DEUXIÈME PARTIE REDUX 47 av. J.-C. - 43 av. J.-C

Defendi rem publicam adulescens ; non deseram senex.

« Jeune, j’ai défendu la République ; je ne l’abandonnerai pas dans ma vieillesse. »

Cicéron, Seconde Philippique, 44 av. J.-C.

XII

Aucune foule ne se pressait cette fois pour saluer le retour de Cicéron sur la route. Tant d’hommes étaient partis à la guerre que les champs paraissaient à l’abandon, les villes délabrées et à moitié désertes. Les gens nous regardaient passer d’un air morne, quand ils ne se détournaient pas.

Venusium fut notre première étape. Cicéron y dicta une lettre glaciale à Terentia :

Je vais, je pense, à Tusculum. Veille à ce que tout soit prêt pour me recevoir. Peut-être amènerai-je avec moi des amis, et vraisemblablement nous y ferons quelque séjour. S’il n’y a pas de cuve dans le bain, qu’on en mette une. Enfin qu’il ne manque rien de ce qui est nécessaire pour bien vivre et se bien porter. Adieu.

Il n’y mit aucun terme d’affection, n’exprima aucun désir de la revoir et ne l’invita même pas à venir le rejoindre. Je sus alors qu’il s’était résolu à divorcer, quelle que fût la décision de Terentia.

Nous nous arrêtâmes deux jours à Cumes. Les volets de la villa étaient fermés ; la plupart des esclaves avaient été vendus. Cicéron parcourut les pièces étouffantes où régnait une odeur de renfermé en essayant de se remémorer les objets qui manquaient — une table en citronnier dans la salle à manger, un buste de Minerve qui s’était trouvé dans le tablinum, un tabouret d’ivoire dans la bibliothèque. Il se tint un moment dans la chambre de Terentia et contempla les étagères et les alcôves vides. Ce serait le même scénario à Formies ; elle avait emporté toutes ses affaires personnelles — vêtements, peignes, parfums, éventails, ombrelles.

— J’ai l’impression d’être un fantôme qui revient sur les lieux de ma vie.

Elle nous attendait à Tusculum. Nous savions qu’elle était là parce qu’une de ses servantes guettait notre arrivée à la grille.

Je frémissais à la perspective d’une scène aussi violente que celle qui s’était déroulée entre Cicéron et son frère. Mais en fait, Terentia se montra plus douce que je ne l’avais jamais vue. Je suppose que c’était l’effet de revoir son fils après une si longue et si angoissante séparation — en tout cas, c’est vers lui qu’elle courut en premier et lui qu’elle serra contre elle ; c’était la première fois en trente ans que je la voyais pleurer. Elle embrassa ensuite Tullia et se tourna enfin vers son mari. Cicéron me confia par la suite que toute son amertume s’était évanouie à l’instant où elle était venue vers lui et où il avait découvert combien elle avait vieilli. Des rides d’inquiétude creusaient son visage, ses cheveux s’étaient parsemés de gris et son dos si fier s’était légèrement voûté.

— Je n’ai compris qu’à ce moment-là à quel point elle avait souffert d’être mon épouse dans la Rome de César. Je ne prétendrai pas que je ressentais encore de l’amour pour elle, mais j’ai éprouvé une grande pitié, de l’affection et de la tristesse aussi, et j’ai tout à coup décidé de ne parler ni d’argent ni de propriétés — c’était une histoire réglée en ce qui me concernait.

Ils se cramponnèrent l’un à l’autre tels deux étrangers qui avaient survécu à un naufrage, puis ils s’écartèrent et, pour autant que je sache, ils ne se sont plus jamais étreints de leur vie.


Le lendemain matin, Terentia repartit à Rome en femme divorcée. Certains considèrent comme une menace à la moralité publique qu’un mariage, quelle que soit sa durée, puisse être défait si simplement, sans forme de cérémonie ou document légal. Mais c’est une liberté ancestrale et, du moins en l’occurrence, le désir de mettre fin à leur union était mutuel. Naturellement, je n’assistai pas à leur entretien privé. Cicéron m’assura qu’il avait été tout à fait amical.

— Nous vivons séparés depuis trop longtemps ; et avec le grand bouleversement qui a secoué la vie publique, les centres d’intérêt que nous avions en commun n’existent plus.

Il fut décidé que Terentia occuperait la maison de Rome jusqu’à ce qu’elle emménage dans une propriété à elle. Pendant ce temps, Cicéron resterait à Tusculum. Marcus choisit de rentrer en ville avec sa mère ; Tullia — dont le mari volage, Dolabella, s’apprêtait à embarquer pour l’Afrique avec César dans le but de combattre Caton — resta auprès de son père.

Si l’un des malheurs de la condition humaine est que le bonheur puisse vous être arraché à tout moment, l’une de ses joies est qu’il peut vous être rendu tout aussi inopinément. Cicéron avait toujours apprécié la tranquillité et l’air pur de sa maison des collines de Frascati ; à présent, il pouvait en profiter de façon ininterrompue, et en compagnie de sa fille adorée. Comme cette maison allait devenir sa résidence principale, je me dois de la décrire plus en détail. Il y avait un gymnase en haut, qui conduisait à sa bibliothèque et qu’il avait baptisé le Lycée, en l’honneur d’Aristote. C’était là qu’il marchait le matin, dictait ses lettres et s’entretenait avec ses visiteurs, et c’était là qu’autrefois il répétait ses discours. De là, il pouvait voir les pâles ondulations des sept collines de Rome, à quinze milles de distance. Mais puisqu’il n’avait plus le moindre contrôle sur ce qui se déroulait là-bas, il n’avait plus à s’en inquiéter et se sentait libre de se concentrer sur ses livres — ainsi, d’une certaine façon, la dictature l’avait délivré. En contrebas de cette vaste terrasse, il y avait un jardin aux allées ombragées, comme chez Platon, et qu’il appelait son Académie. Ces deux espaces, le Lycée et l’Académie, étaient ornés de superbes statues grecques en marbre et en bronze, dont la préférée de Cicéron était l’Hermathéna, un buste double accolé à la façon de Janus, représentant Hermès et Athéna regardant chacun dans la direction opposée. La douce musique de l’eau qui coulait de diverses fontaines, mêlée au chant des oiseaux et au parfum des fleurs créait une atmosphère de sérénité élyséenne. Sinon, la colline alentour était silencieuse : la plupart des sénateurs propriétaires des villas voisines étaient soit en fuite soit morts.

Ce fut donc dans cet endroit que Cicéron passa avec Tullia toute l’année qui suivit, à l’exception de quelques rares séjours à Rome. Il considéra ultérieurement cet interlude comme la période la plus sereine de sa vie, et aussi comme la plus créative, car il respecta son engagement envers César de s’en tenir à l’écriture. Et son énergie était telle que, concentré sur la création littéraire au lieu de se disperser entre sa carrière juridique et politique, il produisit en une année autant d’ouvrages de philosophie et de rhétorique que la plupart des savants n’en écrivent en une vie, les rédigeant à la suite les uns des autres sans la moindre pause. Il avait pour objectif d’initier Rome à toutes les doctrines des écoles grecques, et de faire passer en latin les termes de la dialectique et de la physique empruntés à la Grèce. Sa méthode de rédaction était extrêmement rapide. Il se levait à l’aube et se rendait directement dans sa bibliothèque, où il consultait les textes dont il avait besoin en griffonnant des notes — il avait une vilaine écriture, et j’étais l’un des rares à pouvoir la déchiffrer —, puis, lorsque je le rejoignais, une ou deux heures plus tard, il arpentait le Lycée en dictant.

Il me laissait souvent chercher des citations, voire rédiger des passages entiers suivant le plan qu’il avait établi. Il ne prenait généralement pas le temps de les corriger, et j’avais appris à imiter son style à la perfection.

La première œuvre qu’il termina cette année-là fut une histoire de l’art oratoire qu’il intitula Brutus, en l’honneur de Marcus Junius Brutus à qui il est dédié. Il n’avait pas revu son jeune ami depuis l’époque où ils occupaient des tentes voisines à Dyrrachium. Qu’il choisît un sujet comme l’art oratoire était une provocation, dans la mesure où cette matière n’avait plus vraiment cours dans un pays où les élections, le Sénat et les tribunaux étaient sous le contrôle d’un dictateur.

Entré un peu trop tard dans le chemin de la vie, je suis comme un voyageur surpris par les ténèbres avant d’avoir touché au but, et je regrette que cette obscurité se soit répandue sur la République avant la fin de ma carrière. Mais c’est en portant les yeux sur toi, Brutus, que je me sens affligé. Tu t’étais élancé dans la carrière de la gloire comme sur un char victorieux, et les malheurs de la République viennent arrêter ta course.

Les malheurs de la République… j’étais surpris que Cicéron veuille prendre un tel risque en cherchant à publier de semblables passages, surtout si l’on considérait que Brutus était à présent un membre important de l’administration de César. Lui ayant pardonné son engagement auprès de Pompée après Pharsale, le dictateur venait même de le nommer gouverneur de Gaule cisalpine sans qu’il fût passé par le rang de préteur et encore moins de consul. Certains assuraient que c’était parce qu’il était le fils de l’ancienne maîtresse de César, Servilia, et que cette promotion était une faveur qu’il rendait à cette femme, mais Cicéron écarta ces ragots.

— César ne fait jamais rien par sentiment. S’il lui a donné ce poste, c’est indubitablement en partie parce qu’il est doué, mais c’est surtout parce que c’est le neveu de Caton et que c’est une excellente façon pour César de diviser ses ennemis.

Brutus, qui, outre un certain idéalisme hautain, partageait aussi le rigorisme et l’esprit de contradiction de son oncle, n’apprécia guère l’œuvre qui portait son nom ni son pendant, L’Orateur, que Cicéron écrivit peu après et lui dédia également. Il envoya une lettre de Gaule stipulant que le style oratoire de Cicéron était très bien à son époque, mais qu’il était beaucoup trop ampoulé à la fois pour le bon goût et pour les temps modernes — qu’il recourait beaucoup trop aux artifices, aux plaisanteries et aux voix déformées : ce qu’il fallait dorénavant, c’était une sincérité dépouillée et sans émotion. Il était typique de la suffisance de Brutus qu’il se permît de faire un cours d’éloquence au plus grand orateur de son temps, mais Cicéron avait toujours apprécié l’honnêteté de Brutus, et il ne s’en offusqua pas.

Ce fut une époque curieusement heureuse et, je dirais presque, insouciante. L’ancienne propriété de Lucullus, qui se trouvait juste à côté, fut vendue, et son nouvel occupant se révéla être Aulus Hirtius, le lieutenant impeccable de César que j’avais rencontré en Gaule, plus de dix ans auparavant. Il était maintenant préteur, mais les tribunaux se réunissaient si rarement qu’il passait la majeure partie de son temps chez lui, où il vivait avec sa sœur aînée. Un matin, il invita Cicéron à dîner. C’était un gourmet notoire, et il s’était quelque peu empâté à force de manger du paon et du cygne. Il n’avait pas encore quarante ans, comme pratiquement tous les proches de César, était d’une politesse exquise et avait un goût littéraire raffiné. On disait qu’il avait écrit un certain nombre des Commentaires de César, que Cicéron avait portés aux nues dans son Brutus (le style en est simple, pur, gracieux, et dépouillé de toute pompe de langage : c’est une beauté sans parure, me dicta-t-il, avant d’ajouter, hors texte : « Oui, et aussi fade que des bonshommes tracés sur le sable par un petit enfant »). Cicéron ne vit aucune raison de décliner l’hospitalité de son nouveau voisin. Il se rendit donc chez Hirtius le soir même, accompagné de Tullia, et c’est ainsi que naquit une surprenante amitié campagnarde ; j’étais souvent invité aussi.

Un jour, Cicéron demanda s’il pourrait jamais donner à Hirtius quoi que ce fût en échange de ces somptueux dîners, et son hôte lui répondit qu’en fait il le pouvait parfaitement : César l’avait encouragé, s’il en avait la possibilité, à étudier la philosophie et la rhétorique « aux pieds du maître » et il apprécierait de recevoir quelques leçons. Cicéron accepta et entreprit de former le jeune homme à la déclamation, comme il l’avait lui-même été dans sa jeunesse par Apollonius Molon. Les cours avaient lieu dans l’Académie, près de la clepsydre, et Cicéron lui apprit à mémoriser un discours, à respirer, à projeter sa voix et à se servir de ses bras et de ses mains pour appuyer du geste le propos qu’il voulait délivrer. Hirtius se vanta de ses progrès auprès de son ami Caius Vibius Pansa, autre jeune officier de l’état-major de César en Gaule, qui devait remplacer Brutus au poste de gouverneur de la Gaule cisalpine à la fin de l’année. Il s’ensuivit que Pansa se mit cette année-là à fréquenter lui aussi assidûment la villa de Cicéron, et qu’il apprit également à mieux s’exprimer en public.

Cette école informelle ne tarda pas à compter un troisième élève en la personne de Cassius Longinus, survivant endurci de l’expédition de Crassus à Parthes et ancien dirigeant de Syrie que Cicéron avait vu pour la dernière fois à la conférence du Sénat, sur l’île de Corcyre. À l’instar de Brutus, dont il avait épousé la sœur, il s’était rendu à César, qui l’avait épargné, et il attendait avec impatience une haute fonction. Taciturne et ambitieux, je ne l’ai jamais trouvé d’une compagnie très plaisante, et Cicéron n’appréciait guère sa philosophie, qui tendait vers un épicurisme extrême. Il chipotait à table, ne buvait jamais de vin et faisait énormément d’exercice. Il confia un jour à Cicéron que le plus grand regret de sa vie était d’avoir accepté le pardon de César, que cela n’avait cessé de ronger son âme, et que, six mois après sa reddition, il avait tenté de tuer César alors que le dictateur rentrait d’Égypte. Cassius aurait pu réussir si le bateau de César avait mouillé sur la même rive du Cydnus que ses propres trirèmes ; mais, au dernier moment, le dictateur avait choisi la rive opposée, et alors la nuit était trop avancée pour que Cassius pût le rejoindre. Cicéron lui-même, qui ne s’offusquait pas facilement, fut effaré par son manque de discrétion et lui conseilla de ne pas le répéter, et certainement pas sous son toit, où Hirtius et Pansa pourraient en entendre parler.

Je me dois enfin d’évoquer un quatrième visiteur, qui pourrait paraître le plus inattendu de tous car il s’agit de Dolabella, le mari volage de Tullia. Elle le croyait en Afrique, en train de se battre aux côtés de César contre Caton et Scipion, mais, au début du printemps, Hirtius reçut des nouvelles comme quoi la campagne était terminée, et que César avait remporté une victoire éclatante. Hirtius interrompit les leçons pour rentrer au plus vite à Rome, et, quelques jours plus tard, de bon matin, un messager apporta une lettre à Cicéron :

Dolabella à son cher beau-père, Cicéron.

J’ai l’honneur de t’informer que César a vaincu l’ennemi et que Caton s’est donné la mort. Je suis arrivé à Rome ce matin pour faire mon rapport au Sénat. Je suis passé chez moi, où l’on m’a informé que Tullia est avec toi. Puis-je avoir ta permission de venir à Tusculum pour voir les deux êtres qui me sont les plus chers au monde ?

— Coup sur coup sur coup, commenta Cicéron. La République défaite, Caton mort, et maintenant mon gendre qui veut voir sa femme.

Il promena un regard morne sur la campagne, vers les collines lointaines de Rome, bleues dans la lueur de l’aube printanière.

— Sans Caton, le monde ne sera plus le même.

Il envoya un esclave chercher Tullia, et lui montra la lettre dès qu’elle se présenta. Elle avait si souvent mentionné la cruauté de Dolabella à son égard que j’imaginais, comme Cicéron, qu’elle ne voudrait surtout pas le revoir. Au lieu de cela, elle s’en remit entièrement à son père, assurant qu’il lui serait parfaitement égal de se retrouver en sa présence ou pas.

— Eh bien, si c’est vraiment ton sentiment, je vais peut-être lui dire de venir, ne serait-ce que pour lui faire savoir ma façon de penser sur ce qu’il t’a fait subir.

— Non, père, je t’en supplie, répliqua-t-elle vivement, ne fais pas ça. Il est trop orgueilleux pour accepter la réprimande. Et puis je ne peux en vouloir qu’à moi-même : tout le monde m’avait prévenue du genre d’homme qu’il était avant que je ne l’épouse.

Cicéron ne savait trop quoi faire, mais, au bout du compte, son désir de savoir de première main ce qui était arrivé à Caton l’emporta sur sa réticence à inviter un vaurien sous son toit — un vaurien non seulement comme mari mais aussi de l’espèce des Catilina ou Clodius, un fauteur de troubles qui militait pour l’annulation de toutes les dettes. Il me dit de me rendre à Rome sur-le-champ avec une invitation pour Dolabella. Juste avant que je parte, Tullia me prit à part et me demanda si elle pouvait avoir la lettre de son mari. Naturellement, je la lui remis aussitôt ; je ne découvris que plus tard qu’elle n’en avait aucune qui lui fût destinée, et qu’elle voulait garder celle-ci en souvenir.

À midi, j’étais à Rome — cinq longues années après l’avoir quittée. Dans les rêves enfiévrés de mon exil, je m’étais représenté de larges avenues, des temples et des portiques somptueux, recouverts de marbre et d’or, le tout peuplé de citoyens élégants et cultivés. J’y trouvai à la place de la saleté, de la fumée, des rues boueuses et trouées d’ornières, beaucoup plus étroites que dans mon souvenir ; des immeubles à l’abandon, et des anciens combattants estropiés et défigurés, qui mendiaient dans le Forum. La Curie n’était toujours qu’une coque noircie. Devant les temples, les esplanades où se réunissaient autrefois les tribunaux étaient désertes. Je fus frappé par l’aspect désolé de la capitale. Lorsqu’on procéda au dénombrement du peuple, à la fin de cette année-là, on ne recensa pas la moitié des citoyens qui habitaient Rome avant la guerre civile.

Je pensais trouver Dolabella à la séance du Sénat, mais personne ne semblait savoir où elle se tenait ou même s’il s’en tenait une. Je finis par me rendre sur le Palatin, à une adresse que m’avait donnée Tullia et qui était, me dit-elle, le dernier endroit où elle avait vécu avec son époux. J’y vis Dolabella en compagnie d’une femme élégante, richement vêtue et qui n’était autre, je l’appris plus tard, que Metella, la fille de Clodia. Elle se comportait comme si elle était la maîtresse de maison, ordonnant qu’on m’apporte un rafraîchissement et un siège, et je compris au premier coup d’œil que la situation de Tullia était désespérée.

Quant à Dolabella, il frappait le regard par trois caractéristiques : la beauté farouche de ses traits, sa force physique manifeste, et sa taille particulièrement petite. (« Qui donc a attaché mon gendre à cette épée ? » plaisanta un jour Cicéron.) Cet Adonis de poche, pour lequel j’avais conçu une forte antipathie en raison de la façon dont il traitait Tullia, mais que je n’avais jamais rencontré, lut l’invitation de Cicéron et annonça qu’il repartirait avec moi immédiatement.

— Mon beau-père écrit ici que ce message m’est apporté par son ami et homme de confiance Tiron. Serait-ce le Tiron qui a créé le célèbre système de notes abrégées ? Je suis enchanté de faire ta connaissance. Ma femme a toujours parlé de toi avec la plus grande affection, comme d’une sorte de deuxième père pour elle. Puis-je te serrer la main ?

Cette fripouille avait un tel charme que je sentis instantanément mon hostilité fondre.

Il pria Metella de lui envoyer ses esclaves avec ses bagages, puis me suivit dans la voiture pour le voyage jusqu’à Tusculum. Il dormit pendant la plus grande partie du trajet. Lorsque nous arrivâmes à la villa, les esclaves s’apprêtaient à servir le dîner, et Cicéron fit rajouter un couvert. Dolabella se dirigea directement vers la banquette de Tullia et s’allongea en posant la tête sur les genoux de son épouse. Au bout d’un moment, je remarquai que Tullia lui caressait les cheveux.

C’était une belle soirée de printemps, les rossignols s’interpellaient, et l’incongruité entre ce décor enchanteur et l’horreur du récit que nous faisait Dolabella le rendait encore plus troublant. Il y eut tout d’abord la bataille elle-même, dite de Thapsus, où Scipion commandait une armée républicaine de soixante-dix mille hommes alliée au roi Juba de Numidie. Ils disposaient pour briser la défense de César d’une troupe de choc de plusieurs dizaines d’éléphants, mais les volées de flèches et les projectiles enflammés de la baliste avaient semé la panique parmi les pauvres bêtes, et elles avaient fait demi-tour, piétinant leur propre infanterie. Ce fut ensuite la réplique de ce qui s’était passé à Pharsale : les formations républicaines n’avaient pas résisté face à la discipline de fer des légionnaires de César, à la différence que, cette fois, César avait décrété qu’il ne ferait pas de prisonniers. Les dix mille vaincus prêts à se rendre furent massacrés.

— Et Caton ? s’enquit Cicéron.

— Caton n’était pas présent lors de la bataille. Il commandait la garnison d’Utique, à trois jours de marche. César s’y est rendu directement, et je chevauchais avec lui à la tête de l’armée. Il tenait absolument à capturer Caton vivant afin de l’épargner.

— C’était perdu d’avance, j’aurais pu te le dire : Caton n’aurait jamais accepté le pardon de César.

— César était sûr du contraire. Mais tu as raison, comme toujours. Caton s’est tué la nuit d’avant notre arrivée.

— Comment a-t-il procédé ?

Dolabella fit la grimace.

— Je vais te le dire, si tu veux vraiment le savoir, mais ce n’est pas un sujet pour des oreilles féminines.

— Je suis assez forte, merci, assura Tullia d’un ton ferme.

— Malgré tout. Je crois qu’il serait préférable que tu te retires.

— Il n’en est pas question !

— Quel est l’avis de ton père, alors ?

— Tullia est plus forte qu’il n’y paraît, dit Cicéron, ajoutant de manière appuyée : il le faut bien.

— D’accord, vous l’aurez voulu. D’après ses esclaves, quand il a appris que César arriverait le lendemain, Caton s’est baigné, puis il a dîné en bonne compagnie en parlant de Platon avant de se retirer dans sa chambre. Alors, une fois seul, il a pris son épée et se l’est enfoncée sous la poitrine, à cet endroit, dit-il en posant le doigt juste sous le sternum de Tullia. Toutes ses entrailles lui sont sorties du corps.

Cicéron, toujours aussi délicat, eut un mouvement de recul, tandis que Tullia déclarait :

— Ce n’est pas insupportable.

— Ah, reprit Dolabella, mais ce n’est pas terminé. La blessure n’était pas mortelle, et l’épée a glissé de sa main ensanglantée. Ses serviteurs ont entendu ses gémissements et se sont précipités. Ils ont fait venir un médecin qui a remis les entrailles en place et a recousu la blessure. Je dois ajouter que Caton est resté conscient pendant toute l’opération. Il a promis de ne pas recommencer, et son entourage l’a cru, même si, par précaution, ils lui ont pris son épée. Dès qu’il a été seul, il a arraché les sutures avec ses doigts et a ressorti ses entrailles. C’est cela qui l’a tué.


La mort de Caton marqua profondément Cicéron. Alors que les détails horribles commençaient à se savoir, certains estimèrent que cela prouvait bien que Caton était fou. C’était en tout cas l’opinion de Hirtius. Cicéron pensait autrement.

— Il aurait pu choisir une mort plus douce. Il aurait pu se jeter du haut d’un édifice ou s’ouvrir les veines dans un bain chaud ou encore prendre du poison. Mais il a choisi exprès cette méthode — en exposant ses entrailles comme pour un sacrifice — afin de montrer la force de sa volonté et son mépris pour César. D’un point de vue philosophique, c’est une belle mort : la mort d’un homme qui n’avait peur de rien. J’irai même jusqu’à dire qu’il est mort heureux. Ni César ni aucun homme ni quoi que ce soit au monde ne pouvait le toucher.

Cette mort affecta encore davantage Brutus et Cassius, qui étaient tous deux liés à Caton, l’un par le sang et l’autre par le mariage. Brutus écrivit de Gaule pour demander si Cicéron pourrait rédiger l’éloge de son oncle. Sa lettre arriva au moment même où Cicéron apprenait que Caton l’avait nommé dans son testament parmi les tuteurs de son fils. Comme tous ceux qui avaient accepté le pardon de César, le suicide de Caton lui faisait honte. Il passa donc outre le risque d’offenser le dictateur et s’acquitta de la requête de Brutus en dictant un court texte, Caton, en à peine plus d’une semaine.

La pensée aussi nerveuse que la personnalité ; indifférent au jugement de ses semblables ; méprisant la gloire, les titres et les décorations, et plus encore ceux qui les recherchent ; défenseur des lois et des libertés ; soucieux de l’intérêt public ; dédaigneux des tyrans, de leur vulgarité et de leur présomption ; entêté, exaspérant, sévère, dogmatique ; rêveur, fanatique, mystique, soldat ; préférant arracher les entrailles de son ventre plutôt que de se soumettre au vainqueur — seule la République romaine pouvait engendrer un homme tel que Caton, et ce n’est que dans la République romaine qu’un homme tel que Caton voulait vivre.

C’est vers cette époque que César revint d’Afrique et, peu après, au cœur de l’été, il organisa quatre triomphes en quatre jours pour célébrer ses victoires en Gaule, sur la mer Noire, en Afrique et sur le Nil — une épopée à sa propre gloire comme Rome n’en avait jamais connue. Cicéron emménagea dans sa maison du Palatin pour y assister — non qu’il en eût envie ; ainsi qu’il l’écrivit à son ami Sulpicius : Comme dans toutes les guerres civiles, le mal est dans la victoire même, naturellement insolente. Il y eut cinq chasses aux bêtes sauvages, un spectacle de bataille comprenant des éléphants dans le Circus Maximus, un autre de combat naval dans un bassin creusé près du Tibre, des pièces de théâtre données dans tous les coins de la ville, des compétitions d’athlétisme sur le Champ de Mars, des courses de chars, des jeux à la mémoire de Julia, la fille du dictateur, un banquet offert pour toute la ville où l’on servit la viande des bêtes immolées, une distribution de monnaie, une autre de pain, et des parades incessantes de soldats, de trésors et de prisonniers qui défilaient dans les rues — le noble chef gaulois, Vercingétorix, fut, après six ans d’incarcération, garrotté dans le Carcer — et, jour après jour, nous entendions de notre terrasse les légionnaires gueuler leurs chansons paillardes :

Romains, surveillez vos femmes !

Nous amenons l’adultère chauve,

La vie de débauche qu’il a menée en Gaule

Avec l’or emprunté à Rome !

Cependant, malgré leur pompe, ou peut-être à cause d’elle, le fantôme réprobateur de Caton semblait hanter ces manifestations. Lors du triomphe d’Afrique, au défilé d’une voiture décorée le dépeignant en train de s’arracher les entrailles, la foule poussa une plainte sonore. On disait que la mort de Caton avait une portée religieuse, qu’il avait agi ainsi pour diriger la colère des dieux sur la tête de César. Le même jour, lorsque l’essieu du char triomphal se brisa, projetant le dictateur à terre, on y vit un signe du mécontentement divin. César prit l’inquiétude de la foule suffisamment au sérieux pour présenter le spectacle le plus extraordinaire de tous : la nuit venue, à la lueur de torches portées par des hommes montés sur quarante éléphants qui marchaient en ordre à droite et à gauche, il monta au Capitole sur les genoux afin de racheter son impiété auprès de Jupiter.


Tout comme certains chiens particulièrement fidèles se couchent, dit-on, près de la tombe de leur maître car ils sont incapables d’accepter sa mort, il y avait à Rome des citoyens qui s’accrochaient à l’espoir que la République pouvait encore renaître. Cicéron lui-même fut brièvement victime de ce mirage. Après la fin des triomphes, il décida d’assister à une séance du Sénat. Il n’avait aucunement l’intention de prendre la parole. Il s’y rendait en partie en souvenir du bon vieux temps et en partie parce qu’il savait que César avait nommé plusieurs centaines de nouveaux sénateurs et qu’il était curieux de voir à quoi ils ressemblaient.

— C’était une assemblée pleine d’inconnus, me raconta-t-il ensuite. Quelques-uns étaient effectivement étrangers, la plupart n’avaient pas été élus, et pourtant cela formait tout de même un Sénat.

Il se réunissait sur le Champ de Mars, dans la même salle du grand complexe pompéïen où s’était tenue la séance d’urgence, après l’incendie de l’ancienne Curie. César avait même permis que la grande statue de marbre de Pompée restât en place, et l’image du dictateur présidant la séance depuis l’estrade, avec la statue de Pompée derrière lui, donna à Cicéron bon espoir pour l’avenir. Le sujet du débat était de savoir si l’ancien consul M. Marcellus, qui avait compté parmi les plus intransigeants des opposants à César et s’était exilé à Lesbos après Pharsale, pourrait être autorisé à rentrer à Rome. Son frère Caius — le magistrat qui avait approuvé mon affranchissement — était l’instigateur des appels à la clémence, et il venait de terminer son discours quand un oiseau parut surgir de nulle part, voleta au-dessus des sénateurs et fondit vers la porte. Le beau-père de César, L. Calpurnius Piso, se leva immédiatement pour décréter que c’était un présage : les dieux déclaraient que Marcellus devait lui aussi recevoir le droit de rentrer chez lui à tire-d’aile. Alors le Sénat tout entier, y compris Cicéron, se leva et se tourna vers César pour réclamer sa clémence ; Caius Marcellus et Pison se jetèrent à genoux à ses pieds.

César leur fit signe de retourner s’asseoir.

— Celui pour qui vous plaidez tous m’a adressé plus de graves insultes que n’importe qui en ce monde. Et pourtant je suis touché par vos prières, outre le fait que les auspices me paraissent particulièrement propices. Je n’ai nul besoin de mettre ma dignité au-dessus du désir unanime de cette assemblée : j’ai vécu assez longtemps pour satisfaire aux besoins de la nature et de la gloire. Que Marcellus rentre chez lui et demeure en paix dans la ville de ses distingués ancêtres.

Cette déclaration fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements, et plusieurs des sénateurs assis autour de Cicéron le pressèrent de se lever pour exprimer leur gratitude à tous. Il en fut si ému qu’il en oublia son serment de ne jamais s’exprimer devant le Sénat illégitime de César et s’exécuta, louant le dictateur en face dans les termes les plus extravagants :

— Il me semble que tu as vaincu la victoire même, en remettant aux vaincus les droits qu’elle avait acquis sur eux. Ainsi donc, à toi seul appartient le titre d’invincible !

Soudain, il lui parut possible que César puisse diriger en « premier parmi ses pairs » plutôt qu’en tyran. J’ai cru y voir comme une nouvelle aurore de la République, écrivit-il à Sulpicius. Le mois suivant, il plaida pour le pardon d’un autre exilé, Quintus Ligarius — un sénateur presque aussi détestable pour César que Marcellus —, et, cette fois encore, César écouta et rendit son jugement en faveur de la clémence.

Mais l’idée que tout cela pût conduire à une restauration de la République n’était qu’une illusion. Quelques jours plus tard, le dictateur dut quitter Rome précipitamment pour s’occuper en Espagne d’un soulèvement mené par les fils de Pompée, Gnaeus et Sextus. Hirtius confia à Cicéron que le dictateur était furieux. Beaucoup de rebelles étaient des hommes qu’il avait épargnés à la condition qu’ils ne reprennent pas les armes ; et voilà qu’ils trahissaient sa magnanimité. Hirtius avertit qu’il n’y aurait plus d’actes de clémence. Pour son propre bien, Cicéron serait bien avisé de se tenir à l’écart du Sénat, de garder tête baissée et de s’en tenir à la philosophie.

— Cette fois, ce sera un combat à mort.


Tullia était retombée enceinte de Dolabella — fruit, me dit-elle de la visite de son époux à Tusculum. Cette découverte commença par l’enchanter car elle y vit un moyen de sauver son mariage. Dolabella semblait lui aussi se réjouir. Mais lorsqu’elle rentra à Rome avec Cicéron pour assister aux quatre triomphes de César, elle se rendit à la maison qu’elle partageait avec Dolabella dans l’intention de lui faire une surprise, et elle trouva Metella endormie dans son lit. Cela lui porta un coup terrible et, aujourd’hui encore, je me reproche de ne pas l’avoir avertie de ce que j’avais vu en allant chercher son mari.

Elle me demanda conseil, et je la pressai de divorcer sans attendre. L’enfant devait arriver quatre mois plus tard. Si elle était encore mariée lorsqu’il viendrait au monde, Dolabella aurait parfaitement le droit de lui prendre l’enfant ; alors que si elle avait divorcé, les choses seraient plus compliquées. Dolabella devrait lui intenter un procès pour établir sa paternité, et elle aurait pour le moins, grâce à son père, la meilleure défense juridique possible. Elle en parla à Cicéron, et il fut parfaitement d’accord. Il allait être grand-père pour la première fois, et il n’avait aucunement l’intention de laisser l’enfant de sa fille à Dolabella et à la fille de Clodia.

Donc, le matin même où Dolabella devait partir se battre avec César en Espagne, Tullia se rendit chez lui, accompagnée de Cicéron, pour l’informer que leur mariage était terminé et qu’elle désirait élever l’enfant. Cicéron me décrivit après coup la réaction de Dolabella :

— Cette crapule s’est contentée de hausser les épaules, lui a souhaité tout le bonheur possible avec le bébé et est convenu que celui-ci serait bien entendu beaucoup mieux avec sa mère. Puis il m’a pris à part pour me dire qu’il lui était pour le moment absolument impossible de me rembourser la dot et qu’il espérait que cela n’entacherait pas nos relations ! Qu’est-ce que je pouvais dire ? Je ne peux guère me permettre de me faire un ennemi d’un des plus proches lieutenants de César, outre le fait que je ne peux pas me résoudre à le détester.

Il était angoissé et se reprochait d’avoir permis qu’une telle situation se produise.

— J’aurais dû insister pour qu’elle divorce dès que j’ai appris comment il se conduisait. Que va-t-elle faire maintenant ? Une mère abandonnée de trente et un ans, de santé fragile et sans dot, ne peut guère espérer de propositions de mariage.

Il comprit alors avec lassitude que s’il fallait un mariage, ce serait à lui d’en contracter un. Rien ne pouvait moins lui convenir. Sa nouvelle existence de célibataire lui plaisait, et il préférait la compagnie de ses livres à la perspective de vivre avec une nouvelle épouse. Il avait à présent soixante ans, et même s’il était encore bel homme, le désir sexuel — qui n’avait jamais occupé une grande place dans sa vie, même dans sa jeunesse — déclinait. Il est vrai qu’en vieillissant il badinait davantage avec les dames. Il appréciait les dîners auxquels participaient de jolies jeunes femmes — il fut même un soir à la même table que la maîtresse de Marc Antoine, la comédienne déshabillée Volumnia Cytheris, ce qu’il n’aurait jamais accepté autrefois. Mais rien n’allait au-delà de simples compliments murmurés sur un lit de table, voire d’un poème d’amour envoyé par messager le lendemain matin.

Malheureusement, il était maintenant obligé de se marier pour se procurer de l’argent. Les agissements de Terentia pour récupérer en secret sa dot avaient grevé ses finances, et il savait que Dolabella ne le rembourserait jamais. Il avait beau posséder de nombreuses propriétés — dont deux nouvellement acquises, l’une à Astoria, sur la côte près d’Antium, et l’autre à Puteoli, dans la baie de Naples —, il pouvait à peine les entretenir. Vous vous demandez certainement : « Mais pourquoi n’en a-t-il pas vendu quelques-unes ? » Seulement, Cicéron n’a jamais procédé de la sorte. Sa devise a toujours été : « Les revenus doivent s’adapter à la dépense, et non l’inverse. » Or, comme la pratique juridique ne lui permettait plus d’accroître ses revenus, la seule solution réaliste était une fois encore d’épouser une femme riche.

C’est un épisode sordide. Mais j’ai juré dès le début de dire la vérité, et c’est ce que je ferai. Il y avait trois épouses potentielles. L’une était Hirtia, sœur aînée de Hirtius. Son frère avait tiré des richesses immenses de son passage en Gaule et, pour se débarrasser de cette femme pénible, il était prêt à l’offrir à Cicéron avec une dot de deux millions de sesterces. Mais comme l’écrivit Cicéron à son propos dans une lettre à Atticus : Je ne sais rien de plus repoussant, et il lui paraissait absurde que, pour entretenir ses superbes maisons, la solution fût d’y installer une femme hideuse.

Il y eut ensuite Pompeia, la fille de Pompée. Elle avait été l’épouse de Faustus Sylla, le détenteur des manuscrits d’Aristote, récemment tué en défendant la cause sénatoriale en Afrique. Mais s’il l’épousait, cela ferait de Gnaeus — l’homme qui avait menacé de le tuer à Corcyre — son beau-frère. C’était impensable. De plus, Pompeia ressemblait énormément à son père.

— Tu imagines, me dit-il avec un frisson, de se réveiller tous les matins à côté de Pompée ?

Ce qui ne laissait donc que le parti le moins convenable de tous. Publilia n’avait que quinze ans. Son père, M. Publilius, riche ami d’Atticus faisant partie de l’ordre équestre, était mort en laissant à sa fille ses biens placés en fidéicommis jusqu’à son mariage. Et son tuteur principal n’était autre que Cicéron. Ce fut Atticus qui eut l’idée — il appela cela une « solution élégante » — de ce mariage de Cicéron avec sa pupille afin de pouvoir mettre la main sur sa fortune. Cela n’avait rien d’illégal. La mère de la jeune fille et son oncle, flattés à la perspective d’établir un lien familial avec un homme aussi distingué, soutenaient le projet. Quant à Publilia elle-même, quand Cicéron se décida non sans hésitations à aborder le sujet, elle lui assura qu’elle serait honorée d’être sa femme.

— Tu en es sûre ? insista-t-il. J’ai quarante-cinq ans de plus que toi… je pourrais être ton grand-père. Tu ne trouves pas cela… contre nature ?

Elle le regarda bien en face.

— Non.

Après son départ, Cicéron se tourna vers moi.

— Eh bien, elle a l’air de dire la vérité. Je n’y penserais même pas si elle paraissait révulsée à la simple idée de m’approcher.

Il poussa un profond soupir et secoua la tête.

— J’imagine que je ferais mieux de le faire. Mais les gens vont jaser.

— Ce n’est pas des gens que tu devrais t’inquiéter, ne pus-je m’empêcher de lui répliquer.

— À qui penses-tu ?

— Mais à Tullia, bien sûr, répondis-je, stupéfait qu’il n’eût pas songé à la consulter. Comment crois-tu qu’elle va réagir ?

Il me considéra avec un étonnement non feint.

— Pourquoi Tullia s’y opposerait-elle ? Je fais cela pour elle tout autant que pour moi.

— Eh bien, dis-je faiblement, tu vas voir qu’elle ne sera pas ravie.

Et c’est exactement ce qui arriva. Cicéron me raconta que lorsqu’il lui avait parlé de son intention, elle s’était évanouie et, pendant une heure ou deux, il avait craint pour sa santé et celle du bébé. Quand elle avait recouvré ses sens, elle voulut savoir comment il avait pu avoir une idée pareille. Attendait-on réellement d’elle qu’elle appelle cette enfant sa belle-mère ? Allaient-elles vivre sous le même toit ? Il fut consterné par la violence de sa réaction. Il était cependant trop tard pour reculer. Il avait déjà emprunté aux prêteurs dans l’attente de la fortune de sa nouvelle femme. Aucun de ses enfants n’assista au repas de noces : Tullia alla passer les derniers mois de sa grossesse chez sa mère, et Marcus demanda à son père la permission d’aller se battre en Espagne dans l’armée de César. Cicéron parvint à le persuader qu’un tel engagement serait un affront à ses anciens camarades, et il l’envoya à Athènes avec une pension généreuse, afin de faire entrer un peu de philosophie dans cette forte tête.

J’assistai au mariage, qui eut lieu chez la mariée. Les seuls autres invités étaient Atticus et sa femme, Pilia, qui, bien qu’elle eût elle-même trente ans de moins que son mari, paraissait presque imposante à côté de la frêle Publilia. La jeune fille, toute de blanc vêtue, ses cheveux relevés et la ceinture sacrée lui enserrant a taille, évoquait une poupée délicate. D’autres que Cicéron s’en seraient certainement très bien sortis — Pompée, j’en suis certain, eût été parfaitement à son affaire —, mais Cicéron était si manifestement mal à l’aise que lorsqu’il dut prononcer la simple formule d’engagement (« Là où tu es, Gaia, moi, Gaius, je veux être »), il intervertit les noms, ce qui était un mauvais présage.

Après un long banquet, le cortège nuptial accompagna au crépuscule les époux jusqu’à la maison de Cicéron. Il avait espéré garder son mariage secret, et il courait presque dans les rues, fuyant le regard des passants et tirant sa jeune épouse par la main. Mais un cortège nuptial attire toujours les regards, et son visage était trop célèbre pour ne pas être reconnu. Aussi, lorsque nous arrivâmes au Palatin, étions-nous suivis par une cinquantaine de personnes, et autant de clients attendaient devant la maison pour applaudir et jeter des fleurs sur l’heureux couple. Je craignais que Cicéron ne se fît mal au dos en portant la mariée pour lui faire franchir le seuil, mais il la souleva sans peine et la précipita dans la maison, me soufflant de vite fermer la porte derrière nous. La jeune fille monta aussitôt dans l’ancienne suite de Terentia, où ses servantes avaient déjà défait ses bagages, afin de se préparer pour sa nuit de noces. Cicéron chercha à me persuader de rester encore prendre un peu de vin avec lui, mais je prétextai l’épuisement et l’abandonnai là.


Dès le début, le mariage fut un désastre. Cicéron ne savait pas du tout s’y prendre avec sa jeune épouse. C’était comme si la fille d’un ami était venue s’installer chez lui. Il jouait parfois le rôle du bon oncle attentif, s’émerveillant de l’entendre jouer de la lyre ou la félicitant pour ses talents de brodeuse. À d’autres moments, il était son professeur exaspéré, effaré par son ignorance en histoire et en littérature. Mais le plus souvent, il essayait de l’éviter. Il me confia un jour que la seule base solide pour une telle relation eût été le désir, mais qu’il n’en ressentait tout simplement aucun. Pauvre Publilia — plus son célèbre mari la négligeait, plus elle s’accrochait à lui, et plus il s’irritait.

Cicéron finit par aller voir Tullia pour la supplier de revenir. Il lui assura qu’elle pourrait mettre son enfant au monde chez lui — la naissance était imminente — et qu’il renverrait Publilia, ou plutôt qu’il chargerait Atticus de le faire car il trouvait cette situation trop pénible à gérer. Tullia, affligée de voir son père dans cet état, accepta, et le très patient Atticus dut aller voir la mère et l’oncle de Publilia pour leur expliquer pourquoi la jeune femme devait rentrer chez elle après moins d’un mois de vie maritale. Il avança l’espoir qu’après la naissance du bébé le couple pourrait reprendre une vie normale, mais que, pour le moment, les désirs de Tullia passaient en priorité. Ils n’avaient pas vraiment le choix, et donc, ils acceptèrent.

Tullia rentra chez nous au mois de janvier. Elle fut amenée à la porte en litière et il fallut l’aider à entrer dans la maison. Je me souviens d’une froide journée d’hiver où tout était éclatant, vif et lumineux. Tullia avait du mal à se déplacer. Craignant qu’elle n’attrape froid, Cicéron s’agita autour d’elle, ordonna qu’on ferme la porte et qu’on apporte du bois pour le feu. Elle dit qu’elle aimerait aller s’allonger dans sa chambre. Cicéron envoya chercher un médecin pour l’examiner. Celui-ci annonça peu après que le travail avait commencé. On alla prévenir Terentia, qui vint avec une sage-femme et ses assistantes. Elles disparurent toutes dans la chambre de la parturiente.

Les hurlements de douleur qui résonnèrent dans toute la maison ne ressemblaient en rien à Tullia. En fait, ils ne semblaient même pas humains. C’étaient des cris gutturaux, primordiaux, dont toute trace de personnalité avait été éradiquée par la souffrance. Je me demandai comment ils s’intégraient dans le schéma philosophique de Cicéron. Pouvait-on de près ou de loin associer le bonheur à un tel martyre ? Sans doute. Mais incapable de supporter ces cris, Cicéron sortit marcher dans le jardin, tournant en rond pendant des heures sans prendre garde au froid. Le silence se fit enfin, et il rentra dans la maison. Il me regarda, et nous attendîmes. Un moment qui nous parut très long s’écoula, puis il y eut des pas, et Terentia apparut enfin. Elle avait le visage pâle et tiré, mais sa voix était triomphante.

— C’est un garçon, dit-elle, un beau garçon… et elle va bien.


Elle allait bien. C’était tout ce qui importait pour Cicéron. L’enfant était robuste, et on l’appela Publius Lentulus, suivant le patronyme adoptif de son père. Cependant, Tullia ne pouvait l’allaiter, et il fallut prendre une nourrice. Les jours s’écoulaient, mais elle ne paraissait pas se remettre de l’accouchement. En raison de l’hiver particulièrement froid à Rome, il y avait beaucoup de fumée, et le vacarme du Forum l’empêchait de se reposer. Il fut décidé qu’elle retournerait avec son père à Tusculum, où ils avaient vécu une année si heureuse ensemble et où elle pourrait récupérer au calme des collines de Frascati pendant que lui et moi avancerions dans l’écriture de sa philosophie. Nous prîmes un médecin avec nous. Le bébé voyageait avec sa nourrice, et tout un train d’esclaves chargés de veiller sur lui.

Le voyage fut pour Tullia très pénible. Elle avait peine à respirer et le visage rougi de fièvre bien qu’elle gardât les yeux calmes et grands ouverts et se dît contente : elle ne se sentait pas malade, juste fatiguée. Lorsque nous arrivâmes à la villa, le médecin insista pour qu’elle aille directement se coucher. Il me prit peu après à part et m’avoua que Tullia en était manifestement au tout dernier stade de la consomption et qu’elle ne passerait pas la nuit. Devait-il en informer le père ou valait-il mieux que ce soit moi qui m’en charge ?

Je répondis que je le ferais. J’attendis d’avoir repris mon calme et rejoignis Cicéron dans la bibliothèque. Il avait sorti quelques livres mais n’avait pas pris la peine de les dérouler. Il était assis, le regard perdu dans le vide. Il ne se retourna même pas à mon entrée. Il lâcha :

— Elle est mourante, n’est-ce pas ?

— Je le crains.

— Est-ce qu’elle le sait ?

— Le médecin ne lui a rien dit. Mais elle est trop fine pour ne pas s’en rendre compte, tu ne crois pas ?

Il hocha la tête.

— C’est pour ça qu’elle a tellement insisté pour venir ici, où elle a ses meilleurs souvenirs. C’est ici qu’elle veut mourir.

Il se frotta les yeux.

— Je crois que je vais rester près d’elle maintenant.

J’attendis dans le Lycée et regardai le soleil sombrer derrière les collines de Rome. Quelques heures plus tard, lorsque la nuit fut complète, une servante vint me chercher et me conduisit à la chambre de sa maîtresse à la lueur d’une chandelle. Tullia gisait, inconsciente, sur son lit, ses cheveux défaits répandus sur l’oreiller. Cicéron était assis à côté et lui tenait la main. Son bébé dormait de l’autre côté du lit. Sa respiration était courte et précipitée. Il y avait du monde dans la chambre — ses servantes, la nourrice, le médecin… mais ils se trouvaient dans l’ombre et je n’ai aucun souvenir de leurs visages.

Cicéron m’aperçut et me fit signe d’approcher. Je me penchai et embrassai le front moite de Tullia, puis je reculai et me retirai avec les autres dans la pénombre. Peu après, sa respiration commença à ralentir. L’intervalle entre chaque souffle s’allongea, et je ne cessais d’imaginer qu’elle était morte. Mais alors, elle aspirait une nouvelle goulée d’air. La fin, quand elle arriva, fut différente et indubitable : un long soupir, accompagné d’un frémissement léger de tout le corps, puis une profonde immobilité alors que Tullia passait dans l’éternité.

XIII

Les funérailles eurent lieu à Rome. La seule bonne chose qui en découla fut que le frère de Cicéron, Quintus, avec qui il était brouillé depuis la terrible scène de Patras, vint lui présenter ses condoléances à l’instant où nous arrivâmes en ville. Les deux hommes se tinrent près du cercueil, muets, en se tenant la main. En signe de réconciliation, Cicéron demanda à Quintus de lire l’éloge : il doutait d’être capable de le faire lui-même.

Ce fut l’un des événements les plus mélancoliques auxquels il m’ait été donné d’assister : la longue procession jusqu’au Champ Esquilin dans la pénombre glacée de l’hiver ; la plainte funèbre des musiciens qui se mêlait aux cris des corbeaux dans le jardin sacré de Libitina ; la petite silhouette dans son linceul reposant sur sa bière ; le visage ravagé de Terentia, pétrifié par le chagrin tel celui de Niobé ; Atticus soutenant Cicéron pour mettre la torche sur le bûcher ; et enfin le grand rideau de flammes qui s’éleva soudain, illuminant de son rougeoiement brûlant nos visages figés tels des masques de tragédie grecque.

Le lendemain, Publilia se présenta à la porte de la maison avec sa mère et son oncle, vexée de n’avoir pas été invitée aux funérailles et bien décidée à revenir. Elle prononça un petit discours que l’on avait visiblement écrit pour elle et qu’elle avait mémorisé.

— Mon époux, je sais que ta fille trouvait ma présence difficile, mais maintenant que cet obstacle n’est plus, j’espère que nous allons reprendre notre vie comme mari et femme et que je pourrai t’aider à oublier ta peine.

Mais Cicéron ne voulait pas oublier sa peine. Il voulait s’y enfouir, se laisser consumer par elle. Sans dire à Publilia où il allait, il s’enfuit le jour même de chez lui avec l’urne contenant les cendres de Tullia. Il se réfugia chez Atticus, sur le Quirinal, où il s’enferma dans la bibliothèque pendant des jours d’affilée, sans voir personne, à compiler un grand manuel de tout ce qui avait été écrit par les philosophes et les poètes sur la manière d’endurer l’affliction et la mort. Il l’appela sa Consolation. Il me dit que pendant qu’il travaillait, il entendait la fille de cinq ans d’Atticus jouer dans la chambre d’enfant voisine, exactement comme l’avait fait Tullia lorsqu’il était jeune avocat.

— Ce bruit dans mon cœur me faisait l’effet d’une aiguille chauffée au rouge ; et cela m’a enchaîné à ma tâche.

Quand Publilia découvrit où il se cachait, elle harcela Atticus pour qu’on la laisse entrer, et Cicéron s’enfuit de nouveau, jusqu’à sa propriété la plus récente et la plus isolée — une villa sur la toute petite île d’Astura, à l’embouchure d’une rivière, en vue des côtes d’Antium. L’île était entièrement déserte et couverte de forêts aux allées sombres et ténébreuses. Là, il se coupa de tout commerce avec les hommes. Dès la pointe du jour, il s’enfonçait dans l’épaisseur des bois épineux sans rien pour troubler sa méditation que le chant des oiseaux, et il n’en sortait que le soir. On ne saurait assigner à l’âme une origine terrestre. Car il n’y a rien en elle qui soit mixte ou composé ; rien qui paraisse venir de la terre, de l’eau, de l’air, ou du feu. Tous ces éléments n’ont rien qui fasse la mémoire, l’intelligence, la réflexion ; qui puisse rappeler le passé, prévoir l’avenir, embrasser le présent. Par conséquent l’âme est d’une nature singulière, et doit être comptée comme un cinquième élément — divin, et de là immortel.

Je restai à Rome afin de m’occuper de toutes ses affaires — financières, domestiques, littéraires et même maritales car c’était à moi maintenant qu’il revenait de repousser l’infortunée Publilia et sa famille en prétendant que je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où il se trouvait. À mesure que les semaines passaient, son absence devenait de plus en plus difficile à expliquer, non seulement à sa femme, mais à ses clients et ses amis, et j’avais bien conscience que sa réputation commençait à en souffrir car il était considéré comme indigne d’un homme de céder ainsi au chagrin. De nombreuses lettres de condoléances arrivèrent, dont une ligne de César depuis l’Espagne, et je les renvoyai toutes à Cicéron.

Publilia finit par découvrir son refuge, et elle lui écrivit pour lui annoncer son intention de lui rendre visite en compagnie de sa mère. Pour échapper à une confrontation qui n’eût pas manqué d’être tendue, il abandonna l’île, les cendres à la main, puis finit par se résoudre à écrire une lettre à sa femme lui signifiant son désir de divorcer. C’était évidemment très lâche de ne pas le lui annoncer en face, mais il estimait que le manque de sympathie dont elle avait fait preuve à la mort de Tullia rendait leur union déjà mal assortie totalement intenable. Il laissa Atticus régler les détails financiers, ce qui impliqua de vendre une de ses propriétés, puis il m’invita à le rejoindre à Tusculum, assurant qu’il avait un projet dont il voulait discuter.

J’y parvins à la mi-mai, et cela faisait plus de trois mois que je ne l’avais pas vu. Il était installé dans son Académie, en train de lire, lorsqu’il m’entendit approcher et se tourna vers moi avec un sourire empreint de tristesse. Son apparence m’effraya. Il était très émacié, surtout au niveau du cou. Ses cheveux, trop longs et mal tenus, avaient viré au gris. Mais le véritable changement s’était opéré sous la surface. Il émanait de lui une sorte de résignation. Cela se voyait dans la lenteur de ses gestes et dans la douceur de son attitude — comme s’il avait été brisé, puis remodelé.

Pendant le dîner, je lui demandai s’il avait été douloureux pour lui de revenir dans un endroit où il avait passé tant de temps avec Tullia.

— Je redoutais de revenir, bien entendu, me répondit-il, mais quand je suis arrivé, cela n’a pas été aussi affreux que je le craignais. J’en suis venu à penser qu’on apprend à supporter la peine soit en refusant d’y penser, soit en y pensant tout le temps. J’ai choisi la deuxième solution. Ici, au moins, je suis entouré de souvenirs d’elle, et ses cendres sont enterrées dans le jardin. Les amis ont été très bons, en particulier ceux qui ont connu un deuil similaire. Tu as lu la lettre que Sulpicius m’a écrite ?

Il me la tendit par-dessus la table.

Je veux te faire part d’une réflexion qui m’a été d’un grand secours, et où tu puiseras peut-être quelque consolation. À mon retour d’Asie, comme je faisais voile d’Égine vers Mégare, je me mis à regarder le pays qui m’entourait. Mégare était devant moi, Égine derrière, le Pirée sur la droite, à gauche Corinthe. Ces villes autrefois si florissantes n’offraient à mes regards que désolation et ruines. À cette vue je me suis dit à moi-même : « Comment osons-nous, chétifs mortels que nous sommes, nous plaindre à la mort d’un des nôtres, nous dont la nature a fait la vie si courte, quand nous voyons d’un seul coup d’œil les cadavres gisants de tant de grandes cités ? Dis, Servius, ne voudras-tu pas descendre en toi-même et reconnaître ta condition de mortel ? » Crois-moi, Cicéron, cette réflexion ne fut pas pour moi d’un médiocre effet. Et quand le faible souffle qui animait une faible femme vient à s’éteindre, tu en ressens une telle commotion ! Supposé que son dernier jour ne fût pas encore venu, il ne lui en aurait pas moins fallu mourir dans quelques années, puisqu’elle appartenait à l’humanité.

— Je ne me doutais pas que Sulpicius pouvait être si éloquent, fis-je remarquer.

— Moi non plus. Tu vois combien les pauvres créatures que nous sommes font d’efforts pour donner un sens à la mort, même les vieux juristes desséchés comme lui ? Cela m’a donné une idée. Imagine que nous rédigions un ouvrage de philosophie qui aiderait à soulager les hommes de leur peur de la mort.

— Ce serait un exploit.

— La Consolation cherche à nous réconcilier avec la mort de ceux qui nous sont chers. Essayons maintenant de nous réconcilier avec notre propre mort. Si nous y parvenions… eh bien, dis-moi, qu’est-ce qui pourrait soulager l’humanité d’une plus grande terreur que celle-ci ?

Je n’avais rien à répondre. Il m’était impossible de résister à une telle proposition. J’étais curieux de voir comment il allait s’y prendre. C’est donc ainsi que naquirent ce que nous connaissons maintenant sous le nom de Tusculanae disputationes, ou Tusculanes, dont nous entreprîmes la rédaction le lendemain. Dès le début, Cicéron les conçut en cinq parties :

1. Sur la peur de la mort

2. Sur l’endurance à la douleur corporelle

3. Sur le soulagement de l’affliction

4. Sur les autres passions de l’âme

5. Sur la vertu qui seule conduit au bonheur

Une fois de plus, nous reprîmes notre vieille routine de rédaction. Pareil à son héros Démosthène, qui détestait trouver à l’aube un ouvrier diligent levé avant lui, Cicéron se levait alors qu’il faisait encore nuit et lisait dans sa bibliothèque à la lumière de la lampe jusqu’au lever du jour. Plus tard, dans la matinée, il me décrivait ce qu’il avait en tête, et je testais sa logique en lui posant des questions ; dans l’après-midi, pendant qu’il se reposait, j’écrivais à partir de mes notes abrégées un brouillon qu’il corrigeait ensuite. Nous discutions et revoyions alors le travail de la journée pendant le dîner, et enfin, avant de nous retirer dans nos chambres, nous décidions des sujets que nous aborderions le lendemain matin.

Les jours d’été étaient longs, et nous avancions vite, d’autant plus que Cicéron avait décidé de composer son œuvre sous forme d’un dialogue entre un philosophe et son disciple. La plupart du temps, je faisais le disciple et lui le philosophe, mais il arrivait que ce fût l’inverse. Ces Tusculanes se trouvent encore très facilement, et il n’est donc pas nécessaire que je les décrive en détail. C’est en fait le résumé de tout ce en quoi Cicéron avait fini par croire après tous les coups du sort de ces dernières années, à savoir que l’âme est d’une essence divine différente de celle du corps, et qu’elle est par conséquent éternelle ; que même si l’âme n’était pas éternelle et qu’il n’y avait devant nous que l’oubli, cet état n’aurait rien de redoutable puisqu’il n’existera plus de sensation, et donc plus de douleur ni de tristesse (Les morts ne sont pas misérables ; les vivants sont misérables ) ; que nous devrions penser continuellement à la mort afin de nous accoutumer à son arrivée inévitable (Toute la vie des philosophes, dit encore Socrate, est une continuelle méditation sur la mort) ; et qu’avec une détermination suffisante, nous pouvons apprendre à mépriser la mort et la douleur, comme le font les professionnels du combat.

Jamais le moindre gladiateur a-t-il, ou gémi, ou changé de visage ? Quel art dans leur chute même, pour en dérober la honte aux yeux du public ? Renversés enfin aux pieds de leur adversaire, s’il leur présente le glaive, tournent-ils la tête ? Voilà ce que l’exercice, la réflexion et l’habitude ont de pouvoir. Quoi donc, un simple gladiateur pourra s’élever à ce degré de courage ; et un homme né pour la gloire, aura dans le cœur un endroit si faible, que ni l’étude ni la raison ne le puissent fortifier ?

Dans le cinquième livre, Cicéron proposait ses solutions pratiques. Un être humain ne peut se préparer à la mort qu’en menant une vie bonne d’un point de vue moral ; c’est-à-dire : ne rien désirer outre mesure ; se contenter de ce qu’on a ; trouver toutes ses ressources au fond de soi, de sorte que, quoi que l’on perde, on pourra continuer de vivre quand même ; ne faire aucun mal ; prendre conscience qu’il est préférable d’être blessé plutôt que de blesser autrui ; accepter que la vie est un prêt accordé par la Nature sans date d’échéance, et que le remboursement peut intervenir à tout moment ; que le personnage le plus tragique du monde est un tyran qui a violé tous ces préceptes.

Telles étaient les leçons que Cicéron avait apprises, et qu’il désirait partager avec le monde lors du soixante-deuxième été de son existence.


Nous travaillions aux Tusculanes depuis environ un mois quand, à la mi-juin, Dolabella passa nous voir. Il arrivait d’Espagne, où il avait de nouveau combattu aux côtés de César, et il rentrait à Rome. Le dictateur avait remporté la victoire ; les restes de l’armée pompéienne étaient pulvérisés. Mais Dolabella avait été blessé à la bataille de Munda. Il avait une entaille qui descendait de l’oreille à la clavicule et boitait en marchant : son cheval avait été tué sous lui d’un coup de lance, le projetant au sol avant de s’effondrer sur lui. Il était pourtant toujours animé par le même entrain. Il avait particulièrement envie de voir son fils, qui vivait à l’époque avec Cicéron, et voulait aussi se recueillir à l’endroit où reposaient les cendres de Tullia.

À quatre mois, le petit Lentulus était un beau bébé rose, aussi vigoureux que sa mère avait été frêle. On aurait dit qu’il avait aspiré toute la vie de sa mère, et je suis certain que c’est pour cela que je n’ai jamais vu Cicéron le prendre dans ses bras ni lui accorder beaucoup d’attention. Il ne pouvait réellement lui pardonner d’être en vie quand elle était morte. Dolabella prit l’enfant des bras de sa nourrice et l’examina comme si c’était un vase, avant d’annoncer qu’il aimerait le ramener avec lui à Rome. Cicéron n’y vit pas d’objection.

— J’ai prévu de quoi assurer son avenir dans mon testament. Si tu veux discuter de son éducation, viens me voir quand tu veux.

Ils se rendirent ensemble sur la tombe de Tullia, près de sa fontaine préférée, dans un endroit ensoleillé de l’Académie. Cicéron me raconta ensuite que Dolabella s’était agenouillé, avait déposé des fleurs sur la pierre et avait pleuré.

— Quand j’ai vu ses larmes, j’ai cessé de lui en vouloir. Comme Tullia l’a toujours dit, elle savait qui elle épousait. Et si son premier mari avait été un ami d’étude plus que tout autre chose, son deuxième une façon commode d’échapper à sa mère, au moins a-t-elle aimé passionnément ce troisième époux, et je suis heureux qu’elle ait connu cela avant de mourir.

Pendant le dîner, Dolabella, qui ne pouvait s’allonger à cause de sa blessure et devait donc rester assis sur une chaise pour manger comme un barbare, nous parla de la campagne d’Espagne, et nous avoua qu’ils avaient frôlé le désastre : leur première ligne avait été enfoncée, et César lui-même avait été contraint de mettre pied à terre, de saisir un bouclier et de rameuter ses légionnaires en fuite.

— Après la bataille, il m’a dit : « Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai combattu pour ma vie. » Nous avons tué trente mille de nos ennemis et n’avons pas fait de prisonniers. Sur ordre de César, la tête de Gnaeus Pompée a été plantée sur une pique et exposée en place publique. C’était affreux, je t’assure, et je crains que lorsqu’il sera rentré, tes amis et toi ne trouviez pas le dictateur aussi aimable qu’avant.

— Tant qu’il me laissera écrire mes livres, je ne lui causerai aucun ennui.

— Mon cher Cicéron, tu es de tous les hommes celui qui a le moins de raisons de t’inquiéter. César t’aime. Il dit toujours que lui et toi êtes les deux derniers qui restent.

Plus tard cet été-là, César rentra en Italie, et tous les ambitieux de Rome se précipitèrent à sa rencontre. Cicéron et moi restâmes travailler à la campagne. Nous terminâmes les Tusculanes, et Cicéron les envoya à Atticus afin que son équipe d’esclaves pussent les copier et les distribuer — il demanda expressément qu’un exemplaire en fût remis à César —, puis il entreprit la rédaction de deux nouveaux traités, De la nature des dieux et De la divination. Il lui arrivait encore de ressentir les épines du chagrin, et il se retirait alors pendant quelques heures dans un coin reculé de la propriété. Mais dans l’ensemble, il était gagné par une sorte d’apaisement.

— Combien d’ennuis l’on évite en refusant de se mêler à la foule ! N’occuper aucune fonction et consacrer tout son temps à la littérature est la meilleure chose du monde.

Cependant, même à Tusculum, nous avions conscience, tel un orage grondant dans le lointain, du retour du dictateur. Dolabella avait raison. Le César qui revint d’Espagne n’était plus le César qui y était parti. Il ne s’agissait pas seulement de son intolérance à toute contradiction. On aurait dit qu’il avait perdu une part de la conscience des réalités qui avait fait sa force. Il fit d’abord circuler, en riposte au panégyrique de Caton écrit par Cicéron, un texte qu’il intitula Anti-Caton, plein de railleries vulgaires cherchant à faire passer Caton pour un ivrogne et un fanatique insensé. Étant donné que pratiquement tous les Romains respectaient pour le moins Caton, quand ils ne lui vouaient pas une véritable admiration, la mesquinerie de l’opuscule nuisit davantage à la réputation du dictateur qu’à celle de Caton lui-même. (« Quelle est cette nécessité de toujours tout dominer, qui pousse César à piétiner ainsi la poussière des morts ? » se demanda à voix haute Cicéron en le lisant.) Ensuite, le dictateur décida de triompher encore, cette fois pour célébrer sa victoire en Espagne, alors que beaucoup de citoyens estimaient que l’annihilation de milliers de Romains, dont le fils de Pompée, n’était pas quelque chose dont on dût se glorifier. S’ajoutait à cela sa liaison durable avec Cléopâtre : on acceptait déjà mal qu’il l’eût installée dans une somptueuse maison entourée d’un parc au bord du Tibre, et, lorsqu’il fit ériger une statue d’or de sa maîtresse étrangère dans le temple de Vénus, il offensa à la fois les dévots et les patriotes. Il alla même jusqu’à se faire passer pour un dieu — « le divin Jules » — avec son temple, son prêtre et ses images, et, tel un dieu, commença à interférer dans tous les aspects de la vie quotidienne : il limita les voyages outre-mer pour les sénateurs, interdit les repas trop raffinés et les biens trop luxueux… au point de poster des espions sur les marchés, lesquels faisaient irruption dans les foyers au milieu du dîner pour fouiller, confisquer et procéder à des arrestations.

Enfin, comme si son ambition n’avait pas déjà fait couler assez de sang au cours des dernières années, il annonça qu’au printemps il lancerait, à la tête d’une gigantesque armée de trente-six légions, une offensive contre les Parthes afin de venger la mort de Crassus. Une fois la Parthie vaincue, il comptait contourner la mer Noire et soumettre tour à tour l’Hyrcanie, le long de la mer Caspienne et du mont Caucase, la Scythie, puis tous les pays voisins de la Germanie et la Germanie elle-même, avant de revenir en Italie par les Gaules avec sa moisson de conquêtes. Il serait parti trois années, et le Sénat n’avait sur ce projet pas son mot à dire. À l’instar des hommes qui construisaient les pyramides des pharaons, les sénateurs n’étaient que des esclaves dans le grand dessein conçu par leur maître.

Au mois de décembre, Cicéron proposa que nous poursuivions nos travaux sous des cieux plus cléments. Un de ses riches clients de la baie de Naples, M. Cluvius, venait de mourir, lui laissant une grande propriété à Puteoli, et c’est là que nous nous rendîmes, la veille des Saturnales, après un voyage d’une semaine. La villa, construite au bord de la mer, se révéla vaste et luxueuse, plus belle encore que la maison que Cicéron possédait déjà non loin de là, à Cumes. Le domaine s’accompagnait d’un portefeuille substantiel de propriétés commerciales situées à l’intérieur de la ville, et d’une ferme à l’extérieur. Cicéron était aussi ravi qu’un enfant de ses nouvelles possessions et, dès l’instant de notre arrivée, il retira ses chaussures, releva sa toge et descendit jusqu’à la mer pour se baigner les pieds.

Le lendemain matin, après avoir distribué leurs cadeaux de Saturnales à tous les esclaves, il me fit venir dans son bureau et m’offrit une superbe boîte en bois de santal. Je le remerciai, mais il me dit alors de l’ouvrir. À l’intérieur, je trouvai l’acte de propriété de la ferme proche de Puteoli. Il l’avait fait mettre à mon nom. Je fus aussi stupéfait par son geste que je l’avais été le jour où il m’avait accordé ma liberté.

— Mon vieil et très cher ami, j’aurais souhaité que ce soit plus important, et j’aurais souhaité pouvoir le faire plus tôt. Mais la voilà enfin, cette ferme que tu as toujours voulue — qu’elle puisse t’apporter autant de joie et de réconfort que tu m’en as apporté depuis tant d’années.


Même si c’était férié, Cicéron travaillait. Il n’avait plus de famille avec qui célébrer les fêtes — tout le monde était mort, divorcé ou éparpillé au loin —, et j’imagine que le fait d’écrire soulageait sa solitude. Non qu’il fût mélancolique. Il venait d’entamer une nouvelle œuvre, une enquête philosophique sur la vieillesse, et cela le divertissait beaucoup. (Malheureux cent fois le vieillard qui, pendant sa longue carrière, n’a pas appris à mépriser la mort !) Il insista cependant pour que je prenne ma journée, aussi allai-je me promener le long de la plage, retournant dans ma tête le fait extraordinaire que j’étais devenu propriétaire — et surtout fermier. J’avais le sentiment de parvenir au terme d’une partie de ma vie et à la naissance d’une autre, présage que mon travail avec Cicéron touchait à sa fin et que nous ne tarderions pas à nous séparer.

Tout le long de cette portion de côte, on croise de grandes villas qui s’ouvrent à l’ouest sur la baie, vers le promontoire de Misène. La propriété voisine de celle de Cicéron appartenait à L. Marcius Philippus, un ancien consul plus jeune que Cicéron de quelques années et que la guerre civile avait placé dans une position inconfortable puisqu’il avait été le beau-père de Caton tout en étant marié à la plus proche parente encore en vie de César, sa nièce Atia. Il avait obtenu la permission des deux camps de rester en dehors du conflit, et il était venu attendre ici, dans une prudente neutralité qui convenait parfaitement à son tempérament inquiet.

Alors que j’approchais des limites du domaine, j’eus la surprise de voir que la plage était occupée par des soldats qui empêchaient de passer devant sa maison. Il me fallut un moment pour comprendre de quoi il retournait. Je fis aussitôt demi-tour et me dépêchai de rentrer prévenir Cicéron — pour découvrir qu’il venait de recevoir un message :

César Dictateur à M. Cicéron

Salut.

Je suis en Campanie pour l’inspection de mes vétérans, et je passerai une partie des Saturnales avec ma nièce Atia, à la villa de L. Philippus. Si cela te convient, je viendrai te voir avec ma suite le troisième jour des Saturnales. Aie l’obligeance de donner ta réponse à mon officier.

— Et qu’est-ce que tu as répondu ?

— Que veux-tu répondre à un dieu ? J’ai dit oui, bien sûr.

Il feignit d’être énervé qu’on ne lui demandât pas vraiment son avis, mais je savais qu’au fond de lui il était flatté, même si, lorsqu’il s’enquit de la suite de César qu’il devrait nourrir aussi, et apprit qu’elle se montait à deux mille hommes, il se ravisa quelque peu. Toute la maisonnée fut obligée de repousser ses vacances et, pendant toute la fin de cette journée et la totalité de la suivante, s’activa en préparatifs effrénés, dévalisant les marchés de Puteoli et empruntant tables et banquettes dans les villas voisines. On établit un camp dans le champ derrière la maison, et l’on posta des sentinelles. On nous remit une liste de vingt hommes qui devaient dîner dans la maison, à commencer par César lui-même, et incluant Philippe, L. Cornelius Galba et C. Oppius — ses plus proches lieutenants — et une douzaine d’officiers dont j’ai oublié le nom. Tout était organisé comme pour une manœuvre militaire, suivant un emploi du temps précis. Cicéron fut informé que César travaillerait avec ses secrétaires chez Philippe jusqu’à peu après midi, puis qu’il ferait une heure d’exercice intense sur la plage et qu’il apprécierait qu’on lui préparât un bain avant le dîner. Quant au menu, le dictateur suivait un traitement émétique et pourrait donc manger tout ce qu’on lui servirait, mais il apprécierait tout particulièrement des huîtres et des cailles s’il était possible d’en trouver.

Cicéron commençait à regretter amèrement d’avoir accepté cette visite.

— Comment pourrais-je mettre la main sur des cailles en décembre ? Il me prend pour Lucullus ?

Il était cependant décidé, comme il le dit lui-même, « à montrer à César que nous savons vivre », et il se mit en quatre pour lui offrir tout ce qu’il y avait de mieux, des huiles parfumées pour le bain au vin de Falerne pour la table. Puis, juste avant l’arrivée prévue du dictateur, le toujours inquiet Philippe fit irruption chez nous, pour nous apprendre que l’ingénieur en chef de César, M. Mamurra — celui qui, entre autres exploits, avait bâti le pont par-dessus le Rhin —, venait de succomber à une apoplexie. On crut un instant que tout serait annulé. Mais alors César surgit, le visage rougi par l’effort de la marche et, quand Cicéron lui eut appris la nouvelle, il n’eut pas même un tressaillement.

— Dommage pour lui. Où est mon bain ?

Il ne fut plus question de Mamurra — qui avait dû être, comme l’observa Cicéron, l’un des plus proches collaborateurs de César pendant plus de dix ans. Curieusement, cette brève vision de la froideur de César reste ce dont je me souviens le plus clairement de sa visite, car je fus bientôt distrait par l’arrivée dans la maison d’une meute de gaillards bruyants qui se répartirent entre les trois salles à manger ; naturellement, je ne dînai pas à la même table que le dictateur. Il y avait des soldats jusque dans ma chambre, de vrais durs, plutôt polis au début, mais bientôt avinés, et qui ne cessèrent de se précipiter sur la plage pour aller vomir entre les plats. Toutes les conversations étaient centrées sur les Parthes et la campagne à venir. Je demandai ensuite à Cicéron comment cela s’était passé entre lui et César.

— En fait, assura-t-il, cela a été étonnamment plaisant. Nous avons évité la politique pour ne parler que de littérature. Il m’a dit qu’il venait de lire nos Tusculanes et ne tarissait pas d’éloges. « Sauf, a-t-il ajouté, que je dois te dire que je suis la réfutation vivante de ton postulat de départ. — C’est-à-dire ? — Tu prétends qu’on ne peut vaincre sa peur de la mort qu’en menant une bonne vie. Eh bien, si l’on s’en tient à ta définition, j’en suis très loin, et pourtant, je n’ai pas peur de la mort. Qu’est-ce que tu en dis ? » Je lui ai répondu que pour un homme qui n’avait pas peur de mourir, il voyageait avec une très grosse escorte.

— Il a ri ?

— Pas du tout ! Il est devenu très sérieux, comme si je l’avais insulté, et il a répliqué qu’en tant que chef de l’État il avait le devoir de prendre toutes les précautions nécessaires, car s’il lui arrivait quelque chose, ce serait le chaos, mais que cela ne signifiait pas qu’il avait peur de mourir — loin s’en fallait. J’ai donc approfondi un peu la question et lui ai demandé pourquoi il n’avait pas peur : croyait-il à l’éternité de l’âme ou pensait-il qu’on meurt avec son corps ?

— Et quelle a été sa réponse ?

— Il a dit qu’il ne pouvait pas savoir pour les autres, mais que de toute évidence, lui ne mourrait pas avec son corps parce qu’il était un dieu. J’ai essayé de voir s’il plaisantait, mais je n’ai pas pu le déterminer. À cet instant, je peux te dire en toute honnêteté que j’ai cessé de lui envier son pouvoir et sa gloire. Tout cela l’a rendu fou.

Ce soir-là, je ne revis César que lorsqu’il prit congé. Il sortit de la salle à manger principale penché vers Cicéron et riant à une remarque que ce dernier venait de faire. Il était légèrement empourpré par le vin, ce qui était assez rare chez lui, vu qu’il buvait généralement avec modération, voire pas du tout. Ses soldats se rangèrent en ligne, comme pour une haie d’honneur, tandis qu’il s’éloignait dans la nuit, soutenu par Philippus et suivi par ses officiers.

Le lendemain matin, Cicéron écrivit un bref compte rendu à Atticus : Eh bien ! cet hôte si incommode, je suis loin de m’en plaindre, en vérité. Celui que je recevais n’est pourtant pas de ces gens à qui l’on dit : au revoir, cher ami, et n’oublie pas de repasser à ton retour. C’est assez d’une fois.

Pour autant que je sache, Cicéron et César n’eurent plus jamais l’occasion de se parler.


La veille de notre retour à Rome, j’allai jeter un coup d’œil sur ma ferme. Elle se révéla difficile à trouver, presque invisible depuis la voie côtière, tout au bout d’un long sentier qui s’enfonçait dans la montagne : je finis par découvrir un vénérable bâtiment couvert de lierre avec une vue magnifique sur l’île de Capri. Il y avait une oliveraie ainsi qu’une petite vigne entourée par un muret en pierres sèches. Des chèvres et des moutons broutaient dans les champs et sur les pentes voisines, le tintement des clochettes qu’ils avaient au cou sonnant tel un carillon dans le silence absolu de l’endroit.

La ferme proprement dite était modeste, mais parfaitement aménagée : une cour avec un portique, des granges contenant un pressoir à olives, des stalles et des mangeoires, un étang à poissons, un jardin potager, un pigeonnier, un poulailler, un cadran solaire. Près du portail en bois, une grande terrasse ombragée de figuiers donnait sur la mer. À l’intérieur de la maison, en haut d’un escalier de pierre et sous le toit de tuiles, il y avait une grande salle très saine aux chevrons apparents, où je pourrais ranger mes livres et écrire. Je demandai au métayer d’y faire installer des rayonnages. Six esclaves faisaient tourner la ferme, et je fus heureux de constater que tous paraissaient en bonne santé, libres de leurs mouvements et bien nourris. Le métayer et sa femme habitaient sur place avec un enfant ; ils savaient lire et écrire. Oublier Rome et son empire : ce monde-là me suffirait amplement. J’aurais dû rester et dire à Cicéron qu’il devrait rentrer seul à la capitale — je le savais, même à l’époque. Mais cela aurait été une piètre façon de le remercier de sa générosité alors qu’il lui restait des livres à écrire et qu’il avait encore besoin de mon aide. Alors je dis adieu à ma petite maisonnée, m’engageai à revenir dès que je le pourrais et me remis en selle pour descendre la colline.


On dit qu’il y a sept cents ans, Lycurgue, l’homme d’État sparte, aurait écrit :

Quand tombe sur l’homme la colère des dieux,

ils bannissent d’abord de son esprit la compréhension.

Tel devait être le destin de César. Je suis sûr que Cicéron avait vu juste : il était devenu fou. Sa réussite l’avait rendu vaniteux, et sa vanité avait dévoré sa raison.

C’est vers cette époque — « puisque les jours de la semaine sont déjà tous pris », plaisanta Cicéron — qu’il fit rebaptiser le septième mois de l’année « juillet » en son honneur. Il s’était déjà autoproclamé dieu et avait décrété que sa statue devait défiler sur un char particulier pendant les processions religieuses. Son nom était à présent ajouté à celui de Jupiter et des Pénates de Rome dans tous les serments officiels. Il se fit nommer dictateur à vie et se fit appeler empereur et père de la patrie. Il présidait désormais le Sénat assis sur un trône en or et portait une toge pourpre et dorée. Aux statues des sept anciens rois de Rome que comptait le Capitole, il ajouta une huitième — la sienne — et fit battre monnaie à son image — autre prérogative royale.

Nul ne parlait plus du retour de la liberté constitutionnelle — il ne faudrait certainement plus attendre longtemps avant que César se fît proclamer monarque. À la fête des Lupercales, au mois de février, devant la foule rassemblée au Forum, Marc Antoine lui posa une couronne royale sur la tête. Personne ne savait s’il s’agissait là d’un geste sérieux ou d’une plaisanterie, mais le diadème fut placé là, et le peuple n’apprécia guère. Une inscription fut griffonnée sur la statue de Brutus — le lointain ancêtre de notre Brutus contemporain —, qui avait chassé les rois de Rome et établi le consulat : Plût aux dieux que tu sois vivant ! Et une autre sous celle de César :

Brutus, pour avoir chassé les rois,

A, le premier, été fait consul ;

Cet homme, pour avoir chassé les consuls,

A finalement été fait roi.

Il devait quitter Rome le dix-huitième jour de mars pour lancer sa campagne de conquête du monde. Mais avant de partir, il lui fallait arrêter les résultats de toutes les élections pour les trois années à venir. On publia une liste. Marc Antoine devait être consul jusqu’à la fin de l’année avec Dolabella ; Hirtius et Pansa devaient leur succéder ; Decimus Brutus (que j’appellerai dorénavant Decimus pour éviter la confusion avec son parent) et L. Munatius Plancus prendraient leur suite l’année suivante. Il était prévu que Brutus lui-même devînt préteur urbain et ensuite gouverneur de Macédoine ; Cassius était censé être préteur puis gouverneur de Syrie. Il y avait des centaines de noms, et tout était conçu comme un ordre de bataille.

Dès qu’il la vit, Cicéron secoua la tête avec incrédulité devant un tel orgueil.

— Le divin Jules semble avoir oublié ce que le Jules politique n’aurait jamais négligé : chaque fois que l’on attribue un poste, on fait un heureux et dix mécontents.

À l’approche du départ de César, Rome grouillait de sénateurs déçus et irrités. Ainsi Cassius, déjà vexé de n’avoir pas été choisi pour la campagne contre les Parthes, s’offensa de ce que Brutus, pourtant moins expérimenté que lui, reçut une préture supérieure à la sienne. Mais le plus furieux de tous était sans doute Marc Antoine, à la perspective de devoir partager le consulat avec Dolabella, à qui il n’avait jamais pardonné d’avoir entretenu une liaison avec sa femme et dont il se sentait infiniment supérieur ; en fait, sa jalousie était telle qu’il faisait tout ce qui était en son pouvoir d’augure pour empêcher la nomination en prétextant des signes défavorables. Le Sénat fut convoqué dans la Curie de Pompée le quinze, soit trois jours avant le départ de César, afin de régler la question une fois pour toutes. La rumeur courait que le dictateur s’apprêtait à demander le titre de roi lors de cette même séance.

Cicéron évitait autant que possible le Sénat. Il ne supportait plus de le voir.

— Tu sais que certains de ces parvenus de Gaule et d’Espagne que César a installés là ne parlent même pas latin ?

Il se sentait vieux et dépassé, et il voyait de plus en plus mal. Il décida néanmoins de se rendre à la séance des Ides — et pas seulement pour y assister, mais, exceptionnellement, pour prendre la parole afin de défendre Dolabella contre Marc Antoine, qu’il considérait comme un autre tyran en devenir. Il me suggéra de l’accompagner, comme au bon vieux temps, « ne serait-ce que pour voir ce que le Divin Jules a fait pour notre République de simples mortels ».

Nous nous mîmes en route deux heures après l’aube, dans deux litières. C’était un jour férié. Un combat de gladiateurs était prévu pour plus tard dans la journée dans le Théâtre de Pompée, et les rues adjacentes grouillaient déjà de monde. Lépide, que César avait sagement jugé assez faible pour faire un bon suppléant et était donc le nouveau maître de cavalerie, avait une légion postée sur l’île Tibérine, prête à embarquer pour l’Espagne dont il devait être gouverneur ; nombre de ses hommes venaient assister une dernière fois aux jeux.

Le long du portique, une centaine de gladiateurs appartenant à Decimus, le gouverneur de Gaule cisalpine, pratiquaient leurs bottes et feintes au pied des platanes encore dénudés sous les yeux de leur propriétaire et d’une foule d’amateurs. Decimus avait été l’un des plus brillants lieutenants du dictateur en Gaule, et l’on disait que César le considérait presque comme un fils. Mais on ne le connaissait guère en ville, et je ne l’avais pratiquement jamais vu. Massif et large d’épaules, il aurait pu passer lui-même pour un gladiateur. Je me souviens de m’être demandé pourquoi il lui fallait tant de couples de combattants pour des jeux aussi mineurs. Sous le portique, plusieurs préteurs, dont Cassius et Brutus, avaient installé leurs tribunaux, ce qui était beaucoup plus commode qu’au Forum tant que le Sénat se rassemblait dans la Curie de Pompée, et ils tenaient audience. Cicéron se pencha hors de sa litière et intima aux porteurs de nous déposer à un endroit ensoleillé, afin de pouvoir profiter de la chaleur printanière. Ils s’exécutèrent et, pendant qu’il relisait son discours, allongé sur ses coussins, je profitai de la sensation du soleil sur mon visage.

Les yeux mi-clos, je vis qu’on portait le trône doré de César sous le portique et jusque dans la Curie. Je le signalai à Cicéron, qui roula son discours. Des esclaves l’aidèrent à se relever et nous nous mêlâmes au flot des sénateurs qui faisaient la queue pour entrer. Il devait y avoir au moins trois cents hommes. Il fut un temps où j’aurais pu mettre un nom sur presque chaque membre de cette noble assemblée, identifier à quelles tribu et famille il appartenait et vous citer ses domaines de prédilection. Mais le Sénat que j’avais connu avait été massacré sur les champs de bataille de Pharsale, Thapsus et Munda.

Nous pénétrâmes dans la salle. Contrairement à l’ancienne Curie, celle-ci était aérée et lumineuse, dans le style moderne, avec une allée centrale carrelée d’une mosaïque en noir et blanc. De part et d’autre de cette allée partaient trois marches basses et larges sur lesquelles on avait disposé, face à face, des rangées de bancs en gradins. Tout au bout, sur l’estrade, le trône de César jouxtait la statue de Pompée, qu’une main subversive avait coiffée d’une guirlande de laurier. L’un des esclaves de César ne cessait de sauter pour tenter de la faire tomber, mais, au grand amusement des sénateurs présents, il n’arrivait pas à l’atteindre. Il finit par aller chercher un tabouret, monta dessus pour retirer le symbole incriminé et fut récompensé pas des applaudissements moqueurs. Devant un tel manque de sérieux, Cicéron secoua la tête et leva les yeux au ciel avant de rejoindre sa place. Je restai près de la porte avec les autres spectateurs.

Un long moment s’écoula ensuite — je dirais au moins une heure. Puis quatre serviteurs de César revinrent du portique, et s’avancèrent jusqu’à l’estrade pour saisir le trône, le hisser non sans peine sur leurs épaules (il était en or massif) et l’emporter. Un grognement d’exaspération parcourut la salle. De nombreux sénateurs se levèrent pour se dégourdir les jambes ; certains s’en allèrent. Personne ne semblait savoir ce qui se passait. Cicéron vint me retrouver à l’entrée.

— Je n’ai pas très envie de prendre la parole de toute façon, me confia-t-il. je crois que je vais rentrer à la maison. Tu peux essayer de savoir si la séance est définitivement annulée ou non ?

Je sortis sous le portique. Les gladiateurs étaient toujours là, mais il n’y avait plus trace de Decimus. Brutus et Cassius avaient mis fin à leurs audiences et discutaient ensemble. Je les connaissais assez pour m’approcher d’eux — Brutus, le noble philosophe qui, à quarante ans, avait encore l’allure juvénile ; Cassius, qui, au même âge, grisonnait et s’était durci. Une dizaine d’autres sénateurs s’étaient rassemblés autour d’eux — les frères Casca, Tillius Cimber, Minucius Basilus et Caius Trebonius, que César venait de désigner comme futur gouverneur d’Asie ; je me rappelle aussi Quintus Ligarius, l’exilé que Cicéron avait convaincu César de laisser revenir, et Marcus Rubrius Ruga, un vieux soldat lui aussi gracié par César et qui n’en était toujours pas revenu. Ils se turent à mon approche et se tournèrent vers moi.

— Pardonnez-moi de vous déranger, citoyens, mais Cicéron aimerait savoir ce qui se passe.

Les sénateurs échangèrent des regards en biais.

— Qu’entend-il par « ce qui se passe » ? demanda Cassius sur un ton soupçonneux.

— Eh bien, répondis-je, décontenancé, il veut simplement savoir si la séance aura lieu.

— Les auspices ne sont pas bons, intervint Brutus, et César refuse de sortir de chez lui. Decimus est allé essayer de le persuader de venir. Dis à Cicéron d’être patient.

— Je le lui dirai. Mais je crois qu’il a envie de rentrer chez lui.

— Alors persuade-le de rester, insista Cassius.

Sa remarque me parut bizarre, mais quand je la répétai à Cicéron, il se contenta de hausser les épaules en disant :

— Bon, accordons-lui encore un peu de temps.

Il retourna s’asseoir pour relire une fois de plus son discours. Des sénateurs vinrent lui parler, puis s’éloignèrent. Il montra à Dolabella ce qu’il s’apprêtait à dire. Une autre longue attente s’ensuivit. Puis enfin, au bout d’une heure, on rapporta le trône de César sur l’estrade. Decimus avait visiblement réussi à convaincre le grand homme de venir tout de même. Les sénateurs qui parlaient encore par petits groupes regagnèrent leurs places, et une atmosphère impatiente s’installa dans la salle.

J’entendis des acclamations au-dehors. Je me retournai et vis par la porte ouverte une foule s’engouffrer sous le portique. Au milieu, tels des étendards de bataille, je repérai les faisceaux des vingt-quatre licteurs de César et, oscillant au-dessus de leurs têtes, le dais doré de sa litière. Je fus surpris qu’il n’y eût pas de garde militaire. Je n’appris qu’ensuite que César venait de renvoyer les centaines de soldats avec lesquels il se déplaçait toujours, en disant : « Il vaut mieux mourir une fois, que d’appréhender la mort à toute heure. » Je me suis souvent demandé si la conversation qu’il avait eue avec Cicéron trois mois plus tôt avait un rapport avec cette bravade. Quoi qu’il en soit, la litière fut apportée devant la porte de la Curie et, lorsque ses licteurs l’eurent aidé à en descendre, la foule put s’approcher tout près de lui. Les gens lui mettaient dans les mains des requêtes écrites qu’il confiait immédiatement à un assistant. Il avait revêtu la toge pourpre brodée d’or qu’il était seul à avoir le droit de porter par décret du Sénat. Il avait tout à fait l’allure d’un roi auquel il ne manquait que la couronne. Malgré tout, il semblait manifestement inquiet. Tel un oiseau de proie, César avait l’habitude d’incliner la tête d’un côté puis de l’autre en regardant autour de lui, comme à l’affût du moindre mouvement dans les taillis. À la vue de la porte ouverte de la Curie, il eut un mouvement de recul. Mais Decimus le prit par la main, et j’imagine qu’il fut aussi poussé par la pression ambiante : il n’aurait pas manqué de perdre la face s’il avait rebroussé chemin pour rentrer chez lui. Il se murmurait déjà qu’il était malade.

Ses licteurs lui ouvrirent la voie, et il entra. Il passa à moins de trois pas de moi, et je respirai le parfum douceâtre et épicé des huiles et onguents dont on l’avait enduit après son bain. Decimus se glissa dans la salle, juste derrière lui. Marc Antoine lui emboîta le pas, mais il fut aussitôt intercepté par Trebonius, qui l’entraîna à l’écart.

Le Sénat se leva. César remonta l’allée silencieuse avec une expression pensive et concentrée, faisant tourner un style dans sa main droite. Deux scribes le suivaient, porteurs de coffrets à documents. Cicéron était assis au premier rang, réservé aux anciens consuls. César ne le salua pas, ni personne d’autre d’ailleurs. Il jetait des regards de tous côtés et agitait ce style entre ses doigts. Il monta sur l’estrade, se tourna vers les sénateurs et leur fit signe de s’asseoir avant de prendre lui-même place sur son trône.

Immédiatement, des silhouettes se levèrent et s’approchèrent pour lui soumettre des requêtes. Cette pratique était devenue monnaie courante, maintenant que les débats n’importaient plus guère. Les séances du Sénat n’apparaissaient plus à présent que comme l’une des rares occasions où l’on pouvait remettre au dictateur une doléance en mains propres. Le premier à l’atteindre — par la gauche, les deux mains tendues en signe de supplication — fut Tillius Cimber. On savait qu’il cherchait à obtenir la grâce de son frère exilé. Mais au lieu de soulever le bord de la toge de César pour la baiser, il saisit soudain les plis de l’étoffe autour de son cou et tira dessus si fort que César fut emporté de côté et coincé là, prisonnier de l’épais tissu. Il poussa une exclamation furieuse, d’une voix à demi étranglée que je ne pus comprendre clairement. Cela ressemblait à : « Mais c’est de la violence ! » À cet instant, l’un des frères Casca, Publius, arriva vers lui par l’autre côté et plongea un poignard dans la direction du cou dénudé de César. Je n’en croyais pas mes yeux : ça ne pouvait être vrai, c’était une pièce de théâtre, un songe.

— Casca, scélérat ! que fais-tu ?

En dépit de ses cinquante-cinq ans, le dictateur était encore un homme fort. il parvint à saisir la lame de Casca de la main gauche — se l’enfonçant sans doute dans les doigts — et à se libérer de l’emprise de Cimber pour assener un coup de style sur le bras de Casca.

— Mon frère, au secours ! cria celui-ci en grec.

Son frère, Caius, se précipita alors et poignarda César dans le flanc. Le cri de stupéfaction du dictateur retentit dans toute la salle. César tomba à genoux. Plus de vingt silhouettes en toge montaient déjà sur l’estrade et l’entouraient. Decimus courut les rejoindre, et les couteaux se déchaînèrent. Des sénateurs se levèrent pour voir ce qui se passait. On m’a souvent demandé pourquoi aucun de ces centaines d’hommes dont César avait fait la fortune et favorisé la carrière n’avait tenté de lui venir en aide. Je ne saurais répondre, sinon pour dire que tout alla si vite et fut si violent et inattendu que chacun resta pétrifié.

Je ne distinguais plus le dictateur, entouré par ses assaillants. Cicéron, qui se trouvait beaucoup plus près que moi, me raconta par la suite qu’avec un effort surhumain César parvint à se relever brièvement et tenta d’échapper à ses agresseurs. Mais l’attaque était si brutale, si désespérément précipitée et si dense que toute fuite était impossible. Ses assaillants se blessèrent même les uns les autres. Cassius poignarda Brutus à la main. Minucius Basilus enfonça son arme dans la cuisse de Rubrius. Il paraîtrait que les derniers mots du dictateur furent un amer reproche à Decimus, qui l’avait convaincu de venir : « Toi aussi ? » Peut-être est-ce la vérité, mais je doute cependant qu’il eût encore été capable de proférer le moindre mot. Les médecins dénombrèrent vingt-trois coups de couteau sur son cadavre.

Leur affaire terminée, les assassins s’écartèrent de ce qui avait été un instant auparavant le cœur battant de l’empire et n’était plus maintenant qu’une dépouille sans vie. Les mains comme gantées de rouge, ils brandirent leurs lames sanglantes et clamèrent des slogans : « Liberté ! » « Paix ! » « La République ! » Brutus cria même :

— Longue vie à Cicéron !

Puis ils se ruèrent dans l’allée et coururent sous le portique, les yeux fous et leurs toges maculées tels des tabliers de boucher.

À peine furent-ils sortis qu’un sortilège sembla se rompre, et ce fut la débandade. Dans la plus grande panique, les sénateurs sautaient par-dessus les bancs et se marchaient dessus pour fuir au plus vite. Je manquai d’être piétiné dans la bousculade. Mais j’étais décidé à ne pas partir sans Cicéron. Je me frayai un chemin à contre-courant de la foule compacte et finis par le trouver. Il était toujours assis, les yeux rivés sur le corps de César, qui gisait sur le dos, abandonné — ses esclaves avaient pris la fuite —, les pieds dirigés vers la statue de Pompée, la tête pendant par-dessus le bord de l’estrade, face à la porte.

Je pressai Cicéron de partir, mais il ne parut pas m’entendre. Il regardait le corps, comme hypnotisé.

— Personne n’ose s’approcher de lui, regarde, murmura-t-il.

Le dictateur avait perdu une de ses chaussures ; sa toge relevée jusqu’aux cuisses révélait ses jambes épilées — la pourpre impériale n’étant plus qu’un amas déchiré et ensanglanté. Il avait une entaille à la joue qui exposait l’os de la pommette, et ses yeux sombres renversés paraissaient fixer la Curie désertée d’un regard outragé. Le sang de sa blessure au visage dévalait son front et coulait sur le marbre blanc.

Je revois ces détails aujourd’hui aussi clairement que je les ai vus il y a quarante ans et, pendant un instant, la prophétie de la Sibylle me revint : Rome serait dirigée par trois personnes, puis par deux, puis une et enfin aucune. C’est avec peine que je parvins à détourner le regard pour prendre Cicéron par le bras et le forcer à se lever. Finalement, pareil à un somnambule, il se laissa entraîner, et nous sortîmes ensemble dans la lumière du jour.

XIV

Un chaos indescriptible régnait sous le portique. Les assassins étaient partis, escortés par les gladiateurs de Decimus. Nul ne connaissait leur destination. On se pressait en tous sens pour découvrir ce qui s’était passé. Les licteurs du dictateur avaient jeté les symboles de leur charge et s’étaient enfuis. Les sénateurs restants quittaient la Curie aussi vite qu’ils le pouvaient ; quelques-uns avaient même retiré leur toge afin de dissimuler leur rang et cherchaient à se perdre dans la foule. Pendant ce temps, à l’autre bout du portique, des membres du public qui assistait aux combats de gladiateurs dans le théâtre adjacent arrivaient pour connaître la cause de cette agitation.

Je compris que Cicéron courait un grand danger. Bien qu’il n’eût pas été averti de la conspiration, Brutus avait crié son nom, et tout le monde l’avait entendu. Il constituait une cible toute désignée pour la vengeance. Les fidèles de César pourraient même le prendre pour l’instigateur de l’assassinat. Le sang appellerait le sang.

— Il faut qu’on te sorte d’ici, lui glissai-je.

À mon grand soulagement, il acquiesça, encore trop hébété pour protester. Nos porteurs avaient fui en abandonnant les litières. Nous filâmes donc à pied vers la sortie du portique. Pendant ce temps, les jeux continuaient de se dérouler en toute ignorance. Une salve d’applaudissements jaillit du théâtre de Pompée lors d’un combat de gladiateurs. On n’aurait jamais deviné ce qui venait de se produire, et plus nous mettions de distance entre nous et la Curie, plus les choses paraissaient normales, de sorte que lorsque nous atteignîmes la porte Carmenta et pénétrâmes dans la ville, on se serait cru un jour de fête parfaitement ordinaire, et le crime semblait n’avoir été qu’un horrible cauchemar.

Néanmoins, à l’abri de nos regards, portée au pas de course par des chuchotements affolés, par les ruelles et les boutiques, la nouvelle allait plus vite que nous, si bien que lorsque nous arrivâmes à la maison du Palatin, elle nous avait devancés. Le frère de Cicéron, Quintus, et Atticus arrivaient déjà par deux directions opposées avec des versions confuses des événements. Ils ne savaient pas grand-chose. Ils avaient entendu dire qu’une attaque s’était produite au Sénat et que César était blessé.

— César est mort, précisa Cicéron avant de leur décrire ce qu’il avait vu.

Cela paraissait encore plus fantastique a posteriori que sur le moment. Les deux hommes furent d’abord incrédules, puis submergés par l’allégresse à l’annonce de la mort du dictateur. Atticus, habituellement si modéré, alla même jusqu’à esquisser une petite danse.

— Tu ne te doutais vraiment pas du complot ? demanda-t-il.

— Absolument pas, assura Cicéron. Et ils ont dû me tenir délibérément à l’écart. Je devrais être vexé, mais, pour être franc, je suis soulagé que l’on m’ait épargné cette angoisse. Cela aurait exigé bien plus de courage que je n’aurais pu en rassembler. Venir au Sénat avec un couteau dissimulé sous la toge, attendre tout ce temps, garder son sang-froid, risquer de se faire massacrer par les partisans de César et enfin regarder le tyran dans les yeux tout en le poignardant… je n’ai pas honte d’avouer que je n’aurais jamais pu.

— Moi, si ! clama Quintus.

— Oui, mais tu as davantage l’habitude du sang que moi, répliqua Cicéron avec un rire.

— Mais aucun de vous n’éprouve-t-il la moindre peine pour César, ne serait-ce qu’en tant qu’homme ? m’étonnai-je. Il n’y a pas trois mois, tu dînais tout de même avec lui en lui glissant des plaisanteries, fis-je remarquer à Cicéron.

Il me dévisagea avec incrédulité.

— Je suis stupéfait de t’entendre dire une chose pareille. J’imagine que j’éprouve la même chose que ce que tu as ressenti le jour où tu as été affranchi. Que César ait été un maître bon ou cruel, là n’est pas la question — c’était un maître, et il avait fait de nous des esclaves. Et maintenant, nous sommes libérés. Alors la peine n’est pas de mise.

Il envoya un secrétaire se renseigner pour savoir où se trouvaient Brutus et les autres conspirateurs. Le secrétaire revint bientôt en annonçant qu’ils occupaient apparemment le haut du Capitole.

— Je dois m’y rendre tout de suite leur offrir mon soutien, déclara Cicéron.

— Est-ce bien sage ? m’inquiétai-je. Au stade où nous en sommes, tu n’as aucune responsabilité dans ce meurtre. Mais si tu vas là-bas et affiches ta solidarité avec les conjurés, les partisans de César ne verront pas la différence entre toi, Cassius et Brutus.

— Peu importe, je tiens à remercier les hommes qui m’ont rendu ma liberté.

Les autres se rangèrent à son opinion, et nous partîmes sur-le-champ, tous les quatre, avec une garde de quelques esclaves. Nous descendîmes le Palatin, dévalâmes les marches menant à la vallée puis traversâmes le Vicus Jugarius au pied de la roche Tarpéienne. Il régnait un calme surnaturel, et l’atmosphère paraissait figée avant la tempête imminente ; la rue habituellement encombrée de chars à bœufs était déserte à l’exception de quelques personnes qui se dirigeaient vers le Forum. Elles avaient une expression hébétée, affolée et craintive. De plus, il suffisait de regarder le ciel pour y voir les plus sinistres présages. De gros nuages noirs semblaient s’amonceler sur les toits des temples, et, alors que nous gravissions les marches raides, il y eut un éclair et un violent coup de tonnerre. La pluie tomba, froide et drue, et les pierres devinrent glissantes. Nous dûmes faire halte à mi-chemin pour reprendre notre souffle. Près de nous, un filet d’eau qui dévalait la roche moussue se muait en cascade. J’apercevais en contrebas le méandre du Tibre, les murs de la ville, le Champ de Mars au-delà. Je pris alors conscience que la retraite des conjurés sur le Capitole, juste après l’assassinat, relevait de la pure stratégie militaire : ses falaises abruptes en faisaient une forteresse naturelle imprenable.

Nous pressâmes l’allure et parvînmes au sommet, à la porte de l’enceinte gardée par des gladiateurs, des natifs de Gaule citérieure à la mine patibulaire. L’un des officiers de Decimus se trouvait avec eux. Il reconnut Cicéron et ordonna qu’on nous laisse entrer. Puis il nous conduisit lui-même à l’intérieur de l’enceinte, au-delà des chiens enchaînés qui gardaient le lieu la nuit, et à l’intérieur du temple de Jupiter, où une bonne centaine d’hommes s’étaient rassemblés dans la pénombre pour s’abriter de la pluie.

L’arrivée de Cicéron fut accueillie par des applaudissements, et il alla serrer la main de tous les assassins à l’exception de Brutus, qui avait la main bandée à cause de la blessure que lui avait accidentellement faite Cassius. Ils avaient troqué leurs robes sanglantes contre des toges propres, et ils affichaient une attitude sobre, voire sévère, sans rien de l’euphorie qui avait immédiatement suivi la mise à mort. Je fus surpris de constater combien de proches de César s’étaient empressés de les rejoindre : L. Cornelius Cinna par exemple, frère de la première épouse de César et oncle de Julia — César venait de le nommer préteur, et voilà qu’il se rangeait aux côtés de ses assassins. Dolabella était là aussi — le toujours déloyal Dolabella, qui n’avait pas levé le petit doigt pour défendre César au Sénat, et qui avait à présent le bras passé autour des épaules de Decimus, l’homme qui avait mené leur ancien chef à sa perte. Il vint se joindre à la conversation que Cicéron avait avec Brutus et Cassius.

— Tu approuves donc ce que nous avons fait ? demandait Brutus.

— Si j’approuve ? C’est le plus grand exploit de l’histoire de la République ! Mais dis-moi, ajouta Cicéron avec un regard sur l’intérieur obscur du temple, pourquoi vous terrez-vous ici comme des criminels ? Pourquoi ne pas aller au Forum pour rallier les gens à votre cause ?

— Nous sommes des patriotes, pas des démagogues. Nous n’avions pas d’autre objectif que de faire disparaître le tyran.

Cicéron le regarda avec surprise.

— Mais qui dirige le pays alors ?

— Pour le moment, personne, répondit Brutus. La prochaine étape sera d’établir un gouvernement.

— Ne devriez-vous pas tout simplement déclarer que vous êtes le gouvernement ?

— Ce serait illégal ! Nous n’avons pas abattu un tyran pour devenir tyrans à sa place.

— Alors convoquez le Sénat maintenant, dans ce temple — en tant que préteurs, vous en avez le pouvoir — et que le Sénat déclare l’état d’urgence jusqu’à ce qu’il puisse y avoir des élections. Ce serait parfaitement légal.

— Nous pensons qu’il serait plus constitutionnel que ce soit Marc Antoine, qui, en tant que consul, convoque le Sénat.

— Marc Antoine ? fit Cicéron, dont la surprise se muait en inquiétude. Il ne faut pas le laisser se mêler de tout cela. Il a tous les défauts de César et aucune de ses qualités, ajouta-t-il en cherchant un soutien auprès de Cassius.

— Je suis d’accord avec toi, convint celui-ci. J’étais d’avis qu’il fallait le tuer en même temps que César. Mais Brutus n’a pas voulu en entendre parler. C’est pour cela que Trebonius l’a intercepté avant qu’il n’entre dans la Curie, afin qu’il soit épargné.

— Et où est-il maintenant ?

— Sans doute chez lui.

— Le connaissant, j’en doute sérieusement, intervint Dolabella. Il doit s’activer en ville.

Pendant cette conversation, j’avais remarqué que Decimus s’entretenait avec deux de ses gladiateurs. Il s’approchait à présent à pas rapides, la mine sombre.

— Il paraît que Lépide fait quitter l’île Tibérine à sa légion, annonça-t-il.

— Nous devrions le voir d’ici, dit Cassius.

Nous suivîmes Cassius et Decimus dehors et contournâmes le grand temple jusqu’à la terrasse pavée au nord, d’où l’on embrassait du regard tout le Champ de Mars et au-delà. Il n’y avait pas de doute : les légionnaires traversaient le pont et se rassemblaient sur la rive la plus proche de la cité.

Incapable de dissimuler sa nervosité, Brutus martelait le sol du pied.

— J’ai envoyé un messager à Lépide il y a des heures, nous apprit-il, mais il n’a pas répondu.

— La voilà, sa réponse, commenta Cassius.

— Brutus, je t’en supplie, l’implora Cicéron, je vous supplie tous, d’aller au Forum pour expliquer aux citoyens ce que vous avez fait et pourquoi. Galvanisez-les avec l’esprit de la République d’antan. Autrement, Lépide va vous coincer ici, et Antoine prendra le contrôle de la ville.

Brutus lui-même comprenait maintenant que c’était la sagesse même, aussi les conspirateurs — ou les assassins, ou les combattants pour la liberté, ou les libérateurs : nul ne savait exactement comment les appeler — descendirent en une longue file la route qui part en tournoyant du sommet du Capitole, passe derrière le temple de Saturne et va jusqu’au Forum. À la suggestion de Cicéron, ils laissèrent leur garde de gladiateurs derrière eux :

— Notre sincérité sera plus manifeste si nous marchons sans armes ni escorte ; et si jamais les choses se passaient mal, nous pourrions rapidement battre en retraite.

La pluie s’était arrêtée. Au Forum, trois à quatre cents citoyens s’étaient réunis et se tenaient, amorphes, parmi les flaques, attendant manifestement la suite des événements. Ils nous virent arriver de loin et vinrent lentement à notre rencontre. Je n’avais aucune idée de ce que serait leur réaction. César avait toujours été très apprécié du peuple, bien que la population elle-même eût commencé à se lasser de son comportement de roi — on redoutait ses désirs de guerres imminentes et on regrettait l’ancien temps des élections, où chacun se faisait courtiser par les dizaines de candidats à grand renfort de flatteries et de pots-de-vin. Allaient-ils nous féliciter ou tenteraient-ils de nous réduire en pièces ? En réalité, ils ne firent ni l’un ni l’autre. Ils nous regardèrent dans un silence absolu arriver au Forum puis s’écartèrent pour nous laisser passer. Les préteurs — Brutus, Cassius et Cinna — montèrent aux rostres pour leur parler tandis que le reste de notre troupe, Cicéron compris, se rangeait sur le côté pour observer.

Brutus fut le premier à prendre la parole, et si je me rappelle encore sa lugubre phrase d’introduction — « De la même façon que mon ancêtre Junius Brutus a chassé Tarquin le roi tyran de la cité, aujourd’hui, je nous ai débarrassés du dictateur tyran César » — j’ai oublié la suite. C’était bien le problème. Il s’était visiblement échiné dessus pendant des jours, et nul doute que cela aurait fait un bon essai sur les maux du despotisme. Mais comme Cicéron avait longtemps tenté de le lui faire entendre, un discours est un spectacle, pas un cours de philosophie : il doit s’adresser aux émotions davantage qu’à l’intellect. À cet instant, un discours galvanisant aurait pu renverser la situation… aurait pu inciter la foule à défendre le Forum et les libertés citoyennes contre les soldats qui continuaient à se rassembler sur le Champ de Mars. Or, Brutus leur fit un cours constitué pour trois quarts d’histoire et pour un quart de théorie politique. J’entendais à côté de moi Cicéron grommeler dans sa barbe. Et pour couronner le tout, la blessure de Brutus se remit à saigner sous son pansement pendant qu’il parlait ; l’attention fut donc détournée de ce qu’il disait vers le rappel sanglant de ce qu’il avait fait.

Au bout de ce qui parut un long moment, Brutus termina sur des applaudissements que l’on pourrait qualifier de polis. Cassius lui succéda, et ne s’en sortit pas si mal, grâce aux leçons d’éloquence que Cicéron lui avait données à Tusculum. Mais c’était un soldat de métier, et il avait passé peu de temps à Rome : on le respectait, mais on ne le connaissait guère, sans même parler de l’apprécier. Il reçut encore moins d’applaudissements que Brutus. Ce fut cependant Cinna qui signa le désastre. C’était un orateur de la vieille école basée sur le mélodrame, et il s’efforça d’insuffler un peu de passion dans son allocution en arrachant sa toge prétorienne pour la jeter du haut de la tribune, la dénonçant comme le présent d’un despote qu’il avait honte de porter. Une telle hypocrisie fut très mal acceptée. Quelqu’un lança :

— Ce n’est pas ce que tu disais hier !

La remarque souleva des acclamations, ce qui encouragea un autre agitateur à crier :

— Sans César, tu ne serais rien, espèce de vieux croûton !

La voix de Cinna se perdit alors dans un concert de quolibets, et le rassemblement aussi.

— C’est un véritable fiasco, commenta Cicéron.

— Tu es un orateur, lui glissa Decimus. Tu ne peux pas dire quelque chose pour sauver la situation ?

À mon épouvante, je vis que Cicéron était tenté. Mais Decimus reçut alors un nouveau rapport l’informant que la légion de Lépide se dirigeait vers la cité. Il fit aussitôt signe aux préteurs de descendre des rostres et, avec toute l’assurance dont nous pouvions faire montre, c’est-à-dire pas grand-chose, nous retournâmes bien vite au Capitole.


Typique du décalage qui existait entre Brutus et le reste du monde, le préteur avait cru jusqu’au dernier moment que Lépide n’oserait jamais violer la loi qui interdisait à son armée de franchir la limite sacrée pour entrer dans Rome. Brutus pensait connaître parfaitement le maître de cavalerie : Lépide était marié à sa sœur, Junia Secunda (de même que Cassius avait épousé sa demi-sœur, Junia Tertia).

— Crois-moi, c’est un patricien pur sang. Il ne fera rien d’illégal. Je l’ai toujours vu parfaitement respectueux de la dignité et du protocole.

Et il sembla d’abord qu’il avait raison, car après avoir traversé le pont et s’être approchée des murs de la ville, la légion fit halte sur le Champ de Mars et dressa le camp à un demi-mille de l’enceinte. Mais peu après la tombée de la nuit, nous entendîmes les notes plaintives des trompettes de guerre. Les chiens se mirent à aboyer dans l’enceinte du temple, et nous nous précipitâmes pour voir ce qui se passait. De gros nuages occultaient la lune et les étoiles, mais les lueurs lointaines des feux de camp de la légion se détachaient très distinctement dans l’obscurité. Alors même que nous regardions, les feux semblèrent se diviser puis se muer en serpents de feu.

— Ils avancent avec des torches, expliqua Cassius.

Une ligne lumineuse commença alors à sinuer sur la route vers la porte Carmenta. Bientôt, l’air nocturne humide nous apporta le martellement ténu des pieds chaussés des légionnaires. La porte se situait presque exactement en contrebas de notre position, dissimulée par des affleurements rocheux. La trouvant verrouillée, l’avant-garde des troupes frappa pour qu’on lui ouvre et appela le gardien. Mais j’imagine que celui-ci s’était enfui. Pendant un temps assez long, plus rien ne se produisit. Puis on apporta un bélier. Il y eut une série de coups sourds, et enfin le fracas du bois qui cède. Des hommes poussèrent des cris de joie. Penchés par-dessus le parapet, nous vîmes les légionnaires, torche en main, se glisser rapidement par la brèche ménagée dans la porte, puis se déployer au pied du Capitole et vers le Forum, où ils se postèrent devant les principaux bâtiments publics.

— Vous croyez qu’ils vont nous attaquer cette nuit ? demanda Cassius.

— Pourquoi s’embêter alors qu’ils pourront le faire tranquillement à la lumière du jour ? répondit amèrement Decimus.

La colère dans sa voix suggérait qu’il tenait les autres pour responsables, qu’il avait l’impression de se retrouver coincé avec des imbéciles.

— Ton beau-frère se révèle bien plus ambitieux et audacieux que ce que tu avais annoncé, Brutus.

Brutus, dont le pied s’agitait nerveusement, ne fit aucun commentaire.

— Je suis d’accord, déclara Dolabella. Une attaque de nuit serait trop hasardeuse. Ils ne bougeront pas avant demain.

Cicéron intervint :

— La question est de déterminer si Lépide agit de concert avec Antoine ou non. Si c’est le cas, alors notre situation est totalement désespérée. Si ça ne l’est pas, je doute qu’Antoine voudra lui laisser toute la gloire d’avoir éliminé les assassins de César. Je crains bien, citoyens, que ce ne soit là notre seul espoir.

Cicéron n’avait maintenant d’autre choix que d’attendre la suite avec les autres : il eût été beaucoup trop risqué de chercher à partir en pleine nuit, alors que des soldats potentiellement hostiles encerclaient notre retraite et qu’Antoine circulait librement dans la cité. Il n’y avait donc rien à faire sinon s’installer pour la nuit. Notre avantage était qu’il n’y avait que quatre accès au Capitole : l’escalier de Moneta au nord-est, les Cent Marches au sud-ouest (par où nous étions arrivés l’après-midi même), et les deux chemins qui partaient du Forum, un escalier très raide d’un côté et une route abrupte de l’autre. Decimus renforça la garde de gladiateurs au sommet de chacun d’eux, et nous nous retirâmes dans le temple de Jupiter.

Je ne prétendrai pas que nous nous reposâmes beaucoup. Le temple était glacial et humide, les bancs fort durs et le souvenir des événements de la journée bien trop vif. La faible lueur des lampes et des bougies jouait sur les visages sévères des dieux et, de la pénombre du plafond, les aigles de bois nous contemplaient avec dédain. Cicéron discuta un moment avec Quintus et Atticus — à voix basse afin de n’être pas entendu. Il n’en revenait pas que l’assassinat eût été aussi mal préparé.

— A-t-on jamais vu un acte perpétré avec une si mûre résolution et un jugement si puéril ? Si seulement ils m’avaient mis dans la confidence ! Je les aurais au moins avertis que, lorsqu’on prévoit de tuer le diable, on ne laisse pas son apprenti en vie. Et comment ont-ils pu négliger Lépide et sa légion ? Ou laisser toute une journée s’écouler sans même essayer de prendre le contrôle du gouvernement ?

Ses accents de frustration, sinon ses paroles elles-mêmes, durent porter jusqu’à Brutus et Cassius, qui ne se tenaient pas très loin, car je les vis regarder Cicéron avec un front soucieux. Il le remarqua aussi et se mura dans le silence, assis contre un pilier, emmitouflé dans sa toge, et ruminant sans aucun doute sur ce qui avait été fait, ce qui ne l’avait pas été et ce qui pouvait encore l’être.

Avec l’aube, il devint possible de vérifier ce qui avait effectivement eu lieu pendant la nuit : Lépide avait fait entrer peut-être un millier d’hommes dans la cité. La fumée de leurs feux de camp s’élevait sur tout le Forum. Il en restait environ trois mille cantonnés sur le Champ de Mars.

Cassius, Brutus et Decimus convoquèrent une réunion pour décider de la suite à donner. La proposition que Cicéron avait lancée la veille de faire venir le Sénat au Capitole n’était de toute évidence plus de mise. Il fut donc décidé qu’une délégation d’anciens consuls qui n’auraient pas pris part à l’assassinat se rendrait chez Marc Antoine pour lui demander officiellement, en tant que consul en exercice, de réunir le Sénat. Servius Sulpicius, C. Marcellus et L. Aemilius Paullus, le frère de Lépide, se portèrent volontaires, mais Cicéron refusa de se joindre à eux, prétextant que le groupe ferait mieux de s’adresser directement à Lépide :

— Je ne fais pas confiance à Antoine. Et de toute façon, tout accord qui pourra être conclu avec lui devra être approuvé par Lépide, qui est pour le moment celui qui détient le pouvoir. Alors pourquoi ne pas traiter directement avec lui et passer outre Antoine ?

Mais l’argument de Brutus, qui voulait qu’Antoine fût investi de l’autorité légale, sinon militaire, l’emporta, et les anciens consuls partirent en milieu de matinée, précédés d’un serviteur qui portait un drapeau blanc de trêve.

Nous n’avions plus qu’à attendre de voir comment les choses allaient tourner au Forum — littéralement, car celui qui avait envie de se laisser glisser sur le toit du bureau officiel des archives avait une vue plongeante sur le théâtre des événements. Le Forum était bondé de soldats et de civils venus écouter les harangues déclamées aux rostres. Ils occupaient toutes les marches des temples et s’accrochaient aux colonnes ; d’autres se pressaient encore pour accéder au Forum depuis la Via Sacra et l’Argilète, encombrés à perte de vue. Malheureusement, nous étions trop éloignés pour entendre quoi que ce fût. Vers midi, une silhouette en grand uniforme militaire et manteau rouge de général prit la parole et s’adressa à la foule pendant plus d’une heure, remerciée ensuite par des applaudissements nourris. Il s’agissait, me dit-on, de Lépide. Peu après, un autre soldat — son allure mâle rappelant les statues d’Hercule, sa barbe fournie et son épaisse chevelure noire permettant d’identifier à coup sûr Marc Antoine — apparut à son tour à la tribune. Cette fois encore, je n’entendis pas ses propos, mais sa simple présence en disait assez long, et je m’empressai d’aller signaler à Cicéron que Lépide et Antoine avaient manifestement conclu une alliance.

La tension était à présent extrême au Capitole. Nous n’avions guère mangé de toute la journée. Personne n’avait beaucoup dormi. Brutus et Cassius redoutaient une attaque à tout moment. Notre destin ne nous appartenait plus. Cependant Cicéron se montrait étonnamment serein. Il avait la certitude de s’être rangé du bon côté et était prêt à en subir les conséquences.

Alors que le soleil commençait à décliner vers le Tibre, la délégation d’anciens consuls revint, et Sulpicius parla en leur nom à tous.

— Antoine a accepté de convoquer le Sénat demain à la première heure dans le temple de Tellus.

Des exclamations de joie accueillirent la première partie du message, des grognements la seconde, car le temple se trouvait de l’autre côté de la ville, sur l’Esquilin, tout près de la demeure d’Antoine.

— C’est un piège pour nous faire sortir de notre place forte, assura aussitôt Cassius. Ils vont nous tuer, c’est certain.

— Tu as peut-être raison, dit Cicéron. Mais vous pourriez rester tous ici, et moi, je vais y aller. Je doute qu’ils m’exécutent. Et s’ils le faisaient… eh bien, quelle importance ? Je suis vieux, et quelle meilleure façon de mourir qu’en défendant la liberté ?

Ses paroles nous redonnèrent courage. Elles nous rappelaient pourquoi nous étions là. Il fut convenu sur-le-champ que les meurtriers proprement dit resteraient sur le Capitole tandis que Cicéron conduirait une délégation qui parlerait pour eux au Sénat. Il fut aussi décidé qu’au lieu de passer une nouvelle nuit dans le temple, lui-même et tous ceux qui n’avaient pas effectivement participé à la conspiration contre César rentreraient chez eux afin de prendre un peu de repos avant le débat. Ainsi, après des adieux chargés d’émotion, et munis d’un drapeau de trêve, nous descendîmes les Cent Marches dans la lumière déclinante du soir. Au pied de l’escalier, les soldats de Lépide avaient installé un poste de contrôle. Ils demandèrent à Cicéron de s’avancer et de se montrer. Heureusement, on le reconnut, et une fois qu’il se fut porté garant de tous ceux qui l’accompagnaient, on nous laissa passer.


Cicéron travailla à son discours jusque tard dans la nuit. Avant que je n’aille me coucher, il me demanda si je l’accompagnerais au Sénat le lendemain pour prendre des notes. Il se disait que ce serait peut-être la dernière fois qu’il s’exprimerait au Sénat et il espérait que ce serait consigné pour la postérité comme la somme de ce en quoi il croyait concernant la liberté et la République, le rôle apaisant de l’homme d’État et la justification morale de l’assassinat d’un tyran. Je ne prétendrai pas que cette mission me réjouissait, mais naturellement, je ne pouvais pas me défiler.

Sur les centaines de débats auxquels Cicéron avait participé au cours des trente dernières années, aucun ne s’était annoncé plus tendu que celui-ci. Il devait commencer à l’aube, ce qui impliquait qu’il nous faudrait partir à la nuit et marcher à travers les rues endormies — déjà une épreuve en soi pour les nerfs. La séance se tenait dans un temple qui n’avait jamais accueilli le Sénat auparavant, entouré de soldats — non seulement ceux de Lépide, mais aussi beaucoup des vétérans de César les plus endurcis qui, en apprenant le meurtre de leur ancien chef, avaient repris les armes et étaient venus en ville pour le venger de ses assassins et défendre leurs droits. Enfin, après avoir franchi tout un barrage de doléances et d’imprécations et pénétré dans le temple, nous le trouvâmes si bondé que des hommes qui se détestaient et se méfiaient les uns des autres se voyaient contraints de se côtoyer. On sentait que la moindre remarque déplacée pourrait déclencher un bain de sang.

Pourtant, à l’instant où Antoine se leva, il devint évident que les débats ne correspondraient pas du tout aux craintes de Cicéron. Antoine n’avait pas encore quarante ans — bel homme, hâlé, un physique de lutteur que la nature avait façonné davantage pour l’armure que pour la toge. Il avait néanmoins une voix profonde et cultivée, et le ton impérieux.

— Pères conscrits, commença-t-il, ce qui est fait est fait, et je le regrette d’autant plus profondément que César était mon ami le plus cher. Mais j’aime ma patrie plus encore que je n’aimais César, si une telle chose est possible, et nous devons nous laisser guider par ce qui est mieux pour la nation. J’étais hier soir avec la veuve de César, et, au milieu de ses larmes et de sa douleur, Calpurnia, cette femme miséricordieuse, a tenu ces propos : « Dis au Sénat, m’a-t-elle demandé, que dans les affres de ma peine, je ne souhaite que deux choses : que mon époux reçoive les funérailles convenant aux honneurs qu’il a remportés de son vivant, et qu’il n’y ait plus de sang répandu. »

Un grondement d’approbation sonore salua ces paroles, et j’eus la surprise de constater que l’humeur de l’assemblée était davantage en faveur du compromis que de la vengeance.

— Brutus, Cassius et Decimus sont des patriotes tout comme nous, reprit Antoine. Ils sont issus des familles les plus distinguées de l’État. Nous pouvons saluer la noblesse de leur objectif tout en détestant la brutalité de leur méthode. Mon avis est qu’il y a eu assez de sang versé au cours des cinq dernières années. Je propose donc que nous fassions preuve envers ses meurtriers de la même clémence qui était la marque de la conduite politique de César, et que dans l’intérêt de la paix civile, nous leur pardonnions, que nous garantissions leur sécurité et les invitions à descendre du Capitole et à nous rejoindre dans nos délibérations.

Ce fut un vrai morceau de bravoure, mais il faut dire que le grand-père d’Antoine passait auprès de beaucoup, y compris Cicéron, pour l’un des plus grands orateurs de Rome, alors peut-être avait-il cela dans le sang. Quoi qu’il en soit, il installa un ton modéré empreint de noblesse qui prit Cicéron — qui devait prononcer son discours juste après — totalement au dépourvu. Il ne restait plus à ce dernier qu’à le louer pour sa sagesse et sa magnanimité. Le seul point que Cicéron put développer fut l’interprétation qu’avait eue Antoine du mot « clémence » :

— De mon point de vue, la clémence signifie le pardon, et le pardon implique un crime. Or, le meurtre du dictateur a été bien des choses, mais pas un crime. Je préférerais que l’on emploie un terme différent. Vous rappelez-vous l’histoire de Thrasybule, qui, il y a plus de trois cents ans, renversa les Trente Tyrans d’Athènes ? Il promulgua ensuite une loi dite d’amnistie pour tous ses opposants — un concept emprunté à leur terme grec amnesia, qui signifie « oubli ». C’est de cela dont nous avons besoin, d’une grande action nationale, non de pardon mais bien d’oubli, afin que nous puissions rebâtir notre République libérée des inimitiés du passé, dans la paix et la concorde.

Cicéron reçut les mêmes applaudissements qu’Antoine, et une motion fut immédiatement proposée par Dolabella pour offrir l’amnistie à tous ceux qui avaient pris part à l’assassinat et les presser de venir au Sénat. Seul Lépide s’y opposa, non pas, me semble-t-il, par principe — Lépide ne fut jamais un homme de principes — mais plutôt par crainte de voir ses chances de gloire lui échapper. La motion fut adoptée et l’on envoya un messager au Capitole. Pendant la suspension de séance décrétée dans l’attente de son retour, Cicéron vint me rejoindre à la porte. Alors que je le félicitais sur son discours, il me dit :

— Je suis arrivé ici, m’attendant à me faire écharper, et je me retrouve dans un bain de miel. À quel jeu joue Antoine, d’après toi ?

— Peut-être qu’il n’y a pas de jeu. Peut-être est-il sincère.

— Non, répliqua Cicéron en secouant la tête. Il a un plan, mais il le garde secret. Il faut reconnaître qu’il est bien plus rusé que je ne l’aurais supposé.

La séance reprit, et l’on assista davantage à une négociation qu’à un débat. Antoine commença par prévenir que lorsque la nouvelle de l’assassinat parviendrait aux provinces, et particulièrement en Gaule, cela pourrait déclencher une vaste rébellion contre l’autorité de Rome :

— Afin de pouvoir maintenir un gouvernement fort dans cet état d’urgence, je propose que toutes les lois promulguées par César, et toutes les nominations de consuls, préteurs et gouverneurs décidées avant les Ides de mars soient entérinées par le Sénat.

Cicéron se leva :

— Y compris ta propre nomination, je suppose ?

— Oui, y compris la mienne, bien entendu, répondit Antoine avec un premier accent menaçant. À moins que tu n’aies une objection ?

— Et y compris celle de Dolabella comme étant ton collègue au consulat ? C’était également le désir de César, si je ne m’abuse, avant que tu n’y fasses opposition avec tes augures.

Je cherchai Dolabella du regard, à l’autre bout du temple. Il se penchait soudain en avant.

C’était de toute évidence un rude coup pour Antoine, mais il l’accusa tout de même.

— Oui, dans l’intérêt de l’unité, et si telle est la volonté du Sénat : y compris celle de Dolabella.

Cicéron insista :

— Et tu confirmes donc que Brutus et Cassius pourront assurer leur préture et devenir ensuite respectivement gouverneurs de Gaule cisalpine et de Syrie, et qu’en attendant, c’est Decimus qui prendra le contrôle de la Gaule cisalpine avec les deux légions qui lui ont déjà été allouées ?

— Oui, oui et oui.

Il y eut des sifflets de surprise, quelques grognements et des applaudissements.

— Et maintenant, reprit Antoine, tes amis seront-ils d’accord pour que tous les actes et nominations décidés avant la mort de César soient bien confirmés par le Sénat ?

Cicéron me confia par la suite que, avant de se lever pour donner sa réponse, il avait essayé de s’imaginer ce qu’aurait fait Caton.

— Et bien sûr, il aurait dit que si le gouvernement de César était illégal, toutes les lois qu’il avait décidées devenaient caduques et que nous devrions procéder à de nouvelles élections. Mais alors, j’ai regardé vers la porte, j’ai vu tous ces soldats et je me suis demandé comment nous aurions pu organiser de nouvelles élections dans ces circonstances — c’eût été un carnage.

Cicéron se leva lentement.

— Je ne peux pas parler pour Brutus, Cassius ou Decimus mais, parlant en mon nom propre, comme c’est à l’avantage de la nation, et à la condition que ce qui vaut pour un vaut pour tous, oui, j’accepte que les ordonnances prises par le dictateur soient maintenues.

Il ajouta plus tard :

— Je ne peux pas le regretter, parce que je n’aurais rien pu faire d’autre.


Le Sénat poursuivit ses délibérations tout au long de cette journée. Antoine et Lépide déposèrent aussi une motion pour réclamer que les concessions accordées par César à ses vétérans fussent ratifiées par le Sénat. Vu les centaines de soldats amassés à l’extérieur, Cicéron pouvait difficilement se risquer à s’y opposer. En contrepartie, Antoine proposa d’abolir à tout jamais le titre et les fonctions de dictateur, ce qui fut adopté sans opposition. Une heure avant le coucher du soleil, après avoir pris plusieurs décrets concernant les gouverneurs des provinces, la séance fut levée et nous traversâmes la misère et les fumées de Subure pour gagner le Forum, où Antoine et Lépide firent à la foule qui attendait un compte rendu de ce qui venait d’être décidé. Ces nouvelles furent saluées par des acclamations de soulagement, et la vision du Sénat et du peuple dans une telle harmonie aurait pu suffire à faire croire à la restauration de l’ancienne République. Antoine invita même Cicéron à monter à la tribune, où l’on n’avait plus vu le vieil homme d’État depuis son discours au peuple à son retour d’exil. Pendant un moment, il fut trop ému pour parler.

— Peuple de Rome, commença-t-il enfin en faisant taire l’ovation d’un geste. Après les tourments et la violence non seulement de ces derniers jours, mais de ces dernières années, mettons les griefs et les colères passés de côté.

À cet instant, un rayon de soleil perça les nuages, illuminant au sommet du Capitole le toit de bronze du temple de Jupiter contre lequel les toges blanches des conspirateurs se détachaient nettement.

— Voyez le soleil de la Liberté, qui brille de nouveau sur le Forum romain ! s’écria-t-il, saisissant l’occasion. Qu’il réchauffe l’humanité tout entière — et que ses rayons bienfaisants la guérissent.

Peu après, Brutus et Cassius envoyèrent un message à Antoine comme quoi, au vu de ce qui avait été décidé au Sénat, ils étaient prêts à quitter leur forteresse, mais à la condition que Lépide et lui envoient des otages qui passeraient la nuit sur la Capitole pour garantir leur sécurité. Antoine lut aussitôt le message aux rostres, où il fut applaudi.

— En témoignage de ma bonne foi, dit-il, je m’engage à leur confier mon propre fils… un enfant de trois ans à peine et que j’aime, les dieux m’en sont témoins, plus que n’importe qui au monde. Lépide, ajouta-t-il en tendant la main vers le maître de cavalerie, qui se tenait près de lui, feras-tu de même avec ton fils ?

Lépide ne put vraiment faire autrement que d’y consentir, et l’on alla chercher les deux enfants — un bambin et un jeune garçon de plus de dix ans — avec leurs serviteurs pour les conduire au Capitole. À la nuit tombante, Cassius et Brutus apparurent sans escorte au bas de l’escalier. Cette fois encore, la foule manifesta sa joie, surtout lorsqu’ils serrèrent la main d’Antoine et de Lépide et acceptèrent publiquement leur invitation à dîner en symbole de réconciliation. Cicéron fut lui aussi invité, mais il déclina. Absolument épuisé par les efforts de ces deux derniers jours, il rentra chez lui pour dormir.


À l’aube du lendemain, le Sénat se retrouva au temple de Tellus ; et cette fois encore, j’y accompagnai Cicéron.

Quelle vision étonnante que d’entrer dans le temple et de découvrir Brutus et Cassius assis à quelques pas d’Antoine et de Lépide, et même du beau-père de César, L. Calpurnius Piso. Il y avait beaucoup moins de soldats postés à la porte que la veille, et l’atmosphère était à la tolérance, que teinta même un certain humour noir. Ainsi, lorsque Antoine se leva pour ouvrir la séance, il salua en particulier le retour de Cassius et espéra tout haut que ce dernier ne dissimulait pas un poignard sous sa toge. Cassius lui répondit que non, mais qu’il en apporterait certainement un grand si jamais il venait à l’idée d’Antoine de se prendre pour un tyran. Tout le monde rit.

Plusieurs questions furent traitées. Cicéron proposa une motion pour remercier Antoine de sa politique, qui avait évité une guerre civile ; elle fut adoptée à l’unanimité. Antoine proposa alors une motion complémentaire remerciant Brutus et Cassius pour la part qu’ils avaient prise à maintenir la paix, et cela aussi fut adopté sans objection. Ce fut enfin Pison qui se leva pour exprimer sa gratitude à Antoine d’avoir fourni une garde pour protéger sa fille, Calpurnia, et tous les biens de César, la nuit de l’assassinat.

— Il nous reste encore à décider, poursuivit-il, quoi faire de la dépouille de César et de son testament. Concernant son corps, il a été porté du Champ de Mars à la résidence du grand pontife, où il a reçu les huiles, et il n’attend plus que la crémation. Concernant le testament, je dois informer la chambre que César en a rédigé un nouveau il y a six mois, aux dernières Ides de septembre, dans sa propriété de Lavicum, puis qu’il l’a scellé et confié à la Grande Vestale. Nul ne connaît son contenu. Dans l’esprit d’ouverture et de confiance qui prévaut maintenant ici, je propose que ces deux choses — les funérailles et la lecture du testament — se fassent en public.

Antoine soutint sans ambages la proposition. Le seul sénateur qui se leva pour s’y opposer fut Cassius.

— Il me semble qu’il s’agit là d’une cause dangereuse. Souvenez-vous de la dernière fois qu’il y a eu des funérailles publiques pour un homme politique assassiné : les partisans de Clodius ont mis le feu au Sénat. Nous venons tout juste d’établir une paix fragile : ce serait de la folie de courir un tel risque.

— D’après ce que j’en sais, répliqua Antoine, ceux qui ont laissé délibérément les funérailles de Clodius dégénérer auraient mieux fait de réfléchir.

Il s’interrompit pour laisser place au rire : tout le monde savait qu’il avait épousé, Fulvia, la veuve de Clodius.

— Mais en tant que consul, je présiderai aux funérailles de César, et je peux vous assurer que l’ordre sera maintenu.

Cassius indiqua par un geste emporté qu’il y restait opposé et, pendant un instant, la trêve parut menacée. Puis Brutus se leva.

— Les vétérans de César qui sont en ville ne comprendraient pas que l’on refuse à leur général des funérailles publiques. Et quelle sorte de message cela enverrait-il aux Gaules, qui n’attendent que de se soulever, si nous jetons la dépouille de leur vainqueur dans le Tibre ? Je partage le malaise de Cassius, mais, en vérité, nous n’avons pas le choix. Ainsi, dans l’intérêt de la concorde et de l’amitié, je soutiens la proposition.

Cicéron ne se prononça pas et la motion fut adoptée.


La lecture du testament de César eut lieu le lendemain, un peu plus haut sur la colline, dans la maison d’Antoine. Cicéron connaissait bien l’endroit car c’était là que Pompée résidait avant d’emménager dans son palais dominant le Champ de Mars. Antoine, chargé de vendre aux enchères les biens confisqués des opposants de César, se l’était attribuée pour une bouchée de pain. Elle n’avait pas beaucoup changé. Les fameux éperons des trirèmes pirates, trophée des grandes victoires navales de Pompée, étaient toujours fichés dans les murs extérieurs. Et l’on n’avait guère touché à sa décoration intérieure raffinée depuis l’époque du grand homme.

Cicéron fut très troublé de se retrouver dans ce cadre, d’autant plus qu’il dut affronter le visage renfrogné de la nouvelle maîtresse de maison, Fulvia. Elle le détestait déjà quand elle était mariée à Clodius et le détestait plus encore maintenant qu’elle avait épousé Antoine, et ne s’en cachait pas. À l’instant où elle l’aperçut, elle lui tourna le dos avec ostentation et se mit à parler avec quelqu’un d’autre.

— Quelle paire de pilleurs de tombes éhontés ils font ! me chuchota Cicéron. Et c’est bien de cette harpie de se trouver ici. Pourquoi est-elle là, d’ailleurs ? La veuve elle-même n’est pas présente. En quoi la lecture du testament de César regarde-t-elle Fulvia ?

Mais telle était Fulvia. Plus que toute autre femme à Rome — plus même que Servilia, l’ancienne maîtresse de César, qui avait au moins la grâce d’agir dans les coulisses —, Fulvia aimait se mêler de politique. Et en la regardant accueillir les visiteurs les uns après les autres pour les conduire dans la salle où serait lu le testament, j’éprouvai un brusque sentiment d’angoisse : et si elle était le cerveau derrière l’habile politique de réconciliation d’Antoine ? Cela montrerait la situation sous un tout autre jour.

Pison était monté sur une table basse afin que tout le monde pût le voir, puis, avec Antoine d’un côté, la Grande Vestale de l’autre et tous les personnages les plus éminents de la République en face de lui, il commença par présenter le cachet de cire pour bien montrer qu’il était intact. Alors il le brisa et se mit à lire.

Au début, alors que le jargon juridique en noyait le sens, le testament parut tout à fait inoffensif. César laissait l’ensemble de ses biens à tout fils qu’il pourrait avoir après la rédaction du document. Cependant, en l’absence d’un tel fils, sa fortune irait aux trois descendants mâles de feu sa sœur, à savoir Lucius Pinarius, Quintus Pedius et Caius Octavius pour une proportion d’un huitième chacun pour Pinarius et Pedius, et de trois quarts à Octave, qu’il adoptait et qu’il faudrait donc désormais appeler Caius Julius Caesar Octavianus…

Pison s’interrompit et fronça les sourcils, comme s’il n’était pas sûr de ce qu’il venait de lire. Un fils adoptif ? Cicéron se tourna vers moi, plissa les yeux dans un effort de mémoire et prononça muettement « Octave ? » Antoine, lui, avait l’air d’avoir pris une gifle. Contrairement à Cicéron, il sut tout de suite qui était Octave — le fils de dix-huit ans de la nièce de César, Atia — et ce dut être pour lui une amère déception et une surprise complète : je ne doute pas qu’il avait espéré être l’héritier principal du dictateur. En fait, il ne figurait que parmi les héritiers au second degré — c’est-à-dire de ceux qui n’hériteraient que si les premiers héritiers mouraient ou refusaient l’héritage — honneur qu’il partageait avec Decimus, l’un des assassins ! De plus, César gratifiait chaque citoyen romain d’une somme de trois cents sesterces et ordonnait que sa propriété près du Tibre devînt un jardin public.

Tout le monde se retira par petits groupes perplexes et, sur le chemin du retour, Cicéron se montra des plus pessimistes.

— Ce testament est une boîte de Pandore, un cadeau posthume empoisonné, envoyé au monde, qui va lâcher toutes sortes de maux sur nos têtes.

Il ne pensait pas tant à Octave, ou Octavien, comme il faudrait l’appeler, que nul ne connaissait vraiment et qui se présentait comme un intermède sans importance (il se trouvait en Illyrie, et donc même pas en Italie) ; c’était le fait que Decimus soit mentionné, ainsi que les dons accordés au peuple qui le troublaient.

Pendant le reste de cette journée et tout le lendemain, on s’activa au Forum pour les préparatifs des funérailles de César. Cicéron les observait depuis sa terrasse. On construisit sur la tribune aux harangues une chapelle dorée sur le modèle du temple de Vénus victorieuse pour accueillir le corps. On installa des barrières pour contenir la foule. Des acteurs et des musiciens répétaient. Les vétérans de César réapparurent en force dans les rues, en armes, certains n’ayant pas hésité à parcourir cent milles pour être présents. Atticus passa chez nous et reprocha à Cicéron d’avoir laissé organiser un tel spectacle.

— Il faut donc que vous ayez tous perdu la raison, toi, Brutus et les autres.

— C’est facile à dire pour toi, répliqua Cicéron, mais comment aurait-on pu l’empêcher ? Nous ne contrôlons ni la ville ni le Sénat. Ce n’est pas après l’assassinat qu’ont été commises les erreurs cruciales, mais avant… un enfant aurait pu prévoir ce que cela donnerait de se débarrasser de César sans rien projeter pour la suite.

Brutus et Cassius envoyèrent des messages l’informant qu’ils resteraient chez eux pendant toute la journée des funérailles. Ils avaient engagé des gardes et lui conseillaient de faire de même. Decimus s’était barricadé chez lui avec ses gladiateurs et avait transformé sa maison en forteresse. Cicéron refusa de prendre de telles précautions, même s’il choisit prudemment de ne pas se montrer en public. Il préféra me suggérer d’assister à la cérémonie pour lui en faire ensuite un compte rendu.

Cela ne me dérangeait pas. Personne ne me reconnaîtrait. Et puis je voulais y assister. Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver en secret une certaine considération pour César, qui, tout au long des années, s’était toujours montré civil avec moi. Je descendis donc au Forum avant l’aube (cinq jours s’étaient écoulés depuis l’assassinat — les événements se précipitaient tellement qu’il devenait difficile d’établir une chronologie). Le centre-ville grouillait déjà de milliers de personnes, hommes et femmes — pas tant la bonne société que les vieux soldats, les pauvres urbains, beaucoup d’esclaves et un gros contingent de Juifs, qui révéraient César pour leur avoir permis le rétablissement des murs de Jérusalem. Je réussis à me frayer un chemin parmi la multitude jusqu’au coin de la Via Sacra que devait emprunter le cortège, et, quelques heures après le lever du soleil, je vis au loin la procession quitter la demeure officielle du grand pontife.

Elle passa juste devant moi, et je constatai avec stupéfaction que tout avait été soigneusement calculé jusqu’au moindre détail : Antoine, et très certainement Fulvia, n’avait rien négligé de ce qui pourrait à coup sûr enflammer les émotions. Vinrent d’abord les musiciens, qui jouaient leurs airs funèbres retentissants ; puis les danseurs habillés en esprits des enfers, qui couraient en hurlant vers la foule et prenaient des poses d’affliction et d’horreur ; leur succédaient les esclaves domestiques et les affranchis, porteurs de bustes de César ; puis, non pas un mais cinq acteurs, qui représentaient chacun un triomphe de César et arboraient tous des masques en cire d’abeille du dictateur, tellement fidèles et vivants qu’ils donnaient l’impression de le voir revenu d’entre les morts dans toute sa gloire et en cinq exemplaires ; alors, porté sur une litière ouverte, vint l’effigie grandeur nature du cadavre, nu à l’exception d’un pagne et exhibant toutes ses blessures, y compris celle au visage, sous forme d’entailles d’un rouge intense dans la chair de cire blanche — ce qui déclencha force exclamations et cris chez les spectateurs, certaines femmes allant jusqu’à s’évanouir ; arrivait enfin, sur un lit d’ivoire, le corps lui-même en grand appareil de pourpre et d’or, porté sur les épaules de sénateurs et de soldats, suivi par la veuve de César, Calpurnia, et sa nièce, Atia, voilées de noir et se soutenant l’une l’autre, accompagnées par leur famille ; Antoine et Pison, Dolabella, Hirtius, Pansa, Balbus, Oppius et tous les plus éminents partisans de César fermaient la marche.

Après le passage du cortège, il y eut comme une pause étrange durant laquelle on emporta le corps vers l’escalier, derrière les rostres. Jamais auparavant, et plus jamais ensuite, je n’entendis un tel silence au cœur de Rome en pleine journée. Durant cette accalmie menaçante, les membres les plus distingués du cortège montèrent sur la tribune, et lorsque le corps y parut enfin, les vétérans de César se mirent à frapper leur bouclier avec leur épée comme ils l’eussent fait sur le champ de bataille, produisant un vacarme guerrier des plus effrayants. Le corps fut déposé avec précaution sur la chapelle dorée. Antoine s’avança pour prononcer l’éloge et leva la main pour réclamer le silence.

— Nous ne sommes pas venus dire adieu à un tyran ! déclara-t-il, sa voix puissante résonnant parmi les temples et les statues. Nous sommes venus dire adieu à un grand homme odieusement assassiné dans un lieu consacré, par ceux-là mêmes qu’il avait graciés et promus !

Il avait assuré au Sénat qu’il s’exprimerait avec modération, et il brisait cette promesse dès la phrase d’ouverture. Pendant toute l’heure qui suivit, il s’employa à attiser le chagrin et la fureur de la vaste assemblée déjà bien enflammée par le spectacle de la procession. Il tendit les bras, fut à deux doigts de se jeter à genoux, se frappa la poitrine. Il désigna le ciel. Il énuméra les exploits de César. Il leur parla du testament de César — de la somme prévue pour chaque citoyen, du jardin public, de l’amère ironie qui voulait qu’il avait honoré Decimus.

— Et pourtant ce Decimus, qui était comme un fils pour lui… et Brutus et Cassius et Cinna et les autres… tous ces hommes avaient fait un serment, la promesse sacrée de servir César et de le protéger ! Le Sénat leur a accordé l’amnistie, mais par Jupiter, quelle vengeance n’exercerais-je pas si la prudence ne me retenait !

Bref, il eut recours à tous les stratagèmes de l’art oratoire que l’austère Brutus avait rejetés. Et c’est alors qu’il assena son coup de génie — ou était-ce celui de Fulvia ? Il fit monter à la tribune l’un des acteurs portant un masque si fidèle et vivant de César, qui, d’une voix rauque, déclama à la foule ce vers célèbre tiré du Jugement des armes, de Pacuvius :

Les avais-je épargnés,

pour tomber sous leurs coups ?

L’imitation était d’une perfection surnaturelle. C’était comme un message de l’au-delà. Puis, aux cris d’horreur de la foule, l’effigie du cadavre de César fut soulevée par un système mécanique et se mit à tourner afin de bien présenter toutes ses blessures.

À partir de ce moment, les funérailles de César suivirent le même chemin que celles de Clodius. On était censé brûler le corps sur un bûcher déjà préparé au Champ de Mars. Mais tandis qu’on le descendait des rostres, des voix furieuses crièrent que la crémation devrait avoir lieu dans la Curie de Pompée, là où avait été commis le crime, ou sur le Capitole, où s’étaient réfugiés les conspirateurs. Puis la foule, sur une impulsion collective, changea d’avis et décida qu’il fallait le brûler sur place. Antoine ne fit rien pour l’arrêter et regarda avec indulgence la populace piller de nouveau les librairies de l’Argilète et traîner les bancs des tribunaux pour les entasser au centre du Forum. La bière de César fut déposée sur ce bûcher improvisé, et l’on y mit le feu. Les acteurs, les danseurs et les musiciens se dépouillèrent de leurs ornements et de leurs masques et les lancèrent dans les flammes. La foule les imita. Les Romains hystériques s’arrachèrent leurs propres vêtements et les jetèrent dans le feu avec tout ce qu’ils trouvèrent d’inflammable. Quand la foule s’élança dans les rues, des torches à la main, pour courir chez les assassins, je pris peur et rentrai au Palatin. En chemin, je croisai le malheureux Helvius Cinna, poète et tribun, que la foule avait confondu avec le préteur Cornelius Cinna mentionné par Antoine dans son discours. On le traînait, hurlant, par une corde passée autour de son cou, et l’on brandit par la suite sa tête sur une pique tout autour du Forum.

Quand j’arrivai en titubant à la maison et racontai à Cicéron ce qui s’était produit, il enfouit son visage dans ses mains. Toute la nuit, nous entendîmes les bruits de la destruction, et le ciel fut embrasé par les flammes des maisons incendiées. Le lendemain, Antoine envoya un message à Decimus pour l’avertir que la vie des assassins ne pouvait plus être protégée et qu’il leur fallait quitter Rome au plus vite. Cicéron leur conseilla de s’exécuter : ils seraient plus utiles en vie que morts à la cause de la République. Decimus partit pour la Gaule cisalpine, prendre le gouvernement de la province qui lui avait été attribuée. Trebonius fit de même en se rendant en Asie par une route détournée. Brutus et Cassius allèrent se réfugier sur la côte, à Antium. Cicéron, lui, se dirigea vers le sud.

XV

Il en avait, assura-t-il, fini avec la politique. Il irait en Grèce. Il demeurerait avec son fils, à Athènes. Il écrirait de la philosophie.

Nous prîmes la plupart des livres dont il aurait besoin dans ses bibliothèques de Rome et de Tusculum, et nous mîmes en route avec une suite importante, dont deux secrétaires, un chef cuisinier, un médecin et six gardes du corps. Depuis l’assassinat, il faisait froid et humide, ce qui, bien entendu, fut interprété comme un autre signe de la désapprobation des dieux devant le meurtre de César. Mon souvenir le plus vif de ces jours de voyage est celui de Cicéron en train de rédiger de la philosophie dans sa voiture, une couverture sur les genoux, pendant que la pluie tambourinait en continu sur le mince toit de bois. Nous passâmes une nuit chez Matius Calvena, de l’ordre équestre, qui se désespérait pour l’avenir de la nation :

— Où un homme du génie de César a succombé, qui peut se flatter de réussir ?

À part lui, et contrairement aux scènes qui s’étaient déroulées à Rome, nous n’avions vu personne qui ne se réjouisse pas de la disparition du dictateur.

— Malheureusement, comme le fit remarquer Cicéron, aucun d’eux n’est à la tête d’une légion.

Il se réfugia dans son travail et, lorsque nous arrivâmes à Puteoli, aux Ides d’avril, il avait terminé un livre entier — Des augures —, la moitié d’un autre — Du destin — et en avait commencé un troisième — De la gloire —, trois exemples de son génie qui survivront aussi longtemps que les hommes seront capables de lire. Et à peine fut-il descendu de voiture et eut-il dégourdi ses jambes sur la plage qu’il commença à dresser le plan d’un quatrième, De l’amitié (Je me demande si elle ne serait pas, la sagesse exceptée, ce que l’homme a reçu de meilleur des dieux immortels), qu’il projetait de dédicacer à Atticus. Le monde physique lui était peut-être devenu hostile et dangereux, son monde intérieur lui offrait liberté et tranquillité.

Antoine avait congédié le Sénat jusqu’au premier juin et, peu à peu, les grandes figures de Rome commencèrent à peupler les belles villas de la baie de Naples. La plupart des nouveaux arrivants, comme Hirtius et Pansa, ne s’étaient toujours pas remis de la mort de César. Ils étaient censés devenir consuls à la fin de l’année et, afin de se préparer, ils demandèrent à Cicéron s’il voulait bien leur donner de nouvelles leçons d’éloquence. Il n’en avait pas très envie — cela le détournait de l’écriture, et il trouvait irritants leurs propos attristés au sujet de César — mais il était trop accommodant pour refuser longtemps. Il les emmena donc sur la plage pour leur enseigner l’élocution comme Démosthène l’avait fait avec lui, en leur apprenant à parler clairement la bouche pleine de cailloux et à projeter leur voix par-dessus le fracas des vagues. À la table du dîner, ils ne cessèrent de donner des exemples de l’autoritarisme d’Antoine : qu’il avait dupé Calpurnia la nuit de l’assassinat pour qu’elle lui confie tous les documents privés de son défunt mari ainsi que toute sa fortune ; qu’il prétendait maintenant que ces documents contenaient divers édits qui avaient force de loi, alors qu’il les avait fabriqués lui-même contre d’énormes pots-de-vin.

— Ainsi donc il aurait fait main basse sur l’argent ? s’étonna Cicéron. Mais je croyais que les trois quarts de la fortune de César devaient revenir au jeune Octavien ?

— Il peut toujours courir ! fit Hirtius en levant les yeux au ciel.

— Il faudrait d’abord qu’il vienne le chercher, renchérit Pansa, et je ne miserais pas vraiment sur ses chances.

Deux jours après cette conversation, alors que je m’abritais de la pluie sous le portique pour lire le traité d’agriculture de Caton l’Ancien, l’intendant vint m’informer que L. Cornelius Balbus était là pour voir Cicéron.

— Eh bien, va dire au maître qu’il est là.

— Mais je ne sais pas si je dois… il m’a donné des instructions très strictes comme quoi il ne fallait le déranger sous aucun prétexte.

Je poussai un soupir et posai mon livre. Balbus était de ceux qu’il valait mieux recevoir. C’était l’Espagnol qui s’était occupé des affaires de César à Rome, et Cicéron le connaissait bien pour l’avoir défendu au tribunal contre une tentative de déchéance de citoyenneté. Il avait à présent dans les cinquante-cinq ans et possédait une immense villa dans les environs. Je le trouvai en train d’attendre dans le tablinum en compagnie d’un tout jeune homme en toge que je pris d’abord pour son fils ou son petit-fils. Puis je me ravisai en constatant que si Balbus était très basané, le garçon était vaguement blond, avec des cheveux coupés au bol ; il était aussi plutôt petit et mince, avec un joli visage mais le teint cireux et piqué d’acné.

— Ah, Tiron ! s’écria Balbus. Voudrais-tu avoir l’amabilité d’arracher Cicéron à ses livres ? Dis-lui que je lui amène le fils adoptif de César — Caius Julius Caesar Octavianus —, cela devrait suffire.

Le jeune homme m’adressa alors un sourire timide qui révélait des dents écartées et inégales.

Naturellement, Cicéron vint tout de suite, débordant de curiosité pour cette créature exotique qui semblait tombée du ciel au beau milieu du tumulte de la politique romaine. Balbus présenta le garçon, qui s’inclina en disant :

— C’est un des plus grands honneurs de mon existence de te rencontrer. J’ai lu tous tes discours et tes ouvrages de philosophie, et je rêve de ce moment depuis des années.

Il avait une voix agréable, douce et cultivée.

Cicéron se rengorgea au compliment.

— C’est très aimable de ta part. Et maintenant, s’il te plaît, avant d’aller plus loin, dis-moi comment il faut t’appeler ?

— En public, j’insiste pour que ce soit César. Mais pour mes amis et ma famille, je suis Octavien.

— Eh bien, à mon âge, il me serait difficile de m’habituer à un nouveau César, alors peut-être pourrais-je moi aussi t’appeler Octavien, si cela ne te dérange pas ?

— J’en serais honoré, répondit le jeune homme en s’inclinant de nouveau.

C’est ainsi que commencèrent deux jours de conversations étonnamment amicales. Il s’avéra qu’Octavien séjournait dans la villa voisine avec sa mère, Atia, et son beau-père, Philippe, et il n’hésita pas à faire des allers et retours entre les deux maisons. Il venait souvent seul alors qu’il était entouré d’amis et de soldats venus avec lui d’Illyrie, et que d’autres encore l’avaient rejoint à Naples. Cicéron et lui s’entretenaient dans la villa ou marchaient ensemble le long de la plage entre deux averses. En les regardant, une phrase du Caton l’Ancien ou De la vieillesse de Cicéron me revint : J’aime le jeune homme qui a quelque chose du vieillard, j’aime le vieillard qui a quelque chose du jeune homme… aussi curieux que cela puisse paraître, c’était Octavien qui paraissait parfois le plus âgé des deux : sérieux, poli, déférent, perspicace ; c’était Cicéron qui faisait des plaisanteries et des ricochets sur la mer. Il me confia qu’Octavien ne bavardait pas. Ce qu’il voulait, c’était un conseil politique. Le fait que Cicéron se fût publiquement rangé du côté des meurtriers de son père adoptif ne semblait pas le déranger le moins du monde. Combien de temps convenait-il d’attendre avant d’aller à Rome ? Comment devrait-il s’y prendre avec Antoine ? Que dire aux vétérans de César, dont beaucoup traînaient encore sur place ? Comment faire pour éviter la guerre civile ?

Cicéron était impressionné.

— Je comprends tout à fait ce que César a vu en lui. Il a un sang-froid qu’on trouve rarement chez ceux de son âge. Il pourrait faire un grand homme d’État un jour, si jamais il survit assez longtemps.

Il en allait autrement de son entourage. Il y avait par exemple deux anciens commandants de l’armée de César, qui avaient le regard dur et morne de tueurs professionnels ; et de jeunes compagnons arrogants, dont deux en particulier : Marcus Vipsanius Agrippa, qui n’avait pas encore vingt ans mais qui était déjà marqué par la guerre, taciturne et vaguement menaçant, même au repos ; et Caius Cilnius Mæcenas, un peu plus âgé, efféminé, rieur, cynique.

Ceux-là, disait Cicéron, je ne les aime pas du tout.

Je n’eus qu’une seule fois l’occasion d’observer Octavien de près pendant un certain temps. Ce fut au dernier jour de son séjour, lorsqu’il vint dîner avec sa mère, son beau-père, Agrippa et Mécène ; Cicéron avait invité aussi Hirtius et Pansa, et je faisais le neuvième convive. Je remarquai que le jeune homme ne toucha pas à son vin, qu’il s’exprimait peu, qu’il ne cessait de scruter ceux qui parlaient de son regard gris pâle et qu’il écoutait tout avec attention, comme s’il cherchait à retenir tous leurs propos. Atia, qui aurait fait un parfait modèle pour une statue personnifiant la matrone romaine idéale, était beaucoup trop bien élevée pour exprimer une opinion politique en public. Philippe, lui, qui n’avait pas hésité à boire, se montra de plus en plus volubile et, vers la fin de la soirée, annonça :

— Eh bien, si ça vous intéresse de connaître mon avis, je crois qu’Octavien devrait renoncer à son héritage.

— Est-ce que ça intéresse vraiment quelqu’un de connaître son avis ? me glissa Mécène à l’oreille avant de mordre dans sa serviette pour étouffer son rire.

— Et qu’est-ce qui te pousse à penser cela, père ? s’enquit Octavien avec douceur.

— Eh bien, mon garçon, si je peux te parler franchement, tu peux te faire appeler César, ça ne fait pas de toi César, et plus tu te rapprocheras de Rome, plus tu seras en danger. Tu crois vraiment qu’Antoine va te céder tous ces millions comme ça ? Et pourquoi les vétérans de César te suivraient-ils plutôt qu’Antoine, qui a commandé toute une aile à Pharsale ? Le nom de César est une cible sur ton dos. Tu te feras tuer avant d’avoir parcouru cinquante milles.

Hirtius et Pansa acquiescèrent d’un signe de tête.

— Non, assura posément Agrippa, on peut le conduire à Rome en toute sécurité.

Octavien se tourna vers Cicéron :

— Et toi, qu’en penses-tu ?

Cicéron se tamponna soigneusement les lèvres avec sa serviette avant de répondre :

— Il y a tout juste quatre mois, ton père adoptif dînait précisément à la place que tu occupes et m’assurait qu’il n’avait pas peur de la mort. La vérité est que nos vies ne tiennent toutes qu’à un fil. Il n’y a aucune sécurité nulle part, et nul ne peut prédire ce qui arrivera. Quand j’avais ton âge, je n’aspirais qu’à la gloire. Que n’aurais-je donné pour être à la place où tu es à présent !

— Tu irais donc à Rome ?

— Oui.

— Et tu ferais quoi ?

— Je me présenterais aux élections.

— Mais il n’a que dix-huit ans, protesta Philippe. Il n’a même pas l’âge de voter.

— Il se trouve qu’il y a un poste à pourvoir, au tribunat, poursuivit Cicéron. Helvius Cinna a été tué par la foule aux funérailles de César — le pauvre, il y a eu méprise. Tu devrais te présenter à son poste.

— Mais Antoine ne voudra jamais y consentir, si ? remarqua Octavien.

— Peu importe, assura Cicéron. Cela montrerait ta détermination à poursuivre la politique de César en faveur du peuple, et ça plairait beaucoup à la plèbe. Et quand Antoine s’opposera à toi — ce qu’il ne manquera pas de faire —, ce sera comme s’il s’opposait à elle.

Octavien hocha lentement la tête.

— Ce n’est pas une mauvaise idée. Tu devrais peut-être m’accompagner ?

— Non, répondit Cicéron en riant. Je me retire en Grèce pour étudier la philosophie.

— C’est dommage.

Après dîner, au moment où les invités s’apprêtaient à prendre congé, j’entendis Octavien dire à Cicéron :

— Je ne plaisantais pas. Ta sagesse me serait précieuse.

Cicéron secoua la tête.

— Je crains que ma loyauté ne se situe envers les autres, ceux qui ont abattu ton père adoptif. Mais s’il y avait une possibilité que tu puisses te réconcilier avec eux… alors, dans ces circonstances et dans l’intérêt de l’État, je ferais tout ce que je pourrais pour t’aider.

— Je ne suis pas opposé à une réconciliation. C’est mon héritage que je veux, pas la vengeance.

— Puis-je le leur répéter ?

— Bien sûr, c’est pour cela que je l’ai dit. Au revoir. Je t’écrirai.

Ils se serrèrent la main. Octavien sortit dans la rue. C’était une soirée printanière, la nuit n’était pas encore complète et il ne pleuvait plus, même s’il y avait encore de l’humidité dans l’air. J’eus la surprise de découvrir plus d’une centaine de soldats qui attendaient en silence dans la pénombre bleutée, de l’autre côté de la rue. Dès qu’ils virent Octavien, ils l’acclamèrent en produisant le même vacarme que j’avais entendu lors des funérailles de César, en frappant leur bouclier de leur glaive. Nous apprîmes que c’étaient des vétérans qui avaient fait les guerres des Gaules avec le dictateur et étaient installés dans la campagne campanienne. Octavien alla leur parler avec Agrippa. Cicéron observa la scène un instant puis se retira dans sa maison pour éviter d’être vu.

Une fois la porte refermée, je demandai :

— Pourquoi l’inciter à aller à Rome ? La dernière chose que tu devrais vouloir serait de favoriser un autre César, non ?

— S’il va à Rome, il posera problème à Antoine. Il divisera leur camp.

— Et s’il en sort vainqueur ?

— Ça n’arrivera pas. Philippe a raison. C’est un gentil garçon, et j’espère qu’il survivra, mais ce n’est pas César… il suffit de le regarder.

Il était néanmoins suffisamment intrigué par les perspectives octaviennes pour retarder son départ. Il envisagea vaguement de rentrer à Rome et d’assister à la séance du Sénat qu’Antoine avait fixée au premier juin. Mais lorsque nous arrivâmes à Tusculum, fin mai, tout le monde lui déconseilla de s’y rendre. Varron lui envoya une lettre pour le prévenir que le sang coulerait. Hirtius était du même avis :

— Même moi, je n’y vais pas, et on ne peut pas m’accuser d’avoir manqué de loyauté envers César ! Mais les rues grouillent d’anciens soldats qui ont l’épée un peu trop prompte… vois ce qui est arrivé à Cinna.

Pendant ce temps, Octavien était arrivé à Rome indemne et il écrivit une lettre à Cicéron :

C. Julius Caesar Octavianus à Marcus Tullius Cicero, salut.

Je voulais que tu saches qu’Antoine a fini par accepter de me voir chez lui hier — dans la maison qui était celle de Pompée. Il m’a fait attendre pendant plus d’une heure — tactique puérile qui montre davantage sa faiblesse que la mienne. J’ai commencé par le remercier d’avoir veillé pour moi sur les biens de mon père adoptif, l’ai invité à garder les babioles qu’il lui plairait en souvenir mais l’ai prié de me remettre le reste sur-le-champ. Je lui ai dit que j’avais besoin de l’argent afin de faire un versement immédiat à trois cent mille citoyens, conformément aux volontés de mon père. Je lui ai ensuite suggéré que le reste de mes dépenses soit pris en charge par un prêt du Trésor public. Je l’ai aussi informé de mon intention de me présenter au poste vacant du tribunat et lui ai demandé les originaux des divers édits qu’il prétend avoir trouvés dans les papiers de mon père.

Il a répondu avec la plus grande indignation que César n’avait pas été un roi et ne m’avait pas légué le contrôle de l’État ; qu’il n’avait donc pas à se justifier de ses actes publics auprès de moi ; qu’en ce qui concernait l’argent, la fortune de mon père n’était pas du tout aussi considérable que ça, qu’il avait laissé les caisses du Trésor vides et qu’il n’y aurait donc rien à en tirer non plus ; quant au tribunat, ma candidature serait illégale et il n’en était donc pas question.

Il croit qu’il peut m’intimider parce que je suis jeune. Il se trompe. Nous nous sommes quittés en mauvais termes. Cependant, autant Antoine m’a accueilli froidement, autant le peuple et les soldats de mon père m’ont reçu chaleureusement.

Cicéron fut enchanté de l’inimitié entre Octavien et Antoine, et il montra la lettre à plusieurs personnes :

— Voyez comme le petit tire sur la queue du vieux lion !

Il me demanda d’aller à Rome à sa place le premier juin et de lui faire un rapport détaillé de la séance du Sénat.

Je trouvai Rome comme on nous l’avait annoncée, grouillante de soldats, principalement des vétérans de César qu’Antoine avait appelés pour lui servir d’armée privée. Ils occupaient les coins de rues par petits groupes, l’air morose et affamé, s’en prenant à quiconque paraissait fortuné. Il s’ensuivit que les sénateurs furent peu à se déplacer, et qu’il n’y eut personne d’assez courageux pour s’opposer à la proposition pour le moins audacieuse d’Antoine : que Decimus soit déchu du gouvernement de la Gaule cisalpine et que lui, Antoine, se voie attribuer les deux provinces gauloises ainsi que le commandement de leurs légions pour les cinq années à venir — soit exactement la même concentration de pouvoirs qui avait mis César en piste pour la dictature. Et comme si cela ne suffisait pas, il annonça qu’il avait rappelé les trois légions cantonnées en Macédoine que César avait prévu d’employer dans sa campagne contre les Parthes, et les avait placées elles aussi sous son commandement. Sans surprise, Dolabella ne fit aucune objection puisque lui-même devait recevoir la Syrie, et pour cinq ans aussi ; Lépide fut acheté avec la position de pontifex maximus, laissée vacante par la mort de César. Et comme, enfin, ces nouvelles dispositions privaient Cassius et Brutus de leurs provinces, il s’arrangea pour qu’on leur attribue deux des anciennes commissions de Pompée à l’approvisionnement du blé — l’une en Asie, l’autre en Sicile ; ils n’auraient plus aucun pouvoir ; c’était une humiliation. Voilà ce qu’il en était de la réconciliation.

Les décrets furent approuvés par le Sénat à moitié vide, et Antoine les porta le lendemain au Forum afin de les faire entériner par le peuple. Le temps inclément se maintenait, et un orage éclata même au milieu de la procédure — terrible présage qui aurait dû faire disperser aussitôt l’assemblée. Mais, en tant qu’augure, Antoine prétendit n’avoir vu aucun éclair et décida que le vote pouvait continuer. À la tombée de la nuit, il avait ce qu’il voulait. Il n’y avait toujours aucun signe d’Octavien. Lorsque je me retournai pour quitter l’assemblée, je vis Fulvia, postée sur une litière. Elle était trempée par la pluie, mais ne semblait pas le remarquer tant elle était fascinée par l’apothéose de son mari. Je notai mentalement de penser à dire à Cicéron qu’une femme qui n’avait jusque-là été pour lui qu’un simple désagrément venait de se transformer en ennemie autrement plus dangereuse.

Le lendemain matin, je me rendis chez Dolabella. Il me conduisit dans la chambre d’enfant pour voir bébé Lentulus, le petit-fils de Cicéron, qui venait de faire ses premiers pas branlants. Plus de quinze mois s’étaient écoulés depuis la mort de Tullia, et Dolabella n’avait toujours pas remboursé sa dot. À la demande de Cicéron, je voulus aborder le sujet (« Surtout fais-le poliment : je ne peux pas me permettre de me le mettre à dos »). Mais Dolabella m’interrompit tout de suite.

— C’est hors de question, je le crains. Tu peux lui donner ça comme solde de tout compte. Ça vaut bien plus que de l’argent.

Et il me lança par-dessus la table un imposant document légal cerné d’un ruban noir frappé d’un sceau rouge.

— Je l’ai nommé mon légat en Syrie. Dis-lui qu’il n’a pas à s’inquiéter — il n’aura rien à faire. Mais cela signifie qu’il pourra quitter le pays honorablement et bénéficier de l’immunité pendant les cinq ans à venir. Mon conseil, dis-lui, est qu’il devrait partir le plus vite possible. La situation empire chaque jour davantage et on ne peut plus être tenu pour responsable de sa sécurité.

Je rapportai le message à Tusculum et le transmis mot pour mot à Cicéron, qui se tenait dans le jardin, près de la tombe de Tullia. Il examina le certificat lui donnant titre de légat.

— Alors ce petit bout de papier me coûterait un million de sesterces ? S’imagine-t-il vraiment qu’il suffira de l’agiter sous le nez d’un légionnaire illettré et à moitié ivre pour l’empêcher de me plonger son épée dans la gorge ?

Il avait déjà appris ce qui s’était passé au Sénat et à l’assemblée du peuple, mais il voulut que je lui lise mon compte rendu des discours.

— Il n’y a donc eu aucune opposition ? dit-il à la fin.

— Aucune.

— As-tu aperçu Octavien ?

— Non.

— Non, bien sûr que non, pourquoi en aurait-il été autrement ? Antoine a l’argent, les légions et le consulat. Octavien n’a rien d’autre qu’un nom d’emprunt. Quant à nous, nous n’osons même plus montrer notre visage à Rome.

Désespéré, il s’appuya contre le mur.

— Tiron, en toute confidence, je vais te dire une chose : je commence à regretter que les Ides de mars se soient jamais produites.

Il devait y avoir conseil de famille avec Brutus et Cassius le dix-septième jour de juin à Antium, afin de décider de la conduite à tenir. Cicéron était invité, et il me demanda de l’accompagner.

Nous partîmes tôt, descendîmes les collines au soleil levant et traversâmes les marais en direction de la côte. La brume se levait, et je me rappelle les coassements des crapauds-buffles et les cris des mouettes ; Cicéron ne parla guère. Nous arrivâmes à la villa de Brutus juste avant midi. C’était une belle maison ancienne bâtie sur le littoral, avec des marches taillées dans le roc, qui conduisaient à la mer. Une solide garde de gladiateurs tenait la porte ; d’autres patrouillaient à travers la propriété et l’on en apercevait encore d’autres qui arpentaient la plage — il devait y avoir une centaine d’hommes armés en tout. Brutus attendait avec les autres dans une loggia décorée de statues grecques. Il paraissait épuisé, et son pied martelait le sol plus furieusement que jamais. Il nous apprit qu’il était enfermé ici depuis deux mois — ce qui avait de quoi surprendre étant donné qu’il était préteur urbain et n’était donc pas censé quitter Rome plus de dix jours dans l’année. Sa mère, Servilia, présidait à la table ; il y avait aussi sa femme, Porcia, et sa sœur, Tertia, qui avait épousé Cassius. Venait enfin M. Favonius, l’ancien préteur qu’on surnommait le Singe de Caton tant il cherchait à imiter l’oncle de Brutus. Tertia annonça que Cassius était en chemin.

Cicéron proposa qu’en attendant son arrivée je leur fisse un rapport détaillé des derniers débats du Sénat et de l’assemblée populaire. Servilia, qui m’avait jusque-là ignoré, me scruta alors de son regard acéré en disant :

— Oh, voici donc ton fameux espion ?

C’était un César au féminin — je ne vois pas comment mieux la décrire : vive d’esprit, hautaine, dure. Le dictateur lui avait fait de somptueux cadeaux, dont des biens confisqués à ses ennemis et de magnifiques joyaux rapportés de ses conquêtes, et pourtant, quand elle avait appris le meurtre perpétré par son fils, ses yeux étaient restés aussi secs que les pierres offertes par César. En cela aussi, elle lui ressemblait. Cicéron se sentait un peu intimidé par le personnage.

Je déchiffrai mes notes en bredouillant, trop conscient du regard de Servilia qui pesait sur moi. À la fin, elle commenta avec mépris :

— Une commission des blés en Asie ! Et c’est pour ça que César a été assassiné, pour que mon fils puisse devenir marchand de blé ?

— Néanmoins, répliqua Cicéron, mon avis est qu’il faut accepter la mission. C’est mieux que rien… et certainement mieux que de rester ici.

— Je suis d’accord avec toi au moins sur ce dernier point, intervint Brutus. Je ne peux me cacher plus longtemps. Chaque jour qui passe me rend moins respectable. Mais l’Asie ? Non, ce qu’il me faut, c’est aller à Rome et faire ce que font les préteurs urbains à cette époque de l’année : organiser les jeux d’Apollon et me montrer au peuple romain.

Son visage sensible exprimait toute son angoisse.

— Tu ne peux pas aller à, Rome, protesta Cicéron. C’est beaucoup trop dangereux. Écoute, on peut se passer de la plupart d’entre nous, mais, pas de toi, Brutus — ton nom et ton honneur font de toi le point de ralliement de la liberté. Mon conseil est que tu prennes cette commission, que tu t’acquittes honorablement de quelque mission publique loin de l’Italie, en sûreté, et que tu attendes des événements plus favorables. La situation changera : en politique, elle change toujours.

C’est à ce moment que Cassius arriva, et Servilia pria Cicéron de répéter ce qu’il venait de dire. Mais si l’adversité avait réduit Brutus à un état de noble endurance, elle avait mis Cassius en rage, et il se mit à frapper sur la table.

— Je n’ai pas survécu au massacre de Carrhes et sauvé la Syrie des Parthes pour aller chercher du blé en Sicile ! C’est un affront.

— Que feras-tu donc, alors ? demanda Cicéron.

— Quitter l’Italie. Partir à l’étranger. Aller en Grèce.

— La Grèce sera bientôt bondée, nota Cicéron, alors que, primo, la Sicile reste un endroit sûr ; que, secundo, tu y ferais ton devoir de citoyen respectueux des institutions ; et que, surtout, tertio, tu serais plus près de l’Italie pour saisir les opportunités qui se présenteront. Il faut que tu sois notre général militaire.

— Quelle sorte d’opportunités ?

— Eh bien, par exemple, Octavien peut encore poser beaucoup de problèmes à Antoine.

— Octavien ? C’est encore une de tes plaisanteries ! C’est à nous qu’il va s’en prendre, pas à Antoine.

— Ce n’est pas sûr du tout. J’ai vu le garçon lors de son passage dans la baie de Naples, et il n’était pas aussi mal disposé à votre égard que tu le penses. « C’est mon héritage que je veux, pas la vengeance » — ce sont ses propres paroles. Son véritable ennemi, c’est Antoine.

— Alors Antoine n’en fera qu’une bouchée.

— Mais Antoine devra d’abord se débarrasser de Decimus, et c’est à ce moment-là que la guerre va éclater, quand Antoine va essayer de lui prendre la Gaule cisalpine.

— Decimus, fit Cassius avec amertume, est celui qui nous a le plus laissés tomber. Réfléchis à ce que nous aurions pu faire avec ses deux légions s’il les avait fait descendre vers le sud en mars ! Mais c’est trop tard, maintenant. Les légions macédoniennes d’Antoine seront deux fois plus importantes.

À l’évocation de Decimus, ce fut comme si un barrage se rompait : les accusations se mirent à pleuvoir de tous les côtés, en particulier de la part de Favonius, qui soutenait qu’il aurait dû les prévenir qu’il figurait dans le testament de César.

— Cela a contribué plus que tout le reste à retourner le peuple contre nous.

Cicéron les écoutait avec une consternation grandissante. Il intervint pour demander qu’on ne revînt pas sur le passé, mais ne put s’empêcher d’ajouter :

— Et puis, si l’on parle d’erreurs commises, inutile de s’en prendre à Decimus — les graines de la triste situation où nous sommes ont été semées quand nous n’avons pas convoqué sur-le-champ le Sénat, pas su profiter de l’exaltation du peuple pour l’entraîner et se rendre maître de la direction des affaires.

— C’est trop fort ! s’exclama Servilia. C’est la première fois que j’entends pareille chose — que toi, entre tous, tu nous accuses d’un manque de résolution !

Cicéron la foudroya du regard et, empourpré par la fureur ou l’embarras, n’ajouta plus un mot. La réunion s’acheva peu après. Mes notes ne font état que de deux résultats. Brutus et Cassius consentirent à contrecœur d’envisager au moins d’accepter leurs commissions de blé, mais seulement après que Servilia eut assuré avec sa hauteur coutumière qu’elle obtiendrait de faire retrancher du sénatus-consulte les termes les moins flatteurs. Et Brutus concéda à regret qu’il ne pouvait aller à Rome et que ses jeux prétoriens devraient se dérouler en son absence. Sinon, la réunion fut un échec, sans rien de décidé. Comme Cicéron l’expliqua à Atticus dans une lettre qu’il dicta, sur le chemin du retour, nous en étions à présent à du « chacun pour soi » : J’ai trouvé le vaisseau brisé, ou, pour mieux dire, tout en pièces. Il n’y a ni prudence, ni raison, ni ordre dans tout ce qu’ils font. Ainsi, je suis déterminé plus que jamais à partir au plus tôt.

Les dés étaient jetés. Il irait en Grèce.


Quant à moi, j’approchais l’âge de soixante ans et m’étais au fond de moi résolu à quitter le service de Cicéron pour passer seul le reste de mon existence. Je savais à la façon dont il parlait qu’il ne s’attendait pas à notre séparation. Il supposait que nous partagerions une villa à Athènes et écririons de la philosophie jusqu’à ce que l’un ou l’autre mourût de vieillesse. Mais je ne pouvais affronter la perspective de quitter de nouveau l’Italie. Ma santé n’était pas bonne. Et j’avais beau aimer Cicéron, j’en avais assez de n’être qu’un appendice de son cerveau.

Je redoutais cependant de le lui annoncer et ne cessais de repousser le moment fatidique. Il entreprit une sorte de tournée d’adieu vers le sud de l’Italie, saluant toutes ses propriétés et se remémorant ses vieux souvenirs jusqu’à ce que nous arrivions à Puteoli, au début du mois de juillet — ou de Quintilis, comme il continuait par défi à l’appeler. Il lui restait une dernière villa à voir, sur la baie de Naples, à Pompéi, et il avait décidé qu’il embarquerait là pour suivre la côte jusqu’en Sicile et prendre un bateau marchand à Syracuse (il trouvait trop dangereux d’aller à Brindes, où l’on attendait les légions macédoniennes à tout moment). Je louai trois bateaux de dix rames chacun pour transporter ses livres, ses affaires et son personnel. Il s’efforçait de ne pas penser au voyage en mer, qu’il redoutait, en cherchant à décider quel ouvrage littéraire il entamerait pendant la traversée. Il travaillait simultanément à trois traités, passant de l’un à l’autre suivant l’humeur ou ses dernières lectures : De l’amitié, Des devoirs et Des vertus. Ces textes lui permettraient d’achever son grand projet d’absorber la philosophie grecque dans une philosophie latine qu’il voulait faire évoluer d’un ensemble abstrait à des principes de vie.

— Je me demande si ce ne serait pas l’occasion pour nous d’écrire notre version des Topiques d’Aristote, me dit-il. Regardons les choses en face : que pourrait-il y avoir de plus utile, dans cette période de chaos, que d’enseigner aux hommes à se servir de la dialectique pour construire un raisonnement argumenté ? Cela pourrait se faire sous forme de dialogue, comme les Tusculanes — avec toi tenant un rôle et moi l’autre. Qu’est-ce que tu en penses ?

— Mon ami, répondis-je sur un ton hésitant, si je peux t’appeler ainsi, il y a un moment que je veux te parler et que je ne sais pas comment m’y prendre.

— Ça n’annonce rien de bon ! Tu ferais mieux de tout dire. Tu es retombé malade ?

— Non, mais il faut que je te dise que j’ai décidé de ne pas t’accompagner en Grèce.

— Ah !

Il me dévisagea pendant ce qui me parut un temps interminable, sa mâchoire s’agitant légèrement, comme il le faisait souvent lorsqu’il cherchait le mot juste. Enfin, il me demanda :

— Et où vas-tu aller, alors ?

— Dans la ferme que tu m’as si généreusement donnée.

— Je vois, fit-il, presque à voix basse, et tu veux partir quand ?

— Quand ça t’arrangera.

— Le plus tôt sera le mieux, c’est ça ?

— Je n’ai pas de préférence.

— Demain ?

— Ça peut être demain si tu veux, mais ce n’est pas nécessaire. Je ne veux pas te mettre dans l’embarras.

— Alors demain, lâcha-t-il avant de se replonger dans Aristote.

J’hésitai.

— Est-ce que ça te dérangerait si je t’empruntais le jeune Eros des écuries, et une petite voiture pour transporter mes affaires ?

— Pas de problèmes, répondit-il sans lever les yeux. Prends ce dont tu as besoin.

Je le laissai seul et consacrai le reste de la journée et la soirée à préparer mes affaires et les sortir dehors. Il ne parut pas pour le dîner. Le lendemain matin, il n’y avait toujours aucun signe de lui. Le jeune Quintus, qui espérait une place dans l’état-major de Brutus et séjournait avec nous pendant que son oncle essayait de lui obtenir des recommandations, m’apprit qu’il était parti tôt le matin pour rendre visite à Lucullus dans sa vieille maison de Nesis. Il me posa la main sur l’épaule pour me réconforter.

— Il m’a demandé de te dire au revoir.

— Il n’a rien dit d’autre ? Juste au revoir ?

— Tu sais comment il est.

— Je sais comment il est. Tu veux bien lui dire que je reviendrai dans un jour ou deux pour lui faire mes adieux convenablement ?

J’en étais malade mais me sentais déterminé. J’avais pris ma décision. Eros me conduisit à la ferme. Elle ne se trouvait pas très loin, à deux ou trois milles, pas plus, mais la distance me parut bien plus considérable pour passer d’un monde à un autre.

Le métayer et sa femme ne m’attendaient pas aussi tôt, ils parurent néanmoins contents de me voir. On appela un esclave de la grange pour porter mes bagages dans la ferme. Les coffrets contenant mes livres et documents furent montés directement dans la pièce sous les toits dont j’avais choisi, lors de ma précédente visite, de faire ma bibliothèque. Les volets en étaient fermés et il y faisait frais. Des étagères avaient été posées suivant mes instructions — rugueuses et rustiques, mais peu m’importait —, et j’entrepris de vider aussitôt mes caisses. Cicéron écrivit un jour cette chose admirable à Atticus : Ma bibliothèque est arrangée et cela donne comme une âme à ma maison. C’est exactement ce que j’éprouvais en vidant mes caisses. J’eus alors la surprise de découvrir dans une boîte le manuscrit original de Lélius, ou De l’amitié. Pensant l’avoir emporté par erreur, je le déroulai, et remarquai que Cicéron avait recopié de sa main tremblante, en haut du rouleau, un extrait du texte portant sur l’importance d’avoir des amis, et je compris que c’était un cadeau d’adieu :

Si quelqu’un montait au ciel, et de là contemplait le spectacle de l’univers et la beauté des astres, toutes ces merveilles le laisseraient indifférent tandis qu’elles l’eussent jeté dans le ravissement, s’il avait eu quelqu’un à qui les raconter. Ainsi, la nature de l’homme répugne à la solitude.

Je laissai passer deux jours avant de retourner lui dire au revoir à la villa de Puteoli : j’avais besoin d’être assez sûr de moi pour ne pas me laisser convaincre de le suivre. Mais l’intendant m’apprit que Cicéron était déjà parti pour Pompéi, et je rentrai sans attendre à la ferme. De ma terrasse, j’avais une vue plongeante sur toute la baie, et je me retrouvais souvent le regard perdu dans l’immensité bleue qui partait des contours brumeux de Capri jusqu’au promontoire de Misène, à me demander si son bateau figurait parmi la myriade d’embarcations que j’apercevais au loin. Puis, peu à peu, je me laissai prendre par la routine de la ferme. La saison des vendanges et de la récolte des olives arrivait, et, malgré mes articulations raidies et mes douces mains d’intellectuel, je revêtis une tunique et un chapeau à large bord pour travailler aux champs avec les autres, me levant à l’aube et me couchant avec le soleil, trop épuisé pour penser. Peu à peu, mon ancien mode de vie commença à s’estomper dans mon esprit comme les couleurs d’un tapis laissé au soleil. Ou c’est du moins ce que je croyais.

Je n’avais guère de raison de quitter ma ferme, sinon une seule : impossible d’y prendre un bain. Et la conversation de Cicéron mise à part, les bains étaient ce qui me manquait le plus. Je ne pouvais me résoudre à me contenter de me laver dans l’eau glacée d’un ruisseau de montagne et prévoyais donc la construction de bains dans une grange. Mais cela ne pourrait être fait avant les récoltes, aussi pris-je l’habitude de descendre tous les deux ou trois jours dans un de ces bains publics qui pullulent le long de cette portion de côte. J’essayai plusieurs établissements — à Puteoli même, à Bauli et à Baïes — et décidai que les bains de Baïes étaient les meilleurs, du fait des sources naturelles d’eau chaude et sulfureuse qui font la célébrité de la région. Ils étaient fréquentés par la bonne société, dont les affranchis de sénateurs qui avaient des villas dans les parages. J’en connaissais certains et c’est ainsi que, sans le chercher, j’appris les derniers potins de Rome.

Les jeux de Brutus avaient, disait-on, été très bien accueillis : on n’avait pas regardé à la dépense, malgré l’absence du préteur lui-même. Brutus avait fait venir des centaines de bêtes sauvages pour l’occasion et, cherchant à tout prix la reconnaissance populaire, il avait donné l’ordre de les sacrifier jusqu’à la dernière dans des combats et des chasses. Il y eut également des concerts et des représentations théâtrales, dont le Terée, tragédie d’Accius qui contenait de nombreuses références aux crimes de tyrans et qui fut, paraît-il, très applaudie. Malheureusement pour Brutus, aussi superbe qu’eussent été ses jeux, ils furent rapidement éclipsés par un ensemble de spectacles plus somptueux encore qu’Octavien fit donner aussitôt après en l’honneur de César. Cela se passait à l’époque de la fameuse comète, l’astre chevelu qui se leva sept jours de suite vers la onzième heure — nous pouvions la voir jusque dans le ciel ensoleillé de Campanie — et dont Octavien prétendit que ce n’était rien de moins que l’âme de César qui rejoignait les dieux. Les vétérans de César furent, dit-on, très impressionnés par cette idée, et la popularité aussi bien que le crédit du jeune Octavien s’envolèrent avec la comète.

Peu après cet épisode, un après-midi que je profitais du bassin d’eau chaude sur une terrasse surplombant la mer, je fus rejoint par un petit groupe constitué, ainsi que leur conversation ne tarda pas à me l’apprendre, de membres du personnel de Calpurnius Pison. Celui-ci possédait un véritable palais à une vingtaine de milles au sud, à Herculanum, et j’imagine qu’ils avaient décidé une halte pour la nuit avant de s’y rendre. Je ne cherchais pas spécialement à écouter, mais j’avais les yeux clos, et ils durent supposer que je dormais. Bref, je saisis bien vite une nouvelle ahurissante : Pison, le père de la veuve de César, avait lancé une attaque ouverte contre Antoine au Sénat, l’accusant de vol, d’usage de faux et de trahison, de viser une nouvelle dictature et de mener la nation à une nouvelle guerre civile.

— Oui, et il est bien le seul dans tout Rome à avoir le courage de le dire, maintenant que nos prétendus libérateurs se sont soit cachés soit enfuis à l’étranger, dit l’un des baigneurs.

Je pensai avec un pincement de cœur à Cicéron, qui aurait détesté l’idée même d’avoir été supplanté par Pison dans le rôle du défenseur des libertés. J’attendis qu’ils se fussent éloignés avant de sortir du bassin. Je me souviens d’avoir envisagé de me faire faire un massage pour réfléchir à ce que je venais d’entendre. J’avançais vers la zone ombragée où se trouvaient les tables quand une femme apparut avec une pile de serviettes propres. Je ne dirai pas que je la reconnus tout de suite — il devait y avoir quinze ans que je ne l’avais pas vue — mais je m’arrêtai au bout de quelques pas et me retournai. Elle avait fait de même. Alors, le doute ne fut plus permis. C’était Agathe, l’esclave dont j’avais acheté la liberté avant d’accompagner Cicéron dans son exil.


C’est la vie de Cicéron que je raconte ici, pas la mienne ; et certainement pas celle d’Agathe. Nos trois vies s’entremêlent cependant et, avant de reprendre le fil principal de mon récit, j’estime que cette jeune femme mérite d’être mentionnée.

Je l’avais rencontrée alors qu’elle avait dix-sept ans et était esclave dans les bains de la grande villa que possédait Lucullus à Misène. Ses parents, déjà décédés à l’époque, et elle-même avaient été réduits en esclavage en Grèce et amenés en Italie comme faisant partir du butin de guerre de Lucullus. Sa beauté, sa douceur et sa situation m’avaient ému. Je la revis par la suite à Rome, alors qu’elle faisait partie des six esclaves de maison amenées à témoigner au procès de Clodius pour soutenir Lucullus, qui accusait son ancien beau-frère d’avoir commis l’adultère avec son ancienne femme sous son propre toit, à Misène. Après cela, je ne l’avais croisée qu’une seule fois, lorsque Cicéron était allé voir Lucullus avant de partir en exil. Elle m’avait alors semblé brisée, comme anéantie. Ayant un peu d’argent de côté, la veille de notre fuite de Rome, j’avais remis la somme à Atticus en le priant de racheter Agathe pour moi à Lucullus puis de l’affranchir. Je n’avais jamais cessé de la guetter à Rome pendant toutes ces années, en vain.

Elle avait trente-six ans et était à mes yeux toujours belle, même si son visage marqué et ses mains desséchées m’indiquaient qu’elle travaillait encore dur. Elle paraissait embarrassée et n’arrêtait pas d’écarter des mèches de cheveux gris de son visage avec le dos de son poignet. Après un timide échange de civilités, un silence gêné s’installa, et je finis par dire :

— Pardonne-moi, je t’empêche de travailler et je ne voudrais pas te causer d’ennuis avec le propriétaire.

— Je ne risque pas d’ennuis de ce côté-là, répondit-elle en riant pour la première fois. Je suis la propriétaire.

Nous nous sentîmes ensuite plus libres de parler. Elle me raconta qu’elle m’avait cherché lorsqu’elle avait été affranchie, mais évidemment, j’étais alors à Thessalonique. Elle avait fini par revenir dans la baie de Naples : c’était l’endroit quelle connaissait le mieux et il lui rappelait la Grèce. Du fait de son expérience dans la maison de Lucullus, elle avait trouvé sans difficulté du travail comme intendante dans l’établissement de bains chauds local. Au bout de dix ans, de riches clients, des marchands de Puteoli, avaient monté ces bains-ci et lui en avaient confié la direction, et maintenant, ils lui appartenaient.

— Et rien de tout cela ne se serait fait sans toi. Comment pourrai-je jamais te remercier de ta bonté ?

Mène une vie heureuse, avait dit Cicéron. Apprends que vivre honnêtement, c’est-à-dire dans la pratique de la vertu, est la seule voie qui mène l’homme au bonheur. Tandis que nous étions assis sur un banc, au soleil, j’avais le sentiment de détenir la preuve que cette maxime philosophique au moins était vraie.


Mon séjour à la ferme dura quarante jours.

Le quarante et unième, à la veille de la fête de Vulcain, l’après-midi touchait à sa fin et je travaillais dans la vigne quand un esclave m’appela pour me désigner la route. Une voiture, accompagnée d’une vingtaine de cavaliers, cahotait sur les ornières et soulevait une telle quantité de poussière dans les derniers rayons du soleil estival qu’elle paraissait flotter sur un nuage doré. Elle s’immobilisa devant la villa, et Cicéron en descendit. Je suppose que j’avais toujours su, au fond de moi, qu’il viendrait me chercher. J’étais condamné à ne jamais pouvoir m’échapper. Tout en me dirigeant vers lui, j’arrachai mon chapeau de paille et me jurai qu’il n’était pas question que je me laisse convaincre de retourner à Rome avec lui. Je me répétais à mi-voix :

— Je n’écouterai pas… je n’écouterai pas… je n’écouterai pas…

Je vis tout de suite, à son mouvement d’épaules lorsqu’il se retourna pour m’accueillir, qu’il était d’extrêmement bonne humeur. Envolé, l’abattement de ces derniers temps. Il mit les mains sur ses hanches et éclata de rire en me voyant.

— Je te laisse un mois, et regarde ce qui arrive ! On dirait le fantôme de Caton l’Ancien !

Je fis donner des rafraîchissements à son entourage pendant que nous allions sur la terrasse ombragée boire un peu de vin de l’année précédente, qu’il ne jugea pas mauvais du tout.

— Quelle vue ! s’exclama-t-il. Quel endroit pour passer ses dernières années ! Ton vin à toi, tes olives à toi…

— Oui, convins-je avec circonspection. Je suis parfaitement content et ne compte pas aller bien loin. Et tes projets ? Qu’est devenue la Grèce ?

— Ah, je suis allé jusqu’en Sicile, où les vents du sud se sont levés et n’ont cessé de nous ramener vers le port. Alors je me suis demandé si les dieux n’essayaient pas de me dire quelque chose. Puis, pendant que nous étions coincés à Rhegium, à attendre un temps plus propice, j’ai entendu parler de cette attaque extraordinaire de Pison contre Antoine. Tu as dû en percevoir le tapage jusqu’ici. Après cela, des lettres sont arrivées de Brutus et de Cassius pour m’informer qu’Antoine commençait à changer — on doit en fin de compte leur accorder des provinces et Antoine leur a écrit qu’il espérait les revoir bientôt à Rome. Il a convoqué une session du Sénat pour le premier septembre, et Brutus a envoyé une lettre aux consulaires et aux prétoriens pour leur demander d’y assister.

« Alors, je me suis dit : est-ce vraiment le moment de partir tandis qu’il reste une chance ? Vais-je rester dans l’histoire comme le lâche qui s’est enfui ? Franchement, Tiron, c’était comme si le brouillard épais qui m’avait aveuglé pendant des mois s’était soudain levé et que je voyais avec clarté quel était mon devoir. J’ai fait demi-tour et remonté à la voile tout le chemin parcouru. Le hasard a fait que Brutus se trouvait à Velia, tout près d’embarquer, et c’est tout juste s’il ne s’est pas jeté à genoux pour me remercier. Il a reçu la Crète à gouverner, et on a accordé Cyrène à Cassius.

Je ne pus me retenir de faire remarquer que c’étaient là piètres compensations pour la Macédoine et la Syrie qu’ils auraient dû obtenir.

— C’est vrai, répliqua Cicéron, et c’est pour cela qu’ils ont décidé de passer outre les décrets vils et illégaux d’Antoine et de se rendre dans les provinces qui leur avaient été assignées au départ. Brutus a tout de même des partisans en Macédoine, et Cassius a été le héros de la Syrie. Ils vont lever des légions et combattre pour délivrer la République de l’usurpateur. C’est un nouvel esprit qui nous anime… une flamme sublime et d’un blanc éclatant.

— Alors tu vas à Rome ?

— Oui, pour la séance du Sénat qui se tiendra dans neuf jours.

— Il me semble donc que tu as la mission la plus dangereuse des trois.

Il balaya l’argument d’un geste de la main.

— Quel est le pire qui puisse m’arriver ? La mort ? J’ai plus de soixante ans. J’ai fait mon temps. Et au moins, ce serait une mort vertueuse, ce qui, comme tu le sais, est l’objectif suprême d’une vie heureuse. Dis-moi, reprit-il en s’inclinant vers moi, trouves-tu que j’ai l’air heureux ?

— Oui, concédai-je.

— C’est parce que j’ai compris, pendant mon séjour forcé à Rhegium, que j’avais enfin vaincu ma peur de la mort. La philosophie — le travail que nous avons fait ensemble — a produit cet effet sur moi. Oh, je sais bien qu’Atticus et toi n’allez pas me croire. Vous penserez qu’au fond de moi je suis encore la créature craintive que j’ai toujours été. Mais c’est la vérité.

— Et j’imagine que tu t’attends à ce que je t’accompagne ?

— Non, pas du tout, au contraire ! Tu as ta ferme et ton travail littéraire. Je ne veux plus t’exposer à d’autres risques. Mais nous ne nous sommes pas quittés comme nous l’aurions dû, et je ne pouvais pas passer si près de chez toi sans y remédier.

Il se leva et ouvrit grands les bras.

— Au revoir, mon vieil ami. Les mots sont insuffisants pour t’exprimer toute ma gratitude. J’espère que nous nous reverrons.

Il m’étreignit avec une telle force et pendant si longtemps que je sentis les battements puissants et réguliers de son cœur contre ma poitrine. Puis il s’écarta et, avec un dernier mouvement d’adieu de la main, se dirigea vers son attelage et sa garde.

Je le regardai s’éloigner, j’observai les gestes familiers : le redressement des épaules, le rajustement des plis de sa tunique, la façon machinale dont il tendit la main pour qu’on l’aidât à monter dans la voiture. Puis je regardai autour de moi, ma vigne, mon oliveraie, mes chèvres et mes poulets, mes murs de pierres sèches, mes moutons. Et tout cela me parut soudain très petit… comme un tout petit monde.

— Attends ! lui criai-je.

XVI

S’il m’avait supplié de l’accompagner, j’aurais probablement refusé de suivre Cicéron à Rome. Ce fut sa détermination à partir mener sans moi la dernière grande aventure de sa vie qui piqua mon orgueil et me poussa à lui courir après. Évidemment, il ne fut pas surpris par mon revirement. Il me connaissait trop bien. Il se contenta de hocher la tête et me dit de prendre ce qu’il me fallait pour le voyage, et de faire vite :

— Nous devons avancer avant la nuit.

Je rassemblai les membres de ma petite maisonnée dans la cour pour leur souhaiter une bonne récolte et leur assurer que je serais de retour le plus tôt possible. Ils ne savaient rien de la politique ni de Cicéron et me contemplaient avec ahurissement. Puis ils se rangèrent en ligne pour me regarder partir. Juste avant que la ferme disparaisse à ma vue, je me retournai pour leur faire signe, mais ils s’étaient déjà remis au travail.

Il nous fallut huit jours pour atteindre Rome, et chaque mille du trajet était jalonné de périls malgré la garde fournie par Brutus. La menace était toujours la même : les vétérans de César, qui avaient juré de traquer tous ceux qu’ils jugeaient responsables de son assassinat. Peu leur importait que Cicéron n’eût rien su du complot auparavant : il l’avait justifié après, et cela suffisait à le rendre coupable à leurs yeux. Notre route nous conduisit par les plaines fertiles que César leur avait distribuées et, par deux fois au moins — la première alors que nous traversions la ville d’Aquinum et la seconde peu après Fregellae —, on nous avertit qu’on nous avait tendu une embuscade et nous dûmes faire halte pour attendre que le danger fût écarté.

Nous vîmes des villas carbonisées, des champs incendiés et des bêtes massacrées. Nous vîmes même un corps pendu à un arbre avec une pancarte affichant le mot « traître » autour du cou. Les légionnaires démobilisés de César écumaient l’Italie par petites bandes comme s’ils se croyaient encore en Gaule, et nous entendîmes beaucoup de récits de pillages, de viols et autres atrocités. Partout où les citoyens ordinaires reconnaissaient Cicéron, ils couraient à lui pour lui baiser les mains et les vêtements et le suppliaient de les délivrer de la terreur. La dévotion de la population ne fut nulle part plus manifeste que lorsque nous arrivâmes aux portes de Rome, la veille du jour où le Sénat devait se réunir. L’accueil fut plus chaleureux encore qu’à son retour d’exil. Il y eut tant de délégations, de pétitions, de salutations, de mains à serrer et de sacrifices de remerciements aux dieux qu’il mit près d’une journée à aller de la porte de Rome à celle de sa maison.

En termes de réputation et de notoriété, je pense qu’il était devenu la figure la plus populaire de l’État. Tous ses grands rivaux contemporains — Pompée, César, Caton, Crassus, Clodius — avaient péri de mort violente.

— Ce n’est pas tant l’individu que le souvenir vivant de la République qu’ils acclament, me dit-il lorsque nous fûmes enfin chez nous. Ce n’est pas pour me flatter : je suis simplement le seul qui soit encore debout. Et bien sûr, me manifester leur soutien est une façon relativement sûre de protester contre Antoine. Je me demande comment il prend les effusions d’aujourd’hui. Il doit mourir d’envie de me broyer.

Un par un, les chefs des opposants à Antoine gravirent la côte du Palatin pour présenter à Cicéron leurs respects. Ils n’étaient pas nombreux, mais j’en mentionnerai deux en particulier. Le premier était P. Servilius Vatia Isauricus, fils du vieux consul qui venait de mourir à près de quatre-vingt-dix ans ; il avait été un ardent partisan de César et venait de rentrer de son gouvernement en Asie — personnage difficile et arrogant, il était très jaloux de la position d’Antoine à la tête de l’État. Quant au second opposant à Antoine, je l’ai déjà mentionné : Lucius Calpurnius Piso, père de la veuve de César, qui avait été le premier à se dresser publiquement contre le nouveau régime. C’était un vieux bonhomme voûté, barbu, au teint cireux et à la bouche édentée ; il avait été consul durant l’exil de Cicéron. Pendant des années, Cicéron et lui s’étaient détestés, mais ils haïssaient à présent Antoine bien plus encore et, en politique du moins, l’ennemi de son ennemi devient un ami. Il y avait d’autres personnes présentes, mais c’étaient ces deux-là qui comptaient le plus, et ils conjurèrent tous deux Cicéron de ne pas se rendre au Sénat le lendemain.

— Antoine t’y tend un piège, assura Pison. Il prévoit de proposer une résolution pour demander de nouveaux honneurs à la mémoire de César.

— De nouveaux honneurs ! s’écria Cicéron. Cet homme est déjà un dieu. Que lui faut-il de plus ?

— La motion spécifiera que toute action de grâce publique devra désormais comprendre un sacrifice en l’honneur de César. Antoine te demandera ton avis. La Curie sera encerclée par les vétérans de César. Si tu soutiens la motion, ton retour à la vie publique avortera avant même d’avoir commencé, les foules qui t’ont encensé aujourd’hui railleront ton retournement. Si tu t’y opposes, tu ne rentreras jamais chez toi vivant.

— Mais si je refuse de m’y rendre, j’aurai l’air d’un lâche, et cela ne me donnera pas grand crédit non plus.

— Fais savoir que le voyage t’a épuisé, proposa Isauricus. Tu avances en âge, les gens comprendront.

— Aucun d’entre nous n’y sera, ajouta Pison, et ce malgré sa convocation. Nous voulons montrer que c’est un tyran auquel personne n’obéit. Il passera pour un imbécile.

Ce n’était pas le retour glorieux à la vie publique qu’avait espéré Cicéron, et il lui répugnait de se terrer chez lui. Il comprit néanmoins la justesse de leur raisonnement et, le lendemain, envoya un message à Antoine prétextant la fatigue du voyage pour ne pas assister à la séance du Sénat. Cela mit Antoine en rage. D’après Servius Sulpicius, qui fit ensuite un rapport détaillé à Cicéron, il menaça devant le Sénat d’envoyer chez Cicéron une équipe d’ouvriers et de soldats pour enfoncer sa porte et le traîner de force à la séance. Il ne fut dissuadé d’une telle extrémité que lorsque Dolabella lui eut fait remarquer que Pison, Isauricus et quelques autres n’étaient pas là non plus. Il pouvait difficilement les forcer tous à venir. Les débats se poursuivirent donc et le décret d’Antoine décernant les honneurs extraordinaires à la mémoire de César fut voté mais uniquement sous la contrainte.

Cicéron fut outragé en apprenant les propos d’Antoine. Il insista pour aller au Sénat le lendemain prononcer un discours, quel qu’en fût le risque :

— Je ne suis pas rentré à Rome pour me cacher sous mes couvertures !

Des messages furent échangés entre lui et les autres, et ils finirent pas se mettre d’accord pour aller ensemble à la séance, se disant qu’Antoine n’oserait pas les faire massacrer tous. Le lendemain matin, protégés par une bonne garde, ils formèrent une phalange — Cicéron, Pison, Isauricus, Servius Sulpicius et Vibius Pansa (Hirtius, véritablement malade, ne put se joindre à eux) — et firent parmi la foule qui les acclamait le trajet du Palatin au temple de la Concorde, où devait se rassembler le Sénat. Dolabella attendait en haut des marches avec sa chaise curule. Il vint à la rencontre de Cicéron pour lui annoncer qu’Antoine était souffrant et que c’était lui qui présiderait la séance à sa place.

— Mais c’est une véritable épidémie, commenta Cicéron en riant. Décidément, c’est le Sénat tout entier qui se porte mal ! On pourrait presque s’imaginer qu’Antoine présente les mêmes caractéristiques que tous les despotes : toujours prêt à distribuer les blâmes, incapable d’en recevoir aucun.

— J’espère que tu ne diras rien aujourd’hui qui puisse menacer notre amitié, répliqua froidement Dolabella. Je me suis réconcilié avec Antoine, et je considérerai toute attaque contre lui comme une attaque contre moi-même. Je te rappellerai aussi que je t’ai offert cette légation pour mon compte en Syrie.

— Oui, même si je préférerais le remboursement de la dot de ma chère Tullia, si ça ne te dérange pas. Et pour ce qui est de la Syrie, eh bien, mon jeune ami, il faudrait que je me dépêche de m’y rendre, ou Cassius sera à Antioche avant toi.

Dolabella le foudroya du regard.

— Je vois que tu as renoncé à ton affabilité coutumière. Fort bien, mais prends garde, vieil homme. La partie est plus dure qu’autrefois.

Il se détourna, et Cicéron le regarda s’éloigner avec satisfaction.

— Il y a longtemps que j’avais envie de lui dire ça.

Il me fit penser à César renvoyant son cheval à l’arrière avant la bataille : soit il vaincrait sur-le-champ, soit il mourrait.

C’était au temple de la Concorde que Cicéron, alors consul, avait convoqué le Sénat, toutes ces années auparavant, pour décider du châtiment des conspirateurs alliés de Catilina, et c’est de là qu’il les avait conduits au Carcer pour être exécutés. Je n’y étais pas retourné depuis et ressentis la présence oppressante de nombreux fantômes. Cicéron, lui, paraissait insensible à ces souvenirs. Il prit place sur le premier banc, entre Pison et Isauricus, et attendit patiemment d’être appelé par Dolabella, ce que celui-ci finit par faire, le plus tard possible dans les débats, et avec une désinvolture insultante.

Cicéron commença en douceur, comme toujours :

— Avant de parler de la République, je me plaindrai en peu de mots de l’injure que M. Antoine m’a faite hier. Pourquoi donc vouloir me forcer si rudement à venir au Sénat ? L’affaire était-elle si grave que les malades eux-mêmes dussent s’y faire porter ? Hannibal était à nos portes, apparemment. Qui a jamais fait de pareilles menaces à un sénateur pour le forcer de venir en séance ?

« De toute façon, croyez-vous, pères conscrits, que j’aurais approuvé ce que vous avez décidé malgré vous ? Quand c’eût été Brutus lui-même, ce Brutus qui délivra la République de la tyrannie des rois, et qui, à près de cinq siècles de distance, devait voir sa descendance s’illustrer par la même action et le même courage, je ne consentirais pas à unir dans mon culte un homme mort et les dieux immortels !

La salle retint son souffle. Les hommes sont censés perdre leur voix en vieillissant, mais il n’en était rien pour Cicéron ce jour-là.

— Je n’ai pas peur de parler. Je n’ai pas peur de la mort. Mais c’est un grand sujet de douleur pour moi que des hommes comblés de tous les bienfaits par le peuple romain n’aient pas suivi l’exemple de L. Pison en juin, lorsqu’il a condamné les abus de nos jours si répandus dans l’État. Il ne s’est pas trouvé un consulaire pour appuyer Pison de la voix ni même du regard. Quelle est donc, grands dieux, cette servitude volontaire ? Je dis, moi, que ces hommes se sont montrés indignes des honneurs, indignes de la République !

Il appuya les mains sur ses hanches et parcourut la salle d’un regard sévère. La plupart des sénateurs baissèrent les yeux.

— J’ai accepté, au mois de mars, qu’on reconnaisse comme légaux les actes de César. Non que je les approuve — qui le pourrait ? — mais parce que je crois que nous devons considérer avant tout la concorde et la paix publiques. Cependant, toutes les lois qui n’arrangent pas Antoine, comme celle qui défend de garder plus de deux ans les provinces consulaires, sont abrogées, tandis que l’on exhume miraculeusement et proclame d’autres décrets du dictateur après sa mort. Ainsi, des condamnés ont été rappelés de l’exil par un mort. Le droit de cité a été donné à des particuliers, à des citoyens, à des provinces entières par un mort. Un mort a supprimé les impôts au moyen d’exemptions sans nombre.

« Je voudrais qu’Antoine fût ici pour s’expliquer — mais il lui est permis d’être malade, à lui qui ne me le permettait pas hier. On dit qu’il est irrité contre moi. Mais je lui ferai une proposition que je crois juste. Si je l’outrage dans sa vie ou dans ses mœurs, qu’il soit mon plus grand ennemi, j’y consens. Qu’il emploie les armes, si elles lui sont nécessaires, ainsi qu’il le dit, pour se défendre ; mais qu’il respecte ceux qui donnent librement leur avis sur les affaires de la République. Quoi de plus juste que cette demande ?

Pour la première fois, ses paroles suscitèrent des murmures d’assentiment.

— J’ai recueilli le fruit de mon retour, pères conscrits, puisque j’ai laissé, quoi qu’il arrive, dans ce discours, un témoignage de ma constance. Je parlerai encore, si je puis le faire sans danger pour vous et pour moi ; sinon, je me réserverai, autant que je le pourrai, moins pour moi que pour la République. Peut-être ai-je assez vécu pour les années et pour la gloire. Si les dieux m’accordent encore quelques jours, ce n’est pas à moi qu’ils appartiendront, pères conscrits, mais à notre patrie.

Cicéron se rassit alors qu’un sourd grondement d’approbation parcourait la salle, ponctué par quelques martèlements de pieds. Les sénateurs qui l’entouraient lui donnèrent des tapes sur l’épaule.

À la fin de la séance, Dolabella se précipita dehors avec ses licteurs, sans aucun doute pour courir chez Antoine lui faire son rapport tandis que Cicéron et moi rentrions à la maison.


Pendant les deux semaines qui suivirent, le Sénat ne se réunit pas, et Cicéron resta barricadé chez lui, sur le Palatin. Il engagea de nouveaux gardes, acheta un chien plus féroce et fit poser des volets et des portes de métal sur la maison. Atticus lui prêta des scribes, et je leur fis faire des copies de sa harangue au Sénat qu’il envoya à tout le monde — à Brutus en Macédoine, à Cassius en route pour la Syrie, à Decimus en Gaule cisalpine, aux deux commandants militaires de Gaule transalpine, Lépide et L. Munatius Plancus, ainsi qu’à une foule d’autres. Il l’intitula, mi-sérieusement, mi par dérision, sa Philippique, suivant la célèbre série de discours prononcés par Démosthène contre le tyran Philippe II de Macédoine. Un exemplaire dut parvenir à Antoine. En tout cas, il fit savoir son intention de donner sa réponse au Sénat, qu’il convoqua pour le dix-neuvième jour de septembre.

Il ne fut jamais question que Cicéron se rende là-bas en personne. Ne pas avoir peur de la mort était une chose, se suicider en était une autre. Il me demanda donc si je pouvais y aller pour prendre en notes le discours d’Antoine. J’acceptai, me disant que mon physique passe-partout me protégerait.

À l’instant où je parvins au Forum, je remerciai les dieux que Cicéron fût resté chez lui, car Antoine avait disposé des gardes dans tous les coins. Il avait même posté une troupe d’archers ituréens sur les marches du temple de la Concorde — des guerriers sauvages venus des confins de la Syrie et connus pour leur férocité. Ils examinaient tous les sénateurs qui entraient dans le temple et inséraient de temps à autre une flèche dans leur arc, et feignaient de viser.

Je réussis à me glisser au fond de la salle et sortis mon style et ma tablette à l’instant où Antoine arrivait. En plus de la demeure de Pompée, il avait réquisitionné la propriété de Metellus Scipio à Tibur, et avait, disait-on, rédigé son discours là-bas. Il passa près de moi et me parut avoir fort mal cuvé ses excès de boisson de la veille. D’ailleurs, quand il atteignit l’estrade, il se pencha en avant et vomit copieusement dans l’allée. Cela lui valut des rires et des applaudissements de ses partisans : il était connu pour vomir en public. Derrière moi, ses esclaves verrouillèrent et barricadèrent la porte. Il était contraire à tous les usages de retenir ainsi le Sénat en otage, et l’intention paraissait de toute évidence être l’intimidation.

Quant à sa harangue contre Cicéron, elle n’était que la prolongation de ses vomissures. Il déversa des années de bile ravalée. Il embrassa le temple du geste et rappela aux sénateurs que c’était dans cette même bâtisse que Cicéron avait décidé de l’exécution illégale de cinq citoyens romains parmi lesquels P. Lentulus Sura, le propre beau-père d’Antoine, et qu’il avait refusé de rendre son corps à la famille, leur interdisant donc de lui donner des funérailles décentes. Il accusa Cicéron (« Ce boucher couvert de sang qui laisse les autres se charger de la mise à mort ») d’avoir fomenté l’assassinat de César tout comme il l’avait fait pour celui de Clodius. Il soutint que c’était Cicéron qui avait envenimé les relations entre Pompée et César, ce qui avait mené à la guerre civile. Je savais que, même si ces accusations étaient des mensonges, elles ne manqueraient pas d’être préjudiciables à Cicéron, de même que les accusations plus personnelles — comme quoi Cicéron était un lâche tant d’un point de vue physique que moral, qu’il était vaniteux, vantard et surtout hypocrite, zigzaguant sans cesse de l’un à l’autre pour rester en bons termes avec toutes les factions, au point que même son frère et son neveu s’en étaient détachés et l’avaient dénoncé auprès de César. Il cita une lettre privée que Cicéron lui avait envoyée pendant sa longue attente à Brindes : Partout où mon entremise vous sera désirable et utile, elle est à vous sans hésitation et de tout cœur. Le temple résonna d’un grand éclat de rire. Il alla jusqu’à mettre sur le tapis son divorce avec Terentia et son remariage avec Publilia :

— Avec quels doigts tremblants de débauché avide ce grand philosophe a-t-il déshabillé sa jeune épousée de quinze ans lors de leur nuit de noces, et quel piètre mari il s’est révélé dans l’accomplissement du devoir conjugal ! La pauvre enfant en a été si horrifiée qu’elle s’est enfuie juste après, et la propre fille du grand homme a préféré mourir plutôt que de vivre dans la honte.

Tout cela était affreusement efficace et, lorsqu’on eut déverrouillé la porte pour nous laisser sortir dans la lumière du jour, je redoutai de rentrer faire mon compte rendu à Cicéron. Il insista cependant pour en entendre chaque mot. Dès que j’essayais d’éluder un passage ou une phrase, il s’en apercevait tout de suite et me forçait à revenir en arrière pour le lui livrer. À la fin, il avait l’air décomposé.

— Eh bien, c’est la politique, dit-il en s’efforçant de traiter la chose par le mépris.

Mais je voyais qu’il accusait le coup. Il savait qu’il devait riposter ou se retirer dans l’humiliation. Il eût été beaucoup trop dangereux de le faire dans un Sénat entièrement contrôlé par Antoine et Dolabella. La contre-attaque se ferait donc par écrit, et une fois qu’elle serait publiée, il n’y aurait plus de marche arrière possible. Contre un sauvage comme Antoine, ce serait un duel à mort.

Au début du mois d’octobre, Antoine quitta Rome pour Brindes afin de s’assurer la loyauté des légions qu’il avait fait revenir de Macédoine et qui cantonnaient à l’extérieur de la ville. Antoine absent, Cicéron décida de s’éloigner de Rome pendant quelques semaines pour se consacrer à la rédaction de sa riposte, qu’il appelait déjà sa Deuxième Philippique. Il partit pour la baie de Naples et me laissa en charge de ses affaires à Rome.

Ce fut une période mélancolique. Comme toujours en fin d’automne, des vols de milliers et de milliers d’étourneaux descendant du nord obscurcissaient le ciel et leurs cris rauques semblaient nous avertir d’une calamité imminente. Ils nichaient dans les arbres au bord du Tibre puis s’élevaient en gigantesques étendards noirs qui se déroulaient au-dessus de nous avant de virer d’un côté puis de l’autre suivant de grands mouvements de panique. Les jours se rafraîchissaient, les nuits s’allongeaient ; l’hiver approchait et, avec lui, la certitude de la guerre. Octavien se trouvait en Campanie, tout près du lieu où séjournait Cicéron, et il recrutait des troupes à Casilinum et Calatia parmi les vétérans de César. Antoine cherchait à soudoyer les soldats de Brindes. Decimus avait levé une nouvelle légion en Gaule cisalpine. Lépide et Plancus attendaient avec leur armée derrière les Alpes. Brutus et Cassius avaient hissé leurs drapeaux en Macédoine et en Syrie. Cela faisait un total de sept armées déjà constituées ou en formation. Il ne restait plus qu’à déterminer qui allait frapper en premier.

En l’occurrence, l’honneur, si tel est bien le terme, en revint à Octavien. Il rassembla la majeure partie d’une légion en promettant aux vétérans une prime ahurissante de deux mille sesterces par personne — Balbus avait garanti la somme — et il écrivit à Cicéron pour lui demander conseil. Cicéron me fit parvenir l’incroyable nouvelle avec mission de la transmettre à Atticus.

Son but est d’obtenir le commandement dans la guerre contre Antoine. Ainsi, avant peu de jours, nous serons au milieu des combattants. De quel côté nous mettrons-nous ? Songe à son nom ! Songe à son âge ! Il demande s’il doit partir pour Rome avec ses trois mille vétérans, ou rester en position à Capoue pour barrer le chemin à Antoine, ou aller au-devant des trois légions de Macédoine qui sont en route le long de la mer Supérieure, et sur lesquelles il compte. Ces légions n’auraient pas voulu des gratifications d’Antoine ; elles l’auraient injurié et laissé là au milieu de sa harangue. Que te dire ? Il se proclame général, et ne suppose pas que nous puissions lui manquer. Je lui ai conseillé de marcher droit sur Rome : mon opinion est qu’il aura en effet pour lui le petit peuple de la ville et même les honnêtes gens, pour peu qu’il sache leur inspirer confiance.

Octavien suivit les recommandations de Cicéron et entra dans Rome le dix novembre. Ses soldats occupèrent le Forum. Je les regardai se déployer dans tout le centre de la ville afin de sécuriser les temples et l’ensemble des édifices publics. Ils restèrent en position toute cette première nuit et tout le jour suivant pendant qu’Octavien installait son quartier général dans la maison de Balbus et essayait de convoquer une séance du Sénat. Mais les hauts magistrats étaient tous absents : Antoine cherchait encore à s’attacher les légions macédoniennes ; Dolabella était parti pour la Syrie ; la moitié des préteurs, dont Brutus et Cassius, avaient fui l’Italie. La ville était donc sans direction. Je voyais pourquoi Octavien voulait tant que Cicéron le rejoigne dans cette aventure, lui écrivant une fois, parfois deux fois par jour : seul Cicéron aurait eu l’autorité morale de réunir le Sénat. Mais il n’avait nullement l’intention de se placer sous les ordres d’un garçon menant une insurrection armée dont les chances de réussite étaient très minces. Il demeura prudemment à l’écart.

Puisque j’étais les yeux et les oreilles de Cicéron dans la capitale, je me rendis au Forum le douze novembre pour entendre le discours d’Octavien. Il avait alors renoncé à réunir le Sénat et avait persuadé un tribun ennemi d’Antoine, Tiberius Cannutius, de convoquer une assemblée publique. Il monta à la tribune sous un ciel gris et attendit d’être appelé — fluet, blond, pâle, nerveux. C’était, comme je l’écrivis à Cicéron, une scène à la fois incongrue et curieusement fascinante, comme tirée d’une légende. Une fois lancé, il se révéla plutôt bon orateur, et Cicéron fut enchanté par sa charge contre Antoine (« ce traître qui n’a pas hésité à forger des décrets, à violer les lois, à détourner des héritages, et qui maintenant cherche à entrer en guerre contre l’État tout entier… »). Il fut cependant nettement moins satisfait lorsque je lui racontai qu’Octavien avait désigné la statue de César érigée sur les rostres et l’avait loué comme « le plus grand Romain de tous les temps, dont je vengerai le meurtre et dont je jure par tous les dieux de combler tous les espoirs qu’il a mis en moi ». Il descendit alors de la tribune sous les applaudissements de la foule, et quitta peu après la ville avec ses soldats, inquiet d’apprendre qu’Antoine approchait avec une armée nettement supérieure en nombre.

Les événements se succédaient de plus en plus vite. Antoine arrêta son armée — dont la célèbre Cinquième Légion de César, dite « les Alouettes » — à Tibur, soit à moins de douze milles de Rome, et entra dans la ville avec une garde de mille hommes. Il convoqua le Sénat pour le vingt-quatre du mois et fit savoir qu’il comptait qu’Octavien y serait déclaré ennemi public. Ne pas s’y présenter reviendrait à soutenir la trahison d’Octavien et rendrait l’absent passible de la peine de mort. L’armée d’Antoine se tenait prête à fondre sur Rome au moindre signe d’opposition. La cité fut saisie par la certitude d’un massacre à venir.

Le vingt-quatre arriva. Le Sénat se réunit, mais Antoine lui-même n’y parut pas. L’une des légions macédoniennes qui l’avaient hué, la Martia, cantonnée à soixante milles de là, à Alba Fucens, venait soudain de se déclarer pour Octavien contre une prime cinq fois plus élevée que ce que leur avait proposé Antoine. Celui-ci se précipita sur place pour tenter de la regagner, mais les légionnaires se moquèrent ouvertement de son avarice. Il revint donc à Rome, convoqua le Sénat pour une session d’urgence le vingt-huit au soir. Jamais de mémoire d’homme le Sénat ne s’était réuni à la nuit : c’était contraire à toutes les coutumes et aux lois sacrées. Lorsque je descendis au Forum dans l’intention d’écrire mon rapport pour Cicéron, je le trouvai plein de légionnaires alignés à la lueur des flambeaux. Cette vision était si menaçante que, pris de peur, je n’osai entrer dans le temple et restai dehors avec la foule. Je vis Antoine arriver à vive allure d’Alba Fucens, accompagné de son frère, Lucius, personnage qui paraissait encore plus violent que lui, qui avait combattu comme gladiateur en Asie et tranché la gorge d’un ami. Et j’étais encore là quand, une heure plus tard, ils sortirent précipitamment du temple. Je n’oublierai jamais le regard fou d’Antoine et son expression paniquée lorsqu’il dévala les marches du perron. Il venait d’apprendre qu’une autre légion, la Quatrième, avait suivi l’exemple de la Martia et s’était placée sous l’autorité d’Octavien. C’était lui maintenant qui risquait d’être dépassé en nombre. Antoine quitta la ville le soir même et prit la direction de Tibur pour rejoindre son armée et enrôler de nouvelles recrues.


Pendant ce temps, Cicéron finit sa prétendue Deuxième Philippique et me l’envoya avec pour instruction d’emprunter vingt scribes à Atticus afin de la faire copier, puis de la faire circuler le plus possible. Le texte avait la forme d’un long discours — il eût fallu deux bonnes heures pour le prononcer — et donc, au lieu que chaque scribe dût attendre d’en avoir un exemplaire à copier, je divisai le rouleau en vingt parties afin que chaque scribe pût se mettre au travail aussitôt, et une fois les morceaux collés ensemble, d’en avoir quatre ou cinq exemplaires par jour. Nous envoyâmes ceux-ci à des amis et alliés en leur demandant de procéder à leur tour à des copies ou d’organiser des réunions où le texte serait lu à voix haute.

Celui-ci fit aussitôt beaucoup de bruit. Le lendemain du départ d’Antoine, il fut affiché au Forum. Tout le monde voulait le lire, ne fût-ce que parce qu’il était truffé de ragots venimeux : par exemple qu’Antoine s’était dans sa jeunesse prostitué avec des hommes, qu’il vivait dans la débauche et les beuveries et avait eu pour maîtresse une comédienne de spectacles dénudés. Mais j’attribue surtout sa popularité phénoménale au fait qu’il livrait une quantité de détails que nul n’avait dévoilés jusque-là — qu’Antoine avait volé sept cents millions de sesterces dans le temple d’Ops et s’en était en partie servi pour rembourser une dette personnelle de quarante millions ; que Fulvia et lui avaient rédigé de faux décrets de César pour extorquer dix millions de sesterces au roi de Galatie ; qu’ils avaient tous deux saisi bijoux, meubles, villas et argent qu’ils avaient ensuite partagés entre eux et leur train de comédiens, de gladiateurs, de devins et charlatans divers.

Au neuvième jour de décembre, Cicéron revint enfin à Rome. Je ne l’attendais pas. J’entendis le chien de garde aboyer et sortis dans l’allée, où je découvris le maître des lieux en train de discuter avec Atticus. Il était parti depuis près de deux mois et paraissait en excellente forme tant physique que morale. Sans même prendre le temps de retirer son manteau et son chapeau, il me tendit une lettre d’Octavien qu’il avait reçue la veille.

J’ai lu ta nouvelle Philippique et je la trouve magnifique — digne de Démosthène lui-même. Je regrette simplement de ne pas voir le visage de notre Philippus à nous lorsqu’il la lira. J’ai appris qu’il ne désirait pas m’attaquer ici, craignant sans doute que ses hommes ne refusent de prendre les armes contre le fils de César, et préfère conduire au plus vite son armée en Gaule cisalpine dans l’intention d’arracher cette province à ton ami Decimus.

Mon cher Cicéron, tu ne peux que reconnaître que ma position est plus forte que tout ce dont nous aurions pu rêver quand nous nous sommes rencontrés chez toi, à Puteoli. Je suis à présent en Étrurie pour engager de nouvelles recrues. Elles affluent en masse. Cependant, tes précieux conseils me seraient plus utiles que jamais. Ne pourrions-nous convenir d’une réunion ? Il n’y a personne au monde avec qui je suis plus pressé de parler.

— Eh bien, interrogea Cicéron avec un sourire, qu’est-ce que tu en dis ?

— C’est très flatteur.

— Flatteur ? Allons… sers-toi de ton imagination ! C’est plus que ça ! Je n’ai pas arrêté d’y penser depuis que je l’ai lue.

Après qu’un esclave l’eut aidé à retirer ses habits de voyage, il nous fit signe, à Atticus et à moi, de le suivre dans son bureau et me demanda de fermer la porte.

— Voici comment je vois la situation. Sans Octavien, Antoine aurait déjà pris Rome et c’en serait terminé de notre cause. Mais la crainte d’Octavien a forcé le loup à lâcher sa proie au dernier moment, et maintenant, il file vers le nord pour se rabattre sur la Gaule citérieure. S’il parvient à vaincre Decimus cet hiver et à s’emparer de la province — ce qui sera certainement le cas — il disposera des fonds nécessaires pour renforcer son armée, et il reviendra nous balayer au printemps. Le seul obstacle qui se dresse entre lui et nous, c’est Octavien.

— Tu crois vraiment qu’Octavien a levé une armée pour défendre ce qui reste de la République ? répliqua Atticus, sceptique.

— Non, mais serait-ce dans son intérêt de laisser Antoine prendre le contrôle de Rome ? Bien sûr que non. Au point où nous en sommes, le véritable ennemi d’Octavien, c’est Antoine — celui qui lui a volé son héritage et refuse d’entendre ses revendications. Si j’arrive à convaincre Octavien de ne pas perdre cela de vue, nous pouvons encore échapper au désastre.

— Peut-être, mais ce serait seulement délivrer la République des griffes d’un tyran pour la livrer à un autre, qui de surcroît se fait déjà appeler César.

— Oh, je ne sais pas si ce garçon est un tyran — et je pense pouvoir utiliser mon influence pour le conserver du côté de la vertu, du moins jusqu’à ce qu’on soit débarrassés d’Antoine.

— En tout cas, sa lettre semble suggérer qu’il t’écoutera, intervins-je.

— Exactement. Crois-moi, Atticus, je pourrais te montrer trente lettres de la même veine si seulement je me donnais la peine de les chercher, et qui remontent jusqu’au mois d’avril ! Pourquoi réclame-t-il mon conseil avec tant d’insistance ? La vérité, c’est qu’il lui manque une figure paternelle — son père naturel est mort, son beau-père est une buse et son père adoptif lui a laissé le plus grand héritage de l’histoire, mais sans le moindre conseil pour l’aider à en prendre la maîtrise. Il me semble parfois que j’ai endossé ce rôle paternel, ce qui est une très bonne chose… pas tant pour moi que pour la République.

— Alors, demanda Atticus, qu’est-ce que tu vas faire ?

— Je vais aller le voir.

— En Étrurie, en plein hiver et à ton âge ? C’est à cent milles d’ici. Tu as perdu l’esprit.

— On ne peut guère compter qu’Octave vienne à Rome, fis-je remarquer.

Cicéron balaya d’un geste nos objections.

— Alors nous nous rencontrerons à mi-chemin. La villa que tu as achetée l’année dernière, Atticus, sur le lac Volsinii… elle conviendrait parfaitement pour l’occasion. Est-elle occupée ?

— Non, mais je ne peux pas en garantir le confort.

— Aucune importance. Tiron, prépare-moi une lettre pour Octavien lui proposant une rencontre à Volsinii dès qu’il en aura la possibilité.

— Que fais-tu du Sénat ? questionna Atticus. Des consuls désignés ? Tu n’as plus aucun pouvoir pour négocier au nom de la République avec qui que ce soit, sans parler de quelqu’un qui est à la tête d’une armée rebelle.

— Personne n’a plus ce pouvoir dans la République. C’est justement le problème. Il gît dans la poussière et attend que quelqu’un veuille bien le ramasser. Pourquoi ne serait-ce pas moi ?

Atticus ne trouva rien à répondre et, moins d’une heure plus tard, un messager partait avec l’invitation de Cicéron à Octavien. Après trois jours d’attente angoissée, la réponse nous parvint : Rien ne me ferait plus plaisir que de te revoir. Je te retrouverai à Volsinii le seize, comme tu le proposes, à moins que cela ne te convienne plus. Je suggère que nous tenions ce rendez-vous secret.


Au matin du quatorze décembre, afin de s’assurer que nul ne devine ce qu’il préparait, Cicéron insista pour que nous partions dans l’obscurité, bien avant l’aube. Je dus payer les sentinelles pour qu’on nous ouvre la porte Fontinale.

Nous savions que nous nous aventurions dans un territoire où la loi n’avait plus cours, écumé par des bandes armées, aussi voyageâmes-nous en voiture fermée, escortée par une grande suite de gardes et de serviteurs. Une fois traversé le pont Mulvien, nous prîmes à gauche le long du Tibre pour gagner la Via Cassia, une route que je n’avais encore jamais prise. À midi, nous avancions en terrain montagneux. Atticus m’avait promis des paysages spectaculaires. Mais le temps maussade que subissait l’Italie depuis la mort de César continuait de nous poursuivre, et les sommets lointains des montagnes boisées disparaissaient dans la brume. Pendant les deux jours entiers que nous passâmes sur la route, il nous sembla à peine voir la lumière du soleil.

L’exubérance de Cicéron s’était évanouie. Il se montrait exceptionnellement silencieux, conscient sans doute que l’avenir de la République dépendrait de cette rencontre imminente. L’après-midi du deuxième jour, lorsque nous parvîmes au bord du grand lac et en vue de notre destination, Cicéron se plaignit s’avoir froid. Il frissonna et se mit à souffler sur ses mains, mais quand je voulus lui mettre une couverture sur les genoux, il la rejeta tel un enfant capricieux et assura qu’il avait beau être très vieux, il n’était pas encore grabataire.

Atticus avait acheté cette propriété pour faire un investissement et ne l’avait visitée qu’une fois ; cependant, il n’oubliait jamais rien quand il s’agissait de ses affaires, et il se rappela très vite comment la trouver. Vaste et quelque peu décrépite — une partie datait de l’époque étrusque — la villa se dressait non loin de l’enceinte de Volsinii, tout au bord de l’eau. Les grilles de fer étaient ouvertes. Des amoncellements de feuilles mortes se décomposaient dans la cour humide. Les toits de tuiles étaient couverts de mousse et de lichens noirs. Seul le mince panache de fumée qui s’élevait de la cheminée montrait qu’elle était habitée. En voyant les parages déserts, nous supposâmes qu’Octavien n’était pas encore arrivé, mais alors que nous descendions de voiture, l’intendant vint nous prévenir qu’un jeune homme attendait à l’intérieur.

Il se tenait dans le tablinum avec son ami Agrippa, et il se leva à notre entrée. Je cherchai à déterminer si les changements spectaculaires de sa condition se reflétaient dans son attitude ou son apparence, mais il paraissait exactement tel que nous l’avions vu : calme, modeste, attentif, les cheveux toujours aussi mal coupés et la peau rongée par l’acné juvénile. Il était, nous dit-il, venu sans escorte à part les conducteurs des chars, qui avaient emmené leurs attelages boire et manger en ville. (« Personne ne sait à quoi je ressemble et je préfère ne pas attirer l’attention sur moi ; le mieux, pour se cacher, n’est-il pas d’être visible de tous ? ») Il serra très chaleureusement la main de Cicéron. Une fois les présentations faites, celui-ci annonça :

— Je me suis dit que Tiron pourrait prendre en notes les accords auxquels nous parviendrions et que nous pourrions en avoir chacun un exemplaire.

— Tu es donc habilité à négocier ?

— Non, mais il serait utile d’avoir quelque chose à montrer aux grands magistrats du Sénat.

— Personnellement, si ça ne te dérange pas, je préférerais que l’on n’écrive rien. Je me sentirais plus libre pour parler.

Il n’y a donc pas de minutes écrites de cette rencontre, même si je me suis empressé d’en dresser un compte rendu juste après, pour l’usage personnel de Cicéron. Octavien commença par donner un résumé de la situation militaire telle qu’il la voyait. Il avait déjà, ou en disposerait bientôt, quatre légions : les vétérans de Campanie, les levées auxquelles il procédait en Étrurie, la Martia et la Quatrième. Antoine avait trois légions, dont les Alouettes, mais aussi une autre totalement inexpérimentée, et il se rapprochait de Décimus, qui, d’après ses agents, s’était retiré dans la ville de Mutina, où l’on abattait et salait du bétail pour se préparer à un long siège. Cicéron signala que le Sénat avait onze légions en Gaule transalpine : sept sous le commandement de Lépide, et quatre sous celui de Plancus.

— Oui, convint Octave, mais elles se trouvent du mauvais côté des Alpes et sont nécessaires pour maintenir l’ordre en Gaule. De plus, nous savons tous les deux qu’on ne peut pas compter sur leurs commandants, surtout Lépide.

— Je ne soutiendrai pas le contraire, répliqua Cicéron. La situation revient donc à cela : tu as les soldats, mais aucune légitimité ; nous avons la légitimité, mais pas de soldats. Ce que nous avons tous les deux, c’est un ennemi commun : Antoine. Et il me semble que c’est là qu’il faut trouver le socle de notre accord.

— Un accord dont tu viens de nous dire toi-même que tu n’as aucune autorité pour le ratifier, intervint Agrippa.

— Jeune homme, vous pouvez me croire : si vous voulez passer un accord, je suis votre meilleur espoir. Et permets-moi d’ajouter autre chose — il ne sera pas facile de les convaincre, même pour moi. Ils vont être nombreux à dire : « On ne s’est pas débarrassés d’un César pour faire alliance avec un autre. »

— Oui, rétorqua Agrippa, et il y en aura tout autant de notre côté qui diront : « Pourquoi se battre pour protéger les assassins de César ? Ce n’est qu’un stratagème pour nous acheter jusqu’à ce qu’ils soient assez forts pour nous éliminer. »

Cicéron fit claquer ses mains sur les bras de son fauteuil.

— Si tel est votre sentiment, alors ce voyage ne sert à rien.

Il fit mine de se lever, mais Octavien se pencha vers lui et posa la main sur son épaule pour le faire rasseoir.

— Pas si vite, mon cher ami. Pas la peine de te fâcher. Je suis d’accord avec ton analyse. Mon seul but est de battre Antoine, et je préférerais le faire avec l’autorité légale du Sénat.

— Soyons clairs, dit Cicéron. Tu préférerais cela même si cela signifie — et c’est exactement le cas — se porter au secours de Decimus, celui-là même qui a attiré ton père adoptif dans le piège qui l’a tué ?

Octavien le fixa de son regard gris et froid.

— Ça ne me pose pas de problème.

À partir de là, il ne faisait pour moi aucun doute que Cicéron et Octavien parviendraient à un accord. Agrippa lui-même parut se détendre un peu. Il fut décidé que Cicéron proposerait au Sénat d’octroyer, malgré son âge, l’imperium et l’autorité légale à Octavien pour qu’il fasse la guerre à Antoine. En contrepartie, Octave se soumettrait au commandement des consuls. Ce qu’il adviendrait après l’anéantissement d’Antoine fut laissé dans le vague. Rien ne fut écrit.

— Tu pourras savoir que j’ai fait ma part du marché en lisant mes discours, dont je t’enverrai copie, et par les résolutions prises au Sénat. Et je saurai aux mouvements de tes légions si tu t’acquittes de la tienne.

— N’aie aucun doute là-dessus, assura Octavien.

Atticus sortit chercher l’intendant et revint avec un pichet de vin toscan et cinq gobelets d’argent qu’il remplit et distribua. Cicéron se sentit obligé de faire une déclaration :

— Aujourd’hui, la jeunesse et l’expérience, les armes et la toge se sont unies en une entente étroite pour secourir la patrie. Quittons ce lieu et que chacun regagne son poste, résolu à faire son devoir pour la République.

— À la République ! lança Octavien en levant sa timbale.

— À la République ! répétâmes-nous tous avant de boire.

Octavien et Agrippa déclinèrent poliment l’invitation à rester pour la nuit. Ils expliquèrent qu’ils devaient regagner leur camp le plus proche avant la nuit, car on était à la veille des Saturnales, et Octavien devrait distribuer des présents à ses hommes. Après force claques dans le dos et assurances mutuelles d’une affection inaltérable, Cicéron et Octavien se séparèrent. Je me rappelle encore la dernière phrase du jeune homme :

— Tes discours et mes glaives formeront une alliance invincible.

Lorsqu’ils furent partis, Cicéron sortit sur la terrasse et marcha sous la pluie pour se calmer un peu. Par habitude, je débarrassai la table et remarquai qu’Octavien n’avait pas bu une goutte de son vin.

XVII

Cicéron ne s’attendait pas à devoir prendre la parole au sénat avant le premier jour de janvier, lorsque Hirtius et Pansa entameraient leur consulat. Mais, à notre retour, nous apprîmes que les tribuns avaient convoqué une assemblée extraordinaire deux jours plus tard, pour discuter de la guerre qui se profilait entre Antoine et Decimus. Cicéron estima que plus tôt il s’acquitterait de sa promesse envers Octavien, mieux ce serait. Il descendit donc de bonne heure au temple de la Concorde afin de signaler son intention de prendre la parole. Comme d’habitude, je l’accompagnai et me postai près de la porte afin de noter ses remarques.

Dès qu’ils surent que Cicéron avait pris place, les gens commencèrent à affluer au Forum. Des sénateurs, qui autrement se seraient abstenus, décidèrent qu’ils feraient mieux de venir écouter ce qu’il avait à dire. En moins d’une heure, les bancs furent remplis. Parmi ceux qui avaient changé leurs plans figurait le consul désigné Hirtius. Il se leva pour la première fois du lit où il était cloué depuis des semaines et, lorsqu’il pénétra dans le temple, son apparence suscita des exclamations. Le jeune gourmet replet qui m’avait permis de recopier les Commentaires de César et qui régalait Cicéron à ces dîners où l’on servait du cygne et du paon n’était plus guère qu’un squelette. Je crois qu’il souffrait de ce qu’Hippocrate, le père de la médecine grecque, appelait un carcino ; il avait une cicatrice au cou, là où on lui avait récemment retiré une grosseur.

Le tribun qui présidait la séance était Appuleius, un ami de Cicéron. Il commença par lire un édit de Decimus qui interdisait à Antoine l’entrée en Gaule cisalpine, réitérant sa détermination à conserver sa province au Sénat et confirmant qu’il avait déplacé son armée à Modène. C’était la ville même où j’avais porté le message de Cicéron à César, tant d’années auparavant, et je me rappelais ses murailles épaisses et ses lourdes portes : permettraient-elles de soutenir un long siège imposé par l’armée plus puissante d’Antoine ? Beaucoup de choses en dépendraient. Une fois sa lecture achevée, Appuleius déclara :

— Dans quelques jours, à moins que cela ne soit déjà commencé, la République sera de nouveau en proie à la guerre civile. La question est : Que devons-nous faire ? J’appelle Cicéron pour qu’il nous fasse part de son opinion.

Cicéron se leva, et des centaines d’hommes s’avancèrent sur leur siège pour lui accorder toute leur attention.

— Pères conscrits, convoqués bien plus tardivement que ne l’exigeaient les intérêts de la République, nous voilà enfin rassemblés ; et c’est ce que je ne cessais de demander chaque jour, en voyant qu’une guerre sacrilège contre nos autels et nos foyers, contre nos personnes et nos fortunes, était, par cet homme sans frein et sans honneur, non plus projetée, mais commencée. On attend le mois de janvier, mais Antoine ne l’attend pas, lui qui s’efforce de se jeter avec son armée dans la province de Decimus, ce personnage si éminent et d’une vertu si rare, d’où il menace de marcher sur Rome avec de nouvelles forces. Et il y serait parvenu sans ce jeune homme, ou plutôt ce garçon, qui par une sorte d’inspiration divine et par un courage qui tient du prodige, a rassemblé une formidable armée et a délivré la République.

Il s’interrompit afin de laisser aux mots le temps de pénétrer les esprits. Les sénateurs se tournaient vers leurs voisins pour vérifier qu’ils avaient bien entendu. Le temple s’emplit d’un brouhaha étonné auquel se mêlaient quelques notes d’indignation et des exclamations excitées. Avait-il vraiment dit que le garçon avait délivré la République ? Cicéron dut attendre un moment avant de poursuivre.

— Oui, j’aime à le reconnaître et à le déclarer : si un jeune homme n’eût, seul, arrêté les violentes et barbares tentatives de ce forcené, la République eût été totalement anéantie. Ainsi donc, pères conscrits, puisque aujourd’hui, pour la première fois, nous avons pu nous réunir et, grâce à lui, librement émettre nos opinions, nous devons lui déléguer une autorité légale, afin qu’il puisse défendre la chose publique, non plus seulement par sa protection spontanée, mais en vertu de pouvoirs que nous lui aurons confiés.

Il y en eut pour crier « Non ! » et « Vendu ! » du côté des partisans d’Antoine, mais ces cris furent noyés par les acclamations du reste du Sénat. Cicéron désigna la porte.

— Ne voyez-vous pas le Forum rempli par la foule, le peuple romain animé par l’espoir de recouvrer la liberté ? En nous voyant si nombreux après un long intervalle, il se plaît à croire enfin que nous nous sommes assemblés librement.

C’est ainsi que commença ce que l’on connaîtrait plus tard sous le nom de Troisième Philippique. Cicéron remettait en place toute la politique romaine. Il louait Octavien, ou César, comme il l’appela pour la première fois. (« Est-il un jeune homme plus chaste, plus modéré ? Qui soit, pour notre jeunesse, un plus illustre modèle de l’antique austérité de mœurs ? ») Il désignait une stratégie qui pouvait encore permettre de sauver la République. (« Les dieux immortels nous ont suscité deux appuis : César pour Rome, Decimus pour la Gaule. ») Mais le plus important fut peut-être, pour ces cœurs fatigués et rongés d’inquiétude après toutes ces années de passivité, qu’il enflamma le Sénat d’un esprit combatif.

— Aujourd’hui, pour la première fois après un long intervalle, pères conscrits, nous posons le pied sur le terrain de la liberté. Nés pour l’honneur et pour la liberté, conservons l’un et l’autre, et si déjà l’heure fatale est venue pour la République, ce que font de nobles gladiateurs pour succomber avec honneur, faisons-le, nous qui sommes les chefs de toutes les nations, de tout l’univers ; et sachons tomber avec dignité plutôt que de servir avec ignominie.

L’effet produit fut tel qu’à peine Cicéron se fut-il rassis qu’une grande partie du Sénat de leva et se pressa autour de lui pour le féliciter. Il était évident que, pour le moment, il avait remporté tous les suffrages. Une motion fut proposée à sa demande afin qu’à la première séance du Sénat fixée en janvier par les nouveaux consuls, les honneurs soient rendus à Decimus pour sa défense de la Gaule citérieure, et à Octavien pour les soins, le courage, la sagesse dont il faisait preuve au service de la République. La motion l’emporta avec un succès écrasant. Puis, fait rarissime, au lieu d’un magistrat en exercice, les tribuns invitèrent Cicéron à venir au Forum présenter au peuple les décisions du Sénat.

Avant sa rencontre avec Octavien, il nous avait dit que le pouvoir gisait dans la poussière et attendait que quelqu’un veuille bien le ramasser. C’est exactement ce qu’il venait de faire. Il monta aux rostres sous les yeux des sénateurs et se tourna vers les milliers de citoyens rassemblés.

— Cette foule prodigieuse, Romains, cette assemblée, la plus nombreuse que j’aie jamais vue, ajoute à mon ardeur pour défendre la République, à mon espoir de recouvrer la liberté.

« Caius César, ce jeune homme qui a protégé la République et la liberté, qui les protège encore par son zèle et sa sagesse, et les soutient de son patrimoine, a été comblé de louanges par le Sénat !

Une grande vague d’applaudissements s’éleva de la foule.

— Je vous loue, Romains, clama Cicéron en forçant la voix pour se faire entendre, oui, je vous loue d’accueillir avec tant d’enthousiasme le nom de ce jeune homme. Des éloges et des honneurs divins et immortels lui sont dus pour ses divins et immortels services !

« Non, Romains, vous n’avez pas à combattre un ennemi avec lequel des conditions de paix soient possibles. Antoine n’est pas simplement un homme méchant et scélérat, c’est un monstre farouche et cruel. Il ne s’agit pas de savoir à quelle condition nous vivrons, mais si nous vivrons, ou si nous devons périr dans les supplices et dans l’opprobre !

« Quant à moi, tout ce que je pourrai faire pour vous aider à reconquérir votre liberté, je le ferai. Aujourd’hui même, pour la première fois après un long intervalle, nous avons pu, animés par ma voix et mes conseils, nous enflammer à l’espoir de la liberté !

Là-dessus, il recula d’un pas pour signifier que son discours était terminé, la foule rugit et tapa du pied pour marquer son soutien, et c’est ainsi que commença la dernière phase la plus glorieuse de la carrière politique de Cicéron.


Je me servis de mes notes abrégées pour produire une transcription des deux discours, puis, cette fois encore, les scribes travaillèrent en équipe pour en faire des copies. Celles-ci furent soit affichées au Forum soit envoyées à Brutus, Cassius, Decimus et aux autres grandes figures de la cause républicaine. Naturellement, il en fut envoyé à Octavien, qui les lut aussitôt et répondit dans la semaine.

C. César à son ami et mentor M. Cicéron.

Salut !

J’ai beaucoup apprécié tes dernières Philippiques. « Chaste… un illustre modèle… du zèle et de la sagesse… des services divins et immortels », les oreilles me brûlent ! Sérieusement, n’en fais pas trop, car je ne pourrai être qu’une déception ! J’adorerais parler avec toi de l’art de l’éloquence — je sais combien j’aurais à apprendre de toi, sur ce sujet comme de beaucoup d’autres. Et donc, en avant ! Dès que tu m’auras donné l’assurance que mon armée est légale et que j’ai l’autorité nécessaire pour faire la guerre, je lancerai mes légions vers le nord pour attaquer Antoine.

Tous les hommes attendaient à présent avec impatience la prochaine séance du Sénat prévue pour le premier jour du mois de janvier. Cicéron s’énervait de ce que l’on perdait beaucoup de temps.

— En politique, la règle fondamentale est de ne pas s’arrêter.

Il alla voir Hirtius et Pansa et les pressa d’avancer la séance. Ils refusèrent, prétextant qu’ils n’avaient pas l’autorité légale pour le faire. Il pensait cependant avoir leur confiance et qu’ils présenteraient tous les trois un front uni. Mais lorsque arriva la nouvelle année, que les sacrifices eurent été, suivant la tradition, accomplis sur le Capitole, et que le Sénat se fut retiré dans le temple de Jupiter pour débattre de l’état de la nation, Cicéron reçut comme une douche froide. Pansa, qui présidait et prononça le discours d’ouverture, et Hirtius, qui prit la parole aussitôt après, exprimèrent tous les deux l’espoir que, aussi grave que fût la situation, il serait peut-être encore possible de parvenir à une solution pacifique avec Antoine. Ce n’était pas du tout ce que Cicéron voulait entendre.

En tant qu’aîné des consulaires, il s’attendait à parler après Hirtius et s’apprêtait à se lever. Mais Pansa l’ignora en faveur de son beau-père, Quintus Calenus, ancien partisan de Clodius et ami d’Antoine, qui n’avait jamais été élu au consulat mais simplement nommé à cette charge par le dictateur. C’était un grand gaillard râblé, bâti comme un forgeron et piètre orateur, mais il ne mâchait pas ses mots et était écouté avec respect.

— Cicéron, ce savant distingué, a estimé que cette crise était une guerre entre la République d’un côté, et Marc Antoine de l’autre. C’est inexact, sénateurs. Il s’agit en réalité d’une guerre entre trois camps différents : Antoine, qui a été nommé gouverneur de Gaule citérieure par un vote de cette assemblée et par celui du peuple ; Decimus, qui refuse de céder son commandement ; et un garçon qui a levé une armée privée et cherche à s’emparer de tout ce qu’il peut. Sur les trois, je connais et soutiens personnellement Antoine. Peut-être devrions-nous, en guise de compensation, lui offrir le gouvernement de la Gaule ultérieure à la place ? Mais si cela vous paraît excessif, je propose que nous restions pour le moins neutres.

Lorsqu’il s’assit, Cicéron se leva mais, une fois encore, Pansa l’ignora et appela Lucius Pison, ex-beau-père de César, que Cicéron avait aussi, naturellement, compté au nombre de ses alliés. Cependant, Pison prononça un long discours disant en substance qu’il avait toujours considéré Antoine comme un danger pour la République, et que c’était toujours le cas, mais qu’ayant déjà traversé une guerre civile il n’avait aucun désir d’en vivre une autre et estimait que le Sénat devrait, pour tenter une dernière fois de préserver la paix, envoyer une députation à Antoine lui proposant des conditions.

— Je suggère qu’il se soumette à l’autorité du Sénat et du peuple, qu’il lève le siège de Modène et ramène son armée du côté italien du Rubicon, mais à au moins deux cents milles de Rome. S’il s’exécute, alors il restera une chance d’éviter la guerre. Mais s’il refuse et que la guerre finit par éclater, le monde n’aura plus aucun doute sur qui en portera la responsabilité.

Lorsque Pison eut terminé, Cicéron ne prit même pas la peine de se lever et resta assis, le menton enfoncé dans la poitrine, les yeux rivés au sol. La parole fut ensuite donnée à P. Servilius Vatia Isauricus, censément lui aussi son allié, qui nous gratifia d’un grand nombre de platitudes et dénonça âprement Antoine, mais plus âprement encore Octavien. Il était par son mariage apparenté à Brutus et à Cassius, et souleva une question que beaucoup avaient à l’esprit :

— Depuis son arrivée en Italie, Octavien a tenu les propos les plus virulents et juré de venger son prétendu père en amenant ses assassins devant la justice. C’est une menace contre la sécurité de certains des hommes les plus valeureux de l’État. Ont-ils été consultés au sujet des honneurs que l’on songe à accorder au fils adoptif de César ? Quelle garantie avons-nous que, si nous faisons de ce jeune seigneur ambitieux et immature le « glaive et le bouclier du Sénat », comme le suggère le noble Cicéron, il ne retournera pas son glaive contre nous ?

Ces cinq discours débités après la cérémonie d’intronisation des consuls, prirent toute la journée si courte de janvier, et Cicéron rentra chez lui sans avoir pu donner son discours préparé.

— La Paix ! éructa-t-il.

Il avait toujours par le passé plaidé pour la paix, mais plus maintenant. Il leva un menton pugnace tout en se plaignant amèrement des consuls.

— Quelle bande de médiocres sans caractère. Dire que j’ai passé tant d’heures à leur enseigner l’art de s’exprimer ! Dans quel but ? J’aurais mieux fait de leur apprendre à réfléchir correctement.

Quant à Calenus, Pison et Isauricus, ils étaient « mous ou mal-pensants », partisans d’une « pacification absurde » et se révélaient des « monstruosités politiques »… Au bout d’un moment, je cessai de relever ses insultes. Il se retira dans son bureau pour réécrire son discours et, le lendemain matin, s’embarqua pour un deuxième jour de débats tel un vaisseau de guerre en ordre de bataille.

Dès que la séance fut déclarée ouverte, il se leva et resta debout afin de montrer qu’il entendait bien être appelé et ne tolérerait pas qu’on lui refuse la parole. Derrière lui, ses partisans scandèrent son nom, et Pansa n’eut bientôt d’autre choix que d’indiquer par gestes que Cicéron avait la parole.

— Rien ne m’a jamais paru plus long à venir que ces calendes de janvier, pères conscrits. Ceux qui font la guerre à la République n’ont pas attendu ce jour et nous, dont les conseils étaient si nécessaires au salut commun, nous n’étions pas même appelés au Sénat. Antoine veut-il la paix ? Qu’il dépose les armes, qu’il la demande, qu’il la sollicite par ses prières. Mais lui envoyer des députés après l’avoir honni, il y a treize jours, par votre jugement, ce ne serait pas de la légèreté, ce serait, je le dirai sans détour, de la démence !

Un par un, pareil à une puissante baliste écrasant sa cible sous les projectiles, Cicéron démolit les arguments de ses opposants. Antoine n’avait aucun titre légal pour gouverner la Gaule citérieure. Sa loi fut imposée par une assemblée invalide au milieu d’un orage. C’était un faussaire. C’était un voleur. C’était un traître. Lui accorder la Gaule transalpine reviendrait à lui donner accès à « de l’argent en immense quantité » — c’était une absurdité.

— Et c’est à cet homme, grands dieux ! qu’on veut envoyer des députés ? Il se gardera bien de leur obéir. Je connais sa folle arrogance. Cependant on perdra du temps, les préparatifs de guerre se ralentiront. Si, du premier jour que j’ai rétabli les bases de la République, on n’eut pas perdu un seul jour, nous n’aurions déjà plus de guerre. On étouffe facilement un mal à sa naissance ; le laisser vieillir, c’est le rendre incurable.

« Je pense donc, pères conscrits, qu’on ne doit pas parler de députation. Je dis qu’il faut décréter l’état d’urgence, suspendre le cours de la justice, prendre l’habit de guerre et faire des levées, sans égard aux exemptions, dans Rome et dans toute l’Italie, et déclarer Antoine ennemi public…

Une salve spontanée d’applaudissements et de martèlements de pieds noya le reste de sa phrase, ce qui ne l’empêcha pas de continuer :

— … Une fois ces mesures prises, il comprendra que c’est une guerre contre la République qu’il a entreprise ; il sentira la force et la puissance du Sénat lorsqu’il est uni. Il prétend que les partis sont divisés. Quels partis ? Non, cette guerre n’est pas née de la division des partis, mais de lui seul !

« J’arrive, pères conscrits, à Caius César, sans lequel personne d’entre nous ne serait ici, malgré tout le dédain et la suspicion dont mon ami Isauricus l’accable. Quel dieu nous offrit alors, quel dieu offrit au peuple romain ce divin jeune homme, qui assembla une armée pour s’opposer à la fureur d’Antoine ? Donnons donc le commandement à César ; sans lui, nous ne pourrons ni lever une armée, ni retenir les troupes, ni faire la guerre. Qu’il soit propréteur avec les droits les plus étendus.

« C’est sur ce jeune homme que reposent nos espoirs de liberté. Je connais ses sentiments. Il n’a rien de plus cher que la République ; rien ne lui paraît plus respectable que votre autorité ; plus précieux que l’estime de gens de bien ; plus doux, que la vraie gloire. J’oserai même vous en faire le serment, pères conscrits, à vous et au peuple romain : je promets, j’affirme, je garantis que C. César ne cessera jamais d’être aussi bon citoyen qu’aujourd’hui, et tel que nous souhaitons tous qu’il soit toujours.

Ce discours, et en particulier cette assurance, changea tout. Je crois que l’on peut assurer sans se tromper — et cela est chose assez rare quel que soit le discours — que si Cicéron n’avait pas déclamé sa Cinquième Philippique, l’histoire eût été radicalement différente. Jusque-là, en effet, l’opinion était divisée pratiquement à égalité entre les sénateurs, et les débats penchaient dans le sens d’Antoine. L’intervention de Cicéron inversa la tendance, et les votes affluèrent en faveur de la guerre. En fait, il aurait même pu l’emporter sur tous les points si un tribun nommé Salvius ne s’y était opposé, prolongeant les débats un quatrième jour, et donnant à Fulvia, la femme d’Antoine, l’occasion de paraître à la porte de la chambre et de plaider pour la modération. Elle était accompagnée de son petit garçon — celui-là même qui avait été envoyé comme otage au Capitole — et par la vieille mère d’Antoine, Julia, qui était cousine de César et très respectée pour son attitude d’une grande noblesse. Ils étaient tous trois vêtus de noir et présentaient un spectacle des plus affligeants — trois générations qui s’avançaient entre les rangs des sénateurs, les mains jointes en signe de supplication. Chaque sénateur avait conscience que, s’ils déclaraient Antoine ennemi de la nation, ses biens seraient saisis et sa famille jetée à la rue.

— Épargnez-nous cette humiliation, implorait Fulvia. Nous vous en supplions !

Le vote qui devait faire d’Antoine un ennemi de l’État fut perdu tandis que l’emportait la motion en faveur d’une délégation pour lui faire une dernière proposition de paix. Les autres sénatus-consultes furent tous pour Cicéron : légitimer l’armée d’Octavien et l’incorporer à celle de Decimus sous les couleurs du Sénat ; nommer Octavien sénateur malgré son jeune âge et lui accorder l’imperium de la propréture ; tel un clin d’œil à l’avenir, abaisser de dix ans l’âge requis pour le consulat (même s’il faudrait encore attendre treize ans avant qu’Octavien fût en droit de se présenter) ; acheter la loyauté de Plancius et de Lépide en confirmant le premier dans son titre de consul pour l’année suivante, et en élevant sur les rostres une statue équestre dorée en l’honneur du second ; et enfin lever immédiatement de nouvelles troupes et hâter les préparatifs de guerre dans Rome et dans toute l’Italie.

Cette fois encore, les tribuns prièrent Cicéron, et non les consuls, de faire part aux milliers de personnes rassemblées sur le Forum des décisions du Sénat. Lorsqu’il leur apprit qu’une députation pour la paix serait envoyée à Antoine, les murmures désapprobateurs se firent entendre de tous côtés. Cicéron fit des mains un geste d’apaisement.

— Je le vois, Romains, vous désapprouvez comme moi cette mesure, et vous avez raison. Pour moi, Romains, je vous conseille d’attendre patiemment le retour des députés. Je ferai donc devant vous ce que j’ai fait auparavant devant le Sénat. Je soutiens, je déclare, je prédis que Marc Antoine n’obéira pas aux députés ; qu’il dévastera les campagnes, qu’il assiégera Modène et lèvera des troupes. Et je ne crains pas, quand Antoine apprendra ce que j’ai dit au Sénat et dans cette assemblée, que pour me démentir, et faire voir que je me suis trompé, il change tout à coup d’avis et se soumette à l’autorité du Sénat. Notre cause a perdu l’avantage de la célérité, mais il faut vaincre, Romains. Les autres nations peuvent supporter la servitude, mais la liberté est le partage du peuple romain.


La délégation pour la paix partit du Forum le lendemain. Cicéron s’y rendit de mauvaise grâce pour la saluer. On avait désigné comme députés trois sénateurs consulaires : Lucius Pison, qui était à l’origine de l’idée et aurait donc difficilement pu refuser ; Marcus Philippus, beau-père d’Octavien, dont Cicéron jugea la participation « vile et criminelle » ; et le vieil ami de Cicéron Servius Sulpicius, dont la santé était si mauvaise que Cicéron le supplia de renoncer.

— C’est un voyage de deux cent cinquante milles en plein hiver, avec la neige, les brigands et les loups, et le seul confort d’un camp militaire à l’arrivée. Par pitié, mon cher Servilius, fais-toi excuser en raison de ta maladie et laisse-les trouver quelqu’un d’autre !

— Tu oublies que j’étais du côté de Pompée à Pharsale. J’ai assisté au massacre de la fine fleur de l’État. Je veux servir une dernière fois la République en faisant tout pour empêcher que cela ne se reproduise.

— Tes instincts sont comme toujours d’une grande noblesse, mais tu ne saisis pas bien la réalité. Antoine va te rire au nez. Et le résultat de toute ta souffrance sera de contribuer à prolonger la guerre.

Servius le regarda tristement.

— Qu’est-il arrivé à mon vieil ami qui détestait les armes et aimait tant les livres ? Il me manque. Il me plaisait bien davantage que ce fauteur de guerre qui attise la soif de sang des foules.

Puis il monta avec raideur dans sa litière et entama avec les autres leur long trajet.

Comme l’avait prédit Cicéron, en attendant l’issue de la mission pour la paix, l’ardeur des Romains refroidit et les préparatifs de guerre ralentirent. Bien que l’on organisât des levées dans toute l’Italie dans le but de former quatre nouvelles légions, le sentiment d’urgence s’engourdissait maintenant que la menace ne paraissait plus aussi imminente. En attendant, les seules légions sur lesquelles le Sénat pouvait compter étaient les deux qui s’étaient déclarées pour Octavien — la Martia et la Quatrième. Avec la permission d’Octavien, elles acceptèrent de monter vers le nord et de se porter au secours de Decimus sous le commandement d’un des consuls. Conformément à la loi, on tira au sort pour savoir lequel et, par une plaisanterie cruelle, les dieux désignèrent le malade, Hirtius. En regardant sa silhouette fantomatique revêtue du manteau rouge monter péniblement les marches du Capitole pour s’acquitter du sacrifice rituel d’un taureau blanc à Jupiter, puis partir à cheval au combat, Cicéron se sentit rempli d’appréhension.


Près d’un mois s’écoula avant que le héraut de la ville nous annonce le retour de la délégation. Pansa convoqua le Sénat le jour même pour entendre son rapport. Seuls deux députés pénétrèrent dans le temple — Pison et Philippe. Pison s’avança et annonça d’une voix grave qu’à peine arrivé au campement d’Antoine, le vaillant Servius avait succombé à l’épuisement. Du fait de la distance et de la lenteur du voyage hivernal, il avait fallu procéder à la crémation sur place plutôt que de rapporter son corps.

— Je dois vous dire, pères conscrits, que nous avons découvert qu’Antoine avait encerclé Modène d’un important dispositif de siège et que, pendant tout le temps que nous sommes restés dans son camp, il a continué de bombarder la ville de projectiles. Il nous a refusé de traverser ses lignes pour parler à Decimus. Quant aux termes que vous nous aviez chargés de lui signifier, il les a rejetés et nous a présenté les siens, dit Pison en montrant une lettre qu’il entreprit de lire. Il renoncera à son gouvernement de la Gaule citérieure à la seule condition qu’on lui accorde la Gaule ultérieure pour une durée de cinq ans ainsi que le commandement des légions de Decimus. Il demande le maintien de toutes les lois judiciaires et de tous les décrets portés par lui au nom de César ; l’arrêt de toute enquête sur la disparition du Trésor d’État au temple d’Ops ; l’amnistie pour ses partisans ; et enfin des récompenses et des terres pour ses troupes.

Pison roula le document et le fourra dans sa manche.

— Nous avons fait de notre mieux, sénateurs. Je ne vous cache pas ma déception. Je crains que cette chambre ne doive reconnaître qu’il existe un état de guerre entre Marc Antoine et la République.

Cicéron se leva, mais, cette fois encore, Pansa appela son beau-père, Calenus, à parler en premier.

— Je déplore l’usage du mot « guerre ». Je crois au contraire que nous avons ici, pères conscrits, la base d’une paix honorable. C’était ma suggestion, faite devant ce même Sénat, d’offrir la Gaule transalpine à Antoine, et je suis heureux qu’il l’ait acceptée. Nos principales conditions ont été satisfaites. Decimus reste gouverneur. Le peuple de Modène se voit épargner de plus amples souffrances. Les Romains n’ont pas à prendre les armes contre d’autres Romains. Je vois à la façon dont il secoue la tête que mes propos ne plaisent pas à Cicéron. C’est un homme emporté. Mais plus encore, j’irai jusqu’à dire que c’est un vieillard emporté. Permettez-moi de lui rappeler que ce ne seront pas des hommes de notre âge qui mourront dans cette nouvelle guerre. Ce sera son fils, mon fils et le vôtre — et les vôtres, et les vôtres, et les vôtres ! Je soutiens qu’il faut convenir d’une trêve avec Antoine et régler pacifiquement nos différends comme nous l’ont suggéré nos vaillants collègues Pison, Philippe et le regretté Servius.

Le discours de Calenus fut chaudement applaudi. De toute évidence, Antoine avait encore des partisans au Sénat, dont son légat Cotyle, ou « demi-pinte », qu’il avait envoyé à Rome pour prendre le pouls de la ville. Tandis que Pansa appelait les sénateurs à prendre la parole — et parmi eux l’oncle d’Antoine, Lucius Caesar qui se dit lié par le devoir à défendre son neveu —, Cotyle prit ostensiblement note de leurs déclarations, sans doute pour faire son rapport à son maître. Cela eut un effet curieusement troublant et, à la fin de la journée, une majorité de sénateurs, dont Pansa, votèrent en faveur de retirer le mot « guerre » de la motion et de le remplacer par le mot « tumulte ».

Pansa n’appela pas Cicéron avant le lendemain matin. Mais cette fois encore, cela tourna à l’avantage de Cicéron. Non seulement son discours était ardemment attendu, mais ce délai lui permit d’attaquer tous les arguments de ceux qui s’étaient exprimés avant lui. Il commença par Lucius Julius Caesar :

— Il s’est excusé de ce que les liens du sang l’empêchaient d’émettre un avis plus digne de lui et de la République. Il est l’oncle d’Antoine. Mais vous, qui avez voté comme lui, êtes-vous aussi les oncles d’Antoine ?

Et une fois qu’il eut fait rire son auditoire — qu’il eut en quelque sorte préparé le terrain —, il entreprit de le pulvériser sous un flot d’invectives et de sarcasmes.

— Decimus est attaqué, et ce n’est pas la guerre ? Modène est assiégée, et ce n’est même pas la guerre ? La Gaule est ravagée : peut-il y avoir une paix plus certaine ? Et cela, pères conscrits, ne serait pas une guerre, et la plus grave qui fût jamais ? Nous, nous défendons les temples des dieux immortels, nous défendons nos murs, nos maisons, la demeure du peuple romain, nos pénates, nos autels, nos foyers, les tombeaux de nos ancêtres ; nous défendons nos lois, nos tribunaux, notre liberté, nos femmes, nos enfants ; pour Antoine, son motif pour combattre, c’est de tout renverser, c’est le sac de la République.

« Mais ici, Calenus, citoyen courageux et ferme, mon ami, me rappelle les avantages de la paix. Or, je te le demande, Canelus, donnes-tu à la servitude le nom de paix ? La guerre est engagée ; on se bat avec acharnement. Pour séparer les combattants, nous avons envoyé trois de nos principaux concitoyens. Antoine les méprise, les repousse, les dédaigne. Et tu persistes cependant à te montrer son plus constant défenseur !

« Combien le jour d’hier fut honteux pour nous autres consulaires ! « Convenir d’une trêve avec Antoine ? » Une trêve ? Lorsque sous les yeux mêmes des députés, il faisait battre avec ses machines les murailles de Modène ! Lorsqu’il leur montrait ses ouvrages et ses fortifications ! Le siège n’a pas été suspendu un seul instant, pendant qu’ils étaient là. À lui des députés ? Pour quoi ?

« Je le dis avec douleur plutôt qu’avec reproche. Nous sommes abandonnés, sénateurs, abandonnés par nos chefs. Que n’avons-nous pas accordé à Cotyle, envoyé de Marc Antoine ? Cet homme à qui les portes de la ville auraient dû être fermées, nous l’avons introduit dans ce temple ; nous l’avons admis au Sénat ; hier, ici, il recueillait sur ses tablettes nos opinions et toutes nos paroles. Des citoyens qui ont rempli les charges les plus hautes, oubliant leur dignité, s’empressaient de lui faire la cour. Dieux immortels ! Où sont les maximes et la fermeté de l’ancienne Rome ? Que Cotyle retourne vers son général, mais à condition de ne jamais reparaître dans Rome.

Le Sénat resta abasourdi. On ne leur avait pas fait la leçon de la sorte depuis Caton. Cicéron finit par déposer une nouvelle motion pour demander qu’on laissât à ceux qui se battaient aux côtés d’Antoine jusqu’au Ides de mars pour déposer les armes : après ce terme, tous ceux qui lui resteraient attachés ou qui s’engageraient à ses côtés seraient considérés comme des traîtres. La proposition l’emporta massivement. Il n’y aurait ni trêve, ni paix, ni marché ; Cicéron avait sa guerre.


Un jour ou deux après l’anniversaire de l’assassinat de César — date qui ne suscita d’autre commémoration qu’un dépôt de fleurs sur sa tombe —, Pansa suivit son collègue Hirtius au combat. Le consul partit du Champ de Mars à la tête d’une armée de quatre légions : près de vingt mille hommes recrutés dans toutes les régions d’Italie. Cicéron les regarda défiler devant lui et tout le Sénat rassemblé. D’un point de vue militaire, ces troupes étaient moins impressionnantes que sur le papier. Elles étaient principalement constituées de jeunes recrues sans expérience — fermiers, valets d’écurie, boulangers et blanchisseurs qui arrivaient à peine à marcher au pas. Leur pouvoir était surtout symbolique. La République s’était armée contre l’usurpateur Antoine.

Maintenant que les deux consuls étaient partis, le plus grand magistrat resté en ville était le préteur urbain Marcus Cornutus — un soldat repéré par César pour sa loyauté et sa discrétion. On lui demandait à présent de présider le Sénat bien qu’il n’eût qu’une expérience très réduite en matière de politique. Il se plaça bientôt entièrement sous la coupe de Cicéron, qui donc, à l’âge de soixante-trois ans, devint le véritable souverain de Rome pour la première fois depuis son consulat, vingt ans plus tôt. C’était à Cicéron que tous les gouverneurs des provinces adressaient leurs rapports. C’était lui qui décidait de la date des séances du Sénat. C’était lui qui assignait les missions importantes. C’était chez lui que se pressaient à longueur de journée les solliciteurs.

Il envoya à Octavien un compte rendu amusé de son redux, son grand retour :

Je ne crois pas me vanter quand je dis que rien ne se passe en ce moment dans cette ville sans mon approbation. En fait, c’est même mieux que d’avoir le consulat parce que nul ne sait où commence mon pouvoir et où il finit. Ainsi, plutôt que de courir le risque de m’offenser, tout le monde me consulte sur tout. En fait, en y réfléchissant, c’est même mieux qu’une dictature, dans la mesure où on ne peut rien m’imputer si les choses tournent mal ! C’est bien la preuve qu’on ne devrait jamais prendre les atours de la charge pour le véritable pouvoir — encore un autre conseil avunculaire pour ton avenir radieux, mon garçon, de la part de ton vieil ami et mentor dévoué.

Octavien lui répondit à la fin de mars pour lui annoncer qu’il tenait ses engagements : son armée de près de dix mille hommes levait le camp juste au sud de Bononia[4], près de la Via Aemilia, et s’apprêtait, à rejoindre les armées de Hirtius et de Pansa pour en finir avec le siège de Modène :

Je me place sous le commandement des consuls. Nous nous attendons à une grande bataille face à Antoine au cours des deux semaines à venir. Je te promets de m’efforcer de faire preuve d’autant de vaillance sur le champ de bataille que tu en as montré au Sénat. Que disaient les guerriers spartiates, déjà ? « Je rentrerai avec mon bouclier ou sur lui. »

C’est vers ce moment que Cicéron commença à recevoir des nouvelles de l’Est. Par Brutus, en Macédoine, il apprit que Dolabella — qui se rendait en Syrie à la tête d’une petite armée — était arrivé à Smyrne, sur la côte orientale de la mer Égée, où il avait rencontré le gouverneur d’Asie, Trebonius. Celui-ci l’avait traité avec civilité et l’avait même laissé poursuivre son chemin. Mais la nuit même, Dolabella avait en secret fait demi-tour, pénétré dans la ville et s’était emparé de Trebonius pendant qu’il dormait. Il l’avait ensuite soumis à la torture pendant deux jours et deux nuits par les verges, le chevalet et les fers rouges afin de lui faire dire où se trouvait le Trésor de l’État, après quoi, sur son ordre, on avait brisé le cou du malheureux. On lui avait ensuite coupé la tête, et les soldats de Dolabella l’avaient fait rouler à coups de pied dans les rues jusqu’à ce qu’elle fût tout écrasée pendant qu’on mettait en lambeaux le reste de son corps avant de présenter le tout en place publique. « Ainsi périt le premier des assassins de César, aurait, paraît-il, déclaré Dolabella. Le premier, mais ce ne sera pas le dernier. »

Les restes de Trebonius furent rapportés à Rome et soumis à un examen post-mortem afin de confirmer les circonstances de sa mort avant d’être remis à sa famille pour la crémation. Son destin effroyable eut un effet salutaire sur Cicéron et tous les autres dirigeants de la République. Ils savaient dorénavant à quoi s’attendre s’ils tombaient aux mains de leurs ennemis, d’autant plus lorsque Antoine rédigea une lettre ouverte pour soutenir Dolabella et exprimer son contentement devant le sort de Trebonius : Que le châtiment d’un scélérat ait vengé la cendre et les restes d’un grand homme, de cela il faut se réjouir. Cicéron lut la lettre devant le Sénat, et cela renforça la détermination des sénateurs de n’accepter aucun compromis. Dolabella fut déclaré ennemi public. C’était un choc pour Cicéron de découvrir que son ancien gendre pût avoir été capable d’une telle cruauté. Il s’en plaignit ensuite à moi.

— Penser qu’un tel monstre ait pu habiter sous mon toit et partager le lit de ma pauvre chère fille ; penser que je l’aimais vraiment… qui peut savoir quel animal se cache au plus profond de ceux dont vous êtes le plus proche ?

L’état de nerfs dans lequel il se trouvait en ce début du moins d’avril, alors qu’il attendait un signe de Modène, est proprement indescriptible. Il y eut d’abord de bonnes nouvelles. Après des mois sans un mot, Cassius écrivit enfin pour informer qu’il prenait le contrôle de toute la Syrie, que tous les partis — césariens, républicains, et les derniers pompéiens qui subsistaient encore — s’étaient unis à lui et qu’il avait à présent sous ses ordres une armée rassemblée de pas moins de onze légions. Je veux seulement que tu saches que, le Sénat et toi, vous avez de vigoureux soutiens, et que vous pouvez maintenant en toute confiance prendre cœur à la défense de la République. Brutus connaissait lui aussi de belles réussites et avait levé cinq légions, soit vingt-cinq mille hommes, en Macédoine. Le jeune Marcus était à ses côtés, chargé de recruter et former la cavalerie : Ton fils, mon cher Cicéron, se distingue glorieusement auprès de moi par son industrie, sa patience, son zèle, sa grandeur d’âme, en un mot par toutes sortes de vertus.

Puis il arriva des dépêches plus inquiétantes. Après plus de quatre mois de siège dans Modène, Decimus se trouvait dans une situation désespérée. Il ne pouvait communiquer avec l’extérieur qu’au moyen de pigeons voyageurs, et les quelques oiseaux qui parvenaient à franchir les lignes ennemies ne portaient des messages que sur le manque de nourriture, la maladie et le découragement. Pendant ce temps, Lépide approchait avec ses légions de la scène des combats imminents contre Antoine, et il pressait Cicéron et le Sénat d’envisager de nouveaux pourparlers de paix. Cicéron fut tellement courroucé par la présomption de cet homme faible et arrogant qu’il me dicta une lettre qui partit le soir même.

Cicéron à Lépide

Je vois avec joie tes vœux ardents pour le rétablissement de la paix entre les citoyens, j’entends la paix sans l’esclavage. Car si la paix devait avoir seulement pour résultat de nous livrer à l’intolérable despotisme d’un misérable, il n’y a pas un homme sensé qui ne préférât la mort à la servitude. Il serait donc sage, selon moi, que tu laisses là des projets de pacification qui n’ont l’assentiment ni du Sénat, ni du peuple, ni des honnêtes gens.

Cicéron ne se faisait guère d’illusions. La ville et le Sénat abritaient encore en leur sein des centaines de partisans d’Antoine. Si Decimus se rendait, ou si les armées de Pansa, Hirtius et Octavien se faisaient battre, il savait qu’il serait le premier dont on se saisirait pour l’exécuter. Par précaution, il ordonna de faire revenir pour la défense de Rome deux des trois légions postées en Afrique. Mais elles n’arriveraient pas avant le milieu de l’été.

Ce fut au vingtième jour d’avril que la situation atteignit son point critique. Tôt ce matin-là, Cornutus, le préteur urbain, monta la côte du Palatin d’un pas pressé. Il avait avec lui un messager envoyé six jours plus tôt par Pansa. Cornutus affichait une mine sombre.

— Répète à Cicéron ce que tu viens de m’apprendre, enjoignit-il le messager.

Celui-ci s’exécuta d’une voix tremblante.

— Vibius Pansa a le regret de devoir annoncer une défaite catastrophique. Il a été surpris avec son armée par les troupes de Marc Antoine au camp de Forum Gallorum. Le manque d’expérience de nos hommes a été immédiatement manifeste. Nos lignes ont cédé et le massacre a été général. Le consul est parvenu à se replier, mais il est gravement blessé.

Le visage de Cicéron vira au gris.

— Et Hirtius ? Et César ? Des nouvelles d’eux ?

— Aucune, répondit Cornutus. Pansa s’apprêtait à rejoindre leur camp, mais il a été intercepté avant d’y parvenir.

Cicéron gémit.

— Dois-je convoquer le Sénat ? demanda Cornutus.

— Dieux du ciel, non ! répliqua Cicéron avant de se tourner vers le messager. Dis-moi la vérité : qui d’autre à Rome est au courant de cela ?

Le messager baissa la tête.

— Je suis d’abord allé chez le consul. Son beau-père y était.

— Calenus !

— Il sait tout, malheureusement, intervint Cornutus. Il se trouve en ce moment même au portique de Pompée, à l’endroit même où César a été frappé. Et il dit à qui veut l’entendre que nous payons le prix de son meurtre impie. Il t’accuse de vouloir prendre le pouvoir en tant que dictateur. Je crois qu’il rassemble pas mal de monde.

— Il faut qu’on te fasse sortir de Rome tout de suite, glissai-je à Cicéron.

Il secoua vigoureusement la tête.

— Non, non ! Ce sont eux les traîtres, pas moi. Maudits soient-ils ! Je ne fuirai pas. Va voir Appuleius, ordonna-t-il au préteur urbain comme s’il était son intendant. Dis-lui de convoquer une assemblée publique et de venir me chercher. Je vais parler au peuple. Il faut que je calme les angoisses. Il convient de rappeler aux Romains que la guerre s’accompagne toujours de mauvaises nouvelles. Et toi, dit-il au messager, tu as intérêt à ne pas souffler mot de tout cela à âme qui vive, c’est compris ? Ou je te fais mettre aux fers.

Je n’ai jamais admiré Cicéron davantage que ce jour-là, quand il regarda le sort en face. Il s’enferma dans son bureau pour rédiger un discours pendant que j’observais depuis la terrasse le Forum qui se remplissait de citoyens. La panique suit des schémas bien particuliers que j’avais appris à reconnaître au fil des ans. Les hommes courent d’un orateur à un autre. De petits groupes se forment pour se dissoudre aussitôt. Quelquefois, l’espace public se vide d’un coup. C’est comme un nuage de poussière qui s’amoncelle et tourbillonne avant l’arrivée d’un orage.

Appuleius monta péniblement la côte, comme on le lui avait demandé, et je le conduisis à Cicéron. Il raconta que, d’après la rumeur, Cicéron allait se montrer avec les faisceaux d’un dictateur. C’était un piège, bien sûr, une provocation qui servirait de prétexte à son meurtre. Les Antoniens imiteraient alors la tactique de Brutus et de Cassius et s’empareraient du Capitole qu’ils s’efforceraient de tenir jusqu’à ce qu’Antoine entrât dans la ville et vînt les délivrer.

— Pourras-tu assurer ma sécurité si je descends m’adresser au peuple ? demanda Cicéron à Appuleius.

— Je ne peux pas te garantir le résultat, mais on peut essayer.

— Envoie-moi la plus grosse escorte possible. Accorde-moi une heure pour me préparer.

Le tribun partit et, à ma grande surprise, Cicéron annonça qu’il allait prendre un bain, se faire raser et se changer.

— Prends soin d’écrire tout cela, me dit-il. Cela fera une bonne fin pour ton livre.

Puis il se retira avec les esclaves chargés de sa toilette. Lorsqu’il reparut, une heure plus tard, Appuleius avait rassemblé toute une troupe qui attendait dans la rue. Il y avait principalement des gladiateurs ainsi que les autres tribuns et leurs serviteurs. Cicéron carra les épaules, la porte fut ouverte, et il allait franchir le seuil quand les licteurs du préteur urbain arrivèrent au pas de course, dégageant un passage pour Cornutus. Le préteur tenait une dépêche, et il avait le visage mouillé de larmes. Trop essoufflé et ému pour parler, il fourra la dépêche dans les mains de Cicéron.

Hirtius à Cornutus. Devant Modène.

Je t’écris ceci en toute hâte. Loués en soient les dieux, nous avons aujourd’hui réparé le désastre d’hier et remporté une grande victoire sur l’ennemi. Ce qui était perdu à midi était récupéré au coucher du soleil. Je me portai avec vingt cohortes de la Quatrième Légion au secours de Pansa et tombai à l’improviste sur les hommes d’Antoine alors qu’ils fêtaient prématurément la victoire. Nous avons pris deux aigles et soixante enseignes. Antoine et ce qui reste de son armée se sont repliés dans leur camp et n’en peuvent plus sortir. C’est maintenant à son tour de goûter ce que c’est que d’être assiégé. Il a perdu la majeure partie de ses vétérans ; il ne lui reste que la cavalerie. Sa position est sans espoir. Modène est sauvée. Pansa est blessé, mais il guérira. Longue vie au Sénat et au peuple de Rome. Informe Cicéron.

XVIII

S’ensuivit la journée la plus épique de la vie de Cicéron — plus difficile encore que sa victoire contre Verrès, plus grisante que son élection au consulat, plus joyeuse que la défaite de Catilina, plus historique que son retour d’exil. Tous ces triomphes se réduisaient à rien à côté du salut de la République.

Dans cette journée mémorable, j’ai recueilli le prix de mes longs travaux et de toutes mes veilles, écrivit Cicéron à Brutus. Une multitude prodigieuse, tout ce que Rome contient d’habitants, s’est portée à ma demeure, m’a escorté jusqu’au Capitole, et je me suis vu hisser à la tribune au milieu des transports et des applaudissements.

Ce moment parut d’autant plus doux qu’il avait été précédé d’un désespoir si cruel.

— Cette victoire est la vôtre ! cria-t-il depuis les rostres aux milliers de Romains rassemblés sur le Forum.

— Non ! rétorquèrent-ils, c’est ta victoire !

Il demanda au nom de Pansa, Hirtius et Octavien cinquante jours d’actions de grâce, ce qui ne s’était jamais vu, et qu’un monument magnifique fût érigé en l’honneur de ces illustres morts : « La nature nous a donné une existence courte, mais pour un trépas utile une renommée éternelle. » Aucun de ses ennemis n’osa s’opposer à lui : soit ils se gardèrent de paraître à la séance, soit ils votèrent docilement ce qu’il demandait. Il était acclamé dès qu’il mettait un pied dehors. Il était à son zénith. Tout ce dont il avait besoin à présent était la confirmation qu’Antoine avait bien péri dans l’affrontement.

Une semaine plus tard, il reçut une dépêche d’Octavien.

C. César à son ami Cicéron.

Je griffonne ceci à la lumière des lampes, dans mon camp, au soir du vingt et un. Je voulais être le premier à t’annoncer que nous avons remporté une deuxième grande victoire sur l’ennemi. Pendant une semaine, mes légions, alliées à celles du vaillant Hirtius, ont sondé les défenses du camp d’Antoine, en quête d’une faiblesse. Nous avons trouvé l’endroit adéquat hier soir et avons attaqué sans attendre. Les combats ont été sanglants et acharnés, et les massacres immenses. Je me trouvais au milieu. Mon porte-enseigne a été tué à mes côtés. J’ai chargé l’aigle sur mon épaule et l’ai portée. C’est ce qui a rallié nos hommes. Decimus, en voyant que le moment décisif était arrivé, a sorti ses troupes de Modène pour se joindre à la bataille. La plus grande part de l’armée d’Antoine a été anéantie. Le scélérat lui-même s’est enfui avec sa cavalerie et, à en juger par la direction qu’il a prise, il compte franchir les Alpes.

Voilà pour les excellentes nouvelles. Mais je dois maintenant te faire part des mauvaises. Hirtius, malgré sa santé chancelante, a pénétré avec un grand courage au cœur même du camp ennemi et avait atteint la tente d’Antoine quand il a été abattu par un coup d’épée fatal au cou. J’ai pris son corps et le rapporterai à Rome, où je ne doute pas que tu veilleras à ce qu’il reçoive les honneurs dus à un consul aussi brave. Je t’écrirai de nouveau dès que je le pourrai. Porte peut-être cette nouvelle à sa sœur.

Lorsqu’il eut fini sa lecture, Cicéron me remit la lettre, puis serra les poings et leva les yeux vers le ciel.

— Je remercie les dieux de m’avoir accordé de vivre cet instant.

— Même si c’est tout de même très triste pour Hirtius, commentai-je en pensant à tous ces dîners à la belle étoile, à Tusculum.

— C’est vrai, et je déplore profondément ce qui lui est arrivé. Cependant, n’est-il pas infiniment préférable de mourir rapidement et dans la gloire que de s’étioler dans l’horreur de la maladie ? La guerre attendait un héros. Je fais mon affaire de mettre Hirtius sur ce socle vacant.

Il emporta le matin même la lettre d’Octavien avec lui au Sénat avec l’intention de la lire à voix haute, de prononcer « l’éloge qui mettra fin à tous les éloges », et de proposer des funérailles nationales pour Hirtius. Sa fougue était telle qu’il pouvait traiter la perte d’un consul avec autant de légèreté. Au bas des marches du temple de la Concorde, il rencontra le préteur urbain, qui arrivait tout juste lui aussi. Les sénateurs commençaient à remplir les bancs et l’on prenait les auspices. Cornutus souriait.

— Je présume à ton expression que tu as appris toi aussi la dernière défaite d’Antoine ? dit-il.

— J’en suis enchanté. Nous devons à présent nous assurer que le criminel ne s’échappera pas.

— Oh, crois-en un vieux soldat, nous avons plus d’hommes qu’il nous en faut pour lui couper la retraite. Mais c’est une pitié qu’il nous en ait coûté la vie d’un consul.

— Oui, c’est bien triste.

Puis les deux hommes montèrent côte à côte les marches du temple.

— Je pensais dire un éloge, si tu en es d’accord, proposa Cicéron.

— Bien sûr, bien que Calenus m’ait déjà demandé s’il pouvait dire quelques mots.

— Calenus ! En quoi cela le regarde-t-il ?

Cornutus s’immobilisa et se tourna vers Cicéron. Il paraissait surpris.

— Eh bien, parce que Pansa était son gendre…

— De quoi parles-tu ? Tu te trompes. Pansa n’est pas mort ; c’est Hirtius qui est mort.

— Non, non, c’est Pansa, je t’assure. J’ai reçu un message de Decimus hier soir. Vois toi-même, dit-il en donnant la dépêche à Cicéron. Il dit que dès que le siège a été levé, il s’est rendu à Bononia dans le but de convenir avec Pansa de la meilleure tactique pour arrêter Antoine, mais a découvert qu’il avait succombé aux blessures qu’il avait reçues à la première bataille.

Cicéron refusait de le croire. Ce ne fut qu’en lisant la lettre de Decimus qu’il dut se rendre à l’évidence.

— Mais Hirtius est mort, lui aussi, tué pendant la prise d’assaut du camp d’Antoine. J’ai ici une lettre du jeune César qui confirme qu’il a pris possession du corps.

— Alors les deux consuls sont morts ?

— C’est inimaginable, commenta Cicéron, qui semblait si étourdi par la nouvelle qu’il me parut sur le point de tomber à la renverse sur les marches. Pas plus de huit consuls sont morts pendant l’année de leur charge depuis le tout début de la République. Huit… en près de cinq cents ans ! Et voilà qu’on en perd deux la même semaine !

Certains des sénateurs qui s’apprêtaient à entrer dans le temple s’arrêtèrent pour les regarder. Prenant conscience qu’on les entendait, Cicéron tira Cornutus à l’écart et lui parla à voix basse et pressante.

— C’est un moment terrible, mais nous devons le surmonter. Rien ne doit se mettre en travers de notre volonté d’arrêter et de détruire Antoine. C’est l’alpha et l’oméga de notre politique. Ils seront nombreux parmi nos collègues à vouloir profiter de cette tragédie pour semer la zizanie.

— Oui, mais qui va commander nos armées en l’absence de consuls ?

Cicéron émit un bruit qui se situait entre le grognement et le soupir et porta la main à son front. C’était toute une organisation minutieusement préparée, tout un équilibre délicat des pouvoirs qui étaient brusquement mis à bas !

— Bon, j’imagine qu’il n’y a pas le choix. Il faudra que ce soit Decimus. C’est le plus âgé et celui qui a le plus d’expérience ; en plus, il est gouverneur de la Gaule citérieure.

— Et Octavien ?

— Laisse-moi m’occuper d’Octavien. Mais il va falloir lui voter les remerciements et les honneurs les plus extraordinaires si nous voulons le garder dans notre camp.

— Est-il bien sage de le rendre aussi puissant ? Il finira par se retourner contre nous, j’en suis certain.

— C’est possible. Mais on pourra s’occuper de lui plus tard. Il suffira qu’on le loue, qu’on l’honore et qu’on le statufie[5].

C’était le genre de formule cynique qu’affectionnait Cicéron, un simple jeu de mots, une boutade, rien de plus.

— Excellent, il faut que je le retienne — louer, honorer et statufier, commenta Cornutus.

Puis les deux hommes convinrent de la meilleure façon de mettre le Sénat au fait de la situation, des motions qu’il faudrait proposer et des procédures de votes avant de pénétrer dans le temple.

— La République vient de connaître coup sur coup un triomphe et une tragédie, annonça Cicéron au Sénat silencieux. Un danger de mort nous a été épargné, mais seulement au prix de la mort. Nous venons d’apprendre que nous avons remporté une deuxième victoire, décisive cette fois, à Modène. Antoine est en fuite avec le peu de partisans qui lui restent. Où, nous n’en savons rien : vers le nord, vers les montagnes, vers les portes des enfers, pour ce que cela nous importe !

(Mes notes font état d’acclamations à cet endroit.)

— Cependant, pères conscrits, je dois vous annoncer de mauvaises nouvelles : Hirtius est mort. Pansa est mort.

(Là, des cris de surprise, de douleur et de protestation.)

— Les dieux ont exigé un sacrifice pour expier notre faiblesse et notre folie de ces derniers mois, de ces dernières années, et nos deux valeureux consuls en ont payé la pleine mesure. Le moment venu, leurs dépouilles seront rapportées à Rome, et nous les inhumerons avec tous les honneurs qui leur sont dus. Nous élèverons à leur courage un superbe monument que les hommes contempleront encore dans mille ans. Mais la meilleure façon de les honorer sera d’achever la mission qu’ils ont été si près de conclure en nous débarrassant une fois pour toutes d’Antoine.

(Applaudissements.)

— Je propose qu’à la lumière de la perte de nos consuls à Modène, et en gardant à l’esprit la nécessité de pousser la guerre à son terme, Decimus Junius Albinus soit nommé commandant en chef des armées du Sénat en campagne, et que Caius Julius Caesar Octavianus soit nommé son second en tout ; et qu’en reconnaissance de leur commandement admirable, de leur héroïsme et de leurs victoires, le nom de Decimus Junius Albinus soit ajouté au calendrier romain afin que son anniversaire soit distingué pour l’éternité, et que Caius Julius Caesar Octavianus obtienne l’honneur d’une ovation dès qu’il sera pertinent pour lui de rentrer à Rome pour la recevoir.

Le débat qui suivit fut des plus houleux. Cicéron écrivit à Brutus : Ce jour-là, j’ai pris conscience que la gratitude suscite considérablement moins de vote au Sénat que la rancune. Isauricus, tout aussi jaloux d’Octavien qu’il l’avait été d’Antoine, s’opposa à l’idée de lui accorder une ovation qui l’autoriserait à parader dans Rome avec ses légions. Au bout du compte, Cicéron ne put avoir gain de cause qu’en acceptant d’accorder à Decimus un honneur plus grand encore : un triomphe. On nomma une commission de dix hommes pour décider de la rémunération, en argent et en terres, de tous les soldats : l’idée était de les écarter d’Octavien, de réduire leurs primes et de les compter parmi les effectifs du Sénat. Et histoire d’ajouter l’insulte au préjudice, on n’invita ni Decimus ni Octavien à faire partie de la commission. Calenus, en habit de deuil, réclama également que le médecin de son gendre, Glycon, fût arrêté et interrogé, sous la torture si nécessaire, afin de déterminer si Pansa n’avait pas été assassiné.

— Rappelez-vous que l’on nous avait annoncé des blessures légères, et que nous voyons bien maintenant que certaines personnes ont fort à gagner de sa disparition…

Ce qui faisait évidemment référence à Octavien.

L’un dans l’autre, ce fut au bout du compte une mauvaise journée, et Cicéron dut se débrouiller ce soir-là pour expliquer à Octavien ce qui s’était passé.

Je t’envoie par le même courrier les résolutions qui ont été arrêtées par le Sénat. J’espère que tu accepteras la logique qui veut que nous vous ayons mis, toi et tes soldats, sous le commandement de Decimus de la même façon que tu étais auparavant sous l’autorité des consuls. La Commission des Dix est une absurdité que je vais essayer de faire annuler : donne-moi le temps. Tu aurais dû être là, mon jeune ami, pour entendre le panégyrique qui t’a été rendu ! Les combles ont résonné des louanges à ton audace et à ta loyauté, et je suis heureux de t’annoncer que tu seras le plus jeune commandant de l’histoire de la République à être distingué par une ovation. Continue résolument à pourchasser Antoine et garde pour moi dans ton cœur la même place que je garde pour toi dans le mien.

Après cela, ce fut le silence.


Pendant un temps très long, Cicéron ne reçut pas un mot du théâtre des opérations. Cela n’avait rien de surprenant. La région était éloignée et inhospitalière. Il se rassurait en s’imaginant Antoine et sa petite bande de partisans avançant péniblement dans des défilés étroits et inaccessibles pendant que Decimus se hâtait d’aller lui couper la route. Il fallut attendre le treize du mois de mai pour avoir des nouvelles de Decimus — et alors, comme cela se produit souvent avec ces choses-là, ce ne fut pas une, mais trois dépêches qui arrivèrent en même temps. Je m’empressai de les porter à Cicéron dans son bureau. Il ouvrit le coffret avec avidité et les lut dans l’ordre à haute voix. La première lettre était datée du vingt-neuf avril et mit aussitôt Cicéron sur ses gardes : Je tâcherai, de mon côté, qu’Antoine ne puisse tenir en Italie. Je me mets de ce pas à sa poursuite.

— « De ce pas ? » répéta Cicéron en vérifiant de nouveau la date en tête de la lettre. Qu’est-ce qu’il raconte ? Il y a déjà huit jours qu’Antoine a fui Modène quand il écrit…

La deuxième dépêche datait d’une semaine plus tard, alors que Decimus s’était mis en route :

Voici, mon cher Cicéron, pourquoi je n’ai pas pu me mettre immédiatement à la poursuite d’Antoine : j’étais sans cavalerie et sans chevaux de charge ; j’ignorais la mort d’Hirtius, et je ne voulais pas me fier à César sans l’avoir vu et entendu. Il y eut ainsi un premier jour de perdu. Le lendemain, Pansa me fit prier de l’aller voir à Bononia ; j’appris sa mort en chemin. Je retournai à mon fantôme d’armée ; je ne puis parler autrement : ce sont des ombres. Elles manquent de tout. Antoine avait une avance de deux jours. Il se sauvait plus vite que je ne pouvais le poursuivre. Ses rangs étaient rompus : je marchais en ordre. Partout sur son passage il a ouvert les prisons et rassemblé des hommes, et il ne s’est arrêté qu’en arrivant à Vada. Il est parvenu à se former un noyau assez fort et il se jettera dans les bras de Lépide.

Si César avait voulu m’entendre et passer les Apennins, j’aurais serré Antoine de si près que la faim m’en eût fait raison plutôt encore que le fer ; mais César ne reçoit d’ordres de personne, et son armée n’en reçoit pas de lui, ce qui est doublement déplorable. Voilà où nous en sommes : qu’on s’oppose tant qu’on voudra, pourvu que la position ne se complique pas, et que tu ne trouves pas trop de résistance lorsque tu voudras pourvoir à ses nécessités. Je n’ai plus le moyen de nourrir mes soldats.

La troisième lettre avait été écrite un jour après la deuxième, et envoyée du pied des Alpes. Antoine est en route. Il va joindre Lépide. De ton côté, pourvois à toutes les nécessités. Il y a bien de la malveillance contre moi. Empêche-la, si tu le peux.

— Il l’a laissé s’échapper, se lamenta Cicéron, appuyant sa tête sur sa main tout en relisant les lettres. Il l’a laissé échapper ! Et maintenant, il nous dit qu’Octavien ne peut pas ou ne veut pas le reconnaître comme son commandant. Quel gâchis que tout cela !

Il rédigea aussitôt une réponse que le courrier devrait rapporter à Decimus :

Ce que tu écris montre que, loin de s’éteindre, la guerre gagne chaque jour du terrain. On avait annoncé, et Rome entière était convaincue, qu’Antoine n’avait sauvé de sa défaite qu’un petit nombre d’hommes sans armes et démoralisés ; que lui-même était tombé dans le découragement. Si, au contraire, il y a encore des périls à courir pour le réduire, il n’est pas permis de donner le nom de fuite à sa retraite de Modène. Il aurait tout simplement changé le théâtre de la guerre.

Le lendemain, le cortège funèbre de Pansa et Hirtius arriva à Rome, escorté par une garde d’honneur à cheval fournie par Octavien. Traversant des rues peuplées d’une foule lugubre et silencieuse, il gagna le Forum au coucher du soleil. L’ensemble des sénateurs vêtus de noir attendait de le recevoir au pied des rostres, à la lumière des torches. Cornutus prononça le panégyrique que lui avait écrit Cicéron, puis le Sénat tout entier marcha derrière les bières jusqu’au Champ de Mars, où l’on avait préparé les bûchers. En signe de respect patriotique, les croque-morts, crieurs, mimes et musiciens refusèrent tout salaire. Cicéron plaisanta que c’était quand les pompes funèbres ne se faisaient pas payer qu’on savait qu’on était devenu un héros. Mais derrière la bravade de façade, il était profondément ébranlé. Lorsqu’on déposa les torches au pied des bûchers et que les flammes s’élevèrent, le visage de Cicéron parut à la lueur du feu vieilli et creusé par l’inquiétude.

Le fait qu’Octavien ne pût ou ne voulût pas se soumettre à l’autorité de Decimus était presque aussi inquiétant que la fuite d’Antoine. Cicéron lui écrivit pour le supplier de se plier au décret du Sénat et de se placer avec ses légions sous les ordres du gouverneur. Que les différends soient réglés une fois la victoire assurée ; crois-moi, le plus sûr moyen de parvenir aux plus hauts honneurs de la République est de remplir pleinement ton rôle maintenant en détruisant son plus grand ennemi. Il ne reçut pas de réponse, ce qui n’augurait rien de bon.

Puis il reçut une nouvelle lettre de Decimus.

Labeo Segulius m’a raconté qu’étant l’autre jour chez Octavien, on y parla beaucoup de toi. Octavien n’éleva contre toi aucun grief, mais il cita un mot sorti de ta bouche : Ce jeune homme, aurais-tu dit, mérite qu’on le loue, qu’on le comble, qu’on le statufie. Il observa qu’il s’arrangerait de manière à ne pas être de sitôt changé en pierre. Labéon prétend aussi que les vétérans tiennent les plus mauvais discours sur ton compte, et que tu as tout à en redouter en ce moment. On veut te faire peur et monter la tête à ce jeune homme.

Il y avait longtemps que j’avertissais Cicéron que son goût pour les bons mots et les apartés ironiques finirait par lui attirer des ennuis. Mais il ne pouvait pas s’en empêcher. Il avait toujours passé pour un esprit caustique et, avec le temps, il lui suffisait d’ouvrir la bouche pour que les gens s’approchent, toujours prêts à rire d’une boutade. Cette marque d’attention le flattait, et lui inspirait encore plus de saillies cinglantes. On s’empressait alors de les répéter, et il arrivait même qu’on lui attribue des traits qu’il n’avait jamais prononcés : en fait, je suis allé jusqu’à rassembler tout un recueil de ces apocryphes. César se régalait de ses plaisanteries, même lorsqu’il en était la cible. Ainsi, pendant sa dictature, quand il modifia le calendrier, quelqu’un lui demanda si Sirius, l’étoile du grand chien, se lèverait à la même date, et Cicéron répondit : « Elle fera ce qu’on lui dit de faire », et il paraît que César avait éclaté de rire. Cependant, quels que fussent ses autres mérites, son fils adoptif manquait cruellement du sens de l’humour et, pour une fois, Cicéron suivit mon conseil et lui écrivit une lettre d’excuse.

J’ai ouï dire que cet imbécile de Segulius raconte partout et à tout le monde une plaisanterie que je suis censée avoir dite, et qui serait venue à tes oreilles. Je ne me rappelle pas avoir fait cette remarque, mais je ne la désavouerai pas car c’est exactement le genre de choses que j’aurais pu prononcer — un mot d’esprit dit avec légèreté pour amuser la galerie, sans rien à voir avec une déclaration politique sérieuse dont on peut examiner la portée. Je sais qu’il m’est inutile de te répéter combien d’affection j’ai pour toi, avec quel zèle je défends tes intérêts et combien je veux que tu tiennes le rôle majeur des affaires de l’État dans les années à venir ; mais si je t’ai offensé, je le regrette sincèrement.

Sa lettre lui valut une réponse :

Caius César à Cicéron.

Mes sentiments pour toi restent inchangés. Inutile de me présenter tes excuses, mais s’il te plaît de m’en adresser tout de même, naturellement, je les accepte. Malheureusement, mes partisans ne sont pas aussi conciliants. Ils me répètent chaque jour que c’est folie de me fier à toi et au Sénat. Ta remarque inconsidérée n’a fait qu’apporter de l’eau à leur moulin. Franchement, ce décret du Sénat ! Comment peut-on attendre que je me soumette au commandement de l’homme qui a conduit mon père à la mort ? J’entretiens des relations civiles avec Decimus, mais je ne serai jamais son ami, pas plus que mes hommes, qui sont les vétérans de mon père, ne le suivront. Il n’y a qu’une seule condition, disent-ils, qui leur ferait accepter de combattre sans réserve pour le Sénat : que je sois nommé consul. Serait-ce impossible ? Les deux postes sont vacants, après tout, si je puis être propréteur à dix-neuf ans, pourquoi ne serais-je pas consul ?

Cicéron blêmit. Il répondit sur-le-champ que, bien qu’Octavien fût inspiré par les dieux eux-mêmes, le Sénat ne consentirait jamais à accorder le consulat à un homme qui n’avait pas vingt ans. Octavien répondit tout aussi promptement :

Ma jeunesse, semble-t-il, ne constitue pas un obstacle pour commander une armée sur le champ de bataille, mais m’empêcherait de devenir consul. Si l’âge est le seul problème, pourquoi ne pas m’associer un collègue consulaire qui soit aussi âgé que je suis jeune, et dont l’expérience et la sagesse politique compenseraient mes lacunes ?

Cicéron montra la lettre à Atticus.

— Qu’en penses-tu ? Suggère-t-il vraiment ce que je crois ?

— Je suis certain que c’est ce qu’il insinue. Tu le ferais ?

— Je ne prétendrai pas que cet honneur ne signifie rien pour moi… très peu d’hommes ont été consuls deux fois. De toute façon, j’en occupe déjà la fonction sans en avoir le titre, et cela me vaudrait une gloire immortelle. Mais à quel prix ! Nous avons déjà dû affronter un César qui réclamait un consulat illégal avec toute une armée derrière lui, et nous avons fait la guerre pour tenter de l’arrêter. Faudrait-il cette fois-ci en affronter un autre, et se soumettre docilement ? Comment le Sénat le prendrait-il ? Et Cassius, et Brutus ? Qui peut bien mettre des idées pareilles dans la tête de ce jeune homme ?

— Il n’a peut-être besoin de personne pour les faire germer, répliqua Atticus. Elles lui viennent peut-être spontanément.

Cicéron ne répondit pas. C’était une possibilité qu’il valait mieux ne pas envisager.


Deux semaines plus tard, Cicéron reçut une lettre de Lépide, qui avait pris position avec ses sept légions à Pont d’Argent, dans le sud de la Gaule. Il la lut, se pencha en avant et posa la tête sur son bureau en poussant d’une main la dépêche vers moi.

Rien n’a pu altérer jusqu’ici l’amitié qui nous lie. Je ne doute pas pourtant qu’au milieu des violentes et subites agitations de la République, la calomnie n’ait cherché à me nuire dans ton esprit par d’indignes insinuations qui ont dû émouvoir profondément ton patriotisme. Je n’ai qu’une chose à te demander, mon cher Cicéron : si toutes les circonstances de ma vie, si les témoignages de dévouement que dans le passé j’ai donnés à la République, t’ont paru jusqu’ici dignes de Lépide, crois que je serai fidèle à ce que je fus toujours, ou plutôt que je ferai plus que je n’ai fait. Accepte donc de me servir au besoin de défenseur ; plus je te dois déjà, plus je veux te devoir encore.

— Je ne comprends pas, dis-je. Pourquoi cela te met-il dans cet état ?

Cicéron poussa un soupir et se redressa. Je m’aperçus avec inquiétude qu’il avait les larmes aux yeux.

— Parce que cela signifie qu’il veut s’unir à Antoine et se cherche un alibi à l’avance. Sa duplicité est si maladroite qu’elle en devient touchante.

Il avait raison, évidemment. Ce même jour, le trente mai, alors que Cicéron recevait les fausses promesses de Lépide, Antoine en personne — la barbe et les cheveux longs et négligés après quarante jours de fuite — arrivait sur la rive opposée au camp de Lépide. Revêtu d’une robe noire, il s’enfonça dans l’eau jusqu’à la poitrine, traversa la rivière et s’approcha de la palissade pour échanger quelques mots avec les légionnaires. Beaucoup le reconnurent pour avoir servi avec lui durant la guerre des Gaules et la guerre civile, et se précipitèrent pour lui parler. Le lendemain, Antoine fit passer le cours d’eau à toute son armée, et les hommes de Lépide les accueillirent à bras ouverts, allant jusqu’à abattre eux-mêmes leurs fortifications pour les laisser entrer. Antoine se vit maître de toute l’armée, et traita Lépide avec le plus grand respect. Il lui donna le nom de « père » et l’assura que, s’il se rangeait à sa cause, il lui laisserait le titre et les honneurs du commandement. Les soldats applaudirent. Lépide accepta.

Ou c’est du moins le récit qu’ils concoctèrent ensemble. Cicéron était convaincu qu’ils s’étaient entendus depuis le début et que leurs retrouvailles avaient été convenues à l’avance. Mais en prétendant qu’il avait dû s’incliner devant un cas de force majeure, Lépide avait un peu moins l’air d’un traître.

La dépêche de Lépide annonçant le tour catastrophique qu’avait pris la situation mit neuf jours à arriver au Sénat, alors que des rumeurs alarmistes la précédaient déjà. Cornutus la lut aux sénateurs dans le temple de la Concorde.

Je prends les dieux et les hommes à témoin que jamais je n’eus rien de plus à cœur que le salut commun et la liberté : ces sentiments, vous les auriez vus à mes œuvres, si la fortune ne m’en avait arraché le pouvoir. Il y a eu sédition parmi mes soldats. L’armée tout entière a déclaré que sa mission était de ménager les citoyens et de conserver la paix. J’ai été à la lettre contraint de me mettre à sa tête, afin de ne pas compromettre la vie et la sûreté de tant de braves gens. Dans ces circonstances, je vous prie et vous conjure, pères conscrits, de ne pas voir un crime dans ce sentiment honorable qui nous fait reculer moi et mes soldats devant les fléaux de la guerre civile.

Lorsque le préteur urbain eut terminé sa lecture, il y eut un grand soupir collectif, presque un gémissement, comme si toute l’assemblée avait retenu son souffle dans l’espoir que les rumeurs seraient démenties. Cornutus fit signe à Cicéron d’ouvrir les débats. Dans le silence qui s’ensuivit, pendant que Cicéron se levait, on avait l’impression de percevoir dans la salle le désir enfantin d’être rassuré, mais Cicéron n’avait rien de la sorte à leur offrir.

— Ces nouvelles de Gaule, que nous soupçonnions et redoutions, ne nous surprennent pas, sénateurs. Le seul choc est l’impudence avec laquelle Lépide nous prend tous pour des imbéciles. Il nous supplie, il nous implore, il nous conjure — cet animal ! Non, même pas : il n’est rien d’autre que la lie répugnante et sordide d’une noble lignée qui affecte la forme humaine ! Il nous supplie de ne pas voir sa trahison comme un crime. La lâcheté de ce personnage ! J’aurais plus de respect pour lui s’il était venu nous avouer la vérité : qu’il voit là l’occasion de favoriser ses ambitions et a trouvé un autre brigand pour être son complice. Je propose qu’il soit désormais déclaré ennemi public et que tous ses biens et propriétés soient confisqués pour nous aider à remplacer par de nouvelles légions celles qu’il a volées à l’État.

La proposition fut vivement acclamée.

— Mais il faudra le temps de lever de nouvelles troupes et, en attendant, nous devons faire face à une situation stratégique extrêmement périlleuse. Si le feu de la rébellion qui agite la Gaule se propage aux quatre légions de Plancius — et je crains que nous ne devions nous préparer à cette éventualité —, nous pourrions avoir contre nous la majeure partie de soixante mille hommes.

Cicéron avait décidé de ne pas chercher à minimiser l’étendue de la crise. Au silence succédèrent des murmures d’inquiétude.

— Nous ne devons pas désespérer, poursuivit-il, ne serait-ce que parce que nous disposons nous-mêmes de tout autant de soldats rassemblés par les nobles et vaillants Brutus et Cassius… mais ils sont en Macédoine ; ils sont en Syrie ; ils sont en Grèce ; ils ne sont pas en Italie. Nous avons aussi une légion de nouvelles recrues dans le Latium et deux légions africaines qui reviennent par la mer au moment où je vous parle pour venir défendre Rome. Et enfin il y a les armées de Decimus et de César — même si l’une est affaiblie et l’autre mal disposée.

« Bref, rien n’est perdu. Mais le temps presse.

« Je propose que le Sénat ordonne à Brutus et à Cassius de renvoyer immédiatement en Italie des troupes en nombre suffisant pour nous permettre de défendre Rome ; que nous intensifiions les levées pour former de nouvelles légions ; que nous imposions une taxe d’urgence de un pour cent sur les biens pour nous permettre d’acheter des armes et du matériel. À ces conditions, et si nous cherchons la force dans le courage de nos ancêtres et le bien-fondé de notre cause, je reste assuré que la justice finira par triompher.

Il prononça sa conclusion avec sa force et sa vigueur coutumières ; mais, lorsqu’il s’assit, les applaudissements furent maigres. Il régnait comme une odeur épouvantable de défaite imminente, aussi âcre que de la poix brûlante.

Isauricus prit ensuite la parole. Jusque-là, ce patricien hautain et ambitieux s’était montré l’opposant sénatorial le plus virulent au présomptueux Octavien. Il s’était élevé contre sa nomination à la propréture ; il avait même essayé de lui refuser l’honneur relativement modeste d’une ovation. Mais il donna tout à coup un panégyrique dithyrambique du jeune César qui stupéfia tout le monde.

— Si Rome doit être défendue contre les ambitions d’Antoine, soutenues à présent par l’armée de Lépide, j’en suis venu à penser que l’homme sur qui nous devons principalement nous appuyer n’est autre que le jeune César. Son nom seul peut faire surgir des armées de nulle part et les pousser à aller au combat. Seule son habileté peut nous apporter la paix. En symbole de la confiance que j’ai en lui, je dois vous dire, sénateurs, que je viens de lui offrir la main de ma fille, et j’ai la satisfaction de pouvoir vous annoncer qu’il l’a acceptée.

Cicéron se tourna brusquement sur son siège, comme tiré par un crochet invisible. Mais Isauricus n’avait pas encore terminé :

— Afin d’associer un peu plus cet excellent jeune homme à notre cause, et dans le but d’encourager ses hommes à combattre Marc Antoine, je soumets la motion suivante : entendu la situation militaire préoccupante suscitée par la traîtrise de Lépide, et compte tenu des services qu’il a déjà rendus à la République, je propose que la Constitution soit amendée afin de permettre à Caius Julius Caesar Octavianus de se présenter au consulat in absentia.

Cicéron se maudit ensuite de ne pas l’avoir vu venir. Il était pourtant évident, si l’on réfléchissait un peu, que, si Octavien ne pouvait convaincre Cicéron de se présenter au consulat avec lui, il s’adresserait à quelqu’un d’autre. Mais il arrive que les choses les plus évidentes échappent au plus avisé des hommes politiques, et il se retrouvait à présent en position délicate. Il devait supposer qu’Octavien avait déjà conclu un marché avec son futur beau-père. Devait-il l’accepter de bonne grâce ou devait-il y faire obstacle ? Il n’avait pas le temps de peser le pour et le contre. Tout autour de lui, les travées bourdonnaient de conjectures. Isauricus s’était assis, bras croisés, visiblement très satisfait de l’effet qu’il venait de produire. Cornutus appela Cicéron pour répondre à la proposition.

Il se leva lentement, en rajustant sa toge, et il regarda autour de lui en s’éclaircissant la gorge — toutes ses tactiques habituelles pour gagner du temps et tenter de réfléchir.

— Puis-je tout d’abord féliciter le noble Isauricus pour l’excellent lien de parenté qu’il vient de nous annoncer ? Je sais à quel point ce jeune homme est honorable, mesuré, modeste, réfléchi, patriote, courageux à la guerre et sage dans ses jugements — en bref tout ce que devrait être un gendre. Il n’a pas eu d’avocat plus vigoureux dans ce Sénat que moi-même, et il a devant lui une carrière aussi éclatante qu’assurée. Il sera consul, je n’en doute pas un instant. Quant à savoir s’il doit être consul alors qu’il n’a pas encore vingt ans et simplement parce qu’il dispose d’une armée, c’est une autre histoire.

« Pères conscrits, nous avons entamé cette guerre contre Antoine pour défendre un principe : le principe qu’aucun homme — aussi doué, aussi puissant, aussi ambitieux soit-il — ne doit être au-dessus des lois. Et depuis trente ans que je suis au service de l’État, chaque fois que nous avons cédé à la tentation et dérogé à la loi, le plus souvent pour ce qui paraissait sur le moment être de bonnes raisons, nous nous sommes rapprochés un peu plus du bord du précipice. J’ai contribué à faire voter la loi qui a donné à Pompée des pouvoirs sans précédents afin de combattre les pirates. Cette guerre a été une grande victoire. Mais la défaite des pirates n’en a pas été la conséquence la plus durable. Cette loi a créé le précédent qui a permis à César de gouverner la Gaule pendant près de dix ans et de devenir trop puissant pour que l’État puisse le maîtriser.

« Je ne dis pas que le jeune César est à l’exemple de son aîné. Mais je dis que si nous le nommons consul et lui donnons le commandement de toute notre armée, nous trahirons le principe même pour lequel nous nous battons, le principe qui m’a poussé à rentrer à Rome alors que je m’apprêtais à partir pour la Grèce — à savoir que la République romaine, avec sa séparation des pouvoirs, ses élections libres, chaque année, pour toutes les magistratures, ses tribunaux et ses jurys, son équilibre entre le Sénat et le peuple, sa liberté de parole et de pensée, est la plus noble création de l’humanité, et que je préférerais mourir noyé dans une flaque de mon propre sang que de trahir le principe sur lequel repose tout ce système, c’est-à-dire, d’abord, enfin et toujours, le respect de la loi.

Ses propos déclenchèrent un tonnerre d’applaudissements et renversèrent complètement le cours des débats, à tel point qu’Isauricus, avec une raideur glacée et un regard meurtrier en direction de Cicéron, retira sa proposition, qui ne fut même jamais soumise au vote.


Je demandai à Cicéron s’il avait l’intention d’écrire à Octavien pour lui expliquer sa position.

— Mes raisons sont dans mon discours, et il l’aura bien assez vite entre les mains… mes ennemis y veilleront.

Pendant les jours qui suivirent, il fut plus occupé que jamais — écrivant à Brutus et à Cassius pour les presser d’accourir au secours de la République chancelante (La crise de l’État est plus grave que jamais : c’est la criminelle démence de Lépide qui porte ses fruits), surveillant les percepteurs qui s’apprêtaient à lever l’impôt, faisant le tour des forgerons pour les convaincre de fabriquer d’autres armes, inspectant la légion de nouvelles recrues avec Cornutus, qui avait été chargé de la défense militaire de Rome. Mais il savait la cause perdue, surtout lorsqu’il vit Fulvia traverser ouvertement le Forum en litière, entourée d’un train important.

— Je nous croyais au moins débarrassés de cette mégère, se lamenta-t-il au dîner, et elle est toujours là, en train de parader à Rome alors que son mari a été déclaré ennemi public. Pas étonnant que nous soyons dans une situation aussi désespérée. Comment est-ce possible, alors que tous ses biens sont censés avoir été saisis ?

Il y eut un silence, puis Atticus dit à voix basse :

— Je lui ai prêté de l’argent.

— Toi ? s’exclama Cicéron, qui se pencha par-dessus la table pour le dévisager comme s’il était un mystérieux étranger. Mais pourquoi donc ferais-tu une chose pareille ?

— Elle m’a fait pitié.

— Non, pas le moins du monde. Tu voulais qu’Antoine soit ton obligé. C’est une assurance. Tu penses qu’on va perdre.

Atticus ne le nia pas, et Cicéron quitta la table.


À la fin de ce maudit mois de « juillet », le Sénat reçut des rapports l’avertissant que l’armée d’Octavien avait levé le camp de Gaule citérieure, franchi le Rubicon et marchait vers Rome. Bien que Cicéron s’y attendît, la nouvelle lui porta un coup terrible. Il avait donné sa parole au peuple romain que si l’on accordait l’imperium à ce « garçon envoyé du ciel », il se conduirait en citoyen modèle. Que manque-t-il encore aux chances funestes de cette guerre ? se plaignit-il auprès de Brutus. Au moment où je t’écris, je me sens sous le poids d’un profond chagrin. Ce jeune homme, ou plutôt ce garçon, pour qui je me suis porté garant envers la République, me fait craindre que mon engagement ne puisse être rempli. C’est alors qu’il me demanda si je pensais qu’il serait plus honorable pour lui de se tuer et, pour la première fois, je vis que ce n’était pas une simple posture. Je lui répondis que je ne pensais pas qu’on en fût déjà là.

— Peut-être pas, mais je dois me tenir prêt. Je n’ai pas envie que les vétérans de César me torturent à mort comme ils l’ont fait avec Trebonius. La question est de savoir comment le faire. Je ne suis pas sûr de pouvoir affronter une épée… penses-tu que je passerai moins à la postérité si je choisis la méthode de Socrate et prends de la ciguë ?

— Je suis sûr que non.

Il me pria d’acheter du poison pour lui et j’allai le jour même voir son médecin, qui me remit une petite fiole. Il ne s’enquit pas de ce que je voulais en faire : je suppose qu’il le savait. Malgré le cachet de cire, je sentais l’odeur fétide du produit, semblable à des crottes de souris.

— C’est fait à partir des graines, expliqua le médecin. La partie la plus vénéneuse de la plante, que j’ai réduite en poudre. Une toute petite dose, pas plus d’une pincée, avalée avec de l’eau devrait faire l’affaire.

— Ça marche en combien de temps ?

— Dans les trois heures.

— Et c’est douloureux ?

— Cela provoque une lente suffocation… qu’est-ce que vous croyez ?

Je mis la fiole dans une boîte et la boîte dans un coffre fermé à clé, dans ma chambre, comme si, en la cachant, on pouvait différer la mort.

Le lendemain, des bandes de légionnaires d’Octavien commencèrent à paraître au Forum. Il en avait envoyé quatre cents devant le gros de son armée, pour intimider le Sénat et le contraindre à lui accorder le consulat. Dès qu’ils voyaient un sénateur, ils l’entouraient et le bousculaient en lui montrant leurs épées, même s’ils ne les dégainaient jamais vraiment. Cornutus, ancien soldat, refusa de se laisser intimider. Bien décidé à aller voir Cicéron sur le Palatin, le préteur urbain les repoussa à son tour jusqu’à ce qu’ils le laissent passer. Mais il conseilla à Cicéron de ne sortir sous aucun prétexte, à moins de prendre une solide escorte.

— Ils te tiennent pour responsable de la mort de César au même titre que Decimus ou Brutus.

— Si seulement cela avait été le cas ! Je me serais chargé aussi d’Antoine et nous ne serions pas dans la situation où nous sommes.

— J’ai aussi de meilleures nouvelles à t’annoncer : les légions d’Afrique sont arrivées hier soir, et nous n’avons pas perdu un seul bateau. Huit mille hommes et un millier de cavaliers débarquent à Ostie au moment même où je te parle. Cela devrait suffire pour retenir Octavien, du moins jusqu’à ce que Brutus et Cassius nous envoient de l’aide.

— Mais sont-ils loyaux ?

— C’est ce que m’assurent leurs commandants.

— Alors fais-les venir le plus vite possible.

Les légions ne se trouvaient qu’à une journée de marche de Rome. À leur approche, les hommes d’Octavien disparurent dans la campagne alentour. Lorsque l’avant-garde parvint aux entrepôts de sel, Cornutus ordonna à la colonne de défiler par la porte Trigémine et de traverser le forum Boarium bien en vue pour rassurer la population. Puis ils prirent position sur le Janicule. De ce point stratégique, ils contrôlaient toutes les entrées occidentales de Rome et pouvaient se déployer rapidement pour arrêter toute armée d’invasion. Cornutus demanda à Cicéron s’il pouvait aller prononcer un discours pour galvaniser les troupes. Cicéron accepta et une litière l’emporta hors les murs avec une escorte de cinquante légionnaires. Je montais une mule.

Il faisait chaud et humide, sans un souffle d’air. Nous traversâmes le Tibre au pont Sublicius et nous traînâmes sur une piste de boue séchée, au milieu des agglomérations de cabanes misérables qui, d’aussi loin que je me souvienne, avaient toujours occupé la plaine vaticane. La malaria y sévissait notoirement l’été, et les insectes hostiles pullulaient. La litière de Cicéron était équipée d’une moustiquaire, mais je n’avais pas cet avantage, et les insectes bourdonnaient à mes oreilles. Une odeur d’excréments humains emplissait l’air. Des enfants au ventre gonflé par la faim nous regardaient passer d’un air apathique depuis l’entrée de leurs cabanes délabrées tandis que, tout autour d’eux, des centaines de corbeaux qui nichaient dans le bois sacré tout proche becquetaient tranquillement les ordures. Nous franchîmes les grilles du Janicule et gravîmes la colline grouillante de soldats. Ils avaient monté leurs tentes où ils avaient pu.

Cornutus avait rassemblé quatre cohortes — près de deux mille hommes — sur le plateau en haut de la côte. Ils se tenaient en rangs dans la chaleur. La lumière se reflétait, aussi éclatante que le soleil, sur leurs casques étincelants, et je dus m’abriter les yeux. Cicéron descendit de sa litière dans un silence absolu. Cornutus le conduisit à une plate-forme basse près d’un autel. Un mouton fut sacrifié. Ses entrailles furent extirpées et examinées par les haruspices, qui les déclarèrent propices. « La Victoire finale ne laisse aucun doute. » Les corbeaux tournoyèrent dans le ciel. Un prêtre lut une prière. Puis Cicéron prit la parole.

Je ne me souviens pas exactement de ce qu’il dit. Il y avait là tous les mots habituels — liberté, ancêtres, foyers et autels, lois et temples — mais, pour une fois, j’écoutais sans entendre. Je regardais les visages des légionnaires. Ils étaient burinés, émaciés, impassibles. Certains mâchaient du mastic. Je vis la scène à travers leur regard. Ils avaient été recrutés par César pour combattre le roi Juba et l’armée de Caton. Ils avaient commis des milliers de massacres et étaient restés en Afrique depuis. Ils avaient parcouru des centaines de milles entassés sur des bateaux puis avaient fait une journée de marche forcée. Et voilà qu’ils se retrouvaient alignés dans la chaleur de Rome, devant un vieillard qui leur parlait de liberté, d’ancêtres, de foyers et d’autels… et cela n’avait pas de sens.

Cicéron termina son discours. Ce fut le silence. Cornutus ordonna trois acclamations. Le silence s’éternisa. Cicéron descendit de l’estrade, remonta dans sa litière, et nous redescendîmes la colline, repassant devant les enfants affamés aux yeux démesurés.


Cornutus vint voir Cicéron le lendemain matin pour lui annoncer que les légions africaines s’étaient mutinées pendant la nuit. Des hommes d’Octavien s’étaient, semblait-il, glissés dans le camp depuis la campagne, à la faveur de l’obscurité, et avaient promis aux soldats deux fois plus que ce que le Sénat pouvait les payer. Pendant ce temps, les troupes d’Octavien descendaient vers le sud en suivant la Via Flaminia et ne se trouvaient plus qu’à une journée de marche.

— Que vas-tu faire, maintenant ? s’enquit Cicéron.

— Me tuer, fut la réponse, ce qu’il fit le soir même, préférant presser la pointe de son épée contre son ventre et se laisser tomber dessus de tout son poids plutôt que de se rendre.

C’était un homme d’honneur et qui mérite qu’on se souvienne de lui, ne serait-ce que parce qu’il fut le seul membre du Sénat à prendre cette décision. Lorsque Octavien se rapprocha de la ville, la plupart des patriciens les plus importants se portèrent à sa rencontre sur la route et l’escortèrent dans Rome. Cicéron se barricada dans son bureau, volets fermés. L’air y était presque irrespirable. J’y jetai un coup d’œil de temps en temps, mais il ne semblait pas avoir bougé. Sa noble tête, qui regardait droit devant lui, se découpant contre la faible lumière qui filtrait de la fenêtre, évoquait un buste de marbre dans un temple désert. Il finit par me remarquer et me demanda où Octavien avait établi son quartier général.

Je lui indiquai qu’il s’était installé chez sa mère et son beau-père, sur le Quirinal.

— Tu pourrais peut-être envoyer un message à Philippe pour lui demander ce qu’il me suggère de faire.

Je m’exécutai, et le courrier revint avec une réponse griffonnée, comme quoi Cicéron devrait aller parler à Octavien : « Tu le trouveras, j’en suis sûr, tout aussi disposé à la clémence que moi. »

Cicéron se leva avec lassitude. La grande maison, habituellement peuplée de visiteurs, était déserte. On aurait dit qu’elle était inhabitée depuis longtemps. Dans la lumière de cette fin d’après-midi estivale, les salles publiques silencieuses paraissaient tapissées d’ambre et d’or.

Nous prîmes deux litières et nous rendîmes chez Philippe, accompagnés d’une petite escorte. La rue et la porte d’entrée étaient gardées par des sentinelles, mais on avait dû donner des ordres pour laisser passer Cicéron car elles s’écartèrent aussitôt. Sur le seuil de la maison, nous croisâmes Isauricus, qui sortait. Je m’attendais à ce que le futur beau-père d’Octavien adresse à Cicéron un sourire de commisération ou de triomphe, mais il se contenta de le foudroyer du regard et s’éloigna au plus vite.

Par la lourde porte ouverte, nous voyions Octavien dicter une lettre à un secrétaire depuis un coin du tablinum. Il nous fit signe d’entrer. Il ne paraissait nullement pressé d’en finir. Le jeune homme ne portait qu’une simple tunique militaire — son armure, son casque et son épée gisaient sur la banquette où ils les avaient jetés. Il avait l’air d’une jeune recrue. Il finit sa dictée et renvoya son secrétaire.

Il examina Cicéron avec une expression amusée qui me rappela son père adoptif.

— Tu es le dernier de mes amis à venir me saluer.

— J’ai pensé que tu serais occupé.

— Ah, vraiment ? répliqua Octavien en riant, ce qui découvrit ses dents horribles. J’imaginais que tu désapprouvais mes décisions.

Cicéron haussa les épaules.

— Le monde est comme il est. J’ai renoncé à l’habitude de donner ou non mon approbation. À quoi cela servirait-il ? Les gens font ce qu’ils veulent, quoi que j’en pense.

— Alors, qu’est-ce que tu veux faire ? Tu veux être consul ?

Pendant à peine une fraction de seconde, le visage de Cicéron parut s’illuminer de joie et de soulagement, mais il comprit instantanément qu’Octavien plaisantait et la lumière le déserta aussitôt.

— Et maintenant, tu t’amuses à mes dépens, grogna-t-il.

— C’est vrai. Pardonne-moi. Mon collègue au consulat sera Quintus Pedius, un obscur parent à moi dont tu n’as jamais entendu parler, ce qui est justement sa raison d’être.

— Ce n’est donc pas Isauricus ?

— Non. Il semble qu’il y ait eu un petit malentendu de ce côté. Et je n’épouserai pas sa fille non plus. Je vais passer un moment ici à régler les affaires, puis j’irai affronter Antoine et Lépide. Tu peux quitter Rome toi aussi, si tu veux.

— Vraiment ?

— Oui, tu peux quitter Rome. Tu peux écrire de la philosophie. Tu peux aller où tu veux en Italie. Mais ne reviens pas à Rome pendant mon absence. Et ne mets pas les pieds au Sénat. Interdiction d’écrire tes mémoires ou quoi que ce soit de politique. Tu n’as pas le droit de quitter le pays pour rejoindre Brutus ou Cassius. Est-ce acceptable ? Tu me donnes ta parole ? Je t’assure que mes hommes ne se montreraient pas aussi généreux.

— C’est généreux, convint Cicéron en baissant la tête. C’est acceptable. Je te donne ma parole. Merci.

— Et moi, en souvenir de notre amitié passée, je te garantis la sécurité.

Il prit une lettre pour signaler que l’entretien était terminé.

— Une dernière chose, ajouta-t-il alors que Cicéron se retournait pour partir. Ça ne fera aucune différence, mais je voudrais savoir : était-ce une plaisanterie, ou souhaitais-tu vraiment me changer en statue ?

— Je crois que je souhaitais exactement la même chose que ce que tu souhaites maintenant, répliqua Cicéron.

XIX

Après cela, brusquement, Cicéron se changea en vieillard. Il se retira à Tusculum dès le lendemain, et commença tout de suite à se plaindre de sa vue. Il refusait d’écrire ou même de lire, prétextant que cela lui donnait mal à la tête. Il ne tirait aucun réconfort de son jardin. Il ne rendait visite à personne et personne ne venait le voir, sauf son frère. Ils s’asseyaient ensemble sur un banc, dans le Lycée, et y restaient des heures, le plus souvent en silence. Le seul sujet dont Quintus réussissait à le faire parler était leur passé lointain — leurs souvenirs d’enfance, lorsqu’ils étaient à Arpinum — et, pour la première fois, j’entendis Cicéron parler longuement de son père et de sa mère. C’était très troublant de le voir, lui entre tous, aussi coupé du monde. Toute sa vie il avait cherché à avoir les dernières nouvelles de Rome. Et maintenant, quand je lui rapportais ce que j’avais appris — qu’Octave avait créé un tribunal spécial pour juger les assassins de César, ou même qu’il avait quitté la ville à la tête d’une armée de onze légions pour combattre Antoine —, il ne faisait aucun commentaire, sinon pour dire qu’il préférait ne même pas y penser. Encore quelques semaines de ce genre, me disais-je, et il mourrait.

On me demande souvent pourquoi il n’a pas cherché à fuir. Après tout, Octavien n’avait pas encore la mainmise sur tout le pays, le temps était encore clément et les ports n’étaient pas surveillés. Cicéron aurait très bien pu quitter l’Italie pour rejoindre son fils en Macédoine : je suis certain que Brutus n’aurait été que trop heureux de lui offrir l’asile. Mais la vérité, c’est qu’il lui manquait la volonté d’agir de façon aussi décisive.

— J’en ai terminé de fuir, me confia-t-il un jour avec un soupir.

Il ne pouvait même plus rassembler assez d’énergie pour descendre dans la baie de Naples. Et puis Octavien lui avait promis de garantir sa sécurité.

Il devait y avoir un mois que nous nous étions réfugiés à Tusculum quand il vint me chercher un matin en me disant qu’il aimerait passer en revue sa vieille correspondance.

— Toutes ces conversations avec Quintus, à évoquer ma jeunesse, ont agité les sédiments de ma mémoire.

J’avais tout gardé, le moindre fragment, tout ce qu’il avait écrit ou reçu pendant plus de trois décennies, et avais tout classé par correspondants, rassemblant les lettres en rouleaux par ordre chronologique. Je portai les cylindres dans sa bibliothèque, et il s’allongea sur la banquette pour se faire lire les lettres par un de ses secrétaires. Tout était là, une vie entière, de ses premiers combats pour remporter l’élection au Sénat en passant par les centaines de causes qu’il défendit pour se faire connaître, atteignant son apogée avec l’action épique contre Verrès, son élection à l’édilité, puis à la préture et enfin au consulat, ses batailles contre Catilina et Clodius, son exil, son retour, ses relations avec César, Pompée, Caton, la guerre civile, l’assassinat, son retour au pouvoir, Tullia et Terentia…

Pendant plus d’une semaine, il revécut sa vie et, à la fin, il était plus ou moins redevenu lui-même.

— Quelle aventure, tout de même, dit-il sur un ton songeur en s’étirant sur la banquette. Tout m’est revenu, le bon comme le mauvais, le noble et le vil. Je crois pouvoir dire en toute honnêteté que, sans me vanter, ces lettres constituent l’enregistrement le plus complet d’une époque historique jamais rassemblé par un homme d’État. Et quelle époque ! Nul n’a jamais été témoin d’autant de choses ni n’en a consigné les faits sur le moment. C’est l’histoire brute, qui se déroule sans le bénéfice du recul. Tu vois avec quoi on pourrait comparer cela ?

— Ça présentera un intérêt formidable dans mille ans, répondis-je, pour tenter d’encourager sa bonne humeur.

— Oh, c’est bien plus que ça ! C’est mon plaidoyer. J’ai peut-être perdu le passé et le présent, mais je me demande si, avec ces lettres, je ne gagnerai pas malgré tout l’avenir.

Certaines de ces lettres le montraient sous un mauvais jour — vaniteux, fourbe, avide et buté — et je m’attendais à ce qu’il veuille supprimer les exemples les plus accablants. Mais quand je lui demandai quelles lettres il voulait que je détruise, il répondit :

— Il faut tout conserver. Je ne peux pas me présenter à la postérité comme une sorte d’improbable parangon de vertu — personne n’y croirait. Pour que ces archives aient l’authenticité nécessaire, je dois me présenter devant la muse de l’histoire aussi nu qu’une statue grecque. Que les générations futures me raillent autant qu’elles le voudront pour mes folies et ma prétention — l’important, c’est qu’elles devront me lire, et c’est là que réside ma victoire.

De toutes les maximes associées à Cicéron, la plus célèbre et la plus caractéristique est : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. » Il lui restait encore de la vie — ou du moins un semblant de vie ; et il avait trouvé une toute petite lueur d’espoir.

À partir de ce jour, il consacra tout ce qui lui restait de forces à préparer la survie de ses documents. Atticus finit par lui accorder son aide, à condition qu’il pût récupérer toutes les lettres qu’il lui avait écrites. Cicéron méprisait sa prudence, mais il finit par accepter.

— S’il veut ne rester qu’une ombre dans l’histoire, c’est son affaire.

C’est à contrecœur que je lui remis jusqu’au moindre billet que j’avais soigneusement collectionné tout au long de ces années et regardai Atticus allumer un grand feu et — il ne voulait se fier à aucun serviteur — brûler lui-même tous les rouleaux sur lesquels ses lettres avaient été conservées. Ensuite, il mit ses scribes au travail. Ils produisirent trois jeux de la correspondance. Cicéron en garda un, Atticus en eut un autre, et moi le troisième. J’expédiai le mien à ma ferme avec des coffres contenant toutes mes notes abrégées de milliers de séances, discours, conversations, mots d’esprit et remarques acérées ainsi que les brouillons pris en dictée de ses livres. Je demandai au convoyeur de tout dissimuler dans l’une des granges, et, s’il devait m’arriver quelque chose, de remettre le tout à Agathe Licinia, l’affranchie qui possédait les bains de Venus Libertina à Baïes. Je ne savais pas trop ce qu’elle en ferait, mais j’avais le sentiment que je pouvais me fier à elle plus qu’à n’importe qui au monde.

À la fin du mois de novembre, Cicéron me demanda si je pouvais retourner à Rome pour m’assurer qu’il ne restait plus de documents dans le tablinum et pour procéder à une dernière inspection générale. Atticus était chargé de vendre la maison pour lui et la plupart des meubles étaient déjà partis. C’était le début de l’hiver. La matinée était fraîche et la lumière rare. Je parcourus les pièces vides avec l’impression d’être un fantôme invisible, et je les imaginai peuplées de monde. Je me représentai le tablinum rempli d’hommes d’État discutant de l’avenir de la République, entendis le rire de Tullia dans la salle à manger, revis Cicéron dans la bibliothèque, penché sur ses livres de philosophie pour tenter d’expliquer pourquoi la peur de la mort n’avait aucune logique… J’avais les yeux remplis de larmes et le cœur douloureux.

Soudain, un chien se mit à aboyer — des aboiements si déchirants que cela dissipa instantanément mes rêveries mélancoliques. Je me figeai pour écouter. Notre vieux chien n’était plus là. Il fallait donc que ce fût celui des voisins. Ce hurlement plaintif ne tarda pas à en déclencher d’autres. Je sortis sur la terrasse. Le ciel était assombri par des tourbillons d’étourneaux et, de tous les coins de Rome, des chiens hurlaient comme des loups. On raconta d’ailleurs par la suite qu’au même moment on avait vu un loup traverser le Forum en courant ; que des statues avaient transpiré du sang et qu’un nouveau-né avait parlé. J’entendis un bruit de course et, regardant vers le Forum, aperçus des hommes qui laissaient manifestement éclater leur joie et couraient vers les rostres en se lançant ce que je pris d’abord pour un ballon avant de comprendre qu’il s’agissait d’une tête humaine. Une femme se mit à hurler dans notre rue. Sans réfléchir, je me précipitai dehors et vis l’épouse de notre vieux voisin, Caesetius Rufus, qui se traînait à genoux dans le caniveau tandis que derrière elle, du sang jaillissait d’un tronc décapité sur le seuil de sa porte. Son intendant, que je connaissais bien, ne savait de quel côté courir. Pris de panique, je le saisis par le bras et le secouai jusqu’à ce qu’il me dise ce qui s’était passé. Octavien, Antoine et Lépide s’étaient unis et avaient publié une liste de plusieurs centaines de sénateurs et chevaliers condamnés à être exécutés et dont la fortune devait être saisie. Une prime de cent mille sesterces par tête était fixée. Les deux frères Cicéron figuraient sur la liste, et Atticus aussi.

— C’est impossible, lui assurai-je. Nous avions une promesse solennelle.

— C’est vrai, s’écria-t-il. Je l’ai vu moi-même.

Je retournai en courant dans la maison, dans l’atrium de laquelle s’étaient rassemblés les quelques esclaves qui restaient.

— On doit tous se disperser, leur dis-je. S’ils nous attrapent, ils vont nous torturer pour essayer de nous faire dire où est le maître. Si on en arrive là, dites-leur qu’il est à Puteoli.

Je griffonnai un message pour Cicéron : Quintus, Atticus et toi êtes proscrits — Octavien t’a trahi — des groupes armés te cherchent — pars tout de suite pour ta maison sur l’île — je te trouverai un bateau. Je le remis au valet d’écurie et le priai de prendre son cheval le plus rapide pour le porter à Cicéron à Tusculum. Puis je rejoignis ma voiture et mon cocher à l’écurie et lui ordonnai de faire route vers Astura.

Alors même que nous descendions la colline à vive allure, nous croisâmes des bandes armées de couteaux et de gourdins qui montaient à l’assaut du Palatin, où ils pourraient trouver les victimes les plus recherchées. Je me tapais la tête contre la paroi de la voiture tant je me lamentais de ce que Cicéron n’eût pas quitté l’Italie quand il en avait eu l’occasion.

Je poussai l’infortuné cocher à fouetter ses pauvres chevaux jusqu’au sang pour arriver à Astura avant la tombée de la nuit. Le passeur était chez lui et, malgré les eaux qui montaient et le peu de lumière, il nous fit traverser le bras de rivière jusqu’à la petite île où la villa de Cicéron se tenait tapie dans les bois. Il y avait des mois qu’il ne s’y était rendu, et les esclaves furent stupéfaits de me voir, et pas vraiment ravis d’avoir à allumer des feux pour chauffer les chambres. Je m’allongeai sur mon matelas humide et écoutai le vent tournoyer autour du toit et balayer les arbres. Les vagues s’écrasaient contre le rivage rocheux, la maison craquait et j’étais terrorisé, imaginant à tout moment percevoir l’arrivée de tueurs venant chercher Cicéron. Si j’avais emporté la fiole de ciguë avec moi, je ne suis pas sûr que je n’en aurais pas pris.

Le lendemain matin, la tempête s’était calmée, mais lorsque je traversai la forêt et contemplai l’immense mer grise striée de lignes blanches se précipitant vers le rivage, je me sentis absolument désespéré. Je me demandai si ce n’était pas un plan stupide et si nous n’aurions pas mieux fait de partir directement vers Brindes, qui avait au moins l’avantage d’être du bon côté de l’Italie pour embarquer vers l’est. Mais évidemment, l’annonce des proscriptions et des primes faramineuses promises nous aurait précédés, et il n’y aurait plus un seul endroit sûr. Cicéron ne parviendrait jamais vivant au port.

J’envoyai mon cocher en direction de Tusculum, avec une autre lettre pour Cicéron lui disant que j’étais « sur l’île » — je continuais de rester vague pour le cas où mon message tomberait en de mauvaises mains — et l’enjoignant de venir me rejoindre au plus vite. Puis je priai le passeur d’aller à Antium chercher un bateau qui pourrait nous faire descendre la côte. Il me regarda comme si j’étais fou de lui demander une chose pareille en hiver et par un temps si hostile, mais il finit par partir en grommelant et revint le lendemain m’informer qu’il avait pu louer une galère à dix rames équipée d’une voile, qui nous rejoindrait dès que le temps permettrait de couvrir les sept milles qui nous séparaient d’Antium. Il n’y avait plus rien que je pusse faire, hormis attendre.


C’était dans la petite île boisée d’Astura que Cicéron s’était réfugié après la mort de Tullia. Le silence absolu qui régnait là-bas, troublé seulement par les bruits de la nature, l’apaisait ; pour moi, ce fut le contraire. Ce silence me mettait les nerfs à vif, d’autant plus que les jours défilaient et que rien ne se passait. Je partais régulièrement faire le guet, mais il me fallut attendre la fin d’après-midi du cinquième jour pour apercevoir une soudaine activité se profiler à l’horizon. Deux litières traversaient la forêt, entourées par une suite d’esclaves. Le passeur me fit traverser pour vérifier et, alors que nous nous rapprochions, je reconnus Cicéron et Quintus, qui se tenaient sur la plage. Je me dépêchai d’aller les accueillir et les trouvai dans un état consternant. Ni l’un ni l’autre ne s’étaient changés ni rasés depuis mon départ et ils avaient tous les deux les yeux rougis par les pleurs. Il tombait une pluie fine, et ils étaient trempés, ce qui leur donnait l’air d’un couple de vieillards indigents. Quintus était encore plus mal en point que Cicéron. Après de bien tristes retrouvailles, il jeta un coup d’œil sur le bateau que j’avais affrété et qui était remonté sur le sable, et annonça qu’il n’était pas question pour lui de mettre un pied dedans.

— Mon cher frère, dit-il en se tournant vers Cicéron, c’est sans espoir. Je ne sais pas pourquoi je t’ai laissé me traîner ici, sinon que pendant toute ma vie, j’ai toujours fait ce que tu me disais de faire. Regarde-nous ! On est vieux, en mauvaise santé. On a un sale temps. On n’a pas d’argent. On aurait mieux fait de suivre l’exemple d’Atticus.

— Où est Atticus ? demandai-je.

— Il se cache à Rome, répondit Cicéron.

Il se mit à pleurer et ne chercha même pas à le dissimuler. Puis, aussi soudainement qu’il avait commencé, il s’arrêta et se remit à parler comme si de rien n’était.

— Non, je suis désolé, Quintus, mais je ne peux pas vivre terré dans une cave, en tremblant chaque fois que quelqu’un frappe à la porte. Le plan de Tiron convient parfaitement. Voyons jusqu’où on peut aller.

— Alors nous allons devoir nous séparer, et je vais prier pour te revoir, sinon dans cette vie du moins dans la suivante.

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et s’étreignirent longuement. Ce fut Quintus qui se dégagea. Il m’embrassa aussi. Aucune des personnes présentes ne put retenir ses larmes et j’étais moi-même submergé par la tristesse. Puis Quintus remonta dans sa litière et fut emporté sur le sentier avant de se perdre dans les arbres.

Il était trop tard pour embarquer le jour même, aussi nous rendîmes-nous sur l’île. Pendant que Cicéron se séchait devant le feu, il m’expliqua qu’il avait traîné deux jours à Tusculum, incapable de croire qu’Octavien avait pu le trahir, certain qu’il devait y avoir une erreur. Voilà ce qu’il avait appris : qu’Octavien avait rencontré Antoine et Lépide à Bononia, sur une île au milieu du fleuve — juste eux trois, avec deux secrétaires ; ils avaient laissé leurs gardes de chaque côté du fleuve et avaient fouillé mutuellement leurs habits, de peur qu’il ne s’y trouvât quelque arme cachée —, qu’au cours des trois jours suivants, travaillant de l’aube au crépuscule, ils s’étaient partagé la carcasse de la République et que, pour payer leurs légions, ils avaient établi une liste de deux mille hommes fortunés à tuer, y compris deux cents sénateurs, dont les biens seraient saisis.

— Je sais par Atticus, qui le tient du consul Pedius, que chacun des trois criminels a dû, en gage de sa bonne foi, livrer quelqu’un qui lui était cher. Antoine a sacrifié son oncle, Lucius Caesar, celui-là même qui l’avait défendu au Sénat ; Lépide a donné son frère, Aemilius Paullus, et Octavien m’a donné, moi — Antoine a insisté, même si, d’après Pedius, le garçon s’y était d’abord vivement opposé.

— Tu y crois ?

— Pas particulièrement. J’ai trop souvent plongé le regard dans ses yeux gris pâle et sans âme. La mort d’un homme ne l’affecte pas plus que celle d’une mouche. Oh, Tiron, fit-il avec un soupir qui parut secouer tout son corps, je suis si fatigué ! Et dire qu’il faut justement que ce soit moi qui me fasse doubler par un jeunot qui commence tout juste à se raser ! As-tu ce poison que je t’avais chargé d’acheter ?

— Il est à Tusculum.

— Eh bien, je n’ai plus qu’à prier les dieux immortels de me laisser mourir cette nuit dans mon sommeil.

Mais il ne mourut pas. Il se réveilla déprimé et, au matin, alors que nous nous tenions sur le petit quai à attendre que les marins viennent nous chercher, il annonça soudain qu’en fin de compte il ne partirait pas. Puis, quand le bateau arriva à portée de voix, l’un des marins nous cria qu’il venait de voir une unité de légionnaires sur la route d’Antium, conduite par un tribun militaire et qui venait dans notre direction. Cela sortit immédiatement Cicéron de sa léthargie. Il tendit la main, et les marins l’aidèrent à monter à bord.

Notre fuite ne tarda pas à suivre le même schéma que notre premier départ vers l’exil. C’était comme si Mère Italie ne supportait pas de laisser partir son fils préféré. Nous avions parcouru dans les trois milles, en serrant la côte de près, quand le ciel gris se chargea d’énormes nuages noirs qui affluaient de l’horizon. Le vent se leva et ne tarda pas à soulever des vagues énormes. Notre petit bateau semblait se dresser presque à la verticale puis s’écrasait, proue en avant, dans des gerbes d’eau salée qui nous trempait jusqu’aux os. C’était, dans la mesure du possible, encore pire que la première fois car nous n’avions nulle part où nous abriter. Cicéron et moi étions recroquevillés dans nos manteaux à capuche pendant que les hommes s’efforçaient d’aborder les vagues par le travers. La coque commença à se remplir et le vaisseau devint dangereusement bas sur l’eau. Nous dûmes tous aider à écoper, même Cicéron, évacuant frénétiquement l’eau glacée par-dessus bord avec nos mains pour nous empêcher de sombrer. Nous avions les membres et le visage gourds. Nous avalions du sel et la pluie nous aveuglait. Enfin, après des heures passées à ramer courageusement, les hommes nous dirent qu’ils étaient épuisés et avaient besoin de se reposer. Nous contournâmes un promontoire rocheux et nous dirigeâmes vers une crique, dont nous nous rapprochâmes le plus possible avant de devoir sauter et marcher dans l’eau jusqu’au rivage. Cicéron s’enfonça presque jusqu’à la taille et quatre marins durent le porter sur la plage. Ils le déposèrent avant de retourner aider leurs compagnons à ramener le bateau pour le remonter au sec. Là, ils le couchèrent sur le côté, l’étayèrent avec des branches de myrte coupées sur place et confectionnèrent un abri de fortune avec le mât et la voile. Ils parvinrent même à allumer du feu avec du bois mouillé, dont le vent ne cessait de nous renvoyer la fumée à la figure, nous étouffant et nous piquant les yeux. La nuit fut bientôt là, et Cicéron, qui n’avait pas prononcé un mot pour se plaindre, parut s’endormir. C’est ainsi que s’acheva le cinquième jour de décembre.

Après une nuit agitée, je me réveillai à l’aube du six sous un ciel plus clément. J’étais transi de froid et mes vêtements mouillés étaient raides de sel et de sable. Je me levai avec peine et regardai autour de moi. Tout le monde dormait encore, sauf Cicéron. Il avait disparu.

Je fouillai la plage et la mer du regard, puis me retournai pour scruter les arbres. Il y avait une petite trouée, qui s’avéra donner sur un sentier. Je m’y engageai en appelant Cicéron. Le chemin aboutissait à une route. Cicéron s’éloignait d’un pas vacillant. Je l’appelai de nouveau, mais il ne répondit pas. Il avançait lentement et d’un pas incertain dans la direction d’où nous venions. Je le rattrapai, marchai à son côté et lui parlai avec un calme que j’étais loin de ressentir.

— Il faut retourner au bateau, assurai-je. Les esclaves de la villa ont pu dire aux légionnaires quelle direction nous avions prise. Les soldats sont peut-être juste derrière nous. Où vas-tu ?

— À Rome, dit-il sans me regarder et en continuant de marcher.

— Pour quoi faire ?

— Pour me tuer sur le seuil d’Octavien. Il en mourra de honte.

— Pas du tout, assurai-je en le prenant par le bras. Parce qu’il ne connaît pas la honte. Et ses soldats te tortureront à mort comme ils l’ont fait avec Trebonius.

Il me regarda et s’arrêta de marcher.

— Tu crois ?

— Je le sais.

Je le tirai doucement par le bras. Il ne résista pas et baissa la tête, me laissant le reconduire comme un enfant, à travers la forêt, jusqu’à la plage.


Quelle tristesse de revivre tout cela ! Mais il le faut bien si je veux tenir ma promesse de raconter l’histoire de sa vie. Nous le fîmes remonter dans le bateau et repartîmes à l’assaut des vagues. Le jour étais gris et infini, comme à l’aube des temps. Les rameurs travaillèrent sans relâche pendant des heures, assistés par une brise qui gonflait la voile et, à la fin de l’après-midi, nous avions parcouru environ vingt-cinq milles de plus. Nous dépassâmes le célèbre temple d’Apollon, qui surplombe la mer sur le promontoire de Caieta, et Cicéron, qui s’était tenu jusque-là prostré, contemplant la côte d’un regard vague, le reconnut soudain, se redressa et annonça :

— Nous sommes près de Formies. J’ai une maison là-bas.

— Je le sais bien.

— Arrêtons-nous là pour la nuit.

— C’est trop risqué. Tout le monde sait que tu as une villa à Formies.

— Je m’en moque, répliqua Cicéron avec un peu de sa fermeté d’antan. Je veux dormir dans mon lit.

Nous nous rapprochâmes donc de la côte et abordâmes au ponton qui s’avançait dans la mer non loin de la villa. Pendant que nous mettions le bateau à l’amarre, un grand vol de corbeaux s’éleva en croassant des arbres voisins, comme pour nous avertir, et je suppliai Cicéron de me laisser au moins aller m’assurer que ses ennemis ne lui tendaient pas une embuscade avant qu’il ne débarque. Il accepta et je remontai le chemin familier à travers les arbres en compagnie de deux des marins. Le sentier nous conduisit Via Appia. Le soir tombait déjà, et la route était déserte. Je parcourus les cinquante pas qui me séparaient des grilles de fer de la propriété de Cicéron. Au bout de l’allée, je frappai vigoureusement contre la porte de chêne. Après un court moment, un grand bruit de verrous tirés se fit entendre et j’aperçus enfin le visage du concierge. Il fut surpris de me voir. Je regardai par-dessus son épaule et lui demandai si des étrangers étaient venus s’enquérir du maître. Il m’assura que non. C’était un brave type, que je connaissais depuis des années, et je le crus.

— Dans ce cas, lui dis-je, envoie au ponton quatre esclaves avec une litière pour prendre le maître et l’amener à la villa, et fais-lui préparer un bain, des vêtements propres et à manger, car il est en piètre état.

J’envoyai aussi deux esclaves avec des chevaux rapides sur la Via Appia pour vérifier que ce mystérieux et sinistre détachement de légionnaires qui semblait être sur nos traces ne s’y trouvait pas.

Cicéron fut porté dans la maison, et l’on barricada grilles et portes derrière lui.

Je ne le vis que très peu après cela. Dès qu’il eut pris son bain, il avala un peu de nourriture et de vin dans sa chambre et partit se coucher.

Je dormis moi aussi — très profondément malgré mes angoisses, tant j’étais épuisé — et dus être réveillé brutalement pas l’un des esclaves que j’avais posté sur la Via Appia. Il était essoufflé et effrayé. Une troupe de trente légionnaires à pied ainsi qu’un centurion et un tribun à cheval marchaient du nord-ouest vers la maison. Ils étaient à moins d’une demi-heure.

Je courus réveiller Cicéron. Il avait ses couvertures remontées jusqu’au menton et refusa de bouger. Je les lui arrachai.

— Ils viennent pour toi, assenai-je, penché au-dessus de lui. Ils sont presque là. Il faut qu’on parte.

Il me sourit et posa la main sur ma joue.

— Qu’ils viennent, mon vieil ami. Je n’ai pas peur.

Je le suppliai.

— Fais-le pour moi, si tu ne veux pas le faire pour toi-même… Fais-le pour tes amis et pour Marcus ! Je t’en prie, viens !

Je crois que c’est l’allusion à Marcus qui le convainquit. Il poussa un soupir.

— Très bien, allons-y. Mais c’est tout à fait inutile.

Je me retirai pour le laisser s’habiller et courus donner des ordres : qu’on préparât une litière immédiatement, que le bateau fût prêt à mettre à la voile et chaque rameur en place, que grilles et portes fussent verrouillées dès que nous serions sortis, que les esclaves de la maison quittent les lieux aussitôt et se cachent où ils pourraient.

Je croyais sans cesse entendre le bruit des pas des légionnaires qui s’intensifiait…

Enfin — mais bien trop tard ! — Cicéron parut, aussi immaculé que s’il partait s’adresser au Sénat. Il parcourut la villa en disant adieu à tous. Les esclaves étaient en larmes. Il jeta un ultime regard autour de lui, comme pour saluer une dernière fois la maison et tout ce qu’elle contenait de si cher à son cœur, puis il monta dans la litière, tira les rideaux afin que nul ne vît son visage et nous nous mîmes en route. Alors, au lieu de fermer la grille derrière nous et de se sauver, les esclaves prirent tout qui pouvait faire office d’armes — fourches, balais, tisonniers, couteaux de cuisine — et insistèrent pour nous escorter en formant une phalange domestique des plus rustiques autour de la litière. Nous parcourûmes la courte portion de route puis tournâmes dans le sentier à travers bois. J’entrevoyais la mer qui scintillait à travers les arbres dans le soleil matinal. Le salut était tout proche. Mais alors, au bout du chemin, juste avant qu’il ne débouche sur la plage, une douzaine de légionnaires surgirent.

Les esclaves qui précédaient notre petite procession poussèrent un cri et les porteurs s’empressèrent de faire demi-tour. La litière pencha dangereusement et faillit verser. Nous revînmes précipitamment en arrière, mais trouvâmes d’autres soldats qui nous barraient la route.

Nous étions pris au piège, dépassés, condamnés. Nous restions cependant déterminés à nous battre. Les esclaves posèrent la litière et se placèrent en rempart tout autour. Cicéron écarta le rideau pour voir ce qui se passait. Il vit les soldats approcher rapidement et me cria :

— Personne ne doit combattre !

Puis il dit aux esclaves :

— Posez tous vos armes ! Votre dévouement m’honore, mais le seul sang qui doit couler ici est le mien.

Les légionnaires avaient l’épée à la main. Le tribun militaire qui les commandait était une espèce de brute basanée et hirsute. Sous le bord de son casque, ses sourcils se rejoignaient en une épaisse ligne noire.

— Marcus Tullius Cicero, clama-t-il, j’ai un mandat d’exécution.

Cicéron, toujours allongé dans sa litière, le menton appuyé sur sa main, le dévisagea très calmement.

— Je te connais, dit-il, j’en suis sûr. Comment t’appelles-tu ?

Visiblement déconcerté, le tribun militaire répondit :

— Mon nom, si tu veux le savoir, est Caius Popillius Laenas et, oui, on se connaît. Mais ça ne te sauvera pas.

— Popillius, murmura Cicéron, c’est cela.

Puis il se tourna vers moi.

— Tu te souviens de cet homme, Tiron ? Il a été notre client — cet adolescent de quinze ans qui avait tué son père, tout au début de ma carrière. Il aurait été condamné à mort pour parricide si je ne l’avais pas fait acquitter — à la condition qu’il s’enrôle dans l’armée. C’est une sorte de justice immanente, je suppose, dit-il avec un petit rire.

Je regardai Popillius et me souvins effectivement de lui.

— Assez parlé, intervint ce dernier. Le verdict de la Commission constitutionnelle est que la sentence de mort doit être exécutée immédiatement.

Il fit signe aux soldats de tirer Cicéron de sa litière.

— Attends, l’arrêta Cicéron. Laisse-moi où je suis. J’ai l’intention de mourir ainsi.

Il se souleva sur les coudes, tel un gladiateur vaincu, puis rejeta la tête en arrière et présenta son cou au ciel.

— Si c’est ce que tu veux, dit Popillius avant de se tourner vers son centurion. Finissons-en.

Le centurion prit position. Il écarta les jambes et leva son épée. La lame étincela et, à cet instant, le mystère qui avait hanté Cicéron toute sa vie fut pour lui résolu, et la liberté fut éliminée de la surface de la terre.


Ils lui coupèrent ensuite la tête et les mains pour les mettre dans un sac. Ils nous obligèrent à nous asseoir à côté pour les regarder faire. Puis ils s’en allèrent. J’appris par la suite qu’Antoine fut tellement ravi par ces trophées qu’il gratifia Popillius d’une prime d’un million de sesterces. On dit aussi que Fulvia perça la langue de Cicéron avec une épingle. Je n’en sais rien. Ce qui est certain, c’est que, sur l’ordre d’Antoine, la tête qui avait prononcé les Philippiques et les mains qui les avaient écrites furent clouées sur les rostres afin d’avertir tous ceux qui pourraient avoir l’idée de s’opposer au triumvirat. Et elles y restèrent pendant des années, jusqu’à ce qu’elles finissent par pourrir et se décomposer complètement.

Après le départ des assassins, nous portâmes le corps de Cicéron sur la plage et construisîmes un bûcher. Puis à la tombée de la nuit, nous brûlâmes ses restes. Je partis ensuite vers la baie de Naples pour retrouver ma ferme.

Peu à peu, j’en appris davantage sur les événements.

Quintus fut peu après capturé avec son fils et ils furent exécutés.

Atticus sortit de sa cachette et il fut gracié par Antoine pour avoir aidé Fulvia.

Et beaucoup, beaucoup plus tard, Antoine se suicida avec sa maîtresse, Cléopâtre, après qu’ils eurent engagé une campagne militaire contre Octavien et eurent été défaits par lui. Le garçon est devenu l’empereur Auguste.

Mais cela suffit, j’ai assez écrit.

De nombreuses années se sont écoulées depuis les épisodes relatés. Je crus au début ne jamais me remettre de la mort de Cicéron. Mais le temps efface tout, même le chagrin. En fait, j’irai jusqu’à dire que le chagrin est presque uniquement une question de perspective. Pendant les premières années, je soupirais et pensais : « Dire qu’il serait encore dans la soixantaine à présent. » Puis, dix ans plus tard, je constatai avec étonnement : « Bon sang, il aurait soixante-quinze ans ! » Mais aujourd’hui, je me dis : « De toute façon, il serait mort depuis longtemps, alors qu’importe la façon dont il a péri par rapport à la façon dont il a vécu ? »

Ma mission est terminée. Mon livre est achevé. Bientôt, je vais mourir aussi.

Les soirs d’été, je me tiens sur la terrasse avec Agathe, ma femme. Elle coud pendant que je contemple les étoiles. Toujours, dans ces moments-là, je pense au rêve de Scipion sur la dernière demeure des hommes d’État, dans De la République :

Ensuite, portant de tous côtés mes regards, je voyais dans le reste du monde des choses grandes et merveilleuses : c’étaient des étoiles que, de la terre où nous sommes, nos yeux n’aperçurent jamais ; c’étaient partout des distances et des grandeurs que nous n’avions point soupçonnées. Les globes étoiles surpassaient de beaucoup la grandeur de la terre ; et cette terre elle-même se montrait alors à moi si petite, que j’avais honte de notre empire, qui ne couvre qu’un point de sa surface.

« Si tu veux élever tes regards, dit le vieillard à Scipion, et les fixer sur cette patrie éternelle, ne dépends plus des discours du vulgaire, ne place plus dans des récompenses humaines le but de tes grandes actions. Tout le bruit de ce que les autres diront de toi ne retentit pas au-delà des régions que tu vois ; il ne se renouvelle éternellement pour personne, il tombe, avec les générations qui meurent ; il disparaît dans l’oubli de la postérité. »

Tout ce qui subsistera de nous est ce qui est écrit.

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