Le train est plus animé qu'hier. Les retours sur Paris me donnent toujours cette impression mais les statistiques disent le contraire. En tout cas, les premières classes sont pleines, les T. 2 abritent des petits couples amoureux, le voyage de noces à Venise a toujours autant de succès. La grosse tête de Mésange se voit de loin. Il discute, assis sur le bat-flanc, avec le dormeur, un verre à la main. J'ai presque le sentiment de les déranger quand Mésange, l'air accablé, dit : « Le mien est une tête de lard ! » J'ai deviné de quoi ils débattent. Mettez deux pères ensemble et ça part tout seul. En tout cas je suis assez content qu'ils se soient entendus.
— Ah te voilà, toi…
Ils se saluent, Jean-Charles se confond en remerciements, l'autre fait le modeste, à bientôt peut-être, pourquoi pas, etc. La tête haute, sans même un regard vers moi, le dormeur part dans la direction de la 96, en toute légitimité. Mésange n'écoute pas mes remerciements à moi, il m'attrape le bras.
— Petit con, va. C'était pas la peine de mentir. D'un coup sec je reprends mon bras et sors de sa bagnole sans me retourner.
— Qu'est-ce que vous lui avez raconté ?
— Mais… rien. Je n'ai pas dit un mot sur moi ou sur notre voyage. Je n'ai parlé que de mes gosses. Ça a dû turbiner dans sa grosse tête, il a compris sans comprendre. Maintenant il sait que je suis un menteur, un menteur qui n'hésite pas à mettre le paquet pour obtenir satisfaction. Il ne se doute pas que j'étais en deçà de la vérité.
— J'ai passé un ex-cel-lent moment. Ces Singles… Formidables ! J'ai dormi dans un vrai lit, avec un vrai matelas. Je comprends beaucoup mieux la réputation des Wagons-lits. C'est vrai qu'en couchette on ne peut pas réaliser, faut être fakir pour s'allonger là-dessus, ce serait la comparaison entre une paillasse de M.J.C. et une suite au Hilton. Et votre ami le conducteur, quel style ! Il m'a offert du vin dans une coupe, avec une serviette blanche sur la manche. Ne rien dire. La boucler. Si je m'exprime, c'est avec le plat de la main. J'ouvre le 10.
— Je ne vais pas répéter toujours les mêmes trucs, on va passer la douane, les contrôleurs vont s'installer à côté, vous ne mettez pas le nez dehors.
— Eh dites, Antoine, à propos de nez, vous ne trouvez pas que ça sent un peu le graillon ici ?
Il abuse. Cette fois-ci je ne peux pas faire comme si je n'avais rien entendu.
— Vous la fermez, Latour, vous fermez votre clapet !
Il croise les bras en haussant les épaules.
— Bon, très bien, j'ai compris. Depuis que j'ai vu un conducteur à l'œuvre j'ai saisi quelque chose sur les couchettistes. C'est comme la literie, rien à voir. Ah… Parlez-moi de la politesse du couchettiste !
Je regagne ma cabine. Sur la tablette du bac à linge, je range en ordre billets et passeports pour clarifier et accélérer le travail des douaniers et autres gardes-chiourme. Ne pas aérer pour qu'ils se sentent vaguement incommodés. Au fond du couloir, Isabelle, le front contre la vitre, jette parfois une œillade et un sourire de mon côté. Tenace. Passeport français, une photomaton qui ne l'avantage pas, nom : Bidaut, profession : interprète. Ça peut servir aussi, après tout.
23 h 30. Plus que cinq minutes. Les contrôleurs s'apprêtent à céder la place aux homologues suisses. L'insouciance s'estompe face à la rigueur. Je vais les regretter, les aquoibonistes péninsulaires.
Jean-Charles installe une couverture et un oreiller sur la couchette du haut. Son visage a déjà changé, ses traits ont redessiné ce masque crispé, comme si tout lui était revenu subitement en mémoire. J'y suis peut-être pour quelque chose.
— Vous allez réussir à dormir sur une vulgaire couchette ?
— Oui, je pense… Demain matin je serai avec mes enfants, il faut que je sois en forme, il faudra que je fasse bonne figure.
— Ils vous manquent ?
— Oui et non… Vous savez, les enfants, on les a toujours un peu avec soi. On voyage beaucoup, avec eux. Vous comprendrez ça, un jour. Dès qu'ils sont en âge d'écouter des histoires, ils s'embarquent avec vous, ils partent, dans la tête…
— Faites-en un autre, au bout de trois on a demi-tarif.
« Rien de spécial ? » a juste demandé le Suisse. Les Italiens avaient l'air méchant et la tête ailleurs. Ils se sont ébroués de quelques flocons de neige, j'ai regardé par la fenêtre, le quai était tout blanc. J'ai demandé si on pouvait commencer à skier, ils ont répondu que non, pas cette année, mais il reste une petite chance en février. Au retour, le Galilée fait un arrêt au poste frontière de Brig. Une nuit ils ont fait descendre un punk avec une crête rose, bière à la main, chaînes au cou, avec juste un tee-shirt lardé de coups de rasoir. Un Suisse m'a demandé, comme une faveur, une couverture pour la lui mettre sur les épaules. Lui aussi devait être père, faut croire.
Un contrôleur suisse arrive chez moi un peu après le départ. Le sourire hypocrite, je lui propose le compartiment libre. Il enlève son imper en plastique sans répondre et sans enthousiasme.
— Je peux y déposer ça ? dit-il en secouant son truc dégoulinant.
Bien sûr, avec plaisir, et celui de votre collègue aussi. C'est la dernière fois, je le jure, que je fais des politesses à un fonctionnaire.
Un quart d'heure plus tard il réapparaît, sec comme un coup de trique.
— T'es prêt ?
— Heu… oui.
Gaffe à ce mec-là. Sa façon de dire « t'es prêt » a réveillé le coupable en moi. Je me demande si je ne l'ai pas eu, déjà, sur un Florence.
— Vingt-neuf passagers, c'est bien ça ?
Je viens de me faire avoir comme un débutant, il a compté tous les voyageurs.
Le dormeur avec. Et je n'ai que vingt-huit billets.
— Vingt-neuf, c'est ça ?
Je suis forcé de répondre oui.
— Bon, on y va. (… Un… deux…)
À chaque nouveau billet je peux lire le décompte sur ses lèvres.
— Dites, je vais passer des vacances à Genève cette année, si je prends le même train je ne change qu'à Lausanne ?
— Lausanne-Genève à 5 h 25, c'est le premier. (… Six… Sept…)
C'est couru d'avance, « il manque un billet ! ». Je serai forcé de le conduire à Jean-Charles, et c'est le flagrant délit de clando, il va lui demander la pièce d'identité qu'il n'a plus… Et les douaniers ne sont pas encore descendus.
— Alors, en sortant du 222 à 0.44, j'ai celui-là à 5.25 ?
— Le 1068, oui… (… Treize… quatorze…)
Impossible de l'embrouiller, cet enflé. Ils m'ont envoyé un mutant.
— Vous dépendez de la gare de Lausanne ?
— Oui.
— Vous connaissez le téléphone ? Au cas où je change d'horaire.
— 25.80.20.20. (… Dix-sept… Dix-huit…)
Il est meilleur que moi, l'enfoiré.
— Dites, j'ai un barème des changes qui date de trois semaines, j'ai pas envie d'y être de ma poche si je vends une place, j'ai le franc suisse à 3.49, si je convertis la contre-valeur en lires ça nous fait quoi ?
— On est à 3.61, la contre-valeur dans tes francs est de… 75,81 si tu fais la couchette à 21 francs suisses, avec une lire à 0,0043, ça nous fait du 17 630 lires. Tu peux arrondir à 17 700. (… Vingt-trois… Vingt-quatre…)
Foutu. Fini. Il arrive au bout.
— Dites, les Suisses, à propos de franc, il paraît que vous allez bientôt entrer dans le Serpent monétaire européen ?
— Quoi… ?
Il a dressé la tête, net, comme un coup du lapin.
— Tu plaisantes ? Quel serpent ? On raconte ça, en France ? Ça veut dire quoi, cette Europe ? Avec votre lire ? Avec votre franc français ? I' se mord la queue votre serpent, tiens…
— Mais votre confédération, elle va tenir le coup longtemps ?
Il éclate de rire. Nous restons quelques instants immobiles. En sortant il marmonne deux ou trois mots inaudibles que je ne lui demande pas de répéter. Je ne peux pas m'empêcher d'éprouver un léger soulagement. Il faut absolument que je raconte ça à quelqu'un. À Jean-Charles, s'il lui reste un peu d'humour, à cette heure de la nuit.
Une coulée de sang lui va du menton à la pomme d'Adam. J'ai eu un mouvement de retrait. Il garde la pointe du nez en l'air, la bouche ouverte.
— Qu'est-ce que…
— Le nez…, gargouille-t-il. Ça coule, comme ça, sans prévenir… Vous auriez un mouchoir ?
Une taie d'oreiller propre. Je préfère qu'il le fasse tout seul. Pourtant, on dirait bien du sang comme les autres.
— Vous avez trop chaud ? J'ai mis le chauffage à fond.
— Non, je ne sais pas comment ça se déclenche. Ne touchez pas aux gouttes sur la banquette, je ferai ça tout à…
Ses narines ont giclé quand il s'est contracté de douleur, les mains crispées sur le ventre. Il souffre. Le bruit du train a décuplé dans mes tympans, je suis là, raide, froid, sans savoir quoi faire. Qu'est-ce qu'on dit dans le livret de prévention des accidents ?
— Hé ho… faites pas le con… qu'est-ce que je fais… ?
— Rien… Je crois que c'est dans la tête… D'habitude je n'ai jamais mal au ventre…
Ça lui arrive dès qu'il est dans la 96, chez Mésange il rayonnait de santé. Dans la tête ou pas je ne peux pas le laisser dans cet état. Il dit toujours qu'il est en sursis, et sa manière de parler de « l'après » a de quoi mettre la trouille à un responsable de voiture-couchette.
— C'est rien, je vous dis.
— Arrêtez de dire ça, avec vos doigts plantés dans la peau du ventre.
J'ai aussi mal que lui.
Le toubib. Si je ne fais pas appel à lui, je risque de le regretter à vie. Jusqu'à ce soir ça allait encore, la transpiration, la fatigue… Mais le nez qui pisse le sang et les douleurs au ventre, là, je ne me sens pas vraiment capable de prendre une initiative.
— Jean-Charles, il y a un médecin, ici. Je vais le chercher.
— Mais non ! Vous n'allez pas décider à ma place ! Personne ne sait ce que j'ai, il ne saura pas quoi faire. Il n'y a que le professeur Lafaille…
— Hier soir vous aviez parfaitement décidé de vous passer de ses services, non ?
Sans l'écouter je pars vers le 6 où le médecin ne dort toujours pas, et ça me fait une corvée de moins. D'abord il va me dire que j'abuse, mais quand il aura vu le dormeur, il comprendra. Deux retraités sont allongés en face de lui mais ne dorment pas.
— Vous allez penser que je le fais exprès mais, voilà, j'ai encore besoin de vos services.
Pas de réaction, un regard muet, une étrange immobilité. Puis, très vite, il referme son livre et éteint la veilleuse. Sacoche en main, il sort en faisant une drôle de mine acerbe, peut-être pour marquer le dérangement, je ne sais pas. L'important c'est qu'il vienne.
Jean-Charles a toujours la tête en l'air avec la taie maculée sur tout le bas du visage.
— Mais ce n'est rien, je vous dis !
Le toubib ne semble pas plus étonné que ça et commence une auscultation à laquelle Jean-Charles se prête sans trop de mauvaise grâce.
— Vous avez mal dans quelle partie du ventre ?
Ils dialoguent par gestes et par le regard. Jean-Charles ne semble pas décidé à parler de sa maladie.
— Vous prenez un médicament en ce moment ?
Une seconde d'hésitation.
— Oui, il prend des pilules à heures fixes, montrez-les, Jean-Charles.
Ma mère dit toujours qu'il ne faut jamais mentir aux médecins et aux avocats. Elle n'a jamais vu d'avocat de sa vie. En bougonnant il sort son flacon, le médecin le saisit d'un geste rapide et garde les yeux rivés sur l'étiquette pendant un long moment.
— Ça ne vous apprendra rien, j'ai une maladie rare !
— On dirait que vous en êtes fier, je dis, agacé.
Le toubib a l'air de revenir sur terre.
— Bon, écoutez, je ne suis pas un spécialiste, mais une chose est sûre, vous ne pouvez pas continuer à voyager dans ce train. Ces pilules sont un traitement expérimental, n'est-ce pas ? Personne ne connaît vraiment les effets secondaires, non ? Il est possible que vos douleurs soient en rapport, mais ça c'est moins grave. J'ai surtout peur de l'hémorragie interne. Quel est le prochain arrêt ?
— Lausanne.
— Il faut tout de suite l'hospitaliser, là-bas. Tout ce que je peux faire pour l'instant c'est une injection qui va le détendre pendant une heure ou deux, il faut absolument éviter de nouvelles crispations.
Il me raconte ça à moi, comme si j'étais son tuteur.
— Une piqûre ! Impossible ! crie le dormeur. C'est le professeur qui s'occupe de ça, qu'est-ce que vous en savez, vous, si une piqûre ne me ferait pas plus de mal que de bien ? Vous ne savez même pas ce que j'ai !
— … Syndrome de Gossage ?
Légère stupéfaction sur le visage du malade.
— C'est marqué sur l'étiquette de votre flacon, dit le toubib. Bon, je vous conseille d'accepter cette intraveineuse avant de descendre.
— Écoutez, docteur, je ne sais pas si je vais descendre, et je crois bien que c'est mal parti. En tout cas, la piqûre, hors de question.
Le médecin est aussi gêné que moi.
— Docteur… c'est un cas un peu spécial. Ce monsieur ne devrait pas être sur ce train en ce moment. Il a des ennuis, il a été obligé de fuir la Suisse pour rejoindre la France au plus vite. Il n'y a pas d'autre solution pour lui éviter de descendre ?
— Non. Il risque beaucoup plus en restant ici. Où est-ce que je peux me laver les mains ?
— Dans les toilettes, juste à gauche.
Il referme sa sacoche et sort avec.
— Je peux vous la garder, je lance.
— Hein… ? Ma sacoche ? Merci, non, j'ai besoin de désinfectant.
À peine est-il sorti que Jean-Charles me regarde en grimaçant.
— Vous ne le trouvez pas bizarre, vous ?
— Qui… lui ?
— Vous savez, on a dû m'ausculter des milliers de fois, mais lui, je sais pas… je ne l'ai pas senti…
Sans le laisser continuer je sors du compartiment et entre dans ma cabine sans faire de bruit. Le dormeur a créé le doute dans mon esprit, comme une suite de petits détails qui tendent vers quelque chose d'insaisissable. Le syndrome, la piqûre, cette descente à Lausanne, la sacoche. Je m'enferme au carré et éteins la lumière. Le plus lentement possible je m'agenouille pour coller mon œil contre la « télé » percée dans la paroi qui sépare des toilettes. Ça fait longtemps que je ne m'étais pas retrouvé dans cette position.
Pas grand-chose. Ses genoux, l'anse de sa sacoche, le bruit de l'eau. Ça dure une bonne minute sans que rien de nouveau ne rentre dans le plan. Sa main range une bouteille dans la sacoche puis en tire une boîte plate et métallique, il se penche, l'ouvre, c'est un étui qui contient une seringue, quelque chose a l'air de manquer, il farfouille, une fiole, un sérum peut-être. Il se redresse et je ne vois plus rien, il jette quelque chose dans la corbeille. Il a préparé une seringue, je pense. Il repose la boîte métallique puis sort un autre petit objet cylindrique qui semble assez lourd. Il le garde dans la paume et cherche encore. Apparemment il a trouvé…
Un flingue.
Un genou à terre, il visse le silencieux au bout du canon.
Il le met dans une poche intérieure, ferme sa sacoche et s'apprête à sortir.
Je vais bien trouver un moyen, il ne sait pas que je sais. Le loquet des W.-C. claque et je me précipite dehors.
— Hé, docteur, je ne parle pas trop fort pour que.. vous comprenez… Entrez dans ma cabine, j'ai un truc à vous dire, à propos de…
Il n'hésite pas à entrer et passe le premier. Dès que je vois son dos, j'arme mon genou très haut et déroule toute ma jambe dans ses reins, il cogne de plein front la vitre, je claque la porte et me jette sur lui de tout mon poids en le martelant de coups de poing dans la gueule. J'y mets toute ma force, il gigote sous moi, je martèle tant que je peux et toujours au même endroit, sur tout le côté gauche de son visage. Pas un son ne sort de sa gorge, il n'y a que le bruit sourd de mes poings sur son crâne, ses bras m'échappent…
Je me suis retrouvé à terre, éjecté.
Je n'ai pas eu le temps de me relever, j'ai juste dressé la tête, le canon pointait au niveau de mes yeux.
— Restez à terre.
Au loin je peux entendre la sirène d'un train qui va nous croiser dans quelques secondes. De sa main libre il palpe doucement son arcade gauche.
— Vous auriez dû m'écouter, tout à l'heure, juste un sédatif, au cas où il faisait des difficultés, à Lausanne. Une ambulance l'attend à la sortie de la gare. Ça ne nous sert à rien de laisser un cadavre derrière nous. Le sien ou le vôtre. De quoi vous mêlez-vous ?
Troisième fois que j'entends la question.
— Et vous pourrez le retenir contre sa volonté, en Suisse ?
Pas de réponse.
— Vous êtes vraiment médecin ou vous êtes un tueur ?
— On dit toujours que les extrêmes se touchent toujours un peu… Je suis vraiment médecin. Brandeburg en voulait un pour remettre la main sur Latour, ses autres sbires n'ont pas vraiment fait l'affaire, à l'aller. Un peu à cause de vous, à ce qu'on m'a dit. Et puis, il n'y a guère qu'un médecin pour s'occuper de Latour, et intervenir si besoin est. Vous, vous êtes assez efficace, j'ai l'impression, mais comment pourriez-vous faire un acte médical s'il avait une syncope ou une hémorragie ? Et s'il mourait, là, brutalement ? Nous sommes plus soucieux de sa santé que vous.
Il a raison.
— Ses maux de ventre, c'est quoi ?
— Ce que j'ai dit, sûrement les pilules. Quant au saignement de nez, je ne pense pas que ce soit important. Un peu d'angoisse à l'approche de Lausanne, ou à l'approche de Paris, allez savoir.
Son arcade vire au violet, doucement. Il s'assoit de trois quarts sur mon fauteuil sans dévier une seconde de sa ligne de mire. Du bout des doigts il effleure sa joue.
— La pommette a déjà changé de couleur ? Vous n'avez pas ménagé vos efforts…
— Et en tant que médecin, vous savez vous servir de ça, là ? dis-je en montrant l'arme.
— Je sais très bien m'en servir, mais je ne vais pas vous raconter ma vie.
Quelque chose d'intense passe dans ses yeux.
— On retourne dans ce compartiment, je garde ça dans ma poche, le doigt sur la détente, dit-il l'arme en main. Si qui que ce soit arrive avant Lausanne, vous gardez le sourire et autant que possible vous ne sortez pas du compartiment.
— Et si ce sont les contrôleurs ?
— Eh bien… vous sortez, bien sûr. Je reste avec Latour. Sinon, nous sommes deux voyageurs avec lesquels vous avez sympathisé. Ça vous arrive, non ?
— Rarement.
— À Lausanne, nous prenons le malade en charge et vous ne vous occupez de rien. C'est le prix de votre peau.
Il me fait signe de sortir. Jean-Charles ne comprend rien. En quelques mots je lui explique la situation, mais le léger mauve sur la gueule du toubib est un bien meilleur argument. Il comprend, petit à petit, la nouvelle donne. Étrangement, il ne sombre pas dans la crise de tétanie, comme s'il s'y attendait.
— Et c'est vous qui l'avez conduit jusqu'à moi… ?
Je ne réponds rien. C'est comme ça.
— Et vous là, en tant que médecin, vous pourriez tirer sur un individu ?
Il ne répond rien non plus.
— Le docteur n'a plus qu'un vague souvenir du serment d'Hippocrate, hein ?
Aucune réponse. Aucune réaction. Si Jean-Charles se lance dans un travail de sape, il a intérêt à se grouiller, il est presque 2 heures et on arrive à Lausanne dans vingt minutes. Moi, je n'ai aucune envie de jouer au héros. Au nom de quoi et à quel prix ? J'ai fait ce que j'ai pu, je n'ai rien à me reprocher, je suis allé au bout de mes ressources. Je ne peux rien faire contre un flingue.
On cogne doucement au carreau du couloir. Le toubib se redresse sans paniquer, Jean-Charles sursaute.
— Ouvrez, voyez ce que c'est, mais ne sortez que si ce sont les contrôleurs.
Sans faire de geste brusque, je fais coulisser lentement la porte.
— C'est là que vous vous cachez ?
Je reçois un léger coup dans la cheville, c'est le toubib, il veut voir qui a frappé. J'ouvre un peu plus, il découvre un visage souriant et bourré de taches de rousseur. Il vaudrait mieux pour elle qu'elle s'en aille, vite, très vite.
— Vous faites salon ? dit-elle, la mine enjouée. Ça ronfle dans mon compartiment, je ne pourrai jamais dormir et d'ailleurs je n'ai absolument pas sommeil !
— Parlez moins fort, dis-je, tout le monde n'est pas dans votre cas.
Casse-toi… Mais casse-toi !
— Je ne peux même pas allumer la veilleuse pour lire un peu, je ne sais pas quoi faire… Je peux entrer ?
Elle vient de s'inviter toute seule et entre dans le compartiment en forçant un peu sur mon bras. Elle pousse un bonsoir et serre la main de Jean-Charles puis se retourne vers le toubib, main tendue.
— Bonsoir…
Il y a eu une petite seconde de blanc, de vide. Un court instant où personne n'a bougé. Et j'ai attendu que les mains se touchent, mais elles ont tardé, je n'ai pas compris. Je me suis dit, pendant cette seconde, qu'il y avait peut-être quelque chose à faire, mais je n'en ai pas eu le courage.
Hypnotisé, la tête vide, j'ai vu la fille agripper la tête du toubib et la cogner contre son genou.
Il est tombé à terre, Jean-Charles a poussé un cri, de la ceinture de son jean, elle a déjà sorti une arme, le toubib l'a sentie dans son cou, elle a hurlé un ordre, sorti l'autre flingue caché dans la poche et me l'a tendu. Tout ça en deux secondes.
— Vous. Mettez ça quelque part.
Le truc dans les mains, je suis resté sans bouger, comme une potiche.
— Remuez-vous ! Faites au moins ce qu'on vous dit !
J'obéis. Sans broncher, sans comprendre. J'ai regardé distraitement dans le couloir avant de sortir, puis j'ai planqué le truc sous le fauteuil de ma cabine.
De son sac à main, elle sort des paires de menottes, on dirait des bijoux, Jean-Charles en saisit une paire et la regarde de très près. Elle m'en tend une autre avec la clé.
— Attachez-le où vous pouvez, pas en l'air. Qu'il puisse rester assis.
À ma montre je lis 2 h 7. Personne n'ose prononcer la moindre parole, pas même elle. Le médecin fait de lents mouvements de mâchoires. Un coup pareil m'aurait cassé les dents. Un tiraillement dans les tripes m'interdit de parler, de demander. Tout se joue sans moi, désormais, et je ressens presque un soulagement à l'idée que quelqu'un d'autre ait repris le contrôle.
— Comment vous sentez-vous ? demande-t-elle à Jean-Charles, sans quitter le médecin des yeux.
— Je ne sais pas… je… qui êtes-vous ?
— Brandeburg sera là, à Lausanne ? demande-t-elle au toubib, qui ne répond rien. Vous, le couchettiste, allez me chercher son passeport.
Elle le feuillette rapidement.
— Vous ne travaillez pas régulièrement pour lui. Votre nom n'est dans aucun fichier, votre tête ne me disait rien.
— Mais qui êtes-vous, bordel ? s'énerve Jean-Charles.
— Je suis plutôt de votre côté, ça vous suffit ? Pour essayer de rattraper la connerie que vous étiez sur le point de faire, passez-moi le mot. Se jeter dans la gueule de Brandeburg… Vous ne vous êtes même pas renseigné sur les activités de ce monsieur. Vous vendez votre peau à un courtier, et vous espérez en tirer quelque chose de bon ?
— Courtier… ?
Le médecin ne dit rien et regarde par la fenêtre.
— Oui, un courtier. Un broker si vous préférez.
— Pas plus…
— Un marchand de sang, quoi. Demandez au monsieur en face de vous, il vous donnera des détails sur le trust Brandeburg.
Mais le médecin s'est calfeutré dans un silence d'où personne ne le sortira. En chœur, nous demandons à la fille de poursuivre.
— Un courtier vit du commerce du sang, il saigne le tiers-monde, toute l'Amérique du Sud pour revendre ses stocks aux pays riches, aux pays en guerre et aux industries pharmaceutiques quand la Croix-Rouge ne peut plus fournir, et c'est le manque permanent. Tout est bon, le sang congelé, lyophilisé, parfois vieux de plusieurs années. Cent fois nous avons essayé de le faire tomber, lui et les quelques autres du même commerce, mais il n'apparaît jamais dans les transactions. Il s'est sorti blanchi de tous les procès. À lui seul il a réussi à faire de la Suisse la plaque tournante mondiale du sang. Ce monsieur, en face de vous, est sûrement au courant.
Imperturbable, le toubib semble concentré sur la nuit vallonnée, la neige, les petites lueurs chaudes des gares que nous traversons.
— Brandeburg sera là ? demande-t-elle à nouveau, sans espérer de réponse.
— C'est qui « nous » ? Vous travaillez pour qui ?
Pour la première fois, le médecin ouvre la bouche. Et sourit.
— L'O.M.S… L'O.M.S. qui se prend très au sérieux, maintenant. Des agents, des revolvers, un réseau… Vous vous êtes équipés.
Jean-Charles s'énerve et moi je suis sur le point de tout envoyer balader, rendre mes billes, allez tous vous faire voir…
— C'est quoi l'O.M.S. ?
— Non mais… vous êtes sérieux ? Vous n'avez jamais entendu parler de l'Organisation Mondiale de la Santé ? Je me suis souvent demandé pourquoi l'opinion publique avait autant de mal à bouger… Je suis sur l'affaire Brandeburg depuis deux ans, et ce soir je ne le louperai pas. Il n'intervient jamais en personne, toute l'année il reste dans ses bureaux, et s'il vous piste à travers l'Europe, monsieur Latour, c'est que vous représentez un gros coup. C'est le professeur Lafaille qui m'a expliqué ce que vous… enfin…
— Ce que je vaux ? Dites-le. Vous connaissez Lafaille ?
— C'est lui qui a fait appel à nous, votre femme est allée le voir dès votre coup de fil et lui nous a jeté un S.O.S., nous sommes les seuls à pouvoir intervenir aussi rapidement. Il a fallu que je me décide en deux heures. Pour nous c'est l'occasion ou jamais d'avoir Brandeburg. Mais pour ça je dois le voir, lui, en personne, faire parler ses hommes de main, les faire témoigner.
Je ne pige pas grand-chose, mais le mot « mondial » m'a rassuré, bêtement. Un truc qui va au-delà des frontières. J'ai supposé une autorité suprême susceptible de me couvrir au cas où je me retrouverais coincé dans un procès ou une grosse embrouille. Après tout, ils me doivent quelque chose. Ils ne peuvent pas me laisser tomber.
— Témoigner… ? répète le toubib. Vous plaisantez ?
— Non, et je compte sur vous, c'est votre dernière chance. Pour l'instant je ne peux rien faire, ni arrêter le train ni faire appel aux officiels. Je dois attendre que Brandeburg monte, il n'est pas question d'engager un nouveau procès sur des présomptions, il s'offre les meilleurs avocats, et personne n'a envie de lui créer d'ennuis. Réfléchissez. À quoi vous servirait de le couvrir ?
Là, je me sens forcé de dire quelque chose. Comme si subitement je voulais faire comprendre que j'étais tout de même ici chez moi.
— Je ne sais pas ce que vous en pensez, madame… enfin, madame de la santé publique, mais je crois qu'il vaudrait mieux mettre Latour à l'abri, ailleurs. On ne peut pas le laisser au milieu de tout ça.
— Vous… vous savez où le mettre ?
— Et si on me demandait mon avis ? hurle le dormeur.
— Je crois pouvoir lui trouver une place. Levez-vous, Latour. Je vous promets que c'est la dernière translation du voyage. Vous pourrez même dormir.
— C'est où ?
— Vous verrez bien, je préfère ne pas en parler devant…, dis-je en montrant le toubib. Et vous, la santé publique, vous restez là, avec votre témoin.
— Ne me donnez pas d'ordre.
Elle n'a plus rien de la jeune fille aguicheuse de tout à l'heure. Maintenant on dirait plutôt une vieille maquerelle aguerrie.
— Vous étiez moins chiante, tout à l'heure, je me permets.
— Ah oui… Parce que vous avez vraiment cru que je vous poursuivais pour vos beaux yeux et votre friture grasse ? Pendant ce dîner ridicule ? Vous avez cherché à me draguer, ça m'a évité des manœuvres d'approche, c'est tout.
— Et pourquoi vous n'êtes pas venue vous présenter directement ? Je ne suis pas du clan Brandeburg.
— Je ne le savais pas avant de monter, il aurait pu vous acheter, vous demander de sagement lui livrer son bien à Lausanne, à la barbe des douaniers. Et puis, personne n'a compris votre jeu.
— Mon quoi ?
— Latour appelle sa femme en lui disant qu'il s'est trompé, que ses contacts en Suisse sont des truands, qu'il rentre à Paris avec le même train qu'à l'aller, qu'il a quelqu'un qui s'occupe de lui, un employé de ce train. Que voulez-vous qu'on comprenne ? Qui est ce « protecteur », pour qui il agit ? Et pourquoi il agit ?
Ça fait quatre. Qu'est-ce qui fait courir Antoine ? La santé publique mondiale se demande ce qui se passe dans ma tête…
— Bon, le train commence à ralentir, j'emmène Latour et je reviens.
Résistance passive de Jean-Charles, il murmure des choses pas claires et pas aimables.
— Allez vous rincer, je lui fais en montrant le cabinet de toilette.
Il frotte les quelques traces de sang séché sur son menton. Les contrôleurs ne sont pas dans leur compartiment mais ont laissé sacoches et imperméables.
— Qu'est-ce que vous avez dit à votre femme ? Sur moi.
— Mais rien… J'ai juste parlé d'un jeune gars qui consentait à me raccompagner. Elle m'a demandé si c'était pour de l'argent. J'ai dit non, et c'est tout.
Énoncé comme ça, on penserait que c'est simple…
Richard ne dort pas. Il fume une cigarette en regardant la neige, fenêtre grande ouverte.
— Salut…, dit-il, sans surprise.
Morose.
— Tu me fais toujours la gueule à cause de la fille ? Non mais attends, tu peux pas savoir, en fait cette nana, elle…
— Non… je m'en fous. Je pensais à toi. Je ne sais pas ce que tu fous, ce que tu veux, tu te sers de tout le monde, tu rends rien. C'est tout.
Ça devait arriver. Juste maintenant. Je n'ai pas le temps de lui expliquer. Il n'a plus confiance. Jean-Charles pose la main sur mon épaule.
— Monsieur Richard. Vous ne me connaissez pas, nous nous sommes croisés dans des circonstances un peu, un peu étranges… Votre ami a fait tout ça pour moi, il s'est démené… Si vous acceptiez de m'écouter… ça pourrait peut-être clarifier, un peu… Ce serait trop bête de perdre un pote, sans savoir.
Sans demander l'autorisation, il entre dans la cabine en marmonnant et s'assoit sur le fauteuil. Richard se retourne vers moi.
— Et tu le supportes depuis longtemps ? C'est pour lui que tu cours partout ?
Je me raidis d'un coup en entendant un bruit métallique du côté du dormeur, il pousse un petit cri de soulagement, j'ai à peine le temps de réaliser ce qu'il fabrique que déjà il a jeté la clé par la fenêtre. Sous nos yeux médusés.
— Comme ça, tranquille ! Brandeburg et sa clique, ils me sortiront d'ici à la tenaille ? Allez, venez, je vous attends !
Richard me regarde, hébété, incrédule. Le dormeur est devenu fou. Il s'est attaché à la barre de la fenêtre avec les menottes ! Il nous regarde, ravi, vainqueur…
Richard laisse échapper quelques mots.
— Mais… comment je vais… comment je fais… les contrôleurs… les douaniers… ?
Le train vient de ralentir brusquement. Cette fois-ci, c'est la bonne. Je ne sais pas quoi dire à Richard, il ne réagit pas, et je dois retourner chez moi, nous entrons en gare de Lausanne.
— On va trouver un moyen, pour les douaniers, on va le planquer sous des couvertures, ou mieux, on va faire comme si c'était un couplage, tu emmènes tes passeports dans ma voiture, on fait comme si je m'occupais des deux voitures, on verra, y'a une solution…
J'ai réparé toutes les bourdes de ce con de dormeur mais là c'est trop, il n'a pas hésité une seconde à mettre mon seul copain dans la merde, comme moi, hier, mais moi je commençais à m'y habituer.
Je me retrouve dans le couloir de la 96, les contrôleurs ne sont toujours pas là mais je me doute qu'ils remonteront par le quai, après avoir sifflé le départ. Le toubib, toujours entravé, plisse les yeux et scrute le dehors, la contre-voie, où nous longeons un train stationné.
— Combien de temps, l'arrêt ? me fait la fille, excitée.
— Deux minutes.
— Deux !
Eh oui, deux, il ne se passe jamais rien, entre 2 h 23 et 2 h 25 à Lausanne. Deux minutes, c'est même trop.
Arrêt presque net, deux petites secousses. Le quai est gelé, la neige tombe drue et brille sous le halo du réverbère. Je remonte le couloir, pris de panique, la fille me crie d'arrêter mais je ne peux pas, je file dans une autre voiture, puis dans une autre, encore deux ou trois et je serai loin…
Il a surgi. J'ai mis le pied dans la 90. Il a écarté les bras, j'ai tout de suite reconnu ses yeux agressifs. L'Américain…
Il a voulu se jeter sur moi et j'ai crié. Je me suis acharné sur la portière à contre-voie, j'ai crié, ma tête s'est écrasée sur la carlingue, dehors. Mes mains agrippées à un rebord de métal, il a sauté sur mes chevilles et j'ai hurlé, j'ai laissé mon corps glisser à terre, ma gueule s'est incrustée de gravier, j'ai vu le rail, à un mètre de mon œil, j'ai roulé sur moi-même pour le rejoindre, pour me coincer sous le ventre de la machine.
Et puis, j'ai senti des secousses, dans mon ventre, il grondait, il m'a interdit de réprimer, il a poussé d'un coup et j'ai vomi un jet serré, mon crâne s'est calé contre du métal rouillé et j'ai vu l'explosion de vomissures, tout près. Mon coude m'a lâché et je me suis allongé à plat ventre, tout s'est noirci plus encore. Je n'ai pas essayé de lutter.
Repose-toi, un peu. Personne ne viendra te chercher là-dessous. Le mal de tête va passer, doucement, si tu ne bouges pas, laisse tes bras tranquilles, ils vont revenir, petit à petit.
Le bruit. Une sorte de tonnerre qui m'a ouvert les yeux, après ce qui m'a semblé une éternité d'oubli. J'ai dressé la tête, et j'ai pu voir le dernier wagon de mon train s'échapper, disparaître en creusant les rails dans un cri de torture métallique. Je n'ai pas vraiment réalisé qu'il partait sans moi. Je suis resté là sans bouger, recroquevillé, presque, entre deux traverses. Le froid, ensuite, m'est revenu à la conscience. J'ai vu un halo de chaleur émaner de la flaque jaunâtre, à côté.
Dans mon crâne, une vrille de douleur. J'ai craint une seconde que mon corps ne suive pas, qu'il durcisse, gelé. Mais tout semble remuer, j'essaie tous les os, presque un par un. Pas de douleur, sauf à l'endroit des chocs, mais rien de cassé. En rampant un peu je parviens à sortir de dessous la machine, à l'air libre, sous une pluie de flocons. Je me hisse sur le quai, les chevilles tirent un peu. Je peux me mettre debout et je prends ça pour une victoire. J'ai beau tourner la tête de tous côtés, il n'y a pas âme qui vive. Rien qu'un ou deux lombrics géants, des quais blancs, quelques traces de pas, mais personne avec qui échanger trois mots. Je suis en gare de Lausanne. Sous une pluie cotonneuse et froide. Seul. Vivant.
Comme un promeneur, j'ai rejoint la tête du quai, sans hâte et sans but évident. Juste pour m'abriter. J'ai fait des mouvements d'assouplissement, des flexions de genou et de nuque, et au loin, enfin, un machino sur un chariot a épié ma gymnastique bizarre. 23 h 31, à la grosse horloge centrale du hall. Les rideaux de fer en berne, partout, même la buvette. C'est l'heure morte. Je cherche vaguement la salle d'attente sans la trouver. Il doit bien y avoir un putain de chef dans cette putain de gare, comme partout, même la nuit. Même à Laroche-Migennes il y en a un, je le connais. C'est grand, Lausanne, pourtant. Je secoue mon blazer pour le déplumer aux épaules. Je grelotte, tout à coup, j'ai peur d'attraper froid. Du coup je n'ai plus besoin de démissionner, le secteur Paris-Lyon-Marseille va se passer de mes services ; perdre son train au milieu du parcours, c'est rare et ça ne pardonne jamais.
Une salle allumée, en bordure du quai A. Il est sûrement là, le chef. Je ne sais même pas quoi lui demander, je n'ai pas de fric, rien, juste mon blazer réglo, mon pantalon réglo et mon badge Wagons-lits.
Trois types en uniforme dont deux assis face à face, accoudés à une table, et le troisième qui se balade avec un registre à la main, képi sur la tête. J'entre lentement, la tête basse, en forçant un peu sur le misérable. Ne pas oublier de les appeler « chef », tous les trois, c'est toujours bien vu chez les cheminots. Il fait chaud, ici. J'y dormirais bien, s'ils voulaient m'offrir un petit bout de paillasse.
— J'étais dans le 222, chef. J'ai été obligé de descendre et voilà. J'suis resté à quai.
Stupéfaction. On s'esclaffe, on s'approche de moi.
— Mais comment t'as fait ton compte ?
— Tu risques le blâme… ?
— C'est pas banal, petit !
Ça y est, je suis le petit gag nocturne, celui qui arrive à point pour lutter contre le froid, le sommeil et l'ennui. Il est toujours réconfortant de savoir qu'à cette heure de la nuit, il y a plus à plaindre que soi, malgré la corvée de réserve, loin de sa chaumière. Moi aussi j'en ai fait, des réserves, je les comprends un peu. Ils continuent de se marrer, pas méchamment, c'est le rire de l'aîné face aux bourdes du cadet. Je vais peut-être enfin savoir, cette nuit, si la solidarité cheminote dont on me parle depuis toujours n'est pas une chimère. On m'a dit que ça existait. Que même dans un tortillard de Sumatra je ne serais jamais un voyageur comme un autre. Quand je vais chez mon pote, à Bordeaux, je n'ai qu'à montrer ma carte de roulant pour trouver une place dans la cabine de service des contrôleurs.
Faut voir. De toute façon, je sais que je ne serai plus à la Gare de Lyon à 8 h 19. C'est peut-être mieux comme ça.
— Le premier pour Paris, c'est… ?
— En hiver, t'as le 424 à 7.32. Tu seras chez le patron vers 11 heures…
— 11 h 24, précise un autre.
Je ne suis plus à la minute. Celui qui tient le registre se marre de plus belle.
— Si les gars de chez Hertz étaient ouverts, encore… Tu fais une moyenne de deux cent dix sur l'autoroute et t'arrives en même temps que ton 222. Chez nous elle est gratuite, l'autoroute…
Très drôle.
— Tu vois pas qu'il est désespéré, Michel ? Hé, petit, on va te foutre à la porte ?
— Ben… Y'a des chances.
Là, c'est l'argument choc. La faute professionnelle, le chômage, la misère, la déchéance, le suicide. Pour un Suisse, c'est sûrement le parcours logique.
Le chef du registre regarde par la fenêtre puis consulte un panneau derrière son guichet.
— Hé ! les gars, y'aurait pas moyen avec le postal ?
— Il est parti, non ?
— Tu l'as déjà vu partir deux fois à la même heure, toi ? Logiquement il démarre à 31. Avec ce temps pourri on peut même pas savoir s'il est à quai, regarde voir, Michel…
J'aimerais bien qu'on m'explique. Le Michel se retourne vers moi et me saisit par les épaules.
— T'as deux minutes, petit. Au quai J, raconte-leur ta salade. Fonce…
— Mais foncer où… ?
— Au postal ! Il fait ton parcours ! Étienne, il peut être à Vallorbe à quelle heure ?
— S'il respecte l'horaire c'est du 3 h 10.
Le mien repart à 3 h 20…
J'y crois pas. C'est pas possible. J'y crois pas.
— Mais c'est la fusée Ariane, votre truc ?
— Non, mais c'est quand même français, t'as jamais entendu parler du T.G.V. ? Le T.G.V. postal ? Tu vas me faire le plaisir de cavaler jusqu'au J !
— T'as encore une chance de pas te faire virer. Essaye !
— Fonce !!!
Ni une ni deux je ressors comme un fou furieux et pique un sprint jusqu'au quai J. Là je vois un T.G.V. jaune citron, juste une rame avec trois types qui terminent de charger les sacs postaux, presque dans le noir. Ce sont des Français, complètement réveillés et frigorifiés. Ils m'écoutent balancer ma salade, comme dit Michel, et ça ne les fait pas marrer du tout. Je montre ma carte mais ils ne la regardent pas, et je déballe, tout, presque tout ce que j'ai sur le cœur avec l'énergie du désespoir, ils se rendent compte tout de suite que je suis sincère et que la dernière chose à faire serait de me laisser là, à Lausanne, alors que je veux rentrer chez moi. Ils n'ouvrent pas la bouche, sauf pour me dire de monter, c'est un truc entendu, ça va sans dire. Je ne devrais jamais mentir, les choses parlent d'elles-mêmes quand elles parlent simplement. Je grimpe, essoufflé. Une bouffée de larmes me monte au nez, par surprise, le froid, la précipitation, l'urgence, la franchise, un peu de tout. Je me blottis entre deux sacs et rentre la tête dans mes genoux. Je ne la relèverai qu'après le démarrage.
C'est drôle de voir une bagnole vide, comme un hangar, avec juste des sacs empilés et des casiers plaqués au mur, pour ventiler le courrier. Dès que le train part ils se mettent à bosser, tous les trois, assis autour des piles de lettres, à un bon mètre des casiers. Personne ne s'occupe de moi. Je m'approche un peu pour les voir faire. Ils ont une poignée de lettres dans chaque main, et dispatchent chacune d'elles avec juste un petit coup de pouce, une sorte de déclic qui la propulse comme une torpille dans le casier correspondant. Une à deux secondes par lettre. J'ai envie de leur poser des questions sur cette technique de lancer qui fait zip zip, mais j'ai peur de casser le rythme. J'ai plutôt intérêt à me faire tout petit.
On me tend une bouteille de calva. Pour me réchauffer, je présume. Les deux ou trois goulées sont brûlantes mais efficaces. Laconiques, les types du tri postal, rien ne les distrait. Ça me fait drôle d'avoir le statut de clando, ça me dérange, presque. On ne sait pas où se mettre, on se sent de trop, on a peur d'abuser, on s'en remet aux maîtres de céans. Je comprends un peu mieux pourquoi le dormeur a toujours ce faux air coupable, cette honte sourde d'imposer sa peau. Je comprends aussi l'envie de prise en charge et la responsabilité laissée aux autres, à ceux qui ont l'habitude.
Il est pile 2 h 55. Si tout s'est déroulé comme prévu nous avons déjà dépassé le 222. S'il y avait eu une fenêtre j'aurais attendu ce moment avec nervosité. Je n'aurais sans doute pas vu grand-chose, un flash de trois secondes, cent fenêtres qui n'en font qu'une. J'aurais plissé les yeux pour tenter de discerner un visage connu, une attitude, pour avoir du nouveau, savoir ce qu'ils deviennent, tous, toute cette bande de dingues qui ne demandent l'avis de personne avant de s'installer chez vous avec une idée solide derrière la tête. On verra à Vallorbe, normalement je devrais les rejoindre, en plein pendant la visite des douaniers, ils vont peut-être intervenir manu militari, eux aussi. Après tout, c'est une histoire de contrebande et de passage en fraude. Ils vont mettre un peu d'ordre dans tout ça.
On s'arrête. Déjà.
— C'est la frontière ? je demande.
— Ah non, pas tout de suite, on est à La Sarraz.
— La quoi ? La Sarraz… ?
— Depuis deux mois on fait un petit arrêt technique, on doit raccorder avec deux autres voitures, ça va continuer jusqu'à fin février.
— Mais… on reste ici longtemps ?
— Non, un p'tit quart d'heure. Tu dois être à Vallorbe à quelle heure ?
On m'en veut. C'est Dieu qui m'en veut. Je ne vois pas d'autre explication. IL me fait tomber, IL me ramasse, IL me largue, IL me ramène. IL se fout de ma gueule, bordel ! Merde !
— Mais je ne peux pas rester là, dans un T.G.V. qui s'arrête toutes les vingt minutes ! C'est une connerie !
— Hé ! calme-toi, on t'a pris parce que t'as dit que t'étais dans la merde. Je comprends ton problème mais j'y suis pour rien…
— On est à combien de bornes de la frontière ?
— Une vingtaine.
— Y'a une gare à La Sarraz ?
— Une p'tite. J'ai jamais vu personne mais y'en a une.
J'avance vers lui, main tendue. Il me conseille de rester, peut-être que mon train aura du retard, à cause de la neige, peut-être que le passage en douane sera plus long que prévu, peut-être que la manœuvre va durer moins que d'habitude. Ça fait beaucoup de peut-être.
— T'iras pas loin, à pied. Reste avec nous.
Je serre sa main, presque de force et le remercie.
J'ai couru sur la voie pendant cent mètres, au jugé, en sautant par-dessus les rails et les traverses, j'ai vu la gare, morte, éteinte, et presque ensevelie. Mes mocassins et le bas de mon pantalon sont trempés, et j'ai chaud, je transpire, je sens ma chemise gelée sur les reins. On verra demain, Katia va me soigner, je ne sortirai plus du lit. Dans la gare, rien. Ce n'est même pas une gare, c'est une voie d'aiguillage avec une petite maison sans horloge. Impossible d'y entrer, ne serait-ce que pour m'extirper de cette neige où je m'enfonce jusqu'aux genoux. Je m'élance à nouveau, contourne la bicoque, une petite place un peu éclairée, quelques voitures garées, un café plus mort encore. Juste après le café je discerne un peu de mouvement, une lumière qui part du sol. Un homme, dans une canadienne rouge, une bêche à la main. Il déblaie une sorte de borne électrique, je ne vois pas bien. Mais lui m'a vu surgir et s'est arrêté net, avec son outil en l'air. Il a cru que je l'agressais, peut-être. Il pousse un cri bizarre, un cri de peur, sans doute, mais bizarre…
— Arrr… Arrière !!!
— Non ! Je suis… je suis pas… lâchez votre truc ! Je peux enfin voir son visage, ses yeux. Mais le plus visible, c'est peut-être son nez. La bêche reste brandie en l'air, encore une seconde, puis il la fracasse sur la borne.
Le souffle court, le cœur emballé, je recule lentement de deux pas.
— Vous ne m'aurez pas… !!! Vengeance… vais leur couper le jus, moi, vous allez voir !.. Je les hais ! Il s'acharne sur la borne mais ne parvient qu'à fendiller le métal. Il ne déblaie pas. Rectification. Il vandalise. Complètement ivre. Il a dû me prendre pour un flic, avec mon blazer et ma cravate bleus. Dans l'état où il est, c'est parfaitement possible. Je ne sais pas ce qu'il reproche à la communauté, et je m'en fous.
— Je ne suis pas de la police, je cherche un taxi pour Vallorbe, je dois prendre un train dans douze minutes, dedans il y a trois personnes en danger de mort, on a les flics au cul, la médecine au cul, la pharmacie au cul. Douze minutes ! Pour faire vingt kilomètres !
Il s'arrête, écarquille les yeux et me scrute du regard de pied en cap. La consternation a changé de côté. C'est peut-être ma hargne ou mon incohérence, mais j'ai presque l'impression qu'il vient de dessoûler d'un coup.
— Vingt et un… Et dans ce bled de cons y'a pas de taxi. Mais moi, j'ai une voiture. Z'avez dit combien de temps ?
3 h 9 à ma montre.
— Maintenant ça fait plus que onze. Onze minutes.
— Bougez pas !
Il s'éloigne vers la place en titubant un peu, ouvre une des voitures garées devant le café et revient à ma hauteur. Je ne sais pas dans quoi je m'embarque, je ne connais même pas la marque de cette bagnole ni le taux d'alcoolémie de son chauffeur. J'ai à peine le temps de grimper qu'il démarre à fond et les roues patinent dans un sinistre grondement du moteur.
— Onze… ? J'ai déjà fait moins, mais sans neige !
— Heu… commencez par allumer vos phares.
— Pas con !
J'ai bouclé ma ceinture et fermé les yeux. J'ai refusé de voir le défilement des routes et des sentiers, les pentes, la neige, les yeux exorbités du fou. J'ai juste entendu ses éructations, ses interjections avinées. Peut-être sa joie. J'ai senti que nous allions vite, sûrement trop. J'ai revu le profil bas du dormeur, le sourire hypocrite d'Isabelle, les yeux de l'Américain, le masque stoïque du médecin. J'ai refusé d'imaginer ce qui avait bien pu se passer depuis mon départ. J'ai éternué, plusieurs fois, j'ai senti la grippe monter à grand renfort de courbatures dans la nuque et les reins. En général à ce stade, la fièvre n'est pas loin. Demain, le lit chaud.
On ralentit. J'ouvre les yeux. Le fou a pensé à ralentir à l'entrée en ville. Il pile.
— Alors, combien ?
— On est à la gare… ?
— Là, juste à droite, alors, combien ?
— Neuf minutes.
Cri de victoire. Il m'en reste deux, j'ai le temps de lui dire un mot.
— Vous vous appelez comment ?
— Guy. Guy Hénaut.
— Vous habitez La Sarraz ?
— Oui.
— Eh bien, vous entendrez parler de moi, Guy Hénaut de La Sarraz. Et puis, vous n'arriverez à rien avec une bêche, essayez le piolet.
Je claque la porte sans me retourner et fonce en gare, elle est plutôt animée et bien éclairée. À la première casquette venue je demande le 222. Il est encore à quai mais j'entends le sifflet, tant pis je cavale, un voyageur s'écarte sur mon passage, le train frémit sous la première secousse, les portières claquent, un second coup de sifflet, je grimpe sur le premier marchepied et m'escrime sur une portière, en déséquilibre, on pousse un cri sur le quai, j'entre en forçant des bras pour hisser mes hanches. L'autre jambe et c'est bon. La portière se referme, toute seule, en douceur, dès que le train est sorti du quai. À 2 h 20.
Oui. Je vais pouvoir m'asseoir et reprendre mon souffle, pendant quelques minutes, sans penser à rien. Mais quitte à déconnecter un peu, autant le faire chez Mésange, il est à peine à deux voitures, et il ne dort jamais avant la seconde douane. Je ressens une sorte d'apaisement depuis que le train a démarré, un profond réconfort, et pas uniquement parce que j'ai réussi à retrouver mon train après une course de dingue. Cette sensation, je la connais bien, je l'éprouve à chaque retour. À Paris, quand je parle de cette pointe de délice, personne ne comprend.
Nous venons de passer en France.
Ce n'est pas de la xénophobie, c'est le signal du retour à la maison. Mes potes n'arrivent pas à comprendre que pour moi, prendre le train, c'est comme prendre le métro, pour eux. Et je ne connais pas grand monde qui apprécierait de dormir deux nuits dans un métro.
Mésange installe une couverture sur son bat-flanc, son couloir est vide et la plate-forme est encombrée de caisses de bouteilles.
— Tu choisis tes heures, toi. Tu dors jamais. Comment ça se fait que t'arrives de ce côté-là ?
— Trop long à expliquer. Je peux m'asseoir deux minutes ?
— Non, je vais essayer de m'assoupir un peu avant Dijon. J'ai deux descentes. Et je les réveille, moi, c'est pas comme vous, en couchette. Il paraît que vous leur donnez un réveil et c'est eux qui viennent réclamer leurs papiers. C'est vrai, ça ?
— Non, pas tout à fait, le mieux c'est de leur donner les papiers juste après la douane et leur dire de planquer le réveil dans un coin de compartiment, comme ça ils n'ont même pas besoin de passer.
— Ben mon vieux… On aurait fait ça, à l'époque…
— À l'époque, on raconte que les conducteurs n'allaient même pas chercher leur paye parce que les pourboires montaient à vingt fois plus. C'est vrai ?
— C'était vrai, certains mois. Dis donc, tu veux une serviette ?
Je suis trempé de la tête aux pieds, mes chaussures ressemblent à du carton bouilli, les pans de ma veste gouttent sur la moquette marron. Et plus une seule cigarette fumable. Le vieux m'en offre une.
— C'est lui ! C'est sûrement lui ! j'entends, au fond de la voiture.
Nous tournons la tête, Mésange se lève et ordonne aux deux contrôleurs de baisser d'un ton. Ils déboulent dans le couloir et ne nous saluent pas.
— C'est toi qui fais la 96 ?
— Oui.
— Eh ben t'es bon pour le rapport, allez, numéro de matricule.
— Hé attendez, qu'est-ce que j'ai fait ?
Comme si je ne le savais pas. Ça me va bien de faire l'innocent. Il sort un imprimé et un stylo.
— On te cherche depuis une demi-heure, les douaniers ont gueulé, et il y avait trois voyageurs qui cherchaient une place, heureusement que ton collègue a fait le couplage, et on te retrouve à discuter en voiture-lit, tu te fous de nous, dis ? Allez, matricule…
— 825 424.
Mésange essaie d'intervenir en ma faveur. Mais ça ne prend pas. J'ai presque envie de leur dire qu'ils perdent leur temps, que leur rapport finira à la poubelle parce que je démissionne. Mais je n'ai pas envie d'envenimer les choses.
Il me lit l'acte d'accusation et je ne cherche pas à nier.
— Tes billets sont contrôlés, tu peux aller te coucher.
Je les quitte, tous les trois. Je ne sais pas ce que je vais trouver en rentrant chez moi. Richard s'est occupé de ma bagnole, comme on a l'habitude de faire si l'un de nous est complètement beurré, trois voitures plus loin. De toute façon il était obligé de s'installer dans ma cabine, avec ce con de Latour, menottes au poignet… Mon collègue doit se demander où j'ai bien pu me fourrer. Et les autres, sont-ils seulement dans le train ? Brandeburg a-t-il montré son nez à Lausanne ? Une chose est sûre, c'est qu'ils sont au moins allés jusqu'à Vallorbe, il n'y avait personne sur le quai de Lausanne. J'aurais bien aimé voir la gueule qu'ils ont fait quand ils ont vu le dormeur, enchaîné.
J'arrive chez moi, une jeune femme est en train de cogner à ma porte.
— Ah, vous êtes là… Je venais vous voir parce que je descends à Dijon.
— C'est tout ? Enfin, je veux dire… tout va bien ?
— Bah… oui. Il fait un peu frais dans mon compartiment mais sinon ça va.
Elle me sourit et retourne se coucher. La porte de ma cabine est entrouverte, tous les papiers y sont, presque rien n'a été touché. Dans le 10, impossible de voir quoi que ce soit, les stores sont toujours baissés et apparemment, la lumière est éteinte. Le plus silencieusement possible je fais coulisser la porte de deux centimètres. C'est le noir complet, et j'ouvre franchement en tâtonnant vers l'interrupteur. Le toubib est toujours là, prisonnier, et la lumière le fait ciller. Je n'éprouve pas le besoin de parler, de poser une question à laquelle il ne répondrait pas.
— Brandeburg est dans le train, il n'est pas seul. Je vous conseille de me libérer.
— Et Latour ?
— Je ne sais pas.
— Vous croyez que votre patron réussira à lui faire passer la frontière à nouveau ?
— Je ne pense pas. Mais ce n'est plus le problème. Si les Suisses ne l'ont pas, les Français ne l'auront pas non plus, croyez-moi.
Les lois du marché. Je donne un coup de clé carrée dans la porte.
Celle de Richard est fermée. Je toque. Il met un temps fou à répondre, peut-être qu'il est assoupi.
— Qui est-ce ?
— C'est moi.
Silence.
— Casse-toi, je dors.
C'est la première fois qu'on se parle à travers une porte.
— Je peux entrer ? Juste deux minutes !
— Non. Passe me prendre après Dijon pour aller au Grill Express. Bonne nuit.
Hein ?… Je ne l'ai jamais entendu dire « Grill Express », entre nous on dit ragoût. Et puis, sur le Galilée, au retour, il n'y en a jamais eu.
Il n'est pas seul dans sa cabine et il a essayé de me le faire comprendre. Ça voulait dire : fais quelque chose, trouve un truc. Et c'est à cause de moi qu'il se retrouve avec des dingues, c'est la seule chose dont je sois responsable sur ce train. S'il lui arrive quoi que ce soit, j'aurai l'air de quoi ?
Je reviens tout de suite, juste le temps de passer chez moi et j'arrive, mec. Le flingue est toujours là, et c'est logique, personne ne m'a vu le planquer, pas de quoi s'étonner. L'objet me paraît subitement plus léger, plus maniable. C'est pas si méchant que ce qu'on dit, c'est qu'un morceau de métal, avec une crosse qui épouse bien la paume de la main, c'est fait pour ça, et avec ce qu'il y a au bout, aucune crainte de réveiller la maisonnée, c'est un truc très étudié. Je décroche le téléphone, ça fait deux fois en deux nuits. Un record.
Le couchettiste de la voiture 95 est demandé en tête de train, merci. Le couchettiste de la voiture 95 est demandé en tête de train, merci.
Je prends à peine le temps de le planquer sous ma veste pour traverser le couloir. Les soufflets s'ouvrent devant moi, je presse la crosse dans ma main. Ils sont obligés de le laisser sortir, après l'annonce. Je ne sais pas qui est dans la cabine, je ne comprends pas pourquoi ils ne sont pas descendus. La porte met un temps fou à s'ouvrir. Richard apparaît, un mouchoir sur la tempe, les larmes aux yeux. Il ne me voit pas. Planqué dans un coin de la plate-forme, je glisse doucement vers lui, un doigt qui barre ma bouche.
Il a hésité, une seconde, m'a fait signe de partir. Je l'ai chopé par la manche pour le mettre à l'écart.
— Est-ce qu'il y a un grand type blond, là-dedans ?
Signe affirmatif de la tête.
— Où ça ?
— Sur ma banquette, vers la gauche. La fille a un cran d'arrêt sur la gorge.
Une seconde, je me suis demandé comment tous ces gens pouvaient se presser dans un espace aussi réduit. C'est l'endroit le plus étroit mais aussi le plus sûr quand les contrôleurs et les douaniers sont passés. Après la frontière française, plus personne ne vient cogner à la porte, hormis un voyageur angoissé à l'idée de ne pas se réveiller. Si je réfléchis trop c'est foutu. Richard, c'était l'urgence. Maintenant qu'il est dehors, je pourrais aussi bien me tirer. À la position du carré de la serrure je vois qu'ils ont fermé. De la main gauche je positionne la clé en dégageant le pétard à l'air libre. On va voir si je suis capable d'un geste simultané des deux mains, je n'ai pas l'habitude d'entrer comme un voleur chez un collègue, et encore moins comme un tueur.
Un loquet n'a jamais fait autant de bruit sous ma main, j'ai accéléré, je me suis lancé dans des corps sans reconnaître les visages, j'ai tout bousculé, tout l'amas s'est déporté d'un bloc vers la fenêtre, j'ai agrippé des bras pour dégager le côté gauche de la banquette, une tête a cherché à se coincer contre la paroi du bac, j'ai hurlé, le doigt sur la détente, le canon dans les cheveux blonds. Brandeburg a crié, et tout s'est figé.
J'ai enfin pu voir, du coin de l'œil. Le dormeur est toujours là, relié à la barre de la fenêtre. Son nez s'est remis à couler. La fille est écrasée à terre par le genou de l'Américain, le cran d'arrêt prêt à se planter dans sa gorge. Un revolver dépasse d'une des poches de son blouson. Et Brandeburg là, au bout du mien, n'osant pas relever la tête.
L'Américain ne bouge pas, son couteau garde toujours le même angle. Je donne un petit coup nerveux sur la tempe de Brandeburg.
— Dites-lui de la laisser se relever et de s'asseoir par terre, à sa place.
Ils permutent, elle récupère son flingue, et c'est comme si ça lui avait rendu la parole.
— Bon, je m'occupe de Brandeburg, trouvez quelque chose pour attacher l'autre et un mouchoir propre pour Latour.
— … ? Vous êtes pas une subalterne vous, hein ? Vous devriez terminer toutes vos phrases par « exécution ».
Elle la ferme, une seconde. Elle n'a pas du tout l'air atteinte par les dernières minutes qu'elle vient de passer ici. Jamais vu une nana pareille.
— Désolée.
— Dites-nous donc la suite des événements, vous avez tout ce que vous vouliez, non ? je demande.
— Et sur le territoire français, surtout. Il n'est plus dans son fief, vous ne vous rendez pas compte de cette chance…, dit-elle.
— Non, et je m'en fous. Tout ce que je veux savoir c'est si on arrête le train ou pas.
Jean-Charles refuse immédiatement, par des gestes et des jérémiades incompréhensibles.
— Je n'ai pas demandé votre avis, dis-je.
— Pas question ! On va s'arrêter où ? En pleine montagne, entre deux tunnels ? À Dole ? Les flics vont nous garder deux jours, et quand est-ce que je serai chez moi ? Antoine, vous m'aviez promis de me ramener chez moi… Chez moi !
Son cas ne m'intéresse plus. Mais il n'a pas complètement tort. Si on ne dit rien aux contrôleurs on est sûr d'être Gare de Lyon à 8 h 19, je me faufilerai sur les voies, je sortirai en douce et j'irai rejoindre mon lit. On viendra me chercher, on me fera témoigner, on me fera démissionner, mais pas tout de suite.
— Il a un peu raison, fait la fille. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse dans le Jura, ils vont mettre un temps fou… À Paris, j'ai le siège de l'O.M.S. qui peut intervenir tout de suite. Ils sont déjà prévenus.
Bon. Si tout le monde est d'accord, on les garde.
J'ai proposé de mettre Brandeburg et son Ricain dans le 10 de la 96, mais la fille a préféré qu'on sépare au moins le big boss du médecin pour leur éviter de communiquer, et je n'ai pas vraiment bien compris pourquoi. Ça me fait du boulot en plus. Comme il est impossible de déplacer Jean-Charles, il va falloir condamner la cabine de Richard en prétextant une raison technique, genre vitre cassée. On menotte Brandeburg en face de lui. L'Américain ira rejoindre le médecin, menottes aux poings, dans le 10. Encore faut-il que les contrôleurs soient loin de la 96. Ce n'est plus vraiment important, maintenant. Quand ils vont savoir ce qui se tramait sur leur 222, sans qu'ils ne s'aperçoivent de rien, ce sont eux qui risquent de l'avoir, le rapport.
— Vous n'allez pas me laisser devant cette crapule ? crie le dormeur.
— Si, justement, dis-je, vous allez pouvoir faire connaissance.
Je reste seul un moment, avec eux deux, en tête à tête, chacun enchaîné en face de l'autre. Et c'est presque drôle. Joli duel en perspective. Jean-Charles hurle de plus belle, si bien que je lui demande de baisser d'un ton pour ne pas réveiller les voyageurs qui jouxtent la cabine. Il continue de chuchoter des insultes et ça rend la scène passablement ridicule.
— Espèce d'ordure… C'est avec mon sang que vous vouliez faire du commerce ? Avec le mien ! Salopard… Salopard !
L'autre ne dit rien et écoute.
— C'est la France qui va me bichonner, maintenant. Je suis un cobaye ? O.K., très bien, mais je préfère ma cage à celle que vous me proposiez. C'est l'État français qui va s'occuper de moi !
Brandeburg se décide enfin à répondre. Très lentement.
— L'État français ? Mais vous plaisantez… Vous ne connaissez vraiment pas la situation… C'est la guerre, monsieur Latour, et vous êtes en première ligne. Vous vous croyez en sécurité, de ce côté-ci de la frontière ? Erreur, vous ne serez plus jamais en sécurité nulle part. Si je ne vous ai pas, personne ne vous aura… Vous serez même trop facile à localiser. Et moi, je m'en tirerai, toujours… C'est une simple question de temps. Vous valez trop cher, on vous retrouvera, et où sera-t-il, ce jour-là, l'État français ?
Jean-Charles reste un instant hébété.
Moi je referme la porte et la boucle au cadenas. J'en ai déjà trop entendu. Qu'ils se démerdent.
Avant de partir, je scotche près de la poignée une affichette : « Hors Service »
J'ai cherché Richard, longtemps, et l'ai retrouvé aux prises avec les contrôleurs qui cherchaient absolument à savoir pourquoi on lui avait lancé un appel au téléphone, en pleine nuit. J'ai tout pris sur moi en faisant passer ça pour une blague du genre « c'est drôle de réveiller un collègue en pleine nuit et lui faire parcourir dix voitures ». Ils ont consigné ça dans leur rapport, comme une pièce de plus au dossier de mon infamie : « Utilise le téléphone à des fins personnelles et douteuses au mépris du sommeil des passagers. » S'ils savaient à quel point c'est du travail inutile.
Richard et moi sommes revenus dans nos quartiers. La fille est debout dans le couloir de la 96 et refuse d'aller dormir. À l'heure qu'il est, Jean-Charles doit sérieusement regretter d'avoir balancé la clé. C'est bien fait. Je lui ai laissé un peu d'eau pour sa pilule.
Je vais me trouver une couchette, quelque part, et Richard va continuer le couplage dans ma cabine.
Je lui ai expliqué certains trucs. Pas tout. On dirait qu'il a confiance en moi, malgré tout ce bordel, mes mensonges et les coups qu'il a pris sur la gueule. Comment peut-on me faire confiance ? j'ai demandé. Il m'a dit que ça ne datait pas d'aujourd'hui et il m'a rappelé un épisode que j'avais complètement oublié, un soir de Noël où il avait branché le Requiem de Fauré dans tout le train, histoire de marquer le coup, et ça n'a pas plu au chef de train, un Suisse qui s'était mis en tête de lui faire des misères. Il paraît que j'ai pris la faute sur moi parce qu'il a paniqué à l'idée de se faire virer dès ses débuts. Ensuite il paraît que j'ai fait boire de la tequila au Suisse jusqu'à Lausanne. Je ne m'en souviens pas, je devais être complètement saoul aussi.
Petit à petit la soirée m'est revenue en mémoire, j'avais piqué le sifflet du Suisse pour l'empêcher de donner le départ, sur le quai de Lausanne, juste pour continuer à le voir danser et chanter dans le couloir. Je ne garde que cette image floue.
Un vrai délice.