Une étrange atmosphère règne au labo. Ce lieu toujours si grave connaît un relâchement inusité. Les quelques gaziers en blouses blanches constellées de taches jaunasses, vaquent sans entrain. Derrière leurs tubes, éprouvettes, réchauds à gaz, ils ressemblent aux cuisiniers d’un restaurant sans clients. Plus que désœuvrés, ils sont en complète relaxation.
— Mathias n’est pas là ? demandé-je à l’un d’eux : le père Lachibre, un crabe décoloré par les ans et les acides, qui attend la retraite comme un collégien la perte de son pucelage.
— Venu et reparti ! répond le digne homme qui porte le ruban de ses Palmes académiques jusque sur sa blouse initialement blanche.
— Il va revenir bientôt ?
— Dieu seul le sait.
Pressentant du pas clair, je me fais pressant :
— Pourquoi cette voix et cette tête de conspirateur, Lachibre ? Il est arrivé quelque chose au Rouquin ?
Mon énervement ne lui échappe pas. Dans la Grande Taule, on sait que je suis un brave mec dont l’impatience fait rage.
— Peines de cœur, monsieur le directeur, soupire le constellé ; c’est le genre de couillerie qui nous tombe dessus à tout âge !
Ce « nous » qui, implicitement, laisse supposer que ce vieux branleur pourrait tomber amoureux d’autre chose que de ses Byrrh-cassis vespéraux me choque confusément. Je n’en laisse rien paraître car, après tout, même un vieux con biberonneur, au pif étoilé de varices de comptoir qui semblent lui envelopper le tarbouif de crépine, peut connaître le mal d’amour.
Je me dis que, tiens, c’est vrai : l’assistante de Xavier, qui est également sa nièce du côté de sa femme, et sa maîtresse de son côté à lui, est absente.
— C’est fini avec le boudin blanc ? fais-je en montrant le coin de labo où, naguère, s’activait la gonzesse.
— Ouais, et vilainement.
— Racontez-moi.
— Elle l’a largué pour se marier avec un fleuriste de son quartier, un veuf qui a vingt ans de plus qu’elle. La garce n’avait rien dit à Mathias. Elle a fait son coup en douce et il a su ces épousailles par un faire-part. Il la croyait en vacances chez sa mère, en réalité elle était en voyage de noces et avait démissionné sans lui en parler. Le choc a été terrible pour notre ami.
Le père Lachibre d’ajouter :
— Une mocheté pareille, avoir tant de succès ! Moi, j’en voudrais même pas pour me faire faire une pipe !
— C’est ce qui fait la grandeur de l’amour, mon cher ami, et assure l’équilibre universel, philosophé-je-t-il. Si seuls les prix de Diane trouvaient chaussure à leur pied, le monde deviendrait un enfer pour les disgraciés.
Je vais au burlingue de l’absent. Des dossiers s’y accumulent. Dans un angle de son sous-main, la photo de la tarderie infidèle. Dieu qu’elle est gerbante ! locdue à t’en faire dégueuler ton quatre heures !
— Vous avez une idée de l’endroit où je peux le trouver ?
— Pas une idée : une certitude, répond Lachibre. La Brasserie Dauphine. Il se farde l’intérieur au Guignolet-kirsch parce que c’est un vieil apéro dont elle raffolait. Il y reste jusqu’à la fermeture et s’en va, pété comme une châtaigne trop mûre. Dernièrement, sa femme est venue le chercher. Vous savez comme elle est autoritaire ? Eh bien, il lui a ouvert la pommette d’un gauche carabiné. Elle parle de divorcer. Avec ses dix-sept chiares, je voudrais pas avoir à douiller la pension alimentaire !
Je hausse une épaule, ce qui est plus significatif que d’en hausser deux et mets le cap sur la brasserie.
Etrange, la façon dont l’humain se « défait » rapidement quand il est atteint au moral.
Cet être roux, hirsute, que sa barbe poussante fait ressembler à Van Gogh et qui est prostré devant le reliquat d’une boisson fermentée rappelle davantage un clodo qu’un dirlo du laboratoire de police de Pantruche-les-Bains.
Ma venue et mon asseyage le laissent marmoréen. Il a le regard atone et son ventre vide crie famine car il ne s’alimente plus qu’avec ses Guignolet-kirschs.
Casimir, le loufiat blanchi sous le gilet noir, vient s’enquérir de mes désirs.
— Du pareil ! fais-je en montrant la conso de mon pote.
Nous échangeons un long regard, le serveur et moi. Puis il hoche la tronche et s’éloigne. Le Rouquemoute n’a pas desserré les chailles ; probable qu’il est incapable d’en casser une.
Je vide mon verre. C’est vrai que c’est agréable, ce machin quand, comme moi, on aime les alcools doux. Nos vieux se poivraient en délicatesse. Ils s’arrachaient pas la tronche aux alcools brutaux : Picon-grenadine, Mandarin-curaçao, Guignolet-kirsch assuraient des beurranches ouatées. On devenait blindé gentiment. On s’enfonçait dans des langueurs. A présent, c’est le scotch ou la vodka ; on ne nuance plus. Il faut du raide. Du cataclysmique. On se jette dehors en trois gorgeons.
La vie nous presse.
La mort aussi.
Je parviens à extraire le tout-red de son guéridon. Hébété, il me filoche en traînant les godasses, comme le font les idiots. Je ne lui dis rien : il est inapte, l’inepte. La jacasse, ce sera pour après.
Brève hésitation de ton serviteur, au bout de laquelle je le fourre dans ma bagnole et l’embarque pour notre maison de Saint-Cloud.
Il est des cas où il n’y a que maman !
Tu vas voir comment elle va me le réparer, mon Rouillé, Féloche.
Voilà : j’ai mis les plats au four ; il n’est que d’attendre que ça cuise et dore bien.
En tout cas, Mathias dort bien, lui. Sédatif puissant. Roupillette instantanée. Vingt-cinq plombes qu’il en concasse dans notre chambre d’aminche, ne se levant (en titubant) que pour licebroquer.
J’ai prévenu sa polka que je venais de le recueillir et que m’man allait le lui récupérer, son lapin de clapier. Qu’il faisait son andropause, comme tous les mecs parvenus à l’équinoxe de leur âge ; mais que ça se remettrait à fonctionner et qu’il s’arracherait bientôt à ses délires pour consacrer aux siens sa vie de grand honnête homme.
Elle m’écoutait, dans ma voiture où elle était descendue me rejoindre pour cet entretien privé. Elle ne pleurait pas, serrait les dents. Un cocard grand format lui tuméfiait la pommette. Y avait quelque chose d’assez pathétique chez cette guenuche, j’en ai été remué.
Lorsque j’ai eu cessé de parler, elle a murmuré :
— Vous êtes un être exceptionnel, Antoine.
Puis elle a ajouté :
— Vous souvenez-vous qu’un jour je vous ai dit que je vous aimais ?
— Oublie-t-on de telles paroles, ai-je répondu d’une voix capable de précipiter la fonte du pôle Sud, ce qui ferait chavirer la planète et on serait enfin peinards pour un bout de temps avant que ça se reconstitue tout ça : cette merde !
J’étais garé dans son coinceteau de Belleville, le long d’un mur. C’était la noye et des garnements avaient pris pour cible l’ampoule du lampadaire. L’obscurité incitait aux abandons. Elle a posé sur ma braguette sa petite main de guenon ménagère et, je ne sais pas pourquoi, alors que cette grognasse m’a toujours été antipathique, je me suis mis à épanouir de l’aubergine.
Elle gémissait d’excitation. Dix-sept (ou dix-huit) chiares à la queue lolotte qu’elle venait de se respirer en pas un quart de siècle, elle avait besoin d’un temps mort.
J’ai eu pitié et l’ai laissée faire. Avec gaucherie, elle m’a dégagé M. Vincent des braies. Pas fastoche : il se prêtait mal à la manœuvre, ayant illico atteint son point de non-retour. D’en plus, la médème se montrait inexpérimentée, donc maladroite, étant excitée pis qu’une puce. Enfin, lorsque mon obélisque dodelineur a été apte, elle s’est jetée dessus comme un quinquagénaire sur la Légion d’honneur[8].
Ses ratiches de devant, en forme de queue d’écrevisse, m’ont meurtri le champignon anatomique. J’ai préféré lui déchirer le slip et qu’elle m’escalade le chauve à col roulé. Vache ! Cette frénésie ! Elle se cognait la tronche contre l’arceau qui maintient tendue la capote de ma Mercedes ; n’en avait cure. La lauréate du prix Cognacq comblait les mois de continence infligée par son époux amoureux d’une autre. Elle ratissait large, d’ailleurs, hurlait qu’il lui « fallait tout ».
J’avais rien contre, c’était son problo, pas le mien. Que le dix-huit ou dix-neuvième ne soit pas signé Mathias changeait quoi à sa magistrale portée, Ninette ? Un pas rouquemoute, dans le lot, ça ferait plus gai, peut-être, non ? Quand tu sais que le silure nous est très antérieur, tu te mets pas à chicaner sur le côté clean des pedigrees ! On vient, on déconne, on part ! Bâtard, pas bâtard ! Tout ça sorti de l’océan, destiné aux futurs bouleversements géologiques. Episodes ! Et puis zob ! J’ai rien demandé, je partirai donc sans dire merci !
Elle a pris un panard de petite connasse empruntée (et pas rendue). J’avais hâte qu’elle se dépafe et coure jusqu’à son gourbi changer de culotte. Elle traînait des odeurs d’eau de Javel et de repassage, de bambins évasivement torchés. Avec ma semence surchoix, elle emportait un beau souvenir. Le péché est nécessaire à certaines femmes pour conserver un contact avec le rêve.
Je l’ai regardée s’engouffrer dans son immeuble, après m’avoir expédié un baiser du bout de ses doigts aux délicates senteurs.
— Dites, elle a pris un pied d’enfer ! fait une voix masculine.
Je me penche et avise un poivrot assis sur le trottoir.
— Vous croyez ?
— La manière qu’elle couinait en chopant son fade, ça ne trompe pas ! Vous auriez pas une petite pièce pour un clodo qu’est obligé de se pogner ?
Je lui donne un billet de cent points qui me vaut sa bénédiction pastorale.
Après ce coup imprévisible tiré en voltige, je mets le cap sur l’Hôtel du Premier Consul (ainsi baptisé car il est proche de la place des Pyramides).
A cette heure de la soirée, l’établissement stagne dans une torpeur touristique confortable. Quelques Hollandais discutent au salon dans cette langue que le Seigneur a laissée se constituer dans un moment d’inadvertance.
Le concierge du soir fait des comptes derrière son comptoir de marbre blanc. C’est un gros déplumé à mort dont les paupières sont gonflées comme des sacs-poubelles un lendemain de réveillon.
Il en pose deux, retient z’un, inscrit un total sous un trait, et lève sur moi un regard blasé d’homme qui a vendu de quoi dormir et baiser à plusieurs générations d’individus cosmopolites.
— Oui ?
Seulement ça : « Oui ? », sur un mode décourageant. Eternel processus : ma carte, tenue verticalement devant son tarbouif à veinules bleues.
Lui, ça le branche pas à l’extrême. Des perdreaux, il en a déjà vu davantage qu’un chasseur solognot, au cours de sa carrière dans la literie de louage.
— Vous désirez ?
Je lui produis la cousette trouvée sur feu Marcel Proute.
— Ce minuscule nécessaire provient bien de cet hôtel ?
— C’est écrit dessus, riposte le chauve sans col roulé. Au temps pour moi ! comme ils disaient dans « Palace », cette excellente émission tévé.
— Il est arrivé de l’extrêmement grave à un monsieur qui l’avait en poche, commenté-je-t-il.
Ça ne plonge pas l’homme aux clés d’or dans une excitation éperdue. A peine amorce-t-il un acquiescement qui marque davantage le détachement que l’intérêt.
— Le personnage en question s’appelait Marcel Proute, poursuis-je en appuyant sur le verbe à l’imparfait, bien souligner que le gazier évoqué donne désormais dans la racine de pissenlits.
Le concierge est un vieux routier qui n’a pas besoin qu’un client lui fasse un dessin quand il lui réclame les cagoinsses.
— Vous supposez qu’il est descendu chez nous ? me demande-t-il.
— Exactement.
— Vous avez une idée quant à la date de son éventuel séjour ?
— Aucune, mais le fait qu’il ait eu encore cette cousette sur lui me laisse entendre que ça ne remonte pas au déluge. C’est le genre de bricole qu’on ne conserve pas sur soi pendant des années ; d’ailleurs voyez : elle a toujours bonne apparence.
— Quel nom avez-vous dit ?
Je le lui épelle. Ça me dit quelque chose, fait le concierge.
Je n’ose me réjouir ; peut-être a-t-il des lettres et réagit-il à cette similitude patronymique avec l’illustre écrivain ?
Il passe dans un petit bureau très mécanisé, situé derrière son trône et enclenche un ordinateur. Je perçois le bruit menu de l’appareil dont il vient de pianoter le clavier et qui part en mission pour le compte du brillantissime Santantonio.
En moins de jouge, le chauve de gala m’apporte une fiche au nom de Proute Marcel. Je l’embrasserais.
— Je savais que ça m’évoquait des trucs, fait le bonhomme que sa réussite détend quelque peu.
— Je craignais que vous ne confondiez avec l’écrivain, dis-je.
— Quel écrivain ?
— Non, rien !
La fiche m’enseigne que Proute a passé deux nuits dans cet hôtel, fin juillet, du 27 au 29. Maintenant je dois en apprendre davantage sur son bref séjour. La fiche ne précise pas s’il était accompagné. A la rubrique « venant de », il a inscrit « Montréal, Canada », ce qui ne laisse pas que de me faire mouiller, comme me disait l’autre jour la pauvre reine Fabiola qui a bien voulu me recevoir en audience privée. Un sentiment curieux commence à se dessiner, qui m’excite la glande flicardière.
Je surprends le regard attentif, professionnel, devrais-je plutôt dire, du concierge posé sur moi.
— Je vous dois une grande satisfaction, cher monsieur, lui assuré-je, vous venez de faire beaucoup pour nous.
Enfin un bon sourire. L’éclat de ses carreaux se fait plus vif.
— Vous m’en voyez ravi.
Je sors discrètement un talbin pisseux de ma fouille, le plie en seize et le lui fourre dans les lignes de la main.
Il a renouché que c’était de la grosse coupure à cinq cents francs le billet (prix de revient). Venant d’un perdreau, même de haut niveau, ça le sidère.
— Nous avons une caisse noire pour nos œuvres, lui expliqué-je.
Il se fait une raison et glisse le bifton dans sa poche de pantalon où il le coince avec son testicule droit.
— Maintenant, soliloqué-je, nous allons devoir pousser les choses plus loin et vous allez m’aider, cher Félix (son prénom et son blase sont gravés sur une plaquette de cuivre).
— Si c’est en mon pouvoir, emphase-t-il.
— Il faut que soit dressé un rapport exhaustif sur les faits et gestes de ce client au cours de son séjour à l’hôtel. Essayez de nous défricher le terrain en dressant une liste du personnel qui a eu à s’occuper de lui, mon cher, vous ne le regretterez pas. Les personnes l’accompagnant, ses appels téléphoniques, tout, vous dis-je ! Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je vais envoyer quelqu’un enquêter dans cet honorable établissement.
Un temps, je baisse le ton (ce qui est préférable à baisser son bénoche) :
— Répondez-moi franchement, Félix, vous n’êtes pas raciste ?
Il s’indigne :
— Comment le serions-nous, avec tous les Américains noirs qui descendent chez nous ?
— Je vous posais la question parce que le collaborateur que je vais vous adresser est négroïde sur les bords.
— A l’impossible nul n’est tenu, rétorque cet homme de bien.
Ramadé Blanc est enceinte, ou alors elle a mangé trop de pastèque.
C’est ce que je me dis, en la voyant en pyjama dans l’encadrement de la porte, les lotos brouillés de sommeil, comme on dit puis dans les bons livres hautement chiés.
Plusieurs mois que je n’ai vu cette gentille.
— Pardon pour l’heure tardive, fais-je avec des yeux et une voix pleins de tendresse.
J’aime beaucoup cette femme. Elle réunit pour moi les qualités dominantes que doit avoir une épouse : elle est intelligente, réservée, amoureuse des siens et toujours de belle humeur.
— Entrez ! invite-t-elle, nous allons parler bas parce que mon dernier a les oreillons et vient juste de s’endormir.
— Jérémie est ici ?
— Lui aussi a eu du mal à trouver le sommeil, à cause de Carrefour Vavin. Il l’a bercé dans ses bras toute la soirée.
J’ignorais le prénom de leur provisoirement dernier. Chez les Blanc, ils ont la spécialité des blases étranges. La sœur de Jérémie ne s’appelle-t-elle pas Cadillac V 12 ?
— Bien, fais-je à Ramadé, ne l’éveillons pas. Dites-lui seulement que je l’attendrai demain matin au bureau autour de dix heures.
Comme je vais rebrousser palier, le Négus surgit, sobrement vêtu d’un slip jaune à liseré noir qui fait ressortir sa peau d’ébène ainsi que le chibre monumental qu’il contient (mal).
— J’ai entendu ton mâle organe, assure-t-il en se grattant le sous-couilles.
Je les suis jusqu’à leur salon, de bon goût, que jonche une flopée de jouets du premier âge.
— Fais-nous du café, chérie, enjoint-il à sa chère et tendre.
— Pas pour moi ! supplié-je, le précédent que vous m’avez offert m’a empêché de roupiller pendant trois semaines !
— On va te le faire léger, promet-il.
— Non, non, ce serait encore too much, j’ai l’habitude du jus de chaussettes.
On transige avec un alcool de Bamakoko.
Pendant que la jeune mère s’emploie, je narre à mon tout-black, les avatars du beauf en démarrant l’histoire à son début, à savoir ses délits de jeune flic.
Mon résumé est long. Interrompu seulement par une gorgée d’alcool qui me déchire la corgnole comme si j’avalais une poignée de clous de tapissier. Me faut un grand verre d’eau pour me désendolorer le pipe-line.
Vaille que vaille, je conduis mon récit à son terme.
— Je ne m’attarderai pas à Paris, dis-je ; toi, tu vas enquêter sur Marcel Proute. Il me faut une bio complète du personnage, principalement depuis sa sortie de cabane. Je dois tout connaître de lui : ses fréquentations, l’endroit où il créchait et qui ne se trouve sûrement pas à Paris puisqu’il est descendu à l’hôtel, le moment et le lieu où il aurait subi une légère intervention chirurgicale, ses moyens d’existence ; mets là-dessus autant de mecs qu’il t’en faudra. Occupe-toi personnellement de l’Hôtel du Premier Consul ; je veux savoir heure par heure ce qu’il y a branlé. Tu trouveras son dossier aux sommiers, il te servira de vade-mecum. Voici un téléphone où tu pourras me joindre. Cela dit, sais-tu ce que sont devenus La Pine et le Gravos, aucun de leurs deux téléphones ne répond ?
— Ils sont aux eaux ! sourit le Noirpiot.
Et moi, je comprends le « zoo », d’où mon étonnance :
— Qu’est-ce qu’ils foutent à Vincennes ?
— Je te parle des eaux thermales ! Amélie-les-Bains ! Ils y ont conduit la mère Pinuche et projettent de rentrer par le chemin des écoliers balisé de tables à trois étoiles. Un caprice de la Vieillasse qui s’est mis à bouffer depuis qu’il a arrêté de fumer. Il a déjà pris quatre kilos en huit jours !
Là-dessus, Carrefour Vavin se met à glapir, jetant la perturbation chez ses parents.
Je me retire avec une telle discrétion que ça leur fait kif si je n’étais pas venu.
Et puis je me retrouve dehors, dans la belle nuit de Belleville qui a tant changé au cours des deux dernières décennies. Utrillo fait ses adieux à Paris, ou plutôt, c’est Pantruche qui prend congé d’Utrillo. Bye bye, cartes postales anciennes ! Je devrais rentrer chez nous. Je suis certain que m’man m’attend en lisant le dernier Troyat, l’un des ultimes romanciers français authentiques.
Malgré cette pensée, un diablotin me pousse à rôdailler dans la capitale. C’est pas mes glandes qui me tarabustent puisque je viens de les essorer avec la mère Mathias.
Alors ?
Je drive ma Mercedes au hasard des rues, boulevards, avenues.
En mal de je ne sais quoi.
Ça me biche parfois, à la manière d’une crise de foie. Des picotements, mais au lieu de se manifester dans le burlingue, c’est dans la tronche que ça s’opère. Ça me lancine. Une sorte de pressentiment. D’angoisse. De regret confus. Comme si je venais de passer à côté de quelque chose d’important, sans l’apercevoir. Mais le quelque chose en question se formalise de mon indifférence. Il est vexé. C’est teigneux, ces petites bêtes.
Alors je convoque mon subconscient pour une réunion au sommier (Béru dixit). Qu’est-ce qui, au cours de cette soirée, a produit un couac tout au fond de mon moi second ?
J’ai mis le pilotage automatique et ma tire m’a drivé, sans que je le voulusse, jusqu’à la rue de Rivoli. On dirait un fait exprès : me voilà devant l’Hôtel du Premier Consul (on se rappelle jamais les deux autres).
Je me range près de l’entrée de l’hôtel. Y pénètre derechef. Les touristes bataves sont allés planquer leur viande rose dans les torchons. L’éclairage à giornesque de naguère est maintenant réduit. Le hall est plein d’ombres. Les ascenseurs n’ascensionnent plus. Les fleurs des gros bouquets d’apparat s’étiolent gentiment dans leurs pots chinoisants. Le concierge est parti et, derrière le rade de la réception, t’as juste le sosie du bon Jean Carmet qui ligote Paris Turf avec anxiété, supputant une combinaison gagnante qui lui permettrait de venir ici en client.
Mes pas réverbérés par la vacuité des lieux l’arrachent à la vie édifiante de Chrysanthème IV que le pronostiqueur place en tête des gagnants possibles, demain, dans la troisième.
Je me présente à cet être exquis, plein d’urbanité et de vin rouge. Comme je lui ai montré mon ancienne brème de commissaire, c’est ce grade qu’il me donne.
Ça me rend joyce de retrouver ma casquette d’avant les promotions sociales. A trop grimper, on biche le vertigo.
Je lui explique que je suis venu plus tôt dans la soirée prendre des tuyaux sur un client de juillet.
— J’ai, ajouté-je-t-il, omis de m’informer auprès de votre collègue concierge si vous conserviez un certain temps les notes de vos clients.
Le nuiteux me considère comme si je lui parlais des ovaires de sa bourgeoise. Et puis une mise en place s’organise dans son usine à idées. Il a un tic qui lui fait repousser son râtelier en avant, du bout de la langue, pour, aussitôt, le réemboîter avec le dos de sa main.
— Je crois savoir que nous les archivons pendant un certain temps, déclare-me-t-il. Par exemple, vous dire si c’est cinq ou dix ans…
— Peu m’en chaut, assuré-je, je ne m’intéresse qu’à celles remontant au 27 juillet dernier. J’aimerais les consulter.
Le voilà qui effare davantage que si je sollicitais la permission de dessiner des moustaches à la tête de son nœud.
— Maintenant ! ! ! exclame le pauvret en ponctuant, tu l’auras remarqué, de trois points d’exclamation.
— Si par « maintenant » vous entendez « tout de suite », la réponse est « oui », mon cher ami.
— Mais je n’ai pas qualité pour fouiller les archives !
— Moi, si. C’est pourquoi je vous serais extrêmement reconnaissant de m’indiquer où elles se trouvent. Vous devez bien penser, que si je vous les réclame à une heure passée du matin, c’est pas pour revenir les consulter l’année où Noël tombe un 14 juillet.
Il est un tantisoit longuet à décider, mais comme je suis un garçon qui obtient généralement ce qu’il veut, il finit par me descendre dans un local où la bureautique empêche l’herbe de pousser.
Il m’y montre une série de casiers impressionnants dont il n’a pas les clés. Mais qu’à cela ne tienne : j’ai la mienne. Le compartiment qui m’intéresse est d’autant plus aisé à trouver qu’une fiche métallique annonce : 1990-…
J’extrais de ma soute (située près de ma zoute) mon ineffable sésame qui ouvre tout, y compris les huîtres. L’introduis dans la serrure en chaleur. Fornique.
Le tiroir sur glissière thérapeutique à conversion sextuple s’ouvre avec un léger soupir d’adolescente masturbée.
Le nuiteur n’en revient pas.
— C’est technique, murmure-t-il, vaincu.
— Et utile ! ajouté-je afin que notre échange ne prenne pas fin sur une connerie.
Tu me croiras si tu voudras, mais ça me fait plaisir de retrouver Oléron, si vivifiant et débonnaire. Les vacanciers y sont un peu prolos, certes, et même beaucoup, mais dans la vie t’as peu de choix. C’est soit la connerie bourgeoise, soit la connerie populacière, avec, de-çà et de-là, des pas trop cons aux défauts davantage élaborés. Se faire chier pour se faire chier, autant que ce soit à la bonne franquette, tu ne penses pas ?
Cette fois je me suis radiné en bagnole. Après mon initiative, au Premier Consul, je suis rentré à la maison. Mathias en écrasait des tonnes. M’man, vaincue par une longue veille, s’était endormie également. Comme il y avait un rai de lumière sous sa lourde, j’ai toqué, mais elle n’a pas répondu. Ayant entrouvert légèrement, j’ai constaté qu’elle dormait, la tête sur le côté, le souffle lent et régulier. J’ai eu un instant d’émotion rare, de celle qui te fait dire que ça valait quand même le coup qu’il y ait ce mélange d’oxygène et d’azote sur cette chierie de planète bleue.
Au bout de ma contemplation, j’ai éteint son chevet et suis parti sur la pointe des pinceaux.
Je me sentais rasséréné, confiant en l’avenir. C’est bon de se ravitailler en tendresse quelquefois, de faire son plein de super, à la débottade. Ce dont je venais d’emplir mon réservoir, c’était du plus fabule des carburants : l’amour. Après ça, je pouvais poursuivre ma putain de route mouvementée.
J’ai pas pioncé des masses, mais ferme ! Cinq plombes ont suffi à recharger mes batteries. J’avais les idées aussi nettes qu’une vue aérienne de la Beauce à l’époque des blés mûrs. Tout était parfaitement clair, géométrique, et baignait dans une luminosité enivrante.
Au réveil, y avait des croissants chauds au beurre et du cacao crémeux. Je comprends pas qu’on adore son grand fils unique et qu’on le trucide au cholestérol. Les mamans, je te jure, y a des moments où leurs chiares les font rouler sur la jante.
Je m’en suis engrangé un max. En partant de la cuisine, il me semblait quitter la table de mon pote Sciclounoff qui est incapable de te recevoir sans t’accroître la surcharge pondérale de deux kilos.
Tandis que je croissantais, m’man m’a raconté la mort de Mme Mongamin, notre ancienne femme de ménage qui grabatait dans un mouroir depuis lurette. Et puis un vol à main armée chez le bijoutier de la rue André Sarda ; et encore la fille aînée des Cubilot qui a accouché de jumeaux pendant son voyage de noces. La gazette du coin ! Faut se tenir au courant, c’est la moindre des choses, quand on fait partie d’une banlieue de bonne tenue.
Je l’écoutais d’un œil distrait. J’arrivais pas à me dépêtrer de l’affaire du beauf.
Après le petit dèje, je suis allé tubophoner au Noirpiot. Juste il décarrait de chez lui. Son petit « Carrefour Vavin » avait une grosse température, malgré la tisane de stupre veiné fleur que Ramadé avait mise dans son biberon.
— En désespoir de cause, vous devriez appeler un médecin, me suis-je permis de conseiller.
Il n’a rien répondu.
Ce grand primate bardé de licences préfère les grigris à la Faculté. Il dit que « c’est plus sûr ». Bon, chacun regarde l’heure à sa montre, hein ?
— Jéjé, ai-je abrupt, je t’ai demandé, cette nuit, d’enquêter sur les agissements de Marcel Proute depuis sa sortie de taule ; rectification, tu devras prendre la chose plus avant, c’est-à-dire au cambriolage accompagné de coups et blessures qu’il a opéré dans un laboratoire. Il me faut des précisions sur la nature du vol. On parle d’une « enveloppe jaune » ayant contenu des formules chimiques. Un peu bateau, tout ça. Il aurait été engagé et commandité par une dame mystérieuse qui, peut-être, a réapparu à Oléron en sa compagnie au moment de son assassinat. Si c’est bien la même, elle l’a contacté au début de l’affaire, dans un troquet de malfrats baptisé Bar des Aminches. Enquête également dans cet établissement, s’il existe toujours. Et si tu pouvais obtenir des infos sur sa vie au Canada, je tremperais mon slip de bonheur.
Le ciel est bleu-gris, la mer gris-bleu. L’air sent le varech et le doigt du valet de ferme venant de lutiner la Josette. Les parcs à huîtres s’étalent à mes pieds, peuplés de mareyeurs en action. C’est superbe et vivifiant.
Tiens ! je me cognerais volontiers une douzaine d’huîtres sans respirer, pour m’ioder l’intérieur. Jadis, ma grand-mère me faisait gober des œufs pris au poulailler, comme quoi c’était fortifiant et qu’ils me permettraient de devenir « un beau petit ». Effectivement, je suis un gars pas dégueu, selon des sources bien informées. Mais de là à affirmer que c’est aux œufs de grand-mère que je dois ma forme…
Le motel des Paray a recouvré sa tranquillité habituelle. Le couple a remis sa crèche en état et la police a embarqué la barcasse déglinguée qui servait d’enseigne (de vaisseau), comme pièce à conviction. Ça modifie le panorama : leur motel a l’air tout mignard et rabougri sans cette décoration insolite qui mettait de la couleur.
Ambroise, tu croirais un homme bleu du Hoggar venant de dévaler les escadrins de la tour Eiffel à plat ventre. Il ecchymose (verbe du premier groupe) à tout berzingue. Ses lèvres en rebord de pot de chambre lui font un parler bizarre qui n’est pas sans évoquer celui d’un débile profond. La monstre rouste qu’il a effacée a dû lui chancetiquer le mental car il s’est tassé, la tronche entre ses épaules de pingouin, le regard flottant, plein d’une perpétuelle appréhension, les mains tremblantes kif celles d’un parkinsonien en train de se taper un rassis.
— Quoi de nouveau ? fais-je en m’efforçant au débonnarisme[9].
— Il a peur, m’explique Grabote. Après cette agression de l’autre nuit, il a les nerfs brisés. Il s’attend à tout bout de champ à ce qu’on lui troue la peau et, qui sait, à moi aussi peut-être ?
— On l’aurait zigouillé l’autre soir, si ses ennemis envisageaient cette extrémité, tenté-je de la rassurer.
J’adresse un signe discret à la demi-frangine de Berthaga pour l’inviter à me suivre à l’extérieur.
Elle.
Sur l’arrière du motel, ça fait un peu lande, entre la construction et le bois où mourut Proute l’Arsouille. Quelques gros cactus de western poussent dans un sol sablonneux.
Devant les clapiers, plusieurs misérables transats de toile décolorée. Des dames y prennent le soleil. Les plus vieilles tricotent en jacassant d’un bungalow à l’autre. Une vachasse bourreletteuse offre ses cuisses bleues aux rayons de l’astre du jour, comme disaient les Romantiques du siècle dernier, qui ne chiaient pas la honte. La dame la mieux du lot, une châtaine-blonde avec de grosses lunettes noires, lit un bouquin de Stephen King qui doit peser 3 kilos 600.
Je coule un regard à la fois con, cul et pissant sur la vacancière que j’allusionne. J’apprécie son soutif noir, son short blanc, ses longues cuisses ambrées, ses ongles de pieds vernissés carmin. M’attarde sur ses genouxes bien ronds (dirait le Mammouth). La personne doit envisager la quarantaine sans trop paniquer. Le genre de gerce capable de tenir le premier rôle féminin dans « Le bidet en folie ». D’emblée, je me dis qu’il doit être plus joyce de l’escalader que la Roche de Solutré.
On s’éloigne de cette femme comestible, Grabote et ma pomme (en anglais : my apple).
La pauvre gerce est intimidée, voire carrément craintive.
— Vous avez quelque chose de grave à me dire ? elle s’inquiète.
M’abstiens de répondre. C’est toujours bon, comme dans le cas présent, de laisser mijoter à feux doux une épouse telle qu’elle dans les crainteries.
— Voyez-vous, chère amie, lui dis-je-t-il après un silence si prolongé qu’elle doit en faire pipi dans ce que je n’ose appeler sa culotte, je crains que votre cher époux ne m’ait pas tout dit.
— A propos de quoi ?
— A propos d’un peu tout. Votre affaire n’est pas claire. Je n’arrive pas à piger pourquoi « on » s’est donné le mal (car c’en fut un) de hisser un ex-camarade d’Ambroise sur le toit de votre motel alors qu’il était mort. Je pige moins encore les motivations de ses deux agresseurs qui l’ont à moitié massacré sans lui parler. Quand des mystères de ce calibre échoient à un individu, c’est que ce dernier est le pivot d’une affaire de première classe.
Elle récrie, avec fougue et sanglotage vocal :
— Broisy ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point sa vie est irréprochable, depuis des années ! Il suit le droit chemin, je vous en conjure. Honnête jusqu’au bout des ongles. C’en est devenu de la maniaquerie de sa part.
— Et vous n’avez pas la moindre idée sur les raisons d’un tel micmac ?
— Pas la moindre ! Il est pris dans un engrenage dont je comprends rien, monsieur San-Antonio.
Elle ajoute :
— Si vous mettiez la main sur ses agresseurs de l’autre nuit, peut-être qu’ils pourraient vous fournir des explications ?
— C’est une excellente suggestion ! approuvé-je, je vais y réfléchir.
Elle semble calmée par ma promesse puis, soudain, pousse un cri qui rappelle à s’y méprendre celui de l’otarie en rut.
— Vous ne savez pas ce qu’il arrive à ma pauvre Berthe ?
— Quoi-ce ?
— Ils lui ont fait prendre un médicament à l’hôpital, qui lui fait pousser la barbe. On dirait la photo de Karl Marx, on va être obligé de la raser, parce qu’il y aurait des hormones mâles dans le produit !
— Berthe en femme à barbe ! Voilà qui ne doit pas manquer de piquant, plaisanté-je, séduit par cet aspect nouveau de la Baleine. Notez qu’elle a toujours eu le système pileux fort développé.
— C’est juste, reconnaît la Cosette d’Oléron. Mais c’était surtout au bas-ventre que ça se propageait.
Nous sommes interrompus par le joyeux hèlement de l’adjudant Narguilé.
Il s’avance vers moi, tout frais, les joues talquées, le sourire comme une tranche de pastèque dont les pépins seraient blancs.
— Vous n’étiez pas là, hier, fait-il en pressant ma dextre ouvragée de la sienne.
— J’ai dû faire un aller-retour à Paris, réponds-je. Votre enquête progresse ?
— On a retrouvé une Range-Rover abandonnée dans le bois de Beauregard. Le véhicule a été volé à Paris, il y a plus d’un mois à un architecte. J’ai demandé à ce qu’on relève les empreintes. Une fouille approfondie n’a rien donné.
Je ne puis m’empêcher de penser que si elle avait été effectuée par l’illustre Sana, il n’en serait peut-être pas de même.
C’est de la suffisance de ma part, tu crois ?
Autrefois, y avait peu de magouilles connues dans le monde politique. Quand un problo surgissait, même pas un gros, le gouvernement tout entier sautait. Ça ne badinait pas, espère. Un édile pris à partie par la presse se filait une bastos dans la bigouden, pas survivre au déshonneur. A notre époque de haut pourrissement, ça se déroule plus pareil. Les gars en place se goinfrent, bâtissent des châteaux çà et là (mais pas en Espagne), trafiquent de n’importe quoi, bref usent et abusent de leurs fonctions pour baliser leurs comptes suisses. T’as bien quelques vaillants petits juges qui tentent et intentent pour essayer d’endiguer la vérole, mais ils sont mal vus « d’en haut lieu ». Passent pour des énervés qu’il faut tenir à l’œil et moucher à la première occase. Les chevaliers ammoniaqués se font critiquer là où c’est pas fameux de l’être. Ils sont attendus au virage, ou bien en bas de leur domicile pour une tisane party de plomb fondu. Ce sont les héros des temps modernes, comme quoi le droit mène à tout.
Pour te dire que la masure[10] du député Genouillé Maurice, dans la partie résidentieuse de Rochefort, c’est pas de la maisonnette de garde-barrière.
T’as vu jouer « Autant en emporte le ventre » ? Tu te rappelles la crèche coloniale de Scarlatine au Haras ? Ben ça, en plus abouti. Des champs, des bois, des grèves (sans grévistes), plus un domaine capable de reloger l’école de Saint-Cyr.
Naturliche, sitôt que je me pointe sur l’esplanade, le gros saint-bernard à la con vient me filer sa truffe d’une livre dans le bénouze ! Tu sais qu’il me cloque des complexes, cet animal ! Je décris une volte et lui place un coup de genou dans la physionomie. Sec ! Ça fait un bruit de contrebasse à cordes qui vient de choir.
Contrit, le sahara-bernard évacue ses quatre-vingt-cinq kilogrammes de barbaque ainsi que ses perversités en direction d’un massif de fleurs et l’arrose d’urgence. Pas grave : y a que la pisse de chienne qui désherbe.
Un gazouillis de converse féminine attire mon attention. J’avise, sur ma droite, un temple d’amour drapé de rosiers grimpants qui fait songer à un dessin de Peynet.
A travers les fleurs, j’aperçois mes deux gentilles dames sur un banc romantique en fer forgé, dans une posture gracieuse encore que relâchée. Solange Genouillé est assise à une extrémité du siège, tandis que sa « victime » s’y tient allongée, sa ravissante tête sur les genoux de l’hôtesse. L’une et l’autre portent un short très étroit et un chemisier dont les pans sont noués au-dessus de la taille, ce qui libère leurs ravissants ventres plats.
Je me retiens de bouger, voire de respirer, pour ne pas trahir ma présence. Dieu que ce tableau est plaisant ! Je voudrais pouvoir le lécher sans omettre le moindre centimètre carré. Une féerie. La châtelaine, puisqu’il ne faut pas toujours l’appeler par son nom, ce qui fastide à la longue, a dégrafé le corsage de sa jeune invitée et lui caresse délicatement la gorge (c’est commak qu’on appelle les loloches d’une ado dans le grand monde où je suis parfois invité). Eve ferme les yeux. Elle semble trouver ce massage mammaire intéressant. Dis : c’est l’aubaine. La pension est bonnarde. Bien mieux, que le campinge de la « Maugréance » où le vieux salingue cherchait à lui fourguer son brise-jet-verseur ! Elle a un succès monstre, la jolie fauvette. Les barbons, les petites dames frivoles, les policiers célèbres, tous tombent sous son charme ! M’est avis que, bientôt, c’est plus un Solex qu’elle se fera offrir, ma protégée, mais le chouette cabriolet Mercedes.
Mme Genouillé, plus souple qu’une Eliane (dirait Béru), se penche et parvient à lui donner un délicat baiser sur la bouche, qui semble être du goût de la gosseline. J’ai cru remarquer, au cours de ma prodigieuse vie sexuelle, que les initiatives homosexuelles chez les femmes sont la plupart du temps bien accueillies. Il te suffit d’embarquer deux frangines pour les retrouver tête-bêche (et tête-lèche) en moins de jouge. Tu cries « A table ! » et, dociles, elles s’y mettent. Chez les mecs, c’est un tantisoit plus duraille. Ils se gênent, comme on dit en Helvétie septentrionale. Physiologiquement, y a des implications que ne connaît pas la fumelle.
Donc, la châtelaine mignarde ma protégée, la baisotte, la glitouille, s’incline pour une caresse du médius en accent circonflexe sur le délicat bigornuche rose, lui glousse des embryons de mots, des soupirs pâmants, des inarticuleries qui flanquent le bâton de Guignol dans le bénoche de l’ami Sana. Je suppute que d’ici moins que pas longtemps, la coquine Solange va entraîner son invitée en une chambre tapissée de satin rose (ou bleu) pour la perpétrer plus amplement et, surtout, plus commodément.
Je souhaiterais fort participer à cette sauterie intime, mais doute d’y être admis en cette opulente demeure où un personnel qui ne se limite certainement pas à une femme de ménage portugaise, pleine de poils à jambes sur la gueule, doit exercer une surveillance vigileuse.
Voilà maintenant que l’énervée du frisé y va d’un doigt de cour. Pardon : de deux (médius et annulaire associés). Eve roucoule comme une volière pleine de tourterelles. Son hôtesse trouve d’aimables mots stimulateurs et frénétise des phalanges. L’adorable étudiante de Clermont-Ferrand se chope un panard en Chronopost qui est le fait de sa jeunesse. Ses douces roucouleries feraient mouiller l’os de seiche de ton canari.
J’entre dans le temple d’amour (qui n’a jamais aussi bien mérité son appellation) au moment où la châtelaine républicaine se pourlèche les doigts, à la manière de mon ami Bocuse quand il vérifie l’assaisonnement du homard thermidor à la confiture de groseille.
— C’est du produit de première fraîcheur ! assuré-je-t-il en insérant mon physique de théâtre dans l’ouverture.
Bondissement des deux polissonnes prises, non pas en faute car pour moi ce n’en est pas une, mais en flagrant délit de volupté ; sur leurs ravissants visages le feu passe au rouge. Leurs expressions atterrées me font honte. De quel droit leur gâché-je si charmant abandon ? Y a qu’un salaud de butor d’homme pour commettre pareil sacrilège ! Je cherche désespérément réparation à ma goujaterie. La trouve.
— Je ne résistais plus ! affirmé-je en déballant Astérix le Gaulois de l’asile temporaire que lui assurait mon Eminence cent pour cent coton.
L’amour changea de camp
Le combat changea d’âme.
Tu la verrais me glouper le pilon à aïoli, Solange ! Après sa mise en condition, mon braque représente une forme de salut, kif l’entrée en guerre des U.S.A. au cours de la Dernière. La façon qu’elle m’entonne, bien au-delà des molaires du fond ! Elle a la luette pas contrariante, Mme Genouillé, pour pouvoir se respirer un paf jusqu’aux bronches.
Sa prouesse fait l’admiration d’Eve qui considère l’exploit comme une qui voit se poser une escadrille de soucoupes volantes. C’est bien, je trouve, l’initiation par l’exemple. Elle constate ainsi que c’est possible, donc, elle aura à cœur de prendre la prouesse à son compte, doré de l’avant (Béru dixit).
Pas chien (ou si peu !), je me dis que la pauvre députière a droit elle aussi à sa part de panard homologué. Dans la conjoncture actuelle, compte tenu de l’exiguïté et de l’inconfort de cette espèce de grande cage fleurie, j’estime — et je pense que tu partageras mon avis — qu’il n’est qu’une vaillante levrette. Certes, comme il m’arrive de le répéter en Sorbonne, cette prise inconfortable, parce que soudarde, n’est pas à la portée du premier venu. Généralement, l’homme vieillissant la bannit de son répertoire, par crainte d’une interruption prolongée de l’image ; c’est pourquoi il convient d’en profiter avant les frimas. En tout cas, elle est du goût de ma partenaire qui, sitôt qu’elle a compris mon estimable dessein, se place dos à moi, inclinée à l’équerre, les bras noués aux épaules de l’exquise petite Eve dont l’éducation sexuelle va à pas de géant.
Nantie de ce support gracieux, Solange se prête admirablement à mon entreprise et ne tarde pas à hurler de plaisir, ce qui nous vaut la visite impromptue du jardinier.
C’est un mec à moustache qui ressemble au brave gonzier qui, à la téloche, t’apprend à greffer les artichauts et à faire du compost avec tes restes de caviar.
— Madame a besoin de quelque chose ? bégaie le manipuleur de nature avec un bon accent de la région.
— Non, lui réponds-je. Madame a tout ce qu’il lui faut, du moins je l’espère.
L’homme ne se résout pas à partir. Il contemple avec intérêt sa patronne qui tète voracement un sein d’Eve, tout en subissant, postérieurement, les violents assauts de mon guiseau.
Solange part au zénith. Je lui verse la rançon de ma gloire. Instant de frénésie furieuse ponctué de clameurs qui expriment une liesse organique.
— C’est une belle combinaison, admet celui qui sait planter les choux à la mode de chez lui ; j’espère que je vais m’en rappeler.
Il s’éloigne avec le sentiment réconfortant de ne pas avoir perdu sa journée.
Evidemment, ensuite, nous devons affronter un moment de gêne consécutif à notre éducation bourgeoise. Mais lorsqu’on est entre gens de bonne compagnie, épris de fantaisie, on le surmonte assez rapidement.
— Vous êtes décidément un policier hors série, dit en souriant la bonne hôtesse de ma protégée.
— Anticonformiste seulement, rectifié-je ; je sais, depuis mon jeune âge, combien les vies les plus longues sont brèves et j’ai à cœur de profiter de la mienne.
Un tendre patin à chacune des deux complices, pour parfaire l’harmonie de l’instant.
— Douce amie, dis-je à Solange Genouillé, je voudrais répondre par du bonheur à celui que vous venez de m’accorder…
Elle m’interrompt :
— Rassurez-vous, il a été amplement partagé.
— Merci de rassurer l’homme épris d’équité que je suis. Cela dit, il faut que nous revenions à des questions policières, donc terre à terre.
— Je suis prête, assure l’aimable femme avec un délicieux sourire de salope comblée.
— Vous m’avez menti, ma douce, en avouant avoir renversé notre chère petite Eve, sur le pont.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Parce que vous ne conduisiez pas la voiture, au moment de l’accident.
Elle ne répond rien, me regarde avec plus que de l’intérêt, le cul choyé, la bouche également juteuse.
— Ce n’était pas vous qui pilotiez l’auto, ma chérie, mais la maîtresse de votre époux. Elle a perdu les pédales parce que, précisément, ce dernier lui bricolait, sous le tableau de bord, ce que vous avez prétendu qu’on vous faisait à vous-même. Affolés, les deux tourtereaux se sont enfuis, un député ne pouvant être confondu en si spéciale posture. Il est rentré ici dans la foulée et vous a demandé de porter le chapeau ! Je suppose que vous menez, l’un et l’autre, une existence très libre ? Pour préserver sa situation, vous avez accepté de prendre le délit à votre compte. Genouillé ne pouvait complètement écraser le coup, se doutant bien qu’un quidam aurait relevé son numéro. A tout prendre, il valait mieux que l’épouse fasse une bêtise plutôt que le représentant du peuple en personne.
« Ayant obtenu votre accord plein d’abnégation, il est allé à la gare, a laissé la voiture sur le parking, puis a frété un taxi pour Surgères sans s’être rendu compte que votre gros bestiau de saint-bernard roupillait à l’arrière de votre tire. C’est dormeur, ces petites bêtes. Une fois là-bas, il a pris pour revenir son dur habituel. A salué des gens à sa descente du train, y compris les employés de la gare de Rochefort, discuté avec Pierre, Paul, Jacques pour bien marquer qu’il revenait de Paname. Ensuite, il a retrouvé sa bagnole afin de rentrer chez lui avec la bonne conscience du député ayant rempli sa tâche.
« C’est alors qu’il a constaté que la jauge d’essence péclotait. Il est allé faire son plein. Nous avons lié connaissance à la station. J’avais le numéro de votre véhicule. Nous sommes entrés en contact, assez durement. Il s’est justifié, en vous imputant la faute de sa maîtresse et nous nous sommes quittés sur sa promesse d’apporter un Solex compensatoire à notre petite chérie. »
Je passe la main sur ses seins, la promène ensuite sur la poitrine d’Eve non pour comparer mais afin de ne pas éveiller une vilaine jalousie entre deux belles âmes qui, pour l’heure, s’entendent si magnifiquement.
Elles m’écoutent avec confiance. Adorables !
— Et ensuite ? me presse Mme Genouillé.
— Sur le moment, je n’ai pas eu la présence d’esprit de m’attarder sur un détail important, cher ange.
— Lequel ?
— Votre gros saint-bernard qui s’est épris de mon fondement comme Roméo de Juliette. Il se trouvait en compagnie de votre époux pendant qu’il faisait le plein, de votre mari qui prétendait débarquer du train de Paris à l’instant même. Si tel avait été le cas, comment aurait-il pu disposer de la Peugeot ? Il aurait fallu que quelqu’un la lui ait conduite à la gare, non ? Quelqu’un qui l’y aurait laissée avec un chien dedans ? Hum, un peu bizarre autant qu’étrange. Certes, ce quelqu’un aurait pu être vous. Pourtant, mes renseignements pris, à l’heure de son arrivée vous vous trouviez à une sauterie chez vos voisins, les Latronche de Gaille, qui fêtaient les dix-huit ans de leur fille Clotilde, celle qui a un bec-de-lièvre mal opéré et un pied bot. Conclusion : personne d’ici n’avait pu mener la tire à la gare en laissant votre chien à l’intérieur : vos deux femmes de chambre-cuisinières ne savent pas conduire, le jardinier ne vient que deux fois par semaine et le chauffeur du député se trouve à Bordeaux au chevet (ou dans le lit) de sa maîtresse qui souffre d’une induration du clitoris provoquée par l’abus d’un trognon de chou mal effeuillé.
Les deux friponnes se tordent de rire.
— Vous êtes impayable ! pouffe Solange.
— Erreur, assuré-je, je suis payable, seulement il faut y mettre le prix.
J’adore les bois, les forêts, les bocages. Là est le départ du monde. Là, tu retrouves la Terre avant la venue de ce con sublime qui s’appelle l’homme. L’odeur de lent pourrissement, les remugles de sépulcres frais me chavirent.
Sans mal, je repère l’endroit où, d’après l’idiot, se trouvait feu Marcel Proute. Je te l’ai déjà dit : un tas de ruines bouffées par les plantes sur une sorte de butte qu’escalade une sylve impétueuse.
Il avait des jumelles pour pouvoir observer les allées et venues autour du motel à la gomme de son ancien pote de carcération. Le demeuré a fait périr Proute à cause de l’instrument d’optique, parce qu’il lui déplaisait qu’un inconnu espionnât l’individu qui lui est amitieux.
Je casse une branche de thuriféraire, la débarrasse de ses pousses et m’en sers de canne pour fouillasser dans les plantes sauvages du sous-bois. Je procède de manière ordonnée, comme pour une battue, en quadrillant bien le terrain.
L’opiniâtreté est toujours récompensée, m’assurait mon papa qui employait le mot « persévérance » plutôt qu’opiniâtreté, lequel est déjà savant, mine de rien.
A mon cinquième parcours, tu sais quoi ? Ah ! t’as déjà tout compris ? C’est curieux, t’as pourtant l’air pas bien fini ; ben oui : les jumelles, mon vieux. Noires dans les plantes lianeuses trempées d’une rosée qui s’attarde toute la journée dans ces lieux arborisés proches de l’océan. C’est pas de la lorgnette de théâtre destinée à mater les décolletés dans les galas de la Comédie-Française. Mais du vrai outil de l’armée, mec ! Et de l’armée américaine, la seule qui soit homologuée de nos jours quand tu veux rétablir la paix dans le monde !
J’ai un geste machinal qui consiste à la hisser jusqu’à mes délicates prunelles. C’est alors que je me rends compte d’une chose d’importance (et d’importation) : elles sont nyctalopines, c’est-à-dire qu’elles permettent de voir à distance aussi bien la nuit que le jour. Ainsi, M. Blanc tirerait sa Ramadé dans un tunnel éteint, je pourrais te raconter la manière qu’il l’embroque ! C’est wonderf, hein ?
Je mate en direction du motel et aperçois la jolie dadame qui prenait naguère le soleil. Maintenant, elle se trouve à l’ombre et se fait les griffes, ayant disposé son nécessaire sur une chaise. Avec méticulerie, elle passe un pinceau chargé de vernis pourpre sur ses lunules, en tirant un bout de langue appliqué que je la verrais bien promener sur le filet de mon Explorer number one.
C’est vrai qu’elle est appétissante, cette moukère. Son julot doit la rejoindre en fin de semaine pour la copulation weekendière. Je pourrais peut-être lui assurer un brin d’intérim, va savoir, Charles ? Prendre à mon compte les coïts de semaine en laissant le gala dominical à son cornard. Chatte à suivre. Je la délaisse à mille regrets pour effleurer de la rétine d’autres gerces, vachasses, celles-là, dont la pire tutoie le quintal et demi dans une apothéose de varices, vergetures et bourrelets cascadeurs.
Mon panoramique gauche-droite m’amène enfin à « l’office » du motel. L’auto des Paray ne s’y trouve plus ; je me rappelle que Grabote a déclaré qu’elle allait rendre visite à la Bérurière. Faudrait que je me décide à l’imiter. Lui porter, non pas des fleurs, mais un pot de rillettes, une terrine de gras-double, du sauciflard ou de la tronche roulée, la moindre des choses, quoi.
En immobilisant ma lorgnette, j’avise le gars Ambroise dans son antre. Il est prostré devant son bureau, la tête entre ses mains, l’air d’un qui échangerait volontiers sa vie de cloporte blessé contre une chique de tabac longuement mâchée. M’est avis que la trouille le déminéralise, Fesse-de-rat. Il sent rôder la mort autour de lui et doit souvent changer de slip. S’il a des fautes à expier, il est en train de se mettre à jour, je devine.
Rien de plus pernicieux que la peur qui se promène, qui couve, que tu ne cesses d’appréhender ; qui, à chaque seconde, distille une goutte d’acide prussique et la laisse tomber sur ton système nerveux. C’est corrosif, l’angoisse. Ça ronge.
Je demeure à mon poste d’observance, à visualiser ce panorama cacateux. A l’exception de la gerce en train de se vernir les griffes, il n’y a que chétivité, maussadité, dégueulance.
« Et cependant, songé-je : la vérité est là. » Quelle vérité ? Tu le sais, toi ? Moi, pas. Faut faire quand même. Nous devons toujours avancer, dans ce turf, même lorsque nous ignorons où nous allons.
Et voilà qu’une pensée en béton, que La Bruyère n’aurait jamais eue, fait onduler le dessous de ma coiffe.
Moulant mon poste de matage, je me dirige vers la cabine téléphonique située à quelques pas de la recette auxiliaire des P. et T. J’arrache une page de l’annuaire qui concerne les infortunés abonnés dont le blase commence par « T ». La divise en deux, roule fin chacune des parties pour les glisser entre mes lèvres et mes gencives. Rien de tel pour modifier radicalement ton élocution D’en plus, je me propose de prendre un accent sudien, quelque chose hésitant entre le rital, le corsico et le crouille. J’ai un petit talent d’imitateur assez plaisant. Patrick Sébastien qui m’a conseillé. « Efforce-toi d’aimer ceux que tu contrefais, il me répète, le grand frisé. Si tu n’éprouves pas de la tendresse pour eux, tu les loupes : ils t’échappent. »
Je m’efforce donc. Ce qui ressort est un compromis en Julot Iglésias, Haricot Machiasse et Marcello Masse-trop-Yanni.
Sonnerie brève. Décrochage presque immédiat ; évidemment, « il » est à son burlingue !
— Motel de la Barque sur le Toit écoute.
Bien une tournure de phrase à la pleutre !
— Y a plus de barque sur ton toit, Fesse-de-rat, je lui dis-je en trivialant à l’excès, faudra que tu débaptises ton usine à rabbits.
Je sens qu’il devient instantanément exsangue et que son souffle ne lui permettrait plus de gonfler une capote anglaise de Japonais.
— Qu… qu… qui êtes-vous ? parvient-il à demander.
— T’as entendu causer des « nettoyeurs de tranchées » de la Grande Guerre, branleur ? Eh bien ça, en quelque sorte.
Sa respiration saccadée fait un bruit de gogues de gare, quand plusieurs voyageurs défèquent simultanément dans les rangées de cabines en froissant leur faf à train (si j’ose dire).
— Tu visualises bien le topo, Niacouet ? reprends-je. T’as dépassé les limites d’usage et nous allons aborder la phase finale. Note qu’on va pas te bousculer : je te laisse cinq minutes pour réfléchir. Passé ce délai, tu mets les pouces, sinon tes funérailles auront lieu avant la fin de la semaine, et t’auras ton zob dans ta bouche pour faire plus rigolo quand tu te présenteras devant ton créateur.
Je raccroche sec.
A cinquante-deux mètres dix de la cabine, se trouve un charmant bistrot où des pêcheurs aux cuissardes crépies d’écailles de poissecaille éclusent du frelaté. Ils parlent à l’éconocroque, par onomatopées d’occasion. Dur métier qui t’apprend à fermer ta gueule et à ne pas penser trop littéraire. Quand tu passes ta vie à t’arc-bouter sur un pont en mouvement, t’es peu porté sur l’échec de la métempsycose dans le christianisme.
Polis, ils m’accueillent d’un hochement de tête prudent et ma qualité de mec venu d’ailleurs les réduit au silence complet.
Je commande une bière et joins mon mutisme au leur. Toujours ce bruit immense et lancinant de l’océan montant inlassablement à l’assaut de la terre. La léchant pour mieux la ronger.
J’essaie de gamberger. Plus je phosphore, plus je me dis que fatalement le petit beauf-grignette du Mastard détient un secret, et que c’est because celui-ci que d’étranges personnages se bousculent au portillon de l’île d’Oléron. Rien n’est jamais gratuit. Hormis un malade mental, aucun homme n’agit sans raison.
J’écluse ma bibine dessoiffante à longs traits, comme disent les charretiers. Il est temps de renouveler mon appel.
Il se tenait aux aguets, car il décroche avant la fin de la première sonnerie.
— Alors, Baratte-à-merde, qu’as-tu décidé ? dis-je d’un ton mutin.
— Ça ! il hurle.
Une forte détonation m’escagasse le tympan droit. Suivie d’un choc sourd.
Puis c’est le silence !
Je m’abstiens de regarder avec hébétude le combiné téléphonique, comme le font les gaziers de cinoche sous le coup d’une forte émotion. Sobrement, je le replace sur sa fourche caudine. Je me sens davantage glacé que le marbre servant d’étal à une poissonnerie. Le cœur du poète que je suis bat à 40 pulsations. Mon sexe est plus recroquevillé qu’un escarguinche à la parisienne au fond de sa coquille.
— Seigneur ! fais-je familièrement à Ce dernier ; pourquoi avez-Vous permis que mon initiative à la con conduise ce paumé au suicide ?
Je m’en vais en tubitant, ou en titubant, je ne sais. J’en oublie de carmer ma bibine, ce que la cabaretière me rappelle d’un hèlement de piroguier depuis sa terrasse.
Je reviens lui fourrer un talbin de cent points dans le pli de sa ligne de vie (elle n’a pas de ligne de chance).
Lui bredouille de « garder la monnaie », ce dont elle s’acquitte avec un étonnement magistral.
M’en vais, du pas lourd des mareyeurs à travers leurs plantations d’huîtres.
On m’interpelle.
Une voix de store, dirait Béru (dont la cruelle absence m’est douloureuse).
— Directeur !
Mouvement de tronche de l’apostrophé.
Qui reconnaît l’énorme docteur Paranaud, habillé en vieux motard que j’aimais (« mieux vaut tard que jamais », je te l’ai déjà faite mais je ne m’enlace pas).
Il est à bord de sa décapotable superbe : mi-Tarass Boulba, mi-Tartarin de Tarascon. Son casque de cuir aux oreilles de basset artésien complète son aspect « Bonhomme Michelin » des anciennes affiches.
— Cette enquête avance ? fait-il en stoppant sa ronfleuse.
Je m’en sors par des onomatopées riches d’évasiveté.
— Y a fallu que je revienne à Oléron, m’explique-t-il, alors que je ne lui demande strictement rien. Figurez-vous que j’avais perdu mon permis de conduire et ma carte d’électeur en bouffant le cul de ma gentille hôtesse. Ces putains de papiers étaient tombés de ma poche revolver et, après minette, la prenant en levrette, ainsi qu’il est d’usage, je les ai envoyés sous le plumard du bout du pied.
— Vous tombez bien ! finis-je par éructer comme un Etrusque brusque.
— Pour quelle raison ?
— Venez avec moi jusqu’au motel de la Barque sur le Toit, Doc, et vous le saurez.
Pas contrariant, il remet sa ronfleuse en marche et m’escorte sans me proposer de monter à son côté ; d’ailleurs y a plus de place.
L’établissement est tranquille. Des chiares jouent à promiscuité. Se peut-il qu’un coinceteau si innocent soit le théâtre de drames ? Bonne question ! Il fallait être San-Antonio pour oser la formuler. Remercions-le de l’avoir posée, mes bien chers frères.
Tu sais que, généralement, c’est jamais ce que l’on avait imaginé qui se propose à ta vue ?
Ben là, si.
Je voyais la scène telle qu’elle est : le beauf à son méchant burlingue, la tronche sur le sous-main réclame (vantant les mérites indiscutables de la prestigieuse Suze dont mon père fit une large consommation en l’additionnant de sirop de citron afin d’en tempérer la riche amertume), un bras pendant, l’autre curieusement recroquevillé et dont la paluche serre encore un vieux pistolet au canon marqué de rouille. Oui : c’était pile commako dans mon imaginaire. Une vision du type « O », à développement instantané.
Je désigne le suicidé à Paranaud :
— Même si vous n’aviez pas perdu votre permis, il vous aurait fallu revenir, Doc.
Le Michelin du scalpel en émet un pet admonestateur qui couperait la chique à une diva d’opéra s’apprêtant à attaquer le grand air de « Marguerite » dans Faust.
— Chié-la-bite ! grommelle l’obéso-scientifique. Qu’est-ce qu’il leur arrive, sur cette île de mes couilles !
Il arrache son casque de cuir râpé et se penche sur le beauf. Tout en l’examinant, il lui parle, selon son habitude :
— Montre un peu, Ducon ! Alors t’as voulu aller à la foire aux asticots. Mais tu vis encore, Tête-de-paf ! Et tu te paies même un quatre-vingt-dix de pulsations tout ce qu’il y a de correct pour un crevard de ton espèce ! Bon, t’as bougé au moment de presser la détente, à moins que ce ne soit l’instinct de conservation, petit drôlet. La balle est partie en biais. Ta portugaise est déchiquetée et a vachement saigné.
« Voyons le temporal… Un sillon peu profond. La bastos a fait péter une partie de l’arcade sourcilière. Faudra que tu portes des lunettes à grosses branches pour masquer la cicatrice, plus tard, mais tu seras pas plus moche pour autant ! Ta tension, Dunœud ?… Quinze, huit ! Putaine, si je pouvais avoir la même, j’en ferais mes choux gras !
« Bon ; quelques jours d’hosto, davantage pour réparer ton moral suicidaire que ton crâne de piaf, et tu redeviendras opérationnel. »
Il va au téléphone et, tout en composant un numéro, me dit :
— Le suicide est un langage, surtout quand il est raté. Ce crapoteux de mes fesses appelle au secours à sa façon, vous en êtes conscient, directeur ?
— Tout à fait, docteur !
— Merci.
— Y a pas de quoi.
— Tu viens boire un coup avec moi, l’Intello ?
Plus belle gueule de crétin, y a que dans des illustrations de mon vieux Dubout ou de Gustave Doré que t’en rencontres.
Il est vachement primate, cézigue-pâte, avec ses longs bras au bout desquels pendent deux mains dont la mission essentielle est de demeurer inertes, avec sa frime de singe, aux yeux enfoncés, sa bouche pleine de grosses dents faites pour bouffer des bananes non épluchées, sa bibite qu’il sort pour un rien de son bénoche et pétrit d’abondance. Il conserve en permanence un rictus étrange qui, tout à la fois exprime la surprise et la crainte. Et cependant c’est un homme. Pour grimper encore sur mon éternel dada, laisse-moi te dire que ce demeuré, sur Pluton, Mars ou Neptune, il ferait un malheur ! Car ça reste un jules, tu piges ? Il « EST », nom de Dieu ! C’est pas rien, d’être. Faut le faire !
On se rend au troquet que je viens de quitter ; là où la bistrote a cru que je lui faisais de la grivèlerie. Me voyant reviendre, elle cesse de me mater d’un œil suce-pisseux (comme dit Bérurier).
Cette fois, je néglige la bière pour commander une boutanche de vin blanc que je règle à la livraison.
— T’es heureux ? m’enquiers-je auprès du décoiffé de la matière grise.
Il opine avec la véhémence du juste. Ça doit être reposant dans sa tronche. C’est tout bon : le soleil, sa bite, le pinard, une tranche de lard sur son pain. Il bouffe, dort, se pogne. La vie de château ! Que ne suis-je né crétin, moi qui pense l’être déjà à moitié !
— Ça t’ennuierait qu’on parle du bonhomme de la forêt, celui que tu as tué d’un coup de poing ?
Il secoue la tête, m’indiquer que, tout ce que je veux du moment que je paye à boire.
Il boit. Cul sec. Dès que son godet est plein, il le vide. Fastoche à soûler, un zigus comme lui. Suffit de connaître le principe sacré des vases communicants.
L’ennui, avec un mecton tel que le videur de chiottes du motel d’Ambroise Paray, c’est qu’on arrive mal à cerner son point d’imperception. Faut le tester.
— Dis voir, l’Intello, tu connais l’histoire des deux mouches sur une merde ?
Il secoue lentement sa boîte à philosopher.
— Y en a une qui pète, poursuis-je, et sa copine s’écrie : « Ah ! non, pas en mangeant ! »
Cette aimable historiette du premier degré le laisse de marbre. Ce que constatant, je m’abstiens de lui faire réciter le théorème de Pichetegorne (le Gravos dixit).
— Ecoute, le grand, tu m’as dit que tu as rencontré le mort de la barque dans le bois ; mais je ne me souviens pas t’avoir demandé si tu l’avais déjà vu auparavant. Je crains un instant que ce dernier adverbe ne lui cause un blocage : sa manière de joindre ses sourcils et d’attraper sa bite à pleine main me le donne à penser. Et puis non. Ma question, après avoir serpenté dans les méandres de ses méninges, arrive à bon port.
— Si, il admet, la nuit, avec la dame.
— Quelle nuit ?
— Je sais plus.
— Quelle dame ?
— La dame qui me laisse voir son cul.
— C’est intéressant, admets-je en emplissant son glass pour la énième fois ; parle-moi de cette femme.
Une expression de gravité teintée d’effroi apporte un semblant de vie à sa face idiote.
Il écluse. Le flacon commence d’être à marée basse.
— Elle te le fait voir souvent son cul, l’Intello ?
— Tous les jours.
— Et il est beau ?
— Oh ! oui, avec du poil.
— De quelle couleur ?
— Jaune.
— Tu veux dire qu’elle est blonde ?
— Oui.
— Où se trouve-t-elle, cette jolie ?
Il a l’air terrorisé.
— Je peux pas dire.
— Pourquoi ?
— Elle me laisserait plus regarder.
— Elle te l’a dit ?
Acquiescement de mon pote au cerveau fusé. Je tente de le circonvenir, lui promettant monts, merveilles et fric ; mais il tient trop à son jeton quotidien pour s’affaler. Comprenant qu’en insistant je ne ferais que le braquer, je laisse quimper le sujet. Ce n’est qu’à la fin de la deuxième boutanche que je le rambine :
— C’est le soir que tu regardes le joli cul de la jolie dame ?
Négation.
— Le jour ?
Re-négation. Quand, alors ?
— La nuit.
— Comment ça se passe ?
— Je dirai pas !
C’est du définitif.
— Tu as bien raison, bonhommé-je ; quand on peut se payer un jeton surchoix, on le conserve pour soi tout seul.
Je turlute à ma Féloche. Ça me biche kif une crise d’asthme. Un brusque besoin de l’entendre, de m’assurer qu’elle est toujours vivante et que la Terre continue de girer dans le bon sens.
La sonnerie. On décroche.
— J’écoute, marmonne une voix d’homme.
Sur l’instant, je crois m’être trompé, et puis, une soudaine illuminance.
— C’est toi, Xavier ?
— Ah ! c’est toi ? fait Mathias, en écho. Ta mère est au marché.
— Comment vas-tu, la Rouquinance ?
— Beaucoup mieux, grâce à Mme Félicie. Elle vaut tous les psychiatres. Depuis que je suis chez vous, mon moral revient ; je pense rentrer chez moi d’ici deux ou trois jours. J’ai déjà de longs coups de téléphone avec ma femme. Il faut que je me réhabitue à l’idée de la revoir, de lui refaire l’amour, tout ça. Elle est tellement frigide, tu comprends ?
J’évoque la bourrasque qui me ravageait le Pollux, l’autre nuit.
— Il faut que tu la révèles à elle-même, Rouillé.
— En quoi faisant ?
— En la calçant comme tu calçais sa nièce, Rouquemoute.
Il a un soupir de pneu de formule I qui se dégonfle.
— Impossible. La petite, c’était une tornade. Quand elle m’entreprenait, je croyais toujours qu’elle allait dévorer mon paf, Antoine, ou bien le tréfiler avec sa chatte étroite. Une telle nature, on n’en rencontre qu’une seule au cours d’une vie.
— C’est ce que je me dis chaque fois que je tombe sur une grande pilleuse, Xavier. Heureusement que c’est des berlues ! S’ils ne s’étaient suicidés, Juliette aurait pondu huit chiares avant qu’on l’opère d’un fibrome, et Roméo, compte tenu de l’époque, se serait morflé quinze blennorragies avec les pétasses de Vérone. Quoi de mieux que les amours qui se mettent en cessation de paiement pendant qu’ils sont dans la force de l’âge ! Mais assez philosophé, mon vieux Brasero. Ta science nous manque. J’agite mes paturons dans une bassine d’eau trouble qu’il faut m’aider à éclaircir, des bidules coquets t’attendent au labo ; alors finis de te tirer les cartes et reprends le collier.
— Je vais essayer, murmure le démiurge des éprouvettes et des becs Auer.
— D’ores et déjà, il me faut t’arracher une consultation par téléphone.
— Je t’écoute.
— Je suis certain que l’historiette va te faire mouiller. Imagine une petite capsule de plastique de la grosseur d’une gélule pharmaceutique. Elle contient un produit top secret. Par mesure de sécurité, on l’implante dans le bide d’un croquant dont le pedigree ressemble à une flaque de dégueulis d’ivrogne. Et puis le hasard fait que l’implanté reçoit un coup terrible pile à l’endroit de la greffe. La gélule éclate sous l’impact, et au bout de quelques secondes son hébergeur tombe raide mort. Tu aimes ce conte de Noël, la Rouille ?
— Cyanure, émet le savant.
— Pas sûr. Pourquoi prendrait-on des précautions aussi excessives, pour dissimuler un produit somme toute facile à se procurer ?
— Exact, bat-en-retraite-t-il.
On réfléchit à je ne sais pas combien la minute, je n’ai pas le barème des communications tubophoniques sous les châsses. Mais au diable la varice, comme dit un de mes amis, toubib spécialisé dans la circulation sanguine.
— Ce que je me demande, reprends-je, c’est si le sieur Proute avait connaissance de ce qu’il trimbalait dans son corps.
— En ce cas, il ne devait pas savoir que ce produit était nocif.
— Ou s’il en avait connaissance, il se jugeait préservé, rêvassé-je. Mais quelle étrange idée que de planquer un objet dans la chair. Une chose aussi minuscule aurait pu être dissimulée dans mille cachettes introuvables : un nœud de cravate, un talon de chaussure, un stylo…
Le Rouque émet un braiment d’âne qui regarde piquer son ânesse par un cheval désireux de produire un mulet.
— Que t’arrive-t-il ? m’inquiété-je.
— Je crois avoir trouvé, Antoine.
— Disez-moi tout, mon général !
— Question de température.
— Comment cela-t-il ?
— Je suppose que le produit devait, pour garder ses propriétés, être conservé à une température constante d’au moins trente degrés !
L’œuf de Christophe Colomb ! Tu sais qu’il a du génie, ce con ? Il mène une vie de gandousier, s’entiche d’une guenuche après avoir planté dix-sept connards à une mocheté, devient neuneu quand sa laideronne le largue, mais question métier, il conserve toutes ses facultés intrinsèches !
— Magnifique ! exulté-je. Je suis sûr que tu as le fin Vermot de l’affaire, ma petite gueule. Et tu voudrais te retirer dans une lamaserie, avec des dons pareils !
Il a un léger rire désenchanté, que je perçois dans le combiné.
— Y a un hic, grand !
— Ah ! non ! Ne casse pas la cabane avant qu’elle soit achevée. C’est quoi, ton objection, Votre Honneur ?
— Tu m’as bien dit qu’on a prélevé la gélule dans la carcasse d’un homme trépassé depuis plusieurs semaines ?
— Fectivement. Alors ?
— Alors elle se trouvait nécessairement exposée à une température bien inférieure à 37 degrés !
Le silence qui suit sa remarque n’est pas de Mozart.
Figure-toi qu’après un déjeuner de qualité au Homard Bleu, pris en tête à tête avec moi-même (ma table fait face à une grande glace qui me renvoie en outre l’image d’autres clients), j’ai été gagné par une somnolence romaine. Je comporte like un vieux barbon terrassé par la digestion. La roupille du notable en fin de banquet. J’en connais. Des qui savent roupiller bien droits sur leur chaise en se payant le luxe d’avoir l’air réfléchi. Une technique !
Le gentil serveur m’apporte un café dont l’arôme me gouzille les fosses nasales (les forces navales), ajoutant à mon bien-être de boa en méditation digestive.
J’entends, en provenance de l’autre côté de la salle, un rire cristallin qui me fait frémir la peau des testicules. Me tire-bouchonne sur mon siège pour sonder les peuplades rassemblées dans le large miroir. Tout au fond, derrière une séparation couronnée de plantes ornementales, j’avise Genouillé, le député, attablé en compagnie de sa femme, d’un gros mec sans cou, sanguin (mais non sans gains), aux cheveux taillés court et en brosse, affublé d’une moustache de nœud, de quelques dents en or sur le devant de la vitrine, et d’un nez qui fut, en son temps, malmené par la boxe, le rugby ou un accident de motocycle.
Outre ces particularités, le convive que je cause porte une veste à gros carreaux jaunes et noirs par-dessus un polo rouge sang-de-bœuf du plus gracieux effet. Attends, Armand : j’ai pas fini. Pour parachever le descriptif, je te signale la présence d’une quatrième personne à cette tablée de bourgeois, celle de la douce Eve que ces glandeurs ont fait boire plus que d’oraison, dirait Bossuet. Le gros la lutine, avec l’agrément (voire sur l’invite) des Genouillé. M’est avis qu’une partie fine est en cours et cuit au bain-marie. Quand la collégienne sera mûre, après les agapes, ce quatuor accorte ira « s’expliquer » dans un boudoir de la magnifique propriété de l’édile.
Cette perspective me fait grimper en mayonnaise. Notre planète habitée l’est franchement par des salauds. Une petite fille l’arpente seule, et la digue du cul se déclenche Dard-Dard. Tout un chacun, à commencer par moi, lui saute sur le poil pour la brouter, la fourrer, la caresser, l’entraîner dans la gigue éperdue.
Le radada est une bourrasque, un simoun qui attise sans trêve les bas instincts. La folie du trou souffle en rafales. On fonce au chibre toutes voiles dehors. Les mains en serres de rapace, la bouche en gouttière. Salauds d’humains que nous sommes !
Me voilà tout à fait sorti de mon engourdissement. Je demande la douloureuse au maître d’hôtel qui me l’accorde dans les plus brefs des laids. Afin que cela aille plus vite, je carme en espèces. Pourliche opulent : « merci-beaucoup-monsieur-c’est-très-gentil » !
Je décris un arc de cercle pour me rendre à la tablée députière, histoire d’arriver derrière le paravent de plantes vertes. Tiens, ce sont des fausses ! A deux pas, tu te laisses berlurer. C’est dingue le degré de perfection qu’on atteint dans l’imitation de la nature. Bientôt, y aura plus de véritables fleuristes. Déjà j’en sais qu’ont abandonné les végétaux pour leurs répliques ersatz. Tu te prends à respirer des roses de plastique et à effeuiller des marguerites en tissu. Ça va avec la poupée gonflable et le vibromasseur pour gâteries anales. C’est le règne du factice, mon pote. Les baignoires sont légères comme des bidons de coureur cycliste, les murs creux, les pare-chocs en carton, les cercueils en aggloméré (y reste plus que le mort qui soit en viande).
Un instant, je demeure placardé derrière un massif de somptueuses fougères fraîchement sorties de l’usine.
Les Genouillé prennent un malandrin plaisir à voir leur convive (vive le convive le con) promener sa main d’entrepreneur en maçonnerie sur la cuisse de la jolie Eve. Mister Sac-à-merde enhardit[11] jusqu’à se pencher sur la gosseline pour lui placer un suçon de corps-de-métier à la naissance du cou, comme ça, en plein repas !
Oh ! mais tu sais que l’Antoine se laisse aller à la fureur de vivre !
Il intervient. Contournant « le faux muret supportant les fausses fougères », il applique sa dextre gladiateurienne sur la nuque porcine du « corps-de-métier » surexcité et lui plonge la hure dans son assiette de crème brûlée.
Le lutineur lâche sa proie et fait « gnaf-gnaf » dans son dessert, façon goret dans son auge.
— Ah ! ça, monsieur le directeur ! égosille l’élu du peuple, qu’est-ce qui vous prend ?
Et ma pomme, d’une voix de centaure :
— Il me prend que cette jeune fille est mineure, môssieur le député, et qu’en ma qualité de policier, je vous interdis de la prostituer pour servir vos louches combines !
— Vous répéteriez ce que vous venez de dire ? il fait en verdissant comme un poireau en fin de saison.
— Non ! clamé-je, mais je vous mettrai mon poing dans la gueule.
Je joins effectivement le geste à la parole et s’il ne bascule pas à dame, c’est parce que, derrière lui, il y a « le faux muret aux fausses fougères ».
Un murmure de stupeur passe sur la conviverie. L’amputé député dépité se tient la gogne. Une mousse rosâtre suinte entre ses lèvres ; sans jouer les pythonisses, je te parie un pansement herniaire contre la peau de tes roustons qu’il vient d’abandonner deux ou trois ratiches dans mon geste de mauvaise humeur.
Je visionne l’édile dans le blanc des yeux (bien obligé : il tourne de l’œil).
— Vous m’avez feinté une fois avec votre voyage bidon à Paris, vous ne me berlurerez pas une seconde. C’est votre pétasse et non votre femme qui a renversé la gosse pendant que vous lui bricoliez le frifri. Si je porte le pet, votre mandat de député ira voltiger dans une décharge publique et vous irez partouzer au bois de Boulogne, comme tout le monde. C’est clair, ou je dois traduire ça en braille ?
Son regard m’exprime la soumission.
— Je pense qu’on finira par se comprendre un jour, assuré-je. Tenez-vous à carreau, mon vieux !
Puis, me tournant vers Eve :
— On va stopper là les cours d’éducation sexuelle. Suis-moi !
Et alors, tu sais quoi ?
Il me vient la chair de poule rien que de te le répéter.
— Foutez-moi la paix, grand con ! elle me sort. J’en ai ma claque des boy-scouts !
O Dieu, l’étrange peine…
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Il me semble que ça me ferait du bien de mourir un peu ; pas longtemps, juste pour dire.
Le motel est davantage silencieux qu’une chaude-lance. Les vacanciers, soûlés de grand air du large, roupillent à qui mieux mieux. Minuit a sonné depuis lulure au clocher d’un village, puis aussitôt après, à celui d’un autre. Le grondement de l’océan n’en a cure et enfle les confins.
Deux plombes que je me tiens à l’affût, tel un chasseur derrière ses fascines. J’ai amené un fauteuil de toile pliant derrière un buisson de lilas et j’attends. Qu’heureusement la nuit est douce comme la peau de mes roustons. Est-ce une grâce du ciel ? Toujours est-il que je ne m’ennuie presque jamais en cours de planque, je crois te l’avoir déjà signalé dans de précédents ouvrages classés monuments historiques. Un don indispensable chez un poultock, fût-il futile et de haut niveau. Je possède la rare faculté d’être une bonne compagnie pour moi-même. Je pense tant, mon pote ! En couleurs ! Et me renouvelle sans trêve. J’ai toujours des choses à me raconter, des conseils à me donner. J’envisage des jolies phrases, des parties de cul à péripéties grisantes, des voyages avec et sans m’man, des prières sympas à adresser à Dieu, des fois qu’Il existerait pour de bon.
La pauvre Grabote est rentrée de l’hosto pour apprendre que son petit crevard avait tenté de se vaporiser une bastos dans le cervelet et y est retournée fissa. J’ai idée que le motel de La Barque sur le Toit ne va pas tarder à péricliter, en l’absence de ses proprios. Une affaire qui n’est plus gérée au millimètre prend vite de la gîte. En fait de malheurs en série, elle est servie, la pauvre Cosette. Mais aucun Jean Valjean ne viendra l’arracher de la mistouille. Elle continuera de thénarder, sa vie durant, la demi-sœur de Berthe. C’est son lot. T’as des gens qu’arrivent jamais à s’arracher de la gadoue. Ils sont nés pour la merde comme d’autres pour la brillante réussite, et rien ne pourra leur tenir la tête hors de la fosse septique. La fatalité, que veux-tu.
Je suis bien, par cette nuit de fin de saison, encore douce. La mer que je ne vois pas danser me berce et une torpeur pleine d’odeurs légères m’envahit.
Et puis, au moment que je dodeline, un glissement. Tout de suite aux aguets, le rutilant. Bandé comme un arc d’amazone !
Le bruit se rapproche. Je reconnais un pas d’homme. Une ombre traverse le potager plus ou moins productif que le malheureux motelier essaie de bêcher, à moins qu’il ne confie cette tâche à sa guenon ?
Bientôt, la silhouette du demeuré surgit d’une touffe de groseilliers. Parvenu sur la partie réservée aux cellules des pensionnaires, l’Intello s’arrête. Il y a de l’animal sauvage chez cet être simplet. Il attend un instant, puis, se décidant, marche vers le bâtiment des locataires.
Moi, tu me connais ? Dans certaines circonstances particulières, mon sixième sens se déclenche. Ainsi, maintenant. Je sais à quelle chambre il frappera.
Infailliblement, il va à la fenêtre de la gonzesse pas mal qui bain-de-soleillait tantôt. Tu te rappelles, Emmanuelle ? Une frangine loin d’être locdue, comme presque toutes les vacancières du motel.
Le rideau de raphia qui aveugle la pièce est remonté. Le déplafté se colle contre les vitres et regarde, façon Michel Strogoff avant qu’on lui carbonise les lampions avec une lame de sabre portée à l’incandescence.
Ça doit payer car il tarde pas à dégager la collerette de son bénouze pour sortir sa bitoune à longue portée. Le voilà parti pour le rassis du siècle.
Profitant de ce qu’il est suroccupé, je m’approche à pas de carnassier affamé. En me mettant en biais, je parviens à couler un œil dans la chambre ; suffisamment pour découvrir la pensionnaire des Paray, vêtue d’un peignoir grand ouvert (grand, tout vert) et débarrassée de ses dessous, avec un pied posé sur une chaise, le corps cambré, en train de s’interpréter « Retourne à Sorrente » au médius vibreur. Selon mon entrapercevance, elle est dotée d’un chouette tablier maçonnique, dans les châtain-blond, fendu par l’entrée d’un hangar à pines de couleur « rose humide ».
L’idiot, qui décidément ne fait à peu près que cela dans la vie, se malmène le frein à main avec l’énergie du désespoir. Il est vite récompensé de sa vaillance par un lancer franc séminal qui causerait un accident grave pour peu qu’il atterrisse sur un pare-brise, côté conducteur. L’homme de Neandertal ponctue d’un râle bref, suivi d’un juron d’une grande sobriété car il ne met pas en cause le nom du Sauveur. N’ensuite, l’Intello rengaine ses bas morcifs, pète de bonheur et, sans un regard excédentaire pour son égérie, retourne à sa tanière, le cœur en fête, les couilles vides.
Pas mécontent d’enfouiller le gros lot, je me répète ce que me disait papa, quand j’étais chiare : « Tout vient à point à qui sait attendre. » Je macère dans le genre d’affure où il ne faut rien brusquer. Tu vas, viens, jettes la graine au loin, dirait le père Hugo. Et puis t’attends l’époque de la moisson.
La petite Eve et son vilain logeur. Le député-chauffard dont la gerce court-bouillonne du réchaud. Les concierges de nuit de l’Hôtel du Premier Consul. Le saint-bernard-palissy qui me fouinasse l’oigne. Mathias enchevêtré dans ses amours naufragées. M. Blanc et sa tribu. Et puis maintenant, cette dame pensionnaire, nécessairement mêlée à l’affaire, et qui achète la discrétion du fané de la coiffe en lui montrant sa chatte de gala… Very interessinge.
Tu vois, Eloi, une enquête de ce type, faut se la jouer à la patience. Etre présent et ne rien brusquer. T’as des enquêtes où il convient de secouer la tirelire si tu veux récupérer la mornifle, et puis d’autres, où tu manœuvres comme à la pêche au coup. T’as « engrené » le coin et t’attends, sagement assis sur ton pliant, que le bouchon dansotte et s’enfonce, pour « ferrer » l’animal. Dans le premier, c’est l’énergie qui te fait monter à l’assaut ; dans le second, tu puises dans ton stock de patience pour décrocher la timbale.
Le demeuré parti, je poireaute plus de vingt minutes au clerc de la hune, pas que la vacancière associe la visite que je compte lui rendre à la prestation de l’Intello. Je mets ce laps de temps à profit pour gamberger à bloc, tu t’en doutes. Si l’on parvenait à transformer en énergie nucléaire l’effervescence de mes méninges, on convertirait Marcoule en fabrique de capotes anglaises.
Le moment de poireautage accompli, je m’en vas tocater à la mince lourde de « l’appartement » « 6 ». Mais peut-être que c’est le « 9 » dont la vis du haut aurait lâché ?
Généralement, si tu frappes à des heures indures chez une femme seulâbre, elle te demande de montrer bite ou patte blanche avant de déponer. Là, que tchi ! Elle m’ouvre sans autre forme de procès. L’est toujours en peignoir de bain, nu-pieds, les cheveux relevés pour la noye. Elle tient un très beau livre à la main : « Mémoires de guerre d’un fœtus blasé », du général Durdela, le vainqueur de la bataille de Supermarket, ouvrage préfacé par la comtesse de Paris-Bercy.
Elle me défrime avec une relative complaisance. Je lui vote un sourire plus radieux qu’un lever de soleil sur la baie de Naples au mois d’août.
— Oui, monsieur ? demande-t-elle, non seulement implicitement, mais, de surcroît, aimablement, ce qui est méritoire ; faudrait être le dernier des peigne-culs pour ne pas en convenir.
— Navré de vous importuner au milieu de la nuit, fais-je-t-il d’un ton bourré à craquer d’urbanité, j’ai aperçu de la lumière et m’en suis autorisé pour frapper à votre huis à une heure malséante.
Cette personne est un tantisoit marquée par l’âge et les tribulations de l’existence, mais n’en conserve pas moins un charme certain.
— Vous êtes policier, n’est-ce pas ? s’informe-t-elle, en ponctuant sa question d’un beau sourire tout empreint d’indulgence et de civisme.
— Je porte effectivement cette lourde responsabilité.
Elle s’efface pour me laisser entrer. Son studio sent la femme, le parfum subtil et l’omelette refroidie (elle doit s’alimenter chichement). Le lit est défait. Quelques dessous féminins sont jetés près de la commode : lingerie rose frangée de dentelle fumée ; tout un poème érotique. Comme il n’y a qu’un siège, elle me le propose et prend place sur le plumard après avoir déposé son livre sur la table de nuit.
Sa jambe droite garde appui sur le sol tandis que la gauche est repliée sous elle. Si j’étais polisson, je laisserais tomber mon mouchoir, ce qui me vaudrait un chouette jeton lorsque je le ramasserais, mais, tu n’ignores pas qu’une stricte correction n’est pas la moindre de mes qualités. Je m’efforce donc de ne contempler que sa partie supérieure, laquelle, honnêtement, ne manque pas d’intérêt.
Mon mutisme engendre un début de gêne.
— Votre visite est professionnelle ou d’ordre privé ? s’inquiète-t-elle sans se départir de son sourire courtois.
— Ma foi, madame, réponds-je, en toute honnêteté je dois convenir que les deux mobiles sont trop enchevêtrés pour me permettre une réponse franche. Bien sûr, les nécessités de mon enquête m’amènent à devoir vous questionner, mais il est certain que je l’aurais fait à une heure mieux appropriée si l’image que je garde de vous, allongée sur un transat en tenue de bain, ne m’empêchait de dormir, je préfère vous l’avouer.
Elle glousse.
— Un policier passant des aveux, ce n’est pas fréquent.
Son regard dégage une lubricité qui fait monter le sang à la tête (de mon zigomar fureteur).
Une pulsion phénoménale sur les bords m’induit à aller manger son mystérieux sourire sur ses lèvres. Et puis, avouons-le-je, j’ai en fraîche mémoire la vision de la gente chaglatte rose qu’elle soumettait naguère aux émois pernicieux du demeuré.
Me connaissant comme tu me connais, sachant par conséquent que lutter contre un désir ne fait que l’accroître, je la rejoins sur le méchant lit. Moult coups de verge l’ont rendu geignard. Je songe aux conséquences sonores d’une forte tringlée. Cela, certes, est monnaie courante dans un endroit de ce genre, mais cette musique est perturbante pour des êtres bien élevés, soucieux de baiser discrètement sans rameuter les populations.
Elle a la présence d’esprit de limiter la cata en se plaçant dos à moi, cannes en fourches claudeliennes, la tête dans la musette, le corps cambré. Ne me reste qu’à lever le rideau de scène pour l’entreprendre ; sobrement d’abord, d’une langue caméléonesque d’agenouillé fervent. Mon organe charnu, fixé par sa partie inférieure à mon plancher buccal, délivre illico à la gonzesse une volée de sensations variables qui, immédiatement, la conduisent à un dépassement de son moi sélectif. Le rythme de sa respiration, des brimborions de plaintes, des gémissements avortés m’apprennent que l’inconnue apprécie mon initiative. Elle mord ses tristes draps de motel à belles dents. Moi, d’un calme inspiré, terriblement maître de la situation, je l’amène à composition très very superbement. M’est avis que cette individuse n’a pas pris de fade depuis lurette et que mon arrivée lui procure un sentiment de forte allégresse sensorielle.
En grand scientifique de la bouillave, je modifie mon parcours du combattant, passant, sans crier gare, de la menteuse agile au pouce indiscret dans l’œil de bronze, avec participation des autres fingers en déchaînage dans la tranchée des baïonnettes. Là, c’est la phase intense. On s’écarte des sentiers battus pour accéder à l’antichambre du délire. Ma nouvelle partenaire libère des sons très beaux en comparaison desquels ceux d’un violoncelle font penser aux grincements d’un portail rouillé. Je chauffe davantage encore en glissant ma main libre jusqu’à ses seins, généreux puisque j’arrive à joindre les deux bouts. Elle part en pâmade inexorablement. Griffe les draps, tremble de partout, couine, halète, supplie, exige, encourage. Son panard est imminent. Le lui délivré-je séance tenante, ou bien le différé-je davantage pour le lui accorder pleinement par les voies supra-naturelles ?
Elle ne me laisse pas le temps de trancher et se met à madériser d’abondance. En maestro chevronné, je dirige sa prise de fade avec une sûreté impressionnante. La prouesse dépasse celle des flotteurs de bois canadiens qui te livrent une forêt abattue comme ton commis épicier des rouleaux de faf à train.
La dame-donzelle émet un cri en forme de gémissement. Y a de la souffrance dans son panard. C’est un chant d’agonie. Ça remonte les âges.
Ensuite, privée de sa substance, elle glisse du lit et choit sur le plancher, au risque de s’enfoncer des échardes dans les meules.
Je l’entends qui balbutie :
— C’est trop !
Beau compliment, hein ? Tu te le rappelleras ? Sans avoir utilisé mon joker, mec ! Faut le faire !
Je m’assieds en tailleur, près d’elle. Caresse doucement ses cheveux sur ses tempes trempées de sueur.
Quoi de plus sublime qu’une femme anéantie par la jouissance ? Tu vois, des instants de cette intensité, de cette qualité, faudrait pouvoir les garder intacts ; en faire des confitures pour l’hiver.
La lampe de chevet au triste abat-jour de faux parchemin donne une lumière étriquée. Vingt-cinq watts constellés de chiures de mouches ne te permettent pas de tourner un remake des Nuits de Cabiria.
Je me risque à caresser sa poitrine encore drue malgré ses heures de vol.
Et moi, dadais d’homme, de lui susurrer :
— C’était bon ?
On peut pas s’en empêcher, nous tous, les matous. Sitôt que nous faisons mouiller une frelotte, on se prend pour des démiurges, on espère des lancers d’encensoir, les grandes orgues de la cathédrale.
Elle me délivre le satisfecit que j’attends :
— Merveilleux.
Je me penche jusqu’à effleurer sa bouche de mes lèvres.
— Alors vous allez tout me dire, n’est-ce pas, chérie ?
Elle se comporte très bien. Ne crois pas qu’elle sursaute, bondisse, croasse. Non, juste elle soupire, sans abandonner sa voix languissante :
— Que vous dire, grand fou ?
S’il y a une qualification que j’abomine, c’est bien celle-ci. « Grand fou ! » Ça fait con. C’est indigne d’elle.
— Eh bien, mon Dieu, la vérité, rétorqué-je, mutin. La raison de votre séjour dans ce motel pourri, depuis la mort de votre copain Marcel Proute. Vous attendez, vous espérez quoi, ma très belle ? Quelque chose d’important, je gage. Ça ne doit pas être folichon d’exciter tous les soirs un demeuré pour s’assurer de son silence. Vous ne m’empêcherez pas de penser que l’enjeu doit en valoir la peine.
La dame ne répond pas. Ferme les yeux en plaçant son coude replié sur son visage.
J’attends patiemment. La situasse est confortable. Je me dis que nous avons toute la noye pour régler nos petites affaires, elle et moi. Y a pas le feu au lac.
Comme quoi, je peux me gourer, malgré ma vaste expérience…
Au quart de tour (voire au quart de brie), la petite loupiote glaireuse se fracasse sur le plancher, nous plongeant dans l’obscurance la plus complète.
— J’ai fait un faux mouvement, déclare paisiblement la dame en se mettant à genoux. Ne bougez pas, je vais éclairer l’autre lampe.
Elle tâtonne alentour.
— Attendez, la calmé-je, j’ai une pochette d’allumettes.
Mais pendant que je me fouille, elle continue de « bricoler » sur le plancher.
Tout à coup je morfle une décharge électraque carabinée qui me secoue éperdument toute la couennerie. Rien que je supporte moins bien que le 220 volts. Je sais des gonziers qui t’empoignent sans broncher une clôture à vaches électrifiée. Moi, j’en ai des spasmes jusque dans l’épicentre de mes roustons.
Je voudrais crier, ne puis me décrocher les ratiches. On me les a cimentées ! J’en crève. Et d’en plus, je ramasse un monstrueux coup de contondant sur la malle arrière de ma caberle.
Ah ! les jolies colonies de vacances. Merci, papa ; merci, maman !
Avec les pains que j’ai dérouillés sur la cafetière au cours de ma prestigieuse carrière, je pourrais ouvrir une boulangerie. Ma grand-mère me répétait toujours qu’on a la tête dure, qu’avec elle c’est « ou tout l’un, ou tout l’autre ». Un petit coup de goume mal placé (ou trop bien) te fait éternuer ta cervelle, mais par contre, tu peux morfler le dôme des seins valides sur l’os qui pue et te retrouver frais comme un gardon après un léger k.-o.
Jusqu’à présent, malgré des années d’encaissements sur la boîte à idées, je continue d’avoir les méninges opérationnelles. Je sais extraire en un temps record la racine carrée de 16 et suis à même de réciter les stances du Cid, et même celles à Sophie.
Donc, malgré sa dureté, le coup ravageur de la gueuse ne me raye pas des listes de l’état civil où je continue de figurer parmi les V.I.P., les baiseurs émérites et les flics surdoués.
Cette vacherie femelle reste d’un calme souverain. Au sortir de ma plongée dans le sirop, je constate qu’elle a utilisé mes propres menottes pour me fixer au montant du lit. La chose est franchement désobligeante, surtout venant d’une faible femme. Un illustre policier neutralisé par une gonzesse à laquelle il a copieusement brouté le green miniature, voilà qui ne fourbit pas la répute de notre Police nationale dont tout un chacun sait qu’elle est la première à gauche en sortant de la Brasserie Dauphine.
La personne ne se hâte pas. Elle achève de se rhabiller très chicos : tailleur noir aux revers de manches rouges. Puis elle sort sa valdingue de sous le lit, y range des vêtements d’été, des maillots de bain, du linge coquin, des produits de beauté, des bouquins. Elle procède sans hâte, avec un calme proche du détachement, kif quelqu’un qui a toute la vie devant soi.
A un moment donné, comme on dit puis dans les quartiers résidentiels de Bourgoin-Jallieu, elle me file un coup de périscope, s’informer d’où j’en suis de ma purée de néant, constate ma lucidité et me virgule un bout de sourire sans joie.
— Navrée que cela ait tourné mal, murmure-t-elle.
— Vous estimez que votre comportement fait avancer le schmilblick ? je lui questionne.
— Pas tellement, mais je préfère que ce soit vous qui ayez ces menottes aux poignets et ces liens aux chevilles.
— Vous ne pensez pas que cela fait un peu désordre, pour un flic ?
— Je crois que ça plaira aux médias.
Elle bouclarde sa valdingue.
— Vous pensez sérieusement vous en tirer, petite madame ?
— J’en ai l’intime conviction.
— La France va être très petite pour vous, à partir de demain…
— En ce cas, j’irai ailleurs.
— Hum, ailleurs, c’est loin. Prenons le pays le plus proche : l’Espagne ; il vous faudrait trois bonnes heures pour l’atteindre, en admettant que vous disposiez d’une voiture. Et puis même… L’Espagne, si j’ose dire, c’est pas le Pérou. D’autant que nos polices marchent la main dans la main, bien que nos pêcheurs se foutent sur la gueule.
Elle me vote une moue de commisération.
— Ne vous inquiétez pas pour moi, cher ami.
Mais sa réplique me fait moins d’effet que si la reine d’Angleterre me montrait sa chatte.
— En somme, fais-je, vous abandonnez la partie.
Elle ne rit plus, me mate d’un air glacial.
— Vous croyez ?
— Bédame, comme on disait dans les vieux textes, après des semaines d’affût dans ce motel pourri, à vous plumer consciencieusement, vous déclarez forfait, ou je me goure, belle amoureuse ?
Là, je marque un jeton. Elle encaisse ma remarque de front et ne la trouve pas à son goût. J’en profite pour m’engouffrer par la brèche.
— Voyons, poursuis-je, manière de ne pas laisser refroidir la béchamel, qu’ensuite elle fait la colle ; voyons, ma puce, vous avez mis un bigntz terrible sur pied pour tenter de récupérer ce qui vous manque. Votre complice est mort dans l’aventure, vous vous êtes bassinée plusieurs semaines durant dans cet endroit en comparaison duquel la prison de Fresnes ressemble à Disneyland, et voilà que vous cessez la lutte pour devenir une femme traquée ! Est-ce bien raisonnable, ma jolie petite chatte ?
Mon blabla, sans réellement l’assombrir, arrive en prise directe à son entendement. Moi qui suis plus psychologue que ton psychiatre, je vois bien que, sans vraiment la troubler, il lui est objet de préoccupation.
— Je suis émue par votre sollicitude, répond-elle à ce beau discours. A présent, vous allez m’excuser, mon ami, mais comme je dois disposer de quelques heures de sécurité, il me faut vous neutraliser plus complètement.
— Entendez-vous par là que vous voulez me tuer ? riposté-je-t-il avec tout l’intérêt qu’un individu peut mettre dans une question qui le touche d’aussi près.
Elle se récrie :
— Je ne suis pas une meurtrière, seulement une victime qui se défend comme elle peut et tente l’impossible pour récupérer son bien.
— En ce cas, pourquoi ne ferions-nous pas alliance au lieu de nous combattre ? dis-je paisiblement, avec cette logique qui n’est pas le moindre agrément de ma conversation.
— Impossible ! laisse-t-elle tomber. Et puis d’ailleurs, il est trop tard, vous le savez bien. Ce fameux point de non-retour, mon cher, que vous devez connaître.
Elle va chercher un gros sac à main de peau blanche sur la commode et en extrait une minuscule boîte de carton maintenue fermée par un élastique. Sort d’icelle une petite seringue munie d’une aiguille qu’elle débarrasse de sa gaine protectrice.
— Rassurez-vous : il s’agit d’un banal hypnotique, essaie-t-elle de me rassurer. Il vous procurera simplement un repos sans vilaines séquelles au réveil.
Voilà. Elle est prête. Je me persuade qu’il serait de bon ton que je regimbasse. Hélas, je n’ai plus ma liberté de mouvement ; chiant, hein ?
Alors tu sais quoi, Dubois ? Je me livre à une pauvreté peu usitée dans la police. Quelque chose qui ne va pas redorer le prestige de la Maison Brodequins : je me fous à crier « Au secours ! ».
Pas reluisant, pour un chef perdreau, t’es d’ac. D’autant que je le fais dans les règles. Je hurle d’une voix de centaure (dirait qui tu sais) :
— Au secou… ou… ou… rs ! Au secou… ou… ou… ou… ou… rs !
Je la prends un tantisoit à la dépourvance, la dame-de-la-notte. Elle s’imaginait que ma langue ne servait qu’à lui titiller le clito. Affolée, et histoire de parer au plus pressé, elle saisit ce qui se présente, en l’occurrence sa valise pleine, l’élève aussi haut qu’elle le peut et l’abat sur ma hure. Du coup, je remise mes appels vu que le bagage m’atteint en pleine poire. J’ai la consternante impression de manger mes ratiches, mes lèvres, et aussi ma langue, pour compléter le panier de la ménagère.
— Sale salaud ! elle grince. Je vais te la faire boucler, moi, ta grande gueule !
Tu te rends compte d’un langage ? Une personne à qui je ratissais la pelouse y a pas un quart d’heure ! La reconnaissance se perd, de nos jours. Une frangine, t’as pas fini de lui bricoler un lâcher de glandes qu’elle est prête à te trucider en te traitant de vilains noms ! Merde, à la fin ! Et les bonnes manières, dis, radasse !
Qu’au moment où elle re-soulève sa valoche pour une seconde estocade, j’opère un rush si formide que le lit à bon marché bascule et que me voilà transformé en tortue de mer avec un sommier de fer en guise de carapace. Dans ce chambardage, la mégère est renversée. Mon cher Dubout serait encore de ce monde, tu verrais comment il traiterait la scène ! La façon dont il camperait son inextricabilité.
— Mais que se passe-t-il ? lance une voix dont je crois la reconnaître, dirait Sa Majesté.
Quelques contorsions opportunes me permettent d’apercevoir le député Maurice Genouillé dans le cadrement de la porte. Mon pain dans sa gueule a proportionné d’abondance.
Il regarde cette scène picaresque. Sa figure endommagée laisse paraître sa perplexiterie.
— Eh bien, qu’arrive-t-il ? demande l’édile.
— Empêchez cette femme de sortir ! lui enjoins-je.
Je dis, biscotte la môme « Tu-me-broutes » marche en direction de la porte. Lui, n’écoutant que son courage et ma requête, s’interpose.
— Laissez-moi passer ! dit la garce en le braquant avec sang-froid et un pistolet sorti je ne sais d’où.
— Ceinturez-la ! crié-je. Au besoin, mettez-lui une patate au menton. Elle ne tirera pas !
Fort de mon ordre péremptoire, le représentant du peuple se jette sur la donzelle.
Brève chauffourée et une détonation retentit, dégageant une odeur de poudre.
Madoué ! comme disaient les Bretons de jadis dans les albums de Bécassine. Voilà mon député dépité qui pousse un grand cri de Christ agonisant et s’affaisse. Moi, j’en suis saisi. Et pas par le bon bout, espère !
Ainsi donc, contre toute estimation, c’est bien à une tueuse que j’ai affaire ? O Seigneur, quel sombre con Tu as produit en ma personne !
— Salope ! égosillé-je à m’en écorcher la gargante.
Et puis ça se corse. Un nouveau venu se présente. Tu sais qui ? L’adjudant Narguilé.
— Arrêtez-la, Francis ! clamé-je d’une voix de stentor vénitien.
J’ose pas poursuivre mon reportage, mec, car t’émettras des doutes. Tu vas gueuler que c’est too much ; que je sors de l’admissible. Et putain, ce qu’on est encore loin du compte, voire du vicomte !
Magine, mon cher pote que cette furie, affolée par son acte précédent, réitère et vote une quetsche d’Alsace à mon pote poulardoche, lequel s’écroule comme une bite après l’éjaculation.
Dis, le bungalow commence à devenir exigu. Toi, gland comme un képi de général, tu te dis que c’est fini, le rodéo. Zob ! mon frère. On se croirait dans la baraque foraine de la mer Glandaille. Quand y en a plus, y en a encore ! V’là un nouveau, nouveau, nouveau venu.
Un gonzier peint à l’encre de Chine, avec des lotos énormes, une tignasse à ressort, un beau blouson en simili jean (mais c’est du cuir) de chez mon ami Zilli (que jamais personne n’a su ce qu’était un vêtement sport avant sa venue).
Le temps que mon cerveau soit impressionné et je clame :
— Jérémie… ie… ie !
Car c’est bien lui.
En grande forme.
Et de plus en plus noir dans la médiocre lumière du plafonnier.
Mon cigare qui, ce soir, a la consistance du cervelas truffé lyonnais, cherche désespérément une manière immédiate de le protéger. Mais je reste plus désert que le slip d’un doyen du Sénat[12].
Troisième détonation, illico suivie d’une quatrième qui n’a pas la même voix que les trois autres.
La pousse-au-branle de mon copain l’Intello ne pourra plus l’inciter à la débauche solitaire vu qu’il se met à lui manquer une bonne partie de la tronche. L’arquebuse du Noirpiot est d’un calibre avoisinant celui de son zob, alors tu penses si les valdoches qui en sortent travaillent dans l’irréparable.
— Je croyais que c’était peinard, Oléron, il me fait en rengainant son composteur.
Je ne fais pas trop chier les hôpitaux, mais quand je leur envoie du monde, sans me vanter, ça se bouscule aux entrées.
Pour te faire le bilan du tableau de chasse, laisse-moi impérativement t’apprendre que le Négus n’a pas eu que son blouson de troué. La bastos de la sale pécore lui a traversé le haut du bras de parent pare et ça raisine : un gros serpent rouge se tortille sous la chemise, descend jusqu’à sa main qu’il investit pour transformer l’extrémité des doigts en gouttières. Son raisiné est d’un rouge rubis éclatant.
La foule estivante grossit et moutonne autour de l’hécatombe. Des rombières crient à l’aide. Les plus vieilles qu’ont vu jouer des mélos d’avant les guerres s’évanouissent en « qui mieux mieux ». Les mecs rameutent comme quoi ils sont dans un coupe-gorge, que cette pension est un repaire de truands. Que, s’ils avaient su, ils seraient allés chez leurs beaux-parents, dans l’Ardèche, où les châtaignes sont succulentes. Que est-ce qu’on a droit à des domagintérêts ? Faut qu’ils se groupassent, formassent, constituassent une association ? Prissent un bavard ? Déposassent une requête en vacances gâchées pour cause de meurtres ?
Je profite de ce que tous ces cons déconnent, ce qui est leur droit, voire leur devoir, pour continuer mon funeste inventaire. Jéjé m’a délivré de mes menottes et je me sens léger comme la conscience d’un sadique en train de récupérer les boyaux d’une rentière pour changer les cordes de sa raquette.
Bilan ?
Pas des plus clean, mais ç’aurait pu être pire : donc le Noirpiot s’en est capté une dans le brandillon ; la garce est morte ; l’adjudant s’est fait composter un poumon, ce qui le gêne pour raconter des histoires corses ; quant à mon député, sa bastos lui a fait éclater le maxillaire, c’est dire que, durant un certain temps, quand il montera à la tribune, faudra que ses interventions soient faites en sourd-muet. En tout cas, il n’est plus question pour lui de brouter la chicounette de sa maîtresse pendant qu’elle conduit. Je lui suggérerai des manœuvres compensatrices : il a dix doigts, non ? Ou je me goure ?
Bientôt se pointe notre pote le légiste, qu’on est allé quérir chez sa taulière où, décidément, il s’attarde, because le cul et les matelotes d’anguilles de celle-ci.
Le bon obèse se prodigue en houspillant les blessés. Tout en œuvrant, il lorgne le cadavre de la femme qu’on a placé sur son lit.
Il marmonne qu’elle a sans aucun doute les poils du cul châtains.
Bien que je connaisse la réponse à sa question, je m’abstiens de mettre fin à son doute. Même quand l’intéressée n’est plus, j’ai à cœur de rester discret sur ce qui touche à son intimité.
Des renforts de gendarmerie surviennent. Puis les ambulances.
Et des journalistes de : Ouest-France, Oléron-Soir, Le Rochefortais Constipé, La Rochelle Gougnaffe, Cognac-Dégustation, Les Saintes-Radasses, Angoulême-Nouilles, L’Huître Creuse de Ré, La Moule de Royan, La Compresse Girondine, et bien d’autres que je m’excuse de ne pouvoir citer, parmi lesquels : Les Trois Coups de Jarnac, La Branlette de la Tremblade, Le Martel Déchaîné de Poitiers et le Grand Cru Classé de Bordeaux.
Au plus intense de la tohubohuterie, je m’esbigne en compagnie de mon bon Jérémie que j’entends convoyer personnellement à l’hosto.
Une plaie au bras n’empêchant pas de parler, chemin roulant il me révèle les résultats de son enquête.
C’est la période bénie où, comme on dit dans les vrais romans policiers, style Gaga Christie, les pièces du pucelage se mettent en place.
En cours d’enquête, tu butines, vas, viens, lances la graine au loin. Et puis voilà que ça lève insensiblement et que les cases vides se remplissent peu à peu, te délivrant au fur et à mesure, un motif, vague d’abord, et qui s’étoffe.
— Tu souffres ? demandé-je au Négus qui vient de pousser une plainte.
— Tu as roulé sur un nid-de-poule.
— Pas dessus : dedans ! Puisqu’il est en creux.
— A propos, ta mère m’a prié de te dire que la Ferrari que tu as commandée arrive en début de semaine prochaine.
Bouffée de joie égoïste du passionné de tires que je suis. Un jouet, c’est si futile. Extase du début. L’odeur de cuir neuf. Les six vitesses rangées dans leur célèbre grille. La boule d’acier servant de pommeau au levier… En un éclair, et pour un éclair, une joie de petit garçon m’embrase. D’un seul coup, d’un seul, il n’existe plus que le beau jouet gris anthracite avec des banquettes fauves, son moteur bourré d’une vitesse sauvage en devenir.
— Tu me la laisseras conduire, une fois, une seule ? demande le grand primate des Gaules ; juste pour que je puisse dire à mes enfants que j’ai piloté une Ferrari. C’est tellement mythique !
— O.K. ! accepté-je-t-il, à condition qu’ils ne fassent pas joujou avec !
Avec effroi, j’imagine sa horde noire dans ma caisse, avec ses tartines de confiture, ses Mars, Bounty, pilons de poultock et autres chewing-gums étirés qui sillonnent leur apparte comme des lignes de haute tension.
Mais bon, je diffère mon plaisir. Repenserai à la nouvelle guinde plus tard, à tête reposée.
— Faudrait peut-être qu’on se mette à jour, après ce rodéo impromptu, ma Blanchette. Qu’est-ce qui t’a amené à Oléron à cette heure tardive ?
— J’ai rassemblé des choses qui vont te plaire, promet le Négus.
— Tu es un chouette petit nègre, Jéjé. Y a bon Banania, le complimenté-je.
Naturellement, ça ne le fait pas rire. Manquerait-il d’humour ? A moins que ce ne soit moi, peut-être ? Un silence crispé.
— Tu as mal ? m’inquiété-je.
— Terriblement. De plus, tu me fais chier. En cet instant, je regrette mes cocotiers et mon manioc.
Je passe ma main sur sa nuque crêpée.
— Je suis un sale con, amendhonorablé-je.
— A l’évidence, dit M. Blanc. Mais est-ce une raison pour sortir des choses aussi lamentables à un moment aussi mal choisi ?
— Je te demande pardon, primate d’élite, et te tends une oreille dégagée de tout cérumen excédentaire.
— Je sais pourquoi feu Marcel Proute est descendu à l’Hôtel du Premier Consul du 27 au 29 juillet.
— Moi aussi, riposté-je. Afin de subir une légère intervention chirurgicale de la part d’un médecin plus ou moins marron.
— En effet. Sais-tu en quoi elle consistait ?
— On lui a implanté une minuscule capsule dans la chair de l’abdomen.
Jérémie acquiesce. Il dit :
— J’ai retrouvé le médecin qui a fait ça.
— Chapeau !
— Un toubib radié il y a six ans de l’Ordre à la suite d’actes professionnels moins que pas nets : un certain Strepto Koque, d’origine bulgare.
— Comment l’as-tu retrouvé ?
— Un coup de bol monumental ; tu connais le vieil adage : « le hasard, dieu des policiers » ? Au moment de l’opération discrète, à l’hôtel, Proute, qui était sous anticoagulant et n’en avait pas averti le toubib, a fait une hémorragie. Koque a envoyé quérir de la vitamine K à la pharmacie par un chasseur. Un miracle que je sois tombé sur ce garçon, un autre qu’on ait retrouvé trace de l’ordonnance chez le potard.
J’ai l’impression que sa voix faiblit.
— Tu te sens pâle ? lui demandé-je étourdiment. Croyant que je le chambre, il balbutie :
— Pauvre con.
Et s’évanouit.
Alors là, je sors mon gyrophare des grandes occases de sous mon siège, le cloque sur le pavillon de ma guinde et me mets à jouer au film américain, ma sirène spéciale donnant tout son jus.
Une chose que je me rappellerai ma vie Dupont, comme déclare volontiers le Mahousse qui a une dent (sa dernière) contre le patronyme de Durand, c’est cet hôpital empli de « gens à moi », si je puis dire. Qu’on en juge : Berthe, son beauf, Jéjé, le député Genouillé, l’adjudant Narguilé. Peut-être n’est-ce point tout car, lorsque la loi des séries s’y met, tu ne sais plus où elle s’arrête.
Je passe en revue mes troupes sur le flanc. L’édile vient d’être pansé en attendant qu’on l’achemine demain sur Paname où un crack de la chirurgie faciale essaiera de se distinguer en lui bricolant une frime photogénique digne de celle que lui réussit sa chère vieille maman.
A travers la gaze, il me jette ce long regard désespéré que la vache coule sur le taureau qu’un maquignon sans cœur a fait transformer en bœuf.
— Navré de ce qui est arrivé, dis-je, je ferai une déclaration à la presse pour signaler votre héroïsme et vous serez réélu jusqu’à la quatrième génération de Genouillé. Au fait, qu’étiez-vous venu faire au motel de La Barque sur le Toit ?
Comme il lui est impossible de parler, je lui propose mon calepin ouvert à une page vierge, ainsi que mon stylo.
Il se soulève sur un coude et écrit de l’autre, comme dirait l’Enfoirure.
Puis, tend le poulet qu’il pond au poulet que je suis.
Votre réaction très vive au restaurant m’a fait prendre conscience des réalités, lis-je. J’étais venu vous dire que mon épouse et moi, n’ayant pas d’enfant, allons nous consacrer désormais à cette adolescente dont les parents…
Il n’a pas eu suffisamment de place pour en écrire davantage, mais j’ai compris.
Je me dis que si par « se consacrer » à Eve, ils entendent lui brouter l’églantine, la gosse va se la donner bioutifoule !
— Je vous souhaite un prompt rétablissement, fais-je en lui effeuillant la marguerite.
Je veux poursuivre ma ronde par le cher adjudant, seulement il est en salle d’opération car on procède à l’extraction de la quetsche qu’il s’est effacée. Je décide de prendre des nouvelles de Jérémie. Il n’est point encore l’heure de visiter Berthe ou son beauf qui doivent en écraser, assommés de calmants.
Le Noirpiot a retrouvé sa lucidité et les deux sulfures lui servant de regard ont recouvré tout leur humour.
Il gît, torse nu, avec un énorme pansement à l’épaule en guise de tricot de corps.
— Mieux ? fais-je, laconique.
— Il y a intérêt. La balle n’a fait que passer. Putain, je ne sais pas ce qu’on m’a versé sur la plaie, mais ça me brûle comme l’enfer.
— Tu penses qu’on peut tailler le bout de gras ?
— Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ?
Il montre un poste de tévé fixé au mur par un bras articulé.
— Y a plus de film hard à cette heure de la nuit ; et quand bien même y en aurait un, la garde de nuit a soixante-dix balais au moins et ressemble à une piste de motocross par temps de pluie.
Je traîne une chaise jusqu’à son chevalet (toujours le Gravos dixit) et nous voilà partis dans une interminable converse de lardus, profonde et enrichissante, parfois technique, qui contribue à l’élaboration d’une étrange et péripétique aventure.
Mes choses étant ce caleçon, le sommeil bourdonnant à mes tempes, la fatigue coulant son plomb fondu dans mes pauvres muscles surmenés, je finis par m’endormir au côté de Jérémie, le front perdu dans son maigre édredon, vieux petit d’homme au corps momentanément ruiné par l’épuisement et ce mal d’exister qui, dans les cas cacatesques, nous dépèce le mental.
Au matin, une jeune infirmière n’ayant sous sa blouse immaculée que ses poils pubiens pour vêtements, entre et va tirer les rideaux de la fenêtre, offrant à la curiosité du mahomet deux amis en cours d’exténuance : un Noir, douillettement enfoui dans des draps blancs ; un Blanc aux idées noires, abîmé contre le flanc du Noir. Superbe allégorie de la fraternité entre les peuples.
Je conçois l’émotion qu’elle peut susciter chez un être sensible comme tu l’es, aussi vais-je marquer ici une fin de chapitre réparatrice qui nous permettra à toi de te reprendre et à moi d’aller licebroquer, ainsi qu’il est d’usage de le faire au matin quand on est un mammifère civilisé.
Ils sont venus. Ils sont tous là. Quel magnifique bouquet de sentiments ! Quelle réunion superbe de cons, de moins cons, de très très cons et de connards : Berthe, Grabote, Bérurier, Pinaud, le brigadier Mangealeuil (suppléant de l’adjudant Narguilé), une infirmière en blouse ras-la-moule, le docteur Hippolyte Dermique (surnommé Hippo Dermique par ses choses-frères), Ben Melon, de « l’entretien », qui répare le lit de Berthe, endommagé par le poids de son occupante.
Une fresque ! Une allégorie ! Une image d’Epinal (ch.l. du départ. des Vosges). C’est beau — que dis-je : bioutifoule —, c’est grand, c’est très glandu. Ça fait concours de nœuds ! C’est décoiffant, dégradant pour l’espèce humaine ! Ça souille ! Déconcerte et pue !
Avant tout, que je te dise Berthaga. Un monstre ! Tu te rappelles Tristan Bernard ? Tu vois François Nourissier (notre père à tous) ? Eh bien ça ! La même barbe, en plus profus, en plus diffus, en totale surabondance. Elle ressemble à une espèce d’étrange Karl Marx obèse.
Ebloui par ce système pileux complètement inattendu, Alexandre-Benoît en pleure d’admiration ; que dis-je-t-il : d’extase !
— Ah ! ma poule, il sanglote, ce que t’es belle ! Comme ça t’va bien ! L’allure qu’tu vas z’avoir, en robe d’soirée, quand t’est-ce on s’ra invités à la fête d’la Police ! Tu m’excites, si tu voudrais tout savoir ! Rase-toi jamais surtout ! Ces pipes qu’tu vas m’confectionner ! J’aurerai l’impression d’m’faire pomper l’nœud par Victor Hugo !
Il enfouit son beau visage de porc gavé dans le foisonnement de poils surabondants. S’en repaît. S’en goinfre.
Il reprend, au bord de la pâmoison :
— J’t’aime, tu sais. Doré de l’avant, j’t’garde pour moi seul. Alfred, ton merlan, j’veuille plus qu’il franchissât le seuil d’not’ apparte. C’con s’rait capab’ d’te raser.
Pinaud-le-féal, hoche la tête, n’osant se prononcer. Lui, c’est un conforme, un classique. Les singularités de la nature le troubleraient plutôt.
Dans un angle de la pièce, l’humble Grabote, qui n’a pas de petits pois sous la main, égrène un chapelet. Jamais elle n’a autant eu l’air d’une vieille Cosette que Jean Valjean ne serait pas venue chercher chez les Thénardier.
Elle sait que pour elle, c’est la déroute complète : son époux neurasthénique jusqu’à en être devenu suicidaire ; son pauvre motel définitivement déprécié de par les drames qui s’y sont déroulés ; sa ruine consommée, sa santé précaire ; c’est la faillite intégrale de sa pauvre petite vie. Elle est battue, rejetée, annulée par l’existence.
Le brigadier de gendarmerie, un grassouillet pâle, dit au médecin :
— Cette barbe, docteur, vous pensez qu’elle est acquise définitivement, ou bien s’agit-il là d’un phénomène temporaire ?
Le praticien hoche la tête.
— En l’état actuel de la médecine, il est difficile de se prononcer, avoue-t-il.
Le père Pinaud a attiré la mignonne infirmière dans le fond de la chambre et lui demande, avec des formes, si, en échange d’une montre Cartier en or, elle consentirait à se laisser déguster le triangle des Bermudes. Il se dit grand amateur de foufounes, prétend qu’une longue expérience de la craquette a rendu ses prestations uniques. Depuis peu (et j’ignorais la chose), il appartient à la confrérie très fermée des « Taste-chattes » où l’on parle de le nommer Grand Chancelier du Con. C’est lui qui fait passer le concours d’admission des nouveaux postulants.
La gentille enfant feint de rire, mais paraît néanmoins très intéressée par la perspective d’une montre de la fabuleuse maison Cartier qui règne sans partage sur la joaillerie internationale, voire française. César lui donne rendez-vous dans sa Rolls, laquelle est garée dans le parkinge de l’hosto. Les vitres en sont fumées et onc ne peut voir de l’extérieur ce qui s’opère dans l’habitacle. Il descend l’y attendre de ce pas. Elle ne peut se tromper : la voiture est de couleur bronze, immatriculée à Paris, et puis d’ailleurs, c’est l’unique Rolls-Royce qui stationnât jamais dans cet hôpital provincial.
Béru murmure à sa Baleine :
— Et si on dirait aux z’aut’ de se barrer et qu’tu m’fisses une bonne manière, mon bijou ?
La Baleine pileuse étudie la propose.
— Ecoute, Sandre, finit-elle par déclarer, avec les minauderies en usage chez la plupart des connasses convoitées, j’veuille bien t’éponger l’aubergine, mais faut qu’tu vas m’promett’, n’ensute, d’aller enterrer l’hache d’guerre av’c c’pauv’ Ambroise qu’agonise pratiqu’ment au bout du couloir. C’t’un garçon qu’a casqué son attribut à la vie, croive-moi. S’il a péché dans les jadis, y l’paye chérot à présent.
Cette requête fige instantanément le Mammouth. Mais sa bourgeoise se montre si lascive, si prometteuse, promenant une langue irrésistible sur ses moustaches à la Cavanna, qu’il fléchit :
— Dès l’instant qu’tu y tiendrais, Berthe, j’voye pas pourquoi j’te donnererais pas satisfaisance. Jockey, ma toute belle, j’vas y accorder ma bénédiction lubie et orbite comme dirait l’pape.
La Grosse en est retournée.
— Sandre, murmure-t-elle, non s’l’ment t’as une énorme bite, mais t’es en outrance un homme d’cœur. J’sus fière d’t’avoir pour époux.
Le couple échange un long baiser passionné.
A présent, ne reste plus dans la chambre d’hôpital que les Bérurier, Grabote et ma pomme.
La Cosette du pauvre ( !) a un sourire ineffable en remisant son chapelet d’extérieur, à petits grains de riz imitation améthyste. Le Seigneur vient enfin, enfin, enfin, de faire quelque chose pour elle.
— Guidez-moi jusqu’à votre époux, ma bonne, fais-je, et laissons ces amants terribles aux prises avec les tribulations de la chair, comme le disait un éboueur portugais.
Il est temps que nous quittions la pièce : Bérurier, en pleine surexcitation glandulaire est déjà en train d’extraire de ses braies odorantes un mandrin capable de servir également de bitte d’amarrage.
Le couloir de l’hosto est gai comme une vespasienne désaffectée. La présence d’aimables infirmières corrige heureusement la pénibilité de l’endroit.
Près de l’ascenseur, une dame plus que vieille : moribarde, attend d’être conduite aux soins intensifs. Un costaud noir de poil, vêtu d’une blouse sans manches, poireaute devant la cabine en sifflotant la marche de la Légion. Il s’accompagne en imitant un ra de tambour (pléonasme) sur la planchette où est punaisée la feuille de soins de l’agonisante.
Grabote claudique un tantisoit. La fatigue qui se fait d’autant plus sentir qu’elle n’a pas dû changer de slip depuis le dernier téléthon à la téloche.
— Je suis ravie qu’Alexandre-Benoît reprenne des relations familiales avec mon homme, me dit-elle. Une brouille aussi longue, c’est difficile à vivre.
Et d’essuyer une larmichette en voie de développement au bord de sa paupière inférieure.
— En effet, conviens-je, rien ne remplace l’harmonie dans une famille. Les épreuves, quelles qu’elles soient, doivent la souder, non la diviser.
— Vous êtes un homme rare, me félicite cette personne d’abnégation.
C’est sur un tel compliment, dûment mérité, j’en conviens sans cérémonie, que nous atteignons la chambre du gars Paray.
Il la partage avec un chpountz à gueule de ganache fossilisée, dont le dentier macère dans un verre empli d’un liquide rose. Le malade garde les yeux fermés et geint à chacune de ses aspirations. Le frottement de la colonne d’air sur les parois de sa glotte produit un vilain bruit agonique.
Nous passons devant lui pour gagner la couche où le malheureux Ambroise est en train de gésir, farouche et silencieux sous un épais pansement.
M’apercevant, il lui vient la force d’un sourire.
Ses lèvres pâles laissent filtrer un « merci de votre visite » qui me donne envie de pleurer. Il voudrait me tendre la main, mais il est trop faiblard.
— Ne vous agitez pas, mon ami, murmuré-je momentanément compatissant.
Grabote se penche sur son mâle.
— Je t’annonce une visite ! dit-elle.
Puis soucieuse de ne pas faire languir le blessé, elle révèle, très vite :
— Sandre !
Le regard du chétif noircit d’épouvante. Il secoue la tête comme un qui branle le chef et gémit :
— Non ! Oh ! non…
— Affole-toi pas, le calme l’épouse : il vient faire la paix, il l’a promis à Berthy.
— Brrvv brvvv ahouavoufff ! émet la ganache trépassante.
Mais, chacun sa vie, chacun son agonie, et nous passons outre.
— Il a bien fini par comprendre que trop c’est trop, commente Grabote.
Elle se tait car une étrange clameur nous parvient, réverbérée par le grand couloir cavernesque. Je reconnais le vocifèrement pâmoisesque du Mastard en cours de pipe matrimoniale.
— Arrrrvroum ! Ta barbe, ta barbe, chérie ! qu’il lance à tous les échos, l’homme-goret ! Bon gu, mais j’peuve plus r’tiende ma passion ! C’est trop to muche, darlinge ! Comme si c’s’rait le père Tolstoï qui m’taille un calumet ! Vvvvouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !
L’immense cri de délivrance se répercute dans les confins de l’hôpital, meurt sans laisser se régénérer un silence mieux approprié à cet endroit où, habituellement, les plaintes et les cris que l’on entend n’émanent pas de gens en rut.
Nous nous dévisageons, indécis. Ce fut si bref et si intense.
Quelques instants s’écoulent et on toque à la porte. Béru se présente, radieux, le sourire large, la braguette béante.
Il est nimbé, l’époux de la femme à barbe. Dégage une lumière qui n’appartient généralement qu’aux apparitions surnaturelles. Il entre, fait trois pas en direction du plumzingue de son beauf, s’arrête au passage devant celui du voisin de chambrée dont la moribonderie le trouble, hoche la tête en le considérant.
— V’là un gus complèt’ment fané, déclare Son Ampleur. M’étonn’rerait qu’y soye enco’ là pour les nouvelles télévisesées du soir. Y feraient mieux d’le ciller diréqu’ment à la morgue ; ça dégagerait l’terrain.
Cet avis, qu’on ne lui demande pas, donné, il vient jusqu’à la couche beaufrèriale, s’immobilise pour contempler à pleines teillées le gisant qui l’occupe.
— Dis voir, murmure-t-il, t’es pas frais non plus, ta pomme. Tu vas pouvoir prend’ des fortifiants.
— Alexandre ! balbutie le blessé. O Alexandre-Benoît. Toi, enfin ! Comme la vie a été longue sans ta chère présence !
Il pleure douloureusement. Sobrement. Larmes de martyr qui remuent les âmes les plus endurcies.
Le Magnanime se penche pour considérer l’individu terrassé qui gît sur la couche d’hôpital.
— Alors, t’as voulu t’flinguer, mec ? Et naturell’ment tu t’as raté. T’as jamais pu réussir quoi ce fût dans l’eguesistence.
Ayant porté ce jugement définitif, il donne au blessé une sobre accolade dépourvue de passion.
— Que c’est beau ! Seigneur que c’est beau ! sanglote Grabote. Je n’eusse jamais pu espérer qu’un jour pareil arriverait. Je sens qu’à compter de maintenant, la vie va démarrer sur des bases nouvelles !
Et, me prenant à témoin :
— Vous ne croyez pas, monsieur San-Antonio ?
— Peut-être, admets-je, mais ça dépend de ce que vous entendez par « des bases nouvelles », ma chère amie.
Elle s’écarquille les lotos derrière son rideau de larmes. Je lui tapote l’épaule, puis lui avance l’une des deux chaises meublant la chambre. La pauvre femme y dépose le cul le moins appétissant du monde.
Ensuite je pousse la deuxième chaise en direction du Mammouth.
— Assieds-toi aussi, vieux frangin.
— Et toive ? s’inquiète cet être exquis, pourtant peu soucieux d’urbanité.
— Je resterai debout, je serai mieux pour parler.
Béru place donc quatre-vingts kilogrammes de cul pas très frais sur le siège.
— Tu sais, Broise, attaque-t-il, je t’absolutionne biscotte j’croive en ton innocenterie. Sais-tu depuis quand est-ce ?
— Oui, chuchote le raté.
— Dis-y-l’moi, qu’on voye ?
— Depuis la nuit où tu es venu avec Pinaud me mettre une rouste au motel.
Là, le Mastard fait le grand écart avec sa cervelle.
— Quoi-ce ! Tu nous as reconnus ? On en a pourtant pas cassé une broque !
— Non, mais tu as loufé à plusieurs reprises, Sandre. Permets-moi de te dire que des pets comme les tiens, y a pas deux anus capables de les produire.
L’Insane éclate d’un rire plus joyeux que la cuisson de beignets dans la grande friture.
— Formide ! exulte Gargantua. S’trahir d’la sorte ! Quand est-ce j’vas raconter ça, à la Grande Masure, les collègues en licebroqueront dans leur froc !
« Pourquoi-ve t’as fait kif si qu’tu m’aurais pas r’connu, p’tit nœud ? »
— J’étais terrorisé. J’avais l’impression que t’aurais pu me porter un coup fatal ; déjà que tu m’en as mis plein la gueule !
Le Gravos hoche sa tête de bovin pensif.
— Faut comprend’ l’état dont j’m’ trouvevais, gars. J’t’ croiliais dur comme fer empliqué dans c’te béchamel. Mais quand après avoir tout r’mué dans ta crèche, j’n’ai trouvé qu’des factures impayées et des rappels d’impôts, j’ai bien compris qu’v’s’étiez pauv’ comme zob, Grabote et tézigueman. Qu’ donc, mes soupçons tombaient à plat.
— Heureusement, balbutie Ambroise, ta dérouillée a eu au moins ce résultat !
Le Mammouth saisit la dextre de son beauf sur la méchante carouble et la presse.
— Maint’nant que désormais la page est tournée, Broisy, on va r’prend’ nos r’lations d’jadis.
— Merci ! bafouille le motelier.
Re-sanglots de sa pauvre Carabosse que ce happy end émotionne à outrance.
Bérurier me propose son beau visage radieux de tête de cochon sur lit de gelée.
— Y a d’beaux moments dans la vie, non ? me d’mande-t-il.
Je souris mystérieusement. Il enrogne :
— Bordel, t’es là qui r’gardes, qu’écoutes, et tu n’dis rien !
— Chacun son temps de parole, assuré-je.
— Tu te cailles la laitance sur c’t’affaire qu’est pas soluve ?
Il me faut quatre secondes pour faire de son « soluve » le « solutionnée » qu’il s’efforce de suppléer. Ensuite de quoi, je déclare :
— Elle l’est, mec !
— Et tu n’m’en causais pas !
— Je vais.
— J’ouïs ?
Je pose mes deux belles pognes d’aristo de la castagne sur le montant sud du plumard, sorte de barre des témoins improvisée.
— Voici les faits, monsieur le président…
Je coagule ma pensée pour éviter les phrases inutiles. Commence :
— Feu Marcel Proute était un malfrat astucieux, spécialisé dans l’ouverture des coffres de haute sécurité. Le don, quoi, ça ne s’improvise pas. Un jour, dans le tapis où il a ses habitudes, il reçoit la visite d’une frangine de bonne tenue qui a un job à lui proposer : l’ouverture d’une tirelire dans un labo. La somme qu’elle propose est assez confortable pour allécher celui qui allait devenir bientôt le copain d’Ambroise. Il force le Fichet, malgré sa sophistication, prend l’enveloppe qui s’y trouve mais doit, pour assurer sa fuite, estourbir le gardien.
« Comme ce n’est pas son day de chance, il se fait serrer le même jour. Seulement, il a juste eu le temps de confier à son frangin, malfrat comme lui, la précieuse découverte. Quand on l’interrogera, il prétendra que le coffre était vide et n’en démordra pas car c’est un cabochard. Et puis c’est les assiettes, la condamnation. En taule, il fait connaissance de l’ami Ambroise. Ils se lient de sympathie.
« Les jours, les mois passent. C’est long. L’univers carcéral fortifie l’amitié des deux hommes. Les confidences finissent par venir. A l’issue de sa peine, Paray est libéré. Son compagnon de “pension” lui demande d’aller voir son frère qui est au plus mal.
« Compatissant et serviable, notre ami s’acquitte de la mission. Il arrive juste à temps car M. Frangin est dans l’antichambre du coltar. Est-ce le frère qui, sentant sa fin prochaine, te révèle où est planquée l’enveloppe, ou la lui as-tu réclamée de la part de Marcel ? Toujours est-il qu’elle entre en ta possession. »
— Mais mais mais non ! s’insurge le rat-mulot.
— Tu sais bien que si ! opposé-je avec cette calme détermination qui tant impressionne les masses populaires.
Et, sans plus m’occuper de lui, je reprends le fil de mon récit :
— Donc, tu es libre, et tu as la fameuse enveloppe. Elle a été décachetée depuis lurette. Ne contient que des textes abscons, mon bon Ambroise, de ces hiéroglyphes modernes que sont les formules de nos physiciens, chimistes ou mathématiciens, c’est-à-dire que, pour toi, ils ne valent pas un pet de lapin. Tu les planques à tout hasard, en te disant qu’un jour, peut-être, tu trouveras l’occasion d’en tirer profit. Le moral ruiné par ta détention, désabusés, vous décidez de vous mettre au service d’une juste cause, Grabote et toi. Vous partez accomplir l’œuvre rédemptrice de votre existence. Alors c’est l’Inde et ses déshérités. Bravo ! Une telle démarche est à inscrire à votre crédit.
Je considère mon auditoire passionné. Ils sont là, tous les trois, béants d’attention, les yeux en boules de loterie nationale, la bouche écarquillée et saliveuse.
J’adresse un sourire en arc de cercle à ce trio captivé.
— Intéressés, hein ? leur dis-je-t-il.
Et de continuer, courageux, inexorable :
— Pendant votre vie d’apôtres, vous avez souvent repensé à la fameuse enveloppe. Elle vous tracasse, vous ronge la pensarde. Vous sentez, que dis-je, vous savez qu’elle est détentrice de richesses : les coquins ont un sixième sens qui les avertit de ce genre de chose.
« De retour en France, alors que le gars Marcel Proute est encore dans sa geôle, à la recherche du temps perdu, vous entreprenez une opération de grand style que, pour ma part, je trouve vachement gonflée : vous nouez des contacts discrets avec le labo où furent volés les documents. A la vérité, j’ignore tout de vos tractations à ce point de l’enquête, mais nous débroussaillerons cela rapidement.
« Vous traitez donc avec les établissements Vissmerbaum et Gotha Inco. De quelle manière vous y prenez-vous ? Quelle garantie de sécurité parvenez-vous à vous faire donner ? Dans quelques jours, tout sera « propre-en-ordre », comme disent mes amis suisses. Toujours est-il que vous obtenez satisfaction moyennant finances. Las ! Les choses cahotent car il manque au puzzle restitué une pièce maîtresse, à savoir une minuscule ampoule qui était jointe aux documents et qui a disparu. C’est donc seulement une partie de la rançon qu’on vous donne, en attendant la remise du complément, autrement dit la fameuse gélule. »
Je vais prendre une bouteille d’eau minérale non entamée sur la table de nuit du moribond voisin et en sèche d’une traite la moitié. Je me déshydrate de la menteuse, moi, à jacter comme un prof d’université.
Les trois statues de cire qui me font face ne bronchent pas d’un poil de zob.
— J’ignore combien vous avez obtenu des documents, probablement un joli magot, mes deux camarades. Que faites-vous alors ? Vous filez au Canada, histoire d’y recommencer votre vie. Vous lancez-vous vraiment dans la fourrure, la chasse ou autres entreprises, comme vous le prétendez, nous le saurons également bientôt. En tout cas vous y planquez le pognon déjà affuré grâce à la restitution des papelards. Mon collaborateur Jérémie Blanc a découvert que vous avez un compte dans une banque du Québec, lesté d’un demi-million de dollars. Ça peut servir pour vos vieux jours, pas vrai ?
Le silence de mes terlocuteurs devient pesant, compact, monolithique. On a l’étrange impression que la mort rôde dans la chambre. Est-ce à cause du vieux kroum, dans le pageot voisin, en train d’avaler doucettement son extrait de naissance ? Selon moi, il changera de planète avant la nuit, le pauvre gazier. Il est de plus en plus en partance.
Un court instant, je sifflote O Sole mio entre mes dents, comme souvent dans mes périodes d’exception. Et là, j’en vis une.
Puis, me voilà reparti :
— Pourquoi le Canada ? Je risque des suppositions ; ce sera à vous, ensuite, d’apporter d’éventuelles rectifications. Vous avez appris que le frangin de Marcel Proute y avait séjourné longtemps avant de revenir crever en France. Vous allez au pays de Maria Chapdelaine non seulement pour y placarder votre magot, mais aussi pour y chercher l’ampoule. Votre avis est que « M. Frère » l’a mise en sûreté là-bas.
« Bonne déduction, mais qui vous foutra dans la merde, car vous êtes incapable de récupérer l’ampoule du “Graal” ; de plus, en agissant ainsi, vous allez mettre la puce à l’oreille de Marcel quand il sera élargi. D’autant qu’il n’est pas seul à phosphorer. Quelqu’un l’attend à sa sortie du trou ; quelqu’un qui fut le maître d’œuvre de ce coup fumant et qui surveille la réapparition de votre ami de cellule, mon cher Ambroise, croyant qu’il détenait toujours les butins résultant du vol au labo. Peau de balle !
« C’est alors que le doute naît dans l’esprit de Proute, vous concernant. Apprenant votre séjour au Canada, il y part à son tour. Son enquête, à lui, sera plus fructueuse. Faut dire qu’il connaissait son frelot, ses goûts, ses habitudes. Refaisant le périple du défunt, retrouvant ses relations, les lieux qu’il a fréquentés, il parvient à récupérer la fameuse épingle qu’est l’ampoule, dans l’énorme botte de foin qu’est le Canada. »
Je savoure au passage la beauté et la hardiesse d’une telle métaphore qui laisse de glace mon auditoire restreint, mais passionné.
Allons, finis-en, mon Antoine. Songe à la belle Ferrari qui t’attend, récompense d’une enquête étrange, aux péripéties nombreuses. Tu vas en lever, des moukères, au volant de ce beau carrosse ! J’en humecte déjà mes lèvres et la partie frontale de mon beau slip blanc à liseré pervenche.
— Pendant ces tribulations, mes braves amis Paray, poursuis-je, vous avez sagement décidé de vous installer dans une courageuse médiocrité en reprenant ce motel pourri. C’est le genre d’entreprise qui fait vrai, qui a une allure d’innocence. On est presque attendris par la vaillance que nécessite cette frugale exploitation. Affaire de bricoleurs, de semi-paumés. Reconversion de gens harassés que l’existence a détruits. Belle carouble, mes chers petits !
« Et puis l’ancien compagnon de cellule qui eut le tort de se confier, revient du Canada avec l’ampoule. A-t-il parlé de sa trouvaille à cette étrange criminelle qui tire les ficelles depuis le début ? Le saurons-nous jamais, maintenant que les deux protagonistes sont clamsés ? Personnellement, je suis convaincu que non. En bon truand, Proute décide de faire cavalier seul, et de planquer sa précieuse trouvaille. Mais où ? Il lui faut une planque qui lui permette de se déplacer avec l’ampoule sans qu’on puisse la lui chouraver. Elle est si minuscule qu’il a un trait de génie : sa viande.
« Il connaît un toubib marron à Pantruche ; il le contacte, le paie pour qu’il lui implante l’inestimable objet dans la chair. Intervention bénigne. Voilà le petit malin en possession d’un trésor auquel son propre corps sert de coffre-fort. Peu banal. Maintenant, s’il met la main sur l’autre partie, c’est-à-dire la partie technique, il décrochera la timbale. Je sais, d’expérience, que, pareils aux flics qui les pourchassent, les truands ont un bon pif. Pour cézigue, il a eu la sottise de se confier à Paray, c’est donc probablement lui qui a engourdi la formule.
« Avec la mystérieuse créature dont je ne sais pas grand-chose, sinon qu’elle a un beau cul et pas froid aux yeux, il fait le siège de La Barque sur le Toit. Le couple a décidé d’agir sans se presser. Il ne veut pas risquer un ratage par trop de précipitation. Alors, à distance, il fait le siège du motel. »
La gargante en feu, je retourne biberonner la flotte du moribond. Tiens, il a les yeux ouverts et me regarde d’un air furax. Peut-être qu’il ne va pas défunter tout de suite, mais remettre son projet à plus tard ? C’est son problème. Je lui souris en éclusant sa flotte. Ensuite, je lui déclare que je remplacerai son eau minérale par du champagne ; mais il a l’air de s’en torchonner l’oigne.
Je reviens « à la barre ». Les deux époux sont plus verts que le costar du dimanche de mon pote Hercule Poirot-Delpech. Ils ont du mal au cœur de trop de vérité assenée devant Sa Grassouille Majesté Béru Ier, roi des Cons.
— C’est presque terminé, j’annonce. Juste pour vous donner un complément d’explication, mes gentils salopards. Vous, Ambroise, ne vous êtes pas aperçu de la surveillance dont vous faisiez l’objet de la part de Marcel Proute, mais votre bergère, si. Pas vrai, dame Grabote ?
Le verdissement de la « pas-de-bol » s’accentue, la voilà chlorophyllisée de fond en comble. Peut-être qu’elle va évanouir, tu crois ?
— Donc, reprends-je, le guet de l’ancien taulard ne vous a pas échappé. Vous avez réalisé le danger et décidé d’en finir sans souffler mot à votre jules. Alors que faites-vous, ma très belle ? Vous prenez le pistolet qu’Ambroise planque en cas de coup dur. Faisant le grand tour et, avec mille précautions, vous gagnez la clairière servant de poste de guet à Proute. Quand vous êtes près de sa planque, vous constatez qu’il dort. Du moins le croyez-vous car, en fait, le digne homme est déjà mort, foudroyé par la capsule qu’il hébergeait dans sa viandasse.
« Votre émotion est bien trop intense pour que vous vous aperceviez de la chose. A votre avis, le truand roupille, simplement. Sans un bruit vous vous approchez de lui et lui logez une bastos dans le corps. Puis persuadée de l’avoir buté, vous rentrez, essuyez soigneusement l’arme avant de la remettre en place. D’après vos aimables perspectives, votre bonhomme sera fatalement accusé du meurtre. On l’enchristera, pour longtemps cette fois, et vous n’aurez plus qu’à aller palper la bonne galette au Québec.
« Tout de même, vous craignez que sa culpabilité ne soit pas réellement évidente. Vous voulez que la chose soit in-dé-niable. La nuit suivante, quand tout repose dans Boz et dans Jérimadet, vous vous levez, prenez la remorque à vélo sous la remise et allez récupérer le cadavre. Peut-être avez-vous administré un somnifère à votre mec pour être plus tranquille ? Toujours est-il que vous ramenez le corps de la forêt et puis, toute faible femme que vous semblez être, parvenez à le hisser sur le toit. Il ne reste plus que d’attendre. Le temps travaille désormais pour vous. Beau boulot, ma petite dame ! »
Je me tais. Le silence qui continue de siffler dans mes baffles va cesser, je pressens. Le ciel est trop chargé d’effroyables orages pour le tolérer davantage.
Effectivement, ça commence, doucettement.
Béru qui murmure, à peine audible :
— Je savais… C’tait fatal… La merde ne peut donner que du fumier…
Posément, il enlève son veston, le jette sur le lit du gâteux agonique. Il paraît désemparé, l’espace d’un bref instant. Comme s’il ne se rappelait plus son nom, ni le lieu où il se trouve. Son regard semble brouillé. De la bave s’écoule de son groin. Et puis, un soubresaut d’électrocuté le fait bondir de lui-même. Il pousse ce hennissement étrange, intense, qu’il émet en éjaculant.
C’est un cri de kamikaze drivant sa torpille sur un destroyer amerlock. Une sorte de clameur dantesque qui fait trembler les vitres de l’hôpital.
Il se jette sur Ambroise, rabat ses caroubles, l’empare à poignées sans que cesse son hurlement de mort. Il le décolle de son matelas, l’élève bien haut et le balance par la fenêtre ouverte. Le chétif joint son cri de détresse éperdue à celui de son bourreau et disparaît.
Incomblé par son acte, le Mammouth cueille ensuite la Grabote « avec sa chaise », et lui fait suivre le même chemin avant que j’aie eu le temps d’interviendre.
On perçoit des clameurs, au-dehors.
En titubant, je gagne la croisée et regarde le désastre.
— Il le fallait, assure le Gros ; il le fallait.
— Oui, je comprends, fais-je. Mais c’est tout de même une chance que nous soyons au rez-de-chaussée.
Je suis entré en contact avec les laboratoires Vissmerbaum et Gotha Inco qui proposent d’acheter le cadavre de Marcel Proute pour récupérer les restes de la substance.
Il s’agirait d’un produit de contamination à effet terrifiant, capable de décimer tout ou partie de la planète. Te tiendrai au courant.