût-ce qu’une heure ; je t’en dirai davantage lorsque je te verrai ».

— Tu lui fais confiance ? demandai-je.

Cicéron fixa le sol du regard et répondit à voix basse :

— Non. Mais ai-je le choix ?

Avec l’aide du messager, je fis en sorte que nos bagages fussent transférés du bateau à la voiture du questeur — un bien triste véhicule, à peine plus élaboré qu’une prison sur roues, sans suspensions et doté de grilles à ses fenêtres, de sorte que son occupant en fuite pouvait voir sans être vu. Nous quittâmes le port pour gagner à grand bruit la ville et la circulation de la Via Egnatia, la grande voie qui court jusqu’à Byzance. De la neige fondue se mit à tomber. Un tremblement de terre s’était produit quelques jours plus tôt et des pluies diluviennes s’étaient abattues sur la ville. Des cadavres d’autochtones gisaient encore sur le bord de la route, tandis que de petits groupes de rescapés s’abritaient sous des tentes de fortune parmi les ruines, agglutinés autour de feux fumants. C’était cette odeur de destruction et de désespoir qui m’avait assailli à l’approche de la côte.

Nous traversâmes la plaine en direction des montagnes enneigées et passâmes la nuit dans un petit village cerné par les pics tout proches. L’auberge se révéla sordide, avec des poules et des chèvres dans les chambres du bas. Cicéron n’avala pas grand-chose et ne prononça pas un mot. Dans ce pays étranger et aride, peuplé de brutes, il avait touché le fond du désespoir, et j’eus toutes les peines du monde à le tirer du lit le lendemain matin et à le persuader de poursuivre le voyage.

Pendant deux jours, la route sillonna les montagnes, puis nous arrivâmes au bord d’un grand lac festonné de glace. De l’autre côté se dressait une ville, Lychnidos, qui marquait la frontière avec la Macédoine, et c’était là, au forum, que Plancius nous attendait. Massif, la trentaine, il portait l’uniforme militaire et était escorté d’une douzaine de légionnaires. Au moment où ils s’avancèrent tous vers nous, je connus un instant de panique et crus que nous étions tombés dans un piège. Mais la chaleur avec laquelle Plancius étreignit Cicéron et les larmes qui lui mouillaient les yeux me convainquirent immédiatement de sa sincérité.

Il ne put dissimuler le choc que lui causa l’apparence de Cicéron.

— Il te faut reprendre des forces, constata-t-il. Malheureusement, nous devons partir sur-le-champ.

Puis il nous confia ce qu’il n’avait osé écrire dans sa lettre, à savoir qu’il avait appris de source sûre que trois des traîtres que Cicéron avait bannis pour leur participation à la conjuration de Catilina — Autronius Paetus, Cassius Longinus et Marcus Laeca — étaient à sa recherche et avaient juré sa mort.

— Je ne peux donc être en sécurité nulle part au monde, répliqua Cicéron. Comment allons-nous vivre ?

— Comme je te l’ai dit : sous ma protection. Accompagne-moi à Thessalonique et séjourne sous mon toit. J’étais tribun militaire jusqu’à l’année dernière et suis encore en service actif. Il y aura donc des soldats pour monter la garde tant que tu resteras dans les frontières de la Macédoine. Ma maison n’est pas un palais, mais elle est sûre et elle est à toi pour le temps qu’il te faudra.

Cicéron le dévisagea. L’hospitalité de Flaccus mise à part, c’était la première aide qu’on lui proposait depuis des semaines — des mois, en fait — et que cette main tendue fût celle d’un jeune homme qu’il connaissait à peine, alors que de vieux alliés comme Pompée lui avaient tourné le dos, le touchait profondément. Il voulut parler, mais les mots s’étranglèrent dans sa gorge, et il dut se détourner.


La Via Egnatia franchit cent cinquante milles de montagnes macédoniennes avant de descendre dans la plaine d’Amphaxis et de traverser le port de Thessalonique, où notre voyage commencé deux mois plus tôt à Rome s’acheva dans une villa retirée des quartiers nord de la ville, à l’écart d’une voie fréquentée.

Cinq ans auparavant, Cicéron avait été le maître incontesté de Rome et venait juste après Pompée le Grand dans l’affection populaire. Il avait à présent tout perdu — réputation, position, famille, biens, pays, et parfois jusqu’à l’équilibre de son esprit. Pour des raisons de sécurité, il devait rester confiné dans la villa pendant la journée. Sa présence devait demeurer secrète. Un garde était posté à l’entrée. Plancius avait dit à son personnel que son invité anonyme était un vieil ami en proie à un vif chagrin et à un accès de mélancolie. Comme tous les meilleurs mensonges, celui-ci avait le mérite d’être en partie vrai. Cicéron se nourrissait à peine, parlait peu et ne quittait guère la chambre ; ses crises de larmes s’entendaient parfois d’un bout à l’autre de la maison. Il refusait les visites et ne voulut pas même voir son frère Quintus, qui passait à proximité en rentrant à Rome après la fin de son mandat de gouverneur en Asie : Tu ne reconnaîtrais pas ton frère, ce frère que tu as laissé à Rome, et que tu connaissais, écrivit-il en guise d’excuse. De ce frère il ne reste rien, pas même le simulacre ; tu dirais d’un mort qui respire. Je fis de mon mieux pour le consoler, mais sans succès car comment aurais-je pu, moi, esclave, comprendre la perte qu’il subissait alors que je n’avais jamais rien possédé qui pût être perdu ? Avec le recul, je me rends compte que mes tentatives pour lui apporter le réconfort par le biais de la philosophie ne durent qu’aggraver les choses. Il lui arriva même, un jour où je tentais de lui faire entendre — à l’instar des stoïciens — que les biens et la position sociale sont superflus puisque la vertu seule suffit au bonheur, de me jeter un tabouret à la tête.

Nous étions arrivés à Thessalonique au début du printemps, et j’avais pris sur moi d’envoyer des lettres aux proches et amis de Cicéron pour leur faire savoir, sous le sceau du secret, où il se cachait, et leur demander de répondre en envoyant leurs messages à Plancius, qui transmettrait. Ces lettres mirent trois semaines pour parvenir à Rome, et il fallut attendre trois semaines supplémentaires pour recevoir des réponses qui n’apportaient guère de nouvelles encourageantes ; Terentia racontait que les murs carbonisés de la maison familiale, sur le mont Palatin, avaient été démolis afin que Clodius pût faire ériger à sa place — quelle ironie ! — son temple à la Liberté. La villa de Formies avait été pillée, le domaine campagnard de Tusculum aussi, dont les voisins avaient volé jusqu’aux arbres. Privée de toit, Terentia s’était d’abord réfugiée auprès de sa sœur, dans la maison des vierges vestales.

Mais Clodius, ce misérable impie, a pénétré dans le temple au mépris de toutes les règles sacrées et m’a traînée à la basilique Porcia, où, devant la populace, il a eu l’impertinence de m’interroger sur mes propres possessions ! Évidemment, j’ai refusé de répondre. Il a alors exigé que je lui remette notre fils comme otage en gage de ma bonne conduite. Pour toute réponse, j’ai désigné la fresque représentant la victoire de Valerius sur les Carthaginois et lui ai rappelé que mes ancêtres avaient participé à cette bataille, et que si ma famille n’avait pas craint Hannibal, ce n’était certainement pas Clodius qui allait nous faire peur.

Ce fut la situation de son fils qui ébranla le plus Cicéron.

— Le premier devoir d’un homme est de protéger ses enfants, et je suis incapable de le remplir.

Marcus et Terentia s’étaient à présent réfugiés chez le frère de Cicéron, tandis que Tullia, sa fille bien-aimée, habitait avec sa belle-famille. Mais même si Tullia, comme sa mère, s’efforçait de traiter ses problèmes à la légère, il n’était pas difficile de lire entre les lignes et de deviner la vérité : elle devait soigner son mari malade, le doux Frugi, dont la santé déjà chancelante semblait s’être brusquement dégradée du fait d’un excès de tension nerveuse. Chère Terentia, écrivit Cicéron à sa femme, lumière de mes yeux, charme de ma vie, dont chacun recherchait l’appui ; toi en butte aujourd’hui à de pareilles indignités ! Le jour, la nuit, tu es devant mes yeux. Bonne santé, bonne santé à vous tous, après qui je soupire tant.

La perspective politique n’était pas meilleure. Clodius et ses partisans continuaient d’occuper le temple de Castor au coin sud du Forum. Ayant fait de cette forteresse leur quartier général, ils pouvaient intimider les assemblées votantes et faire passer ou bloquer les décrets selon leur bon vouloir. Nous eûmes ainsi vent d’une nouvelle loi qui exigeait l’annexion de Chypre et la confiscation des richesses qui s’y trouvaient, « pour le bien du peuple romain » — c’est-à-dire afin de payer la distribution gratuite de blé décrétée par Clodius pour chaque citoyen —, Marcus Porcius Cato se voyant chargé de l’exécution de ce brigandage. Il va sans dire que la loi fut adoptée : qui a-t-on jamais vu refuser de voter un impôt concernant les biens d’autrui, surtout s’il y a moyen d’en tirer bénéfice ? Caton n’y voulut consentir, mais Clodius le menaça de poursuites s’il refusait de se soumettre à la loi. Sachant que pour Caton la Constitution était ce qu’il y avait de plus sacré, il n’eut d’autre choix que de s’exécuter. Il embarqua pour Chypre avec son jeune neveu, Marcus Junius Brutus. Ce départ signifiait pour Cicéron perdre son partisan le plus éloquent à Rome.

Le Sénat était impuissant à contrer les intimidations de Clodius. Pompée le Grand lui-même (le Pharaon, comme le surnommaient en privé Cicéron et Atticus) commençait à craindre le tribun tout-puissant qu’il avait aidé César à créer. On prétendait qu’il passait la majeure partie de son temps à s’occuper de sa jeune épouse, Julia, fille de César, tandis que son image ne cessait de se ternir. Atticus écrivait, pour tenter de remonter le moral de Cicéron, des lettres pleines d’anecdotes, dont une subsiste encore :

Tu te rappelles que lorsque le Pharaon a remis le roi d’Arménie sur son trône, voici quelques années, il a ramené son fils à Rome comme otage pour s’assurer de l’obéissance du père ? Eh bien, peu après ton départ, las de garder le garçon sous son toit, Pompée a décidé de le confier à Lucius Flavius, le nouveau préteur. Naturellement, notre petite Reine de Beauté [surnom que Cicéron donnait à Clodius] ne tarda pas à l’apprendre et s’invita à dîner chez Flavius. Il demanda à voir le prince, puis l’emmena avec lui à la fin du repas, comme une simple serviette de table ! Je t’entends déjà demander : dans quel but ? Parce que Clodius a décidé de mettre le prince sur le trône arménien à la place de son père, et de détourner ainsi au détriment de Pompée tous les revenus en provenance d’Arménie pour son propre compte ! Incroyable… Mais il y a mieux : le prince est donc renvoyé en Arménie par bateau. Une tempête se lève. Le vaisseau revient au port. Pompée ordonne à Flavius de descendre aussitôt à Antium pour récupérer son précieux otage. Mais les sbires de Clodius l’attendent. Il y a une bataille sur la Via Appia. Nombre d’hommes sont tués — et parmi eux le très bon ami de Pompée, Marcus Papirius.

Depuis lors, les choses n’ont cessé d’aller de mal en pis pour le Pharaon. L’autre jour, alors qu’il se trouvait au Forum pour assister au procès d’un de ses partisans (Clodius les attaque de tous les côtés), Clodius a rassemblé une de ses bandes de criminels et s’est mis à entonner : « Quel est l’Imperator aux mœurs déréglées ? Quel est l’homme qui cherche un homme ? Quel est celui qui se gratte la tête avec un doigt ? » À chaque question, Clodius secouait les plis de sa toge — imitant ainsi la manie du Pharaon — pour que la foule, tel un chœur du cirque, réponde à hauts cris : « C’est Pompée ! »

Au Sénat, nul ne lève le petit doigt pour le soutenir car tous sont d’avis que ces outrages sont amplement mérités après la façon dont il t’a abandonné…

Mais si Atticus pensait que de telles nouvelles réconforteraient son ami, il se trompait lourdement. Elles ne faisaient au contraire qu’intensifier son sentiment d’impuissance et d’isolement. Caton parti, Pompée intimidé, le Sénat désarmé, les votants corrompus et les bandes de Clodius contrôlant l’établissement des lois, Cicéron désespérait de jamais obtenir l’abrogation de son bannissement. Il fulminait contre les conditions de vie qui nous étaient imposées. Thessalonique était une ville fort agréable pour un court séjour au printemps, mais, alors que les mois s’écoulaient, l’été s’installa — et cette ville devient en été un enfer d’humidité et de moustiques. Pas un souffle d’air n’agite la végétation desséchée. L’atmosphère est suffocante. Et comme les murs de la cité retiennent la chaleur, les nuits peuvent se révéler plus étouffantes encore que les jours. Je dormais dans la chambre voisine de celle de Cicéron — ou plutôt, j’essayais de dormir. Couché dans mon petit compartiment, j’avais l’impression d’être un cochon en train de rôtir dans un four de briques, et que la sueur qui me coulait dans le dos était ma chair fondue. Souvent, après minuit, j’entendais Cicéron trébucher dans l’obscurité, ouvrir sa porte puis traverser, pieds nus, le sol de mosaïque. Je me faufilais alors à sa suite et l’observais de loin afin de vérifier qu’il allait bien. Il s’asseyait dans le jardin, au bord du bassin asséché et de sa fontaine empoussiérée, et contemplait les étoiles scintillantes, comme s’il cherchait dans leur alignement un indice qui l’aiderait à comprendre pourquoi la bonne fortune l’avait aussi radicalement abandonné.

Le lendemain matin, il m’appelait souvent dans sa chambre.

— Tiron, chuchotait-il en me serrant le bras, il faut que je sorte de ce cloaque. Je suis en train de me perdre !

Mais où aurions-nous pu aller ? Il rêvait d’Athènes, ou peut-être de Rhodes. Mais Plancius ne voulait pas en entendre parler : la menace d’assassinat était, insistait-il, plus grande encore qu’auparavant, maintenant que se propageaient les rumeurs sur la présence de Cicéron dans les parages. Au bout de quelque temps, je commençai à subodorer qu’il n’était pas mécontent d’avoir une personnalité de cette importance sous sa coupe et qu’il lui répugnait de nous laisser partir. Je fis part de mes soupçons à Cicéron, qui me répondit :

— Il est jeune et ambitieux. Peut-être prévoit-il que la situation à Rome va bientôt changer et qu’il pourra tirer un avantage politique de m’avoir protégé. Si tel est le cas, il se fait des illusions.

Puis un jour, en fin d’après-midi, alors que la chaleur devenait un peu moins féroce, je me rendis en ville avec une pile de lettres à expédier à Rome. Il était difficile de convaincre Cicéron ne fût-ce que de rassembler l’énergie nécessaire pour répondre à son courrier et, lorsqu’il s’y décidait, ses lettres se réduisaient principalement à une liste de plaintes. Je suis toujours ici, languissant, incapable de parler, de penser. Ce lieu n’est pas ce qui convient à une infortune comme la mienne et à de si grandes douleurs. Néanmoins il écrivait, et en plus des voyageurs de confiance qui pouvaient parfois emporter nos lettres, je m’étais arrangé pour louer des coursiers auprès d’un marchand macédonien local appelé Épiphane, qui faisait du commerce avec Rome.

Comme souvent dans cette partie du monde, c’était évidemment un escroc et un paresseux invétéré. Cependant, j’estimais le payer assez grassement pour garantir sa discrétion. Il possédait un entrepôt en haut de la côte qui partait du port, tout près de la porte Égnatienne, où un halo de poussière gris rouge causé par la circulation entre Rome et Byzance flottait en permanence au-dessus des toits imbriqués. Pour parvenir à son bureau, il fallait traverser une cour où l’on chargeait et déchargeait des chariots. Et cet après-midi-là, en y arrivant, je remarquai un char dont les brancards reposaient sur des blocs de pierre tandis que les chevaux dételés buvaient à grands bruits dans une auge. Il ressemblait si peu aux voitures à bœufs habituelles que je m’arrêtai brusquement et allai l’examiner de plus près. Il avait de toute évidence été mené sans ménagement : la poussière de la route le recouvrait si totalement qu’il était impossible de deviner sa couleur de départ. Mais c’était un engin rapide, solide et conçu pour le combat — un char de guerre — et, en trouvant Épiphane à l’étage, je voulus savoir à qui il appartenait.

Il m’adressa un regard rusé.

— Le conducteur n’a pas dit son nom. Il m’a juste demandé de surveiller l’attelage.

— Un Romain ?

— Certainement.

— Seul ?

— Non, il avait un compagnon… un gladiateur, peut-être. Jeunes tous les deux, et costauds.

— Quand sont-ils arrivés ?

— Il y a une heure.

— Et où sont-ils à présent ?

— Qui peut le dire ? répliqua-t-il en haussant les épaules et découvrant ses dents jaunies.

La terrible évidence s’imposa soudain à moi.

— Tu as ouvert mes lettres ? Tu m’as fait suivre ?

— Jamais ! Je n’en reviens pas. Vraiment…

Il écarta les mains en signe d’innocence et regarda autour de lui comme pour en appeler à des jurés invisibles.

— Comment peux-tu suggérer une chose pareille ?

Épiphane ! Pour un homme qui faisait du mensonge un métier, il mentait affreusement mal. Je fis demi-tour, sortis précipitamment de la pièce, dévalai l’escalier et ne m’arrêtai de courir que lorsque je fus en vue de la villa. Deux vauriens à la mine patibulaire traînaient dans la rue et se retournèrent en m’entendant approcher. Je ralentis le pas et eus la certitude qu’ils étaient là pour tuer Cicéron. L’un d’eux avait une cicatrice affreuse qui lui barrait le côté du visage du sourcil à la mâchoire (Épiphane avait raison : il sortait visiblement tout droit d’une caserne de gladiateurs), tandis que l’autre aurait pu être forgeron — vu son air bravache, il aurait pu être Vulcain en personne —, avec des bras et des mollets puissants et hâlés, et un visage aussi noir que celui d’un nègre. Il me héla :

— On cherche la maison où vit Cicéron !

Je voulus feindre l’ignorance, mais il me coupa aussitôt pour ajouter :

— Dis-lui que Titus Annius Milon est venu lui présenter ses hommages depuis Rome.


La chambre de Cicéron était plongée dans l’obscurité et sa bougie était près de s’éteindre par manque d’air. Cicéron se tenait couché sur le flanc, face au mur.

— Milon ? répéta-t-il d’une voix atone. Qu’est-ce que c’est que ce nom ? C’est un Grec ou quoi ?

Puis il roula sur le dos et se redressa sur les coudes.

— Attends… il n’y a pas un candidat de ce nom qui vient d’être élu au tribunat ?

— C’est lui-même. Il est ici.

— Mais s’il est tribun de la plèbe, pourquoi n’est-il pas à Rome ? Son mandat commence dans trois mois.

— Il dit qu’il veut te parler.

— C’est une longue route pour une simple conversation. Qu’est-ce qu’on sait de lui ?

— Rien.

— Peut-être est-il venu me tuer ?

— Peut-être. Il a un gladiateur avec lui.

— Ce n’est pas très rassurant, dit Cicéron en se rallongeant pour réfléchir à la question. En fait, quelle importance ? Je pourrais tout aussi bien être mort à l’heure qu’il est.

Il déprimait dans sa chambre depuis si longtemps que la lumière du jour l’aveugla lorsque j’ouvris la porte, et il porta la main à ses yeux pour les abriter. Le teint cireux, les membres ankylosés, sa barbe et ses cheveux gris emmêlés sur un corps terriblement amaigri, il faisait penser à un cadavre tout juste exhumé de la tombe. Il n’est guère surprenant qu’en le voyant entrer dans la pièce, appuyé sur mon bras, Milon eût peine à le reconnaître. Ce ne fut qu’en entendant la voix familière le saluer que notre visiteur ouvrit la bouche, pressa la main sur son cœur, baissa la tête et assura que c’était là le plus grand jour et le plus grand honneur de sa vie, qu’il avait entendu d’innombrables fois Cicéron plaider dans les tribunaux et du haut des rostres, mais que jamais il n’aurait cru rencontrer le Père de la Patrie en personne, et encore moins être en position (du moins osait-il l’espérer) de lui rendre service…

Il y eut encore de longues déclarations de cette veine, et Cicéron finit par avoir une réaction que je ne lui connaissais plus depuis des mois : le rire.

— Oui, fort bien, jeune homme, cela suffit. Je comprends que tu es heureux de me voir ! Approche.

Lui-même fit un pas en avant, bras ouverts, et les deux hommes s’embrassèrent.

Au cours des années qui suivirent, on reprocha beaucoup à Cicéron son amitié avec Milon. Et il est vrai que le jeune tribun de la plèbe était impétueux, violent et irresponsable, mais il arrive que ces traits de caractère soient plus précieux que la prudence, le calme et la circonspection — et tel était alors le cas. Et puis Cicéron était touché que Milon eût pris la peine de venir aussi loin pour le voir ; cela lui donnait le sentiment de n’être pas complètement fini. Il l’invita à dîner et préféra attendre jusque-là pour parler avec lui. Il fit même un brin de toilette pour l’occasion, se coiffa et revêtit une tenue moins funèbre.

Plancius était parti officier aux assises de Tauriana, aussi n’étions-nous que trois au dîner. (Le gladiateur de Milon, un mirmillon nommé Birria, prit son repas à la cuisine ; même pour quelqu’un d’aussi accommodant que Cicéron, qui avait parfois toléré la présence d’un comédien à sa table, un gladiateur dépassait la limite.) Nous nous installâmes dans le jardin, sous une sorte de tente en filet serré destinée à nous protéger des moustiques, et, au cours des heures qui suivirent, nous en apprîmes davantage sur Milon, et les raisons qui l’avaient poussé à entreprendre ce pénible voyage de sept cents milles. Il était issu, nous dit-il, d’une famille noble mais impécunieuse. Bien qu’il eût été adopté par son grand-père maternel, l’argent manquait toujours, et il avait été obligé de gagner sa vie en dirigeant en Campanie une école de gladiateurs qui fournissait des combattants pour les jeux funéraires de Rome. (« Pas étonnant que nous n’ayons jamais entendu parler de lui », me fit remarquer Cicéron après son départ.) Son travail l’amenait régulièrement dans la cité, et il avait été, nous dit-il, consterné par la violence et l’intimidation que faisait régner Clodius. Il avait pleuré de voir Cicéron harcelé, cloué au pilori et enfin chassé de Rome. De par sa profession, il s’imaginait dans la position idéale pour aider à rétablir l’ordre, et il avait fait jouer des intermédiaires pour approcher Pompée avec une proposition.

— Ce que je vais vous révéler doit rester confidentiel, ajouta-t-il en coulant vers moi un regard en biais. Pas un mot ne doit filtrer en dehors de nous trois.

— À qui pourrais-je en parler ? répliqua Cicéron. À l’esclave qui vide mon pot de chambre ? Au cuisinier qui m’apporte mes repas ? Je t’assure que je ne vois personne d’autre.

— Très bien, reprit Milon.

Puis il nous confia ce qu’il avait proposé à Pompée : mettre à sa disposition deux centaines de combattants entraînés pour reprendre possession du centre de Rome et en terminer avec le contrôle que Clodius exerçait sur l’assemblée législative. En contrepartie, il avait demandé une certaine somme pour couvrir les frais, et le soutien de Pompée pour l’élection au tribunat.

— C’est que je n’aurais pas pu agir en tant que simple citoyen, tu comprends, j’aurais été poursuivi. Je lui ai expliqué qu’il me fallait l’immunité de la charge.

Cicéron l’étudiait attentivement. Il avait à peine touché à sa nourriture.

— Et qu’a répondu Pompée ?

— Il a commencé par me repousser. Il a prétendu qu’il allait y réfléchir. Mais alors, il y a eu cette histoire avec le prince d’Arménie, quand Papirius a été tué par les hommes de Clodius. Tu en as entendu parler ?

— Nous en avons eu quelques échos.

— Eh bien, le meurtre de son ami a poussé Pompée à réfléchir un peu plus vite, parce que, le lendemain du jour où Papirius a été conduit au bûcher, il m’a fait venir chez lui. « Cette idée que tu as de devenir tribun… on va pouvoir s’arranger. »

— Et comment Clodius a-t-il réagi à ton élection ? Il doit savoir ce que tu as en tête.

— En fait, c’est la raison qui m’amène ici. Et de cela, tu ne sais certainement rien, vu que j’ai quitté Rome juste après, et qu’aucun messager n’a pu aller plus vite que moi.

Il s’interrompit et tendit sa coupe afin qu’on le resserve de vin. Il avait fait un long chemin pour donner à entendre son récit et avait de toute évidence l’art de raconter ; il voulait le faire à son rythme.

— C’était il y a environ deux semaines, peu après les élections. Pompée s’occupait d’une affaire au Forum quand il est tombé sur une bande des sbires de Clodius. Il y a eu une bousculade, et l’un des hommes a laissé tomber une dague. Il y avait beaucoup de témoins, et certains ont crié très fort qu’on allait assassiner Pompée. Les hommes de sa suite se sont empressés de l’emmener pour le barricader chez lui et, pour autant que je sache, il y est encore, avec dame Julia pour toute compagnie.

— Pompée le Grand est barricadé chez lui ? s’exclama Cicéron, incrédule.

— Je ne te reprocherais pas de trouver cela amusant. Comment pourrait-il en être autrement ? Il y a là comme une sorte de justice immanente, et Pompée le sait. Il m’a même confié que la plus grande erreur de sa vie avait été de laisser Clodius te chasser de Rome.

— Pompée a dit cela ?

— C’est pour cela que j’ai traversé trois pays, m’arrêtant à peine pour manger ou dormir : je voulais t’annoncer qu’il va faire tout ce qui est en son pouvoir pour annuler ton bannissement. Il est très remonté et il veut que tu rentres à Rome. Toi, moi et lui, unis pour combattre côte à côte Clodius et ses bandes armées dans le but de sauver la République ! Qu’est-ce que tu en dis ?

Il était comme un chien qui vient de déposer une proie aux pieds de son maître. S’il avait eu une queue, il en aurait battu l’étoffe de sa couche. Mais si Milon s’était attendu à de la joie ou de la gratitude, il en fut pour ses frais. Cicéron avait beau avoir le moral en berne et l’apparence négligée, il toucha tout de suite au cœur du problème. Il fit tournoyer son vin dans sa coupe et fronça les sourcils avant de parler.

— Et César a-t-il donné son aval ?

— Ah, justement, fit Milon en changeant légèrement de position sur la banquette, ce sera à toi de régler ça avec lui. Pompée fera sa part, mais tu devras faire la tienne. Il serait difficile pour lui d’œuvrer pour te faire revenir si César devait s’y opposer fermement.

— Pompée veut donc que je me réconcilie avec César ?

— Lui a parlé de le rassurer.

L’obscurité était tombée pendant que nous parlions. Les esclaves de la maison avaient allumé des lampes un peu partout dans le jardin, et des nuées d’insectes se pressaient tout autour ; mais il n’y avait aucune lumière sur la table, aussi ne pouvais-je déchiffrer l’expression de Cicéron. Il demeura silencieux un long moment. Il faisait comme d’habitude atrocement chaud, et j’eus particulièrement conscience des bruits de la nuit macédonienne — les cigales et les moustiques, des aboiements occasionnels, les voix des autochtones dans la rue, qui s’exprimaient dans leur langue étrange et gutturale. Je me demandais si Cicéron pensait la même chose que moi, à savoir qu’une autre année dans un tel endroit le tuerait. C’était peut-être le cas, parce qu’il finit par pousser un soupir résigné et questionna :

— Et de quelle façon suis-je censé le « rassurer » ?

— À ta convenance. Si quelqu’un peut trouver les mots justes, c’est bien toi. En tout cas, César a bien fait comprendre à Pompée qu’il lui faut quelque chose d’écrit avant même qu’il envisage de revoir sa position.

— Je devrais donc te remettre un document à rapporter à Rome ?

— Non, cette partie du plan doit rester entre toi et César. Pompée estime que le mieux serait que tu envoies ton émissaire personnel en Gaule… quelqu’un en qui tu as confiance et qui pourrait remettre une sorte d’engagement écrit en main propre à César.

César… tout finissait toujours par revenir à lui. Je repensai à la clameur des trompettes de son armée quittant le Champ de Mars, et, dans la pénombre étouffante, je sentis plutôt que je ne vis le regard des deux hommes posé sur moi.

II

Comme il est facile, pour ceux qui ne prennent aucune part aux affaires publiques, de railler les compromis auxquels consentent ceux qui y jouent un rôle. Pendant deux ans, Cicéron s’en était tenu à ses principes et avait refusé de se joindre au « triumvirat » conclu par César, Pompée et Crassus pour prendre le contrôle de l’État. Il avait dénoncé publiquement leurs manœuvres et ils s’étaient vengés en permettant à Clodius de devenir tribun ; et lorsque César lui avait offert un poste en Gaule, qui lui aurait conféré une immunité légale face aux attaques de Clodius, Cicéron l’avait refusé pour ne pas devenir leur marionnette.

Mais le prix à payer pour s’en être tenu à ses principes avait été l’exil, le dénuement et le désespoir.

— Je me suis désarmé moi-même, me dit-il après que Milon fut allé se coucher, nous laissant seuls pour discuter la proposition de Pompée. Et qu’est-ce que cela m’a rapporté ? Quelle utilité puis-je avoir pour ma famille ou pour mes principes en restant coincé dans ce trou jusqu’à la fin de mes jours ? Oh ! nul doute que je pourrais servir un jour de modèle à enseigner à des étudiants morts d’ennui : l’homme qui a refusé tout compromis avec sa conscience. Peut-être même que, quand je serai bien mort, on me dressera une statue au fond de la tribune. Mais je ne veux pas être un monument. Ce que je sais faire, c’est de la politique, et cela exige que je sois en vie et à Rome.

Il se tut un instant.

— Cependant, une fois encore, la simple idée de devoir m’agenouiller devant César est à peine tolérable. Avoir enduré tout cela pour retourner vers lui en rampant tel un chien qui a compris sa leçon…

Il ne s’était toujours pas décidé lorsqu’il se retira pour la nuit. Le lendemain matin, quand Milon se présenta pour lui demander quelle réponse il devait apporter à Pompée, je n’aurais su deviner quelle option Cicéron avait choisie.

— Tu peux lui dire ceci, annonça-t-il. Ma vie tout entière a été vouée au service de l’État, et si l’État exige de moi que je me réconcilie avec mon ennemi… alors je me réconcilierai.

Milon l’embrassa puis repartit aussitôt vers la côte dans son char guerrier, son gladiateur à ses côtés — une telle paire de brutes aspirant à en découdre qu’on ne pouvait que trembler pour Rome à l’idée du sang qui ne manquerait pas d’être versé.


Il fut entendu que je quitterais Thessalonique pour m’acquitter de ma mission auprès de César à la fin de l’été, dès que la saison de campagnes militaires serait terminée. Il n’aurait servi à rien de partir avant puisque César se trouvait avec ses légions au fin fond de la Gaule et qu’il avait coutume de pratiquer des marches forcées rapides empêchant de le localiser avec certitude.

Cicéron passa des heures et des heures à peaufiner sa lettre. Des années plus tard, après sa mort, l’exemplaire que nous avions conservé fut saisi par les autorités avec l’ensemble de la correspondance échangée entre Cicéron et César, sans doute pour ne pas risquer qu’elle contredise la version officielle qui voulait faire du dictateur un génie, et de tous ses opposants des réactionnaires cupides, ingrats, irréfléchis et imbéciles. J’imagine que ces lettres ont été détruites. Quoi qu’il en soit, je n’en ai plus entendu parler depuis. J’ai cependant conservé mes notes abrégées, qui couvrent la majeure partie des trente-six années durant lesquelles j’ai travaillé pour Cicéron — une masse si considérable de hiéroglyphes incompréhensibles que les agents ignorants qui ont fait main basse sur mes archives les ont très certainement pris pour un charabia inoffensif et n’y ont donc pas touché. C’est pourtant grâce à ces notes que j’ai pu reconstituer les multiples conversations, lettres et discours qui constituent cette biographie de Cicéron — y compris cette supplique humiliante à César, dont il reste donc la substance.

Thessalonique

M. Cicéron à C. César, proconsul, salut

J’espère que ton armée et toi vous portez bien.

De nombreux malentendus se sont malheureusement immiscés entre nous ces dernières années, mais il en est un en particulier que, s’il existe, je voudrais dissiper. Jamais mon admiration pour ton intelligence, ton ingéniosité, ton patriotisme, ton énergie et ton autorité n’a failli. C’est en toute justice que tu t’es élevé aux plus hautes positions de notre République et je ne souhaite que de voir tes efforts couronnés de succès, tant sur le champ de bataille que dans la gestion de l’État, ce dont je ne doute pas.

Te souviens-tu, César, de ce jour, alors que j’étais consul, où nous avons discuté du châtiment de ces cinq traîtres qui fomentaient la destruction de la République, ainsi que mon propre assassinat ? Les esprits étaient échauffés et le climat était à la violence. Chacun se méfiait de son voisin. La suspicion, aussi injuste et incroyable qu’elle pût être, ne t’a pas épargné, et, sans mon intervention, la fleur de ta gloire aurait pu être coupée avant même d’avoir eu une chance de s’épanouir. Tu sais que cela est vrai ; ose jurer le contraire.

La roue du destin a aujourd’hui inversé nos positions, mais à cette différence près : je ne suis plus, comme tu l’étais alors, un jeune homme plein d’avenir. Ma carrière est derrière moi. Si jamais le peuple romain votait la fin de mon exil, je ne briguerais plus le moindre poste. Je ne prendrais la tête d’aucun parti ni d’aucune faction, d’autant moins si cela pouvait porter ombrage à tes intérêts. Je ne m’opposerais à aucune loi qui serait promulguée durant ton consulat. Pendant le peu de temps qui me reste encore à vivre, je me consacrerais uniquement à restaurer la fortune de ma pauvre famille, à défendre mes amis devant les tribunaux et à rendre les services qui seraient en mon pouvoir pour le bien public. De cela, tu peux être assuré.

Je t’envoie cette lettre par l’intermédiaire de mon secrétaire particulier, M. Tiron, dont tu te souviens peut-être et à qui tu peux te fier pour me rapporter toute réponse que tu jugeras utile de me faire.

— Bon, voilà, dit enfin Cicéron lorsqu’il eut terminé. C’est un document honteux, mais dont je ne crois pas que j’aurais trop à rougir s’il devait être lu un jour devant une cour.

Il le recopia soigneusement de sa propre main et y apposa son sceau avant de me le remettre.

— Garde les yeux grands ouverts, Tiron. Observe comment il est et qui est avec lui. J’attends un compte rendu précis. S’il te demande de mes nouvelles, hésite, ne parle qu’à contrecœur, et confie-lui que je suis un homme brisé, tant de corps que d’esprit. Plus il sera certain que je suis fini, plus j’aurai de chances de revenir.

Au moment où cette lettre fut écrite, notre situation était en fait redevenue très précaire. À Rome, le grand consul Lucius Calpurnius Piso — beau-père de César et ennemi de Cicéron — venait d’être nommé gouverneur de Macédoine par un vote public monté par Clodius. Il entrerait en fonction au début de la nouvelle année, et l’on attendait à tout moment l’arrivée dans la province d’une garde avancée de son état-major. Si ces hommes s’emparaient de Cicéron, ils auraient le droit de l’exécuter sur place. Une autre porte commençait à se refermer sur nous. Mon départ ne pouvait être retardé plus longtemps.

Je redoutais l’émotion que nous causerait la séparation et il en allait de même, je le savais, pour Cicéron ; nous nous associâmes donc tacitement pour l’éviter. La veille au soir, après notre dernier dîner ensemble, il prétendit être fatigué et partit se coucher tôt. De mon côté, je lui assurai que je le réveillerais au matin pour lui faire mes adieux. En réalité, je pris la route avant l’aube, alors que la maison était encore plongée dans l’obscurité, sans tapage, comme il l’aurait voulu.

Plancius m’avait organisé une escorte pour me raccompagner de l’autre côté des montagnes, jusqu’à Dyrrachium. De là, je pris un bateau et gagnai l’Italie — pas par la ligne directe allant vers Brindes cette fois, mais par le nord-ouest. Ce fut une traversée bien plus longue qu’à l’aller, et il me fallut près d’une semaine pour atteindre Ancône. Mais c’était malgré tout plus rapide que de voyager par la voie de terre et, au moins, je ne risquais pas de tomber sur des envoyés de Clodius. Je n’avais jusqu’alors jamais parcouru une telle distance seul, et encore moins en bateau. Ma terreur de la mer ne ressemblait en rien à celle qu’éprouvait Cicéron — qui craignait les naufrages et la noyade. Moi, c’étaient plutôt l’immensité désertique de l’horizon le jour, et l’infini lumineux et indifférent de l’univers la nuit qui m’angoissaient. À quarante-six ans, j’avais à l’époque douloureusement conscience du néant vers lequel nous nous précipitons tous, et, installé sur le pont, je pensais souvent à la mort. J’avais été témoin de tant d’événements : mon corps vieillissait, certes, mais c’était mentalement que je me sentais vieux. Je ne me doutais pas que je n’avais toujours pas vécu la moitié de ma vie et que j’étais encore destiné à voir des choses qui rendraient tous les prodiges et les drames auxquels j’avais déjà assisté insipides et insignifiants.

Le temps était favorable et nous arrivâmes à Ancône sans incident. De là, je pris la route du nord, franchis le Rubicon deux jours plus tard et entrai en Gaule citérieure. Cette province m’était familière. Je l’avais sillonnée avec Cicéron six ans plus tôt, lorsqu’il faisait campagne pour l’élection au consulat et cherchait les suffrages des villes longeant la Via Aemilia. Les vendanges avaient eu lieu plusieurs semaines plus tôt, et l’on taillait à présent les vignes en bordure de route pour l’hiver. D’aussi loin que portait le regard, des colonnes de fumée blanche s’élevaient des feux de branchage au-dessus du plat pays, comme si une armée en déroute avait mis le feu derrière elle.

Dans la petite ville de Claterne, où je passai la nuit, j’appris que le gouverneur était rentré de Gaule ultérieure et avait établi ses quartiers d’hiver à Placentia, mais qu’avec l’énergie infatigable qui le caractérisait, il parcourait déjà le pays pour présider des tribunaux. On l’attendait le lendemain dans la ville voisine de Mutina. Je partis tôt, y arrivai vers midi, franchis l’enceinte fortifiée et cherchai la basilique sur le forum. Le seul signe indiquant la présence de César était une troupe de légionnaires à l’entrée. Ils ne demandèrent pas ce qui m’amenait, et je pus entrer directement. Une froide lumière grise filtrait des fenêtres à claire-voie, éclairant une file de citoyens silencieux qui attendaient de présenter leurs doléances. À l’autre bout de la salle — trop éloigné pour que je puisse discerner son visage — assis entre deux piliers sur son siège de magistrat, dans une toge d’un blanc si éclatant qu’on ne voyait qu’elle au milieu des tenues d’hiver ternes de l’assemblée, César prononçait ses jugements.

Ne sachant trop comment l’aborder, je me joignis à la file de requérants. César rendait sa décision si rapidement que la file ne cessait pratiquement pas d’avancer. Je découvris en m’approchant qu’il faisait plusieurs choses en même temps — écouter chaque demandeur, lire les documents que lui remettait un secrétaire et s’entretenir avec un officier militaire qui avait retiré son casque et se tenait penché pour lui murmurer des propos à l’oreille. Je sortis la lettre de Cicéron pour être prêt à la lui donner. Mais il me vint alors à l’esprit que ce n’était peut-être pas le meilleur endroit pour la lui remettre ; que, d’une certaine façon, il ne convenait pas à la dignité d’un ancien consul que sa requête fût examinée avec les doléances domestiques de tous ces fermiers et commerçants, aussi honorables que pussent être ces gens. Le militaire termina son rapport, se redressa, et se dirigeait déjà vers la porte en remettant son casque quand son regard croisa le mien. Surpris, il se figea :

— Tiron ?

J’entrevis son père sur ses traits avant de mettre un nom sur le jeune homme lui-même. C’était le fils de M. Crassus, Publius, qui commandait à présent la cavalerie sous les ordres de César. Contrairement à son père, c’était un jeune homme généreux, plaisant et cultivé, et un admirateur de Cicéron, dont il recherchait autrefois la compagnie. Il m’accueillit avec la plus grande amabilité.

— Qu’est-ce qui t’amène à Mutina ?

Lorsque je lui eus expliqué, il s’offrit aussitôt de fixer un entretien privé avec César et insista pour que je l’accompagne à la villa où séjournaient le gouverneur et sa suite.

— Je suis doublement content de te voir, m’assura-t-il en marchant, car je pense souvent à Cicéron et à l’injustice dont il a été victime. J’en ai parlé à mon père et l’ai persuadé de ne pas s’opposer à son rappel. Pompée, comme tu le sais, le soutient aussi : pas plus tard que la semaine dernière, il a envoyé Sestius, l’un des tribuns élus, pour plaider sa cause auprès de César.

Je ne pus m’empêcher d’observer :

— Il semble que tout dépende de César, ces temps-ci.

— Eh bien, il faut comprendre sa situation. Il n’éprouve aucune animosité personnelle envers ton maître, c’est même l’inverse. Mais contrairement à mon père et à Pompée, il n’est pas à Rome pour se défendre. Il redoute de perdre son soutien politique pendant qu’il a le dos tourné, et d’être rappelé avant que sa tâche ne soit terminée ici. Et Cicéron représente selon lui la plus grande menace pesant sur sa position. Entre… Je vais te montrer quelque chose.

Nous passâmes devant la sentinelle et pénétrâmes dans la maison, où Publius me fit traverser des salles publiques bondées jusqu’à une petite bibliothèque. Là, d’un coffret d’ivoire, il sortit une série de rouleaux superbement bordés de noir et glissés dans des étuis pourpres, avec le mot Commentaires rehaussé de vermillon sur la ligne de titre.

— Ce sont les copies personnelles de César, expliqua Publius en les manipulant avec précaution. Il les emporte avec lui partout où il va. Ce sont ses notes sur ses campagnes en Gaule, qu’il a décidé d’envoyer régulièrement afin qu’elles soient affichées à Rome. Il a l’intention de les rassembler un jour et de les publier sous forme de livre. C’est tout à fait merveilleux. Vois par toi-même.

Il choisit un rouleau et me le tendit :

La Saône est une rivière dont le cours, entre les terres des Héduens et celles des Séquanes et jusqu’au Rhône, est si paisible que l’œil ne peut en distinguer la direction. Les Helvètes la passaient sur des radeaux et des barques jointes ensemble. César, averti par ses éclaireurs que les trois quarts de l’armée helvète avaient déjà traversé la Saône, et que le reste était sur l’autre rive, part de son camp, à la troisième veille, avec trois légions, et atteint ceux qui n’avaient pas encore effectué leur passage. Il les surprend en désordre, les attaque à l’improviste et en tue un grand nombre [2]

— Il parle de lui-même avec un détachement admirable, dis-je.

— Effectivement. C’est parce qu’il veut éviter de paraître vantard. Il est important de trouver le ton juste.

Je demandai si je pourrais avoir l’autorisation d’en recopier une partie pour la montrer à Cicéron.

— Les nouvelles régulières de Rome lui manquent. Ce qui lui parvient est rare, et déjà ancien.

— Bien sûr, tout cela est public. Et je vais m’assurer que tu puisses rencontrer César. Tu verras, il est d’excellente humeur.

Puis il me laissa seul, et je me mis à l’ouvrage.

Même si l’on admet une part d’exagération, il était clair à la lecture de ces Commentaires que César avait connu une série étonnante de succès militaires. Sa mission première avait été d’arrêter la migration des Helvètes et de quatre autres tribus qui cherchaient à traverser la Gaule vers l’Atlantique, en quête de nouveaux territoires. Il avait suivi leur colonne immense, composée à la fois de guerriers, de vieillards, de femmes et d’enfants, avec la nouvelle armée qu’il avait principalement levée lui-même à partir de cinq légions. Puis il avait fini par les pousser à combattre dans la bataille de Bibracte. Dans le but de prouver à ses nouvelles légions que ni lui ni ses officiers ne les abandonneraient si jamais les choses tournaient mal, il avait fait envoyer tous les chevaux à l’arrière. Ils combattirent donc à pied avec l’infanterie et, selon son propre compte rendu, non seulement César arrêta les Helvètes, mais il les massacra. Un registre dénombrant les forces totales de la migration fut ensuite retrouvé dans le camp ennemi abandonné.

Helvètes 263 000

Tulinges 36 000

Latobriges 14 000

Rauraques 23 000

Boïens 32 000

_______

368 000

Sur l’ensemble, d’après César, le nombre total de ceux qui retournèrent vivants dans leur patrie fut de 110 000 migrants.

Alors — et je suis bien certain que personne n’aurait même imaginé de le tenter — il avait poussé ses légions épuisées à retraverser la Gaule pour affronter 120 000 Germains qui avaient profité de la migration helvète pour pénétrer en territoire contrôlé par les Romains. Il y eut une autre bataille formidable, où, pendant plus de sept heures, le jeune Crassus avait commandé la cavalerie et au terme de laquelle les Germains avaient été entièrement anéantis. Il n’en restait que fort peu en vie pour fuir de l’autre côté du Rhin, qui, pour la première fois, devint la frontière naturelle de l’Empire romain. Ainsi, à en croire le récit de César, c’était près du tiers d’un million de personnes qui étaient mortes ou avaient disparu en l’espace d’un seul été. Il avait conclu l’année en laissant ses légions dans leurs nouveaux quartiers d’hiver, à cent milles au nord de l’ancienne frontière de la Gaule ultérieure.

Lorsque j’eus terminé ma copie, le soir tombait, mais la villa était toujours aussi animée — soldats et civils qui réclamaient une entrevue avec le gouverneur, messagers qui entraient et sortaient en coup de vent. Comme je ne voyais plus assez clair pour écrire, je rangeai ma tablette et mon style et restai assis dans la pénombre. Je me demandais ce que Cicéron aurait pensé de tout cela s’il avait été à Rome. Condamner ces victoires aurait été considéré comme un manque de patriotisme : en même temps, l’élimination de tant de populations et le déplacement des frontières sans l’autorisation du Sénat étaient illégaux. Je réfléchissais aussi aux propos de Publius Crassus, comme quoi César redoutait la présence de Cicéron à Rome, de crainte d’« être rappelé avant que sa tâche ne soit terminée ici ». Que signifiait « terminée » dans un tel contexte ? L’expression n’augurait rien de bon.

Ma rêverie fut interrompue par l’arrivée d’un jeune officier qui ne devait guère avoir plus de trente ans, coiffé de boucles blondes et revêtu d’un uniforme étonnamment impeccable. Il se présenta comme l’aide de camp de César, Aulus Hirtius. On l’avait informé que j’avais une lettre de Cicéron pour le gouverneur : pourrais-je avoir l’amabilité de la lui remettre ? Il veillerait à ce qu’elle lui soit transmise. Je répondis que j’avais pour instructions de la remettre à César en main propre. Il m’assura que c’était impossible. Je lui dis qu’en ce cas je suivrais le gouverneur de ville en ville jusqu’à ce que je puisse avoir l’occasion de lui parler. Hirtius me foudroya du regard, tapa de son pied impeccablement chaussé et se retira. Une heure s’écoula avant qu’il revienne pour me demander sèchement de l’accompagner.

La partie publique de la villa était encore bondée de solliciteurs alors que la nuit était déjà tombée. Nous remontâmes un couloir, franchîmes une grosse porte et pénétrâmes dans une salle chauffée, garnie de tapis, brillamment éclairée par une centaine de bougies et imprégnée d’un parfum capiteux, au centre de laquelle César était allongé sur le dos, entièrement nu sur une table pendant qu’un masseur noir faisait pénétrer de l’huile dans sa peau. Il lança un regard bref dans ma direction et tendit la main. Je remis la lettre de Cicéron à Hirtius, qui en brisa le sceau avant de la donner au gouverneur. Je baissai les yeux en signe de respect.

— Comment s’est passé ton voyage ? m’interrogea alors César.

— Très bien, Excellence, répondis-je. Merci.

— Est-ce qu’on s’occupe de toi ?

— Oui, merci.

J’osai le regarder véritablement pour la première fois. Son corps était luisant, très musclé et intégralement épilé — une affectation déconcertante qui avait pour effet de mettre en relief ses multiples cicatrices et hématomes, sans doute récoltés sur les champs de bataille. Il avait un visage indubitablement frappant — émacié et anguleux, dominé par des yeux sombres et pénétrants. Il émanait de l’ensemble une impression de grande puissance, à la fois de l’intelligence et de la volonté. On comprenait pourquoi les hommes comme les femmes se laissaient aussi facilement envoûter. Il avait alors quarante-trois ans. Il roula sur le flanc, face à moi — je remarquai qu’il n’avait pas une once de graisse et que son ventre paraissait entièrement dur —, se redressa sur le coude et fit signe à Hirtius, qui lui porta aussitôt un encrier.

— Et comment se porte Cicéron ? poursuivit-il.

— Très mal, malheureusement.

Il éclata de rire.

— Oh non, je n’en crois pas un mot : il survivra à tous… ou à moi, en tout cas.

Il plongea sa plume dans l’encre, griffonna quelque chose sur la lettre et la rendit à Hirtius, qui saupoudra de sable l’encre humide, souffla sur les résidus, enroula de nouveau le document puis me le tendit d’un air inexpressif.

— Si tu as besoin de quoi que ce soit pendant ton séjour, n’hésite pas à demander.

Il se rallongea alors sur le dos, et le masseur reprit son pétrissage.

J’hésitai. Je venais de si loin. J’avais le sentiment qu’il aurait dû y avoir quelque chose de plus, ne serait-ce qu’une anecdote que j’aurais pu raconter à Cicéron. Mais Hirtius me toucha le bras et m’indiqua la porte d’un signe de tête.

À l’instant où j’y arrivais, César me lança :

— Te sers-tu toujours de tes notes abrégées ?

— Oui.

Il ne fit pas d’autre commentaire. La porte se referma et je suivis de nouveau Hirtius dans le couloir. Mon cœur battait à tout rompre, comme si je venais de réchapper d’une chute brutale. Ce ne fut que lorsque je me retrouvai dans la chambre où je devais passer la nuit que je pensai à vérifier ce que César avait inscrit sur la lettre. Deux mots seulement : soit d’un laconisme élégant, soit d’un mépris caractéristique selon la façon dont on choisissait de les interpréter. Approuvé. César.


Le lendemain matin, lorsque je me réveillai, la maison était silencieuse. César et sa suite étaient déjà partis pour la ville suivante. Ma mission terminée, je me mis moi aussi en route pour le long voyage de retour.

Lorsque je parvins au port d’Ancône, une lettre de Cicéron m’y attendait : les premiers soldats de Pison venaient d’arriver à Thessalonique et, par précaution, il partait immédiatement pour Dyrrachium — situé dans la province d’Illyrie et qui échappait donc à l’influence de Pison. Cicéron espérait me rejoindre là-bas. En fonction de la réponse de César et de la situation à Rome, il déciderait alors de ce qu’il ferait ensuite : Telle Callisto, il semble que nous soyons condamnés à errer à travers l’éternité.

Je dus attendre dix jours un vent favorable, et ne pus atteindre Dyrrachium qu’aux Saturnales. Les Pères de la Ville avaient mis à la disposition de Cicéron une maison fortifiée dans la montagne, avec vue sur la mer, et c’est là que je le trouvai, contemplant l’Adriatique. Il se tourna à mon approche. J’avais oublié à quel point l’exil l’avait vieilli. Ma consternation dut se voir sur mon visage parce que son expression se rembrunit à l’instant où il me vit, et il dit amèrement :

— Je comprends donc que la réponse a été non ?

— Pas du tout.

Je lui montrai sa lettre portant en marge l’écriture de César. Il la prit dans ses mains et l’examina longuement.

— « Approuvé, César », lut-il à voix haute. Non, mais regarde-moi ça ! « Approuvé, César » ! Il fait quelque chose qu’il n’a pas envie de faire, et ça le fait bouder comme un gamin.

Il s’assit sur un banc, sous un pin parasol, et me fit raconter ma visite dans les moindres détails. Il lut ensuite les extraits que j’avais copiés des Commentaires de César. Lorsqu’il eut terminé, il déclara :

— Il écrit très bien, dans son style brutal. Il faut de l’art pour arriver à en affecter aussi peu — cela ajoutera encore à sa réputation. Mais où ses campagnes le mèneront-elles, la prochaine fois, je me le demande ? Il pourrait devenir puissant… très puissant. Si Pompée ne fait pas attention, il se réveillera avec un monstre sur le dos.


Il n’avait pour le moment d’autre choix que d’attendre et, chaque fois que je pense au Cicéron de cette époque, je me le représente toujours de la même façon : sur cette terrasse, penché au-dessus de la balustrade, une lettre porteuse des dernières nouvelles de Rome à la main et scrutant sombrement l’horizon, comme si, par sa seule volonté, il pouvait voir jusqu’en Italie et influer sur les événements.

Nous apprîmes d’abord par Atticus que les nouveaux tribuns de la plèbe — dont huit étaient des partisans de Cicéron, et deux seulement ses ennemis déclarés — avaient prêté serment. Mais deux voix contre suffiraient à imposer un veto sur toute loi mettant fin à son bannissement. Puis, par le frère de Cicéron, Quintus, nous fûmes informés que Milon, en tant que tribun, avait lancé une accusation contre Clodius pour violence et intimidation ; et que la réponse de Clodius avait été d’envoyer ses sbires attaquer le domicile de Milon. Le premier jour de janvier, les nouveaux consuls entrèrent en fonctions. L’un d’eux, Lentulus Spinther, était déjà un fervent partisan de Cicéron. L’autre, Metellus Nepos, était depuis longtemps considéré comme son ennemi. Mais quelqu’un avait dû l’approcher, car lors du débat inaugural du nouveau Sénat, Nepos déclara que, même si Cicéron lui déplaisait personnellement, il ne s’opposerait pas à son rappel. Deux jours plus tard, sur l’initiative de Pompée, une motion visant à annuler le bannissement de Cicéron fut déposée par le Sénat devant le peuple.

À ce moment, on pouvait croire que l’exil de Cicéron touchait à sa fin, et je commençai à faire des préparatifs discrets en vue de notre retour en Italie. Mais Clodius était un ennemi vindicatif et plein de ressources. La nuit précédant le vote du peuple, il occupa avec ses partisans le Forum, le comitium et les rostres — en somme, tout le cœur législatif de la République — et quand les amis et alliés de Cicéron se présentèrent pour voter, ils les attaquèrent sans merci. Deux tribuns, Fabricius et Cispius, furent agressés et leurs gardes assassinés puis jetés dans le Tibre. Lorsque Quintus voulut atteindre la tribune, il fut traîné et battu avec une telle violence qu’il ne survécut qu’en feignant d’être mort. Milon réagit en lâchant sa propre troupe de gladiateurs dans la rue. Bientôt, le centre de Rome se transforma en champ de bataille, et les combats durèrent plusieurs jours. Même si Clodius fut, pour la première fois, sévèrement réprimandé, il ne fut pas destitué, et il avait toujours pour lui deux tribuns qui s’opposaient au vote. La loi autorisant le rappel de l’exilé dut être abandonnée.

Quand Cicéron reçut d’Atticus le récit de ce qui s’était passé, il sombra dans un désespoir presque aussi profond que l’abattement qui l’avait saisi à Thessalonique. Ta lettre, répondit-il, et la vérité ne m’apprennent que trop que toutes mes espérances sont détruites. N’abandonne pas ma famille dans mon malheur, je t’en conjure.

S’il est une chose cependant que l’on peut dire de la politique, c’est qu’elle n’est pas statique. Si les bons moments ne durent jamais, les mauvais non plus. À l’instar de la Nature, elle observe un cycle de croissance et de décomposition, et aucun homme d’État, aussi rusé soit-il, n’échappe à ce processus. Si Clodius ne s’était pas montré aussi ambitieux, irresponsable et arrogant, il ne serait jamais monté aussi haut. Mais étant ce qu’il était, et soumis aux lois de la politique, il était inévitable qu’il dépasse les bornes et finisse par chuter.

Au printemps, pendant les Floralia, alors que Rome grouillait de visiteurs venus de toute l’Italie, les bandes de Clodius se retrouvèrent pour une fois dépassées en nombre par des citoyens ordinaires à qui leur brutalité causait une véritable aversion. Clodius fut lui-même hué au théâtre. Peu habitué à connaître autre chose que l’adulation du peuple, Clodius, aux dires d’Atticus, regarda avec étonnement autour de lui alors que les sifflets, les railleries, les gestes obscènes et les cris envahissaient le cirque, et il comprit — presque trop tard — qu’il risquait d’être exécuté. Il battit précipitamment en retraite, et cela marqua le commencement de la fin de sa domination car le Sénat prit alors conscience qu’on pouvait le battre : en passant par-dessus les chefs de la plèbe urbaine pour s’adresser au peuple lui-même.

Spinther déposa alors en bonne et due forme une motion réclamant que l’ensemble des citoyens de la République fût convoqué sous sa forme la plus souveraine, à savoir le collège électoral de cent quatre-vingt-treize centuries, afin de décider une fois pour toutes du sort de Cicéron. La motion l’emporta au Sénat par quatre cent treize voix contre une, celle de Clodius. Il fut également décidé que le vote pour le rappel de Cicéron aurait lieu en même temps que les élections d’été, alors que les centuries seraient déjà rassemblées sur le Champ de Mars.

À l’instant où il apprit ce qui avait été décidé, Cicéron fut tellement persuadé qu’il allait obtenir réparation qu’il fit faire un sacrifice aux dieux. Ces dizaines de milliers de citoyens ordinaires issus de toute l’Italie constituaient le socle solide et sensé sur lequel il avait construit toute sa carrière, et il était certain qu’ils ne l’abandonneraient pas. Il envoya une lettre à sa femme et à sa famille pour les prier de venir le retrouver à Brindes, et, au lieu de traîner en Illyrie pour attendre le résultat, qui mettrait deux semaines à nous parvenir, il décida de prendre le bateau le jour même où le vote devait avoir lieu.

— Quand le courant est favorable, il faut le prendre au plus tôt pour ne pas lui laisser le temps de faiblir. En outre, je ferai meilleure impression en affichant ma confiance.

— Si le résultat du vote est contre toi, tu transgresseras la loi en rentrant en Italie.

— Mais il ne sera pas contre moi. Le peuple romain ne votera jamais le maintien de mon exil — et si c’était le cas, il ne servirait plus à rien de continuer, si ?

Ainsi, quinze mois exactement après avoir débarqué à Dyrrachium, nous descendîmes au port pour entamer le voyage de retour vers la vie. Cicéron avait rasé sa barbe, coupé ses cheveux et revêtu sa toge blanche bordée de pourpre de sénateur. Le hasard voulut que notre traversée de retour se fît sur le même bateau marchand qu’à l’aller. Mais le contraste entre les deux trajets n’eût pu être plus marqué. Cette fois, nous glissions sur une mer étale, poussés par un vent favorable, passâmes la nuit à ciel ouvert, allongés sur le pont, et arrivâmes en vue de Brindes dès le matin. L’entrée du plus grand port d’Italie s’ouvre comme une immense paire de bras tendus et, lorsque nous la franchîmes pour approcher du quai bondé, nous eûmes l’impression d’être serrés contre le cœur d’un ami cher perdu depuis longtemps. La ville tout entière semblait s’être rassemblée sur le port, et la foule était en liesse ; des jeunes filles portaient des fleurs et des jeunes gens agitaient des rameaux ornés de rubans de couleur au son des tambours et des trompettes.

Je crus que tout cela était pour Cicéron et le lui dis avec excitation, mais il m’interrompit en me priant de ne pas être stupide.

— Comment auraient-ils pu savoir que nous arrivions ? Et aurais-tu donc tout oublié ? C’est aujourd’hui l’anniversaire de la fondation de la colonie de Brindes, et cela donne lieu à des festivités. Tu aurais su cela, autrefois, quand je faisais campagne.

Certains avaient néanmoins remarqué sa toge sénatoriale et comprirent bien vite qui il était. La rumeur se propagea. Ils furent bientôt assez nombreux à scander son nom et à l’acclamer. Debout sur le pont supérieur alors que nous approchions du quai, Cicéron saluait, la main levée, et se tournait d’un côté, puis de l’autre, afin que tous puissent le voir. Au milieu de la foule, je repérai sa fille, Tullia. Elle l’appelait et lui faisait signe, comme les autres, sautant même sur place pour essayer d’attirer son attention. Mais Cicéron se réchauffait à ces applaudissements, les yeux mi-clos, tel un prisonnier qui retrouve la lumière après des mois de cachot, et dans le bruit et le tumulte de la cohue, il ne la remarqua pas.

III

Il n’était pas si surprenant que cela que Cicéron n’ait pas reconnu son unique fille. Tullia avait beaucoup changé pendant notre absence. Son visage et ses bras, autrefois potelés et enfantins, étaient à présent minces et pâles ; et elle portait sur ses cheveux blonds le voile sombre du veuvage. Le jour de notre arrivée était aussi celui de son vingtième anniversaire, bien que j’aie honte d’avouer que je l’avais oublié et ne l’avais donc pas rappelé à Cicéron.

La première chose qu’il fit en descendant de la passerelle fut de s’agenouiller pour baiser le sol. Il attendit ensuite que cet acte de patriotisme fût loué avec l’enthousiasme qui convenait pour lever les yeux et remarquer sa fille, qui se tenait devant lui en tenue de deuil. Il la contempla et fondit en larmes. Il l’aimait sincèrement, avait aimé son mari aussi, et il comprit en la voyant habillée ainsi que ce dernier n’était plus.

Il la prit dans ses bras, pour le plus grand bonheur de l’assistance, et, après une longue étreinte, recula pour mieux la regarder.

— Ma chère enfant, tu n’imagines pas combien j’ai espéré ce moment.

Sans lui lâcher les mains, il fouilla du regard la foule derrière elle.

— Ta mère est-elle ici, et Marcus ?

— Non, papa, ils sont à Rome.

Ce n’était guère surprenant — en ce temps-là, il fallait deux à trois semaines pour faire le trajet de Rome à Brindes, et avec un sérieux risque de se faire dévaliser dans les portions les plus désolées : il était même surprenant que Tullia soit venue, et qu’elle soit venue seule, par-dessus le marché. Cependant, la déception de Cicéron était manifeste, malgré ses efforts pour la dissimuler.

— Bon, ce n’est pas grave… pas grave du tout. Je t’ai toi, et c’est le principal.

— Et moi, je t’ai toi… pour mon anniversaire.

— C’est ton anniversaire ? s’exclama-t-il en m’adressant un regard de reproche. J’ai failli oublier. Mais évidemment. Nous fêterons ça ce soir.

Il la prit par le bras et l’entraîna vers la ville.

Comme nous ne savions pas encore avec certitude si son bannissement avait été annulé, il fut décidé que nous ne partirions pas à Rome avant d’en avoir la confirmation officielle, et ce fut une fois encore Laenius Flaccus qui s’offrit de nous loger dans sa propriété à l’extérieur de Brindes. Des hommes en armes furent postés autour du périmètre pour la sécurité de Cicéron, et il passa la majeure partir des jours qui suivirent avec Tullia, à arpenter les jardins et la plage et à apprendre de sa bouche toutes les épreuves qu’elle avait traversées pendant l’exil de son père — par exemple que son mari, Frugi, avait été attaqué par les sbires de Clodius alors qu’il essayait de défendre Cicéron, qu’on l’avait déshabillé, bombardé d’ordures et chassé du Forum, que son cœur n’avait plus battu correctement par la suite et qu’il avait fini par en mourir dans ses bras quelques mois plus tard ; que, comme elle n’avait pas d’enfant, elle s’était retrouvée sans rien sinon quelques bijoux et sa dot restituée, qu’elle avait donnée à Terentia pour l’aider à régler les dettes de la famille ; que Terentia avait été obligée de vendre une grande partie de ses biens personnels, qu’elle s’était même armée de courage pour demander à la sœur de Clodius d’intercéder auprès de son frère afin qu’il leur accorde, à elle et ses enfants, un peu de pitié ; que Clodia lui avait ri au nez et avait même prétendu que Cicéron avait cherché à avoir une liaison avec elle : que, prises de peur, des familles qu’ils avaient toujours considérées comme amies leur avaient fermé leur porte ; et ainsi de suite.

Cicéron me raconta tout cela tristement un soir, après que Tullia fut allée se coucher.

— Il n’est pas étonnant que Terentia ne soit pas venue. Il semble qu’elle évite autant que possible de sortir en public et préfère se terrer dans la maison de mon frère. Quant à Tullia, il faut que nous lui trouvions un nouveau mari au plus tôt, tant qu’elle est assez jeune pour enfanter sans risques.

Il se frotta les tempes, comme toujours en période de tension.

— Je croyais que mon retour en Italie serait la fin de mes problèmes. Je vois maintenant que je n’en suis qu’au commencement.

Nous étions les hôtes de Flaccus depuis six jours lorsqu’un messager de Quintus arriva pour nous informer que, malgré une manifestation de dernière minute de Clodius et sa clique, les centuries s’étaient prononcées à l’unanimité en faveur du rétablissement de Cicéron dans tous ses droits de citoyen, et qu’il était par conséquent à nouveau un homme libre. Curieusement, la nouvelle ne parut pas le réjouir outre mesure, et, lorsque je lui en fis la remarque, il me rétorqua :

— Pourquoi devrais-je me réjouir ? On m’a simplement restitué quelque chose que l’on n’aurait jamais dû me prendre. Et au bout du compte, je suis plus faible que je ne l’étais auparavant.

Nous nous mîmes en route pour Rome le lendemain. La nouvelle de sa réhabilitation s’était déjà répandue parmi la population de Brindes, et une foule de plusieurs centaines de personnes s’étaient rassemblées devant les portes de la villa pour lui dire au revoir. Il descendit de la voiture qu’il partageait avec Tullia et serra la main de tous ses admirateurs, prononça un petit discours, et nous reprîmes notre voyage. Mais nous n’avions pas parcouru cinq milles que nous rencontrâmes un nouvel attroupement au village suivant, chacun cherchant encore à lui serrer la main. Cette fois encore, il s’exécuta. Et il en fut ainsi toute cette journée et les suivantes, sauf que les rassemblements étaient de plus en plus importants à mesure que la nouvelle du passage de Cicéron se propageait. On parcourait des milles pour le voir, et certains descendaient même des montagnes pour se poster au bord de la route. À notre arrivée à Beneventum, ils étaient des milliers à l’accueillir ; à Capoue, les rues étaient complètement bloquées.

Au début, Cicéron fut touché par ces manifestations sincères d’affection, puis ravi, puis stupéfait, avant que cela le fasse réfléchir. Y aurait-il moyen, se demanda-t-il, de transformer cette étonnante popularité parmi les citoyens ordinaires d’Italie en influence politique à Rome ? Mais la popularité et le pouvoir, il le savait bien, constituaient des entités parfaitement distinctes. Souvent, les personnages les plus puissants de l’État ne sont pas reconnus dans la rue, alors que les plus célèbres ne jouissent que d’une notoriété impuissante.

Cela nous apparut clairement peu après avoir quitté la Campanie, quand Cicéron décida que nous passerions par Formies pour jeter un coup d’œil sur sa villa du bord de mer. Il savait par Terentia et Atticus qu’elle avait été vandalisée et s’attendait à la trouver en ruine. En fait, lorsque nous quittâmes la Via Appia et pénétrâmes dans le domaine, la villa aux volets clos nous parut intacte, à part les statues grecques, qui avaient disparu. Le jardin était soigneusement entretenu. Des paons déambulaient encore entre les arbres, et nous percevions la rumeur lointaine de la mer. La voiture s’immobilisa, Cicéron en descendit, et des esclaves de la maison commencèrent à surgir de diverses parties de la propriété, comme s’ils s’étaient tenus cachés. Lorsqu’ils reconnurent leur maître, ils se jetèrent à terre en pleurant de soulagement. Mais quand il se dirigea vers la porte, plusieurs d’entre eux essayèrent de s’interposer et le supplièrent de ne pas entrer. Il leur fit signe de s’écarter et ordonna qu’on lui ouvre la porte.

Nous fûmes tout d’abord assaillis par l’odeur — de fumée, de moisi et d’excréments humains. Puis il y eut le son — un silence caverneux, résonnant, brisé seulement par le crissement des débris de plâtre et de poteries sous nos pieds, et le roucoulement des pigeons dans la charpente. Comme on enlevait les volets, le soleil de cet après-midi d’été révéla une enfilade de salles dévastées. Tullia porta la main à sa bouche pour réprimer un cri d’horreur, et Cicéron lui conseilla doucement d’aller attendre dans la voiture. Nous nous enfonçâmes à l’intérieur. Tout s’était volatilisé, tous les tableaux, tout le mobilier. Çà et là, des portions de plafond pendaient. Même la mosaïque des sols avait été arrachée et emportée. De l’herbe poussait sur la terre nue parmi les déjections d’oiseaux et excréments humains. Les murs avaient roussi là où des feux avaient été allumés, et ils présentaient des graffitis et dessins obscènes, tous exécutés à la peinture rouge dégoulinante.

Un rat détala le long du mur de la salle à manger et se glissa dans un trou. Cicéron le regarda disparaître avec une expression d’infini dégoût. Puis il quitta la maison à pas lourds, remonta dans la voiture et ordonna au cocher de retourner sur la Via Appia. Il ne prononça pas un mot pendant au moins une heure.

Deux jours plus tard, nous arrivions à Bovillae, aux abords de Rome.


À notre réveil, le lendemain matin, nous trouvâmes une nouvelle foule prête à nous escorter jusqu’en ville. Lorsque nous sortîmes dans la chaleur de cette matinée estivale, je me sentais craintif : l’état dans lequel j’avais vu la villa de Formies m’avait plongé dans un grand trouble. C’était aussi la veille des Jeux romains, une fête publique. Les rues seraient bondées, et nous avions déjà appris qu’une pénurie de pain avait déclenché des émeutes. J’étais certain que Clodius prendrait prétexte de ces désordres pour tenter une sorte d’embuscade. Mais Cicéron était calme. Il croyait que le peuple le protégerait. Il demanda que l’on retirât le toit de la voiture et, avec Tullia munie d’une ombrelle à ses côtés et moi installé en hauteur, sur le banc du cocher, nous nous mîmes en route.

Je n’exagère nullement quand je dis qu’il n’y avait pas un pouce de la Via Appia qui ne fût bordé de citoyens et que, pendant près de deux heures, nous fûmes portés par une vague d’applaudissements ininterrompue. Lorsque la route franchit l’Almo, près du temple de la Magna Mater, la foule se pressait sur quatre rangées. Un peu plus loin, elle avait pris possession des marches du temple de Mars avec une telle densité qu’on aurait cru les gradins du cirque. Et juste à l’extérieur du mur d’enceinte, là où l’aqueduc longe la voie, des jeunes gens se tenaient dangereusement agrippés au sommet des arches ou s’accrochaient aux palmiers. Ils lui adressaient de grands signes, et Cicéron leur répondait en les saluant lui aussi du bras. Le vacarme, la chaleur et la poussière étaient épouvantables. Nous finîmes par devoir nous arrêter juste devant la porte Capène, car la densité humaine devenait tout simplement trop forte pour continuer.

Je sautai au bas de la voiture dans l’intention d’ouvrir la porte et tentai de me frayer un passage, mais une marée humaine prête à tout pour approcher Cicéron me colla contre le véhicule avec une telle force que je ne pouvais plus bouger ni respirer. La voiture pencha et menaçait de verser. Je crois bien que Cicéron aurait pu succomber à un amour excessif à dix pas de Rome, si son frère Quintus n’avait surgi à cet instant des recoins de l’enceinte avec une dizaine d’hommes qui repoussèrent la foule et permirent à Cicéron de descendre.

Il y avait quatre ans que les deux frères ne s’étaient pas vus, et Quintus n’apparaissait plus comme le plus jeune. Il avait eu le nez cassé lors de l’attaque sur le Forum et il buvait de toute évidence un peu trop. On aurait dit un vieux pugiliste sur le retour. Il tendit les bras vers Cicéron et ils s’étreignirent, trop émus pour parler, les joues mouillées de larmes et chacun tapotant en silence le dos de l’autre.

Puis ils s’écartèrent et Quintus l’informa de ce qu’il avait prévu. Nous entrâmes dans la ville à pied, Cicéron et Quintus marchant devant, main dans la main, Tullia et moi derrière, flanqués de part et d’autre par les hommes de Quintus. Celui-ci, autrefois directeur de campagne de Cicéron, avait conçu le parcours afin que son frère soit vu par le maximum de partisans possible. Nous dépassâmes le Circus Maximus, dont les pavillons flottaient déjà en prévision des Jeux, et, alors que nous avancions à pas lents dans la vallée comble entre le Palatin et le Cælius, il semblait que tous ceux que Cicéron avait un jour défendu au tribunal, ou à qui il avait accordé une faveur ou simplement serré la main avant des élections fussent venus lui souhaiter la bienvenue. Je remarquai cependant que tout le monde ne l’acclamait pas et qu’il y avait ici et là de petits groupes de plébéiens qui nous regardaient d’un air sombre ou qui nous tournaient le dos, surtout lorsque nous approchâmes du temple de Castor, où Clodius avait son quartier général. De nouveaux graffitis en barbouillaient les murs, de la même peinture rouge agressive que l’on avait utilisée à Formies. M. CICÉRON VOLE LE PAIN DU PEUPLE : QUAND LE PEUPLE A FAIM, IL SAIT À QUI S’EN PRENDRE. Un homme nous cracha dessus. Un autre écarta sournoisement les plis de sa toge pour me montrer son couteau. Cicéron feignit de ne rien remarquer.

Une foule de plusieurs milliers de personnes nous ovationna tout le long du Forum et jusqu’en haut des marches capitolines conduisant au temple de Jupiter, où un beau taureau blanc attendait d’être sacrifié. Je craignais à tout moment une attaque, même si ma raison me répétait que cela aurait été suicidaire : un agresseur n’aurait pas manqué d’être réduit en pièces par les partisans de Cicéron, à supposer qu’il eût pu s’approcher assez près pour lui assener un coup. J’aurais néanmoins préféré que nous ayons choisi un endroit avec des murs et une porte. Mais c’était impossible : en un tel jour, Cicéron appartenait à Rome. Il nous fallut d’abord écouter les prêtres réciter leurs prières, puis Cicéron dut se couvrir la tête et s’avancer pour adresser les remerciements rituels aux dieux avant d’assister, debout, à l’immolation de la bête puis à l’examen de ses entrailles, jusqu’à ce que les auspices fussent déclarés favorables. Il pénétra alors dans le temple pour déposer des offrandes au pied de la petite statue de Minerve qu’il avait placée là avant de s’exiler. Quand il sortit enfin du temple, il fut entouré par la plupart des sénateurs qui avaient le plus œuvré pour son rappel — Sestius, Cestilius, Curtius, les frères Cispius et les autres, conduits par le premier consul, Lentulus Spinther — et qu’il dut donc remercier individuellement. Nombreuses furent les larmes versées et les embrassades échangées ; midi était passé depuis longtemps lorsqu’il put prendre le chemin de la maison, et même alors, Spinther et les autres insistèrent pour l’accompagner. Tullia, sans qu’aucun de nous le remarque, était déjà partie devant.

La maison, bien sûr, n’était plus la belle demeure qui se dressait sur le flanc du Palatin : il suffisait de lever les yeux pour voir qu’elle avait été entièrement démolie afin de céder la place au temple que Clodius avait dédié à la Liberté. Nous allions donc loger juste au-dessous, au domicile de Quintus, jusqu’à ce que Cicéron obtienne restitution du terrain et fasse reconstruire sa maison. Cette rue grouillait elle aussi d’admirateurs, et ce fut non sans mal que Cicéron atteignit le seuil de la propriété. Sa femme et ses enfants l’attendaient dans l’ombre du jardin.

Je savais, parce qu’il en avait parlé si souvent, à quel point Cicéron avait espéré ce moment. Et pourtant ces retrouvailles furent teintées d’une gêne qui me donna envie de me cacher. Terentia, parée de ses plus beaux atours, l’attendait de toute évidence depuis des heures, et le petit Marcus avait fini par s’ennuyer et était énervé.

— Alors, mon époux, dit-elle avec un sourire crispé en tirant l’enfant non sans brusquerie pour qu’il se lève poliment. Te voilà enfin rentré ! Va dire bonjour à ton père, ordonna-t-elle à son fils en le poussant en avant.

Mais il s’esquiva immédiatement et courut se réfugier derrière ses jupes.

Cicéron s’immobilisa, les bras tendus vers le petit Marcus, ne sachant comment réagir, et, à la fin, ce fut Tullia qui sauva la situation en courant à son père et en l’embrassant avant de l’entraîner vers sa mère et de les presser doucement l’un contre l’autre. La famille se trouvait enfin réunie.


La villa de Quintus était plutôt vaste, mais pas assez pour loger confortablement deux maisonnées, aussi, dès le premier jour, y eut-il des frictions. Par respect pour le rang élevé et la qualité d’aîné de son frère, Quintus avait, avec sa générosité coutumière, insisté pour que Terentia et Cicéron prennent la chambre parentale qu’il occupait habituellement avec sa femme, Pomponia, qui était aussi la sœur d’Atticus. De toute évidence celle-ci n’avait pas été consultée, et elle put à peine se résoudre à accueillir Cicéron avec amabilité.

Il n’est pas dans mon intention de rapporter ici de commérages d’ordre domestique : de telles questions seraient indignes de mon sujet. Je ne peux cependant donner un aperçu complet de la vie de Cicéron sans raconter ce qui s’est passé, car c’est à cette époque que débutèrent réellement ses malheurs conjugaux, et cela ne fut pas sans effets sur sa carrière politique.

Terentia et lui étaient mariés depuis plus de vingt ans. Ils s’étaient souvent disputés. Mais sous leurs querelles, il y avait toujours eu un respect mutuel. C’était une femme riche, raison pour laquelle il l’avait épousée — en tout cas, ce n’était ni pour sa beauté ni pour sa douceur naturelle. La fortune de Terentia lui avait permis d’entrer au Sénat et celle-ci en avait été récompensée par son ascension sociale. Mais à présent, la chute catastrophique de Cicéron avait révélé la fragilité intrinsèque de cette association. Non seulement Terentia avait été contrainte de vendre une bonne partie de ses biens pour protéger la famille en l’absence de son mari, mais elle avait été injuriée, traînée dans la boue et réduite à loger chez sa belle-famille, qu’elle estimait non sans mépris de condition très inférieure à la sienne. Certes, Cicéron était en vie et il était rentré à Rome, ce dont, je n’en doute pas, elle se réjouissait. Mais elle ne cherchait pas à dissimuler que, de son point de vue, la carrière politique de son époux était terminée, même si lui — encore tout étourdi de l’adulation populaire dont il venait de faire l’objet — ne le voyait pas encore.

Je ne fus pas invité à dîner avec la famille ce soir-là et, étant donné la tension ambiante, je ne prétendrai pas que je le regrettai. Je fus en revanche atterré de constater qu’on m’avait attribué un lit dans le quartier des esclaves, à la cave, où je partageais une alcôve avec Philotimus, l’intendant de Terentia. C’était un type rétrograde, cauteleux et cupide : nous ne nous étions jamais appréciés, et j’imagine qu’il n’était pas plus heureux que moi de cet arrangement. Mais au moins son amour de l’argent en faisait-il un gestionnaire efficace des affaires de Terentia, et il avait dû beaucoup souffrir de voir la fortune de sa maîtresse s’amenuiser mois après mois. La violence avec laquelle il reprochait à Cicéron d’avoir mis celle-ci dans cette situation me mit hors de moi et, au bout d’un moment, je le priai sèchement de se taire et de faire preuve d’un minimum de respect ou je m’assurerais que le maître lui fasse donner le fouet. Plus tard, alors que ses ronflements m’empêchaient de dormir, je me demandai quelle part des récriminations que je venais d’entendre était les siennes, et quelle part sortait de la bouche de sa maîtresse.

Le lendemain, du fait de ma nuit agitée, je dormis trop longtemps et me réveillai complètement paniqué. Cicéron était attendu au Sénat dès le matin afin de lui adresser ses remerciements pour son soutien. En temps normal, il apprenait des discours par cœur et les prononçait sans une note. Mais il y avait si longtemps qu’il n’avait parlé en public qu’il craignait de buter sur les mots. Le texte de son allocution avait donc été dicté et recopié pendant le voyage de Brindes. Je le sortis de mon coffret, vérifiai qu’il était complet et me hâtai de monter. Je tombai sur Statius, le secrétaire de Quintus, qui faisait entrer deux visiteurs dans le tablinum. L’un d’eux était Milon, le tribun qui était venu nous voir à Thessalonique, et l’autre Lucius Afranius, premier lieutenant de Pompée, qui avait été consul deux ans après Cicéron.

— Ces citoyens voudraient voir ton maître, me dit Statius.

— Je vais voir s’il est disponible.

Afranius commenta alors, sur un ton qui ne me plut guère :

— Il a intérêt à l’être !

Je me rendis aussitôt à la chambre parentale. La porte était fermée. La servante de Terentia posa un doigt sur ses lèvres et me chuchota que Cicéron n’était pas là. Puis elle m’entraîna dans le couloir et me conduisit au vestiaire, où Cicéron revêtait sa toge avec l’aide de son valet. Tout en l’informant de la présence de ses deux visiteurs, je remarquai un lit de fortune au fond de la petite pièce. Il surprit mon regard et marmonna :

— Quelque chose ne va pas, mais elle ne veut pas me dire ce que c’est.

Puis, regrettant peut-être cet accès de franchise, il m’ordonna d’un ton brusque d’aller chercher Quintus afin que lui aussi entende ce que les visiteurs avaient à dire.

L’entretien fut d’abord amical. Afranius annonça qu’il transmettait à Cicéron le meilleur souvenir de Pompée le Grand, qui comptait saluer lui-même son retour dans les plus brefs délais. Cicéron le remercia pour son message et remercia Milon de tout ce qu’il avait fait pour obtenir son rappel. Il décrivit l’enthousiasme avec lequel on l’avait reçu dans les campagnes et la foule qui s’était rassemblée à Rome la veille pour l’accueillir.

— J’ai l’impression de commencer une toute nouvelle vie. J’espère que Pompée sera au Sénat pour m’entendre le louer avec toute la pauvre éloquence dont je serai capable.

— Pompée ne viendra pas au Sénat, répliqua sans ménagement Afranius.

— Je suis désolé de l’apprendre.

— Il pense que cela ne serait pas approprié, considérant la nouvelle loi qui devra être proposée.

Là-dessus, il ouvrit un petit sac et lui tendit un projet de loi, que Cicéron lut avec un étonnement manifeste avant de le donner à Quintus, qui finit par me le remettre.

Attendu que l’on interdit au peuple de Rome l’accès à un approvisionnement en blé suffisant ; et dans la mesure où cela fait peser une menace grave sur le bien-être et la sécurité de l’État ; et gardant à l’esprit que tous les citoyens romains ont droit à l’équivalent d’au moins un pain gratuit par jour — il est par conséquent ordonné que Pompée le Grand soit chargé de la surintendance des vivres par toute la terre, que ce soit par l’achat, la saisie ou tout autre moyen d’obtenir des quantités suffisantes de blé pour la cité ; que cette charge lui soit concédée pour une durée de cinq ans ; et qu’afin de l’assister dans sa mission, il sera en droit de nommer quinze lieutenants qu’il enverra exécuter toutes les tâches qu’il lui paraîtra nécessaires.

— Naturellement, indiqua Afranius, Pompée aimerait que tu aies l’honneur de proposer le décret quand tu t’adresseras au Sénat aujourd’hui.

— Tu dois admettre que c’est très habile, intervint Milon. Maintenant que nous avons repris la rue à Clodius, nous devons lui retirer toute possibilité d’acheter les votes avec du pain.

— La pénurie est-elle si importante qu’il faille demander une loi d’urgence ? questionna Cicéron en se tournant vers son frère.

— C’est vrai, admit Quintus. Il ne reste presque plus de pain, et ce qui reste atteint des prix exorbitants.

— Tout de même, il s’agit là d’accorder des pouvoirs sans précédents à un seul homme pour le ravitaillement de la nation. Il faut vraiment que j’en apprenne davantage sur la situation avant de pouvoir donner mon opinion, je le crains.

Il voulut rendre le projet à Afranius, qui refusa de le prendre. L’officier de Pompée croisa les bras et foudroya Cicéron du regard.

— Je dois avouer que je m’attendais à un peu plus de gratitude que ça. Après tout ce que nous avons fait pour toi.

— Il va sans dire, ajouta Milon, que tu figurerais parmi les quinze lieutenants de Pompée.

Et il frotta son pouce et son index l’un contre l’autre pour indiquer le côté lucratif du poste. Le silence qui s’ensuivit se fit pesant.

— Bien, lâcha enfin Afranius. Nous te laissons le projet. Et quand tu parleras au Sénat, nous t’écouterons avec attention.

Après leur départ, ce fut Quintus qui prit la parole en premier :

— Au moins, on connaît enfin leur prix.

— Non, le détrompa sombrement Cicéron. Ce n’est pas leur prix. Ce n’est qu’un premier acompte… c’est un prêt qu’à leurs yeux je n’aurai jamais remboursé, quoi que je puisse leur donner.

— Qu’est-ce que tu vas faire, alors ?

— Eh bien, c’est un marché de dupes, non ? Je soumets la loi au vote et passerai aux yeux de tous pour la marionnette de Pompée ; je me tais, et il se retournera contre moi. Quoi que je fasse, je perds.

Comme souvent, il n’avait pas encore décidé quel parti prendre lorsque nous nous mîmes en route pour le Sénat. Il aimait toujours sentir la température de l’assemblée avant de s’exprimer — tâter son pouls comme le fait un médecin avec un patient. Birria, le gladiateur qui accompagnait Milon lorsque celui-ci était venu nous voir en Macédoine, servait de garde du corps, avec trois compagnons à lui. Il y avait en outre, me semble-t-il, une vingtaine ou une trentaine de clients de Cicéron qui formaient un bouclier humain. Nous nous sentions en sécurité. Tout en marchant, Birria me parla non sans forfanterie de leurs forces. Milon et Pompée disposaient, me dit-il, de deux cents gladiateurs qui attendaient, cantonnés sur le Champ de Mars et prêts à se déployer à tout moment si Clodius cherchait à faire des siennes.

Lorsque nous arrivâmes au Sénat, je remis à Cicéron le texte de son discours. En pénétrant dans la Curie, il toucha du doigt le très ancien montant de porte et embrassa du regard ce qu’il appelait lui-même « la plus grande salle du monde », à la fois étonné et reconnaissant d’avoir la chance de la revoir. Alors qu’il approchait de sa place habituelle, sur le banc le plus près de l’estrade des consuls, les sénateurs voisins se levèrent pour lui serrer la main. La chambre était loin d’être pleine — je remarquai que Pompée n’était pas le seul à être absent. Clodius et Marcus Crassus, dont l’alliance avec Pompée et César en faisait encore l’un des personnages les plus puissants de la République, manquaient également à l’appel, et je me demandai pourquoi.

Le consul qui présidait la séance du jour était Metellus Nepos, vieil ennemi de Cicéron qui feignait aujourd’hui d’être réconcilié avec lui — bien à contrecœur et sous la pression de la majorité du Sénat. Il fit mine de ne pas remarquer la présence de Cicéron et se leva pour annoncer qu’une dépêche de César venait d’arriver de Gaule ultérieure. La chambre se tut, et les sénateurs l’écoutèrent avec attention lire le compte rendu de César de ses derniers combats meurtriers contre des tribus sauvages aux noms exotiques — Viromanduens, Atrebates et Nerviens — dans de sombres forêts caverneuses et parmi d’infranchissables fleuves en crue. César était de toute évidence monté bien plus au nord qu’aucun général romain avant lui, presque jusqu’à la mer Nordique glacée, et, une fois encore, sa victoire frôlait l’anéantissement : sur les soixante mille hommes qui avaient constitué l’armée des Nerviens, il assurait n’en avoir laissé que cinq cents en vie. Quand Nepos eut terminé sa lecture, la chambre tout entière parut respirer ; alors seulement, le consul pria Cicéron de prendre la parole.

C’était un moment difficile pour prononcer un discours et, en réalité, Cicéron se borna à énumérer sa liste de remerciements. Il remercia les consuls. Il remercia le Sénat. Il remercia le peuple. Il remercia les dieux. Il remercia son frère. Il remercia à peu près tout le monde à l’exception de César, qu’il ne cita même pas. Il remercia tout particulièrement Pompée (« qui, par sa bravoure, sa gloire et ses exploits, a éclipsé sans contredit les plus grands hommes de tous les peuples et de tous les siècles, ») et Milon (qui « crut que ce serait illustrer son courage, sa grandeur d’âme et son consulat, que de me rendre à moi-même, aux miens, à vous et à la patrie »). Mais il n’évoqua ni la pénurie de blé ni la proposition de sénatus-consulte donnant à Pompée des pouvoirs extraordinaires et, dès qu’il se fut rassis, Afranius et Milon s’empressèrent de se lever pour quitter la Curie.

Plus tard, lorsque nous retournâmes chez Quintus, je constatai que Birria et ses gladiateurs avaient disparu, ce qui me parut curieux dans la mesure où le danger, lui, rôdait toujours. Il y avait beaucoup de mendiants parmi le flot de spectateurs qui arpentaient les lieux et, peut-être me trompais-je, mais il me sembla que les gestes et les regards hostiles que suscitait Cicéron avaient notablement augmenté.

Une fois en sécurité chez Quintus, Cicéron lâcha :

— Je n’ai pas pu m’y résoudre. Comment aurais-je pu lancer une controverse dont je ne sais rien ? Et puis ce n’était pas le bon moment pour faire une proposition de ce genre. Tous n’avaient que César, César, César à la bouche. Peut-être qu’ils vont me laisser un peu tranquille, maintenant.

La journée fut longue et ensoleillée, et Cicéron la passa presque intégralement dans le jardin, à lire ou à lancer une balle au chien de la famille, un terrier du nom de Myia dont les gambades enchantaient le jeune Marcus et son cousin âgé de neuf ans, Quintus, fils unique de Quintus et de Pomponia. Autant Marcus était un enfant gentil et franc, autant le jeune Quintus, gâté par sa mère, avait en lui un fond de malignité. Ils s’entendaient cependant assez bien. Par moments, la rumeur de la foule rassemblée au Circus Maximus nous parvenait de la vallée, de l’autre côté de la colline — une centaine de milliers de voix qui hurlaient ou rugissaient à l’unisson, produisant un grondement à la fois exaltant et effrayant, pareil à celui d’un tigre, et je sentais mes poils se hérisser sur ma nuque et mes bras. Au milieu de l’après-midi, Quintus suggéra que Cicéron devrait peut-être se rendre au Cirque pour se montrer au public et assister ne serait-ce qu’à une course. Mais Cicéron préférait rester où il était.

— Je suis fatigué de m’exhiber devant des étrangers, expliqua-t-il.

Comme les enfants renâclaient à aller se coucher et que Cicéron, après sa longue absence, avait envie de leur faire plaisir, le dîner ne fut servi qu’assez tard. Cette fois, et malgré l’irritation manifeste de Pomponia, il m’invita à me joindre à eux. Elle n’approuvait pas que les esclaves mangent avec les maîtres et jugeait sans doute qu’il aurait dû être de sa prérogative et non de celle de son beau-frère de décider qui serait présent à sa propre table. Nous étions donc six : Cicéron et Terentia sur un lit, Quintus et Pomponia sur un autre, et enfin Tullia et moi sur le troisième. Normalement, Atticus, le frère de Pomponia, aurait dû se joindre à nous. C’était le meilleur ami de Cicéron. Mais une semaine avant le retour de l’exilé, il avait brusquement quitté Rome pour se rendre dans sa propriété en Épire. Il avait invoqué des affaires urgentes, mais je le soupçonne d’avoir anticipé les querelles familiales à venir. Il avait toujours préféré le calme et la tranquillité.

La nuit tombait et les esclaves apportaient du feu pour allumer lampes et chandelles, quand une cacophonie de sifflets, tambours, trompettes et paroles scandées s’éleva au loin. Nous n’y prêtâmes au début guère attention, pensant qu’il s’agissait d’une procession liée aux Jeux. Mais le bruit parut bientôt s’approcher de la maison, et s’y attarder.

Terentia finit par s’interroger :

— Mais qu’est-ce que ça peut bien être, à votre avis ?

— Tu sais, répondit Cicéron, sur un ton de spécialiste érudit, je me demande s’il ne pourrait pas s’agir d’un flagitatio. Voilà une bien étrange coutume ! Tiron, tu veux bien aller jeter un coup d’œil ?

Je ne crois pas que cette pratique ait perduré : au temps de la République, quand les gens étaient libres de s’exprimer, le flagitatio était le droit des citoyens — qui avaient des griefs, mais qui étaient trop pauvres pour aller au tribunal — de manifester devant le domicile de celui qu’ils tenaient pour responsable. Ce soir-là, la cible était Cicéron. J’entendais son nom se détacher de ce qu’ils scandaient et, lorsque j’ouvris la porte, je reçus clairement leur message :

Cicéron, fils de pute, où est notre pain ?

Cicéron, fils de pute, a volé notre pain !

Une centaine de personnes entassées dans la rue étroite répétaient sans arrêt les mêmes phrases, avec de petites variations plus ou moins salées sur l’expression « fils de pute ». Dès qu’elles s’aperçurent que je les observais, des huées formidables s’élevèrent. Je refermai la porte, la verrouillai et retournai livrer mon rapport dans le triclinium.

Pomponia se redressa avec inquiétude.

— Qu’allons-nous faire ?

— Rien, répondit calmement Cicéron. Ils ont le droit de hurler. Qu’ils se libèrent la poitrine et, quand ils en auront assez, ils partiront.

— Mais pourquoi t’accusent-ils de voler leur pain ? s’étonna Terentia.

— Clodius attribue la pénurie de pain à l’affluence des gens qui sont venus à Rome pour soutenir Cicéron, expliqua Quintus.

— Mais cette foule n’est pas là pour soutenir mon mari, protesta Terentia. Ces gens sont venus pour les Jeux.

— D’une honnêteté qui fait mal, comme toujours, constata Cicéron. Et même s’ils étaient venus pour moi, la cité n’a jamais été, à ma connaissance, à court de pain un jour de fête.

— Pourquoi cela a-t-il lieu maintenant, alors ?

— J’imagine que quelqu’un a saboté les approvisionnements.

— Qui ferait une chose pareille ?

— Clodius, pour noircir mon nom : ou peut-être même Pompée, dans le but de se donner un prétexte pour prendre le contrôle de la distribution. Quoi qu’il en soit, nous n’y pouvons rien. Je suggère donc que nous poursuivions notre repas sans y prêter attention.

Mais nous avions beau faire comme si de rien n’était, ou même en plaisanter et en rire, la conversation était tendue, et le moindre blanc était comblé par les voix furieuses des manifestants.

Cicéron l’enculé a volé notre pain !

Cicéron l’enculé a mangé notre pain !

Pomponia finit par demander :

— Ça va continuer comme ça toute la nuit ?

— C’est possible, admit son beau-frère.

— Mais nous habitons une rue tranquille et respectable. Tu peux sûrement faire quelque chose pour les calmer ?

— Non, vraiment. C’est leur droit.

— Leur droit !

— Je te rappelle que je défends les droits du peuple.

— Grand bien te fasse. Mais comment suis-je censée dormir ?

C’en fut trop pour la patience de Cicéron.

— Mais tu n’as qu’à te mettre un peu de cire dans les oreilles, très chère, suggéra-t-il avant d’ajouter à mi-voix : je suis sûr que c’est ce que je ferais si j’étais marié avec toi.

Quintus, qui avait beaucoup bu, tenta de réprimer un rire et Pomponia se tourna instantanément vers lui.

— Tu le laisses me parler de cette façon ?

— Ce n’était qu’une plaisanterie, ma chère femme.

Pomponia posa sa serviette, se leva avec dignité de sa couche et annonça qu’elle allait vérifier comment allaient les garçons.

Après un regard appuyé vers son mari, Terentia dit qu’elle l’accompagnait, et elle fit signe à Tullia de la suivre.

Une fois les femmes sorties, Cicéron dit à Quintus :

— Pardonne-moi. Je n’aurais pas dû parler ainsi. Je vais aller la voir pour m’excuser. De plus, elle a raison. J’ai semé le trouble dans votre maison. Nous partirons demain matin.

— Non, pas question. Je suis le maître ici, et mon toit sera le tien tant que je vivrai. Les insultes de cette populace ne m’importent pas le moins du monde.

Nous prêtâmes l’oreille à la rue.

Cicéron l’enfoiré, où est notre pain ?

Cicéron l’enfoiré a vendu notre pain !

— C’est un mètre incroyablement flexible, il faut leur reconnaître ça, commenta Cicéron. Je me demande combien de variantes ils peuvent encore trouver.

— Tu sais qu’on peut toujours prévenir Milon. Les gladiateurs de Pompée nous dégageraient la rue en un rien de temps.

— Et ajouter encore à la dette que j’ai envers eux ? Je ne crois pas, non.

Nous partîmes nous coucher chacun de notre côté, mais je doute qu’aucun de nous dormît beaucoup. Comme Cicéron l’avait prédit, loin de s’arrêter, le lendemain matin la manifestation s’était encore intensifiée en volume sonore et indubitablement en violence, car la foule s’était mise à arracher les pavés de la chaussée pour les lancer contre les murs ou par-dessus le parapet, les faisant alors s’écraser dans l’atrium ou le jardin. Il était clair que la situation devenait alarmante, et, pendant que les femmes et les enfants s’abritaient à l’intérieur, je montai sur le toit avec Cicéron et Quintus pour évaluer le danger. En regardant prudemment par-dessus les tuiles du mur, on pouvait voir jusqu’au Forum. La clique de Clodius l’occupait par la force. Les sénateurs qui cherchaient à accéder à la Curie pour la séance du jour devaient essuyer un torrent d’injures et de slogans accompagné d’un concert d’ustensiles de cuisine :

On veut du pain !

On veut du pain !

On veut du pain !

Soudain, un hurlement retentit juste en bas. Nous descendîmes précipitamment du toit et arrivâmes dans l’atrium au moment où un esclave repêchait une chose noir et blanc semblable à une outre ou un petit sac, qu’on venait de jeter par l’ouverture du toit dans l’impluvium. C’était le corps mutilé de Myia, le chien de la famille. Les deux enfants, en larmes et les mains plaquées sur les oreilles, se tenaient recroquevillés dans un coin de l’atrium ; de grosses pierres martelaient la porte de bois. Terentia se tourna alors vers Cicéron avec une violence que je ne lui connaissais pas :

— Entêté ! Entêté et stupide ! Vas-tu enfin faire quelque chose pour protéger ta famille ? Ou faut-il encore que je me traîne à genoux devant cette racaille pour les supplier de nous épargner ?

Cicéron eut un mouvement de recul devant une telle fureur. Au même instant, de nouveaux sanglots se firent entendre du côté des enfants, et il regarda Tullia tenter de consoler son petit frère et son cousin. Cela parut régler la question. Il se tourna vers Quintus.

— Tu crois qu’on pourrait faire sortir un esclave par une fenêtre de derrière ?

— Certainement.

— En fait, mieux vaudrait en envoyer deux, au cas où le premier n’arriverait pas à passer. Il faut qu’ils aillent jusqu’au cantonnement de Milon, sur le Champ de Mars, pour prévenir les gladiateurs que nous avons besoin d’aide immédiatement.

Les messagers furent envoyés et, en attendant, Cicéron se chargea de distraire les garçons en les serrant contre lui pour leur raconter des histoires sur la bravoure des héros de la République. Après ce qui nous parut un temps très long durant lequel les coups portés contre la porte devenaient de plus en plus enragés, nous entendîmes une nouvelle salve de rugissements en provenance de la rue, aussitôt suivie par des cris. Les gladiateurs de Milon et de Pompée étaient arrivés, et c’est ainsi que Cicéron put sauver sa vie et celle de sa famille. Je crois en effet que les hommes de Clodius, en ne trouvant aucune opposition, n’auraient pas hésité à enfoncer la porte pour nous massacrer tous. Mais en l’occurrence, après un bref combat devant la maison, nos assaillants, qui étaient loin d’être aussi armés et entraînés que les gladiateurs, prirent leurs jambes à leur cou.

Une fois que nous fûmes certains que la rue était dégagée, Cicéron, Quintus et moi-même remontâmes sur le toit et regardâmes la mêlée s’emparer du Forum. Des colonnes de gladiateurs couraient de part et d’autre et commencèrent à frapper les manifestants du plat de leurs épées. Ceux-ci s’éparpillèrent mais sans capituler complètement. Une barricade de tables, de bancs et de volets arrachés aux boutiques voisines fut élevée entre le temple de Castor et celui de Vesta, et cette ligne résista. À un moment, je vis même la silhouette aux cheveux blonds de Clodius en personne diriger les combats, portant une cuirasse par-dessus sa toge et brandissant une longue lance métallique. Je le reconnus avec certitude parce que son épouse, Fulvia — aussi cruelle, acharnée et adepte de la violence que n’importe quel homme — se tenait à ses côtés. Des feux brûlaient ici et là, et la fumée qui s’élevait dans la chaleur estivale ajoutait encore à la confusion. Je dénombrai sept corps, mais n’aurais su dire si ces hommes étaient morts ou simplement blessés.

Cicéron ne put supporter d’assister à pareil spectacle très longtemps. Il quitta le toit en disant à voix basse :

— C’est la fin de la République.

Nous restâmes confinés chez Quintus toute la journée tandis que les échauffourées se poursuivaient sur le Forum et, ce qui me frappe le plus avec le recul, c’est que pendant tous ces événements, les Jeux romains se déroulèrent sans interruption à moins d’un mille de là, comme s’il ne se passait rien d’inhabituel. La violence faisait désormais partie intégrante de la politique. À la nuit tombée, tout était rentré dans l’ordre, quoique Cicéron jugeât plus prudent de ne pas s’aventurer dehors avant le lendemain matin, lorsque, flanqués d’une escorte des gladiateurs de Milon, nous nous rendîmes au Sénat. Le Forum s’était soudain rempli de citoyens partisans de Pompée. Ils prièrent Cicéron de faire en sorte qu’ils aient de nouveau du pain et lui demandèrent de proposer Pompée pour résoudre la crise. Cicéron, qui portait sur lui le projet de loi pour nommer Pompée surintendant des approvisionnements, ne répondit rien.

La Curie était cette fois encore loin d’être pleine. Du fait des troubles, plus de la moitié des sénateurs s’étaient abstenus de venir. À part Cicéron, les seuls anciens consuls sur le premier banc étaient Afranius et M. Valerius Messalla. Le consul en exercice, Metellus Nepos, avait été heurté par une pierre en venant au Forum la veille, et il arborait un pansement. Il fit des émeutes pour le blé la première question à l’ordre du jour, et plusieurs magistrats suggérèrent alors que Cicéron se charge de l’approvisionnement de la ville. Cicéron esquissa un geste de modestie et secoua la tête.

— Marcus Tullius Cicero, demanda à contrecœur Nepos, désires-tu t’exprimer ?

Cicéron hocha la tête et se leva.

— Aucun d’entre nous n’a besoin qu’on lui rappelle, commença-t-il, et moins que tout autre le vaillant Nepos, la violence terrible qui s’est emparée de la ville hier — violence née d’une pénurie de la denrée la plus indispensable à l’homme, à savoir le pain. Certains d’entre nous pensent que la distribution gratuite de blé pour tous les citoyens a été une décision funeste, car la nature humaine veut que la gratitude se mue très vite en besoin et se termine en droit acquis. C’est le stade auquel nous sommes arrivés. Je ne dis pas que nous devrions abroger la loi de Clodius — il est trop tard pour cela : la morale publique est déjà corrompue, ainsi qu’il l’a certainement projeté. Mais nous devons au moins nous assurer que l’approvisionnement de pain soit soutenu, si nous voulons maintenir l’ordre civil. Or, il n’y a dans notre État qu’un seul homme ayant l’autorité et le génie de l’organisation nécessaires pour mener à bien une telle tâche, et cet homme, c’est Pompée le Grand. Je souhaite donc proposer la résolution suivante…

Et il lut le projet de loi que j’ai déjà mentionné. Dans la partie de la Curie occupée par les hommes de Pompée, tous se levèrent et poussèrent des acclamations. Les autres restèrent assis, le visage grave, ou chuchotèrent avec emportement car ils redoutaient depuis longtemps la soif de pouvoir de Pompée. Les vivats s’entendirent au-dehors, et furent repris par la foule qui attendait dans le Forum. Lorsqu’on apprit que c’était Cicéron qui avait proposé la loi, on lui cria de venir parler du haut des rostres, et tous les tribuns — à l’exception des deux partisans de Clodius — l’invitèrent officiellement à venir s’exprimer. Quand la requête lui fut présentée au Sénat, Cicéron protesta qu’il n’était pas préparé à un tel honneur. (En réalité, j’avais sur moi un discours qu’il avait déjà écrit à cet effet et que je lui remis juste avant qu’il ne gravisse les marches de la tribune.)

Il fut accueilli par une ovation formidable, et il fallut attendre un certain temps avant qu’il puisse se faire entendre. Cicéron prit la parole dès que les applaudissements se furent tus, et il arrivait au passage où il remerciait le peuple pour son soutien — Si tous mes jours avaient été purs et sereins, je n’aurais pas connu ce bonheur délicieux, ce plaisir presque divin, que vos bienfaits me font goûter dans cette heureuse journée — quand apparut juste derrière la foule Pompée en personne. Il était seul, sans le moindre garde — il n’en avait nullement besoin, puisque les gladiateurs de Milon occupaient tout le Forum — et feignit d’être venu en simple citoyen pour écouter ce que Cicéron avait à dire. Mais bien sûr, le peuple ne voulut pas en entendre parler, et Pompée se laissa pousser jusqu’aux rostres, où il monta pour embrasser Cicéron. J’avais oublié son impressionnante présence physique : le torse majestueux et la prestance virile, la célèbre mèche de cheveux, toujours aussi foncés et épais, relevée au-dessus de son beau et large visage telle une proue de navire.

L’événement exigeait la flatterie, et Cicéron s’y attela.

— À la tête de mes nobles défenseurs était Pompée, le premier des hommes de ce siècle et même de tous les siècles passés et futurs, par la vertu, la sagesse et la gloire. Je dois à sa généreuse amitié les mêmes biens qu’il a donnés à toute la République : la vie, le repos et l’honneur. Romains, je lui dois tout ce qu’il est possible à un homme de devoir à son semblable.

Les applaudissements furent prolongés, et le sourire de Pompée aussi chaleureux et éclatant qu’un rayon de soleil.

Il consentit ensuite à raccompagner Cicéron chez Quintus et à prendre une coupe de vin. Il ne fit aucune allusion à l’exil de Cicéron, ne s’enquit pas de sa santé, ne s’excusa pas d’avoir mis tant d’années à aider Cicéron à se dresser contre Clodius, ce qui avait ouvert la porte à tout le désastre qui s’était ensuivi. Il ne parla que de lui-même et de l’avenir, excité comme un enfant à l’idée de se charger des approvisionnements, et des perspectives de voyages et de patronages que cette situation lui ouvrait.

— Bien entendu, mon cher Cicéron, il faut que tu sois l’un de mes quinze légats, celui que tu voudras. Où désires-tu aller : en Sardaigne ? En Sicile ? En Égypte ? En Afrique ?

— Merci, répondit Cicéron. C’est très généreux de ta part, mais je dois décliner. Ma priorité doit dorénavant aller à ma famille — rentrer en possession de nos biens, réconforter mon épouse et mes enfants, nous venger de nos ennemis et essayer de récupérer notre fortune.

— Tu récupéreras ta fortune bien plus vite dans la gestion du blé que dans n’importe quoi d’autre, je t’assure.

— Néanmoins, je dois rester à Rome.

Le large visage se rembrunit.

— Je suis déçu, je ne peux prétendre le contraire. Je veux que le nom de Cicéron soit associé à ce mandat. Cela lui donnerait du poids. Et toi ? reprit-il en se tournant vers Quintus. Tu pourrais le faire, je suppose ?

Pauvre Quintus ! À peine rentré de deux gouvernements militaires en Asie, la dernière chose dont il avait envie était de repartir à l’étranger pour s’occuper de fermiers, de marchands de blé et d’agents maritimes. Il s’agita, protesta qu’il n’était pas compétent pour la charge et chercha un soutien du côté de Cicéron. Mais celui-ci pouvait difficilement présenter un autre refus à Pompée, aussi choisit-il de se taire.

— Parfait, voici chose faite, décréta Pompée en frappant des mains sur les accoudoirs de son siège pour indiquer que la question était réglée.

Il se leva avec un grognement et je remarquai qu’il s’était empâté. Il allait avoir cinquante ans, comme Cicéron.

— Notre République connaît des temps très difficiles, dit-il en prenant les deux frères par les épaules. Mais nous les surmonterons, comme nous l’avons toujours fait, et je ne doute pas que vous tiendrez tous les deux votre rôle.

Il pressa les deux hommes contre lui et les étreignit un long moment, les maintenant chacun plaqué de part et d’autre de sa vaste poitrine.

IV

Tôt le lendemain matin, j’accompagnai Cicéron sur le Palatin pour inspecter les ruines de sa maison. Le palais dans lequel il avait investi tant de sa fortune et de son prestige avait été entièrement détruit ; les neuf dixièmes de l’immense domaine n’étaient plus que décombres et herbes folles. On discernait à peine la disposition originale des murs à travers l’entrelacs de broussailles. Cicéron ramassa une brique calcinée qui dépassait du sol.

— Tant que cet endroit ne me sera pas rendu, nous serons totalement à leur merci, sans argent, sans dignité, sans indépendance… chaque fois que je mettrai un pied dehors, ce lieu me narguera et me rappellera mon humiliation.

Les bords de la brique s’effritèrent dans ses mains, et la poussière rouge coula entre ses doigts comme du sang séché.

À l’autre extrémité du terrain, la statue d’une jeune femme avait été érigée sur un socle élevé. Des offrandes de fleurs s’amoncelaient à sa base. En consacrant ce site à la déesse de la Liberté, Clodius croyait l’avoir rendu inviolable et empêcher ainsi qu’il soit restitué à Cicéron. La silhouette de marbre était fort avenante dans la lumière matinale, avec ses longues tresses et sa robe diaphane glissant pour dénuder la jeune poitrine. Cicéron la contempla, les mains sur les hanches.

— La Liberté n’est-elle pas toujours dépeinte comme une matrone coiffée d’un bonnet ? s’étonna-t-il enfin.

J’acquiesçai.

— Alors qui, je te le demande, peut bien être cette dévergondée ? Elle n’est pas plus l’incarnation de la déesse que moi !

Jusqu’à présent, il avait été d’humeur sombre, mais à cet instant il se mit à rire et, dès que nous fûmes rentrés chez Quintus, il me chargea de découvrir où Clodius s’était procuré la statue. Le jour même, il adressa une demande au collège pontifical pour qu’on lui rende sa propriété, au motif que le site n’avait pas été convenablement consacré. Une audience fut fixée pour la fin du mois et Clodius fut convoqué pour défendre ses actes.

Le jour venu, Cicéron admit qu’il se sentait rouillé et mal préparé. Comme sa bibliothèque était encore dans des caisses, il n’avait pas pu consulter toutes les sources du droit dont il avait besoin. Il était aussi, j’en suis certain, inquiet à l’idée d’affronter Clodius en face. C’était une chose de se faire battre par son ennemi dans une bagarre de rue, mais il serait calamiteux de perdre devant lui en combat juridique.

Le siège du collège pontifical était alors l’ancienne Regia, qu’on prétendait être le plus vieil édifice de la ville. Elle avait beau se dresser, comme celle qui la remplacera, à l’endroit où la Via Sacra se divise et pénètre dans le Forum, le bruit de ce lieu très fréquenté était complètement étouffé par l’épaisseur de ses murs hauts dépourvus de fenêtre. La pénombre qui régnait à l’intérieur, éclairée par des bougies, faisait oublier le beau soleil qui brillait dehors. L’air glacé lui-même, sorti, semblait-il, tout droit d’un tombeau, donnait l’impression d’être sacré, confiné là depuis plus de six cents ans.

Quatorze des quinze pontifes se tenaient assis à l’extrémité de la salle bondée. Ils nous attendaient. Le seul absent était leur chef, César. Son siège, plus grand que les autres, restait vide. Il en était que je connaissais bien parmi eux — Spinther ; le consul Marius Lucullus, frère du grand général Lucius, dont on disait qu’il avait récemment perdu la raison et devait rester confiné chez lui, à l’extérieur de Rome ; et deux jeunes aristocrates pleins d’avenir, Q. Scipio Nasica et M. Aemilius Lepidus. C’est alors que je repérai enfin le troisième triumvir, Crassus. Le curieux chapeau de fourrure conique dont devaient se coiffer les pontifes le privait de son signe le plus distinctif : sa calvitie. Son visage rusé demeurait impassible.

Cicéron prit un siège en face d’eux, et je m’assis sur un tabouret en retrait, prêt à lui passer tout document dont il aurait besoin. Un auditoire de citoyens éminents, dont Pompée, se tenait derrière nous. Il n’y avait pas trace de Clodius. Les conversations chuchotées se turent peu à peu. Le silence devint oppressant. Où était le tribun ? Peut-être ne viendrait-il pas. Avec Clodius, on ne pouvait jamais savoir. Il finit cependant par entrer d’un pas chancelant, et à la simple vue de cet homme qui nous avait causé tant d’angoisses, je sentis mon sang se glacer. Cicéron le surnommait autrefois « Petite Reine de Beauté », mais, avec la maturité, le quolibet ne s’appliquait plus vraiment. Ses luxuriantes boucles blondes formaient à présent un casque doré qui épousait son crâne ; ses lèvres rouges et charnues avaient perdu leur moue boudeuse. Il semblait dur, sec, méprisant — un Apollon déchu. Comme souvent avec les ennemis les plus acharnés, il avait commencé par être l’ami de Cicéron. Mais il avait à l’époque bafoué la loi et la morale une fois de trop en se déguisant en femme pour profaner les mystères de la Bonne Déesse. Cicéron avait été contraint de témoigner contre lui et, à partir de ce jour, Clodius avait juré de se venger. Il prit place à moins de trois pas de Cicéron, mais ce dernier garda les yeux rivés droit devant lui et les deux hommes ne se regardèrent pas une seule fois.

Du fait de son grand âge, Publius Albinovanus — qui devait avoir dans les quatre-vingts ans — était le pontife le plus haut placé. Il lut la question à débattre d’une voix chevrotante :

— Le temple de la Liberté, récemment érigé sur la propriété revendiquée par M. Tullius Cicero, a-t-il été consacré conformément aux rites de la religion officielle ou non ?

Puis il invita Clodius à parler en premier. Clodius attendit juste assez longtemps pour montrer le mépris que lui inspirait toute l’opération, puis il se mit lentement debout.

— Je suis atterré, saints pères, et consterné, mais pas surpris, que, ayant effrontément bafoué la Liberté pendant son consulat, Cicéron, l’assassin exilé, cherche à présent à aggraver son crime en s’attaquant à son image, commença-t-il avec ce phrasé à la fois traînant et relâché de patricien.

Il resservit chaque calomnie dont Cicéron avait pu faire l’objet — le meurtre illégal des conjurés de Catilina (« L’approbation du Sénat n’excuse en rien l’exécution sommaire de citoyens romains »), sa vanité (« Si ce temple lui déplaît, c’est principalement par jalousie, parce qu’il se considère comme le seul dieu sur terre qui mérite d’être adulé ») et son incohérence politique (« C’est l’homme dont le retour était censé rétablir l’autorité des sénateurs, et dont le premier acte a été de trahir cette autorité en accordant des pouvoirs dictatoriaux à Pompée »). Ses paroles ne manquèrent pas de faire impression, et elles auraient sans doute porté leurs fruits au Forum. Mais Clodius laissait entièrement de côté la question légale : le temple avait-il été consacré dans les règles ou pas ?

Il parla pendant une heure, puis ce fut au tour de Cicéron, et la portée des paroles de Clodius fut telle que Cicéron dut improviser en expliquant pourquoi il avait soutenu la nomination de Pompée au ravitaillement de la ville. Ce ne fut qu’après s’être défendu de cette calomnie qu’il put aborder la question qui l’amenait : le temple ne pouvait être considéré comme terrain consacré puisque Clodius n’était pas légalement tribun quand il l’avait dédié à la déesse.

— Ton adoption, Clodius, ne visait qu’à te tirer du rang de patricien pour devenir tribun du peuple, et n’a été approuvée par aucun décret de ce collège ; elle s’est faite au mépris de toutes les lois pontificales et doit être regardée comme nulle. Or, si ton adoption n’est pas valide, que devient donc ton tribunat ?

Il s’aventurait en terrain dangereux. Tout le monde savait que c’était César qui avait organisé l’adoption de Clodius pour qu’il devienne plébéien. Je vis Crassus se pencher en avant pour écouter avec attention. Sentant le danger, et se rappelant peut-être sa promesse à César, Cicéron changea de cap :

— Mais cela signifie-t-il que je considère comme nulles toutes les lois de César ? Pas du tout, car elles ne m’intéressent plus en rien, excepté celles qui me sont hostiles.

Il poursuivit en s’en prenant à présent aux méthodes de Clodius, et laissa son éloquence s’envoler — le bras tendu, l’index pointé sur son adversaire alors que les mots jaillissaient de sa bouche en une cascade passionnée :

— Oh, vile âme de boue ! Fléau de l’État et monstre de scélératesse ! Car enfin, quel tort t’a fait mon épouse infortunée, que tu as accablée d’indignités et de tourments ? Ou ma fille dont les pleurs continuels et les vêtements de deuil étaient pour toi un spectacle si doux ? Ou mon fils, cet enfant qui se réveille encore la nuit en pleurs ? Mais qu’ai-je besoin de rappeler tes cruautés envers moi et envers les miens, toi dont la haine opiniâtre avait déclaré une guerre impie, abominable, aux murs mêmes, aux toits, aux colonnes, aux portes de mes maisons ?

Cependant, le coup de grâce devait être la révélation des origines de la statue fournie par Clodius. J’avais fini par retrouver les ouvriers qui l’avaient érigée, et j’avais appris que la sculpture lui avait été offerte par son frère, Appius, qui l’avait rapportée de Tanagre, en Béotie, où elle ornait la tombe d’une célèbre courtisane locale.

La salle tout entière éclata de rire lorsque Cicéron révéla la supercherie :

— Voilà donc sa conception de la Liberté : l’image d’une courtisane, ornement d’un tombeau étranger, enlevée par un voleur et inaugurée par un sacrilège ! Voilà donc la divinité qui me chassera de ma maison ? Je n’en puis être dépossédé sans ignominie pour l’État. Si donc, ministres des dieux, vous regardez mon retour comme un événement agréable aux dieux, au Sénat, au peuple romain, à toute l’Italie, je vous en prie, je vous en conjure, daignez encore aujourd’hui me replacer de vos propres mains dans mes foyers.

Cicéron s’assit au milieu des murmures d’approbation émanant de l’éminente assemblée. Je coulai un regard en direction de Clodius. Il contemplait le sol avec mauvaise humeur. Les pontifes se rapprochèrent pour conférer. C’était surtout Crassus qui parlait. Nous attendions une décision immédiate, mais Albinovanus se redressa et annonça qu’il fallait au collège davantage de temps pour établir son verdict ; celui-ci serait transmis au Sénat le jour suivant. Le coup fut rude. Clodius se leva, s’inclina légèrement devant Cicéron en passant et lui glissa à travers un sourire crispé, mais juste assez fort pour que je puisse l’entendre :

— Tu seras mort avant que ta baraque soit reconstruite.

Puis il quitta la salle sans rien ajouter. Cicéron fit comme si de rien n’était. Il s’attarda pour bavarder avec de vieux amis, ce qui fait que nous fûmes parmi les derniers à sortir.

La Regia ouvrait sur une cour où se dressait le fameux tableau blanc sur lequel la tradition exigeait à l’époque que le grand pontife note les événements marquants de l’année. C’est là que les agents de César affichaient ses Commentaires, et que nous trouvâmes Crassus, qui faisait mine de lire le dernier envoi mais qui, en réalité, attendait de pouvoir s’entretenir avec Cicéron. Il avait retiré sa coiffe, et de petits brins de fourrure brune s’accrochaient encore à son haut crâne bombé.

— Alors, Cicéron, commença-t-il avec sa troublante bonhomie coutumière, tu es content de ton petit effet.

— Plutôt, merci. Mais mon avis n’a aucun intérêt. C’est à toi et à tes collègues qu’il revient de juger.

— Oh, je l’ai trouvé très efficace. Mon seul regret est que César n’ait pas été là pour l’écouter.

— Je lui en enverrai un exemplaire.

— Oui, ne manque pas de le faire. Mais le lire, c’est très bien. Seulement, ça ne me dit pas comment il voterait. Et c’est cela que je dois déterminer.

— Pourquoi donc ?

— Parce qu’il veut que je sois son fondé de pouvoir et que je vote pour lui. De nombreux collègues me suivront. Il est donc important que je ne me trompe pas.

Il sourit, découvrant ses dents jaunes.

— Je ne doute pas que tu sauras quoi faire. Bonne journée à toi, Crassus.

— Au revoir, Cicéron.

Nous franchîmes le portail, Cicéron jurant à mi-voix, et n’avions parcouru que quelques pas quand Crassus le héla soudain et pressa l’allure pour nous rattraper.

— Encore une chose, dit-il. Considérant les victoires extraordinaires que César a remportées en Gaule, je me demandais si tu pourrais avoir l’amabilité de soutenir au Sénat une proposition d’actions de grâces publiques décrétées en son honneur.

— En quoi cela importerait-il que je la soutienne ?

— De toute évidence, vu l’histoire de tes relations avec César, cela donnerait du poids à notre démarche. Cela ne passerait pas inaperçu. Et ce serait un geste noble de ta part. Je suis sûr que César apprécierait.

— Et combien de temps dureraient ces actions de grâces ?

— Oh, quinze jours tout au plus.

Quinze jours ? C’est presque deux fois plus que ce que l’on a accordé à Pompée pour avoir conquis l’Espagne.

— Certes, mais on pourrait arguer que les victoires de César en Gaule sont deux fois plus importantes que celles de Pompée en Espagne.

— Je ne suis pas certain que Pompée apprécierait.

— Pompée, répliqua Crassus sur un ton appuyé, doit comprendre qu’un triumvirat se fait à trois, et pas tout seul.

Cicéron serra les dents et salua d’un signe de tête.

— Ce serait un honneur.

Crassus le salua à son tour.

— Je savais que tu saurais te montrer patriote.


Le lendemain, Spinther lut le jugement des pontifes au Sénat : à moins que Clodius ne puisse fournir la preuve écrite qu’il avait consacré le portique sur prescription du peuple romain, « la restitution en pouvait être opérée sans porter atteinte à la religion ».

Un homme normal aurait renoncé. Mais Clodius n’avait rien de normal. Il avait beau se prétendre plébéien, il faisait encore partie de la gens Claudia, une famille qui se targuait de poursuivre ses ennemis jusque dans la tombe. Il commença par mentir en annonçant au peuple que le collège avait statué en sa faveur, et il demanda à son auditoire de l’aider à défendre « sa Liberté ». Puis, lorsque le consul désigné Marcellinus proposa au Sénat une motion visant à rendre à Cicéron ses trois propriétés — de Rome, Formies et Tuscullum, « avec des indemnités pour les remettre en état » —, Clodius voulut monopoliser la séance et y serait parvenu si, après trois heures de discours ininterrompu, les sénateurs exaspérés ne l’avaient forcé à conclure. D’ailleurs, sa tactique ne resta pas complètement sans effet. Craignant l’opposition de la plèbe, et malgré la consternation de Cicéron, le Sénat ne lui adjugea, à titre de compensation, que deux millions de sesterces pour reconstruire sa maison du Palatin, et respectivement un demi-million et un quart de million pour les réparations de Tusculum et de Formies, soit très en deçà du coût réel des réparations.

Il y avait deux ans que la plupart des artisans et bâtisseurs de Rome travaillaient sur l’immense projet de bâtiments publics que Pompée faisait construire sur le Champ de Mars. À contrecœur — car quiconque a jamais employé des maçons apprend vite qu’il ne faut jamais les perdre de vue — Pompée accepta de prêter une centaine de ses ouvriers à Cicéron. La reconstruction de la maison du Palatin commença aussitôt et, le premier jour du chantier, Cicéron eut l’immense plaisir de fracasser la tête de la Liberté d’un coup de hache, et de faire porter les débris de la statue à Clodius avec ses compliments.

Je savais que Clodius se vengerait, et cela ne tarda pas. Un matin que je travaillais avec Cicéron sur des documents légaux dans le tablinum de Quintus, nous entendîmes ce qui nous parut des bruits de pas sur le toit. Je sortis dans la rue et eus de la chance de ne pas prendre sur la tête une grosse brique tombée du ciel. Des ouvriers paniqués surgirent au coin de la rue en hurlant que les hommes armés de Clodius avaient envahi le chantier et démolissaient les nouveaux murs pour en jeter les débris sur la maison de Quintus. Cicéron et son frère sortirent à cet instant pour voir quel était le problème, et durent une fois encore dépêcher un messager pour demander à Milon l’aide de ses gladiateurs. Heureusement, car à peine le courrier fut-il parti qu’une série d’éclairs illuminèrent le ciel et qu’une pluie de tisons et de torches de poix s’abattit tout autour de nous. Des foyers s’allumèrent sur le toit. La maisonnée terrifiée dut sortit en hâte, et tout le monde, y compris Cicéron et même Terentia, fut enrôlé pour faire passer des seaux d’eau puisés aux fontaines de rue afin d’éviter que la maison ne brûle de fond en comble.

Crassus avait le monopole des services de pompiers de la ville et, par chance, il était chez lui, sur le Palatin. Il entendit le remue-ménage, sortit dans la rue, comprit la situation et arriva lui-même, en vieille tunique et pantoufles, avec une équipe de vigiles urbains qui tiraient une citerne équipée de pompes et de tuyaux. Sans eux, la bâtisse aurait été perdue. En l’occurrence, les dégâts causés par l’eau et la fumée rendirent néanmoins les lieux inhabitables, et nous dûmes emménager ailleurs pendant les travaux de réparation. Nous chargeâmes les bagages dans des charrettes et, à la tombée de la nuit, traversâmes la vallée jusqu’au Quirinal, où nous trouvâmes temporairement refuge chez Atticus, qui était toujours en Épire. Sa vieille demeure exiguë convenait parfaitement pour un célibataire endurci aux habitudes régulières et modérées, mais était nettement moins adaptée pour loger deux familles aux ménages conflictuels et flanquées d’une flopée d’esclaves. Cicéron et Terentia ne dormaient même pas dans la même partie de la maison.

Huit jours plus tard, alors que nous marchions sur la Via Sacra, nous entendîmes soudain des éclats de voix et un bruit de cavalcade derrière nous. Nous nous retournâmes et vîmes Clodius accompagné d’une douzaine de ses hommes de main armés de gourdins et même de glaives, qui couraient pour nous attaquer. Nous étions toujours escortés par les hommes de Milon, qui nous poussèrent dans l’entrée de l’habitation la plus proche. Dans la panique, Cicéron fut précipité à terre et s’en sortit indemne, mis à part une entaille à la tête et une cheville foulée. Le propriétaire abasourdi de la maison où nous avions trouvé refuge, Tettius Damion, nous reçut et nous offrit une coupe de vin, puis Cicéron lui parla tranquillement de poésie et de philosophie jusqu’à ce qu’on nous informe que nos assaillants avaient pris la fuite et que la voie était dégagée. Cicéron remercia alors chaleureusement son hôte, et nous reprîmes le chemin de la maison d’Atticus.

Cicéron connaissait cette exaltation qui s’empare parfois de ceux qui viennent de frôler la mort. Son apparence, cependant, était nettement moins glorieuse — boiteux, le front ensanglanté, les vêtements sales et déchirés —, et Terentia poussa un cri en le voyant. Cicéron eut beau assurer que ce n’était rien, que Clodius avait été mis en fuite et que le fait qu’il en soit réduit à de telles extrémités montrait bien qu’il était désespéré, Terentia ne voulut rien entendre. La maison assiégée, incendiée, et maintenant ceci ? Elle tenait à ce qu’ils quittent Rome sur-le-champ.

— Tu oublies, Terentia, que j’ai déjà essayé, et vois où cela nous a menés, répondit aimablement Cicéron. Notre seul espoir est de rester ici et de regagner notre position.

— Et comment comptes-tu y arriver, si tu ne peux même pas être en sécurité dans la rue, en plein jour ?

— Je trouverai un moyen.

— Et en attendant, qu’est-ce qu’on devient, nous ?

— On mène une vie normale ! hurla à son tour Cicéron. On les bat à leur propre jeu en menant une vie normale ! Et on commence par dormir ensemble comme un couple normal.

Gêné, je détournai les yeux.

— Tu veux savoir pourquoi je ne veux pas de toi dans ma chambre ? Eh bien, regarde !

Au grand étonnement de Cicéron, et encore plus au mien, cette matrone romaine des plus pieuses entreprit de défaire la ceinture de sa robe. Elle appela sa servante pour qu’elle l’aide, puis, tournant le dos à son mari, ouvrit sa robe, que la servante abaissa jusqu’au bas de ses reins, exposant la peau blanche entre ses frêles épaules, affreusement zébrée par une bonne dizaine de marques violacées.

Comme paralysé, Cicéron gardait les yeux rivés sur les cicatrices.

— Qui t’a fait cela ?

Terentia remonta sa robe, et sa servante s’agenouilla pour lui remettre sa ceinture.

— Qui t’a fait cela, répéta Cicéron à voix basse. Clodius ?

Elle fit volte-face. Pas une larme ne brillait dans ses yeux, mais de la fureur.

— Il y a six mois, je suis allée voir sa sœur, pour plaider ta cause, de femme à femme. Mais Clodia n’est pas une femme. C’est une Furie. Elle m’a répondu que je ne valais moi-même pas mieux qu’un traître, que ma présence souillait sa demeure. Elle a appelé son intendant pour qu’il me chasse à coups de fouet. Ses amis louches étaient avec elle. Ma honte les a fait rire.

Ta honte ! s’écria Cicéron. Si quelqu’un doit avoir honte, ce sont eux ! Tu aurais dû m’en parler !

— T’en parler ? À toi, qui as salué tout Rome avant de venir embrasser ta propre femme ? cracha-t-elle. Tu peux rester mourir ici, si tu veux, mais moi, j’emmène Tullia et Marcus à Tusculum pour voir quelle vie nous pourrons mener là-bas.

Le lendemain matin, Pomponia et elle partirent avec les enfants, et, quelques jours plus tard, dans de grandes effusions de larmes, Quintus partit lui aussi en Sardaigne, afin d’acquérir du blé pour Pompée. Cicéron arpentait la maison vide, l’absence de ses proches lui pesant douloureusement. Il me confia qu’il sentait chaque coup que Terentia avait reçu comme s’ils s’étaient abattus sur son propre dos, et il cherchait désespérément un moyen de la venger. Rien ne lui venait jusqu’à ce qu’un jour, de façon assez inattendue, se présentât un soupçon de solution.


Il se trouve qu’à cette même époque, l’éminent philosophe Dion d’Alexandrie fut assassiné à Rome alors qu’il résidait chez son ami Titus Coponius. Ce meurtre causa grand scandale. Dion était censé résider en Italie sous protection diplomatique en tant que chef d’une délégation de cent personnalités égyptiennes venue présenter au Sénat une pétition contre le rétablissement de leur pharaon en exil, Ptolémée XII, surnommé le Joueur de Flûte.

Les soupçons se portèrent tout naturellement sur Ptolémée lui-même, qui séjournait avec Pompée dans la propriété de celui-ci sur les monts Albain. Le pharaon, détesté par son peuple à cause des impôts dont il l’écrasait, offrait une incroyable récompense de six mille talents d’or si Rome pouvait assurer sa restauration sur le trône, et ce pot-de-vin produisit sur le Sénat l’effet d’une poignée de pièces de monnaie jetées à un ramassis de mendiants affamés. Dans la mêlée pour avoir l’honneur de veiller au retour de Ptolémée, trois candidats se détachaient du lot : Lentulus Spinther, consul en exercice qui devait devenir gouverneur de Sicile et commanderait à ce titre l’armée sur les frontières d’Égypte ; Marcus Crassus, qui n’aspirait qu’à atteindre la gloire et la richesse de Pompée et de César ; et Pompée lui-même, qui feignait de ne pas s’intéresser à tout cela mais était en réalité le plus actif des trois en coulisses pour chercher à s’assurer la commission.

Cicéron n’avait aucun désir d’être impliqué dans cette affaire. Il n’y avait pour lui rien à en tirer. Il fut cependant obligé de soutenir Spinther afin de le remercier des efforts que celui-ci avait fournis pour mettre fin à son exil et, dans l’ombre, il fit discrètement campagne en sa faveur. Mais lorsque Pompée lui demanda de venir rencontrer le pharaon pour discuter de la mort de Dion, il ne put refuser.

La dernière fois que nous nous étions rendus chez lui remontait à deux ans, quand Cicéron était allé lui réclamer de l’aide pour résister aux attaques de Clodius. Pompée avait alors fait semblant d’être absent pour éviter de le recevoir. Le souvenir de cette lâcheté me restait encore sur le cœur, mais Cicéron refusait d’y penser :

— Si je commence, cela me rendra amer, et l’amertume ne nuit qu’à celui qui l’éprouve. Nous devons nous concentrer sur l’avenir.

Donc, alors que nous remontions en brinquebalant la longue allée qui conduisait à la villa, nous croisâmes plusieurs groupes de personnages à la peau olivâtre, portant des tenues exotiques, et qui entraînaient ces affreux lévriers jaunâtres aux oreilles dressées que les Égyptiens aiment tant.

Ptolémée attendait Cicéron dans l’atrium avec Pompée. C’était un petit homme replet et lisse, aussi sombre de peau que ses courtisans, et qui s’exprimait à voix si basse qu’il fallait se pencher vers lui pour saisir ses paroles. Il était vêtu d’une toge, à la romaine. Cicéron s’inclina et lui baisa la main, puis je fus invité à faire de même. Les doigts parfumés du pharaon étaient aussi doux et potelés que ceux d’un bébé, mais je remarquai avec dégoût qu’il avait les ongles sales et déchiquetés. Sa fille était présente ; les bras serrés contre le buste, elle jetait des regards faussement timides autour d’eux. Elle avait d’immenses yeux noirs et une bouche peinte en rouge rubis — masque de gourgandine sans âge alors qu’elle n’avait que onze ans, ou c’est du moins ce qu’il me semble à présent, mais peut-être que je me montre injuste et laisse ce qui allait venir influencer ma mémoire, car ce n’était autre que la future reine Cléopâtre, qui plus tard causerait tant de problèmes.

Une fois les civilités terminées et après que Cléopâtre se fut retirée avec ses servantes, Pompée aborda le sujet de notre visite.

— L’assassinat de Dion commence à devenir très embarrassant, tant pour moi que pour Sa Majesté. Et maintenant, pour couronner le tout, une accusation de meurtre a été portée par Titus Coponius, chez qui Dion logeait au moment de son assassinat, et par son frère, Caius. Tout cela est ridicule, bien sûr, mais il semblerait qu’on ne puisse les dissuader.

— Qui est l’accusé ? interrogea Cicéron.

— Publius Asicius.

Cicéron marqua une pause pour se rappeler le nom.

— Ne serait-ce pas l’un des gérants de ton domaine ?

— Tout à fait. Et c’est ce qui rend les choses si embarrassantes.

Cicéron eut le tact de ne pas demander si Asicius était coupable. Il considéra la question d’un point de vue purement juridique. Puis il s’adressa à Ptolémée :

— Jusqu’à ce que cette affaire se calme, je conseillerais à Sa Majesté de se retirer aussi loin de Rome que possible.

— Pourquoi ?

— Parce que si j’étais les frères Coponius, la première chose que je ferais serait d’assigner Sa Majesté à comparaître.

— Ils ont le droit de faire ça ? voulut savoir Pompée.

— Ils ont le droit d’essayer. Pour épargner à Sa Majesté un tel embarras, je l’engagerais à se trouver à des milles d’ici quand l’acte sera notifié… hors d’Italie, si possible.

— Mais en ce qui concerne Asicius ? insista Pompée. S’il est jugé coupable, cela ne serait pas bon du tout pour moi.

— Effectivement.

— Il faut donc qu’il soit acquitté. J’espère que tu te chargeras de sa défense ? Je considérerais cela comme une faveur.

Ce n’était pas ce que voulait Cicéron. Mais Pompée se montra insistant et, au bout du compte, Cicéron n’eut, comme d’habitude, d’autre choix que d’accepter. Avant que nous partions, en gage de remerciement, Ptolémée remit à Cicéron une très ancienne statuette de jade figurant un babouin, qui était, expliqua-t-il, Hedjour, le dieu de l’écriture. Je pense qu’elle était très précieuse, mais Cicéron le prit fort mal.

— Qu’est-ce qu’ils veulent que je fasse de leurs dieux de sauvages ? me confia-t-il ensuite, et il dut jeter la statuette car je ne l’ai jamais revue.

Asicius, l’accusé, vint nous voir. C’était un ancien commandant de légion qui avait servi avec Pompée en Espagne et en Orient, et il paraissait parfaitement capable d’avoir commis un meurtre. Il montra sa convocation à Cicéron. Il était accusé de s’être rendu chez Coponius tôt le matin avec une fausse lettre d’introduction. Dion était en train d’ouvrir la lettre quand Asicius avait brandi un petit couteau qu’il tenait caché dans sa manche et l’avait planté dans le cou du vieux philosophe. Le coup n’avait pas été fatal tout de suite, et les cris de Dion avaient fait accourir la maisonnée. D’après le document, Asicius avait été reconnu avant de réussir à s’enfuir en brandissant toujours son couteau.

Cicéron ne chercha pas à savoir la véracité des faits. Il se contenta de conseiller à Asicius de se procurer un bon alibi s’il voulait avoir une chance d’être acquitté. Quelqu’un devrait jurer qu’il se trouvait avec lui au moment du meurtre, et plus il y aurait de témoins ayant le moins de liens possible avec Pompée, ou Cicéron lui-même, mieux ce serait.

— Ce ne sera pas compliqué, répliqua Asicius. J’ai juste le type qu’il nous faut : quelqu’un qui est en mauvais termes avec Pompée et avec toi.

— Qui ?

— Ton ancien protégé, Caelius Rufus.

— Rufus ? Qu’est-ce qu’il vient faire dans cette histoire ?

— Quelle importance cela a-t-il ? Je jurerai que j’étais avec lui à l’heure où le vieux a été tué. Et n’oublie pas qu’il est sénateur à présent — sa parole a du poids.

Je m’attendais presque à ce que Cicéron dise à Asicius de se chercher un autre avocat tant il détestait Rufus, mais je fus surpris de l’entendre répondre :

— Très bien, dis-lui de venir me voir pour qu’il nous donne sa déposition.

Une fois Asicius parti, Cicéron s’interrogea :

— Sans doute Rufus est-il un intime de Clodius ? N’occupe-t-il pas un de ses appartements ? Mais en fait, Clodia ne serait-elle pas sa maîtresse ?

— En tout cas, elle l’a été.

— C’est bien ce que je pensais, dit-il, rendu songeur par la mention de Clodia. Mais alors, pourquoi Rufus offrirait-il un alibi à un agent de Pompée ?

Plus tard dans la journée, Rufus se présenta. À vingt-cinq ans, c’était le plus jeune membre du Sénat, et il se montrait très actif dans les tribunaux. Cela fit une drôle d’impression de le voir entrer avec assurance, vêtu de la toge bordée de pourpre des sénateurs. À peine neuf ans plus tôt, il avait été l’élève de Cicéron. Mais il s’était ensuite retourné contre son ancien mentor et avait même fini par le battre dans un procès contre celui qui fut consul aux côtés de Cicéron, Hybrida. Cicéron aurait pu lui pardonner cela — il était toujours heureux de voir un jeune avocat progresser —, mais son amitié avec Clodius constituait une trahison de trop. Cicéron lui réserva donc un accueil glacial et feignit de lire divers documents pendant que Rufus me dictait sa déposition. Il devait cependant écouter avec attention, car lorsque Rufus raconta qu’il recevait Asicius chez lui au moment de l’assassinat, et qu’il donna comme adresse une maison sur l’Esquilin, Cicéron leva aussitôt la tête pour demander :

— Tu ne loues donc pas une des propriétés de Clodius sur le Palatin ?

— J’ai déménagé, répondit Rufus d’un air dégagé.

Mais quelque chose dans sa désinvolture alerta Cicéron. Il tendit le doigt vers son ancien élève et énonça :

— Vous vous êtes disputés.

— Pas du tout.

— Tu t’es disputé avec ce démon et sa sœur des enfers. C’est pour ça que tu rends ce service à Pompée. Tu as toujours menti comme tu respires, Rufus. Je lis en toi comme dans un livre.

Rufus se mit à rire. Il avait beaucoup de charme et passait même pour être le plus beau jeune homme de Rome.

— Tu sembles oublier que je ne vis plus sous ton toit, Marcus Tullius. Je n’ai aucun compte à te rendre concernant mes amitiés.

Il se leva avec aisance. Il était aussi très grand.

— Maintenant que j’ai, comme convenu, fourni un alibi à ton client, notre affaire s’arrête là.

— Notre affaire s’arrêtera quand je l’aurai décidé ! lança joyeusement Cicéron sans prendre la peine de se lever.

Je raccompagnai Rufus à la porte et, à mon retour, Cicéron souriait toujours.

— C’est ce que j’attendais, Tiron. Je le sens. Il s’est brouillé avec ces deux monstres et, si c’est le cas, ils n’auront de cesse de l’anéantir. On va devoir mener notre enquête. Discrètement. Distribuer un peu d’argent si nécessaire. Mais il faut trouver pourquoi il a déménagé !


Le procès d’Asicius se termina le jour même où il débuta. L’affaire se résuma à la parole de quelques esclaves contre celle d’un sénateur et, en entendant la déclaration sous serment de Rufus, le préteur réclama au jury l’acquittement. Ce fut pour Cicéron la première de toute une série de victoires juridiques après son retour dans les tribunaux, et il ne tarda pas à être très demandé et à paraître au Forum presque tous les jours, comme dans sa jeunesse.

Pendant ce temps, la violence ne cessait d’augmenter dans Rome. Certains jours, les tribunaux ne pouvaient même pas siéger à cause des risques pour la sécurité du public. Quelques jours après s’en être pris à Cicéron sur la Via Sacra, Clodius et ses partisans attaquèrent la maison de Milon et tentèrent d’y mettre le feu. Les gladiateurs de Milon les chassèrent et, en mesure de rétorsion, occupèrent les enclos de vote sur le Champ de Mars pour chercher en vain à empêcher l’élection de Clodius à l’édilité.

Cicéron sut saisir la chance au milieu du chaos. Un des nouveaux tribuns, Cannius Gallus, porta un décret devant le peuple pour réclamer qu’à Pompée seul revienne le droit de remettre Ptolémée sur le trône d’Égypte. Ce décret plongea Crassus dans une telle fureur qu’il alla jusqu’à payer Clodius pour organiser une campagne populaire contre Pompée. Aussi, lorsqu’il eut fini par remporter l’édilité, Clodius se servit-il de son pouvoir de magistrat pour assigner Pompée à comparaître dans une accusation lancée contre Milon.

L’audience eut lieu dans le Forum, devant des milliers de personnes. J’y assistai avec Cicéron. Pompée monta aux rostres, mais parvenait à peine à prononcer quelques phrases quand les partisans de Clodius commencèrent à noyer ses propos sous les sifflets et de lents claquements de mains. Il y avait une sorte d’héroïsme dans la façon dont Pompée rentra simplement les épaules et continua de lire son texte bien que personne ne pût l’entendre. Cela dura une bonne heure, puis Clodius, qui se tenait à quelques pas des rostres, entreprit de monter réellement la foule contre lui.

— Qui est-ce qui affame le peuple ?

— Pompée ! rugirent ses partisans.

— Qui est-ce qui veut se faire envoyer à Alexandrie ?

— Pompée !

— Qui faut-il y envoyer ?

— Crassus !

Pompée semblait avoir été frappé par la foudre. Jamais on ne l’avait insulté de la sorte. La marée humaine se soulevait comme une mer agitée, un côté pressant contre l’autre, avec de petits remous de bagarres ici et là, quand, soudain, des échelles firent leur apparition et furent rapidement portées par-dessus nos têtes jusqu’à la tribune, contre laquelle on les appuya pour permettre à une bande de voyous de grimper. Ces voyous étaient en fait à la solde de Milon : à peine arrivèrent-ils sur les rostres qu’ils fondirent sur Clodius et le précipitèrent sur l’assistance, plus de douze pieds plus bas. Il y eut des cris et des acclamations. Je ne vis pas ce qui se passa ensuite car les gardes du corps de Cicéron nous entraînèrent hors du Forum et de tout danger, mais nous apprîmes que Clodius s’en était sorti indemne.

Le lendemain soir, Cicéron partit dîner chez Pompée, et rentra en se frottant les mains.

— Bon, je peux me tromper, mais je crois que c’est le commencement de la fin pour notre prétendu triumvirat, du moins en ce qui concerne Pompée. Il jure que Crassus est derrière un complot visant à l’éliminer, prétend qu’il ne lui fera plus jamais confiance et menace si nécessaire de faire revenir César à Rome pour répondre de la bêtise qu’il a faite en créant Clodius au départ et en détruisant la Constitution. Je ne l’avais jamais vu dans une telle rage. Pour ce qui est de moi, il n’aurait pu se montrer plus amical et m’assure que, quoi que je fasse, je pourrai compter sur son soutien.

« Mais il y a mieux encore : quand il a eu un petit coup dans le nez, il a fini par me dire pourquoi Rufus avait retourné sa veste. J’avais raison, il y a eu une formidable dispute entre lui et Clodia — à tel point qu’elle assure qu’il a voulu l’empoisonner ! Naturellement, Clodius a pris le parti de sa sœur, a chassé Rufus de sa maison et réclamé le règlement de ses dettes. Rufus s’est donc tourné vers Pompée dans l’espoir de toucher un peu de l’or égyptien pour payer ce qu’il doit. Tout cela n’est-il pas merveilleux ?

Je convins que tout était effectivement merveilleux même si je ne voyais pas en quoi cela pouvait déclencher un tel accès de joie.

— Apporte-moi les listes des préteurs, vite ! me pressa Cicéron.

Je courus chercher le programme des tribunaux pour les sept jours à venir. Cicéron me pria ensuite de regarder quand aurait lieu la prochaine plaidoirie de Rufus. Je parcourus du doigt les listes de procès et de tribunaux jusqu’à ce que je trouve son nom. Il devait cinq jours plus tard représenter la partie plaignante au tribunal constitutionnel dans une affaire de brigue.

— Qui poursuit-il ? voulut savoir Cicéron.

— Bestia.

— Bestia ! Ce bandit !

Cicéron s’allongea, mains derrière la tête, les yeux fixés au plafond, dans la posture familière qu’il prenait toujours quand il échafaudait un plan. L. Calpurnius Bestia était un de ses vieux ennemis, un des tribuns à la solde de Catilina qui avait eu la chance de ne pas être exécuté pour trahison avec les cinq autres conspirateurs. Et pourtant, il était encore là, participant visiblement à la vie publique, et il était accusé d’avoir acheté des votes lors des dernières élections prétoriennes. Je me demandais quel intérêt Bestia pouvait bien présenter pour Cicéron, et, après un très long moment durant lequel il ne dit rien, je m’aventurai à lui poser la question.

Sa voix me parut venir de très loin, comme si je l’avais tiré d’un rêve.

— Je me disais juste, répondit-il lentement, que j’allais peut-être bien lui proposer de le défendre.

V

Le lendemain matin, Cicéron se rendit chez Bestia et m’emmena avec lui. La vieille fripouille avait une maison sur le Palatin. Son étonnement en découvrant Cicéron chez lui fut presque comique. Il avait avec lui son fils, Atratinus, un garçon intelligent qui venait tout juste de revêtir la toge virile et était impatient de commencer sa carrière. Lorsque Cicéron annonça qu’il voulait discuter de son procès imminent, Bestia supposa tout naturellement qu’il allait recevoir une nouvelle assignation et devint menaçant. Ce ne fut que grâce à l’intervention de son fils, qui était en admiration devant Cicéron, qu’il finit par s’asseoir pour écouter ce que son éminent visiteur avait à lui dire.

— Je suis venu te proposer mes services pour te défendre, annonça Cicéron.

Bestia en resta bouche bée.

— Et pourquoi, par tous les dieux, ferais-tu une chose pareille ? finit-il par demander.

— J’ai prévu, à la fin du mois, de plaider pour le compte de Publius Sestius. Est-il vrai que tu lui as sauvé la vie lors des combats qui ont eu lieu au Forum pendant que j’étais en exil ?

— Effectivement.

— Eh bien, Bestia, disons que, pour une fois, la chance nous a placés du même côté. Si je te défends, je pourrai décrire l’incident en détail, et cela me donnera la possibilité de préparer la défense de Sestius, qui sera jugé par le même tribunal. Qui sont tes autres avocats ?

— Herennius Balbus pour commencer, et ensuite mon fils qui est ici.

— Parfait. Donc, avec ton accord, je parlerai en troisième et donnerai la conclusion, ce que je préfère. Je vais t’organiser quelque chose de bien, ne t’en fais pas. Tout cela devrait être réglé en un jour ou deux.

À cet instant, Bestia avait abandonné son attitude profondément soupçonneuse et montrait qu’il croyait à peine à sa chance de pouvoir être défendu par l’un des plus grands avocats de Rome. De fait, lorsque, deux jours plus tard, Cicéron pénétra dans le tribunal, son apparition souleva des exclamations de surprise. Rufus, en particulier, fut abasourdi. Le fait même que Cicéron, entre tous — celui-là même que Bestia avait autrefois cherché à assassiner —, vienne le soutenir lui assurait pratiquement l’acquittement. Et cela se vérifia. Cicéron prononça une plaidoirie éloquente, les jurés votèrent, et Bestia fut déclaré innocent.

Pendant que la cour se retirait, Rufus vint voir son ancien maître. Pour une fois, son charme habituel s’était évanoui. Il avait escompté une victoire facile, au lieu de quoi cette affaire mettrait un frein à sa carrière.

— Alors, fit-il avec amertume, j’espère que tu es content, bien qu’une telle victoire ne puisse t’apporter que du déshonneur.

— Mon cher Rufus, répliqua Cicéron, tu n’as donc rien appris ? Il n’y a pas plus d’honneur dans un combat juridique que dans une compétition de lutte.

— Ce que j’ai appris, Cicéron, c’est que tu m’en veux toujours, et que rien ne saurait t’arrêter quand il s’agit de te venger de tes ennemis.

— Oh, mon cher, mon pauvre garçon, je ne te considère pas comme mon ennemi. Tu n’es pas assez important. J’ai de plus gros poissons à ferrer.

La remarque énerva particulièrement Rufus, qui annonça :

— En tout cas, tu peux dire à ton client que s’il persiste à se porter candidat, je monterai une autre accusation contre lui dès demain… et, la prochaine fois que tu prendras sa défense, si tu l’oses, je t’avertis : je serai prêt à t’affronter !

Il tint parole : très peu de temps après, Bestia et son fils vinrent montrer à Cicéron la nouvelle assignation.

— Tu vas de nouveau me défendre, j’espère ? demanda Bestia, plein d’espoir.

— Oh non, ce serait très bête. On ne peut créer l’effet de surprise deux fois de suite. Non, je crains de ne pouvoir être encore ton avocat.

— Que faut-il faire, alors ?

— Eh bien, je peux te dire ce que je ferais si j’étais à ta place.

— Et ce serait ?

— Je lancerais une accusation contre lui.

— Pour quel motif ?

— Violence politique. Ces affaires ont la priorité sur celles de corruption. Tu aurais donc l’avantage de pouvoir le faire comparaître en premier, avant que lui ne te fasse passer en procès.

Bestia s’entretint avec son fils.

— Cette stratégie nous plaît bien, déclara-t-il. mais avons-nous de quoi le poursuivre en justice ? A-t-il réellement commis des violences politiques ?

— Évidemment, assura Cicéron. Tu n’es pas au courant ? Il est impliqué dans le meurtre de plusieurs de ces envoyés égyptiens. Renseigne-toi en ville, poursuivit-il. Tu trouveras plein de gens prêts à parler. Il y a quelqu’un en particulier que tu devrais absolument aller voir, même s’il va de soi que tu ne tiens pas son nom de moi — tu comprendras pourquoi à l’instant où je te le dirai. Tu devrais parler à Clodius, ou, mieux encore, à sa sœur. J’ai entendu dire que Rufus a été son amant, et que lorsqu’il a perdu de son ardeur, il a tenté de se débarrasser d’elle par le poison. Tu sais comment fonctionne cette famille : ils aiment à se venger. Tu devrais leur proposer de s’associer à tes poursuites. Avec les Claudii dans ton camp, tu seras imbattable. Mais souviens-toi bien : je ne t’ai strictement rien dit.

Je travaillais en étroite collaboration avec Cicéron depuis des années et j’étais habitué à ses ruses. Je ne le croyais plus capable de me surprendre. Je sus ce jour-là que je me trompais.

Bestia le remercia avec effusion, jura la discrétion et partit plein d’allant. Quelques jours plus tard, une annonce de poursuites fut affichée au Forum : Clodius et lui s’étaient alliés pour accuser Rufus à la fois d’agression sur les émissaires d’Alexandrie et de tentative de meurtre sur la personne de Clodia. La nouvelle fit sensation. Tout le monde ou presque estimait que Rufus serait jugé coupable et condamné à l’exil à vie, ce qui mettrait fin à la carrière du plus jeune sénateur de Rome.

Quand je lui montrai la liste des charges retenues contre Rufus, Cicéron lâcha :

— Oh ! là, là ! Pauvre Rufus. Il doit être très déprimé. Je crois que nous devrions lui rendre une petite visite pour lui remonter le moral.

Nous nous mîmes donc en quête de la maison que louait à présent le jeune homme. Cicéron, qui, à cinquante ans, commençait à avoir les articulations un peu raides les froids matins d’hiver, prit une litière tandis que je marchais à ses côtés. Il s’avéra que Rufus logeait au deuxième étage d’un immeuble dans la partie la moins recommandable de l’Esquilin, non loin de la porte où officient les entrepreneurs de pompes funèbres. L’endroit était sombre, même à midi, et Cicéron dut demander aux esclaves d’allumer des bougies. Dans la lumière ténue, nous découvrîmes leur maître plongé dans un sommeil alcoolisé, recroquevillé sur un divan sous un monceau de couvertures. Il grogna, se retourna et supplia qu’on le laisse tranquille. Mais Cicéron arracha ses couvertures et lui dit de se lever.

— À quoi bon ? Je suis un homme fini.

— Tu n’es pas fini du tout. Au contraire. Nous avons amené cette femme exactement où nous le voulions.

— Nous ? répéta Rufus en dévisageant Cicéron de ses yeux injectés de sang. Quand tu dis « nous », cela implique-t-il que tu es de mon côté ?

— Pas seulement de ton côté, mon cher Rufus. Je vais être ton avocat !

— Attends, dit Rufus, qui porta la main à son front comme pour vérifier qu’il était encore intact. Attends un peu… Aurais-tu organisé tout ça ?

— Considère que tu as reçu un cours d’éducation politique. Et mettons-nous d’accord pour effacer tout contentieux entre nous afin de nous concentrer sur la défaite de notre ennemie commune.

Rufus commença par jurer. Cicéron l’écouta un instant puis l’interrompit.

— Allons, Rufus. C’est un bon marché pour nous deux. Tu pourras te débarrasser une fois pour toutes de cette harpie, et moi, je pourrai laver l’honneur de ma femme.

Cicéron tendit la main. Rufus commença par se dérober. Il fit la moue, secoua la tête et marmonna. Puis il dut se rendre compte qu’il n’avait pas le choix. Quoi qu’il en soit, il finit par tendre lui aussi la main, et Cicéron la serra chaleureusement, refermant ainsi le piège qu’il avait posé pour Clodia.


Le procès devait avoir lieu début avril, c’est-à-dire qu’il coïnciderait avec l’ouverture des fêtes de la Magna Mater et sa célèbre parade de prêtres castrés. Nul ne doutait cependant de ce que serait la plus grande attraction, surtout lorsque le nom de Cicéron apparaissait au nombre des avocats qui défendraient Rufus. Les autres noms étaient Rufus lui-même, et Crassus, auprès de qui Rufus avait également suivi un enseignement lorsqu’il était jeune. Je suis certain que Crassus aurait préféré ne pas avoir à rendre ce service à son ancien protégé, surtout avec la présence de Cicéron près de lui sur le banc, mais les règles du patronage l’empêchaient de se dérober. En face, il y avait une fois encore le jeune Atratinus, Herennius Balbus — que la duplicité de Cicéron avait rendus furieux, pour autant que ce dernier s’en souciât le moins du monde —, et Clodius, qui représentait les intérêts de sa sœur. Nul doute que lui aussi aurait préféré assister aux festivités de la Magna Mater, qu’il était censé surveiller en tant qu’édile, mais il aurait difficilement pu se soustraire au procès alors qu’il s’agissait de l’honneur de sa famille.

J’aime les souvenirs que j’ai de Cicéron à cette époque, dans les semaines qui précédèrent le procès de Rufus. Il semblait avoir repris toutes les rênes de la vie en main, comme au temps de sa jeunesse. Il se montrait actif dans les tribunaux et au Sénat. Il sortait dîner avec ses amis. Il retourna même habiter dans sa maison sur le Palatin. Il est vrai qu’elle n’était pas entièrement terminée et que l’endroit sentait encore la chaux et la peinture, sans parler des ouvriers qui faisaient entrer de la boue du jardin. Mais Cicéron était tellement heureux d’être revenu chez lui qu’il s’en moquait. Ses livres et son mobilier revinrent du garde-meuble, les dieux de la maison retrouvèrent leur place sur l’autel, et Terentia fut rappelée de Tusculum avec Tullia et Marcus.

Terentia pénétra dans la maison avec circonspection, et parcourut les pièces en plissant le nez devant l’odeur âcre du plâtre frais. Elle n’avait jamais été folle de cette demeure, et n’était pas prête à changer d’avis maintenant. Mais Cicéron la persuada de rester.

— Cette femme qui t’a tant fait souffrir ne te fera plus jamais de mal. C’est vrai, elle a levé la main sur toi. Mais je te le promets : elle va le regretter.

Il apprit aussi pour sa plus grande joie qu’Atticus, après deux années de séparation, venait enfin de rentrer d’Épire. À peine eut-il franchi les portes de la ville qu’il vint aussitôt inspecter la maison rebâtie de Cicéron. Contrairement à Quintus, Atticus n’avait pas changé d’un iota. Son sourire était toujours aussi constant, son charme aussi enveloppant — « Mon très cher Tiron, merci infiniment d’avoir pris soin de mon vieil ami avec tant d’abnégation » —, sa silhouette aussi svelte, ses cheveux argentés aussi lisses et bien coupés. La seule différence était qu’il traînait à présent avec lui une jeune femme timide qui avait bien trente ans de moins que lui et qu’il présenta à Cicéron comme étant… sa fiancée ! Je crus que Cicéron allait s’évanouir. Elle s’appelait Pilia, venait d’une famille obscure, n’avait pas de fortune et n’était pas d’une beauté particulière non plus — rien qu’une fille de la campagne, simple et tranquille. Mais Atticus en était épris. Au début, Cicéron en fut grandement contrarié.

— C’est ridicule, grommela-t-il dès que le couple eut quitté les lieux. Il a trois ans de plus que moi ! C’est une femme ou une infirmière, qu’il cherche ?

Je le soupçonne d’avoir été surtout vexé qu’Atticus ne lui en eût pas parlé avant, et de redouter qu’une femme ne vienne troubler leur amitié. Mais Atticus était si manifestement heureux, et Pilia si enjouée et modeste, que Cicéron ne tarda pas à changer d’avis, et il m’arriva même de le voir jeter vers elle des regards presque nostalgiques, surtout dans les moments où Terentia se montrait particulièrement acariâtre.

Pilia devint bien vite l’amie et la confidente de Tullia. Elles avaient le même âge et étaient d’un tempérament similaire, et je les vis souvent se promener en se tenant par la main. Tullia était veuve depuis un an maintenant, et Pilia l’encourageait à se remarier. Cicéron se renseigna afin de trouver à sa fille un parti intéressant, et se décida bientôt pour Furius Crassipes — aristocrate jeune, riche et séduisant, issu d’une vieille famille assez peu remarquable et qui aspirait à entrer au Sénat. Il venait aussi d’hériter d’une très belle maison et d’un parc situés juste derrière l’enceinte de la ville. Tullia me demanda mon avis.

— Ce que je pense importe peu. La question est : te plaît-il ?

— Je crois que oui.

— Tu crois que oui, ou tu en es sûre ?

— J’en suis sûre.

— Alors cela suffit.

En réalité, il me semblait que Crassipes était davantage séduit par l’idée d’avoir Cicéron comme beau-père que par celle d’avoir Tullia comme épouse, mais je me gardai bien de le dire. Une date de mariage fut fixée.

Qui peut comprendre les secrets du mariage des autres ? Certainement pas moi. Cicéron, par exemple, n’avait cessé de me rebattre les oreilles de la mauvaise humeur de Terentia, de son obsession de l’argent, de sa superstition, de sa froideur et de sa langue acerbe. Et pourtant, l’intégralité du spectacle juridique qu’il s’était échiné à monter au plein cœur de Rome était pour elle — c’était sa façon de se racheter pour tous les torts que lui avait fait subir l’échec de sa carrière. Pour la première fois depuis leur mariage, de longues années auparavant, il déposait à ses pieds le plus grand présent qu’il avait à offrir : son éloquence.

Remarquez qu’elle n’avait aucun désir de l’écouter. Elle ne l’avait que très rarement entendu parler en public, et jamais devant un tribunal, et n’avait nul désir de commencer maintenant. Cicéron dut déployer des trésors de diplomatie ne fût-ce que pour la convaincre de sortir pour venir au Forum le matin où il devait prendre la parole.

Le procès en était à sa seconde journée. L’accusation avait déjà prononcé son réquisitoire, Rufus et Crassus avaient répondu, et on n’attendait plus que le discours de Cicéron. Il avait enduré les plaidoieries des autres avec une impatience à peine dissimulée ; les détails de l’affaire ne l’intéressaient pas, et les avocats l’ennuyaient. Atratinus avait, de sa voix flûtée déconcertante, dressé de Rufus le portrait d’un libertin qui s’adonnait aux plaisirs et s’enlisait dans les dettes, un « charmant Jason perpétuellement en quête de la toison d’or », qui avait été payé par Ptolémée pour intimider les députés d’Alexandrie et organiser l’assassinat de Dion. Clodius avait ensuite pris la parole pour raconter que Rufus avait trompé le bon cœur de sa sœur, « cette veuve chaste et respectable », pour lui soutirer de l’or qui devait, pensait-elle, financer les décorations des jeux publics mais avait en réalité servi à payer les assassins de Dion, et qu’il avait même fourni du poison aux esclaves de Clodia pour la supprimer et couvrir ainsi ses traces. Crassus, à sa façon pesante, et Rufus lui-même, avec sa verve coutumière, avaient réfuté les deux accusations. Cependant, l’opinion générale était que la partie plaignante avait fait mouche et que le jeune dépravé serait certainement jugé coupable. La situation en était là lorsque Cicéron arriva au Forum.

Je conduisis Terentia à sa place pendant qu’il se frayait un passage parmi les milliers de spectateurs et gravissait les marches du temple jusqu’au tribunal. Soixante-quinze jurés avaient été rassemblés. À côté d’eux se tenait le préteur Domitius Calvinus, flanqué de ses licteurs et de ses scribes. Les membres de l’accusation occupaient la gauche de la salle, leurs témoins déployés derrière eux. C’était là, au premier rang, vêtue avec modestie mais attirant tous les regards, que se tenait Clodia. À près de quarante ans, elle était encore belle, très grande dame avec ses immenses yeux noirs qui pouvaient, selon le moment, inviter à l’intimité ou promettre mille morts. On la savait excessivement proche de Clodius — si proche qu’on les avait souvent accusés d’inceste. Je la vis tourner imperceptiblement la tête pour regarder Cicéron gagner sa place. Elle affichait alors une expression d’indifférence dédaigneuse, bien qu’elle fût certainement dans l’expectative de ce qui allait venir.

Cicéron rajusta les plis de sa toge. Il n’avait pas de notes. Le silence s’abattit sur la foule. Il jeta un coup d’œil en direction de Terentia, puis il se tourna vers le jury :

— Juges, si un homme étranger à nos lois, à nos mœurs, à nos habitudes judiciaires, assistait par hasard à cette audience, il se demanderait sans doute pourquoi nous sommes ici, alors que les fêtes et les jeux publics ont fermé les tribunaux pour toutes les autres affaires, afin de juger un jeune citoyen, doué des qualités les plus brillantes, plein d’ardeur pour le travail, aimé du public, et qui se trouve de surcroît accusé par le fils d’un homme qu’il a poursuivi lui-même et qu’il poursuit encore devant les tribunaux, sachant qu’une courtisane est l’âme de toute cette intrigue.

Un grand rugissement parcourut alors le Forum, pareil à la clameur de la foule au début des jeux, quand un gladiateur célèbre assène son premier coup. C’était ce que l’assistance était venue voir ! Clodia regardait droit devant elle, comme changée en statue de marbre. Je suis certain que Clodius et elle ne se seraient jamais lancés dans un procès s’ils s’étaient doutés qu’ils auraient à affronter Cicéron ; mais il n’y avait plus d’échappatoire possible.

Ayant donné un avant-goût de ce qui allait suivre, Cicéron entreprit d’échafauder sa défense. Il dressa de Rufus un portrait impossible à identifier pour ceux d’entre nous qui le connaissaient — celui d’un travailleur opiniâtre qui mettait un zèle infatigable au service du bien public, dont la principale infortune était de « n’être pas né difforme » et d’avoir ainsi attiré l’attention de Clodia, « la Médée du mont Palatin », auprès de laquelle il avait emménagé. Il se plaça derrière Rufus et posa la main sur son épaule.

— Son changement de domicile a été pour ce jeune homme la source de tous ses malheurs, ou plutôt le prétexte de toutes les calomnies, car Clodia est femme de haute naissance, et même très connue, dont je ne dirai que ce qui sera nécessaire pour nous justifier.

Il s’interrompit un instant afin de laisser croître l’attente du public.

— Il faut expliquer, ainsi que beaucoup d’entre vous le savent déjà, que j’ai de grands démêlés avec le mari de cette femme…

Il s’arrêta et claqua des doigts avant de reprendre sur un ton exaspéré :

— Je voulais dire son frère, je m’y trompe toujours.

Il avait parfaitement calculé son effet et, aujourd’hui encore, des personnes qui ne savent rien de Cicéron citent ce bon mot. Rares étaient les Romains qui n’avaient pas eu à souffrir de l’arrogance des Claudii à un moment ou à un autre, et les voir ainsi ridiculisés était irrésistible. L’hilarité que déclencha la plaisanterie non seulement dans l’assistance, mais chez les jurés et même chez les préteurs, fut une véritable délectation.

Éberluée, Terentia se tourna vers moi.

— Pourquoi tout le monde rit ?

Je ne sus que répondre.

Une fois l’ordre rétabli, Cicéron poursuivit, avec une amabilité menaçante :

— Jamais je n’aurais cru devoir me déclarer l’ennemi d’une femme, et encore moins de celle qu’on dit avoir toujours été l’amie des hommes. Permettez-moi donc de lui demander quel doit être le ton de mon discours. Veut-elle qu’il soit grave, sévère, antique ? Ou aime-t-elle mieux les formes douces, aimables et polies d’aujourd’hui ?

Puis, à l’horreur manifeste de Clodia, Cicéron traversa le tribunal pour s’approcher d’elle. Il souriait, main tendue, l’invitant à choisir, pareil à un tigre jouant avec sa proie. Il ne s’arrêta qu’à un pas de distance.

— Si elle préfère l’ancienne sévérité, il faut que je fasse sortir du tombeau un de ces hommes austères à longue barbe, afin qu’il lui adresse des reproches…

J’ai souvent réfléchi à ce que Clodia aurait dû faire à cet instant. À la réflexion, il me semble que sa meilleure option aurait été de rire avec Cicéron, d’essayer de gagner la sympathie du public en trouvant un jeu de scène qui aurait montré qu’elle prenait part à la plaisanterie. Mais elle était issue des Claudii. Jamais personne n’avait osé se moquer ouvertement d’elle, sans même parler du peuple du Forum. Elle se sentait outragée, probablement paniquée, et réagit donc de la pire manière : elle tourna le dos à Cicéron, telle une enfant boudeuse.

Il haussa les épaules.

— Eh bien ! prenons-le dans sa famille même, prenons de préférence à tous l’illustre aveugle Appius Claudius ; il lui sera au moins épargné le chagrin de la voir. S’il pouvait sortir du tombeau, voici ce qu’il lui dirait sans doute…

Cicéron affecta alors une voix sépulcrale pour lui parler, les yeux clos et les bras tendus devant lui ; Clodius lui-même ne put s’empêcher de rire.

— Femme, quels rapports entretiens-tu avec Rufus, cet homme étranger à ta famille et assez jeune pour être ton fils ? Pourquoi avoir été assez liée à lui pour lui prêter de l’or, ou assez son ennemie pour en craindre du poison ? Pourquoi t’es-tu liée aussi étroitement à Rufus ? Était-il ton parent, ton allié, l’ami de ton époux ? Rien de tout cela. C’est donc une fureur, une passion effrénée. Faut-il que cette eau que j’ai amenée à Rome soit souillée par tes débauches ? Que cette route que j’ai construite soit battue sans cesse par la foule des amants adultères que tu traînes sur tes pas ?

Là-dessus, le spectre du vieil Appius Claudius s’évapora, et Cicéron continua de s’adresser au dos tourné de Clodia en reprenant sa voix normale :

— Cependant, si tu préfères un ton moins dur, je choisirai encore quelqu’un de ta famille ; par exemple, ton jeune frère là-bas, ton plus tendre ami ; ce charmant petit homme qui passe toutes les nuits avec sa sœur aînée, parce que, sujet à des peurs enfantines, il n’a jamais osé coucher seul. Imagine que c’est lui qui te parle (et Cicéron se mit alors à imiter parfaitement le phrasé traînant, aux accents plébéiens, de Clodius) : « Ma sœur, à quoi bon t’agiter ainsi, et perdre la raison ? Pourquoi ces cris et tout ce bruit pour si peu de chose ? Tu as aperçu un voisin dans la fleur de l’âge ; sa candeur, sa taille, sa fraîcheur, ses yeux t’ont touchée ; tu n’as pu te lasser de le voir. Tu savais que tu étais en âge d’être sa mère ? Mais tu étais riche et tu lui as fait des cadeaux pour t’attacher son affection. Cela n’a pas duré. Il t’a traitée de vieille sorcière. Eh bien, oublie-le ! Prends-en un autre, ou deux, ou dix. N’est-ce pas ce que tu fais d’habitude ? »

Clodius ne riait plus. Il regardait Cicéron comme s’il se retenait de ne pas sauter par-dessus les bancs du tribunal pour l’étrangler. Mais le public, lui, s’esclaffait. Je parcourus la foule du regard et vis des hommes et des femmes qui pleuraient littéralement de rire. L’empathie est l’essence même de l’art de l’orateur. Or, Cicéron avait mis toute l’assistance de son côté, et maintenant qu’il l’avait fait rire, il lui serait facile de lui faire partager son indignation lorsqu’il passerait à la mise à mort.

— Je veux bien, Clodia, oublier tout le mal que tu m’as fait ; je dépose mes ressentiments. Je ne cherche point à me venger des cruautés que tu as exercées pendant mon absence contre ma famille. Mais je te demande ceci : si une femme non mariée ouvrait sa maison à tous les débauchés, si elle embrassait publiquement l’état de courtisane, si elle célébrait des festins avec des hommes qui lui sont parfaitement étrangers ; si elle menait cette vie à Rome, dans sa propriété à la campagne ainsi qu’aux yeux de la foule qui s’assemble aux eaux de Baies ; si ses embrassements, ses caresses dissolues, ses bains, ses promenades sur l’eau, ses festins montrent en elle je ne dis pas une courtisane, mais la plus effrontée de toutes les prostituées — si une femme donc se conduisait de la sorte et qu’un jeune homme soit rencontré par hasard en sa compagnie, dirais-tu qu’il a voulu corrompre l’innocence ou qu’il a été corrompu, que c’est un séducteur, ou qu’il a été séduit ?

« L’accusation tout entière part d’une maison ennemie, diffamée, cruelle, souillée par le crime et la débauche. Une femme emportée, impudente et furieuse, a forgé une accusation calomnieuse. Ne souffrez pas, juges, que Marcus Caelius Rufus soit sacrifié à la passion de cette femme. Si vous conservez Rufus pour vous, pour sa famille, pour la République, vous l’aurez lié à vos intérêts et à ceux de vos enfants par les nœuds d’une éternelle reconnaissance, et plus que tous les autres, vous recueillerez, juges, les fruits abondants et durables de ses efforts et de ses travaux.

Et ce fut terminé. Pendant quelques secondes, Cicéron resta là, une main tendue vers le jury et l’autre vers Rufus, et ce fut le silence. Puis une grande force souterraine parut surgir de sous le Forum et, un instant plus tard, l’air se mit à trembler tandis que plusieurs milliers de paires de pieds frappaient le sol et que la foule clamait son approbation. Certains commencèrent à désigner Clodia en criant : « Putain ! Putain ! Putain ! », psalmodie qui fut bientôt reprise tout autour de nous alors que les bras se tendaient vers elle : « Putain ! Putain ! Putain ! »

Clodia, le regard vide, contemplait avec incrédulité cet océan de haine. Elle ne parut pas remarquer que son frère avait traversé le tribunal pour venir à ses côtés. Mais il la saisit alors par le coude et cela sembla la tirer brusquement de sa rêverie. Elle leva les yeux vers lui et, finissant par céder à sa douce insistance, se laissa entraîner hors de vue pour plonger dans une obscurité dont il convient de reconnaître qu’elle n’émergea plus jusqu’à la fin de ses jours.


Cicéron avait donc exercé sa vengeance sur Clodia et repris sa place de voix dominante à Rome. Est-il nécessaire de préciser que Rufus fut acquitté et que la haine de Clodius à l’encontre de Cicéron en fut redoublée ?

— Un jour, souffla-t-il, tu entendras un bruit derrière toi et, quand tu te retourneras, je serai là. Je te le promets.

Cicéron se moqua de la grossièreté de la menace, se sachant trop populaire pour que Clodius osât l’agresser — du moins dans l’immédiat. Quant à Terentia, bien qu’elle déplorât la vulgarité des plaisanteries de son mari et fût épouvantée par la violence de la foule, elle fut satisfaite d’avoir assisté à l’annihilation sociale complète de son ennemie, et, lorsqu’ils rentrèrent chez eux, elle prit Cicéron par le bras — premier geste public d’affection dont j’étais témoin depuis des années.

Le lendemain, quand Cicéron descendit la colline pour assister à une réunion du Sénat, il fut assailli tant par le peuple que par la foule des sénateurs qui attendaient devant la chambre l’ouverture de la séance. Tandis qu’il recevait les félicitations de ses pairs, il était exactement tel qu’il avait été au temps de son apogée, et je me rendis bien compte que cette réception le grisait. Or c’était la dernière séance du Sénat avant les vacances estivales, et il y avait de la fébrilité dans l’air. Après que les haruspices eurent décrété les cieux favorables, et alors que les sénateurs se rangeaient pour commencer les débats, Cicéron me fit signe d’approcher et me montra sur l’ordre du jour le principal sujet qui serait discuté : l’octroi de quarante millions de sesterces du Trésor à Pompée, pour financer ses achats de blé.

— Ça pourrait être intéressant, dit-il en désignant de la tête la silhouette de Crassus, qui, la mine sombre, pénétrait dans la chambre. J’en ai parlé avec lui hier. D’abord l’Égypte et maintenant ceci — il ne décolère pas devant la mégalomanie de Pompée. Les voleurs se tiennent par la gorge, Tiron : ce pourrait être l’occasion de semer la zizanie.

— Sois prudent, l’avertis-je.

— Mais oui, bien sûr : « Sois prudent ! » railla-t-il en me donnant une tape sur la tête avec le rouleau de l’ordre du jour. En fait, j’ai acquis un peu de pouvoir après mon succès d’hier, et tu connais mon sentiment : le pouvoir est là pour être utilisé.

Et c’est plein d’entrain qu’il pénétra à son tour dans le Sénat.

Je n’avais pas eu l’intention de rester à la séance car je devais mettre en forme tout le discours prononcé par Cicéron la veille en vue de sa publication. Mais je changeai d’avis et allai me poster à l’entrée de la salle. Le consul chargé de présider la séance était Cornelius Lentulus Marcellinus, un aristocrate patriote à l’ancienne — hostile à Clodius, proche de Cicéron et méfiant vis-à-vis de Pompée. Il fit en sorte de donner la parole à une succession de sénateurs qui dénoncèrent tous l’idée d’accorder une somme aussi importante à Pompée. Et comme quelqu’un le fit remarquer, il n’y avait de toute façon pas d’argent disponible, chaque sou des finances publiques étant englouti dans l’exécution de la loi de César qui distribuait les terres de Campanie aux vétérans de Pompée et aux citoyens pauvres de la cité. La chambre devint houleuse. Les partisans de Pompée chahutèrent ses opposants, et ceux-ci répliquèrent. (Pompée lui-même n’avait pas le droit d’être présent puisque la surintendance de l’approvisionnement de blé conférait l’imperium — pouvoir qui interdisait à ses détenteurs l’entrée au Sénat.) Crassus semblait assez satisfait du tour que prenaient les choses. Enfin, Cicéron signala qu’il voulait la parole, et le silence se fit dans la chambre alors que les sénateurs se penchaient en avant pour entendre ce qu’il avait à dire.

— Vous vous souvenez sûrement, pères conscrits, que c’est au départ sur ma proposition que Pompée fut chargé de l’approvisionnement du blé, aussi ne vais-je pas me désavouer maintenant. Nous ne pouvons charger un homme d’une mission un jour, et lui refuser le lendemain les moyens de la mener à bien.

Les partisans de Pompée manifestèrent bruyamment leur assentiment. Cicéron leva la main.

— Cependant, comme il a été souligné avec éloquence, nos ressources sont limitées. Le Trésor public ne peut tout prendre en charge. On ne saurait attendre de nous que l’on achète du blé dans le monde entier pour nourrir gratuitement nos citoyens et qu’en même temps on distribue les fermes à des vétérans et à la plèbe. Quand César a fait voter sa loi, lui-même, en dépit de sa grande clairvoyance, n’aurait guère pu imaginer qu’un jour viendrait — et viendrait si vite — où les anciens soldats et les indigents de la cité n’auraient plus besoin de ferme pour faire pousser du blé, vu que celui-ci leur serait tout simplement distribué gratuitement.

— Oh ! s’exclamèrent les rangées d’aristocrates, ravis. Oh ! Oh !

Et ils montrèrent du doigt Crassus, qui, avec César et Pompée, était l’un des architectes des lois agraires. Crassus fixait sur Cicéron un regard dur tout en conservant un visage impassible, si bien qu’il était impossible de déterminer ce qu’il pensait.

— Ne serait-il pas prudent, poursuivit Cicéron, qu’à la lumière de ce changement de circonstances, cette noble institution réexamine la loi votée pendant le consulat de César ? Ce n’est de toute évidence pas le moment d’en discuter car la question est très complexe et j’ai bien conscience que la chambre a hâte de clore la séance pour les vacances. Je proposerai donc que la question soit portée à l’ordre du jour à la première occasion, dès que nous nous réunirons de nouveau.

— Je suis pour ! s’écria Domitius Ahenobarbus, patricien qui avait épousé la sœur de Caton et qui détestait tellement César qu’il voulait le faire relever de son commandement en Gaule.

Plusieurs dizaines d’aristocrates s’empressèrent de clamer leur soutien. Les hommes de Pompée paraissaient trop déconcertés pour réagir : l’idée centrale du discours de Cicéron n’avait-elle pas été en faveur de leur chef ? Cicéron avait bel et bien semé la zizanie et, lorsqu’il s’assit et regarda dans ma direction, j’eus presque l’impression qu’il me faisait un clin d’œil. Le consul s’entretint à voix basse avec ses scribes, puis annonça que, au regard du soutien manifeste suscité par la motion de Cicéron, la question serait débattue aux Ides de mai. En attendant, la séance fut levée pour les vacances, et les sénateurs se dirigèrent vers la sortie — le plus rapide étant Crassus, qui faillit me renverser tant il était impatient de quitter les lieux.


Cicéron était lui aussi décidé à prendre des vacances. Il avait le sentiment qu’il le méritait bien après sept mois de travail et d’efforts, et il avait une destination idéale à l’esprit. Un riche percepteur qu’il avait souvent assisté dans ses démarches juridiques venait de mourir, lui laissant par testament une petite villa dans la baie de Naples, à Cumes, entre la mer et le lac Lucrin. (Je dois préciser qu’à cette époque il était illégal d’être rétribué directement pour ses services d’avocat, mais permis de recevoir des legs, même si la règle n’était pas toujours très suivie.) Cicéron n’avait jamais vu l’endroit, mais avait entendu dire que la propriété donnait sur l’un des plus beaux sites de la région. Il proposa à Terentia d’aller l’inspecter ensemble et elle accepta, même si, découvrant bientôt que je devais faire partie de l’expédition, elle se mit de nouveau à faire la tête.

— Je sais ce que ça va être, l’entendis-je se plaindre à Cicéron, je vais rester seule toute la journée pendant que tu seras enfermé avec ton épouse officielle !

Il tenta de la calmer en lui assurant que rien de tel ne se produirait, et je pris garde de me montrer discret.

La veille de notre départ, Cicéron donna un dîner en l’honneur de son futur gendre, Crassipes, qui rapporta que Crassus, dont il était très proche, avait quitté Rome précipitamment le jour précédent sans dire à personne où il se rendait.

— Il a sans doute entendu parler d’une veuve à l’article de la mort dans un coin retiré, dit Cicéron, une vieille qu’il pourrait convaincre de lui céder ses propriétés pour presque rien.

Tout le monde rit, sauf Crassipes, qui semblait très guindé.

— Je suis sûr qu’il est simplement parti en vacances, comme tout le monde.

— Crassus ne prend jamais de vacances : il n’y a aucun profit à en tirer.

Puis Cicéron leva sa coupe et proposa de boire à Crassipes et Tullia.

— Que leur union soit longue et heureuse, et bénie par de nombreux enfants… ma préférence irait à au moins trois.

— Père ! s’écria Tullia, qui rit, rougit et détourna les yeux.

— Quoi ? répliqua Cicéron, l’air innocent. J’ai les cheveux gris, et il me faudrait maintenant les petits-enfants qui vont avec.

Il quitta la table de bonne heure. Avant de partir pour le sud, il voulait voir Pompée. Il voulait surtout plaider la cause de Quintus, qui désirait quitter son poste de gouverneur en Sardaigne pour rentrer chez lui. Il se rendit chez Pompée en litière mais ordonna aux porteurs de marcher lentement afin que je puisse rester à sa hauteur et discuter avec lui. Le soir tombait. Nous avions un bon mille à parcourir au-delà des murs de la ville, jusqu’au mont Pincius, où Pompée avait fait construire sa nouvelle villa — le terme de palais serait plus approprié —, donnant sur le grand ensemble de temples et de théâtres qu’il achevait de faire construire sur le Champ de Mars.

Le grand homme dînait seul avec son épouse, et nous dûmes attendre qu’ils eussent terminé. Dans le vestibule, une équipe d’esclaves s’activait à porter des piles de bagages dans une demi-douzaine de chariots rangés dans la cour — tant de malles de vêtements, de caisses de vaisselle, de tapis, de meubles et même de statues qu’on aurait pu croire que Pompée projetait de s’installer ailleurs, dans une nouvelle maison. Le couple finit par apparaître, et Pompée présenta Julia à Cicéron, qui à son tour me fit connaître.

— Je me souviens de toi, me dit-elle, bien que ce ne fût certainement pas le cas.

Elle n’avait que dix-sept ans mais se montrait très courtoise. Elle avait les manières exquises de son père, et aussi sa façon de regarder les gens d’un œil perçant qui me rappela soudain, et de façon déconcertante, le corps nu et glabre de César allongé sur la table de massage dans son quartier général de Mutina. Je dus fermer les yeux pour chasser la vision.

Julia nous laissa presque aussitôt, alléguant le besoin d’une bonne nuit de sommeil avant son voyage du lendemain. Pompée lui baisa la main — on le disait très épris d’elle — puis nous conduisit à son bureau. C’était une immense pièce de la taille d’une maison, bourrée de trophées rapportés de ses nombreuses campagnes, dont ce qu’il annonça comme étant le manteau d’Alexandre le Grand. Il prit place sur un sofa qui était en fait un crocodile empaillé et lui avait été offert, nous apprit-il, par Ptolémée, et invita Cicéron à s’asseoir en face de lui.

— On dirait que tu pars en expédition militaire, fit remarquer Cicéron.

— C’est ce qui arrive quand on voyage avec sa femme.

— Puis-je te demander où tu vas ?

— En Sardaigne.

— Ah, fit Cicéron. Quelle coïncidence. Je voulais justement te parler de la Sardaigne.

Et il argua avec éloquence que son frère fût autorisé à rentrer chez lui, citant pour cela trois raisons en particulier : Quintus était loin des siens depuis vraiment très longtemps ; il fallait absolument qu’il passe du temps avec son fils (qui commençait à mal tourner), et il se sentait bien plus à sa place dans le commandement militaire que civil.

Pompée l’écouta jusqu’au bout en se frottant le menton, étendu sur son crocodile.

— Si c’est ce que tu veux, dit-il. D’accord, il peut rentrer. Et puis tu as raison : il n’est pas très doué pour l’administration.

— Merci. Je te suis très reconnaissant, comme toujours.

Pompée scrutait Cicéron d’un œil rusé.

— Alors, j’ai entendu dire que tu avais fait sensation au Sénat, l’autre jour.

— Seulement pour te soutenir. Je cherchais simplement un moyen de t’assurer les fonds pour ta charge.

— Oui, mais en remettant en cause les lois de César, répliqua Pompée en agitant un doigt accusateur. C’est très vilain de ta part.

— César n’est pas un dieu infaillible : ses lois ne nous ont pas été envoyées de l’Olympe. En outre, si tu avais été là et avais vu le plaisir que Crassus prenait à toutes les attaques dirigées contre toi, je crois que tu aurais apprécié que je trouve quelque chose pour effacer le sourire de son visage. Et en critiquant César, j’y suis parfaitement arrivé.

Pompée se rasséréna aussitôt.

— Oh, alors, je suis avec toi !

— Crois-moi, l’ambition de Crassus et sa déloyauté à ton égard ont causé bien plus de tort à la communauté que tout ce que j’ai pu faire.

— Je suis tout à fait d’accord.

— En fait, je suggérerais même que si ton alliance avec César était menacée par qui que ce soit, ce serait par lui.

— Comment cela ?

— Eh bien, je ne comprends pas comment César peut se tenir à l’écart et lui permettre de comploter contre toi de cette façon, en particulier en le laissant se servir de Clodius. Étant ton beau-père, c’est envers toi que vont d’abord ses devoirs, non ? Si Crassus continue ainsi, il va semer beaucoup de discorde, je peux déjà te le prédire.

— C’est sûr, convint Pompée en hochant la tête avant de reprendre son air rusé. Tu as raison, sans aucun doute.

Il se leva, et Cicéron l’imita. Puis il prit les mains de son invité entre ses immenses battoirs.

— Merci d’être passé me voir, mon vieil ami. Tu m’as donné largement de quoi réfléchir pendant mon voyage en Sardaigne. Il faut que nous nous écrivions souvent. Où seras-tu, précisément ?

— À Cumes.

— Ah ! Je t’envie. Cumes, le plus beau coin d’Italie.

Cicéron était très satisfait du travail de sa soirée. Sur le chemin du retour, il me confia :

— Leur triple alliance ne peut pas durer. Elle est contre nature. Tout ce que j’ai à faire est de continuer à donner des coups de bec dedans et, tôt ou tard, l’édifice finira par s’écrouler.

Nous quittâmes Rome aux premières lueurs du jour — Terentia, Tullia et Marcus, tous dans la même voiture que Cicéron, qui était de fort bonne humeur — et filâmes bon train pour passer la première nuit dans la maison de Tusculum, que Cicéron eut le plaisir de trouver de nouveau habitable. Nous nous arrêtâmes ensuite dans le domaine familial d’Arpinum, où nous séjournâmes une semaine. Ce fut de ces froids sommets des Apennins que nous descendîmes au sud vers la Campanie.

À chaque mille, les nuages de l’hiver se dissipaient un peu plus et le ciel devenait plus bleu, la température plus douce, l’air plus parfumé de senteurs d’herbes et de pins. Lorsque nous atteignîmes la route côtière, une douce brise venue de la mer nous accueillit. Cumes était alors une ville bien plus petite et plus calme qu’aujourd’hui. À l’acropole, je donnai une description de notre destination, et un prêtre m’indiqua l’est du lac Lucrin, un endroit au pied des collines, qui donnait sur la lagune et l’étroite langue de terre jusqu’au bleu moucheté de la Méditerranée. La villa en elle-même était petite et en mauvais état, avec une demi-douzaine de vieux esclaves pour s’en occuper. Le vent s’engouffrait par les murs ouverts ; il manquait une partie du toit. Mais le panorama valait à lui seul tous les inconforts. En bas, sur le lac, des barques évoluaient entre les parcs à huîtres, et derrière, côté jardin, on avait une vue majestueuse de la pyramide verdoyante du Vésuve. Cicéron était enchanté, et se mit aussitôt à travailler avec les artisans locaux pour entreprendre un vaste programme de rénovation et d’embellissement. Marcus jouait sur la plage avec son tuteur. Terentia cousait sur la terrasse. Tullia lui lisait les auteurs grecs. C’étaient des vacances familiales comme ils n’en avaient pas pris depuis des années.

Restait cependant un mystère. À l’époque comme aujourd’hui, cette bande de côte entre Cumes et Puteoli était jalonnée de villas qui appartenaient aux membres du Sénat. Cicéron supposait tout naturellement que, dès que l’on saurait qu’il séjournait dans la région, il commencerait à recevoir des visites. Mais personne ne venait. Un soir qu’il se tenait sur la terrasse et contemplait la côte, puis regardait du côté des montagnes, il se plaignit de ne voir pratiquement pas de lumière. Où étaient les fêtes, les dîners ? Il arpenta la plage, un mille dans chaque sens, et n’aperçut pas l’ombre d’une toge sénatoriale.

— Il doit se passer quelque chose, confia-t-il à Terentia. Où sont-ils donc tous ?

— Je n’en sais rien, répliqua-t-elle, mais en ce qui me concerne, je suis contente qu’il n’y ait personne avec qui tu puisses parler politique.

L’explication arriva le matin du cinquième jour.

J’étais sur la terrasse, en train de répondre à la correspondance de Cicéron, quand je notai qu’un petit groupe de cavaliers avait quitté la route côtière et pris le sentier qui montait à notre maison. Ma première pensée fut : Clodius ! Je me levai pour mieux voir et remarquai avec effroi que le soleil se reflétait sur des casques et des plastrons. Cinq cavaliers : des soldats.

Terentia et les enfants étaient partis pour la journée afin de consulter la Sibylle, dont on prétendait qu’elle vivait dans une jarre à l’intérieur d’une grotte, à Cumes. Je me précipitai dans la maison pour prévenir Cicéron, mais, le temps de le trouver — il était en train de choisir les couleurs de la salle à manger —, les cavaliers pénétraient déjà dans la cour. Leur chef descendit de cheval et retira son casque. On aurait dit une apparition effrayante : couvert de poussière, semblable à un présage de mort. La blancheur de son nez et de son front formait un contraste saisissant avec la crasse qui maculait le reste de son visage. Il semblait porter un masque. Mais je le connaissais : c’était un sénateur, quoique d’un niveau peu élevé — un membre de cette classe docile et consciencieuse que sont les pederii, qui n’avaient pas droit à la parole et se contentaient de voter avec leurs pieds. Il s’appelait Lucius Vibulius et était l’un des officiers de Pompée, originaire, naturellement, de la même région que lui, le Picenum.

— On pourrait parler ? fit-il d’un ton bourru.

— Bien sûr, répondit Cicéron, entrez tous. Vous prendrez bien quelque chose à boire et à manger.

— Je vais entrer, répliqua Vibulius. Eux vont attendre ici pour s’assurer que nous ne serons pas dérangés.

Il s’avança, très raide, telle une statue de terre qui s’animerait soudain.

— Vous paraissez épuisés. Vous venez de loin comme ça ?

— De Lucques.

— Lucques ? répéta Cicéron. Mais ce doit être à trois cents milles ?

— Plutôt trois cent cinquante. Cela fait une semaine que nous chevauchons.

Il s’assit, soulevant un nuage de poussière.

— Il y a eu une réunion à ton sujet, et on m’envoie t’informer de ses conclusions. Ceci doit être confidentiel, ajouta-t-il en me regardant.

Déconcerté, et se demandant visiblement s’il n’avait pas affaire à un fou, Cicéron assura :

— C’est mon secrétaire. Tu peux tout dire devant lui. Quelle réunion ?

— Comme tu voudras.

Vibulius ôta ses gants, défit le côté de son plastron, passa la main sous la plaque de métal et en tira un document, qu’il ouvrit soigneusement.

— Si j’arrive de Lucques, c’est parce que c’est là que Pompée, César et Crassus se sont retrouvés.

— Non, assura Cicéron, sourcils froncés, c’est impossible. Pompée se rend en Sardaigne. Il me l’a dit lui-même.

— On peut faire les deux, non ? répliqua affablement Vibulius. On peut aller à Lucques, puis en Sardaigne. Je peux même te dire comment ça s’est fait. Après ton petit discours au Sénat, Crassus est allé voir César à Ravenne pour lui rapporter tes propos. Puis ils ont traversé ensemble l’Italie pour intercepter Pompée avant qu’il n’embarque à Pise. Ils ont passé plusieurs jours tous les trois à discuter de nombreux sujets, parmi lesquels ce qu’il fallait faire de toi.

Je me sentis soudain nauséeux. Cicéron se montra plus robuste.

— Il n’est nul besoin de se montrer impertinent.

— Voici en substance ce qui en est sorti : Tais-toi, Marcus Tullius ! Arrête de parler au Sénat des lois de César. Cesse d’essayer de semer la discorde entre les Trois ! Arrête de parler de Crassus. Tais-toi tout court, en fait.

— Tu as terminé ? demanda Cicéron d’une voix calme. Dois-je te rappeler que tu es un invité chez moi ?

— Non, je n’ai pas tout à fait fini, repartit Vibulius en consultant ses notes. Le propréteur de Sardaigne, Appius Claudius, a également participé à une partie de leurs entretiens. Il était là afin de faire certaines démarches pour le compte de son frère, dont il ressort que Pompée et Clodius doivent se réconcilier publiquement.

— Se réconcilier ? répéta Cicéron, soudain hésitant.

— À l’avenir, ils feront front dans l’intérêt de la communauté. Pompée me charge aussi de te dire qu’il est très mécontent de toi, Marcus Tullius, très mécontent. Je cite ses paroles exactes. Il pense qu’il a fait preuve d’une grande loyauté à ton égard en faisant campagne pour que tu sois rappelé de ton exil, et il s’était à cet effet engagé personnellement concernant l’attitude que tu observerais vis-à-vis de César — engagement que, te rappelle-t-il, tu avais répété à César par écrit et que tu as maintenant violé. Il se sent trahi. Il se sent gêné. Il insiste pour que, en gage d’amitié, tu retires du Sénat ta motion sur les lois agraires de César, et que tu ne te prononces plus sur le sujet avant de l’avoir préalablement consulté.

— Je n’ai parlé comme je l’ai fait que dans l’intérêt de Pompée…

— Il voudrait que tu lui écrives une lettre confirmant que tu feras ce qu’il te demande.

Vibulius roula son document et le rangea sous sa cuirasse.

— Ça, c’est la partie officielle. Ce que je vais te dire maintenant est strictement confidentiel. Tu comprends ce que je te dis ?

Cicéron esquissa un geste las. Il comprenait.

— Pompée voudrait que tu évalues l’ampleur des forces en présence : c’est pour cela que les autres lui ont accordé l’autorisation de t’informer. Plus tard dans l’année, Crassus et lui vont se présenter aux élections consulaires.

— Ils vont perdre.

— Si les élections avaient lieu comme d’habitude cet été, tu aurais sans doute raison. Mais les élections seront remises.

— Pourquoi cela ?

— À cause des violences à Rome.

— Quelles violences ?

— Clodius se chargera des violences. Ça aura pour résultat de repousser les élections jusqu’à cet hiver. À ce moment-là, la saison des campagnes en Gaule sera terminée, et César pourra envoyer plusieurs milliers de ses vétérans à Rome afin qu’ils votent pour ses collègues. Et alors, ils pourront gagner. À la fin de leur consulat, Crassus et Pompée deviendront tous les deux proconsuls — Pompée en Hispanie, Crassus en Syrie. Au lieu de l’année habituelle, ces commandements seront attribués pour cinq ans. Naturellement, dans l’intérêt de la justice, le mandat de César en Gaule sera lui aussi prorogé de cinq années.

— C’est proprement incroyable…

— Et à la fin de ce service prolongé, César rentrera à Rome et sera à son tour élu au consulat — Pompée et Crassus s’assurant alors que leurs vétérans seront présents pour voter pour lui. Ce sont les termes des accords de Lucques. Ils sont conçus pour durer au moins sept ans. Pompée a promis à César que tu t’y conformerais.

— Et si je m’y refuse ?

— Il ne pourra plus garantir ta sécurité.

VI

— Sept ans, dit Cicéron avec un grand mépris après le départ de Vibulius et de ses hommes. En politique, on ne prévoit jamais rien à l’avance sur sept ans. Pompée a-t-il complètement perdu la raison ? Ne voit-il pas que ce pacte diabolique favorise exclusivement César ? Dans les faits, il s’engage à protéger les arrières de César jusqu’au moment où celui-ci aura fini de piller la Gaule, après quoi le conquérant rentrera à Rome et prendra le contrôle de toute la République, Pompée y compris.

Il était affalé sur la terrasse, désespéré. De la rive en contrebas nous parvenaient les cris désolés des oiseaux de mer tandis que les pêcheurs déchargeaient leurs prises. Nous savions à présent pourquoi le voisinage était si désert. D’après Vibulius, la moitié du Sénat avait eu vent de ce qui se tramait à Lucques, et plus d’une centaine d’entre eux s’étaient rués dans le Nord pour essayer d’obtenir leur part du butin. Ils avaient renoncé au soleil de Campanie pour s’approcher de l’astre le plus brûlant de tous : le pouvoir.

— Je suis un imbécile, commenta Cicéron, de rester ici à compter les vagues pendant que l’avenir du monde se décide à l’autre bout du pays. Regardons les choses en face, Tiron. Je suis fini. Tout homme fait son temps, et j’ai fait le mien.

Plus tard dans la journée, Terentia rentra de sa visite à la Sibylle de Cumes. Elle remarqua la terre sur les tapis et les meubles et demanda qui était venu à la maison. Cicéron lui raconta à contrecœur ce qui s’était passé.

— Ce que tu me dis est incroyable ! s’exclama avec excitation Terentia, les yeux brillants. La Sibylle a prédit exactement la même chose. Elle a annoncé que Rome serait dirigée par trois personnes, puis par deux, puis une et enfin aucune.

Même Cicéron, qui considérait comme absurde l’idée d’une Sibylle enfermée dans une jarre pour prédire l’avenir, fut impressionné.

— Trois, deux, une personne puis aucune… bien, nous savons qui sont les trois en question, c’est évident. Et je peux deviner qui sera le seul restant. Mais qui seront les deux ? Et qu’entend-elle par aucune ? Est-ce sa façon de prédire le chaos ? Si c’est le cas, j’y souscris. C’est ce qui arrivera si nous laissons César mettre à bas la Constitution. Mais je ne vois vraiment pas comment je peux l’arrêter.

— Pourquoi faudrait-il que ce soit toi qui l’arrêtes ? demanda Terentia.

— Je ne sais pas. Qui d’autre ?

— Mais pourquoi serait-ce toujours à toi de freiner les ambitions de César quand Pompée, l’homme le plus puissant de l’État, ne fait rien pour t’aider ? Pourquoi serait-ce ta responsabilité ?

Cicéron réfléchit un instant. Puis il répondit :

— C’est une bonne question. Peut-être est-ce juste de la vanité de ma part, mais puis-je vraiment, en tout honneur, rester à l’écart et ne rien faire quand tous mes instincts me disent que la nation court au désastre ?

— Oui ! s’écria-t-elle avec passion. Oui ! Absolument ! Ton opposition à César ne t’a-t-elle pas déjà coûté assez cher ? Existe-t-il un autre homme au monde qui ait souffert davantage ? Pourquoi ne pas laisser les autres poursuivre le combat ? Tu as bien mérité le droit d’avoir enfin un peu de paix, non ? En tout cas, moi, je l’ai mérité, ajouta-t-elle à mi-voix.

Cicéron mit longtemps à réagir. Je soupçonne qu’en vérité, dès l’instant où il avait appris les accords de Lucques, il avait su au plus profond de lui-même qu’il ne pouvait continuer à s’opposer à César, pas s’il voulait vivre. Il ne lui manquait plus que quelqu’un pour lui exposer la situation sans fard, comme Terentia venait de le faire.

Il finit par pousser un soupir d’une lassitude que je ne lui avais jamais entendue.

— Tu as raison, ma femme. Personne au moins ne pourra me reprocher de n’avoir pas vu César tel qu’il était et de ne pas avoir essayé de lui barrer la route. Mais tu as raison : je suis trop vieux et trop fatigué pour continuer à le combattre. Mes amis comprendront, et mes ennemis me critiqueront quoi que je fasse. Pourquoi me soucier de ce qu’ils pensent, alors ? Pourquoi ne pas profiter enfin d’un peu de repos ici, au soleil, avec ma famille ?

Et il lui prit la main.


Il avait cependant honte de sa capitulation. Je le sais parce qu’il écrivit une longue lettre à Pompée, en Sardaigne, pour lui exposer son revirement — sa « palinodie », comme il l’appelait — qu’il ne voulut pas me laisser lire et dont il ne conserva aucune copie. Il ne la montra pas non plus à Atticus. En même temps, il écrivit au consul Marcellinus pour lui annoncer qu’il désirait retirer sa motion demandant au Sénat de réétudier les lois agraires de César. Il n’offrit aucune explication : ce n’était pas la peine. Tout le monde voyait bien que le firmament politique avait changé et que le nouvel alignement des astres lui était défavorable.

Nous rentrâmes dans une Rome chargée de rumeurs. Rares étaient ceux qui connaissaient exactement les projets de Pompée et de Crassus, mais on ne tarda pas à chuchoter qu’ils comptaient se présenter ensemble au consulat comme ils l’avaient déjà fait par le passé, même si tout le monde savait qu’ils s’étaient toujours détestés. Certains sénateurs étaient cependant décidés à lutter contre le cynisme et l’arrogance du triumvirat. Un débat fut fixé sur l’attribution des provinces consulaires, et une motion lancée pour demander que César perde à la fois le commandement de la Gaule citérieure et de la Gaule ultérieure. Cicéron ne doutait pas qu’en allant au Sénat on lui demanderait son avis. Il envisagea de rester à l’écart, mais il réfléchit qu’il lui faudrait tôt ou tard revenir publiquement sur son projet de loi : autant s’en débarrasser au plus vite. Il s’attela donc à son discours.

Puis, à la veille du débat et après plus de deux ans passés à Chypre, Marcus Porcius Cato revint à Rome. À la tête d’une flottille chargée de trésors, il remonta en grande pompe le Tibre depuis Ostie, accompagné par son neveu, Brutus, dont on espérait de grandes choses. La totalité du Sénat, l’ensemble des prêtres et magistrats et une bonne partie du peuple vinrent à leur rencontre. Les consuls attendaient sur un débarcadère coloré et décoré de rubans, mais Caton continua d’avancer, debout à la proue de sa galère royale à six rangs de rames, en tunique noire loqueteuse, son visage émacié résolument tourné vers les Navalia. La foule poussa une exclamation indignée et un soupir de déception devant ce qu’ils prirent pour de l’arrogance. Mais le butin, d’une valeur de sept mille talents d’argent, fut alors débarqué et chargé dans des chars à bœufs qui formèrent une procession partant du port et allant jusqu’au temple de Saturne, où reposait le Trésor public. Avec cette contribution, Caton transformait les finances de la nation — c’était assez pour distribuer gratuitement du blé aux citoyens romains pendant cinq ans —, et le Sénat se réunit aussitôt pour lui voter une préture extraordinaire et le privilège de porter la toge prétexte.

Appelé par Marcellinus à répondre, Caton dénonça avec mépris ce qu’il appela « ces futilités abjectes ».

— Je me suis acquitté de la mission que m’a assignée le peuple romain, une mission que je n’avais pas sollicitée et que j’aurais préféré ne pas entreprendre. Maintenant qu’elle est achevée, je n’ai pas besoin de flatteries orientales ou de vêtements ostentatoires qui me bouffiraient d’orgueil : il me suffit de savoir que j’ai accompli mon devoir. Comme ce devrait être le cas pour tout un chacun.

Dès le lendemain, il fut de retour à la chambre pour les débats sur les provinces et fit comme s’il n’était jamais parti — s’occupant, ainsi qu’à son habitude, à vérifier les registres pour vérifier qu’aucun gaspillage ne s’était glissé dans les comptes publics. Il ne les posa de côté que lorsque Cicéron prit la parole.

La séance était bien entamée, et la plupart des anciens consuls s’étaient déjà exprimés. Cicéron parvint néanmoins à tenir encore un peu ses auditeurs en haleine en consacrant la première partie de son discours à une attaque contre ses ennemis de longue date, Pison et Gabinius, respectivement gouverneurs de Macédoine et de Syrie. À un moment le consul, Marcus Philippus, époux de la nièce de César, qui comme beaucoup d’autres commençait à s’impatienter, l’interrompit pour lui demander pourquoi il s’en prenait aussi longuement à ces deux marionnettes alors que le véritable instigateur de la campagne qui avait conduit à son exil n’était autre que César. Cela fournit à Cicéron l’ouverture qu’il attendait.

— Parce que je consulte ici le bien de l’État, et non l’intérêt de ma vengeance. Mon cœur, ô mes concitoyens ! est embrasé de l’amour de la patrie, et c’est encore ce sentiment profond et inaltérable qui me ramène aujourd’hui vers César, qui me réunit à lui, et qui lui rend toutes les affections de mon âme.

« Il m’est, poursuivit-il, criant pour se faire entendre par-dessus les sifflets, impossible de n’être pas l’ami d’un homme qui sert bien son pays. César, pères conscrits, a porté la guerre chez les Gaulois : jusqu’à lui, nous étions restés sur la défensive. Il a cru devoir, non seulement combattre ceux qu’il voyait armés contre le peuple romain, mais encore réduire la Gaule tout entière sous notre domination. Il a remporté les plus heureuses victoires sur les Germains et les Helvétiens, les plus redoutables de ces peuples par leur courage et par leur nombre ; les autres ont été terrassés, domptés, subjugués : il les a tous accoutumés à l’obéissance du peuple romain.

« Mais la guerre n’est pas encore achevée. En nommant un successeur à César, nous avons à craindre que des feux mal éteints ne se réveillent, et n’excitent un nouvel incendie. Ainsi donc, comme sénateur, je puis, si vous le voulez, ne pas aimer César, mais je dois sacrifier mes inimitiés au bien de l’État, car comment pourrais-je être l’ennemi d’un héros de qui les lettres et les courriers font chaque jour retentir à mon oreille les noms inconnus des peuples, des nations et des contrées que ses armes ont soumis ?

Ce ne fut pas son discours le plus convaincant et, vers la fin, il s’enfonça un peu en essayant de démontrer que César et lui n’avaient jamais été réellement ennemis par une sorte de sophisme qui souleva des rires. Cependant, il alla jusqu’au bout. La motion réclamant le rappel de César n’aboutit pas et, la séance terminée, même si les adversaires les plus acharnés de César comme Ahenobarbus ou Bibulus lui tournèrent résolument le dos, Cicéron put marcher vers la sortie la tête haute. C’est alors que Caton l’intercepta. J’attendais près de la porte et pus entendre leur conversation.


Caton. — Tu me déçois au-delà de ce que j’aurais pu croire, Marcus Tullius. Ton reniement vient de nous coûter ce qui aurait pu être notre dernière chance d’arrêter un dictateur.

Cicéron. — Pourquoi voudrais-je arrêter un homme qui remporte victoire sur victoire ?

Caton. — Mais pour qui remporte-t-il ces victoires ? Pour lui-même ou pour la République ? Et depuis quand la conquête de la Gaule est-elle devenue une cause nationale ? Le Sénat ou le peuple ont-ils autorisé cette guerre ?

Cicéron. — Pourquoi ne présentes-tu pas une motion pour y mettre fin, alors ?

Caton. — C’est peut-être ce que je vais faire.

Cicéron. — C’est cela… et vois jusqu’où cela va te mener. Au fait, content de te revoir.


Mais Caton n’était pas d’humeur à plaisanter, et il s’éloigna d’un pas décidé pour aller parler à Bibulus et Ahenobarbus. À partir de ce jour, ce fut lui qui mena l’opposition contre César, tandis que Cicéron se retirait dans sa maison du Palatin afin d’y mener une vie plus paisible.


La conduite de Cicéron n’avait rien d’héroïque. Il avait perdu la face et il le savait. Il le résuma ainsi dans une lettre à Atticus : Adieu la droiture, l’honneur, les belles maximes !

Cependant, même après toutes ces années, et même avec la sagesse qu’apporte le recul, je ne vois pas comment il aurait pu agir autrement. Il était plus facile pour Caton de défier César. Il venait d’une famille riche et puissante, et la menace de Clodius ne planait pas en permanence au-dessus de sa tête.

Tout se déroulait à présent suivant le plan des triumvirs, et Cicéron n’aurait pu l’empêcher, y eût-il sacrifié sa vie. Clodius et ses bandits commencèrent par perturber la campagne des élections consulaires, de sorte qu’il fallut l’arrêter. Puis ils menacèrent et intimidèrent les autres candidats jusqu’à ce qu’ils se désistent. Il fallut enfin repousser les élections. Seul Ahenobarbus, avec le soutien de Caton, eut le courage de maintenir sa candidature contre Pompée et Crassus. La majorité des sénateurs revêtirent le deuil en signe de protestation.

Cet hiver-là, pour la première fois, la cité fut peuplée par les vétérans de César de retour de campagne — lesquels buvaient, couraient la gueuse et menaçaient quiconque refusait de saluer l’effigie de leur chef lorsqu’ils la dressaient aux carrefours. La veille du scrutin retardé, Caton et Ahenobarbus descendirent à la lueur des torches aux enclos de vote pour tenter de solliciter des soutiens, mais ils furent assaillis en chemin par les hommes de Clodius ou de César, et leur porteur de flambeau fut tué. Caton prit un coup de couteau au bras droit, et il eut beau exhorter Ahenobarbus à tenir bon, ce dernier s’enfuit chez lui, où il se barricada, refusant par la suite de sortir. Le lendemain, Pompée et Crassus furent élus consuls, et peu après, ainsi qu’il avait été décidé à Lucques, ils s’assurèrent les provinces qu’ils désiraient gouverner au terme de leur mandat, à savoir l’Espagne pour Pompée et la Syrie pour Crassus, et ce pour une durée de cinq ans au lieu de l’année habituelle. César, lui, obtint cinq années supplémentaires de proconsulat en Gaule. Pompée n’eut même pas à quitter Rome. Il gouverna l’Espagne par le biais de ses lieutenants.

Pendant tous ces événements, Cicéron se tint à l’écart de la politique. Les jours où il n’était pas attendu au tribunal, il restait chez lui et supervisait l’éducation de son fils et de son neveu en grammaire, grec et rhétorique. Il dînait le plus souvent tranquillement chez lui avec Terentia. Il composait de la poésie et commença à rédiger un traité sur l’histoire et la pratique de l’éloquence.

— Je suis encore un exilé, me confia-t-il un jour. Seulement, maintenant, mon exil est à Rome.

César ne tarda pas à entendre parler du retournement de Cicéron au Sénat, et lui envoya aussitôt une lettre de remerciements. Je me rappelle la surprise de Cicéron lorsqu’il la reçut des mains d’une des estafettes incroyablement sûres et rapides de César. Comme je l’ai expliqué, la quasi-totalité de leur correspondance a depuis été saisie, mais je me souviens de l’en-tête, qui était toujours le même :

César, Imperator, à Cicéron, Salut.

Mon armée et moi nous portons bien…

Et cette lettre comprenait un passage que je n’ai jamais oublié : Il me plaît de savoir que j’ai une place dans ton cœur. Il n’y a pas un homme à Rome dont l’opinion me soit plus précieuse que la tienne. Tu peux compter sur moi en toute chose. Cicéron se sentait écartelé entre ses sentiments de gratitude et de honte, de soulagement et de désespoir. Il montra la lettre à son frère, Quintus, qui venait juste de rentrer de Sardaigne.

— Tu as fait ce qu’il fallait, commenta Quintus. Pompée s’est révélé un ami inconstant. César sera peut-être plus loyal. À vrai dire, ajouta-t-il, Pompée m’a traité avec un tel mépris pendant que j’étais en Sardaigne, que je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de m’associer à César.

— Et comment t’y prendrais-tu ?

— Eh bien, je suis un soldat, non ? Je pourrais éventuellement lui demander un poste dans son état-major. Ou peut-être pourrais-tu le prier de me confier une charge.

Au début, Cicéron hésita : il n’avait aucune envie de réclamer des faveurs à César. Mais il vit bientôt combien Quintus était malheureux d’être à Rome. Il y avait son mariage difficile avec Pomponia, bien sûr, mais ce n’était pas que cela. Il n’était ni avocat ni orateur comme son aîné. Les tribunaux ne l’attiraient pas plus que le Sénat. Il avait déjà servi comme préteur et gouverneur en Asie. La seule étape qu’il lui restait à franchir en politique était le consulat, et il ne l’obtiendrait jamais, à moins d’un coup de chance extraordinaire ou d’un soutien puissant. Et pour qu’un tel cas de figure pût se présenter, il fallait qu’il se trouvât sur le champ de bataille…

La possibilité paraissait ténue, mais ce raisonnement poussa les deux frères à la conclusion qu’ils devaient lier davantage leur sort à celui de César. Cicéron lui écrivit donc en lui demandant une charge pour Quintus, et César lui répondit aussitôt qu’il serait enchanté de le faire. Mieux encore, il pria Cicéron d’aider à superviser le vaste programme de reconstruction qu’il projetait à Rome dans le but de rivaliser avec celui de Pompée. Il prévoyait de dépenser une centaine de millions de sesterces dans la création d’un nouveau forum au centre de la ville et d’un passage couvert long d’un mille sur le Champ de Mars. En récompense de ses efforts, César accorda à Cicéron un prêt de huit cent mille sesterces à un taux d’intérêt de deux et un quart pour cent, soit la moitié du taux en vigueur.

Car il était ainsi, pareil à un tourbillon. Il aspirait les hommes par la seule force de son énergie et de son pouvoir au point d’hypnotiser la majeure partie des Romains. À peine ses Commentaires étaient-ils affichés devant la Regia que des foules se rassemblaient et restaient là toute la journée, à lire ses exploits. Cette année-là, son jeune protégé Decimus vainquit les Celtes lors d’une grande bataille navale sur l’Atlantique, à la suite de laquelle César fit vendre leur nation tout entière comme esclaves et exécuter leurs chefs. La Bretagne fut conquise, les Pyrénées furent pacifiées et les Nerviens de Belgique pratiquement anéantis. Chaque peuple gaulois dut s’acquitter d’un impôt, même après qu’il eut pillé leurs villes et emporté la totalité de leurs trésors ancestraux. Une cohorte pacifique de 430 000 migrants Usipètes et Tencthères traversa le Rhin. César fit alors mine de les flatter, de les encourager, et leur proposa une trêve. Puis il les massacra. Ses ingénieurs bâtirent un pont sur le Rhin lui permettant d’écumer la Germanie avec ses légions dix-huit jours durant avant de revenir en Gaule et de détruire le pont derrière eux. Enfin, comme si tout cela ne suffisait pas, il prit la mer avec deux légions, accosta sur les côtes barbares de Bretagne — un lieu dont beaucoup à Rome avaient douté de l’existence même, et qui se trouvait certainement au-delà des limites du monde connu —, brûla quelques villages, captura quelques esclaves et retraversa la mer britannique pour rentrer avant d’être pris dans les tempêtes de l’hiver.

Afin de célébrer ces victoires, Pompée réunit le Sénat et demanda que soit voté en l’honneur de son beau-père une supplication d’action de grâces de vingt jours, ce qui entraîna une scène que je n’ai jamais pu oublier. Les uns après les autres, les sénateurs se levèrent tous pour louer César, Cicéron n’étant pas le moins élogieux d’entre eux, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Caton à appeler.

— Pères conscrits, commença Caton, voilà que vous avez encore tous perdu la raison. Selon son propre compte rendu, César a massacré quatre cent mille hommes, femmes et enfants — un peuple avec lequel nous n’entretenions aucune querelle, avec lequel nous n’étions pas en guerre, dans une campagne que n’avait autorisé aucun vote ni de ce Sénat ni du peuple romain. Je voudrais vous soumettre deux contre-propositions : primo, qu’au lieu d’action de grâces, nous sacrifiions aux dieux, pour les remercier de ce qu’ils ne font pas retomber sur l’armée la folie et la témérité du général, et qu’ils daignent épargner Rome ; et secundo de livrer César à ces peuples envers lesquels il s’est rendu coupable d’une si grande perfidie, afin de n’en pas attirer la punition sur la ville.

Les exclamations de rage qui accueillirent ces propositions furent autant de cris de douleur : « Traître ! » « Suppôt de la Gaule ! » « Germain ! » Plusieurs sénateurs se levèrent et bousculèrent Caton, le faisant basculer en arrière. Mais il était sec et musclé. Il recouvra son équilibre et tint bon, les foudroyant de son regard d’aigle. On proposa une motion pour qu’il fût instantanément conduit au Carcer par les licteurs et y restât emprisonné jusqu’à ce qu’il présente des excuses. Pompée, cependant, était trop malin pour permettre qu’on en fît un martyr.

— Caton s’est par ses paroles fait plus de mal à lui-même que ne lui en causerait quelque punition que nous lui infligerions, déclara-t-il. Qu’il parte libre. Cela importe peu. Il sera à tout jamais condamné aux yeux du peuple romain pour la perfidie de ses sentiments.

J’avais moi aussi l’impression que Caton s’était fait grand tort parmi l’opinion modérée et raisonnable. Je fis part de cet avis à Cicéron alors que nous revenions chez nous. Étant donné son rapprochement avec César, je m’attendais à ce qu’il aille dans mon sens. À ma grande surprise, il secoua la tête.

— Non, tu te trompes du tout au tout. Caton est un prophète. Il exprime la vérité avec la clarté d’un enfant ou d’un fou. Rome maudira le jour où elle a lié son destin à celui de César. Et moi aussi.


Je ne prétends nullement être philosophe, mais voici ce que j’ai pu observer : dès que quelque chose semble atteindre son zénith, on peut être certain que sa destruction a déjà commencé.

Le triumvirat n’échappa pas à cette loi. Il dominait le paysage politique tel un monolithe de granit, et il avait pourtant des failles que personne ne décelait et qui n’apparaîtraient qu’avec le temps. L’une d’elles était l’ambition démesurée de Crassus.

Pendant des années, il avait été célébré comme étant l’homme le plus riche de Rome avec une fortune de quelque huit mille talents, soit près de deux cents millions de sesterces. Mais, depuis quelque temps, cette fortune paraissait presque dérisoire comparée à celles que César et Pompée tiraient des ressources des pays entiers dont ils disposaient. Crassus avait donc décidé de partir en Syrie non pour l’administrer, mais afin qu’elle lui serve de base pour lancer une expédition militaire contre l’Empire parthe. Ceux qui connaissaient un tant soit peu les périls des sables d’Arabie et la cruauté de ses peuples estimaient le projet extrêmement risqué — Pompée se rangeant, j’en suis sûr, à cet avis. Mais il détestait tellement Crassus qu’il ne fit rien pour l’en dissuader. Quant à César, il ne fut pas le dernier à l’encourager. Il renvoya le fils de Crassus, Publius — que j’avais rencontré à Mutina —, à Rome avec un détachement d’un millier de cavaliers d’élite afin qu’il puisse seconder son père dans son entreprise.

Cicéron méprisait Crassus plus que n’importe qui à Rome. Même à l’égard de Clodius, il lui arrivait parfois d’éprouver malgré lui un certain respect. Mais il jugeait Crassus cynique, avide et fourbe, traits que le consul dissimulait sous une bonhomie aussi fausse que retorse. Ils eurent vers cette époque une terrible dispute au Sénat, alors que Cicéron dénonçait le précédent gouverneur de Syrie, son vieil ennemi Gabinius, qui, succombant à l’offre crapuleuse de Ptolémée, avait rétabli le pharaon sur le trône d’Égypte. Crassus défendait l’homme qu’il allait remplacer. Cicéron l’accusa de placer ses intérêts personnels au-dessus de ceux de la République. Crassus railla alors son état d’exilé.

— Plutôt être un exilé honorable qu’un fieffé voleur, rétorqua Cicéron.

Crassus fonça sur lui en bombant le torse, et il fallut séparer les deux sénateurs vieillissants pour les empêcher d’en venir aux mains.

Pompée prit Cicéron à part et le prévint qu’il ne tolérerait pas de telles insultes à l’encontre de son collègue au consulat. Quant à César, il écrivit de Gaule une lettre sévère assurant qu’il considérait toute attaque lancée contre Crassus comme une insulte contre lui-même. Ce qui les inquiétait, me semble-t-il, c’était qu’en se révélant aussi impopulaire auprès du peuple, l’expédition de Crassus allait miner l’autorité du triumvirat. Caton et ses partisans protestèrent qu’il était illégal et immoral de faire la guerre à un pays avec lequel la République avait conclu des traités d’amitié : ils invoquèrent les augures pour prouver que les dieux y étaient opposés et qu’ils plongeraient Rome dans la ruine.

Crassus fut suffisamment inquiet pour chercher à se réconcilier publiquement avec Cicéron. Il s’en rapprocha par l’intermédiaire de Furius Crassipes, qui était son ami tout en étant le gendre de Cicéron. Crassipes s’offrit de donner un dîner pour eux deux la veille du départ de Crassus. Refuser l’invitation serait revenu à manquer de respect envers Pompée et César ; Cicéron devait s’y rendre.

— Mais je veux que tu sois sur place, comme témoin, me dit-il. Ce gredin me mettra des mots dans la bouche et m’inventera des adhésions que je n’ai jamais données.

Naturellement, je n’assistai pas au dîner proprement dit. Je me souviens cependant très clairement de certaines parties de la soirée. Crassipes avait une belle maison à environ un mille au sud de Rome, dans un parc en bordure du Tibre. Cicéron et Terentia arrivèrent les premiers, de sorte qu’ils purent passer un peu de temps avec Tullia, qui venait de faire une fausse couche. La pauvre enfant était pâle et frêle, et je remarquai avec quelle froideur son mari la traitait, la critiquant pour n’avoir pas veillé à la fraîcheur des bouquets de fleurs et à la qualité des entrées. Crassus arriva une heure après nous, à bord d’un véritable convoi de voitures qui se rangèrent à grand bruit dans la cour. Sa femme Tertulla — une vieille dame peu amène et presque aussi chauve que lui — l’accompagnait, ainsi que leur fils Publius et sa nouvelle épouse, Cornelia, ravissante fille de dix-sept ans de Scipio Nasica et considérée comme l’héritière la plus convoitée de Rome. Crassus était également flanqué de toute une suite d’aides de camp et de secrétaires qui ne semblaient avoir d’autre fonction que de courir en tous sens avec messages et documents pour susciter une impression générale de grande importance. Dès que les invités furent entrés dans la maison et que plus personne ne les regardait, ils s’affalèrent sur les banquettes de Crassipes pour boire son vin. Je fus alors frappé par le contraste entre l’amateurisme de ces soldats de pacotille et l’efficacité des vétérans endurcis au combat qui constituaient l’état-major de César.

Après le repas, les hommes se retirèrent dans le tablinum pour discuter de la stratégie militaire — ou plutôt, Crassus disserta sur la question, et les autres écoutèrent. Il était déjà très sourd à l’époque — il avait la soixantaine — et parlait trop fort. Publius était gêné.

— Ça va, père, pas besoin de hurler, nous sommes dans la même pièce.

Une fois ou deux, il jeta un coup d’œil vers Cicéron et haussa les sourcils pour s’excuser silencieusement. Crassus annonça qu’il voulait gagner l’est en passant par la Macédoine, Thrace, l’Hellespont, la Galatie et le nord de la Syrie, puis qu’il traverserait le désert mésopotamien, franchirait l’Euphrate et s’enfoncerait dans la Parthie.

— Ils vont savoir que tu arrives, intervint Cicéron. Tu ne crains pas de manquer de l’élément de surprise ?

— Je n’ai pas besoin de l’élément de surprise, se gaussa Crassus. Je préfère l’élément de certitude. Qu’ils tremblent à notre approche.

Il comptait piller de riches sites sur son chemin — il cita les sanctuaires de Derceto à Hiérapolis, le temple de Yahvé à Jérusalem, l’effigie incrustée de joyaux d’Apollon à Tigranocerte, le Zeus en or de Nicephorium et tous les trésors de Séleucie. Cicéron commenta en riant que cela rassemblait moins à une campagne militaire qu’à une expédition marchande, mais Crassus était trop sourd pour entendre.

À la fin de la soirée, les deux vieux ennemis se serrèrent chaleureusement la main et exprimèrent leur profonde satisfaction que les petits malentendus qui avaient pu s’immiscer entre eux fussent enfin dissipés.

— Il n’y a eu entre nous que des nuages, aucun tort réel, assura Cicéron en esquissant un petit tourbillon du bout des doigts. Effaçons de notre mémoire ces fâcheux souvenirs. Deux hommes, avec le caractère qui est le tien, avec celui que je prétends avoir, se rencontrant à la même époque, ne peuvent mieux faire, dans l’intérêt de leur gloire mutuelle, que de rester étroitement unis. Sache qu’en ton absence tu pourras, en toute occasion et pour toute espèce de service, compter sur mes efforts, mon activité, ma sollicitude et mon crédit.

— Ce type est un véritable scélérat, commenta Cicéron alors que nous prenions place dans la voiture pour rentrer à la maison.

Un jour ou deux plus tard — et deux mois pleins avant l’expiration de son mandat de consul tant il était pressé de partir — Crassus quitta Rome vêtu du manteau rouge et de l’uniforme d’un général en service actif. Pompée, son collègue au consulat, sortit du Sénat pour l’accompagner à la porte de la cité. Mais le tribun Ateius Capito chercha alors à faire arrêter Crassus sur le Forum pour son entreprise de guerre illégale. Aussitôt repoussé par les lieutenants du consul, il courut devant eux à la sortie de la ville pour allumer un brasier. Au passage de Crassus, il jeta dans les flammes des parfums et des libations, prononça des imprécations effrayantes contre lui et son expédition, et invoqua par leurs noms des divinités terribles et étranges. Les Romains superstitieux furent épouvantés et supplièrent Crassus de rester, mais celui-ci se moqua d’eux et, avec un dernier salut désinvolte, tourna le dos à la ville et éperonna sa monture.


Telle était la vie de Cicéron pendant cette période : il évoluait sur la pointe des pieds entre les grands hommes de l’État, parvenait à rester en bons termes avec tous, se prêtait à leurs demandes, se désespérait en privé pour l’avenir de la République, mais attendait et espérait des jours meilleurs.

Il se réfugia dans les livres, principalement la philosophie et l’histoire, et un jour, peu après que Quintus fut parti rejoindre César en Gaule, il m’annonça qu’il avait décidé de produire une œuvre personnelle. Il était trop dangereux, me dit-il, d’écrire une attaque frontale sur l’état actuel de la politique à Rome. Il aborderait donc le sujet de façon détournée, en réactualisant La République de Platon et en dressant le portrait de ce que pourrait être un État idéal.

— Qui pourrait y voir la moindre objection ?

À mon avis, tout un tas de gens, mais je gardai ma réponse pour moi.

Je considère l’écriture de cette œuvre, qui finit par nous prendre près de trois ans, comme l’une des époques les plus satisfaisantes de ma vie. À l’instar de la plupart des créations littéraires, celle-ci ne se fit pas sans douleur ni recommencements. Nous avions prévu au départ de l’écrire sur neuf rouleaux, puis réduisîmes le texte à six. Cicéron choisit de s’exprimer sous la forme d’un dialogue imaginaire entre plusieurs personnages historiques — le principal étant l’un de ses héros, Scipion Émilien, conquérant de Carthage — rassemblés pendant une fête religieuse dans une villa où ils discutent de la nature de la politique et de la bonne organisation de la société. Il estimait que personne ne pourrait s’offusquer de sujets épineux placés dans la bouche de personnages légendaires de l’histoire romaine.

Il commença sa dictée dans sa nouvelle villa de Cumes, pendant les vacances sénatoriales. Il consulta tous les grands textes et, lors d’une journée particulièrement mémorable, nous nous rendîmes chez Faustus Cornelius Sylla, fils de l’ancien dictateur, qui habitait une villa un peu plus loin sur la côte. Milon, l’allié de Cicéron, Milon, qui gravissait les échelons politiques, venait d’épouser la sœur jumelle de Sylla, Fausta, et, lors du repas de noces auquel Cicéron était convié, Sylla l’avait invité à venir consulter sa bibliothèque quand il le voudrait. Il s’agissait d’une des plus belles collections d’Italie. Les ouvrages avaient été rapportés d’Athènes par le dictateur Sylla près de trente ans plus tôt et, aussi incroyable que cela puisse paraître, comprenaient la majeure partie des manuscrits originaux d’Aristote, rédigés de sa propre main trois siècles auparavant. Tant que je vivrai, je n’oublierai pas la sensation que j’éprouvai en déroulant chacun des huit livres des Politiques d’Aristote : minces cylindres de caractères grecs minuscules, aux bords légèrement abîmés par l’humidité des caves d’Asie Mineure où ils avaient été dissimulés pendant des années. J’avais l’impression de plonger les mains dans le passé pour toucher le visage d’un dieu.

Mais je m’égare. L’essentiel était que Cicéron pût pour la première fois exposer noir sur blanc son credo politique, que je pourrais résumer en une phrase : la politique est la plus noble de toutes les vocations (« Il n’est rien qui place le génie de l’homme plus près de la providence des dieux que de fonder, ou de maintenir les États ») ; qu’il ne peut « y avoir plus juste cause d’approcher le gouvernement, que ce besoin même de ne pas obéir aux méchants » ; qu’on ne devrait permettre à aucun individu, ou groupe d’individus, d’avoir trop de pouvoir ; que la politique est une profession et pas un passe-temps pour dilettantes (rien n’est pire que d’être gouverné par les « fantaisies des poètes ») ; qu’un homme d’État devrait consacrer sa vie à étudier « la science des affaires publiques, pour se préparer d’avance toutes les ressources, dont il ignore s’il ne sera pas un jour obligé de faire usage » ; que l’autorité dans un État devait toujours être divisée ; et que des trois formes connues de gouvernement — la monarchie, l’aristocratie, et l’État populaire — la meilleure est un mélange des trois, car chacune peut séparément mener au désastre : les rois peuvent se révéler capricieux, les aristocrates cupides, et « il n’est pas de mer, ou d’incendie si terrible, dont il ne soit plus facile d’apaiser la violence que celle d’une multitude insolente et déchaînée ».

Aujourd’hui encore, je relis souvent De la République et toujours je suis ému, surtout par le passage en fin du livre VI, où Scipion raconte comment son grand-père lui apparaît en rêve et l’emmène dans le ciel pour lui montrer la petitesse de la terre comparée à la grandeur de la Voie lactée, où habitent en tant qu’étoiles les âmes des hommes d’État défunts. Cette description lui fut inspirée par le vaste et limpide ciel nocturne au-dessus de la baie de Naples.

Portant de tous côtés mes regards, je voyais dans le reste du monde des choses grandes et merveilleuses : c’étaient des étoiles que, de la terre où nous sommes, nos yeux n’aperçurent jamais ; c’étaient partout des distances et des grandeurs, que nous n’avions point soupçonnées. Les globes étoiles surpassaient de beaucoup la grandeur de la terre ; et cette terre elle-même se montrait alors à moi si petite que j’avais honte de notre empire, qui ne couvre qu’un point de sa surface.

« Si tu veux élever tes regards, dit le vieillard à Scipion, et les fixer sur cette patrie éternelle, ne dépends plus des discours du vulgaire, ne place plus dans des récompenses humaines le but de tes grandes actions. Tout le bruit de ce que les autres diront de toi ne retentit pas au-delà des régions que tu vois ; il ne se renouvelle éternellement pour personne, il tombe, avec les générations qui meurent ; il disparaît dans l’oubli de la postérité. »

Écrire de tels passages fut le principal réconfort de Cicéron durant sa traversée du désert. Mais la perspective de pouvoir mettre un jour ses principes en pratique paraissait fort éloignée.

Durant l’été de l’an 700 après la fondation de Rome, alors que Cicéron travaillait depuis trois mois à la rédaction de La République, l’épouse de Pompée, Julia, donna naissance à un garçon. Dès qu’il en fut informé, peu après son réveil, Cicéron s’empressa de se rendre chez l’heureux couple avec un cadeau : le fils de Pompée et le petit-fils de César ne manquerait pas de compter dans les années à venir, et Cicéron voulait être parmi les premiers à présenter ses félicitations.

Le jour était à peine levé, mais il faisait déjà très chaud. Dans la vallée que surplombait la maison de Pompée, se dressait son tout nouveau théâtre avec ses temples, ses jardins, ses portiques, dont le marbre blanc étincelait au soleil. Cicéron avait assisté à la cérémonie d’inauguration, quelques mois plus tôt — on y fit combattre cinq cents lions, quatre cents panthères, dix-huit éléphants et les premiers rhinocéros jamais vus à Rome contre des hommes armés. Il avait trouvé le spectacle révoltant, en particulier le massacre des éléphants : Quel plaisir pour un esprit délicat que la vue ou d’un pauvre homme déchiré par quelque bête monstrueuse, ou d’un noble animal que l’épieu a percé d’outre en outre ? Mais naturellement, il avait gardé ses sentiments pour lui.

Dès l’instant où nous eûmes pénétré dans l’immense demeure, il fut évident qu’un drame venait de se produire. Les sénateurs et clients de Pompée s’étaient rassemblés en groupes inquiets et silencieux. Quelqu’un chuchota à Cicéron qu’aucune annonce n’avait été faite, mais que Pompée ne s’était pas montré, et qu’on avait entrevu des servantes de Julia qui couraient en pleurs dans la cour intérieure, suggérant le pire. Un regain d’activité anima soudain les appartements, un rideau s’écarta, et Pompée apparut au milieu de toute une suite d’esclaves. Il s’immobilisa, comme surpris par le nombre de personnes qui l’attendaient, et chercha un visage familier. Son regard tomba sur Cicéron. Il leva la main et s’avança vers lui. Tout le monde observait la scène. Il parut d’abord tout à fait calme et le regard clair. Puis, lorsqu’il arriva près de son vieil allié, les efforts qu’il faisait pour se maîtriser devinrent soudain insurmontables. Son corps tout entier et son visage parurent s’affaisser et, dans un sanglot affreux, il s’écria :

— Elle est morte !

Une grande plainte s’éleva dans l’immense salle — d’horreur et de tristesse non feintes, je n’en doute pas, mais aussi d’inquiétude, car ils étaient tous des hommes politiques, et il s’agissait là de bien plus que de la mort d’une jeune femme, aussi tragique qu’elle fût. Cicéron, lui-même en larmes, prit Pompée dans ses bras et s’efforça de le réconforter. Un instant s’écoula, puis Pompée lui demanda de venir voir le corps. Connaissant la répugnance que Cicéron avait pour la mort, je crus qu’il allait chercher à décliner. Mais cela eût été impossible. On ne l’y invitait pas seulement en tant qu’ami. Il devait être témoin officiel pour le compte du Sénat dans ce qui était une affaire d’État. Il partit donc en tenant la main de Pompée. Lorsqu’il revint peu après, les autres s’assemblèrent autour de lui.

— Elle s’est remise à saigner peu après la naissance, rapporta Cicéron, et l’hémorragie n’a pu être contenue. La fin a été paisible, et elle s’est montrée courageuse, comme il sied à sa lignée.

— Et l’enfant ?

— Il ne passera pas la journée.

D’autres plaintes accueillirent cette annonce, puis tout le monde s’en alla pour répandre la nouvelle dans la ville.

— La malheureuse était plus blanche que le drap dans lequel ils l’ont enveloppée, me confia Cicéron. L’enfant, lui, était aveugle et sans forces. Je suis sincèrement désolé pour César. C’était sa seule enfant. On dirait que la prophétie de Caton sur la colère des dieux commence à se vérifier.

Nous rentrâmes chez nous, et Cicéron écrivit à César une lettre de condoléances. La malchance voulut que César fût alors dans la contrée la plus inaccessible. Il venait en effet de retraverser la mer britannique, cette fois avec une force d’invasion de vingt-sept mille hommes, dont Quintus. Il ne trouva les paquets de lettres l’informant du décès de sa fille que des mois plus tard, à son retour en Gaule. Tous les témoignages s’accordent à dire qu’il ne montra pas la moindre émotion, se retira dans ses quartiers et n’en dit pas un mot, puis, après trois jours de deuil officiel, reprit le cours de ses occupations habituelles. Je soupçonne que c’était là le secret de sa réussite : la mort lui était totalement indifférente, que ce fût celle d’un ami ou d’un ennemi, de son unique enfant ou, en définitive, la sienne, et il dissimulait cette froideur sous les vernis du charme qui l’ont rendu célèbre.

Pompée se situait à l’autre extrémité du spectre humain. Toute sa profondeur était en surface. Il aima ses épouses successives, Julia tout particulièrement, avec une grande (certains diront excessive) tendresse. Lors des funérailles de Julia — qui furent, en dépit des objections de Caton, un événement d’État et se déroulèrent au Forum —, il eut toutes les peines du monde à prononcer son éloge à travers ses larmes et donna toutes les apparences d’être brisé. Les cendres de la jeune femme furent ensuite déposées dans un mausolée à proximité d’un des temples de Pompée, sur le Champ de Mars.

Deux mois avaient dû s’écouler lorsqu’il pria Cicéron de venir le voir pour lui montrer la lettre qu’il venait de recevoir de César. Après l’avoir assuré qu’il compatissait avec lui pour la perte de Julia et remercié de ses condoléances, César lui soumettait une nouvelle alliance maritale, mais double cette fois : il lui proposait la petite-fille de sa sœur, Octavia, et lui demandait en échange la main de sa fille, Pompéia.

— Qu’en penses-tu ? s’insurga Pompée. J’imagine que l’atmosphère barbare de la Bretagne a dû lui monter au cerveau ! D’abord, ma fille est déjà fiancée à Faustus Sylla — que serais-je censé lui dire ? « Désolé, Sylla, quelqu’un de plus important vient de se présenter » ? Et puis Octavia est bien évidemment déjà mariée — et pas à n’importe qui non plus mais à Caius Marcellus : comment serait-il censé prendre le fait que je lui vole sa femme ? Bon sang ! Et César est lui aussi déjà marié à cette pauvre Calpurnia ! Toutes ces vies bousculées alors que la place de ma chère petite Julia n’est pas encore froide dans notre lit ! Tu sais que je n’ai même pas eu le cœur de faire retirer ses brosses à cheveux ?

Pour une fois, Cicéron prit le parti de César :

— Je suis sûr qu’il ne pense qu’à la stabilité de la République.

Mais Pompée ne voulait pas se calmer :

— Eh bien, je ne le ferai pas. Si je prends une cinquième épouse, ce sera quelqu’un de mon choix ; quant à César, il n’aura qu’à se trouver une autre fiancée.

Cicéron, très amateur de potins, ne put résister à l’envie de mentionner la lettre de César auprès de quelques amis, leur faisant jurer le secret à chacun. Naturellement, sous le même sceau du secret, chacun d’eux le répéta à quelques amis, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on ne parlât plus à Rome que de la proposition de César. Marcellus prit particulièrement mal que César se permît de considérer son épouse comme si elle faisait partie de ses biens. César fut embarrassé d’apprendre ce que l’on disait sur lui, et il reprocha à Pompée d’avoir dévoilé ses projets. Pompée ne voulut pas s’excuser ; il reprocha de son côté à César la maladresse de ses intrigues. Une nouvelle fissure venait d’apparaître dans le monolithe.

VII

L’année suivante, pendant les vacances sénatoriales, Cicéron partit comme d’habitude à Cumes avec sa famille afin de poursuivre son livre sur la politique ; et, comme d’habitude, je l’accompagnai. C’était peu avant mon cinquantième anniversaire.

J’avais joui pendant presque toute ma vie d’une excellente santé. Mais lorsque nous fîmes halte dans les montagnes froides d’Arpinum, je fus pris de frissons et, le lendemain matin, je pouvais à peine remuer les membres. Je voulus néanmoins poursuivre avec les autres, mais perdis connaissance et dus être porté sur un lit. Cicéron n’aurait pu me montrer plus de bonté. Il repoussa son départ dans l’espoir que je me remettrais. Cependant, ma fièvre empira et l’on me dit ensuite qu’il passa de longues heures à mon chevet. Il dut se résoudre à me laisser, recommandant aux esclaves de la maison de prendre soin de moi exactement comme ils l’eussent fait de lui. Deux jours plus tard, il m’écrivit de Cumes pour m’annoncer qu’il m’envoyait son médecin grec, Andricus, et aussi un cuisinier : Si tu m’aimes, prends bien soin de toi, et sitôt que tu auras repris tes forces, accours. Adieu.

Andricus m’administra purge et saignée. Le cuisinier me concocta des mets délicieux que j’étais trop malade pour manger. Cicéron m’écrivit constamment.

Le trouble où je vis est inexprimable : si tu m’en délivres, moi, je te délivrerai de tout soin pour toujours. Je t’écrirais plus longuement, si je te croyais en état de lire. Tu as de l’esprit, et tu sais à quel point je le prise. Eh bien ! pour toi, pour moi, applique tout ton esprit à te bien porter.

Au bout d’une semaine environ, la fièvre tomba. Mais il était alors trop tard pour me rendre Cumes. Cicéron m’écrivit de le rejoindre à Formies, sur le chemin du retour.

Fais, mon cher Tiron, que je t’y trouve tout à fait vaillant. Privées de ton concours, mes études chéries, je devrais dire nos études chéries, sont dans une langueur mortelle. Atticus, qui est là quand je t’écris, rit et plaisante ; il voulait entendre quelque chose de moi ; je lui ai répondu que chez moi, sans toi, tout était mort. Reviens donc bien vite à ces Muses qui t’appellent. Je serai, le jour dit, fidèle à ma parole. Rétablis-toi entièrement. Je suis tout prêt. Adieu.

Je te délivrerai de tout soin pour toujours… Je serai, le jour dit, fidèle à ma parole… Je lus et relus ces lettres en essayant de comprendre le sens de ces deux phrases. J’en conclus qu’il avait dû me dire quelque chose lorsque je délirais, mais je n’avais aucun souvenir de ce que cela pouvait être.

Comme convenu, j’arrivai à la villa de Formies l’après-midi de mon cinquantième anniversaire, le vingt-huit du mois d’avril. Il faisait froid, le vent soufflait en tempête et apportait de la mer des rafales de pluie — tout le contraire d’un jour favorable. Je me sentais encore faible, et l’effort que je fournis pour courir jusqu’à la maison et éviter d’être complètement trempé suffit à m’étourdir. La villa semblait déserte, et je me demandai si j’avais mal compris les instructions. Je passai de salle en salle en appelant, puis finis par entendre le rire étouffé d’un enfant en provenance du triclinium. J’écartai le rideau et découvris la salle à manger pleine de monde qui s’efforçait de garder le silence : Cicéron, Terentia, Tullia, Marcus, le jeune Quintus Cicéron, tout le personnel de la maison et (plus étrange encore) le préteur Caius Marcellus et ses licteurs — ce même noble Marcellus dont César voulait donner la femme à Pompée, et qui avait une villa à proximité. À la vue de mon expression stupéfaite, tous éclatèrent de rire, puis Cicéron me prit par la main et me conduisit au centre de la pièce tandis que les autres reculaient pour nous faire place. Je sentis mes genoux se dérober.

— Qui désire ce jour procéder à la manumission de cet esclave ? demanda Marcellus.

— Je le veux, répondit Cicéron.

— En es-tu le propriétaire légal ?

— Oui.

— Pour quelles raisons doit-il être affranchi ?

— Il a fait preuve d’une grande loyauté et rendu des services exemplaires à notre famille depuis sa naissance dans la condition d’esclave, à moi en particulier et aussi à l’État romain. C’est un homme sérieux et il mérite sa liberté.

Marcellus hocha la tête.

— Tu peux poursuivre.

Le licteur m’effleura la tête de son bâton. Cicéron s’avança devant moi, me saisit par les épaules et récita la formule consacrée toute simple :

— Cet homme doit être affranchi.

Il avait les larmes aux yeux. Moi aussi. Il me fit doucement pivoter sur moi-même jusqu’à ce que je lui tourne le dos, puis me lâcha tel un père pourrait lâcher un enfant afin qu’il fasse ses premiers pas.

Il m’est difficile de décrire la joie que l’on éprouve à devenir libre. C’est Quintus qui en donna la meilleure définition lorsqu’il m’écrivit de Gaule : Je t’assure, mon cher Tiron, que je ne saurais être plus heureux. D’un esclave, tu es devenu un ami. Extérieurement, il n’y eut que peu de changements. Je continuai de vivre sous le toit de Cicéron et d’accomplir les mêmes devoirs. Mais au fond de mon cœur, j’étais un homme différent. Je troquai ma tunique contre une toge — vêtement encombrant que je portai sans aise ni confort, mais avec une immense fierté. Et pour la première fois, je commençai à faire des projets d’avenir. J’entrepris de compiler un dictionnaire exhaustif de tous les symboles et abréviations dont je me servais dans mon système de notation, avec des instructions pour les utiliser. Je dressai un plan pour un manuel de grammaire latine. Dès que j’avais une heure de libre, je triais aussi mes boîtes de notes et recopiais des phrases particulièrement amusantes ou profondes que Cicéron avait prononcées au cours des ans. Il approuvait sans réserve l’idée d’un livre sur son esprit et sa sagesse. Souvent, après une remarque particulièrement pénétrante, il s’interrompait et me disait :

— Note ça, Tiron, ça ira très bien dans ton compendium.

Il devint peu à peu tacite entre nous que, si je lui survivais, il me reviendrait d’écrire sa biographie.

Je lui demandai un jour pourquoi il avait attendu si longtemps pour m’affranchir, et pourquoi il avait décidé de le faire à ce moment-là.

— Eh bien, tu sais, me répondit-il, que je peux être très égoïste, et que je me repose entièrement sur toi. Alors, je me suis dit : « Si je l’affranchis, qu’est-ce qui l’empêchera d’aller proposer ses services à César, Crassus ou je ne sais qui ? Ils ne manqueront pas de le payer grassement pour tout ce qu’il sait sur moi. » Et puis, quand tu es tombé malade à Arpinum, j’ai compris à quel point il serait injuste que tu meures dans la servitude, alors je t’ai fait cette promesse, même si tu étais trop fiévreux pour la comprendre. Si quelqu’un a jamais mérité la noblesse de la liberté, c’est bien toi, mon cher Tiron. Et puis, ajouta-t-il avec un clin d’œil, je n’ai à présent plus de secrets que tu pourrais vendre.

En dépit de tout mon amour pour lui, je voulais finir mes jours sous mon propre toit. J’avais quelques économies, et je touchais maintenant un salaire. Je rêvais d’acheter une petite ferme près de Cumes, où je pourrais élever quelques chèvres et des poules, et cultiver ma vigne et des oliviers. Cependant, je redoutais la solitude. Je suppose que j’aurais pu aller au marché aux esclaves m’acheter une compagne, mais cette idée me répugnait. Je savais avec qui je voulais partager ce rêve de vie future : Agathe, l’esclave grecque que j’avais rencontrée chez Lucullus et dont j’avais chargé Atticus de racheter la liberté pour moi avant de partir en exil avec Cicéron. Atticus me confirma qu’il s’était exécuté et qu’elle avait été affranchie. Mais j’eus beau me renseigner pour savoir ce qu’elle était devenue et rester en alerte dès que je marchais dans Rome, elle s’était fondue dans les foules grouillantes d’Italie.


Je n’ai pas profité longtemps d’une liberté tranquille. Mes modestes projets, comme ceux de tout le monde, allaient être ridiculisés par l’énormité des événements à venir. Comme le dit Plaute :

Quoi que l’on puisse espérer,

Il n’en sera que ce que voudront les dieux.

Quelques semaines après mon affranchissement, au cours du mois que l’on appelait alors Quintilis et que l’on nous demande aujourd’hui d’appeler juillet, je marchais d’un bon pas sur la Via Sacra en m’efforçant de ne pas trébucher sur ma nouvelle toge, quand je repérai un rassemblement un peu plus loin. Il régnait un silence de mort — ce qui contrastait avec l’animation qui accueillait habituellement l’annonce des victoires de César affichée sur le panneau blanc. Je pensai immédiatement qu’il avait dû essuyer une terrible défaite. Je rejoignis la lisière de la foule et demandai ce qui se passait à l’homme qui se trouvait devant moi. Irrité, il se contenta de me jeter un regard par-dessus son épaule en grommelant d’une voix distraite :

— Crassus a été tué.

Je m’attardai juste assez pour glaner les quelques détails disponibles. Puis je me dépêchai de rentrer pour en avertir Cicéron, qui travaillait dans son bureau. Le souffle court, je lui appris la nouvelle et il se leva précipitamment, comme s’il n’était pas convenable de recevoir une telle information assis par terre.

— Comment est-ce arrivé ?

— Au combat, d’après ce qu’on dit, dans le désert, près d’une ville de Mésopotamie appelée Carrhes.

— Et son armée ?

— Défaite… anéantie.

Cicéron me regarda un instant. Puis il cria à un esclave de lui apporter ses chaussures et lança à un autre qu’on lui prépare une litière. Je lui demandai où il allait.

— Voir Pompée, bien sûr. Accompagne-moi.

L’un des signes de la prééminence de Pompée était que dès qu’il se produisait une crise de l’État, c’était chez lui que tout le monde accourait, qu’il s’agît des citoyens ordinaires, qui s’amassaient ce jour-là en foules silencieuses et attentives dans les rues alentour, ou des sénateurs les plus éminents, qui arrivaient en litières et étaient introduits par les lieutenants du grand homme. Le hasard voulait que les deux consuls élus, Calvinus et Messala, fussent tous les deux poursuivis pour corruption et n’avaient pu entrer en fonctions. Était donc présente la direction informelle du Sénat, qui comprenait des anciens consuls comme Cotta, Hortensius et le vieux Curion, ainsi que des personnages éminents quoique plus jeunes, comme Ahenobarbus, Scipion Nasica et M. Aemilius Lepidus. Pompée prit la direction de la réunion. Personne ne connaissait l’Empire oriental mieux que lui : il en avait tout de même conquis la majeure partie. Il annonça qu’il venait de recevoir une dépêche du légat de Crassus, C. Cassius Longinus, qui avait réussi à fuir le territoire ennemi et à rentrer en Syrie, et que si tout le monde était d’accord, il allait la lire à voix haute.

Cassius était un homme froid et austère — « pâle et maigre », comme le qualifierait plus tard César —, peu enclin à la vantardise ou au mensonge, aussi ses paroles furent-elles écoutées avec le plus grand respect. D’après lui, le roi des Parthes, Orodès II, avait envoyé un ambassadeur à Crassus à la veille de l’invasion pour lui signifier qu’il aurait pitié de lui du fait de son âge et le laisserait retourner en paix à Rome. Mais Crassus avait répondu sur un ton de bravade qu’il ferait savoir ses intentions dans la capitale des Parthes, Séleucie. L’émissaire avait alors éclaté de rire et répliqué, en montrant la paume retournée de sa main : « Crassus, il aura poussé du poil là-dedans avant que tu n’aies vu Séleucie. »

L’armée romaine, forte de sept légions auxquelles s’ajoutaient huit mille cavaliers et archers, avait jeté un pont sur l’Euphrate à Zeugma, au milieu d’un orage formidable — ce qui était déjà un mauvais présage. Puis, au moment ou il offrait le sacrifice expiatoire d’usage pour apaiser les dieux, Crassus avait laissé tomber dans le sable les entrailles que le devin lui présentait. Il avait eu beau en plaisanter — « Ce que c’est que la vieillesse ! Les armes, au moins, ne m’échapperont pas des mains » —, les soldats gémirent en se rappelant les malédictions qui avaient accompagné leur départ de Rome. Déjà, écrivait Cassius, ils se sentaient condamnés.

Nous écartant de l’Euphrate, poursuivait-il, on s’enfonça dans le désert, sans provision d’eau suffisante ni la moindre borne en vue. C’est un lieu très plat, dépourvu de sentiers et sans arbres pour offrir de l’ombre. Après avoir parcouru cinquante milles dans un sable profond, avec nos paquetages sur le dos et dans des tempêtes de désert durant lesquelles des centaines de nos hommes succombèrent à la soif et à la chaleur, on arriva à un ruisseau que l’on appelle le Balissus. Là, pour la première fois, nos éclaireurs repérèrent des éléments de l’armée ennemie sur la rive opposée. Sur ordre de M. Crassus, on traversa le ruisseau à midi et on lança la poursuite. Mais l’ennemi était de nouveau hors de vue. On marcha plusieurs heures durant, jusqu’à se retrouver au milieu d’un désert. Soudain de tous côtés on entendit le vacarme des marteaux sur des vases d’airain. Au même instant, comme jaillissant du sable, se dressa de toutes parts une horde immense d’archers à cheval. Les bannières de soie du commandant parthe, Sillaces, flottaient à l’arrière.

Contre l’avis d’officiers plus expérimentés, M. Crassus ordonna que l’armée forme un carré profond dont chaque côté se composait de douze cohortes. On envoya alors nos archers pour occuper l’ennemi. Ils durent cependant battre rapidement en retraite face aux forces parthes, très nettement supérieures en nombre et beaucoup plus rapides à la manœuvre. Leurs flèches causèrent un vrai carnage dans nos rangs serrés. Nos hommes mouraient non d’une mort facile et prompte, mais dans les convulsions et les tortures d’une mort atroce : ils se roulaient sur le sable avec les flèches enfoncées dans leur corps, et expiraient des blessures qu’ils empiraient eux-mêmes en s’efforçant d’arracher les pointes recourbées des flèches qui avaient pénétré dans leurs veines et dans leurs nerfs. Beaucoup mouraient ainsi ; ceux qui vivaient encore étaient incapables d’agir. Et lorsque Publius donna l’ordre de charger sur cette cavalerie bardée de fer, ils lui montrèrent leurs mains clouées à leurs boucliers, et leurs pieds traversés et fixés au sol, de sorte qu’il leur était tout aussi impossible de fuir que d’attaquer. Tout espoir que cette pluie meurtrière s’épuiserait fut anéanti par la vision d’un grand nombre de chameaux chargés de flèches, auxquels les premiers rangs d’archers parthes qui avaient déjà tiré allaient se resservir en faisant un circuit.

Craignant que l’armée ne soit bientôt totalement anéantie, P. Crassus demanda à son père l’autorisation de contre-attaquer les Parthes avec sa cavalerie, quelques cohortes et des archers. Crassus y consentit. Cette force de six mille hommes s’élança, et les Parthes tournèrent le dos et prirent le galop. Mais en dépit de l’ordre exprès de ne pas poursuivre l’ennemi, Publius Crassus désobéit. Ses hommes s’éloignèrent ainsi du gros de l’armée romaine alors que les Parthes resurgissaient derrière eux. Rapidement encerclé, Publius fit replier ses hommes sur un monticule de sable où ils formèrent des cibles faciles. Les archers ennemis les criblèrent à nouveau de flèches. Comprenant que la situation était désespérée et redoutant la capture, Publius Crassus fit ses adieux à ses hommes et les engagea à se sauver eux-mêmes. Puis, ne pouvant se servir de sa main, qu’une flèche avait transpercée, il présenta le flanc à son écuyer et lui ordonna de le frapper de son épée. La plupart de ses officiers suivirent son exemple et se donnèrent la mort.

Une fois qu’ils se furent rendus maîtres de la position romaine, les Barbares coupèrent la tête de Publius et la plantèrent au bout d’une pique qu’ils brandirent devant le gros de nos lignes, défiant M. Crassus de venir regarder son fils. Voyant ce qui s’était passé, celui-ci s’adressa ainsi à nos hommes : « Romains, cette perte, cette douleur ne regarde que moi seul. La grandeur de la fortune et de la gloire romaines repose en vous, intacte, invaincue, tant que vous vivez. Si vous avez pitié d’un père privé d’un fils distingué entre tous par sa vaillance, montrez-la, cette pitié, dans votre courroux contre l’ennemi. »

Malheureusement, ils ne l’écoutèrent pas. Au contraire, ce spectacle, plus que tous les autres objets effrayants, brisa l’âme des Romains et leur ôta toute force morale et physique. Le massacre par les flèches reprit, et il est certain que toute notre armée aurait été anéantie sans la tombée de la nuit et le retrait des Parthes, qui crièrent qu’ils voulaient bien accorder à Crassus cette nuit-là seulement pour pleurer son fils, mais qu’ils reviendraient nous achever au matin.

Cela nous laissait une chance. M. Crassus étant trop abattu de chagrin et de désespoir pour commander, je pris la direction de nos forces et, en silence et sous le couvert de l’obscurité, ceux qui pouvaient marcher levèrent le camp pour une marche forcée jusqu’à la ville de Carrhes, laissant sur place au milieu des clameurs et des gémissements les plus pitoyables quelque quatre mille blessés qui furent, le lendemain, soit égorgés soit pris comme esclaves.

À Carrhes, nos forces se divisèrent. Je suivis avec cinq cents hommes la direction de la Syrie tandis que M. Crassus menait le gros des survivants vers les montagnes d’Arménie. Il nous a été rapporté que, devant la forteresse de Sinnaka, il dut affronter une armée commandée par un général du roi parthe, qui proposa une trêve. Pressé d’aller négocier par ses vétérans au bord de la sédition, M. Crassus fut obligé d’accepter la rencontre bien qu’il redoutât un piège. Alors, se retournant vers les siens, il prononça seulement ces mots : « Vous tous, officiers romains ici présents, vous voyez que l’on me force à cette démarche et vous êtes témoins que je souffre opprobre et violence. Mais dites à tout le monde, si vous échappez, que Crassus est mort trompé par les ennemis, et non pas livré par ses concitoyens. »

Ce sont ses dernières paroles connues. Il fut tué avec ses commandants de légions. On m’a informé que sa tête coupée fut ensuite livrée au roi des Parthes en personne par Sillaces, pendant la représentation d’une scène des Bacchantes où elle servit d’accessoire. Le roi fit ensuite verser de l’or fondu dans la bouche de Crassus en disant : « Gave-toi à présent de ce métal dont tu avais tant soif de ton vivant. »

J’attends les ordres du Sénat.

Quand Pompée eut fini de lire, le silence s’installa.

Puis Cicéron demanda :

— Combien d’hommes avons-nous perdus, en avons-nous une idée ?

— Dans les trente mille, d’après mon estimation.

Il y eut un gémissement de consternation parmi les sénateurs rassemblés. Quelqu’un fit remarquer que si tout cela était vrai, c’était la pire défaite depuis celle que l’armée romaine avait subie à Cannes face à Hannibal, cent cinquante ans plus tôt.

— Ce document, dit Pompée en agitant la dépêche de Cassius, ne doit pas sortir de cette pièce.

— Je suis d’accord, convint Cicéron. La franchise de Cassius est admirable en privé, mais il faut préparer pour le peuple une version moins alarmante, qui souligne le bravoure de nos légionnaires et de leurs officiers.

— Oui, dit Scipion, beau-père de Publius, ils sont tous morts en héros… c’est ce qu’il faudra dire. C’est en tout cas ce que je vais dire à ma fille. La malheureuse se retrouve veuve à dix-neuf ans.

— S’il te plaît, transmets-lui mes condoléances, intervint Pompée.

Hortensius prit ensuite la parole. L’ancien consul avait plus de soixante ans et s’était pratiquement retiré de la politique, mais on l’écoutait encore avec respect.

— Que va-t-il se passer maintenant ? Les Parthes n’en resteront certainement pas là. Connaissant notre faiblesse, ils vont envahir la Syrie en représailles. Nous pourrons à peine rassembler une légion pour la défendre, et nous n’avons pas de gouverneur.

— Je propose que nous laissions Cassius gouverner la province, avança Pompée. C’est un homme dur et implacable — tout à fait ce qu’exige la situation. Pour ce qui est d’une armée… il faudra qu’il en lève et en forme une nouvelle sur place.

Ahenobarbus, qui ne perdait jamais une occasion de saper la suprématie de César, fit remarquer :

— Nos meilleurs combattants sont tous en Gaule. César a dix légions, c’est énorme. Pourquoi ne pas lui ordonner d’en envoyer deux en Syrie pour colmater la brèche ?

Au nom de César, un courant d’hostilité se fit sentir dans la pièce.

— C’est lui qui a recruté ces légions, nota Pompée. Je suis d’accord qu’elles seraient plus utiles dans l’Est, mais il considère que ces hommes lui appartiennent.

— Eh bien, il a peut-être besoin qu’on lui rappelle que ces légions ne sont pas sa propriété. Elles existent pour servir la République, pas ses intérêts personnels.

C’est, me raconta par la suite Cicéron, seulement en regardant tous ces sénateurs acquiescer vigoureusement qu’il prit conscience de la véritable signification de la mort de Crassus.

— Parce que, mon cher Tiron, qu’avons-nous appris en écrivant notre République ? Divise le pouvoir en trois dans un État, et la tension est équilibrée, divise-le en deux et, tôt ou tard, l’un des côtés essaiera de dominer l’autre — c’est une loi naturelle. Aussi éhonté qu’il fût, Crassus préservait au moins l’équilibre entre Pompée et César. Mais maintenant qu’il n’est plus là, qui va s’en charger ?


Nous nous enfonçâmes donc dans le désastre. Cicéron était assez avisé pour s’en apercevoir.

— Une Constitution conçue il y a des siècles pour remplacer une monarchie et fondée sur une milice de citoyens peut-elle espérer régir un empire dont l’étendue dépasse de loin tout ce qu’ont pu rêver ses auteurs ? Ou l’existence d’armées de métier et l’afflux de richesses inconcevables détruisent-ils inexorablement notre système démocratique ?

Puis, à d’autres moments, il bannissait ces propos apocalyptiques qu’il décrétait par trop alarmistes et assurait que la République en avait vu d’autres par le passé — invasions, révolutions, guerres civiles — et s’en était toujours sortie : pourquoi en irait-il autrement cette fois-ci ?

C’est pourtant ce qui arriva.

Cette année-là, les élections furent dominées par deux hommes : Clodius visait la préture, Milon le consulat. La violence et la corruption de cette campagne dépassèrent tout ce que la cité avait jamais connu, et il fallut encore repousser le scrutin à plusieurs reprises. Il y avait à présent plus d’une année que la République n’avait pas élu de consuls légitimes. Le Sénat était donc présidé par un interrex, le plus souvent une personnalité sans intérêt, pour un mandat révisable de cinq jours ; les faisceaux des consuls furent placés symboliquement au temple de Libitina, déesse des morts. Mais tu ferais mieux encore de venir tout droit à Rome, écrivit Cicéron à Atticus. Pour y admirer cette République toute semblable à la mienne ? railla-t-il.

La situation devenait même tellement désespérée que Cicéron en fut réduit à fonder tous ses espoirs sur Milon, bien que celui-ci fût tout son contraire. Grossier, brutal, dépourvu d’éloquence ou de toute disposition pour la politique, il ne savait qu’organiser de superbes combats de gladiateurs qui enthousiasmaient les électeurs, mais le laissèrent ruiné. Pour Pompée, Milon avait fait son temps et, n’attendant plus rien de lui, il soutenait ses adversaires, Scipion Nasica et Plautius Hypsaeus. Mais Cicéron, lui, avait encore besoin de Milon. Je n’ai plus qu’une pensée, et j’y rapporte tout ce que j’ai d’activité, de zèle, d’adresse, de puissance, mon âme tout entière enfin ; c’est le consulat de Milon. Il le voyait comme le meilleur rempart contre l’événement qu’il redoutait le plus : l’élection de Clodius au consulat.

Cicéron me demanda souvent de rendre de petits services à Milon lors de cette campagne. Je parcourus ainsi nos archives et dressai des listes de nos anciens partisans afin qu’il pût les démarcher. J’organisai aussi des rencontres entre lui et des clients de Cicéron dans les divers sièges des tribus. Je lui portai même des sacs de fonds que Cicéron avait obtenus de riches donateurs.

Un jour, en début d’année, Cicéron me demanda comme un service de surveiller un moment la campagne de son protégé.

— Pour te parler franchement, je crains qu’il ne perde, me dit-il. Tu connais les élections aussi bien que moi. Observe-le avec les électeurs. Vois s’il y a quelque chose à faire pour améliorer ses chances. S’il perd et que Clodius gagne, inutile de te dire que ce sera catastrophique pour moi.

Je ne prétendrai pas que cette mission m’enchantait, mais je m’exécutai et, le dix-huit de janvier, je me rendis chez Milon, qui habitait dans la partie la plus abrupte du Palatin, derrière le temple de Saturne. Une foule impatiente était rassemblée devant sa maison, mais il n’y avait aucune trace de l’aspirant consul. Je compris alors pourquoi la candidature de Milon était en difficulté. Un homme qui se présente aux élections et pense avoir une chance de gagner travaille à toute heure du jour. Mais Milon ne parut pas avant le milieu de la matinée et, à peine arrivé, me prit à part pour se plaindre de Pompée, qui, me dit-il, avait invité Clodius à séjourner le matin même dans sa maison de campagne des monts Albain.

— L’ingratitude de cet homme est incroyable ; tu te souviens que Clodius et sa clique lui faisaient tellement peur qu’il n’osait plus mettre les pieds dehors tant que mes gladiateurs n’avaient pas dégagé la rue ? Et voilà qu’il invite ce serpent chez lui alors qu’il ne veut même plus me dire bonjour !

Je compatis — nous savions tous comment était Pompée : un grand homme, certes, mais totalement centré sur lui-même —, puis je tentai de ramener la conversation sur sa campagne. Le jour des votes approchait. Où prévoyait-il de passer ces dernières heures si précieuses ?

— Aujourd’hui, je vais à Lanuvium, m’annonça-t-il. Dans la propriété ancestrale de mon père adoptif.

J’avais peine à y croire.

— Tu quittes Rome si près du scrutin ?

— Ce n’est qu’à une vingtaine de milles. Il faut nommer un flamine pour le temple de Junon protectrice. C’est la déesse locale, ce qui signifie qu’il y aura une immense cérémonie… tu verras, il y aura des centaines d’électeurs présents.

— C’est possible, mais ce seront les électeurs qui te sont déjà tout acquis, vu la position de ta famille dans la ville, non ? Ne vaudrait-il pas mieux travailler auprès des indécis ?

Milon refusa d’en discuter plus avant. Son refus fut même si catégorique qu’avec le recul je me demande s’il n’avait pas déjà renoncé à l’espoir de remporter les élections dans les enclos de vote et décidé d’en découdre à la place. Après tout, Lanuvium se situe également dans les monts Albains, et la route qui y mène nous conduisit tout près des grilles de Pompée. Il avait dû calculer qu’il aurait une bonne chance de tomber sur Clodius en chemin, et c’était exactement le genre d’occasion qu’il cherchait pour se battre.

Lorsque nous nous mîmes en route, cet après-midi-là, il avait préparé tout un convoi de bagages et de serviteurs encadré par sa petite troupe personnelle d’esclaves et de gladiateurs armés d’épées et de javelots. Milon se trouvait en tête de son menaçant cortège, dans une voiture en compagnie de Fausta, son épouse. Il m’invita à prendre place avec eux, mais je préférai l’inconfort de monter à cheval plutôt que de partager une voiture avec ces deux-là, dont les relations orageuses étaient notoires. Nous descendîmes la Via Appia à bonne allure, écartant avec arrogance tout autre véhicule du passage — ce qui, une fois encore, me parut une bien piètre tactique électorale — et avancions depuis deux bonnes heures quand, évidemment, dans les environs de Bovillae, nous finîmes par tomber sur Clodius, qui arrivait dans l’autre sens pour regagner Rome.

Clodius allait à cheval, accompagné d’un train de peut-être trente hommes — moins bien armés que ceux de Milon et bien moins nombreux. Je me trouvais au milieu de la colonne. Il croisa mon regard en passant et me reconnut très bien comme étant le secrétaire de Cicéron. En tout cas, il me foudroya du regard.

Son escorte le suivait, et je détournai les yeux. Je ne voulais pas de problèmes. Cependant, quelques instants plus tard, un cri retentit derrière moi, puis le fracas de l’acier contre l’acier. Je me retournai et vis qu’une bagarre avait éclaté entre nos gladiateurs, qui fermaient la marche, et certains hommes de Clodius. Ce dernier s’était avancé déjà un peu plus loin sur la route. Il arrêta sa monture et lui fit faire demi-tour. C’est à ce moment-là que Birria, le gladiateur qui avait servi de garde du corps à Cicéron, lança un javelot dans sa direction. Le trait n’atteignit pas Clodius de plein fouet mais plutôt de côté, vu qu’il était en mouvement, mais la force du coup faillit le renverser de sa selle. La pointe dentelée était profondément enfoncée dans sa chair. Il la regarda avec ce qui semblait de la stupéfaction, poussa un cri et saisit la hampe à deux mains alors que sa toge blanchie virait au rouge sang.

Ses gardes du corps éperonnèrent leurs chevaux et l’entourèrent. Notre convoi s’immobilisa. Je remarquai que nous nous trouvions à proximité d’une auberge — par une curieuse coïncidence, le même établissement où nous nous étions arrêtés pour prendre des chevaux, la nuit où Cicéron avait fui Rome. Milon sauta de voiture, l’épée à la main, et longea le bord de la route pour voir ce qui se passait. La plupart des cavaliers mettaient pied à terre. La suite de Clodius avait déjà tiré le javelot de ses côtes et l’emportait vers l’auberge. Il était suffisamment conscient pour marcher à moitié en s’appuyant sur les bras de ses compagnons. Pendant ce temps, de petits groupes s’affrontaient sur la route et dans les champs qui la bordaient — des combats âpres et vicieux, certains à cheval, d’autres à pied — en une mêlée si confuse que je ne distinguai pas tout de suite nos hommes des leurs. Peu à peu, je compris que c’étaient les nôtres qui avaient le dessus car on les dominait en nombre à trois contre un. Je vis plusieurs des hommes de Clodius lever les bras en signe de reddition ou tomber à genoux. D’autres se contentèrent de jeter les armes et s’enfuirent en courant ou en lançant leur monture au galop. Nul ne prit la peine de les pourchasser.

La bataille terminée, Milon, les poings sur les hanches, contempla le carnage, puis fit signe à Birria et à quelques autres d’aller chercher Clodius dans l’auberge.

Je descendis de cheval. N’ayant aucune idée de ce qui allait suivre, je m’approchai de Milon. Un cri retentit alors, ou plutôt un hurlement, en provenance de l’auberge, et Clodius fut sorti par quatre gladiateurs, chacun le tenant par un bras ou une jambe. Milon avait un choix à faire : laisser vivre Clodius et en subir les conséquences, ou le tuer et en finir une fois pour toutes avec lui. On allongea le blessé sur la route, à ses pieds. Milon prit alors le javelot de l’homme qui se tenait à ses côtés, en vérifia la pointe avec son pouce et la plaça au centre de la poitrine de Clodius. Alors, saisissant la hampe à deux mains, il l’enfonça de toutes ses forces. Le sang jaillit de la bouche de Clodius. Les hommes se relayèrent ensuite pour transpercer le cadavre, mais je ne pus me résoudre à regarder.


Je monte fort mal, mais je crois bien être rentré à Rome à une vitesse dont un bon cavalier aurait pu être fier. Je pressai ma monture épuisée sur la côte du Palatin et, pour la seconde fois en six mois, me retrouvai à informer Cicéron de la mort d’un de ses ennemis — le plus grand de tous.

Il ne montra aucun signe de satisfaction. Affichant une grande froideur, il se mit à réfléchir. Il tambourina des doigts sur la table puis demanda :

— Où est Milon, à présent ?

— Je crois qu’il s’est rendu à Lanuvium pour la cérémonie, comme prévu.

— Et le corps de Clodius ?

— La dernière fois que je l’ai vu, il était encore au bord de la route.

— Milon n’a pas cherché à le dissimuler ?

— Non, il a dit que ça ne servirait à rien — il y avait trop de témoins.

— C’est probablement vrai, le coin est très passant. As-tu été vu par beaucoup de gens ?

— Je ne crois pas. Clodius m’a reconnu, mais pas les autres.

Il sourit avec dureté.

— Au moins, nous n’avons plus à nous préoccuper de Clodius, commenta-t-il.

Il médita un instant avant de hocher la tête.

— C’est bien… bien qu’on ne t’ait pas vu. Je crois qu’il vaudrait mieux qu’on dise que tu as passé l’après-midi avec moi.

— Pourquoi ?

— Ce ne serait pas très malin de ma part d’être impliqué dans cette affaire, même de façon indirecte.

— Tu penses que ça pourrait te causer des problèmes ?

— Oh, j’en suis tout à fait certain ! La question est : jusqu’à quel point ?

Nous attendîmes donc tranquillement que la nouvelle de ce qui venait de se produire arrive à Rome. Dans la lumière déclinante de l’après-midi, il me fut difficile de chasser de mon esprit l’image de Clodius transpercé comme un porc. J’avais déjà assisté à la mort de quelqu’un, mais c’était la première fois qu’on tuait un homme devant moi.

Une heure environ avant la tombée de la nuit, un cri perçant de femme retentit non loin de chez nous. Il se poursuivit longtemps, pareil à un ululement surnaturel.

Cicéron alla ouvrir la porte de la terrasse et tendit l’oreille.

— Si je ne m’abuse, Dame Fulvia vient d’apprendre qu’elle est veuve, dit-il judicieusement.

Il envoya un serviteur vérifier ce qui se passait. L’homme revint en disant que le corps de Clodius était revenu à Rome dans une litière appartenant au sénateur Sextus Tedius, qui l’avait découvert au bord de la Via Appia. Le cadavre avait été porté chez Clodius et délivré à Fulvia. Dans un accès de fureur et de chagrin, celle-ci lui avait arraché ses vêtements, ne lui laissant que ses sandales, puis l’avait redressé et se trouvait à présent assise à côté de lui, en pleine rue, sous des torches allumées, et hurlant pour qu’on vienne voir ce qu’on avait fait à son mari.

— Elle veut attiser la colère des foules, commenta Cicéron.

Et il ordonna qu’on double la garde de la maison pour la nuit.

Le lendemain matin, on estima qu’il était bien trop dangereux pour Cicéron comme pour tous les sénateurs d’importance de sortir de chez eux. C’est donc depuis la terrasse que nous vîmes un immense cortège populaire mené par Fulvia porter le corps sur un brancard jusqu’au Forum et le hisser sur les rostres. Puis nous entendîmes les lieutenants de Clodius exhorter la plèbe à la fureur. À la fin des éloges les plus amers, ceux qui le pleuraient forcèrent l’entrée de la Curie et portèrent le corps de Clodius à l’intérieur. Puis ils ressortirent dans l’Argilète en traînant nos bancs, nos tables et des coffres pleins de livres en provenance des librairies voisines. Nous comprîmes avec horreur qu’ils dressaient un bûcher funéraire.

Vers midi, de la fumée s’éleva des petites fenêtres ménagées en haut des murs du palais sénatorial. Des rideaux de flammes orangées et des fragments de livres en feu tourbillonnèrent contre le ciel tandis qu’un rugissement terrifiant et ininterrompu provenait de l’intérieur, comme si l’on avait ouvert un trou dans les enfers. Une heure plus tard, le toit se fendit d’un bout à l’autre ; des milliers de tuiles et les espars des poutres embrasées s’effondrèrent sans bruit sous nos yeux ; il y eut un curieux moment de silence, puis le fracas terrible nous passa dessus tel un souffle brûlant.

Une gerbe de fumée, de poussière et de cendres plana au-dessus du centre de Rome tel un suaire pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que la pluie la dissipe, et c’est ainsi que les derniers vestiges mortels de Publius Clodius Pulcher et de la vénérable Curie qu’il avait détestée toute sa vie disparurent ensemble de la surface de la terre.

VIII

La destruction du Sénat affecta profondément Cicéron. Il s’y rendit le lendemain, sous bonne garde et armé d’un solide bâton, et fit le tour des ruines fumantes. Les briques noircies étaient encore chaudes au toucher. Le vent mugissait à travers les trous béants, et il arrivait qu’au-dessus de nos têtes un débris se descelle et tombe sur le tapis de cendres avec un bruit mat. Ce temple se dressait là depuis six cents ans — il avait été le témoin des plus grands moments de l’existence de Rome, et de celle de Cicéron —, et il lui avait fallu moins d’un après-midi pour être anéanti.

Tout le monde, y compris Cicéron, pensait que Milon partirait en exil volontaire, ou du moins qu’il se tiendrait à l’écart de Rome. Mais c’était sous-estimer la bravade du personnage. Loin de faire profil bas, il prit la tête d’une troupe encore plus importante de gladiateurs et revint dans la ville l’après-midi même pour se barricader chez lui. Les partisans de Clodius s’empressèrent d’assiéger sa maison, mais une pluie de flèches eut tôt fait de les disperser. Ils se mirent alors en quête d’une forteresse moins imprenable sur laquelle passer leur colère, et jetèrent leur dévolu sur la demeure de l’interrex, Marcus Aemilius Lepidus.

Bien qu’il n’eût que trente-six ans et ne fût pas encore préteur, Lepidus était membre du collège des pontifes et, en l’absence de tout consul élu, cela suffisait à faire temporairement de lui le premier magistrat. Les dommages infligés à sa propriété furent assez légers — la couche nuptiale de son épouse fut brisée et ses ouvrages de toile et de broderies déchirés — mais l’attaque suscita une intense indignation mêlée de panique au Sénat.

Lepidus, ne perdant jamais de vue sa dignité, tira le maximum de l’incident ; cela marqua même le début de son ascension sociale. (Cicéron assurait que Lepidus était le politicien le plus veinard qu’il connaissait : chaque fois qu’il commettait une bourde, il recevait une pluie de récompenses — « C’est une sorte de génie de la médiocrité. ») Le jeune interrex convoqua une réunion du Sénat à l’extérieur de la ville, sur le Champ de Mars, dans le nouveau théâtre de Pompée — une grande salle à l’intérieur de l’ensemble monumental dut être consacrée spécialement pour l’occasion —, et il invita Pompée à assister à la séance.

C’était trois jours après l’incendie de la chambre du Sénat.

Pompée accepta et descendit de son palais entouré de deux cents légionnaires en ordre de bataille — un déploiement de force parfaitement légal puisque, en tant que gouverneur d’Espagne, il disposait de l’imperium militaire. On n’avait cependant rien vu de tel depuis l’époque de Sylla. Il laissa ses soldats en faction sous le portique du théâtre pendant qu’il entrait pour écouter en toute modestie ses partisans réclamer qu’il fût nommé dictateur pour six mois, le temps de prendre les mesures nécessaires afin de rétablir l’ordre : rappeler tous les réservistes militaires d’Italie, décréter un couvre-feu à Rome, suspendre les élections imminentes et mener les assassins de Clodius devant la justice.

Cicéron comprit aussitôt le danger et se leva pour parler.

— Nul n’a plus de respect que moi pour Pompée, commença-t-il, mais nous devons prendre garde de ne pas faire le jeu de nos ennemis. Prétendre que, pour préserver nos libertés, nous devons d’abord les suspendre ; que pour sauvegarder les élections, nous devons les annuler ; que pour nous garder de la dictature, nous devons désigner un dictateur — où est la logique dans tout cela ? Nous avons des élections prévues, nous avons des candidats pour lesquels voter. La campagne est terminée. La meilleure façon de montrer notre confiance en nos institutions est de les laisser fonctionner normalement et d’élire nos magistrats comme nos ancêtres nous ont appris à le faire.

Pompée opina du chef, comme s’il n’aurait pu mieux dire lui-même, et, à la fin de la séance, il vint avec force démonstrations congratuler Cicéron pour avoir si vaillamment défendu la Constitution. Mais Cicéron ne fut pas dupe. Il savait exactement ce que préparait Pompée.

Cette nuit-là, Milon vint le voir pour un conseil de guerre. Caelius Rufus, tribun, partisan de longue date et ami proche de Milon, était aussi présent. Des bruits de bagarres, des aboiements de chiens, des exclamations et des cris se faisaient parfois entendre. Un groupe d’hommes porteurs de torches enflammées traversa le Forum au pas de course. Mais la plupart des citoyens avaient trop peur pour oser sortir, et ils se barricadaient chez eux. Milon semblait penser qu’il avait les élections dans la poche. N’avait-il pas débarrassé la nation de Clodius ? Les gens honnêtes devaient lui en être reconnaissants, outre que l’incendie du Sénat et les violences de rue avaient épouvanté la majorité des électeurs.

— Je suis d’accord que, s’il y avait un scrutin demain, Milon, tu le remporterais certainement, convint Cicéron. Mais il n’y aura pas de scrutin. Pompée va y veiller.

— Comment ça ?

— Il va se servir de son état-major pour créer une atmosphère d’hystérie qui va pousser le Sénat et le peuple à se tourner vers lui et à annuler les élections.

— C’est de la frime, assura Rufus. Il n’a pas ce pouvoir.

— Oh, si, il l’a et il le sait. Tout ce qu’il a à faire, c’est de rester tranquille et d’attendre que les choses viennent toutes seules.

Milon et Rufus virent tous deux dans les craintes de Cicéron la simple nervosité d’un homme vieillissant, et ils reprirent le lendemain la campagne avec un regain d’énergie. Mais Cicéron avait raison : Rome était bien trop agitée pour que les élections s’y déroulent normalement, et Milon se précipita dans le piège de Pompée. Un matin, peu après leur réunion, Cicéron reçut une convocation urgente de la part de Pompée. Il trouva la maison du grand homme cernée de soldats, et Pompée lui-même dans une partie surélevée du jardin, avec le double de sa garde habituelle. Installé avec lui sous le portique, il y avait un homme que Pompée présenta comme étant Licinius, propriétaire d’une taverne près du Circus Maximus. Pompée ordonna à Licinius de répéter son histoire à Cicéron, et le cabaretier s’empressa de raconter qu’il avait surpris dans son établissement un groupe des gladiateurs de Milon en train de fomenter le meurtre de Pompée, et que, l’ayant surpris à écouter, ils avaient tenté de le réduire au silence d’un coup d’épée. Et pour preuve, il montra alors à Cicéron une égratignure juste sous ses côtes.

Évidemment, comme me le dit ensuite Cicéron, toute cette histoire était absurde.

— Pour commencer, a-t-on déjà entendu parler de gladiateurs aussi débiles ? Quand des types de la sorte veulent te réduire au silence, ils te réduisent au silence.

Mais peu importait. Le complot de la taverne, comme on en vint à l’appeler, gonfla le nombre des rumeurs qui circulaient déjà sur Milon — qu’il avait transformé sa maison en véritable arsenal, avec un amas de boucliers, d’épées, de harnais, de dards, de javelots ; qu’il avait par toute la ville dissimulé des provisions de torches incendiaires afin de la brûler ; qu’il avait fait transporter des armes par le Tibre à sa campagne d’Ocriculum ; que les assassins de Clodius seraient lâchés sur ses adversaires à l’élection…

Lors de la réunion du Sénat qui suivit, Marcus Bibulus en personne, ancien collègue de César au consulat et farouche ennemi de toujours, se leva pour proposer que Pompée fût par décret d’urgence nommé seul consul. Cela était déjà surprenant, mais ce que personne n’avait anticipé fut la réaction de Caton. Le silence tomba sur la chambre lorsqu’il se leva.

— Je n’aurais pas proposé moi-même la motion, dit-il. Mais considérant la situation telle qu’elle vient de nous être exposée, je propose que nous acceptions cette solution comme étant un compromis raisonnable. N’importe quel pouvoir est supérieur à l’anarchie. Un seul consul vaut mieux qu’une dictature, et Pompée gouvernera sans doute plus sagement que tout autre.

Venant de Caton, c’était presque incroyable — il avait utilisé le mot « compromis » pour la première fois de sa vie — et nul ne paraissait plus interloqué que Pompée lui-même. On raconta qu’ensuite Pompée invita Caton dans sa maison du faubourg pour le remercier personnellement et lui proposer de devenir son conseiller pour toutes les questions de l’État.

— Tu n’as aucun besoin de me remercier, répondit Caton. Rien de ce que j’ai dit ne te visait personnellement ; je ne songeais qu’à l’État. Je serai ton conseiller privé si tu m’y invites ; mais, si tu ne m’y invites pas, je donnerai mon avis publiquement.

Cicéron observa leur nouveau rapprochement avec une grande appréhension.

— Pourquoi penses-tu que des hommes comme Caton ou Bibulus aient soudain décidé de soutenir Pompée ? Tu t’imagines qu’ils croient à ce complot ridicule contre sa vie ? Tu crois qu’ils ont soudain changé d’avis à son sujet ? Pas du tout ! Ils lui donnent la pleine autorité parce qu’ils le voient comme leur meilleur espoir de contrôler les ambitions de César. Je ne doute pas que Pompée en soit conscient et qu’il pense pouvoir les manipuler. Mais il a tort. N’oublie pas que je le connais. Sa faiblesse, c’est sa vanité. Ils vont le flatter, le couvrir de pouvoirs et d’honneurs, et il ne s’apercevra même pas de ce qu’ils font jusqu’à ce qu’il soit trop tard — ils vont le pousser vers une inéluctable collision avec César. Et alors, nous aurons la guerre.

Après son passage au Sénat, Cicéron alla directement trouver Milon pour lui dire clairement qu’il devait sur-le-champ abandonner sa campagne pour le consulat.

— Si tu envoies avant la nuit un message à Pompée pour lui dire que tu retires ta candidature dans l’intérêt de l’unité nationale, tu pourras éviter des poursuites ; si tu ne le fais pas, tu es fini.

— Mais si je suis poursuivi, rétorqua Milon d’un air rusé, me défendras-tu ?

Je m’attendais à ce que Cicéron lui réplique que c’était impossible. Au lieu de ça, il poussa un soupir et se passa la main dans les cheveux.

— Écoute-moi, Milon. Écoute-moi bien. Quand j’étais au plus mal, il y a six ans, à Thessalonique, tu as été le seul à me redonner espoir. Tu peux donc être assuré que, quoi qu’il arrive, je ne te laisserai pas tomber. Mais par pitié, ne laisse pas les choses en arriver là. Écris à Pompée aujourd’hui.

Milon promit d’y réfléchir, même si, évidemment, il ne se retira pas. Il y avait peu de chance que l’ambition démesurée qui l’avait propulsé en une demi-douzaine d’années de la position de propriétaire d’une école de gladiateurs aux portes du consulat se laisse maintenant museler par la prudence et la raison. De plus, sa campagne lui avait coûté si cher (certains assuraient qu’il devait plus de soixante-dix millions de sesterces) que ses dettes le conduiraient de toute façon à l’exil ; il n’avait par conséquent rien à gagner à abandonner maintenant. Il poursuivit donc sa campagne, et Pompée s’employa impitoyablement à le détruire en ouvrant une enquête sur les événements des dix-huit et dix-neuf janvier — dont le meurtre de Clodius, l’incendie du Sénat et l’attaque contre la demeure de Lepidus — sous la présidence de Domitius Ahenobarbus. Les esclaves de Milon et de Clodius furent mis à la torture pour établir les faits avec certitude, et je craignis qu’un malheureux, poussé à bout, ne se rappelât soudain ma présence sur les lieux du crime, ce qui eût été fort embarrassant pour Cicéron. Mais il semble que j’aie la chance de bénéficier d’une personnalité que personne ne remarque — ce qui m’a peut-être permis de survivre jusqu’à aujourd’hui pour écrire ces mémoires — et je ne fus pas mentionné.

L’enquête déboucha sur le procès de Milon au début du mois d’avril, et Cicéron dut alors honorer sa promesse de le défendre. C’est la seule fois où je le vis jamais prostré par l’angoisse. Pompée avait posté des soldats dans tout le centre de la cité pour assurer l’ordre. Mais l’effet produit était tout sauf rassurant. Ils bloquaient tous les accès au Forum et gardaient les principaux édifices publics. Les commerces étaient tous fermés. Une atmosphère de tension et de peur s’abattit sur la ville. Pompée vint en personne assister au procès et prit un siège tout en haut des marches du temple de Saturne, entouré par ses troupes. Cependant, malgré ce déploiement de force, on laissa l’immense foule des partisans de Clodius intimider la cour. Ils conspuèrent Milon et Cicéron dès que venait leur tour de prendre la parole, ce qui rendit la défense presque inaudible. L’outrage et l’émotion étaient de leur côté — la brutalité du crime, le spectacle de la veuve éplorée et de ses enfants privés de père, et, peut-être par-dessus tout, ce curieux phénomène qui sanctifie rétrospectivement tout homme politique, aussi lamentable fût-il, dès que sa carrière est prématurément fauchée.

En tant qu’avocat de la défense, n’ayant droit selon les règles particulières de ce tribunal qu’à deux heures de parole, Cicéron se trouvait confronté à une tâche quasi impossible. Il ne pouvait guère prétendre, alors que Milon s’était publiquement vanté de son crime, que son client était innocent. Certains fidèles de Milon, dont Rufus, soutenaient néanmoins que Cicéron aurait dû tourner le meurtre à son avantage en le qualifiant de service rendu à l’État. Cicéron se refusa à ce raisonnement.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Que n’importe qui peut être condamné à mort sans procès et sommairement exécuté par ses ennemis, du moment que cela satisfait assez de monde ? C’est la loi de la rue, Rufus, exactement ce en quoi croyait Clodius, et je me refuse à défendre une telle option dans un tribunal romain.

La seule autre solution envisageable était de plaider la légitime défense — même s’il était difficile de la concilier avec le fait que Clodius avait été traîné hors de la taverne et achevé de sang-froid. Mais ce n’était pas impossible. J’avais déjà vu Cicéron gagner des causes plus faibles. Et il rédigea un très bon plaidoyer. Cependant, le matin où il devait le prononcer, il se réveilla sous l’empire d’une terrible angoisse. Je n’y prêtai tout d’abord pas attention. Il était souvent nerveux avant un discours important, et cela lui donnait coliques et nausées. Mais ce matin-là était différent. Il n’était pas saisi de cette appréhension qu’il appelait parfois « force froide » et qu’il avait appris à maîtriser. Cette fois, il était tout simplement pétri de peur et ne parvenait pas à se rappeler un seul mot de ce qu’il était censé dire.

Milon lui suggéra de se rendre au Forum en litière fermée et d’attendre dans un coin tranquille de recouvrer son sang-froid jusqu’à ce que ce fût à lui de parler. C’est ce qu’on essaya de faire. Cicéron avait, à sa demande, reçu de Pompée une garde personnelle pour la durée du procès, et ces gardes mirent en place un cordon de sécurité autour d’une partie du jardin du temple de Vesta, empêchant quiconque d’approcher pendant que l’orateur se reposait sous l’épais dais brodé, essayant de retenir son plaidoyer et ne sortant qu’occasionnellement pour vomir sur le sol sacré. Mais même s’il ne pouvait voir la foule, il l’entendait parfaitement scander et rugir à proximité, ce qui était presque pire. Lorsque l’adjoint du préteur vint enfin nous chercher, Cicéron avait les jambes si faibles qu’elles pouvaient à peine le soutenir.

Lorsque nous pénétrâmes dans le Forum, le vacarme devint terrifiant, et l’éclat du soleil qui se reflétait sur les armes et les armures des soldats nous aveugla.

Les clodiens huèrent Cicéron dès qu’il parut, et le huèrent plus fort encore quand il voulut parler. Sa peur était si manifeste qu’il la confessa dans sa phrase d’ouverture :

— Juges, il est honteux peut-être de trembler au moment où j’ouvre la bouche pour défendre le plus courageux des hommes ; mais, je l’avoue (et il l’attribua entièrement au caractère truqué de l’audience), cet appareil nouveau d’un tribunal extraordinaire effraie mes regards : de quelque côté qu’ils se portent, ils ne retrouvent ni l’ancien usage du Forum, ni la forme accoutumée de nos jugements.

Malheureusement, se plaindre des règles d’un concours est toujours le signe que l’on va perdre, et même si Cicéron remporta quelques points — « Imaginez, citoyens, qu’il soit en mon pouvoir de faire absoudre Milon, sous la condition que Clodius revivra : Eh quoi ! vous pâlissez ! Pourquoi ces regards terrifiés ? » —, le discours ne vaut que s’il est bien prononcé. Milon fut déclaré coupable par trente-huit voix contre treize et il fut condamné à l’exil à vie. Ses biens furent rapidement vendus à l’encan aux prix les plus bas pour régler ses dettes, et Cicéron s’arrangea avec Philotimus, l’homme d’affaires de Terentia, pour en acheter une partie anonymement dans l’intention de pouvoir la revendre par la suite et d’en verser le bénéfice à Fausta, la femme de Milon, qui avait déclaré son intention de ne pas accompagner son époux dans l’exil. Un ou deux jours plus tard, Milon partit avec une bonne humeur remarquable pour Massilia, au sud de la Gaule. Son départ n’était pas sans évoquer l’esprit d’un gladiateur qui savait qu’il finirait par perdre un jour et remerciait simplement le ciel d’avoir vécu jusque-là. Cicéron essaya de faire amende honorable en publiant le discours qu’il aurait tenu si la peur n’avait pas eu raison de lui. Il en envoya un exemplaire à Milon, qui lui répondit quelques mois plus tard de façon charmante qu’il était heureux que Cicéron n’ait pu le prononcer : Si tu avais parlé ainsi, je ne mangerais pas de si bon poisson à Massilia !


Peu après le départ de Milon, Pompée invita Cicéron à dîner pour lui prouver qu’il n’y avait pas de rancune entre eux. Cicéron s’y rendit à reculons et rentra en titubant, tellement stupéfait qu’il vint me réveiller pour me raconter que, à la table du dîner, il y avait la veuve de Publius Crassus, la très jeune Cornelia… et que Pompée venait de l’épouser !

— Eh bien, naturellement, je l’ai félicité, dit Cicéron — c’est une jeune femme belle et accomplie, bien qu’elle soit en âge d’être sa petite-fille —, et je lui ai demandé, histoire de causer, ce que César en avait pensé. Il m’a regardé avec le plus grand mépris et m’a répondu qu’il n’en avait même pas parlé à César. En quoi cela concernait-il César ? Il a cinquante-trois ans et il peut bien épouser qui il veut !

« Je lui ai objecté le plus doucement que j’ai pu que César pourrait voir les choses différemment — il avait tout de même cherché une alliance maritale et s’était fait éconduire, outre que le père de la mariée n’est pas exactement un ami déclaré. À cela, Pompée m’a répondu : « Oh, ne t’en fais pas pour Scipion, il est tout à fait amical. Je viens d’en faire mon collègue au consulat pour la fin de mon mandat ! » Tu crois qu’il est fou ? César va penser que Rome a été prise d’assaut par le parti aristocratique et que Pompée est à leur tête.

Cicéron gémit et ferma les yeux. Je le soupçonnai d’avoir bu plus que de raison.

— Je t’avais dit que ça arriverait. Je suis Cassandre : condamné à voir l’avenir, et voué à n’être jamais cru.

Cassandre ou pas, il y avait une conséquence au consulat spécial de Pompée que Cicéron n’avait pas prévue. Pour l’aider à mettre fin à la corruption électorale, Pompée avait décidé de réformer les lois relatives aux quatorze gouvernements des provinces. Jusque-là, consuls et préteurs avaient toujours quitté Rome dès l’expiration de leur mandat pour aller s’occuper des provinces qui leur avaient été accordées : et du fait des sommes considérables engendrées par ces gouvernements, les candidats avaient pris l’habitude de financer leur campagne en empruntant de l’argent en fonction des rentrées attendues. Or, avec une hypocrisie incroyable si l’on considérait la façon dont il avait lui-même abusé du système, Pompée décida d’y mettre bon ordre. Dorénavant, sa loi contre la brigue exigeait un délai de cinq ans entre la magistrature à Rome et la fonction de gouverneur. Dans l’intervalle des cinq premières années de vacance, pour remplir ces postes, il fut décrété que tout sénateur de rang prétorien qui n’avait jamais exercé de gouvernement se verrait attribuer une province par tirage au sort.

Cicéron prit conscience avec horreur qu’il risquait de devoir faire ce qu’il s’était toujours juré d’éviter : moisir dans un coin éloigné de l’empire pour administrer la justice auprès des autochtones. Il alla voir Pompée pour le supplier d’être exempté. Il assura que sa santé était mauvaise. Il vieillissait. Il suggéra même que les mois qu’il avait passés en exil fussent comptés comme service à l’étranger.

Pompée ne voulut pas en entendre parler. Il parut même prendre un malin plaisir à énumérer tous les gouvernements possibles qui pourraient échoir à Cicéron, chacun présentant ses propres inconvénients : distance extrême de Rome, tribus rebelles, coutumes barbares, climats hostiles, bêtes sauvages agressives, routes impraticables, maladies locales incurables et ainsi de suite. Le tirage au sort qui devait régler la distribution eut lieu lors d’une séance extraordinaire du Sénat présidée par Pompée. Cicéron prit une tablette dans l’urne et la remit à Pompée, qui annonça le résultat avec un sourire :

— Marcus Tullius a tiré la Cilicie.

La Cilicie ! Cicéron eut du mal à dissimuler sa consternation. Cette terre primitive et montagneuse, berceau de pirates à l’extrémité orientale de la Méditerranée — et dont l’administration comprenait l’île de Chypre — était à peu près aussi loin de Rome qu’on pouvait aller. Elle partageait aussi une frontière avec la Syrie, et se trouvait donc à portée de l’armée parthe dans le cas où Cassius n’arriverait pas à la contenir. Et pour mettre le comble à son malheur, le gouverneur qui le précédait était le frère de Clodius, Appius Claudius Pulcher, à qui l’on pouvait faire confiance pour rendre la vie de son successeur aussi difficile que possible.

Je savais qu’il voudrait que je l’accompagne, et je cherchai désespérément des excuses pour ne pas le suivre. Il venait de terminer De la République. Je lui assurai qu’à mon avis je lui serais plus utile à Rome pour en surveiller la publication.

— Balivernes, répliqua-t-il. Atticus se chargera de le faire copier et distribuer.

— Il y a aussi ma santé, insistai-je. Je ne me suis jamais vraiment remis de mon accès de fièvre d’Arpinum.

— Dans ce cas, un voyage en mer te fera du bien.

Et cela se poursuivit ainsi quelque temps, Cicéron avançant une réponse à chacune de mes objections. Il finit par paraître vexé. Mais cette expédition ne me disait rien qui vaille. Il avait beau jurer que cela ne durerait qu’un an, je sentais que cela serait bien plus long. Rome me paraissait étrangement précaire. Peut-être cette impression venait-elle du fait que je passais tous les jours devant la Curie carbonisée. Ou peut-être était-ce parce que je savais que la fissure s’élargissait entre Pompée et César. Mais quelle qu’en fût la raison, j’éprouvais la peur superstitieuse que, si je partais, je ne pourrais jamais revenir et que, même si je revenais, ce ne serait plus la même ville.

Cicéron se résolut à me dire :

— Écoute, je ne peux pas te forcer à venir, tu es un homme libre, maintenant. Mais je crois que tu me dois ce dernier service, et je vais te proposer un marché. Quand nous rentrerons, je te donnerai de quoi t’acheter cette ferme que tu as toujours voulue, et je n’insisterai plus pour que tu fasses quoi que ce soit pour moi. Le reste de ta vie t’appartiendra.

Je pouvais difficilement refuser une telle offre, aussi m’efforçai-je de mettre mes mauvais pressentiments de côté et l’assistai-je dans l’élaboration de son administration.

En tant que gouverneur de Cilicie, Cicéron aurait à commander une armée romaine d’environ quatorze mille hommes. Et le risque était très élevé d’avoir à mener une guerre. Il décida donc de nommer deux légats ayant une expérience militaire. L’un d’eux était son vieux camarade Caius Pomptinus, le préteur qui l’avait aidé à arrêter les conjurés de Catilina. Pour le second, il s’adressa à son frère, Quintus, qui avait exprimé clairement son désir de quitter la Gaule. Les premiers temps de son service sous les ordres de César s’étaient très bien passés. Il avait participé à l’invasion de la Bretagne et, à son retour, César l’avait mis à la tête d’une légion dont le camp d’hivernage fut peu après attaqué par une armée de Gaulois très supérieure en nombre. Les combats furent âpres, et les neuf dixièmes des Romains furent blessés. Mais Quintus, quoique malade et épuisé, avait gardé la tête froide et permis à sa légion de résister au siège assez longtemps pour que César pût venir les dégager. César avait par la suite fait son éloge particulier dans ses Commentaires.

L’été suivant, César le mit à la tête de la Quatorzième Légion, récemment levée en Italie. Cette fois, cependant, il avait désobéi aux ordres de César, et au lieu de garder tous ses hommes au camp, il avait envoyé des cohortes peu endurcies chercher de la nourriture. C’est à ce moment qu’avaient surgi des troupes de cavaliers germains. Surpris à découvert, nos hommes s’étaient laissés gagner par la confusion, et la moitié d’entre eux avaient été massacrés en essayant de fuir. La bonne opinion que César avait de moi est détruite, écrivit tristement Quintus à son frère. Il me traite par-devant avec civilité, mais je décèle une certaine froideur, et je sais qu’il confère avec mes officiers dans mon dos ; bref, je crains de ne jamais pouvoir regagner sa confiance. Cicéron écrivit à César pour lui demander si son frère pourrait être autorisé à le rejoindre en Cilicie, et César accepta aussitôt. Deux mois plus tard, Quintus était de retour à Rome.

Pour autant que je le sache, Cicéron n’adressa pas un mot de reproche à son frère. Quelque chose cependant semblait altéré dans leurs relations. Sans doute Quintus supportait-il mal une impression d’échec. Il avait espéré trouver la renommée, la fortune et l’indépendance en Gaule. Il en était revenu sans honneur, sans fortune et plus dépendant que jamais de son célèbre parent. Son mariage restait malheureux. Il buvait toujours plus que de raison, et son fils unique, le jeune Quintus, qui avait à présent quinze ans, présentait tous les charmes liés à cet âge : maussade, renfermé, insolent et fourbe. Cicéron estimait que le garçon avait besoin de l’attention de son père et suggéra qu’il nous accompagne en Cilicie avec son propre fils, Marcus. Si j’espérais déjà peu de ce voyage, j’en attendis encore bien moins.

Nous quittâmes Rome au début des vacances sénatoriales avec un train considérable. Cicéron avait reçu l’imperium et devait donc voyager avec six licteurs et une grande suite d’esclaves qui portaient nos bagages. Terentia accompagna son mari une partie du chemin pour lui faire ses adieux, et Tullia, qui venait de divorcer de Crassipes, fut de la partie. Elle était plus proche de son père que jamais, et lui lisait des poèmes en chemin. En aparté, il me confiait ses inquiétudes pour l’avenir de sa fille : vingt-cinq ans, pas d’enfant, pas de mari… Nous nous arrêtâmes à Tusculum pour saluer Atticus, et Cicéron lui demanda comme une faveur de veiller sur Tullia et de lui chercher un nouvel époux pendant qu’il serait absent.

— Mais bien sûr, répondit Atticus, et tu pourrais me rendre un petit service en échange ? Tu peux essayer de convaincre Quintus d’être un peu plus gentil avec ma sœur ? Je sais que Pomponia n’a pas un caractère facile, mais depuis qu’il est rentré de Gaule, il est perpétuellement de mauvaise humeur, et leurs disputes constantes perturbent leur fils.

Cicéron était d’accord, et lorsque nous retrouvâmes Quintus et sa famille à Arpinum, il prit son frère à part et lui répéta les propos d’Atticus. Quintus promit de faire de son mieux. Mais Pomponia se montra malheureusement tout à fait impossible. Le couple ne tarda pas à se murer dans un silence mutuel, sans parler de ne plus partager le lit nuptial, et ils se quittèrent très froidement.

Les relations entre Cicéron et Terentia étaient plus civiles, si l’on exceptait la zone délicate qui avait toujours été source d’antagonisme entre les deux époux : les questions d’argent. Contrairement à son mari, Terentia était heureuse qu’il ait été nommé gouverneur, y voyant une formidable occasion de s’enrichir. Elle avait même amené son intendant, Philotimus, dans le Sud afin qu’il prodigue à Cicéron ses conseils pour rapporter un maximum de bénéfices. Cicéron ne cessa de repousser l’entretien, et Terentia ne cessa de l’enjoindre à l’avoir jusqu’au moment où, au dernier jour qu’ils passaient ensemble, il s’emporta :

— Cette obsession que tu as de trouver de l’argent est des plus inconvenantes.

— Cette obsession que tu as de le dépenser ne me donne guère le choix !

Cicéron attendit un instant pour maîtriser son irritation, puis essaya d’expliquer les choses calmement :

— Tu n’as pas l’air de comprendre : un homme dans ma position ne peut pas se permettre la moindre irrégularité. Mes ennemis sauteraient sur le premier prétexte pour m’accuser de corruption et me poursuivre en justice.

— Tu comptes donc être le seul gouverneur de province de l’histoire à ne pas rentrer plus riche qu’à ton départ ?

— Ma très chère femme, si tu lisais un mot de ce que j’écris, tu saurais que je suis sur le point de publier un traité sur les lois. Comment pourrais-je avoir la moindre crédibilité si je me fais une réputation de voleur pendant mon gouvernement ?

— Les livres ! s’exclama Terentia avec mépris. Comment veux-tu gagner de l’argent avec des livres ?

Ils se raccommodèrent suffisamment pour dîner ensemble ce soir-là, et, pour lui faire plaisir, Cicéron accepta de trouver un moment dans l’année à venir pour écouter les propositions de Philotimus — mais à la condition qu’on ne lui propose que des affaires légales.

La famille se sépara le lendemain matin dans les larmes et les embrassades — Cicéron et Marcus, à présent âgé de quatorze ans, chevauchant côte à côte sous les yeux de Terentia et de Tullia qui leur adressaient de grands signes d’adieu depuis les grilles de la ferme familiale. Je me souviens que juste avant que les méandres de la route ne nous emportent hors de vue, je me suis retourné une dernière fois. Terentia était rentrée, mais Tullia nous regardait encore, frêle silhouette écrasée par la majesté des montagnes.


Nous devions embarquer à Brindes pour la première étape de notre voyage vers la Cilicie, et c’est en chemin, à Venouse, que Cicéron reçut une invitation de Pompée. Le grand homme prenait le soleil d’hiver dans sa villa de Tarente et suggérait à Cicéron de venir y passer deux jours afin de « discuter de la situation politique ». Tarente n’étant qu’à quarante milles de Brindes, comme notre route nous menait pratiquement à sa porte, et que Pompée n’était pas homme à qui il était facile de dire non, Cicéron ne pouvait guère décliner l’invitation.

Cette fois encore, nous trouvâmes Pompée en pleine félicité domestique avec sa jeune épouse : ils donnaient presque l’impression de jouer au couple marié. La maison était étonnamment modeste : en tant que gouverneur d’Espagne, Pompée n’avait qu’une cinquantaine de légionnaires pour le protéger, et ils étaient cantonnés dans les propriétés alentour. Il n’avait plus d’autre pouvoir exécutif car il avait cédé la place à ses successeurs au consulat, et sa sagesse était louée partout. En fait, je dirais même qu’il était au faîte de sa popularité. Des foules se pressaient devant chez lui dans l’espoir de l’entrevoir. Une ou deux fois par jour, il s’avançait avec bonne humeur pour serrer des mains et tapoter la tête de quelques enfants. Il avait pris du poids, manquait de souffle et présentait un teint rougeaud des plus malsains. Cornelia s’affairait autour de lui comme une petite maman, cherchant à restreindre son appétit pendant les repas et l’encourageant à se promener sur le front de mer, sous la surveillance discrète de sa garde. Il était oisif, somnolent et entièrement sous le charme de son épouse. Cicéron lui offrit un exemplaire de La République. Pompée le remercia avec effusion, mais le posa aussitôt de côté, et je ne le vis jamais en lire une ligne.

Chaque fois que je repense à ces trois jours, cet interlude me fait l’effet d’une clairière inondée de soleil au milieu d’une immense forêt de plus en plus sombre. En observant ces deux hommes d’État vieillissant lancer un ballon à Marcus ou faire des ricochets sur les flots, la toge remontée sur la taille, il paraissait impossible de croire à l’imminence d’une catastrophe — ou, si elle se produisait, à l’importance de ses répercussions. Il émanait de Pompée une confiance absolue.

Je n’assistai pas à tous les entretiens entre Pompée et Cicéron, même si ce dernier m’en relata en gros la teneur ensuite. De fait, la situation politique se résumait à ceci : César avait achevé sa conquête des Gaules ; le chef gaulois Vercingétorix s’était rendu et était en prison ; l’armée ennemie était anéantie (la dernière bataille avait été la conquête de la forteresse élevée d’Uxellodunum, tenue par une garnison de deux mille soldats gaulois à qui l’on avait, sur ordre de César et à en croire ses Commentaires, coupé les mains avant de les renvoyer chez eux pour qu’on sût mieux comment il punissait les rebelles — il n’y avait plus eu de problèmes depuis).

Cela dit, la question qui se posait à présent était de savoir quoi faire de César. Lui-même aurait voulu qu’on le laissât se présenter pour un second consulat in abstentia afin de pouvoir rentrer à Rome avec l’impunité légale pour tous les crimes et méfaits dont il s’était rendu coupable lors du premier ; en dernier recours, il aurait voulu que son commandement fût prolongé afin de pouvoir rester le souverain de la Gaule. Ses opposants, Caton en tête, estimaient qu’il devait rentrer à Rome et se soumettre aux électeurs comme n’importe quel autre citoyen ; et qu’en cas d’échec il devrait renoncer à son armée, puisqu’il n’était pas tolérable qu’un homme pût être à la tête de ce qui se montait maintenant à onze légions postées à la frontière italienne et donner des ordres au Sénat.

— Et qu’en pense Pompée ? demandai-je.

— Ce qu’en pense Pompée varie selon l’heure de la journée. Le matin, il trouve tout à fait légitime que, au regard de ses exploits, son grand ami César soit autorisé à se présenter au consulat sans revenir à Rome. Après déjeuner, il soupire et se demande pourquoi César ne rentrerait pas simplement à Rome pour faire campagne en personne, comme n’importe quel citoyen. Après tout, c’était ce qu’il avait fait, lui, quand il était dans la position de César, et il ne voit pas ce que cela aurait d’indigne ? Et le soir, quand — malgré tous les efforts de la bonne Cornelia — le vin lui monte à la tête, il se met à vociférer : « Qu’il aille se faire voir ! J’en ai marre d’entendre parler de ce putain de César ! Qu’il essaie de mettre ne serait-ce qu’un orteil en Italie avec ses putains de légions, et il verra de quel bois je me chauffe ! Je taperai du pied, et une centaine de milliers d’hommes se lèveront à mon commandement pour venir défendre le Sénat ! »

— Et d’après toi, que va-t-il se passer ?

— Je suppose que si j’étais présent, je pourrais probablement le convaincre de faire ce qu’il faut pour éviter la guerre civile, ce qui serait la pire des calamités. Ma crainte, ajouta-t-il, c’est qu’au moment où des décisions vitales devront être prises, je serai à mille milles de Rome.

IX

Je ne me propose pas de décrire en détail le gouvernement de Cicéron en Cilicie. Je suis certain que l’histoire le jugera de bien peu d’importance au regard de la situation. Cicéron lui-même le considérait comme mineur, même à l’époque.

Nous arrivâmes à Athènes au printemps et séjournâmes dix jours chez Aristus, le plus célèbre professeur de l’Académie, qui était à l’époque le plus grand défenseur vivant de la philosophie d’Épicure. Comme Atticus, lui aussi épicurien convaincu, Aristus avait une conception pratique et matérielle de ce qui constitue une vie heureuse : un régime sain, un exercice modéré, un environnement agréable, une compagnie sympathique et le soin d’éviter toute situation de tension. Cicéron, qui avait pour dieu Platon et dont la vie n’était que tension, s’opposait à cette conception. Pour lui, l’épicurisme se résumait à une sorte d’antiphilosophie.

— Tu prétends que le bonheur consiste dans une bonne constitution du corps. Mais nul ne peut avoir la certitude de se porter toujours bien. Lorsqu’un homme souffre, dirons-nous, d’un mal très douloureux, ou si on le torture, il ne peut donc, suivant ta philosophie, être heureux.

— Peut-être ne peut-il accéder au bonheur suprême, concéda Aristus, mais il peut encore connaître une certaine forme de félicité.

— Non, non, il ne peut pas être heureux du tout, insista Cicéron, parce que son bonheur repose entièrement sur des critères physiques. Alors que la promesse la plus féconde et magnifique de toute l’histoire de la philosophie se concentre dans cette simple maxime : Seul est bien ce qui est honorable. On peut donc en déduire que la vertu suffit au bonheur. Il s’ensuit alors une troisième maxime : La vertu est le seul bien qui existe.

— Ah, mais si je te torture, objecta Aristus avec un rire entendu, tu seras tout aussi malheureux que moi.

Cicéron, lui, restait très sérieux :

— Non, non, parce que si je reste vertueux — et je ne prétends pas que ce soit facile, ni d’ailleurs que je sois parvenu à l’être —, alors je resterai heureux, quelle que soit ma souffrance. Quand mon bourreau s’arrêterait, épuisé, il y aura toujours quelque chose au-delà du physique qu’il ne pourra atteindre.

Naturellement, je simplifie ici ce qui fut une discussion longue et complexe qui s’étendit sur plusieurs jours tandis que nous faisions le tour d’Athènes et de ses monuments. Mais c’en est à peu près la substance, et c’est là que Cicéron conçut l’idée d’écrire un ouvrage de philosophie qui ne serait pas un recueil d’abstractions ampoulées mais plutôt un guide pratique pour parvenir à la vie vertueuse.

D’Athènes, nous longeâmes la côte par bateau puis traversâmes la mer Égée en sautant d’île en île à bord d’une flotte d’une douzaine de vaisseaux. Les bateaux de Rhodes étaient plats, pesants et fort lents. Ils tanguaient et roulaient à la moindre vaguelette, laissant passer tous les éléments. Je me souviens combien je grelottais sous les pluies torrentielles qui s’abattirent sur nous au large de Délos, ce triste rocher où l’on vend, dit-on, jusqu’à dix mille esclaves en une seule journée. Partout, des foules immenses venaient accueillir Cicéron ; parmi les Romains, seuls Pompée et César, et peut-être Caton, peuvent avoir joui d’une telle renommée dans le monde. À Éphèse, notre expédition fourmillante de légats, questeurs, licteurs et tribuns militaires, flanquée d’esclaves et de bagages, fut transférée dans un convoi de chars à bœufs et de mulets de bât, et l’on se mit en route sur des chemins de montagne poussiéreux pour nous enfoncer en Asie Mineure.

Nous avions quitté l’Italie depuis cinquante-deux jours lorsque nous atteignîmes enfin Laodicée, première ville de la province de Cilicie, où Cicéron fut aussitôt sollicité pour donner des audiences. La pauvreté et l’épuisement du peuple, les files interminables de quémandeurs dans la basilique obscure et le forum de pierre blanche aveuglante, les concerts de plaintes et de récriminations concernant les collecteurs d’impôts et de droits de douanes, les pots-de-vin, les mouches, la chaleur, la dysenterie, la puanteur entêtante et omniprésente des crottes de chèvres et de moutons, le vin âpre et la nourriture huileuse et épicée, l’exiguïté de la ville, et l’absence de quoi que ce fût de beau à regarder, ou de subtil à écouter, ou de raffiné à déguster… Oh, combien il pesait à Cicéron de se trouver cloué en un tel endroit quand le destin du monde se décidait en Italie sans lui ! J’avais à peine sorti mon encre et mon style qu’il me dictait déjà des lettres pour toutes les personnes qu’il connaissait à Rome, les suppliant de s’assurer que son gouvernement n’excéderait pas un an.

Nous n’étions pas là depuis longtemps quand une dépêche de Cassius arriva pour l’informer que le fils du roi des Parthes avait envahi la Syrie à la tête d’une armée si considérable que les légions romaines avaient été contraintes de se replier dans la cité fortifiée d’Antioche. Cela signifiait que Cicéron devait rejoindre immédiatement son armée, au pied des Taurus, chaîne de montagnes qui forme une immense barrière naturelle entre la Silicie et la Syrie. Quintus était très excité et, pendant un mois, la probabilité que Cicéron pût devoir commander la défense du flanc oriental de l’empire parut bien réelle. Mais un nouveau rapport nous parvint alors de Cassius : les Parthes avaient battu en retraite devant les murailles imprenables d’Antioche ; il les avait poursuivis et défaits : le fils du roi était mort, et la menace n’en était plus une.

Je ne sais pas exactement si Cicéron était soulagé ou déçu. Il réussit cependant à avoir son fait d’armes : certaines tribus locales avaient profité de l’attaque des Parthes pour se soulever contre l’occupation romaine. Les forces rebelles s’étaient retranchées dans la ville fortifiée de Pindenissum, que Cicéron assiégea.

Nous séjournâmes dans un camp militaire, en pleine montagne, pendant deux mois, et Quintus se montrait heureux comme un gamin à construire des parapets et des tours, à ouvrir des tranchées et monter l’artillerie. Je trouvai tout cela détestable et il en fut, je crois, de même pour Cicéron, car les rebelles n’eurent pas une chance. Jour après jour, on lança sur la ville des flèches et des projectiles enflammés jusqu’à ce que les assiégés se rendent et que nos légionnaires fondent sur la ville pour la mettre à sac. Quintus fit exécuter tous les chefs. Les hommes survivants furent mis aux chaînes et conduits vers la côte afin d’être embarqués pour Délos, où ils seraient vendus comme esclaves. Cicéron les regarda partir, la mine sombre.

— J’imagine que si j’étais un grand militaire comme César, je leur ferais couper les mains. N’est-ce pas ainsi que l’on pacifie ces gens ? Mais je ne peux pas dire que je tire grande satisfaction à utiliser toutes les ressources de la civilisation pour réduire en cendres quelques huttes barbares.

Ses soldats le saluèrent tout de même du titre d’imperator sur le champ de bataille, et il me fit ensuite écrire six cents lettres — à savoir une pour chaque membre du Sénat —, réclamant qu’on lui décerne un triomphe ; dans les conditions précaires du camp militaire où je devais travailler, cela me demanda un effort considérable et j’en sortis dans un état de total épuisement.


Cicéron laissa pour l’hiver Quintus à la tête de son armée et retourna à Laodicée. Il se sentait quelque peu ébranlé par le plaisir que son frère avait pris à écraser la rébellion et aussi par son attitude envers ses subalternes (il parla d’accès de colère, de mots outrageants, de boutades dans une lettre à Atticus) ; et son neveu n’était pas sans le décevoir — un véritable enfant ! et si sûr de lui-même. Le jeune Quintus se plaisait à faire savoir qui il était — son nom y suffisait — et il prenait les autochtones de haut. En l’absence de son père, Cicéron s’efforça cependant de faire son devoir d’oncle attentionné et, au printemps, le jour des Liberalia, il lui fit prendre la toge virile, l’aidant en personne à la revêtir et à raser son semblant de barbe.

Son propre fils, Marcus, le préoccupait d’une autre façon. Le garçon était affable mais assez paresseux et, s’il aimait le sport, se montrait assez lent à comprendre le travail scolaire. Plutôt que d’étudier le grec et le latin, il préférait s’entraîner à l’épée et au tir du javelot avec les officiers.

— Je l’aime tendrement, me dit un jour Cicéron, et il a un cœur excellent, mais je me demande parfois d’où il peut bien venir — je ne décèle rien de moi en lui.

Ses soucis domestiques ne s’arrêtaient pas là. Il avait laissé Terentia et Tullia choisir pour la jeune femme un nouveau mari, tout en indiquant que sa préférence allait à un jeune aristocrate digne, valeureux et respectable comme Tiberus Néron ou le fils de son vieil ami Servius Sulpicius. Mais les femmes jetèrent leur dévolu sur Publius Cornelius Dolabella, que Cicéron voyait d’un très mauvais œil. Débauché notoire âgé de dix-neuf ans seulement — soit sept ans de moins que Tullia —, il avait néanmoins déjà été marié, à une femme nettement plus âgée.

Lorsque la lettre annonçant leur choix lui parvint, il était trop tard pour que Cicéron pût s’opposer au mariage, celui-ci étant fixé avant que sa réponse eût la moindre chance de parvenir à Rome — détail que les femmes ne devaient pas ignorer.

— Que pouvons-nous y faire ? me dit-il avec un soupir. C’est la vie, laissons les dieux bénir ce qui est fait. Je comprends pourquoi Tullia y tient tant, c’est un beau garçon, et charmeur avec ça, et si quelqu’un mérite de pouvoir profiter un peu de la vie, c’est bien elle. Mais Terentia ! À quoi pense-t-elle ? On dirait qu’elle est subjuguée, elle aussi. J’ai l’impression de ne plus la comprendre.

J’arrive ici à l’un des principaux sujets d’inquiétude de Cicéron touchant à sa vie personnelle : de toute évidence, quelque chose clochait avec Terentia. Il avait reçu peu de temps auparavant une lettre pleine de reproches de Milon en exil demandant ce qu’il était advenu de ses biens, que Cicéron avait acquis aux enchères à très bas prix. Son épouse, Fausta, n’avait jamais touché un sou. En fait, l’agent qui avait agi pour le compte de Cicéron — l’homme d’affaires de Terentia, Philotimus — espérait encore le convaincre de suivre une manœuvre plutôt douteuse pour faire du profit, et il devait venir le voir à Laodicée.

Cicéron le reçut en ma présence et lui déclara sans ambages qu’il était hors de question que lui ou aucun membre de son personnel ou de sa famille participent à quelque affaire trouble que ce fût.

— Tu peux donc garder tes propositions pour toi, et plutôt m’expliquer ce que sont devenus les actifs de la faillite de Milon. Tu te souviens que la vente en a été arrangée afin que tu acquières le tout pour presque rien, et que tu devais ensuite revendre l’ensemble avec un profit que tu étais censé remettre à Fausta.

Plus replet que jamais et suant déjà à grosses gouttes dans la chaleur estivale, Philotimus s’empourpra davantage encore et se mit à bredouiller qu’il ne se rappelait pas précisément les détails : l’affaire datait de plus d’un an ; il faudrait qu’il consulte ses comptes, et ils étaient à Rome. Cicéron eut un mouvement d’impatience.

— Allons, allons, tu t’en souviens sûrement. Ce n’est pas si vieux que ça. Et l’on parle de milliers de sesterces. Que sont-ils devenus ?

Mais Philotimus se contentait de répéter sans cesse la même chose : il s’excusait platement, mais il n’arrivait pas à se souvenir ; il lui faudrait vérifier.

— Je commence à croire que tu as détourné l’argent à ton profit.

Philotimus nia catégoriquement. Soudain, Cicéron demanda :

— Ma femme est-elle au courant ?

À l’évocation de Terentia, Philotimus changea radicalement d’attitude. Il interrompit ses simagrées et sombra dans le mutisme. Cicéron eut beau le presser tant qu’il voulut, l’intendant refusa de prononcer un mot de plus. Cicéron finit par lui dire de disparaître de sa vue. Dès que l’homme fut sorti, il s’emporta :

— Non, mais tu as vu cette impertinence ? Si ce n’est pas défendre l’honneur d’une dame… on aurait dit qu’il me jugeait indigne de prononcer le nom de ma propre femme !

Je lui accordai que c’était incroyable.

Incroyable — c’est une façon de présenter les choses. Ils ont toujours été très proches, mais depuis que je suis parti en exil…

Il secoua la tête et n’acheva pas sa phrase. Je n’ajoutai rien. Il m’aurait paru déplacé de faire un commentaire. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas si ses soupçons étaient fondés. Tout ce que je peux dire, c’est que cette histoire l’affecta profondément et qu’il écrivit aussitôt à Atticus pour lui demander d’enquêter discrètement : Je n’ose exprimer toute ma crainte.


Un mois avant la fin officielle de son mandat de gouverneur, Cicéron, escorté de ses licteurs, reprit le chemin de Rome avec les deux garçons et moi, en laissant la province aux mains de son questeur.

Il savait qu’on pourrait lui reprocher d’avoir quitté son poste prématurément et d’avoir abandonné la Cilicie à un sénateur encore dans sa première année, mais il avait estimé que, avec la fin imminente du gouvernement de César en Gaule, la plupart auraient d’autres chats à fouetter. Nous passâmes par Rhodes, qu’il tenait à montrer à Marcus et à Quintus. Il voulait aussi aller se recueillir sur la tombe d’Apollonius Molon, le grand maître d’éloquence dont les leçons prises près de trente ans plus tôt lui avaient permis d’embrasser la carrière politique. Elle était située sur un promontoire surplombant de détroit de Karpathos. Une simple pierre de marbre blanc portait le nom de l’orateur et, gravé en grec, l’un de ses préceptes favoris : Rien ne sèche plus vite qu’une larme.

Malheureusement, ce détour par Rhodes ralentit considérablement notre retour. Jour après jour, les vents étésiens venus du nord soufflèrent particulièrement fort cet été-là, et ils forcèrent au port nos bateaux plats de Rhodes trois semaines durant. Pendant cet intervalle, la situation politique de Rome se détériora brusquement et, le temps que nous arrivions à Éphèse, un plein sac de nouvelles alarmantes attendait Cicéron. Plus on approche de la lutte inévitable, écrivait Rufus, plus on est frappé de la grandeur du péril. Voici le terrain où vont se heurter les deux puissants du jour. Pompée est décidé à ne pas souffrir que César soit consul avant d’avoir remis son armée et ses provinces. Et César se persuade qu’il n’y a pour lui de salut qu’en gardant son armée. Ainsi ces grandes tendresses et cette alliance tant redoutée aboutiront, non pas à une animosité occulte, mais à une guerre ouverte !

À Athènes, une semaine plus tard, Cicéron trouva d’autres lettres, y compris une de Pompée et une de César, chacun se plaignant de l’autre et en appelant à sa loyauté. Pour ce qui me concerne, écrivait Pompée, il peut bien être consul ou garder ses légions, mais je suis bien certain qu’il ne peut faire les deux. Je ne doute pas que tu soutiennes ma politique et seras résolument à mes côtés et à ceux du Sénat comme tu l’as toujours fait. Et de César : Je crains que la noble nature de Pompée ne l’ait aveuglé sur les véritables intentions des individus qui cherchent depuis toujours à me nuire : je me fie à toi, mon cher Cicéron, pour lui dire que je ne peux, que je ne dois pas, et que je ne resterai pas sans défense.

Ces deux messages plongèrent Cicéron dans un état de grande inquiétude. Assis dans la bibliothèque d’Aristus, les deux lettres posées devant lui sur la table, il les contemplait alternativement. Je vois fondre sur nous la guerre civile, mais une guerre comme il n’y en eut jamais, écrivit-il à Atticus. Les voici maintenant, tu le dis, et je ne le vois que trop, prêts à se ruer l’un contre l’autre. Tous deux comptent sur moi. Que faire ? Mais on saura bien trouver le moyen de venir m’arracher mon opinion. Tu vas te moquer de moi. Que je voudrais être resté dans ma province !

Cette nuit-là, je me couchai en grelottant malgré la chaleur athénienne. Je claquais des dents et me figurais que Cicéron me dictait un texte dont un exemplaire devait aller à Pompée, et un autre à César pour les assurer chacun de son soutien. Mais une formule qui eût plu à l’un eût mis l’autre en fureur, et je passai des heures dans la plus grande panique, à tenter de construire des phrases résolument neutres. Chaque fois que je croyais y parvenir, mes mots se brouillaient dans ma tête et il me fallait tout recommencer. C’était de la folie pure, et pourtant tout me paraissait d’une réalité absolue, et je pris conscience au matin, lors d’un épisode lucide, que je subissais un nouvel accès de la fièvre qui m’avais saisi à Arpinum.

Nous devions ce même jour prendre la mer pour Corinthe. Je redoublai d’efforts pour faire comme si de rien n’était, mais j’imagine que j’avais fort mauvaise mine et les yeux creusés. Cicéron essaya de me persuader de manger quelque chose, mais j’étais incapable de garder quoi que ce soit. Même si je pus embarquer sans aide, je passai la journée de traversée dans un état presque comateux et, lorsque l’on accosta le soir même à Corinthe, il fallut vraisemblablement me porter à terre et me mettre au lit.

La question se posait de ce qu’on allait faire de moi. J’avais grand peur que l’on me laisse en arrière, et Cicéron se refusait à m’abandonner. Mais il devait rentrer à Rome, d’abord pour faire le peu qui serait en son pouvoir afin d’empêcher la guerre civile imminente, ensuite pour essayer de s’assurer le triomphe auquel, aussi irréaliste que fût cet espoir, il croyait encore. Il ne pouvait se permettre de perdre des jours en Grèce à attendre que son secrétaire se remette. Avec le recul, je me dis que j’aurais dû rester à Corinthe. Mais nous avions misé sur le fait que je serais assez fort pour supporter les deux jours de voyage jusqu’à Patras, où un vaisseau attendait de nous conduire en Italie. C’était une décision stupide. On m’enveloppa dans des couvertures et m’allongea à l’arrière d’une voiture qui me fit suivre la route côtière dans l’inconfort le plus total. Une fois arrivé à Patras, je les suppliai de s’en aller sans moi. J’avais la certitude qu’un long voyage en mer me tuerait. Cicéron hésitait encore, mais il finit par accepter. Je restai alité près du port, dans une villa qui appartenait à Lyson, un marchand grec. Cicéron, Marcus et le jeune Quintus se rassemblèrent autour de mon lit pour me dire au revoir. Ils me serrèrent la main. Cicéron pleura. Je risquai une plaisanterie hésitante sur nos adieux qui évoquaient le lit de mort de Socrate. Puis ils furent partis.


Cicéron m’écrivit dès le lendemain une lettre qu’il me fit parvenir par Marion, l’un de ses esclaves les plus sérieux.

Je croyais pouvoir supporter facilement ton absence : décidément, je ne saurais m’y faire. Je me reproche comme un tort de t’avoir quitté. Si depuis que tu as cessé la diète, tu te crois en état de partir, tu en es le maître. Avec ton esprit, tu vas me comprendre à merveille. Je t’aime pour toi et pour moi. L’un de ces sentiments dit : reviens bien portant ; l’autre : reviens bien vite ; mais le premier a le dessus. Commence donc par te bien porter. De tes services sans nombre, ce sera le plus précieux.

Il m’écrivit de nombreuses lettres pendant ma maladie — il lui arriva même de m’en envoyer trois dans la même journée. Naturellement, il me manquait tout autant que je lui manquais, mais ma santé était détruite. Je ne pouvais pas voyager. Huit mois s’écouleraient avant que je puisse le revoir, et alors son monde, notre monde, aurait complètement changé.

Lyson se révéla un hôte attentionné et fit venir son propre médecin, un Grec du nom d’Asclapon, pour me soigner. On m’administra purgations et tisanes exsudatives, on me mit à la diète et on m’hydrata, tous les remèdes habituels contre la fièvre tierce alors qu’il m’aurait fallu surtout du repos. Cicéron, cependant, s’inquiétait que Lyson ne fût un peu négligent, d’abord parce que tous les Grecs le sont, et il fit en sorte qu’on me transfère au bout de quelques jours dans une demeure plus paisible et confortable située au-dessus des bruits du port. Cette maison appartenait à un ami d’enfance de Cicéron, Manius Curius : Je ne compte absolument que sur les soins de Curius. C’est le meilleur homme du monde et celui qui m’aime le plus. Abandonne-toi à lui sans réserve.

Curius était effectivement un homme aimable et cultivé. Veuf, banquier de profession, il veilla sur moi au mieux. On me donna une chambre avec une terrasse orientée à l’ouest, sur la mer, et, au bout de quelque temps, quand je commençai à me sentir un peu plus solide, je pus m’asseoir dehors pendant une heure, l’après-midi, à regarder les vaisseaux marchands entrer et sortir du port. Curius était en liaison régulière avec toutes sortes de relations à Rome — sénateurs, chevaliers, percepteurs, armateurs —, et son courrier ajouté au mien ainsi que la situation géographique de Patras, à l’entrée de la Grèce, faisaient que nous recevions les nouvelles politiques aussi rapidement qu’il était possible dans cette partie du monde.

Un jour de la fin du mois de janvier — ce devait être trois mois après le départ de Cicéron —, Curius entra dans ma chambre, la mine sombre, et me demanda si je me sentais assez bien pour recevoir de mauvaises nouvelles. Je hochai la tête et il lâcha :

— César a envahi l’Italie.

Des années plus tard, Cicéron s’interrogea souvent : les trois semaines que nous avions perdues à Rhodes auraient-elles pu faire la différence entre la guerre et la paix ? Si seulement il avait pu arriver à Rome un mois plus tôt ! se lamentait-il. Il était l’un des rares à être écoutés par les deux camps et, dans le peu de temps où il s’était trouvé dans les faubourgs de Rome, avant que le conflit n’éclate — soit à peine une semaine —, il me confia qu’il avait commencé à négocier l’ébauche d’un compromis : que César renonce à la Gaule et à toutes ses légions sauf une, contre le droit de se présenter au consulat in absentia. Mais il était déjà trop tard. Pompée n’était pas convaincu ; le Sénat rejeta la proposition, et César s’était, soupçonnait-il, déjà décidé à frapper, ayant estimé qu’il ne serait jamais plus fort qu’à ce moment. « Je ne voyais autour de moi que des fous ne parlant que guerre et batailles. »

Dès qu’il apprit l’invasion de César, il se rendit tout droit chez Pompée, sur le mont Pincio, pour l’assurer de son soutien. Les chefs en faveur de la guerre — Caton, Ahenobarbus, les consuls Marcellinus et Lentulus, quinze ou vingt hommes tout au plus — s’y pressaient déjà. Pompée était furieux. Et il était gagné par la panique aussi. Il croyait à tort que César avançait avec toutes ses troupes, soit dans les cinquante mille hommes. En réalité, l’audacieux n’avait franchi le Rubicon qu’avec un dixième de ses troupes, comptant sur l’effet de sidération suscité par son attaque. Mais cela, Pompée ne le savait pas encore, et il décréta l’abandon de la ville. Il ordonna à tous les sénateurs de quitter Rome. Tous ceux qui resteraient sur place seraient considérés comme des traîtres. Quand Cicéron rechigna, arguant que c’était pure folie, Pompée le rappela à l’ordre :

— Et cela vaut pour toi aussi, Cicéron !

Cette guerre, poursuivit-il, ne se déciderait pas à Rome, ni même en Italie, ce serait faire le jeu de César. Non, ce serait une guerre mondiale portée en Espagne, en Afrique, en Méditerranée orientale et surtout en mer. Il instaurerait un blocus sur l’Italie. Il affamerait l’ennemi pour le soumettre. César régnerait sur un charnier.

Cette guerre, qui sera plus cruelle qu’on ne le pense, c’est cette guerre qui me fit horreur, écrivit Cicéron à Atticus. L’hostilité que lui manifesta personnellement Pompée fut elle aussi un choc. Il obéit donc et quitta Rome pour Formies, où il se tortura pour savoir quelle décision prendre. Officiellement, il avait en charge l’inspection générale sur les levées et sur tous les autres préparatifs qui s’effectuaient en Campanie et sur toute la côte : dans les faits, il ne faisait rien. Pompée le rappela froidement à ses devoirs : Je te conjure par cet admirable patriotisme, qui, chez toi, ne s’est jamais démenti, de venir nous joindre, afin de délibérer en commun sur les meilleures mesures à prendre dans la situation affligeante de la République.

Cicéron m’écrivit à peu près à cette époque, et je reçus sa lettre environ trois semaines après avoir appris le déclenchement de la guerre.

Cicéron à son cher Tiron, salut

D’un mot juge à quelle extrémité nous sommes réduits, moi, tous les gens de bien, et la République entière. Nous fuyons, laissant nos maisons et la patrie elle-même, exposées aux horreurs du pillage ou de l’incendie. César, emporté par une sorte de démence et perdant la mémoire de son nom, et des honneurs dont on l’a comblé. César vient d’occuper Ariminium, Pisaure, Ancône, Arretium, et nous, nous quittons la ville. Est-ce sagesse, est-ce courage ? C’est ce que je n’examine pas ici. Oui, les choses en sont à ce point qu’à moins d’intervention divine ou d’un coup du sort, rien ne peut nous sauver. J’ai le chagrin de voir Dolabella dans les rangs de César.

Je tenais à te donner ces détails ; mais ne va pas t’en laisser affecter au point de retarder encore ton rétablissement. Puisque je n’ai pu t’avoir quand j’avais le plus besoin de tes services et de ton dévouement, garde-toi aujourd’hui de toute précipitation, et ne t’expose pas, malade encore, ou dans la saison d’hiver, aux dangers d’une navigation.

Je suivis son conseil et assistai donc à l’effondrement de la République romaine depuis ma chambre de convalescent — et, dans mon souvenir, mes délires et la folie qui accablait l’Italie se mêlent en un seul cauchemar fiévreux. Pompée et son armée recrutée à la hâte se rendirent à Brindes afin de prendre la mer pour la Macédoine, où il comptait commencer sa guerre mondiale. César se lança à ses trousses pour l’arrêter. Il chercha à lui couper l’accès au port, mais il échoua et ne put que regarder les voiles de la flotte de Pompée disparaître au large. Il fit donc demi-tour et reprit le chemin de Rome. Comme il suivait la Via Appia, il passa tout près de la demeure de Cicéron à Formies.

Formies, 29 mars

De Cicéron à son cher Tiron.

J’ai donc enfin vu notre insensé — pour la première fois en neuf ans, le croirait-on ? Il n’a guère changé. Un peu plus ferme, plus mince, plus grisonnant et le visage plus marqué peut-être ; mais j’ai l’impression que sa vie de brigand lui réussit. Terentia, Tullia et Marcus sont avec moi (ils te transmettent d’ailleurs leur affection).

Voici comment cela c’est passé. Toute la journée d’hier, ses légionnaires ont défilé devant notre porte — ils étaient à faire peur, mais nous ont heureusement laissés tranquilles. Nous nous apprêtions à dîner quand un brouhaha à la porte nous a signalé l’arrivée d’une colonne de cavaliers. Mais quel entourage que le sien ! On fait bien de les nommer la bande infernale ! Quel nid de brigands ! L’homme lui-même — si c’est bien un homme : on peut en douter — était vif, audacieux et pressé. Est-ce d’un général du peuple romain que nous parlons, ou d’un autre Hannibal ?

— Je ne pouvais passer si près sans m’arrêter un instant pour te voir.

Comme s’il n’était qu’un voisin de campagne ! Avec Terentia et Tullia, il se montra fort civil, mais déclina toute hospitalité (« Je dois reprendre la route »), et on se retira pour parler dans mon bureau. Nous étions seuls. Il en vint aussitôt à l’objet de sa visite. Il convoquait une séance du Sénat quatre jours plus tard.

— De quelle autorité ?

— Celle-ci, répondit-il en touchant son épée. Viens avec moi, comme médiateur pour la paix.

— Aurai-je les coudées franches ?

— Naturellement. Je ne prétends pas te dicter ton rôle.

— Eh bien ! je pousserai le Sénat à t’empêcher de passer en Espagne et de porter la guerre en Grèce. À chaque instant j’aurai à récriminer en faveur de Pompée.

— Non, non, je ne veux pas ! protesta-t-il.

— Je m’en doutais, répliquai-je. Aussi n’irai-je pas à Rome. Il faut, ou que je m’explique sans réserve sur tout cela et sur mille autres points impossibles à passer sous silence, ou que je m’abstienne de paraître.

Il devint très froid et prétendit que ma conduite serait sa condamnation, et que mon exemple allait retenir tout le monde. Enfin, il me pria d’y réfléchir et de lui faire savoir ma réponse. Il se leva alors pour couper court à la discussion.

— Une dernière chose, me dit-il encore. C’est maintenant qu’il me faut tes conseils. Si tu me les refuses, il faudra bien que j’en prenne où je pourrai, et alors il n’y a rien qu’on ne doive craindre.

Là-dessus, nous nous séparâmes. Il ne fait aucun doute qu’il n’est pas content de moi. Et il devient de plus en plus évident que je ne puis rester ici beaucoup plus longtemps. Je ne vois pas nos maux près de finir.

Je ne savais que lui répondre, outre le fait que nos lettres pouvaient fort bien être interceptées. Cicéron avait en effet découvert qu’il était cerné par les espions de César. Ainsi Dionysius, le tuteur des garçons qui les avait accompagnés en Cilicie, se révéla être un informateur. Pis encore, et bien plus terrible pour Cicéron, son propre neveu, le jeune Quintus, sollicita un entretien avec César juste après sa visite à Formies, et l’informa que son oncle s’apprêtait à rejoindre Pompée.

César se trouvait à ce moment-là à Rome. Il s’était dépêché de mettre en application le projet esquissé devant Cicéron et avait convoqué une réunion du Sénat. Les pères conscrits furent très peu nombreux à s’y présenter, ils abandonnaient l’Italie presque à chaque marée pour rejoindre Pompée en Macédoine. Cependant, signe d’une incompétence ahurissante, Pompée avait, dans sa précipitation à fuir, laissé le Trésor enfermé dans le temple de Saturne. César voulut s’en emparer à la tête d’une cohorte. Le tribun L. Caecilus Metellus lui en barra la porte, en citant les lois sacrées du lieu.

— Le temps des armes, lui répondit alors César, n’est pas celui des lois : si tu n’approuves pas ce que je veux faire, épargne-moi tes discours et retire-toi.

Comme Metellus refusait toujours de s’en aller, il ajouta :

— Sors de là ou je te fais tuer. Et, jeune homme, tu n’ignores pas qu’il me serait plus facile de le faire que de le dire.

Metellus s’écarta alors au plus vite.

Voilà donc auprès de qui le jeune Quintus dénonça son oncle. Cicéron fut tout d’abord alerté de sa traîtrise par une lettre qu’il reçut quelques jours plus tard de César lui-même, qui partait combattre l’armée de Pompée en Espagne.

En marche vers Massilia, 16 avril

César, Imperator, à Cicéron, Imperator.

Il court des bruits qui m’inquiètent, et je me décide à t’écrire. Ne va pas, je t’en supplie, au nom de nos bons rapports, ne va pas te rallier à une cause aujourd’hui compromise. Ce serait outrager l’amitié. Dis-moi d’ailleurs si la neutralité n’est pas le rôle qui convient le mieux à un homme de bien et de paix, à un bon citoyen. Quelques hommes, qui au fond pensaient ainsi, ont été jetés hors de la voie par un sentiment de crainte. Mais pour toi qui sais ma vie entière, qui peux en interroger tous les témoignages, et qui connais mon amitié, quoi de mieux et de plus honorable que de t’abstenir ?

Cicéron me confia par la suite que c’est en lisant cette lettre qu’il comprit qu’il devait absolument prendre un bateau pour rejoindre Pompée — « si j’avais le malheur de ne pas trouver un vaisseau, je prendrais plutôt une barque » — car se soumettre à une menace aussi grossière et sinistre lui eût été intolérable. Il fit venir le jeune Quintus à Formies et lui passa un bon savon. Mais au fond de lui-même, il lui était reconnaissant et persuada son frère de ne pas se montrer trop dur avec le garçon.

— Qu’a-t-il fait, en fin de compte, sinon dire la vérité sur le fond de mon cœur — ce que je n’avais pas eu le courage de reconnaître lors de la rencontre avec César ? C’est quand César m’a proposé une planque où passer le reste de la guerre en toute sécurité pendant que les autres mourraient pour le salut de la République que mon devoir m’est soudain apparu.

Dans le plus grand secret, il m’envoya un message cryptique par l’intermédiaire d’Atticus et de Curius : il se rendait, écrivait-il, en cet endroit où toi et moi avons vu la première fois Milon et son gladiateur, et si, quand ta santé le permettra, tu voulais bien me rejoindre là-bas, rien ne pourrait me faire plus plaisir.

Je compris aussitôt qu’il faisait référence à Thessalonique, où l’armée de Pompée se rassemblait à présent. Je n’avais aucune envie de me retrouver impliqué dans la guerre civile. Cela me semblait extrêmement dangereux. D’un autre côté, j’étais tout dévoué à Cicéron et je soutenais sa décision. Malgré tous ses défauts, Pompée s’était montré à la fin le plus respectueux de la loi : on lui avait donné le pouvoir suprême après le meurtre de Clodius, et il ne l’avait pas gardé : la légalité était de son côté ; c’était César, pas lui, qui avait envahi l’Italie et détruit la République.

Mon accès de fièvre était terminé. La santé m’était revenue. Je savais, moi aussi, ce qu’il me restait à faire. Ainsi donc, à la fin du mois de juin, je fis mes adieux à Curius, qui était devenu un bon ami, et partis tenter ma chance à la guerre.

X

Je voyageai principalement par bateau — vers l’est par la baie de Corinthe puis vers le nord en remontant la mer Égée. Curius m’avait proposé les services d’un de ses esclaves, mais je préférais aller seul : ayant moi-même appartenu à quelqu’un d’autre, je me sentais mal à l’aise dans le rôle du maître. En contemplant ce paysage paisible et immémorial, avec ses oliveraies et ses troupeaux de chèvres, ses temples et ses pêcheurs, nul n’aurait pu deviner les événements extraordinaires qui agitaient le monde. Ce ne fut qu’après avoir dépassé un cap et être arrivé en vue du port de Thessalonique que tout sembla différent. Les abords du port grouillaient de centaines de bateaux de transport de troupes et de ravitaillement. On aurait presque pu marcher à sec d’un bord à l’autre de la baie. Dans le port, il n’y avait pas un endroit où poser le regard qui n’annonçât la guerre — soldats, chevaux de cavalerie, chariots remplis d’armes, d’armures, de tentes et d’engins de siège — et toute cette affluence de parasites qui s’accrochent toujours à une armée se préparant à combattre.

Je n’avais aucune idée de l’endroit où chercher Cicéron au milieu de ce chaos, mais je songeai à quelqu’un qui pourrait le savoir. Épiphane ne me reconnut pas tout de suite, peut-être parce que je portais la toge alors qu’il ne m’avait jamais vu en citoyen romain. Mais lorsque je lui rappelai nos transactions passées, il poussa une exclamation, me prit la main et la pressa contre son cœur. À en juger par les pierres de ses bagues et la jeune esclave aux mains teintées de henné qui faisait la moue sur son divan, la guerre lui réussissait plutôt bien malgré les bruyantes lamentations dont il me gratifia. Cicéron, me dit-il, était de retour dans la maison même où il avait séjourné près de dix ans plus tôt.

— Puissent les dieux vous apporter une victoire rapide, me lança-t-il tandis que je m’éloignais, mais pas avant que nous n’ayons fait de bonnes affaires ensemble.

Quelle impression étrange de parcourir de nouveau ce chemin familier, de pénétrer dans cette maison comme figée dans le temps, et de trouver Cicéron dans la cour, assis sur le même banc de pierre, le regard perdu dans le vide avec la même expression d’abattement. Il se leva d’un bond en m’apercevant, ouvrit grands les bras et me serra contre lui.

— Tu es bien trop maigre ! protesta-t-il en sentant mes côtes et mes épaules osseuses. Tu vas retomber malade. On va devoir t’engraisser un peu !

Il cria aux autres de venir voir qui était là et, de tous les coins de la propriété arrivèrent son fils, Marcus, jeune homme de seize ans, bien bâti, aux cheveux longs et qui portait maintenant la toge virile ; son neveu Quintus, un peu gêné car il ne doutait pas que son oncle m’avait mis au courant de ses bavardages intempestifs ; et enfin Quintus père, qui sourit en me voyant, mais dont le visage reprit rapidement une expression mélancolique. À part le jeune Marcus, qui se formait à la cavalerie et se plaisait en compagnie des soldats, la joie ne régnait visiblement pas sur la maisonnée.

— Tout ce qui touche à notre stratégie est absurde, se plaignit Cicéron pendant notre premier dîner ce soir-là. Nous restons coincés ici à ne rien faire pendant que César saccage l’Espagne. Il me semble qu’on prête une trop grande attention aux augures — les oiseaux et les entrailles ont certainement leur place dans un gouvernement civil, mais ils s’accordent mal avec le commandement d’une armée. Je me demande parfois si Pompée est vraiment le génie militaire que l’on prétend.

Fidèle à lui-même, Cicéron ne se contenta pas d’exprimer ses opinions auprès des siens. Il les fit savoir à qui voulait l’entendre dans tout Thessalonique, et il ne fallut pas longtemps pour qu’on commence à le taxer de défaitisme. Sans surprise, Pompée ne le voyait guère, mais je suppose que c’était parce qu’il était le plus souvent absent pour former ses nouvelles légions. À mon arrivée, il y avait près de deux cents sénateurs et leurs suites entassés dans la ville, la plupart d’entre eux assez âgés. Ils traînaient, désœuvrés, autour du temple d’Apollon et passaient leur temps à se quereller. Toutes les guerres sont horribles, mais les guerres civiles le sont encore davantage. Certains des plus proches amis de Cicéron, le jeune Caelius Rufus par exemple, se battaient du côté de César, et son nouveau gendre, Dolabella, commandait même la flotte de César dans l’Adriatique. Peu après son arrivée, les premiers mots qu’avait adressés Pompée à Cicéron avaient été non sans ironie :

— Où est donc ton nouveau gendre ?

— Avec ton ancien beau-père, avait aussitôt répondu Cicéron.

Et Pompée s’était éloigné avec un grognement.

Je demandai à Cicéron à quoi ressemblait Dolabella. Il leva les yeux au ciel.

— Un aventurier, comme toute la bande de César : un voyou, un cynique, et qui se laisse un peu trop emporter par ses bas instincts pour son propre bien… en fait, je l’aime bien quand même. Mais oh, ma pauvre petite Tullia ! Quelle sorte de mari s’est-elle trouvé cette fois ? La chère petite a accouché prématurément à Cumes juste avant mon départ, et l’enfant n’a pas passé la journée. Je crains qu’une nouvelle tentative de maternité ne la tue. Et, bien entendu, plus Dolabella se lasse d’elle et de ses maux — elle est plus âgée que lui —, plus elle l’aime désespérément. Et je ne lui ai toujours pas versé la deuxième partie de sa dot. Six cent mille sesterces ! Mais où trouver une somme pareille alors que je suis coincé ici ?

Cet été-là fut encore plus chaud que celui de l’exil de Cicéron — et la moitié de Rome était à présent exilée avec lui. On s’étiolait dans la touffeur humide de la ville surpeuplée. J’avais parfois du mal à ne pas me réjouir de voir tant de ceux qui avaient ignoré les mises en garde de Cicéron au sujet de César — qui avaient même été disposés à le voir chasser de Rome pourvu que cela leur assurât un peu de tranquillité — devoir connaître à leur tour les affres de l’éloignement et la perspective d’un avenir incertain.

Si seulement on avait arrêté César plus tôt ! Tout le monde n’avait que cela aux lèvres ! Mais maintenant, il était trop tard, et il avait tout l’avantage de la guerre de son côté. Au plus chaud de l’été, des messagers arrivèrent à Thessalonique pour nous informer que l’armée du Sénat en Espagne s’était rendue à César au bout de quarante jours de campagne seulement. La nouvelle suscita un profond désarroi. Les commandants de l’armée vaincue débarquèrent en personne peu après : Lucius Afranius, le plus loyal de tous les lieutenants de Pompée, et Marcus Petreius qui, quatorze ans plus tôt, avait vaincu Catilina sur le champ de bataille. Les sénateurs de Thessalonique furent sidérés de les voir. Caton se leva pour poser la question qui leur brûlait à tous les lèvres :

— Pourquoi n’êtes-vous ni morts ni prisonniers ?

Afranius dut expliquer non sans une certaine gêne que César les avait graciés, et que tous les soldats qui avaient combattu pour le Sénat avaient pu rentrer chez eux.

— Graciés ? enragea Caton. Qu’entends-tu par graciés ? Serait-il devenu roi maintenant ? Vous êtes les chefs légitimes de l’armée de la République. C’est un renégat. Vous auriez dû vous tuer plutôt que d’accepter la clémence d’un traître ! À quoi bon vivre quand on a perdu son honneur ? À moins que le but de votre existence ne soit de pisser par-devant et de chier par-derrière ?

Afranius tira son épée et déclara d’une voix tremblante que personne ne le traiterait jamais de lâche, fût-il Caton. Le sang n’aurait pas manqué de couler si on ne les avait pas séparés.

Cicéron me dit ensuite que, de toutes les stratégies de César, sa politique de clémence fut sans doute la plus brillante. Curieusement, elle se rapprochait de sa décision de renvoyer les survivants de la bataille d’Uxellodunum chez eux avec les mains coupées. C’était une façon de neutraliser ces hommes fiers : ils revenaient, humiliés, auprès des leurs stupéfaits tels les emblèmes vivants du pouvoir de César. Et, par leur présence même, ils sapaient le moral de l’armée tout entière. Comment en effet Pompée pourrait-il dorénavant persuader ses soldats de se battre jusqu’à la mort quand ils savaient que, le moment venu, ils pourraient déposer les armes et rentrer chez eux ?

Pompée convoqua un conseil de guerre réunissant tous les chefs de l’armée et les sénateurs. Cicéron, qui était encore officiellement gouverneur de la Cilicie, en faisait naturellement partie et fut accompagné au temple par ses licteurs. Son intention était de faire entrer Quintus avec lui, mais l’aide de camp de Pompée n’en voulut rien savoir et, pour sa plus grande fureur et son embarras, Quintus dut rester dehors avec moi. Parmi ceux que je vis s’avancer figuraient Afranius, dont Pompée défendit ardemment la conduite en Espagne ; Domitius Ahenobarbus, qui avait réussi à fuir Massilia assiégée par César et qui voyait à présent des traîtres partout ; Titus Labienus, vieil allié de Pompée qui avait servi comme second de César en Gaule mais avait refusé de traverser le Rubicon avec lui ; Marcus Bibulus, ancien collègue de César au consulat devenu amiral de la considérable flotte du Sénat, forte de cinq cents vaisseaux de guerre ; Caton, à qui l’on avait promis le commandement de la flotte avant que Pompée ne jugeât qu’il pourrait se révéler dangereux de confier tant de pouvoir à un allié si grincheux ; et Marcus Junius Brutus, neveu de Caton, âgé de trente-six ans seulement, mais dont l’arrivée avait, disait-on, donné plus de joie à Pompée que tout autre parce qu’il avait lui-même tué le père de Brutus à l’époque de Sylla, et qu’une dette de sang avait depuis opposé les deux familles.

Pompée, d’après Cicéron, débordait de confiance. Il avait perdu du poids, s’était remis à l’exercice et paraissait bien dix ans de moins que lors de leur dernière entrevue en Italie. Il écarta la perte de l’Espagne comme de peu de conséquence, un simple détail.

— Écoutez, sénateurs, écoutez ce que j’ai toujours dit : Nous remporterons cette guerre sur la mer.

D’après les espions de Pompée à Brindes, César avait moitié moins de vaisseaux que le Sénat. C’était mathématique : César ne disposait pas des transports de troupes nécessaires pour quitter l’Italie et affronter la puissance des légions de Pompée. Il était donc piégé.

— Nous l’avons amené là où nous voulions qu’il soit et, dès que nous serons prêts, nous l’attaquerons. À partir de maintenant, cette guerre se déroulera suivant mes conditions de temps et de lieu.


Environ trois mois après cette scène, au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par des coups furieux frappés à la porte. Mal réveillés, nous nous retrouvâmes dans le tablinum, où les licteurs nous attendaient avec un officier de l’état-major de Pompée. Les troupes de César avaient débarqué quatre jours plus tôt sur la côte illyrienne, près de Dyrrachium ; Pompée avait ordonné à toute son armée de partir à l’aube pour les affronter. Ce serait une marche de trois cents milles.

— César accompagne-t-il son armée ? demanda Cicéron.

— C’est ce que nous pensons.

— Mais je croyais qu’il était en Espagne, s’étonna Quintus.

— Il était effectivement en Espagne, répliqua sèchement Cicéron. Mais on dirait bien que maintenant, il est ici. Comme c’est étrange : je crois me souvenir qu’on m’avait assuré catégoriquement qu’une telle chose était impossible parce qu’il n’avait pas la flotte suffisante.

Nous nous rendîmes dès l’aube à la porte de la Via Egnatia pour voir si l’on pouvait en savoir plus. La chaussée vibrait sous les pas des légions — une immense colonne traversait la ville, quarante mille hommes en tout. On m’assura qu’elle s’étendait sur trente milles, mais nous ne pouvions bien évidemment en voir qu’une fraction : légionnaires à pied chargés d’un lourd paquetage, cavaliers aux javelots rutilants, forêt d’aigles et d’étendards frappés à l’emblème galvanisant de la République « SPQR » (Senatus populusque romanus : Le Sénat et le peuple romain), joueurs de cornus et de tubas, archers, frondeurs, artilleurs, esclaves, cuisiniers, scribes, médecins, chars croulants sous les bagages, mules de bât chargées de tentes, d’outils, de vivres et d’armes, chevaux et bœufs tirant balistes et onagres.

Nous rejoignîmes la colonne en milieu de matinée, et j’avoue que moi-même, le moins guerrier des hommes qui soit, je trouvai cela enivrant — d’ailleurs, Cicéron affichait pour sa part une confiance inhabituelle. Quant au jeune Marcus, il était ravi et ne cessait d’aller et venir entre notre équipage et la cavalerie. Nous allions à cheval. Les licteurs nous précédaient avec leurs faisceaux ornés de lauriers. Alors que nous traversions la plaine en direction des montagnes, la route commença à grimper, et je distinguai au loin un nuage de poussière rougeâtre soulevé par la colonne interminable et l’éclat fugitif de l’acier lorsqu’un casque ou un javelot accrochait la lumière du soleil.

Nous atteignîmes le premier camp à la tombée de la nuit. Il avait déjà son fossé, son talus et sa palissade de pieux. Les tentes étaient montées et les feux allumés ; un délicieux fumet de cuisine flottait dans le ciel sombre. Je me souviens tout particulièrement du fracas des marteaux des forgerons dans la pénombre, des hennissements et de l’agitation des chevaux dans leurs enclos, et aussi de l’odeur envahissante du cuir qui émanait des centaines de tentes, dont la plus grande avait été réservée à Cicéron. Elle se dressait à la croisée des deux voies principales, au centre du camp, près des étendards et de l’autel où Cicéron présida ce soir-là le traditionnel sacrifice à Mars. Il se baigna, se fit oindre, dîna copieusement, et dormit paisiblement à la fraîche pour se remettre en route dès le lendemain matin.

Ce rituel se répéta pendant les quinze jours qui suivirent, alors que nous traversions les montagnes macédoniennes vers Illycricum. Cicéron attendait sans cesse la convocation de Pompée, mais pas une fois celui-ci ne le pria de venir parler avec lui. Nous ne savions même pas où était notre général, même si, occasionnellement, Cicéron recevait des dépêches qui nous permettaient d’avoir un meilleur aperçu de ce qui se passait. César avait débarqué le quatre janvier avec une armée forte de plusieurs légions, peut-être quinze mille hommes en tout, et avait profité de l’effet de surprise pour s’emparer du port d’Appolonie, à une trentaine de milles au sud de Dyrrachium. Mais ce n’était là que la moitié de son armée. Pendant qu’il restait avec la tête de pont, ses vaisseaux étaient repartis en Italie chercher la seconde moitié. (Pompée n’avait jamais fait entrer dans ses calculs l’audace de son ennemi prévoyant deux voyages.) À ce moment-là, cependant, la chance légendaire de César lui manqua. Notre amiral, Bibulus, avait réussi à intercepter trente de ses vaisseaux. Il y mit le feu et brûla vifs tous leurs équipages. Puis il déploya sa flotte considérable pour empêcher la flotte de César de revenir.

Tout semblait indiquer que César était dans une situation précaire. Coincé dos à la mer, il se retrouvait assiégé, sans possibilité de se ravitailler alors que l’hiver approchait et qu’il allait devoir affronter une armée très supérieure en nombre.

Alors que nous arrivions au terme de notre marche, Cicéron reçut une nouvelle dépêche de Pompée :

Pompée Imperator à Cicéron Imperator.

César m’a proposé une conférence de paix immédiate où nous déciderions de licencier, dans les trois jours, toutes nos armées, de redevenir amis et, après nous être donné notre parole, de retourner en Italie ensemble. Je considère ces offres non comme la preuve d’une intention amicale, mais comme un aveu de la faiblesse de ses positions. Il sait qu’il ne peut pas gagner cette guerre. Ainsi, sachant que tu me soutiendrais, j’ai repoussé cette proposition, qui n’était certainement qu’un piège de toute façon.

— Est-il dans le vrai, demandai-je. L’aurais-tu soutenu ?

— Non, répondit Cicéron, et il le sait parfaitement. Je ferais tout ce qui est possible pour éviter cette guerre, et c’est évidemment pour cela qu’il ne m’a pas consulté. Je ne vois pour nous tous que massacres et ruines.

Je pensai sur le moment qu’il était excessivement pessimiste. Pompée déploya son immense armée dans Dyrrachium et tout autour, puis, contrairement aux attentes, s’arma de patience. Personne au conseil de guerre suprême ne pouvait prendre en défaut son raisonnement : chaque jour qui passait affaiblissait un peu plus la position de César ; la faim finirait peut-être par le soumettre sans qu’il fût besoin de se battre ; et, de toute façon, la meilleure période pour attaquer serait le printemps, lorsque le temps serait plus sûr.

Les Cicéron étaient cantonnés dans une villa en bordure de Dyrrachium, construite au sommet d’un promontoire. C’était un endroit sauvage, avec une vue imprenable sur la mer, et il était étrange d’imaginer que le camp de César ne se trouvait qu’à une trentaine de milles. Je me penchais parfois par-dessus la terrasse en tendant le cou vers le sud dans l’espoir d’apercevoir un signe de leur présence, mais évidemment, je n’y parvins jamais.

Puis, au début du mois d’avril, un spectacle étonnant s’offrit à nous. Le temps était calme depuis plusieurs jours quand une tempête se leva soudain par le sud et se mit à hurler autour de notre maison tandis que la pluie en fouettait le toit. Cicéron était en train de dicter une lettre pour Atticus, qui avait écrit de Rome pour l’informer de la situation financière déplorable de Tullia. Il manquait soixante mille sesterces au premier versement de sa dot et, cette fois encore, Cicéron soupçonna une manœuvre frauduleuse de Philotimus. Il était en train de dicter les mots : Enfin veille, tu me le promets et j’y compte, veille à ne pas la laisser manquer de tout, quand Marcus fit irruption dans la pièce pour annoncer qu’on apercevait un grand nombre de navires en mer, et qu’une bataille était sans doute en train de se dérouler.

Nous revêtîmes nos manteaux et nous précipitâmes dehors. Effectivement, à guère plus d’un mille de la côte, une vaste flotte de plusieurs centaines de vaisseaux filait à belle vitesse, ballottée par la houle et poussée par le vent. Cela me rappela notre traversée catastrophique vers Dyrrachium, lors de l’exil de Cicéron. Nous observâmes le passage de ces bateaux pendant une heure, jusqu’à ce qu’ils eussent tous disparu. Puis, peu à peu, une nouvelle flotte apparut, qui me parut bien plus à la peine que la précédente, mais qui cherchait visiblement à la rattraper. Nous ne comprenions absolument rien à ce à quoi nous assistions. À qui appartenaient ces vaisseaux gris fantomatiques ? S’agissait-il réellement d’une bataille ? Et si tel était le cas, tournait-elle à notre avantage ou non ?

Le lendemain matin, Cicéron envoya Marcus au quartier général de Pompée pour voir ce qu’il pourrait apprendre. Le jeune homme revint à la tombée de la nuit, dans un état de grande excitation. L’armée lèverait le camp à l’aube. La situation était confuse. Il semblait cependant que la moitié manquante de l’armée de César venait d’arriver d’Italie. Ses navires n’avaient pu accoster au camp de César à Appolonie, en partie à cause de notre blocus, mais aussi à cause de la tempête, qui les avait repoussés le long de la côte sur plus de soixante milles au nord. Notre marine avait tenté de les pourchasser, sans succès. D’après les rapports, hommes et matériel étaient débarqués du côté du port de Lissus. Pompée voulait les écraser avant qu’ils ne pussent établir une liaison avec César.

Le lendemain matin, nous nous joignîmes à l’armée et remontâmes vers le nord. La rumeur courait que le général fraîchement débarqué que nous aurions à affronter était Marc Antoine, le second de César — rumeur que Cicéron espérait vraie car il connaissait Antoine comme un jeune homme de trente-quatre ans, réputé pour son emportement et son indiscipline. Cicéron assura que c’était loin d’être un tacticien aussi redoutable que César. Néanmoins, lorsque nous approchâmes de Lissus, où nous étions censés trouver Antoine, nous ne découvrîmes que son campement abandonné, jonché des cendres fumantes des dizaines de feux de camp qui avaient servi à brûler tous les équipements que ses hommes ne pouvaient emporter avec eux. Il avait visiblement conduit ceux-ci vers l’est, dans les montagnes.

Nous fîmes brusquement demi-tour et repartîmes vers le sud. Je crus que nous retournions à Dyrrachium, au lieu de quoi nous laissâmes la ville à l’écart et descendîmes plus au sud. Au bout de quatre jours de marche, nous prîmes position dans un vaste camp non loin du rivage de l’Apsus. C’est alors que l’on commença à voir quel général brillant César pouvait être. Nous apprîmes en effet qu’il avait malgré tout réussi à établir la liaison avec Antoine, qui était parvenu à faire passer son armée par des défilés montagneux, et que, même si leurs troupes combinées étaient moins fortes que les nôtres, il s’était extrait d’une situation désespérée et passait maintenant à l’offensive. Il captura un village situé à notre arrière et nous coupa de Dyrrachium. Ce n’était pas trop catastrophique — la marine de Pompée avait encore la maîtrise de la côte, et nous pouvions être ravitaillés par mer, pourvu que le temps le permît. Mais nous commencions à connaître la sensation désagréable d’être cernés. Il nous arrivait de voir des hommes de César se déplacer sur les pentes lointaines des montagnes : c’était lui qui avait le contrôle des hauteurs. Alors il entreprit un grand programme de construction — abattage d’arbres, édification de fortifications en rondins, creusage de tranchées et de fossés et utilisation de la terre d’excavation pour ériger des remparts.

Naturellement, nos commandants cherchèrent à interrompre ces travaux, et les escarmouches furent nombreuses — parfois quatre ou cinq dans une journée. Mais l’ouvrage se poursuivit tout de même de façon quasi continuelle durant plusieurs mois, au point que César finit par obtenir une ligne fortifiée d’une quinzaine de milles qui formait une grande boucle autour de nos positions, des plages au nord de notre camp jusqu’aux falaises du sud. À l’intérieur de cette boucle, nous creusâmes notre propre système de tranchées face aux leurs avec, entre les deux côtés, une cinquantaine à une centaine de pas de largeur de zone neutre. Des machines de guerre furent disposées de part et d’autre, et les artilleurs s’envoyèrent des rochers et des projectiles enflammés. Des groupes d’attaque se glissaient de nuit de l’autre côté des lignes et coupaient la gorge des hommes de la tranchée ennemie. Dès que le vent tombait, on les entendait parler. Ils nous criaient souvent des insultes, et nos hommes faisaient de même. Je me souviens d’une atmosphère de perpétuelle tension qui commençait à nous ronger les nerfs.

Cicéron fut atteint par la dysenterie et passa la majeure partie de son temps à lire et à écrire des lettres sous sa tente. Quoique « tente » ne fût pas vraiment le terme. Lui et tous les sénateurs dirigeants semblaient rivaliser pour faire de leur abri le logement le plus luxueux possible. Il y avait à l’intérieur des tapis, des sofas, des tables, des statues et de l’argenterie expédiés d’Italie, et des parois de tourbe couvertes de toits de chaume à l’extérieur. Ils dînaient les uns chez les autres et se baignaient ensemble comme s’ils se trouvaient encore sur le Palatin. Cicéron se rapprocha particulièrement du neveu de Caton, Brutus, qui occupait la tente voisine et qu’on rencontrait rarement sans un ouvrage de philosophie à la main. Ils passaient des heures à discuter jusque tard dans la nuit. Cicéron l’aimait pour la noblesse de sa nature et sa culture, mais il s’inquiétait de ce que sa tête ne fût trop remplie de philosophie pour qu’il pût en faire bon usage : « Je crains parfois que son érudition ne le rende fou. »

L’une des particularités de ce système de guerre de tranchées était que l’on pouvait aussi entretenir des relations parfaitement amicales avec l’ennemi. Les soldats ordinaires se retrouvaient régulièrement en territoire neutre pour parler ou jouer, même si les officiers infligeaient des punitions sévères à ceux que l’on accusait de fraternisation. Des lettres étaient expédiées par-dessus les fossés. Cicéron reçut par la mer plusieurs messages de Rufus, qui se trouvait à Rome, et reçut même une lettre de Dolabella, qui séjournait avec César à moins de cinq milles de distance et lui envoya son coursier avec un pavillon de trêve :

Reçois mes compliments. Notre Tullia est en parfaite santé. Ta Terentia n’a pas toujours été bien portante ; mais je suis certain qu’elle est maintenant rétablie. Du reste, tout va chez toi le mieux du monde.

Tu le vois, ce grand nom de Pompée, toute sa gloire et sa brillante clientèle de peuples, tout cela n’a pu lui assurer même la ressource ordinaire du vaincu, une honorable retraite. Il se voit chassé d’Italie, dépossédé de l’Espagne, enlever toute une armée de vieux soldats ; il se voit enfin cerné de toutes parts, et je ne crois pas qu’il y ait un seul général romain à qui de pareils désastres soient arrivés. J’insisterai cependant sur un point : s’il venait à échapper et à se réfugier sur ses vaisseaux, cesse de faire abnégation de tes intérêts, et tâche d’aimer les autres un peu moins que toi-même.

Je t’en conjure donc, mon bien-aimé Cicéron, si Pompée, expulsé de nouveau, doit chercher d’autres régions pour asile, retire-toi à Athènes ou dans quelque cité paisible. Tout ce que ton nom et ta position exigent, tu l’obtiendras de César. Tu connais sa bonté. Ma confiance et ton amitié me sont garants que mon messager reviendra avec une réponse.

Cicéron eut peine à contenir dans sa poitrine toutes les émotions contraires que souleva cette lettre extraordinaire — la joie de savoir Tullia bien portante, l’outrage devant l’impudence de son gendre, un soulagement coupable d’apprendre que la politique de clémence de César le concernait encore, la crainte que la lettre ne tombât entre les mains d’un fanatique tel Ahenobarbus, qui ne manquerait pas de s’en servir pour l’accuser de trahison…

Il griffonna quelques lignes pour dire qu’il se portait bien et continuerait de soutenir la cause du Sénat, puis il fit escorter le coursier jusqu’à la limite de nos lignes.

À mesure que le temps se réchauffait, notre existence devenait plus désagréable. César avait le génie de savoir bloquer les sources et détourner les cours d’eau — c’est ainsi qu’il avait remporté de nombreux sièges en Gaule et en Espagne —, et c’est la tactique qu’il mit en place contre nous. Il prit le contrôle de tous les cours d’eau qui descendaient de la montagne, et ses ingénieurs en empêchèrent l’écoulement. L’herbe brunit. Il fallut faire venir l’eau par mer dans des milliers d’amphores, et elle fut rationnée. Les bains quotidiens des sénateurs furent interdits sur ordre de Pompée. Mais surtout, les chevaux commencèrent à souffrir de déshydratation et du manque de fourrage. Nous savions que les hommes de César étaient dans un état plus piteux encore — contrairement à nous, ils ne pouvaient être ravitaillés en vivres par la mer, et la Grèce comme la Macédoine leur étaient inaccessibles. Ils en étaient réduits à confectionner des pains de racines pilées. Mais les vétérans endurcis de César étaient plus résistants que nos hommes et ne montraient aucun signe de faiblesse.

Je ne sais combien de temps nous aurions pu tenir, mais, quatre mois après notre arrivée à Dyrrachium, il y eut une avancée. Cicéron fut convoqué à l’un des conseils de guerre erratiques que tenait Pompée dans sa vaste tente au centre du camp, et revint quelques heures plus tard avec l’air presque enjoué, pour une fois. Il nous apprit que deux auxiliaires gaulois servant dans l’armée de César avaient été pris à voler leurs camarades légionnaires et condamnés à être fouettés à mort. Ils avaient réussi à s’enfuir et étaient passés de notre côté. Ils offraient de nous informer contre la vie sauve. Il existait, disait-il, une faiblesse de deux cents pas dans les fortifications de César à proximité de la mer. Le périmètre extérieur était le même, mais il n’y avait pas de défense secondaire derrière. Pompée les avertit qu’ils mourraient dans les plus atroces souffrances si jamais ils avaient menti. Ils jurèrent que telle était la vérité, mais l’enjoignirent d’agir vite avant que la brèche ne fût colmatée. Ne voyant pas de raison de se défier, une attaque fut convenue pour l’aube du lendemain.

Nos troupes se mirent silencieusement en place. Le jeune Marcus, devenu officier de cavalerie, en faisait partie. Cicéron se rongea les sangs toute la nuit à son sujet, et, au petit matin, je l’accompagnai avec ses licteurs et Quintus pour assister à la bataille. Pompée avait rassemblé une armée considérable. Nous ne pûmes nous rapprocher suffisamment pour comprendre ce qui se passait. Cicéron mit pied à terre et nous marchâmes sur la plage, les vagues nous léchant les chevilles. Nos navires mouillaient en ligne à environ un quart de mille du rivage. Le tumulte des combats devant nous se mêlait au bruit des vagues. Des pluies de flèches assombrissaient le ciel, qui s’illuminait fugitivement au passage d’un projectile incendiaire. Un tribun militaire nous pria de ne pas aller plus loin à cause du danger, aussi nous nous assîmes sous un myrte pour manger quelque chose.

Vers midi, la légion avança, et nous la suivîmes avec prudence. Le fort de rondins construit dans les dunes par les hommes de César était tombé entre nos mains, et des milliers d’hommes se déployaient sur les terrains plats au-delà. Il faisait très chaud. Des corps gisaient partout, transpercés par des flèches et des lances ou affligés d’horribles blessures béantes. Nous repérâmes à main droite plusieurs escadrons de cavalerie qui galopaient vers les combats. Cicéron était certain d’avoir repéré Marcus parmi eux, et nous les encourageâmes à grands cris. Mais alors Quintus reconnut leurs couleurs et annonça qu’ils étaient du camp de César. Les licteurs de Cicéron s’empressèrent de l’écarter du champ de bataille, et nous rentrâmes au camp.

La bataille de Dyrrachium, comme on la connut ensuite, fut une grande victoire. Les lignes de César furent irrémédiablement enfoncées et toute sa position s’en trouva compromise. Il aurait même été complètement défait sans son réseau de tranchées qui ralentit l’avance des nôtres et les contraignit à se mettre à l’abri pour la nuit. Pompée fut salué imperator par ses hommes sur le terrain et, lorsqu’il rentra au camp dans son char de guerre, encadré par ses gardes du corps, il suivit à grande vitesse le chemin de ronde puis toutes les voies de traverse éclairées par des torches entre les tentes, sous les acclamations de ses légionnaires.

Le lendemain, en fin de matinée, des colonnes de fumée commencèrent à s’élever au loin, de la direction du camp de César. Au même instant, des rapports arrivèrent de toutes nos premières lignes comme quoi les tranchées ennemies étaient désertes. Nos hommes s’y aventurèrent d’abord avec prudence, puis franchirent franchement les fortifications ennemies, étonnés qu’on ait pu abandonner si promptement l’œuvre de tant de mois de travail. Cela ne laissait cependant aucun doute : les légions de César suivaient la Via Egnatia en direction de l’est. Nous distinguions la poussière de leur marche. Tout ce qu’ils n’avaient pu emporter brûlait derrière eux. Le siège était terminé.

Pompée convoqua un conseil du Sénat en exil tard dans l’après-midi pour décider de la conduite à suivre. Cicéron me demanda de les accompagner, Quintus et lui, afin d’avoir une transcription des décisions qui seraient arrêtées. Les sentinelles qui gardaient l’entrée de la tente de Pompée me firent signe d’avancer sans poser de question, et j’allai me poster discrètement sur le côté, avec les autres secrétaires et les aides de camp. Il devait y avoir une centaine de sénateurs présents, assis sur des bancs. Pompée, qui avait passé la journée à inspecter les positions de César, arriva en dernier. Tout le monde se leva pour lui faire une ovation, à laquelle il répondit en touchant sa célèbre mèche de cheveux de son bâton de commandement.

Il fit le bilan de la situation des deux armées après la bataille. L’ennemi avait perdu un millier d’hommes au combat, et trois cents autres avaient été faits prisonniers. Labienus proposa immédiatement que tous les prisonniers fussent exécutés.

— Je crains qu’ils n’infectent les hommes qui les gardent avec leurs raisonnements de traîtres. Et de toute façon, ils ont perdu le droit à la vie.

Cicéron se leva pour objecter, une expression de dégoût sur le visage.

— Nous avons remporté une grande victoire. La fin de la guerre est à portée. N’est-ce pas le moment de se montrer magnanimes ?

— Non, répliqua Labienus. Il faut faire un exemple.

— Un exemple qui ne pourra que pousser les hommes de César à se battre avec plus de détermination lorsqu’ils connaîtront le destin qui les attend si jamais ils se rendent.

— Tant pis. La tactique de clémence de César est un danger pour notre esprit de combat, dit-il avec un regard insistant en direction d’Afranius, qui baissa la tête. Si nous ne faisons pas de prisonniers, César sera forcé de faire de même.

Pompée parla alors avec une fermeté destinée à régler la question :

— Je suis d’accord avec Labienus. De plus, les soldats de César sont des traîtres qui ont pris les armes illégalement contre leurs compatriotes. Cela en fait une tout autre catégorie que nos soldats. Passons à autre chose.

Mais Cicéron n’était pas prêt à renoncer si facilement.

— Attendez un peu. Combattons-nous pour les valeurs de la civilisation ou sommes-nous des bêtes sauvages ? Ces hommes sont des Romains, tout comme nous. Je veux qu’il soit consigné que de mon point de vue c’est une erreur.

— Et je voudrais, intervint Ahenobarbus, qu’il soit consigné qu’on devrait ranger au nombre des traîtres non seulement ceux qui se battent ouvertement du côté de César, mais aussi ceux qui ont cherché à rester neutres, et ceux qui ont défendu la paix ou été en relation avec l’ennemi.

Ahenobarbus fut chaudement applaudi. Cicéron s’empourpra et s’abstint de répliquer.

— Eh bien, voilà qui est réglé, conclut Pompée. Je propose maintenant que l’armée tout entière, à l’exception, disons, d’une quinzaine de cohortes que je laisserai ici pour défendre Dyrrachium, se lance à la poursuite de César afin de livrer bataille à la première occasion.

Cette annonce fatidique fut accueillie par des grognements d’approbation. Cicéron hésita, regarda autour de lui, puis se releva.

— Je me retrouve à jouer le rôle du contradicteur permanent. Pardonne-moi… mais n’y aurait-il pas avantage à saisir cette occasion pour, au lieu de courir après César vers l’Orient, rentrer en Italie et reprendre la maîtrise de Rome ? N’est-ce pas, après tout, le principal enjeu de cette guerre ?

Pompée secoua la tête.

— Non, ce serait une erreur stratégique. Si nous rentrons en Italie, il n’y aura plus personne ici pour empêcher César de conquérir la Macédoine et la Grèce.

— Grand bien lui fasse… j’échange volontiers la Macédoine et la Grèce contre Rome et l’Italie. De plus, nous avons déjà une armée là-bas, commandée par Scipion.

— Scipion ne pourra pas battre César, répliqua Pompée. Je suis le seul à pouvoir le battre. Et cette guerre ne cessera pas simplement parce que nous serons rentrés à Rome. Cette guerre ne cessera que lorsque César sera mort.


Après le conseil, Cicéron s’approcha de Pompée et lui demanda la permission de rester à Dyrrachium au lieu de suivre l’armée en campagne. Pompée, visiblement irrité par ses critiques, le jaugea avec un mépris non dissimulé et hocha la tête.

— Je pense que c’est une bonne idée.

Puis il se détourna de Cicéron, comme pour le congédier, et se mit à discuter avec un de ses officiers l’ordre de départ de ses légions pour le lendemain matin. Cicéron attendit la fin de leur conversation, sans doute pour souhaiter bonne chance à Pompée. Mais celui-ci était trop absorbé par la logistique de la marche, ou feignit de l’être, et Cicéron finit par renoncer à lui parler et quitta la tente.

Alors que nous nous éloignions, Quintus demanda à son frère pourquoi il ne voulait pas accompagner l’armée.

— Avec la stratégie globale de Pompée, on pourrait rester coincés ici pendant des années. Je ne le supporte plus. Et, pour être franc, je ne peux pas non plus affronter un nouveau trajet dans ces satanées montagnes.

— On dira que c’est parce que tu as peur.

— Mais, mon frère, j’ai peur. Et tu devrais avoir peur aussi. Si nous gagnons, ce sera un massacre de bon sang romain — tu as entendu Labienus. Et si nous perdons…

Il n’en dit pas plus. Une fois dans notre tente, il tenta sans trop y croire de convaincre son fils de ne pas partir non plus. Il savait que c’était peine perdue : Marcus avait montré beaucoup de bravoure à Dyrrachium et, malgré sa jeunesse, on lui avait confié en récompense le commandement de son escadron de cavalerie. Il était impatient d’en découdre. Le fils de Quintus n’aspirait qu’à cela, lui aussi.

— Eh bien, allez-y alors, s’il le faut, capitula Cicéron. J’admire votre courage. Mais je resterai ici.

— Père, protesta Marcus, on parlera encore dans mille ans du fracas de ces armes.

— Je suis trop vieux pour me battre et je supporte trop mal la vue du sang pour regarder les autres le faire. Vous êtes tous les trois les soldats de la famille, dit-il en ébouriffant les cheveux de son fils et lui pinçant la joue. Ramène-moi la tête de César sur une pique, tu veux bien, mon cher enfant ?

Puis il annonça qu’il avait besoin de repos et se détourna pour qu’on ne puisse pas voir ses larmes.

Le réveil était prévu pour une heure avant l’aube. Ravagé par l’insomnie, j’eus l’impression de m’être à peine endormi quand retentit la cacophonie infernale des trompettes de guerre. Les esclaves de la légion arrivèrent et commencèrent aussitôt à démonter la tente. Tout était parfaitement réglé. Le soleil n’avait pas encore franchi les crêtes. Les montagnes demeuraient plongées dans l’ombre, mais le ciel sans nuage se teintait au-dessus d’elles d’une nuance rouge sang.

Les éclaireurs partirent au lever du jour, suivis une heure plus tard par un détachement de cavaliers bythiniens, puis, une demi-heure encore après, par un Pompée qui bâillait bruyamment, encadré par les officiers de son état-major et ses gardes du corps. Notre légion avait été choisie pour avoir l’honneur de servir d’avant-garde lors de cette marche, et fut donc la suivante à partir. Cicéron se posta à l’entrée du camp et leva la main en disant à chacun leur tour adieu à son frère, son fils et son neveu sans même chercher cette fois à dissimuler ses pleurs. Deux heures plus tard, toutes les tentes étaient démontées, les déchets brûlaient et les dernières mules sortaient d’un pas balancé les derniers bagages du camp déserté.


Une fois l’armée partie, escortés par les licteurs de Cicéron, nous entamâmes les trente milles qui nous séparaient de Dyrrachium. Notre chemin nous fit passer près des lignes abandonnées par César, et nous arrivâmes bientôt à l’endroit où Labienus avait massacré les prisonniers. Ils avaient la gorge tranchée, et une équipe d’esclaves ensevelissait les cadavres dans un des anciens fossés défensifs. La puanteur de la chair que la chaleur corrompait déjà et la vison des vautours qui tournoyaient au-dessus font partie des souvenirs de cette campagne que je préférerais avoir oubliés. Nous éperonnâmes nos chevaux et pressâmes l’allure pour parvenir à Dyrrachium avant la nuit.

Pour raisons de sécurité, nous fûmes cette fois cantonnés à l’écart des falaises, dans une maison à l’intérieur de la ville. Le commandement de la garnison aurait en principe dû échoir à Cicéron en tant qu’ancien consul et encore détenteur de l’imperium que lui avait valu son poste de gouverneur en Cilicie. Mais, témoignage de la méfiance qu’il inspirait désormais à Pompée, celui-ci avait confié le poste à Caton, qui n’avait jamais dépassé le rang de préteur. Cicéron n’en fut pas offensé. Au contraire, il était heureux d’échapper à cette responsabilité : les troupes laissées en arrière par Pompée étaient les moins dévouées à sa cause, et Cicéron doutait sérieusement de leur loyauté en cas d’affrontement.

Les journées traînaient en longueur. Les sénateurs qui, comme Cicéron, n’avaient pas accompagné l’armée, se comportaient comme si la guerre était déjà gagnée. Ils recensaient les noms de ceux qui, restés à Rome, seraient tués à notre retour et dont les biens seraient saisis pour financer la guerre : parmi ces riches proscrits potentiels figurait le nom d’Atticus. Puis ils se chamaillaient pour déterminer qui aurait la maison de qui. D’autres sénateurs se disputaient sans honte les positions et les titres que la mort de César et de ses lieutenants devait laisser vacants — je me souviens de Spinther soutenant catégoriquement que la place de souverain pontife lui reviendrait de droit.

— Gagner cette guerre serait encore pire que de la perdre, me confia Cicéron.

Lui-même était accablé de soucis et d’inquiétudes. Tullia continuait à avoir des problèmes d’argent, et la seconde partie de sa dot n’avait toujours pas été versée malgré les instructions que Cicéron avait données à Terentia de vendre certains biens. Tous ses soupçons concernant la relation de sa femme avec Philotimus et leur goût pour les opérations financières discutables lui revinrent en force. Il choisit de lui faire savoir sa colère et sa suspicion en lui écrivant des lettres aussi rares que brèves et glaciales, dans lesquelles il ne l’appelait même pas par son nom.

Cependant, ses plus grandes craintes étaient pour Marcus et Quintus, toujours en campagne quelque part aux côtés de Pompée. Deux mois s’étaient écoulés depuis leur départ. L’armée sénatoriale avait poursuivi César de l’autre côté des montagnes, jusqu’à la plaine de Thessalonique, puis s’était dirigée vers le sud. Voilà tout ce qu’on avait appris. Quant à savoir où ils se trouvaient à présent, nul n’en avait la moindre idée, et plus César les entraînait loin de Dyrrachium, plus le silence s’éternisait, et plus l’atmosphère devenait pesante au sein de la garnison.

Le commandant de la flotte, Caius Coponius, était un sénateur intelligent, mais extrêmement nerveux et qui croyait profondément aux présages et aux signes, en particulier aux rêves prémonitoires, qu’il encourageait ses hommes à partager avec leurs officiers. Un jour que nous étions toujours sans nouvelles de Pompée, il vint dîner avec Cicéron. Il y avait aussi Caton et M. Terentius Varro, le grand savant et poète qui avait commandé une légion en Espagne et qui, comme Afranius, avait été gracié par César.

— Juste avant de venir ici, j’ai fait une rencontre des plus inquiétantes. Vous voyez cette énorme quinquérème, l’Europa, qui mouille au large, là-bas ? On m’a amené l’un de ses rameurs pour qu’il me raconte son rêve. Il prétend avoir eu la vision d’une terrible bataille dans une plaine de la Grèce, avec la terre qui se gorgeait de sang et des hommes démembrés qui gémissaient. Puis il vit cette ville-ci assiégée et nous tous qui fuyions vers les navires en laissant derrière nous les rues en flammes.

En temps normal, c’était le genre de prophéties alarmistes dont Cicéron se serait moqué, mais pas cette fois. Caton et Varron paraissaient également préoccupés.

— Et comment se terminait ce rêve ? s’enquit Caton.

— Pour lui, très bien, il semble que ses camarades et lui-même retournaient rapidement à Rhodes. Je suppose donc que c’est un heureux présage.

Un nouveau silence s’abattit sur la table. Cicéron finit par dire :

— Malheureusement, cela me suggère simplement que nos alliés de Rhodes vont nous abandonner.

Les premiers signes qu’un terrible désastre avait dû se produire nous arrivèrent du port. Plusieurs pêcheurs de l’île de Corcyre[3], à deux jours de voyage vers le sud, assurèrent avoir vu des hommes camper sur une plage du continent, et que ceux-ci leur avaient crié être des survivants de l’armée de Pompée. Un navire marchand rapporta le même jour un récit similaire : des hommes affamés affluant dans les petits villages de pêcheurs pour chercher désespérément des moyens de fuir les soldats qui, assuraient-ils, les poursuivaient.

Cicéron chercha à se rassurer et à rassurer les autres en affirmant que toutes les guerres s’accompagnaient de rumeurs qui se révélaient souvent fausses, et que ces soldats fantomatiques n’étaient peut-être que des déserteurs, ou les survivants d’une escarmouche et non d’une grande bataille. Mais je pense qu’il savait au fond de lui-même que les dieux de la guerre étaient avec César. Je crois qu’il le savait depuis le début, et que c’était pour cela qu’il n’avait pas voulu accompagner Pompée.

La confirmation arriva le lendemain soir, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre aussitôt au quartier général de Caton. Je l’accompagnai. La panique et le désespoir nous y accueillirent. Les secrétaires brûlaient déjà les correspondances et les livres de comptes dans le jardin afin qu’ils ne tombent pas aux mains de l’ennemi. À l’intérieur, Caton, Varron, Coponius et certains autres sénateurs d’importance formaient un cercle sinistre autour d’un homme sale et barbu, affligé d’une vilaine blessure au visage. Il s’agissait de Titus Labienus, le commandant autrefois si fier de la cavalerie de Pompée et celui-là même qui avait exécuté les prisonniers. Il avait franchi les montagnes d’une seule traite en chevauchant dix jours durant avec quelques-uns de ses hommes et il était épuisé. Il perdait parfois le fil de son récit et restait hébété, ou s’assoupissait, ou se répétait. À certains moments, il s’effondrait complètement. Mes notes sont donc incohérentes et décousues, et il est sans doute préférable que je me contente ici d’un résumé de ce que nous avons fini par comprendre.

La bataille, qui n’avait à l’époque pas de nom et qui fut par la suite appelée de Pharsale, n’aurait, d’après Labienus, jamais dû être perdue, et il parla avec amertume de la tactique de Pompée, très inférieure selon lui à celle déployée par César. (Remarquez que d’autres témoignages entendus ultérieurement imputaient en partie la défaite à Labienus lui-même.) Pompée avait l’avantage du terrain et du nombre — il disposait de sept fois plus de cavaliers que César — et il pouvait décider de l’heure de l’assaut. Pourtant, il avait hésité à lancer l’attaque. Il fallut attendre que ses lieutenants, en particulier Ahenobarbus, l’eussent accusé ouvertement de couardise pour qu’il se décide à mettre ses troupes en ordre de combat.

— C’est à ce moment, dit Labienus, que j’ai compris qu’il n’avait pas le cœur à se battre. Malgré ce qu’il nous disait, il n’avait jamais cru pouvoir vaincre César.

Les deux armées s’étaient donc fait face de part et d’autre de la plaine immense, et l’ennemi, trop heureux qu’on lui offrît cette chance, avait attaqué.

César avait de toute évidence reconnu dès le début que sa cavalerie constituait sa plus grande faiblesse et avait donc eu l’habileté de poster à couvert deux mille de ses meilleurs fantassins juste derrière. Ainsi, lorsque les cavaliers de Labienus engagèrent la cavalerie de César, celle-ci se replia promptement afin de les attirer. Cherchant à l’encercler, nos cavaliers furent alors brusquement confrontés aux légionnaires dissimulés. L’assaut de nos escadrons se brisa sur les boucliers et les lances de ces impitoyables vétérans, et ils s’enfuirent au galop en dépit des efforts de Labienus pour les ramener. (Pendant tout le temps qu’il parlait, je pensais à Marcus : téméraire comme il l’était, j’étais certain qu’il ne comptait pas au nombre des fuyards.) Après la débandade de notre cavalerie, les hommes de César avaient fondu sur les archers sans protection de Pompée et les avaient anéantis. Ce fut ensuite un véritable massacre, dans la mesure où l’infanterie affolée de Pompée n’avait pu rivaliser avec les troupes endurcies et disciplinées de César.

— Combien d’hommes avons-nous perdus ? demanda Caton.

— Je ne saurais le dire… des milliers.

— Et où se trouvait Pompée, pendant tout ce temps ?

— Quand il a vu se qui se passait, il a été comme pris de vertige. Il ne pouvait presque plus parler et encore moins donner des ordres cohérents. Il a quitté le champ de bataille avec sa garde pour retourner au camp. Et je ne l’ai plus revu.

Labienus enfouit son visage dans ses mains. Nous attendîmes. Dès qu’il se fut ressaisi, il poursuivit :

— On dit qu’il est resté prostré dans sa tente jusqu’à ce que les hommes de César fassent irruption dans le camp. Alors, il s’est enfui avec une poignée d’hommes. La dernière fois qu’on l’a vu, il partait à cheval vers le nord, en direction de Larissa.

— Et César ?

— Nul ne le sait. Certains prétendent qu’il s’est lancé à la poursuite de Pompée avec un petit détachement, d’autres qu’il est à la tête de son armée et qu’il vient par ici.

— Il vient par ici ?

Connaissant la réputation de César pour les marches forcées, et la rapidité de déplacement de ses troupes, Caton proposa d’évacuer Dyrrachium immédiatement. Il était très calme. À la surprise de Cicéron, il révéla qu’il avait discuté de cette éventualité avec Pompée, et qu’il avait été décidé qu’en cas de défaite tous les représentants survivants de la cause sénatoriale devaient tenter de rejoindre Corcyre : le fait qu’il s’agisse d’une île permettrait à la flotte de l’isoler et d’en assurer la défense.

La rumeur de la défaite de Pompée commençait déjà à se répandre parmi la garnison, et le conseil fut interrompu par des signalements de soldats qui refusaient d’obéir aux ordres. On parlait même de cas de pillage. Il fut décidé que l’on embarquerait le lendemain. Avant de quitter le quartier général, Cicéron posa la main sur l’épaule de Labienus et lui demanda s’il savait ce qu’il était advenu de Marcus et de Quintus. Labienus releva la tête et le regarda comme s’il était fou ne fût-ce que de lui poser la question — le massacre de milliers de soldats semblait tournoyer telle de la fumée dans ses yeux fixes et injectés de sang.

— Qu’est-ce que j’en sais ? marmonna-t-il. Tout ce que je peux te dire, c’est que je ne les ai pas vus morts.

Puis, alors que Cicéron s’éloignait :

— Tu avais raison : nous aurions dû rentrer à Rome.

XI

Ainsi la prophétie du rameur rhodien s’était-elle vérifiée et, le lendemain, nous désertâmes Dyrrachium. Les greniers avaient été pillés, et je me souviens des grains précieux éparpillés dans les rues et qui crissaient sous les pieds. Les licteurs durent à coups de faisceaux frayer un passage à Cicéron dans la foule paniquée. Mais lorsque nous arrivâmes sur le port, nous le trouvâmes encore plus infranchissable que les rues. Il semblait que tous les capitaines de vaisseaux susceptibles de prendre la mer étaient assiégés par ceux qui, contre monnaie sonnante et trébuchante, les priaient de les emmener en sûreté. J’assistai aux scènes les plus pathétiques — des familles chargées de tous les biens qu’elles pouvaient prendre, y compris les chiens et les perroquets, cherchant à monter de force sur un bateau, des matrones qui arrachaient les bagues de leurs doigts et proposaient leurs biens de famille les plus précieux contre une place dans un simple bateau à rames ; le cadavre blanc, semblable à une poupée, d’un bébé que sa mère, dans un moment de panique, avait laissé tomber et qui s’était noyé.

Le port était si encombré de bateaux qu’il fallut des heures à notre embarcation pour venir nous prendre et nous conduire à notre vaisseau militaire. La nuit tombait déjà. La grande quinquérème rhodienne était partie : Rhodes, comme l’avait prédit Cicéron, avait abandonné la cause du Sénat. Caton monta à bord, suivi par les autres dirigeants, et nous levâmes l’ancre aussitôt — le commandant préférait encore les dangers de la navigation de nuit aux risques de rester où nous étions. Au bout d’un mille ou deux, nous regardâmes en arrière et découvrîmes une immense lueur rougeoyante dans le ciel. Nous apprîmes ensuite que des soldats mutins avaient mis le feu aux bateaux du port afin qu’on ne les forçât pas à rejoindre Corcyre pour continuer les combats.

Nous avançâmes toute la nuit à la rame. La mer étale et la côte rocheuse présentaient sous la lune une teinte argentée. On n’entendait que le bruit des rames plongeant dans l’eau et le murmure des hommes dans l’obscurité. Cicéron passa un long moment à s’entretenir seul avec Caton. Il me raconta plus tard que Caton n’était pas seulement calme, il était serein.

— Voilà à quoi sert toute une vie dédiée au stoïcisme. En ce qui le concerne, il a suivi sa conscience et il est en paix avec lui-même ; il est pleinement résigné à mourir, et il est à sa façon aussi dangereux que César ou Pompée.

Je lui demandai ce qu’il entendait par là et il prit son temps pour me répondre.

— Tu te souviens de ce que j’ai écrit dans mon petit ouvrage sur la politique ? Que cela paraît ancien ! « Comme le pilote se propose d’arriver au port, le médecin de rendre la santé, ainsi le politique travaille sans cesse au bonheur de ses concitoyens. » Pas une fois César ou Pompée n’ont envisagé leur rôle de cette manière. Pour eux, il ne saurait être question que de gloire personnelle. Et il en est de même pour Caton. Je te le dis, cet homme est pleinement satisfait du simple sentiment d’avoir été dans le vrai, même si ses principes nous ont conduits ici — à ce vaisseau fragile qui erre seul sous la lune le long d’un rivage étranger.

Il était totalement désabusé — et même inconsidérément, en vérité. Lorsqu’on arriva à Corcyre, on trouva cette île superbe bondée de réfugiés réchappés du carnage de Pharsale. Les récits de chaos et d’incompétence étaient affligeants. De Pompée, nous n’avions aucune nouvelle. S’il était en vie, il n’envoyait aucun message ; s’il était mort, personne n’avait vu son corps ; il avait disparu de la surface de la terre. En l’absence du général de l’armée, Caton convoqua une réunion du Sénat dans le temple de Zeus, sur le promontoire qui surplombait la mer, afin de décider de la conduite à tenir. Cette assemblée autrefois si nombreuse ne comptait plus qu’une cinquantaine de membres. Cicéron avait espéré retrouver son fils et son frère, mais ne les vit nulle part. Il rencontra cependant d’autres survivants — Metellus Scipio, Afranius et le jeune Gnaeus, fils de Pompée, qui s’était persuadé que la déroute de son père ne pouvait être due qu’à une traîtrise. Je remarquai les regards peu amènes qu’il jetait à Cicéron et craignis qu’il ne fût dangereux. Cassius était présent également, mais pas Ahenobarbus — il s’avéra qu’il faisait partie des nombreux sénateurs tués dans la bataille. Dehors, le soleil était chaud et aveuglant ; dedans tout était froid et sombre. Une statue de Zeus, haute comme deux hommes, contemplait avec indifférence les débats de ces mortels vaincus.

Caton commença par énoncer que, en l’absence de Pompée, le Sénat devait nommer un nouveau général en chef.

— Suivant la coutume ancestrale, ce poste devrait revenir au plus ancien consulaire de notre assemblée, et je propose donc de remettre le commandement à Cicéron.

Cicéron éclata de rire, et toutes les têtes se tournèrent vers lui.

— Sérieusement, sénateurs ? répliqua-t-il avec incrédulité. Sérieusement… après tout ce qui s’est passé, vous pensez que je devrais assumer l’administration de cette catastrophe ? Si vous vouliez de mon commandement, vous auriez dû écouter mes conseils plus tôt, et nous ne serions pas dans cette situation désastreuse. Je refuse catégoriquement cet honneur.

Il n’était pas très sage de sa part de parler aussi durement. Il était épuisé et à bout de nerfs, mais c’était leur lot à tous, et certains le prirent très mal. Caton finit par faire taire les cris de protestation et d’écœurement avant de déclarer :

— Je déduis des propos de Cicéron qu’il juge notre situation désespérée et estime que nous devrions solliciter la paix.

— C’est exactement mon avis. Suffisamment d’hommes de bien ne sont-ils pas morts pour satisfaire votre philosophie à tous ?

— Nous avons essuyé un revers, mais nous ne sommes pas défaits, protesta Scipion. Nous avons encore des alliés loyaux dans le monde entier, en particulier le roi Juba en Afrique.

— Alors c’est à cela que nous en sommes réduits ? À nous battre aux côtés de barbares numides contre des citoyens romains ?

— Quoi qu’il en soit, il nous reste encore sept aigles.

— Cela serait excellent, commenta Cicéron, si nous avions des geais à combattre.

— Qu’est-ce que tu sais du combat, espèce de vieux lâche méprisable ? s’emporta Gnaeus Pompée, qui tira son épée et se jeta sur Cicéron.

Je crus que sa dernière heure était arrivée, mais, avec l’habileté d’un escrimeur confirmé, Gnaeus contrôla son mouvement et arrêta au dernier instant la pointe de son arme sur la gorge de Cicéron.

— Je me propose que nous exécutions ce traître, et je demande au Sénat de m’en charger sur-le-champ.

Et il intensifia un tout petit peu sa pression contre le cou de Cicéron, l’obligeant à pencher la tête en arrière pour ne pas avoir la trachée transpercée.

— Gnaeus, arrête ! s’écria Caton. Tu vas couvrir ton père de honte ! Cicéron est son ami — il ne voudrait pas que tu l’insultes de cette façon. Rappelle-toi où tu es et range ton épée.

Je doute que n’importe qui d’autre eût pu arrêter Gnaeus en colère. Pendant un instant, le jeune furieux hésita, puis il écarta son épée, jura et regagna vivement sa place. Cicéron se redressa et regarda droit devant lui. Un filet de sang dévalait son cou et tachait le devant de sa toge.

— Pères conscrits, écoutez-moi, reprit Caton. Vous connaissez mes opinions. Quand notre République était menacée, j’ai cru qu’il était de notre droit et de notre devoir de contraindre chaque citoyen, y compris les tièdes et les mauvais, à soutenir notre cause pour protéger l’État. Mais maintenant que la République est perdue…

Il s’interrompit et regarda autour de lui ; personne ne contredit son assertion.

— Maintenant que notre République est perdue, répéta-t-il à mi-voix, moi-même, je crois qu’il serait cruel et absurde de contraindre quiconque à partager sa ruine. Que ceux qui désirent poursuivre le combat restent ici afin que nous discutions de la stratégie à tenir. Que ceux qui désirent se retirer du combat quittent cette assemblée maintenant… Et que personne ne s’en prenne à eux.

Tout d’abord, nul ne bougea. Puis, très lentement, Cicéron se leva. Il adressa un signe de tête à Caton qui, il le savait, venait de lui sauver la vie, puis se détourna et quitta le temple… quitta la vie sénatoriale, la guerre et la vie publique.


Cicéron craignait en restant sur l’île de se faire assassiner — sinon par Gnaeus, du moins par l’un de ses comparses. Il partit donc le jour même. Nous ne pouvions remonter vers le nord, au cas où la côte serait tombée aux mains de l’ennemi. Nous dérivâmes donc vers le sud pour, au bout de plusieurs jours, arriver à Patras, le port où, malade, j’avais passé tant de mois. Dès que le bateau eut accosté, Cicéron envoya un de ses licteurs informer son ami Curius de notre arrivée, puis, sans attendre sa réponse, nous louâmes litières et portiers afin de nous transporter, nos bagages et nous, à son domicile.

J’imagine que le licteur dut se perdre, à moins qu’il n’ait été tenté par les tavernes de Patras. Il faut dire que, depuis notre départ de Cilicie, les six licteurs avaient pris l’habitude de boire beaucoup pour tromper leur ennui. Bref, nous parvînmes à la villa avant notre messager et apprîmes que Curius était parti pour deux jours en voyage d’affaires. À cet instant, nous perçûmes une conversation de voix masculines provenant de l’intérieur de la villa. Ces voix semblaient familières. Nous nous regardâmes, n’en croyant ni l’un ni l’autre nos oreilles, puis passâmes devant l’intendant et nous précipitâmes dans le tablinum. Là, nous découvrîmes Quintus, Marcus et Quintus fils en pleine discussion. Ils se retournèrent et nous dévisagèrent avec stupéfaction et, me sembla-t-il aussitôt, une certaine gêne. Je suis pratiquement certain qu’ils étaient en train de dire du mal de nous — ou plutôt de Cicéron. Mais cette gêne, je m’empresse de le dire, se dissipa aussitôt — Cicéron n’en eut même pas conscience —, et nous tombâmes dans les bras les uns des autres en nous embrassant avec l’affection la plus sincère. Je fus troublé par leur mine défaite. Ils présentaient tous cette expression hagarde qu’arboraient déjà les autres survivants de Pharsale, même s’ils s’efforçaient de ne pas le montrer.

— C’est une chance incroyable ! commenta Quintus. Nous nous apprêtions à nous mettre en route pour Corcyre demain puisqu’il paraît que le Sénat se réunit là-bas. Et dire que nous avons failli te manquer ! Que s’est-il passé ? La conférence s’est-elle terminée plus tôt que prévu ?

— Non, répondit Cicéron, pour autant que je sache, la conférence se poursuit.

— Mais tu n’es pas avec eux ?

— On parlera de ça plus tard. Écoutons d’abord ce qui vous est arrivé.

Ils racontèrent leur histoire à tour de rôle, tels des coureurs de relais se passant le témoin — d’abord la marche d’un mois à la poursuite de l’armée de César et les escarmouches occasionnelles en chemin, puis, enfin, la grande confrontation de Pharsale. La veille de la bataille, Pompée avait rêvé qu’il était à Rome et entrait dans le temple de Vénus Victorieuse, et que le peuple l’applaudissait, tandis qu’il offrait lui-même à la déesse de nombreuses dépouilles. Il se réveilla content, pensant qu’il s’agissait d’un bon présage. Puis quelqu’un lui rappela que César se prétendait descendant de la lignée de Vénus, et il décida aussitôt que son rêve signifiait le contraire de ce qu’il avait espéré.

— À partir de ce moment, dit Quintus, il a paru résigné à perdre et a fait tout ce qu’il fallait pour.

Les deux Quintus avaient été postés en deuxième ligne et avaient donc échappé au pire des combats. Le jeune Marcus, lui, s’était retrouvé au cœur de la bataille. Il admit avoir tué au moins quatre ennemis — un avec son javelot, trois avec son épée — et avoir cru à la victoire jusqu’au moment où les cohortes de la Dixième Légion de César avaient semblé surgir de terre juste devant eux.

— Nos unités se sont disloquées. Père, ça a été un massacre.

Il leur avait fallu près d’un mois à vivre dans les conditions les plus précaires et en évitant les patrouilles de César pour fuir jusqu’à la côte occidentale.

— Et Pompée ? s’enquit Cicéron. A-t-on la moindre nouvelle de lui ?

— Aucune, répondit Quintus. Mais je crois deviner où il a dû aller. Vers l’est, à Lesbos. C’est là qu’il avait envoyé Cornelia attendre la nouvelle de sa victoire. Dans la défaite, je suis certain qu’il est allé se consoler auprès d’elle — tu sais comment il est avec ses épouses. Mais César doit avoir tenu le même raisonnement. Il le pourchasse comme un chasseur de prime court après un esclave en fuite. Et dans cette course, je mise sur César. S’il met la main dessus, ou s’il le tue, qu’advient-il de la guerre d’après toi ?

— Oh, il semble que la guerre va se poursuivre quoi qu’il arrive, assura Cicéron. Mais elle continuera sans moi.

Et il leur raconta alors ce qui s’était passé à Corcyre. Je suis certain qu’il n’était pas dans son intention de paraître désinvolte. Il était tout simplement heureux d’avoir retrouvé les siens en vie et naturellement, cette bonne humeur teintait l’ensemble de ses remarques. Mais tandis qu’il répétait, non sans une certaine satisfaction, son bon mot à propos des aigles et des geais, qu’il raillait l’idée même qu’il pût prendre le commandement de « cette cause perdue » ou qu’il se moquait de cet abruti de Gnaeus Pompée — « à côté de lui, même son père a l’air intelligent » —, je voyais Quintus serrer et desserrer la mâchoire avec irritation. Marcus lui-même affichait une expression de totale désapprobation.

— Alors voilà, c’est réglé ? fit Quintus d’une voix froide et atone. En ce qui concerne cette famille, ça s’arrête là ?

— Tu n’es pas d’accord ?

— Je trouve que tu aurais dû me consulter.

— Comment aurais-je pu te consulter ? Tu n’étais pas là.

— Non, effectivement. Comment aurais-je pu y être ? Je me battais dans une guerre que tu m’as engagé à rejoindre, puis j’ai été occupé à sauver ma peau en plus de celle de ton fils et de ton neveu !

Cicéron comprit trop tard la légèreté de ses propos.

— Mon cher frère, je t’assure que je n’ai cessé de m’inquiéter pour toi, pour vous tous.

— Épargne-moi ta casuistique, Marcus. Rien ne t’inquiète davantage que toi-même. Ton honneur, ta carrière, tes intérêts… alors pendant que les autres vont à la mort, toi, tu restes avec les vieux et les femmes, à peaufiner tes discours et des traits d’esprit déplacés !

— Je t’en prie, Quintus, tu risques de dire des choses que tu regretteras.

— Mon seul regret est de ne pas les avoir dites il y a des années. Permets-moi donc de les dire maintenant, et fais-moi le plaisir de rester là et de m’écouter, pour une fois ! Toute ma vie n’a été qu’une annexe de la tienne — je n’ai pas plus d’importance pour toi que ce pauvre Tiron, là, qui s’est usé la santé à te servir ; j’en ai même moins, en fait, n’ayant pas son talent pour la prise de notes. Quand je suis parti en Asie comme gouverneur, tu m’as embobiné pour que j’y reste deux ans au lieu d’un afin d’avoir accès à mes fonds et de pouvoir rembourser tes dettes. Pendant ton exil, j’ai failli mourir en me battant contre Clodius dans les rues de Rome, et ma récompense, quand tu es rentré, a été de m’expédier en Sardaigne cette fois, pour apaiser Pompée. Et maintenant je suis ici, principalement à cause de toi, du mauvais côté de la guerre civile, alors qu’il aurait été parfaitement honorable pour moi de me battre auprès de César, qui m’a donné le commandement d’une légion en Gaule…

Il poursuivit dans cette veine encore un moment. Cicéron supporta tout sans un mot ni un geste, sinon de ses mains qu’il crispait parfois sur les bras de son fauteuil. Marcus regardait, blême, atterré. Le jeune Quintus affichait un petit sourire et hochait la tête. Pour ma part, je brûlais de m’éclipser mais n’y arrivais pas : c’était comme si une force clouait mes pieds au sol.

Quintus se mit dans une telle fureur qu’à la fin il était essoufflé et sa poitrine se soulevait comme s’il venait de faire un gros effort physique.

— Le fait que tu abandonnes la cause du Sénat sans même me consulter ni considérer mes intérêts constitue ton dernier acte d’égoïsme. Ma position n’est pas aussi délicieusement ambiguë que la tienne, souviens-toi : je me suis battu à Pharsale, moi ! Je suis marqué maintenant. Je n’ai donc pas le choix : je dois essayer de trouver César, où qu’il soit, et implorer son pardon. Et crois-moi, quand je le verrai, j’aurai deux mots à lui dire à ton sujet.

Là-dessus, il sortit de la pièce, imité par son fils, puis, après une brève hésitation, par Marcus. Dans le silence atroce qui s’ensuivit, Cicéron resta pétrifié. Je finis par lui demander s’il voulait que j’aille lui chercher quelque chose et, comme il ne réagissait toujours pas, je craignis une attaque. Puis j’entendis des pas. C’était Marcus, qui revenait. Il s’agenouilla près du fauteuil.

— Je leur ai dit au revoir, père. Je reste avec toi.

À court de mots, pour une fois, Cicéron lui saisit la main, et je me retirai pour les laisser parler.


Cicéron s’alita et garda la chambre plusieurs jours. Il refusa de voir un médecin — « J’ai le cœur brisé, et ce n’est pas un charlatan grec qui pourra y faire quelque chose » — et maintint sa porte close. J’espérais que Quintus reviendrait et que la querelle s’apaiserait, mais ses propos n’avaient rien de paroles en l’air, et il avait effectivement quitté la ville. Quand Curius revint de son voyage d’affaires, je lui expliquai aussi discrètement que possible ce qui s’était passé, et nous tombâmes d’accord, Marcus, lui et moi, que la meilleure chose à faire serait d’affréter un bateau et de rentrer en Italie pendant que le temps le permettait encore. Nous étions en effet arrivés à ce paradoxe monstrueux : Cicéron serait sans doute plus en sécurité dans un pays contrôlé par César qu’il ne le serait en Grèce, ou des bandes armées affiliées à la cause républicaine ne cherchaient qu’à abattre les hommes perçus comme des traîtres.

Lorsqu’il fut suffisamment sorti de sa mélancolie pour envisager l’avenir, Cicéron approuva le projet — « Je préfère mourir en Italie qu’ici » — et, dès qu’un bon vent de sud-ouest se leva, nous mîmes à la voile. La traversée fut bonne, et, au bout de quatre jours de mer, nous vîmes se profiler le grand phare de Brindes. Ce fut un vrai bonheur. Cicéron avait quitté la mère patrie un an et demi plus tôt, et moi, je ne l’avais pas revue depuis plus de trois ans.

Craignant l’accueil qui lui serait réservé, Cicéron demeura sous le pont pendant que je débarquais avec Marcus pour dénicher un endroit où séjourner. Le mieux que l’on pût dénicher pour cette première nuit fut une auberge bruyante près du port, et il fut décidé qu’il serait plus sûr pour Cicéron de ne mettre pied à terre qu’à la tombée de la nuit et de revêtir une des toges ordinaires de Marcus au lieu de sa toge de sénateur bordée de pourpre. Une complication supplémentaire venait de la présence, pareille à un chœur de tragédie, de ses six licteurs — en effet, d’un point de vue technique et bien qu’il n’eût plus aucun pouvoir, il était toujours gouverneur de Cilicie et détenteur de l’imperium, aussi n’osait-il, même maintenant, aller contre la loi en les renvoyant. Et ils ne voulaient pas non plus partir tant qu’ils n’auraient pas été payés. Il fallut donc eux aussi les déguiser, envelopper leurs faisceaux dans de la toile et leur louer des chambres.

Cicéron trouva la procédure si humiliante que, après une nuit sans sommeil, il décida d’informer de sa présence le représentant le plus élevé de César dans la ville et d’accepter tout destin qui lui serait réservé. Il me pria de chercher dans sa correspondance la lettre de Dolabella qui lui assurait la sécurité — Tout ce que ton nom et ta position exigent, tu l’obtiendras de César. Tu connais sa bonté — et je pris soin de l’emporter avec moi quand je me rendis au quartier général de l’état-major.

Le nouveau commandant de la région n’était autre que Publius Vatinius, connu pour être l’homme le plus laid de Rome et un vieil opposant de Cicéron — c’était en fait Vatinius, alors tribun, qui avait en premier proposé la loi accordant à César à la fois les Gaules et une armée pour une durée de cinq années. Il avait combattu au côté de son vieux général à la bataille de Dyrrachium puis était rentré pour prendre la tête de tout le sud de l’Italie. Mais par un grand coup de chance, Cicéron avait, à la demande de César, mis fin à sa querelle avec Vatinius plusieurs années auparavant et l’avait même défendu dans un procès pour brigue. Dès qu’il fut informé de mon arrivée, il me fit conduire auprès de lui et m’accueillit avec affabilité.

Par tous les dieux, il était vraiment très laid ! Il louchait et avait le visage et le cou couverts de scrofules lie-de-vin. Mais qu’importait son aspect physique ! Il jeta à peine un coup d’œil sur la lettre de Dolabella avant de m’assurer que c’était un honneur d’accueillir le retour de Cicéron en Italie, qu’il défendrait sa dignité, suivant, il n’en doutait pas, le vœu de César, et qu’il veillerait à ce qu’un logement convenable lui soit fourni en attendant les instructions de Rome.

Sa dernière phrase n’augurait rien de bon.

— Puis-je savoir qui donnera ces instructions ?

— Eh bien, en fait, voilà une bonne question. Nous sommes encore en train de régler notre administration. Le Sénat — enfin, notre Sénat, ajouta-t-il avec un clin d’œil — a nommé César dictateur pour un an, mais celui-ci est toujours en train de courir après votre ancien commandant en chef, et donc, en son absence, c’est le maître de cavalerie qui détient le pouvoir.

— Qui est ?

— Marc Antoine.

Le courage m’abandonna. Le jour même, Vatinius envoya une section de légionnaires nous escorter avec tous nos bagages jusqu’à une maison située dans un quartier tranquille de la ville. Cicéron fut porté tout le chemin en litière fermée, de sorte que sa présence demeura secrète.

C’était une villa modeste, ancienne, avec des murs épais et de toutes petites fenêtres. Une sentinelle était postée devant l’entrée. Au début, Cicéron se sentit simplement soulagé d’être rentré en Italie. Il ne s’aperçut que peu à peu qu’il était en fait assigné à résidence. Ce n’était pas tant qu’il était contraint physiquement de rester dans la villa — il ne s’aventurait de toute façon pas au-dehors, et ne sut donc jamais quels ordres avaient reçus les gardes. Mais lorsque Vatinius vint voir comment Cicéron était installé, il laissa plutôt entendre qu’il serait dangereux pour lui de partir, et pis encore, que ce serait un affront vis-à-vis de l’hospitalité de César. C’était la première fois que nous goûtions à la vie sous la dictature : il n’y avait plus de libertés ; plus de magistrats, plus de tribunaux ; on n’existait plus que selon le bon vouloir du dirigeant.

Cicéron écrivit à Marc Antoine pour qu’il lui accorde la permission de rentrer à Rome. Mais il le fit sans grand espoir. Même si Antoine et lui s’étaient toujours montrés courtois l’un envers l’autre, il existait depuis très longtemps une inimitié bien réelle entre les deux, née du fait que le beau-père d’Antoine, P. Lentulus Sura, faisait partie des cinq conspirateurs de Catilina que Cicéron avait fait exécuter. Celui-ci ne fut donc pas surpris de voir sa demande rejetée. Le destin de Cicéron, argua le maître de cavalerie, reposait entre les mains de César, aussi, en attendant que César fût en mesure de décider, il devait rester à Brindes.

Je dirais que les mois qui suivirent furent parmi les pires de toute l’existence de Cicéron — pires encore que son exil à Thessalonique. Au moins, à l’époque, subsistait-il une République pour laquelle se battre, il y avait encore de l’honneur dans sa lutte, et sa famille était encore unie. À présent, tous les soutiens auxquels se raccrocher s’étaient évanouis, ne laissant place qu’à la mort, au déshonneur et à la discorde. Tous ces morts ! Tant de ses vieux amis avaient disparu ! On le sentait presque dans l’air qu’on respirait. Nous n’étions à Brindes que depuis quelques jours quand C. Matius Calvena, riche membre de l’ordre équestre et proche associé de César, vint nous rendre visite. Il nous apprit que Milon et Caelius Rufus avaient tous les deux péri en essayant de soulever une rébellion en Lucanie — Milon, à la tête d’une armée de va-nu-pieds composée principalement de ses anciens gladiateurs, avait été tué au combat par un des lieutenants de César ; Rufus avait été exécuté par des cavaliers espagnols et gaulois lors d’une tentative de sédition. La mort de Rufus à l’âge de trente-quatre ans seulement porta un coup particulièrement rude à Cicéron, qui ne put retenir ses larmes — il n’en versa pas autant en apprenant le destin de Pompée.

Ce fut d’ailleurs Vatinius qui vint l’en informer lui-même, son visage hideux affectant pour l’occasion un simulacre de tristesse.

— Y a-t-il le moindre doute ? demanda Cicéron.

— Pas le moindre. J’ai reçu une dépêche de César : il a vu sa tête coupée.

Cicéron pâlit et s’assit ; je me représentai cette grosse tête avec son épaisse masse de cheveux et ce cou de taureau, et me dis qu’elle n’avait pas dû être facile à couper. Cela avait sans doute été pour César une vision terrible.

— César a pleuré en la voyant, ajouta Vatinius, comme s’il lisait dans mes pensées.

— Quand cela s’est-il passé ? voulut savoir Cicéron.

— Il y a deux mois.

Vatinius lut à voix haute le compte rendu de César. Il en ressortit que Pompée avait fait exactement ce que Quintus avait prédit : il avait fui Pharsale et gagné Lesbos pour chercher consolation auprès de Cornelia. Son plus jeune fils, Sextus, se trouvait aussi avec elle. Ils avaient tous embarqué sur une trirème et fait voile vers l’Égypte, dans l’espoir de convaincre le pharaon de rejoindre leur cause. Pompée avait jeté l’ancre au large de Péluse et envoyé un messager annoncer son arrivée. Mais les Égyptiens avaient déjà eu connaissance du désastre de Pharsale et préféraient se ranger du côté du vainqueur. Au lieu de se contenter de renvoyer Pompée, ils virent une chance de se faire bien voir de César en se chargeant eux-mêmes de son ennemi. Pompée fut invité à venir parlementer. Une petite embarcation vint le chercher, avec à son bord Achillas, général de l’armée égyptienne, et plusieurs officiers supérieurs romains qui avaient servi dans l’armée de Pompée et commandaient à présent les troupes égyptiennes chargées de la protection du pharaon.

Malgré les prières de sa femme et de son fils, Pompée était descendu dans la barque. Les assassins avaient attendu qu’il mît pied à terre, puis l’un d’eux, le tribun militaire Lucius Septimius, lui avait passé par-derrière son épée au travers du corps. Aussitôt après, Achillas et enfin Salvius, un autre officier romain, dégainèrent et le transpercèrent à leur tour.

— « César tient à faire savoir que Pompée affronta la mort avec courage. D’après les témoins, il ramena des deux mains sa toge sur son visage et tomba sur le sable. Sans rien dire ni faire d’indigne de lui, il poussa seulement un soupir et subit leurs coups avec fermeté. À la vue de ce meurtre, Cornelia poussa des cris de désespoir qui parvinrent jusqu’à la côte.

« César n’était qu’à trois jours du vaisseau de Pompée. Quand il arriva à Alexandrie, on lui présenta la tête de Pompée et son cachet, dont l’empreinte représente un lion armé ; il le joint à cette lettre comme preuve de ce récit. Le corps ayant déjà été brûlé sur le lieu où il était tombé, César donna l’ordre que ses cendres soient envoyées à la veuve de Pompée. »

Vatinius roula la lettre et la remit à son aide de camp.

— Mes condoléances, dit-il avant de saluer. C’était un bon soldat.

— Mais pas assez bon, commenta Cicéron après le départ de Vatinius.

Plus tard, il écrivit à Atticus :

Pompée a fini comme il devait finir : je n’en ai pas douté un seul instant. Rois et peuples, tous le savaient si mal dans ses affaires, qu’en quelque lieu qu’il abordât son sort était inévitable. Je ne laisse pas de le déplorer. Il était homme de bien, d’honneur et de mérite.

Ce fut tout ce qu’il avait à en dire. Pas une fois il ne pleura cette mort, et je ne l’entendis plus guère prononcer le nom de Pompée par la suite.


Terentia ne proposa pas de rejoindre Cicéron, et il ne le lui demanda pas, au contraire. Ne pense pas à vous mettre en route par cette saison. Rien ne l’exige. Puis la distance est longue, et les chemins ne sont pas sûrs. Et je ne vois pas ce que ta présence ici pourrait faire. Il passa l’hiver assis près du feu, à ruminer l’effritement de sa famille. Son frère et son neveu étaient toujours en Grèce et ne cessaient d’écrire et de proférer les propos les plus vils à son sujet. Vatinius et Atticus lui avaient tous deux montré des copies de leurs lettres. Sa femme, qu’il n’avait aucun désir de retrouver, refusait de lui envoyer la moindre somme pour vivre ; et quand il s’arrangea avec Atticus pour qu’il lui envoie de l’argent par l’intermédiaire d’un banquier local, il découvrit qu’elle en avait détourné les deux tiers pour son usage personnel. Quant à son fils, il passait tout son temps à boire avec les soldats du cru et refusait de suivre ses leçons : il aspirait à reprendre les armes et souvent ne se donnait pas la peine de dissimuler le mépris que lui inspirait la situation de son père.

Mais surtout, Cicéron s’inquiétait pour sa fille.

Il apprit par Atticus que Dolabella, revenu à Rome en tant que tribun de la plèbe, délaissait à présent totalement Tullia. Il avait quitté le foyer et entretenait des liaisons dans toute la ville et principalement avec Antonia, l’épouse de Marc Antoine (qui prenait très mal cette infidélité bien qu’il vécût ouvertement avec sa maîtresse comédienne et courtisane, Volumnia Cytheris ; d’ailleurs, il divorça par la suite d’Antonia pour épouser Fulvia, la veuve de Clodius). Dolabella ne donnait même pas d’argent à Tullia pour sa subsistance, et Terentia — en dépit des suppliques répétées de Cicéron — refusait de régler les créances de sa fille, prétextant que c’était la responsabilité de son mari. Cicéron se reprochait intégralement le naufrage de sa vie publique et privée. Je me suis perdu par ma faute. Le hasard n’y est pour rien. Je n’en dois accuser que moi. Au milieu de mes douleurs, il en est une qui égale à elle seule toutes les autres : c’est de laisser ma pauvre fille, abandonnée, sans patrimoine, sans ressource quelconque…

Au printemps, toujours sans nouvelles de César, qu’on disait encore en Égypte avec sa dernière maîtresse, la reine Cléopâtre, Cicéron reçut une lettre de Tullia lui annonçant son intention de venir le voir à Brindes. Il s’inquiéta de ce qu’elle entreprît une telle expédition seule. Mais il était trop tard pour qu’il pût l’en empêcher — elle avait pris soin d’être déjà partie lorsqu’il connaîtrait ses intentions — et je n’oublierai jamais l’horreur de Cicéron lorsqu’elle arriva enfin, après un mois de route, accompagnée seulement par une servante et un vieil esclave.

— Ma chère enfant, ne me dis pas que c’est à cela que se limite ta suite… Comment ta mère a-t-elle pu le permettre ? Tu aurais pu te faire dévaliser, ou pis encore.

— Il n’y a plus de raison de t’en inquiéter maintenant, père. Je suis saine et sauve, non ? Et la joie de te revoir vaut tous les risques et désagréments.

Ce voyage témoignait de la force qui animait ce corps fragile, et sa présence ne tarda pas à éclairer la maison tout entière. Les pièces fermées pour l’hiver furent nettoyées et redécorées. Des fleurs firent leur apparition. La qualité des repas s’améliora. Le jeune Marcus lui-même tenta de se montrer plus civilisé en sa compagnie. Et, plus important que toutes ces améliorations domestiques, Cicéron parut retrouver le goût de vivre. Tullia était une jeune femme : eût-elle été un homme, elle aurait fait un bon avocat. Elle lisait la poésie et la philosophie et, ce qui était plus difficile, les comprenait assez pour donner son avis dans une discussion avec son père. Elle ne se plaignait pas, et traitait ses problèmes avec légèreté. Jamais femme n’eut de semblables destins, écrivit Cicéron à Atticus.

Plus il l’admirait, plus il en voulait à Terentia pour la façon dont elle la traitait. Régulièrement, il me glissait :

— Quel genre de mère laisserait sa fille parcourir plusieurs centaines de milles sans escorte, ou se faire humilier par des marchands dont elle ne peut pas régler les factures ?

Un soir, pendant le dîner, il lui demanda directement ce qui, d’après elle, pouvait expliquer le comportement de Terentia.

Tullia lui répondit très simplement :

— L’argent.

— Mais c’est ridicule. L’argent… c’est tellement dégradant.

— Elle s’est mise en tête que César va avoir besoin de trouver une somme énorme pour payer les frais de la guerre, et qu’il n’aura pas d’autre choix que de confisquer les biens de ses opposants — les tiens en premier.

— Et c’est pour ça qu’elle te laisse vivre dans le dénuement ? Quelle est la logique de tout ça ?

Tullia hésita avant de poursuivre :

— Père, la dernière chose que je voudrais serait d’ajouter encore à tes inquiétudes. C’est pourquoi je ne t’ai encore rien dit. Mais maintenant que tu parais un peu plus solide, je crois qu’il faut que tu connaisses la raison de ma venue, et pourquoi mère s’est efforcée de l’empêcher. Philotimus et elle pillent tes propriétés depuis des mois… peut-être des années. Pas seulement les loyers que cela te rapporte, mais les maisons elles-mêmes. Il y en a que tu reconnaîtrais à peine tant on les a dépouillées.

La première réaction de Cicéron fut l’incrédulité.

— Ce n’est pas possible. Pourquoi ? Comment a-t-elle pu faire une chose pareille ?

— Je ne peux que te répéter ce qu’elle m’a dit : « Il peut sombrer dans la ruine à cause de sa folie, mais je ne le laisserai pas m’entraîner avec lui. »

Tullia s’interrompit, puis ajouta à mi-voix :

— Si tu veux la vérité, je crois qu’elle récupère sa dot.

Cicéron commençait à comprendre la situation.

— Tu veux dire qu’elle veut divorcer ?

— Je ne crois pas qu’elle ait encore arrêté sa décision. Mais je pense qu’elle prend ses précautions pour le cas où les choses en arriveraient là et que tu n’aurais plus les moyens de la rembourser.

Elle se pencha par-dessus la table et lui prit la main.

— Essaie de ne pas être trop fâché contre elle, père. L’argent est sa seule façon d’être indépendante. Je sais qu’elle a encore des sentiments très forts pour toi.

Incapable de maîtriser ses émotions, Cicéron quitta la table et sortit dans le jardin.


De toutes les catastrophes et trahisons qu’il avait subies au cours de ces dernières années, celle-ci était la pire. Elle mettait le comble à tous ses revers de fortune, et il en resta hébété. Et que Tullia lui demandât de se taire jusqu’à ce qu’il puisse en parler face à face avec Terentia, de crainte que sa mère ne devine que c’était elle qui l’avait mis au courant, n’arrangeait pas les choses. Il ne voyait pas quand il retrouverait sa femme. Puis, tout à coup, alors que la chaleur de l’été devenait irrespirable, on lui apporta une lettre de César.

César Dictateur à Cicéron Imperator,

J’ai reçu plusieurs messages de ton frère se plaignant de malhonnêteté envers moi de ta part et insistant sur le fait que, sans ton influence, il n’aurait jamais pris les armes contre moi. J’ai envoyé ces lettres à Balbus pour qu’il te les remette. Tu en feras ce que bon te semblera. Je lui ai pardonné, à lui et à son fils. Ils peuvent vivre où ils veulent. Je n’ai cependant aucun désir de renouer des relations avec lui. Son comportement envers toi confirme la piètre opinion que j’avais commencé à avoir de lui en Gaule.

J’ai pris les devants de mes légions et rentrerai en Italie plus tôt que prévu, le mois prochain, par Tarente. J’espère qu’il nous sera alors possible de nous retrouver afin de régler une fois pour toutes ce qui concerne ton avenir.

Tullia se réjouit fort en lisant ce qu’elle qualifia de « très belle lettre ». Mais Cicéron était au fond de lui en pleine confusion. Il avait espéré pouvoir rentrer à Rome dans la plus grande discrétion. Et la perspective de rencontrer César lui donnait de nouveaux sujets de crainte. Le dictateur saurait sans nul doute se montrer amical, même si son entourage était grossier et insolent. Néanmoins, un million de politesses ne suffiraient pas à dissimuler la simple vérité : il devrait mendier sa vie à un conquérant qui avait détourné la Constitution. Pendant ce temps, des rapports arrivaient presque chaque jour d’Afrique, où Caton rassemblait une armée considérable dans le but de soutenir la cause républicaine.

Cicéron affichait une gaieté de façade par égard pour Tullia, mais retombait dans les affres que lui infligeait sa conscience dès qu’elle était partie se coucher.

— Tu sais que je me suis toujours efforcé de garder le juste cap en me demandant comment l’histoire jugerait mes actes. Eh bien, cette fois, j’en connais le verdict avec certitude. L’histoire dira que Cicéron n’était pas aux côtés de Caton et de la juste cause parce que, à la fin, Cicéron a été lâche. Oh, Tiron, tout vient de mon aveuglement ! En fait, je crois que Terentia a parfaitement raison de sauver ce qu’elle peut du naufrage et de divorcer.

Peu après, Vatinius vint nous annoncer que César avait atterri à Tarente et souhaitait voir Cicéron le surlendemain.

— Où devrons-nous nous rendre exactement ? s’enquit Cicéron.

— Il sera dans l’ancienne villa de Pompée au bord de la mer. Tu la connais ?

Cicéron hocha la tête. Évidemment qu’il se rappelait sa dernière visite, quand Pompée et lui avaient fait des ricochets sur les vagues !

— Je la connais.

Vatinius insista pour lui fournir une escorte militaire, malgré les protestations de Cicéron, qui aurait préféré se déplacer sans ostentation.

— Non, j’ai bien peur que ce ne soit hors de question : la campagne est trop dangereuse. J’espère que nous nous retrouverons dans des circonstances plus favorables. Bonne chance avec César. Il sera bienveillant, j’en suis sûr.

Juste après, tandis que je le reconduisais, Vatinius me glissa :

— Il ne paraît pas très heureux.

— L’humiliation lui est cruelle. Et devoir ployer le genou dans la maison même de son ancien chef ne fait qu’ajouter au malaise.

— Je le ferai peut-être savoir à César.

Nous prîmes la route le lendemain matin — dix cavaliers en avant-garde, suivis par les six licteurs ; Cicéron, Tullia et moi dans la voiture ; Marcus à cheval, une suite de mules de bât et de serviteurs ; et enfin une autre dizaine de cavaliers pour fermer la marche. La plaine de Calabre était plate et poussiéreuse. Nous ne croisions pratiquement personne à l’exception d’un berger ou d’un producteur d’oliviers de temps à autre, et il m’apparut évident que notre escorte n’était pas là du tout pour notre protection, mais pour s’assurer que Cicéron ne s’enfuirait pas. Nous passâmes la nuit dans une maison réservée pour nous à Uria et nous remîmes en chemin le lendemain. Vers le milieu de l’après-midi, alors que nous n’étions plus qu’à deux ou trois milles de Tarente, nous vîmes une longue colonne de cavaliers au loin, qui venait dans notre direction.

Dans la chaleur toujours plus intense et la poussière, on aurait dit un mirage. Il me fallut attendre qu’ils ne fussent plus qu’à quelques centaines de pas pour reconnaître aux cimiers rouges de leurs casques et à leurs étendards qu’il s’agissait de soldats. Notre file s’arrêta, et l’officier responsable mit pied à terre pour venir informer Cicéron que le peloton de cavalerie qui arrivait arborait les couleurs personnelles de César. Il s’agissait de sa garde prétorienne, et le dictateur était avec elle.

— Par tous les dieux, dit Cicéron, vous pensez qu’il veut me faire exécuter sur le bord de la route ?

Puis, voyant l’expression horrifiée de Tullia, il ajouta :

— Je plaisantais, mon petit. S’il avait voulu que je sois tué, ce serait fait depuis longtemps. Allez, finissons-en. Tu ferais mieux de venir, Tiron. Ça te fera une scène pour ton livre.

Il descendit lourdement de voiture et appela Marcus, pour qu’il se joigne à nous.

La colonne de César ne se trouvait plus qu’à une centaine de pas et se déployait sur la route, comme en ordre de bataille. Elle était forte d’au moins quatre ou cinq cents hommes. Nous avançâmes vers eux. Cicéron se tenait entre Marcus et moi. Au début, je ne pus distinguer qui était César. Mais alors, un homme grand descendit de cheval, ôta son casque, qu’il remit à un aide de camp, et marcha vers nous en aplatissant de la main ses maigres cheveux sur sa tête.

Il paraissait irréel de voir approcher ce titan qui occupait les pensées de tous depuis tant d’années — qui avait conquis des pays entiers, bouleversé tant de vies, envoyé des milliers de soldats par monts et pas vaux et réduit la République en miettes comme s’il ne s’était agi que d’un vieux vase passé de mode —, de le regarder et de ne voir, en fin de compte… qu’un mortel ordinaire ! Il marchait à pas très rapides, mais assez courts — curieusement, il m’avait toujours fait penser à un oiseau : ce crâne étroit de rapace, ces yeux sombres, brillants et perçants. Il s’immobilisa juste devant nous. Nous fîmes de même. J’étais assez près pour voir les marques rouges que son casque avait laissées sur sa peau étonnamment pâle et lisse.

Il considéra Cicéron de haut en bas, et lança de sa voix rocailleuse :

— Parfaitement sain et sauf — exactement comme je m’y attendais ! J’aurai un compte à régler avec toi, ajouta-t-il en tendant le doigt vers moi.

Je sentis un instant mes entrailles se liquéfier.

— Tu m’as assuré il y a dix ans que ton maître était à l’article de la mort. Je t’avais bien dit qu’il me survivrait.

— Je suis heureux d’entendre ta prédiction, César, ne serait-ce que parce que tu es le seul homme en position de t’assurer qu’elle se vérifie.

César rejeta la tête en arrière et éclata de rire.

— Ah oui, tu m’as manqué ! Regarde : tu vois que je suis venu exprès à ta rencontre pour te montrer mon estime ? Marchons dans ton sens pour parler un peu.

Ils cheminèrent donc ensemble sur peut-être un demi-mille en direction de Tarente, les troupes de César s’écartant pour les laisser passer. Quelques gardes du corps leur emboîtèrent le pas, l’un d’eux conduisant par la bride le cheval de César. Marcus et moi suivîmes de loin. Je n’entendais pas ce qui se disait, mais j’observai que César saisit à plusieurs reprises Cicéron par le bras tout en faisant des gestes de son autre main. Cicéron me rapporta ensuite que leur conversation avait été amicale, et il me la résuma brièvement ainsi :


César. — Alors, qu’est-ce que tu voudrais ?

Cicéron. — Rentrer à Rome, si tu le permets.

César. — Mais peux-tu me promettre que tu ne me causeras pas de problèmes ?

Cicéron. — Je t’en donne ma parole.

César. — Qu’est-ce que tu feras, là-bas ? Je ne suis pas certain d’avoir envie que tu prononces des discours au Sénat et les tribunaux sont fermés.

Cicéron. — Oh, j’en ai terminé avec la politique, je le sais. Je me retirerai de la vie publique.

César. — Et tu feras quoi ?

Cicéron. — Je pense écrire de la philosophie.

César. — Parfait. J’approuve les hommes d’État qui écrivent de la philosophie. Cela signifie qu’ils ont renoncé à tout espoir de pouvoir. Tu peux aller à Rome. Enseigneras-tu la philosophie en plus d’en écrire ? Si c’est le cas, je pourrais bien t’envoyer quelques-uns de mes hommes les plus prometteurs pour compléter leur instruction.

Cicéron. — Ne craindrais-tu pas que je les corrompe ?

César. — Venant de toi, je n’ai aucune inquiétude. Aurais-tu une autre faveur à me demander ?

Cicéron. — En fait, j’aimerais bien être débarrassé de ces licteurs.

César. — C’est fait.

Cicéron. — Mais ne faut-il pas un vote du Sénat ?

César. — Je suis le vote du Sénat.

Cicéron. — Ah ! J’en déduis donc que tu n’as aucune intention de restaurer la République… ?

César. — On ne reconstruit pas avec du bois pourri.

Cicéron. — Dis-moi : visais-tu cette issue depuis le début… la dictature ?

César. — Absolument pas ! Je ne cherchais que le respect dû à mon rang et à mes réussites. Pour le reste, on s’adapte simplement aux circonstances qui se présentent.

Cicéron. — Je me demande parfois : si j’avais été ton légat en Gaule — comme tu as eu la bonté de me le proposer —, tout cela aurait-il pu être évité ?

César. — Cela, mon cher Cicéron, nous ne le saurons jamais.


— Il était parfaitement aimable, raconta Cicéron. Il n’a rien laissé entrevoir de ses profondeurs effrayantes. Je n’ai vu que la surface tranquille et scintillante.

À la fin de leur entretien, César lui serra la main. Puis il enfourcha son cheval et partit au galop en direction de la villa de Pompée, prenant au dépourvu toute sa garde prétorienne.

Les cavaliers se lancèrent aussitôt à sa poursuite tandis que nous, y compris Cicéron, dûmes nous réfugier dans le fossé pour éviter d’être piétinés.

Les sabots de leurs montures soulevèrent un formidable nuage de poussière qui nous suffoqua et nous fit tousser. Dès qu’ils se furent éloignés, nous remontâmes sur la route pour nous épousseter. Puis nous regardâmes au loin César et sa troupe se fondre dans la brume de chaleur, et alors, seulement, nous commençâmes notre voyage de retour à Rome.

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