Le lendemain, comme prévu, mes condés radinent au K2 pour présenter leurs bien sincères condoléances à la mère Dickson. Elle pique la crise de nerfs numéro 4 bis prévue au décret, on la console, la radio annonce qu’un touriste amerlock a été scraffé par un rôdeur… L’ambassade ricaine proteste auprès des autorités compétentes qui promettent de l’être et on transporte la bidoche de l’ennemi public dans une chapelle ardente… Tout ça sans que votre petit camarade San-Antonio (l’homme qui remplace le beurre parce qu’il s’est enfin débarrassé d’un préjugé qui lui coûtait chérot) soit inquiété[8].
Vers dix plombes, je me fais la grande toilette, je me nippe comme un lord qui aurait de la fantaisie… Et je descends.
M’man est dans le hall, très inquiète. A ses pauvres yeux cernés, je devine qu’elle n’a pas pioncé de la nuit. Je lui donne la bise affectueuse qu’elle attend et je lui explique en termes mesurés que je suis obligé de faire un voyage en Suisse.
— Pendant ce temps, tu m’attendras ici, m’man… Tu es bien, ça te repose. Dans deux jours, au grand maxi, le petit Antoine revient et t’emmène visiter Venise, d’accord ?
Elle soupire, sachant qu’elle ne peut rien contre mon job. Les mères des terre-neuvas savent que la mer est plus fortiche qu’elles. Eh bien, Félicie sait que mon job passe avant mon amour pour elle.
C’est ainsi… La vie est moche. On a des chiares, on les aime immédiatement, on se flanque au feu pour eux, on les couve, on pense chacun de leur pas, on tremble pour eux… Et puis le jour vient où ils vous glissent des mains pour entrer à leur tour dans la fournaise de l’existence !
Je commande à Gigi deux œufs bacon en guise de petit déjeuner. Ça fait plaisir à m’man. Elle aime me voir avaler de la boustifaille. Le jour où j’arriverai à croquer un bœuf sous ses yeux sera le plus beau de sa life.
— Il y a du danger où tu vas ? demande-t-elle.
— Pas le moindre, ma petite bonne femme. Une simple discussion d’affaire, alors tu vois…
— Et ton bras ?
— T’inquiète pas… je l’emmène avec moi…
— Il te fait mal ?
— Absolument pas… Tu sais bien que ma viande pousse comme le chiendent ? Je te parie que c’est déjà cicatrisé…
— Je vais te refaire ton pansement.
— Mais non, il faut laisser faire la nature, ma poule, t’occupe pas…
Je lui laisse un gentil petit pécule et je refile un pourliche d’archiduc à Gigi en lui recommandant de bien soigner Félicie pendant mon absence. Il promet. Je déhote !
Il fait grand nuit lorsque j’arrive dans cette pimpante cité helvétique. Naturellement (et s’il vous reste pour dix grammes de matière grise, vous vous en doutez) mon premier soin est de descendre au Léman-Palace.
Mordez le bath établissement ! De la crèche pour rupinos ! Les zouaves qui débarquent céans n’ont pas leur compte en banque gonflé au gaz de ville, je vous en fiche mon billet ! Il y a un hall dans lequel on pourrait conclure la rencontre Suisse-Hongrie de football, des tapis épais comme des bottins, de gigantesques plantes vertes qui valent une fortune sous notre latitude et pas un maravédis sous d’autres… Des larbins en uniforme de grand amiral suisse, des touristes avec de gros bides nourris au caviar, des péteuses platinées dont un seul regard suffit pour faire la fortune des marchands de boutons du coin… Sans parler des lustres qui ne tiendraient pas à Saint-Pierre-de-Rome, et des fauteuils tellement profonds qu’une équipe de spéléologues pourrait y disparaître à jamais. Bref, vous voyez un peu le genre du pourquoi du chose ?
Je fais un brin pedzouille lorsque je radine à la réception. Je demande une carrée et on me cloque une piaule au sixième. Ensuite, je demande si M. Bucher est laga présentement. On me répond qu’il n’est pas encore rentré, mais que sa femme est au lit, souffrante.
Je remercie et confie mon petit embrasse-en-ville à un bagagiste qui organise une croisière vers l’ascenseur.
Lorsque je suis dans ma chambre, je refile dix francs suisses au mouflet en lui recommandant de me prévenir discrètement dès que M. Bucher rentrera. Il est d’accord. Je ne sais pas ce qu’il s’imagine… Peut-être rien du tout. En tout cas il se retire fier comme bar-tabac[9] avec son billet.
Je décroche le bigophone et réclame d’extrême urgence une assiette de viande froide et une bouteille d’œil-de-perdrix.
Ça va me permettre de patienter en attendant l’arrivée du gars Bucher.
Seulement, je nettoie le plateau, vide la bouteille et rien ne s’est encore signalé à l’horizon. Fatigué, je m’allonge tout fringué sur mon lit… J’essaie de fumer une pipe pour me tenir éveillé, mais le sommeil est plus fort que ma volonté… Je coule à pic dans un repos que j’espère au moins réparateur. Combien de temps dors-je ? Il me serait malaisé de le préciser. Toujours est-il que lorsque la sonnerie de mon bigophone se met à vibrer, j’ai l’impression d’être en pleine forme.
La voix traînante du petit groom m’annonce :
— M. Bucher vient de rentrer, monsieur.
— Merci. Quel est le numéro de sa chambre ?
— Appartement 72, rectifie le préposé qui tient bien à préciser qu’un monsieur de l’importance de Bucher ne saurait se contenter d’une chambre.
Je raccroche et saute de ma planche à clou. Ma breloque marque deux heures du matin… Du moins c’est moi qui les estime « du matin » ces deux heures-là, le cadran de ma montre ne faisant qu’un circuit de douze plombes pour débiter une journée de vingt-quatre. Si vous trouvez que je philosophe d’une façon trop hermétique, faites-moi signe, je vous raconterai l’histoire du nègre qui vient de recevoir la flotte et qui entre dans un bistrot en demandant « un petit blanc sec ».
J’ai la clapeuse épaisse… L’œil-de-perdrix qui m’en a mis un petit coup dans la vue ! Au fond, la nuit, on ne devrait écluser que du vin de messe, comme le dit si justement l’abbé Résina dans son traité sur « L’incidence de la langue braisée dans la Société Moderne ». Je me rince le bac au lavabo… Un petit coup de flotte sur le front… Je calamistre ma chevelure, renoue ma cravate, époussette mon futal, lustre mes godasses avec les rideaux de la fenêtre comme le font tous les Français quand ils descendent dans un hôtel et, ainsi remis à neuf, je pars à la recherche de l’appartement 72.
Un videur de tinette diplômé me rancarde. C’est au second… Il y a vue sur le Léman et l’eau chaude sur l’évier…
Je m’annonce donc devant la lourde à double battant du 72. Un rai de lumière filtre par en dessous.
Je prends un léger temps pour laisser tomber ma tension artérielle. Puis je frappe.
Une voix d’homme demande avec un fort accent yankee.
— Qu’est-ce que c’est ?
Sans me démonter (je ne me démonte jamais sachant bien que je ne saurais pas me remonter, n’étant pas bricoleur pour un sou) je réponds :
— Un message pour M. Bucher !
Il fait fissa pour ouvrir, le Prisunic de l’arme à feu !
C’est un garçon beaucoup plus jeune que je ne l’imaginais. Il a dans les trente-six carats. Il est plutôt grand, avec une chevelure brune plaquée sur la tête comme un casque. Il a un petit nez en pied de marmite chevauché par de grosses lunettes d’écaille.
Ses yeux ont un éclat très intense. Il me regarde, constate que je ne suis pas un employé de l’hôtel et murmure :
— Que me voulez-vous ?
— Un instant d’entretien, monsieur Bucher.
— Qui êtes-vous ?
— Si vous me laissiez entrer, je vous le dirais. J’ai horreur de raconter ma vie dans un couloir d’hôtel…
Il grommelle :
— Come in !
Je pénètre dans un grand salon triste avec des dorures impensables, des meubles qui foutraient le cafard à un sachet de poudre hilarante, et des tableaux au mur qui vous donneraient envie d’avoir du Picasso chez vous jusqu’à la fin de vos jours.
Bucher me désigne un siège. Lui-même pose son socle dans un fauteuil. Il y a plusieurs flacons de whisky sur une table basse avec un siphon et des verres. Il se sert une rasade de scotch carabinée : plus d’un demi-glass. Il lâche dans tout ça un jet prostatique d’eau gazeuse et boit le total en moins de temps qu’il ne lui en a fallu pour le préparer.
— J’écoute ! grogne-t-il.
Je remarque alors combien son regard est étrange… Il y a dans ses yeux bleus à la fois de la clarté et de l’ombre, de la douceur et de la cruauté, de la faiblesse et une énergie peu commune.
— Bucher, je n’irai pas par quatre chemins… Je suis un zig des Services français…
Il ne bronche pas. On dirait que je lui chante le code civil sur l’air de La Main de ma Sœur.
— Quels Services ? demande-t-il.
— Les Services secrets, mon cher monsieur.
— Et alors ?
— Alors ne cherchez pas à me snober parce que ça ne prendra pas. J’en ai maté d’autres plus épais que vous, Bucher… Votre petit ami Sion, par exemple.
Là, il sourcille légèrement. Mais son mutisme demeure absolu.
— Bucher, je suis chargé par mon gouvernement d’empêcher la cession de votre dernière cargaison d’armes aux rebelles arabes. Vous voyez, j’y vais carrément… Je peux me permettre ça étant donné que je suis au courant du rapt de votre enfant…
Il a sa première vraie réaction et c’est une réaction de père.
— Vous savez !
— Mieux, avant-hier, je tenais Carolyne sur mes genoux…
Il se lève, vient à moi.
— Qu’est-ce que vous dites ?
— Que j’ai joué avec votre petite fille, parfaitement… Seulement, à cet instant, je ne savais rien de ce kidnapping… Lorsque j’ai su les détails, il était trop tard…
A mon tour, je lui désigne un siège. A mon tour je vais à la table supportant les flacons de scotch…
Je me prépare un formide…
Puis, l’ayant ingéré, je fais à Bucher un récit on ne peut plus complet de mes démêlés avec son ex-associé. Je ne lui passe rien, ni ce qui m’a amené à Cervia ni ce qu’il est advenu du sieur Dickson, alias Sion.
Il m’écoute sans broncher, les mains croisées sur un genou, très droit. Son regard étincelle.
Lorsque j’ai terminé mon récit, il murmure simplement :
— Carolyne est avec ces gens en ce moment…
— Oui.
— Alors pourquoi ne se sont-ils pas manifestés ?
— Je l’ignore.
— Ne serait-il pas arrivé malheur à l’enfant ?
— Rassurez-vous. Ils l’ont payée une somme trop rondelette… On ne brise pas les objets de valeur…
Il réfléchit un moment et demande :
— Pourquoi êtes-vous venu me dire ça ?
Je soupire.
— Nous y voilà, mon vieux !
Par mesure de sécurité, et afin de ne pas risquer la panne sèche, je lui écluse un nouveau gorgeon de scotch sans lui demander la permission. Du reste, je l’ai appris par les films made in U.S.A., aux Etats, on pratique comme ça. Chacun pour soi et Dieu pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir du raide de bonne qualité. Ce sont ceux-là les vrais perdants : ceux qui justement n’ont rien à perdre. Il y a des jours où je me dis que l’auteur de la fameuse maxime : « L’argent ne fait pas le bonheur » devait être plein à craquer. Autrement, jamais il n’aurait pensé à débloquer de la sorte.
Bucher me suit du regard ; au fur et à mesure que je tarde à parler, sa figure se crispe. Il est tendu comme un félin pourchassé.
Prenant enfin son exaspération en considération, je m’approche de lui, me mets à califourchon sur une chaise et j’attaque.
— On a toujours intérêt à faire un dessin pour résumer la situation, rien ne l’éclaircit davantage. Nous allons donc en faire un…
Je sors mon stylo, pas l’explosif, le vrai. Tout en crayonnant, je commente :
— Voici un triangle, Mossier Bucher… Chaque angle représente un groupe d’individus… Ici, en haut, les types de la Ligue. Là, vous, la maison AAl… Enfin dans le troisième angle, nous, la maison France. Que désirons-nous les uns et les autres ? Hein ? La Ligue désire les armes. Vous, votre enfant. Nous, nous désirons que les armes ne soient pas vendues à la Ligue et, comme nous avons bon cœur, que vous retrouviez votre gamine. Vous me suivez toujours ?
Il hoche du bonnet, comme on dit chez Cinzano.
— O.K. (bon, v’là qu’à son contact, je m’américanise). Maintenant quels sont les atouts de chacun ? La Ligue a votre fille. Vous, vous avez les armes… Et nous…
Je stoppe et souris.
— Nous, Mister Bucher, nous n’avons rien ! Nous sommes donc particulièrement qualifiés pour intervenir. Notre seul argument, et il est de taille, c’est que nous avons le bon droit pour nous et que nous disposons de moyens d’action officiels, comprenez-vous ?
Bucher secoue la tête.
— Précisément, fait-il, je ne comprends pas. Quand on n’a rien à vendre, on ne va pas s’installer au marché ! Ceci est une affaire entre la Ligue et moi… Ceux qui me rendront ma fille auront les armes, c’est tout ce que je peux vous dire.
Il se lève.
— Et je pense que votre intervention est contre-indiquée, elle risquerait d’indisposer les kidnappeurs et de les amener à… à accomplir un acte irréparable pour moi… Vous êtes français, ici nous sommes en Suisse, vous n’avez aucun droit d’ingérence dans mes affaires…
— Ecoutez, Bucher, je crois que vous n’avez pas assez pensé la chose…
— Je crois que si.
— Non… Si vous étudiez un peu les histoires de rançon, vous constaterez… et je ne dis pas ça pour vous effrayer outre mesure, que ça se termine toujours mal pour la partie sur laquelle s’exerce le chantage. La Ligue va vous demander les armes. Parfait… Mais elle vous promettra votre gosse contre la remise de la cargaison.
« Vous aurez beau ergoter, refuser, exiger le donnant donnant, vous devrez en passer par là, parce que, foutez-vous bien ça dans le crâne, c’est vous qui êtes vulnérable dans cette aventure. Si la transaction rate, pour eux, ça représente une grosse affaire foutue. Mais si elle rate pour vous, c’est votre cœur qu’on vous arrache, pour employer le style mélo. »
— Je saurai négocier l’affaire, dit Bucher. Ne vous tourmentez pas pour moi, monsieur… heu…
Je ne crois pas opportun de lui filer mon blaze.
— Une fausse manœuvre et vous ne revoyez plus votre fille !
Il me touche l’épaule du bout des doigts.
— Et vous, monsieur le flic français, vous êtes certain de ne pas en faire, de fausses manœuvres ?
Il me chope au débotté. Pourtant je conserve toute mon assurance.
— Parfaitement !
— C’est pour le coup que ces salauds commettront le pire lorsqu’ils sauront que la police française est sur l’affaire !
Je m’approche de lui à le toucher. Il y a des lueurs fulgurantes plein les vitres de ses besicles.
— Si vous ne marchez pas avec moi, je ne stopperai pas mon enquête pour autant ! Vous voici prévenu… C’est pourquoi vous et moi avons intérêt à nous allier… Il y a chez nous un vieux proverbe (il y en a des tonneaux du reste) qui dit : « L’union fait la force ».
Bucher hausse les épaules.
— Les flics français sont juste bons à débiter des citations populaires, déclare-t-il. Pour du travail sérieux, efficace, c’est autre chose. J’aimerais mieux collaborer avec un boy-scout qu’avec vous !
Ah la vache ! Comme vannes, il en balanstique des paquets ! J’ai le raisin qui fait plusieurs tours…
Inutile d’insister avec cette truffe. Puisqu’il en est ainsi, je lui prouverai ce dont je suis capable et il me paiera ses sarcasmes avec des intérêts usuraires, c’est promis.
Je hausse les épaules.
— Très bien, allez chercher un boy-scout, j’agirai donc seul et nous verrons lequel arrivera le premier sur la ligne d’arrivée !
Sur ce, je fonce à la lourde d’un pas décidé.
Je quitte la taule sans m’être retourné, mais je sens l’œil aigu du trafiquant dans mon dos. Et ça vous tient plus chaud qu’un Rasurel, parole d’homme !
Très emmouscaillé, je l’admets, par la tournure des événements, je regagne mon terrier. Franchement, ça s’embringue mal ! Au lieu de faire front comme les loustics de la Ligue, nous voici à couteaux tirés, Bucher et moi.
Votre petit San-Antonio joli n’a pour lui que sa bonne mine et son certificat d’études primaires. A part ça, mort au taureau, je suis refait !
Je suis refait car, ne sachant où se terrent les ravisseurs de la petite Carolyne, je ne puis la récupérer pour reprendre les brèmes en main. D’autre part, Bucher ne me dira jamais où se trouve sa cargaison… Il a raison, le Ricain, c’est une affaire entre lui et eux. Pour mézigue, on inscrit au programme : « Va te faire cuire un œuf » avec le gars Bibi dans le rôle de l’œuf !
Il est tard… Je file un coup de périscope à ma tocante. Elle annonce trois plombes et des poussières… Non : il est tôt !
Je réfléchis… J’ai dans le bac un bon goût de scotch… Je n’ai pas sommeil et je me sens en forme.
Je décroche le bigophone et je dis au préposé de me faire grimper d’urgence un flacon de whisky et l’annuaire des téléphones de la Suisse…
Le service au Palace est impec… J’ai satisfaction en quatre minutes trois douzièmes… Y compris le temps que l’employé a mis pour réaliser mon coup de grelot…
Je me prépare un glass super-mahousse. Et tout en le sirotant, je feuillette l’annuaire. Je trouve rapidos ce que je cherchais, à savoir le numéro d’un pote à moi : Justin Bodard, chef de la police genevoise. Nous nous sommes connus l’an dernier chez des amis communs et je l’ai tellement fait marrer avec mes histoires de cornechose qu’on l’a opéré d’une hernie étranglée la semaine suivante. D’autre part, je l’ai revu à Paris où je lui ai facilité certaines démarches pour un voyage qu’il effectuait en A.O.F. Donc, c’est un garçon qui me veut du bien. Les Suisses sont des gars solides sur lesquels on peut compter et ils passent leur vie à le prouver.
Ils ne pigent peut-être pas très vite les histoires de Marie-Chantal, mais par contre ils savent ce que c’est que l’amitié.
Il va pousser une drôle de frime, Bodard, en recevant mon appel à pareille heure !
Je demande pourtant le numéro et je l’obtiens illico pour l’excellente raison que le biniou est automatique au pays de l’horlogerie et du frometon réunis. (Le comble n’est-il pas de les voir mettre du gruyère en montre ?)
Ça carillonne vilain, et longtemps… Quand il est dans les bras de l’orfèvre, il en met un sérieux coup, mon aminche !
Enfin une voix grasse comme une pâte à vaisselle dit :
— Aaaalllôôô ?
Je reconnais Bodard.
— Salut, Bodard, fais-je. Ici San-Antonio…
Un silence, le temps qu’il pige. Et puis il s’exclame. Il dit des « par exemple », des « comment ça se fait ? », des « si je m’attendais à vous », et enfin un : « que se passe-t-il », parce qu’il vient sans doute de bigler son horloge parlante et de s’apercevoir qu’il est une heure industrielle[10].
Je lui présente dans du papelard de soie les excuses d’usage pour mon appel tardif, ensuite je lui dis que je suis en mission secrète en Suisse pour une affaire qui intéresse toute l’Europe (là j’exagère un brin, mais je dois revendiquer comme excuse que le beau-frère de ma cousine germaine a vécu trois jours à Marseille). J’en arrive à ma requête :
— Mon cher Bodard, je voudrais que vous interveniez immédiatement auprès de la police de Montreux pour qu’on mette sur table d’écoute les communications destinées à un certain Bucher résidant au Léman-Palace.
Il se gratte le cervelet avec une idée pointue et s’exclame :
— C’est impossible, mon cher ami… Cela ne se pratique pas en Suisse… Et, en tout cas, ça nécessiterait un tas de formalités… A quel titre, voyons, nous occuperions-nous de la vie privée d’un étranger qui ne fait pas l’objet d’un mandat d’extradition ?
Je m’égosille :
— Au titre de la confiance en un ami, Bodard… Excusez-moi de vous avoir éveillé…
Je raccroche.
Décidément, je m’étais fait des berlues au sujet de la reconnaissance de mon collègue helvète.
Le temps que je parcoure trois fois le tour de ma carrée (doux euphémisme) et le bigophone remet ça… C’est Bodard. Il a eu l’idée d’appeler le Palace pour voir si j’y étais. Pas content, le gars ! Il est tout à fait éveillé cette fois et il me joue Marie trempe ton pain à la clarinette baveuse pour mon mouvement d’humeur. Il me casse une montagne de sucre, comme quoi il est prêt à me prêter assistance, mais dans la mesure où je ne lui demande pas l’impossible.
Je me radoucis comme une crème au caramel.
— Re-excuse, Bodard, mais je suis sur les dents… Ecoutez, le type dont je vous ai parlé va recevoir soit une visite, soit une communication téléphonique. Or il est indispensable, vous m’entendez ? Indispensable que je sois avisé de l’entretien…
Il réfléchit un moment.
— Bon, écoutez, je téléphone à l’inspecteur Cherio… Il a travaillé sous mes ordres et il vient d’être muté à Montreux… Je lui dis de vous voir et de se mettre officieusement à votre disposition… D’accord ?
— Mille mercis, Bodard… Et à un de ces quatre !
Il ne me reste plus qu’à attendre… J’allume une gitane, bois un nouveau scotch…
A cet instant, c’est-à-dire lorsque je repose mon verre vide, on frappe à ma porte. Voilà qui est bizarre. S’il s’agissait d’un employé de l’hôtel (et que me voudrait-il, grand Dieu, à pareille heure !), il se serait annoncé au fil.
Je glisse mon pétard sous un coussin et je vais à la lourde.
— Qu’est-ce que c’est ?
Une voix d’homme, pourvue d’un accent étranger que j’ai du mal à définir, murmure :
— Un ami de Bucher.
J’ouvre aussitôt. Je me trouve devant un type immense qui me dépasse de la tête. Il a un chapeau sur la sienne, des moustaches à la Brassens et un regard complètement éteint bien qu’il soit sombre comme la nuit du 4 août !
Il porte un costard prince-de-Galles.
D’un signe de tête je l’invite à entrer. Ce pèlerin-là n’a pas l’air commode du tout.
Lorsque j’ai refermé la porte, il me toise comme le fait un tailleur qui doit vous envoyer un costume par la poste.
— Je mesure un mètre soixante-douze, lui dis-je. Je suis plutôt brun et…
Je n’en dis pas plus. Avec une promptitude foudroyante, cet enfant de garce vient de me filer un uppercut au menton. Ce parpaing, croyez-le, il n’est pas allé l’acheter à la pharmacie Bailly !
Une locomotive fait explosion dans mon crâne. Tout devient intensément opaque et je sens le plancher qui fait bravo sous mes semelles.
Je m’écroule… Pas en plein pourtant… Je tombe seulement à genoux et je reste inconscient, la tronche appuyée contre le mur… Mon visiteur du soir en profite pour me tirer un shoot précis au creux de l’estomac. But ! Moustachu : un ; San-Antonio : zéro !
Tout le scotch que j’ai éclusé me remonte dans le naze… Je perds la notion exacte des choses… Insuffisamment cependant pour ne pas me rendre compte qu’au lieu de m’achever, l’escogriffe se dirige vers la croisée. Il l’ouvre grande et se penche. Ma chambre donne sur une vaste cour obscure… Depuis mon néant je pige ce que prépare l’envoyé de Bucher… Bien que nous ne soyons pas le premier avril, il s’apprête à me jouer une drôle de farce, pas drôle !
Bucher a flairé le danger que je présentais pour lui. Il a craint que mon zèle ne compromette les tractations et il a chargé un de ses troupiers de m’envoyer finir la noye chez Plumeau.
Impossible de remuer… D’ici tout de suite je vais aller cogner à la lourde de saint Pierre ! Et p’t’être bien que ce sera Miquelon qui me recevra !
Le grand vilain pas beau se la ramène… Par mesure de sécurité, il me cloque un nouveau coup de talon dans les éponges et ce qui me restait d’oxygène se taille de mes soufflets avec un bruit de pneu crevé…
D’une secousse il m’arrache du sol. Il a dû faire des haltères, le copain… C’est exactement comme si je ne pesais pas plus qu’un sujet de baudruche.
Il me coltine jusqu’à la croisée… L’imminence du danger me fouette le ciboulot. L’air frais me ranime un brin… Mais je ne parviens pas à remuer… Il me semble que j’assiste à ce qui m’arrive depuis le fauteuil du cinéma. On peut dire que rarement au cours de ma carrière j’ai été mis K.-O. aussi rapidos. Pas même le temps de dire bonjour… Et le travail fait main, sans le concours d’un instrument quelconque. Monsieur les Gros Bras est un artiste !
Il a pourtant du mal à m’expulser de la fenêtre, car celle-ci n’est pas très large, alors que moi je le suis. Il me pose contre la barre d’appui, les bras ballants à l’extérieur. Puis il me lâche afin de m’empoigner par les radis pour me donner la bonne secousse et me confier aux lois implacables de la pesanteur.
Je pense de toutes mes forces : « Réagis, Tonio, où tu vas jouer à la « torpille-chantée ». J’imagine avec un frisson, auquel participe une espèce de louche extase, le valdingue de six étages… L’atterrissage sur les mandibules… La nuit totale…
Je crois que mon réflexe agit plus vite que ne me le dictent ma volonté et ma trouille. J’ai une ruade éperdue du pied droit. Je sens que mon 42 fillette rencontre un corps solide… Je me retourne… Les Grosses Bacchantes a seulement titubé… Il revient à la charge, pareil à un taureau. Je prends un coup de boule dans le tiroir, un crochet à la tempe et je dis good night à cet univers décevant.
Une fois encore le K.-O. ne dure pas… C’est plutôt comme lorsqu’une prise de courant a un mauvais contact… J’ai des intermittences de pensée.
L’air de la nuit… La notion de ce vide perfide… Une peur sucrée… Puis je sens que ma carcasse n’est plus à l’horizontale… Le sang me monte, ou plutôt me descend à la tête, car je suis incliné en avant… J’essaie de crier, mais j’entends un « couac » lamentable. Deux étaux enserrent mes chevilles, ce sont les paluches effroyables de l’homme… Je bascule… Il pousse, la barre d’appui me racle la poitrine, puis la brioche… Ça y est, je pends… Même si je parvenais à lui échapper par une nouvelle ruade, il serait trop tard… Adieu m’man !.. Adieu, les potes ! Adieu, veau, vache, cochon, percepteur et entrecôte marchand de vin. Il termine sa représentation, le San-Antonio !.. Il va faire une dégustation de trottoir. Six étages à se farcir, ça ne pardonne pas, même quand on a la gueule de bois.
Je regarde avec horreur le fond sombre de la cour… La nuit est obscure… Le silence est intégral… Une suprême poussée du gnaf et me voilà parti… Chute libre — ô combien !
Descendez, on vous demande… C’est étrangement long… C’est moelleux. L’horreur de la situation a quelque chose de suave… J’attends de tout mon être… Et puis soudain : poum ! Je produis un bruit sec comme un coup de feu… Je ne bouge plus… Je suis canné ! Bon, c’était seulement ça la mort ? Pas la peine d’en péter un pendule ! D’écrire mille et un bouquins sur la question.
A ce tarif-là la mort est fumable… Je suis courbatu, seulement courbatu… J’essaie de remuer… Je le peux… Je regarde le ciel sombre où l’on aperçoit quelques étoiles pâlottes… Je vois le rectangle lumineux de ma fenêtre, tout là-haut…
J’essaie de me remettre debout, mais je n’y parviens pas car je glisse… Je palpe… Sous mes doigts je sens une toile de tente… Alors je pige tout… Au fond du Palace il y a une espèce de patio transformé en piste de danse… On a dressé un dais bleu pour abriter l’orchestre et l’estrade… Et c’est sur cette espèce de chapiteau de toile que j’ai atterri.
Ma réaction est imprévue. Je me fous à rigoler comme trente-six bossus chatouillés par Quasimodo !
Voyez-vous, tas de machins indéterminés, ce qu’il y a de bien dans la vie (parfois, s’entend), c’est son ironie… Les renversements de situation qui s’y produisent… Avouez que le mot renversement convient merveilleusement, en l’occurrence pour la mienne !
Il faut reconnaître que je m’exprime dans une langue généreuse, riche en vocabulaire, propice aux métaphores les plus hardies, dans laquelle les mots ambigus abondent… Une langue qui sait toujours où se fourrer, comme dirait Brunswick ! Vous m’en donneriez trois briques que je ne vous la vendrais pas !
Il y a des moments où, après tout, la vie serait belle sans les hommes. J’imagine la planète pour moi tout seul… Je vivrais à loilpé sans crainte que des voyeurs viennent me mater… Des fois je dirais au Barbu de me piquer une côte première pour me fabriquer une Eve, histoire de lui faire part de mes sentiments dévoués, et puis je referais muter Madame en côtelette ! Dites, sans rire, c’est pas le rêve, ça ? Plus de cornichons pour me faire du contrecarre à longueur de journées sous prétexte qu’ils sont décorés ; que leur bagnole a deux chevaux et un âne au volant de plus que la mienne ; que leur dame porte de la peau d’animal rare ! Moi, pour l’hiver, en peau de percepteur que je me loquerais… Ou bien en peau de député, ça remplacerait le veau marin et c’est plus gras de l’intérieur…
Notez que je débloque sur le trajet, mais je sais bien que je me ferais vite tartir… Le temps me durerait de mes semblables avec leur bath couennerie ciselée, et surtout leurs vices cachés derrière des médailles, des fonctions, des uniformes, du drap anglais, des caveaux en marbre, des raisons d’Etat, des oraisons funèbres, des prix de vertu, des Prisunics, des piliers d’église, des colonnes de temple, des colonnes Vendôme, des cinquièmes colonnes, des colonnes de journaux, des lits à colonnes et des colonels !
Oui, j’aurais la nostalgie de ces bons contemporains. Le temps me durerait de leurs sublimes créations parmi lesquelles on compte : le Festival de Cannes ; la canne à pêche ; les romans de François Mauriac ; et le coup du père François !
Je médite sur ma toile de tente, insensible à cette douleur généralisée que le choc a levé en moi… Je suis étonné de vivre après avoir eu le goût de la mort dans ma bouche, après l’avoir comprise, après l’avoir acceptée ! Je suis ravi… Tout va continuer encore un peu : le ciel avec son soleil qui lui va si bien ; la mer trop salée, les morues trop dessalées et la musique de M.Mozart !
Au bout d’un instant je me laisse glisser de la bâche… Il me semble qu’on a frappé chaque centimètre carré de ma personne avec un nerf de bœuf…
Je marche sur le plancher de danse souple comme si c’était de la tôle ondulée. Ah, mes amis, je m’en souviendrai de ce numéro de cascadeur ! Les gars de Médrano m’attriqueraient une fortune pour m’inclure au programme… Avec la petite Nana de Montparnasse, celle qui ramasse une pomme verte en s’asseyant dessus, comme complément de programme, on serait assuré de faire du grisbi…
A prix d’or qu’il nous prendrait, Bruno Coquatrix, vu que le public commence à en avoir quine du jongleur chinois et du chanteur inaudible… On parcourrait la Suisse, l’Autriche ; puis ce serait l’Italie où m’man doit se faire tartir, et l’Espagne…
Non, pas l’Espagne, parce que là-bas la grande sœur à Nana ramasse les melons en s’asseyant et ça tuerait notre numéro !
Le patio est fermé par une grande porte vitrée qui se plie en accordéon dans la journée. J’essaie de l’ouvrir, mais c’est en vain… Je me fouille pour récupérer mon sésame… Ma main rencontre le stylo bidon, celui qui peut éventuellement faire sauter l’immeuble… Rétrospectivement ma pétoche va au maxi ! Vous vous rendez compte, si au lieu de jouer les Cradok sur la bâche, j’avais rencontré le paveton, ç’aurait pu donner un charmant feu d’artifice pour familles nombreuses. Les ploucs en vacances allaient se réveiller morts sur les toits voisins…
Je finis par récupérer mon ouvre-boîtes et la porte vitrée fait comme ses petites camarades : elle me cède.
Un zig qui les écarquille comme pour un mariage, c’est le veilleur de nuit, lorsqu’il me voit surgir… Il a un geste pour s’essuyer les lampions, suivi d’un autre pour s’emparer d’un instrument contondant quelconque. Il ne trouve rien à dire et rien pour cogner. Moi je l’amadoue d’un sourire vanillé.
— Ne vous tracassez pas, mon cher, lui dis-je, je ne fais que passer, j’étais descendu prendre l’air… Si on me demande, vous direz que j’habite le 161…
Je me dirige vers l’ascenseur. A ces heures, les liftiers sont au septième ciel. J’actionne le bidule comme si j’avais marné aux Galeries Lafayette pendant la saison des fêtes et je m’offre le second… Je vais jusqu’à l’appartement de Bucher… Je perçois un bruit de conversation… Deux hommes jactent en anglais… Je vous parie un jour de l’an contre un an et un jour que c’est le maître du AA1 qui se fait rendre compte de mon plongeon par son homme de main.
Je me casse jusqu’à l’angle du couloir… Entre l’appartement de Bucher et l’escalier, il y a des gogues… J’entre sans prendre la peine d’éclairer et je tiens la porte légèrement entrouverte…
Tapi dans l’obscurité, j’attends en retenant mon souffle. L’endroit n’est peut-être pas idéal, mais je m’en tape ! Je ne suis pas là pour faire la conversation à la duchesse de Prans-Mele.
Un courant électrique vadrouille dans mes muscles… J’ai mal partout. C’est maintenant que je sens le plus les effets du plongeon ! Après un entraînement de cet ordre, je suis bonnard pour les Jeux olympiques ! Je reviendrai avec des médailles en gold tout autour du baquet !
Soudain un léger bruit de lourde s’ouvre et se referme et un pas feutré sur le tapis du couloir…
A toi de jouer, San-Antonio !.. Et rappelle-toi que le zig qui a dit que la vendetta se tortorait à froid n’avait jamais fait de pique-nique !
C’est bel et bien Moustachu qui passe dans le couloir. Le moins qu’on puisse dire de lui, c’est qu’il est décontracté ! Voilà un brave homme qui défenestre ses contemporains dans un grand hôtel et qui, un quart d’heure plus tard, s’offre encore le luxe de traînasser dans les étages ! Il fait pas de complexes, je vous jure !
Mon premier mouvement en le voyant passer est de lui bondir sur le poil pour lui faire déguster ma droite au foie… Mais je me dis que ce fumier est fort comme toute la Turquie. Cette fois il serait chiche de me balanstiquer dans la cage de l’ascenseur et du coup ma colonne vertébrale commencerait à crier classe ! Le plus marle, c’est encore de lui filer le train. Mon heure ne tardera pas… Je la désire trop pour que le premier clocheton venu me la refuse encore longtemps.
Poil-sous-le-naze dédaigne la cage métallique de l’ascenseur et emprunte l’escalier (lequel est sans intérêt). J’attends qu’il se soit payé un étage avant de déhoter de ma guitoune. Ensuite je fonce sur ses talons.
La porte tournante du Palace est encore animée d’un mouvement de rotation lorsque je parviens dans le hall. Le veilleur de nuit se frotte à nouveau les vasistas en m’apercevant. S’il avait lu Shakespeare, il me prendrait pour le fantôme de service. Je lui adresse un salut très courtois et je murmure, pensant au poulardin que mon ami Bodard doit m’expédier…
— Si on me demande, dites que je ne vais pas tarder…
Là-dessus, je sors à mon tour. L’aurore rôdaille derrière les montagnes… Une petite pluie fine met comme un frisson dans l’air frais de cette fin de nuit. Et vlan ! me voilà de nouveau en train de poétiser… Ah, c’est dur à camoufler, le talent, je vous promets !
Je file un coup de saveur à gauche, un autre à droite… Et je finis par apercevoir mon agresseur qui s’éloigne, les épaules rentrées sous son bitos.
La poursuite s’engage sous la bruine. Moustachu arque vite. C’est duraille de le suivre en rasant les murs, d’autant plus qu’il s’engage en terrain découvert, le long du lac. J’espère qu’il ne m’entend pas… La flotte produit un bruit menu qui, heureusement, feutre celui de mes pas. J’espère qu’il ne va pas à pinces jusqu’à Lausanne, le frelot ! Le Marathon, après la secousse que j’ai essuyée, ça n’est pas mon fort.
Nous parcourons un millier de mètres à la queue leu leu, enfin il s’arrête devant une maison de modeste apparence. Il tire une clé de sa poche et ouvre le portail rouillé qui émet un grincement déchirant… Il referme soigneusement, remonte une brève allée semée de graviers, escalade un court perron et, se servant d’une autre clé, il pénètre dans la maison… Je guette, les gobilles rivées à la grille. Je vois une lumière par l’imposte au-dessus de la porte. Puis elle s’éteint… pour réapparaître immédiatement après à une fenêtre du premier étage… J’aperçois l’ombre massive du gars derrière les rideaux… Il doit se déloquer, à en juger par ses gestes. Puis il se zone, aussi sec, et la façade du pavillon retombe dans l’ombre.
J’attends un bon moment contre ma grille, sans savoir exactement quelle attitude adopter… Il serait plus sage de rentrer me pager moi aussi. Après de telles émotions, j’ai droit à un moment de repos au même titre que les héros morts ont droit à une minute de silence… Seulement vous oubliez une chose, bande de noix vomiques ! C’est que San-Antonio, c’est pas le genre de type qui remet à une date ultérieure ce qu’il peut faire le jour même, vu ?
Je respire un grand coup l’air mouillé du matin pour me purifier les soufflets, puis j’escalade la grille… Le portail grince trop pour que je le force avec mon petit bijou.
Une fois à l’intérieur de la propriété, je marche sur la pelouse mal entretenue pour éviter le crissement des gravillons… Mes targettes à semelles crêpe ne font pas de bruit sur le perron. Je biche l’ami sésame et je le suce un peu avant de l’introduire dans la serrure… Ça évite tout cliquetis, essayez-le, c’est radical, comme dirait Mendès !
Avec des gestes d’une douceur infinie, j’actionne l’outil… La serrure, simple comme une fille de ferme, n’insiste pas… Me voici dans la place. Je songe alors avec une certaine amertume que je n’ai pas la moindre arme sur moi… Excepté le fameux stylo, bien entendu… Mais puis-je appeler ça une arme ? C’est à la fois plus et moins.
Enfin, je compte sur ma chance, ma force et aussi… sur le sommeil des Belles-Bacchantes que ses exercices nocturnes ont tout de même dû fatiguer…
Je gratouille une alouf et, à sa petite flamme précaire, je me repère. Je me trouve dans un couloir vieillot, avec des lambris de bois, une vieille lanterne japonaise au plaftard et un porte-pardingue en bambou… Au fond, un escadrin… J’ôte mes pompes et jl’ascension… D’après mes calculs, la chambre de mon assassin doit être la dernière à gauche… Pourvu que cette vieille tante n’ait pas fermaga au verrou ! Du coup je serais marron foncé, les mecs ! Une serrure, on s’explique avec elle, mais pour avoir une targette, faut y aller de l’épaule et ça ne passe pas inaperçu.
Je prête l’oreille. Me voici brusquement rassuré : Moustache ronfle comme toute la Compagnie Air-France. J’empoigne le loquet et je le tourne doucement, doucement…
Tenez, je pense à une chose, et je vous la crache au passage : dans mon job, je crois que les minutes les plus émouvantes sont celles où j’ouvre une porte. Une lourde, c’est le plus fort symbole du mystère, d’abord parce qu’au départ elle est conçue pour abriter, pour défendre, pour cacher… Ensuite parce qu’elle s’ouvre progressivement et qu’on n’a pas une vision totale de l’endroit où l’on établit une tête de pont.
Miracle ! Le grand tordu ne s’est pas barricadé dans sa chambrette à l’instar d’une jeune collégienne qui s’enferme avec la photo de Luis Mariano.
Le panneau se déplace doucement. Je le soulève un peu pour l’empêcher de gémir… Enfin l’espace est assez large pour me permettre d’entrer… L’animal en écrase sauvage ! Il a la conscience pure, ce faisandé du bulbe ! Il fait un peu jour maintenant et je distingue la topographie de la pièce. Je vois le pageot… A côté il y a une chaise de paille sur laquelle sont entassées les fringues du dormeur. Il n’est pas coquet et il a foutu ses loques en tas… Je m’accroupis pour le cas où, éveillé brusquement, il donnerait la calbombe, et je m’approche des nippes à Monsieur Valdingue. Pas besoin de les tâter longtemps. J’y déniche vite ce que je cherche, à savoir une arquebuse.
Au toucher, je me rends compte que c’est de la mécanique sérieuse. Et du calibre pour adulte. Mon pouce expert cherche le cran de sûreté, le trouve et l’ôte… Probable qu’il y a du monde dans le magasin, en général on ne conserve pas un engin pareil en fouille pour s’en servir de breloque porte-clés.
Maintenant me voilà rassuré… Il ne me reste plus qu’à réveiller Moustache… Pas duraille. Je finis par repérer le commutateur et je donne le jus.
La lumière, chose curieuse, ne le fait pas sursauter. Il continue de ronfler un moment, puis son moteur s’arrête… Il se tourne dans son lit, incommodé par la clarté de l’ampoule suspendue au-dessus de sa tête.
Enfin, il ouvre les yeux, cille, bâille, les referme, les rouvre… Et puis il m’aperçoit et sa bouche se fait béante comme une entrée de métro.
J’ai la satisfaction de lire la peur sur sa bouille ensommeillée. Et cette trouille monumentale ne lui vient pas du pétard que j’ai dans la main… Non, elle est le fait de ma seule personne.
— Je m’excuse de te réveiller, mon chéri, lui dis-je… Mais le temps me durait de toi, en Enfer… Alors je suis venu te chercher… Viens chez mon pote Satan, tu verras, y a du feu !
Il est pétrifié.
Je rigole devant sa bouille incrédule.
— Tu vois, ma vieille loque, je suis un zouave comme Raspoutine, pour m’avoir il faut pas pleurer l’arsenic ! La prochaine fois, balance-moi de la tour Eiffel, t’auras des chances… Un sixième, j’en ai rien à foutre… Quand j’étais petit, je les sautais déjà à pieds joints, les six étages, alors tu juges ?
Il m’avait déjà paru peu loquace, tout à l’heure, mais maintenant on lui a plombé la menteuse. Tout ce qui sort de la bouche, c’est un mince filet de bave.
Bon, now j’ai joui de sa stupeur, il s’agit de passer à un autre genre d’exercice… Seulement, auparavant (comme disent les Chinois) je dois m’entourer, non seulement d’une ceinture de flanelle, mais aussi de certaines précautions.
Prompto je lève le pétard et je lui file sur le bol un coup magistral du talon de la crosse. Il prend le gnon sur la tempe et son regard devient vasouillard. Par mesure de sécurité, je lui applique un second cataplasme… Il lui pousse une somptueuse aubergine sur le dôme… Il me paraît out pour un temps… Un filet de sang lui dégouline le long de la joue…
Vite je biche un drap et je le déchire dans le sens de la longueur de façon à obtenir une solide lanière. Après ça j’attache les poignets de l’homme après les montants du lit de fer… Il ne tarde pas à être crucifié… J’en fais autant pour ces cannes… Nous voici en mesure de discuter… Afin de l’aider à récupérer, j’empoigne un flacon d’eau de Cologne sur une coiffeuse et je lui en verse sur le bol. Ça dégouline jusque dans les calots et la douleur le ranime.
Il veut remuer, mais ses solides entraves l’en empêchent.
— Te fatigue pas, bonhomme, l’avertis-je… Et d’abord quel est ton nom ?
Il articule :
— Carnigi…
— Tu travailles avec Bucher ?
— Oui…
— Spécialisé dans le nettoiement des gêneurs ?
Il a une moue.
— Non ?
— Dans ça et dans autre chose.
— Tu veux parler du trafic d’armes ?
Il se force à sourire, mais il n’en a pas envie. Je connais fort bien ce genre d’individu. Ça se croit fort, ça écrase tout, mais lorsqu’on leur cause une surprise comme celle que je viens d’offrir à celui-ci, ils deviennent soumis comme des tapineuses bretonnes.
Je pourrais lui demander n’importe quoi, y compris l’heure et la main de sa sœur, il me les accorderait.
— Bucher t’a appelé ce soir en te disant qu’un gars des Services secrets français cherchait à l’embistouiller. Il t’a ordonné de me liquider presto, non ?
— Oui.
— Qu’est-ce que tu fous dans cette maison ?
— Je la garde…
Du coup, j’ai la comprenette qui s’embourbe.
— Comment ça, tu la gardes ?
— C’est l’adresse officielle de Bucher… Seulement il n’y habite jamais…
Compris. C’est un fin renard, l’Amerlock… Il se tient à proximité dans les Palaces des environs, menant la grande vie à l’abri des surprises tandis que son coéquipier assure la permanence…
— Pour nous résumer, lorsque des acheteurs d’Euréka veulent contacter le boss, c’est ici qu’ils s’adressent ?
— Oui.
— En somme, t’es quelque chose dans le genre du réceptionniste ?
— Oui…
Je me frotte les paluchettes. Mes petits trésors, je peux bien vous le dire malgré vos tristes bouilles, j’ai le sentiment d’avoir fait une bonne opération en investissant cette baraque. C’est le nid, la Centrale ! Pour peu que je sache manœuvrer, ça va me payer de beaucoup de mes peines…
— Les types de la Ligue se sont-ils mis en rapport avec vous ?
Il hésite…
— Que je te dise, fais-je en brandissant le pétard, si tu refuses de parler ou si tu me déballes des foutaises, tu auras droit à une purge de plomb !
Pour l’achever, je lui dis :
— C’est moi qui ai rétamé Sion, alors tu vois que je n’ai pas peur des mouches…
Ma parole, il y a de l’admiration dans son regard. Je passe à ses yeux pour une fameuse épée.
— Oui, dit-il, ils ont téléphoné hier…
— Et qu’ont-ils dit ?
— Ils voulaient parler à Bucher… J’ai dit que j’allais le prévenir… Ils m’ont dit qu’ils rappelleraient tard dans la soirée…
— Et ils l’ont fait ?
— Oui.
— Bucher attendait ici ?
— Oui.
Voilà donc pourquoi il est entré si tard à son hôtel.
— Qu’est-ce qui a été convenu ?
— Rien, ils doivent venir tout à l’heure… pour se mettre d’accord avec le patron.
— A quelle heure ?
— Dix heures…
— Et Bucher compte les rencontrer ici ?
— Bien sûr…
— Leur appel téléphonique venait d’où ?
— De Milano !
Je gamberge tellement vite que ma tête enfle. C’est le frottement ! Comme me disait Sal-Si-Fi, mon pédicure chinois : « La chaleur dilate les cors ! »
— Ecoute, Carnigi, les types de la Ligue connaissent-ils Bucher ?
— Non… puisqu’ils le contactent…
— Je veux dire, l’ont-ils déjà vu ?
— Oh non, jamais… Bucher rencontre rarement ses… clients… Ça se passe avec des intermédiaires.
C’est cette prudence qui fait la force du chef des AA1.
— Parfait… Maintenant, tu vas me dire autre chose…
Il réprime un soupir. Mes questions le turlupinent. Pourtant, il est engrené et il crache ce qu’il sait… C’est psychologique, je vous le répète.
Je m’assieds au bord du lit.
— Où se trouve le dépôt d’armes que veut acheter la Ligue ?
Il secoue la tête.
— Ça, je l’ignore…
Le plus drôle, c’est que je le crois. Malgré tout, je joue le jeu en chiquant au petit incrédule.
— Voyons, Carnigi, tu te rappelles déjà plus de mon avertissement ?
J’approche l’Euréka de sa tempe.
— Pourtant, je suis sérieux, tu sais ?
Il a les grelots. Oui, cette armoire qui sait jouer avec brio « Terreur sur la ville » a peur de canner. Il sue des chandelles comme le pouce.
— Je vous jure ! Je ne sais pas ! Vous ne connaissez pas Bucher ! Jamais il ne fait de confidences… Il se méfie de tout le monde ! Ceux qui gardent les armes en ce moment ne savent peut-être même pas de quoi il s’agit…
Je le regarde.
— Parfait, boy… Je fais comme si je te croyais. Mais si c’est du bidon, on te souhaitera ta fête avec quatre cierges, promis ! A quelle heure doit venir Bucher ?
— Un peu avant dix heures…
— Rien de spécial auparavant ? Tu n’as pas de coup de tube à donner ? Tu n’en as pas à recevoir ?
— Non.
— Bucher entre comment ici ?
— Je lui ouvre…
— Bon… Maintenant fais dodo comme un petit ange. Et ne cherche pas à filer parce qu’il n’existe pas un homme capable d’aller plus vite qu’une balle, tu me comprends ?
— Oui.
— Alors d’accord…
Je prends tous les flacons disponibles sur la coiffeuse et je les pose sur son ventre.
— Ne bouge pas, ça les entrechoquerait. Je vais me payer une petite ronflette dans le fauteuil. Le moindre de tes mouvements fera un bruit de grelot et j’ai le sommeil fragile. Je ne te conseille pas de le troubler parce qu’il ne te resterait plus de dents demain, et peut-être plus de langue pour te commander un râtelier… Allez, mec, good night !
Je descends ouvrir le portail. Je ne ferme pas complètement la porte pour qu’en arrivant demain — ou plutôt tout à l’heure — Bucher n’ait pas l’idée de sonner. Puis je ferme la porte de la maison à clé… Ensuite, regrimpée dans la piaule où mon petit camarade Carnigi joue les statues.
Il évite presque de respirer de crainte de faire tinter la verrerie entreposée sur son baquet. Je glisse le revolver dans l’échancrure de ma chemise, tire l’unique fauteuil de cuir contre la porte afin d’éviter une intrusion semblable à la mienne… Et, le cœur content, l’âme en fête, le corps épuisé… Je m’assoupis…
Mon sommeil est assez précaire. J’ai la bouche en fond de cage à oiseaux et les membres brisés… Pourtant, je pionce, les aminches ! Je pionce avec une farouche délectation, afin de me préparer des lendemains qui chantent.
Que dis-je ! Des lendemains qui braillent !
Ma bonne Félicie dort-elle à cet instant, sur les bords de l’Adriatique ? Sûrement pas. Elle pense à son enfant chéri… Est-ce idiot ? Mais il me semble que sa chaude pensée me protège. Il y a également une autre mère dans l’angoisse… près d’ici… Une mère qui se demande en se mordant les mains si elle reverra jamais sa petite fille.
C’est un fracas de verre brisé qui me réveille. Je bondis instantanément, le pétard en main.
Carnigi, à bout de force, a fini par céder au sommeil lui aussi. En pionçant, il a remué et une bouteille d’embrocation s’est brisée sur le plancher… Il est vert de trouille et me regarde d’un œil suppliant.
— Je… ce n’est pas ma faute… j’ai dû m’endormir… Excusez-moi !
Une vraie guenille ! Quel paumé tout de même ! Ces tueurs n’ont rien dans le ventre…
Je regarde ma montre. Elle dit neuf heures vingt… Dans le fond c’est mieux ainsi… Je débarrasse le restant de la verrerie et je me passe un peu de flotte sur la hure. J’ai la bouille bouffie et grise. Je ressemble à quelque chose d’avarié. Si je m’écoutais, j’irais me porter à la poubelle…
Mes très sommaires ablutions terminées, je reviens à Carnigi.
— Deux mots, Comte : c’est Bibi qui va recevoir Bucher… Si tu essaies de le rencarder, tu fais le voyage chez Plumeau sans escale, alors avis.
Je griffe une serviette de toilette.
— Ouvre ta grande gueule, bonhomme !
Il obéit. Je lui attache alors la serviette très serrée par-dessus son clapoir ouvert… Ça m’étonnerait qu’il puisse balancer le duce avec ça sur le museau.
Ayant terminé, je vais me poster près de la fenêtre… Au bout de cinq minutes, qui vois-je ici paraître ? Monsieur Bucher, dans un épastrouillant costard bleu de Bresse ! Il s’annonce à pas nonchalants, biglant les alentours pour s’assurer que le secteur est libre… Je dévale l’escadrin à l’allure d’un Egyptien qui vient d’entendre prononcer le mot « juif ». Puis je vais me placer derrière la porte, le zœil au niveau du trou de la serrure.
Bucher est maintenant devant la grille. Il voit qu’elle est ouverte et ça le surprend nettement. Il s’arrête pile.
Pourvu qu’il ne se ravise pas !
J’ai, comme toujours dans les cas graves, une idée géniale. Je me mets à siffler tant que je peux un air dont en ce moment toutes les radios d’Europe nous cassent les tympans… et le reste.
Rien de plus rassurant qu’un type qui siffle. Ça dénote une parfaite, une absolue tranquillité d’esprit.
Mon astuce prend. Bucher, qui flottait, pousse la grille et entre à pas rapides. Il grimpe les marches et heurte la lourde sur un rythme convenu : un, deux, trois, quatre, cinq… Un, deux, trois, quatre, cinq ! Un, deux, trois !
Vous savez ? Comme lorsqu’on porte un ban dans les banquets.
Je m’arrête de siffler et je nasille en prenant la voix de Carnigi :
— O.K. !
Je sais que j’ai pour ma pomme l’élément de surprise, puisque ce connard me croit scrafé — mais c’est une sacrée fine lame et je dois faire vite pour le cueillir. Ou plus exactement l’accueillir.
Très posément j’ouvre la porte. Puis je tire à moi le battant et je me trouve face à face avec Bucher qui, comme prévu, se croit le jouet (d’autres grands plumitifs disent aussi l’objet) d’une hallucination.
Vite je l’alpague par les revers de son époustouflant costard et je lui mets un coup de boule dans le placard. Ensuite je le rentre assez pantelant, je repousse la porte et le finis avec un coup de genou remonté qui lui meurtrit l’honneur au point de le faire dégueuler.
Il s’effondre.
Toujours sans perdre la moindre seconde, je le traîne au fond du couloir. Sous l’escalier il y a une lourde qui doit, je l’espère, être celle de la cave… Mes estimations sont exactes. Je descends Monsieur le marchand de flingots à la cave… L’endroit est encombré de caisses moisies, de vieux tonneaux et de ferrailles multiformes.
Je dépose Bucher dans une grande caisse encore solide. Seule sa tronche et ses jambes en émergent. J’empile sur son buste tout ce que je peux dégauchir de lourdingue : un vieux poêle en fonte, des chenets également en fonte… Plus un petit tonneau que je bourre de saloperies. Il va être un peu ankylosé, le frère. En tout cas, il lui est impossible de remuer le petit doigt.
Je regarde ma tocante : dix heures moins dix ! C’est juste… En galopant, je monte chercher de quoi le ranimer… De son côté, Carnigi est tranquille…
Lorsque je me retrouve à la cave, muni d’un flacon de rhum, Bucher a repris ses sens. Il me regarde en clignant de ses petits yeux inquiétants d’oiseau de nuit réveillé en plein jour.
Je ne perds pas de temps à phraser, non plus qu’à tirer un parti verbal de ma suprématie.
— Je viens de vous prouver, Bucher, que vous avez eu tort de m’envoyer aux prunes, maintenant je reste seul en piste. Je sais tout, votre grand buteur a moufté… Les types de la Ligue vont radiner… Nous allons, eux et moi, discuter… Je vais me faire passer pour vous, négocier les modalités de la rançon… Pour cela il est indispensable que je sache deux choses : où se trouve la camelote et son prix approximatif. Si je n’ai pas ces deux tuyaux, les gars comprendront que je les bidonne et tout sera foutu pour votre gosse. Comprenez-moi, je ne vous tartine pas pour faire joli… Je pense à elle ! Si mes chefs le savaient, ils ne seraient pas d’accord parce que pour eux la vie d’un enfant est puissamment secondaire, mais Dieu merci, je suis encore un homme !
Là-dessus, je ferme ma grande gueule…
L’autre se tait… Il a un regard injecté de sang. Il se croit trahi par son compère à moustaches et je parierais la jambe de bois de votre oncle contre ma gueule de bois qu’il n’hésiterait pas un centième de seconde à lui démolir la figure avec des ciseaux de brodeuse.
En attendant, il ne parle pas… J’ai un pincement au cœur…
— Bucher, je crois que vous ne pigez pas la gravité de la situation…
Silence.
— Bucher, est-ce que votre p… de cargaison a plus de prix pour vous que la vie de votre gosse ?
Ses mâchoires se crispent, mais il continue à la boucler très hermétiquement. Ma colère est telle que je claque des ratiches en continuant à l’exhorter…
— Bucher, votre orgueil est-il donc si grand que vous marchandiez encore avec vous-même ?
Silence.
Mes paumes sont moites… J’ai le cœur qui me fait mal… Toute la partie : ma mission, la vie de la gosse se jouent à cet instant crucial.
— Alors, vous ne voulez pas parler ?
Il ne dit toujours rien… Bon Dieu, est-ce que je lui aurais filé une commotion capable d’annihiler en lui toute mémoire ?
Je le regarde, méprisant.
— Votre silence ne sauvera pas votre camelote, mon salaud ! Je la trouverai, seulement ce sera fini pour la petite… Je serai obligé de jouer cartes sur table avec les Africains…
J’en suis là de mon baratin lorsqu’un coup de sonnette me fait tressaillir. Le visage de Bucher devient tout gris.
— Laissez-moi aller ! articule-t-il d’un ton intense.
— Non !
— Je vous en supplie… C’est moi qui dois m’occuper de ma petite fille.
J’ai les tripes qui se tressent comme des cordes.
Nouveau coup de sonnette.
— Bucher, écoute, si tu menais une vie réglo, tu n’en serais pas là. Tant pis pour ta gueule, tu n’as plus que la ressource d’avoir confiance en moi. Non ? Bon, j’y vais…
Je suis déjà à la porte. Il dit :
— Les armes sont à bord d’un cargo, le Wander, mouillé dans le port de Gênes… Sa cargaison vaut deux milliards !
L’énormité du chiffre me fait sursauter.
— Merci, Bucher… Ayez confiance et fermez votre gueule, hein ?
En courant… Décidément Mimoun n’a qu’à bien se tenir. Je remonte et cavale jusqu’à la grille…
J’ai le battant qui fait du rabe ; bon Dieu, je vais devenir cardiaque si je continue à m’offrir du suspense à cette cadence !
Je rajuste ma cravate, lisse mes crins… Je dois avoir l’air un peu déjeté, mais n’est-ce pas l’aspect logique d’un homme qui vit dans les affres ?
In petto[11]. In petto, j’envoie une ardente prière à celui d’ailleurs. Puisqu’il peut tout, qu’il m’assiste ! Après tout, il a permis qu’on fasse les zouaves sur la planète, non ?
Deux types sont derrière la grille. Malgré la douceur du temps, ils portent des lardeus de demi-saison en poil de chameau. Ils sont très bronzés sur les bords avec des crins crépus et des baffies à la Mac-Kac… Pas d’erreur, ce ne sont pas des Norvégiens.
Je les invite à entrer… J’ouvre une porte qui, par bonheur, donne sur un salon fané… Je pousse les volets… Tout cela sans un mot. Je n’ai jamais fait de théâtre, ayant Dieu merci une personnalité affirmée, mais je me cramponne à mon personnage de père ravagé, qui, toutefois, reste un aventurier dans les cas graves. Je leur désigne des fauteuils en priant de nouveau le Seigneur pour que ceux-ci ne s’écroulent pas.
L’un d’eux me regarde d’un œil perspicace. Puis il m’adresse la parole en anglais… Je ne connais cette langue que du bout des chailles. Pourtant je comprends qu’il la parle en « petit nègre ». D’un ton autoritaire, en prenant un formidable accent yankee, je crache sévère :
— Parlons français, je vous comprendrai mieux !
Le plus vieux des deux, un type au visage sérieux dont les tempes grisonnent, a un rire inquiétant. Un rire chevroté qui ne me dit rien qui vaille.
— L’essentiel, fait-il, ça n’est pas seulement que nous nous comprenions, c’est surtout que nous nous entendions.
Je suis sensible au jeu de mots de qualité.
— Votre repartie, fais-je, me prouve que j’ai eu raison de vous demander la langue française. Je vois qu’elle vous est familière.
Il a une courbette pleine d’appréciation.
— Merci… Mais nous espérons pouvoir nous en passer bientôt.
Mettez-vous dans la peau du franchecaille qui esgourde des vannes pareilles ! Je retiens ma menteuse qui serait capable de distiller du baratin mélodramatique.
J’attends la suite. In english : the suite !
L’autre, le plus jeune des Arbis, me demande en me sondant d’un regard intense :
— Alors, Mister Bucher, où en sommes-nous ?
— J’allais vous le demander…
Il me balanstique cette nouvelle phrase qui, comme l’aurait dit Paul Bourget, ne laisse pas de m’inquiéter :
— Nos propositions n’ont pas varié depuis hier…
C’est du terrain mou pour personne fragile. Qu’entend-il par là ? Mystère et constipation chronique !
Le tout, en pareil cas, est de sembler affranchi, sinon tout est à la flotte.
— Elles sont inacceptables lorsqu’on les étudie de près, affirmé-je, très sûr de moi.
Il ne me reste plus qu’à attendre des contre-propositions qui éclaireront ma lanterne magique.
C’est encore une fois celui qui a du carat qui se manifeste.
— Dommage, fait-il, car elles n’ont pas varié : la petite et cinq cents millions !
Soulagé, je fais semblant de discuter.
— Huit cents et Carolyne !
Le gars a un rire qui, décidément, me bat les claouis.
— Allons, Bucher, vous savez bien que nous pourrions avoir la cargaison contre seulement l’enfant.
— Alors, pourquoi proposez-vous du fric ? gueulé-je. Hein ? Parce que vous savez que je suis un homme d’affaires avant tout, hein, espèce de…
— Restez poli ! implore l’autre.
Ça se déroule magnifiquement, suivant le plan prévu, comme disent les maréchaux en pleine retraite.
— J’ai dit huit cents, fais-je… Vous y gagnez près d’un milliard et demi…
— La vie de votre enfant ne vaut peut-être pas cela ? demande le même loustic.
Mon indignation n’est pas feinte :
— Espèce de…
— Ne vous répétez pas…
— C’est honteux d’employer de pareils arguments ! La vie privée d’un homme ne doit pas entrer en ligne de compte sur le terrain affaires !
— Ce sont des affaires très… importantes pour nous, monsieur Bucher.
— Pour moi aussi, figurez-vous !
— Alors acceptez nos conclusions…
J’ai une forte envie de dire Ji-go ! Mais je dois avant tout sauvegarder mon personnage.
— Non. Ces armes vous sont presque aussi précieuses que ma fille ! Qui peut vous céder d’un seul coup un pareil stock, hein ? Alors cessons de tergiverser… Vous devriez vous estimer heureux…
L’autre Arbi lève la main.
— Entendu, dit-il, huit cents millions et la fille.
— L’avez-vous bien traitée au moins ? Je vous préviens que si elle a subi le moindre sévisse…
— N’ayez aucune crainte… Elle vous sera restituée saine et sauve… si vous marchez droit !
— Employez un autre ton pour me parler, voulez-vous ?
Mon coup de saveur leur en impose plus que mes paroles.
— Comptez sur nous…
— Bon, tranche l’autre gars de la Ligue qui semble moins accommodant et beaucoup plus exigeant, alors comment procédons-nous ?
Je réfléchis…
— Je ferai venir la livraison par bateau dans le port de Gênes…
— Et ?
— Procurez-vous un rafiot susceptible d’assurer le transbordement.
— Ensuite ?
— Avant que le changement s’effectue, nous nous rencontrerons sur les quais. Vous serez tous les deux. Vous aurez ma fille à la main…
— Après ?
— La valise contenant l’argent également…
— Et puis ?
— Moi je serai accompagné d’une dame… Une vieille dame. Nous lui remettrons l’enfant et moi je vous indiquerai le nom du barlu, vous pigez ?
— Ensuite ?
— La vieille dame et ma fille partiront. Je donnerai des instructions pour que le déchargement soit opéré… Je serai avec vous et vous pourrez me descendre en cas de… heu… scepticisme de votre part…
Immuable, mon interlocuteur demande :
— Et puis ?
— Lorsqu’on aura achevé le transbordement, vous me remettrez la valise contenant le fric, après, bien entendu, que j’en aurai vérifié le contenu. Alors je quitterai le bord et… tout sera dit…
Les deux hommes se regardent. Leurs yeux sont résolument inexpressifs.
Celui qui paraît prendre les décisions, c’est-à-dire le plus jeune, déclare :
— Cela me paraît à peu près convenable !
Il me regarde et dit en riant quelque chose en anglais.
— Vous en êtes un autre, réponds-je, à tout hasard.
Re-marrage du gnard qui me prouve que j’ai encore mis dans le mille !
L’autre demande :
— Parfait, quand auront lieu les transactions ?
Je réfléchis… Un jour pour régler la situation ici… Un autre pour aller à Cervia… Un troisième pour gagner Genova…
— Après-demain, fais-je… Entendu ?
Ils approuvent.
— Parfait… Quelle heure ?
— Dix heures, comme aujourd’hui… Devant les docks, d’accord ?
— Oui…
— Je voulais aussi vous dire…
Leur physionomie devient attentive.
— Surtout ne cherchez pas à me duper… Ça ne vous porterait pas bonheur… Déjà votre façon d’agir me défrise un peu…
— Nous serons réguliers…
— Je l’espère… pour tout le monde. Ma réputation n’est plus à faire, n’est-il pas vrai ?
Ils ne soulignent pas la provocation voilée que contiennent ces paroles.
D’un commun accord, ou ce qui est mieux dit d’un accord commun, ils se lèvent.
— A… après-demain, dix heures, docks de Gênes, résume le plus jeune des « ligueurs »…
Je leur fais un signe d’acquiescement.
Ils vont à la porte… Je les escorte…
Cette fois, pas l’ombre — même voilée d’une erreur : les dés sont jetés. Je les ai un peu pipés, mais quand on est seul, il faut bien s’assurer une marge bénéficiaire, pas vrai ?