J'ai eu un sommeil tellement léger que j'ai pu réveiller la voyageuse pour Dijon, sans effort et sans mauvaise humeur. Isabelle avait abandonné son poste de garde pour s'écrouler sur une couchette du 4. Je savais bien qu'elle craquerait. Comme tout le monde.
Question sommeil, j'ai récupéré la forme d'antan, à l'époque où, entre deux voyages, j'éprouvais le besoin d'en intercaler un autre, en clando, pour convenances personnelles. Trois allers-retours en une semaine… Il faut bien que jeunesse se passe. Je suis juste un peu engourdi mais tout va bien, même la grippe a obtempéré. Durant ces trente-six heures, je n'aurai dormi que quelques bribes éparses et agitées, denses et volatiles. Rien de sérieux.
Il est 7 h 45, et nous arrivons dans une bonne demi-heure. Le jour n'est pas encore levé. Tous les passeports et billets sont rendus. J'ai rejoint Richard dans la cabine, il a déjà la Thermos à la main, la panthère la lui a remplie, hier. Il n'y a guère que lui pour obtenir ce genre de faveur.
— C'est quoi ton prochain voyage, Richard ?
— Florence.
— Ah oui, c'est vrai… Autre bonne raison de démissionner.
— T'en démords pas ! Et puis d'abord, qu'est-ce que t'as contre cette ville, y a des gens partout dans le monde qui rêveraient d'y aller, et ils n'iront jamais.
— Je sais… Mais tu vois… À ton avis, pourquoi un mec comme Dante a été obligé de partir en exil ? Et pourquoi il a écrit un bouquin sur l'Enfer ? C'est le hasard, tu crois ?
— J'en sais rien… Qu'est-ce que tu veux que j'en sache ? Ça t'oblige pas à démissionner…
— Je jette l'éponge ce matin, c'est fini.
En sortant pisser, j'ai vu Isabelle dans le couloir, mal réveillée. Je lui ai fait signe de nous rejoindre. Devant les chiottes, trois personnes attendent, dont l'élément mâle d'un couple qui occupe la 9. Je passe devant lui avec mon petit air « priorité au service », mais il m'arrête.
— Ma femme est à l'intérieur… elle ne se presse pas… à la maison c'est toujours un problème.
Nous attendons, un peu, mais la fille prend son temps. J'ai presque envie de demander à Richard de jeter un œil dans la télé pour savoir ce qu'elle fout.
— Tu te dépêches, chérie… !
Je ne dis rien, j'attends, je sens que je vais terriblement lui en vouloir dans très peu de temps. Et trois secondes plus tard elle sort, fraîche, pomponnée, étonnée devant autant d'agitation.
— Vous ! Je ne sais pas ce que vous faisiez là-dedans, mais vu le temps que ça a pris j'espère que ça en valait la peine !
Je pisse sans fermer la porte et ressors furieux, sous leurs yeux ébahis.
— Non, Richard, je te jure, j'en peux plus de ce boulot, les gens… trop de gens… J'ai plus le courage. Basta. Tu vois, je me demande si c'est pas Guy Hénaut qui a raison.
— Qui ça… ?
Isabelle nous rejoint et Richard lui offre une tasse de café en lui cédant son coin de banquette.
— Je n'ai pas résisté…, fait-elle en se frottant les yeux. Juste deux petites heures… j'ai encore mal aux jambes.
— Vous habitez où ? demande Richard.
— En ce moment je me balade entre l'Italie et la Suisse. Après le procès de Brandeburg, je vais demander à revenir sur Paris. Et vous deux, vous êtes parisiens ?
— Nous sommes frontaliers, comme ils disent.
Elle ne comprend pas vraiment, mais c'est la pure vérité. Entre deux gorgées de café, elle me fixe de ses yeux encore bouffis de sommeil. Si j'essaie de lire dans ses pensées je n'y perçois qu'un doute confus, une curiosité dont la formulation se carambole dans sa tête embrumée. On me regarde différemment depuis une ou deux nuits.
— Je me demande encore… pourquoi… pourquoi vous…
— Pourquoi quoi ? Latour ? Ça travaille vraiment tout le monde ! Si on réfléchit bien, je n'ai fait que mon boulot. Primo, veiller sur le sommeil des voyageurs. Secundo, les acheminer à bon port. Tout le reste ne regarde que moi, et je ne vous cache pas, au risque de décevoir l'opinion et la santé publique internationale, que c'était par pur égoïsme.
Ça ne la satisfait pas.
— Si je vous posais la même question ? je dis.
Elle hésite. Bâille et sourit en même temps.
— En effet. Ce serait trop long. Disons que… « le sang c'est la vie et la vie ne se vend pas ». Slogan…
Si tout le monde y va de sa petite formule on n'a pas fini.
— À propos, je dis, tant que je suis avec une spécialiste, hier j'ai demandé à un contrôleur suisse pourquoi il y avait une croix rouge sur son drapeau.
— Parce que la Suisse a longtemps été le siège de la Croix-Rouge. Pendant la dernière guerre ils ont fourni du sang aux belligérants. C'est une longue tradition. Elle a créé des vocations mercantiles. Et mon boulot, c'est ça.
8 h 2. On approche de Melun. J'adore ce moment. C'est une vraie délectation, toute une enfilade de petites gares de banlieue avec des gens qui attendent, on les imagine toujours déprimés, résignés. Le summum c'est quand nous passons sur le pont de Charenton, juste en dessous de nous il y a déjà un bouchon, sur la nationale Rien que cette image d'un quotidien poussif, morne, nous encourage à rempiler pour le prochain Florence. J'ai choisi ce job pour fuir tout ça. Et c'est un job formidable, je ne regrette rien. Mais ce matin je ne me laisserai pas avoir, je regarderai ailleurs.
— Bon, je vous laisse, je vais voir ce que fait le dormeur.
— Le dormeur ?
— Latour, je veux dire. Il a peut-être besoin de quelque chose, de discuter un peu pour oublier sa crampe.
Des bagages commencent à encombrer le couloir. Ils ont tous retrouvé leur visage, leurs gestes. Prêts à affronter un vendredi 23 janvier, à Paris. J'hésite avant de jeter un coup d'œil chez le médecin et l'Amerlo. Le jour se lève, et j'ai envie de laisser ça à d'autres.
Après une seconde de rien, de vide, j'ai frappé du poing contre une vitre, et ça a fait un boum, sourd, qui a fait sortir Isabelle et Richard.
Tout le couloir m'a regardé. Isabelle a laissé échapper un cri en voyant, dans le 10, les menottes du médecin traîner à terre, avec un des bracelets où sont collés des petits lambeaux d'épiderme et de fines traînées d'une matière gluante et blanchâtre.
L'Américain est là, toujours attaché à la banquette. Il a les yeux levés vers nous, son regard n'est ni amer ni triomphant.
— C'est impossible… on ne peut pas ! fait Isabelle en prenant le bracelet dans sa main.
— Mais non ! Comment… il a…
— Fermez-la ! je hurle. Vous voyez bien qu'il s'est barré !
Isabelle se retourne vers l'Américain et lui demande une explication mais il ne réagit pas.
J'avais posé sa sacoche sur une grille de porte-bagages, et on la retrouve, ouverte sur une banquette, la boîte métallique est sortie, la seringue a roulé par terre, à côté d'une petite flaque et d'un flacon de pommade, ouvert.
— C'est un médecin, je dis. C'est un médecin… Il s'est fait une piqûre.
— D'anesthésiant… Il s'est anesthésié tout le bras !
— Ensuite il a pressé comme un fou, il a écrasé sa main entravée dans le poing gauche.
Mon estomac se réveille en pensant à l'horreur qu'il a dû vivre, il a passé des heures à compresser sa main jusqu'à ce qu'elle devienne molle et inerte, il a peut-être forcé jusqu'à la cassure, le métal a râpé la peau enduite de pommade. Sur le coup, il n'a rien dû sentir. Et tout ça sous le regard d'un autre. L'Américain.
Qu'est-ce qui peut pousser un homme à s'infliger une torture pareille… La prison ? Il a peut-être déjà connu ça, la prison. C'est sûrement une excellente raison. Deux heures d'efforts et presque de mutilation, pour échapper à ça. Le corps humain est une matière compressible, on dit toujours.
Je me retourne vers l'Américain et sans rien dire lui assène un coup de poing de haut en bas. C'est pas beau, de frapper un homme attaché.
— Où est-il ?
Il refuse de dire quoi que ce soit.
Je regarde ma montre, 8 h 10, on passe Villeneuve-Saint-Georges et sa gare de triage. Kilomètre moins 23. On y était presque. Je commence à regretter notre décision de cette nuit, il fallait tout arrêter et se décharger de ces trois dingues. L'un d'eux a désormais les mains libres.
— Où allez-vous ? me demande Isabelle.
— Devinez.
Je fonce dans la 95, chez Latour. En voyant le cadenas toujours en place, je pousse un soupir de soulagement, le médecin n'est pas passé par là. J'ouvre.
La tête de Jean-Charles se tourne lentement vers moi, comme un automate.
Devant lui, j'ai vu.
Le corps de Brandeburg, inanimé, pend de tout son poids sur la menotte. Sa tête, penchée en avant, effleure presque les genoux du dormeur.
Lentement je me baisse vers le corps. Les yeux sont grands ouverts, la bouche est béante et le cou…
Le cou est barré d'un gros trait violacé et noir.
— L'État français va me prendre en charge, maintenant…
Ses yeux sont baignés de larmes qui ne coulent pas.
Un mort. Et un fou.
Je m'approche de lui et prends une voix douce, comme pour parler à un enfant.
— … On y était presque… Vous étiez presque chez vous…
— C'était la seule chose à faire. Il ne m'aurait jamais laissé en paix…
Je ne sais plus quoi dire. Je ne veux plus croiser le regard du mort ni celui du vivant.
— Vous allez mourir en taule.
— En prison ? Pour cette crapule ? On verra… On verra bien… J'ai tué un escroc international… Et la France a besoin de mon sang… Et l'O.M.S. interviendra pour moi… Personne n'a vraiment intérêt à faire tomber tout ça dans le domaine public… Et puis… Ils ne mettront pas en prison… un mourant…
Je marque un temps d'arrêt.
J'observe, un instant, par la fenêtre, le défilement des immeubles de la proche banlieue.
Je sors en portant une main à ma bouche.
8 h 12, on devrait passer le pont de Charenton. Il devient difficile de traverser le couloir. Un couple d'Italiens me demande où il y a un bureau de change. Au fond j'aperçois Isabelle qui se dresse sur la pointe des pieds pour me voir et m'interroger des yeux, je fais un signe de la main. Il faut que je lui dise. Je me suis arrêté un instant pour souffler, en suppliant je ne sais qui de faire arriver le train.
Et tout à coup, elle s'est dérobée, comme happée dans un compartiment.
J'ai senti monter la rage dans tout mon corps, un trop-plein, j'ai tout bousculé sur mon passage, une femme est tombée, Richard était dans ma cabine, pétrifié, il n'a rien osé me dire, j'ai fouillé dans mon sac, le flingue au silencieux, je l'avais bien planqué, j'attendais qu'on me le réclame, quand je suis sorti les gens l'ont vu, ils ont crié, j'ai ouvert le 4, ils se battaient à terre, le médecin tenait dans sa main un truc brillant, une petite lame, il s'est couché sur elle, il a dégagé un genou pour se redresser, il a levé la lame en l'air, j'ai planté le silencieux dans l'intérieur du genou…
J'ai tiré.
Pour échapper à leurs cris j'ai pressé les mains sur mes oreilles. Il s'est arc-bouté, dans le silence, et s'est écroulé à terre.
Elle a le visage défiguré de haine, elle tente de sortir de sous ce corps inerte. Le train s'est arrêté, j'ai cru que c'était à cause de moi.
Ce n'est que l'entrée en gare.
Je ferme les yeux en attendant qu'il reparte, doucement, sur le quai. Il fait noir mais je le sens, je le devine, il longe le quai 2, il s'étire jusqu'aux abords du hall. Et finit par se figer.
Le couloir s'est vidé, sans moi. J'ai vu le revolver pendre au bout de mon bras et l'ai jeté à terre. Il faut que je prenne mon sac, avant de descendre. Je regarde ma cabine, je l'inspecte, sûrement pour la dernière fois, le bac de linge dans lequel il faut plonger pour atteindre les derniers draps propres, l'armoire à passeports, la banquette des nuits paisibles et sans sommeil. Mes jambes flageolent sur le marchepied, tous ces gens pressés me donnent un peu le vertige.
Une voix de femme qui surgit, partout dans les haut-parleurs.
Je pose un pied sur la terre ferme.
Les collègues du Florence me tapent sur l'épaule, au passage. Je souris. Un vent frais me caresse le cou, et j'avance, malhabile, jusque dans le hall.
Des gens s'embrassent et se cherchent, ils vont tous plus vite que moi, ils s'engouffrent dans le sous-sol, vers le métro et les taxis.
Deux stations jusqu'à Saint-Paul, un petit peu de marche pour rejoindre la rue de Turenne. Je vais y aller à pied. Aux abords du café, juste sous le restaurant du « Train Bleu », je vois Éric et Richard, debout. J'ai l'impression qu'ils m'attendent. Ils se taisent à mon approche. Richard n'ose aucun geste, aucune parole. Éric fait un léger pas en arrière. Je réfléchis, un peu, le nez en l'air.
Et, le geste incertain, je rentre la main dans mon sac et fouille pour en sortir une boule molle. Blanche. Éric me regarde, intrigué. Inquiet. Pour qu'il comprenne bien ce qu'est la boule, je l'ouvre en deux, en deux gants de soie. Et je les engouffre dans la pochette de son blazer.
— Garde-les. Et ne m'en veux plus, pour mercredi soir.
Le dôme résonne.
J'ai regardé vers la sortie « Grandes lignes ». Et m'y suis engagé.