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Je vérifie si tout est prêt pour la douane. Les Français passent en premier et ne regardent que les feuilles de déclaration, des fois qu'un voyageur soit suffisamment stupide pour y notifier : « les cinquante briques que le fisc n'aura pas ». De temps en temps ils appellent le central au talkie-walkie pour une identité, un R.A.S. crépite, et ils passent à la voiture suivante. Les Suisses sont moins routiniers mais tout aussi prévisibles dans leur paranoïa de l'immigration clandestine. Tout exotique individu doit se munir d'un visa de transit, et ce, uniquement pour traverser leur cher petit paradis, à une vitesse de 160 pendant deux heures, sans y poser le pied. Ça pourrait être drôle si ça ne coûtait pas 120 FF. Personne ne le sait et peu d'entre eux l'ont, les autres sont débarqués à la frontière, même avec un passeport en règle. Un jour j'ai demandé à un douanier quels pays avaient besoin d'un visa. Réponse : l'Asie, l'Afrique, le Proche et Moyen-Orient, l'U.R.S.S., et une variété choisie d'Amérique du Sud. Un autre soir j'en ai vu un me demander aussi sec : « T'as du nègre ? » Celui-là, au moins, avait l'avantage de la concision. Le genre qui annonce la couleur. Et justement il en avait trouvé un, Sénégalais, avec lequel je discutais le coup un peu avant Vallorbe. Étudiant en droit à Dakar, le pauvre gars s'était entendu dire :

— Toi besoin visa, toi descendre.

— Mais je ne savais pas… je vous assure…

— Toi descendre, j'ai dit.

Il s'est contenu, leur a offert un sourire bwana et m'a serré la main en descendant. Avant de changer de voiture le Suisse m'a tout de même demandé depuis combien de temps on se connaissait, le nègre et moi. À cela il n'y a aucune parade, on peut tout juste travailler sa faculté d'abstraction et peut-être imiter le cri déchirant du coucou.

— Venez immédiatement dans mon compartiment !

Il m'a fait sursauter. Quand on entre chez moi sans frapper je suis capable de tuer. C'est le 23, celui du billet foireux.

— Calmez-vous et parlez-moi autrement. C'est encore à cause de votre billet ?

— On m'a volé mon portefeuille ! Voilà, et j'avais tout là-d'dans ! Mon fric, mon billet, mon permis, tout.

Il a voulu le garder, son titre de transport à la con. C'est bien fait, il aurait dû me faire confiance.

— Vous êtes chargé de surveiller, non ? Vous avez parlé de voleurs, tout à l'heure.

C'est vrai mais pas sur le parcours français. Ces trucs-là n'arrivent qu'en Italie.

— Je ne suis responsable que des billets et des passeports en ma possession.

— C'est toujours comme ça, y'a plus personne ! je veux retrouver mes cinq mille balles et ma carte bleue. Si je tiens le salopard… !

Je le précède dans le couloir et débouche dans le compartiment 2. Le dormeur sibyllin de tout à l'heure fouille les couchettes, et l'Amerlo est à quatre pattes par terre, la tête enfouie sous la banquette. Apparemment, rien que de la bonne volonté.

— Mais ça fait un quart d'heure qu'on cherche ! On me l'a piqué je vous dis !

— Vous avez quitté le compartiment depuis le départ ?

— Dix minutes, pour acheter un sandwich, monsieur et monsieur étaient dans le couloir, dit-il en montrant du doigt ses colocataires.

— Et vous laissez votre portefeuille, comme ça ?

— Je sais plus. J'ai enlevé ma veste un moment… je sais plus.

L'Amerlo se relève.

— Rien en dessous.

Et se rassied, tranquille, vers la fenêtre, jugeant sans doute en avoir suffisamment fait. Le dormeur l'imite en secouant les bras, gêné.

— Mais puisque je vous dis qu'on l'a volé, VO-LÉ, je peux pas l'avoir perdu, quand même !

— Hé… ho, quand on est capable de se le faire voler on est capable de le perdre. Alors maintenant tout le monde sort d'ici, je désosse la cabine et on voit.

En quelques coups de clé carrée je réduis tout le compartiment en pièces détachées. Rien.

— Et alors ? ! C'est pas ici qu'il faut fouiller, c'est tous les autres compartiments, tout le train s'il le faut ! Ça ne va pas se passer comme ça !

Un fou mégalomaniaque. Harpagon qui chiale après sa cassette, fier de son bon droit de victime. Bizarrement, ses jérémiades me donnent envie de dormir mais ce n'est pas le moment de bâiller. Il va bouffer sur mon temps de sommeil. Le pire c'est que nous avons les douaniers dans vingt petites minutes, et j'en connais qui sont tout à fait capables de mettre les pieds dans le plat.

— Vous devez bien savoir ce qu'on fait dans ces cas-là !!!

— Ouais… on appelle le chef de train pour faire un constat… Je sais, c'est pas lourd.

— Un quoi ? Mais je m'en fous de ce papier… je veux mon argent et ma carte bleue, nom de Dieu !

De retour dans ma cabine je saisis le téléphone. À part les annonces contre le vol je n'utilise ce machin qu'à des fins jubilatoires. Ou vengeresses, comme la fois où un contrôleur éméché s'est vaguement foutu de ma gueule. Un quart d'heure plus tard j'ai saisi l'appareil pour dire : « Mesdames et Messieurs les voyageurs, nous vous informons que le train est plein, et que le contrôleur aussi. » Il a compris que c'était moi mais n'a jamais pu vérifier. Ce soir, je vais rester sobre.

« On demande le chef de train dans la voiture 96. »

Voilà qui va être mal accueilli. À 23 h 30 le chef digère son graillon bien arrosé dans une cabine vide et s'apprête à descendre pour rejoindre une paillasse du foyer S.N.C.F. de Vallorbe en attendant un omnibus qui le ramènera chez lui. Si c'est un Grenoblois ça ira, mais si c'est un Parisien il attendra le Galileo du retour qui passe à 2 h 59. Des p'tits trous, toujours des p'tits trous.

Retour vers le drame, compartiment 2. À 23 h 30 un voyageur pour Venise perd son portefeuille et déraille. Cet idiot a déjà investi les compartiments 1 et 3. Des gens dans le couloir regardent, amusés, avec une main rassurante dans la poche intérieure.

— Qu'est-ce qu'il fout votre chef de train ?

— Il arrive, mais de toute façon il descend dans un quart d'heure, son parcours est terminé. Il passe le relais aux contrôleurs suisses.

Mais je sais déjà ce que va dire le Suisse avec son insupportable accent : « Le vol a été commis en France ? Eh ben nous on peu rien fèèèèère. » Logique kafkaïenne et frontalière. Ce soir, je n'ai pas fini d'en entendre.

On vient de ralentir imperceptiblement. Je reconnais au loin, dans le noir, ce bizarre édifice bariolé, une sorte de château d'eau camouflé par un fauviste. Kilomètre moins vingt-cinq. Le trois-étoiles fait une sale tronche.

— C'est toi qu'as appelé ?

Il a encore en mémoire notre échange de tout à l'heure et pense que je le fais exprès. J'expose les faits en trente secondes. J'imagine ce qu'il a dans la tête : « Fallait que ça tombe sur moi. » Je me sens solidaire. Il renifle, inspecte, tâtonne et délibère.

— Je descends dans dix minutes, j'ai juste le temps de faire un constat de vol et perte.

Il sort un bordereau et l'aboyeur explose. Mais trois-étoiles n'a pas envie de discuter.

— Écoutez, je ne peux rien de plus. On arrive à la douane, eux ce sont des gendarmes, attendez voir ce qu'ils diront.

— Je vais leur parler, vous allez voir, ils vont tout fouiller !

Il ne lâche pas le morceau mais au moins, je ne suis plus concerné. Qu'ils se démerdent. En revanche, le Ricain se redresse pour dévisager tous les occupants du compartiment. Le dormeur détourne les yeux.

— On peut… chercher encore un peu, dans le restaurant peut-être…, fait le Ricain.

Personne ne réagit. Sur ce je rentre chez moi et claque la porte radicalement pour m'isoler de tout ce bordel. Je fais coulisser le fauteuil qui devient lit et prépare mon couchage façon pro. Plier une couverture dans le sens de la largeur et l'introduire dans un drap-sac de façon à obtenir une couette. Répéter l'opération avec une seconde couverture et se glisser entre les deux, la tête posée sur deux oreillers. C'est moelleux, chaud, et ça évite d'attraper des saloperies. La seule fois où j'ai vu des types nettoyer les couvertures, ils portaient un masque et vaporisaient une pluie étrange avec des sulfateuses. Il faut être cinglé comme un voyageur pour dormir torse nu à même la chose, et j'en vois souvent. Et puis il est impossible de dormir engoncé dans le sac à viande si on se lève vingt fois dans la nuit. Je suis en retard sur mon emploi du temps, en général je prépare mon pieu à Dole. C'est souvent là que je réalise combien Paris est déjà un souvenir. Plus je dormirai et plus vite je serai chez moi et là je ne me coucherai plus, le voyage suivant est trop vite arrivé.

Les soirs comme celui-là je maudis tout le système ferroviaire. Le train, l'imaginaire du train, les films, les romans, toute cette aura autour d'un lombric en tôle qui fait kataklan kataklan, et ensuite tata tatoum tata tatoum quand il a pris un peu de vitesse. Tout ça m'agace. En fait je suis profondément sédentaire, j'aime ouvrir ma fenêtre sur l'immuable boulangerie d'en face. Quand je roule, c'est la loterie, le rideau peut se lever sur le jour ou la nuit, la ville, la campagne, la gare. Je peux me retrouver nez à nez avec un banlieusard de Vérone, l'œil collé contre ma vitre, curieux de surprendre un Parisien endormi. Au début je trouvais ça drôle, je me goinfrais d'imprévisible, et désormais je le fuis comme la peste. Dans ce boulot, je ne trouve plus aucune poésie, aucune excitation, depuis quelques mois je commence à aimer la régularité, la constance, c'est la seule dynamique viable au quotidien. Quitte à passer pour un petit vieux auprès de mes copains de Paris.

En deux ans j'ai vieilli de dix.

La lumière est éteinte. Dans trois secondes je pourrai percevoir les points fluo du réveil. J'aurais peut-être dû accepter ce Florence, j'en aurais profité pour me reposer de cette journée de dingue, à Paris. Courir d'urgence dans les bibliothèques, Beaubourg, Chaillot, le C.N.C., compiler une masse de renseignements sur des metteurs en scène, libeller des fiches pour le Larousse du Cinéma. Coup de fil paniqué, ce matin, il leur manquait la biographie de Luc Moullet, et c'est pas le plus facile à pister. Si vraiment j'obtiens le poste qu'ils me font miroiter depuis trois mois je laisse tomber les Wagons-lits avec perte et fracas, et sans préavis.

On toque à la porte. J'étais presque sur le point de faire totalement abstraction du train.

Le Ricain ? Il est à peine reconnaissable, son visage a changé, ses yeux aussi. Ses yeux surtout. Il veut entrer presque de force dans ma cabine et, pris de court, je le laisse me déborder.

— Écoutez-moi. C'est spécial, très spécial…

Il chuinte le ch, ça devient « spéchiol ». Il veut sûrement dire « grave » ou « urgent ». Je réfrène un « calmez-vous ». C'est une phrase que je prononce trop souvent.

— Le type chez moi est fou pour sa carte bleue… cinq mille francs… S'il parle avec la police qu'est-ce qui se passe ?

Un léger pincement, vers mon ventre.

— Ben heu… ils vont vérifier… je ne sais pas… c'est la première fois que ça m'arrive… Un soir, pour un viol, ils sont passés dans tout le train avec la fille pour qu'elle reconnaisse ses agresseurs. Ce soir je ne sais pas…

— Ils vont vérifier les passeports ?

— C'est possible. Vous étiez dans la cabine, vous êtes un peu… un peu suspect…

Prononcé du bout des lèvres mais il a parfaitement saisi. Sa langue propulse quelques positions d'injures.

— Il ne faut pas.

Silence.

La voilà, l'embrouille. La vraie.

— Il ne faut pas quoi ? Qu'on regarde votre passeport ?

— Il faut être à Lausanne à 2 h 50.

— Mais vous y serez, on ne va pas retarder le train pour un portefeuille !

Il regarde ma cabine et cogite à toute vitesse.

— On peut payer ce type, non ? Dix mille s'il ferme sa gueule.

« Fermer sa gueule. » Son français est relativement malhabile mais ça, il l'a parfaitement dit. Dix mille… Il se croit à New York. Là-bas ça marche peut-être.

— Je ne vous le conseille pas.

Il frappe du poing sur son torse et vitupère une phrase dans sa langue, un crachat des bas-fonds, un bruit de haine, de piège. L'impasse, le cul-de-sac. Dead end. J'ouvre et le pousse dehors, il refuse de sortir, une seconde, et me fixe droit dans les pupilles.

— Il ne faut pas. Je ferai tout pour ça, vous comprenez ?

Mon cœur s'accélère, j'ai juste le temps de saisir ce qui me reste de souffle.

— Sortez d'ici. Get out ! You know, I'm working on these fucking trains for four thousand five hundred fucking francs each month, vous comprenez ? So get out of here right now. O.K. ?

Il sort, regarde vers le couloir. Son visage se transforme à nouveau, mais dans le sens inverse, comme un regain de calme. Du coup je respire un peu aussi.

— Au point où vous en êtes il vaut mieux me dire ce que vous risquez. Vous préférez qu'on parle anglais ?

Il sourit. Un sourire sale avec des dents bien blanches. Cette fois il n'est plus du tout inquiet, sa voix ne chevrote plus. Une décision a été prise et je crois que rien ni personne ne s'y opposera.

— Il est possible de cacher quelqu'un ici…, dit-il en montrant ma cabine.

Ce n'est pas une question, c'est juste une affirmation simple et claire.

— Pardon ? Vous plaisantez ? You're joking… ?

— Vingt mille pour toi si quelqu'un passe la Suisse ici. Correct ? Ça fait quatre mois de travail, no ? Juste deux heures et le type descend à Lausanne…

Je ne réalise pas très bien. Dans ma misérable carrière ça ne m'est arrivé que deux fois. La première avec un Argentin sans visa qui me proposait cinq mille, et j'ai refusé. Ce soir je vais refuser pour le quadruple. Quatre mois de boulot, c'est vrai. Je ne visualise même pas la somme, je ne peux que convertir en salaire. Je vais refuser, et même pas par éthique : par peur de la taule.

— Ne me dites surtout pas pourquoi vous voulez passer. Sortez de cette cabine. Je ne suis pas fonctionnaire, je ne suis pas flic. Je veux juste être tranquille. Pas d'emmerdements… vous comprenez « emmerdements » ? No trouble.

— Trente mille. Ce n'est pas affaire de gangsters ou dope ou rien de mal…

— Alors vous avez peur de quoi ?

— Moi ? Rien. Je peux aller en Suisse. Mais pas mon ami.

— Hein ? Vous vous foutez de moi, quel ami ? Votre histoire pue… It stinks.

Je pousse son épaule avec la porte. Il est plus fort que moi. Désormais il me toise en ennemi. Un autre soir, dans une ruelle sombre, un tel regard aurait signifié ma mort.

— You don't want trouble but looking for it. O.K. ?

Il relâche sa poussée, sans insister, comme pour me dire que c'est trop tard et qu'il se débrouillera sans moi. Quelques gouttes de sueur perlent dans mon col, nous commençons à ralentir, j'ouvre un peu la fenêtre. Il fait plus frais mais le bruit décuple, il faut choisir. Je me souviens du regard de l'Argentin après mon refus, j'ai lu dans sa pensée. J'avais la drôle d'impression de l'avoir contraint à l'exil.

Dans cinq minutes, les flics.

J'aurais sûrement dû accepter le Florence. Après tout, ça ne m'éloignait pas beaucoup plus de Paris. 8 h 30 vendredi matin. Comme tout le monde.

*

Le coup a bloqué mes genoux contre la paroi et mon bras droit s'est planté au sol. Debout, ma tête aurait heurté une étagère. Le train s'est figé dans la nuit après quinze mètres de freinage et ça ne laisse pas beaucoup de temps pour se retourner, à peine huit secondes pour passer de 120 à 0. L'alarme est brûlante, je ne la connais pas bien. En deux ans, quatre fois. Je me relève et sors dans le couloir le plus vite possible, sans même remettre mes chaussures. Le choc, la surprise, la sirène, la gueule des gens, les pyjamas mal fagotés, les contrôleurs qui vérifient les poignées une par une pour arrêter le système. Je croise le trois-étoiles qui ne me dit rien, il a oublié que j'étais le couchettiste. On a pu la tirer n'importe où dans le train, à dix voitures de la mienne. Les voyageurs, eux, ne m'oublient pas et les questions fusent. Un gosse pleure et sa mère lui frotte le front. Branle-bas dans le couloir. Un petit coup d'autorité devient nécessaire.

— Rentrez dans vos cabines pour faciliter le travail des contrôleurs !

Tu parles… Autant pisser sur une motrice, ils ont décidé de ne pas m'entendre. Je dois me les faire un par un à grand renfort de s'il vous plaît. Ce n'est pas la panique, non, ça ressemble plutôt à du voyeurisme ordinaire, comme l'attente du bang après un crissement de pneus. Un courant d'air froid passe sur mon visage près du compartiment 1, à l'opposé de ma cabine. Les fenêtres sont pourtant fermées. Sur la plate-forme arrière je vois le trois-étoiles retirer sa casquette, il entre dans les toilettes et la sonnerie cesse aussitôt. La portière du fond est ouverte. Le mouvement est simple, l'alarme a été tirée des chiottes et le type s'est évaporé dans la nature trois secondes plus tard. Je passe le nez dehors, trois-étoiles est au bas du marchepied, on ne discerne rien, un feu rouge, peut-être, au loin, en tête de train.

— Tu vois quelque chose, toi ?

Pas de silhouette désordonnée, aucun mouvement hormis une brise qui passe dans les buissons. Le trou noir.

Il remonte, une grappe de voyageurs curieux nous pousse presque dehors, des questions sans intérêt, la fraîcheur de la nuit a séché ma transpiration. Il claque la portière en criant quelque chose aux badauds, et ça marche.

— Et toi, sors-moi ton schéma, les billets et les réservations, je vais chercher le collègue et on te retrouve chez toi.

La totale. Une liste complète des voyageurs, avec les montées et les descentes. Pour répondre à une seule question : qui ? Je retourne chez moi, une petite dame en chemise de nuit a passé la tête dans ma cabine. Même pas eu le temps de fermer, tout à l'heure, et j'ai horreur qu'on mette le nez dans mes affaires.

— Qu'est-ce qu'elle a madame 46 ? Elle veut quelque chose madame 46 ?

Elle file direct vers sa couchette 46, sans demander son reste. À priori personne n'a touché aux papiers, j'ai l'habitude de les planquer dans un recoin invisible si l'on ne connaît pas le local. Tout y est. Je m'allonge en attendant les assermentés. Le brouhaha diminue dans le couloir.

J'aimerais bien connaître le bilan, gosses tombés de leur couchette, petits vieux encastrés dans la vitre des chiottes et toute la liste des joyeux traumatismes et commotions.

Qui ? Ils veulent vraiment savoir ? C'est l'Américain, et pour l'instant moi seul le sais.

J'ai son billet et son passeport. On frappe.

— Je vous l'avais bien dit, hein ? Je suis tout seul dans mon compartiment, ils se sont barrés tous les deux avec mon portefeuille. Ils étaient de mèche, c'est comme je disais, et personne ne les a fouillés pendant qu'ils étaient encore là.

Tout seul… ? Le dormeur est parti aussi ? C'était lui, l'ami… Son ami qui ne pouvait pas passer la frontière. Celui qui ne pensait qu'à dormir. Ils ne se sont jamais parlé. Je devrais dire quelque chose pour faire bonne figure devant l'aboyeur, mais quoi ? Il a tort et raison, je ne sais plus ce que je dois dire aux flics. Pour en arriver à fuir en laissant son passeport il faut avoir de sérieuses casseroles au cul, un truc international, Interpol et tout le bordel. J'en sais rien…

J'attends les contrôleurs, la douane, je fais tout ce qu'on me demande et basta, bonne nuit. Galileo, tu m'emmerdes.

*

Ils ont pris mon nom avant de partir, vers minuit et demi, soit vingt minutes de retard sur l'horaire. J'ai parlé de la tentative de bakchich du Ricain, histoire d'être couvert, au cas où. Les flics jouaient du talkie-walkie avec le central mais je n'ai pas réussi à comprendre si les deux autres étaient recherchés. Comment se fier à la gueule d'un douanier ? Impossible de déceler un mouvement de surprise, une émotion. Un jour j'en ai vu un débusquer un mouchoir bourré de diamants au fond d'un sac de bouffe. Le passeur avait en outre une petite toile ex-voto volée trois mois plus tôt dans une abbaye, et le douanier semblait penser à autre chose, sa femme, son lardon qui sèche les cours.

L'aboyeur s'est un peu calmé devant ces nouvelles casquettes, c'est bien la preuve qu'un contrôleur S.N.C.F. ressemble plus à Gnaffron qu'au gendarme. Pas un quidam dans le couloir, plus de curieux ni de badauds, comme s'ils avaient tous un kilo de coke dans la besace. On regarde par terre en attendant que ça passe. Je bâille à n'en plus finir et manifeste un ennui profond.

Le calme est revenu. Demain je m'offrirai un jus au Florian, et après-demain, auprès de ma brune, à Paris. Mais avant tout cela, dormir, dormir la nuit et le jour, rêver, partout, tout le temps, tout de suite.

Éventuellement ils pourraient me contacter à Paris pour une déposition. Tout ce qu'ils veulent pourvu qu'ils se cassent. Les douaniers suisses passent rapidement et s'éloignent sans rien demander. Richard me surprend en plein étirement.

— Le boxon, c'est chez toi ?

— Demain. Je te raconte ça demain.

— Et cette connerie d'alarme ?

— Désolé. Tu t'es écrasé le pif en perçant ta télé ?

— Marre-toi, on a perdu du temps pendant l'alarme et vingt minutes à Vallorbe, les Suisses vont essayer d'en rattraper quinze et les Ritals se feront un plaisir de rallonger la note de deux heures.

Il y a des chances. Un conducteur de loco français ou suisse gagne une prime s'il rattrape un retard, à l'inverse de l'Italien qui est payé en heures supplémentaires. Voilà le secret des retards dans les trains ritals. Un jour où j'attendais une correspondance en gare de Prato, je vois arriver le train avec quatre heures de retard. Je rigole doucement en passant devant un contrôleur des lymphatiques « Ferrovie dello Stato ».

— Alors, les F.S., toujours à l'heure, hein ? Quatre heures, vous déconnez un peu quand même, non ? Et là il affiche un sourire défiant toute ironie.

— Et encore ! Celui sur lequel tu viens de monter, c'est celui d'hier…

Vingt-huit heures de retard. J'ai fermé mon clapet.

Richard soupire.

— Ça va te servir à quoi d'arriver à l'heure à Venise ?

— Y servent plus après dix heures chez Peppe, et en plus j'ai une partie de scopa prévue à neuf.

— C'est terrible… je sais bien ! C'est le salariat. Bon, va te pieuter. J'attends les contrôleurs suisses et je m'écroule, O.K. ?

Il retourne chez lui, dépité, en deuil de sa partie de cartes. Éric n'est pas venu me voir. Je peux me compter un ennemi de plus à la Compagnie internationale des Wagons-lits et du Tourisme. On verra ça plus tard. Il y a toujours moyen de recoller les morceaux.

Il est de rares moments de quiétude dans ces putains de trains, comme la dernière clope, allongé dans le moelleux des couettes, déchaussé, l'œil traînant dans la pénombre du relief helvétique. La der des ders avant le repos est un moment de quiétude de type paternel : les petits sont couchés, je les réveillerai demain, très tôt, et ce sera pénible pour eux comme pour moi, mais ce soir la cendre rougeoie au bout de ma cigarette, le train ronronne et la lune va diffuser une lueur bleutée dans le noir de ma cabine.

Bonne nuit.

Je ne les ai même pas entendus entrer. Ils m'ont agressé les yeux avec la lampe du plafonnier. Une lumière crue et jaune qui m'a poignardé d'en haut, à peine assoupi. Comment peut-on être suisse et contrôleur ? Ça fait beaucoup.

— Tu dormais ? T'en as combien ?

Et leur accent qui ondule, un relief crétin, comme leurs paysages.

— Je ne dormais pas, je préparais une banderole de bienvenue. J'ai trente-sept personnes.

— Avec ou sans les…

— Les fuyards ? Sans. Les douaniers ont gardé leurs billets, les autres sont là.

Il se tait malgré une sérieuse envie d'en savoir plus sur l'affaire, mais il a bien vu que je n'encourageais pas le dialogue. Je veux qu'il éteigne la lumière et qu'il s'en aille. Les gens des Chemins de Fer Fédéraux sont relativement placides, bornés et avares de paroles inutiles. Je ne peux pas leur enlever ce côté Sioux, un Italien m'aurait déjà fait cracher les détails sous la torture. Autre avantage, un Suisse est capable de cribler une pile de billets en vingt secondes. Et Ciao.

— Y'a problèèème.

— Hein… ?

— Il manque un billèèèt.

— C'est une plaisanterie ? Je suis sûr d'avoir trente-sept voyageurs !

— Je sais, j'ai vérifié avant d'entrer. Mais t'as que trente-six billèèèts…

Gros problème. Il va me chercher l'embrouille. S'il dit trente-six c'est sûrement le nombre exact, ils sont capables de tomber pile rien qu'avec un coup d'œil sur le tas.

— Alors ? Le billèèèt ?

Trouver rapidement une explication.

— Oui ! Ça y est ! C'est le type qu'on a volé, il avait gardé son billet sur lui, ce serait trop long à expliquer, bref on lui a tout piqué et son billet avec. Youpi !

— Il voyage sans billèèèt, alors ?

— …

— Alors ?

Il est là le problème. Un Helvète est incapable de reconnaître la notion d'exception. Le cas d'espèce. Pour eux, même un cadavre est censé avoir son titre de transport. Je me vois en train de réveiller l'aboyeur pour lui faire payer un P.-V. Merde et merde. Je suis crevé et ce Suisse me pompe l'énergie qui me restait afin de tenir debout.

Il n'y a pas que ça. Quelque chose déconne dans cette cabine. Je sens quelque chose de volatil, d'impalpable. Ça flotte dans l'air. Ce n'est pas comme d'habitude.

— Alors ?

Le rail me résonne dans la tête, le Suisse attend une réponse, j'ai l'image de Katia endormie. J'ai besoin d'une cigarette.

— Fais-lui un P.-V. sans taxe, sois sympa, on va pas l'emmerder, il a perdu tout son fric.

C'est la première fois que je demande à un Suisse de faire un geste. En essayant d'y mettre le ton.

Et puis… Je sens quelque chose… cette cabine je la connais, j'ai vécu ce moment cent fois, mais ce soir quelque chose ne colle pas. Une clope oubliée quelque part… ou peut-être un bruit bizarre dans la ventilo…

— Un P.-V. sans taxe ? Je demande d'abord au collèèègue, on va voir.

Dès qu'il sort je suis pris d'une envie de fouiller partout, à commencer par mes propres bagages. Je défais le lit et regarde sous la banquette. Un bruit ? J'ai entendu un crissement, un son de bois qui peine. Ça vient peut-être de la cabine attenante, la 10, une couchette mal enclenchée. Ou le bac à linge, une pile de draps qui dégringole. Je soulève la trappe, à tout hasard.

Un œil. Grand ouvert. Qui me regarde. La trappe retombe comme un couperet et je pousse un cri.

— Hé doucement… c'est moi. Mon collèèègue est d'accord pour le sans-taxe. Encore un qu'a d'la chance…

Du pied, le Suisse a poussé la porte entrebâillée au moment où j'allais tomber par terre. Ne rien dire. Rien. Je ne veux rien. Si, de l'oubli, rien de plus. Et celui-là qui s'installe sur ma banquette pour rédiger son P.-V. de merde. Il ne faut pas qu'il entende le bruit, le bruit du bois. Il va voir l'œil. Et là c'est foutu, je serai coupable, on va m'écarter du rail pour m'immobiliser quelque part. Je sais trop bien ce qui arrive si on débusque un clandestin. Et planqué dans ma propre cabine.

— J'ai un compartiment libre… tu seras mieux, je dis, à mi-voix.

Pas de réponse.

Je ne demandais rien, j'ai toujours évité les emmerdements, je n'ai jamais arnaqué personne, j'ai toujours refusé les clandos et ce soir j'ai un œil qui me fixe du fin fond d'une pile de draps, un Suisse galonné refuse de sortir de chez moi, un dingue de Ricain m'a menacé et l'alarme a sonné. Je vais faire dégager tout le monde d'ici… Laissez-moi faire mon boulot peinard… Il est déjà assez pénible comme ça…

Nous avons un mouvement de tête simultané. Un ralentissement. Lausanne approche.

— Je termine le P.-V. après Lausanne. T'as du monde qui monte ?

— Personne.

Il sort pour au moins trois minutes. Pendant les arrêts, ils peuvent aussi bien descendre que donner un petit coup de lanterne du haut d'un marchepied. Je soulève la tablette et reconnais l'ami du Ricain, le dormeur, prostré, avec un genou ramené vers le corps et l'autre enseveli sous une marée de draps. Il me supplie des yeux, dans cette position on ne peut faire que ça, implorer du regard.

— Ne bougez pas, le contrôleur est juste derrière. Il essaie de dire quelque chose et déglutit, sa jambe doit lui faire mal, il tente de la ramener vers lui.

— … Merci… Je dois… descendre… à Lausanne… Je rabats la tablette qui claque à ras de son nez. Merci ? ! Pauvre pomme, je fais ça pour moi, toi tu peux bien crever tout de suite et n'importe où, sauf dans ma cabine. Le train s'engage sur un quai, à 1 h 30, comme prévu. L'Américain avait parlé d'une échéance à Lausanne. Il faut que je me débarrasse de ce poids mort dès maintenant, à l'arrêt, ça m'évitera de le jeter par la fenêtre sur le parcours, du haut d'un petit col enneigé. Personne n'y verrait rien et je pourrais enfin dormir en paix.

Mais ce Suisse de malheur a décidé de ne pas descendre, il lance un mot à son collègue, agite sa lampe, et tout ça du couloir. Il faut que je l'écarte de là pour virer mon clandestin.

Son acolyte lui hurle quelque chose en allemand, un incompréhensible R.A.S. Des Zurichois ? Voilà pourquoi je les trouvais coriaces, ce soir. Il cesse d'agiter son lampion, le pose à terre, referme la fenêtre et se retourne vers moi en posant les poings sur ses hanches.

Ce soir je ne me reconnais plus. Je suis obligé de la boucler devant un Suisse, et j'ai mal. D'habitude tous les sarcasmes inimaginables y passent, je sers tous les jeux de mots nuls sur l'emmental, je fais l'éloge du chocolat belge et une étude comparative des coucous, et je demande des renseignements précis sur la position idéale de la langue pendant le yodle. Beaucoup s'y prêtent, certains m'opposent un mépris souverain et je jubile, toujours, à l'idée de déconcerter un démocrate mou, inculte, et économiquement fort. Je ne connais rien de plus savoureux que d'être pris pour un con par un Suisse. Mais ce soir Antoine va baisser d'un ton.

Le bruit lourd des ressorts de la portière se met en branle et un souffle glacé vient troubler notre face-à-face. Nous restons figés, hébétés sans qu'il y ait de quoi, en attendant que ça grimpe. Mais celui qui vient d'ouvrir n'est pas pressé. Une main s'accroche lentement à la poignée pour hisser le reste du corps à bord. Une silhouette bleue surgit, un grand manteau bleu marine surmonté d'une tête très blonde aux cheveux raides, des yeux angéliques, une peau blanche et un regard qui rend impossible toute considération sur l'individu avant qu'il n'ouvre la bouche. Il m'a tout de suite fait penser à un guitariste des Stones, mort dans une piscine. Dès qu'il s'est mis à parler une volute d'air chaud s'est échappée de ses lèvres.

— Pardon messieurs, je suis bien dans la voiture 96 ?

Je lance un « oui » franc et clair, à peine masqué par le « ouaaais » du C.F.F.

— J'attendais deux voyageurs arrivant de Paris et je suis étonné de ne pas les voir.

La porte est restée ouverte mais c'est plutôt une bouffée de chaleur qui me sort des pores. J'ai même l'impression que ce type parvient à discerner le halo d'émanations autour de moi. Je sais bien de qui il veut parler.

— Des voyageurs de CETTE voiture ? Ils ressemblaient à quoi ? je demande.

— Il y avait un homme assez fort, brun, avec un accent anglo-saxon. L'autre était français.

Il n'en sait visiblement rien. Il recule d'un pas et regarde dehors, fait des gestes avec les mains mais je ne peux pas voir à qui il s'adresse. Le Suisse pointe l'index vers moi.

— Demandez à ce monsieur.

Je ne sais pas quoi répondre.

— J'en sais rien… allez dans la 95 ou la 94, il y a souvent des changements de dernière minute dans les réservations.

Un coup de sifflet sur la voie, le contrôleur s'engouffre dans ma cabine. Je ne dois pas le laisser seul.

Second coup de sifflet.

— Trop tard, désolé, on démarre, vous restez jusqu'en Italie ou vous descendez ?

Il n'avait sans doute pas prévu de se retrouver là, coincé dans cette alternative, mais un battement de cils lui a suffi pour choisir. Il veut le dormeur, et j'aimerais tellement le lui donner.

En descendant il me regarde de trois quarts et dit, sans souci de se faire entendre :

— C'était un rendez-vous très important, vous savez.

Il claque la portière lui-même. La buée et l'obscurité m'aveuglent mais je parviens à discerner un geste de sa main vers une silhouette noire qui se met à courir vers la tête du train. On démarre avec une incroyable lenteur, je supplie le lombric 222 de s'envoler à l'aplomb vers la Voie lactée en crevant une nappe de nuages.

— Fèèèrme la porte, on gèle.

Avant d'obéir je m'accroche à la fenêtre pour saisir la petite seconde où elle passera dans l'axe du beau blond. Ma carcasse immobile passe au-dessus de sa tête, immobile aussi, mais ses bras s'agitent comme des tentacules dans les poches de son manteau. Pour un peu il m'en sortirait un renard fou, une guitare, une poignée de braise ou quoi que ce soit expliquant des gestes aussi désordonnés. Mais l'instant est court, nous nous toisons déjà de biais. Et maintenant de loin, trop pour apercevoir le lapin blanc. La machine glisse devant lui et le plante là, seul, comme un magicien en deuil de poursuite. Absolument seul.

Et maintenant, occuper le contrôleur.

Parler, dire des phrases, faire déferler des vagues de mots et reprendre mon souffle au ressac, faire chanter à mon gosier une litanie monocorde, vomir avec propreté un bla-bla vide de sens, avec juste assez de ton pour donner l'illusion d'une structure. Je cherche le K.-O. verbal, le travail aux tympans, gauche, gauche et pan, il vacille. Et je souffre de m'imposer un tel exercice, moi qui hurle au silence depuis mon arrivée dans cette voiture. Mais ça, c'est la vie, hein ? On fait parfois le contraire de ce qu'on veut, obéir à l'ordre fascisant du réveil-matin, la boucler devant un chefaillon retors ou même se servir d'un contrôleur suisse comme d'un dévidoir à palabres.

Je les oublie au fur et à mesure, à peine éructées, ça a commencé avec Guillaume Tell, je crois, et très vite j'ai dérivé sur les autoroutes gratuites en Suisse, et pourquoi le signe de la Croix-Rouge ? Je ne lui ai pas laissé le temps de répondre, ensuite se sont mêlés les films de Spielberg et le Vatican, en passant par Castel Gandolfo.

J'ai bien vu qu'il branchait son oreille sur la position stand-by, il n'a rien écouté ni même entendu, il a fait comme si j'étais un moustique invisible et chiant, trop gros pour être écrasé, trop fébrile pour espérer une plage de répit. Debout, lourd de fatigue, flanqué d'un masque sans âme sous lequel son visage dormait déjà, il a jeté l'éponge. J'ai gagné petitement, aux points, par manque de combativité.

Ça m'a surtout servi à couvrir un éventuel bruit de collision hydrophile, voire un ronflement d'abandon de la part du clando. Il s'est passé la main dans les cheveux avant d'y reposer sa casquette et a entrouvert les lèvres.

— … Tire pas trop sur la corde… Tire pas trop sur la corde…

J'ai serré les dents afin de réprimer une bêtise et éviter un uppercut. Un vrai. Hormis les gouffres qui nous séparent il y a une grosse différence de statut entre lui et moi : il est assermenté et moi pas. Ça ne donne pas le même impact aux uppercuts.

La poignée se referme sans faire crisser l'acier et je lui donne un bon petit coup de clé carrée avant de soulever la tablette. Je ne sais pas comment le bébé va se présenter, la tête ébouriffée ou le cul en l'air ? Mon bac à linge ressemble à un congélo ou, pire encore, à une boîte de Pandore version farces et attrapes.

Ses yeux gonflés refusent la lumière. Il suffoque. Bêtement, je demande :

— Ça va ?

— J'ai envie de faire pipi…

— On ne pisse pas dans les draps propres, c'est dans le règlement.

— Et comment je fais… ?

— Je ne suis pas préparé à ce cas de figure. Pour l'instant on se retient.

— C'est ce que je fais depuis la douane !!

— Eh ben, fallait suivre le copain ricain dans la nature, y avait de quoi pisser dans le lac de Genève, seulement faut pas se faire prendre parce que dans ce beau pays ça coûte les assises, maintenant si vous mettez le bout du nez hors de ce caisson, c'est moi qui vous pisse dans l'oreille. Essayez voir.

Silence. Poncepilatique chez moi, crispé chez lui. Mais comment interdire à un type mort de trouille de pisser ? Je ne peux pas me permettre de le faire sortir même une petite seconde de sa planque, et après tout, il s'y est mis tout seul. D'un autre côté ça peut virer à l'aquarium d'un instant à l'autre et mes draps du retour sont foutus, sans parler de l'odeur. J'imagine la gueule des prochains douaniers.

— Prenez un drap, déchirez le plastique et débrouillez-vous pour que ça ressemble à un bocal à poissons rouges.

Il a besoin de lumière et sans doute de recueillement pour une opération aussi pénible. Je le laisse seul, une minute, juste le temps de me passer de l'eau sur la figure dans le cabinet de toilettes. En fait j'ai surtout envie d'être enfermé quelque part, là où personne ne me verra faire des grimaces. En sortant j'aperçois une petite blonde égarée entre deux soufflets, assise sur son sac à dos, la tête contre un renfort de caoutchouc. Tenter de s'endormir DANS les soufflets ça tient du Livre des Records Crétins, juste après la plus longue vaisselle en apnée. Je déchire les battants de toute mon envergure et crie pour couvrir le bruit dix fois plus fort que dans les voitures.

— Z'ÊTES PAS UN PEU CINGLÉE ? !

Le sol se résume à deux plaques de métal qui frottent l'une contre l'autre à l'horizontale, et dans les virages on peut entrevoir le film flou des rails. Il y fait aussi dix fois plus froid. Elle ouvre à peine les yeux, je la prends par le bras et répète la même phrase mais rien qu'avec des gestes. Elle ne dormait évidemment pas et me suit sur la plate-forme sans se rebeller.

— Et dans les avions c'est les soutes à bagages ?

— Héé… ?

Une Nordique… C'est un bruit de Nordique.

— Couchette ! You understand « couchette » ?

Signe de la tête que oui et geste de la main pour expliciter un manque.

— No money ? je demande.

— How much ?

À ta place, ma p'tite fille, je sortirais illico les 72 balles. Si tu te fais ramasser dans les soufflets par un Suisse c'est le P.-V. et le coup de pied au cul à Domodossola, et là le seul moyen de remonter c'est jouer de ta blondeur auprès d'un contrôleur rital, à tes risques et périls. 72 balles, à Venise, c'est à peine le prix d'une pizza aux wurstels.

Comme j'aimerais lui dire tout ça en suédois…

— Seventy two, but you must go to the next car, ninety-five, cause I've no place here.

Le clando doit se morfondre avec son sachet poisseux dans les mains.

— … O.K., sourit-elle.

Gentille. Elle part vers la 95. Richard va bien lui trouver une couchette libre. Je suis assez content d'envoyer à mon pote un doux rêve blond, en pleine nuit. En général ce sont plutôt des cauchemars moustachus et suintant la bière.

— Je sais, j'ai été long, passez-moi le machin.

Je ne sais pas comment il a fait mais son urinoir improvisé a l'air étanche. Du bout des doigts je le jette par la fenêtre d'un coup brusque en veillant à ce qu'il ne s'écrase pas deux fenêtres plus loin. À 160 à l'heure, ça vaut mieux.

Et maintenant ? On fait quoi ? On discute ? Moi dans mes couettes et lui dans son catafalque, avec l'exaltation sereine de qui file vers le palais des Doges ? Tôt ou tard il va bien falloir se colleter avec l'absurde, l'affronter face à face, arrêter les conneries, débrayer, freiner et faire claquer la portière.

Le virer.

— On vous attendait à Lausanne, hein ?

La tablette se soulève de quelques millimètres et des sons s'en échappent.

— Parlez plus fort, on est dans une seconde classe, je dis.

— C'est difficile… et j'ai mal aux reins… je ne peux plus respirer.

— Répondez à ma question

— … Peux pas.

— … ! ?

Le virer.

— Écoutez, j'essaie de savoir ce que je vais faire de vous, et votre situation est relativement plus précaire que la mienne.

Ce qui reste à prouver, si je le mets dehors maintenant je peux dire adieu à beaucoup de choses, même les plus élémentaires, celles auxquelles on ne fait plus gaffe parce qu'elles ont toujours été là. Avec la chance qui me caractérise ce soir, il va tomber nez à nez avec le contrôleur qui me hait, ou encore un douanier. Pas question de le laisser sortir avant le prochain arrêt. Sauf que, le prochain arrêt, c'est Domodossola. La frontière italo-suisse. Avec tout ce que ça comprend de douaniers.

En revanche je peux peut-être laisser la tablette ouverte pendant une bonne minute et ouvrir la fenêtre à fond. Pour éviter qu'il s'étouffe. Pour qu'il soit au mieux de sa forme au moment où je le foutrai dehors.

Il se dresse un peu sur ses genoux pour mieux recevoir la gifle du froid. Je lui tends mon litre d'eau minérale qu'il embouche avec rage. Une rigole lui parcourt le torse. J'ai un peu honte. Si je le laisse mariner dans son caisson, il va crever de chaleur sans voir l'Italie.

— La récré est finie, je dis.

Il ressemble vraiment à un gosse, un minot qui serre la bouteille contre lui de peur que je la confisque, prisonnier dans son parc. Et ce type-là a le double de mon âge.

— Maintenant vous allez me dire qui vous attendait à la gare. Un blond, assez grand. Un ami à vous ou à votre pote Ricain ?

— Aucun des deux n'est mon ami.

— Ah ouais ? Alors vous savez inspirer des sentiments protecteurs, comme chez moi. Je me foutrais pas mal de votre misérable histoire si personne n'avait cherché refuge ici. Sur la terre ferme, on appelle ça une violation de domicile ou, pire encore, d'un poste de travail.

— Sans effraction, murmure-t-il.

— Ta gueule ! Je ferme toujours à clé cette putain de cabine, et la seule fois… Et pourquoi tu t'es pas cassé avec ton pote le Ricain, hein ?

— Ce serait trop long à…

Je ne le laisse pas terminer une phrase qui commence mal.

— Oui, je sais, c'est compliqué. Et bilan, nous sommes les deux derniers idiots à rester éveillés sur ce train de merde. Logique ?

— Chez moi le sommeil prend une dimension que je ne vous souhaite surtout pas, vous parlez sans savoir.

Là c'en est trop, d'un coup de poing haineux je scelle le caisson, ajouré de trois centimètres, sur son crâne. Un râle sourd s'étouffe à l'intérieur. Un voyageur ne devrait jamais oublier qu'il n'est qu'un voyageur, c'est-à-dire pas grand-chose, et un clando encore moins. Je crois que je vais m'offrir cinq minutes de silence, allongé, lumière éteinte. Il est 2 h 10 et j'ai envie de ralentir mes battements de cœur.

Pas le temps. Au contraire, j'accuse une accélération, on cogne à ma porte. J'entrebâille en laissant mon coude droit bien appuyé sur la tablette. Derrière, des larmes, des rougeurs sur de la peau blanche et des mains qui tremblent. La jeune fille des soufflets… Elle tente de m'expliquer entre deux sanglots ce que je sais déjà, une plainte mi-anglaise mi-suédoise, deux types qui s'assoient à côté d'elle dans un compartiment vide. Elle a payé ses 72 balles pour avoir juste le droit de se faire emmerder par deux connards. Bravo, Antoine, pour ta morale de billetterie. Et ce con de Richard aurait pu choisir un autre compartiment pour installer une fille seule.

Mais c'est moi qu'elle est venue voir, c'est moi qui l'ai envoyée là-bas, c'est à moi de réparer. Comme si j'avais le temps. Par la main je l'accompagne dans mon seul compartiment libre et lui explique comment fermer de l'intérieur.

— I'll bring back your bag in a while. Try to sleep.

De retour au congélo, je mets en garde son occupant.

— Une affaire à régler, vous allez pouvoir sortir un peu et vous allonger sur ma banquette parce que je vais fermer au cadenas de l'extérieur. Ne paniquez pas si on frappe, personne d'autre n'a la clé. En revenant je taperai quatre coups espacés, mais si vous entendez le cadenas cogner plusieurs fois contre la porte vous réintégrez immédiatement le caisson, ça voudra dire que je suis accompagné d'un fâcheux. D'accord ?

— D'accord…

Trop heureux de s'étirer et retrouver l'air libre. Un double tour au cadenas, pas un rat dans le couloir, ils dorment tous comme des bienheureux. 72 francs. Ce soir je décuplerais bien la somme pour en faire autant.

J'ouvre au carré la porte de Richard.

— Qu'est-ce que t'as foutu avec la blonde ?

Il est totalement dans les bras de Morphée, c'en est presque obscène. Je suis jaloux d'un tel abandon. Il se réveille en sursaut.

— … Hein ? !.. Tu peux pas frapper ?

— La blonde ? Qu'est-ce que t'en as fait ?

— … Je voulais pas m'en occuper… suis crevé. J'l'ai envoyée chez Éric.

— O.K., rendors-toi.

J'éteins le plafonnier et ferme sa porte au carré. Je me disais bien qu'il ne l'aurait pas flanquée n'importe où.

Éric…

Mon premier ennemi du voyage. Si je le réveille maintenant, il me tue. Et j'ai un sac à récupérer. Cette fois-ci je tape poliment trois petits coups discrets.

Et ça provoque un certain ramdam dans la cabine. Il n'ouvre pas complètement sa porte. Avec des yeux aussi exorbités il ne dormait pas. Manifestement je le dérange.

— … Toi ? Qu'est-ce que tu veux ? Magne-toi.

— La fille blonde qui cherchait une place, tu l'as laissée seule avec deux mecs ?

Des bruits de banquette. Il tourne une seconde la tête et fait un geste que je ne vois pas. Mais que je suppose.

— C'était ça ou rien, et de quoi tu t'occupes d'abord ?

— C'est où ? Je dois reprendre son sac, et donne-moi aussi son billet et son passeport.

Derrière lui, un léger soupir d'impatience. Une petite moue vocale. Vraisemblablement italienne. Je n'en jurerais pas mais il y a fort à parier que le soupir porte une minijupe et un badge. Éric sait que j'ai entendu. Nous échangeons un regard lourd de sens et de plein d'autres choses.

— Dans le 6.

La porte se clôt au bon moment. C'est pas bien de haïr un collègue avec lequel on a vécu des joies et des peines dans ces foutus trains, des crises de rire, des interventions d'urgence, de l'entraide à toute heure, des bouffes hystériques et des verres de Barolo à n'en plus finir la nuit. S'il savait à quel point je regrette l'échange qu'il me proposait.

C'est pas le tout, j'ai un clando pris au piège et le sac d'une belle innocente à récupérer.

Alors comme ça, ils sont deux ?

Le 6 est allumé mais un écran de fumée m'empêche de bien voir. Ça pue le cigare, une odeur infecte mais il n'y a rien d'autre à respirer. Face à face, un gros brun et un barbu se marrent, la ceinture desserrée, les pieds étalés sur la banquette. Un Suisse dresserait déjà deux P.-V. Pour compléter un tableau bien chargé, des canettes de Heineken vides roulent au pied de l'échelle. On dirait des représentants en textile, on en voit toujours une paire sur la ligne, ils vont jusqu'à Milan. Tous deux portent une cravate obligatoire, raide, qui part en oblique vers le flanc. Je saisis le sac laissé en évidence et accessible du couloir.

— Hé attendez, ça appartient à une fille, me dit le gros avec un reste de sourire adressé à son pote.

— Je sais, elle pleure. Il paraît que des types l'ont un peu molestée. Vous ne les avez pas vus, par hasard, parce que si vous les croisez il ne faut surtout rien leur dire.

— Mais… pourquoi ?

— Parce qu'il vaut mieux les coincer par surprise. Alors je compte sur vous. Et s'il y a besoin d'un coup de main aussi, non ?

— Mais… (ils se regardent, hésitent, bafouillent)… peut-être mais… pour quoi faire ?

— J'en ai parlé aux collègues, on va faire comme d'habitude, les couchettistes italiens ont rappliqué et ils aiment pas ça du tout, des voyageurs australiens ont tout entendu, eux aussi la bouclent pour l'instant mais ils n'attendent que ça, paraît que c'est déjà arrivé à une copine à eux, dans un train. Les contrôleurs suisses attendent Domodossola pour en parler aux douaniers, ils font tout dans les règles, les Suisses, vous savez ce que c'est. Sur le conseil des couchettistes italiens, on va attendre le passage des flics et on leur éclate la gueule juste après. Alors, je peux compter sur vous ? Pour l'instant on est sept mais on sait jamais…

La tronche qu'ils m'offrent désormais est déjà un très chouette cadeau. Je les contemple. Livides, exsangues et agités d'une sorte de petit grelottement. — … Après la douane ?… déglutit le gros.

— Ouais, je vous ferai signe. À tout à l'heure ! Merci les gars !

Personne dans la 94, ni dans la 95, ni même chez moi. D'habitude il y a toujours un ou deux insomniaques qui font connaissance et se racontent des histoires d'insomniaques.

Elle est tellement contente de retrouver son sac qu'elle me fait une bise sur la joue. Ça remplace pas une nuit de sommeil mais ça donne quand même un petit coup de pouce. Elle chiale encore un peu, les larmes se raréfient. Le trauma est évité. Les fois précédentes ça ne s'est pas aussi bien conclu. Je préfère ne pas me souvenir.

— Your name ?

— Antoine.

— Bettina.

Mon sourire tombe. Je lui demande si c'est un prénom courant, là-haut, vers chez elle. « Non, ce n'est pas », elle dit. Eh bien si, j'en ai connu une autre, il y a presque un an maintenant. Je ne le lui dis pas, ça la vexerait peut-être. Et puis c'est une histoire que je préfère garder au chaud. Comment je fais pour ne rencontrer que des filles avec des prénoms qui se terminent par un A ?

La Bettina de ce soir est mignonne comme un cœur. Un petit nez insolent, des yeux en amande et des dents blanches. Je l'imagine nue, dans un sauna, à mes côtés, dans une île au large de Farö. Dans ce sauna on dormirait, je boirais du bourbon et elle de l'aquavit, on se parlerait par gestes après avoir épuisé tout notre anglais.

Pour l'instant je ne ressens que transpiration moite et bouffées de chaleur dans une clime qui déconne. Mes pèlerins doivent crever de chaleur mais personne ne se plaint. Je fais un petit signe de la main à Bettina et me précipite vers la chaufferie. Ma marge d'action est restreinte, uniquement deux boutons : « CHAUFFAGE » et « AIR CONDITIONNÉ », mais quand l'un ou l'autre s'emballe on est bien obligés de bricoler le bastringue comme nous l'ont appris les collègues ritals. À mon second ou troisième voyage je me souviens d'avoir demandé un électricien pour cause de verglas sur les couvertures. C'était à Chambéry, et le technicien en question est monté, comme une fleur, à Civitavecchia, une demi-heure avant Roma Termini, et il s'est exclamé : « Cette chaufferie, on va se la faire ! » Depuis je me débrouille tout seul avec un trombone habilement tordu et judicieusement placé dans les circuits. Et ça marche.

Dans quel état vais-je le retrouver ?

Il dort, affalé dans mes couettes, la bouche ouverte. Ce serait tellement simple de le balancer par la fenêtre dans l'état où il est. La fenêtre pericoloso sporgersi. Une telle pensée me traverse l'esprit et je ne me sens même pas coupable, je trouve ça normal. La présence de ce corps étranger dans ma cabine est une sorte de verrue. Pire encore, un panaris qui risque de s'infecter si on ne fait rien.

— Héo… ! C'est comme ça que vous réveillez les gens ? !

Oui, à coups de genou dans le gras du bide, c'est comme ça qu'on réveille les sacs de fiente dans ton genre. J'ai failli le dire à haute voix.

— Vous êtes cinglé ! gémit-il, je commençais tout juste à me reposer, j'ai fait qu'une petite sieste depuis au moins deux heures…

— Retournez tout de suite dans la boîte.

— Déjà !

— Oh pas pour longtemps, on passe Domo dans une demi-heure, au pire on ira jusqu'à Milan, deux heures plus tard. Pour l'instant je ne veux plus vous voir ni vous entendre respirer. Vous vous êtes glissé là-dedans tout seul et vous allez y rester. Vous savez ce que je risque dans cette histoire ?

Il ne m'écoute même pas. J'ai l'impression qu'il a la trouille de retourner dans le bac.

— Mais… Vous ne pouvez pas fermer de l'intérieur avec le cadenas ? Je reste à l'air libre, dans un coin, je ne ferai pas de bruit.

— C'est pas le problème, ici je ne peux fermer qu'avec le carré, et ça coûte dix-sept francs dans n'importe quelle gare, tout le monde peut s'en procurer un. Écoutez, nous avons exactement envie de la même chose vous et moi : dormir, quitter l'autre le plus vite possible et se rendormir. Et si on ne veut pas brûler les étapes, vous devez réintégrer la planque. Débrouillez-vous pour y rester au moins trois heures. Je ne suis pas venu vous chercher.

Il obéit en ruminant des borborygmes à peine audibles.

— … M'en fous… Milan… pas d'argent… mes papiers… m'en fous.

— Et jouez pas au môme capricieux, dis-je en refermant la tablette… Rappelez-vous vos grandes phrases pompeuses, tout à l'heure, la patience… l'instant… Mettez votre perception du temps à profit, vous n'êtes plus trop jeune, donc vous savez attendre. C'est bien ça ou j'ai rien compris à vos compliments ?

Je réalise tout à coup que mon mépris pour ce type a réduit à néant toute ma curiosité. Question de priorité.

— Vous êtes recherché pour quoi ? Pour dope ?

— Pour… ? J'ai pas compris.

Donc, pas de dope. On toque à la porte. Ce coup-ci j'ouvre avec un peu plus d'assurance mais toujours avec le coude droit qui appuie de toute sa force sur le caisson. Un gars avec des lunettes rondes et une valise est sur le point d'ouvrir la bouche mais je ne lui en laisse pas le temps.

— NON !!! Ma voiture est pleine. Mais vous trouverez peut-être une place dans la 94.

Et je le salue de la tête en pensant déjà à la tronche d'Éric.

— Alors… vous disiez que vous n'étiez pas un gangster, c'est ça ?

— Je ne suis pas un truand. Tout à l'heure je vous ai dit la vérité, toute ma vie j'ai été comptable.

— Ce sont les pires, juste après les garagistes. Et pourquoi vous ne travaillez plus ? Ça chôme jamais, dans les chiffres.

— Je vais descendre dès que possible, je ne veux pas vous faire prendre de risque, en tout cas pas longtemps. Acceptez mes excuses. Vous avez besoin de dormir et moi aussi. Mais avant de rentrer dans la boîte je vous demanderai une dernière chose, un peu d'eau, je dois prendre une pilule.

— De toute façon vous êtes là pendant encore deux heures. Et vous avez bu toute l'eau.

— J'ai la gorge tellement sèche que ça ne passera jamais, et je dois la prendre toutes les deux heures précises. Ce n'est pas un caprice.

Lassitude… Cette lutte me fatigue encore plus que le manque de sommeil. Une pilule… Ce type a le don de me désarçonner, avec ses besoins à la con. Et sans m'expliquer pourquoi, je n'arrive pas à lui refuser. Il m'a mis dans la merde et j'ai toujours l'impression qu'il est sincère.

— Je vais en chercher, à cette heure-ci ça va pas être simple, il me faudra peut-être un quart d'heure, ça ira ?

Il regarda sa montre et me fait signe que oui. On recommence le manège du cadenas, il s'étale de tout son long sur ma banquette et je sors.

Sur la plate-forme il fait bien cinq degrés de moins, je ne devrais pas oublier que nous sommes en plein janvier. D'habitude j'ai ma petite laine bleu-réglementaire qui se marie bien avec ma chemise blanc-réglementaire et mon pantalon gris-réglementaire. Mais je l'ai oubliée chez moi et Katia doit sûrement dormir avec. Le blanc de la chemise n'est déjà plus vraiment réglo, mais ça on me le reproche assez à la boîte, et malgré tous les conseils de Richard je n'arrive pas à soigner ma mine. C'est le bon mot de l'inspecteur-chef, dit « La Pliure », chaque fois qu'il nous voit radiner au bureau. « Monsieur Antoine, expliquez-moi pourquoi, quand vous partez, on a l'impression que vous revenez, et que votre camarade donne l'impression de partir alors qu'il revient ? » Au début je répondais une connerie mûrement préparée mais à la longue j'ai fait la sourde oreille. Je n'ai pas encore trouvé la réplique cinglante qui l'empêchera à tout jamais de me la resservir.

Où vais-je pouvoir trouver cette flotte sans m'exposer à un coup de hache dans l'occiput ? Bettina ? Elle dort, assise, la tête sur son sac, et elle n'a rien qui ressemble à une bouteille. Richard ? Éric ? Faut pas abuser. Je connais les limites du corporatisme. Non, je dois mettre la main sur un nouveau, un des rares que je n'ai pas encore fait chier de la soirée. Direction : tête de train, avec un peu de chance je peux tomber sur un couchettiste italien en plein contrôle suisse.

Toute la seconde classe ronfle égoïstement. En première ? Pourquoi pas, je suis assez pote avec un conducteur, un vieux. Mésange, il s'appelle. En général il ne dort jamais avant Domo. C'est notre épicerie. J'ai pas vraiment le choix. L'avantage c'est que les conducteurs n'ont pas de cabine de service, faut faire de la place aux rupins, et ils dorment sur un bat-flanc à même le couloir. On peut repérer d'un coup d'œil s'ils dorment ou pas. Nous, jeunes smicards de vulgaire seconde classe, ça nous fait bien marrer, peinards, dans notre petit studio de service.

— Ne me dis pas que tu dormais, je t'ai vu mettre de la glace dans un seau, je dis.

— Ah n'en rajoute pas ! Un betteravier qui veut du champagne avec deux coupes ! Et il est tout seul. La dernière fois qu'on m'a demandé ça y'avait deux billets de cinquante sacs sur la couverture.

— Celui qui t'a dit que tu lui rappelais un homme qu'il avait beaucoup aimé ?

— Ah je t'ai déjà raconté… Pourquoi t'es debout, d'abord ?

— Il te reste un peu d'eau ?

— De l'eau ? Tu veux pas plutôt un scotch, avec la gueule que t'as.

— Ça se voit tant que ça ?

Avant de repartir en sens inverse avec ma mine de déterré, il m'accroche la manche.

— Ce soir il n'y a que des betteraviers, t'occupe pas. Fais pas comme moi, reste pas toute la vie dans les trains, ça fait glisser la colonne.

Mésange se plaît à utiliser le terme de « betteravier » au lieu de dire, tout simplement, « crétin ».

— Pourquoi tu restes, alors ? je demande.

— Parce que ma colonne est déjà foutue, et je suis trop près de la retraite. Tu crois que si j'avais du fric je passerais encore des nuits sur le rail ?

— Oui.

Il me lâche la manche et éclate de rire. D'autorité il me fourre le quart de J & B dans la poche. Je le salue de loin en brandissant mon litre d'eau et lui son champagne. À demain, vieux.

J'ai dépassé le quart d'heure et on arrive à la douane dans dix minutes, pas le temps de traîner. Je dois tenir le coup jusqu'à Milan. Juste deux heures. Deux heures pour ne pas perdre un boulot que j'ai envie de lâcher parce qu'il ne m'amuse plus. Sans parler du pétrin dans lequel je me fourre si on s'aperçoit que je cache un type recherché pour on ne sait trop quoi. Je dévale en chemise un train fantôme aux vitres glacées, en m'accrochant aux barres métalliques pour aller plus vite et en sautant par-dessus les soufflets qui sentent le caoutchouc humide. Alors que ma place est chaude dans le lit de Katia. Quand je roule, les soirs où tout déconne, je ne pense qu'à elle. Jamais à Rosanna. Elle c'est quand tout va bien, c'est le petit nuage romain. Je ne vaux pas mieux que tous les goujats à qui je donne des leçons de morale.

— Buvez et retournez dans la boîte, on arrive à Domo.

Il se réveille en douceur et sort de sa poche un flacon de pastilles blanches ; impossible de voir l'étiquette. On peut lire le calvaire gravé sur son visage.

— Vous allez tourner de l'œil ?

Avec la main il répond non et continue à boire, ses joues dégoulinent de sueur. Jusqu'à présent je n'étais pas vraiment inquiet quand il parlait de sommeil, mais avec ce masque de cadavre je ne sais plus quoi penser. De lui-même il rejoint la planque.

— L'Américain devait juste vous conduire à Lausanne, hein ?

Son oui ressemble plus à un dernier soupir, un soupir de cinéma. Très vite je saisis un drap et pars aux toilettes pour le passer sous l'eau.

— Prenez ça.

Il le presse contre son visage comme s'il embrassait une femme. Une autre idée me traverse l'esprit, je cours dans le compartiment de Bettina et lui dérobe les six oreillers dont elle ne veut toujours pas se servir. Elle dort à poings fermés.

— Prenez ça aussi. Pour la douane je ne vous demande que dix minutes. Dix minutes si tout se passe comme d'habitude.

Oui des yeux.

J'ai un profond mépris pour les gens courageux, et j'en connais. Ils sont le miroir de ma poltronnerie. J'ai peur que mes mains trahissent ma peur, je ne sais pas quelle tête je fais dans ces cas-là, on n'a pas le réflexe d'aller se regarder dans la glace. Pendant la première douane je ne savais pas qu'un crétin bouffi de chaleur était accroupi dans mon bac. Et tout s'est déroulé comme d'habitude.

Le train s'est arrêté et je les vois sur le quai, prêts à monter. Les Suisses passent en premier, ils sont plutôt souriants, ils me disent même bonsoir.

— Rien de spécial ?

— Non.

Ils sont nettement plus aimables quand on quitte leur territoire, car maintenant c'est l'affaire des Italiens, pensent-ils, libre à eux de faire entrer des métèques si ça leur chante. Je sens bien qu'ils pensent ça, c'est toujours la même chose, à Domo. Et chaque fois j'ai envie de leur dire ce truc piqué à un film, Le troisième homme, où un type dit qu'en Italie, des siècles de décadence et de fascisme avaient fait naître des choses comme Michel-Ange et Raphaël, et qu'en Suisse, la seule création notoire après deux cents ans de démocratie, c'est une machine qui fait coucou. Je l'ai sur le bout de la langue chaque fois qu'on passe Domo, mais je n'ai encore jamais osé. Et ce soir ce n'est pas vraiment le moment choisi. Mais le plus drôle c'est que, quand un Suisse ouvre la bouche on ne sait jamais s'il va parler français, allemand ou italien.

Ils sortent sans rien vérifier et reprennent leur joyeuse conversation. Exactement ce dont j'avais besoin ce soir.

Second round, j'entends dans le couloir les bottes italiennes, des bottes de militaires. Leur casquette est plus impressionnante que les autres, plus montante, avec un rond blanc cousu au-dessus de la visière. Ça ne cadre pas beaucoup avec l'idée qu'on se fait de l'hospitalité transalpine. Italie, pays des vacances et de la dolce vita… Tes douaniers coupent la chique aux touristes allemands, c'est dire. Ils sont deux, un en gris, l'autre en marron. En général ils vérifient surtout les cartes d'identité et passeports italiens, allez savoir pourquoi, je n'ai jamais demandé. Ce soir le gris a manifestement décidé de se faire tous ses compatriotes un par un, pire qu'un Suisse, à croire qu'un Rital qui rentre au pays a toujours quelque chose à cacher. Le talkie-walkie n'a toujours pas été inventé ici, l'ère Gutenberg marche encore très fort, ils ont toujours un énorme registre, un bottin de la canaille, et ils passent des plombes à le feuilleter, sans se presser. J'ai raconté ça à un flic français qui se marre encore.

Mauvais. Il brandit une carte sous mon nez, il veut réveiller quelqu'un du 10. À moi de parler.

— Compartimento dieci.

Le gris sort, le marron reste. Le dormeur se tient tranquille. Parler, encore, et inventer de nouvelles conneries pour masquer un silence précaire.

— E la partita ?

Il y a toujours un match de foot à commenter, celui d'hier, celui de demain, je risque rien. D'ailleurs, il pouffe.

— Ammazza… voi Francesi siete veramente… (geste cornu des doigts).

Il me signifie que les Français ont de la veine. La gaffe. Changer de sujet, vite.

Mais ni Berlusconi ni la Cicciolina ne le font réagir, hormis une certaine méfiance à mon égard. Je dois la boucler.

Et c'est là que, tout à coup, rien qu'avec une simple œillade sur le quai, j'ai senti une vague de bonheur m'envahir. Des Laurel et Hardy, piteux, la cravate en bataille, flanqués d'une valise chacun, s'invectivaient mutuellement pour accélérer le pas. Comme j'aimerais que Bettina les voie…

Je pensais arborer la triste mine du coupable et je ne peux réfréner un gloussement de joie. Un ace de troisième set. Le marron pense que je me fous de sa gueule.

— Apposto. Andiamo, va… dit le gris en me faisant un au revoir de la main.

À peine sont-ils sortis que je pousse un soupir qui me dégonfle comme un ballon. Un silence frontalier s'installe dans ma cabine. J'ai beau dire pis que pendre des douaniers, ils ne sont jamais vraiment insupportables.

Je m'offre une grande rasade de J & B qui passe comme une déferlante dans mon œsophage. Un bon coup de bourbon aurait ravi mes papilles, mais tant pis. Comme disent les Italiens : « A cavallo donato non si guard' in bocca. » À cheval donné on ne regarde pas la bouche. Sagesse populaire.

— Vous tenez le coup ? je demande au dormeur.

— J'ai chaud.

Il me tend le drap mouillé et brûlant.

— Vous me foutez les jetons, c'est de la fièvre ?

— Non non, n'ayez pas peur, mais je ne suis plus habitué à veiller.

— Ça ne sera plus long, dans un peu plus de deux heures vous serez peinard dans un bon lit de l'hôtel de la gare de Milan et vous pourrez dormir pendant dix jours.

— Même pas dix minutes, je n'ai pas de quoi louer un bout de caniveau.

Là, je reste un instant sans réaction.

— Quoi ? ! Pardon ? Vous faites du trafic international avec des Américains et des Suisses et vous voulez me faire croire que vous êtes sans un ?

J'ai failli avoir un peu de commisération pour son état et il veut jouer les nécessiteux… On s'enfonce. On crève le seuil de l'absurde.

— Un litre d'eau, passe encore, mais cinquante mille lires pour une chambre d'hôtel, je crois que vous abusez.

— Je n'ai rien demandé. Mais si vous aviez la gentillesse de me laisser un de ces coussins avec un drap ou une couverture, je trouverais bien une place dans la salle d'attente. Il me faudrait juste de quoi passer un coup de fil en Suisse. En P.C.V., mais il me faut quand même une petite pièce.

— Sérieux ?

— Ben… oui.

Je reste pantelant. Un vertige au bord du précipice du n'importe quoi. Je peux y discerner, tout en bas, l'ombre accablée de moi-même.

— Vous, je veux pas dire, mais vous me semblez sérieusement dans la merde. Remarquez, ça me réconforte un peu, moi, à côté de vous, j'ai l'air d'un petit veinard.

— Et vous ne croyez pas si bien dire. J'ai deux gosses de onze et quatorze ans, une femme qui n'a jamais travaillé. Quand j'ai arrêté de bosser j'ai fait des dettes, j'ai emprunté, gros, sans pouvoir rembourser un centime, je n'ai plus payé mes impôts, les loyers. Alors…

— Alors vous avez fait une connerie.

— Non. Oui et non. En fait non. Vous voulez parler de quel genre de conneries ? Le vol ? J'en suis incapable. Et de toute façon vous ne pourriez pas comprendre, vous n'avez sûrement ni femme ni enfant.

— Non, mais j'ai un boulot, et je le garde tant que je n'en trouve pas un autre. Je suis un fils de prolo, et je bosse, alors épargnez-moi le couplet des « dures réalités qui échappent aux jeunes cons de mon espèce ».

— Je ne dis pas ça…

Pour la première fois je vois ses dents. Il voudrait rire mais n'en a pas la force. J'espère pouvoir percer le mystère de cet homme avant Milan.

— Tout ce bordel à la douane, c'est parce que vous êtes fiché ?

— Oui. Liste noire. Interdiction totale de quitter le territoire français.

— Et pourquoi vous avez arrêté de travailler ?

Là il se replonge dans le bac et la tablette se referme sur sa tête. Des profondeurs caverneuses du coffre en bois s'échappe une phrase à peine audible.

— Ça je ne le dirai jamais… Et c'est dans votre intérêt.

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