X
Un Noël rue du Pot-au-Noir
Un grain dut passer dans le ciel, un nuage bas et rapide, car tous les reflets de soleil s’éteignirent d’un seul coup. Et, comme si l’on eût tourné un commutateur, l’atmosphère devint grise, uniforme, tandis que les objets prenaient un visage renfrogné.
Maigret comprit le besoin qu’éprouvaient ceux qui se réunissaient là de doser l’éclairage d’une lanterne aux feux multicolores, de ménager de mystérieuses pénombres, de ouater l’air à grand renfort de fumée de tabac et d’alcool.
Et il put imaginer les réveils de Klein qui, au lendemain de ces orgies tristes, se retrouvait parmi les bouteilles vides, les verres cassés, dans une odeur rance, dans la lumière glauque qui tombait de la verrière sans rideaux.
Jef Lombard se taisait, accablé, et ce fut Maurice Belloir qui prit la parole.
Un changement brusque, comme si l’on était transporté sur un autre plan. L’émotion du photograveur se trahissait par une agitation de tout l’être, par des crispations, des sanglots, des sifflements de la voix, des allées et venues, des périodes d’emballement et de calme dont on eût pu établir un diagramme, comme pour une maladie.
Belloir, des pieds à la tête, dans sa voix, dans son regard, dans ses gestes, était d’une netteté qui faisait mal, car on sentait que c’était le résultat d’une concentration douloureuse.
Il n’aurait pas pu pleurer, lui ! Ni même étirer les lèvres ! Tout était figé !
— Vous permettez que je continue, commissaire ?… Tout à l’heure la nuit tombera et nous n’avons rien pour nous éclairer…
Ce n’était pas sa faute s’il évoquait ainsi un détail matériel. Ce n’était pas non plus manque d’émotion. C’était même plutôt sa façon à lui de l’extérioriser.
— Je crois que nous étions tous sincères, lors de nos palabres, de nos discussions, de nos rêveries à haute voix. Mais il y avait dans cette sincérité des degrés différents.
» Jef l’a dit… Il y avait d’une part les riches, qui rentraient ensuite chez eux, reprenaient pied dans une atmosphère solide… Van Damme, Willy Mortier et moi… Et même Janin, qui ne manquait de rien…
» Encore faut-il faire une place spéciale à Willy Mortier… Un détail, entre autres… Il était le seul à choisir ses maîtresses parmi les professionnelles des cabarets de nuit et les danseuses des petits théâtres… Il les payait…
» Un garçon positif… Comme son père, arrivé à Liège sans un sou, et qui, sans répugnance, avait choisi le commerce des boyaux, et s’y était enrichi…
» Willy recevait cinq cents francs par mois d’argent de poche. Pour nous tous, c’était fabuleux… Il ne mettait jamais les pieds à l’Université, faisait copier ses cours par des camarades pauvres, passait ses examens grâce à des combinaisons, à des pots-de-vin…
» S’il est venu ici, c’est uniquement par curiosité, car jamais il n’y a eu communion de goûts ni d’idées…
» Tenez ! Son père achetait des tableaux aux artistes, tout en les méprisant. Il achetait aussi des conseillers communaux, voire des échevins, pour obtenir certains passe-droits. Et il les méprisait…
» Eh bien ! Willy nous méprisait, lui aussi… Et, ici, il venait mesurer la différence entre lui - le riche - et les autres…
» Il ne buvait pas… Il regardait avec dégoût ceux d’entre nous qui étaient ivres… Lors des discussions interminables, il ne laissait tomber que quelques mots, qui étaient comme une douche, de ces mots qui font mal parce qu’ils sont trop crus, qu’ils dissipent toute la fausse poésie qu’on était parvenu à créer…
» Il nous détestait !… Nous le détestions !… Il était avare par surcroît… Avare avec cynisme. Klein ne mangeait pas tous les jours… Il nous arrivait à l’un et à l’autre de l’aider… Mortier, lui, déclarait :
» — Je ne veux pas qu’il y ait des questions d’argent entre nous… Je ne veux pas être reçu parce que je suis riche.
» Et il donnait exactement sa part quand, pour aller chercher à boire, chacun raclait le fond de ses poches !
» C’était Lecocq d’Arneville qui copiait ses cours… J’ai entendu Willy refuser de faire une avance sur le prix de ce travail…
» Il était l’élément étranger, hostile, qu’on trouve dans presque toute réunion d’hommes…
» On le supportait. Mais Klein, entre autres, lorsqu’il était soûl, le prenait violemment à partie, sortait tout ce qu’il avait sur le cœur… Et l’autre, un peu pâle, la lèvre dédaigneuse, écoutait…
» J’ai parlé de diverses qualités de sincérité… Les plus sincères étaient certainement Klein et Lecocq d’Arneville… Une affection fraternelle les unissait… Ils avaient eu tous les deux une enfance pénible, près d’une maman pauvre… Tous deux visaient plus haut, s’ulcéraient devant des obstacles infranchissables…
» Pour suivre les cours du soir de l’Académie, Klein devait travailler pendant la journée comme peintre en bâtiment… Et il nous avouait qu’il avait le vertige quand on l’envoyait au sommet d’une échelle… Lecocq copiait des cours, donnait des leçons de français à des étudiants étrangers… Il venait souvent manger ici… Le réchaud doit encore être quelque part…
Il était par terre, près du divan, et Jef le poussa du pied d’un air lugubre.
La voix mate, dépouillée, de Maurice Belloir, dont les cheveux cosmétiqués n’avaient pas un faux pli, reprit :
— J’ai entendu depuis, à Reims, dans des salons bourgeois, quelqu’un demander par jeu : « Dans telles ou telles circonstances, seriez-vous capable de tuer quelqu’un ?… »
» Ou encore la question du mandarin, que vous connaissez : « S’il vous suffisait de presser un bouton électrique pour tuer un mandarin très riche au fond de la Chine et en hériter, le feriez-vous ?… »
» Ici, où les sujets les plus inattendus étaient prétexte à des discussions qui duraient des nuits entières, l’énigme de la vie et de la mort devait se poser aussi…
» C’était un peu avant Noël… Un fait divers publié par un journal servit de point de départ… Il avait neigé… Il fallait que nos idées fussent différentes des idées admises, n’est-ce pas ?…
» Alors on s’emballa sur ce thème : l’homme n’est qu’une moisissure sur la croûte terrestre… Qu’importe sa vie ou sa mort… La pitié n’est qu’une maladie… Les gros animaux mangent les petits… Nous mangeons les gros animaux…
» Lombard vous a raconté l’histoire du canif… Ces coups qu’il se donnait pour démontrer que la douleur n’existe pas…
» Eh bien ! cette nuit-là, tandis que trois ou quatre bouteilles vides traînaient par terre, nous agitions gravement la question de tuer quelqu’un…
» N’était-on pas dans un domaine purement théorique où tout est permis ? On s’interrogeait l’un l’autre.
» — Tu aurais le courage, toi ?…
» Et les prunelles brillaient. Des frissons malsains couraient entre les omoplates…
» — Pourquoi pas ?… Puisque la vie n’est rien, qu’un hasard, une maladie de peau de la terre !…
» — Un inconnu qui passerait dans la rue ?…
» Et Klein, qui était le plus ivre, yeux cernés, chair livide de répondre :
» — Oui !…
» On se sentait à l’extrême bord d’un gouffre. On avait peur d’avancer encore. On jonglait avec le danger ou plaisantait avec cette mort qu’on avait évoquée et qui avait l’air, maintenant, de rôder parmi nous…
» Quelqu’un – je crois que c’est Van Damme – qui avait été enfant de chœur, chanta le Libera nos, que le prêtre entonne devant les catafalques… On reprit en chœur… On se gorgea de sinistre…
» Mais on ne tua personne, cette nuit-là ! A quatre heures du matin, je rentrais chez moi en sautant le mur. A huit heures, je buvais le café au milieu de ma famille… Ce n’était plus qu’un souvenir, vous comprenez ?… Comme le souvenir d’une pièce de théâtre à laquelle on a frémi…
» Klein, lui, restait ici, rue du Pot-au-Noir… Il gardait toutes ces idées dans sa tête trop grosse de souffreteux… Elles le rongeaient… Les jours suivants, il trahissait ses préoccupations par des questions soudaines.
» — Crois-tu vraiment que ce soit difficile de tuer ?…
» On ne voulait pas reculer… On n’était plus ivre… On disait sans conviction :
» — Bien sûr que non !…
» Peut-être même tirait-on une joie âcre de cette fièvre du gamin ?… Saisissez bien ! On ne voulait pas déchaîner un drame !… On explorait le terrain jusqu’à l’extrême limite…
» Quand il y a un incendie, les spectateurs, malgré eux, souhaitent qu’il dure, que ce soit « un bel incendie »… Quand les eaux montent, le lecteur des journaux espère « de belles inondations », dont on parlera encore vingt ans plus tard…
» Quelque chose d’intéressant ! N’importe quoi !
» La nuit de Noël est arrivée… Chacun apporta des bouteilles. On but, on chanta… Et Klein, à moitié ivre, prenait tantôt l’un, tantôt l’autre à part :
» — Crois-tu que je sois capable de tuer ?…
» On ne s’inquiéta pas. A minuit, personne n’était sain. On parlait d’aller chercher de nouvelles bouteilles.
» C’est alors que Willy Mortier est arrivé, en smoking, avec un large plastron blanc qui semblait condenser toute la lumière. Il était rose, parfumé. Il annonça qu’il sortait d’une grande réception mondaine.
» — Va chercher à boire !… lui cria Klein.
» — Tu es ivre, mon ami ! Je suis juste venu vous serrer la main…
» — Pardon ! Nous regarder !
» On ne pouvait pas encore se douter de ce qui allait se passer. Et pourtant Klein avait un visage plus effrayant que lors de ses ivresses précédentes. Il était tout petit, tout étroit à côté de l’autre. Il avait les cheveux en désordre, le front ruisselant de sueur, la cravate arrachée.
» — Tu es soûl comme un cochon, Klein !
» — Eh bien ! le cochon te dit d’aller chercher à boire…
» Je crois qu’à ce moment Willy a eu peur. Il a senti confusément qu’on ne riait pas. Il a quand même crâné…
» Il avait des cheveux noirs, parfumés…
» — On ne peut pas dire que vous soyez gais, ici ! a-t-il laissé tomber. C’était encore plus drôle chez les bourgeois d’où je viens…
» — Va chercher à boire…
» Et Klein tournait autour de lui avec des yeux de fièvre. Il y en avait qui dans un coin discutaient de je ne sais quelle théorie de Kant. Un autre pleurait en jurant qu’il n’était pas digne de vivre…
» Personne n’avait son sang-froid. Personne n’a tout vu… Klein qui bondissait brusquement, petit tas de nerfs crispés, et qui frappait…
» On a pu croire qu’il donnait un coup de tête dans le plastron… Mais on a vu le sang qui jaillissait… Willy a ouvert la bouche toute grande…
— Non !… supplia soudain Jef Lombard qui s’était levé et qui regardait Belloir avec hébétude.
Van Damme s’était à nouveau collé au mur, les épaules de travers.
Mais rien n’aurait pu arrêter Belloir, pas même sa volonté. Le jour tombait. Les visages paraissaient gris.
— Tout le monde s’agitait !… reprit la voix. Et Klein, ramassé sur lui-même, un couteau à la main, regardait avec des yeux hébétés Willy qui oscillait… Ces choses-là ne se passent pas comme les gens l’imaginent… Je ne peux pas l’expliquer…
» Mortier ne tombait pas… Et pourtant le sang s’échappait à flots du trou de son plastron… Il a dit, j’en suis sûr :
» — Cochons !…
» Et il restait debout à la même place, les jambes un peu écartées, comme pour garder son équilibre… Sans le sang, on aurait cru que c’était lui l’ivrogne…
» Il avait de gros yeux… A ce moment-là, ils paraissaient encore plus gros… Sa main gauche était accrochée au bouton de son smoking… Et la droite tâtait le pantalon, derrière…
» Quelqu’un hurlait d’effroi… Je pense que c’était Jef… Et l’on a vu la main droite qui tirait lentement un revolver de la poche… Une petite chose noire, en acier, toute dure…
» Klein se roulait par terre, en proie à une crise nerveuse. Une bouteille tomba, éclata…
» Et Willy ne mourait pas ! Il vacillait imperceptiblement ! Il nous regardait, l’un après l’autre !… Il devait voir trouble… Il a soulevé le revolver…
» Alors quelqu’un s’est avancé pour lui arracher l’arme, a glissé dans le sang et tous deux ont roulé sur le plancher…
» Il a dû avoir des soubresauts ! Parce que Mortier ne mourait pas, comprenez-vous ?… Ses yeux, ses gros yeux restaient ouverts !…
» Il essayait toujours de tirer !… Il a répété :
» — Cochons !…
» La main de l’autre a pu serrer sa gorge…
» Il ne restait quand même pas beaucoup de vie…
» Je me suis tout sali, tandis que le smoking restait étendu par terre.
Van Damme et Jef Lombard regardaient maintenant leur compagnon avec épouvante. Et Belloir acheva :
— La main qui a serré le cou, c’était la mienne !… L’homme qui a glissé dans la flaque de sang, c’était moi…
N’était-il pas debout à la même place que jadis ? Mais tout propre, correct, et les souliers sans une tache, le costume bien brossé !
Il avait une grosse chevalière en or à sa main droite, blanche et soignée, aux ongles manucurés.
— Nous sommes restés comme abrutis… On a couché Klein, qui voulait aller se constituer prisonnier… Personne ne parlait… Je ne peux pas vous expliquer… Et pourtant j’étais très lucide !… Je vous répète qu’on se fait une idée fausse des drames… J’ai entraîné Van Damme sur le palier et nous avons causé, à voix basse, sans cesser d’entendre les hurlements de Klein qui se débattait…
» L’heure a sonné, mais je ne sais pas quelle heure, au clocher de l’église, quand nous sommes passés dans la ruelle, à trois, portant le corps… La Meuse était en crue… Il y avait cinquante centimètres d’eau sur le quai Sainte-Barbe et le courant était violent… En amont comme en aval les barrages étaient couchés… C’est à peine si nous avons vu une masse sombre passer au fil de l’eau devant le bec de gaz suivant…
» Mon costume était taché, déchiré… Je l’ai laissé dans l’atelier et Van Damme est allé chez lui me chercher des vêtements. Le lendemain, j’ai raconté une histoire à mes parents…
— Vous vous êtes réunis à nouveau ? questionna lentement Maigret.
— Non… On a quitté la rue du Pot-au-Noir en débandade… Lecocq d’Arneville restait avec Klein… Et, depuis lors, nous nous sommes évités comme d’un commun accord… Quand nous nous rencontrions en ville, nos regards se détournaient…
» Le hasard a voulu que le corps de Willy, grâce à la crue, ne fût pas retrouvé… Or, il avait toujours évité de parler de ses relations avec nous… Il ne se vantait pas d’être notre ami… On a cru à une fugue… Puis l’enquête a cherché ailleurs, dans les mauvais lieux où l’on pensait qu’il avait fini la nuit…
» J’ai quitté Liège le premier, trois semaines plus tard… J’interrompais brusquement mes études et je déclarais aux miens que je voulais faire ma carrière en France… Je suis devenu employé de banque, à Paris…
» C’est par les journaux que j’ai appris que Klein s’était pendu, au mois de février suivant, à la porte de l’église de Saint-Pholien…
» Un jour, j’ai rencontré Janin, à Paris… Nous n’avons pas parlé du drame… Mais il m’a dit qu’il s’était installé en France, lui aussi…
— Je suis resté seul à Liège… gronda Jef Lombard, tête basse.
— Vous avez dessiné des pendus et des clochers d’église !… répliqua Maigret. Puis vous avez fait des croquis pour les journaux… Puis…
Et il évoquait la maison de la rue Hors-Château, les fenêtres à petits carreaux verdâtres, la fontaine dans la cour, le portrait de la jeune femme, l’atelier de photogravure, où les affiches et les pages de journaux illustrés envahissaient peu à peu les murs couverts de pendus…
Et les gosses !… Le troisième qui était né la veille !
Dix années ne s’étaient-elles pas écoulées ? Et la vie, petit à petit, partout, avec plus ou moins de maladresse, n’avait-elle pas repris son cours ?
Van Damme avait rôdé à Paris, comme les deux autres. Le hasard l’avait conduit en Allemagne. Il avait hérité de ses parents. Il était devenu, à Brême, un important homme d’affaires.
Maurice Belloir avait fait un beau mariage ! Il avait gravi l’échelle !
Sous-directeur de banque !… Et la belle maison neuve de la rue de Vesle… L’enfant qui étudiait le violon…
Le soir, il jouait au billard, avec des notables comme lui, dans la salle confortable du Café de Paris…
Janin se contentait de compagnes de rencontre, gagnait sa vie en fabriquant des mannequins, sculptait, après sa journée, le buste de ses maîtresses…
Lecocq d’Arneville ne s’était-il pas marié ? N’avait-il pas une femme et un enfant dans l’herboristerie de la rue Picpus ?…
Le père de Willy Mortier continuait à acheter, à nettoyer et à vendre des boyaux par camions, par wagons, à soudoyer des conseillers communaux et à arrondir sa fortune.
Sa fille avait épousé un officier de cavalerie et, comme celui-ci ne se résignait pas à entrer dans les affaires, Mortier avait refusé de lui verser la dot prévue.
Le couple vivait quelque part, dans une petite ville de garnison.