Je quitte Étaples avec ma voiture et le sentiment très net que je suis dans le droit chemin, c’est-à-dire sur celui qui conduit au succès.
Le temps est de plus en plus beau, le soleil de plus en plus chaud, les oiseaux de plus en plus mélodieux et l’air marin de moins en moins angevin.
À ma gauche, la route de Berck ! Je relève un chouïa le pied, car c’est à la seconde route que je vire. À ce fameux carrefour de Locdu où Pinaud descendit et où fut retrouvée la voiture de Durandal, le vaillant colleur de rustines.
M’est avis, les gnards, que d’ici peu, pour ne pas dire plus, votre délicieux San-Antonio, le roi de la Minette-chantée, va avoir l’occasion de donner la pleine mesure de ses pectoraux.
V’là le chemin qu’on m’a causé. Il est tout blanc, comme sur les tableaux de Vlaminck, et il sinue dans les dunes en direction de la mer.
Le paysage est désert. Y a des cormorans ou assimilés qui font du vol à voile en poussant des cris de vieilles dames à qui on montre des photos cochonnes.
Çà et là, des maisons se dressent, fermées pour cause de morte-saison.
Je roule une paire de kilomètres sur cette voie déserte et je parviens à la mer qu’on voit danser le long des golfes clairs.
Elle étincelle de mille feux, de dix mille reflets, et de un million trois cent quatorze mille cinq cent vingt-deux lueurs argentées.
C’est féerique. Le soleil se joue sur la pointe des vagues, mettant des traînées d’incendie jugulé[23] sur la crête blanche des vagues[24].
La ligne d’horizon se dilue dans une brume dorée, marquée çà et là par la tache vive des bateaux de pêche. Le grondement infini de la mer compose une symphonie fantastique avec Lionel Hampton à la batterie. C’est infini, troublant, aqueux, salin, iodé, vivifiant et ça vous prend là, là et là (je ne fais pas de gestes, mais suivez mon regard).
La route se termine en un gazon galeux et se divise en deux sentiers qui s’en vont le long du littoral en un double ruban (je pars un peu en guimauve, mais le classicisme a ses obligations).
J’ai beau scruter à gauche et à droite, je ne vois que la côte blanchâtre, découpée par le Bon Dieu dans une terre stérile comme un mulet.
Ces sentiers se perdent sur la lande. Par temps clair, on aperçoit sûrement la côte anglaise, mais sûrement pas Pinaud, Bérurier et Réveillon, les trois chers disparus à leurs mémères. Le sentier de gauche mène à Berck (un si joli petit pelage, comme dirait Révillon ou Allégret) ; celui de droite au Touquet.
Pas la peine de m’y engager, j’aurais meilleur compte de m’engager dans les méharistes. C’est pas sur cette côte que je découvrirai mes potes, elle est en effet constamment arpentée par les chercheurs de crabes, et il y a belle lurette que ces bonnes gens auraient repéré les vieux crabes que je cherche.
Alors ?
Eh bien alors, mes paquets de nouilles fraîches, je dois me rendre à l’évidence, en attendant mieux : mes bonzes à roulettes se trouvent peut-être dans l’une des maisons qui jalonnent la route.
Elles m’ont toutes paru fermagas, mais il faut y regarder de plus près.
Je fais machine arrière, toute ! En tout, il y a une dizaine de propriétés. Je commence par le commencement, c’est-à-dire par mater leur cheminée. Bien que le soleil répande ses rayons de miel (en vente dans toutes les bonnes épiceries et chez le producteur) sur la nature engourdie, il fait un temps à ne pas oublier son lardeuss au portemanteau des bistrots. Pour pouvoir habiter une carrée de la côte, en cette saison, faut pas chialer sur l’anthracite de la Ruhr, parole !
Mais va te faire lanlaire, comme le dit si pertinemment la duchesse Lagout-Gnote du Monocle. Pas plus de nuage de fumée s’élevant, rectiligne, dans un ciel dégagé, que de Dunlopillo dans le pageot d’un fakir.
On peut parier Une nuit sur le mont Chauve contre une chauve-souris que si des naturels crèchent dans le quartier, ils se chauffent par catalyse.
Je suis plus perplexe qu’une dame ayant le choix entre André Claveau et Suzy Solidor. Que doit faire votre San-Antonio bien-aimé ? Hmm ? Je suis là, je vous pose des questions et vous ne me répondez jamais. Tout ce que vous êtes foutus de faire, c’est de tourner la page suivante pour voir comment je me suis débrouillé !
Ah ! vous alors, vous me la copierez. J’ai justement la crampe de l’écrivain depuis que je me suis fait une entorse en jouant à la belote !
Mais vous le savez pour l’avoir appris par voie d’affichage, je suis l’homme des grandes décisions (la dernière que j’ai prise mesurait deux mètres de long sur cent trente de large).
Je me chope par le revers du veston et je me tiens le langage suivant : « Mon San-Antonio joli. Puisque ton renifle-mystère t’a amené ici, c’est qu’il y a eu du louche dans le coin. Or, le louche, avec le Rouge Baiser, c’est ce qui laisse le plus de traces. À toi de les découvrir en faisant gaffe qu’elles ne prennent pas froid. »
Aussitôt pensé, aussitôt fait. Me v’là au labeur, les mecs. Je joue à la Gestapo sur le sentier de la guerre. Mon Cézame à la main, je commence l’exploration systématique des baraques alignées le long de cette petite route.
C’est un drôle de jeu, mais je suis vaillant[25].
J’entre dans la première et je trifouille la serrure avec application. Si jamais le proprio se la radine, ça va faire un drôle de pet !
Pour expliquer mon business, faudra certainement que je lui fasse de la géométrie dans l’espace avec mon poing. Mais qui ne risque rien n’a rien, assure ma chère Félicie qui n’a jamais osé traverser une rue au feu rouge.
J’inventorie la carrée sans résultat. Elle est vide. Il y a des toiles d’araignée, des plaques d’humidité, une odeur de moisi et de renfermé et des traces de boue sèche… That’s all !
Je passe à la suivante, à la troisième, à la quatrième… Ballepeau !
Ce turbin me prend un temps inouï. Lorsque j’ai terminé la visite des dix crèches, l’après-midi est très avancé pour son âge. Et moi je me retrouve comme une cloche qui se serait paumée le jour de Pâques en rejoignant sa base. Non seulement je n’ai découvert âme qui vive, mais z’encore ces dix casbas ne contiennent pas la moindre trace humaine récente. La poussière les saupoudre comme du sucre en poudre saupoudre des gaufres.
Force m’est de revenir à la mer, qu’on voit danser le long des golfes clairs.
Je joue ma décision à pile ou face, comme on doit toujours le faire dans les cas graves. La pièce retombe sur le buste d’une aimable jeune fille au tifs longs, portant un bandeau au front (lequel a dû lui glisser sur les yeux depuis quelque temps) et qui s’appelle, paraît-il, République française.
D’après les conventions récentes prises avec moi-même, ça signifie que je dois prendre à gauche. Dont acte. Voilà donc le valeureux San-Antonio, l’homme qui remplace l’index et le café décaféiné en route pour Berck !
Au loin, je vois la localité nichée au bord de la Manche comme les galons rouges d’un caporal[26].
Je fonce, le nez traînant à terre, les yeux soudés au chalumeau sur la sente herbue.
Je parcours cent mètres, deux cents mètres, trois cents mètres, quatre cents mètres, cinq cents mètres, six cents mètres, sept cents mètres[27], etc. Lorsque soudain, je tombe en arrêt, sans me faire de mal heureusement, sur un minuscule objet qui me laisse plus rêveur que si on venait de me jouer la Berceuse de Jocelyn au fifre harmonique ou à la moulinette à légumes.
Cet objet minuscule, ce rien du tout plié dans du papier mou, cette futilité, cette virgule de déchet, cette fiente du néant, c’est un mégot de cigarette. Pas un mégot normal, non, oh ! non… Un mégot de Pinaud, c’est-à-dire un morceau de papier écrasé, jauni, mal brûlé, qui ressemble (je l’ai écrit par ailleurs dans ma thèse sur la prolifération du scarabée débonnaire dans la faune septentrionale) qui ressemble (répété-je pour les ceusses qui se paument à la faveur d’une parenthèse) qui ressemble à la carapace de quelque insecte bouffé aux mites.
Je ramasse le mégot. Pas d’erreur, il est pinuchard en diable.
Mon battant frappe les trois coups. Je continue de suivre le bon chemin. J’ai renoué avec le fil conducteur…
Hardi !
Je deviens fébrile… Ici, s’est produit quelque chose d’anormal, savez-vous pourquoi ? Parce que le dénommé Pinaud, digne homme s’il en fut, promoteur émérite d’une politique de farouche économie, Pinaud le brave, le gâteaux, le navré, le navrant, le cradingue, le malodorant, le mité, le miteux, le sénile, l’empêché, l’empêcheur, la ganache, le résidu, le fossile, le reliquat, le débris… Pinaud fume ses cigarettes jusqu’à la moustache incluse. C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Or, le mégot qui repose dans le creux de ma main est encore comestible. Jamais, sauf dans un cas de force majeure, mon subordonné ne s’en serait séparé.
Je bigle autour de moi le paysage. Pas de maison. Mais les ruines d’un blockhaus ayant appartenu au fameux mur de l’Atlantique.
Je m’y dirige. L’endroit est peuplé d’excréments… Il est bon de souligner au passage l’ironie de ces constructions faites pour braver les bouches à feu et qui servent de chiottes. Juste retour des choses ! Rommel, le titanesque maçon de l’Atlantique, n’était pour la postérité qu’un bâtisseur de goguenauds ! Vous trouvez pas ça rassurant, vous ? Que dis-je, vengeur ! La voilà, la vraie vengeance des paumés que nous sommes, des subisseurs, des résignés, des petits, des humbles, des sans-grades !
Les grands hommes de guerre tout-puissants édifient nos ouatères sans le savoir. Ils les coulent dans l’airain, ça fait plus d’usage ! Et au bord de la mer, pour que ça fasse plus gai.
Ah ! les braves gens ! Bien glorieux, bien galonnés, perpétués sur des timbres-poste, manière comme une autre de se faire lécher le dargeot !
Que reste-t-il d’eux ? Un nom dans l’histoire, des croix dans des champs où ne pousse plus le blé, et des latrines aux murs larges de deux mètres…
Je pénètre dans ce blockhaus… Une lumière d’outre-tombe sourd doucement par les meurtrières. Des plantes téméraires poussent dans les brèches… Je fais quelques pas et je craque une alouf… Que vois-je ? Qu’aperçois-je ? Deux masses sombres, ficelées comme du bon saucisson lyonnais dans des flaques d’eau. Ces masses sont inertes. Je m’approche d’elles. L’une a nom Bérurier, l’autre Pinaud… La première gît tel un cadavre, la seconde a encore un regard… Un pauvre regard fienteux, poisseux, troublé… Un regard de vieux mec tombant en digue-digue.
Je m’agenouille, mon coutal à la pogne et je tranche les liens solides qui entravent les deux champions de la maison Poulopot. Ensuite j’ôte les bâillons. Pinaud balbutie d’une voix plus pâle qu’un rayon de lune dans la boutique d’un laitier :
— Je savais que tu viendrais…
Brave homme, va ! Ainsi, il m’avait, envers et contre tous, conservé sa confiance ! Je lui caresse la joue.
— Qu’est-ce qui s’est passé, pépère ?
— C’est toute une histoire… Faut d’abord s’occuper du Gros, je crois qu’il est mort, depuis hier soir il ne bouge plus…
Je me penche sur le tas de viande immobile. J’appuie mon étiquette sur sa boîte à éponges et j’écoute. Dieu soit loué ! le cœur bat encore… Lointain, faiblard…
J’inspecte le bonhomme. Il porte un gnon carabiné derrière la coupole. Le genre de chiquenaude qu’on vous donne avec ce que les experts appellent un instrument contondant.
Ça l’a déplafonné… Avec ça, je subodore qu’il n’a pas croqué depuis le début de la semaine et ce régime ne lui vaut rien. Pinaud se remet debout en titubant.
— J’ai une de ces faims, balbutie-t-il.
— Je vais te colmater les brèches. Tu peux marcher seulâbre ?
— Je vais essayer, y me semble que je suis devenu un nuage !
— Eh ben, attention de pas crever, ça se fait beaucoup sur ce littoral !
Il gagne la sortie en s’appuyant après les murs suintant d’humidité. Moi, je fais l’effort musculaire de ma carrière, c’est-à-dire que je charge le Gros dans mes bras. Mince de colis ! Après ça, je peux me faire engager chez Amar !
Je trimbale le Gros jusqu’au sentier et je le dépose à l’air. Il est pâle comme une endive, le cher homme ! Il a les yeux clos, les lèvres vides, le nez bleui, les dents crispées… Je pique un sprint jusqu’à ma carriole où je vais dégauchir un flacon de scotch.
Je colle le goulot sous le naze de Béru. C’est merveilleux comme résultat. Mon pote exhale un soupir aux côtés duquel la mousson a l’air d’un zéphyr.
Vite j’abaisse le goulot en question jusqu’à sa bouche, je le vrille entre ses lèvres, je force ses ratiches serrées et il se met à téter comme un veau sacré.
Pinaud gémit :
— Laisse-m’en un peu, San-Antonio, moi aussi je suis ramollo !
Bon cœur, je lui file le flask et il le vide en moins de temps qu’il n’en faut à un bombardier pour réciter son chapelet.
Le Gros rouvre les yeux.
— J’ai faim, murmure-t-il…
— Bouge pas, mon lapin, fais-je, je vais t’offrir la choucroute de ta vie…
Je le mets debout et, aidé du père Pinaud, je le traîne jusqu’à l’auto. Quinze minutes plus tard, nous sommes dans un restaurant d’Étaples. Le Gros est affalé dans un fauteuil, une bouteille de beaujolais à portée de la dextre, une terrine de canard à portée de la senestre, portant d’un geste mou les aliments à sa bouche. Mes deux compères se sustentent sérieusement, avec une voracité incroyable.
Ce qu’ils peuvent engloutir comme boustifaille approvisionnerait la cantine de Renault pour un mois.
Quand ils sont repus, je m’octroie un steak pommes frites à mon tour, puis je passe aux choses sérieuses…
À tour de rôle, ils me font le récit de leur odyssée que j’ai déjà pu reconstituer en grande partie. Pour Béru, ça s’est passé de la façon suivante : dans le tiroir de la commode il a trouvé la carte Michelin. Celle-ci était compostée, vous le savez déjà, d’un cercle rouge situé sur le chemin aux dix maisons. Il a donc loué une bagnole pour venir repérer les lieux…
Comme moi, il a eu l’idée de visiter ces baraques. Comme il entrait dans l’une d’elles sur laquelle se balançait l’écriteau « À louer », il a reçu un de ces coups de zim-boum sur la théière qui comptent dans la vie d’un encaisseur de coups de matraque. Il a perdu connaissance et quand il est revenu à lui il était dans le blockhaus, ficelé d’une façon irrémédiable ! Le temps a passé… Puis deux hommes sont venus, apportant Pinaud… Ensuite il a perdu conscience…
Ayant repris des forces, il récite une litanie qui ne se trouve dans aucun livre de prières. Il m’assure qu’il mettra la main sur les enfants de garce qui lui ont fait ça… Qu’il aura leur peau, qu’il fera des blagues à tabac avec les parties les plus nobles et des protège-livres avec les autres…
J’endigue son flot tumultueux d’éloquence pour donner la parole à Pinaud, lequel la prend aussitôt pour porter à ma connaissance les faits suivants.
Comme je l’ai découvert, le mironton a retrouvé les traces du rapport de son vaillant coéquipier… Rapport qui, soit dit entre nous et le bistrot du coin, a été soustrait au gros par son tortionnaire. Là-dessus, le bonhomme Béru mentionnait le fameux chemin aux villas vides. Pinaud s’y est rendu…
Comme il musardait dans le secteur, son attention a été sollicitée par un type qui sortait de la fameuse villa à louer.
— Un homme en noir portant lunettes et un collier de barbouse ! fais-je, d’un petit ton dégagé, pensant estomaquer Pinuchet.
Il branle le chef.
— C’est ça…
Il sursaute.
— Tu le connais donc ?
— Quel âge ?
— La quarantaine…
— Continue, pépère.
— Il m’a demandé ce que je cherchais. Je lui ai décrit le Gros en lui demandant s’il ne l’avait pas aperçu. Le gars m’a alors dit qu’il l’avait vu sur la lande. Et il s’est obligeamment proposé à m’accompagner pour me montrer l’endroit. J’ai accepté, nous avons fait du chemin ensemble. Il m’a dit qu’il était propriétaire de la villa vide et qu’il habitait Boulogne. Il était venu pour la montrer à un Parisien qui cherchait une maison pour l’été prochain.
« Moi, tu me connais, Tonio. Toujours l’esprit en alerte. Sagace, quoi ! Un vieux de la vieille, ça réfléchit vite. Je lui demande :
« — Le monsieur en question ne s’appelait-il pas Réveillon ?
« — Mais si, justement ! me dit-il…
« Je bichais, affirme Pinaud.
« — Et qu’est-il devenu ? je lui demande.
« — Il est reparti pour Paris, je suppose, m’a répondu le grand type maigre…
Le vieux chnock se masse l’orbite.
— Bon, où en étais-je ? Ah oui… On va jusqu’au blockhaus. Et il me désigne l’entrée. Je regarde. Et puis tout d’un coup, je prends un coup magistral sur l’occiput. Le néant complet ! Comme Béru, je suis revenu à moi dans le blockhaus… Voilà, je ne sais rien de plus.
Le Gros vient d’achever sa tortore et se caresse la cerise en faisant la grimace. Il a repris un peu de couleurs, mais des ombres grisâtres continuent de cerner ses grands yeux de bovidé.
— Faut te reposer, bonhomme, avertis-je. On va demander une piaule pour toi pendant que je vais continuer de charbonner.
Son honneur est piqué au vif.
— Me reposer ! Tu débloques, commissaire de mes deux ! Voilà un paquet de jours que j’étais allongé sur la dure… J’ai besoin de mouvement et de grand air, maintenant… Tu peux pas savoir ce que ça reniflait dans ce bon D… de blockhaus.
— Tu peux tenir sur tes lattes ?
— Et alors ! Je suis un homme, oui ou non ?
— C’est à ta bonne femme qu’il appartient de répondre, rétorqué-je.
Je lui file un coup de vague à l’âme en plein palpitant.
— Parle-moi-z’en pas ! pleurniche la grosse épave, cette chère petite, elle a dû drôlement se cailler le raisin !
Histoire de lui réconforter le moral, j’apporte de la flotte au moulin.
— Et comment ! Si tu l’avais vue chialer dans mon burlingue !
— C’est vrai ? soupire-t-il, attendri comme un camembert oublié au soleil.
— Elle faisait peine à voir… Elle se lamentait tellement qu’on se serait cru dans une clinique d’accouchement.
— Faudrait lui passer un coup de tube, décide Béru, des larmes pleins ses cocards…
— Bonne idée, Gros. Annonce-lui toi-même la bonne nouvelle. Le tubophone est au fond de l’arrière-salle…
Il se lève, chancelant encore sur ses bases pourtant solides, et gagne l’appareil à distiller des conneries tarifées. Pinaud essuie ses yeux chassieux d’un revers de manche. Comme il avait une toile d’araignée sur celle-ci, il lui reste un superbe feston argenté au bord des cils.
— Et toi, tu ne rassures pas ta bergère ? je demande.
Il secoue la tête.
— Écoute, San-A. J’ai trente-quatre ans de mariage dans la même maison. Ma bonne femme, je l’ai tant de fois attendue que ça peut bien être son tour… Je vais te dire, les épouses se croient tout permis. Du moment qu’elles portent votre nom, elles se prennent pour les gérantes de votre existence. Je pensais à tout ça dans le blockhaus, un retour sur moi-même, je faisais… Tu comprends ?
« Je me rendais compte de tout ce qu’on perd quand on est marié. Pas seulement les occasions galantes, non… Mais les occasions de se retrouver en tête à tête avec soi-même, tu me suis ? Ça faisait trente-quatre ans que je m’étais pas rencontré. Même en me rasant je ne me voyais plus… C’est te dire…
Je le regarde en souriant. Sacré Pinaud, si pittoresque, si inattendu !
— En somme, tu as philosophé pour passer le temps ?
— Je crois que oui. Et la conclusion de tout ça, Tonio, c’est que la mère Pinaud n’a qu’à m’attendre. Si elle renaude à mon retour, je lui dirai : « Madame Pinaud, je vous ai fait l’honneur de vous donner mon nom, de vous offrir mon lit, de vous remettre ma paie et de gâcher ma vie pour vous. Alors taisez-vous et dites-vous bien que je vous emmerde ! »
Le Gros revient. Il semble tout chose.
On le presse de questions.
— C’est mon pote le coiffeur qui a répondu au téléphone, dit-il. On se demande ce qu’il fout chez moi en plein après-midi. On n’est pourtant pas lundi. Mince alors, si les soirées et ses jours de fermeture ne lui suffisent plus !
— T’as eu ta femme ?
— Oui, après lui, répond-il distraitement.
— Elle a dû être contente ?
— Elle m’a engueulé avant que j’aie pu placer une broque !
— Qu’est-ce que je disais…, exulte Pinuche. Toutes des garces !
Je prends l’initiative des opérations. Trêve de maris veaux d’âge !
— Bon, moulez-moi avec vos brancards, les gars, on a école !
— Qu’est-ce qu’on fait ? s’enquiert Béru en se versant un coup de pichtegorne.
— Dans ce que vous m’avez dit, un point intéressant est à dégager : la villa et son propriétaire !… Je l’ai visitée, mais très superficiellement, on va retourner y faire un tour…
Et voici le fameux trio Viens-Poupoule qui décarre !
C’est une construction en meulière, de dimensions moyennes, à un étage, avec des volets lie-de-vin et un jardinet agrémenté d’un garage.
Un écriteau de bois fixé à la grille annonce « À louer » en lettres noires.
— C’est bien celle-ci ? demandé-je à mes deux coéquipiers.
— Oui, répondent-ils avec un ensemble touchant.
— O.K., allons-y… On va se livrer à une inspection en règle…
Nous commençons séance tenante ce qu’en terme juridique on nomme « des investigations » et, dans le parler poulardin « une perquise ».
De toute évidence, les gars qui sont venus ici il y a quelque temps y ont séjourné bien que la poussière recouvre toutes choses de sa fine housse grise (ça, c’est envoyé, hein ?).
Pourtant, en y regardant de plus près, tels des Sioux sur la piste de Faucon-Comme-la-Lune, le grand Manitou de la tribu des Va-Te-Laver-Je-Te-Méprise-Pas, nous retrouvons les mêmes traces de boue sèche sur les parquets… Comme il a beaucoup plu ces derniers temps, ces traces sont symptomatiques… Il y a aussi des miettes de pain à la cuisine, des mégots récents dans les cendriers et des traces de savon frais sur le lavabo.
Je mate dans les tiroirs des meubles, mais ceux-ci sont vides… Idem pour les placards, penderie, etc.
Nous caltons après avoir relourdé… Nous traversons le jardinet planté d’arbres jeunots que la brise incline et longeons le garage en léger. Je m’empresse de relever le volet de fer — après avoir parlementé avec la serrure — et quel n’est pas mon émoi de découvrir dans le garage une mahousse Chevrolet noire portant le numéro minéralogique de celle de Réveillon.
Voilà qui change la face des choses…
Premier résultat probant dans la recherche du marchand de marée.
Mes deux assistants émettent une double exclamation, ce qui vaut mieux que d’émettre un chèque sans provision.
— C’est la chignole à Réveillon ! affirme le Gros.
— Et comment !
Nous explorons le véhicule. Il ne révèle aucun indice. Pas de traces de lutte. Rien ! Dans le coffre, il y a deux caisses de boîtes de conserve que le bonhomme s’apprêtait à emmener à Pantruche au moment de sa disparition… Un point c’est tout.
— Tu vois que mon agresseur n’avait pas menti en me disant que Réveillon était venu ici, fait Pinaud…
Je hoche la théière. Moi, je trouve tout ça très troublant.
Pas vous ?
Voyons, v’là un type (l’agresseur) qui se trouve avec un poulet qu’il s’apprête à assommer. Pas à buter, à assommer seulement ! Et il lui fait des confidences en sachant qu’il y a de fortes chances pour que le poulardin aille porter le deuil sitôt sorti de son blockhaus ! D’accord, il pouvait y clamser d’inanition dans le souterrain, Pinuche… Mais étant donné que deux flics s’étaient déjà alignés dans les parages, l’autre devait bien penser que la maison Pébroque allait dépêcher de nouveaux représentants…
Tiens, ça aussi c’est surprenant… Le fait que l’agresseur soit resté dans les parages plusieurs jours après avoir estourbi Béru…
Où a-t-il logé pendant ce temps ? Pas à la villa, c’est sûr ! À Étaples ? Peut-être, mais quelque chose me dit qu’il n’aurait pas pris le risque de se faire remarquer dans une auberge de petit bled en pleine morte-saison…
— À quoi que tu penses ? s’inquiète Bérurier.
— On va risquer un petit coup, les potes !
— Quoi ?
Je leur déballe mon paquet :
— Écoutez ! Le type était ici lorsque toi, Béru, tu as amené ta fraise… Il t’a suivi et t’a fait le coup du lapin… Bon !
— Comment, bon ! proteste la gonfle. On voit bien que c’est pas toi qu’as dégusté. J’ai cru que mon crâne était le hall de la gare Saint-Lago et qu’un rapide rentrait sans avoir pu fermer ses freins !
Je ricane.
— T’as le bol en bronze, Béru. Y a rien dedans, mais il est blindé ! Ta bouille c’t’un coffre-fort vide !
— C’est malin !
Je continue :
— Donc, le quidam en question est resté ici (ou y est revenu) malgré le risque que ça représentait. Pourquoi ? Nous le saurons peut-être un jour… En attendant, nous devons nous poser la question suivante, mes bons camarades syndiqués : puisqu’il est revenu, il reviendra peut-être encore… Ne serait-ce que pour se rancarder sur votre sort, non ?
— C’est improbable, décrète Pinuchet.
Il est gâteux dans le civil, mais sur le plan professionnel il lui arrive encore d’émettre des points de vue cohérents.
— Vas-y, Sophocle, je t’écoute.
— Écoute, il a assommé Béru sans que celui-ci l’ait vu. Il pouvait donc penser que même si notre ami s’en tirait, il ne ferait pas de rapprochement entre ce coup de matraque et la villa… Tandis qu’à moi il m’a parlé. Il m’a dit qu’il habitait Boulogne… Que la villa…
Boulogne. Oui… Comme le mec qui est allé retirer le pognozoff de Réveillon à la banque.
Je tranche, mû par une brusque décision :
— Nous allons attendre la nuit dans la villa, après avoir planqué la tire derrière la maison. On ne sait jamais. Si à minuit rien ne s’est passé, on foncera à Boulogne, j’ai l’adresse du zig.
— Quoi ! bavoche Pinaud. T’as son adresse et tu l’attends chimériquement ici ?
Je souris délicatement.
— Ce matin, le type était à Paris. Il ne peut être à Boulogne avant ce soir. Et nous sommes sur le chemin de Boulogne… Ceci dit, exécution. Le premier qui la ramène aura droit à mon pied occulte ! On va bivouaquer. Vous savez très bien que j’ai des pressentiments qui ne trompent pas ?…
L’argument peut sembler un peu spécieux, pourtant il est sans réplique pour mes hommes. Ils savent que j’ai un sixième sens à transistor.
Nous planquons la voiture et bivouaquons dans le salon de la villa sans ouvrir les volets. Y a rien de tel que la pénombre pour reposer les citrons survoltés.
Naturellement, Béru commence par ôter ses pompes.
— C’est ça qui m’a été le plus duraille, avoue-t-il en guise d’excuse : passer plusieurs jours sans poser mes pompes…
Une odeur indescriptible se répand dans la pièce.
— Tu devrais t’emmitoufler les targettes dans une couvrante, conseillé-je ; tu sais qu’on s’enrhume par les pieds…
— T’as raison !
Il chope une nappe brodée couvrant la table et s’enveloppe les pinceaux dedans. Ensuite de quoi il croise ses francforts sur sa brioche et se met à ronfler comme un moteur d’avion sur un banc d’essai.
Pinaud ricane :
— Ce Gros, il est incroyable… Voilà qu’il trouve le moyen de dormir, alors que nous sommes tendus comme des peaux de tambour !
Il se tait et commence à roupiller sans ajouter une syllabe de plus. Charmante compagnie, mes canards ! Avec deux vaillants troupiers comme ceux-là, je suis certain de gagner la bataille de la Marne.
Résigné, j’allume une cigarette et je réfléchis.
Il est possible que je me trompe (comme disait le hérisson myope qui voulait calcer une brosse à cheveux) mais mon moi-second, celui qui se réfracte sur le conditionnement évasif de ma mutation catalytique, me dit que M. Réveillon, à l’heure où je mets sous presse, doit se choisir une auréole à bord roulée au vestiaire de chez saint Pierre.
D’après moi, en tenant compte naturellement de l’incidence égocentrique de mon rasoir Sunbeam sur la déflagration protubérante des idiosyncrastes, le bonhomme a été victime d’un kidnapping savamment organisé (avec, j’en ai l’intuition formelle) la complicité de sa nana. On l’a attiré ici sous prétexte de lui montrer une villa qu’il entendait louer l’été afin, sans doute, de passer ses vacances à proximité de son usine. On l’a neutralisé et il a eu droit à un solo de lampe à souder sous la plante des pinces jusqu’à ce qu’il signe un chèque pour sa rançon.
Lorsque ledit chèque a été signé, on a dû lui offrir, à titre de prime, une gobille dans l’indéfrisable.
Je continue de penser jusqu’au moment où, entraîné par leur exemple, je rejoins mes deux compères au royaume des cauchemars !
Lorsque je m’éveille, la pénombre a disparu pour laisser place à l’obscurité intégrale.
Je me lève, fais quelque pas, et je marche sur quelque chose de volumineux qui est le pied gauche du gars Béru. Aussitôt l’intéressé se réveille et pousse une beuglante qui réveillerait une nécropole. Pinuche bâille. Nous revoici d’attaque.
Je vais remonter le compteur électrique et je donne la lumière.
— Tu vois que le bandit n’est pas revenu, bougonne Pinaud.
Pas fiérot, je murmure :
— S’il est venu, il a cru rappliquer sur l’aéroport d’Orly, le pauvre mignon ! De la manière dont nous ronflions… Ah ! on peut se vanter d’être des poulmen à la hauteur ! Le corps d’élite, oui !
J’en veux à l’humanité entière.
Pour me calmer, la Pinuche affirme :
— J’ai le sommeil tellement léger que s’il y avait eu le moindre bruit, j’aurais entendu. Une mouche sur un pot de miel, ça me réveille !
— Mais pas le quadrimoteur de Bérurier ! nargué-je. Ce type-là, c’est la régie Renault à lui tout seul !
— T’as rien à dire, proteste le Mahousse. Quand tu dors, ça s’entend…
— On ne va pas se tirer la bourre ! proteste le vieux débris. On a mieux à faire…
Bérurier remet ses pompes en geignant. Ses cors se sont dilatés, à cause de la chaleur sans doute.
— J’ai encore faim ! dit-il.
Et comme preuve de ce qu’il avance, il nous fait entendre un borborygme significatif.
— Vous vous rendez compte ! Après une diète pareille, c’est normal.
— Tu ne penses pas que je vais encore te payer un gueuleton…
Je mate ma toquante.
— D’ailleurs, fais-je, il est trop tard… Dix plombes, tu parles, y a plus une lumière dans Étaples…
Le Gros rouscaille de plus en plus. Il dit qu’il va démissionner en arrivant. Ce métier de c… lui sort par les pores (qu’il a d’ailleurs dilatés et obstrués de crasse). On prend des gnons, on est absent de chez soi, donc cocu, on touche un salaire de misère, on est mal vu des commerçants de son quartier et en plus de ça, on ne peut même pas bouffer à sa convenance…
— T’as qu’à ouvrir une boîte de conserve, suggère Pinaud. Y en a plein le coffre de la bagnole à Réveillon.
L’idée séduit le Gros. Il quête une permission, je la lui accorde.
Aussitôt, le v’là qui fonce vers le garage…
— Qu’est-ce que tu veux, soupire Pinaud, il aime la jaffe, c’est sa seule joie…
Béru revient, épanoui. Il brandit une boîte de tripes à la mode de Caen… Son régal ! Il se lève la noye pour en manger… J’invente rien.
Dans la cuisine, il prend un ouvre-boîte rouillé, dégauchit sous l’évier une assiette ébréchée qui devait servir à faire bouffer minet et le voilà à l’attaque de sa boîte.
Il la décalotte en moins de temps qu’il en faudrait à un rabbin.
— Dégrouille-toi d’avaler cette charognerie, dis-je. On les met dès que t’auras fait le plein.
— T’occupe pas, j’en ai pas pour longtemps.
En effet, il vide sa boîte dans l’assiette. Pendant ce temps, n’ayant plus d’allumettes, force m’est d’allumer ma cigarette à celle que tète Pinaud.
Lorsque nos visages s’écartent, nous regardons Bérurier. Au lieu de bouffer, il est immobile. Ses yeux lui pendent sur les joues… Il ressemble à un bœuf qui vient de trouver un manuel sur la gravitation universelle. Un filet de bave coule au coin de sa bouche.
Il considère son assiette de ses yeux béants.
On fait comme lui.
Illico, Pinaud émet un vilain hoquet tandis que je sens mon estomac affluer à ma gorge.
Ce qu’il y a dans l’assiette, ce ne sont pas des tripes découpées en morceaux, mais une main…
Une très jolie main d’homme !
Je ferme les yeux, pensant être victime d’une hallucinante hallucination. Mais quand je les rouvre, la paluche est toujours là… Blême, un peu fripée.
— Qu’est-ce que t’attends pour déguster ? fais-je à la Grosse-Globule.
C’est le signal, le sauve-qui-peut… On se bouscule tous vers la sortie pour aller accrocher les wagons.
Au cours de ma putain de carrière, j’ai eu maintes fois l’occase de voir des débris humains, mais j’avoue que c’est la première fois qu’il m’est donné d’en voir « en conserve ».
Lorsqu’on a surmonté notre malaise, on se bigle tous les trois avec des yeux de poiscailles avariés.
— C’est impensable, déclare Pinaud.
J’admire son sens du raccourci (comme dirait le remplaçant de Deibler). Il vient de résumer magistralement la situation. Effectivement, c’est impensable…
Le Gros va récupérer l’ouvre-boîte et nous filons au garage. Mon valeureux compagnon me tend l’ustensile.
— Tiens, fait-il, moi je m’en sens pas la force…
Je montre un enthousiasme modéré.
— Non, c’est à Pinuche, décidé-je, il a une gueule de nécrophage.
Le vieux daim bredouille des protestations, mais s’empare néanmoins de l’appareil.
Il choisit la plus grosse des boîtes, du type cinq kilos. D’après l’étiquette, elle prétend contenir des haricots. Mais lorsque le père Pinuche la scalpe, nous trouvons dedans une cuisse humaine. Mince de jambonneaux, les potes ! P’t-être que Réveillon grattait pour l’exportation, ces boîtes devaient représenter le contingent cannibale, allez savoir ?
— Qui crois-tu que c’est ? questionne Béru.
Je me suis déjà posé la question in petto (car je parle couramment latin).
— Je suis prêt à te parier un louis contre un napoléon qu’il s’agit de Réveillon, en chair et en os !
Nous renonçons à ouvrir les autres boîtes. D’après leur nombre, il est aisé de conclure qu’elles recèlent un cadavre complet. C’est le nouveau jeu de puzzle très à la mode, mesdèmes ! Le Meccano-mec ! Une merveille, comprenez-vous ? Sans tournevis, sans colle forte, vous avez là un divertissement passionnant. C’est la joie des enfants, la tranquillité des parents. Une création de la maison Réveillon ! Envoi gratuit du catalogue sur demande. Voyez nos séries complètes… Nous faisons le gendarme, le garde champêtre, le maître d’école, le percepteur, le coureur cycliste ! Les boîtes d’emballage ne sont pas consignées !
— À quoi tu penses ? murmure Béru.
Pinaud ôte son chapeau et s’incline devant les boîtes. Il vient seulement de réaliser qu’il se trouve devant une tombe. La plus extraordinaire de toutes. Une tombe sans croix. Une tombe multiple…
— Alors, ronchonne le gros, qu’est-ce qu’on branle ?
— Filons, dis-je… Nous allons à Boulogne chez M. Lathuil…
— Qui c’est ça ?
— Le type qui a palpé le gros chèque ce matin. Il se peut qu’il ait fourni une adresse bidon, mais on doit s’en assurer !
— Et qu’est-ce qu’on fait de ça ?
Ça, se sont les boîtes de conserves.
— Pour l’instant, on va les laisser là. Mets les deux qui sont ouvertes dans le coffre de ma bagnole. Demain nous préviendrons l’Identité judiciaire.
Il nous faut une petite demi-heure pour nous rendre d’Étaples à Boulogne. Il reste encore un troquet ouvert sur la grande place et nous y entrons pour boire des choses réconfortantes. Naturellement, Bérurier en profite pour se faire servir un casse-graine.
Le mastroquet nous indique la rue du Professeur-Allacont. Elle est à deux pas d’ici, derrière la cathédrale. Je lui demande s’il connaît M. Lathuil, il me répond que oui. Point n’est besoin d’insister pour obtenir le curriculum complet du monsieur en question. En bref (comme disait Pépin) voici ce dont il retourne (comme dit Charpini).
Lathuil est préparateur en pharmacie. Il est originaire d’ici, mais il a travaillé à Paris jusqu’à la mort de son père survenue au début de l’année. Alors il est revenu s’installer dans la maison paternelle et a cessé toute activité. Il n’est pas marié. C’est un grand type blême, portant des lunettes de myope.
— Possède-t-il une propriété dans la région du Touquet ?
— Oui ; c’est là que son père allait passer ses vacances. Mais le fils Lathuil veut la louer…
Nanti de ces renseignements, je fais signe à mes guerriers de se lever et nous filons à l’adresse du préparateur en pharmacie.
L’immeuble est très vieux. M’est avis que si on ne l’a pas encore classé monument historique, ça ne saurait tarder.
Il est tout noir avec des vestiges gothiques sur la façade.
Le bas est occupé par un marchand de couronnes mortuaires, ce qui convient admirablement à l’atmosphère de cette rue tortueuse, bombée, aux pavés gras… Si j’étais metteur en scène de cinoche, je viendrais dare-dare y planter ma caméra pour tourner les principales séquences de De profundis.
Aucune lumière ne brille aux fenêtres.
— On entre !
La porte vermoulue obéit à ma poussée. Nous pénétrons dans un couloir suintant qui sent le pipi de chat ! Au fond, un escadrin grimpe au premier et unique étage.
— Qui m’aime me suive, dis-je, très pont d’Arcole !
Au premier se trouve une porte à deux battants. L’ouvrir est pour mon sésame un jeu d’enfant. Nous pénétrons dans un petit intérieur bourgeois qui renifle l’homme seul à plein chapeau.
Une salle à manger le plus Henri II possible ; une chambre à coucher conçue et réalisée par les ancêtres de Lévitan ; une cuisine décrépie où s’empile la vaisselle sale. Voilà le topo. Le tout est sombre, cradingue, triste comme une catastrophe minière ou un enterrement de clown. Personne à l’horizon. Et l’architecte qui a construit cet immeuble ne prévoyait pas qu’un jour l’homme découvrirait l’usage externe de la flotte. Pas la moindre salle de bains ; pas le plus petit cabinet de toilette. Un maigre évier au-dessus duquel pend un brise-jet pareil à un zizi de vieillard. C’est tout !
— Au turbin, les gars ! ordonné-je en désignant les meubles. Faut me trouver quelque chose de substantiel !
Voilà mon tandem favori qui s’abat sur les tiroirs comme une volée de condors sur le cadavre d’un général de brigade.
Et je te fouille ! Et je te remue ! Je t’inventorie ! Je t’explore ! Je te sonde ! Je te dissèque ! Je…
Je m’arrête, because Pinaud-la-Baderne me tend un carnet de banque. Il est établi au nom de Victor Lathuil. Je le feuillette. Ne sommes-nous pas, plus ou moins, sous le signe de la banque depuis le début de cette affaire ?
Là j’ai des vapeurs, mes mignons jolis. Par six fois, au cours de ces derniers mois, le nommé Lathuil a déposé cinq cent mille balles à son compte. Dites, ça ne vous laisse pas pensifs ?
Il est vrai que pour penser, faut avoir autre chose qu’un caramel dans le bocal !
Trois briques ont été retirées par tranches de cinq cents tickets du compte Réveillon. Trois briques ont été versées par tranches de cinq cents laxatifs à celui de Lathuil. Pas besoin d’avoir gagné le premier prix de Constipation au concours des Fructines-Vichy pour piger. Ce Lathuil était l’heureux bénéficiaire des retraits opérés par Réveillon.
Je dépose sur le couvre-lit de satin broché deux fesses sur lesquelles la main de l’homme n’a jamais mis le pied et je brode un peu. Bien que ce soit un travail de dame, j’aime m’y livrer de temps à autre.
Et comme résultat, ça donne très exactement ceci :
Mais faites excuse, c’est au tour de Bérurier-le-Dilaté de me fournir du matériau. Ce qu’il me tend, c’est un certificat de turbin délivré à Totor Lathuil par un pharmago de Passy. Le faf déclare que l’intéressé s’est produit dans son numéro d’analyseur d’urine de 1950 à 1958. Il a fait ses classes dans l’aspirine chez le potard en question… Et il l’a quitté, paraît-il, de son plein gré, en laissant des regrets derrière lui comme les Arabes en voyage laissent des noyaux de dattes.
Pharmacien à Passy ! Réveillon habitait Passy ! Ça se met à danser la java de la grosse gamberge sous mon dôme. Je peux renforcer ma démonstration…
Lathuil faisait chanter Réveillon. Parfaitement. Je vous parie vingt ans de votre vie contre une place de sous-préfet à La Tour-du-Pin que c’était là la signification de ces retraits de fonds suivis de rentrées…
Lathuil n’avait plus besoin de faire des albumines ! Il a voulu à son tour pisser dans les éprouvettes ! M. Réveillon lui servait une rente confortable… Seulement les dents poussent au fur et à mesure qu’on vous donne à manger. Il a décidé de se payer le grand coup. Il a voulu palper le paquet ! Alors il a entraîné Réveillon dans un traquenard… Moui, moui, moui ! Il l’a emmené dans sa casba du Touquet, pour être peinard et pouvoir planquer la bagnole. Il s’est assuré de la personne de l’industriel… L’a obligé à lui signer un chèque. Après quoi il l’a buté et, pour se débarrasser de sa carcasse, il a mis en boîte le fabricant de conserves.
C’est une chouette fin tout de même pour un bonhomme qui a passé sa vie à aligner des poissons morts dans du fer-blanc.
Soudain un juron formidable retentit. Tellement osé que je ne puis le transcrire ici. (Ceux qui voudraient à toute force le connaître n’auront qu’à me téléphoner, en joignant un timbre pour la réponse, et je le leur enverrai écrit sur du papier gras.)
Ce juron, c’est bibi, autrement dit mézigue, re-autrement dit San-Antonio qui vient de l’émettre à haute fréquence, sur une longueur d’ondes de cinquante centimètres.
— Nous perdons notre temps ici ! fais-je. Quel trio de savates nous formons ! Ne pas avoir songé à ça plus tôt !
— À quoi ? bêlent mes adeptes du cul-cul-clan !
— Suivez-moi. Votre bêtise me fait mal partout ! Vous n’êtes bons qu’à prendre des pains sur la hure et à vider des tiroirs.
— Tu permets ! proteste Béru en reboutonnant sa braguette qui bâillait comme le lion Atlas un jour qu’il aurait bouffé un conférencier des Annales.
— Arrivez, vous dis-je ! Faudra vous faire psychanalyser, messieurs. C’est pas normal d’avoir les cellules grises à ce point atrophiées !
« Je connais justement un psychiatre spécialiste des dégénérés, le professeur Tabitat-Hungout…
« Il vous fera des prix !
Secoués par cette tornade, mes complices me suivent.
Le temps d’éteindre les loupiotes, de relourder la puerta et nous nous retrouvons dans ma guinde, volant à tire-d’aile vers Le Touquet.
Les Laurel et Hardy de la police dorment lorsque je parviens dans la villa tragique (style grand reporter) du Touquet.
Sans me donner la peine de les éveiller, j’entre dans le garage pour cramponner une boîte de ces étranges conserves qui feraient choir la cote des harengs de Réveillon si on les mettait en solde.
Malgré l’emballage, ça me fait tout chose de manipuler ces déchets humains. Vous parlez d’une camelote ! Ils ont l’arête sur le côté, ces merlans-là ! C’est la pochette-surprise. Les boîtes dont je me suis muni sont marquées « noix de porc », mais si on les ouvrait, on découvrirait probablement un genou, un pied ou peut-être bien une paire de radadas à contrepoids !
La nuit est obscure. Elle sent la mer qu’on voit danser le long des golfes clairs. Y a de l’embrun national dans l’air… Un vent violent me fait la bise par la vitre baissée.
Cette froide caresse me tient éveillé. J’aime piloter la nuit. C’est au poil, cette obscurité qu’on laboure de ses phares, telle une terre noire ouverte par un soc lumineux[30].
De temps à autre, un nuage capricieux s’écarte de la lune, démasquant pour quelques secondes le visage blafard de cette dernière[31].
Il est minuit et des poussières astrales lorsque je stoppe mon chargement de ronfleurs devant l’Hôtel de la Manche à Montreuil.
L’hôtel est endormi comme une marmotte au mois de janvier. Pas une lumière ne brille dans sa façade blême. Je descends de charrette et j’actionne de mon index fureteur la sonnette de notche.
Comme on tarde à répondre, je me mets à jouer le grand air de Guillaume Tell sur ce timbre. Enfin un rai (au beurre noir) filtre sous la porte. Des savates éculées raclent le plancher. On délourde et j’ai la vision de la môme Marthe en limace arachnéenne !
Cette chemise de nuit a dû être oubliée ici par une des Peters Sisters, car la servante pourrait inviter toute sa famille à passer la nuit dedans. Ses yeux brouillés se chargent d’électricité lorsqu’elle m’aperçoit.
La douce soubrette se dit sans doute que je rejoins ma base et qu’il va y avoir concours hippique avec sauts d’obstacles.
Je la déçois très vite.
— Excusez-moi de vous importuner, chère petite âme frêle, je voudrais un simple renseignement.
— Oui ?
La déception la dévaste comme une inondation dévaste une rizière.
— Connaissez-vous l’adresse de M. Ventru, le directeur de l’usine de maquereaux ?
— Il habite rue Anlevraite, juste la maison où il y a une ancienne fontaine…
Et de m’indiquer le périple à suivre pour y parvenir.
À cet instant, un motocycliste attardé passe dans la strasse. Son phare illumine l’intérieur de mon véhicule automobile au sein duquel gisent ces pantoufles éculées qui ont nom Béru et Pinuche.
La souris d’hôtel les aperçoit et s’exclame :
— Vous avez retrouvé vos hommes ?
— Comme tu vois, mignonnette ! J’ai le genre mère-couve, moi, pour un poulet…
— Et M. Réveillon, vous l’avez trouvé aussi ?
J’ai un pincement au zygomatique inférieur droit.
— Aussi, oui, ma tourterelle mélodieuse…
— Il n’est pas blessé ?
— Il a subi quelques coupures, comme un film osé lorsque la censure l’a visionné, à part ça, c’est toujours le roi de la conserve !
Elle me décoche, narquoise, une vanne :
— C’est sa dame qui va être contente…
Tu parles, Étienne (je m’exprime en vers libres). La belle Mme Réveillon va avoir droit à un chouette caveau de famille tout à fait inédit pour son vieux. Une pile de boîtes de conserve sur sa cheminée et le tour est joué. Si on avait érigé un mausolée commak à Lénine, la ferveur populaire se serait un poil tassée !
Je plante là (ce qui n’est que façon de causer) ma ramoneuse de bidets fendus en lui promettant un retour à l’aube deuxième époque qui va l’empêcher de pioncer, et je rejoins mes archers.
Béru se réveille.
— Qu’est-ce qu’on fout ? demande-t-il comme à son habitude.
— On va tirer M. Ventru des toiles, expliqué-je.
— Qui c’est ça ?
— Tu te rappelles pas ? Le directeur de la fabrique…
— Tu crois qu’il trempe dans l’histoire ?
— C’est une idée en l’air. Je me dis que pour mettre un bonhomme en conserve, fallait disposer de l’usine… Et pour disposer de l’usine, faut en avoir les clés… Tu piges, Edwige ? (de temps à autre je reviens, vous voyez, à une versification classique).
— Ah bon, admet ce gros zombi. T’as raison.
Il ajoute (signe probant du retour de ses forces vives) :
— Faut battre le frère pendant qu’il est chauve !
L’éclat de rire dont il ponctue cette saillie (harassante) tire Pinaud du néant. Le chétif vieillard décolle ses stores à grand-peine, se racle le coin de l’orbite, ajuste sa ravissante cravate entièrement décorée au jaune d’œuf et au Viandox et murmure dans la pénombre :
— On s’en va ?
Car il se croit au cinéma.
L’appartement de M. Ventru est beaucoup plus bourgeois, beaucoup plus important que celui du sieur Lathuil. On sent illico une présence féminine en ces lieux.
Notre coup de sonnette fait autant d’effet qu’une salve d’artillerie tirée à bout portant. Ça déclenche un vache ramdam in the house. Un môme piaille tout ce qu’il sait… Y a des murmures affolés, des lumières s’éclairent, des portes miaulent, des pantoufles rampent, enfin la voix angoissée de Ventru questionne :
— Qu’est-ce que c’est ?
— Commissaire San-Antonio !
Il émet une exclamation à tirage limité et délourde.
En nous voyant tous les trois, il chancelle sur ses fondations.
— Ah, par exemple ! fait-il… Vous avez retrouvé ces messieurs ?
Il est en chemise de nuit à liséré rouge. Il a enfilé son pantalon sans ajuster ses bretelles et sa calvitie brille à la lumière des lampes.
— Qui est-ce ? chuchote une voix féminine.
Par un entrebâillement de porte, nous découvrons une jeune femme étiolée, en robe de chambre, berçant un marmot hydrocéphale dans ses bras.
— Les policiers qui recherchent M. Réveillon, rétorque son mari.
Elle nous salue d’une inclinaison de tête.
— Vous avez du nouveau ? demande Ventru.
En guise de réponse, je lui mets dans les pattes une boîte de conserve marquée « Petits pois à l’étuvée ».
Tout en agissant, je le scrute avec l’intensité d’un Christophe Colomb biglant les côtes amerlocks.
Il semble ne pas comprendre. Il tient sa boîte d’un air vaseux et indécis.
— Qu’est-ce que c’est ? demande-t-il.
— Cette boîte sort bien de vos ateliers ?
— Bien sûr…
— Voulez-vous avoir la bonté de l’ouvrir ?
— L’ouvrir ?
Il nage, dirait-on, dans le cirage du Lion noir.
— Voulez-vous me faire croire, monsieur Ventru, que vous qui avez à votre disposition une usine pour fermer ces boîtes vous n’avez pas un ustensile pour les ouvrir…
Il est de plus en plus ahuri, pourtant il gagne la cuisine où nous nous faisons un devoir de le suivre.
Là il entreprend d’ouvrir la boîte. Lorsque cette rapide opération est achevée, je lui tends un plat en terre raflé sur un égouttoir.
— Videz-là !
Il obéit.
Un pied d’homme tombe avec un bruit mou dans le récipient.
Il y a alors trois secondes d’un silence absolu. Après quoi, M. Ventru s’écroule sur le carrelage, terrassé par l’émotion.
Comme nous sommes dans une cuisine, nous avons du vinaigre à notre disposition et le ranimer est un jeu d’enfant.
Il bredouille :
— C’est horrible ! Mais qu’est-ce… mais qu’est-ce…
Très Dargeot Moréno, le zig… J’ai jamais vu un type aussi sonné. Le cœur sur les lèvres ! Il a dû faire la guerre dans les effeuilleurs de pétales de rose, je pense… S’il ne chique pas au comédien, on peut penser qu’il n’a pas été capable de perpétrer ce forfait.
Pinaud jette un torchon sur le plat contenant le pied de M. Réveillon et, très normalement, place le tout dans le Frigidaire.
Nous entraînons Ventru au salon. Sa femme sursaute en voyant son teint d’endive.
— Qu’est-ce que tu as, Edmond ?
— Laissez-nous, chère madame, conseillé-je en faisant un petit guili-guili au bébé et en louchant sur le décolleté décevant de la môman.
Elle n’insiste pas. C’est de la donzelle dressée par un chétif, ça ! Vous remarquerez que ce sont les mesquins, les poltrons, les couards, les gnaces costauds comme des rayons de vélo et dont les biceps sont gonflés au gaz de ville, qui dressent le mieux leurs bergères. Leur faiblesse les pousse à se faire respecter par plus faible qu’eux. À côté de ça, vous voyez de gros déménageurs aux épaules larges comme des chars à foin qui prennent des baffes de leurs gonzesses et même qui se baissent un peu pour que celles-ci puissent leur botter les meules. La vie est bourrée de contradictions aussi flagrantes.
— Monsieur Ventru, attaqué-je, pouvez-vous nous fournir quelques explications concernant… ce que vous venez de découvrir ?
Il lève les bras vers le superbe plafonnier en verre bleuté.
— Comment pourrai-je vous renseigner ? C’est inouï ! On croit rêver !
— Partez pas dans les superlatifs, ou alors parlez en italien. La situation particulière nous oblige à employer un langage concis…
« Nous avons tout lieu de penser que le cadavre mis en boîte est celui de votre patron !
— Quoi !
— Hélas, oui !… Seulement il n’est pas venu tout seul dans ces boîtes. Or celles-ci ont été fermées à la machine. Conclusion : c’est à l’usine que s’est effectuée la mise en bière de Réveillon.
« Ce genre de travail a eu lieu à un moment où l’usine était vide, c’est-à-dire soit dimanche dernier, soit au cours d’une de ces dernières nuits… Et par quelqu’un qui avait les clés de la fabrique.
Ventru, qui était déjà très vert, devient plus vert qu’une prairie au printemps.
— Vous… Vous…, bégaie-t-il.
— Nous quoi ?
— Vous ne me soupçonnez pas, je suppose ?
Là-dessus, avant que j’aie fait une réponse ambiguë à cette question précise, le mec Béru entre en action. V’là un bout de moment que ça le démangeait. Il s’approche de Ventru et lui place une double mandale dans la frime. La tronche du diro valse à droite et à gauche. Comment qu’il reprend des couleurs !
— Je veux qu’on te soupçonne, ordure ! affirme Bérurier avec force. Y a qu’à voir ta tronche de faux sacristain pour piger ! T’as une gueule de lézard… T’es tout vert… T’es…
J’écarte mon guerrier d’un revers.
— Du calme, Gros ! Jusqu’à preuve du contraire, monsieur est témoin !
— Raconte pas de conneries ! brame le gros Béru, très lancé. Des témoins comme ça, on en guillotine tous les matins entre cinq et six !
L’image à l’emporte-pièce arrache un hurlement au Ventru.
— Non ! Non ! hurle-t-il. Je suis innocent ! Je le jure ! Jamais je…
Pinaud, qui a aperçu un flacon de prunelle sur une desserte, se verse un petit verre qu’il déguste avec des mines de vieille chatte ayant la pelade.
— Monsieur Ventru, fais-je, chiquant à l’âme tendre, on ne va pas se laisser emporter par nos élans du cœur, les uns et les autres, car ça ferait du vilain. Vous avez intérêt à nous dire gentiment tout ce que vous savez, même si c’est très grave. Vous ne devez pas ignorer que pour la loi, la façon dont on cherche à se débarrasser d’un cadavre, aussi horrible soit-elle, n’est pas une circonstance aggravante. Laissez-moi arranger votre cas et vous vous en tirerez le mieux du monde !
Je m’arrête avant de lui promettre un séjour à la villa Médicis et une croisière aux îles Hawaï, entraîné par mon lyrisme.
Ventru joint ses deux mains. Son crâne en forme de suppositoire d’occasion brille de plus en plus. Des gouttes de sueur coulent dessus. On dirait que son pain de sucre est en train de fondre. Un œuf de Pâques exposé au soleil !
— Monsieur le commissaire, récite-t-il avec ferveur, je jure sur la vie de mon enfant que je suis non seulement innocent du crime monstrueux dont vous m’accusez, mais encore que j’ignore tout, TOUT ! de l’affaire.
— J’y mets une avoinée ? propose le bon Béru, toujours très serviable.
D’un signe, je lui ordonne de se taire.
— C’est bon, fais-je à Ventru, habillez-vous, et prenez vos clés, nous allons à l’usine…
Voilà-t-il pas qu’une pluie fine se met à lancequiner ? Elle est détrempante, la perfide. Mais elle coupe la bise, car elle n’ignore pas que « Petite pluie abat grand vent » (Félicie dixit).
Nous radinons à l’usine au moment précis où le clocher voisin fiente le petit coup rond d’une heure.
Ventru tire les clés de la poche de son imper et, en grelottant, les introduit dans la serrure.
Le lourd portail s’ouvre. Il gémit lugubrement. Sa plainte rouillée déchire le silence dans le sens de la largeur. J’arrête le petit groupe et désigne la cahute du gardien.
— Il ne se réveille pas, quand on entre de nuit ? m’enquiers-je.
Ventru hausse les épaules.
— Il est ivre mort à partir de huit heures du soir, fait-il. M. Réveillon le gardait par charité ! Il était déjà là du temps de son père…
Nous gagnons un bâtiment où se fabriquent les conserves de tripes. Le directeur ouvre les portes et nous pénétrons dans un vaste local carrelé de faïence, ressemblant à un laboratoire de boucher et à l’antre d’un bouilleur de cru. En effet, il y a des billots à découper, des hachoirs, une foultitude de couteaux effilés… Et puis des espèces d’autoclaves… Enfin, le matériel de mise en boîte dans une pièce annexe…
Il n’est pas difficile, disposant d’un tel matériel, de découper un cadavre et de le mettre en boîtes… L’opération a eu lieu de nuit. Le dimanche, en effet, Réveillon n’avait pas encore dû signer son chèque… Et puis, c’eût été dangereux d’amener un mort en plein jour, car le gardien n’est chlass que le soir.
Je montre l’autoclave.
— L’assassin n’aurait pas pu brûler le corps ? fais-je à Ventru.
— Mais non, voyons, murmure-t-il. À cause de l’odeur…
Il est pantelant. Il regarde ce labo avec effroi en évoquant ce qui s’y est passé.
— Très juste…
Je montre des bacs sanglants…
— Et là-dedans ?
— Non. Nous avons un contrôle très sévère des déchets à cause du coulage. En effet, ces déchets sont achetés par des pisciculteurs. L’an dernier, nous avons surpris un trafic… Certains employés indélicats mettaient des boîtes de conserve dedans pour pouvoir les sortir de l’usine…
— Donc, il n’y avait pas moyen d’agir autrement ?
— Non.
Béru me pousse du coude.
— Et tu doutes de la culpabilité de ce tordu ! Tu vois donc pas qu’il en connaît un sacré bout sur la question ?
— Mais c’est mon métier ! proteste l’autre.
Je suis un peu déçu… Pour trouver des traces du crime ici, faudra que les champions de l’Identité se lèvent de bonne heure. Les locaux sont lavés à grande eau tous les jours, et les ustensiles frottés à la peau de chanoine, comme dans toutes bonnes maisons où on paie réglo l’impôt cellulaire et les allocutions familiales (comme dit Bérurier).
— À part vous, qui avait les clés de l’usine ?
— M. Réveillon !
Parbleu ! Lathuil s’est fait ouvrir l’usine. Il a buté Réveillon ici et a eu l’idée de faire disparaître le corps de cette façon, sans bavure. Pas de cadavre, pas de meurtre prouvé ! Il pouvait se goinfrer avec les millions de sa victime en toute quiétude !
Mais qu’il ne se fasse pas d’illusions, le chéri… Maintenant, je l’aurai coûte que coûte… D’ici quelques heures, y aura du suif dans la volière. Tous les condés de France se mettront sur ses traces et quand on l’aura piqué, il nous racontera sa petite vie de pharmago-dépeceur.
— C’est bon, soupiré-je. Ventru, nous allons calter. Mais faudra vous tenir à la disposition de la justice jusqu’à nouvel ordre. Évitez de partir en vacances, ça irait mal, compris ?
— Oh ! soyez sans crainte, balbutie l’autre truffe. Je ne demande qu’une chose, monsieur le commissaire : que vous découvriez la vérité au plus vite afin de me laver de cet effroyable soupçon qui…
Je le laisse se vider tranquillement…
— On va finir la nuit à l’hôtel avant de rentrer à Paname, dis-je.
Pinaud et Bérurier sont foncièrement pour. Ils rêvent d’un bon lit douillet, les pauvres amours. Avouez, bande de décoiffés du cerveau, qu’ils l’ont vachement mérité, non ?
— En route !
Toujours en route ! Comme des soldats en campagne. D’ailleurs ne sommes-nous pas des troufions, dans notre genre ? De pauvres bougres de guerriers harassés qui se déplacent lamentablement !
Ventru balbutie :
— Qu’est-ce que je fais du chose… dans mon Frigidaire ?
— Ah oui, le pied, c’est vrai. Faites-le paner, conseillé-je.
Et nous le laissons à son ahurissement.
C’est la môme Marthe qui rouscaille lorsqu’elle est de nouveau tirée des toiles par un coup de sonnette maison. Seulement, quand elle voit qu’il s’agit de son poulardin adoré, elle frémit du valseur, je vous le garantis !
— Je vous ai préparé le 4, me dit-elle…
— Merci, beauté !
Mes hotus grimpent l’escadrin misérablement. Ils ne peuvent quasiment plus se tenir droits.
— Tu sais pas, bredouille Béru… Tu sais pas ?
— Vas-y, je t’écoute.
— Si t’étais un chef digne de ce nom, San-A., tu nous ferais grimper une bouteille de champagne en guise de biberon… C’est un reconstituant. Ça fait longtemps que j’en ai pas liché et…
— Entendu, Béru !
Comme vous devez le prévoir, dix minutes plus tard y a une charmante personne du sexe féminin qui vient faire un solo de mandoline sur ma porte.
— Entrez !
Elle s’est parfumée à neuf, Marthe. Et elle a rechargé son rouge à lèvres. De plus, elle a enfilé une chemise de nuit au décolleté fantastique qui doit lui servir dans les grandes occases, pour les réceptions officielles, je suppose.
Je réprime un soupir. Très entre nous, je préférerais ronfler un peu ; seulement, quand une dame vient, dans cette tenue, vous demander si vous n’avez besoin de rien, on ne peut pas l’envoyer chez Plumeau se faire cuire deux œufs…
Alors quoi, je rouvre le magasin ; et on fait l’inventaire ! Elle me prend en solde un dénoyauteur de prunes à changement de vitesse ainsi qu’un gentil appareil à déboucher les éviers. Et moi, bon cœur, je lui montre la façon de s’en servir, bien qu’elle ait déjà certaines notions de la chose.
Je roupille comme un brave petit bonhomme et je rêve à la décollation de Louis XVI lorsque Marthe me secoue en riant.
Elle est déjà fringuée en soubrette, il fait jour, elle rit et je me sens parfaitement reposé.
Ayant pris conscience de tout ça, je me mets sur un coude.
— Qu’est-ce que c’est ? fais-je.
— On vous appelle au téléphone.
— Qui ça ?
— M’sieur Ventru.
— Bon, j’y vais. Quelle heure est-il ?
— Neuf heures, petit paresseux !
Grande couenne ! La voilà qui se croit obligée de faire des simagrées parce qu’elle a eu droit à ma bénédiction urbi et orbi !
Je saute de mon lit dans mon falzar et je descends à tombereau ouvert jusqu’à la caisse où le patron commence à souiller du papier blanc avec des chiffres.
— Allô !
— Monsieur le commissaire ?
— Oui.
— Pouvez-vous venir tout de suite à l’usine, la gendarmerie est ici…
— La gendarmerie ?
— Oui. Il y a du nouveau. On vient de retrouver M. Réveillon.
J’ai une sorte de vertige. Tout bascule.
— Comment, on vient de le retrouver…
— Il n’est pas mort ; mais il est très affaibli… Il se trouvait dans un des anciens blockhaus de la côte… Vous voyez, ça n’est donc pas lui qui…
— J’arrive.
Jamais un type, fût-il Frégoli, ne s’est loqué aussi vite que moi.
Vingt minutes plus tard, je fais dans le bureau du Ventru une entrée des plus remarquées.
Il y a là un lieutenant de gendarmerie. Pas du tout le genre moustachu-scrongneugneu, mais un fort beau garçon casqué de blanc, avec un manteau de cuir, des pantalons bleus et des lunettes de motocycliste en bandoulière. Il rectifie la position.
— Cher commissaire.
On se serre un tas de phalanges et il explique :
— Cette nuit des amoureux se promenaient le long de la côte du côté du Touquet… Ils ont voulu rechercher un petit peu d’intimité — vous voyez ce que je veux dire ? (je vois très bien, merci, et vous ?) — dans un des anciens fortins qui jalonnent le littoral… Ils ont perçu des gémissements et ont découvert un homme ligoté… Il s’agit de M. Noël Réveillon, le propriétaire de la fabrique…
Je m’assieds et j’allume une cigarette destinée à suppléer au petit déjeuner que je n’ai pas pris.
— Ensuite ? dis-je sèchement.
L’officier de gendarmerie hausse les épaules.
— Les amoureux nous ont prévenus. J’ai noté d’ailleurs leur identité. Nous sommes allés récupérer M. Réveillon, lequel se trouve dans un état d’inanition effrayant… Je l’ai fait conduire à l’hôpital de Montreuil… Je n’ai guère pu le questionner, car il peut à peine parler… Pourtant il a balbutié : « Lathuil, Boulogne », avant de sombrer dans le coma…
Je me dresse.
— Conduisez-moi à l’hôpital, lieutenant…
Ventru m’implore des yeux.
— Je… Je n’ai pas encore parlé du…
Je lui adresse un geste agacé.
— Je m’en occupe !
À cet instant, le téléphone sonne. C’est l’Hôtel de la Manche qui m’appelle. Magnin a essayé de m’y téléphoner, il fait dire que je le sonne au plus vite.
Je demande Paris. Le lieutenant de gendarmerie joue un petit air de musette sur la vitre du bureau. Ventru, plus vert qu’un wagon de deuxième classe, est affalé à son bureau, brisé par l’émotion et l’angoisse. Il fait peine à regarder.
— Allô, Magnin ?
— Ah ! c’est vous, patron… J’ai du nouveau…
— Moi aussi… Commence !
— J’ai retrouvé Mme Réveillon.
— Et moi, j’ai retrouvé son mari… Ça compense.
— Pas possible !
— Si !
— Vivant ?
— Encore un peu, à ce qu’on raconte, et elle, où était-elle ?
— À son domicile !
— Sans blague ?
— Oui. Je m’y suis rendu hier soir… Elle était rentrée. Je l’ai amenée au bureau pour la questionner, mais elle jure qu’elle n’a rien à dire. Tout ce qu’elle sait faire, c’est croiser ses jambes pour me faire voir jusqu’où montent ses bas, ça devient intenable, je suis pas en bois, mais en acier !
Je rigole.
— Bon, retiens-la encore et ne succombe pas à la tentation. Un bon flic doit savoir contrôler ses bas instincts.
Il rigole, ce qui en dit long sur ce qu’il pense de moi. Là-dessus, je raccroche.
— Je suis à vous, lieutenant.
Si on se met à récupérer tous les manquants, maintenant, ça va boomer. Seulement, une grave question se pose et se repose à moi.
Si Réveillon est vivant, qui donc figure dans les boîtes de conserve ? J’ai été stupide de ne pas ouvrir toutes boîtes. On aurait déniché la tronche du gars et ainsi connu son identité. Mais j’étais tellement certain d’avoir affaire à l’industriel ! J’aurais pu, également, explorer les autres blockhaus. Ce qui prouve que dans ma profession, il ne faut jamais rien laisser au hasard.
Un Japonais se ferait le rat qui rit (comme répète toujours l’éminent Bérurier).
Nous pénétrons dans la chambre du malade. Je fais alors connaissance avec celui que je croyais défunté. Réveillon est prostré sur son lit. Un tube de caoutchouc le fait communiquer avec une énorme ampoule de sérum. Il a les yeux clos, les joues caves, le regard enfoncé… Il respire lentement…
Lorsque je m’assieds à son chevet, il ouvre un peu les yeux.
— Pouvez-vous parler, m’sieur Réveillon ?
Ses lèvres s’avancent lentement sur un « oui » imperceptible.
— Je suis commissaire de police… J’ai plusieurs questions à vous poser…
Il a un très léger mouvement de bouille.
— C’est Lathuil qui vous a kidnappé ?
— Oui.
— Il vous a entraîné dans sa villa inhabitée du Touquet ?
— Oui…
Ce ne sont pas des « oui », mais des bulles d’air qu’il lance… À moi de les interpréter.
Le lieutenant a ôté son casque ; il le tient sous le bras, comme le capitaine de l’équipe de foot venant de gagner la coupe de France. Lui, il s’embête. Il n’a pas l’habitude d’interroger des êtres mourant d’inanition. Son job, ce sont les grandes routes, les incendies de ferme, etc.
— Là, il vous a maîtrisé, et vous a demandé de lui signer un chèque de cinq cent mille francs.
— Oui.
— Ensuite ?
Il fait un effort…
— D’abord refusé… Mais…
— D’accord, vous avez cédé. Et après ?
— Il m’a assommé… Puis dans une tranchée…
Il se tait. Il est out. Le lieutenant de gendarmerie me scrute avec réprobation… Il n’aime pas qu’on casse les nougats à un type en digue-digue.
— Je reviendrai vous voir dans l’après-midi, promets-je à Réveillon. Bon rétablissement !
— Merci…
Nous filons. Le gendarme me demande ce qu’il peut faire d’utile. Je lui dis que le mieux, c’est qu’il se mette à cheval sur sa cinq cents culbutée et qu’il foute le camp où bon lui semble !
Il obtempère.
Bon. À moi de jouer.
Tout en rejoignant l’Hôtel de la Manche, je dresse mon plan de bataille. Il est simple. Primo, réveiller mes comiques troupiers ; deuxio, retuber à Magnin pour lui demander d’effectuer une certaine vérification au sujet du dernier chèque ; troisio, foncer à la villa avec mes boys pour récupérer les boîtes restant dans la bagnole…
Il y a un codicille au troisio : faudra ouvrir ces boîtes. Pour ça, je me sens moins enthousiaste. Beaucoup moins !
Si le cœur vous en dit, venez vous faire inscrire au bureau d’embauche, mes agneaux. Plus on est de fous, plus on rit !
— J’ai jamais été mêlé à un turbin pareil, affirme véhémentement le signor Béru, professeur de connerie à la faculté d’atrophie mentale de Dizimieu-les-Tronches (Isère). Alors v’là qu’à c’t’heure tu veux nous faire ouvrir ces sacrées boîtes ! J’ai pas seulement pris mon casse-croûte de dix heures ! J’ai le cœur sur les lèvres !
Pinaud renchérit, lugubre comme un Pierrot mal maquillé :
— Quant à moi, San-Antonio, je tiens à t’informer que de ma vie je ne remangerai des conserves.
— Comme ça tu n’attraperas pas le scorbut, lui assuré-je.
Béru hennit.
— Et tu te fous de notre bouille par-dessus le marka ! C’est charmant !
Je conduis d’un doigt négligent, comme chaque fois qu’une route est déserte, qu’il fait soleil et que j’ai résolu un problo compliqué. Les labours s’étendent à perte de vue comme des feignaces. Y a de l’émulsion dans l’air. Je suis content…
— Regarde-le, rouscaille le Gros. Regarde-le, Pinaud, y continue de se payer notre cigare !
Je me tourne vers lui. Sa face mafflue commence à se teinter de nouveau.
— Dis, cocu, t’as pas bientôt fini de la ramener ? N’oublie pas que je suis ton supérieur hiérarchique !
Il s’étouffe.
— Me traiter de cocu, comme ça, à bout portant ! Après ce que je viens d’endurer !
Nous arrivons au terme de notre voyage, ce qui stoppe ses doléances. Venant de lui ce sont (dirait-il) des condoléances !
La villa est toujours à la même place, n’ayant pas subi de raz de marée. Un silence épais comme du goudron enveloppe la nature épanouie dans ce soleil naissant.
Nous relevons le volet du garage et ouvrons le coffre de la bagnole pour y récupérer les caisses de bonnes conserves. Ensemble nous émettons un « haa ! » d’agonie. Les caisses ont disparu. On est revenu quérir la sale marchandise. « On », c’est-à-dire Lathuil !
Je mugis :
— Dites, bande de terreux ! J’avais pas raison de vouloir attendre ici, hier soir ? Quelque chose me disait que ce salaud reviendrait ! On n’aurait eu qu’à l’alpaguer gentiment. Mais non, Messieurs les mous-du-slip n’étaient pas de cet avis ! Je vais vous faire muter à la circulation, moi, tas de ratés ! Et pas dans la zone bleue qu’on vous filera ! Vous seriez pas assez évolués pour relever les compteurs de carton ! En faction dans le XIIIe, voilà où vous finirez vos jours de dégénérés…
La fureur m’étouffe. Les Crétin’s Partners baissent la rotonde.
— Allez, zou ! décidé-je… On n’a plus rien à matouzer par là…
— Mais…
Je remonte l’allée mangée par la mauvaise herbe, jusqu’à la villa. Je calte en faisant fissa jusqu’au cabinet de toilette et j’y trouve pile ce que je cherchais : des éclaboussures de savon à barbe sur le lavabo.
— Qu’est-ce que tu fais ? bêle Pinaud.
— T’occupe pas, fossile !
Tout ce qu’ils sont capables de fiche, c’est de me filer le train comme deux moutons sans mère.
Nous remontons dans ma tire et on remet le cap sur Montreuil.
Nous voici de retour à l’heure de l’apéritif. C’est ce que le Gros se hasarde à me faire remarquer d’une voix frêle de jouvencelle violée.
Je m’arrête à l’Hôtel de la Manche. Il manque y avoir une échauffourée, because le père Durandal qui est là, en train de siroter son douzième Cinzano, bondit à la gorge de Bérurier en le traitant d’une foule de noms qui défient l’imagination.
Il lui explique en termes démesurés qu’il n’est qu’un puant, un vénéneux, une déjection… Qu’il n’a pas le droit de vivre. Qu’il exerce le plus sordide des métiers et que lui, Durandal, l’évacuerait dans les latrines les plus proches s’il ne redoutait de se porter le fondement à l’incandescence.
J’arrête le flot d’éloquence à l’instant précis où le Gros cramponne un siphon avec l’intention marquée de le pulvériser sur la casquette du garagiste.
On s’explique. On raconte l’histoire du kidnapping. Et le roi de la culasse fêlée finit par offrir sa tournée.
— On vous a encore demandé de Paris, m’avertit Marthe… C’est un M. Magnin, comme hier. Il semble pressé.
Je cavale au déconophone.
Magnin doit avoir une vache nouvelle à m’annoncer car il éructe littéralement son « Allô ! » lorsque le standardiste lui a dit que je l’appelle.
— Patron ! bredouille le rouquin… Patron, c’est formidable. Vous avez vu juste sur toute la ligne… Je suis passé à la pharmacie et j’ai eu des tuyaux de première bourre… Ça s’est passé en 52 et on a renvoyé un petit potard à l’époque…
— Bravo.
— Mais y a plus fort…
— Oui ?
— Je viens du labo. Là aussi vous avez mis dans le mille… Ils sont formels…
— Parfait. Et Mme Réveillon, que devient-elle ?
— Rien. Je lui ai fait monter un repas. Elle se repose dans le bureau. Vous pouvez pas savoir ce que ça me fait. Si je me retenais pas…
— Eh ben, retiens-toi, bonhomme.
Je raccroche.
— Quel temps fait-il à Paris ? demande le Gros, lequel vide une assiettée d’olives en buvant son huitième godet.
— On signale une dépression avec éclaircie en provenance des côtes atlantiques. La température est sans changement par rapport à hier, et la météo laisse prévoir du brouillard entre Levallois et La Garenne-Colombes pour ce soir…
Il hausse les épaules.
— Qu’est-ce tu prends ?
— Rien, pas même le temps de vous expliquer ce qui se passe. Suivez-moi !
— Encore ! bougonne Pinaud.
Et il a cette phrase effrayante, définitive…
— Vivement qu’on meure, pour pouvoir se poser.
— Ne le fatiguez pas trop ! recommande l’infirmière. Il est encore si faible !
— Soyez sans inquiétude…
Suivi de mes troupes d’élite, je pénètre dans la chambre où repose ce pauvre Réveillon.
Il a repris un tantinet couleur humaine. Il ouvre un lampion, me reconnaît et ses lèvres remuent pour un faible « bonjour ». Je m’approche du lit et je fais signe à Bérurier, que j’ai affranchi. Le Gros s’annonce, chope un bord du matelas et le fait basculer ainsi que son contenu. Voilà mon Réveillon réveillé. Il est affalé au milieu de la pièce et se débat dans ses draps.
Béru le cramponne par le collet et le met debout d’une main. De sa pogne valide il lui assaisonne une jolie série de mornifles hors collection. L’autre gémit. Il a les yeux aveuglés de larmes, le nez barbouillé de sang.
— Lâche-le ! dis-je au Gros.
Il flanque Réveillon sur le sommier.
— Espèce d’ordure, dis-je au fabricant de conserves, te voilà cuit, maintenant…
Il bafouille :
— C’est une indignité ! Je proteste !
— Il proteste, fais-je à Béru.
— Bon, tranche celui-ci.
Mon gros bibendum retrousse ses manches et dépêche une torgnole style gothique à Réveillon.
— V’là pour ton coup de perlimpin sur le cigare ! annonce le roi régnant du passage à tabac.
Il en remet une fortissimo.
— Et voilà pour mon vieux copain Pinaud, ici présent…
Réveillon étouffe.
— Tu vas te mettre à table, salope ? demande Béru en lui brandissant sa monstrueuse dextre sous le nez.
Mais l’autre hésite encore.
Moi, je lui porte le coup de grâce.
— Place-lui en une dernière pour Lathuil qui n’est pas content du tout d’avoir été mis en conserve.
Réveillon émet un léger râle. Pas à cause de l’ultime beigne, mais parce que ma phrase lui fait comprendre qu’il est perdu.
— À nous deux, fais-je en prenant place à ses côtés sur le sommier.
Mes compères s’asseyent sur les chaises.
— Réveillon, je vais vous résumer la situation. Il vous suffira de rectifier mes erreurs… Si j’en commets.
« En 1952, vous avez empoisonné votre première femme…
— Non !
— Si ! Inutile de nier… Vous l’avez empoisonnée avec un toxique qui vous a été remis par Lathuil, préparateur à la pharmacie Chot-Depysse à Passy. Je subodore que vous aviez déjà connu ce garçon auparavant. Il a tapé dans l’armoire à poisons de son patron et on a renvoyé un grouillot à sa place… Ça, c’est le coup classique. Vous vous êtes donc rendu veuf grâce à ce produit dont j’ai déjà oublié le nom et qui offre l’avantage incontestable d’opérer sans symptômes.
« Quelques années ont passé. Vous vous êtes remarié avec une merveilleuse créature. Et vous auriez été à peu près heureux si ce salaud de Lathuil ne s’était mis à vous faire chanter, Lathuil, ç’a été la tuile !
Rire prolongé de Béru dans l’auditoire.
— Je suppose que le petit pharmacien vous menaçait de dévoiler le poteau rose. Vous avez eu les chocottes et vous avez casqué. « Cinq cents sacs par mois… Vous retiriez l’argent vous-même pour le lui remettre, mais sur votre chéquier vous indiquiez « au porteur ». Grave erreur !
« Comprenant que vous ne vous débarrasseriez pas aisément de Lathuil, vous avez résolu de le tuer. Et c’est alors que vous avez échafaudé un plan magnifique… Le faire disparaître sans laisser de trace : en le mettant en conserve ! Il ne vous restait plus qu’à aller larguer les débris au large…
« Vous l’avez alléché en lui proposant une transaction. Vous avez convenu de discuter la question dans sa maison du Touquet où vous lui avez sans doute dit que vous alliez…
« Une fois là-bas, vous l’avez tué d’une façon ou d’une autre, à vous de nous l’apprendre…
Comme il ne moufte pas, j’enchaîne :
— À votre aise, le juge d’instruction aura le temps de vous interviewer.
Et je poursuis.
— Vous vouliez faire croire que vous étiez victime d’un kidnapping. Il fallait accréditer votre disparition, alors vous avez attendu plusieurs jours pour laisser pousser votre barbe. Vous n’avez presque pas pris de nourriture pour être vraiment amaigri lorsqu’on vous retrouverait !
« Au bout de quelques jours, un flic est venu explorer les environs : celui-ci !
Je désigne la Gonfle.
— Vous l’avez suivi au bord de la mer et l’avez estourbi par surprise…
« Ensuite vous êtes allé mettre votre Lathuil en conserve… Manque de bol, comme vous vous apprêtiez à faire disparaître ces restes sous empaquetage, un second poulet (je désigne l’homme aux moustaches de rat sale) est arrivé. Vous étiez cuit ! Non. Les lunettes de Lathuil, votre nouvelle barbe ! Et votre aspect se trouvait radicalement modifié… Vous avez eu alors une excellente idée : faire croire que vous étiez Lathuil et qu’effectivement Réveillon avait eu affaire à vous. C’était préparer l’avenir. Vous avez assommé l’inspecteur principal Pinaud avec ce sens de la matraque qui vous caractérise…
« Ensuite, vous êtes allé à Paris, par le train, pour toucher le fameux chèque, grâce aux papiers de Lathuil.
« Vous étiez sensiblement du même âge, de la même taille. Aussi maigres l’un que l’autre. La barbe et les bésicles faisaient le reste… Et puis, que risquiez-vous ? Après tout, c’était votre compte… Vous vous seriez toujours débrouillé avec la direction de la banque.
— Tu parles d’un fortiche ! approuve Pinaud. J’ai jamais vu un Machiavel de cette envergure.
— Un quoi ? demande Béru…
— Ta gueule ! lui intimé-je.
Je me retourne vers Réveillon. Son regard fiévreux a des lueurs sanglantes. M’est avis, très sincèrement, que cet individu est un peu dingue sur les bords. Je vous parie une livre de figues contre un bol d’air qu’il sera reconnu irresponsable par les barbus de l’institut.
Je continue.
— On vous a payé. Vous êtes revenu à la villa (sans vous rendre compte que nous y étions passés). Vous avez rasé votre barbe et êtes allé balancer les boîtes de conserve à la mer. Seulement, si vous les aviez comptées initialement, vous vous seriez aperçu qu’il en manquait trois !
« Vous vous êtes ligoté tant bien que mal dans un blockhaus éloigné de celui où vous aviez planqué mes copains. Et vous avez attendu… Exact ?
Il ne répond rien.
— Qui ne dit rien consent ! fais-je, plagiant bassement ma chère Félicie. Vous avez eu trop d’imagination, mon brave homme. Mais une chose vous a perdu. Une chose que j’ai remarquée illico ce matin en entrant ici.
Une ombre de curiosité passe dans son regard.
— Vous aviez bien la maigreur du type ligoté depuis plusieurs jours dans un endroit désert… Seulement vous étiez rasé de frais ! Votre connerie, mon vieux, ç’a été de raser cette barbe que vous aviez intentionnellement laissé pousser. Car si vous aviez été réellement la victime que vous espériez paraître, vous auriez dû l’avoir !
Un mot retentit. Créé par Cambronne dans une plaine de Belgique. C’est Bérurier qui le pousse.
Pinaud, lui, se contente de murmurer :
— T’es rudement fort, San-Antonio.
Je lui souris.
Et c’est alors que ce même Pinaud, l’homme qui n’a pas plus de finesse qu’un limaçon africain ou une sauterelle brésilienne, me pose une question :
— Dis, San-A., et si ce n’était pas Réveillon ?
Avouez, les mecs, que ça ne tient pas debout. Et pourtant, ça me fait naître une sorte de court-circuit (au fait, pourquoi on ne parle jamais des longs ?) dans les méninges.
— Pourquoi tu dis ça !
— Une idée ! Tu sais, des fois, on parle pour rien dire. Et puis, ce monsieur, il a pas une gueule à s’appeler Réveillon.
S’il avait raison, ça serait la tuile. La tuile… la tuile… LATHUIL ? ? ? ? ? ?
Je regarde l’individu sur son pucier. Il m’a semblé qu’il tiquait en entendant les divagations pinesques.
Quant au Gros, il s’en fout. Il louche sur un petit flacon d’alcool à 90°, et finit quand même par s’en octroyer un gorgeon. Vous parlez d’une descente, c’est à peine s’il devient un peu plus rouge que d’habitude, et ses yeux ont presque une lueur d’intelligence.
Vous me connaissez, hein, mes joyeux enfants de troupe ? Le modèle des détecteurs, le flic superfin… n’en jetez plus, je finirais par le croire.
Je laisse mes deux puants monter la garde et je vais biniouter à Pantruche.
Vous le croirez si vous voulez, et même si vous ne voulez pas, ça m’est égal, je vous le dirai quand même.
Pinaud a droit à sa statue. Parole, je ne ferai plus d’enquête sans solliciter l’avis du cher débris. Jugez-en.
J’ai reçu les renseignements demandés ; tenez-vous bien.
Réveillon et Lathuil sont demi-frères. Oui, ils ont eu la même mère, mais la brave femme s’étant remariée après la naissance de Réveillon, elle a eu Lathuil trois ans après.
Et les deux demi-frères se ressemblent. Voilà où vous commencez à comprendre, hein, bande de futés ?
Le mort, l’homme en conserve, c’est Réveillon. Et le brave Lathuil avait jugé bon de prendre sa place, sa femme et sa fortune.
Car la belle Dora Réveillon est dans le coup. Elle a accepté de faire passer son beau-frère Lathuil pour son époux. Il faut dire qu’elle est sa maîtresse depuis quelques mois.
C’est Magnin qui m’a appris tout ça, et j’ai tout pigé en cinq sec.
Vous parlez d’un vice ! Et le gars ne risquait rien. Il s’installait dans le lit tout chaud de sa victime et à nous la belle existence.
Je viens de lui bonnir tout ça. Il essaie de nier, mais je l’achève :
— Dis, Toto, tu penses que si on compare tes empreintes avec celles qui sont sur la carte d’identité de Réveillon, ça va coller ?
Il est battu. Il baisse la tête, et je cueille les fruits de ma victoire. Pinaud est modeste, il a trouvé un litre de beaujolais et avec Béru ils sont en train de vérifier le principe des vases communicants.
Y a encore un petit machin qui me chagrine, mais on aura vite fait d’en avoir le cœur net, surtout si on tient compte de l’état de dégonflage de Lathuil.
— Dis donc, je commence, y a encore quelque chose qui me chiffonne. Tu t’y connais tant que ça pour mettre les gens en boîte ?
Il me regarde, inquiet, sentant l’épée de la dame au clebs suspendue sur ses frêles épaules.
— Tu n’étais pas versé dans la partie, continué-je, alors je suppose que quelqu’un a dû te donner un coup de main ?
Il baisse la tête. Cette fois, les carottes sont cuites.
— Et ce petit quelqu’un serait la propre femme de Réveillon, ça ne m’étonnerait pas outre mesure ?
Vous suivez ? La brave femme devait être au courant de beaucoup de choses. Je parierais qu’elle s’était fait donner des leçons particulières par son défunt de mari. Elle avait dû lui dire que ça l’intéressait, et lui, il avait accepté, trouvant sans doute la chose amusante.
Gagné sur toute la ligne.
On n’a plus qu’à embarquer le zigoto. Et puis moi, j’irai à Paris retrouver la belle Dora que garde Magnin. Ça va être mon tour de la mettre un peu en boîte. Avouez qu’elle ne l’a pas volé…