Le doc est un petit tonneau plein de graisse, avec un costard noir, coupé comme pour un Roi mage, des lunettes à monture d’or et l’air de trouver la vie épatante sous tous ses angles.
Il va se laver les pognes au lavabo de la salle de bains. Je l’y escorte afin que nous puissions causer peinardement.
— Alors ?
— Étranglé !
— Merci, je m’en doutais un peu…
Il hausse les épaules.
— Ce dont vous ne vous doutez pas, je suppose, cher San-Antonio, c’est qu’il l’a été à l’intérieur de l’armure !
Je deviens béant comme les arènes de Nîmes !
— Vous charriez, doc ?
Je balance ça, manière de parler, car le légiste est un monsieur qui n’a pas l’habitude de se lancer dans des calembours lorsqu’il travaille.
S’il avait des épaules, il les hausserait sûrement, mais un tonneau n’a jamais haussé les épaules.
— Je ne veux pas entrer dans des détails que le profane trouve toujours sordides, mais en mourant la victime a eu certaines réactions dont on trouve trace dans l’armure… D’autre part, je suppose qu’on aurait eu d’énormes difficultés à faire entrer un cadavre dans cette carapace de fer, même en devançant la rigidité cadavérique ; enfin, j’ai découvert, aux articulations des bras, des meurtrissures profondes, ce qui indiquerait que ce garçon a essayé de se débattre, seulement, il était prisonnier de son carcan de métal !
J’en bave des ronds de bada. J’ai vu bien des meurtres étranges mais jamais des meurtres de conception aussi médiévale !
Y a de quoi descendre de vélo pour se regarder pédaler, je vous assure ! Je n’y comprends que pouic ! Je suivrais l’émission « L’atome, notre ami » (patronné par le professeur Kichi-Duhô-Duma d’Hiro Shima) plus aisément que les méandres de l’esprit salingue ayant conçu ce forfait.
Parce qu’enfin, pour résumer les données du problo : Hervé et sa petite poule organisent une mise en scène qui se déroule suivant leur plan. Le garçon va à la gare pour rallier Avignon… Et le lendemain après-midi, on découvre sa carcasse dans une armure. Môssieur s’est déguisé en homard.
— À quelle heure, le décès, doc ?
— Vers les minuit, à une heure près…
— O.K…
Je sors dans le jardin et je m’approche de la pièce d’eau…
Effectivement, je découvre des éclaboussures.
La peinture rouge sur la margelle moussue. Jusqu’à preuve du contraire, la môme Josée a donc dit vrai…
Comme je reviens au perron, le célèbre Bérurier, dit Béru-vaillant, s’annonce, mal rasé, vineux, cradingue comme s’il avait passé la nuit dans une poubelle de quartier pauvre.
— Quoi de neuf ? dit-il, parodiant le monsieur qui pénètre chez un antiquaire.
— Un mort ! Un !
— Quel genre ?
— Du genre Bayard ! Mais lui il n’était ni sans peur ni sans reproche ! J’ai un petit turbin pour toi !
— Quoi t’est-ce ? questionne-t-il en cherchant une application rigoureuse des Liaisons dangereuses de Laclos.
— J’ai là une jeune délinquante d’un genre assez spécial. L’espèce Saint-Germain-des-Prés-J3 tragique, tu vois ?
— Gy !
— Tu vas l’emmener… Une fois à la Grande Taule, tu t’arrangeras pour lui laisser l’occasion de mettre les bouts, tu saisis ?
— Et comment ! Et tu veux que je lui file le train ?
— Pas toi, car tu passerais aussi inaperçu qu’une bouse de vache sur un Aubusson. Une fois qu’on t’a vu, Gros, tu sais bien qu’on ne t’oublie plus ! Tu restes dans les rétines et dans les cœurs… Tu diras à Pinaud de la suivre.
— Elle est où-ce que, cette frangine ?
— Arrive !
Nous gravissons le perron. Bérurier sent la teinturerie négligée et le mégot froid. Dans le hall, Josée est blottie au creux de son fauteuil.
Je m’approche d’elle, je cueille son sac à main et l’ouvre. Dedans il y a ses clés, un portefeuille contenant deux mille balles et la photo d’Hervé. Je m’empare de la photo…
— Tu vas embarquer mademoiselle ! dis-je à Béru d’un ton extraprofessionnel. Elle est en état d’arrestation. Je l’interrogerai plus tard…
— Bien, monsieur le commissaire, dit le Mahousse en chopant la môme par une aile…
Je les regarde disparaître. On dirait un bœuf qui emmènerait paître sa bergère. Lorsqu’ils ont disparu, je grimpe à la chambre où s’effectua la mise en scène. Il n’y a plus d’ampoule dans la douille de l’abat-jour… Je reconstitue le tableau d’après la photographie qui fut expédiée à Mme Bisemont. Je me demande comment la vioque ne s’est pas rendu compte d’une présence derrière elle. Peut-être qu’elle a du parmesan dans les assiettes à hors-d’œuvre ? Pourtant elle ne m’a pas donné l’impression d’être sourdingue !
Je redescends, de plus en plus perplexe. Quand le père Bisemont va savoir qu’il y avait un macchab dans son armure, il va pousser une drôle de bouille ! Je ferais peut-être bien de lui apprendre la chose moi-même !
Mais auparavant, comme disent les Chinois, je vais aller faire un viron à la gare de Lyon.
La fille m’a dit que Suquet n’avait pas son billet. Conclusion, en demandant à tous les guichetiers susceptibles de fournir un billet pour Avignon, s’ils ont vu Hervé, j’ai une chance de retrouver sa trace. Car maintenant il est indispensable que je sache l’emploi du temps du garçon, entre son arrivée à la gare et son entrée dans l’armure des Bisemont.
Nanti de sa photo, je me farcis les différents guichets en baratinant les employés. À la quatrième tentative, je vois mes efforts couronnés de succès. Un petit zig en blouse blanche, calvitié et moustachu, prend un air inspiré en regardant l’image que je lui cloque sous le pif.
Lamartine devant son lac, un chat siamois sur ses cendres, un touriste anglais devant celles de Napoléon n’auraient pas une expression plus recueillie.
— Avignon, Avignon ! Une seconde pour Avignon, récite-t-il…
Il est en transe. Il s’efforce, il se sollicite, s’évertue, se tracasse…
— Oui, c’est bien lui…
— Alors il a pris un billet ?
— Oui.
— Vous n’avez rien remarqué de particulier ?
L’homme se plonge dans une profonde rêverie, derrière la vitre trouée qui le met à l’abri des vains du postillon.
— Non, il m’a demandé à quelle heure partait le prochain rapide pour Marseille… Je lui ai dit quatre heures douze…
— Il était seul ?
— Oui, d’ailleurs il n’a pris qu’un billet.
— Je veux dire : personne ne l’escortait ?
— Je ne l’ai pas remarqué !
Je salue ce vaillant employé de la SNCF dont la mémoire n’a d’égale que la courtoisie. Et je me dirige vers le buffet de la gare car il fait soif.
Au milieu de la populace disparate qui stagne là en attendant des trains, je m’efforce de comprendre ce qui est nettement incompréhensible…
— À quatre heures moins dix, Suquet a pris un billet pour Avignon. Son train partait vingt minutes plus tard… Et pendant ces vingt minutes il a changé d’idée ; il a renoncé à son départ… Il…
Je cigle mon blanc-cassis et je retourne vers mon employé.
— Encore un petit renseignement, cher ami : où se fait-on rembourser les billets lorsqu’on décide de ne pas les utiliser ?
— Guichet 14…
Je vais au guichet indiqué. Je tombe sur un aimable monsieur aussi gracieux qu’un hépatique cocu qui vient de recevoir sa feuille d’impôt le lendemain du jour où on lui a appris qu’il a la vérole et que son fils unique est en réalité de son voisin de dessus !
— Hier, cet homme ne se serait pas fait rembourser une seconde pour Avignon ?
Il balance un coup de périscope, très bref, sur mézigue d’abord, sur le portrait de Suquet ensuite !
— Ce petit trou du c… ! fait-il. Je pense bien !
« Il m’engueulait parce qu’il trouvait que ça n’allait pas assez vite !
— Quelle heure était-il ?
— Je vais vous le dire.
Il sort un registre d’un tiroir et le compulse…
— Il était quinze heures cinquante-deux !
— Merci…
Je m’enfonce davantage dans l’abrutissement. Ça se Corse, île de Beauté ! D’après les résultats de cette petite enquête, Suquet a acheté un billet qu’il est allé illico se faire rembourser… Alors là, c’est plus que le casse-tronche chintock. C’est le Sphinx qui fait du texte, les gars ! Vite de l’aspirine ou j’ai droit à la congestion cérébrale !
Je gagne le bureau de poste (je suis un favori des loteries) et je demande à un annuaire des téléphones l’adresse du burlingue de M. Bisemont. Il me la fournit sans difficulté et à la lettre B.
Je me catapulte alors dans mon carrosse à changement de vitesses et en moins de temps qu’il n’en faut à une jeune épousée pour chanter « Maman » sur l’air de La Marseillaise, me voilà devant un bel immeuble du boulevard Haussmann ; en caillou authentique, avec fromage autour des fenêtres, porte cochère en fer forgé et concierge absente sur la cour !
Une plaque de cuivre qui aurait valu, pendant la guerre, une pièce de pinard à son propriétaire, annonce en caractères plus gras que Bérurier que les bureaux de M. Bisemont sont au deuxième.
Je monte, j’entre, because on est prié de ne pas sonner, et je fonce dans un clapotis d’Underwood jusqu’à un bureau marqué « Renseignements ».
La belle enfant qui se prélasse derrière le meuble achève de rogner la peau morte cernant ses ongles avant de lever sur moi un regard langoureux comme douze chansons napolitaines.
— Oui, fait-elle avant que je lui aie rien demandé.
— M. Bisemont, s’il vous plaît !
— Vous avez rendez-vous avec lui ?
— Pour qui me prenez-vous ? Je ne suis pas celle que vous pensez !
Elle se fend le tiroir, ce qui me permet d’admirer la délicatesse de ses amygdales.
— Sérieusement, c’est pour quoi ?
— Privé !
— Je ne pense pas qu’il puisse vous recevoir ; il est avec un acheteur étranger… Vous êtes acheteur ?
— Non, vendeur : je vends du malheur… Voici la carte de ma maison.
Je lui installe ma plaque de police sous le nez, qu’elle a fin, délicat et raccommodé par un émule de Claoué un jour qu’il sortait d’un banquet d’anciens combattants.
Elle s’exorbite.
— Police ! dit-elle.
— Oui, mon lapin. Prévenez M. Bisemont qu’il vende vite ce que son acheteur est venu lui acheter parce que je suis très pressé.
Elle se lève, tire sur sa jupe et disparaît par une porte matelassée comme le cabanon d’un frénétique.
Son absence est brève. Lorsqu’elle revient, elle a repris son aplomb, because le calme de son patron a dû lui en imposer.
— M. Bisemont va vous recevoir dans quelques minutes.
En attendant, pour tromper le temps, je lui fais un doigt de cour dans un verre de sirop en songeant à la poupée qui m’attend dans Paris à la même heure et qui doit avoir un début d’indigestion de lapin.
— M. Bisemont a beaucoup de chance, attaqué-je, très sec.
— Pourquoi ? gazouille la douce enfant cyranesque.
— D’avoir une aussi jolie secrétaire. Ma secrétaire à moi chausse du quarante-quatre et oublie de se raser !
Elle rigole.
— Vous êtes galant pour un policier.
— Oui, on m’appelle le commissaire du charme ! Les dames s’amusent à tuer leurs maris rien que pour le plaisir d’être arrêtées par moi !
Nouveau rire argentin de la ravissante pin-up. Elle a des seins comme je les aime : en forme de biberon. Et les regardant, on devient un farouche partisan du régime lacté.
Une poitrine commak, c’est la mort de Nestlé.
Je le lui dis en termes mesurés avec une chaîne d’arpenteur et elle ne se tient plus de joie. Elle regrette d’être enfermée dans un box vitré, car elle aimerait que ses collègues soient témoins de ce divertissement.
— Vous me plaisez beaucoup, mon chou, affirmé-je, j’adore les brunes.
— Mais je suis blonde ! objecte-t-elle.
— Je ne me fie pas aux apparences !
Là-dessus, le père Bisemont ramène sa fraise, accompagnant l’acheteur étranger, un Italien qui lui secoue le brandillon pendant un quart d’heure en l’assurant de l’expression, etc., etc.
Alors, la porte étant refermée, Bisemont s’avance vers mézigue.
C’est un monsieur. Un mètre quatre-vingts ; soixante piges, montre en main ; un costard prince-de-galles ; une cravate en laine tricotée… Une calvitie quasi complète lui évite d’avoir trop de cheveux blancs. C’est le genre d’hommes d’affaires plein d’allant, qui ne fera jamais son âge et dont le regard demande « combien ». Il doit avoir des bagnoles sport, des maîtresses dans la haute couture (comme clientes du moins) et une chasse en Sologne afin d’aller faire des galipettes en Normandie !
Il me toise de bas en haut, de gauche à droite, et tout ça dans le sens des aiguilles d’une montre !
Pas un muscle de son visage ne bouge, il a l’œil bleu, vif, acéré.
— Entrez, je vous prie.
Je pénètre dans son antre de businessman.
C’est clair, cossu, pratique.
— Asseyez-vous, monsieur le commissaire.
Il ne semble pas éprouver la moindre inquiétude. C’est un homme détendu en toutes circonstances. Pour lui, la vie est un jeu très grave, auquel il joue avec une superbe maîtrise.
Il contourne son burlingue, s’assied, joint ses doigts racés.
— Je vous écoute.
— J’ai une pénible nouvelle à vous apprendre, monsieur Bisemont.
C’est pas l’homme à piquer des vapeurs pour autant. On lui annoncerait qu’il a une bombe H sous son fauteuil, il se contenterait de demander à quelle heure elle explose pour faire annuler ses rendez-vous.
Je prends un temps, trois mouvements et la peine de réfléchir. Comme il ne me pose pas la moindre question, j’y vais de mon boniment.
— On a découvert le cadavre d’un jeune homme dans votre propriété.
— Qui a découvert ce cadavre ?
— Moi-même…
— Puis-je vous demander ce qui vous a amené à pénétrer chez moi sans m’en informer ?
Il a un self-contrôle qui rendrait jalmince une statuette chinoise.
— Je ne puis vous répondre pour l’instant.
« Sachez seulement que j’avais un motif valable.
Il n’insiste pas.
— Puis-je savoir ce que ce jeune homme faisait sous mon toit ?
— Je suppose qu’il… qu’il profitait de votre absence pour…
— Pour faire l’amour avec ma femme ? termine Bisemont à ma grande stupeur. Ce cadavre est celui de M. Suquet, je présume ?
Rideau ! Me voilà une nouvelle fois époustouflé. Quelle affaire, madame la baronne ! Quelle affaire !
Je ne sais pas pourquoi, soudain, dans ce bureau d’homme d’affaires cossu, j’ai la désagréable impression que la réalité n’est pas réelle ; que tout est illusion, mirage et consorts…
Vous allez me répondre (si vous êtes poètes) que la vie elle-même est un mirage, une monstrueuse escroquerie à l’illusion, mais ma vie présente a franchement droit à un tour d’honneur dans le domaine du farfelu. M. Bisemont sortirait un lapin russe de son falzar ou se déguiserait en crème de beauté que je n’en serais pas autrement surpris.
— Vous étiez au courant ! bégayé-je, avec la voix flageolante du monsieur qui vient de se farcir une dame sans s’apercevoir que son mari roupillait au bout du lit.
Il a une mimique amère.
— Depuis toujours, mon cher monsieur. Ma femme est une nymphomane. Le premier mois de notre mariage, elle violait le garçon boucher. C’est vous dire…
« Lorsque j’ai compris qu’il n’y avait rien à faire contre ses débordements, j’ai fermé les yeux pour éviter le scandale ! C’est ce qu’on appelle la part du feu !
La part du feu au chose, oui ! Plutôt la part du lion (et pas celui de Belfort) ! Car mon petit doigt me dit que ce digne homme tenait à la dot de son incendiaire épouse. Il se foutait pas mal qu’elle roussisse la toile des draps pourvu qu’il puisse faire fructifier son flouze. Le fric qui abîme tant de choses en arrange beaucoup d’autres. Il rend compréhensif et même tolérant. D’ailleurs c’est lui qui est à la base des maisons de tolérance, ça veut tout dire, non ?
— Depuis quand avez-vous appris qu’elle avait des bontés pour ce Suquet ?
— Depuis le jour où elle me montra une lettre de chantage. J’ai fait faire une petite enquête par un policier privé et j’ai appris de la sorte l’existence de Suquet…
— Alors ?
— Je suis allé trouver ce garçon !
— Vous ?
— Oui. Je lui ai dit qui j’étais et je lui ai montré qu’il était bien inutile d’essayer de faire chanter ma femme ! Il a compris et, je crois, n’a plus réitéré sa petite saloperie…
Je me mets à lui raconter par le menu la suite des événements.
Bisemont m’écoute gravement… Sans m’interrompre. Lorsque j’ai fini de jacter, il promène sa main racée sur sa calvitie et esquisse une petite grimace.
— Tout cela ressemble à un monstrueux enfantillage, dit-il.
— C’est aussi mon avis, monsieur Bisemont. Mais lorsqu’un enfantillage se termine par un meurtre, il mérite qu’on s’y arrête !
— Oui, évidemment…
Le soupir qu’il exhale me laisse entendre que s’il avait la faculté de recommencer sa vie, il épouserait une vache normande, une brouette chinoise, une caisse d’horloge, mais surtout pas sa femme actuelle.
— Monsieur Bisemont, attaqué-je, j’espère que vous ne prendrez pas ma question en mauvaise part, mais je suis obligé de vous demander ce que vous faisiez cette nuit, entre onze heures du soir et une heure du matin !
— C’est l’heure à laquelle ce garçon a été tué ? demande-t-il.
— Approximativement, oui !
— Dois-je en conclure que vous me soupçonnez ?
Son calme cherche à m’en imposer ; mais on imposerait plus facilement un percepteur sur des bénéfices illicites que le gars San-Antonio lorsqu’il cuisine un bonhomme.
— Vous pouvez conclure en tout cas une chose, monsieur Bisemont : c’est que je suis un flic en train de faire son boulot.
Il sourit.
— Ne vous fâchez pas ; je trouve ça très normal.
— Tant mieux ; lorsqu’on travaille dans la compréhension tout devient tellement plus facile.
Il pousse vers moi un coffret à cigarettes grand comme un poste de télévision (grand écran). Je puise au hasard une sèche couleur pastel à bout doré. Le genre de truc exotique qui ferait dégobiller un rat.
— Vous n’avez pas encore répondu à ma question, monsieur Bisemont…
— Oh ! pardon… Je réfléchissais précisément… Car c’est une question qui mérite réflexion…
— C’est juste !
Il fait craquer ses jointures. On dirait que le roi Farouk vient de s’asseoir sur un sac de noix. L’arthrite qui commence son turbin de sape.
— Hier soir, j’ai dîné avec l’industriel italien que vous avez vu sortir de mon bureau tout à l’heure, M. Alonzo Caboulo de Milan, il est descendu à l’hôtel Métropol. Repas chez Lasserre. Ensuite je l’ai emmené à mon club, avenue de l’Opéra… Nous avons bridgé jusqu’à onze heures environ… Après quoi…
Il s’arrête.
— Après quoi, monsieur Bisemont ?
— Nous sommes entre hommes, n’est-ce pas ? murmure-t-il.
— En ce qui me concerne, je puis vous en donner l’assurance formelle !
Il a un fugace sourire.
— Ensuite, donc, j’ai pris congé de mon client et je suis allé chercher ma maîtresse à la sortie du Théâtre des Variétés, où elle joue une pièce de Lagarenne-Colombes !
— Le nom de cette vedette ?
— Anne Dotriche. Il ne s’agit pas encore d’une vedette. À vrai dire elle fait une soubrette. Ça a l’avantage de lui permettre de sortir avant les autres…
— Vous l’avez attendue où ?
— À la brasserie attenante au théâtre… Les garçons peuvent en témoigner…
— Et après ?
— Mon Dieu, après, je l’ai raccompagnée jusque chez elle…
— Vous l’avez quittée à quelle heure ?
— Je ne sais pas au juste, mais il était certainement plus d’une heure du matin…
— Bon, pour l’instant je me contenterai de ça… Maintenant, tout à fait officieusement, cher monsieur, avez-vous une idée quelconque sur la personnalité de l’assassin ? En dehors de l’histoire (combien puérile) du chantage, je me trouve devant un mystère assez sensationnel : Suquet est allé à la gare. Il a pris un billet pour Avignon, qu’il s’est fait rembourser immédiatement, et à minuit il se trouvait chez vous, ayant revêtu une armure. On l’a étranglé ! Pourquoi ? Je paierais très cher pour le savoir, même si je n’étais pas le flic chargé de l’enquête…
Bisemont, une fois encore, fait craquer le petit fagot d’os qui lui sert de pogne.
— Je suis aussi stupéfait que vous, commissaire.
Il réfléchit un court instant.
— Ma femme est-elle au courant de ça ?
— Pas encore… Je le lui apprendrai moi-même dans un instant ! Je vous demande de ne pas l’avertir avant !
— Comme vous voudrez, mais ménagez-là !
— C’est juré !
Il se lève. Depuis un moment des petits voyants de couleur s’allument sur le vaste cadran de son poste téléphonique. Il a hâte que je les mette. Business is business ! Ce cher cornard doit avoir des tonnes de coton à acheter et des wagons de sucre à vendre… Je ne peux rien pour lui, en fait de coton je n’en ai même pas (comme c’est le cas de Pinuche) dans les éventails à moustique et en fait de sucre, aux toutes dernières analyses, on n’a pas trouvé trace de diabète dans les urines lumineuses de votre cher petit San-Antonio !
En sortant, je refile mon sourire chlorophyllé à la demoiselle des renseignements. Je m’approche d’elle lorsque Bisemont a réintégré son burlingue.
— Dites-moi, mignonne, puisque vous êtes préposée aux renseignements, je vais vous en demander un.
— À votre service, gazouille-t-elle.
— Qu’est-ce que vous faites ce soir ?
— Le dîner de mon mari, dit-elle en brandissant son annulaire comme s’il s’agissait de la châsse contenant les reliques de la bienheureuse Broutemiche qui défendit contre les Conoques venus d’Asie : Mantes-la-Jolie, Perte-la-Blanche, et Varennes-la-Saint-Hilaire !
Vous remarquerez la puérile fierté qu’éprouvent les femmes à avoir un anneau au doigt ! Il semblerait que l’état d’épousée leur conférât une suprématie alors qu’il n’est fait que de servitudes. Ces dames épousent des ivrognes, des brutes, des cocus et elles en sont fières parce que le quidam en question leur a filé son blaze. Elles veulent bien torcher des gosses, repriser des chaussettes, ramasser des trempes, à condition de s’appeler Mme Durand !
Je n’insiste donc pas.
— Si un jour vous trouvez votre vie trop lourde, mon cœur, venez chez moi, j’ai une paire de balances : on la pèsera pour vérifier la surcharge !
Lorsque le larbin m’annonce à la mère Bisemont, cette digne personne a le moral qui fait « tilt ». On m’introduit jusqu’à elle et je la découvre, ravagée, sur un canapé crapaud, qui lui va à ravir. On dirait un tas d’or dans un écrin. Elle a l’œil plus pesant qu’un sac de pommes de terre et ses lèvres ont un petit air de gargouilles.
— Pourquoi êtes-vous venu ! soupire-t-elle.
Elle est affolée par ma visite. Tout chavire, tout chancelle autour d’elle. La pauvre piocheuse de slips se croit perdue dans les sables mouvants. Elle se dit que je vais faire éclater la vérité à bout portant et que ça va saigner pour son standing.
Je lui décoche un petit sourire cordial et je m’assieds en face d’elle avant qu’elle m’ait invité à le faire, car je vais au-devant des désirs de mon prochain, parfois.
Je lui bonnis toute l’histoire, telle que je viens de la raconter au mari. Au fur et à mesure, une expression d’horreur intégrale se répand sur sa frime. Le coup de l’armure la fait grelotter. Son râtelier se décroche et s’avance dangereusement hors de sa bouche. Elle le rattrape de justesse à la dernière seconde.
— Je vis un cauchemar, fait-elle.
Pour la calmer, je la rappelle aux réalités, et pour la rappeler aux réalités, il me suffit de lui poser une minuscule question :
— Qu’avez-vous fait, madame Bisemont, cette nuit, entre onze heures du soir et une heure du matin ? Excusez-moi, mais je suis obligé de vous poser une telle question. Votre mari, que je quitte, y a répondu d’une façon satisfaisante.
Pour une fois les voilà logés à la même enseigne tous les deux.
— Comment, ce que j’ai fait… Je n’ai rien fait de particulier, pourquoi me demandez-vous…
Elle bée. Puis son regard devient fixe. Son souffle se précipite.
— Que cherchez-vous à insinuer ?
— Je n’insinue rien, je vous pose une question précise à laquelle je vous demande de faire une réponse également précise.
— Je suis allée au cinéma pour essayer de me changer les idées.
— À quel cinéma ?
— Le Normandie…
— À la dernière séance ?
— Oui.
— Vous êtes rentrée aussitôt après ?
— Oui. Et je suis revenue chez moi à pied car j’avais le feu à la tête.
Comme quoi les foyers peuvent se déplacer, les gars ! Ils décrivent même une marche ascensionnelle, vous le voyez !
— Si bien que vous êtes arrivée chez vous ?
— Vers une heure, je suppose !
Elle sort un mouchoir de soie de son corsage généreux dans lequel elle aurait aussi bien pu loger une famille de quakers.
— Alors le petit misérable me faisait chanter ! Seigneur ! Eh bien, il n’a eu que ce qu’il méritait.
Sa colère est ignoble ! Elle se fout qu’on ait tué Suquet maintenant qu’elle a la preuve de sa vilenie. Je ne puis m’empêcher de songer — en tout bien tout honneur — que l’assassin aurait pu s’offrir la mère Bisemont du temps qu’il y était, sans que rien manque au monde, immense et radieux !
Sa colère lui enflamme les bajoues, allumant, du coup, des reflets de soleil couchant sur ses bijoux.
— Le misérable ! il me trompait ! Oh ! le voyou ! Il abusait de moi !
Alors là, je trouve que Mme Rendsmoifolle envoie le bouchon un peu loin. Je veux bien qu’elle ait du tempérament, et même un brasero à la place du fignedé, mais tout de même elle charrie !
— Vous ne pensiez pas que ce gamin ne s’envoyait que des grand-mères ! fais-je brutalement, ne pouvant me contenir davantage.
Troïka sur la piste blanche ! Si vous entendiez tintinnabuler sa quincaillerie ! Elle se dresse, comme font ces dames de la Comédie-Française quand elles déclament du Corneille de la bonne année.
— Sortez, monsieur !
Je me trisse sans rien ajouter.
Ajouter quoi, d’ailleurs !
En passant le seuil du salon, je perçois un gémissement, puis un choc mou. Je me retourne. La mère Bisemont vient d’aller aux pâquerettes en port payé. Elle gît au travers du sofa, les jupes retroussées sur ses jambons…
J’interpelle le larbin.
— Dites, mon vieux, si vous avez des sels, allez en saupoudrer les salades de votre patronne !
Et sur cette bonne saillie (Mme Bisemont est une personne qui provoque la saillie) je me prends par la pogne et je m’emmène balader.
L’annuaire du cinéma m’indique l’adresse d’Anne Dotriche. Il me propose en outre sa photographie et je constate que la personne en question est une pin-up blonde, au regard langoureux, qu’il doit faire bon avoir dans son lit lorsqu’on est enrhumé.
J’apprends, toujours grâce à cet annuaire édifiant, qu’elle a tourné dans plusieurs grands films, dont La Quenouille en bâton ; N’égratigne pas mon cœur ; Une môme formide et Brioche fromage et constipation, grand prix de l’Esquimau Gervais à la biennale de Fouilly-dans-le-Tiroir. En outre elle a joué des pièces à succès telles Tu m’veux tu m’as (en indien yma sumac) et Y a de l’essence dans la lampe à souder, drame en trois actes et un point de soudure.
Lorsque je carillonne au beffroi du meublé qu’elle habite, son Pathé de campagne Marconi distille une musique qui vous oblige à planquer les pots de crème si on craint de les voir se transformer en beurre.
La môme vient m’ouvrir. Je la reconnais illico. Une belle pièce de collection à la mise très sobre. Elle porte un pantalon collant en imitation peau de panthère véritable. Des mules en lamé avec boutons de verre sur la tête de mule. Un corsage tango, décolleté jusqu’au pubis de Chavannes, et, dans sa merveilleuse chevelure d’or, un foulard d’Hermès représentant une arête de hareng sur une assiette.
— Vous désirez ?
— Quelques minutes d’entretien…
Elle se dit que je suis un admirateur et me fait pénétrer dans un studio nucléaire qui doit coûter une fortune à Bisemont.
— C’est pourquoi ? minaude-t-elle. Vous voulez un autographe ?
— Oui, là-dessus.
Je lui présente ma carte de poulet. Elle fronce les coups de crayons qui lui tiennent lieu de sourcils.
— Vous êtes flic ?
— Jusqu’au bout des ongles.
— Mais je…
Je la scrute. Elle joue peut-être admirablement les bonniches ahuries sur une scène, mais dans la vie, elle feint très mal la stupeur. Je suis prêt à vous parier une dent de sagesse contre la sagesse des nations que le père Bisemont l’a déjà avertie tubophoniquement de la probabilité de ma visite.
— Je viens par acquit de conscience vous poser une petite question, mademoiselle Dotriche.
— À votre service…
Elle est agréablement surprise de trouver un policier aussi beau gosse (si vous trouvez que je me fais trop mousser le pied de veau, dites-le-moi franchement, j’irai me faire dorer la pilule ailleurs). Elle me coule des regards qui sont de plus en plus vaselinés.
— M. Bisemont, que vous devez connaître, prétend avoir passé plusieurs heures en votre compagnie après que vous êtes sortie du théâtre hier soir, est-ce exact ?
J’ai droit à un sourire revu et corrigé par Louise Mariano.
— C’est exact, monsieur le commissaire.
Voici la preuve que l’homme d’affaires a prévenu la môme de ma visite. Car je n’ai montré à celle-ci que ma carte de police où mon grade n’est pas mentionné.
— Donc, en sortant des Variétés, vous êtes venus ici ?
— Oui.
Je soupire.
— M. Bisemont a beaucoup de chance…
— Flatteur !
— Je pense ce que je dis. Je vous ai vue dans Assieds-toi sur le brise-jet. Vous étiez fantastique.
— Oh ! je n’avais qu’un rôle insignifiant.
— Mais vous lui avez donné votre âme, chère Anne Dotriche, il ne pouvait donc plus l’être.
Alors là, c’est la trémousse style « je me suis installée sur une fourmilière ». Elle ne se sent plus.
— Je ne savais pas qu’il existait des policiers aussi courtois ! murmure-t-elle avec une voix qui lui vient de l’œsophage…
Elle se dresse, l’œil en point-virgule.
— Vous prenez un drink ?
— Volontiers…
Elle nous sert deux scotches carabinés. Et du bon. Ce n’est sûrement pas avec ce qu’elle gagne sur les planches qu’elle peut s’offrir du breuvage de first quality.
Avec ses cachets, elle peut toujours s’acheter de l’aspirine pour ses migraines. Et peut-être les bas Nylon que les plaisantins font sauter lorsqu’ils ont un ongle qui accroche !
Nous avalons nos scotches…
— Je suis bien aise de terminer ma journée par vous, dis-je, ça me permet de m’attarder…
J’ajoute, plein d’une fausse inquiétude :
— Vous devez peut-être vous préparer ?
— Du tout, ce soir il y a relâche, et Bisemont ne vient pas, à cause de…
Elle se mord les lèvres. Cette fois pas de doute, il l’a prévenue… Je joue la bonne bouille qui se laisse écraser sans relever le numéro de la bagnole.
— Vous allez peut-être trouver que je vais mal pour un flic, mais si vous êtes libre, on pourrait peut-être unir nos deux solitudes et casser une graine ensemble, qu’en dites-vous ?
— On peut dire que vous êtes un policier à la bonne franquette.
— On peut même ajouter qu’en dehors de mes heures de pointe, je ne suis pas policier pour un rond !
Bref, ça s’emmanche merveilleusement, si je puis me permettre cette image hardie. Une demi-heure plus tard, nous voilà installés chez Max, rue de l’Arcade, devant un homard à l’orange qui pourrait figurer sur la couverture d’un magazine gastronomique.
— Je te mets un coup de brut ? me demande Max.
— Et comment !
Maintenant, pour les ceuss qui ont un œuf en gelée à la place du cerveau, il est temps que je lève le voile de mes intentions. Mon secret désir n’est pas un désir secret, ainsi que vous seriez en droit de le penser ; mais j’aimerais bien faire pinter un peu miss Bonniche pour lui extraire les vers du pif. On ne me sortira pas de l’idée qu’avec des démonte-pneus et une charge de plastic que j’ai des choses intéressantes à apprendre sur Bisemont. De toute évidence, il a chapitré Anne Dotriche et si je sais manœuvrer, avant la fin de la soirée, l’aimable récolteuse de bravos m’aura vidé son sac. Voilà pourquoi je me montre aussi peu poulet que possible avec cette cocotte !
On écluse une première rouille avec le homard, une seconde avec la selle d’agneau aux aromates et on démarre une troisième avec le soufflé monseigneur.
Anne a une descente sur les pentes de laquelle on pourra organiser le slalom géant l’hiver prochain. Ça fait plaisir de sortir une péteuse qui consomme ce qu’on lui sert. Mesdames, souvenez-vous que les hommes ont un faible pour les femmes qui mangent !
Ils ont horreur des chichiteuses, des grignoteuses de biscottes, des mômes qui se contentent de foutre du rouge à lèvres sur les parois de leur verre, des abandonneuses de pilon de poulet, des égratigneuses de steak tartare, des lécheuses de gigot, des décapiteuses d’asperges, des fondeuses de sorbets, bref, des emmerdeuses maniérées…
Anne Dotriche mange bien, boit sec, que dis-je, boit brut (elle est bath celle-là, non ?), ce qui ne l’empêche pas toutefois de me casser les vestibules avec tous les potins du ciné. J’apprends que Jim Nastique est en ménage avec un agent cycliste ; que Dorothé Lipton va divorcer d’avec son quatorzième mari pour épouser le quinzième dans le seizième arrondissement et que l’actrice japonaise Fousy-o-Pô a chopé la jaunisse en visitant une usine de réglisse.
Après le dessert, nous nous éclipsons. La môme est à point. Elle se marre sans raison, tout bonnement parce qu’elle trouve la vie chouette à consommer, et je suis obligé de la soutenir par une manette pour la guider jusqu’à ma calèche.
Une fois de retour à son studio, elle me tend les bras.
— T’es le plus chic flic de la terre, assure-t-elle. Tu mérites que je t’embrasse.
Fort de cette distinction, je supprime la distance qui sépare nos bouches et je prends possession de mon lot. Ça ne vaut pas celui de la tranche spéciale de Noël, mais il est bon à ramasser. C’est du très bon ciné. Du ciné en relief, la fameuse invention des frères Tactils !
La petite Dotriche a du répondant. Elle sait faire face à ses engagements. J’ai peut-être rencontré (et croisé) des tortilleuses de croupion plus averties, mais aussi consciencieuses qu’elle, jamais ! Cette gosse c’est la réception de la reine d’Angleterre à elle toute seule : feu d’artifice compris !
Il a raison, Bisemont, de lui voter des crédits ; elle les mérite. En tout cas, les intérêts sont payés recta. Je me fais rembourser trois coupons et je téléphone à la caserne Champerret pour demander l’assistance de ces messieurs casqués de cuivre. Et puis, j’aime faire les choses sur une grande échelle.
Je n’ai pas l’habitude d’entrer dans des détails scabreux ; ou s’il m’arrive d’y entrer, j’en ressors toujours la tête haute ; mais je peux vous confier que je vis dans le studio de la belle Anne des instants de qualité.
Lorsque je lui ai fait la démonstration de mon appareil à débloquer les tiroirs de commode, elle me dit qu’elle l’adopte et m’en commande trois caisses avec robinets. Brèfle, l’entente la plus cordiale s’établit entre nous, bien qu’il n’y ait pas lerche de place, je vous le garantis par contrat renouvelable par tacite reconduction.
Je me tiens alors un langage véhément, pertinent, judicieux, et de circonstance. Je me dis textuellement ceci, sans en changer une virgule : « Mon San-Antonio joli, tu viens de prouver à cette délicieuse personne que rien de ce qui était humain ne t’était étranger ; maintenant, il te reste à te prouver à toi-même que tu es le flic number one de la cabane Poulaga. »
Aussitôt pensé, aussitôt fait. C’est maintenant à ma botte secrète que je fais appel.
— Mon amour bleu, susurré-je dans les entonnoirs acoustiques de la théâtreuse, je vais faillir à mon devoir professionnel qui consiste avant tout à garder le silence… Mais je tiens trop à toi désormais pour te laisser courir un danger…
Alors là, Mlle Anne se dresse sur un coude. Elle a la poitrine bien ajustée car, dans cette fameuse position, ses bouchons de radiateur continuent de me faire « hou les cornes ! ».
— Un danger ! déclame-t-elle en retrouvant sa voix profonde pareille à celle de Marlène Dietrich parlant dans un sépulcre.
— Oui. En ce qui concerne Bisemont. J’ai tout lieu de croire que ce monsieur est un dangereux sadique…
— Nnnnon ? chevrote-t-elle.
— Hélas. Et un sadique qu’a de l’initiative !
« Jusqu’à présent, il s’en est bien tiré, mais je pense qu’il a commis une bêtise et que nous réussirons à l’alpaguer… J’espère toutefois que nous y parviendrons avant qu’il ne tue pour la seizième fois !
— Pour la seizième fois ! Mais c’est abominable !
— Que veux-tu, c’est un sanguinaire.
Un grand silence s’établit à son compte. Je tourne le bouton du poste de radio. M. Jean Nohain est en train de sévir sur les ondes. Je le laisse aller, car j’ai besoin de bruit. Faut dire qu’il se déchaîne en ce moment. Il est en train de présenter au public de l’Alhambra-Maurice-Chevalier une reconstitution des Contes de Perrault. C’est Michel Simon qui est déguisé en Petit Chaperon rouge et Charles Humez qui fait la grand-mère ! Une trouvaille, quoi ! Le loup arrive, sous les traits de Fernandel.
Au lieu de bouffer la grande vioque il chante L’Ami bidasse au Chaperon rouge et tout de suite après, la Musique de l’air joue Monte là-dessus…
Tandis que je m’esbaudis, Anne réfléchit, ce qui ne lui arrive qu’une fois par année bissextile.
Soudain elle met fin au génie récréateur de M. Nohain.
— Dis-moi… C’est sérieux, pour Bisemont ?
Je hausse les épaules, très détendu.
— Oh ! une erreur judiciaire est toujours possible !
— Mais suppose qu’il soit ce que tu dis !
— On le piquera un jour. On finit toujours par les posséder…
— Seulement d’ici là…
— Tu comprends, nous aurions seulement une preuve…
— Une preuve ?
— Une preuve qu’il nous a menti. Mais non, chaque fois il possède un alibi à toute épreuve ; tiens, pour l’affaire de cette nuit par exemple… Pendant le meurtre il était ici, dans tes bras de velours… Que veux-tu objecter à ça puisque tu en témoignes !
Elle a un frémissement, comme une barque prenant le courant du fleuve.
Ses cheveux d’or (teinture Oréal, j’en ai la preuve) tombent en pluie devant ses yeux, comme le feuillage d’un saule en automne (si après ça je n’ai pas droit à la retraite des vieux scribouilleurs et à l’Académie, c’est à se foutre dans le graffiti scatologique).
— Écoute…
— Mon ange ?
— Je… Ce n’est pas vrai, Bisemont n’est pas resté ici cette nuit !
— Pas possible !
— Si. Il m’a ramenée chez moi et m’a quittée en bas en me disant qu’il devait retrouver un important client à son club…
— Pourquoi m’as-tu bourré la théière tout à l’heure ?
— Il m’avait téléphoné avant ton arrivée pour me dire de le faire… « Je t’expliquerai, a-t-il ajouté. Si tu confirmes ma déposition, tu auras ton vison sauvage ! »
Un hymne, un Te Deum, un chant de délivrance s’élève en moi.
Je me penche sur Anne Dotriche et je lui décerne le patin maison fondée en 1884, qui a obtenu la palme d’or de Tombouchetrou, le Lion de Belfort, la médaille de bronze des Poilus d’Orient et le vingt-troisième grand premier prix au Salon des arts plastiques de Palavas-les-Flots.
— Ta franchise me va droit au cœur, affirmé-je.
Je le lui prouve. Ce m’est facile et agréable. Comme on connaît les seins on les honore, ainsi que le proclament Rivoire et Carret dans leur traité sur la désintégration de l’Anouilh.
— Bouche cousue, hein ? recommandé-je, après une ultime galoche. Il ne doit pas savoir que tu as parlé, car ses réactions seraient terrifiantes…
— Sois sans crainte ! D’ailleurs je vais m’arranger pour ne plus le voir en tête à tête jusqu’à ce que…
— Bravo !
Je me retiens de rire. À cause de mes salades, le père Bisemont va avoir droit aux lignes de Grande Ceinture ! Notez qu’à son âge, un peu de repos ne lui fera pas de mal. Comme le dit si justement M. le ministre des PTT dans son remarquable Annuaire officiel des abonnés au téléphone de 1958 pour le département de Seine-et-Oise : « L’appel au numéro est obligatoire. Répondez immédiatement et évitez les mots inutiles. » Il sera obligé de faire l’amour par correspondance. Après tout, le style c’est l’homme !
Je m’habille, je dis merci, bonsoir et à bientôt. Et je vais me plonger dans la nuit capiteuse du gay Paris.
Une morne apathie règne dans les locaux à peu près déserts de la cabane Royco lorsque je fais dans le bureau des inspecteurs une entrée magistrale.
Bérurier est assis dans son fauteuil pivotant. Il a les mains croisées sur la brioche, le bitos sur les yeux, les pieds sur le burlingue. Comme c’est un homme qui sacrifie tout à son confort, il a posé ses chaussettes trouées…
Je m’avance à pas de loup, je saisis le bord du bureau et je tire à moi. Le gars Béru, déséquilibré, fait un valdingue en avant. Il se réveille à quatre pattes et se redresse furax. Comme il avait dételé son pantalon, celui-ci lui tombe sur les chevilles. Maintenant le gros ressemble à un éléphant en caleçon. Il n’en a cure.
— Tu aurais pu me faire casser le cou ! hurle-t-il, en profitant de ce que son futal est baissé pour se gratter furieusement le valseur.
— Mais non, protesté-je. Comment te casserais-tu le cou, étant donné que tu n’en as pas !
— Espèce de…
— Je t’en prie ; tu oublies que je suis ton supérieur hiérarchique ! Et que nous sommes ici sur les lieux et dans l’exercice de nos fonctions…
Le Gros me répond qu’il s’assied sur la hiérarchie, ce qui, dans sa tenue présente, ne laisse pas que d’inquiéter la hiérarchie, comme disait la marquise Tortillon-du-Prose. Il ajoute en outre que des commissaires comme moi, il les obtient sans peine grâce aux pilules Miraton, et que cette boîte à poulets ne l’incite pas plus au respect qu’un édicule public frappé d’alignement.
Là-dessus, il constate que son pantalon entrave sa marche, il se baisse en ahanant, rajuste les épingles de sûreté qui suppléent à l’absence des boutons. Refait un nœud à sa bretelle de droite, sectionnée à mi-hauteur et se rassied…
— Où en es-tu de ta mission avec la fille ? lui demandé-je alors, en lui proposant mon étui à cigarettes.
Il prend une cousue, la pétrit pour l’amollir ; arrive à l’écraser, la renforce avec un Job gommé et en l’allumant avec son briquet-torche en cuivre estampillé, mèche fumeuse et molette démultipliée, parvient à en consumer les deux tiers ainsi que les poils de son nez !
— Je l’ai remplie, déclare-t-il doctement…
— La mission ?
— Sûrement pas la fille ! C’est pas mon genre !
— Ça tombe bien, car ça m’aurait surpris que tu fusses le sien.
— Que je fusse son genre ou que je le fusse pas, j’ai horreur de ces petites c…es qui s’amusent à faire de l’esprit. Elle m’a traité d’éléphant qui s’ignore, tu te rends compte.
« Bonté divine, je te lui ai mis une de ces mornifles !
Je sais ce que représente « une de ces mornifles » signées Bérurier.
— Elle a craché combien de dents ?
— Elle s’est barrée…
— Raconte…
— On est venu dans le burlingue. Dans le poste de garde, en bas, mine de rien, j’ai fait prévenir Pinaud…
— Ensuite ?
— J’ai également dit aux aminches de la laisser se barrer s’ils la voyaient décarrer…
— Alors ?
— On est monté… Je l’ai fait asseoir… Puis je me suis mis à farfouiller dans les classeurs comme si que je cherchais quelque chose et que je le trouve pas !
— Merveilleuse ruse de guerre qui honore ton esprit d’initiative…
— Je sacrais, comme un qu’est en rogne… Je suis passé dans ton bureau où j’ai continué du ramdam… Et que je suis revenu ! frroutt ! L’oiselle s’était envolée…
— Parfait… Tu as des nouvelles de Pinuchet ?
— Pas encore…
Comme dans les films bien réglés, le bigophone joue Décrochez-moi ça. Je lui obéis. La voix chevrotante d’un Pinaud enrhumé m’éternue des choses confuses dans les trompes d’Eustache.
— Articule ! lui enjoins-je.
Il reprend.
— J’ai zuifi la cheune ville !
— Où est-elle ?
— Elle a barché, barché dans Baris !
— Ensuite ?
— Elle a vini par rendrer dans un bizetrot !
— Et alors ?
— Elle est allée téléphoner à guelgu’un !
— Après ?
— Baintenant elle adent ! Je bense qu’on va venir la redrouver !
— L’adresse du bizetrot ?
— Le Zavoie afnue de Wagram !
— Très bien, noble vieillard. La France te crie merci par ma voix claironnante.
— Et elle te dit berde bar ma foix enrhubée ! J’ai attrapé la bort en zuivant cette ville !
Il raccroche. Il est dans tous ses états, Pinuche… Dès que je l’aurai relevé de sa mission, il bondira dans une pharmacie pour s’acheter du Thermogène. C’est son côté avaleur de flammes !
— Tu te casses déjà ? s’informe Béru-l’Ignoble.
— Oui.
— Je peux rentrer dans mes foyers ?
— Non. J’aurai peut-être encore besoin de toi…
— Pas étonnant que je sois cocu, rouscaille le cher homme : je ne suis jamais à la baraque !
Comme il a une forte dose de philosophie par-dessus sa couche de couennerie congénitale, il reprend sa position initiale.
Les pieds sur le bureau, les mains sur son emballage de tripes, il abaisse ses paupières crapoteuses sur ses yeux bovins et repart au pays des songes.
À ces heures, La Savoie est pleine comme la giberne d’un permissionnaire. C’est bourré de messieurs-dames qui mangent des toasts de quelque chose en buvant des trucs. (Essayez, c’est formidable.)
Je pénètre par le bar et, embusqué derrière deux turfistes qui déplorent la lenteur d’un certain Laxatif II, je file un coup de périscope rotatif dans la grande salle.
Je finis par dégauchir le père Pinaud, tassé sur une banquette devant un grog carabiné. Il attend que ça refroidisse pour s’expédier des calories made in Jamaica dans la boîte à ragoût.
Je continue mon exploration et j’aperçois Josée, tout au fond de la salle, assise derrière des pots de fleurs contenant des plantes vertes en Fibrociment peint à l’huile.
Elle ne quitte pas l’entrée du regard.
Le vieux reliquat d’existence avait raison : manifestement, et de toute évidence, elle attend quelqu’un…
En attendant l’arrivée dudit quelqu’un, je commande une bière blonde (ce soir je ne me tape que des blondes) et je me mets à réfléchir au décès de Louis XVI, me demandant quelle aurait été la réaction de la Lloyd si le monarque avait souscrit une assurance sur sa tête.
La suite des événements ne me laisse pas le temps de tirer la chose au clerc. Je vois la môme Josée qui réprime un mouvement de joie en regardant s’avancer vers elle un monsieur qui n’est autre que le père Bisemont.
S’il me restait encore de la poudre à étonner, je m’étonnerais, seulement j’ai épuisé mon stock au cours de cette journée ahurissante et je dois attendre le passage du représentant pour me réapprovisionner.
Bisemont a mis un pardessus trois-quarts dont il a relevé le col. Vraisemblablement, il ne tient pas à être reconnu et son vœu le plus ardent serait de pouvoir se déguiser en homme invisible.
Il déplore sa réalité organique et, ne pouvant lutter contre cela, file vers Josée Boyer, après avoir erré dans la salle. Il s’assied furtivement aux côtés de la jouvencelle. Ils entreprennent alors un bref colloque. Puis Bisemont tire son larfeuille de sa poche et l’ouvre sous la table. Il compte des biftons, j’en jurerais sur l’honneur d’un ministre des Finances.
D’ailleurs, la vendeuse de blues tend la main. Puis elle empoche quelque chose qui, en aucun cas, ne saurait être un aspirateur à fréquence variable.
Le garçon s’approche pour s’enquérir des desiderata de monsieur. Mais celui a un geste de dénégation et se lève. Brève poignée de jointures avec la môme… Il se brise.
Je lance de la mornifle sur le rade et je lui emboîte le pas. Pinaud continuera de filer le train à mademoiselle. Je le laisse au charbon jusqu’à la pneumonie double incluse.
Bisemont remonte l’avenue à grandes foulées. Il doit faire son réveil musculaire tous les matins, car il est dans une forme physique étonnante… Les séances de vibro-masseur chez Anne Dotriche ne sont pas étrangères non plus à son parfait état de conservation. Voilà une fille qui vaut toutes les jouvences, fussent-elles de l’abbé Soury ou de Sa Sainteté le pape.
Bisemont s’arrête devant sa voiture : une Bozon-Verduraz grand sport carrossée par Dior, avec embrayage à injection superposée et à conjonction de coordination, siège basculant et préposition invariable.
Il prend place dans son véhicule à essence et démarre. Par un hasard prodigieux, ma chignole est remisée à dix mètres. Je la réintègre et me lance à la poursuite du businessman ; un feu rouge me le restitue.
Ensuite c’est les mille milles dans Paris… Ce Bisemont, quel téméraire ! Il roule à tombeau ouvert jusque chez Anne Dotriche afin de lui jouer Déloque-toi bureau fermé !
J’ai du mal à le suivre, bien que la nature, ou le barbu, m’ait pourvu d’un coup de volant qui n’est pas sans rappeler celui de Fangio.
Je ris sous cape en voyant le cher homme s’engouffrer dans l’immeuble de la théâtreuse. Il va se faire recevoir, le chéri ! Avec ça que la demoiselle a été comblée comme une carrière abandonnée !
Je me dis que le moment est proche où je vais lui sauter au colbak, car sa culpabilité ne fait plus de doute.
Un faisceau de présomptions graves l’accablent. Pour éclairer votre lanterne vacillante, je vais me payer le luxe de vous les énumérer :
Primo : il savait que Suquet était l’amant de sa femme et la faisait chanter.
Deuxio : il m’a donné un alibi bidon concernant son emploi du temps de la soirée.
Troisio : il est venu apporter de l’artiche à miss Josée, vraisemblablement pour lui clouer le bec.
Avec tout ça, il est bon pour l’abbaye de Monte-à-Regret… Encore qu’en France, les cocus aient droit à la clémence des jurys et à la retraite des vieux ; leurs cornes étant des cornes d’abondance !
Un moment s’écoule, assez longuet. Puis Bisemont réapparaît. Ce n’est plus le même homme. On dirait qu’il vient de passer ses grandes vacances dans un bain de vapeur. En dix minutes, il a maigri… Son visage s’est creusé… D’une démarche fixe, il va à sa chignole… Au lieu de déhoter, il reste un moment abruti derrière son volant… Enfin il démarre, mais son démarrage manque de nerfs… Sa voiture grand sport doit avoir l’impression de remplacer un moulin à café au pied levé.
Je démarre itou, puis je me dis que cette poursuite infernale est plus ridicule qu’un Bardot (produit, selon le dictionnaire, de l’accouplement d’un cheval et d’une ânesse). Je sais où repêcher le bonhomme… M’est avis que je ferais mieux d’interviewer la mignonne Anne Dotriche. Dans le feu de l’explication, Bisemont a peut-être laissé échapper des paroles imprudentes qu’il est bon de récolter pendant qu’elles sont encore chaudes dans les étagères à lunettes de miss Soubrette.
Je gagne le studio de la grrrande vedette de demain et je toque à sa porte, qu’en partant Bisemont a négligé de fermer. Anne doit être en train de se baliser la surface de réparation dans la salle de bains. Elle n’entend pas, les robicos de sa baignoire faisant un bruit supérieur en intensité à celui que produit mon index replié sur le panneau central de sa porte.
Je pénètre donc at home. Après tout, elle m’a prouvé que j’avais mes petites entrées dans son intérieur.
Le livinge est vide…
— Coucou ! crié-je, ce qui est de circonstance lorsqu’on prend la suite de Bisemont.
J’attends un instant, puis je vais frapper à la porte de la salle de bains. Les robinets font un bruit niagaresque.
Il est peu discret de surprendre une dame dans sa salle de bains, même lorsqu’on connaît cette dame de visu et de tactu !
C’est pourquoi, en parfait galant homme, décoré de la courtoisie française par le syndicat des chauffeurs de taxis parisiens, je retourne m’asseoir.
Une minute se passe et que vois-je paraître, sous la lourde du cabinet de toilette ? Un filet de flotte ! Tel que je vous le dis. La baignoire déborderait que ça ne me surprendrait pas outre mesure, comme dit mon tailleur.
Je fonce, j’ouvre… Et qu’entr’aperçois-je ? Anne Dotriche affalée sur le carreau mouillé de la salle de bains, en peignoir, avec, dans la gorge, un coupe-papier enfoncé jusqu’à la garde.
Avouez que ça la fout mal, hein ?
Quand je pense qu’une heure auparavant j’affirmais sans y croire que M. Bisemont était un dangereux sanguinaire ! Je ne suis pas fiérot. En somme, c’est à cause de moi qu’elle est morte, la belle déclameuse. Elle a dû témoigner une trop grande répulsion à son jules. Il a pigé qu’elle était au parfum de quelque chose ; il l’a cuisinée et elle a fini par cracher le morcif. Alors il l’a assaisonnée. Et moi, bonne bouille, je faisais le poireau, en bas, tandis qu’il lui moissonnait la carotide !
Ah ! misère !
Il ne me reste plus qu’à appréhender Bisemont et à lui exprimer ma façon de penser.
Le larbin gourmé de naguère répond à mon coup de sonnette. Il n’est plus habillé en esclave et se trouve en bras de limace. Probable qu’il achevait d’aider la cuisinière à faire la vaisselle ; à moins qu’il ne la passât à la casserole.
En me reconnaissant, il prend un air de totale affliction, comme si au lieu d’un sympathique garçon habillé en beau gosse, il avait devant lui une commission des croque-morts victimes du travail.
— C’est re-moi, lui dis-je, très urbain.
C’était d’ailleurs le prénom de mon arrière-grand-père. Celui qui est parti à Sedan avec Bazaine et qui en est revenu avec une jambe de bois en cœur de noyer (il avait les moyens).
— Vous désirez ?
— Cette fois, c’est M. Bisemont que je désire rencontrer !
— Je ne sais pas si monsieur est là !
— Il y est, je viens de voir sa voiture en bas.
— À ces heures, monsieur doit être couché !
— Alors vous lui tapotez légèrement l’épaule et vous lui dites qu’un flic le demande ; vous verrez comme il se réveillera !
L’autre réprime une grimace d’hépatique posant pour une revue spécialisée dans la vésicule biliaire.
— Veuillez patienter, dit-il, très Régence.
Il s’éclipse. Pendant son absence, j’admire une toile de Buffet dans l’antichambre. Une vraie splendeur. Elle représente une feuille de marronnier sur un couvercle de lessiveuse. C’est d’une très grande beauté et d’une sobriété monumentale. Ça bouleverse votre conception intrinsèque du comportement second. Ça vous extrapole ; vous bivalence ; vous édulcore !
Une feuille de marronnier par Buffet, ça n’est pas une feuille de marronnier ; c’est la permanence sédimentaire du cycle de l’azote !
La porte s’ouvre sur un Bisemont décomposé.
Où est-elle, la superbe de l’homme au crâne en suppositoire ?
Il est pantelant comme une branche d’arbre brisée. Voilà le terme exact : il est brisé !
Il n’a même pas le courage de proférer un mot banal, une parole d’accueil. Il me regarde, avec ses yeux en virgule. On les croirait dessinés par Modigliani !
— Je m’excuse de vous déranger à pareille heure, fais-je, mais je tenais à vous complimenter sans tarder pour votre travail… Vous avez un talent d’égorgeur et d’étrangleur qui laisserait rêveur un laryngologue !
Il secoue la tête.
— Ce n’est pas moi !
— Ben voyons ! Je vous serais reconnaissant de me suivre sans protester. Je sais bien qu’il est un peu tard pour arrêter les gens, mais il est des cas d’exception !
Il hoche la tête.
— Je sais que tout m’accable, mais…
Bon, il reprend du nerf. Pourtant je pense qu’il ne fera pas trop de difficultés pour se mettre à table. Surtout si c’est le bon Bérurier, l’homme aux mains de bronze, qui lui sert le menu.
Béru ronfle encore lorsque Bisemont et moi pénétrons dans le burlingue après un bref voyage en bagnole au cours duquel nous n’avons pas prononcé une syllabe…
Quand le Gros roupille, on croit assister au championnat du monde de hors-bord.
Je lui mets un ramponneau sur la coiffe. Il se réveille en bramant :
— Je t’aurai, salope !
Conséquence d’un cauchemar. Il me regarde, l’œil en trou d’évier, le nez mal torché, les lèvres baveuses ! Merveilleux spécimen de l’ivrogne français en cours de cuvage.
— Au boulot, Gros, je t’amène un client, mets tes souliers car je veux qu’il parle avant de périr par la chambre à gaz…
Pendant que le Bérurier lace ses soixante-quatre fillette, je pousse Bisemont dans le fauteuil réservé aux interrogatoires.
Puis je téléphone à Magnin, que j’avais alerté de chez Anne Dotriche.
— Tu as examiné le coupe-papier, bonhomme ?
— Oui : pas d’empreintes !
— Descends-le moi…
Je raccroche.
— Inutile de ruser, fait Bisemont, c’est celui de mon bureau, je l’ai bien reconnu…
Je souris.
— Vous avez eu le temps de préparer votre système de défense, monsieur Bisemont, déballez-le moi avant que nous nous penchions sur la vraie vérité. Il faut toujours laisser les prévenus se soulager de leurs mensonges avant de passer aux choses sérieuses, car ensuite ils font des complexes.
— Je n’ai pas assassiné Anne, monsieur le commissaire. Et je n’ai pas tué ce jeune homme !
— Bon. C’est tout ?
— Je ne puis vous dire autre chose. Lorsque je suis arrivé chez ma maîtresse, tout à l’heure, je l’ai trouvée égorgée dans sa salle de bains. J’ai hésité à prévenir la police, mais je me suis dit qu’étant donné les circonstances, on ne croirait pas à mon innocence… Et…
Je l’arrête.
— Vous êtes resté combien de temps chez Mlle Dotriche ?
— Je n’ai fait qu’entrer et sortir !
Je m’approche de lui.
— Vous me bourrez le mou, Bisemont. Je vous suivais, ce soir !
Il a un nouvel affaissement de l’épine dorsale. Manque de pot sur toute la ligne. Il y a des jours qui ne sont pas votre jour. Ce soir n’est pas le soir de Bisemont !
— Vous êtes resté plus de dix minutes chez la petite ! Juste le temps d’avoir une petite explication avec elle, d’apprendre de sa bouche qu’elle m’a avoué vous avoir servi d’alibi… Et juste le temps aussi de lui clouer le bec pour toujours !
— Non ! Je jure que non !
Là, Béru, bien réveillé, les chaussures dûment relacées, l’œil vif comme celui d’un poisson pêché seulement de la semaine précédente intervient. Lorsqu’il voit un prévenu, c’est comme lorsqu’un chien voit un arbre : ça lui provoque des envies.
— Jure pas, tondu ! fait-il au calvitié Bisemont en lui mettant un revers du gantelet sur la pommette.
L’autre s’entortille dans sa dignité ulcérée.
— Je réprouve ces procédés ! déclare-t-il.
Un tel langage n’affecte pas le Gros qui lui place un coup de boule dans le plafond en manière d’excuse.
— Réprouve donc çui-là ! dit-il, pince-sans-rire en diable.
La violence du choc fait voir une constellation jusqu’alors inconnue des astronomes à Bisemont. Il caresse la surface portante affectée par la collision.
— Butor ! fait-il…
Béru ne se tient plus. Il empoigne l’homme d’affaires par la cravatouze, le soulève à demi de son fauteuil en le strangulant sur les bords.
— Je vais t’apprendre la politesse, enfoiré ! dit-il…
Et de lui catapulter un nouveau parpaing dans le menton qui oblige Bisemont à évacuer son dentier. Ayant abandonné ainsi toute dignité, Bisemont s’écroule, les yeux emplis de larmes.
— Tu vas causer, je pense, lui demande le Gros en lui décoiffant la rotonde d’une tape qui tuerait un lapin.
Il a la tonsure qui fait tache d’huile, Bisemont. Lorsqu’il enregistre un gnon, c’est en prise directe… Plus d’amortisseur !
— Je vais vous dire ce que je sais… Rien que ce que je sais ! Tout ce que je sais ! déclare-t-il. Je ne puis inventer des choses pour confirmer vos soupçons, monsieur le commissaire !
Moi, je chique à la bonne âme pitoyable. Un chaud-froid de volaille, y a rien de tel pour chanstiquer le moral d’un homme.
— Parlez !
Il louche sur les battoirs du Gros, toujours prêts à faire les joyeuses marionnettes.
— Hier soir, en fin de journée, j’ai reçu à mon bureau une lettre anonyme…
— Par quel moyen ?
— Pneumatique !
— Que disait cette lettre ?
— Si vous voulez assister à l’ignominie de votre femme, rendez-vous à minuit sur les berges du quai de la Seine près de Saint-Cloud, côté Boulogne…
— Qu’avez-vous fait ?
— Mais je m’y suis rendu, après avoir accompagné Anne chez elle. J’étais d’autant plus porté à ajouter foi à cette lettre que ma femme avait prétendu vouloir aller au cinéma, ce qui lui arrive rarement.
— Bon, bon, bon ! Alors ?
— De minuit à une heure du matin, j’ai arpenté les berges, au grand émoi des couples d’amoureux que je troublais dans leurs ébats… Je n’ai pas vu ma femme et je suis rentré. Elle se trouvait d’ailleurs à la maison…
— Vous avez conservé cette lettre anonyme ?
— Non…
— Naturellement ! rigole grassement Béru à qui « on ne la fait pas ».
— Un mari n’a guère envie de conserver des missives de ce genre, objecte Bisemont !
— Vous saviez que votre femme vous trompait, m’avez-vous dit ; et vous sembliez fort bien vous accommoder de ses frasques !
— Oui.
— Alors, pourquoi brusquement prendre à cœur une lettre anonyme ?
— Je craignais que ma femme ne se livre à des débordements trop spectaculaires, voyez-vous !
Toujours ce souci du standing !
— Il est fâcheux que vous n’ayez pas conservé cette lettre !
— Je m’en rends compte maintenant. Mais ma secrétaire peut vous dire que j’ai reçu un pneumatique un instant avant la fermeture des bureaux.
— Qu’est-ce que ça prouve, vous devez en recevoir quinze par jour ! Celui-ci était écrit comment, à la main ?
— Oui, mais en écriture bâton !
Je fixe Bisemont. Confusément, quelque chose me trouble… J’ignore quoi. Magnin fait une furtive entrée et dépose sur mon bureau l’arme du meurtre.
Je la pousse vers Bisemont. Il a un mouvement de recul.
— Vous reconnaissez ?
— C’est bien ça… Mon coupe-papier…
— On vous l’aurait dérobé, alors ?
— Sans doute !
— Tu parles, Charles, bredouille Béru qui a de l’esprit en toutes circonstances.
Je dessine dans l’air chargé des effluves pédestres de Béru un grand signe d’indifférence, dont le motif rappellerait soit un coucher de soleil sur la chaîne des Alpes, soit le projet d’un maillot collant pour Brigitte Bardot (un Bardot n’est pas forcément le résultat d’un cheval et d’une ânesse).
— Passons pour le moment et venons-en à l’entrevue que vous venez d’avoir avec Josée Boyer, la petite amie de cœur de Suquet…
Il se rembrunit.
— Je sais, je n’aurais pas dû céder…
— Racontez !
— Dans la soirée, elle m’a téléphoné…
— Vous la connaissiez ?
— Absolument pas !
— Et pourtant vous vous êtes rendu à son rendez-vous ? Décidément, monsieur Bisemont, pour un homme d’affaires occupé, vous cédez facilement à la moindre invite : une lettre anonyme, un coup de fil qui l’est presque et vous voilà aux ordres.
Il plisse le front.
— Elle m’a dit qu’elle était la fiancée de Suquet ; que la police l’avait appréhendée et qu’elle s’était échappée. Elle n’avait pas d’argent et ne savait où se réfugier…
— Alors votre bon cœur a pris le pas sur la prudence !
— Je lui ai porté quelques subsides…
Je me lève car une délégation de fourmis commence à me grimper le long des cannes. Béru, d’un hochement de tête, me demande s’il doit continuer la fiesta et offrir à M. Bisemont un échantillonnage plus complet de son savoir. Le Gros a fait ses études à la Manufacture des passages à tabac. Il connaît cet art délicat depuis la taloche commune jusqu’aux mandales roulées, en passant par le guili-guili moyenâgeux.
Je lui réponds d’un autre signe, dont la brièveté n’ôte rien à l’éloquence, que je juge la chose inutile pour l’instant. J’ai la matière grise en pleine ébullition. De toute évidence, l’homme d’affaires ment. J’aurais même tendance à croire qu’il ment par omission. Enfin, quoi, il suffit qu’une petite péteuse lui balance un coup de grelot en pleine nuit pour qu’aussitôt il quitte sa maison avec de l’artiche plein les vagues pour les semer à tous vents ! Non ! Non ! et mille fois non ! Cet homme a les pieds sur la terre. Il sait ce que vaut le fric ! Il n’est pas influençable ! Pour qu’il agisse ainsi, il a dû avoir un mobile sérieux… Car ce qu’il a fait était très compromettant. La fille venait de lui dire qu’elle avait échappé à la police, c’est par conséquent à un détenu en fuite qu’il apportait de l’argent ! Un acte d’une telle gravité n’a pu avoir qu’un mobile plus grave encore ! Mais je connais les hommes. Depuis que je suis dans la poulaillerie, j’ai fait mes classes en matière de psychologie appliquée. Je me rends très bien compte que, plus on « questionnera » le monsieur, moins il sera loquace. Il a franchi cette espèce de ligne de peur au-delà de laquelle un prévenu devient comme inaccessible.
Je me tâte. Ce que je mijote est très risqué, pourtant n’est-ce pas les placements téméraires qui rapportent le plus d’argent ?
— Vous pouvez rentrer chez vous, monsieur Bisemont.
Le regard qu’il pose sur moi est semblable à deux ventouses. Il se plaque à ma peau comme un caoutchouc suceur.
— Je peux rentrer ?
— Mais oui !
— Vous…
— Pardon ?
— Vous ne m’inculpez pas ?
— Pas encore…
Il me contemple un instant, comme s’il flairait tout l’insolite de mon comportement, comme si cette incroyable clémence lui paraissait plus inquiétante qu’une arrestation en bonne et due forme.
— Je ne vous précise pas de vous tenir à la disposition de la justice, n’est-ce pas, cela va de soi ! Il serait extrêmement fâcheux que vous ayez des affaires à traiter en Amérique du Sud brusquement…
— Soyez sans crainte, monsieur le commissaire…
Il me salue et néglige le Gros auquel il ne pardonne pas ses façons brusques.
Quand il a franchi le seuil, Béru explose comme un ballon trop gonflé.
— Non, mais t’es louf ! braille-t-il en secouant les jambons qui lui servent de bras…
— Silence, subordonné insubordonné !
— Ça se voit gros comme la cathédrale de Chartres qu’il est coupable, ce mec ! Il a une gueule de faux témoin !
— C’est ça, lui dis-je : de faux témoin, mais pas de vrai coupable !
— Tu crois que c’est le moment de faire de l’esprit ?
— Souviens-toi d’une chose, Béru : pour un Français, c’est toujours le moment !
— Tu me les casses, déclare-t-il brusquement.
— Pour ce qu’il en reste, c’est pas des dégâts très graves !
Il hausse irrévérencieusement ses épaules de bon mammouth.
Je consulte ma montre. Elle marque minuit et des.
— D’accord ! Tu présenteras mes hommages à ta baleine et mes amitiés au coiffeur.
Il enfonce son bitos crasseux jusqu’à ses sourcils touffus.
— San-Antonio, tu es un affreux type ! On pourrait croire que t’es gentil, mais avec tes calembredaines, tu ne respectes rien : ni les foyers détruits ni les hommes d’élite !
Remué par cette protestation qui lui vient du cœur à travers un matelas de graisse, je lui colle la bourrade de l’affection.
— Dis, l’obèse, tu ne vas pas faire de l’agitation sociale à ces heures, non !
Il sort, dignement. Tel un plénipotentiaire rapportant une réponse négative à ceux qui l’ont mandaté !
J’ai pris la position initiale, favorite et décontractée de Bérurier. Je me suis installé dans son fauteuil pivotant, et j’ai mis mes souliers sur son bureau en prenant soin de laisser mes pieds à l’intérieur. J’attends, avant d’aller m’abandonner dans les bras de Morphée, un coup de tube du père Pinaud. Je ne dors pas, je rêvasse… Je suis dans cet état second qui vous tient en suspens à quelques centimètres du sol. Je pense à l’affaire… Ça, vous l’imaginez sans peine.
Tout est extraordinairement mystérieux. Pire que mystérieux : déroutant ! De tous les éléments bizarres que j’ai rassemblés pendant cette moisson de points d’interrogations de la belle année, celui qui me paraît le plus curieux, c’est le coup de la gare de Lyon. Ce Suquet, qui achète un billet et se le fait rembourser immédiatement, me tourmente comme une dent gâtée lorsqu’on mange du chocolat.
Pourquoi a-t-il agi de la sorte ? Mystère et boule de rogomme !
Qu’a-t-il fait, entre sa sortie de la gare à quatre heures dix et minuit, heure approximative de son décès prématuré ?
Il faudra que dès demain matin…
Mais le fichtre me prend. Moi je suis un impulsif. C’est tout de suite ou jamais. J’ai une profonde admiration pour les gnards qui emmagasinent de la rancœur et qui distillent leurs projets comme on distille un moka dans un filtre qui passe mal.
Zut pour Pinaud !
Je tube à la permanence en demandant qu’on note l’appel du cher vieillard et qu’on le fasse remplacer dans sa filature afin qu’il puisse aller se faire poser des ventouses par l’honorable Mme Pinaud.
Je me casse.
Une petite pluie crachoteuse glaviote sur Paname. Elle me réveille. J’aime Paris, à minuit, quand il flotte doucement. Ça devient vraiment Paris…
Je pilote mon char jusqu’à la petite rue de Verneuil, si doucement provinciale… Des carapaces d’autos, en stationnement pour la noye, luisent à la maigre lumière des lampadaires.
Les façades boursouflées des maisons dorment, à peine troublées par quelques fenêtres éclairées.
Je stoppe devant l’immeuble de Suquet. C’est une vieille construction dont la porte fonctionne encore au cordon.
J’oblitère, de mon index décidé, le timbre de la porte. Celle-ci s’ouvre. Je devrais balancer mon blaze à la pipelette, mais au lieu de me conformer à l’usage, je vais toquer à la vitre de sa loge.
— C’qu’ya ? mugit la voix de la chorégraphe.
— Police !
Comme ça, on évite les palabres.
Elle tourne le loqueteau et je mets le cap sur la cerbère !
La dame est en robe de nuit pour Roi mage, en molleton bleu de Bresse avec dentelles.
— Mince ! c’est vous ! chuchote-t-elle en me reconnaissant. Fallait le dire que vous étiez de la Poule !
— Pardonnez cette omission, chère madame. Elle fut involontaire !
— Ce qui se passe ?
— Une simple question… Hier après-midi, avez-vous vu Hervé Suquet ?
— Non !
— Vous en êtes certaine ?
— Je n’ai pas quitté l’immeuble, vu que j’attends la visite de l’Hygiène pour mon tout-à-l’égout qu’a des fuites !
— Parfait, c’est tout ce que je voulais savoir. Bonne nuit, chère madame, dormez bien ; et si vous rêvez à vos locataires, recommandez-leur de s’essuyer les pieds afin de ne pas souiller vos songes !
Sur cette boutade surréaliste et poétique, je prends congé de la perceveuse de termes. Elle est plutôt ahurie par ma visite éclair et dès potron-minette, elle fera des gorges chaudes dans sa taule…
Je remonte en direction de la gare Montparnasse. Maintenant il est près d’une heure, et excepté à Saint-Germain-des-Prés, les rues sont vides… Je fonce jusqu’à la boutique de disques où travaille Josée. Le marchand de bruits a ses appartements juste au-dessus de sa boutique. Je me fais déloquer la porte cochère et je vais tabasser à la lourde de l’entresol.
Au bout d’un moment, des pantoufles harassées gémissent sur le linoléum.
— Qui est-ce ? s’inquiète une voix d’homme.
— Police !
On fait fissa pour tirer la bobinette. J’ai devant moi le sosie de Tartarin. Un monsieur en forme d’œuf reposant sur sa pointe, avec une moustache à la Salvador Dalí, fripée par le dodo, m’ouvre. Il a une chemise de nuit qui pend par-dessus son falzar comme la peau d’un obèse qui s’est fait maigrir.
— Quoi, qu’est-ce, qu’y a-t-il ? bavoche le digne commerçant.
J’entre et referme la porte.
— Vous êtes le disquaire d’en bas ?
— Oui.
— Vous employez Mlle Josée Boyer ?
— Oui.
Il bredouille ses « oui » d’une voix lamentable… Il a l’œil atone, il regarde derrière lui fréquemment. Je vois une dame passer sa tête frisée par un encadrement de porte.
— Qu’est-ce qui arrive ? demande la dame, pas commode.
— C’est la police ! explique sobrement Tartarin.
— Oh ! mon Dieu !
Oubliant toute décence, la personne se produit dans son entier. Un entier que dissimule mal et partiellement un baby-doll arachnéen. Elle a une paire de roberts du type roploplos tels qu’on les faisait en 1910. Le mignon baby-doll lui va comme un abat-jour à une bicyclette. Mais elle est soucieuse d’entretenir les élans de son ovoïde époux et tous les moyens lui sont bons, même lorsqu’ils sont d’inspiration américaine.
— C’est au sujet de Josée, dit le renflé, piteux.
La dame exulte !
— Quand je te disais que cette petite garce nous attirerait des ennuis. Elle a fait des bêtises, je parie ?
Je hoche la cabèche !
— Hélas, oui, madame !
— Quelle sorte de bêtise ? demande la débiteuse de Moreno en tranches.
Je réalise alors que c’est moi qui suis venu icigo pour poser des questions.
— Hier après-midi, attaqué-je…
Mais le carillon Westminster de l’appartement sonne une heure. Je réalise que nous sommes déjà demain, et que l’hier dont je parle a droit à l’appellation contrôlée d’avant-hier !
Je rectifie le tir.
— Mlle Boyer vous a demandé son après-midi ?
— Parfaitement ! explose Mme Tartarin. Mon mari avait toutes les faiblesses pour elle !
L’homme-bonbonne rougit. Sa moustache horizontale frémit comme une antenne de télé dans la brise.
Je vous parie n’importe quoi contre autre chose qu’il paluchait la petite péteuse derrière les rayons, quand son exciting wife avait le dos tourné. Et l’autre, l’enjôleuse aux yeux d’ange, se laissait fourbir le fourbi afin d’avoir barre sur lui. Elle promet ! Que dis-je ! elle tient déjà !
— Donc, elle n’a pas passé son après-midi d’avant-hier au magasin ?
— Non. Elle a prétendu qu’elle allait chez le docteur… Vous pensez ! Si elle allait chez un médecin, cette grue, ce serait chez un gynécologue.
La baby-dolleuse s’y entend pour les coups cinglants.
— À quelle heure est-elle revenue au magasin ?
— Une heure avant la fermeture ! s’écrie la houri. Il pouvait être cinq heures et demie !
— Et ensuite, elle est ressortie ?
— Non, dit vivement le mari.
Lui, il joue la défense. C’est l’avocat de la gosse.
Oh ! un avocat timoré, qui n’ose pas couper la parole du ministère public, mais un avocat plein de belles intentions.
— C’est juste, convient sa rombière. Cette coureuse qui rentre à des quatre heures du matin plus qu’à moitié saoule est restée chez nous toute la soirée d’avant-hier. Elle nous a même honorés de sa présence au dîner…
— Et vous êtes certaine qu’elle n’a pas quitté votre logement, dans la nuit ?
— Oui ! affirme Mme Reluquezmoi. Je me suis levée plusieurs fois dans le courant de la nuit.
Elle se tourne vers son mari.
— Tu sais, Étienne, les sardines m’avaient détraquée. Chaque fois, j’ai regardé dans sa chambre : elle dormait…
— Après son retour dans l’après-midi, a-t-elle reçu un coup de téléphone ?
— Non…
La dame trouve que ça se présente trop bien pour Josée et elle enfourche un nouveau dada, tout fringant et bourré d’avoine !
— Seulement elle est partie hier après le déjeuner et nous ne l’avons plus revue depuis. Qu’a-t-elle fait ?
Je fais la grimace.
— Des idioties. Il est prématuré pour en parler…
— Nous aimerions tout de même savoir… Son père qui est un camarade de régiment de mon mari nous l’a confiée et…
Je renaude :
— S’il vous l’a confiée, votre devoir était de la surveiller.
Sur ces paroles pertinentes, je laisse le couple à ses remords.
Une brasserie encore ouverte m’accueille. Je commande un demi et un jeton de téléphone, je mets le premier dans mon gosier et le second dans celui d’un taxiphone. Les mecs de la permanence m’ont l’air d’avoir le coup de pompe de la mi-nuit.
— Ouais ? grogne le standardiste.
Je me fais reconnaître.
— Des nouvelles de Pinaud ?
— Aucune…
Je grogne un vague merci et je les mets.
Le plus sage, après une telle journée, serait de regagner mon pavillon où Félicie doit se faire du mouron.
Une petite nuit de dorme me colmaterait les brèches.
Seulement, je suis trop énervé pour avoir un bon sommeil. J’ai pris de trop grosses responsabilités en laissant fuir Josée et en n’appréhendant pas Bisemont. L’un ou l’autre, et peut-être les deux, ont trempé dans le meurtre, j’en ai la conviction…
Alors, quelque diable me poussant (un diable noctambule, je présume), avant de rentrer je vais faire une virouze à La Savoie.
Il faut sur le métier remettre son ouvrage.
En arrivant avenue de Wagram, je constate que l’établissement est plein de soupeurs. Des mecs bien loqués qui viennent gober des belons pour faire admirer leurs robes de satin et leurs costards à revers de soie avant de se pieuter.
Quelle n’est pas ma stupeur de découvrir le Pinaud des Charentes affalé à la table où il était naguère, devant une pile de soucoupes impressionnante…
Plus de Josée à l’horizon.
Je bondis sur le paletot du vieux. Il a l’œil mi-clos. La biture qu’il trimbale ne tiendrait pas dans un triporteur.
— Alors ! lui dis-je, en m’asseyant, d’une voix terrible.
Il me sourit.
— Ah !… je… je… je…
Si je m’écoutais, je lui défoncerais le portrait à coups de talon.
— Tu tu tu tu quoi ?
— Je savais que tu… tu… tu… tu viendrais…
— Et la gosse ?
— Partie !
— Pourquoi ne l’as-tu pas suivie ?
— J’avais pas d’argent sur moi… J’ai oublié d’en demander en partant de la Boîte ! Lorsqu’elle a filé, j’ai voulu payer et… tintin !
Il est schlass, mais son rhume l’a quitté. C’est toujours ça de récupéré…
— Et t’as continué de lichetrogner, bougre de vieux bonze !
— Fallait bien que je meuble le temps !
— Tu ne pouvais pas téléphoner au bureau !
— Je te dis que j’ai plus un radis ; mes derniers flèches, je les ai utilisés pour t’appeler tout à l’heure. Je m’étais pas encore aperçu de mon impé… impécu… impécupéno… impécuniosité !
Retrouvant sa proverbiale volubilité, il enchaîne :
— Je vais t’expliquer : ce matin, Mme Pinaud voulait recoudre un bouton à mon veston des dimanches, celui qui a une tache d’encre sur le revers… Et puis la fille de la crémière est venue la chercher rapport à sa grand-mère qu’est une amie de la tante de Mme Pinaud et qui…
Je ne l’écoute plus. Je fais signe au loufiat pour douiller l’orgie du bonhomme et je me lève sans m’occuper de la vieille ganache. Avant de sortir, il me vient une petite idée. Les idées poussent dans mon bocal comme la pénicilline sur les champignons pourris.
Je descends au sous-sol afin d’interviewer la préposée aux téléphone-lavatory.
Car ma petite idée m’en provoque une plus importante. C’est comme ça que les grandes inventions ont été faites. La gamberge en chaîne. Ça commence par des flageolets et ça finit par Hiro-shima !
La dame des lavabos a fait une brillante carrière dans les chasses d’eau et elle la termine, non moins brillamment, en composant des numéros de bigophone à une cohorte de gens pressés qui pensent avoir des choses essentielles et tarifées à dire à d’autres bipèdes aussi glands qu’eux !
Elle tricote son huit cent soixante-douzième pull-over (un pull-over avec cotte de mailles, maille à partir et poche revolver extensible).
Je m’approche d’elle.
— Un instant, murmure-t-elle en me désignant une cabine, à travers la vitre de laquelle on aperçoit le dos d’un monsieur.
Le quidam a une voix qui conviendrait admirablement à un commissaire-priseur : puissante, persuasive et marquée d’inflexions spirituelles.
Il est en train d’utiliser ce bel organe pour raconter à une dame que, pour la bonne règle, je subodore être la sienne, le menu qu’il s’est cogné ce soir au banquet des nouveaux anciens futurs combattants du treizième zouave et du quatorzième arrondissement réunis.
— Y avait : cymballe de fruits de mer ; tournedos Charpini (un splendide morceau dans la culotte, précise-t-il) ; Port-Salubre ; et omelette norvégienne, importée directement du Brésil.
La tripoteuse de cadran écoute religieusement l’énoncé de ce menu pantagruélique en salivant sur son pull-over.
Enfin, l’homme dont la digestion doit s’avérer laborieuse quitte la cabine et s’élance dans l’escalier.
— Quel numéro demandez-vous ? me fait l’aimable personne.
Je lui montre ma carte. Elle la prend, distraite, lit le numéro d’immatriculation qui y figure et murmure :
— Je ne vois pas le central.
— Le central, c’est Police, fais-je.
Elle pouffe.
— Suis-je linotte !
Puis réalisant :
— Vous avez des ennuis ? me demande-t-elle.
— Non : j’en fais aux autres !
Nous rions de conserve, ce qui est préférable à se nourrir de conserves.
— Chère madame, je vois à votre œil malicieux que rien ne vous échappe. C’est pourquoi je me permettrai de vous poser quelques menues questions auxquelles vous ferez, j’en suis certain, de pertinentes réponses.
L’ayant de la sorte amorcée, il ne me reste plus qu’à faire tremper mon asticot.
— Je suis à votre disposition, dit-elle très simplement en caressant sa moustache.
— Eh bien voilà ! Dans la soirée, une jeune fille est venue téléphoner… Elle vous a demandé Kléber 03–11…
Je lui décris Josée. Mais le numéro de tube a suffi à cette personne expérimentée.
— Je vois, je vois, affirme-t-elle.
— Fort bien. Je me rends compte que, de votre chaise, vous entendez toutes les conversations…
Elle se rembrunit, ce qui est une sage précaution car elle commence à grisonner.
— Oh ! vous savez…
Je calme ses scrupules d’un geste olympien.
— Ne vous excusez pas ; ce n’est pas votre faute si les cabines ne sont pas insonorisées et si le Créateur, dans son infinie bonté, a doté vos ravissantes oreilles de deux tympans dernier modèle.
Elle se trémousse.
— Vous êtes amusant !
— J’ai été clown dans une vie antérieure…
— En somme, vous aimeriez savoir ce que la jeune fille a dit à Kléber ?
— Très exactement, oui !
Voilà Mme Necoupezpas qui se concentre comme une tomate chez Olida.
On entend craquer l’armature de sa coupole.
— Elle a demandé une dame qu’avait un nom rigolo, récite-t-elle, le masque marqué par l’effort.
— Bisemont ?
— C’est ça !
— Alors ?
— On a dû lui dire que la personne que vous causez n’était pas là car elle a fait comme ça : « Et monsieur, il est là ? » On a dû lui répondre oui. « Passez-le-moi », qu’a dit la jeune fille.
— Alors ?
Elle lève sur moi son beau regard éploré.
— Je n’ai pas entendu la suite. Y a un Anglais qu’est venu me demander s’il pouvait téléphoner à London. Il causait mal français et je m’en suis vu comme quatre pour lui expliquer qu’on avait l’urbain, le régional, mais pas l’international… Quand l’Anglais est parti, la demoiselle est sortie de la cabine.
Je me dis que le sort qui avait l’air de me faire une fleur s’est montré chichois en fin de parcours. Dommage que cet Anglais soit venu nous refaire Trafalgar ! Vous parlez d’une crèpe !
— Je suis navrée ! s’excuse la dame.
Là-dessus, descente de Pinaud qui vient libérer son organisme surmené.
— T’es en train de flirter ! bavoche-t-il, en me voyant en communication avec la téléphoniste.
Il rit comme un fromage entamé et pénètre dans un box où un architecte prévoyant a placé une compatissante sébile de porcelaine.
Tout en accomplissant son destin d’homme, Pinaud me révèle sa façon de penser.
— Vois-tu, San-A., la fille, on n’aura pas de mal à la retrouver… Ce soir, un type est venu lui apporter du flouze. Quand il a été barré, elle a mis les voiles… Si tu veux me croire, elle a couru à une gare… Elle…
Je l’interromps.
— Ferme ça, Pinuche !
— Mais…
Je me tourne vers la dame.
— Avez-vous une feuille blanche et une enveloppe ?
— Mais certainement.
Elle ouvre son tiroir.
— Une carte-lettre, ça vous va ?
— À merveille.
Je m’empare de la feuille cernée de papier gommé. Puis j’hésite sur le texte à lui confier. La dame des gogues se lève, et va décrocher son manteau…
— La journée est finie ? je demande.
— Pas trop tôt : il est deux heures !
Tandis qu’elle se fringue, je la contemple d’un œil songeur.
— Dites-moi, chère amie…
J’ai droit à son sourire polisson.
— Oui ?
— Si je vous demandais une heure pour m’aider à démasquer un assassin, que répondriez-vous ?
Elle devient grave.
— Vous plaisantez, je pense.
— Non. Le temps presse. Je sens que je peux, cette nuit, conclure une affaire difficile. Si je n’aboutis pas avant le jour, elle va traîner en longueur… Le criminel saura s’organiser…
— Pourquoi me dites-vous ça à moi ?
— Parce que j’ai besoin d’une femme et que je n’en ai pas d’autres sous la main. Je puis vous affirmer que vous ne courez aucun danger. Si ça réussit, demain il y aura votre photographie à la une dans les journaux !
C’est l’argument qui emporte le morcif. Elle se voit arrachée par la gloire du lieu d’aisance où elle s’étiole.
— Bon… De toute façon, mon mari dort, soupire-t-elle avec regret.
Je comprends que, depuis belle lurette, le monsieur ne s’éveille plus lorsque sa bergère rentre.
— Merci, vous êtes un ange…
Je me fends d’un billet de cinq raides qui va encore faire bramer ceux qui épluchent mes notes de frais.
— Oh ! il ne faut pas, dit-elle en l’empochant courtoisement.
Fort de son acceptation, je me répands enfin sur la feuille de papier blanc !
En caractères bâton, j’écris d’un stylo décidé :
Contrordre ! Il me faut immédiatement un million ou je dis tout. Je vous attendrai à trois heures et demie du matin dans les jardins des Champs-Élysées, derrière le Théâtre Marigny.
Pinaud revient de jouer les fontaines bruxelloises. Il a omis d’assujettir les quatre boutons protégeant son déshonneur et le pan de sa chemise passe par l’échauguette.
— Bon, je vais me pieuter, annonce-t-il.
— Demain ! fais-je, lugubre.
Et jamais expression plaisante n’a été aussi empreinte de vérité.
— Quoi !
— T’as encore du travail, bonhomme.
— Tu es fou !
Je considère sa mise négligée, son costume qui ferait vomir un fripier, la barbe profuse qui dévaste son physique de baderne.
— Tu as l’aspect qui convient à mes projets…
J’entraîne mes deux auxiliaires vers les étages supérieurs.
— Tu as compris ? m’enquiers-je auprès du révérend Pinaud.
Ce dernier hoche sa tête vénérable.
— Y a des moments, soupire-t-il, où je pense sincèrement que tu me prends pour un gâteux…
Je m’abstiens de le détromper, et il pénètre dans l’immeuble des Bisemont. Il a pour mission de remettre ma lettre à ces bonnes gens en prétextant qu’il est un clochard à qui une jeune fille a remis mille balles pour faire sa commission.
Mme Chabanet, l’aimable et nocturne téléphoniste qui me prête son concours, se tient immobile, dans la voiture.
Elle est pas tellement rassurée, la pauvre chérie.
— En somme, soupire-t-elle, qu’attendez-vous de moi ?
— Vous vous assiérez sur un banc en mettant un journal sous vous à cause de la petite pluie qui est tombée tout à l’heure…
— Et ensuite ?
— C’est absolument tout ce que vous aurez à faire. Si : il faudra nouer une écharpe sur votre tête afin qu’on ne puisse vous voir le visage.
Je la boucle car Pinaud, le réputé cancrelat de bistrot, le licheur d’Anjou, l’étaleur de sauces-sur-revers, l’homme dont les stylos se vident dans ses poches, à qui il manque toujours un bouton pour être décent, un rasoir pour être rasé et cent balles pour payer ses consommations, réapparaît, de sa démarche flottante. Belle émanation de la nuit.
Il rejoint l’auto…
— C’est fait.
— Qui as-tu vu ?
— Un larbin. Il a failli me virer, il paraît à cran !
— Il y a de quoi. Je peux te prédire que ce vaillant serviteur va bouquiner dès demain les offres d’emplois. Et alors ?
— Alors il a pris mon mot, du bout des doigts et il est allé le porter à ses maîtres.
— Et puis ?
— Il m’a donné cinquante francs en me disant que « c’était parfait ». Textuel !
— Tu vois bien que le métier comporte certains avantages…
— Je peux rentrer ? implore-t-il.
J’hésite. J’aimerais le garder encore avec moi, pourtant j’ai pitié de son grand âge, de sa sénilité…
— Oui, je vais te larguer à une station de bahus…
Je le moule à l’Étoile où quelques G7 attendent des ivrognes dans la fraîcheur nocturne.
Je descends la magistrale avenue des Champs-Élysées et je stoppe ma chignole avenue Gabriel.
— J’y vais tout de suite ? demande la dame.
Je bigle mon horloge portable.
Elle indique trois plombes et des poussières.
— Oui.
La v’là qui noue son fichu sur ses cheveux… Elle contourne des massifs de buis et se dirige vers un banc qu’un lointain lampadaire baigne d’une lumière d’aquarium…
Le gars San-Antonio enjambe la barrière cernant les haies de troènes. Il s’accroupit parmi les arbrisseaux, pour la plus grande détresse de ceux-ci, et le plus gros mécontentement des ratisseurs de la ville qui s’apercevront demain du désastre et concluront qu’un couple polisson est venu chercher refuge dans ce coin tranquille.
Des voitures passent, de temps à autre, sur l’avenue déserte. Un rossignol, dans les proches frondaisons de l’Élysée, siffle entre ses dents une mélopée à la gloire du char de la nuit dont les pégases vont bientôt ruer dans les brancards.
Deux agents qui ne font pas le bonheur de leurs bergères passent, à toute pédale, en affirmant que leur supérieur a été conçu pour une Chandeleur, vu que c’est une crêpe… Entre les légers branchages des troènes, j’aperçois la pauvre Mme Chabanet. Elle s’oxygène sur son banc. Ce remugle d’arbres mouillés la change des odeurs qu’elle se farcit à son poste habituel.
Elle en éternue d’enthousiasme. Demain elle sera tellement enrhumée que, près de ses gogues, elle aura l’impression de se trouver à la montagne. Comme disait mon ami, le docteur Simon Cussonet-Thoréleur : « Il n’y a que le foie qui sauve ! »
Nous patientons, dans nos positions inconfortables, un bon petit quart d’heure, elle et moi. Et puis, ce que j’escomptais se produit… Une ombre s’engage sous les arbres afin de gagner le petit square où Mme Chabanet attend…
Je me tiens prêt à toute éventualité, comme disent les hommes politiques qui veulent impressionner l’adversaire.
L’ombre vient de disparaître tout à coup. J’ai beau m’écarquiller les gobilles, je ne la vois plus.
Mal à l’aise, flairant confusément un danger, Mme Chabanet vient de quitter son banc ! Pourvu qu’elle ne se taille pas en direction des Champs-Élysées ! Mais non : ses nerfs sont bons. Elle regarde autour d’elle, comme le fait logiquement une personne impatientée…
Je perçois un bruissement, derrière le banc où se tenait la dame. Par une déchirure des branchages, je distingue une main blême… Cette main brandit un revolver nickelé qui scintille faiblement.
— Couchez-vous ! hurlé-je de toutes mes forces.
La détonation couvre ma dernière syllable. Mme Chabanet pousse un hurlement. Je fonce… Un bruit de branches cassées. Je n’ai pas de peine à rattraper l’ombre qui cavale sous les arbres en direction de la Concorde.
C’est celle de Mme Bisemont. En quatre enjambées et demie, je suis sur elle. Je la ceinture. Elle pousse des cris aigus, inhumains, pareils à ceux d’un petit cochon effrayé.
Elle jette son petit revolver loin d’elle. Tout en la neutralisant, je fais jouer les poucettes. Clic-clac : enveloppez, c’est pesé ! La vioque a les bracelets. En pleine crise de nerfs, elle se roule sur le sable… Je la laisse se tortiller pour aller prendre des nouvelles de Mme Chabanet.
— Vous êtes touchée ? fais-je.
Elle se tient adossée à un platane : c’est le tronc pour les victimes du devoir !
— Non !
— Sûr, pas de bobo ?
Elle secoue la tête.
— Non.
D’une voix hébétée, elle bégaie :
— Vous m’aviez dit que… Vous m’aviez dit que ça ne craignait rien !
Et cette pauvre chérie tourne de l’œil. Elle glisse le long de son tronc comme un écureuil… Je suis bien, moi, avec mes deux nanas sur le damier.
Heureusement que des hirondelles arrivent, alertés par le coup de feu, sans tambour ni trompette et sans faire le printemps !
— Haut les mains ! me crient-ils…
Je lève les mains tout comme un gangster au petit pied.
Il est près de six heures du matin lorsque, pour la n-ième fois, je me présente au domicile des Bisemont.
Cette fois, le larbin ne dit plus rien. Il m’ouvre la lourde, me file un regard épuisé et dit simplement :
— Monsieur est au salon !
Je m’y rends donc, guidé par le gentleman à gilet rayé. Bisemont est assoupi sur un divan, en veste d’intérieur de soie bleu pervenche.
Mon entrée le fait sursauter. Il se frotte les yeux.
— C’est toi… commence-t-il. Puis il la boucle en me reconnaissant.
Je m’avance après avoir refermé la porte.
— Vous permettez ?
J’attire un siège à moi et j’y dépose mon individu harassé.
Il s’établit un silence poisseux. Un de ces silences de l’aube, poisseux comme un caramel oublié au soleil. Un profond anéantissement m’engourdit. Si je m’écoutais, je piquerais un somme chez le bonhomme.
Pourtant, je ne suis pas venu ici pour lui faire une démonstration de ronflette à embrayage automatique.
Nous nous regardons un bout de temps, très désenchantés. Il n’en peut plus non plus. Ce matin, l’existence lui tire la langue.
— Ça y est, monsieur Bisemont, murmuré je enfin, c’est terminé.
— Qu’est-ce qui est terminé ?
— Votre cauchemar…
Un de ses sourcils est resté soulevé, seule marque de sa curiosité.
— Votre femme est au dépôt, avec une double inculpation de meurtre et une troisième inculpation pour tentative de meurtre !
Il soupire seulement :
— Ah !
Une larme perle, pudique, au bord de sa paupière gauche.
— Il y a une quatrième inculpation morale, que, personnellement, je trouve plus odieuse que les autres, mais que je ne puis retenir contre elle… Elle a essayé de vous faire accuser de crime !
— Je sais, fait-il.
— J’admire votre sang-froid, monsieur Bisemont…
— Ce n’est pas du sang-froid. Ma femme était une malheureuse névrosée… Au lieu de la faire soigner, je me suis contenté de cacher au monde ses faiblesses… Je pige, c’est régulier… Tout se paie, commissaire, je le sais mieux que quiconque !
La confuse sympathie que j’ai commencé d’éprouver pour lui, dans mon bureau, tandis que Béru le maillochait, se développe. C’est carrément de l’admiration que je ressens pour Bisemont.
— Je suis obligé d’écrire un rapport circonstancié. Auparavant, j’ai voulu confronter avec la vôtre ma conception des faits.
— Je vous en remercie…
J’attaque.
— Votre femme avait donc un amant. Nous avons déjà parlé de la première tentative de chantage exercée sur elle par celui-ci. J’ai bien réfléchi. Mme Bisemont vous a montré la lettre parce qu’elle n’avait pas peur d’éveiller vos soupçons. Ses bonnes œuvres, son souci de sauver à tout prix les apparences m’amènent à penser qu’elle était elle-même au courant de vos liaisons à vous, cela lui fournissait en somme des armes contre vous, me trompé-je ?
Il hoche la tête.
— C’est exact.
— Bien. Quand elle vous a soumis la lettre de chantage, vous lui avez fait part de vos soupçons concernant Suquet ?
— Oui.
— Je m’en doutais. Vous ne lui avez pas parlé de votre visite au jeune homme ?
— À quoi bon !
Comprenez bien, bande de déshydratés, c’est à ce détail qu’on commence à mesurer avec un double décimètre la grandeur d’âme de Bisemont. Il épargnait sa vioque ! Il jouait son rôle de mari prêt à assister sa conjointe pour le meilleur et pour le pire !
Je tends la main à mon interlocuteur. Il dépose sa dextre fine dans la mienne.
— Vous avez droit à ma compassion, Bisemont !
— Merci, fait-il simplement.
Je reprends :
— Votre femme n’est pas une imbécile. Je m’étonnais que ces jeunes gens aient pu lui faire accepter cette comédie du meurtre ! Qu’ils aient réussi à la photographier et tout… En réalité, les choses se sont passées de la façon suivante : en examinant le faux cadavre de Suquet, Mme Bisemont a vu que c’était un faux cadavre… Elle s’est aperçue aussi qu’on lui tirait le portrait. Alors elle s’est fâchée. Elle avait la preuve de la trahison odieuse de son jeune amant, la preuve de sa vilenie… Une haine immense de vieille maîtresse bafouée l’a saisie… Elle a voulu se venger. Mais son fameux sens de la self-respectability l’a retenue d’égorger pour de bon ce petit voyou imaginatif… Le complice qui venait de prendre la photo était dans les parages ; si elle tuait, il saurait qu’elle était coupable et la dénoncerait. Elle a eu une idée magistrale. S’étant assurée que le complice n’était plus à l’étage, elle a eu un entretien avec la pseudo-victime. Elle a expliqué à Suquet qu’elle n’était pas dupe, l’a menacé de le faire arrêter ou de je ne sais quoi. Le gosse s’est déballonné et a tout avoué. Alors elle lui a proposé le marché suivant : Suquet et elle joueraient le jeu pour la complice du garçon… Seulement au lieu de partir à Avignon, il resterait à Paris… La nuit, il retournerait à Malmaison, et se cacherait dans l’armure… Savez-vous pourquoi ? Pour vous tuer… Et vous tuer d’une façon pittoresque : elle a prétendu que vous étiez cardiaque et qu’à la moindre émotion vous preniez une syncope. C’était répondre par une histoire à dormir debout à l’autre histoire à dormir debout qu’on avait échafaudée pour elle ! Cet idiot a marché. Elle lui a promis la forte somme. Elle lui a dit qu’il était téméraire de se confier à une jeune fille… Il l’a admis, et c’est pourquoi il a feint de partir à Avignon pour Josée…
« Mme Bisemont, forte de son acceptation, s’est sauvée, comme si elle avait peur… Elle avait son idée : tuer cette petite ordure qui l’avait bafouée sur tous les plans et de la plus ignoble façon… Seulement, elle prévoyait que leurs relations pouvaient êtres dévoilées lorsqu’on enquêterait sur la mort de Suquet. Elle a voulu se préparer un alibi. Le hasard le lui a fourni en me plaçant sur sa route. Elle a joué le jeu avec moi, m’a emmené à Malmaison et m’a laissé croire qu’elle était persuadée de ce meurtre… Que risquait-elle, puisque à l’heure où on pouvait la soupçonner Suquet vivait ?
« Après m’avoir quitté, ayant admirablement joué son rôle de femme affolée, nettement dépassée par les événements, elle vous a adressé une lettre pour vous attirer à l’heure à laquelle elle avait décidé de tuer Suquet dans un endroit désert. Elle ne voulait pas que vous puissiez fournir un alibi, car sa décision était prise : vous charger du meurtre. Ainsi elle se débarrassait simultanément de l’amant et du mari ! À elle l’avenir !
Bisemont croise ses mains. Il semble souffrir.
— Oui, je sais tout cela, maintenant, affirme-t-il.
— L’idée de l’armure était une trouvaille, poursuis-je. C’était amener ce jeune crétin à se neutraliser lui-même. Elle l’a étranglé sans qu’il puisse se défendre, à l’heure où elle prétend être allée au cinéma.
— Hélas ! se lamente Bisemont.
Je détourne les yeux.
— Monsieur Bisemont, sans le vouloir, j’ai provoqué la mort de votre maîtresse.
Il sursaute :
— Vous ?
— Oui. En disant ceci à Mme Bisemont lorsque je l’ai questionnée sur son emploi du temps à l’heure du crime : « J’ai posé cette question à votre mari qui y a répondu de façon satisfaisante ! »
« Elle a pensé alors que vous n’étiez pas allé au rendez-vous fixé par la lettre anonyme et que vous aviez passé la soirée chez votre maîtresse : il fallait absolument tuer ce témoin gênant ! Elle a pris votre coupe-papier afin que le meurtre soit signé, et… elle a fait le nécessaire… Lorsque Josée Boyer, la fiancée de Suquet, a appelé pour demander de l’aide, Mme Bisemont était déjà partie pour exécuter son deuxième forfait.
— Mon Dieu ! balbutie Bisemont, elle est sans doute folle !
— Son avocat pourra toujours plaider l’irresponsabilité, conviens-je.
J’oriente le débat.
— Dites-moi, la petite Josée nous a échappé pour de bon. Elle savait tout ?
— Elle nous soupçonnait, admet Bisemont. Elle a raisonné comme vous, mais plus vite. Elle m’a dit : puisque Hervé n’est pas parti, c’est qu’il avait rendez-vous avec votre femme parce que notre coup fourré n’a pas pris ! L’un de vous deux a tué mon fiancé, je veux de l’argent en attendant qu’on découvre le coupable. C’est moi qu’on soupçonne. Tant qu’on me soupçonnera, vous serez peinard et pourrez préparer votre défense… Alors payez ! C’est une fille de tête !
— C’est déjà une garce, appuyé-je… Vous lui avez donné combien ?
— Cinquante mille francs ! Et je lui ai promis de lui envoyer cinq cents billets demain à la poste restante de Lyon, bureau principal. Seulement elle a dû réfléchir et elle m’a fait adresser une lettre exigeant plus de suite !
Je secoue la tête.
— Cette lettre-là était de moi. C’est un de mes hommes qui vous l’a remise…
— Grand Dieu ! soupire Bisemont. Si j’avais pu me douter !
— Comment a réagi votre femme ?
— Elle m’a dit qu’elle allait parler à Josée, lui faire comprendre…
— Oui, elle avait emporté un revolver pour mieux lui expliquer. Heureusement qu’elle est myope, sans quoi elle me flinguait sous le nez une brave femme que j’avais engagée pour la circonstance !
Cette fois, il ne dit plus rien. Il songe que sa vie est finie. Il ne lui reste plus qu’à bazarder ses biens et à aller crever sous d’autres cieux.
— Puis-je téléphoner ?
— Faites !
Je passe des ordres pour qu’on installe une souricière à la poste centrale de Lyon. J’ai une leçon de morale à faire à miss Josée. Je voudrais bien qu’elle ne devienne pas une Mme Bisemont. P’t-être bien qu’il est encore temps d’intervenir ? Quoiqu’elle me paraît bien contaminée déjà !
Saleté d’époque !
— Elles sont fameuses ! déclare Hector.
C’est l’anniversaire de Félicie. Il s’est fendu d’un bouquet de roses pompon qu’il a cueillies contre les chiottes de son voisin.
Il a mis un col en Celluloïd trop large, qui le fait ressembler à un clown endimanché. Il s’est fait la raie au milieu, comme un homme de droite qui vote au centre ; et il parle très doctement, en savourant les paupiettes de Félicie.
— Tu sais qu’on a enfermé Mme Bisemont, dit-il.
— Je sais que son mari s’est bien débrouillé !
— Elle s’est trop donnée aux bonnes œuvres, rectifie Hector, ça l’a surmenée.
— Que veux-tu, il ne faut pas se donner plus qu’il n’est raisonnable !
— Nous avons une nouvelle présidente…
— Ah oui ?
— Alors là, le nec plus ultra !
— Pas possible !
— Si. Mme Tupran-Duron, des Pâtes alimentaires… Personne très distinguée. Son mari est député…
— Tu penses : un homme qui connaît les nouilles à fond, c’est tout indiqué.
Ma plaisanterie ne fait pas sourire Hector. Il prend le parti le plus sage, celui de m’abandonner à mes pauvretés et de prendre Félicie comme unique public.
— Cousine, faites-moi le plaisir de venir à notre gala le mois prochain : il y aura une exposition de chats siamois, Matrice et Pario, et une tombola fantastique ; le premier prix, je crois bien que c’est…
— Une nuit d’amour avec Mme la présidente ? demandé-je suavement.
Hector s’étouffe.