Les enseignes de Moscou
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Moscou est vaste et ses trottoirs étroits, et c’est pourquoi la ville s’empêtre : coudes s’accrochant aux coudes, serviettes cognant ballots et paniers… Pourtant, les trottoirs bondés sont d’ordinaire muets. La chaussée pavée gronde et résonne, tandis que sur les bas-côtés, on s’entasse et on se tait : les mots sont bouclés dans les serviettes, pliés en quatre dans les kiosques, enfouis sous les casquettes et les bonnets. Mais pour peu que le regard s’élève de trente degrés… voilà que les mots resurgissent.
Sur le fer bariolé des enseignes, s’affichent la pensée quotidienne, les mots de tous les jours, les phrases ordinaires, bref, tout ce qui se dissimule sous le double couvercle du crâne et du bonnet, en bas, au-dedans des passants affairés qui se pressent en silence :
Tout pour l’enfant (et pour beaucoup de ceux qui sont là, en bas) ;
Un intérieur bien entretenu ;
Coiffeur pour amateurs du travail bien fait (que le regard s’abaisse de trente degrés et il repérera aussitôt lesdits amateurs, chaque jour plus nombreux).
Brasseries : Au rendez-vous du bon causeur ; L’Avance ; Aux deux amis18 ; L’Atelier (au marché Smolenski) ; À la lune ; La Planète.
Au-dessus des piétons pressés, s’arrondissent des cadrans peints dont les aiguilles s’animent à chaque minute. Et cette minute en bas se fiche dans les cerveaux et pousse en avant la foule des passants sur le ruban des trottoirs. Si vos yeux vont fouiller le lexique bien particulier qui suspend ses pages métalliques au-dessus de l’agitation des rues, vous ne pourrez échapper au regard fixe et perçant des gigantesques prunelles peintes dans l’ovale de verre bleu sur l’enseigne de l’opticien. Et si vous vous dégagez de la cohue pour gagner la chaussée et examiner plus longuement et plus attentivement ces yeux arrachés à l’homme et accrochés dans le vide, vous vous apercevrez bientôt que leur expression est celle de la ville tout entière et qu’on la retrouve sous toutes les visières et sous tous les chapeaux.
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La Révolution a trop accéléré le rythme de Moscou pour que les mots et les dessins serrés sur les aplats des enseignes puissent suivre tout ce qui se passe sur l’immense surface plane de la ville et ses trente-cinq verstes d’étendue. La technique même de la fabrication de l’enseigne, le coût élevé des matériaux et du travail qu’elle requiert, la nécessité de la repeindre régulièrement (ici, les intempéries jouent leur rôle), voire de la démonter pour la transformer ou en changer le cadre métallique (là, le poids entre en jeu), font qu’à l’évidence l’enseigne prend du retard sur la course du temps : elle n’est, bien sûr, pas vouée à l’histoire mais au quotidien, aussi lent, aussi inerte et aussi résistant qu’elle.
C’est l’affiche qui, d’ordinaire, est au service de l’histoire : nerveuse et fine avec sa peau de papier, elle se multiplie aisément et change du jour au lendemain couleurs, caractères et dimensions. Le slogan révolutionnaire, qui cherche à se faire affiche et sait agrandir ses lettres et aviver ses couleurs jusqu’à rivaliser avec la dimension et l’éclat des textes des enseignes, a sans aucun doute influencé la nouvelle enseigne de Moscou, celle de la période de la NEP. À côté des lourds cadres aux mots énormes et métalliques qui ont conservé les iat et les i de l’ancienne orthographe, l’affiche a appris aux lettres à alléger leur corps pour s’élever, flotter au besoin à la hauteur des toits ou se poser sur d’immenses banderoles coupant la faille des rues. Il n’y a pas très longtemps que les « affiches commerciales » qui, sur les panneaux cylindriques, cherchent à attirer les clients dans les magasins, sont apparues à côté des affiches de théâtre. Même la Révolution, lorsqu’elle livre son lexique purement technique au métal des enseignes, se borne à compléter la collection d’anachronismes de cet immense musée ouvert à tous et à toute heure qu’est le lacis des rues de Moscou. Par exemple :
Chauffe-eau soviétique N°1 (marché Khitrov) ou encore Vente ouverte à tous les citoyens (formule courante dans les années 1921-1922, et que l’on trouve encore aujourd’hui, quoique rarement).
D’après la théorie d’Einstein, on peut imprimer à une masse une vitesse qui croît proportionnellement à ladite masse, jusqu’à la destruction complète de celle-ci. L’accélération que la Révolution a imprimé au quotidien a détruit ce quotidien. Les mots ont déserté la surface immobile des enseignes au-dessus des rues pour courir le long de ces mêmes rues. Les gens qui marchaient en silence sur les trottoirs en ont franchi la bordure et se sont soudain mis à parler ; les enseignes qui parlaient à la place des gens se sont soudain tues pour se retirer en deçà de cette bordure, dans l’hier.
Comme je traversais, au milieu de l’année 1917, une misérable petite ville du sud, je vis un Café Max dont les belles lettres d’or étaient complétées d’un étrange gribouillis à la craie qui descendait en escalier : imaliste (Max-imaliste).
Les craintives pattes de mouche d’imaliste glissèrent des planchettes de bois sur des plaques de fer-blanc dissimulées sous les porches ou derrière les portes cochères, allèrent maculer d’une encre délavée de minuscules feuilles de papier quadrillé, créant ainsi le style particulier de l’enseigne illégale qui vante sa marchandise tout en la cachant. En 1921 encore, on pouvait voir en prenant la longue courbe de la rue Lente19 des affichettes qui proposaient le « Deuil en 24 heures ». Il n’y avait jamais de noms et les adresses étaient souvent imprécises ou illisibles. Après le communisme de guerre, quand l’ancienne pratique économique fut remplacée par la nouvelle et que les choses, les marchandises et la vie elle-même vinrent reprendre leur place en dessous de leurs enseignes, un certain désaccord entre les unes et les autres apparut : sous l’inscription Fleurs Fraiches, la pointe d’une chaussure louchait vers le talon d’une botte ; dans le quartier de Nikolaï-Chtchipovski, derrière les énormes lettres solidement rivées à la pierre : Appartements meublés à prix modique, on avait installé une maison d’arrêt.
Surgissant ça et là par touches, le nouveau de jour en jour prenait des forces et entamait sa lutte acharnée contre l’ancien partout, y compris sur le terrain des enseignes. Mais l’ancien s’entêtait à s’échapper des tombes qu’on lui creusait et refusait obstinément de s’étendre sous la pelle. Sur des rectangles bleu foncé, à l’intérieur du mot CUVE qui résonnait aussi tristement que le cri d’un oiseau des marais, s’était glissé un V, comme un timide début de VIE. Derrière les vitres des salons de coiffure, encore sales et rapiécées avec du contre-plaqué, étaient installés des carrés blancs : Soins des ongles et Gaufrage des cheveux ; sur une des vitrines de la rue Kouznetski, des lettres blanches, souples et soigneusement dessinées indiquaient :
Café : (intimité).
Les courbes douces des parenthèses cherchaient à se réunir discrètement et tendrement.
Dans les vitrines des magasins, on proposait des abat-jour, des préservatifs Isis, des matelas de crin et des bureaux en chêne vieilli. Mais, enfoncé tantôt ici, tantôt là, le front de la vie nouvelle se reconstituait et reprenait l’offensive, partout, et jusque sur la surface des enseignes. Des deux côtés de la voûte d’entrée de l’ancien monastère de Saint-Jean-Chrysostome, s’accrochaient deux petites chapelles où l’on vendait avant des images pieuses et des cierges. On voit aujourd’hui, à gauche de l’entrée, l’ancienne inscription Chapelle et, à droite, une nouvelle enseigne : Beurre et œufs. En 1921-22, dans la toute petite rue Paresseuse désignée par ses deux plaques « Lénivka » « Lénivka », deux enseignes se faisaient face : Coopérative La Fourmilière et, à l’angle de la rue Lébiaji, Confiserie Le Travail. Aujourd’hui encore, on peut lire sur l’enseigne accrochée à l’extrémité de la rue Boutyrskaïa l’histoire de l’année de misère, « l’année nue », où les gens vécurent dans l’indigence et la gêne, et les lettres aussi : il semblerait qu’on eût vendu là du foin comprimé en bottes ; puis les cubes verts de foin ont dû se pousser pour faire place à de pauvres cercueils de bois blanc. Sur l’enseigne, c’était pareil : à droite, tout au bout, les lettres serrées Vente de foin, et, à gauche, quelques caractères noirs entassés : Cercueils.
Au cours de la deuxième année de la NEP, se multipliant d’heure en heure, de gigantesques écrevisses d’un rouge triomphant se mirent à grouiller dans les devantures ; elles remuaient, pliaient servilement la carapace, sortaient d’un air menaçant leurs pinces des manches élégantes des laquais. La lutte se diversifiait et s’intensifiait : hier contre demain, en arrière contre en avant, putréfié contre moderne. Ça et là au-dessus de la ville, apparaissaient de nouveaux noms revêtus de caractères nouveaux. Comme nous l’avons déjà dit, la nouvelle enseigne est en quelque sorte plus légère et plus lapidaire que l’ancienne. La possibilité même de remplacer les mots par leurs initiales réduit considérablement la surface devant supporter les lettres. Simples assemblages de sons, les mots ainsi formés comme gdouw, ongl, tsit20, etc., peuvent facilement se décomposer en deux ou plusieurs groupes de lettres, disposés par exemple en forme d’étoile ou de marteau croisé avec la faucille : les possibilités de composition s’en trouvent notablement élargies.
Il saute aux yeux que la vie nouvelle préfère la verticale à l’horizontale : l’enseigne électrique du Mosselprom21, avec ses lettres écarlates qui courent le long de l’arête de l’immeuble tout juste achevé à l’angle des rues Kalachny et Maly-Kislovski, exprime cette tendance de la façon la plus complète et la plus nette.
Qu’elle soit ancienne ou nouvelle, la vie est toujours une immense complication, un inextricable réseau de nœuds, et j’aurais eu besoin de trop de place, ne fût-ce que pour énumérer les différents signes du quotidien tels qu’ils s’inscrivent sur les feuilles métalliques des enseignes.
Ainsi, dans les brasseries et les débits de thé des faubourgs, le châssis dormant, c’est-à-dire la partie supérieure de la fenêtre divisée en plusieurs carrés par des montants de bois, sert habituellement de support à l’enseigne. Chaque carré peut contenir une lettre, de sorte que le nombre des carreaux détermine la longueur du mot. S’il y en a cinq, on peut écrire bière ; s’il n’y en a que trois, on inscrira thé.
Et il est notoire que, dans les buvettes, ce sont les vitres qui ont la vie la plus courte, les vitriers sont obligés de remplacer régulièrement tel ou tel carreau. Mais pour une seule lettre à refaire, ça ne vaut pas la peine de faire venir un peintre d’enseignes et un regard attentif, s’il observe systématiquement les faubourgs, découvrira ce processus particulier de dé-lettre-ment progressif des mots peints sur les châssis : thé se transforme soudain en hé, bière en bire, puis finalement en ire.
Une observation prolongée montre que la juxtaposition à première vue fortuite de tel ou tel panneau de métal peint est régie par une sorte de régularité, un principe de répétition obscurément présent : point n’est besoin, par exemple, de courir au bout de la rue Boutyrskaïa pour trouver une association d’images comme celle du foin et du cercueil, de la nourriture et de la mort. Tout près, à Krasnaïa Presnia, on voit une autre illustration de ce principe : deux enseignes cherchent à se rejoindre de part et d’autre d’une étroite porte rouge…
À gauche du porche :
Atelier de cercueils
à droite :
Cantine Vénus
À déconseiller aux étourdis !
Quelque chose m’attire dans les silhouettes et les visages du peuple des enseignes surmontant les magasins de fourrure ou les vitrines des ateliers de couture : leurs corps sans défense ont été enfilés dans des pelisses ou des jupons et ne sauraient bouger sans rompre la symétrie des plis soigneusement ajustés ; leurs yeux méticuleusement dessinés ne pourront jamais se croiser, l’axe de leurs regards fuit en lignes parallèles vers l’infini. Peut-être est-ce pour cela que leurs visages crayeux semblent toujours perplexes et un peu effrayés.
Il m’est arrivé – c’était avant la guerre – d’assister à une curieuse scène : un petit soldat tout embarrassé venait d’entrer chez un photographe des faubourgs et sortait de sa capote un paquet de photos qui le représentaient.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? J’appartiens au 132e. Et voilà qu’ici, le soldat pointa l’index sur une photo, c’est le numéro 133 qu’on voit sur mes épaulettes. C’est pas normal !
De tout l’écheveau d’explications sans queue ni tête, je n’avais déduit qu’une seule chose : dans cette échoppe bon marché où l’on photographiait les soldats en masse les dimanches de permission, on disposait pour tous d’un cliché du corps déjà prêt, auquel le déclic de l’appareil n’ajoutait que la tête. Cela revenait moins cher. Il n’y avait guère de clients assez tatillons pour scruter d’un œil suspicieux les chiffres à peine visibles des épaulettes. Sans aucun doute, le photographe avait découvert le principe essentiel du quotidien : sa pratique et son dogme veulent que l’individuel, tout ce qui distingue un moi d’un autre, soit simplement ajouté et ajusté à des modèles figés, déjà prêts et valables pour tous : même forme pour les chapeaux, ou même forme pour les chaussures. Et, dans leur immense majorité, les enseignes qui ont assimilé cette caractéristique en cernent plus sûrement et plus fidèlement l’essence par le pinceau de leurs artisans que l’art par celui de ses peintres. Les tableaux suspendus dans les galeries toujours ouvertes des rues se contentent du quotidien.
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La mission purement pratique de l’enseigne qui exhibe ses lettres et ses signes, c’est d’investir la rue, de faire entrer par la porte au-dessus de laquelle elle se trouve le plus grand nombre possible de promeneurs solvables.
L’enseigne cherche à attirer un maximum de regards en un minimum de temps. Il lui faut par conséquent étendre le plus possible son rayon visuel d’action tout en gagnant du temps, autrement dit, frapper immédiatement la conscience, en un éclair passer dans le cerveau des passants avant qu’ils ne la dépassent.
Donc, pour conquérir l’espace, les lettres peintes sur le métal se font gigantesques et s’habillent de couleurs vives ou même aveuglantes. Le fond obéit presque toujours à la loi du contraste : noir pour des lettres dorées, bleu pour des blanches, blanc pour des rouges.
Dans la mesure où l’œil suit la direction de la rue, l’enseigne a intérêt à présenter ses lettres et ses dessins perpendiculairement à ce mouvement : on les voit de plus loin que celles qui restent parallèles à la rue (une exception : les enseignes peintes sur les tramways, puisque ce sont elles qui bougent). Mais l’enseigne, par nature lourde et statique (comme l’est le quotidien), a peur de se détacher des murs, et seuls les petits cadrans assez légers des horlogers et les ovales bleus surplombant les vitrines des opticiens créent la tradition spécifique de l’enseigne-barrage qui fait obstacle à l’axe visuel partant de l’œil des passants et suivant la ligne des rues.
Dans un pays où soixante-dix pour cent des habitants sont analphabètes, l’enseigne, en quête d’un maximum de regards, ne peut se contenter de lettres : à côté des mots, on trouvera presque toujours des dessins. Mais, sur la surface relativement restreinte de l’enseigne qui cherche avant tout à grossir ses caractères alors qu’elle est elle-même cernée de toutes parts par d’autres rectangles de métal, dessins et lettres sont toujours à l’étroit et tentent de s’entremêler pour former des idéogrammes. Il me semble que certains hiéroglyphes égyptiens, à la fois mots et images, pourraient aujourd’hui encore trouver place sur n’importe quelle enseigne de Moscou. Il m’est un jour arrivé de voir, dans les faubourgs, une enseigne aujourd’hui détruite qui ne présentait que les neufs lettres du nom du propriétaire : Grigoriev. Mais, telle un embauchoir, la lettre G était chaussée d’une botte noire qui la moulait étroitement : Grigoriev. Nul besoin de commentaire !
Rue Dolgorouki, on trouve la petite enseigne d’un menuisier qui a profité du fait que des tenailles ouvertes forment un X et qu’un marteau posé verticalement ressemble à un L ou un T selon la forme de sa tête, pour donner son nom en même temps qu’une représentation de ses outils.
D’année en année, le mouvement qui entraîne les gens devant les signes tracés sur les enseignes accélère son rythme : les regards qui cheminaient jadis à l’allure lente des calèches filent à présent dans des automobiles et des tramways. Quels que soient l’éclat et la netteté avec lesquels ils se présentent sur l’enseigne, des mots longs et compliqués n’ont tout simplement pas le temps d’être perçus. D’où le laconisme de plus en plus marqué du texte de l’enseigne et le remplacement de la lettre par l’image. Une botte dorée gagne près d’un tiers de seconde sur le mot botte lorsqu’elle s’offre au regard. Vu la vitesse mécanique qui s’est emparée de la rue aujourd’hui, c’est d’une importance décisive.
Mais quand l’enseigne et ses signes sont enfin parvenus à capter le regard, puis à intégrer la perception d’un individu, que les roues emportent toujours plus loin, pour le transformer en client, il leur faut encore prendre possession non seulement de cette perception, mais aussi de la mémoire : c’est elle qui le ramènera ensuite précisément vers cette porte-là, surmontée de cette enseigne-là. Le premier tournant, le premier carrefour arrachera le regard aux enseignes entraperçues et lui offrira tout un amoncellement de nouveaux rectangles de métal. Seule l’enseigne bien conçue du point de vue mnémotechnique saura soutenir la lutte avec ses concurrentes. Quant aux lettres et aux signes qui cherchent à racoler sans tenir compte du processus de mémorisation… quelle que soit la violence de leurs couleurs, ils investiront sans doute la pupille des passants, mais pour l’abandonner aussitôt.
Je commencerai par le plus simple : un petit commerçant des faubourgs griffonne avec un morceau de charbon de grandes lettres tremblées : cHarBonàVenDre. Peut-être compte-t-il, de façon quasi inconsciente, sur la double association matière/forme ? En tout cas, le simple fait d’écrire charbon avec un bout de charbon lui permet largement d’en profiter.
Les coïncidences ont aussi leur mot à dire : prenez l’enseigne sur le boulevard Nikitski…
Atelier de chaussures
N. Dussoulier
Cas moins typique : Chez les frères cousin. La cadence de la phrase accentue encore le contraste et rend cette association facile à mémoriser. Cependant, l’enseigne ne table évidemment pas sur le hasard et les bizarreries des coïncidences, elle cherche à les créer elle-même. Mais je me propose de traiter ailleurs, dans un autre article, ce que j’appelle la stylistique de l’enseigne. Je me bornerai ici à évoquer les procédés d’une certaine lyrique sur métal, née du désir de se frayer un chemin jusque dans la mémoire des passants.
Sur l’Arbat :
Salon de coiffure
Venez et entrez donc,
Nous vous attendons.
Dans une petite rue du côté de la Moscova :
Réparation de montres :
Je me méfie des horlogers de métier,
C’est moi qui sais tout arranger.
L’ancienne tradition, aujourd’hui encore en vigueur, qui veut que l’on peigne les enseignes des brasseries et des gargotes en deux couleurs, le vert et le jaune (utilisant parfois le dégradé pour passer de l’une à l’autre) est, selon toute vraisemblance, due à l’association suivante : les deux couleurs des lettres rappellent le jaune de la bière et le vert des bouteilles. Les signes se combinent, puisque l’image de l’enseigne appelle celle de la boisson, quod erat demonstrandum.
Innombrables sont les procédés mnémotechniques grâce auxquels les mots et les images, qui rivalisent et racolent à qui mieux mieux, se gravent dans les esprits. Je choisirai l’un des plus courants d’entre eux : la représentation par hyperbole. Si l’enseigne présente son objet en l’associant à d’autres qui lui sont étroitement liés (quel que soit leur degré de subordination), elle doit toujours mettre en avant cet objet au détriment des autres. Un marchand de chaussures qui procède par simple association donnera sur son enseigne à ses sandales les dimensions d’une barque ; un marchand de boissons embouteillées aura tendance à dessiner à côté des bouteilles de petits bonshommes de la même taille, de sorte que les cannettes grossiront comme dans un conte de fée – hyperbole qui excitera d’autant plus l’imagination des assoiffés.
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L’une des petites enseignes de l’Arbat commence par ces mots : N’oubliez pas... Si elle veut s’ancrer dans la mémoire, l’enseigne doit nécessairement être expressive. Et ce sont les éléments artistiques qui permettent d’atteindre cette expressivité avec le moins de difficultés. En effet, il suffit de parcourir des yeux les alignements ininterrompus des enseignes au long des rues pour constater qu’une certaine tradition artistique ne leur est pas étrangère. L’utilisation de caractères bien dessinés et très expressifs, la netteté du contraste entre la lettre et le fond (c’est-à-dire le champ de l’enseigne), la composition à la fois assurée et gracieuse, l’habileté avec laquelle les traits noirs des aiguilles divisent la surface d’un cadran peint, le style propre de l’ornementation qui, dans le cas de l’association des sept samovars d’or et d’argent surmontant l’entrée de l’atelier Souchkine (rue Smolenskaïa), confine à la virtuosité – tout cela prouve que les enseignes de Moscou sont le fruit d’une technique extrêmement complexe qui, d’époque en époque, a réuni l’artisan et l’artiste, le savoir-faire et l’art.
Je me bornerai ici à traiter des problèmes essentiels (si l’on peut oser un terme aussi grave) de la composition artistique de l’enseigne.
Les voici : a. l’espace ; b. l’ornementation de l’enseigne ; c. la nature morte ; d. le genre et le paysage ; e. le portrait des salons de coiffure ; f. la symbolique de l’enseigne.
a. Dans la plupart des cas, l’espace de l’enseigne est à deux dimensions, il ne connaît pas la perspective. Certaines d’entre elles – une plaque métallique, par exemple, représentant un cadran incliné dont la taille des chiffres augmente puis diminue – présentent une sorte de double perspective (Arbat) ; l’espace n’est plus alors qu’un procédé de composition.
Mais lorsque l’enseigne passe de deux à trois dimensions, elle n’éloigne pas ses lettres et ses dessins de l’œil mais, au contraire, les fait avancer à sa rencontre. Si un tableau fait reculer son point de fuite à l’intérieur de la toile, le métal de l’enseigne projette son espace vers l’extérieur, comme pour l’inscrire dans l’espace de la rue. Les lettres de l’enseigne n’enfoncent jamais leur dessin noir et or dans le métal, mais le propulsent presque toujours vers la rue. Les craquelins qui formaient au départ des hauts-reliefs sur le fond noir surplombant les vitrines des boulangeries se sont précipités vers la rue et laissent désormais pendre leur silhouette en huit dorée au bout de tiges métalliques surgies de l’enseigne. Et personne ne s’étonnera si, définitivement arrachées au métal, appartenant désormais à l’espace de la rue qui les attire, les immenses lettres se mettent à rouler en voiture ou à marcher sur le dos des hommes-sandwichs. Car la perspective des tableaux qui surmontent les vitrines fonctionne à l’envers : non pas vers l’intérieur, mais vers l’extérieur.
b. La surface exiguë de l’enseigne, prise le plus souvent entre les autres textes et images de la rue qui rivalisent avec elle, oblige à une extrême économie de moyens et à un calcul précis de son effet visuel. Et pourtant, l’enseigne se permet souvent de répéter rythmiquement ses lettres et dessins, autrement dit son ornementation. Les samovars de Souchkine (voir plus haut), la rangée de cadrans blancs et solennels disposée à la verticale de l’entrée de l’horlogerie en haut de la rue Petrovka, et bien d’autres enseignes en fournissent la preuve. L’efficacité strictement commerciale de l’ornement tient au fait que la répétition rythmique de l’objet qu’il contient à titre de motif crée l’impression d’une quantité quasi inépuisable. Ainsi, la répétition purement artistique de ces ornements se multipliant produit une sensation de série infinie et coïncide précisément avec le besoin du marchand de donner l’impression qu’il dispose d’une réserve inépuisable des objets représentés sur l’enseigne.
C’est dans ce même but que le peintre et le marchand ont inventé un type particulier de décoration de l’enseigne que l’on pourrait appeler ornement progressif ou répétition graduelle. Ainsi représente-t-on souvent en devanture des quincailleries des casseroles de même forme mais de tailles différentes qui, empilées, le manche pointant sur le côté, dessinent une progression picturale spécifique. Le pinceau du peintre d’enseignes a recours au même procédé lorsqu’il trace de simples cadrans dont les disques blancs diminuent à mesure qu’ils se superposent selon une verticale ascendante.
Dans ce cas, une impression de diversité des produits vient s’ajouter à celle d’abondance.
Un examen attentif des enseignes de Moscou montre que la disposition des ornements sur l’étroite et longue surface de métal constitue l’un des procédés les plus anciens et les plus éprouvés techniquement de cet art.
c. Si l’on passe devant les natures mortes suspendues devant les échoppes de fruits et légumes ou les boucheries, peintes sur les vitrines des brasseries ou cerclées d’or au-dessus de l’entrée des boulangeries lorsque la pluie vient de laver leur surface métallique de la poussière et de la saleté, elles éclatent de couleurs et frappent souvent par une fragmentation de l’unité artistique, sans doute naïve, mais percutante. Une carotte écarlate et les maigres fanes d’un radis se marient audacieusement avec un feuillage peint en tons vert-de-gris. Sur le fond noir de la nature morte, le coton blanc de la mousse débordant d’une chope de bière s’enroule en spirales fantastiques aussi aériennes qu’une fumée. Bon nombre de ces compositions sont particulièrement expressives ; c’est le cas de la nature morte réalisée par les frères Terpilov à l’entrée de la cantine de la rue Vodopianov, qui peut soutenir la comparaison avec certaines œuvres peintes non pas sur le métal, mais sur la toile.
Parlant de l’école hollandaise de la nature morte, Schopenhauer arrive à la conclusion que la nourriture doit être représentée de sorte que, suscitant la contemplation esthétique, elle n’agisse en aucun cas sur l’appétit de celui qui la contemple. Il faut reconnaître que les créateurs moscovites de la nature morte sur enseignes divergeaient, semble-t-il, radicalement du métaphysicien allemand dans leurs jugements sur l’art : leurs meilleures réalisations dans ce domaine touchent aussi bien la contemplation que l’appétit.
d. Au cœur de la ville engoncée dans la pierre et l’asphalte, les paysages à la surface des enseignes apparaissent comme de rares et timides avancées dans la nature, ou plutôt dans la représentation maladive que la ville se fait de la nature. Cernée par la ville et ses couleurs fades, uniformes et poussiéreuses, enfermée dans des cadres minuscules, la nature crie en bleu, vert et ocre. Artificiellement figée, harcelée par les pierres et les briques, elle se réfugie dans le trait maladroit et grossier du pinceau. Notons qu’on aime souvent à placer le paysage (quelques touches pour une colline et les cyprès entourant une flaque – un lac – mauve) à côté des marches qui conduisent aux Caves du Caucase ou à telle gargote en sous-sol ; ici, la dimension nostalgique ne fait aucun doute.
Ce genre, qui se niche habituellement près des caves, plus rarement sur les enseignes des transporteurs de marchandises et, plus rarement encore, à l’entrée des cordonneries et des laveries – dépasse sans doute les capacités techniques du peintre d’enseignes et apparaît toujours à leur surface avec une sorte de timidité et de malaise.
e. Le portrait de salon de coiffure qui, récemment encore, était fréquent sur les enseignes du centre de la ville, s’est vu repoussé vers les faubourgs et s’y trouve même en voie de disparition.
L’opinion générale veut que les portraits de messieurs élégants, coiffés en brosse ou avec une raie, aux sourcils et à la moustache soigneusement dessinés et comme déterminant l’ovale et l’expression même du visage, n’aient rien à voir avec un quelconque modèle, autrement dit qu’ils ne soient pas des portraits au sens propre du terme.
Mais il n’en est rien. Lorsqu’il travaille à l’entrée du salon de coiffure, le peintre a toujours devant les yeux les mannequins de cire exposés en vitrine : les visages figés comme des masques mortuaires conviennent naturellement à son pinceau qui craint les expressions et mimiques, mais n’hésite pas à styliser, plaquant et appliquant les bustes de cire sur les médaillons des enseignes.
Or, voici l’histoire de ces mannequins : on fabrique d’abord la perruque, et c’est ensuite que l’on cherche la forme de cire – des yeux morts dans un ovale mort – d’une taille et d’un volume adéquats. Il en est de même pour le portrait : on voit clairement que ce ne sont pas les cheveux qui naissent du visage, mais le visage qui naît des cheveux.
f. A la différence de la nature morte et du portrait, qui cherchent à rendre leur modèle avec une précision naïve, certaines enseignes de Moscou manifestent une nette tendance à dépasser et à modifier les détails de l’objet donné en représentation. Ainsi, à côté d’un amoncellement de petits pains, de brioches et de biscuits peints avec la précision du naturaliste, on peut rencontrer de ces craquelins à l’évidence stylisés, réduits au signe abstrait et qui symbolisent en général le commerce de la boulangerie. Et ce sont eux, toujours rendus de manière purement symbolique, qui sont par tous reconnus comme le craquelin-type.
Les peaux tendues sur les enseignes des tailleurs étaient sans doute à l’origine des reproductions naturalistes des peaux de bêtes. Mais aujourd’hui, elles sont réduites à des formes purement arbitraires, à des blasons divisés verticalement en deux moitiés aux couleurs fortement contrastées. Ici, nous avons affaire à une symbolisation totale de l’image. Il a, bien sûr, fallu un certain temps pour que les différentes étapes soient parcourues.
5
Aujourd’hui, nombre de remarquables vieilles enseignes de Moscou ont été refaites ou tout simplement détruites. En nous donnant la technique nouvelle de l’affiche, la Révolution a pratiquement relégué dans le passé l’art ancien des peintres d’enseignes de Moscou. La concision et la clarté des textes de jadis ont disparu : les ouvrages des artisans et des ateliers d’aujourd’hui, telle l’enseigne du club de l’Union russe des poètes, ou la construction, dans la plus pure manière de l’affiche, de l’enseigne du TSIT, nous font passer du style du métal au style du papier. En outre, le principe de clarté a été remplacé par celui de complexité formelle.
Il est peu probable que l’on puisse aujourd’hui revenir à l’ancien style de l’enseigne, lapidaire et monumental, statique, voire lourd. La conception même de l’enseigne dans une ville dont le commerce est en voie d’étatisation change profondément : il ne s’agit plus d’inciter, mais seulement de signifier, de désigner. Rien de plus. Les modestes carrés bleus et blancs des laveries chinoises et les rectangles métalliques de quantité d’ateliers dont les lettres noires ne se mettent pas en avant et se gardent de donner de la voix – Travail, Coopérative, Union des travailleurs, Notre travail – tout cela est fort loin et bien étranger aux vieux procédés de l’étourdissement par la réclame et de la concurrence propres au capitalisme privé. L’ancienne enseigne de Moscou, qui peu à peu sombre dans le passé, conserve avec plus de fidélité et d’exactitude que les autres éléments de l’inventaire complexe de la rue les traditions mourantes de la vie quotidienne et de l’art de la ville. À ce titre, elle mérite d’être étudiée de manière spécifiquement historique et de s’inscrire dans la mémoire de la nouvelle génération.
Si l’on n’emprisonne pas dès aujourd’hui dans le boîtier des appareils photographiques cet art précieux et original de l’ancienne enseigne de Moscou qui est en train de disparaître, inéluctablement repoussé vers les faubourgs et dissimulé sous des couches de peinture fraîche – il sera bientôt trop tard.
Les vieux cimetières de Moscou, ceux de Lazarevski et Donskoï, par exemple, ont déjà été placés sous la protection de la Société pour la sauvegarde des antiquités et promus au rang de musées. Les enseignes d’avant la Révolution, véritables cimetières dont les lettres et les dessins conservent un mode de vie désormais mort et enterré, attendent d’être prises sous la protection de ceux qui savent que c’est seulement la connaissance qui permet le dépassement.
1924