À cette heure de la noïe, les rues de Chatham sont désertes et obscures.
Je traverse la ville en long, puis en large, sans dégauchir le moindre poste de police. Alors j’use des grands moyens : j’appuie à fond sur mon avertisseur. Dans le silence nocturne ça fait un vache cri dans le patelin, vous pouvez me croire.
Des fenêtres s’ouvrent un peu partout et des visages ahuris, bouffis de sommeil, apparaissent.
— Police ! je me mets à gueuler.
C’est un mot magique, presque international.
Bientôt un mec radine, un vieux zig aux sourcils étoffés qui marche dans un bénard trop grand pour lui comme dans un sac.
Il me pose une question.
— Police ! je lui fais… Murder !
Comme quoi ça sert de lire les titres originaux des « Série noire » !
Il hoche la terrine d’un air averti ; pas tellement estomaqué, le père Lajoie.
Puis il m’entraîne dans une voie secondaire. Au bout de cette rue brille une lumière caractéristique, la lumière qui, aux quatre coins du monde, annonce que les bourdilles ont là une succursale.
Le gars entre courageusement le premier et je le suis comme vous suivez le guide lorsque vous allez vous faire conter Versailles sur place.
Nous pénétrons dans une grande pièce grise et triste qui ressemble à un poste de police français comme une sœur jumelle ressemble à son frère jumeau.
Un flic tête nue est laga, avachi sur un illustré qui parle du cent quatorzième fiancé de la princesse Margaret.
Il dresse la tête en nous voyant entrer.
Mon vieux lui dit ce qu’il sait de moi, c’est-à-dire relativement peu de chose. Je crois le moment venu d’intervenir.
— I am French, fais-je.
Et je demande d’une voix sans espoir :
— Do you speak french ?
— Un petit peu, répond l’autre.
C’est un grand rouquin aussi facile à amadouer qu’une meute de loups, mais il me devient presque sympathique.
— Quoi existe ? me demande ce digne représentant de la loi britannique, lequel me paraît s’être un peu avancé en prétendant parler le français.
Je réfléchis.
— Murder, dis-je. Téléphonez à Scotland Yard, inspecteur-chef Rowland.
Il hoche la tête.
— No Scotland quand un murder to ! explique-t-il.
J’insiste avec beaucoup d’autorité.
— Chef inspecteur Rowland ! prononcé-je d’une voix ferme.
Il décroche le biniou et se met à jacter.
Un assez long temps s’écoule. Le père Lajoie attend docilement.
— Thank you very much, lui dis-je. You can go your bed !
Faut croire que c’est audible tout de même car il nous salue d’un air mortifié et se prend par la main pour s’emmener au plume.
Sur ce, le flicard jacte dans l’appareil, je décèle le nom de Rowland et, à sa mimique, je pige que le chef inspecteur est dans les bras de Morphée.
— Son adresse personnelle ! ordonné-je.
Le bourdille comprend et prend le tuyau. Ensuite il sonne le domicile de Rowland. Par chance, le correspondant du boss est chez lui.
Je chope l’appareil.
— Chef inspecteur Rowland ?
— Yes…
— Ici commissaire San-Antonio, vous êtes au courant ?
— Oh ! parfaitement.
— Excusez-moi si je parle français, mais avec l’argot c’est la seule langue vivante que je possède.
— Aucune importance.
Il s’exprime avec beaucoup d’aisance. Son accent ne fait pas trop revue.
Je l’affranchis rapidos sur les récents événements.
— Je préfère m’adresser immédiatement à vous, dis-je, je crois que le cas vaut le déplacement, non ?
— En effet, j’arrive. Retournez m’attendre au cottage.
— O.K.
Le policier m’exprime sa déférence par quelques paroles qui n’ont aucun rapport, même sexuel, avec le français. Je lui revaux ça par un sourire qui ferait grincer des dents à la mère Monroe et je retourne au cottage perdu.
La mer continue de hurler vilain. Le sac, le ressac forment un fracas qui emplit toute ma théière… Des nuages gris, épais comme des cerveaux de policemen, continuent de jouer à « un-coup-je-te-vois, un-coup-je-te-vois-pas » avec la lune.
Elia Filesco est toujours étendue sur le gravier de l’allée ; le pic au travers du corps.
Comme ambiance, je vous la recommande… Ça et le chalet désert, hostile comme un gardien de la paix qui vient d’entendre crier « mort aux vaches ! » ; plus la falaise abrupte au sommet de laquelle flotte un pavi…
Ma pensée stoppe. Mes châsses qui l’agrémentaient d’images en direct se sont portés sur le mât surplombant la maison. Or, le pavillon noir qui claquait au vent du large il y a moins d’une heure n’est plus là… S’il n’y est plus c’est donc que quelqu’un l’a enlevé. Ce quelqu’un ne peut être que l’assassin. Il se tenait tapi dans les parages et, lorsqu’il m’a vu filer, il a descendu le drapeau noir.
Non, ça ne colle pas. Il avait le temps de le descendre avant que je revienne du pays des pommes ! Lorsque j’ai découvert le corps d’Elia celui-ci était presque froid. Entre son assassinat et mon réveil, beaucoup de temps s’est écoulé…
Et cependant ce pavillon noir ne s’est pas envolé d’autant que le vent est très modéré.
J’ai la tête farcie de questions. C’est fou ce que je me distribue comme formulaires à remplir depuis que j’ai mis le pied sur le sol britannique !
Pourquoi Filesco m’a-t-elle amené ici ? Pourquoi a-t-elle hissé un pavillon ? Pourquoi m’a-t-elle drogué ? Pourquoi l’a-t-on butée ? Pourquoi ne m’a-t-on pas buté ? Pourquoi a-t-on descendu le pavillon entre le moment où je suis allé prévenir la rousse et celui où je suis revenu ?
Vous voyez que la fabrication des « pourquoi » continue à faire tourner mon usine. J’entreprends ça sur une grande échelle, au risque de me casser la gueule. Le système San-Antonio ! Vous prenez un sujet épineux, vous l’enrobez de questions, vous le laissez mijoter au bain-marie ou au bain turc et vous saupoudrez de réponses valables avant de servir.
C’est simple en théorie, mais, dans la pratique, assez duraille à réussir.
Je me traite de vieille glande surmenée et je me mets à la recherche d’une torche électrique. Justement, il y en a une dans un tiroir de la cuisine.
Je m’en sers pour reluquer un brin les alentours. Tout de suite je ne remarque rien d’insolite, la propriété, nonobstant le cadavre, est nette. Je vais jusqu’à la route. Alors je fais une constatation qui offre certainement un grand intérêt : à partir de l’endroit où la route décrit une courbe pour longer la mer, des empreintes de pas sont visibles dans le sable. Elles vont de la route à la mer… Ou, plus exactement, de la mer à la route, car elles sont à sens unique. J’explore ces traces depuis la route car je ne veux pas les brouiller. Autant que le faisceau de la lampe me permette d’en juger, il y a là les traces de deux hommes.
Ces deux hommes sont venus de la mer… Et ils n’y sont pas retournés. Alors, étant donné qu’il n’y avait qu’une voiture dans la propriété et que cette voiture était là à mon réveil, comment sont-ils partis ?
Là je fais carburer mes méninges, les gars. Entre le cerveau de San-Antonio et un mixer de marque, il n’y a pas plus de différence qu’entre un percepteur et un troupeau de vaches.
Des gars sont venus de la mer. Bath titre pour personne pâle !
Je présenterais ça à Gallimard, il sauterait dessus à pieds joints. Et ces gars se sont évaporés… Il est impensable qu’ils se soient fait la valoche à pince après avoir dessoudé la mignonne.
Il y a un bout de ruban d’ici le next patelin, et puis à la noïe, deux mecs à pied ça se remarque comme une tache de vin sur la frimousse d’une pin-up.
Autre chose. Comment se fait-il qu’ils aient liquidé la Filesco avec un pic ? Ce genre de cure-dent ne se balade pas sur soi.
Je doute que ce pic ait traîné dans l’allée du cottage. En tout cas je ne l’avais pas remarqué. Donc, si l’un des gars avait cet outil à la pogne, c’est qu’il s’en servait. Et à quoi sert un pic, sinon à défoncer le sol ?
Le mieux c’est d’attendre Rowland d’une part, et le jour de l’autre. À deux et à la lumière, comme aurait dit Ponson du Térail, on fait du meilleur job.
Je vais cramponner mon litron de rhum et, pour tuer le temps et mes microbes, comme aurait redit le Ponton du Sérail — je me fais une expédition en port payé.
Le niveau a considérablement baissé dans le biberon lorsque je perçois un ronron de moteur.
C’est le chef inspecteur qui annonce sa viande.
Ce gnace, vous avez l’impression qu’il est dégringolé d’une gravure anglaise.
Imaginez un homme de taille moyenne, au visage couperosé, aux tifs d’un blond terne. Il a les lèvres minces, le regard aussi pétillant que celui d’un hareng saur et il porte un costard beige neutre qui lui colle au corps comme une peau de banane colle à la banane. Mais ce qu’il y a de plus fendant chez ce mec, c’est son bitos. Il a un bada gris, en feutre, avec un bord ridiculement étroit.
Il se pointe dans une bagnole noire à la ligne archaïque. Au volant se tient un gros type pas complexé qui a dû tomber de la lune une nuit et qui n’a jamais été foutu de trouver une échelle assez longue pour y regrimper.
Je m’avance.
— Commissaire San-Antonio, fais-je.
Il a une inclinaison du buste. Il ôte trois secondes son chapeau.
— Rowland !
On se serre la paluche avec précaution.
Puis il s’avance vers la masse sombre qui gît dans l’allée.
Il bigle le pic, soulève les tifs d’Elia pour voir son visage.
Il se redresse.
— Faisons le point, décide-t-il…
Comme quoi les English ont tous du sang de mataf dans les canalisations !
Faire le point, évidemment, consiste à dresser un topo des événements dans l’ordre chronologique.
On démarre par l’annonce de France-Soir, on continue par mon arrivée chez la Filesco, on enchaîne sur la maison de Whitechapel et la disparition d’Elia, on mentionne la filature dont j’ai été l’objet, par le petit mec en beige (lui aussi) ; on en arrive au brusque départ de Londres après le retour de la Filesco et le congé donné à Gloria, la soubrette. On se penche sur le coup du pavillon noir, puis sur celui du bourgogne farci de somnifères. On en arrive au meurtre, au pavillon noir descendu, aux traces de pas à sens unique… Et on en reste là parce que justement le jour qui avait mis son réveil sur cinq plombes commence à se tirer des toiles.
Le rhum, bien que de first quality, m’a filé une gueule de bois mémorable. La drogue absorbée la veille n’est pas étrangère à cet état de chose. J’ai encore des rumeurs dans le kiosque et je titube légèrement en marchant.
Rowland m’observe du coin de l’œil.
— Vous vous sentez mal ? interroge-t-il.
— Assez, merci, dis-je. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que j’ai dû absorber pour rester sur le tas pendant des heures ! Une anesthésie pareille, ça secoue un bipède ! Et encore, ajouté-je, je n’ai bu qu’une gorgée…
Rowland acquiesce.
— Il serait intéressant de faire analyser ce qui reste de vin dans votre verre, l’avez-vous jeté ?
— Non…
Je vais à la table de la salle à manger et je trouve mon premier glass que j’avais remisé à l’extrémité de la nappe.
— Le voici.
L’inspecteur donne des instructions à son pierrot gourmand. La bonne enflure se met à la recherche d’une petite bouteille. Il trouve un huilier vide, va le rincer, et y verse mon restant de picrate à la noix.
— Bien, dit Rowland, allons jeter un coup d’œil à ces fameuses empreintes.
L’horizon s’éclaircit. De vagues rougeurs commencent à chanter l’hymne à la vie. Tout ça pour vous montrer en passant ma force poétique. Je suis un mec dans le genre de Baudelaire, moi, sauf que je ne suis pas capable de traduire Edgar Poe…
Et sauf aussi que je ne suis pas désespéré, même dans les cas graves. Mon œuvre, ça serait plutôt Les Fleurs du mâle ! Ces fleurs-là, j’en fais à toutes les souris qui veulent bien se faire inscrire sur mon livre d’or.
Qu’on se le dise !
Nous arrivons sur la plage. Les empreintes sont visibles comme si elles avaient été faites dans la neige.
Il y en a une série d’assez larges, laissées par des tatanes d’homme, et une autre, de beaucoup plus petites, produites par des chaussures de grognace. Cela se voit non seulement à la pointure, mais aussi au talon.
Bon Dieu, qu’est-ce qu’une poule est venue maquiller dans cette historiette ?
Les deux pas viennent de la mer. En bordure de la baille nous trouvons les traces produites par une embarcation. Un canot est venu laga, a déposé le couple, et s’est refait la paire…
Rowland dit à son bibendum de prendre un moulage des empreintes. C’est un mec méthodique, vous ne trouvez pas ? Et vachement organisé pour avoir du plâtre à moulage avec soi dans sa tire…
Nous aurions du feu à prendre sur le Yard, nous autres de la maison poulaga… Pour le turf c’est presque de la prestidigitation que nous faisons : rien dans les pognes, rien dans les vagues. Tout se tient derrière le cigare !
— Bien, dit Rowland, maintenant revenons à la maison et fouillons-la très sérieusement.
Je souris, because ce turbin-là je l’ai exécuté d’autor depuis un brin de temps. Néanmoins, comme je n’avais pas bien les châsses en face des orifices, je me dis qu’il ne coûte rien de recommencer.
Nous passons donc la cambuse au peigne fin, depuis la cave jusqu’au grenier, allant jusqu’à cogner contre les murs histoire de se rendre compte s’ils sonnent creux. Mais tout est O.K. Ce cottage, excepté son isolement, paraît honnête…
— Tout cela est bien mystérieux, n’est-ce pas ? fais-je à Rowland.
— Trop, dit-il…
C’est le père laconique, ce mec !
— C’est aussi mon impression, fais-je.
Il enlève son chapeau à petit bord et le tient à la main avec l’aisance d’Anthony Eden.
— Voyez-vous, reprend-il, d’ordinaire, une affaire est mystérieuse du fait qu’elle comporte des éléments a priori inexplicables. Là, non seulement il existe des éléments inexplicables, mais encore ces éléments se sont produits dans une atmosphère de mystère, je ne sais pas si je me fais bien comprendre.
— Admirablement !
— Au demeurant, poursuit-il, brusquement déclenché, la maison de Whitechapel est mystérieuse, ce cottage est mystérieux, le pavillon noir aussi…
— Les empreintes, ajouté-je.
Il secoue la tête.
— Non, là je ne partage pas votre point de vue. Les empreintes sont très explicables : elles ont été produites par un couple débarqué d’un canot. Ce qui est inexplicable c’est qu’elles disparaissent… Comment ce couple a-t-il quitté la maison ?
Je secoue la tête.
— Ah ! ça…
— Vous êtes bien certain qu’aucune voiture ne se trouvait ici ?
— Aucune !
— Alors ils seront partis à pied… C’est la seule explication valable… du moins pour l’instant !
Je sursaute…
— Même pas !
— Pourquoi ? demande Rowland d’un ton ennuyé.
— Voyons, le pavillon noir flottait avant que j’aille vous prévenir. Il ne flottait plus à mon retour, soit trois quarts d’heure plus tard, c’est donc que quelqu’un l’a ôté, nous sommes déjà d’accord sur ce point. Si ce quelqu’un était reparti à pied, je l’aurais forcément rencontré sur la route longeant la grève, or je n’ai croisé âme qui vive… Vous l’avez remarqué, la route serpente sur la lande, elle s’étale à perte de vue et n’offre aucun buisson, aucun rocher susceptible de servir de cachette…
— Exact…
— À moins que l’individu n’ait fui à travers la campagne…
— C’est envisageable…
Rowland se recoiffe d’un geste vif.
— Maintenant qu’il fait jour, montons jusqu’au mât…
Je le suis, tête basse. Un peu sonné par cette histoire, votre San-Antonio, mes pauvres chéris. Quand on se trouve en face d’une équation pareille il ne reste plus qu’à faire tourner un guéridon en convoquant l’ectoplasme de Pythagore…
Un sentier sinue dans l’herbe rase, pelée, pierreuse, depuis le derrière du cottage jusqu’à la falaise. Il l’escalade joyeusement. Vue de loin, elle paraît abrupte, cette falaise, pourtant une fois commencée la grimpette on s’aperçoit que ça n’est pas l’Everest.
Je m’époumone un peu, mais l’exercice c’est la sauvegarde de la ligne.
Rowland paraît se promener dans Piccadilly Circus. Il grimpe le sentier avec l’air de se promener. C’est pas un homme, c’est un mulet ! Chez les English c’est toujours commac : leurs sentiments ils les filent au fond de leur fouille avec leur tire-gomme par-dessus !
Nous débouchons enfin au sommet de la falaise. Là le vent souffle épais. Faut se cramponner aux brancards, les gars. Y aurait de quoi décorner la petite amie de Rubirosa.
En tout cas, ici, le jour est complètement sorti de sa coquille de nuages. Jolie image, non ? Quand je me mettrai à pondre de la haute littérature, y aura de la bagarre dans l’édition pour me publier, je vous l’annonce.
Nous sommes au pied du mât. C’est un vrai mât pour hisser un pavillon : il y a un système de cordes et de poulies et il est ripoliné soigneusement.
Dans l’herbe rase est étalé le drapeau noir que j’ai vu flotter naguère. Le mec qui l’a descendu l’a coincé sur le sol au moyen de quelques grosses pierres afin que le vent ne l’emporte pas.
Rowland suit le petit sentier qui part dans la lande, à travers les touffes de bruyère. Je lui file le train, courbé en deux. Ce qu’il cherche, y a pas besoin de sortir de Centrale pour le deviner : ce sont des traces. Il se dit, Rowland, avec sa petite cervelle de fourmi anémiée, que les mecs venus du large, puisqu’ils ne sont pas repartis par la mer et certainement pas non plus par la route, se sont taillés par laga. Dans un sens même ça expliquerait tout. Après avoir buté Elia, ils ont grimpé jusque-là pour ôter le pavillon. Puis ils m’ont vu sortir de la strasse, et alors ils ont compris que la retraite leur était coupée, du côté de la route. Qui sait s’ils n’avaient pas l’intention de s’enfuir avec la Frégate ?
On joue les Pluto le long du sentier. Au bout d’un instant nous avons la conviction qu’en effet, des mecs ont parcouru cette piste depuis peu de temps. Çà et là, en bordure du sentier, des touffes d’herbe sont écrasées. Nous continuons d’avancer sans piper mot. La distance grandit entre nous et la côte… On fait bien deux bornes ainsi, puis, brusquement, le sentier se jette sur une route de moyenne importance, mais fort carrossable. Je touche le bras de mon collègue.
— Regardez ça, Rowland.
Ça, ce sont quelques gouttes d’huile dans la poussière, sur le bas-côté de la route. Ces gouttes d’huile signifient qu’une voiture s’est arrêtée ici et qu’elle a stationné un certain temps.
Pas besoin de faire un dessin à l’inspecteur-chef. Il a pigé illico.
— Tout paraît très organisé dans cette histoire, fait-il.
« Elia Filesco attendait d’étranges visiteurs. Elle a hissé le pavillon pour annoncer au bateau qui les amenait que ceux-ci pouvaient débarquer. Puis elle vous a drogué afin que vous n’assistiez pas à l’entrevue. Cette entrevue s’est mal déroulée pour elle. Ils ont tué la jeune femme. Ensuite ils sont montés à la falaise afin de baisser le pavillon, probablement pour faire comprendre aux gens du bateau qui devaient venir les chercher de ne pas aborder… Ils sont partis par le sentier, une voiture les attendait…
Il s’arrête, me regarde sous son petit chapeau ridicule, avec ses yeux de chat constipé auquel on n’a jamais parlé de l’huile de ricin.
— Tout ce que vous dites me semble pertinent, Rowland. Seulement si les gars devaient repartir en bateau, je ne vois pas pourquoi une automobile les attendait là…
Il hausse les épaules.
— Chez nous on prétend que deux précautions valent mieux qu’une, murmure-t-il.
— Chez nous aussi, conviens-je. Peut-être avez-vous raison…
Nous rebroussons chemin.
— Par quel bout allez-vous attraper cette affaire ? demandé-je, mordu par une juste curiosité.
Il hausse les épaules.
— La routine, murmure-t-il. Je vais faire enquêter dans les ports avoisinants pour essayer de savoir si une embarcation a pris la mer cette nuit. De même je vais essayer de savoir si à Gillingham et à Milton, villes auxquelles conduit cette route, on a remarqué une automobile… Puis les constatations sur le cadavre, les empreintes…
Je ne réponds rien. Tout ça, évidemment, c’est le boulot automatique. Le moyen de procéder autrement ?
— Et moi ? fais-je.
Il lève une paupière.
— Vous ?
— Quel est mon rôle dans tout ça ?
Il détourne la calbombe et je sens un petit pincement de rage derrière ma nuque.
Rowland doit se dire que mon intervention n’a pas servi à grand-chose. Je me suis conduit comme un tocasson. Se laisser droguer comme un petit enfant, c’est pas fortiche. Au Japon on se fait hara-kiri pour moins que ça. Écoutez, les mecs, je suis certain que si je posais ma candidature au poste d’empereur des cons, Rowland voterait pour mézig les châsses fermés.
Et il n’aurait pas tort…
— Ce que vous pouvez faire, déclare-t-il enfin, c’est regagner Londres et rester chez Elia Filesco jusqu’à nouvel ordre. Vous êtes officiellement son chauffeur, donc vous pouvez demeurer dans la demeure de Bloomsbury un certain temps. Elle doit avoir des héritiers… Enfin, attendez, ça peut offrir un certain intérêt.
Il a raison. Du reste, ce type-là ne peut pas ouvrir son clapet sans avoir raison. La sagesse, c’est sa raison sociale.
Ça se voit rapide à son bitos marrant, à son air gourmé, à son visage de pierrot triste. Lui, c’est le Pierrot Gourmé. À retenir, les gars, pour les noces et banquets !
Oui, tout ce qui me reste à maquiller, c’est de retourner à Londres et de jouer le jeu jusqu’au bout.
Je grimpe dans la Frégate après avoir serré la louche à Rowland. Je me sens toujours vaseux et désabusé. Il y a des jours où la vie a une sale gueule. Et celui-ci en est un !
Je retrouve la cambuse de Bloomsbury quiète et confortable, avec la grosse vachasse de Katty dedans, plus luisante que jamais.
Elle est seule dans l’hôtel particulier. À sa mine je comprends qu’elle est au courant de la mort de sa maîtresse. Probable que les gars du Yard l’ont affranchie et sont venus lui pomper des tuyaux.
Nous parlons des événements de la nuit comme nous pouvons. Elle ne chiale pas, Katty. La glande lacrymale est pas très développée chez elle ; pourtant je devine qu’elle en a lourd comme un train de marchandises sur la patate. Probable que sa gâche lui disait. Elle était peinarde, icigo, la gravosse, dans sa cuisine carrelée, à rêvasser comme un boa…
Mais elle se dit que la belle vie est finie et qu’elle va devoir emmener sa viande dans un bureau de placement. La perspective n’est pas engageante.
Histoire de surmonter ce coup-là elle se file des rasades de brandy dans la gargouillette et ça avive le rouge de ses pommettes.
Je lui demande si Elia avait de la family in l’England. Elle hoche la tronche et me dit que non. Du reste ça ne compte pas, la famille éventuelle de la Roumaine. Lorsque son vieux est canné il a fait un testament long comme la charte Atlantique par lequel il laisse l’usufruit de sa fortune à Elia, étant bien entendu qu’à la mort de cette dernière le grisbi reviendra à l’œuvre des joueurs de cricket désabusés ou un truc de ce genre.
Donc, pas d’erreur, la mort de la Filesco n’enrichit personne. Ce meurtre du reste n’a rien du crime crapuleux.
Je demande à Katty quelle conduite adopter en l’occurrence. C’est de la bonne politique des familles. La cuistaude me répond qu’il faut attendre les instructions de la police. En attendant elle prépare la bouffe pour le déjeuner. J’ai idée qu’elle va forcer sur la gnole aujourd’hui.
Comme je n’ai rien d’officiel à branler je décide de prendre un bon bain, histoire de me remettre les idées en place. C’est radical pour le mal de gadin. J’en sors frais comme un triton et animé des plus fortes résolutions.
J’examine ma hure dans la glace embuée par la vapeur d’eau et je me dis, en toute simplicité, que, lorsqu’on a un pareil physique, on doit garder sa confiance intacte.
Le miroir me rappelle que je suis San-Antonio, c’est-à-dire un petit dégourdoche qui n’était pas allé se faire cuire un œuf le jour où les fées distribuaient l’intelligence. Depuis mon arrivée à Londres je traîne une sorte de petit complexe à cause de cet état de larbin auquel je ne parvenais pas à m’accoutumer. Cette pelure me gênait aux entournures, y a pas.
Au lieu de revêtir ma livrée, je passe un costard fantoche : gris éléphant, aux dires de mon tailleur. Avec ça chemise blanche et cravate perle, vous voyez un peu le tableautin ? Une vraie gravure de mode, les enfants !
Si le rédacteur en chef d’Adam me voyait, il me filerait toute son équipe de photographes au panier et ce serait normal.
Ainsi loqué, je me mets à farfouiller dans la cambuse. J’aimerais bien mettre la paluche sur un indice quelconque. Je sais bien que mon turbin est pratiquement terminé et que je ne puis mener une enquête dans un pays étranger, pourtant, ça me ferait plaisir de foutre la paluche sur l’assassin d’Elia.
J’inventorie consciencieusement la chambre de cette dernière, sans trouver autre chose que des toilettes, des fourrures, des diams et des produits de beauté. Ensuite je passe au mignon bureau qui se trouve juste à côté. C’est une petite pièce tendue de satin gris et meublée d’acajou. Je fouille les tiroirs du bureau, j’en extirpe des paperasses que je ne peux lire évidemment et qui, de ce fait, me sont aussi utiles qu’une 500 culbutée à l’homme-tronc de la foire du Trône.
Je décide de les abandonner là où elles sont. Si elles présentent un intérêt quelconque, Scotland Yard les trouvera bien.
Mes recherches sont tout ce qu’il y a de négatives. Rageur, je retraverse la chambre à coucher, et ma brusquerie me fait renverser une boîte à poudre qui se trouvait au bord de la coiffeuse. Je ramasse l’objet, qui par miracle ne s’est pas brisé, et j’aperçois un petit objet brillant au milieu de la poudre ocre répandue. Je le pêche : il s’agit d’une clé.
Une petite clé plate pour verrou de sûreté.
Je regarde le morceau d’acier étincelant. Pour qu’Elia ait cru judicieux de le cacher dans sa poudre de riz, il fallait qu’il représentât un certain intérêt. Est-ce la clé d’un coffre ? Je me mets à sonder les murs. Ensuite je soulève les tapis histoire de vérifier que le plancher ne comporte pas de petite trappe. Mais tout est terriblement normal.
J’enfouille la clé et je sors de la chambre.
Katty est dans le couloir. Elle me regarde de ses gros yeux troubles qui ressemblent à deux raisins à l’eau-de-vie. Sa bouche est déformée par un rictus.
— D’où faites-vous ? demande-t-elle d’un ton hargneux.
— Je voulais voir la chambre de la patronne, fais-je. C’est un endroit que les chauffeurs n’ont pas l’habitude de fréquenter.
Je la laisse à la traduction de cette phrase et je quitte la baraque.
La Frégate attend docilement devant le perron. Je m’installe au volant et je démarre. Mais je ne vais pas loin car je sens du mou dans la direction.
Je descends : c’est un pneu crevé à l’arrière. Je râle ferme car crever avec des pneus neufs c’est vraiment un signe du destin. Ce doit être sur la route de la grève que j’ai ramassé un clou. Ce chemin était tellement mauvais !
J’hésite à changer moi-même la roue car je tiens à l’impec de mon costard, seulement, par ailleurs, pour expliquer à un garagiste ce que j’attends de lui ça va être un vrai turbin. Courageusement je pose ma veste et l’étale sur le dossier de la banquette. Puis je vais ouvrir le coffre afin d’y puiser le matériel de secours.
Drôle de matériel en vérité.
Dans le coffre il y a bien la roue de rechange, mais il y a autre chose également, et cette autre chose n’est autre qu’un cadavre.
Il est recroquevillé d’une façon incroyable. Je le touche et je me rends compte qu’il est raide. À bien le regarder, je vois qu’il s’agit d’une femme. Mais c’est pas réalisable d’office car le colis est tout ce qu’il y a d’informe, parole !
Je l’amène un peu à moi. Je le déplace légèrement sur le côté et je réprime un geste de surprise : la morte n’est autre que Gloria, la soubrette congédiée.
Je rabaisse précipitamment le couvercle du coffre, j’essuie la sueur qui me coule du front et je reste un instant vague et flottant.
Je sais bien que dans mon métier il ne faut s’étonner de rien ou alors qu’il est préférable d’aller vendre des moules, mais tout de même, à certains moments, on en prend de furieux coups dans les carreaux.
Un mystère de plus à ajouter à ma collection déjà copieuse.
Un mort !
Une question nouvelle !
Pourquoi Elia avait-elle congédié Gloria ? Qui a tué la soubrette. Et où ? Et quand ?…
Vous voyez que la nouvelle question se démultiplie aimablement, qu’elle est à rallonge comme les pieds d’un appareil photographique ou comme une chose de cheval.
Je réfléchis un peu. Je peux répondre tout de même à certaines de ces sous-questions. On a tué Gloria sur la plage ou dans le cottage perdu, presque en même temps que la Filesco. Elle est tout à fait froide et son décès remonte à une huitaine d’heures au moins. Or, depuis la dernière fois que je l’ai vue, c’est-à-dire depuis hier matin, je n’ai pas quitté la voiture, sauf évidemment au cours de la nuit. C’est donc pendant que j’étais dans les pommes que l’on a buté la pauvre môme et qu’on l’a planquée dans le coffre de la Frégate.
Comment se trouvait-elle au cottage de la grève ? Est-ce elle la femme qui a débarqué du mystérieux bateau ?
Je rouvre le coffre afin d’examiner les chaussures de la morte. Je m’aperçois qu’elles sont pleines de sable. Donc, pas d’erreur, Gloria est la fille venue du large en compagnie d’un homme. Et cet homme a tué Elia, puis il a tué Gloria… À moins que ça ne soit le contraire…
Elia avait congédié sa femme de chambre et pourtant, elle l’attendait, cette nuit, car elle attendait ses visiteurs puisqu’elle a hissé le pavillon noir et m’a drogué…
Tout cela est vachement rocambolesque, vous ne pensez-pas ? On tombe dans le problème d’algèbre, ma parole. Or j’ai horreur de l’algèbre, moi !
Je me dis que je devrais prévenir Rowland de cette nouvelle phase de l’affaire. Mais l’idée qu’il va encore me questionner de son air trop calme, sous son ridicule chapeau de clown en vacances, me contriste. Après tout, si le pneu n’avait pas été crevé, je n’aurais pas découvert le cadavre avant un bout de temps.
Je ferme le coffre à clé puis j’abandonne la voiture, non sans avoir jeté un dernier regard au corps de la pauvre fille. Je ne sais pas de quoi elle est morte car elle n’a aucune blessure apparente, mais je me doute que ça ne doit pas pas être d’un rhume de cerveau…
En deux enjambées je regrimpe le perron. Je sonne et la grosse vachasse de Katty vient m’ouvrir.
Elle a le regard plus trouble encore que naguère. Elle est en train de se confectionner une sérieuse biture, la vioque ! Ce qu’elle ingurgite comme brandy pourrait saouler un régiment de Horse Guards…
— Quoi voulez-vous ? demande-t-elle d’une voix qui ressemble à l’accouchement d’une vache.
— Où habite Gloria ?
Elle comprend du premier coup. Son démarreur est au point.
— Pourquoi ?
— Je lui avais donné un complet à faire nettoyer, comme elle est partie sans me dire où elle l’a porté, il faut que je la retrouve…
Katty hausse les épaules.
— Chez père, fait-elle au bout d’un instant de silence. Liverpool Street ; one hundred and forty-six !
— Good !
Je m’apprête à me casser, mais le bigophone retentit. Katty, en soupirant, se dirige vers le bureau. Par une enfilade de portes, je la vois qui décroche. Elle pousse un grognement dans l’appareil et écoute son interlocuteur. Un nouveau grognement puis elle me hèle.
J’arrive et lui chope le biniou des pognes.
C’est Rowland.
— Vous êtes… le chauffeur ? demande-t-il.
— Oui…
— Comment vous sentez-vous ?
Surpris par cette sollicitude, je murmure :
— Mais… bien.
Il soupire.
— Voyez tout de même un médecin.
— Quelle idée ?
— Le laboratoire me communique son rapport au sujet du vin drogué.
— Ah ! oui.
— Il contenait un poison extrêmement violent. Je ne sais comment vous traduire le mot, il est déjà très compliqué en anglais…
Je sens la peau de mes précieuses qui se flétrit comme une laitue oubliée.
— Du poison…
— Oui… Sans doute n’en avez-vous absorbé qu’une quantité insuffisante…
— Heureusement.
— Autre chose, j’ai soumis votre verre et celui de la Filesco à notre laboratoire, il trouve deux empreintes labiales sur votre verre… Quelqu’un d’autre que vous a-t-il bu dedans ?
Je hausse les épaules.
Puis, tout à coup, ça s’illumine un peu sous mon chapiteau comme au cirque lorsque la cavalerie vient danser sur le grand air de Cavalleria rusticana.
— Oui, peut-être… Peut-être quelqu’un a-t-il bu en effet dans mon verre, cette nuit…
— En ce cas, fait Rowland, ce quelqu’un a dû être très malade.
— Je crois même qu’il est mort, dis-je. Venez jeter un coup d’œil dans le coffre de la voiture stationnée devant la porte de la maison.
Je raccroche sur ces mots et je me fais la valise. Au dernier moment, j’ai décidé d’affranchir Rowland sans plus attendre car il m’est apparu que Gloria s’était fait poivrer à la mort-aux-rats, comme mégnace. Mais elle a eu moins de chance et elle est restée au tapis pour le compte définitif…
Qu’allait-elle maquiller en pleine nuit chez son ancienne patronne ?
Je comprends maintenant pas mal de choses. Entre autres, pourquoi on m’a épargné… Cela me chiffonnait. J’avais tort : loin de m’accorder la vie sauve, les vaches m’ont sucré en premier. Seulement le San-Antonio, c’est du Raspoutine de la bonne cuvée. Il digère le bocon comme les avaleurs de sabres digèrent les clous de tapissier. Un petit coup de raide et puis ça y est !
Je pose mon dargeot dans un fauteuil et je mets mes nougats sur le burlingue comme font les inspecteurs américains lorsqu’ils ont une réunion chez leur chef.
Oui, oui, le brouillard commence à se dissiper.
Gloria avait des combines louches avec Elia… C’était plus qu’une femme de chambre… Ma « patronne » a congédié la servante pour donner le change à quelqu’un. Mais elle l’attendait cette nuit… Et, en l’attendant, elle m’administrait du poison. C’était en effet la meilleure façon de m’éloigner ! Pourquoi m’assassiner ? Parbleu : parce qu’elle avait découvert ma véritable identité.
Comment ?
Ça, j’ai un morceau d’idée qui me trotte par la calbombe… Je pense au petit homme en beige qui me suivait hier matin. Il me filait le train depuis un bout de temps, probable. Il m’a vu rentrer à la poste. Pour peu qu’il s’y soit pris adroitement, il a su se rancarder auprès de l’employé du standard pour savoir où j’avais téléphoné. Quand il a su que c’était à la police parisienne, ses illusions ont commencé à foutre le camp.
Que pensez-vous de ce raisonnement ? Il n’est peut-être pas cousu main, mais il est vraisemblable, non ?
On ne peut pas demander plus à un raisonnement.
En tout cas, s’il est juste, il montre que la Filesco me faisait surveiller.
Au fait, qu’est-il devenu le petit homme en beige ? Je flotte dans le doré de mon imagination.
N’est-ce pas lui qui a débarqué sur la grève en compagnie de Gloria ? Que venaient-ils faire, ces visiteurs, dans cette maison où les attendaient une femme fatale et un agent secret supposé mort ?
Pour me tuer, il fallait qu’elle soit sur le point de disparaître, Elia. Ma mort n’avait plus d’importance, ne risquait pas de la gêner…
Le couple arrive du large, amené par je ne sais qui. Pourquoi venir par la mer ? En voilà des complications !
Que doit-il se passer de si important ?
Le saura-t-on seulement un jour ?
L’homme a tué les deux femmes. Puis il est parti par la falaise afin de gagner la route où une voiture l’attendait.
Mais pourquoi diantre a-t-il enfourné le cadavre de Gloria dans le coffre de la voiture alors qu’il a laissé celui d’Elia au milieu de l’allée ?
Je chasse ces interminables caravanes de questions d’un grand geste, puis je me dresse.
Katty n’a pas bougé de l’encadrement de la porte dont elle occupe toute la largeur.
— Quand Mrs. Filesco a-t-elle congédié Gloria ? je demande brusquement.
Elle fronce les sourcils, puis son regard devient gélatineux.
— Yesterday.
À mon tour de froncer les sourcils.
— Hier ?
— Oui…
— Pourquoi ?
La grosse tordue secoue la tête d’un air agacé.
— Je ne sais pas…
Gloria pleurait lorsque je suis rentré de ma balade matinale. Était-ce pour la galerie ? Ou bien…
— Il y a longtemps qu’elle était en service dans cette maison ?
— Deux ans environ…
— Et vous ?…
Elle est nettement ulcérée, Katty. Puis son visage s’apaise, et c’est d’une voix presque gentille qu’elle me demande :
— Police ?
Elle a trouvé ça toute seule dans sa grosse tête. Probable qu’un matuche finit toujours par se renifler, surtout lorsqu’il pose des questions avec un tant soit peu d’insistance.
J’hésite.
Après tout, qu’est-ce que je risque ? Si Katty est une honnête cuisinière, elle ne peut pas me nuire. Et si elle n’est pas une honnête tortoreuse, elle sait déjà que j’appartiens au régiment des souliers à clous.
— Yes, dis-je, police française…
Du coup, elle devient gentille, humide, fondante.
Elle m’assaille de questions avec une telle volubilité, qu’elle en oublie son peu de français.
Je la calme d’un geste.
— Combien de temps ? reprends-je, imperturbable comme Rowland.
— Quatre ans…
— Vous n’avez jamais rien remarqué de suspect dans cette maison ?
Je dois répéter ma question quatre fois avant qu’elle pige.
— No, fait-elle. Madame était beaucoup très sortante, mais tout était normalement ici…
— Vous n’avez jamais remarqué un petit homme habillé de beige avec une casquette et un nez pointu ?
Je m’empare d’un crayon et je dessine maladroitement la silhouette de mon ange gardien sur une feuille de vélin filigrané.
Elle observe longtemps le croqueton maladroit, puis elle a un léger sourire.
— Yes, I know…
— Comment s’appelle-t-il ?
— Je ne sais pas. Il est venu une fois apporter un letter.
— C’est toujours bon à savoir… Il y a longtemps ?
— Some weeks…
Je lui tends les clés de la Frégate.
— Un inspecteur du Yard va rappliquer, vous lui donnerez ceci.
Elle glisse les clés dans son tablier en faisant un signe affirmatif. Moi, j’ai juste le temps de mettre les adjas avant l’arrivée de la maison pouleman, parce que les matons, ici, ne chôment pas en chemin.
Et en effet, je viens juste de poser mon soubassement sur le siège d’un taxi, que la voiture noire de Rowland débouche de New Oxford St.
Je m’accagnarde dans le fond du véhicule.
— Liverpool Street ! One hundred and forty-six, lancé-je sans respirer au chauffeur.
C’est un jeune gars en salopette grise, aux cheveux ébouriffés. Son bolide a dû servir à la reine Victoria lorsqu’elle allait se baguenauder… Ils sont poilants les taxis, ici. L’avant comprend juste la place pour le chauffeur qui se trouve dans une boîte vitrée. À côté de lui, il y a une plate-forme pour les bagages. Rien que ce détail vous montre bien que les English sont des gens pratiques.
Le gars se passe la paluche dans les tifs, ainsi qu’il l’a vu faire par son compatriote Stan Laurel, puis il démarre brusquement, comme s’il pilotait une fusée interplanétaire au lieu d’un archaïque taxi londonien.
Liverpool Street est une rue assez importante.
Le 146 comprend quatre étages, lesquels composent un immeuble cossu.
C’est massif, sans prétention, mais vaguement bourgeois. On devine là-dedans des appartements avec des boiseries, des tentures et des machins inutiles mais sérieux.
Je cherche de la morniflette pour douiller mon chauffeur. Comme il me voit hésiter longtemps sur les pièces d’argent et de nickel, il me demande :
— Vous êtes Français, non ?
Pas trace d’accent dans sa voix. Je sursaute.
— Vous aussi ?
— Non, fait-il, mais j’ai passé dix ans en France ; c’est un pays qui me plaît beaucoup. J’y vais toujours pour mes vacances. J’ai une petite amie du côté de Lille. Vous aimez Lille ? C’est la ville des pommes de terre frites ! Là-bas on ne mange que ça et on en mange tout le temps…
Il a l’air joyeux. Sa petite copine française l’a sérieusement dégrossi. Elle lui a raclé le standing jusqu’au derme et maintenant, le mec ressemblerait à un titi s’il n’avait pas une vraie gueule à monter la garde sous le rocher de Gibraltar.
Il me vient une idée lumineuse. Faut vous dire que des idées lumineuses j’en ai en moyenne douze à la minute. Et elles sont tellement lumineuses que l’intérieur de mon crâne doit ressembler à un feu d’artifice.
— Ça vous ennuierait de me donner un coup de main, vieux ? je questionne. Pour votre peine je vous refilerai une livre.
Il est d’accord sur le principe et me demande ce qu’il doit faire contre cette somme.
— Oh ! pas la traversée des chutes du Niagara sur un fil, je réponds. Simplement me servir d’interprète quelques instants…
Il descend de son tréteau, et nous nous engageons dans l’immeuble, ce qui vaut mieux que de s’engager dans les troupes aéroportées.
J’examine les plaques de cuivre fixées au mur. Quelle truffe j’ai été ; je m’aperçois que j’ai tout simplement omis de demander à Katty le nom de famille de la femme de chambre. Elle m’a dit qu’elle demeurait chez son dab, faudrait se rancarder sérieux.
J’explique au chauffeur anglo-français ce que j’attends de lui. Il fait un signe de tête décidé et pénètre dans l’immeuble à ma suite.
La première personne que nous rencontrons c’est une dame d’allure respectable à qui un gars pas trop radin donnerait la soixantaine sans trop se faire tirer l’oreille.
Mon chauffeur l’aborde. Ils échangent du texte et enfin le visage du mec en salopette s’éclaire comme la façade d’un théâtre à partir de vingt heures trente.
— L’homme que vous cherchez s’appelle Paste, dit-il. Il a une fille nommée Gloria. Il habite au quatrième étage.
— O.K., vous montez avec moi ?
Il accepte.
Tout en gravissant l’escadrin, j’y allonge sa livre, histoire de lui faire trouver l’ascension moins longue. Il remercie avec beaucoup d’âme. Il doit se dire, le chevalier du volant, que des clients comme ça ne se rencontrent pas tous les jours. Et il doit souhaiter qu’il y ait davantage d’arrivage.
Au quatrième, nous sonnons à une lourde. Mais personne ne répond. Nous carillonnons encore sur l’air de Tagada veux-tu, mais sans obtenir le plus léger résultat.
— Manque de pot, fais-je au chauffeur, il n’y a personne…
J’examine la porte dressée devant mon pif. Un léger frémissement me parcourt la nuque.
— J’ai envie d’attendre un moment, dis-je, car je n’ai rien d’autre à faire pour l’instant. Merci, vieux…
Je lui tends la main. Lui, se méprend et croit que c’est du pognozof que je lui aligne. Il me bigle la manette avec avidité puis, réalisant qu’elle est vide, il se rembrunit et la serre avec un rien de solennité.
Moi, j’attends qu’il ait disparu, gentiment accoudé à la rampe. Lorsque j’entends le ronron de son bolide, je sors de ma poche la petite clé plate découverte un instant avant dans la poudre de riz d’Elia Filesco.
Et si je la sors, c’est uniquement parce que j’ai remarqué que la porte est pourvue d’une serrure de sûreté aussi brillante que la petite clé.
Décidément j’ai le coup d’œil infaillible. Là, vous pouvez vous découvrir comme devant un enterrement. Sans protester, la clé entre dans la serrure. Elle tourne doucement car le pêne est doux comme une patte de chat. Cette carouble est joyeuse à manœuvrer.
Je pénètre dans un logement confortable mais vieillot qui ressemble à ce que la façade de l’immeuble faisait prévoir. Un petit hall et des portes vitrées.
J’entre dans la boutique comme dans un moulin. Je suis frappé par une odeur fluette. Cette odeur est celle des maisons vides. Ça renifle l’inhabité, icigo !
Effectivement, une couche de poussière recouvre tout. Il y a deux chambres dans lesquelles les lits ne sont pas faits. Des housses protègent les meubles du salon. Dans la cuisine, les rondelles du fourneau commencent à montrer des taches de rouille.
M’est avis que Paste, le daron de Gloria, est allé vivre ailleurs depuis un bout de temps.
Je fouinasse dans les tiroirs, mais j’ai l’impression que ceux-ci ont été raclés de fond en comble. Ils sont vides, archivides. Quelqu’un a procédé au grand nettoyage des paperasses avant de mettre les adjas.
Je les examine les uns après les autres et, soudain, je tressaille. Mes doigts, en raclant le fond de l’un d’eux, viennent d’entrer en contact avec une surface glacée. J’enlève le tiroir et je constate que le négatif d’une photographie est resté coincé dans le fond. Je l’arrache et essaie de l’examiner par transparence, devant la croisée ; mais tout ce que je peux distinguer, c’est un couple. Les visages ne sont pas identifiables ainsi. Je glisse la pellicule dans mon portefeuille et je me tire.
Je n’ai pas à marcher beaucoup pour dégauchir un photographe. Il y en a un à l’angle de Liverpool St. et d’une impasse, où des postiers remisent leurs bagnoles rouge-pompier.
Le mec est un grand type blond, évanescent, qui doit être tante à ne plus pouvoir s’asseoir. Il coule sur moi un regard velouté et ses lèvres humides frémissent.
Il me demande ce que je veux non pas en anglais, mais en oiseau des îles tant c’est suave. Comme je ne jacte pas plus l’oiseau des îles que le reste, je le stoppe en lui tendant le négatif.
— Photograph, please. Quick !
Il pige.
— How many time ? j’insiste…
— Tomorrow !
Je me fous en renaud.
— No ! Illico ! Tout de suite ! No ! C’est pressé, hé, pédale !
Je lui fais un peu peur. Je le trouble aussi. J’ai toujours perturbé les pédoques ; ça doit venir de ma virilité, probable, elle leur fait de l’effet ; leur flanque la grosse secousse !
Il prend le morceau de pellicule et esquisse un petit geste flou.
Puis il me désigne un siège et disparaît dans son arrière-boutique.
J’attends en compulsant un magazine. Les photos sont sensas. Il y a un reportage sur les mouches et les clichés en couleurs naturelles s’avèrent saisissants. On a envie de faire « bzz, bzz » lorsqu’on les a regardés d’un peu près, et de se mettre à la recherche d’un excrément à butiner.
Je pose la revue au moment où mon photographe revient, tenant une épreuve mouillée dans des pinces de métal. Il s’approche de moi en roucoulant. Il aimerait peut-être faire des photos spéciales avec moi comme principal sujet. San-Antonio dans les trente-deux positions ! Ça vaudrait du grisbi sur le marché, croyez-moi ! Les troncs de Pigalle feraient fortune, et moi aussi, si je marchais au pourcentage.
Faudra que j’en parle à mes éditeurs le jour où le tirage de mes mémoires roulera.
Je saisis délicatement le papier glacé ruisselant et je jette un coup de saveur dessus.
Pour une surprise c’est une surprise : la photo représente Elia Filesco en robe de plage aux côtés du petit homme en beige dont je vous ai parlé naguère. Celui-ci arbore un ensemble de yachtman rupinos.
Du coup, je n’y entrave plus que balpeau. Je me doutais bien que mon suiveur était en cheville avec ma « patronne » mais de là à les imaginer en millionnaires sur une plage, il y avait un bout de terrain.
Ce bout de terrain, le voilà franchi.
Je mets l’épreuve entre les volets de ma carte grise, au grand dam du champion de la pellicule qui m’explique qu’on doit ménager une épreuve humide.
— How many ? je coupe.
Il me demande trois shillings.
Je le cigle et me trisse, sans prendre en considération le bout de langue qu’il passe avec gourmandise entre ses lèvres avides.
Mais sur le trottoir je m’arrête. Je l’ai déjà dit, le photographe habite tout près de l’immeuble où habitait Gloria Paste.
Qu’est-ce que cette photo de sa patronne et du petit homme foutait chez elle ?
Toujours marnant dans l’inspiration, je rentre dans la boutique. Du coup, le photomaton croit que j’en tiens pour sa frimousse et il tortille du prose comme si son dargeot était devenu un pendule.
Je stoppe ses élans d’un coup d’œil glacé. Faut toujours freiner les grands sentiments lorsqu’on ne peut y répondre.
— Écoute, mon pote, fais-je, tu vas m’affranchir…
Je l’entraîne à la lumière. Puis je lui mets la photographie sous le pif.
— Do you know this man ?
Il regarde brièvement.
— Yes, fait-il. He is dead !
— Quoi ?
Je crois avoir mal compris…
Je sors mon dictionnaire et le lui tends.
Il le feuillette et s’arrête au mot dead, c’est-à-dire mort.
Je lui demande quand.
Il répond :
— Le mois dernier.
Alors je hausse les épaules parce que, si ce petit mec est mortibus, ça n’est pas depuis longtemps, puisque hier il me suivait dans de Londres.
— His name ? j’interroge…
Il penche la tête de côté pour solliciter sa mémoire… Puis il murmure :
— Paste !
J’en ai un éboulement dans le pancréas.
— Paste ?
— Yes…
Il éclate de rire, me prend le dictionnaire des mains et cherche Paste. Et Paste s’y trouve, parce qu’en anglais, il signifie « colle ». C’est à cause de cela que le photographe s’en est souvenu. Pour lui, c’était un nom rigolo…
Soudain, je bondis dans la rue car à cet instant passe mon taxi de tout à l’heure. Il vient de charger une cliente à la station voisine, il entend ma clameur et freine. Je lui fais un signe impérieux de descendre. Il obtempère après avoir lancé une phrase d’excuse à sa cliente, une grosse lady rubiconde.
— Un instant, fais-je. J’ai besoin de vous pour une traduction.
Je lui montre la photographie.
— Ce type (je désigne le photographe) prétend connaître celui-là. Il assure que c’est le Paste chez qui nous sommes allés tout à l’heure. Demandez-lui comment et depuis quand il le connaît.
Le chauffeur et le photographe s’expliquent.
— Il a fait plusieurs travaux pour lui, me traduit enfin le chauffeur… Il habitait la maison voisine. Ils se voyaient donc souvent et se saluaient. Il paraît qu’il est mort le mois passé.
Je secoue la tête.
— C’est là que ça ne colle plus. J’ai rencontré cet homme hier…
Nouvelle discussion.
— Vous devez faire erreur, assure le chauffeur de taxi. Ce monsieur est formel : Paste est mort le mois dernier, il a même vu partir le convoi…
Je regarde attentivement la photographie, saisi d’un doute. Mais non, je suis sûr de moi et de mon fameux coup d’œil : ce type est bien le même qui me suivait hier, pas l’ombre d’une erreur à ce sujet !
— Avait-il une fille ?
— Écoutez, fait le chauffeur, je m’excuse, mais j’ai chargé une cliente et…
Je lui allonge une autre livre.
Ça stoppe ses récriminations comme la pénicilline stoppe l’infection.
Il pose la question à la lopette. Celle-ci hausse les épaules. Il n’est pas au courant.
— Demandez-lui s’il a déjà vu la femme de la photo.
Là encore photomaton secoue sa tête délicate. Il ne connaît pas Elia.
— Ça va, merci…
Le chauffeur salue le photographe, me serre la pince et retourne dans son tréteau où la grosse lady rubiconde frise l’apoplexie.
Je prends également congé du pédoque. En voilà un qui m’a été utile et plus avec son cerveau qu’avec son talent de société. Mon estomac crie famine. Cette voix-là faut jamais la laisser gueuler.
C’est mauvais pour le bon fonctionnement de l’intellect.
Je me mets à la recherche d’un restaurant. Je m’apprête à pénétrer dans un établissement d’aspect sévère, lorsque je me souviens qu’il existe dans Soho des restaurants français.
J’ai des idées de coq au vin. Et je pense avoir mérité mon gueuleton et le droit de me taper une bouteille de vrai pommard à la santé de ce brave Paste, le mort qui s’amuse à suivre les gens !
Il y a des moments, dans ce foutu métier qu’est le mien, où l’on se demande de quelle couleur pouvait bien être le cheval blanc d’Henri IV, tant les événements vous secouent le grelot.
Depuis trois jours je suis comme un boxeur qui serait attaché sur un ring et à qui son adversaire cognerait dans la cafetière.
Toutes les deux heures en moyenne, il se produit quelque chose de si peu ordinaire que ça paraît inventé par un auteur de roman policier qui aurait un peu forcé sur le pinard. C’est à se demander si on est à Londres ou dans un asile de dingues.
Voilà qu’après la découverte du cadavre de la soubrette, j’apprends que son père n’est autre que le petit mec en gris qui m’a suivi hier matin. Et, après avoir appris ça, j’apprends itouque le quidam en question est mort et enterré depuis un mois.
Toutes les cinq minutes, j’extirpe la photo de ma fouille et je l’use à force de la regarder. Pourtant, il n’y a pas d’erreur, mes sens ne m’abusent pas (si moi j’abuse parfois d’eux !). C’est bien mon bonhomme qui fait le crâneur, là-dessus, dans un sape de rupin aux côtés d’Elia Filesco, la célèbre cantatrice de mes deux !
À moins qu’il n’ait un frère jumeau…
Remarquez, ça arrive, mais tout de même, faut pas chahuter avec la vraisemblance ou alors on se met à faire tourner les tables avant l’âge !
Je déniche un gentil restaurant italien dans Soho. Tant pis pour le coq au vin ; je commande des spaghettis bolognaise et une escalope à la sauge.
Tout en bouffant, je rumine mes problèmes, ce qui laisserait baba la Vache qui rit soi-même.
Je me dis qu’il faut se cramponner au parapet de la raison lorsque souffle le vent de l’invraisemblance. Hein ? que dites-vous de cette métaphore ? De quoi se la nickeler et se l’exposer au Salon de l’auto, au rayon des enjoliveurs !
La raison me dit qu’un homme enterré ne peut pas se vadrouiller, ou alors, c’est qu’il a des dispositions de fantôme, auquel cas le syndicat d’initiative d’Édimburg, Écosse, ne manquerait pas de s’assurer son concours pour hanter les châteaux historiques du patelin.
Conclusion : ou bien l’homme en beige a un jumeau, ou bien ça n’est pas lui qui est enterré. Tout ça ne me paraît ni catholique, ni apostolique, ni romain.
Lorsque j’ai consommé ma tortore, je demande le biniou et je compose le numéro de Rowland. Il n’est pas à son bureau, je me doute qu’il doit se manier la rondelle en ce moment avec la collection de souris mortes que j’ai mise à sa disposition.
Je demande laborieusement si l’un de ses assistants jacte français. On m’en passe un.
— Ici commissaire San-Antonio, dis-je. Je suis en contact avec le chef inspecteur, vous êtes au courant ?
— Oui.
— J’aimerais avoir d’urgence des renseignements sur un certain Paste, mort le mois passé et qui était domicilié 146 Liverpool St. C’est possible ?
— Oui, monsieur…
— Il vous faut combien de temps ?
— C’est variable, mettons une heure…
— O.K., téléphonez-moi les résultats chez Elia Filesco, Bloomsbury Street, vous connaissez ?
— Je connais.
— J’attends, faites vite !
Je raccroche et je quitte le troquet.
À pas majestueux, je gagne la maison d’Elia. Mes amis, je commence à faire des progrès surprenants pour ce qui est de m’orienter dans London.
En un quart d’heure, j’ai dégauchi la rue de mes exploits.
Katty est toujours dans la boîte, plus grosse, plus fondante que jamais.
Ses yeux lui pendent sur les joues comme si on avait commencé à les lui arracher avec un crochet à bottines.
Elle a un petit soupir d’aise en me voyant radiner.
— Police est venue, fait-elle. Scotland Yard… Good !
— Je sais…
— Gloria is…
— Je sais…
Elle se précipite sur moi, véhémente. Tellement véhémente qu’elle ne sait plus ce qu’elle dit.
Je l’entraîne à la cuisine et la première chose que je vois, c’est une bouteille de brandy rigoureusement vide. Elle se l’est toute torchée, Katty ! Pour le biberon c’est une petite championne. Faut pas lui en promettre, à elle ; son rêve ce serait d’avoir un pipe-line à domicile, avec plusieurs canalisations pour varier les plaisirs.
— Vous saviez que le père de Gloria était mort ? je demande…
Elle secoue la tête.
— Mort ?
— Oui, dead ! The last month, le mois dernier.
Rien qu’à sa hure il est évident qu’elle l’ignorait. Vous ne trouvez pas ça un peu fort de café, vous ? La femme de chambre qui perd son vieux et n’en parle même pas à la cuisinière ?
— Elle le voyait souvent, son père ?
— Je ne sais pas…
Autant essayer de discuter le coup avec une motte de beurre rance.
Je laisse Katty à sa biture et je vais m’asseoir dans un des fauteuils du salon en attendant que les gars du Yard veuillent bien se manifester.
Quelque chose me dit qu’avec une telle accumulation de faits, je ne peux manquer d’arriver au bout du mystère. Des mystères !
J’en suis là de cette conclusion optimiste lorsque le biniou se met à carillonner méchant.
Je décroche. C’est l’assistant de Rowland. Il a fait vite, le gnace, car une plombe ne s’est pas encore écoulée depuis mon coup de tube.
Il m’apprend une chose que je commence à savoir par cœur. Paste, Arthur pour les dames, est mort le 16 du mois dernier à son domicile, et il a été inhumé au cimetière d’Ealing, dans la banlieue est. C’était un ancien militaire de l’armée des Indes.
Il avait une fille, prénommée Gloria, qui exerce la profession de femme de chambre. Pas d’autre famille. Il vivait seul, ne recevait personne…
C’est tout ce qu’il peut me dire.
Je murmure : « thank you very much » parce que c’est le genre de phrase qu’un Français non polyglotte peut se permettre et je raccroche.
À pas lents, je vais à la cuisine. Katty est effondrée sur la table, le muffle sur son coude, ronflant comme un raid de la Royal Air Force sur le bassin de la Ruhr. J’inventorie un placard et j’y dégauchis un biberon de whisky. C’est mon spinage à moi.
Je le dévisse et j’en avale une forte lampée, de quoi carburer un bout de moment.
Je torche mes lèvres d’un revers de coude, ainsi qu’on pratique dans les salons du boulevard Saint-Germain, et je sors de la maison, d’une démarche plus rapide et plus décidée que précédemment.
Il y a de gros nuages gris, boursouflés comme la mère Katty, dans les azimuts. Le soleil s’est fait la paire et quelques gouttes de flotte commencent à s’écraser sur les trottoirs comme des fientes de pigeon.
Je marche un instant au petit bonheur, sans idée nette. Et puis, je me dis que le petit bonheur n’est pas l’arme de choc d’un policier. Alors je hèle un taxi et, avec une virtuosité qui vous ferait oublier votre râtelier dans le verre d’eau où vous le plongez chaque soir, j’explique au conducteur que je voudrais aller à Ealing, et je lui demande de me conduire à la gare de banlieue desservant cette honorable localité.
Il fait un signe affirmatif et se met à décarrer comme si un gars se mettait à gueuler au voleur et comme s’il avait sous le bras un sac à main de dame de provenance indéterminable.
Nous traçons à folle allure. Pour peu que le moteur soit fatigué et bouffe de l’huile, l’échappement doit tracer un sillage bleuté dans les streets.
Le centre de London défile, puis les faubourgs ; et enfin c’est une demi-cambrousse. Je me dis enfin que j’ai eu tort de me prendre pour un fortiche. Le chauffeur a rien pigé à mes explications, ou plutôt il n’en a compris qu’une partie : Ealing. Au lieu de m’emmener à une gare il me trimballe directo dans la localité. Notez que le voyage est plus confortable dans son bahut, mais il est aussi plus onéreux. Heureusement que le boss m’a pourvu de pognon. Pas en quantité astronomique, mais enfin j’ai de quoi me voir venir, et même me voir partir. Et puis, la flotte qui tombe dru me fait apprécier le confort de cette voiture pompeuse et massive. Je passe un bras dans l’accoudoir comme le faisaient les rupins autour de 1920, car la tire date de cette époque si je ne me trompe pas. Et je me laisse véhiculer tel un petit lord.
San-Antonio en petit lord Fauntleroy, vous imaginez le topo ? De quoi se la déguiser en aubergine et se la faire frire à l’huile d’olive !
Des maisons aux couleurs pimpantes, tirées au papier carbone, avec antennes de télé. Des haies vachement taillées ; des bus rouges à deux étages avec, en haut, une population bidonnante de gravité, qui regarde le paysage comme un troupeau de dindons qui irait à une noce… Je me fends le parapluie, tout en regrettant de ne pas en avoir un pour le moment où je devrai débarquer du bahut. Maintenant il en tombe comme une vache qui a bu cent litres d’infusion de queues de cerises !
La vraie Angleterre, quoi ! Joyeuse comme une fin de mois difficile.
On roule ainsi, sous le murmure continu de la baille (merde, v’là que je redeviens poète !) pendant une demi-heure.
Enfin, un panneau discret annonce Ealing.
Le chauffeur, un petit gros à moustaches, se retourne. Il me demande sans doute où je veux être conduit.
— Cimetery ! dis-je.
Il questionne un passant sur le chemin du cimetière et me conduit au royaume des allongés. Il stoppe devant une grille basse.
— O.K., fais-je, one minute please !
Et je m’engage dans le funèbre enclos, comme disent les gars qui font de la littérature à la mords-moi-le-truc.
Ce qu’il y a d’emmouscaillant, c’est que ledit cimetière est assez vaste et qu’il ne paraît pas comporter de gardien.
Pour dégauchir la planque ultime du Paste, va falloir arpenter les petites allées semées de graviers roses. Et sans imper, sous la flotte, c’est pas folichon. Mais le turbin de flic comporte ses aléas, et la vie appartient aux gonzes fatalistes. Courageusement je me mets à « faire » le cimetière pour essayer de trouver la fameuse tombe. Lire tous ces noms que je trouve compliqués et auxquels mes yeux ne sont pas habitués, est un exercice fastidieux et déprimant. Alors il me vient une autre idée. Je me dis que les morts récents doivent être enterrés dans le fond du cimetière, à un endroit qui paraît être en additif sur le reste. C’est là que je porte mes investigations.
Une fois de plus, ma matière grise s’avère être de first quality. Je tombe pile sur la tombe qui m’intéresse. Celle-ci est un caveau. Dessus il y a de gravé :
Je me fous en rogne.
Ce tombeau, c’est une injure personnelle. C’est le mystère concrétisé, écrit, gravé en toutes lettres dans la pierre et qui se fout de ma gueule ouvertement.
Je suis tellement en renaud que je balance un coup de pompe dans la paroi de ciment qui ferme la maisonnette à macchabées. Évidemment ça sonne le creux, en sinistre. De quoi frissonner de la tête jusqu’à l’anus si l’on est émotif.
Mais pour moi, c’est une musique agréable. Je suis trempé comme un pot-au-feu et j’en veux à ce mort qui me nargue.
Je regarde autour de moi. Le cimetière est isolé, comme presque tous les cimetières d’Europe. Une haie basse l’entoure. Il n’y a pas de gardien…
Ma résolution est vite prise.
En cavalant je reviens au chauffeur, lequel est en train de lire un canard turfiste bien patiemment. Je me fais conduire dans le centre de la localité et je lui dis de stopper devant un public bar, parce qu’on ne peut rien entreprendre d’efficace si l’on ne dispose pas du nombre de calories nécessaires.
Le whisky de tout à l’heure, ça a fait pour la sauce de maintenant, mais je dois prévoir l’avenir. Je règle la course, sans chicaner, car le mec est raisonnable. Puis, j’entre dans le bar et vais m’accouder à l’immense comptoir qui décrit un cercle à peu près parfait.
Trois doubles Johnnie Walker et me voilà prêt à rencontrer le champion du monde des poids lourds, titre en jeu. L’alcool, on en parle dans tous les romans policiers ; paraît que ça dope les mecs ; après quinze whisky, les inspecteurs démolissent la cathédrale de Wesminster à coups de poing et ils peuvent se farcir toute une alignée de belles pépées bien roulées. Tout ça, les gars, c’est des charres, du bas bidon ! En réalité, les mecs qui écrivent cette prose sont des personnes pâles pour pilules Pink ; des frileux du calcif ; des porteurs de pébroques ; plus complexés que tout un hôpital psychiatrique ! Moi, si je biberonne sec, c’est uniquement parce que je pèse pas loin de quatre-vingt-quatre kilos sur les bascules honnêtes et qu’une carcasse commac, c’est pas avec des Esquimaux Gervais qu’on lui fait accomplir des prouesses. Soyons logiques et laissons monter les dames.
Mes trois doubles whisky expédiés, je sors du bar avec un projet assez ahurissant dans la tronche. Un de ces projets qui, lorsqu’ils foirent, vous saccagent la carrière d’un bourdille comme un tremblement de terre saccage une pièce montée.
Mais si je ne suis pas l’homme qui remplace le suppositoire téléguidé, je suis du moins celui qui ne recule pas devant des risques à prendre.
Je marche sous la flotte qui, maintenant, dégringole surabondamment et mon premier geste et un geste d’autodéfense : à savoir que je rentre chez un marchand d’impers pour m’offrir un bon vieux ciré de pêcheur en rupture de morues.
C’est exactement le genre de survêtement qui convient, d’abord parce qu’il me protège de la flotte et ensuite parce qu’il est noir. Le noir va admirablement avec la nuit. C’est un ton sur ton parfait. Breffort dirait, puisqu’il s’agit d’un imper de pêcheur, que c’est du thon sur thon.
Ceci pour vous démontrer itou que, en plus d’une nature poétique incontestable, j’en possède une d’humoriste. Faut toujours avoir plusieurs cordes à son arc et plusieurs paires de lacets dans le tiroir de sa commode.
Sorti de chez le marchand de sapes, je vais dans une sorte de quincaillerie-bazar où je fais l’emplette d’un ciseau à froid, d’un marteau à grosse tête et d’une imposante torche électrique.
Le tout tient dans mes poches. J’ai l’impression d’être lesté comme un scaphandrier, mais je ne vais pas à une réception chez la baronne de Mesdeux…
Maintenant, il ne me reste plus qu’à attendre la nuit. La nuit, c’est la grande poétesse des amoureux et des assassins. C’est également celle des flics.
Dans le noir, on est bien pour filer la paluche au réchaud d’une donzelle ou pour soulager un bourgeois de son larfouillet. On est au point également pour alpaguer les amateurs de fric-frac…
Tout en prenant le chemin du cimetière dans ce crépuscule pluvieux, mon cornichon de petit lutin me chuchote dans le conduit auditif :
« San-Antonio, te v’là encore parti pour gagner le canard. Quand tu restes dix minutes sans faire une connerie, tu te mets à racler le sol comme un taureau qui a repéré la Martine Carol des vaches… »
« Toi, la ferme ! » j’explose…
Il se marre. Des lumières s’allument un peu partout, agrandies démesurément par les pavés luisants…
Ce qu’il y a de chouette dans les cimetières, c’est qu’ils sont à l’écart des agglomérations, dans des coins peinards, tout ce qu’il y a de silencieux.
C’est derrière ces murs, à l’ombre des saules pleurnicheurs qu’on se la fait vraiment construire, la villa « Mon Repos » ou le chalet « Sam’Suffit »…
Cinq mètres carrés de ciment et vous voilà installés aux petits oignons, comme des papes, les gnaces ! Plus de traites retournées, plus de commandements par voie d’huissier, plus de gardiens de la paix… La paix, on l’a enfin ! La chouette, l’immense, la totale ! On chausse ces pantoufles pour l’éternité et on se laisse moisir doucement, comme des bons bougres, sans plus s’inquiéter si votre gonzesse se fait calcer ou s’il y a des traces de rouge à lèvre sur votre slip ! Les vacheries de l’existence ne passent pas la grille rouillée, de même que la pièce d’un critique dramatique ne passe pas la rampe ! C’est réconfortant d’y penser, au petit trou pas cher ! Bien sûr, comme dit Bruant, on vous prend un prix exorbitant pour vous y filer, dans la terre glaise, mais après le débours est vite amorti ! Plus de notes de gaz et d’électrac ; plus de factures pernicieuses, plus de créanciers ! On installe son petit labo portatif, on se distribue, vachement généreux soudain, y compris les plus radinus ! Et je te refile mon azote à ce bon vieux pissenlit d’en dessus ! Et je lègue mon phosphore au petit rosier nain que ma veuve a planté dans un grand moment de folie ! Le don de sa personne ! Tu parles : à la nature ! Messieurs les asticots, tirez les premiers ! Tirez votre bouffetance de ce brave corps qui fut si encombrant parfois, si difficile à caser dans ce que les gens graves appellent : la société, et les autres : cette garce de vie !
Je médite en profondeur, comme vous pouvez le constater, en attendant qu’il fasse tout à fait noircico dans le patelin. Pour ça, je me suis filé à l’abri d’un refuge d’autobus, non loin du cimetery. Mais les autobus il n’en passe pas souvent, ça doit être le quartier déshérité par ici, le coin des morts et des paumés…
Enfin l’obscurité se fait, bien épaisse, bien sombre.
Alors je m’avance dans l’enclos bordé de buis taillé façon Grand Hôtel du Lac. Je ne sais pas si vous avez essayé de franchir une haie de buis, rappelez-vous que c’est duraille. On est davantage protégé par des plantes que par des briques. Je ne sais pas par quel bout le franchir, ce mur de feuillage. Alors je tourne, je tourne avec l’espoir d’y découvrir une brèche, mais la brèche ça n’est pas le genre anglais. Ces mecs-là, lorsqu’ils font quelque chose, ils le font sans bavure. Voilà pourquoi leur police et leurs assassins sont les premiers du monde. Les meurtres à la petite semaine, les étrangleurs du dimanche ça n’existe pas chez eux, c’est Jack l’Éventreur, l’homme à la baignoire et consorts. Des gars capables, quoi !
Je me décide donc, profitant d’un coin particulièrement obscur pour passer par-dessus la haie. Je me fous les pognes en sang et des trucs piquants me meurtrissent les claouis. Enfin je parviens de l’autre côté.
Sans peine je retrouve la tombe du dénommé Paste. Heureusement, elle se trouve, je crois vous l’avoir dit, tout au fond du cimetière, c’est-à-dire dans un endroit particulièrement retiré.
J’étale sur le fin gravier le matériel dont je me suis rendu acquéreur et je dresse un plan de travail rapide. Comme tous les caveaux, celui-ci comporte une dalle verticale, cimentée à sa partie inférieure. Il s’agit donc de desceller cette dalle !
J’attrape le ciseau à froid d’une main, le marteau de l’autre et je me mets au boulot. Comme les chocs métal sur métal font un potin du diable, j’enroule mon mouchoir après la tête du marteau histoire de feutrer un peu le bruit.
C’est potable ainsi, et ça ne doit pas empêcher les macchabées de pioncer.
Avouez qu’il faut un fier culot pour agir de la sorte, surtout dans un pays étranger et, re-surtout dans un pays comme l’Angleterre où l’on vous condamne au tourniquet lorsque vous écrasez un canard sur la route !
En langage judiciaire, ça doit s’appeler « violation de sépulture » et au tarif normal ça doit aller chercher dans les deux à cinq piges de mitard.
Mais je n’en ai cure !
Il arrivera ce qu’il arrivera, j’en suis au dernier degré du thermomètre, un cran de plus et le mercure me part dans la bouille !
Je n’ai jamais été doué pour les travaux manuels. C’est un genre d’activité qui me dépasse un peu. Ainsi je ne sais pas planter un clou sans m’écraser au moins deux doigts et pour ce qui est de scier une planche d’aplomb, vous repasserez une autre année ! Pourtant, la volonté réussit des prodiges.
Tant bien que mal je poursuis mon boulot de descellement et le ciment s’effrite tout autour de la dalle. De temps en temps, je pose le marteau pour vérifier l’efficacité de mon boulot à la lumière de ma torche électrique.
Ça usine ! J’ai fait assez rapidement tout un côté de la dalle et j’attaque courageusement les trois autres, m’arrêtant de temps à autre pour essuyer la sueur et la flotte qui ruissellent sur mon visage.
Une demi-heure d’efforts appliqués et je viens au bout de mes peines en même temps qu’au bout de la dalle.
Un gros anneau de bronze est fixé au milieu de cette dernière. Je m’arc-boute, le saisis à deux mains et tire : ça vient. Ça vient même si bien que je manque de tomber à la renverse avec le bloc de ciment sur les joyeuses en guise de coquille de protection. J’en frémis d’une frousse rétrospective car je tiens à mes avantages naturels. Un jour, j’ai reçu un coup de savate dans le sous-sol et je suis tombé en digue-digue, tout comme Sneyers, l’ange du ring, le soir où Famechon lui a coincé les burnes d’un uppercut savant. Car les anges, comme les copains, ont les valseuses sensibles !
Je pose la dalle à côté du caveau. Charmante partie de campagne ! Un souffle pestilentiel s’exhale par l’ouverture ainsi découverte. C’est une odeur affreuse, une odeur immonde qui me fait reculer !
Qu’elles s’amènent, les Miss Univers, avec leurs sourires de commande, leurs fesses à changement de vitesse et leur effroyable prétention. Qu’elles viennent voir un peu comment ça évolue, la bidoche de choix !
Je me dis, l’espace d’une seconde, que je ne pourrai jamais entrer dans ce tombeau avec l’odeur qui y règne ! Mais je sais dompter ma répulsion. Je m’assieds au bord du trou, les jambes pendantes à l’intérieur. Du faisceau de la lampe de poche je balaie la dernière demeure de feu le commandant Paste.
Le caveau comprend plusieurs niches, mais il ne contient qu’un seul cercueil.
Une dernière fois j’hésite, mais le sort en est jeté. Bien sûr, j’aurais dû faire part de ma trouvaille à Rowland, il aurait peut-être réclamé une exhumation, mais que de temps perdu en paperasses !
D’une détente, je saute dans la tombe. Un froid sinistre me tombe sur le râble et je me mets à grelotter comme un malheureux. Pour réagir, je fais quelques mouvements gymniques, ce qui est assez peu convenable en un tel lieu, j’en conviens volontiers.
Maintenant, le plus désagréable de l’histoire reste à accomplir : ouvrir le cercueil. Oui, l’ouvrir et regarder à quoi ressemble cet homme mort qui hier se promenait derrière moi.
Je vois que le couvercle du cercueil est vissé soigneusement. Avec le coin du ciseau à froid, j’essaie de faire tourner les vis, mais c’est impossible car elles sont bloquées et, pour en venir à bout, maintenant que l’humidité les a rouillées, il faudrait un vilebrequin.
Alors aux grands maux les grands remèdes. Je glisse le tranchant du ciseau entre le couvercle et le montant du cercueil comme on fait pour ouvrir une caisse ordinaire. Et je me mets à tabasser avec le marteau. Je ne prends plus garde au bruit. Je suis trop pressé. Cette abominable odeur me chavire. Je me demande si je vais pouvoir tenir le choc et si je ne vais pas m’évanouir comme une femelle qui s’est retourné un ongle.
Là, je regrette de ne pas m’être muni d’un flacon de raide. Ça s’imposait pourtant, non ?
Enfin on ne peut pas penser à tout.
Vaillant comme un tonnelier, je tabasse dans le cercueil. Enfin je sens que le ciseau se fait une place dans le bois et qu’il s’y engage. Lorsque j’en ai entré la moitié, j’exerce une violente pesée dessus et un craquement lugubre retentit dans la tombe.
En ce moment je maudis le chef qui m’a foutu dans ce bain ! Merde, est-ce qu’on n’a pas assez de turbin chez nous sans venir tripoter les macchabées des voisins ! Qu’est-ce qu’il en avait à foutre, Paste, de San-Antonio ? Je vous le demande.
La partie inférieure du couvercle cède. Alors c’est la vache bourrasque fétide, c’est la mort distillée qui se rue dans mon tarin, qui plonge jusqu’à mon estomac où elle file un ramdam du tonnerre.
Ce que je reniflais jusqu’à présent c’était le parfum Bourjois avec un J comme dans Jules ! Ô mes aïeux ! Après ça : voir Naples et mourir ! À moi le parfum des îles Borromées !
Faut être louf pour s’amuser à déballer les messieurs-dames lorsqu’ils se sont retirés des affaires !
Rageur, j’arrache le couvercle du cercueil ! Faites monter la bière !
Je me dis :
« Mon petit San-Antonio, c’est le moment, c’est l’instant. Prends ta loupiote et bigle dans le cercueil. Ce que vous ne voyez pas à l’étalage vous le trouverez à l’intérieur. Dans trois secondes tu vas savoir si tu es une crêpe ou bien si tu demeures l’homme qui remplace la choucroute garnie ! »
Je braque le faisceau sur l’intérieur du cercueil. Of course, il y a un drap, de même qu’il y a un papier entre le camembert et sa boîte.
J’arrache ce drap et je regarde.
Alors au lieu de pousser un cri ou un soupir quelconque comme il serait cependant normal que je le fasse, je reste debout, plus ahuri qu’un représentant de commerce qui trouverait sa femme couchée avec un kangourou en rentrant at home.
J’avais raison, ça n’est pas l’homme en beige qui dort ici de son dernier sommeil, et il était facile d’avoir raison, il suffisait de ne pas croire aux fantômes. Ce ne pouvait être lui puisque je l’avais vu la veille.
Non, Paste n’est pas mort, en tout cas pas le mois dernier. Le cadavre qui est dans la boîte n’est pas un cadavre d’homme ; il s’agit d’une femme.
Et d’une femme qui a dû être très belle. Malgré l’état de décomposition dans lequel elle commence à se trouver, on peut constater le fait.
Elle était blonde, entre deux âges…
Et elle ressemblait d’une façon extraordinaire à feue Elia Filesco.
Comme une frangine !
Quand une frangine ressemble à sa sœur, évidemment !
Cette fois l’affaire se perd dans de vaches ramifications. Voilà qu’en moins de douze plombes je découvre mon troisième cadavre de femme, avouez que c’est déjà de la performance. Dans certaines régions de chez nous, on dresse des cochons pour la recherche des truffes. Eh bien ! moi, je peux m’engager comme chercheur de mousmés ratatinées, j’ai des dispositions tout ce qu’il y a d’homologué !
La troisième, mais pas la dernière dans l’ordre chronologique des décès, car celle-ci n’est pas fraîche du tout !
Domptant mon envie de foutre le camp, j’examine le visage de la morte. Il a une drôle de gueule, l’ancien commandant Paste !
Comment qu’on les fait, les coloniaux, cette année !
Plus je regarde les restes de cette femme, plus je suis envahi par la certitude qu’elle ressemble bigrement à Elia. C’est au point que je pense qu’elles étaient sisters. Là, ça serait crevant.
Je me torture la cervelle pour essayer de comprendre quelles relations existaient entre Paste et sa fille Gloria d’une part, Elia Filesco d’autre part, et cette inconnue enterrée sous le nom de Paste. Drôle de méli-mélo…
En tout cas, une chose plus pressante que l’affaire elle-même me préoccupe : il va falloir que j’affranchisse Rowland sur ma dernière découverte, alors là, ça devient puissamment délicat, hein ? Je ne sais pas de quelle façon il va avaler ce bris de sépulture… Enfin, il doit avoir les moyens d’étouffer la chose, seulement il faut le mettre au parfum rapidos car si quelqu’un découvre les traces de ma visite nocturne, j’ai idée que ça fera un drôle de cri dans le public.
Et des traces, il n’y a pas moyen de ne pas en laisser car il m’est impossible de resceller la dalle, maintenant…
J’abandonne mon marteau et mon ciseau à froid dans le caveau, car il est inutile de m’encombrer de cet outillage et je m’approche de l’ouverture.
Au moment où j’avance les mains pour prendre appui afin de sauter hors de l’excavation, je perçois un bruit de gravier, très léger. Mon épine dorsale est parcourue d’un léger frisson, j’ai pas honte de le dire. Je commence à bicher les chocottes dans ce trou, en compagnie d’un cadavre en plein boulot. À ces heures, c’est pas des fréquentations, une femme cannée depuis plus d’un mois !
Je ne bronche pas. Tout mon être est aussi tendu que la peau de cet animal qui, pour fermer un œil, était obliger d’ouvrir le trohu du chavose…
Je sais qu’il existe des nécrophiles, c’est-à-dire des gars un peu dérangés du caberlot qui, la nuit, vont déterrer des morts pour se la faire régaler. Notez que ça a sûrement son charme, mais moi je préfère encore le football de table.
Je réfléchis à tout berzingue, comme toujours. Ma pensée va aussi vite que la lumière du soleil et, parfois, elle est aussi éblouissante.
Je me dis qu’à moins d’un nécrophile il s’agit d’un chat en vadrouille. Je prête l’oreille. Oui, ça doit être bien un greffier car le silence est revenu, presque total si l’on excepte le lancinant crépitement de la flotte sur les tombes.
J’attends encore un moment pour être bien certain que la voie est libre, car j’ai l’impression que si un quidam de la noble Angleterre me voyait sortir d’ici, il voudrait crier au petit pois, malgré son self-control. J’exécute un gentil rétablissement et je me trouve à demi engagé hors du caveau, le buste allongé sur les graviers de l’allée, les jambes raclant la paroi de ciment du tombeau. Je rampe un peu, histoire de me soustraire aux lois de la pesanteur qui m’attirent vers le fond, je m’apprête à prendre appui lorsque je perçois un bruissement derrière moi, j’essaie de me retourner afin de faire face au moins à ce bruit qui ne peut qu’être une menace, mais je n’en ai pas le temps. Mon petit lutin qui a aussi le trouillomètre à zéro a juste le temps de me chuchoter qu’il y a un homme accroupi sur la pierre tombale, derrière moi, que cet homme me guettait et qu’il est en train de sauter ! Je le reçois dans les reins et ça me coupe le souffle. Je commence à m’ébrouer, mais un choc froid me cloue au sol.
C’est une telle douleur que j’en perds la notion des choses, je ne perçois plus que le halètement de l’homme sur moi. Une sorte de langueur s’infiltre dans mes membres, dans ma tête. Je ne peux plus bouger, plus réagir, même mentalement. Je sais qu’il vient de se produire quelque chose de très grave pour moi. Une douleur sourde s’irradie dans ma viande. Et alors, très confusément je comprends que mon agresseur m’a planté un couteau dans le dos. Et c’est cette lame aiguë qui a tranché net ma volonté, mes forces et le fil de mes pensées.
Un ronronnement s’installe dans mes oreilles. Un goût de sang emplit ma bouche ; des choses rouges et dorées crépitent dans ma vue.
J’étouffe, je cherche à reprendre mon souffle, mais cela nécessiterait un effort dont je ne me sens plus capable.
Je sens les moments marquants de ma vie qui s’écroulent au fond de moi en faisant un bruit de bouse de vache…
Puis je coule dans du fluide, dans du noir, dans du froid, dans du silence…
Je me retire de l’univers sur la pointe des pieds et, parallèlement, l’univers se retire de moi.
C’est une très confuse sensation d’inondation qui me ramène à la lucidité, plutôt à une demi-lucidité. L’état dans lequel je flotte n’appartient pas au rêve, mais il est loin de la réalité. Mes sens se remettent à fonctionner tout doucettement. Ainsi je finis par réaliser, au bout d’un temps indéterminable, que je suis allongé sur quelque chose de dur et d’humide. De temps à autre, une gouttelette d’eau me tombe sur le visage et c’est de là que me vient cette idée d’inondation.
Je respire avec difficulté et au prix d’une douleur violente dans tout le corps. Oui, respirer est devenu un tour de force extrêmement coton à réaliser ; et puis j’ai la fièvre… Une fièvre de cheval qui me fait claquer des chailles. Et il y a, comme à mon départ dans les pommes, cet éblouissement doré qui m’arrache les yeux de la tête…
Je fais un effort pour me dresser, mais c’est rigoureusement impossible. Pourtant, je m’en rends compte, je ne suis pas attaché. J’attends un moment, évitant de respirer trop profondément afin de ne pas me disloquer. Un calme relatif finit par me calmer. J’ouvre les châsses mais il n’y a que du noir autour de moi. Pas la moindre parcelle de lueur ! Serais-je devenu aveugle ? Je mets plus d’un quart d’heure à piger : non, je suis pas aveugle ! Simplement, mon agresseur m’a jugé canné et m’a foutu dans la tombe, en suite de quoi il a rescellé la dalle !
Je parviens en geignant à lever un bras. Je touche du dos de la main une surface rugueuse : un mur de ciment. Puis du bois : le cercueil. Et alors mon sens olfactif, comme on dit dans les bouquins sérieux, se met de la partie et je recommence à renifler l’affreuse odeur de cadavre qui emplit cette cavité.
Mes tifs se hérissent.
Je sais que je suis sérieusement touché. Le salaud m’a piqué une lame dans la bidoche juste là où il fallait pour empêcher un gars de rigoler davantage… Et je vais crever de cette blessure aussi sûrement que deux et deux font quatre !
Crever loin de mon bled, loin de mes potes, loin de Pantruche, dans un caveau anglais, humide et pestilentiel ! Qui m’aurait dit ça ! Nom de foutre de métier ! J’aurais mieux fait de vendre des moules ou d’acheter une épicerie-buvette…
Ça m’a l’air d’un mec drôlement astucieux, mon assassin. Buter les gens dans les tombeaux, c’est du grand art. Il travaille dans la précision, ce mec : directo du producteur au consommateur. Il vous laisse même pas la possibilité de faire un viron à l’église avant d’être filé dans le trou. Il me fait rater mon enterrement, cette ordure… Les collègues ne suivront pas mon corbillard ; ils n’iront pas écluser quelques tournanches de pastaga après les funérailles !
Ah ! je vous le dis, c’est triste de mourir loin de son plumard !
Je sens quelque chose de dur et de bizarre sous ma tête. Je réalise que c’est le ciseau à froid. Si au moins j’avais assez de forces, je pourrais essayer de me libérer de cette prison étrange. Mais il m’est impossible de remuer le petit doigt, maintenant.
L’engourdissement de tout à l’heure me reprend, perfide, envahissant. Il grimpe le long de mes tiges, se répand dans mon corps, monte doucement à ma tête comme monterait une nuée de fourmis ailées.
Chose curieuse, ma frousse se calme au fur et à mesure que je chavire.
Au dernier moment on devient fataliste, vous savez ? Je me dis obscurément que si ça se passe ainsi c’est que ça devait se passer ainsi. Je comprends que l’existence humaine est une puérile illusion et qu’elle n’a pas plus d’importance qu’un pet de nonne.
Je ne lutte plus, je ne m’insurge plus…
À quoi bon ? Simplement je dis au Bon Dieu de ne pas trop jouer les adjudants avec non âme, lorsqu’elle va débarquer chez lui, dans un instant ; assez chargée de péchés en tous genres, il faut bien en convenir.
Je m’isole, comme un ver à soie dans son cocon. C’est cela, je suis enfermé dans le cocon de mon agonie. C’est douillet…
Des vagues tièdes lèchent mes pieds… D’autres, plus hardies, grimpent jusqu’à ma poitrine, et enfin une dégourdie m’arrache pour de bon à la réalité et m’emporte je ne sais où, dans un grand mouvement de tendresse.