DEUXIEME PARTIE

I

Mardi 7 mai.

Il y avait, sur la falaise, loin au-delà du jardin, bien après le cap déchiré dont la mer, nuit et jour, faisait la barbe, une haute masse de pierre, un champignon irrégulier qui se dressait, solide et rebutant, limé par le vent, fréquenté seulement des biques et des fougères. Il était invisible de la maison. On l'appelait l'Homme de Terre pour faire pièce à l'Homme de Mer, son frère, qui jaillissait de l'eau un peu sur la gauche, juste en face. L'Homme de Terre était facilement accessible de trois côtés. Cependant la face nord tendait au visiteur éventuel un ensemble de pièges et de chicanes presque infranchissables et que l'on eût dit combinés par un corbusier malicieux, rendant, de ce côté, son escalade aléatoire.

Parfois les douaniers venaient s'y entraîner, et tout le jour, sanglés dans leurs maillots de coton rayé vert et blanc, ils s'efforçaient d'inculquer à leurs apprentis les notions de grimpette sans lesquelles la contrebande deviendrait un fléau.

Mais ce jour-là, l'Homme était désert. Pour Clémentine qui, collée au roc, s'élevait lentement, assurant ses prises.

Les jours précédents, c'avait été un jeu d'enfant que de gagner le sommet par les flancs est, ouest et sud. Aujourd'hui, elle devait se donner à fond. Pas une prise, rien sous la main que le flanc de l'Homme, le granit lisse et compact.

Elle se trouvait à plat ventre contre un glacis pratiquement vertical. Trois mètres au-dessus d'elle, une saillie lui permettrait de s'accrocher. C'est seulement là que le vrai travail commencerait: car toute la partie supérieure de l'Homme était en surplomb. Mais d'ores et déjà, il fallait faire les trois mètres.

Les extrémités de ses espadrilles la retenaient au-dessus du vide, engagées dans une longue fente qui courait en biais le long du glacis. De la terre accumulée dans cette fente y nourrissait de petites plantes. Cela faisait une ligne verte contre le gris du granit, comme le mérite agricole sur un revers d'instituteur.

Clémentine respirait lentement, profondément. S'élever, telle une mouche le long du mur. Trois mètres. Trois mètres seulement. Moins de deux fois sa hauteur.

À regarder de plus près, il y avait bien quelques aspérités. Le tout, c'était d'y regarder d'assez près pour voir; mais pas plus, pour éviter de se rendre compte que ça ne suffisait absolument pas à vous empêcher de tomber.

Elle posa ses mains sur deux de ces fausses saillies et se débrouilla.

A travers l'étoffe sèche du pantalon qu'elle portait, le roc lui caressait les genoux. Ses pieds s'enlevèrent trente centimètres au-dessus de la ligne verte.

Elle respira, regarda et recommença. Dix minutes plus tard elle se rétablissait sur la corniche qui précédait la dernière étape. Son front était moite et les cheveux fins de ses tempes leur collaient. Elle sentait monter d'elle-même l'odeur végétale de sa transpiration.

Elle ne pouvait guère remuer car l'espace lui était mesuré. En tournant la tête, elle voyait sous un angle inhabituel, l'Homme de Mer et sa ceinture de mousse. Le soleil, déjà haut dans le ciel, levait des nuages de paillettes autour des récifs noueux de la côte.

L'Homme de Terre, au-dessus d'elle, s'achevait comme la gouttière d'un livre debout, aux trois quarts fermé, légèrement incliné, de surcroît, à la rencontre du vide. Un angle aigu et fuyant dans lequel il fallait avancer.

Clémentine rejeta sa tête en arrière, regarda l'angle et ronronna doucement de plaisir. Elle était mouillée entre les jambes.

II

Les trois salopiots galopaient à quatre pattes dans la salle où on les enfermait avant leur tétée de troizocloques. Ils commençaient à perdre l'habitude de dormir vingt-quatre heures sur vingt-quatre et prenaient plaisir à se délasser un peu les membres de derrière. Noël et Joël glapissaient. Citroën, plus digne, tournait avec lenteur autour d'un petit guéridon bas.

Jacquemort les regardait. Il les rejoignait souvent, maintenant qu'ils ressemblaient plus à des êtres vivants qu'à des larves. Grâce au climat et aux soins reçus, ils étaient étonnamment avancés pour leur âge. Les deux premiers avaient des cheveux lisses et blond pâle. Le troisième, brun et frisé comme au jour de sa naissance, paraissait d'un an plus vieux que ses deux frères.

Ils bavaient, naturellement. Chacun de leurs arrêts sur le tapis était marqué d'une petite tache humide, reliée un moment à la bouche de son auteur par un long fil momentané, souple et fragile, et cristallin.

Jacquemort surveillait Citroën. Celui-ci, le nez vers le sol, tournait maintenant avec la dernière énergie. Puis ses mouvements se ralentirent et il s'assit. Son regard s'éleva sur le guéridon.

– Qu'est-ce que tu penses? demanda Jacquemort.

– Baeuh!… dit Citroën.

Il tendit sa main vers l'objet. Trop loin. Il se rapprocha sans quitter la position assise, et, saisissant délibérément le bord entre ses doigts, il se mit debout.

– T'as gagné, dit Jacquemort. C'est bien comme ça qu'on fait.

– Oh! baeuh, répondit Citroën, qui lâcha, retomba d'un coup sur les fesses et parut étonné.

– Voilà, dit Jacquemort, il ne fallait pas lâcher. C'est simple. Dans sept ans tu feras ta première communion, dans vingt ans tu auras fini tes études et cinq ans plus tard tu te marieras.

Citroën hocha la tête d'un air peu convaincu et se remit debout en un rien de temps.

– Bien, conclut Jacquemort. Ben, il va falloir prévenir le cordonnier ou le maréchal-ferrant. On les élève très durement par ici, tu sais. Et puis on ferre les chevaux et ils ne s'en portent pas plus mal. C'est comme ta mère voudra.

Il s'étira. Quelle vie. Et personne à psychanalyser. La boniche se montrait toujours intraitable. Aucun progrès.

– C'est moi qui vous emmènerai, mes cocos, dit-il. Ça fait des semaines que je n'ai pas mis les pieds au village.

Citroën, maintenant, tournait autour du guéridon, mais debout.

– Dis donc, observa Jacquemort. Tu apprends vite. Après tout, tu seras peut-être en avance sur mon programme. Enfin, ça va me faire quelqu'un avec qui me balader.

Joël et Noël donnaient des signes d'agitation et Jacquemort regarda sa montre.

– Eh oui, c'est l'heure. Elle est même passée. Mais que veux-tu, un retard, ça arrive à tout le monde.

Joël se mit à pleurer. Noël lui fit écho. Leur frère, immobile, les observa d'un œil froid.

Il était près de trois heures et demie lorsque Clémentine arriva. Elle trouva Jacquemort assis au même endroit. Il était impassible et ne paraissait pas entendre les volées de braillements que lançaient les jumeaux. Sur ses genoux, Citroën, aussi impassible que lui-même, jouait à lui tirer la barbe.

– Enfin! dit Jacquemort.

La jambe gauche du pantalon de Clémentine était complètement déchirée. Elle-même portait une large ecchymose à la pommette.

– Vous avez bien rigolé, à ce que je vois, dit-il.

– Pas mal, répondit-elle, froide. Et vous?

Son ton posé contrastait avec l'excitation physique qui imprégnait encore visiblement ses membres.

– Quel chahut! constata-t-elle objectivement une minute après.

– Ben, dit Jacquemort, ils ont soif. Ils ont besoin de vous, vous savez, autant que vos cailloux.

– Je n'ai pas pu venir plus vite, dit-elle. Je prends le plus sage d'abord.

Elle enleva Citroën des genoux du psychiatre et s'installa dans le second fauteuil. Jacquemort se détourna discrètement, ça le gênait de la voir donner le sein, à cause des veines bleues qui faisaient un réseau sur la peau très blanche. La tétée lui paraissait en outre détourner le sein de sa destination vraie.

– Vous savez qu'il marche…, continua le psychiatre. Elle sursauta et, dans son geste, retira le mamelon de la bouche du bébé… Silencieux, l'enfant attendit.

– Il marche?

Elle le reposa par terre.

– Marche!…

Citroën s'accrocha au pantalon et se mit debout. Elle le reprit, un peu démontée.

Joël et Noël, toujours hurlants, se rapprochaient à quatre pattes.

– Et eux? demanda-t-elle.

– Eux, non, dit le psychiatre.

– Bon, approuva-t-elle.

– On dirait que ça vous ennuie qu'il marche? suggéra Jacquemort.

– Oh! murmura Clémentine, ils n'iront pas encore bien loin, les pauvres poulets.

Citroën avait fini. Elle attrapa Joël et Noël par leurs brassières et les cala. Jacquemort se leva.

– Alors, en somme, demanda-t-il, vous les aimez toujours?

– Ça a l'air de si braves gens, répondit Clémentine. Et puis ils ont besoin de moi. Vous sortez?

– J'ai besoin de détente, observa Jacquemort.

– Vous passerez chez le maréchal-ferrant, dit Clémentine. Pour Citroën.

– Pourquoi tenez-vous à ce qu'ils soient élevés comme les gosses des paysans?

– Pourquoi pas? dit Clémentine sèchement. Ça vous gêne?

– Ça me gêne, répondit Jacquemort.

– Snob! dit Clémentine. Mes enfants seront simples.

Il quitta la pièce. Citroën le regardait et sa figure était morose comme celle d'un saint de pierre après un bombardement.

III

La bonne parut.

– Vous m'avez demandée? dit-elle.

– Prends ces trois-là, change-les et couche-les, dit Clémentine.

Elle la regarda attentivement et remarqua:

– Tu as une fichue mine.

– Ah! dit l'autre. Madame trouve?

– Est-ce que tu continues à coucher avec Jacquemort? demanda Clémentine.

– Oui, dit la bonne.

– Qu'est-ce qu'il te fait donc?

– Oh, dit la bonne, il me monte.

– Et il te questionne?

– Même, dit la bonne. Même que j'ai pas le temps de rien sentir, il est là à me questionner.

– Ne réponds jamais, dit Clémentine, et ne couche plus avec lui.

– Ça me travaille, dit la fille.

– Tu me dégoûtes. Tu seras bien avancée s'il te fait un petit…

– C'est pas encore arrivé.

– Ça arrive, murmura Clémentine en frissonnant. Enfin, tu ferais mieux de ne plus coucher avec lui. C'est dégoûtant, tout ça.

– Ben moi, dit la fille, j'en vois rien de la manière qu'on se met.

– Fiche-moi le camp, dit Clémentine. Culblanc ramassa les trois enfants et sortit. Clémentine regagna sa chambre. Elle se déshabilla, se frictionna à l'eau de Cologne, lava la plaie contuse qu'elle avait à la figure et s'étendit sur le dos, par terre, pour faire sa gymnastique.

Elle la fit, et passa du sol à son lit. Cette fois, elle serait à l'heure pour la tétée. Ça ne vaut rien, pour les bébés, d'attendre comme ça. Les bébés, ça doit manger juste quand il faut, le reste ne compte pas.

Angel, vautré sur son lit, dans l'attitude de la désolation la plus achevée, leva les yeux en entendant les trois coups frappés à la porte.

– Oui! dit-il.

Jacquemort entra et commenta:

– Naturellement, toujours à ne rien faire…

– Toujours, répondit Angel.

– Ça va? demanda le psychiatre.

– Ça va, dit Angel. J'ai la fièvre.

– Voyons ça.

Il s'approcha de lui et lui prit le pouls.

– Effectivement, acquiesça-t-il. Il s'assit sur le lit.

– Poussez vos pieds.

Angel se déporta de l'autre côté et Jacquemort, assis, se mit à se caresser la barbe.

– Qu'avez-vous encore fait? demanda-t-il.

– Vous le savez très bien, dit Angel.

– Cherché une fille?

– Trouvé une fille.

– Et couché avec?

– Peux pas…, dit Angel. Sitôt qu'on est tous les deux dans le lit, la fièvre me reprend.

– Clémentine ne veut plus rien? dit Jacquemort.

– Plus rien, dit Angel. Et les autres me fichent la fièvre.

– Vous avez mauvaise conscience, remarqua Jacquemort.

Angel sourit à la malice.

– Ça vous a déplu, le jour où je vous ai dit ça, remarqua-t-il.

– Eh ben, dit Jacquemort, ce n'est pas agréable à entendre…, surtout quand on n'a pas de conscience du tout.

Angel ne répondit pas. Visiblement, il était assez mal à l'aise. Il avait déboutonné son col et respirait avec avidité l'air de mai.

– Je viens de voir votre femme, dit Jacquemort, qui voulait le distraire un peu de lui-même. Les gosses poussent diablement. Citroën se tient debout.

– Pauvre chou, dit Angel. A son âge…, ça va lui mettre les jambes de travers.

– Mais non, dit Jacquemort. S'il se tient debout, c'est que ses jambes suffisent à le porter.

– Laissons faire la nature…, murmura Angel.

– Votre femme m'envoie chercher le maréchal-ferrant, dit Jacquemort. Vous ne craignez pas qu'elle les élève un peu brutalement.

– Je ne peux rien dire, dit Angel. Elle a souffert et pas moi. Ça lui donne des droits.

– Je conteste, dit Jacquemort, qu'une chose aussi inutile que la souffrance puisse donner des droits quels qu'ils soient, à qui que ce soit, sur quoi que ce soit.

– Elle les traite vraiment mal? demanda Angel, sans relever le propos.

– Non, dit Jacquemort. Elle est plus dure pour elle-même. Mais ce n'est pas non plus une raison. Tout ça, c'est mauvaise foi et compagnie.

– Je crois qu'elle les aime, dit Angel.

– Heu… oui…, répondit Jacquemort.

Angel se tut. Il n'était pas bien, cela se voyait.

– Vous devriez chercher un dérivatif, dit Jacquemort. Faites du bateau.

– Je n'ai pas de bateau…, répondit Angel.

– Faites un bateau.

– C'est une idée, grogna l'autre. Jacquemort se tut et se leva.

– Je vais chercher le maréchal-ferrant, dit-il. Puisqu'elle y tient.

– Allez-y demain, suggéra Angel. Laissez encore un jour à ce pauvre chou.

Jacquemort hocha la tête.

– Je ne sais pas, dit-il. Si vous êtes contre, dites-le donc?

– Je suis en état d'infériorité, dit Angel. Et puis, je crois qu'elle a raison. C'est elle la mère.

Jacquemort haussa les épaules et sortit. Le large escalier de carreaux tremblait sous ses pas rapides. Il traversa le hall et sortit. Le printemps bourrait la terre de mille merveilles qui explosaient deçà, delà, en feux diaprés, comme des accrocs somptueux dans le billard de l'herbe.

IV

8 mai.

Le lendemain étant un mercredi, Jacquemort, en se rendant au village, évita de passer par la rue principale et par la place où se tenait la foire aux vieux. Il obliqua avant de traverser l'agglomération, sur un sentier qui longeait le derrière des maisons, où poussaient des sauvages plantes vertes, urticantes et filassouzes, appelées malorties par les paysans.

Des chats, allongés sur des crêtes de murs ou des rebords de fenêtres, se solaçaient indolemment. Tout était tranquille et mort. Le psychiatre, malgré l'ennui qui le taquinait en permanence, se détendait et se sentait, cellulairement parlant, fonctionner.

Il savait que, par-delà les maisons à droite, le ruisseau rouge coulait à pleins bords, et il savait qu'un peu plus loin le ruisseau tournait vers la gauche. Aussi ne fut-il pas surpris de voir le petit chemin en faire autant sous le même angle et, du coup, il se crut fondé à conclure que l'ensemble des fermes présentait une profondeur sensiblement constante.

Un groupe de gens semblaient quelques décamètres plus loin, occupés d'une besogne complexe. Comme il progressait rapidement vers le lieu de l'action, un cri frappa ses tympans sensibles. Un cri de douleur relevé d'étonnement, dont la résultante est assez voisine de la colère, avec une nuance passive qui ne lui échappa point.

Il pressa le pas et le pouls. Des paysans, devant une haute porte de chêne fruste, crucifiaient un cheval. Jacquemort s'approcha. Six hommes soutenaient la bête contre le panneau de bois. Un septième et un huitième s'employaient à clouer la jambe gauche de devant. Le clou traversait déjà le paturon, un énorme clou de charpentier à la tête luisante, et un filet de sang coulait sur le poil brun de l'animal. C'était l'explication du cri de douleur perçu par Jaquemort.

Les paysans continuaient sans plus se soucier du psychiatre que si celui-ci se fût trouvé fort loin de là, aux Isles, par exemple. Seul le cheval fixa sur lui ses grands yeux bruns ruisselants de pleurs et découvrit ses longues dents pour esquisser un pauvre sourire d'excuse.

– Qu'a-t-il fait? demanda doucement le psychiatre. Un des cinq ou six hommes qui regardaient lui répondit sans se troubler:

– C'est un étalon. Il a fauté.

– Ce n'est pas bien grave, dit Jacquemort.

Son interlocuteur cracha par terre sans répondre. Maintenant, on clouait la jambe droite de l'étalon, et Jacquemort eut un frisson en voyant la pointe, enfoncée d'un coup de masse, crever le pelage terni par l'angoisse. Comme tout à l'heure, le cheval laissa échapper un cri bref, horrible. Ses épaules craquaient sous la tension anormale que leur avaient donnée les bourreaux dans leur effort pour appliquer le membre sur la lourde porte. La bête avait les coudes un peu repliés. Les pattes formaient entre elles un angle aigu, encadrant sa tête expressive. Déjà des mouches excitées par le sang venaient s'engluer les pattes autour des clous.

Ceux qui tenaient l'arrière-train se séparèrent et appliquèrent la face interne des sabots sur la traverse carrée qui barrait le bas de la porte. Jacquemort, figé, ne perdait pas un détail de l'opération. Il sentait une lame de rasoir se former dans sa gorge et l'avala à grand-peine. Le ventre de l'étalon frissonnait et son sexe, volumineux, semblait rétrécir et se tasser dans sa peau.

De l'autre côté du chemin, vint un murmure de voix. Deux hommes s'approchaient, que Jacquemort n'avait pas vus venir, un adulte et un jeune. Le plus vieux marchait les mains dans les poches. Il était énorme et velu, les bras dégagés par un maillot de jersey, et un tablier de cuir roussi lui battait les jambes. Le jeune, un apprenti minable et souffreteux, traînait une lourde marmite de fer pleine de charbons incandescents, d'où jaillissait le manche d'un crochet mis à rougir.

– Vlà 1'maréchal…, dit quelqu'un.

– Vraiment, ne put s'empêcher de remarquer Jacquemort à mi-voix, vous êtes sévères pour cette bête.

– C'est pas une bête, dit le paysan, c'est un étalon.

– Il n'a rien fait de grave.

– Il était libre, dit l'homme. L'avait qu'à ne pas fauter.

– Mais c'est son devoir, dit Jacquemort. L'apprenti déposa la marmite sur le sol et activa le feu au moyen d'un soufflet. Son maître fourragea un instant parmi les charbons au moyen du crochet; puis, le jugeant à point, il le saisit et se tourna vers l'étalon.

Jacquemort se détourna et s'enfuit. Les poings serrés sur les oreilles, il courait, maladroit d'avoir les avant-bras collés au cou, criant lui-même, pour ne pas percevoir les clameurs désespérées du cheval. Il s'arrêta après avoir atteint la petite place qu'il savait toute proche de l'église. Ses mains retombèrent le long de son corps. Le ruisseau rouge qu'il venait de traverser sur un léger pont de bois filait, sans rides, immobile et net. Un peu plus loin, La Gloïre nageait, haletant, pour ramener à sa barque un lambeau de chair pâle qui s'effilochait sous ses dents.

V

Hésitant, Jacquemort regarda autour de lui. Personne n'avait remarqué sa fuite éperdue. L'église était là, un œuf, avec le vitrail bleu comme un trou par où le gober. Dedans, il y avait un murmure de chants. Jacquemort fit le tour et, sans se presser, gravit les marches. Il entra.

Le curé, debout devant l'autel, battait la mesure. Une vingtaine d'enfants chantaient en chœur un cantique de première communion, dont les paroles astucieuses frappèrent vivement le psychiatre qui, pour mieux saisir se rapprocha de l'autel.

L'aubépine, c'est une fleur

La graisse, c'est du gras

La m…, c'est du bonheur

Jésus, c'est mieux que tout ça.

L'herbe, c'est pour les bêtes

La viande, c'est pour papa

Les cheveux, c'est pour la tête

Jésus, c'est mieux que tout ça.

Jésus, c'est du rabiuxe

Jésus, c'est en pluxe

Jésus, c'est du luxe…

Le psychiatre reconnut, à ce moment, que l'auteur du cantique devait être le curé et cessa de faire attention au poème, comptant qu'il lui serait facile d'en demander une copie. La musique avait ramené un peu de calme dans son esprit troublé. Ne voulant pas déranger le curé dans ses exercices répétitoires, il s'assit sans bruit. Il faisait frais dans l'église; les voix des enfants résonnaient dans le vaste édifice, accrochant des échos aux dentelures des parois. Laissant errer ses yeux çà et là, Jacquemort s'aperçut qu'on avait remis en place la chaire à couvercle et que deux charnières volumineuses lui permettaient maintenant de se renverser sans rien casser. Il se rendit compte qu'il n'était pas revenu dans ce lieu depuis le baptême des trois salopiots, et pensa comme le temps passe, et le temps passait en vérité, car, déjà, l'ombre calmait la dureté du vitrail bleu, et les voix des enfants se faisaient plus douces; ainsi va-t-il de la musique et de l'obscurité dont l'association est onctueuse et vous met un pansement sur l'âme.

Il sortit apaisé et pensa qu'il fallait voir le maréchal-ferrant pour éviter de se faire bousculer par Clémentine au retour.

Le soir allait venir. Jacquemort s'en fut vers la place du village, suivant du nez l'odeur de corne brûlée, qui flottait, imprécise. Il ferma les yeux pour ne pas se perdre et ses narines le guidèrent jusqu'à l'échoppe sombre où l'apprenti poussait un feu de forge à grand renfort de coups de soufflet. Devant la porte un cheval attendait son dernier fer. On venait de le passer à la tondeuse, sauf la partie inférieure des quatre membres, et Jacquemort admira ses belles fesses rondes, son dos un peu en creux, son poitrail puissant et sa crinière en brosse dure comme une bordure de buis.

Le maréchal-ferrant sortit du trou noir. C'était bien lui que Jacquemort, une heure plus tôt, avait vu arriver par le chemin pour torturer l'étalon.

– Bonjour, dit Jacquemort.

– Bonjour, répondit le maréchal.

Il tenait à la main droite, au bout d'une tenaille longue, un morceau de fer rouge. Au bout de son bras gauche, pendait un lourd marteau.

– Lève la jambe, dit-il au cheval.

Ce dernier obéit et fut ferré en un clin d'œil. Une vive fumée bleue de corne carbonisée se dégageait et obscurcit l'air. Jacquemort toussa. Le cheval reposa son pied sur le sol et essaya son fer.

– Ça va? demanda le maréchal. Pas trop petit?

Le cheval fit signe que non, posa sa tête sur l'épaule du maréchal-ferrant, qui lui flatta les naseaux. Puis l'animal s'en alla d'un pas tranquille. Il y avait par terre des tas de petits paquets de poil, comme dans la boutique d'un coiffeur.

– Ohé! cria le maréchal à son apprenti. Tu vas venir balayer ça!…

– Oui, dit la voix de l'apprenti.

Le maréchal s'apprêtait à rentrer et Jacquemort lui posa la main sur le bras.

– Dites…

– Quoi? demanda le maréchal.

– Pourriez-vous passer à la maison de la falaise? Un des enfants marche.

– C'est pressé? demanda l'homme.

– Oui, dit Jacquemort.

– Il peut pas venir?

– Je vais voir, dit le maréchal.

Il entra dans sa forge, croisant l'apprenti armé d'un vieux balai, qui commença à rassembler le poil épars en un tas à l'aspect dégoûtant. Jacquemort s'avança jusque sur le seuil. Il faisait très sombre et on était aveuglé par le feu dont la tache orange éclaboussait les choses d'ombres disparates. Près de la tache, Jacquemort distingua l'enclume et, allongée à côté, sur un établi de fer, une forme vague, d'allure humaine, à laquelle la lumière venue de la porte accrochait un reflet gris métallique.

Mais déjà le maréchal se retournait, ayant consulté son carnet et revenait vers lui. Il fronça le sourcil en voyant que Jacquemort s'était approché.

– Restez dehors, dit-il. C'est pas un moulin, ici.

– Je m'excuse, murmura Jacquemort, vivement intrigué.

– Je passerai demain, dit le maréchal. Demain matin dix heures. Que tout soit prêt. J'ai guère de temps à perdre.

– Entendu, dit Jacquemort. Et merci.

L'homme rentra dans sa forge. L'apprenti avait fini de récolter le poil et y mit le feu. Jacquemort, prêt à tomber devant la puanteur, s'éloigna rapidement.

Sur le chemin du retour, il remarqua une boutique de mercerie-couture. Il y avait, derrière la vitre, une vieille dame qu'on voyait distinctement dans la pièce éclairée. Elle était en train de finir une robe verte et blanche, garnie de broderie anglaise. Jacquemort s'arrêta, réfléchit et repartit. Un peu avant d'arriver à la maison, il se souvint que Clémentine portait exactement la même quelques jours plus tôt. Une robe rayée, vert et blanc, avec un col et des manchettes de broderie anglaise. Pourtant, Clémentine ne s'habillait pas au village? Si ou non?

VI

9 mars.

Jacquemort se levait. Toute la nuit passée à essayer de faire parler la bonne sans résultat. Et, comme d'habitude, ils avaient fini par s'accoupler, toujours dans cette étrange position quadrupède, la seule qu'elle tolérât. Jacquemort se fatiguait de ce mutisme épuisant, et il fallait l'odeur de ses mains, l'odeur du sexe de cette fille, pour le consoler de n'avoir pu tirer d'elle que des réponses vagues à des questions précises. En son absence, il s'indignait contre elle, il préparait une argumentation puérile, désarmé, sitôt qu'il la retrouvait, par un silence, par une inertie trop naturels pour qu'il puisse les combattre, trop simples pour qu'ils engendrassent en lui autre chose qu'un total découragement. Il flaira sa paume, il se revit en pensée guidant sa possession et l'affermissant – à ce souvenir, sa chair s'émouvait presque malgré sa lassitude.

Terminant sa toilette, évitant de se laver les mains, il décida d'aller voir Angel. Il avait besoin d'un interlocuteur.

Angel n'était pas dans sa chambre, fait absolument démontré par l'absence de réponse à trois séries de trois successifs toquements, il vérifia par la même méthode diverses autres pièces, et conclut à la sortie de l'intéressé.

Du jardin venaient des bruits de scie. Il y fut.

Furtivement, tournant dans une allée, il respira ses doigts. L'odeur tenait.

Le chuintement de la scie se faisait plus net. Vers le garage, il vit Angel, en pantalon de toile bleue, sans veste, en train de scier un lourd madrier posé sur deux tréteaux.

Jacquemort s'approcha. L'extrémité du madrier, irrégulière et fendue, tomba sur le sol avec un choc mat. Un tas de sciure jaune, toute fraîche, résineuse, s'élevait déjà sous les tréteaux.

Angel se redressa et posa sa scie. Il tendit la main au psychiatre.

– Vous voyez, dit-il. Je suis vos conseils.

– Un bateau? demanda Jacquemort.

– Un bateau.

– Vous savez faire un bateau?

– Je ne lui demanderai pas de grosses performances, dit Angel. Pourvu qu'il flotte.

– Alors, faites un radeau, dit Jacquemort. C'est carré. C'est plus facile à faire.

– Oui, dit Angel. Mais c'est moins beau.

– Comme la peinture à l'eau, dit Jacquemort.

– Comme la peinture à l'eau.

Angel posa sa scie et souleva le madrier qu'il venait de trancher.

– Celui-là va servir à quoi? demanda Jacquemort.

– Je ne sais pas, dit Angel. Pour l'instant je coupe les mauvais bouts. Je veux travailler sur du propre.

– Vous doublez votre travail…

– Ça n'a pas d'importance. Je n'ai rien d'autre à faire.

– C'est curieux, murmura le psychiatre. Vous ne pourriez pas travailler si vous ne commenciez pas par régulariser vos matériaux?

– Je pourrais, mais je n'aimerais pas.

– Et il y a longtemps que vous êtes comme ça?

Angel le regarda, une lueur de malice à l'œil.

– Dites donc, c'est une interrogation en règle?

– Du tout!… protesta Jacquemort en passant ses doigts sous son nez sous le prétexte de renifler d'un seul naseau pour le déboucher.

– Le métier qui vous reprend?

– Non, dit Jacquemort. Si je ne m'intéresse pas aux autres, à qui voulez-vous que je m'intéresse?

– Mais à vous, dit Angel.

– Vous savez bien que je suis le vide.

– Si vous vous demandiez pourquoi? Ça suffirait déjà à en remplir un petit peu.

– Bagatelles, dit Jacquemort.

– Toujours personne à psychanalyser?

– Personne…

– Essayez sur les animaux. Ça se fait maintenant.

– Comment savez-vous ça? dit Jacquemort.

– Je l'ai lu.

– Faut pas croire tout ce qu'on lit, répliqua sentencieusement le psychiatre.

La face interne de son pouce droit avait vraiment gardé un parfum caractéristique.

– Essayez quand même, dit Angel.

– Je vais vous dire…, commença le psychiatre, et il s'arrêta subitement.

– Me dire quoi?

– Non, conclut Jacquemort. Je ne vais pas vous le dire. Je verrai bien moi-même si c'est vrai.

– C'était une supposition?

– Une hypothèse.

– Bon, dit Angel. Après tout, ça vous regarde.

Il se retourna vers le garage. Par la porte ouverte, on apercevait l'arrière de la voiture et, à droite, appuyées contre le mur, des piles de planches liées qui s'infléchissaient en souplesse.

– Vous ne manquez pas de bois, apprécia Jacquemort.

– Ce sera, malgré tout, un assez gros bateau, dit Angel. Il entra et choisit une planche. Jacquemort regarda le ciel. Il n'y avait pas un nuage.

– Je vous laisse, dit-il. Je vais au village.

– Bonne chance!

Le bruit de la scie reprit peu après et décrut à mesure que Jacquemort s'éloignait du garage. Arrivé à la grille du jardin, il ne l'entendait plus. Il s'engagea sur le sentier poudreux. Là-bas, en parlant avec Angel, il s'était soudain rappelé le gros chat noir, installé sur le mur, à la sortie du village. Une des seules personnes qui l'eussent approuvé.

Ce mur était sans doute la place favorite du chat. Il pressa le pas pour s'en assurer. En même temps, il passa son pouce sous son nez et fit une profonde inhalation. L'odeur matérialisait des formes, le dos robuste de la bonne et lui-même attaché aux reins arrondis qui s'arquaient sous ses coups de boutoir. Des formes qui aidaient à marcher.

VII

24 mars.

Le vent traînait des pailles sur le chemin, pailles arrachées aux litières par les minces brèches des portes, pailles volantes des abords de grange, pailles anciennes des meules oubliées au soleil. Le vent s'était levé matin. Il avait raclé la surface de la mer pour lui prendre le sucre blanc des embruns, il avait grimpé la falaise, faisant sonnailler les bruyères stridentes, il tournait autour de la maison, se taillant un sifflet du moindre recoin, soulevant, çà et là, une tuile plus agile, roulant des feuilles de l'automne passé, filigrane bruni ayant échappé à la succion du compost, tirant des ornières une draperie de poudre grise, écorchant de sa râpe la croûte sèche d'anciennes flaques.

Un tourbillon se formait à l'orée du village. Des brindilles, des herbes folles se mirent à girer, sommet d'un cône incertain. La pointe se déplaçait capricieusement, comme la mine d'un crayon suit la courbe de niveau; il y avait près du haut mur gris une chose noire, spongieuse et plastique; la pointe s'en approcha dans un zigzag imprévu. C'était l'enveloppe vide et légère d'un chat noir, d'un chat sans substance, impalpable et sec. Le tourbillon le roula sur le chemin, efflanqué, disloqué, comme un journal roule sur une plage, avec de grands gestes gauches; le vent tendait des fils aigus de bruit aux pointes des herbes hautes – le fantôme de chat quitta le sol dans un bond grotesque et retomba de guingois. Une saute de vent le plaqua contre une haie, puis le reprit, pantin désossé, pour la valse suivante. Le chat bondit soudain au-dessus du talus, car le chemin tournait; il coupa à travers champs; il courait parmi les pointes vertes des épis naissants, s'électrisant à leur contact, voltigeant de place en place, tel un corbeau ivre, et vide du vide parfait du végétal sec, comme la paille ancienne des meules oubliées au soleil.

VIII

30 mars.

Jacquemort, d'un bond, atteignit la route et huma l'air frais. Il percevait des odeurs multiples et neuves, qui éveillaient en lui des souvenirs mal débrouillés. Depuis une semaine qu'il avait absorbé l'intégralité de la substance mentale du chat noir, il passait de surprise en surprise et apprenait à grand-peine à se débrouiller dans ce monde complexe et violemment affectif. Il était faux qu'il en eût hérité un comportement vraiment nouveau; ses habitudes physiques et ses gestes réflexes fondamentaux se trouvaient déjà trop profondément acquis pour se transformer beaucoup au contact de ceux du chat noir, dont l'intensité proportionnellement faible expliquait le peu d'effet; il riait maintenant de ses tentatives pour laisser croire – et se persuader lui-même – qu'il éprouvait le besoin de se gratter l'oreille avec son pied ou se coucher à croupetons, les poings sous le menton. Mais il lui restait un ensemble de désirs et de sensations, de pensées même, dont il pressentait le peu de profondeur et le grand attrait; la valériane par exemple: il sentit qu'à quelques mètres poussait un buisson de valériane. Cependant, il lui tourna délibérément le dos et s'avança dans la direction opposée à celle du village, le sentier de la falaise. Une idée qu'il trouvait fort bonne le guidait.

Il parvint au bord escarpé et découvrit sans peine un petit sentier à peine esquissé, tracé probablement par des chutes de pierres. Sans hésiter il s'y engagea, tournant le dos au vide, s'aidant de ses mains pour descendre. Il eut quelques émotions lorsque des cailloux se détachèrent sous ses pas, mais, indubitablement, sa progression présentait une sûreté souple encore jamais remarquée. En quelques instants, il fut en bas de la falaise. La mer, basse, découvrait un étroit ruban de cailloux roulés, encadré par des rochers découpés et taraudé de mares profondes. Jacquemort, d'un pas vif, se dirigea vers l'une d'elles. Il arriva près du bord, choisit un coin commode et s'accroupit, la manche relevée. Ses doigts crispés effleuraient l'eau.

Une dizaine de secondes s'écoulèrent. Et puis un petit poisson jaune montra sa tête derrière une herbe verte. On le distinguait à peine sur le fond végétal de la mare, mais Jacquemort voyait palpiter ses ouïes délicates et son cœur se réjouissait.

D'un coup, son bras se détendit; il saisit la bestiole et la porta à ses narines. Cela sentait vraiment bon.

Se léchant les lèvres, il ouvrit la bouche et croqua sans hésiter la tête du poisson frétillant.

C'était exquis. Et il y en avait plein la mare.

IX

16 avril

Angel reposa sur l'établi son rivoir et son tas, et s'essuya le front d'un revers de manche. Il venait d'achever le bordé tribord. Les clous de cuivre rouge faisaient une jolie ligne de taches sur le clair du bois incurvé. Le bateau prenait forme. Il reposait sur un berceau de chêne orienté vers la mer et d'où partait l'amorce de deux rails de chêne qui descendraient la falaise.

Les trois enfants, près de là, jouaient avec le tas de sciure et de copeaux qui encombrait un coin de l'atelier. Leur développement avait été étrangement rapide; ils marchaient maintenant tous les trois, avec leurs petits sabots de fer; seuls les pieds de Citroën saignaient encore un peu le soir, mais Joël et Noël, plus rustiques, résistaient et leur peau se cornait.

Angel s'étonnait; il était l'heure et la bonne n'arrivait pas. Il fallait pourtant que les enfants goûtent. Il se rappela soudain que la bonne était de sortie. Avec un soupir, il regarda sa montre. En vérité, Clémentine oubliait de plus en plus rarement de leur donner à manger, et lorsqu'il lui faisait le moindre reproche, elle répondait, insolente, avec une espèce de sûreté haïssable et presque justifiée. Angel se trouvait gêné de voir que les enfants le regardaient alors presque ironiquement et se rangeaient aux côtés de leur mère.

Il les observa et rencontra l'œil noir de Citroën qui le troubla. Avec un peu de colère, il se dit qu'ils n'avaient que ce qu'ils méritaient. Lui-même ne demandait pas mieux que de les flatter, de les embrasser, mais ne se trouvait jamais sollicité.

Ils aiment qu'on les brime, pensa-t-il plein de rancune.

Cependant il se dirigea vers eux.

– Venez goûter, mes cocos, dit-il.

Joël et Noël levèrent le nez et grognèrent.

– Aveu Antine, dit Joël.

– Antine, répéta Noël.

– Clémentine n'est pas là, dit Angel. Venez, on va la chercher.

Citroën passait devant lui à pas dignes. Angel tendit la main aux deux jumeaux. Sans la prendre, ils se mirent sur pieds dans un nuage de sciure et de copeaux et rejoignirent leur frère en courant maladroitement. Angel se sentit moite et nerveux. Il les suivit pourtant, de loin, car le jardin escarpé présentait mainte embûche et malgré son irritation, il aurait détesté qu'il leur arrivât un accident.

Il atteignit l'entrée de la maison une seconde après eux et les rattrapa dedans. Noël appelait sa mère d'une voix aiguë et Joël lui faisait écho.

– Assez, dit Angel avec une certaine énergie. Ils s'arrêtèrent étonnés.

– Venez à la cuisine, continua Angel.

Il était un peu surpris de ne rien trouver prêt. Elle aurait tout de même pu préparer ce goûter. Il les installa maladroitement devant des bols de lait et des tartines et se dirigea vers la porte tandis qu'ils s'empiffraient avec bruit. Il faillit se heurter à Jacquemort.

– Vous n'avez pas vu Clémentine? demanda-t-il. Le psychiatre se passa la main sur l'oreille d'un geste félin.

– Heu…, répondit-il sans se compromettre.

– Cessez vos manières de chat, dit Angel. Vous n'en avez pas plus envie que moi. Et dites-moi où est ma femme.

– Je regrette, dit Jacquemort, mais je suis entré par mégarde dans la salle à manger, elle y est.

– Alors quoi? grogna Angel.

Il écarta Jacquemort et passa furieux. L'autre le suivait. Angel voulait traduire en colère le dégoût de sa propre incompétence vis-à-vis de ses gosses, c'était visible, mais Jacquemort évita de le souligner.

Angel préparait une phrase blessante. Il s'emportait rarement, et toujours à cause des enfants. Il aurait dû s'en occuper plus. Il était énervé. Son cœur battait. Elle se moquait du monde.

Il poussa vivement la porte et resta sur place. Étendue sur la table de la salle à manger, Clémentine, le pantalon baissé jusqu'aux genoux, haletait et s'agitait, possédée. Ses mains, à ses côtés, se contractaient convulsivement. Sur le vernis de la table, ses reins ondulaient, se trémoussaient et ses jambes s'entrouvraient tandis qu'une légère plainte s'échappait de ses lèvres. Angel resta là un instant, stupide, et se mit à reculer. Son visage s'empourpra peu à peu. Il referma la porte et d'un pas rapide regagna le jardin. Jacquemort s'arrêta sur le perron et le vit disparaître au tournant de l'allée. Il revint lui-même sur ses pas et regagna la cuisine.

– Je me demande…, murmura-t-il.

En quelques gestes précis, il répara les dégâts commis par les salopiots. Ceux-ci, repus, babillaient joyeusement. Il leur essuya la figure et les poussa dehors.

– Allez jouer avec papa…, dit-il.

– Aveu… Antine…, dit Joël.

– Antine…, dit Noël.

Citroën ne dit rien et partit en direction de la remise, suivi de ses frères. Jacquemort attendit un instant en fronçant le sourcil. Il hésita, puis revint à la salle à manger. À plat ventre sur la table, cette fois, Clémentine continuait sa gesticulation obscène. Le psychiatre huma l'air de la pièce. Puis, à regret, il s'éloigna et regagna sa chambre. Il s'étendit sur le lit et s'essaya sans conviction au ronronnement. Malgré tout, il devait s'avouer incapable d'y parvenir de façon satisfaisante. Au fait, le chat noir qu'il avait psychanalysé quelques semaines plus tôt, avait-il su ronronner? Et puis il se remit à penser au sujet intéressant, Clémentine. Peut-être aurait-il dû toucher. Il flaira ses doigts. Il y avait encore un peu de parfum de la bonne, mais cela datait d'hier et c'était vague. Il était bien sur son lit, certes. Mais la femme, en bas, qui continuait sans doute à remuer. Il s'assit sur son lit, se leva, redescendit, et s'arrêta devant la porte de la salle à manger. Il prêta l'oreille. Plus rien. Il entra.

Clémentine, à demi-nue, dormait maintenant; du moins elle avait cessé de remuer et reposait, la joue sur la table, la croupe offerte. Jacquemort se sentit chose. Il s'approcha. Elle s'agita en l'entendant et se souleva sur un coude. Jacquemort s'était immobilisé.

– Excusez-moi, dit-il. J'ai cru que vous appeliez.

Elle avait les yeux battus et troubles.

– Qu'est-ce que je fais sur cette table? dit-elle.

– Euh…, murmura Jacquemort. Je ne sais pas. Vous avez dû avoir trop chaud.

Elle s'aperçut alors du désordre de sa toilette.

– J'ai fait un rêve, commença-t-elle.

Et puis, comme Angel, un moment plus tôt, elle rougit jusqu'à la racine des cheveux.

– Est-ce que…, reprit-elle.

Elle s'assit sans tenter de dissimuler ses cuisses nues.

– Après tout, murmura-t-elle, vous savez comment je suis faite.

Démonté, Jacquemort ne souffla mot.

– Je suppose que je me suis agitée, dit-elle en commençant à se rhabiller.

– Je le crains…

– Eh bien, dit Clémentine, je ne sais pas. J'allais préparer le goûter des enfants et je… quoi, je suis là.

Elle palpa son crâne.

– J'ai le souvenir d'avoir été renversée sur cette table? J'ai une bosse.

– Quelque succube…, dit Jacquemort.

Elle avait rattaché son pantalon et lissait ses cheveux.

– Bon, eh bien! ça arrive, conclut-elle. Je croyais bien pouvoir m'en passer. Je vais aller préparer leur goûter.

– Ils ont goûté, précisa Jacquemort. La figure de Clémentine se rembrunit.

– Qui les a fait goûter?

– Votre mari, dit Jacquemort. Et c'est moi qui leur ai torché la physionomie.

– Angel est venu ici?

– Oui, dit platement Jacquemort.

Elle passa devant lui et gagna le jardin à pas pressés. Au tournant de l'allée, elle courait presque. Jacquemort remonta, cogitant. Donc il était. Mais que lui.

X

Angel avait repris le rivoir et s'occupait de l'autre bord. Il appliquait le tas du côté interne lorsque Clémentine parut, rouge d'avoir été si vite. En la voyant, les jumeaux poussèrent un glapissement joyeux et Citroën s'approcha d'elle et lui prit la main. Angel leva les yeux, enregistra le tout et se contracta.

– Qui leur a donné à goûter? dit-elle.

– Moi, répondit sèchement Angel. Quelque chose dans son ton la surprit.

– Et de quel droit?

– Assez! dit Angel brutal.

– Je te demande de quel droit tu as fait goûter ces enfants, dont il est entendu que tu n'as pas à t'occuper?

Avant qu'elle ait eu le temps de refermer la bouche, les gifles arrivèrent à toute volée. Elle chancela sous le choc. Angel, blanc comme un drap, tremblait de rage.

– Assez! gronda-t-il.

Il parut se calmer, tandis qu'elle portait une main hésitante à sa joue.

– Je regrette, dit-il enfin. Mais tu vas trop loin.

Les enfants se mirent à crier et Citroën se baissa et ramassa un clou. S'approchant d'Angel, il le lui planta dans la jambe, de toutes ses petites forces. Angel ne bougeait pas. Clémentine se mit à rire, d'un rire sanglotant.

– Assez, répéta Angel, tendu. Elle s'arrêta.

– En fait, continua-t-il, je ne regrette pas. Je regrette de ne pas avoir tapé plus fort.

Clémentine hocha la tête et partit. Les trois enfants la suivirent. De temps en temps, Citroën se retournait et lançait à son père un regard noir. Angel restait songeur. Il projeta la scène qui venait de se dérouler et remua, gêné; puis il revit en esprit sa femme étendue sur la table de la salle à manger et la rougeur mobile gagna ses tempes et son front. Il savait qu'il ne rentrerait plus chez lui. Il y avait assez de sciure et de copeaux dans le hangar pour qu'on puisse y dormir à l'aise et les nuits étaient tièdes. Il sentait une légère démangeaison à la jambe gauche. Il se pencha et en retira le clou, une fine pointe dorée; sur son pantalon de treillis verdâtre, il y avait une tache brune, de la grandeur d'une punaise. Ça faisait rire. Pauvres larves.

XI

20 mai.

Jacquemort désertait la maison depuis qu'Angel avait décidé de vivre sur son chantier. Il ne se sentait guère à l'aise en présence de Clémentine. Elle était trop mère, sur un plan trop différent. Non qu'il y vît aucun mal, car il ne mentait pas en s'affirmant vide et en impliquant, de ce fait, qu'il n'avait guère la notion des valeurs éthiques. Mais ça le gênait physiquement.

Etendu dans un coin du jardin, où poussait en abondance le fouille-pétrin, qui donne à son usager discret le courage et la décision, il en mâchonnait distraitement quelques tiges anguleuses. Il attendait Culblanc, qui devait venir le rejoindre et passer avec lui la fin de ce jour sans relief. Cette idée de relief lui fit vérifier de la main la correction de son pantalon. Comme de coutume, cela se terminerait sans doute en queue de psychiatre.

Il entendit le gravier crisser et s'assit. Pataude et plantureuse, les pieds plats, le caraco pesant, la bonne parut et s'assit à côté de lui.

– Fini ton travail? demanda-t-il.

– Fini, soupira-t-elle. Les gosses sont couchés.

Elle déboutonnait déjà sa robe, mais Jacquemort l'arrêta.

– Si on parlait un peu? proposa-t-il.

– Je suis pas venue pour ça, observa-t-elle. Je veux bien le truc, mais pas causer.

– Je veux te demander une seule chose, dit-il.

Elle retira son vêtement et s'assit sur l'herbe. Dans ce coin écarté du jardin, ils se trouvaient comme dans une petite boîte. Au reste, il n'y avait pas le moindre risque de surprise; ni Angel, ni Clémentine ne viendraient. Jacquemort, pour la faire patienter, se déshabilla à son tour. Elle évitait de le regarder. Nus sur l'herbe, ils étaient un peu ridicules tous les deux. Elle se mit à plat ventre, puis à quatre pattes.

– Je vous attends, dit-elle.

– Zut, protesta Jacquemort. Et puis, d'abord, j'en ai marre de cette position idiote.

– Allons, dit-elle.

– C'est insupportable, dit Jacquemort.

D'une poussée brusque il la déséquilibra. Avant qu'elle ait eu le temps de se rétablir, il la clouait au sol sur le dos et s'allongeait sur elle. Elle se débattit furieusement.

– Non, dit-elle, pas ça! Pas comme ça! Satyre. Jacquemort la maintenait solidement.

– Je yeux bien te lâcher, dit-il. Mais alors dis-moi pourquoi tu ne veux pas le faire autrement.

– Je ne veux pas, grogna-t-elle.

Il accentua son avantage. Il pouvait la prendre quand il voudrait.

– Si tu ne me le dis pas, je le fais comme ça.

Cette fois, elle se mit à pleurer de rage en balbutiant.

– Non… Allez-vous-en. Je ne veux pas. Vous êtes trop dégoûtant.

– Mais enfin! protesta Jacquemort, tu es complètement cinglée!

– Je ne veux pas parler, dit-elle.

– Tu parleras, dit Jacquemort.

Il pencha la tête et saisit un bout de sein entre ses dents.

– Si tu ne me le dis pas, je mange le morceau, assura-t-il la bouche pleine, avec quelques difficultés.

Il avait très envie de rire et ses possibilités s'en ressentaient. Cependant, il dut la mordiller un peu fort car elle cria et fondit en larmes pour de bon. Impitoyable, il en profita pour la forcer.

– Je vous le dirai, gémit-elle. Mais retirez-vous de moi. Tout de suite. Tout de suite.

– Tu me diras tout? dit Jacquemort.

– Je promets, dit-elle. Allez-vous-en… Allez… Oh!… Jacquemort la lâcha et s'écarta haletant. Elle était dure à tenir. Elle se rassit.

– Parle, maintenant, dit-il. Ou je recommence. Pourquoi fais-tu comme ça? A quoi ça rime?

– Je l'ai toujours fait, dit-elle.

– Quand ça?

– Depuis le début.

– Avec qui l'as-tu fait la première fois?

– Avec mon père.

– Et pourquoi comme ça?

– Il disait qu'i voulait pas me regarder. Qu'il osait pas.

– Il avait honte?

– On connaît pas ça, chez nous, dit-elle, dure.

Elle tenait ses seins dans ses mains mais gardait ses cuisses relevées et écartées. C'est la pudeur, pensa Jacquemort.

– Quel âge avais-tu?

– Douze ans.

– Je comprends pourquoi il n'osait pas te regarder.

– Non, vous ne comprenez pas, dit-elle. I voulait pas parce qu'i disait que j'étais trop moche. Et puisque c'est mon père qui le disait, il avait raison; et maintenant, voilà que vous m'avez fait désobéir à mon père et que je suis une mauvaise fille.

– Est-ce que tu aimes ça? demanda Jacquemort.

– Quoi?

– Comme tu le fais?

– Ben, c'est pas des questions, dit-elle. Vous voulez le faire ou non?

– Pas tout le temps comme ça, dit Jacquemort. Les meilleures choses lassent.

– Alors, vous êtes comme les bêtes, dit-elle. Elle se releva et chercha sa robe.

– Qu'est-ce que tu fais? dit Jacquemort.

– J' m'en vais. J'ai honte de moi.

– Tu n'y es pour rien, observa Jacquemort.

– Si, dit-elle. J'aurais pas dû, dès le début.

– Si tu me racontais un peu plus de choses, dit Jacquemort, je pourrais essayer de ménager ta sensibilité. Mais tu n'es guère bavarde.

– Madame m'avait bien dit, grogna la nurse. Je ne veux plus vous voir.

– Tant pis, dit sèchement le psychiatre. Je me ferai une raison.

Et je ne vous dirai rien. Je ne suis pas là pour satisfaire toutes vos sales manies.

Jacquemort ricana et commença à se rhabiller. Jamais il n'avait espérer psychanalyser sérieusement cette malheureuse. Il en trouverait de mieux. Il enfila ses souliers, se leva. Elle pleurnichait encore.

– Fiche-moi le camp, dit-il posément.

Elle obéit en reniflant. Elle devait le détester. Il sourit en pensant que, de ce point de vue, c'était une analyse réussie.

Et puis, d'un bond léger, il attrapa un papillon attardé qui passait et le goba, satisfait.

XII

13 juillet.

Il y avait, devant le perron de la maison, un espace plat et gravelé où jouaient volontiers les trois enfants leur repas terminé, en attendant que la nurse, qui servait à ce moment le leur aux grandes personnes, les mît au lit pour la sieste. Des fenêtres de la salle à manger, on pouvait ainsi les surveiller. C'est à Jacquemort, assis en ce sens, qu'en incombait le souci. En face de lui, Clémentine roulait distraitement entre ses doigts des boulettes de mie de biscotte, tâche ingrate s'il en fut (et il en fut). Ils ne se voyaient guère qu'aux repas. Elle paraissait souhaiter qu'il continuât de vivre chez elle, mais se bornait, en général, à l'entretenir de propos insignifiants; de son côté, il n'osait guère aborder les sujets personnels.

Culblanc, renfrognée et muette, apporta un plat qu'elle posa devant Jacquemort. Il le découvrit et dit poliment:

– Servez-vous, Clémentine, je vous prie.

– C'est pour vous, dit-elle. Pour vous seul. Une chatterie.

Elle souriait avec un peu de malice. Il regarda mieux.

– Mais… c'est du mou! s'écria-t-il joyeusement.

– Tout juste, dit Clémentine.

– Je l'aurais préféré cru, commenta Jacquemort, mais l'attention est si délicate… Clémentine, vous êtes un ange.

– Je vous aime bien, dit-elle, mais, malgré tout, je n'aurais guère supporté de vous le voir manger cru.

– Certes, dit Jacquemort en se servant une large portion. Parlez-moi du mou! Ça enfonce toutes les souris et tous les oiseaux de la terre.

– Je suis ravie que vous l'appréciez, dit-elle.

– Un oiseau, observa Jacquemort, ce n'est pas mal, bien sûr; mais ces horribles plumes!…

– C'est vrai, dit Clémentine. C'est le revers de la médaille. Mais les souris?

– Purement distrayant, dit Jacquemort. Mais pas bon.

– Enfin, dit-elle. Cela étend le champ de vos goûts. C'est très souhaitable. Et sur qui travaillez-vous, en ce moment?

– Vous, dit Jacquemort, vous êtes aimable parce que vous savez que votre boniche m'a laissé choir.

– Oui, dit-elle. J'avoue que ça me fait plaisir. Qu'avez-vous trouvé au village? Vous y allez bien souvent, il me semble?

– Oh! dit Jacquemort. Il n'y a pas grand-chose, vous savez. Je vois assez fréquemment La Gloïre.

– Je vous parle de femmes, dit Clémentine.

– Je ne cherche guère, dit Jacquemort. Vous savez que ce chat était coupé? Je n'y crois pas, mais ça m'influence un peu tout de même.

Il mentait.

– Je sais que vous cherchez, dit Clémentine. Jacquemort regardait les trois enfants qui tournaient l'un derrière l'autre jusqu'à s'étourdir.

– Parlons d'autre chose, dit-il.

– Est-ce vous qui fouillez dans mes penderies? demanda-t-elle brusquement.

Jacquemort, l'air étonné, hésita.

– Pardon?

– Vous avez entendu.

– Non, répondit-il. Ce n'est pas moi. Qu'est-ce que vous voulez que je cherche dans vos penderies? J'ai tous les vêtements qu'il me faut.

– Oh!… Ça n'a pas d'importance, assura-t-elle. Je me trompe peut-être. J'avais l'impression qu'on touchait à tout, périodiquement. Aucune raison que ce soit vous, évidemment.

Il eut un geste du menton vers la bonne qui leur tournait le dos.

– Oh! non, dit Clémentine. Sûrement pas. D'ailleurs, à quoi lui servirait de s'en cacher? Ça m'est égal. Je ne les mets jamais. Presque jamais.

XIII

24 juillet.

– Ça y est, dit Angel en se relevant. Il venait de scier à moitié la cale qui retenait le bateau sur ses rails. Tout était terminé. Une barque de dix mètres de long, de bois clair, relevée à l'avant comme un braquemart phénicien, munie d'un balancier léger, dont, présentement, seuls étaient fixés à la coque les supports de bronze luisant. Le pont, fortement bombé, ne comportait pour le moment que la saillie d'un rouf bas sur l'arrière. Jacquemort se pencha et regarda la coque. Onze paires de pieds articulés en sortaient sur toute la longueur.

– Ça ira vite, remarqua-t-il.

– Pas mal, dit Angel.

– Pour un amateur, continua Jacquemort, vous vous en êtes tiré singulièrement bien.

– Je ne suis pas un amateur, répondit Angel.

– Eh bien, reprit Jacquemort, pour un professionnel vous vous en êtes singulièrement bien tiré.

– Je ne suis pas un professionnel, dit Angel.

– Qu'est-ce que vous êtes, alors? demanda Jacquemort un peu furieux.

– Ne commencez pas à poser des questions, c'est une déplorable manie.

Jacquemort aurait pu se fâcher, certes, mais son tempérament ne l'y poussa point. Il cherchait quelque chose à dire à un homme qui va s'en aller. Pour longtemps. Dans un bateau pas très sûr. En fin de compte. Et malgré les onze paires de pieds.

– Vous êtes toujours dans les mêmes termes avec votre femme?

– Oui, dit Angel. C'est une… Il s'interrompit.

– Ce n'est rien. Je n'ai rien à en dire. Les femmes et les hommes ne vivent pas sur le même plan. Mais je ne regrette rien.

– Ni vos enfants?

– Heureusement, dit Angel, je ne les connais pas encore. Je n'aurai pas de peine.

– Vous leur manquerez, assura le psychiatre.

– Je sais, dit Angel. Mais on a toujours quelque chose qui vous manque. Autant que ce soit quelque chose d'important.

– Les enfants élevés sans père…, commença Jacquemort.

– Ecoutez, dit Angel. Il n'y a pas à revenir là-dessus. Je m'en vais, je m'en vais. C'est tout.

– Vous vous noierez, dit Jacquemort.

– Je n'aurai pas cette veine-là.

– Ce que vous êtes banal, remarqua Jacquemort avec mépris.

– Voluptueusement banal, dit Angel.

– Je ne sais que vous dire.

– Ça s'entend, commenta Angel, sarcastique. À mon tour de poser des questions. Où en êtes-vous de vos grands projets?

– Rien, dit Jacquemort. Jusqu'ici, j'ai eu un chat et c'est tout. J'ai essayé un chien, mais le chat préalable provoque un fort désagréable conflit, et j'ai dû m'arrêter. Et puis, c'est un homme que je voudrais. Ou une femme; mais un humain.

– Qui fréquentez-vous en ce moment?

– Je vais connaître la bonne du maréchal-ferrant. Par la mercière.

– Vous allez chez la mercière, maintenant?

– Non, je ne sais pas, la couturière, enfin quoi. Au fait, c'est drôle. Elle fait toutes les robes de votre femme, n'est-ce pas?

– Jamais de la vie, dit Angel. Clémentine a tout amené. Elle ne va jamais au village.

– Elle a tort, dit Jacquemort. C'est plein d'intérêt.

– Allons donc, railla Angel. Ils vous rendent malade, tous.

– C'est vrai, mais c'est plein d'intérêt. En tout cas… oui… eh bien!… c'est curieux: la couturière a tous les modèles de robes de votre femme. Toutes celles que je lui ai vues ici.

– Ah? dit Angel, peu frappé. Il regarda le bateau.

– Il va falloir que je parte, dit-il. Vous voulez l'essayer avec moi?

– Vous ne partez pas comme ça, enfin…, dit Jacquemort, désespéré.

– Si. Pas aujourd'hui, mais je partirai comme ça.

Il s'approcha de l'étai qu'il avait scié à moitié et leva le bras. D'un coup de poing bien appliqué, il acheva de rompre la pièce de bois. Il y eut un violent craquement. Le bateau frémit et s'ébranla. Les rails de chêne, suiffés, descendaient au travers du jardin, et, à pic, coupaient directement vers la mer. Le bateau filait comme une flèche et plongea, hors de vue, dans un nuage de fumée puante de suif brûlé.

– Ça doit y être, dit Angel au bout de vingt secondes. Venez faire un tour. On va voir si ça marche.

– Vous êtes gonflé, dit Jacquemort. Lancer un truc d'aussi haut!

– Ça va très bien, assura Angel… Plus c'est haut, plus c'est beau.

Ils descendirent, moins vite que le bateau, la pente escarpée. Il faisait très beau et la falaise fourmillait d'odeurs de plantes et de bruissements d'insectes. Angel avait pris affectueusement Jacquemort par les épaules. Le psychiatre se sentait instable. Il aimait bien Angel et il avait peur.

– Vous serez prudent? dit-il.

– Naturellement.

– Vous avez des provisions?

– J'ai de l'eau et des lignes.

– Rien d'autre?

– Je prendrai du poisson. La mer suffit à tout.

– Ah! vous l'avez, vous, votre complexe, fulmina Jacquemort.

– Soyez pas vulgaire, dit Angel. Je sais, le retour à la mère, la mer, le même tabac. Allez donc psychanalyser vos abrutis. Les mères, j'en ai ma claque.

– Parce que celle-là est votre femme, dit Jacquemort. Mais la vôtre, vous la regrettez.

– Non. D'ailleurs, je n'ai pas de mère.

Ils se tenaient au bord du vide et Angel s'engagea le premier sur une petite corniche descendante. Le bateau était maintenant en vue, à leurs pieds. Jacquemort vit que les rails se redressaient presque horizontalement en arrivant à l'eau, après une chute à pic. Étant donné sa vitesse d'arrivée, la barque aurait dû se trouver au moins à trois cents mètres du bord. Il en fit la remarque.

– Il y avait un câble de rappel, dit Angel.

– Bon, approuva Jacquemort sans comprendre.

La plage de galets se peupla d'échos sous leurs pieds. Souple, Angel saisit l'extrémité d'un filin léger et élastique. Lentement, la barque se rapprocha du bord.

– Embarquez, dit Angel.

Jacquemort obéit. Le bateau oscilla. Quand on se trouvait dessus, il paraissait plus grand. Angel sauta à son tour et disparut sous le rouf.

– Je monte le balancier, dit-il, et on part.

– Pas pour de bon, hein? protesta Jacquemort. La tête d'Angel réapparut.

– N'ayez pas peur, dit-il en souriant. Je ne suis pas encore tout à fait prêt. Pas avant huit jours. Aujourd'hui on essaie.

XIV

27 juinet.

Tant avait de fois Jacquemort pris le chemin du village qu'il lui était devenu aussi plat qu'un couloir d'asile et aussi nu qu'un barbu rasé. Un simple chemin, une voie comme une ligne est une ligne, sans épaisseur et n'existe pas. Et raccourci se trouvait ce chemin; pieds connus, pas déjà faits (pas de marche et non de négation). Embrouiller, devait-il, inverser mais c'est insuffisant, les mêler, mieux, de parasites lettriques et logiques pour la parcourir, la route, sans ennui, ses pensées simples. Et tout de même, il arrivait au bout chaque fois. Il chantait aussi.

Le chant du canon,

Le chant du départ,

La chandelle nazale,

Le chancre moule,

Le chantre mouille,

La chambre mousse.

Et tous les chants connus, à naître, à venir, pauvre Jacquemort qu'il était bête, mais quoi, lui ne se voit pas. Alors il arriva au village, puisque c'est dit plus haut, et cette chape de ce village pesant lui tomba, et le couvrit, et le voilà devant chez la mercière (qu'il pensait) en fait couturière, et méritante, et il fit:

– Toc! deux fois.

– Entrez!

Jacquemort entra. Il faisait sombre comme dans toutes les maisons du village. Des objets fourbis luisaient profond. Le sol de carreaux usés, d'un rouge terne, jonché de petits morceaux de fil, de tissu, et de grains de mil pour les poules, de grains de sang pour les coqs et de grains de dix pour les amateurs.

La vieille couturière était vieille et cousait une robe.

– Tiens, se dit Jacquemort.

– Vous travaillez pour Clémentine? demanda-t-il pour en avoir le cœur net; car il suffit de questions pour la propreté du cœur, c'est un organe bien protégé et facile à entretenir.

– Non, dit-elle.

Jacquemort vit alors le maréchal-ferrant.

– Bonjour! dit-il aimable.

Le maréchal sortit de son coin. Il était toujours impressionnant, mais encore plus dans l'ombre, car cette impression restait imprécise et grandissait de ce fait.

– Que venez-vous faire? demanda-t-il.

– Je viens voir Madame.

– Vous n'avez rien à faire ici, estima le maréchal.

– Je voudrais savoir à quoi ça rime, demanda Jacquemort. Ces robes sont les mêmes que celles de Clémentine et ça m'intrigue.

– Vous vous fatiguez bien pour rien, dit le maréchal. C'est pas des robes brevetées, tout le monde peut les faire.

– On ne copie pas toutes les robes comme ça, dit Jacquemort sévère. C'est indécent.

– Pas de vilains mots, dit le maréchal.

Il avait vraiment de très gros bras. Jacquemort se gratta le menton, regarda le plafond ventru et décoré de mouches mortes sur des rouleaux gluants.

– Alors bref, dit-il, elle persiste.

– C'est moi qui les commande, dit le maréchal-ferrant d'une voix plate et dangereuse. Et que je les paye.

– Tiens? dit Jacquemort mondain. Pour votre charmante jeune femme, peut-être?

– N'ai pas.

– Heu, heu…, commença Jacquemort. Mais au fait, dit-il, changeant d'idée, sur quels modèles les copie-t-elle?

– Elle les copie pas, dit le maréchal, elle les voit. Et elle les fait d'après sa vue.

– Oh! Oh! persifla Jacquemort. Vous me la baillez belle!

– Je ne baille personne, maréchala le ferrant. À ce moment, Jacquemort constata que la vieille couturière avait effectivement de faux yeux peints sur ses paupières fermées. Le maréchal suivait son regard.

– Les yeux peints, c'est pour qu'on ne remarque rien de la rue, dit-il. Si vous n'étiez pas entré, vous n'auriez rien remarqué.

– Mais j'ai frappé, dit Jacquemort.

– Oui, objecta le maréchal, mais comme elle n'y voit pas, elle a dit: «Entrez!» sans se rendre compte que c'était vous.

– Mais elle a dit: «Entrez!» quand même.

– Quoi, dit le maréchal-ferrant, elle est bien élevée, cette vieille pute.

La couturière faisait à ce moment un petit nid de smocks à la ceinture de la robe, une jolie simple de piqué blanc que Clémentine portait la veille.

– Mais elle travaille vraiment les yeux fermés? insista Jacquemort, étonné et affirmatif comme pour se convaincre.

– On a tort de dire les yeux fermés, ferranta le maréchal. On n'a pas les yeux fermés parce qu'on met des paupières devant. Ils sont ouverts dessous. Si vous roulez un rocher dans une porte ouverte, elle n'est pas fermée pour cela; et la fenêtre non plus d'ailleurs, parce que pour voir de loin c'est pas des yeux qu'on se sert, et, donc vous ne comprenez guère les choses.

– Eh bien! dit Jacquemort soufflé, si vous croyez que c'est votre charabia qui va m'éclairer, vous avez un culot peu commun.

– Je n'ai rien de commun, dit le maréchal. Surtout avec vous. Laissez travailler cette vieille morue et foutez-nous la paix.

– Bon, dit Jacquemort. Bon. Oh! Bon!… Je m'en vais.

– Bon vent, approuva le maréchal.

– Au revoir, Monsieur Jacquemort, dit la couturière.

Elle coupa le fil avec ses dents, comme une Parque dont les ciseaux sont chez le repasseur. Jacquemort vexé sortit avec dignité. Il lança une flèche ultime.

– Je vais troncher votre bonne.

– Grand bien vous fasse, dit le maréchal. Je l'ai tronchée avant vous et c'est pas fameux. Elle remue pas les fesses.

– Je remuerai pour deux, assura Jacquemort, et je la psychanalyserai.

Il se retrouva fièrement dans la rue. Trois cochons passaient, marquant le pas en grognant. Il allongea un bon coup de pied dans le derrière du troisième qui lui paraissait vicieux, et reprit sa route, Jacquemort.

XV

27juinet (plus tard).

La bonne du maréchal-ferrant, qu'on nommait Nëzrouge, couchait dans sa soupente au-dessus de la forge, avec l'apprenti du moment. L'apprenti crevait souvent, mais la bonne, dure au travail, tenait bon, surtout depuis que le maréchal s'abstenait de s'infiltrer dans son lit à l'instar d'une rivière résurgente. L'apprenti, pas question. Vanné comme il était, rien à faire. Une pauvre chiffe molle, un pas couchable. Il dormait juste. En ce moment, il ne dormait pas, non. Il était à la forge et il entretenait le feu. Jacquemort le vit en arrivant et pénétra dans l'atelier, crasseux de suie malgré le travail de Nëzrouge.

– Bonjour, apprenti, dit Jacquemort.

L'apprenti murmura bonjour en se gardant la gueule du coin du bras, car c'était la joviale coutume des visiteurs que de lui en assener un au passage: cet apprenti tapait sur la ferraille et il était juste qu'il encaissât en retour.

– Ton patron n'est pas là, dit positivement Jacquemort.

– Pas là, contrôla le jeune.

– Eh bien! alors je m'en vais, dit Jacquemort.

Il sortit et prit à gauche, tourna la maison, entra dans la cour, monta l'escalier de bois contre la maison, et se trouva dans un vague couloir de planches brutes. A droite, sous la pente du toit, c'était la chambre de Nëzrouge. Devant, il y avait une haute porte, et c'est là que logeait le patron. A gauche, le mur marquait un retour de la chambre du patron qui tenait les trois quarts de l'étage et se trouvait, par la cloison de droite, contiguë à la chambre de Nëzrouge, disposition simple mais pratique.

Jacquemort entra sans frapper. La fille, assise sur son lit, lisait un journal de sept ans plus tôt. Les nouvelles mettaient longtemps à parvenir au village.

– Alors, dit le psychiatre, on se cultive?

Il affectait un air bon enfant aussi naturel que des guêtres sur une pompe à purin.

– J'ai bien l' droit d' lire, dit Nëzrouge agressive.

Que ces paysans sont difficiles à manier, pensa Jacquemort.

La chambre de Nëzrouge présentait peu de confort. Il y avait le plancher lessivé, les murs nus chaulés et les poutres du toit, elles-mêmes croisillonnées de chevrons, lesquels, entrecoupés de voliges, soutenaient des petits schistes. Le tout, efficacement poussiéreux. Meubles: lit, et table sur laquelle un seau d'eau servait à tout. Un coffre dans un coin pour les affaires, en nombre restreint, de la fille.

Cette simplicité monacale titillait en Jacquemort l'athée lubrique épris de chair brute qu'il aurait pu être en y réfléchissant bien.

Il alla s'asseoir près d'elle sur le lit de fer qui grinça… Pas d'autre endroit.

– Qu'est-ce que tu as fait de beau depuis la dernière fois? demanda-t-il.

– Ben rien, dit-elle.

Elle continuait à lire, termina sa page, et replia son journal qu'elle mit sous l'oreiller.

– Déshabille-toi et étends-toi sur ce lit, dit Jacquemort.

– Ah! zut, dit la fille, et si mon patron rentre, il faudra que je me rhabille pour faire la soupe.

– Pas à cette heure-ci, dit Jacquemort. Et puis ton patron n'est pas là, il est chez la couturière.

– Alors, il va sûrement rentrer après, dit-elle. Réfléchissant, elle ajouta:

– Mais on sera tranquilles.

– Pourquoi? interrogea Jacquemort.

– Toujours, quand il revient de là, dit la fille. Mais pourquoi voulez-vous donc que je me déshabille?

– C'est la base indispensable d'une bonne psychanalyse…, dit Jacquemort pédant.

Elle rougit. Sa main se serra sur son petit col en pointe.

– Oh!… dit-elle en baissant les yeux. Même mon patron n'a jamais osé le faire avec moi.

Jacquemort fronça le sourcil. Qu'est-ce qu'elle comprenait? Mais comment le lui demander?

– Euh…, murmura-t-elle. Je ne sais pas si je suis tellement propre pour ça… vous n'allez pas aimer ça…

Jacquemort entrevit… Du langage chiffré.

– La psychanalyse…, commença-t-il.

– Attendez…, murmura-t-elle. Pas maintenant.

La chambre était éclairée par une lucarne en pente. Elle se leva et, en quelques secondes, tira du coffre un vieux rideau qu'elle assujettit devant la petite vitre rectangulaire. Le jour traversait un peu le tissu bleuâtre et donnait un aspect de caverne à la soupente.

– Le lit va grincer, dit Jacquemort décidant de remettre sa psychanalyse à un peu plus tard. On peut mettre ta paillasse par terre, plutôt.

– Oui…, dit-elle excitée.

Il sentait sa sueur parfumer la pièce. Elle devait être toute moite. Ça ne serait pas désagréable.

XVI

27 juinet (encore après).

Le pas pesant sur l'escalier de bois les tira de leur torpeur. Jacquemort se ressaisit rapidement et se désenchevêtra de la fille mi-partie sur la paillasse, mi-partie sur le sol.

– C'est lui…, souffla-t-il.

– Il ne viendra pas ici, murmura-t-elle seulement. Il va dans sa chambre.

Elle remua un peu.

– Lâche ça! protesta Jacquemort. Je n'en peux plus. Elle obéit.

– Vous reviendrez encore me psy… choser, dit-elle la voix rauque. J'aime ça. Ça fait du bien.

– Oui, oui, dit Jacquemort, plus excité du tout. Il fallait quand même dix minutes pour que l'envie revienne. Les femmes n'ont aucune délicatesse.

Les pas du patron, tout proches, ébranlèrent le couloir. La porte de sa chambre s'ouvrit en grinçant. et claqua. Jacquemort à genoux, prêta l'oreille. À quatre pattes, il se rapprocha doucement du mur. Soudain, un petit rayon de lumière lui perça l'œil. Un nœud du bois devait manquer dans la cloison. Progressant vers la source du rayon qu'il suivit avec la main, il trouva aussitôt le trou dans la planche et y colla son œil, non sans une légère hésitation; il recula aussitôt. Il avait l'impression d'être vu aussi bien qu'il voyait. Mais il se rassura par la raison et se remit à son poste d'observation.

Le lit du maréchal-ferrant se trouvait juste en dessous. Un lit bas, chose étrange, et démuni de couvertures. Un matelas et un drap bien tendu, à l'exclusion de l'immuable édredon mamelu à peau rouge que l'on trouvait sur tous les lits du pays, en constituaient l'essentiel.

Accommodant sur le reste de la chambre, il vit d'abord le maréchal torse nu et de dos. Il paraissait affairé à quelque tâche délicate. On ne distinguait pas ses mains. Puis elles s'élevèrent et firent le geste de tapoter quelque chose sur quelqu'un. Elles revinrent à sa propre ceinture et il défit la boucle, qui céda; son pantalon tomba, découvrant ses jambes énormes et noueuses, velues comme des jambes de palmier. Il avait un caleçon de coton sale qui chut à son tour. Jacquemort entendait un murmure. Mais il ne pouvait à la fois voir et prêter l'oreille.

Le forgeron dégagea ses pieds nus du caleçon et du pantalon, et, les bras ballants, se détourna et marcha vers le lit. Il s'assit. Encore une fois, Jacquemort avait eu un mouvement de recul en le voyant approcher. Mais n'y tenant plus, il recolla immédiatement son œil à l'ouverture. Il ne bougea même pas en sentant Nëzrouge s'approcher de lui et se dit qu'elle allait prendre un bon coup de pied dans la poire si elle le faisait suer. Et puis il ne se dit plus rien car son cœur s'arrêtait. Devant lui, il voyait maintenant ce que le dos du forgeron lui avait caché jusqu'ici. C'était, vêtu d'une robe de piqué blanc, un merveilleux androïde de bronze et d'acier, ciselé à l'image de Clémentine, et qui marchait vers le lit d'un pas irréel. La lueur de la lampe, invisible pour Jacquemort, tirait des reflets de ses traits délicats, et le métal luisant des mains, poli jusqu'à la douceur du satin, scintillait comme un bijou sans prix.

L'automate s'arrêta. Jacquemort voyait le maréchal haleter d'impatience. D'un geste aisé, les mains de métal se portèrent au col de la robe qu'elles arrachèrent sans effort.

L'étoffe blanche en lambeaux tomba sur le sol. Jacquemort, fasciné, détaillait les seins de peau souple, les hanches flexibles et les articulations miraculeuses des genoux et des épaules. Doucement, l'androïde s'étendit sur le lit. Jacquemort se rejeta en arrière. À tâtons, il écarta brutalement la bonne qui s'efforçait de le remettre en train et il chercha fiévreusement son pantalon. Il avait laissé son bracelet-montre dans sa poche. À la lueur vague de la lucarne, il regarda: cinq heures moins le quart.

Depuis le jour où il l'avait surprise dans la salle à manger, tous les jours, à quatre heures et demie, Clémentine se retirait dans sa chambre pour faire, disait-elle, un petit somme. En ce moment où les reins d'acier de la statue plongeaient le maréchal dans l'extase, Clémentine, dans la maison de la falaise, crispait ses doigts fins sur ses draps et haletait aussi, satisfaite.

Jacquemort était de plus en plus excité quand il se rapprocha de la petite ouverture de la cloison. Sans hésiter, il regarda. Sa main cherchait en même temps le corps de Nëzrouge qui, ravie, n'y comprenait rien. Décidément, les paysans, c'est drôlement civilisé, se disait Jacquemort en regardant le maréchal.

XVII

39 juinet.

Les pieds dans l'eau, le pantalon relevé et ses chaussures à la main, Jacquemort contemplait bêtement le bateau. Il attendait Angel, le bateau l'attendait aussi. Angel redescendait la falaise, muni de couvertures et d'un dernier bidon d'eau. Il avait mis des vêtements de mer, en toile translujaune et cirée. Il traversa rapidement la petite crique de galets et rejoignit Jacquemort. Celui-ci se sentait serré.

– Restez pas comme ça, avec vos souliers à la main, dit Angel. Vous avez l'air d'un bouseux du dimanche.

– Je m'en fiche de quoi j'ai l'air, répondit le psychiatre.

– Et laissez votre barbe tranquille.

Jacquemort regagna le sol sec et posa ses godasses sur un gros rocher. Quand il levait la tête, il voyait la traînée rapide des rails du bateau disparaître au-delà des rocs de la falaise.

– Ça va me flanquer le cafard quand je verrai ce truc-là, dit-il.

– Mais non, dit Angel. Ne craignez rien.

Il franchit lestement la passerelle souple qui menait à bord. Jacquemort ne bougeait pas.

– A quoi ça sert, ces pots de fleurs? demanda-t-il lorsque Angel réapparut.

– J'ai pas le droit d'emporter des fleurs? demanda l'autre agressif.

– Mais si, mais si, dit Jacquemort. Il ajouta: Avec quoi les arroserez-vous?

– Avec de l'eau, dit Angel. Et puis, vous savez, il pleut aussi, en mer.

– Certes, confirma l'autre.

– Ne faites pas cette gueule-là, dit Angel. Vous me rendez malade. Dirait-on pas que vous perdez un ami!

– C'est le cas, dit Jacquemort. Je vous aime bien.

– Ben, moi aussi, dit Angel. Mais vous voyez, je m'en vais quand même. On ne reste pas parce qu'on aime certaines personnes; on s'en va parce qu'on en déteste d'autres. Il n'y a que le moche qui vous fasse agir. On est lâches.

– Je ne sais pas si c'est de la lâcheté, dit Jacquemort, mais ça me fait de la peine.

– Pour que ça n'en soit pas trop, dit Angel, j'ai mis des détails complémentaires un peu dangereux: pas de provisions, un petit trou dans la coque et assez peu d'eau. Ça va? Ça compense?

– Quel con, grogna Jacquemort furieux.

– Comme ça, continua Angel, ça reste une lâcheté du point de vue moral, mais physiquement, c'est hardi.

– C'est pas hardi, c'est idiot, dit Jacquemort. Pas confondre. Et puis, qu'est-ce que ça a de lâche, sur le plan moral? On n'est pas lâche parce qu'on n'aime pas quelqu'un, ou parce qu'on ne l'aime plus. C'est comme ça, quoi.

– On va encore se perdre, dit Angel. Toutes les fois qu'on commence à parler ensemble, on s'écarte dans le fortement pensé. Ça me fait une autre raison de partir; j'éviterai aussi de vous donner de mauvaises idées.

– Si vous croyez que les autres m'en donnent de meilleures, marmonna Jacquemort.

– C'est vrai, excusez-moi. J'oubliais votre fameux vide. Angel rit et replongea dans le ventre du bateau. Il en rejaillit presque aussitôt tandis qu'un léger ronflement s'élevait.

– Tout va bien, dit-il. Je peux partir. D'ailleurs, je préfère qu'elle les élève toute seule. Je ne serais sûrement pas d'accord et je déteste les discussions.

Jacquemort regardait l'eau claire qui grossissait les galets et les algues. La mer très belle bougeait à peine, un petit clapotis, mince comme des lèvres mouillées qui s'entrouvrent. Il baissa la tête.

– Ah! zut…, dit-il. Ne faites pas de blagues.

– J'ai jamais pu en faire de vraies, dit Angel. Au moins, avec ça, je suis forcé. Je ne peux plus reculer.

Il redescendit vivement la passerelle et tira de sa poche une boîte d'allumettes. Il se baissa, en gratta une et enflamma le bout d'une mèche suiffée qui dépassait l'extrémité du chemin de lancement.

– Comme ça, dit-il, vous n'y penserez plus.

La flamme bleuâtre rampa tandis qu'ils la guettaient tous deux. Elle jaunit, s'enfla, courut et le bois commençait à noircir en craquant. Angel remonta et rejeta la passerelle sur la grève.

– Vous ne la prenez pas? dit Jacquemort détournant ses yeux de la flamme.

– Pas besoin, dit Angel. Je vais vous avouer une chose: j'ai horreur des enfants. Au revoir, mon vieux.

– Au revoir, sale con, dit Jacquemort.

Angel sourit, mais il avait les yeux brillants. Derrière Jacquemort, le feu soufflait et chuintait. Angel descendit sous le rouf. On entendit un violent bouillonnement et les pieds articulés se mirent à battre l'eau. Il remonta et prit la barre. Déjà le bateau avait de la vitesse et s'éloignait rapidement du rivage, se déjaugeant à mesure qu'il accélérait. Lorsqu'il fut à son plein régime, il parut, léger et grêle, marcher sur l'eau calme au milieu d'une gerbe d'écume. Angel leva un bras de poupée dans la distance. Jacquemort fit un signe. Il était six heures du soir. Le feu grondait maintenant et le psychiatre dut s'en écarter en s'essuyant le visage. Bon prétexte. Une épaisse fumée s'élevait dans un roulis majestueux, lacérée d'orange. En volutes puissantes, elle dépassa la falaise et monta presque droite dans le ciel.

Jacquemort frissonna. Il s'aperçut qu'il était en train de miauler depuis plusieurs minutes. Un miaulement de regret mêlé de douleur, comme celui d'un chat qu'on vient de couper. Il referma la bouche et, maladroit, remit ses chaussures. Il revint vers la falaise. Avant de grimper, il jeta un dernier regard vers la mer. Les rayons du soleil encore vifs faisaient scintiller, là-bas, un objet maigre qui marchait sur l'eau comme une notonecte. Ou une nèpe. Ou une araignée. Ou comme quelque chose qui marchait tout seul sur l'eau, avec Angel, tout seul, à bord.

XVIII

39 juinout.

Assise à sa fenêtre, elle se regardait dans le vide. Le jardin, devant elle, se tassait sur la falaise et laissait le soleil lui lécher tous ses poils obliquement, une dernière caresse avant le crépuscule. Clémentine se sentait lasse et se surveillait son intérieur.

Perdue dans elle-même, elle sursauta lorsque le quart de six heures sonna au lointain clocher.

D'un pas vif, elle quitta la pièce. Ils n'étaient pas au jardin. Elle descendit l'escalier, soupçonneuse, et se rendit délibérément dans la cuisine. De la buanderie, lui parvinrent les échos de la lessive de Culblanc tandis qu'elle ouvrait la porte.

Les enfants avaient tiré une chaise devant le buffet. Noël la tenait à deux mains. Debout sur une chaise, Citroën tendait à Joël, l'un après l'autre, les morceaux de pain de la corbeille; le pot de confiture reposait encore sur le siège de la chaise, entre les pieds de Citroën. Les joues barbouillées des jumeaux trahissaient l'usage déjà fait du produit de leur expédition.

En entendant arriver leur mère, ils se retournèrent et Joël fondit en larmes, suivi de près par Noël. Seul Citroën ne broncha pas. Il prit un dernier morceau de pain et y mordit, tandis qu'il faisait face et s'asseyait près du pot de confiture. Il mâchait posément sans se presser.

En pensant qu'elle venait, une fois encore, de laisser passer l'heure, Clémentine fut saisie d'un remords honteux, plus vif encore que le déplaisir éprouvé lorsqu'il lui arrivait de rentrer en retard. L'attitude même de Citroën, cet air de provocation et de défi, complétait celle de ses frères; s'ils faisaient face pour sa part, il avait, comme eux, le sentiment d'accomplir quelque chose de défendu; il s'imaginait donc évidemment que sa mère les brimait tous trois volontairement, qu'elle s'opposait à ce qu'il goûte; et cette réflexion fit tant de peine à Clémentine qu'elle faillit elle-même se mettre à pleurer. Cependant, afin d'éviter que sa cuisine ne prît des allures de vallée de larmes, elle parvint à réduire à merci ses glandes lacrymales titillées.

Elle s'avança vers eux et prit Citroën dans ses bras. Il se raidit, têtu. Très douce, elle l'embrassa sur sa joue brune.

– Mon pauvre chou, dit-elle avec tendresse. Cette vilaine maman qui oublie votre goûter. Venez, pour la peine on va boire une bonne tasse de chocolat au lait.

Elle le reposa par terre. Les larmes des jumeaux s'étaient arrêtées net et ils piaillèrent de joie en se précipitant vers elle. Ils frottaient leurs figures sales contre ses jambes gainées de noir, tandis qu'elle s'approchait du fourneau pour décrocher une casserole qu'elle remplit de lait. Médusé, Citroën, son morceau de pain à la main, la regardait. Son front plissé se détendit. Ses yeux brillaient de larmes, mais il restait encore indécis. Elle lui sourit, enjôleuse. Il sourit à son tour, d'un sourire timide comme un écureuil bleu.

– Tu vas voir comme tu m'aimeras, maintenant, murmura-t-elle presque pour elle-même. Tu n'auras plus jamais rien à me reprocher.

Et voilà, ils se nourrissent seuls, ils n'ont plus besoin de moi, se disait-elle cependant avec amertume. Peut-être qu'ils tournaient déjà les robinets.

N'importe. Cela pouvait se regagner. Elle leur donnerait tant d'amour. Elle allait leur donner tant d'amour que leur vie entière, tissée de soins et de bons offices, perdrait son sens hors de sa présence.

Comme ses yeux erraient à ce moment par la fenêtre, elle vit une épaisse fumée s'élever là-bas, vers le hangar. C'était le chemin de lancement du bateau qui brûlait.

Elle sortit pour aller voir; derrière elle, les trois petits babillaient. Elle sentait déjà ce que signifiait l'incendie sans avoir besoin de vérifier. Son dernier obstacle s'envolait.

Le hangar craquait et ronflait. Des morceaux de bois carbonisé s'abattaient du toit. Devant la porte, Jacquemort, immobile, contemplait le brasier. Clémentine lui posa la main sur l'épaule. Il sursauta, mais il ne dit rien.

– Angel est parti? demanda Clémentine. Il acquiesça de la tête.

– Quand tout ça sera brûlé, dit Clémentine, vous déblaierez avec la bonne. Ça fera un merveilleux terrain de jeux pour les petits. On leur construira un portique. Vous leur construirez un portique, c'est-à-dire. Ils s'amuseront comme des rois.

Il parut étonné et vit en la regardant que ça ne se discutait pas.

– Vous pouvez faire ça, assura-t-elle. Mon mari l'aurait très bien fait. Il était adroit. J'espère que les petits tiendront de lui.

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