À cette époque, ça tombait bien, j’étais plein aux as. Je venais de vendre dix mille cercueils à l’Organisation Todt. À cent balles de bénéfices du bout, ça m’avait exactement laissé une brique.
C’était la première fois que je touchais tant de pognon. Et encore sans risque, du tout cuit. Il m’avait suffi de présenter deux types l’un à l’autre, de me farcir un bon dîner, dans une boîte chic, aux frais de la princesse. Le lendemain, pan, je n’avais eu qu’à ouvrir la poche et à y laisser tomber le million.
C’est marrant, quand on attend la grosse galette, on sait d’avance comment la croquer et lorsqu’enfin on la touche, c’est fini, on est devenu radin, on n’achète pas la moitié de ce qu’on s’était promis.
Tout ce que je fis, moi, ce fut de m’offrir un complet parce que, vraiment, le mien, il commençait à se fatiguer, et de changer d’hôtel. Ça aussi, c’était indispensable. J’en avais marre de cette chambre de la rue des Abbesses, qui prenait jour sur une cour nauséabonde. Rien que d’entrer là-dedans ça me foutait le cafard. Alors, Hermine et moi, on passait dehors le plus de temps possible. Et ça, ça coûte du pognon.
En outre, c’était une fille qui, sur les moyens et la manière de bouffer le fric en connaissait un drôle de bout. J’ai jamais compris comment elle s’y prenait exactement. Pas possible, elle devait se frotter le derrière avec les billets de mille.
Naturellement je me gardai bien, avec ce que je savais de son caractère, de lui raconter l’histoire des dix mille cercueils. Elle aurait été capable de mettre les bouchées doubles, j’aurais plus pu la démarrer de la rue de la Paix.
— Maurice, me dit un jour Jimmy, tu veux que je te dise la vérité ? T’es un cave, rien d’autre qu’un pauvre cave et par-dessus le marché un apprenti cocu.
Je me contentai de ricaner.
— Tu peux rire, continua mon pote. Tu n’en auras pas toujours envie. Les femmes, ça ne connaît que la trique, je t’en parle par expérience. Si tu es gentil avec elles, elles te prennent tout de suite pour un micheton.
— Hé, répondis-je. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Je n’ai aucune raison de la dérouiller, elle ne m’a rien fait.
— Dérouille-la quand même de temps en temps, en prévision de ce qu’elle te fera.
J’avalai mon glass et je ne répondis pas. Je n’osais pas lui dire que j’avais le béguin. On a de ces pudeurs. J’avais peur qu’il se foute de moi.
— Combien qu’il t’a laissé, entre nous, ton dernier braquage ? Tu n’as pas voulu travailler avec moi, tu as préféré le faire seul, sous prétexte que tu avais besoin de beaucoup de fric.
— Deux cents sacs, dis-je.
— Il n’y a que quinze jours et t’es déjà raide ! s’exclama Jimmy en levant les bras au ciel. Tu n’en sortiras jamais. Puisqu’elle veut être si coquette, qu’elle aille chercher elle-même le pognon. Mets-la sur le turf.
— T’es pas fou ? sursautai-je. Je ne veux pas tomber pour mac.
— Tu vas tomber pour agression, si tu continues, et c’est bien pire. Les Chleuhs ne te pardonneront pas de te balader avec un pétard. En plus, tu sais, en tôle, par le temps qui court, c’est encore moins marrant que d’habitude. Y a Pied Plat qui vient de s’en farcir une pige et je te jure qu’il n’est pas gras. S’il veut continuer son boulot il n’a plus besoin de casser la porte, il peut passer directement dessous. Il tiendrait dans une enveloppe. Paraît qu’on y crève de faim, c’est pas croyable.
— Y a les colis, répliquai-je.
— Les colis ? ricana Jimmy, qui c’est qui t’enverrait des colis ?
— Hermine.
— Pauvre con ! Peau de balle qu’elle t’enverrait ta souris, t’entends ? Peau de balle. C’est une fille qu’a trop besoin de flouss. Si tu tombes, elle te plaque, c’est pas dur, comme deux et deux font quatre.
Il commençait à me coller le cafard, ce mec, à jouer les Nostradamus.
— Ça va, dis-je. Laisse tomber. Appelle plutôt le garçon, qu’on se barre d’ici. Ce bistrot ne me plaît pas.
— Comme tu veux.
On paya, on liquida nos verres et on se retrouva rue Germain-Pilon, dans le maussade crépuscule glacé d’un soir d’hiver.
Je frissonnai et je relevai le col de ma canadienne. Le million que je trimballais dans ma poche n’arrivait pas à me réchauffer. J’étais écœuré. Je me demandais si je ne ferais pas mieux de filer dans le Midi. J’avais un copain, on s’était connu à Poissy, avant la guerre, maintenant, c’était devenu un officiel, il était quelque chose à la Gestapo. Il me fournirait tous les papiers que je voudrais. Je n’avais qu’à donner un coup de fil rue Lauriston. Je serais servi le lendemain.
— J’ai envie de foutre le camp, dis-je à Jimmy. L’atmosphère de Paris me dégoûte.
— Tu as tort, répondit-il. C’est encore ici qu’on est le mieux. Dans le Midi on crève de faim plus qu’à Paris, c’est cher comme tout, on n’y a pas de relations avec les Frizés, et dans le centre le maquis t’empoisonnera l’existence.
— Ce que t’es pessimiste !
— Moi ? fit-il, au contraire, mais je vois les choses comme elles sont.
On descendit du trottoir pour laisser passer un officier allemand. De loin en loin, de petites lampes bleues commençaient à s’allumer. J’étais saisi d’un cafard énorme. Je ne sais pas si c’est mon foie qui ne va pas, l’Étudiant prétend que c’est atavique, que ça vient du fond des âges, mais à la nuit tombante je suis saisi d’une angoisse, d’une sorte de frousse. Je n’ai plus goût à rien.
— Viens, dis-je à Jimmy. On va se taper le pastis chez Fredo. J’espère que ça me remettra. Tes histoires m’ont complètement déprimé.
— Faut pas te frapper, répondit-il. Ce que j’en disais… Et puis ce ne sont pas les souris qui manquent.
Je ne sais pas ce qu’elles lui ont fait, les gonzesses, à Jimmy, mais il ne peut pas les encadrer. Il les prend, il les baise et après bonsoir madame. Contentes encore quand il ne les met pas à l’amende. Ça doit venir de ce qu’il a été trop longtemps maquereau. Déformation professionnelle, quelque chose comme ça.
C’est vrai qu’en définitive il n’encaisse pas grand monde. Il peut pas voir les Allemands, les flics, naturellement, c’est du pareil au même, jusqu’aux truands, qu’il ne porte pas dans son cœur. C’est peut-être de l’orgueil, il doit se prendre pour un type supérieur. Je crois que je suis le seul à avoir sa sympathie.
À ce moment-là, ça faisait déjà une pige qu’on travaillait ensemble et vraiment c’était un mec régulier. Il savait monter un coup avec juste ce qu’il fallait de prudence et d’audace. On n’aurait pas fait mieux au cinéma. Comme il vivait seul et sans chiqué, je pense qu’il devait avoir pas mal de pognon de côté.
Comme on arrivait rue Pigalle, la pluie se mit à tomber.
— Ah ! merde, grommela Jimmy. Voilà que ça devient quotidien à présent. Heureusement qu’on n’a rien à faire ce soir.
Mais le bar de Fredo n’était pas loin. Il y avait déjà Dominique et Dédé le Centaure qui jouaient au zanzi. C’étaient des passionnés, ceux-là. Tous les jours, ils s’envoyaient des cinq, six parties et ça finissait presque à chaque fois par des engueulades.
On s’approcha du zinc et on commanda deux pastis.
— Vous buvez de ça ? s’étonna Dominique. Y a rien de plus mauvais.
— Pas tant que ça, répondit Jimmy, en clignant de l’œil.
— Moi j’en bois plus, dit Dédé, depuis qu’ils ont fauché les bocaux à fœtus du Muséum.
— Et moi je veux pas devenir dingue, renchérit Dominique. L’autre jour il y a un mec qui est entré dans un bar. Il était tout ce qu’il y a de plus normal. Il s’en est tapé deux. Eh bien, il est ressorti à quatre pattes. Il essayait de mordre les mollets des passants. Les poulets sont venus, ça a fait une de ces salades !
Tout le monde, comme de bien entendu, se mit à rigoler.
— Moi, dit quelqu’un, j’ai vu un type devenir aveugle, comme ça, d’un seul coup.
— On pourrait essayer de le faire goûter aux aveugles, ricanai-je, peut-être que ça leur rendrait la vue.
— T’as raison, dit Dominique, avec un sourire équivoque, je ne dis plus rien.
Qu’est-ce qu’il voulait, ce tordu, avec ses airs de me chambrer ? Je n’eus pas le temps de le lui demander, car la porte s’ouvrait. Hermine entra. Elle était ruisselante.
— Ah ! s’exclama-t-elle, qu’est-ce qu’il descend ! C’est un déluge. Regardez ça, pour venir du métro, ce que j’ai pu saucer.
Elle s’approcha et m’embrassa.
Je ne sais pas si c’est le pastis ou sa présence, je sentais mon cafard se dissoudre. J’entrais pas à pas dans une bienheureuse euphorie. Tout me semblait plus facile. Je commençais à faire ce raisonnement dangereux que, somme toute, les pires salades finissent bien par s’arranger. Il n’y faut qu’un peu d’intelligence, s’agit de savoir prendre le bon bout.
— Tu pouvais pas rester dans le métro et attendre que ça cesse ? dis-je.
— Je m’embêtais, répondit-elle, et puis ça va peut-être durer toute la nuit. J’espérais que tu serais ici et que tu m’offrirais l’apéritif.
— Naturellement.
— Y a du bon et du mauvais dans ce temps, dit Dédé. Mais je voudrais que ça se passe comme ça tous les soirs. Peut-être qu’on n’aurait plus d’alertes. J’en ai par-dessus la tête, moi, d’être réveillé par leur badaboum.
— Oh ! répliqua Dominique, à ce moment-là ils viendraient en plein jour. C’est pas des mecs à se dégonfler. T’as qu’à demander aux boches ce qu’ils sont en train de déguster.
— À ce propos, s’exclama Hermine, j’ai rencontré ton pote, celui qui est à la Gestapo. Comment qu’il s’appelle, déjà ?
— Meister ?
— Oui, c’est ça. On a bu un verre ensemble.
Le regard de Dominique pesa sur moi. Je ne comprenais pas ce qu’il me voulait. C’est de m’entendre parler de la Gestapo que ça l’emmerdait ? Après tout, je n’ai jamais su ce qu’il faisait ce mec-là. Chacun, dans ce bar, avait sa combine, mais personne ne faisait de confidences. Par exemple, Dédé le Centaure vivait du marché noir. Bon. Mais Dominique ? Peut-être qu’il faisait partie d’un service allemand ? À moins que ce ne soit le contraire et qu’il ne soit enrôlé dans la Résistance ? Mais je m’en foutais. Ce n’est pas parce que je connaissais un type de la rue Lauriston que je risquais quelque chose. Je ne suis pas flic, moi ; c’est pas mon boulot, j’en ai jamais croqué.
Et puis, d’ailleurs, maintenant, ils avaient la loi. Plus tard on verrait. Bien sûr, on le sentait déjà, pour les Fridolins les pommes étaient cuites. Mais la guerre n’était pas finie. Il y en avait encore pour un bout de temps. Quand il faudrait se retourner on se retournerait. J’en revenais à mes premières conclusions : tout finit par s’arranger. La vie, moi, ne m’a pas appris la morale, ça serait plutôt le contraire, le peu de chances que j’ai eues, il a fallu que j’aille les chercher. L’indulgence, je ne sais pas ce que c’est. On m’a toujours fait payer l’addition au prix fort, pas de cadeaux, alors il n’y a pas de raison pour que je ne majore pas mes factures. D’ailleurs la vie, c’est comme une rue où il y a beaucoup de trafic. Il faut, pour arriver au bout, se faufiler entre les voitures et les passants en essayant, autant que possible, de ne pas se faire rentrer dedans.
Moi, maintenant, je m’en foutais. J’avais une brique sur moi. Avec ça je pouvais tenir le coup pendant six mois sur la Côte, sans me casser la tête. Je n’avais qu’à me tenir peinard. Et comme, pour une fois, je ne l’avais pas fauché, ce pognon, je n’avais même pas les flics au cul. C’était une existence de pacha en perspective, quoi. Alors, comment que je m’en foutais des regards en dessous de Dominique ! Je n’avais des leçons de patriotisme à recevoir de personne, parce que moi, le patriotisme, je m’en fous. Mon pays, c’est mon portefeuille et ma police c’est mon Colt.
— Ça me fait penser à une chose, dis-je soudain à Hermine, qu’est-ce que ça te dirait de passer quelque temps entre Cannes et Nice ? On aurait sûrement un temps meilleur qu’ici. Et puis, là-bas, pas de bombardements.
Elle eut une moue.
— Ça ne me dit pas grand-chose.
— Tu n’aimerais pas ça, le pays des fleurs ?
— D’abord, des fleurs, en décembre, il ne doit pas y en avoir beaucoup. Il parait aussi qu’on y mange mal et pour se loger c’est un véritable problème. C’était déjà complet avant, mais depuis que les boches y sont installés, c’est la fin de tout.
J’étais un peu déçu. J’espérais que mon projet l’aurait emballée. Je souris et je la pris par le bras.
— Il y a quelques jours tu en avais une envie folle. Ça t’est passé ?
— Oui.
— Alors tant pis, pour une fois c’est moi qui commande, parce qu’après tu pourrais le regretter et ne plus oser me le demander. Je vais téléphoner à Meister. Faut pas négliger les affaires et puis, grâce à lui, on pourrait avoir un appartement meublé. C’est un type qui a des facilités.
— Je te dis que non.
— Et moi je te dis que oui.
Non mais sans blague ? Je me sentais envahi d’un désir énorme de mettre ce projet à exécution. Elle me suivrait. Elle m’aimait, elle ne voudrait pas me laisser partir seul. Et quand elle serait là-bas elle serait contente. C’était une gosse, pas plus.
Elle haussa les épaules.
— Je n’irai pas, dit-elle d’un petit air décidé.
Sans attendre ma réponse elle se tourna vers le barman.
— Fredo, tu n’as pas des cigarettes ?
— Non, je les ai finies.
Je me sentis devenir blanc, mes ongles s’enfoncèrent dans mes paumes. Je n’aime pas beaucoup ces façons d’agir, ni ces vexations devant le monde, encore moins quand ça vient d’une poupée. Et toujours, nom de Dieu, sur moi, le regard glacé de Dominique.
— Je vais en chercher à côté, dit-elle.
La caissière lui prêta un pépin et elle fonça dans le brouillard.
Jimmy avait raison. Faut pas trop leur laisser la bride sur le cou ni leur montrer qu’on les aime. Elles ont tendance à abuser.
Avec toutes ces manœuvres, je ne sais pas comment ça s’est fait, je me trouvai seul au bout du zinc avec Dominique.
— Elle ne partira pas, dit-il à voix basse.
— Qu’est-ce que tu me chantes ? m’exclamai-je.
— Elle ne partira pas, je te dis. Y a que toi, ici, qui n’es pas au courant. Elle a même eu le culot, l’autre soir, de l’amener ici.
— Qui ça ?
— Meister.
— T’es pas dingue, non ?
Quelque chose de cruel me tordait les tripes.
— Écoute, dit le Corse en posant sa main sur mon épaule, tu me connais, j’ai toujours été régulier et je n’ai pas pour habitude de me mêler des turbins des autres. Mais quand je te vois manœuvré par une tordue de cette trempe, ça me fait mal.
— Meister est venu ici ? Et après ? Qu’est-ce que ça prouve ?
— Oh ! de la façon dont la souris se tenait, ça prouvait beaucoup de choses. T’as qu’à demander à Jimmy. Lui, il a vu pire.
— Jimmy ! criai-je.
Il accourut.
— Alors, lui dis-je, tu ne pouvais pas m’affranchir plus tôt ?
— J’ai pas osé te le dire crûment, avoua-t-il. J’ai bien essayé de te le faire comprendre, mais tu étais plus bouché qu’un gardien de prison.
— Mais enfin, qu’est-ce que tu as vu ?
— Moi, dit-il, je l’ai vue sortir d’un hôtel avec Meister.
J’eus une seconde de dépression, quelque chose d’affreux.
— Remets-nous ça, dis-je à Fredo.
Mais presque aussitôt je me sentis gonflé d’une colère froide.
— Bougez pas, dis-je aux copains. On va régler ça. Faites comme si rien n’était. Officiellement, ce soir, Jimmy, on a un travail à faire, toi et moi.
— O.K., répondit-il.
Déjà la morue revenait. Je craignais qu’elle ne voie la crispation de mon visage. Mais je ne devais pas beaucoup l’intéresser car elle ne me regarda même pas.
Maintenant, tout s’éclairait d’un jour nouveau. Il y avait un tas de petits détails qui m’avaient échappé, auxquels je n’avais pas prêté l’attention nécessaire et qui, brusquement, prenaient du relief, accentuaient les lignes du drame. C’est comme ce jour où elle était rentrée à huit heures et demie, en prétextant une panne de métro. Une autre fois elle avait été prise dans une rafle. Tout ça, c’était des salades, baratin et compagnie. Ça devait durer depuis près de deux mois, cette histoire. Nous étions en décembre et elle ne le connaissait que depuis septembre. Et c’est moi qui le lui avais présenté, comme un vrai cave ! Et j’en étais heureux. Il m’était sympathique, Meister, je le considérais comme un bon pote. J’étais content de voir qu’il ne déplaisait pas à Hermine.
Ce qu’on peut être con, des fois, c’est pas croyable. Mais minute. J’avais encore mon mot à dire et je n’avais pas l’intention de laisser passer cette occasion.
J’attendis un instant afin de retrouver mon calme. Fallait pas lui donner l’éveil. Or, tout à l’heure, en parlant à Jimmy, c’est bien simple, j’avais pas reconnu ma voix.
— Écoute, dis-je fermement. Ce soir, j’ai un turbin avec Jimmy, le dernier que je fais à Paris. Comme ça peut être duraille, j’ai l’intention de filer demain pour Menton. Tu vas téléphoner à Meister. Faut que tu ailles le voir ce soir. Il te donnera de faux faffes et des adresses sur la Côte. Dépêche-toi.
Elle ne se le fit pas dire deux fois.
Pendant qu’elle était au téléphone je clignai de l’œil aux copains et nous entamâmes un zanzi des familles, afin de lui donner confiance.
C’est à croire que la légende dit vrai, je gagnai deux tournées de suite avant qu’Hermine revînt du téléphone. Elle y avait mis un bout de temps. Elle en avait salement profité, la vache.
— J’ai eu un mal de chien à l’avoir, dit-elle en simulant la mauvaise humeur. Il m’a invitée à dîner. Quelle corvée ! Faut que j’y aille ?
— Naturellement, faut que tu y ailles.
Elle revint à la cabine et raccrocha presque tout de suite l’appareil.
— Tu m’en payes un autre ?
— Oui.
— À quelle heure rentreras-tu ?
— Pas avant minuit et demi, une heure.
— Si tu n’étais pas avec Jimmy, je croirais que tu me trompes, sourit-elle.
Ça alors, comme culot, c’était du cousu main. La rage faillit m’étrangler de nouveau. Je me tournai vers mon verre pour cacher mon visage et j’eus toutes les peines du monde à reprendre mon sang-froid.
— Ça va, dis-je enfin péniblement. Vas-y maintenant, tu vas être en retard.
Ça tombait bien, la pluie avait cessé. Il n’y avait que le pétillement de la bruine, parfaitement supportable. Seulement, un petit vent aigre s’était levé, qui n’était pas chaud du tout.
Elle sortit, dans un tourbillon de parfums chers.
Je jetai mille balles sur le zinc et je sortis derrière elle. Elle avait à peine une cinquantaine de mètres d’avance sur moi. Elle marchait allègrement, sans se retourner. Elle était heureuse. Elle croyait qu’elle marchait vers l’amour, la tordue. Mais nous étions trois dans l’histoire et je lui promettais, ce soir, une belle partouze.
Elle atteignit enfin la place Pigalle et prit un vélo-taxi. J’en fis autant. Je posai sur mes genoux la toile cirée et baissai mon galure sur mes yeux. Dans l’ombre du black-out, j’étais méconnaissable.
Le type qui la conduisait était costaud mais le mien ne manquait pas non plus de forme. Il conduisait le léger véhicule avec maestria. On les suivit comme ça jusqu’à la place des Ternes.
Elle entra dans un restaurant célèbre avant la guerre pour sa cuisine lyonnaise. Moi, j’allai m’installer au bistrot en face.
Je n’avais pas faim. J’avais comme des nausées. Un immense dégoût me tordait l’estomac et remontait jusqu’à ma gorge. C’était moche, vraiment infect. Il suffisait de regarder les clients, avec leurs yeux creusés, leur tabac ersatz et leur gueule de Carême pour être guéri de l’humanité jusqu’à la fin des siècles. On en était arrivé au point qu’on n’osait même plus parler du communiqué. D’ailleurs, on s’en foutait du communiqué, on préférait discuter cuistance, c’était plus personnel.
Entra un milicien suivi d’une belle poule, qui, pour montrer que ce n’était pas du chiqué, avait retroussé sa tunique sur sa fesse afin que chacun pût constater qu’il portait bien un revolver. Du coup, tout le monde se tut.
Pauvre cloche ! Si je lui mettais mon Colt sur le bide ça la lui couperait, j’ai l’impression. Il n’aurait pas envie de peloter sa morue.
C’était minable, on avait tous des airs de macchabées sous cet éclairage blafard. Mais si, en écartant un peu le rideau noir, on regardait dans la rue, c’était encore pire. Les trottoirs luisaient faiblement sous la lumière bleue et on voyait passer des ombres frileuses et voûtées. De temps en temps un bruit de bottes.
On venait tout juste de me servir une espèce de pinard sacchariné pompeusement intitulé banyuls lorsque la porte du restaurant lyonnais s’ouvrit. Dans l’éclair de lumière je vis entrer Meister, vêtu d’un confortable pardessus en poil de chameau.
Bon. J’en avais au moins pour une heure à attendre. Mais s’agissait pas de les louper.
Je gaffai encore un bon bout puis j’allai m’installer à la terrasse, dans le froid sépulcral de la nuit.
C’est déjà emmiellant d’attendre, on dirait que le temps s’est arrêté, mais dans l’ombre, c’est bien pire.
Les passants étaient rares. Pour me distraire, je sortis doucement mon Colt et examinai le chargeur. Il était plein. Je fis glisser la culasse et la première balle se plaça dans le canon. En position de départ. Ça, c’était une arme. Elle expédiait des pruneaux de neuf millimètres gros comme l’ongle de l’index. Avec ça, à cent mètres, je me chargeais de rectifier n’importe qui.
Il faut vraiment que les femmes soient inconscientes. Me faire ça, à moi ! Elle devait bien penser que si je venais à l’apprendre je ne jouerais pas les Sganarelles. Elle ignorait pourtant pas que mon joujou ne me quittait jamais, que je savais m’en servir et que certains mecs, déjà, avaient eu l’occasion de constater combien mes pépins étaient indigestes. Fallait vraiment que ça la tienne par le cul, cette pouffiasse. Ah ! Bon sang de Bon Dieu ! et tout le pognon qu’elle m’avait coûté !
Quant à l’autre salope, ce Meister de mes fesses, cet enculé de gestapiste, il allait me payer ça rubis sur l’ongle. Il allait voir qu’on ne se fout pas de moi impunément.
Je ne sais pas ce qui était le plus meurtri en moi, de mon amour, de mon amour-propre ou de mon amitié. C’était sauvage et doux à la fois. La haine, pour moi, ça a l’odeur de la pluie et de l’automne, c’est palpable comme les arbres, humide et rouge comme le raisiné. C’est comme si on avait un caillou dans le cœur. Et maintenant je la distillais cette haine. J’en tirais le maximum de saveur et de détermination. Pour tout dire je me sentais en pleine forme.
Or, la forme, on ne la possède pas toujours. Quand on la tient, faut en profiter ; si on attend trop longtemps, elle perd sa virulence, elle s’efface, elle descend comme le lait qui refroidit. Ce qui fait qu’au bout de deux heures passées à cette terrasse de malheur je commençais à me demander si ça en valait la peine et ce que je faisais là.
Je m’aperçus qu’en définitive il n’y avait rien de plus toc que cette garde solitaire à la terrasse d’un bistrot. Surtout que je commençais à être salement frigorifié, malgré les cognacs multiples que je m’étais farcis. De là à conclure que dans cette position j’avais plutôt l’air d’un con que d’un moulin à vent, il n’y avait qu’un pas que je franchis allègrement. Je me levai et sifflai le garçon. Mes tourtereaux, je les repiquerais au virage.
Y a des gens qui n’ont pas de veine, ou du moins qui cessent brusquement d’en avoir, dans une circonstance majeure de leur vie, au moment, précisément où ils en ont le plus besoin. Et cette petite défaillance de leur ange gardien démolit tout l’édifice. Ça s’écroule autour d’eux avec un bruit sourd.
Je partais déjà, en effet, lorsque Meister et Hermine sortirent du restaurant. Deux minutes de plus et je les loupais. Mais rien que de les voir ensemble, bras dessus bras dessous, ah ! Nom de Dieu ! Toute ma rogne me revint.
Je traversai rapidement l’avenue des Ternes, droit vers eux, la main dans la poche de ma canadienne. J’étais protégé par le black-out et puis c’est certain qu’ils ne pensaient pas à moi, à cet instant. Fallait profiter de l’effet de surprise.
Or, comme j’arrivais à leur portée voilà qu’une Opel noire, qui longeait le trottoir, s’arrête pile devant la porte du restaurant. Un type tout ce qu’il y a d’anonyme se penche.
— Sie sind Herr Meister ?
— Ia.
Mon acrobate prend Hermine dans ses bras et lui colle un de ces baisers qui font date dans la vie d’un cocu.
Ce qui se passa ensuite, n’importe quel psychiatre le trouverait normal.
Je levai mon feu et, presque sans viser, je lâchai ma bordée. À cette heure-là, dans ce quartier calme, ça fit un énorme raffut.
Meister porta les mains à son ventre. Il se tourna vers moi et me regarda avec stupéfaction. Puis il poussa un grognement et se laissa aller à terre. Étendu, il se fouillait encore pour atteindre son pétard.
Hermine, les mains sur les yeux, hurlait.
— Ta gueule ! criai-je.
Je bondis sur Meister et je lui expédiai un caramel en plein visage. Il devint aussitôt écarlate de sang.
— Ta gueule ! hurlai-je encore à la poupée.
Comme elle ne cessait pas de brailler, je tendis mon bras vers elle et je fis feu. Elle n’eut pas le temps de prendre congé. Elle ne dit même pas bonsoir à l’honorable compagnie, elle dégringola sans un mot.
Je m’étonnais de n’avoir pas déjà les flics ou les boches sur les reins. Il me semblait que ça durait depuis des siècles, cette aventure, et que le voisinage était farci de poulets. Maintenant, je commençais à avoir la trouille.
Pourtant, ça n’avait pas duré plus d’une demi-seconde. Le type de l’Opel n’avait pas encore compris ce qu’il se passait. Il était dur, le mec, dans son jeune âge on avait dû lui apprendre la musique à coups de marteau sur la tête, ça l’avait abruti.
Je ne lui laissai pas le temps d’analyser ses sentiments, je me tournai vers la portière et lui servis en pleine poire les restes du festin. Il bascula en arrière et je n’en entendis plus parler.
Mon premier geste fut de prendre la bagnole et de me trisser avec. C’était plus rapide. Mais je pensais que je n’aurais sans doute pas le temps et je me mis à courir dans la nuit.
J’aperçus à temps deux flics qui rappliquaient à toute pompe. Ils passèrent devant moi, bien persuadés qu’ils avaient encore des chances de me sauter.
Je repartis, tournai deux fois, trois fois, dans des rues inconnues. Je ne rencontrai personne et je repris mon pas normal.
Un peu plus loin, il y avait un bougnat chez lequel quatre types qui devaient être des larbins jouaient à la belote. Lorsque j’entrai, tout le monde la boucla, puis, ostensiblement, quelqu’un se mit à parler du temps qu’il avait fait, qu’il faisait et qu’il allait faire. C’était visible qu’ils se méfiaient de moi. S’ils avaient su le boulot que je venais d’effectuer, ils ne seraient pas restés dans ce bar une minute de plus. Ils se seraient tous barrés, afin d’éviter les responsabilités.
Je commandai un cognac et j’allumai paisiblement une cigarette. J’avais bien fait de ne pas faucher la bagnole. C’était une riche inspiration que j’avais eue là. Une Opel noire, ça se remarque, y a pas tellement de trottinettes en circulation. Et les boches allaient drôlement se magner pour essayer de me sauter. Deux de leurs agents et une souris descendus, liquidés, effacés en moins de deux, il n’y avait évidemment pas de quoi les réconforter.
En outre, il y avait le cadavre. Qu’est-ce que j’en aurais foutu du cadavre ? Je ne pouvais pas le trimballer jusqu’à perpète, c’est une marchandise qui ne se conserve pas. Et puis, que je sache, il n’existe pas de marché noir des macchabées. Ce n’était donc, en aucun cas, une bonne affaire. Il aurait fallu s’en débarrasser.
Or, j’estimais que ça suffisait, j’avais assez travaillé, fallait revenir au bistrot.
C’est les copains, demain, qui allaient être épatés, en ouvrant Paris-Soir. Eux, pas besoin de dessin, ils pigeraient tout de suite. Je souhaitais qu’il n’en soit pas de même de la police française. Enfin, fallait espérer que j’allais m’en tirer au mieux. La meilleure chose à faire, maintenant, c’était de fiche le camp d’ici. On ne sait jamais comment ça va se passer. C’est une question de chance. Les autres, par exemple, ils avaient égaré la leur juste au moment où je trouvais la mienne. Résultat : trois cadavres sur le trottoir.
Je réglai mon glass et sortis, laissant les amateurs de belote à leur conversation probable sur les mérites comparés de l’Allemagne et de la Russie, ou de l’Amérique.
Dehors, un brouillard glacé descendait sournoisement. Je courus tout le quartier à la recherche d’un vélo-taxi. Le métro, ça ne me disait plus rien. Je l’ai trop pris, jadis, quand je n’étais qu’un micheton fauché, et encore à cinq heures du matin, abruti de sommeil, et à six heures du soir, toujours abruti, mais de fatigue, cette fois, après ma journée à l’usine. Alors merci pour le charmant souvenir.
Après tout, qu’est-ce que je risquais ? Même s’il y avait rafle, le condé que m’avait donné Meister, précisément, arrêterait leur curiosité. Au demeurant, c’était bien improbable.
Comme j’avais envie de pisser, j’entrai dans un bar où je m’envoyai un nouveau verre de cognac.
Je commençais à être plein d’optimisme. Demain, je filerais vers la Côte. Tout ce qu’on peut raconter, c’est du baratin. Avec de la galette on achète ce qu’on veut, on trouve ce qu’on veut, même les filles, et Jimmy avait raison. Des filles il y en a partout, à n’importe quel prix, et même à l’œil.
En tout cas, ma morue, celle-ci, personne ne la baiserait plus. J’en éprouvais une satisfaction amère, avec, quand même, un rien de tristesse, un reste d’attendrissement contre lesquels je m’empressai de réagir, autrement, où allions-nous ?
Quand je ressortis du bistrot, le brouillard était encore plus épais. Je me dirigeai carrément vers la Place des Ternes où je savais trouver une station de vélos-taxis.
Je n’étais pas plus tôt sur le rond-point que deux types émergeaient de l’ombre.
— Haut les mains, dit tranquillement le premier, avec un accent abominable. Haben sie papieren ?
Apparemment qu’il ne connaissait que ça de français, haut les mains, avec bonjour messieurs dames, cet apôtre.
Je levai les pattes, un peu inquiet tout de même.
— Si je lève les mains, répondis-je, comment voulez-vous que je vous donne mes papiers ?
Aucun ne parut comprendre. Ils avaient le visage inquisiteur qu’ont tous les flics du monde avec, en plus, quelque chose de cruel et d’entêté.
Voyant qu’ils ne pigeaient vraiment que couic j’y allai carrément. Je sortis mon portefeuille et leur tendis mes papiers.
— Wo arbeiten sie ? insista le poulet, pas plus fâché que ça de voir que je ne levais plus les pattes. Tout ce que je saisis de leur galimatias, c’est le mot « travailler », toujours travailler. Je crois que même en faisant l’amour, ils pensaient à leur boulot.
Meister m’avait eu une carte de travail bidon, comme chef de chantier dans un bled inconnu et probablement inexistant mais qui portait la mention indispensable en deux langues.
Pendant ce temps-là le deuxième type, qui n’avait pas dit un mot me palpait les fesses, la poitrine et les hanches, histoire de voir si je n’étais pas armé. Il se redressa et hocha la tête, bredouille. Pas folle, la guêpe. Tout à l’heure, en allant pisser, j’avais planqué mon feu dans la jambe droite de mon pantalon, à mon support chaussette.
— Schönn, dit son copain, ich bitte um verzaiung. Auf wiedersehen.
Je ne compris que ça, auf wiedersehn, ça voulait dire qu’ils se barraient, qu’ils me foutaient la paix, et, par conséquence directe qu’ils l’avaient tous dans l’os bien enfoncé, tous, depuis Hitler jusqu’au dernier des ploucs de leur satané bled. Enfin, du moins provisoirement.
Je finis quand même par l’avoir, mon vélo-taxi, au moment où je me demandais si j’y arriverais. C’était la sortie des cinémas et j’eus un mal de chien à en dégotter un.
Je me fis conduire directement chez Fredo. Je savais que Jimmy m’y attendait et sans doute avec Dominique. Avec eux, j’avais pas peur, c’étaient des hommes tout ce qu’il y a de plus régulier. Pour les faire bavarder, ceux-là, il fallait se lever matin et même en passant la nuit on n’y serait pas arrivé.
Seulement, manque de pot, j’arrivai chez Fredo à la limite du couvre-feu et le bistrot était déjà fermé. C’était pas le moment de se faire emballer par une patrouille ou d’aller passer la nuit au quart. Fallait que je me grouille pour rejoindre la carrée à Jimmy. Ma foi, tant pis, je passerais la nuit chez lui.
Par chance, Jimmy n’habitait pas très loin, rue Fontaine, et j’y fus en moins de deux. Je ne rencontrai sur le trottoir que des boches en vadrouille, tous plus ou moins à la recherche d’une boîte clandestinement ouverte qui consentît à les recevoir. Ces mecs-là n’étaient pas emmerdants. Ils ne s’occupaient que des filles et du cognac. Sortis de là, ils ne connaissaient personne et se foutaient du reste.
Chez Jimmy, je fis un tel raffut que le taulier finit bien par m’ouvrir. J’annonçai le numéro de mon pote et je grimpai.
En arrivant sur le palier, je vis que la lumière brûlait encore dans sa carrée. Je frappai.
— Entrez ! cria-t-il. Il n’était pas couché. Il était étendu tout habillé sur le lit et fumait une cigarette en lisant Paris-Soir. Ça puait le tabac, là-dedans, à croire que les restrictions n’existaient pas.
— Et alors ? dit-il, sans se déranger.
— Alors ? ricanai-je, j’ai fait du beau travail.
Du geste, il me signifia d’avoir à baisser la voix.
— Vas y mollo, dit-il. Ici, la cloison, c’est du papier. Quand la voisine baise, tout l’étage suit les opérations.
— Du beau travail, répétai-je en m’asseyant.
— Je m’en doute, dit-il, rien qu’à voir ta gueule. Et pourtant, le meilleur boulot c’était de laisser tomber et de te tenir peinard.
— Je n’aime pas qu’on me prenne pour un cave, grinçai-je.
— Qu’est-ce que tu as fait exactement ?
— J’en ai descendu trois.
— Trois ! s’exclama-t-il. Ils étaient deux à la troncher ?
— Non, mais il y avait là un Allemand de la Gestapo, il a eu droit à un morceau de tarte.
— Ah ! merde, fit Jimmy, en sautant du lit, ça n’arrange rien, ça.
Il s’approcha de la table et servit deux verres d’armagnac.
— Et… ils sont morts ?
— Je ne me suis pas attardé à faire l’autopsie, tu penses, mais j’ai l’impression qu’ils ne reviendront pas de celle-là.
— La poule aussi ?
— La poule aussi, bien sûr.
Je ne voulais pas dire que c’était précisément ce qui me gênait le plus, mais pas de blagues, hein ? elle y avait droit elle aussi.
Jimmy avala d’un trait la moitié de son verre.
— Je ne te vois pas beau, dit-il en regagnant son lit. Tu dois supposer que les boches ne vont pas en rester là.
J’eus un geste indifférent.
— Deux de leurs agents descendus, continuait cependant mon pote, surtout le nazi… Ils vont remuer ciel et terre.
— Ils ne m’auront pas.
— Je n’ai pas ta confiance. Tu penses qu’à l’enquête ils vont bien s’apercevoir qu’Hermine était ta môme.
— Et après ? Les attentats terroristes c’est quotidien. Ça ne prouve pas que je sois dans l’affaire.
— Ce que tu peux être nouille, par moments ! s’exclama Jimmy. Alors tu crois qu’ils ne savent pas, ou qu’ils ne sauront pas, ce qui revient au même, qu’Hermine était également la poule de Meister ? Sincèrement, qu’est-ce que tu penserais, si tu menais l’enquête ?
— Évidemment…
— Avant la guerre, c’était déjà duraille de déquiller un mec. Il y avait deux polices, la Sûreté et la P.J. Maintenant, il y en a trois. Et faut pas s’imaginer que les nouveaux venus soient moins mariolles que les autres. Ils sont aussi costauds, ne t’y trompe pas.
— Paris est grand.
— La peau ! Paris est trop bien organisé. C’est encore plus farci d’indics qu’autrefois. Je suis sûr qu’à l’heure qu’il est ils savent tous à quoi s’en tenir sur ton compte.
— Tu veux que j’aille me constituer prisonnier ? ricanai-je.
Jimmy haussa les épaules.
— Si ce n’étaient que les boches, les flics s’en foutraient. Mais il y a la tordue. Elle est française, elle. Et d’autre part, s’il n’y avait qu’elle, les Allemands laisseraient choir. Avec tes salades, tu t’es foutu tout le monde sur le dos.
— Tu es encourageant comme un agent d’assurances, dis-je en saisissant mon verre. Je laissai mon regard plonger dans la liqueur dorée.
— Je n’ai pas de conseils à te donner, poursuivait cependant Jimmy, parce que les conseils qu’on demande on ne les suit jamais, alors tu parles ceux qu’on ne demande pas. Mais moi, à ta place, je ne rentrerais pas chez moi. Je suis certain que les poulets y sont déjà en planque. Tu n’as qu’à pieuter ici. Demain il fera jour. Si on a la veine qu’ils ne pensent pas à moi, tu as des chances de t’en tirer. Ce qu’il faut souhaiter, c’est qu’ils ne se souviennent pas de mon adresse.
— Tu as raison, dis-je, c’est encore le meilleur topo. Et demain je mettrai les voiles.
— C’est le mieux que t’aies à faire.
— L’embêtant, dans cette affaire, c’est que je risque autant de me faire crever à Nice qu’à Paris. Le bulletin des recherches n’a pas été inventé pour rien.
— Évidemment, c’est un peu court. Si on avait seulement deux jours devant nous, je te ferais faire de faux faffes par Gaby.
— On n’a pas le temps. Non, je vais filer à Lyon. Là, je retrouverai Riton. J’ai son adresse. À ce sujet, il me dépannera.
— Si tu as une combine là-bas, vas-y, mon pote. C’est la meilleure chance à courir.
J’avalai mon glass et quittai ma canadienne. J’allai boucler la lourde à double tour. Puis, je sortis mon pétard de ma chaussette, approchai la chaise du lit et le posai dessus, bien à portée de la main.
Jimmy se déshabilla, mais moi je m’étendis sur le plumard avec toutes mes frusques. Il fallait tout prévoir et être prêt à mettre les voiles le plus rapidement possible.
Pendant que je m’envoyais un dernier verre, j’entendis du bruit dans la pièce voisine, accompagné de soupirs, puis de gémissements. C’était la voisine qui s’envoyait en l’air. Il avait raison, Jimmy. On aurait dit qu’elle faisait ça sur la descente de lit de notre chambre, tellement c’était distinct.
Enfin j’éteignis la lumière. Mais pas question de fermer l’œil. J’avais encore dans les oreilles le claquement sec des coups de feu. J’avais toujours devant moi, en transparence, le visage épouvanté d’Hermine. Je la voyais porter ses mains crispées à sa poitrine. Et je pensais invinciblement à ce soir d’octobre, un an plutôt, ce soir qui sentait les feuilles brûlées et la pluie tiède lorsque j’avais rencontré Hermine au Luxembourg.
Bref, je ne m’endormis que sur les deux plombes, éreinté de fatigue et surtout de cafard.
Ce n’est jamais marrant d’être réveillé en sursaut, mais dans mon cas, ça atteignait les frontières de l’épouvante. J’ouvris un œil.
Les coups dans la porte reprirent de plus belle. La lame pâle d’un jour pluvieux tranchait en deux la pénombre de la carrée. Jimmy dormait toujours. Je le secouai.
— Hé ! fit-il en se réveillant.
Il s’assit sur le lit et me regarda avec un peu d’étonnement, puis se frotta les yeux.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.
— J’en sais rien, dis-je. Mais je pense que ce sont les poulets. Il n’y a qu’eux pour taper dans une porte de cette manière.
— Les poulets ? sursauta-t-il.
Je crois, parole, qu’il avait oublié l’histoire de la veille.
J’avais récupéré mon pétard. Je tirai la culasse. Avec un déclic la cartouche glissa dans le canon.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda-t-il en se grattant la tête.
— Va ouvrir, dis-je. C’est le mieux. Moi, je reste en planque. Si ce sont les flics, écarte-toi vivement. Il y aura du grabuge.
Un nouveau roulement de coups de poings sur la porte.
Jimmy sauta du pieu, enfila une robe de chambre et se dirigea vers la lourde.
Il n’avait pas plutôt fait jouer le pêne que le panneau s’écarta violemment. Je vis Jimmy lever les mains.
Un des types, celui qui portait une gabardine, lui avait mis son pétard sur le ventre. L’autre s’approcha de moi, le revolver au poing. Je levai mon feu.
— Pas de salades, dit le mec. Si tu fais le zouave, mon copain sucre ton pote.
— Tire pas ! hurla Jimmy. Ce n’était pas un gars qui avait les foies blancs, mais ça fait quand même un petit effet d’être braqué. Et il savait que son cavalier ne pardonnerait pas.
J’hésitai, une seconde. Il n’y avait rien à faire. Toutes les chances qu’on avait, c’était de se faire descendre tous les deux et de n’en déquiller qu’un. La partie n’était pas égale. Il fallait réserver l’avenir, c’était le mieux qu’on avait à faire.
Je laissai tomber mon Colt sur le dessus de lit et il me sembla que j’étais à poil, nu et mou comme un ver de terre avec pas plus de défense.
Jimmy revint dans la pièce, à reculons, les mains toujours en l’air. Le flic à gabardine ferma la porte derrière lui.
— Police, dit enfin celui qui le menaçait.
Il avait plutôt l’air d’un zazou que d’un poulet. Il portait une veste si longue qu’elle dépassait presque sa canadienne. Avec ça, des pantalons trop courts et trop étroits. Sur son front resplendissait une houppe à la Jean Cocteau. Il pouvait avoir vingt-deux à vingt-cinq piges, c’était le bout du monde.
— Police, répéta-t-il.
— Laquelle ? ricanai-je.
— Française.
— Et alors ? demandai-je, qu’est-ce que c’est que ce turbin ?
— C’est à toi qu’il faut le demander, répliqua-t-il. Qu’est-ce qui te prend ? Tu reçois tes visiteurs avec des pruneaux à la poudre, maintenant ?
Il s’approcha du plumard et saisit le pétard. C’est impossible de dire mon serrement de cœur quand je le vis disparaître dans la poche du type.
— Voilà, dit avec satisfaction cette grande vache, maintenant on peut causer.
Il s’assit au bord du lit, son feu aux doigts, comme toujours.
— Mets ton cul sur cette chaise, intima l’autre acrobate. Et Jimmy obéit.
— Tu n’es pas fou ? continuait cependant mon bourre. Tu n’en as pas assez avec les braquages ? Voilà que tu mets les Boches en l’air, à présent ? C’est les chagrins d’amour qui te poussent au suicide ?
— Foutez-moi la paix avec mes chagrins d’amour, répliquai-je aigrement, ça ne vous regarde pas. Ne mettez pas vos pattes là-dedans.
Le zazou haussa les épaules.
— Un vrai cave, murmura-t-il comme pour lui-même. Voilà un mec, une fille lui fait un turbin, ça y est, il descend tout le monde. Il aurait déquillé Pétain, s’il s’était trouvé là.
— Ce n’est pas ce qu’il aurait fait de plus mal, grommela Jimmy.
— Ta gueule, répondit le flic. Et tout ça pour une paire de fesses, continua-t-il. Comme si tous les derrières ne se ressemblaient pas !
Je grimaçai un sourire de mépris et pris une cigarette sur la tablette de nuit. J’étais très calme. Pourtant, j’étais fait comme un rat. Je n’y coupais pas. J’avais passé l’âge des illusions et je savais que toute cette histoire allait se terminer dans les bureaux de la Gestapo, puis contre un mur quelconque avec douze balles dans le bide. C’était très simple, parfaitement prévisible et pourtant ça ne me semblait pas vrai.
— Tu sais ce que tu vas chercher ? demandait cependant le policier. Le peloton. Oui. Le petit matin blême, le fossé et rrran ! La rafale de mitraillette. Il aurait mieux valu, conviens-en, que tu mettes une trempe à ta souris. Ça t’aurait coûté moins cher et ça aurait emmerdé moins de monde.
— Voilà une chose, par exemple, dont je me tamponne, grinçai-je, et si je pouvais vous emmerder davantage vous pouvez être sûrs que je ne me priverais pas.
Le poulet se tourna vers son acolyte.
— Il a vraiment une tête de cochon, soupira-t-il. Exactement l’esprit du type qui se fait buter pour des clopinettes. Comment veux-tu t’y prendre avec des mecs pareils ?
— Embarque-les, conseilla l’autre, et n’y pense plus. Ce n’est pas eux qui sont des caves, c’est toi.
— Il y a des moments, répondit le flic, où on se demande si ça vaut vraiment le coup.
Qu’est-ce que ça voulait dire tout ça ? Mon regard allait de l’un à l’autre. J’essayais de lire quelque chose sur leurs gueules fermées.
— Écoute-moi bien, reprit le zazou, et examinons ensemble les faits. Hier soir, un peu avant onze heures, tu as déquillé ta poule, place des Ternes. Elle était accompagnée de deux mecs de la Gestapo. Tu en as fait du boudin. D’accord ?
— C’était un attentat terroriste, ricanai-je. Ce n’est pas moi et je n’y suis pour rien.
— Ne parle pas de ça, malheureux ! On dirait que tu fais exprès d’aggraver ton cas.
— Je vous dis que ce n’est pas moi.
— À d’autres ! On est drôlement rencardés. Et le plus ennuyeux c’est qu’on n’est pas les seuls. Tout le Quai des Orfèvres l’est autant que nous. Et la Gestapo aussi, naturellement. Elle doit être en train de fouiller ta carrée, la Gestapo, à l’heure qu’il est. Tu as encore de la veine que ce soit nous qui t’ayons trouvé ici.
— Drôle de veine ! ricanai-je. Il n’y a pas de quoi remercier le ciel.
— Tu crois ? demanda le flic, avec un air bizarre. Moi je pense, au contraire, que tu as un pot que tu ne mérites pas.
Jimmy se taisait. Il examinait la scène, les sourcils froncés et comme moi, il essayait de comprendre.
Mon flic se releva et fit trois pas dans la chambre, la tête basse, comme s’il cherchait le secret de la quatrième dimension.
— Pour te dire la vérité, reprit-il enfin en se campant devant moi, tu es un type foutu. Si on fait abstraction du temps, c’est comme si tu avais une croix de bois à la tête et un petit jardin sur le ventre. C’est pareil. Tu es un vivant incroyablement provisoire. Alors, je vais te parler d’homme à homme. Tu as descendu les Fritz, pas vrai ?
Ouais ! S’il croyait m’avoir de cette manière comment qu’il se gourait ! Je ne suis pas un mec à me déballonner avec un peu de pommade. Ce n’est pas exactement de cette manière que j’ai appris à procéder.
— Et puis quoi ? répliquai-je. Vous êtes bien sûr que ce n’est pas moi qui ai rectifié Darlan ?
— Ne joue pas au con, conseilla-t-il. Ce qui nous empoisonne le plus, c’est le meurtre de la poupée, parce que ça, ça tombe sous le coup de la loi française. Mais pour les deux sagouins, comment qu’on s’en fout. Ça regarde les boches, fallait pas qu’ils y viennent. Et même, pour te faire un aveu, ce genre de désinfection ne déplaît pas tellement à quelques-uns d’entre nous Quai des Orfèvres. Pas vrai, Toto ?
— Ouais, grogna l’autre, sans pour cela lâcher son pétard.
— Où voulez-vous en venir ? demandai-je, intrigué. Je me fous complètement de vos opinions, si vous tenez à le savoir.
— Quelle cloche ! soupira le flic. Ça t’intéresse beaucoup plus que tu ne le penses, hé ! tordu ! Tiens, poursuivit-il, je vais te faire un cadeau.
Il sortit mon Colt de sa poche et le posa sur mes genoux.
— Prends ça, dit-il. On ne sait pas ce qui peut arriver.
La stupéfaction me coupa la respiration. J’en étais aphone. Je ne savais vraiment plus que sortir. J’ai vu pas mal de trucs bizarres, dans ma vie, mais ça, ça dépassait tout. Je tendis la main vers le pétard, presque timidement, comme s’il risquait de me brûler les doigts. Je n’osais pas le toucher.
— Tu n’y crois pas ? dit le poulet, tu peux y aller. J’ai confiance, j’agis franco. La preuve…
Il écarta sa canadienne, ouvrit son veston et glissa son propre feu dans l’étui en cuir qu’il portait sur sa fesse.
L’autre, aussitôt, en fit autant.
— Tu vois, dit le premier flic, en levant les pattes en l’air et en les remuant comme lorsqu’on veut faire rire un môme, rien dans les mains. Tu peux ramasser ta crécelle.
J’obéis et saisis le soufflant. Il pesait dans mes doigts et sa tiédeur familière était réconfortante.
— J’en ai vu tellement, dis-je, que je suis devenu méfiant comme une belette. Je connais l’histoire du mec à qui on donne un pétard et qu’on descend les armes à la main.
— Si j’avais voulu faire ça, répondit l’autre, je n’aurais pas attendu si longtemps. Je t’aurais sucré sitôt franchie la porte.
C’était vrai. Rien, à ce moment-là, ne l’en empêchait.
— Allez, habille-toi, continua-t-il en s’adressant à Jimmy. Parce que je préfère vous dire qu’il vaut mieux ne pas rester là, ni l’un, ni l’autre. Vous ne tomberez pas toujours sur des flics comme nous.
En effet, pour trouver les pareils il aurait fallu vivre quelques siècles. Je n’arrivais pas à comprendre comment ça pouvait se faire, un tel coup de veine. À mon idée il y avait un galoup, sans le moindre doute, mais je n’arrivais pas à l’imaginer. Je ne comprenais surtout pas que des types risquent leur vie pour des inconnus, surtout des inconnus de notre acabit.
Jimmy bondit sur ses frusques et fut prêt en moins de deux.
— Avant de vous barrer, dit le nommé Toto, qui, jusqu’à présent n’avait rien dit, ou presque, faut organiser une petite mise en scène. Il faut penser à notre sécurité.
— Quelle mise en scène ? demanda Jimmy.
— La bagarre, répondit le type.
Il saisit une chaise et de toutes ses forces, l’écrasa contre la cloison. Elle éclata comme du verre et se répandit sur le sol.
Jimmy avait compris. Il écarta le lit du mur et d’un coup de pied, renversa la tablette de nuit.
Rien n’est contagieux comme le besoin de destruction. Je saisis à pleines mains le rideau qui obstruait la fenêtre et tirai d’un coup sec. La tringle dégringola avec un bruit de ferraille.
— Ça va comme ça, dit l’homme à la gabardine.
— Oui.
— Alors, maintenant, demanda-t-il à Jimmy, mets-moi un marron dans la gueule.
— Hein ? sursautai-je.
— Un marron dans la gueule, répéta-t-il.
— J’ose pas, dit Jimmy.
— T’as pourtant la réputation d’un bagarreur.
— Oui, mais comme ça, sans raison et sur commande, je peux pas, ça m’intimide.
— Allez, vas-y, insista mon flic, avant que le patron n’arrive pour constater les dégâts.
— Tant pis, dit Jimmy.
Il prit son élan et expédia à Toto une châtaigne telle que le poulet alla s’écrouler contre le mur.
— Oh pardon ! fit mon pote.
L’autre se releva.
— Ben mon vieux ! dit-il, heureusement que c’était pour rire et que tu n’osais pas.
Le sang coulait de ses lèvres fendues.
— Grouillez-vous, dit l’inspecteur à la canadienne.
Il ouvrit la porte et nous nous lançâmes dans l’escalier, à fond de train. Mais dès la troisième marche je m’arrêtai.
— Comment t’appelles-tu ? dis-je au zazou.
— Martin, répondit-il.
Ils ne commencèrent à siffler que lorsqu’on eut tourné le coin de la rue, et même l’un d’eux s’offrit le luxe de tirer deux coups de feu en l’air.
Inutile de dire qu’après une telle expérience ce n’était pas le moment de traîner dans le quartier. Mais comme, à cette heure-là il était plutôt duraille de trouver en même temps deux vélos-taxis, nous partîmes à pied, le plus tranquillement du monde, avec l’air indifférent de deux citoyens qui rejoignent le business et qui ont peur d’arriver en retard.
Ce petit matin d’hiver était gris et plus que frisquet. J’avais relevé le col de ma canadienne et Jimmy aussi, ce qui fait que je ne voyais presque rien de son visage. Et j’aimais mieux ça, parce qu’il ne devait pas être beau à voir. Le pauvre vieux devait être dans une rogne noire. Et faut bien dire qu’il y avait de quoi.
Il avait généralement la langue beaucoup mieux pendue. Ce silence ne me disait rien qui vaille. Sûr et certain qu’il rongeait son frein.
Il n’éclata qu’à la hauteur de Notre-Dame-de-Lorette. Il se campa au bord du trottoir, les bras croisés sur la poitrine.
— Et voilà ! grinça-t-il, voilà où nous mènent tes conneries. Je t’avais toujours dit que tu te conduisais comme un cave, mais je ne pouvais vraiment pas prévoir que tu allais te transformer subitement en andouille.
— Hé ! dis-je, ça y est, ça y est. Ce n’est pas la peine de mastiquer ça jusqu’à perpète.
— Fallait le prévoir avant, tonnerre de Dieu ! s’écria-t-il. Fallait prévoir qu’on allait avoir toute la maison poulet aux fesses. Tu ne t’imagines pas qu’on allait te décorer, tout de même ?
— Tu conviendras que ma situation était plutôt pénible. Je ne pouvais pas rester cocu toute ma vie.
— Qui te parles de rester cocu ? Tu n’avais qu’à la virer, un point c’est tout. C’est des trucs qui arrivent tous les jours, dans la vie. Si tous les cornards tuaient leur femme, l’amant et le petit copain, pour faire le poids, y aurait pas assez de place à la Morgue.
— Ne restons pas là, dis-je, le prenant par le bras et l’entraînant. Il fait un froid de canard et puis on va se faire repérer. Allons boire un café quelque part.
On entra dans un bar désert où le patron nous servit avec condescendance un abominable ersatz qui aurait crevé un cheval si on le lui avait donné comme purge. Puis il s’éloigna, comme si l’odeur de sa propre camelote l’écœurait et qu’il ne puisse résister à cet affreux parfum.
— La vache ! grommela Jimmy, il a dû faire son apprentissage dans une pharmacie !
J’espérais que ça détournerait sa colère, mais c’est un mec qui avait de la suite dans les idées.
— Ah ! quelle salade ! gémit-il. Et le comble c’est que moi, qui n’ai rien à voir dans cette histoire, qui me suis toujours opposé à ce massacre, je me trouve dans le même bain que toi. Et jusqu’au cou. Tu conviendras qu’il y a de quoi râler.
Je convins tout ce qu’il voulut.
— Que tu fasses des blagues, tout seul, d’accord. Mais que les copains en subissent les conséquences, y a de l’abus.
Comme je ne répondais rien, afin de ne pas l’exciter davantage, il fit le bilan en comptant sur ses doigts.
— Conclusion : me voila, comme toi, traqué à la fois par les poulets et par les fridolins. On me réveille en sursaut à sept heures du matin. Et, c’est le bouquet, ça, la police me fout à la porte de ma chambre comme un malpropre, en me forçant à démolir le matériel encore. Une chambre où j’étais si bien ! Le patron me soignait aux petits oignons et j’entendais la voisine faire l’amour. Et tout ça parce que monsieur était amoureux d’une putain !
Distrait par sa colère, il avala, sans y penser, une grande gorgée de café et pensa rendre l’âme de dégoût. Il fit une grimace affreuse et ses yeux s’exorbitèrent.
— Pouah ! cria-t-il en reposant sa tasse. Patron, donnez-moi un cognac.
Sauf qu’il sentait vaguement le pétrole, le cognac était tout de même plus consommable.
— Et maintenant, conclut-il lorsqu’il eut avalé son glass, qu’est-ce qu’on va faire ? Moi je nage, je n’avais jamais prévu ça. Si on m’avait dit, hier soir, à l’apéro, lorsque Dominique a eu la faiblesse de t’affranchir sur le turbin de la môme, que cette partie clandestine de jambes en l’air, allait m’obliger, moi que ça ne regardait pas, à cavaler et à me planquer comme un tricard, j’aurais ri au nez du prophète.
C’est vrai que c’était plutôt marrant comme situation, le cas de Jimmy. C’est à croire que des fois la destinée se fout de nous. Voilà un mec qui n’avait rien fait, mais alors là, rien du tout et qui courait le risque d’être fusillé pour acte de terrorisme.
— Je ne sais pas trop, dis-je. Le mieux ce serait peut-être de filer à Lyon ainsi que j’en avais l’intention.
— Va pour Lyon. Et dire que je n’ai même pas la possibilité d’aller embrasser ma vieille mère.
Il ne m’en avait jamais parlé. Ça me parut curieux que Jimmy ait une mère. Je n’y avais pas pensé.
— T’as une mère, toi ? dis-je étourdiment.
Jimmy me regarda avec surprise.
— Pourquoi ? demanda-t-il. C’est défendu ? Tu t’imaginais que j’étais né de génération spontanée ?
— Non, mais je ne te vois pas faire des tendresses à une femme.
— C’est aussi ce que les femmes ont pensé, tu vois, ricana-t-il amèrement. Elles se sont toutes dit que je n’avais pas une tête à ça. C’est parfois difficile à porter, une bille de catcheur, sans parler du danger de se faire repérer.
C’était la première fois qu’il ébauchait une confidence. On vit à côté de quelqu’un pendant des années, on travaille ensemble, c’est votre meilleur ami, il porte lui aussi, son drame personnel et on n’en sait rien, on l’ignore, on s’aperçoit des fois, dix ans plus tard, que ce n’était pas du tout le type qu’on avait pensé. Si on m’avait dit qu’au fond Jimmy était un tendre, je ne l’aurais pas cru. Ce n’était pas exactement un drame, d’ailleurs, ou plutôt le drame venait d’un complexe, quelque chose comme le complexe de Quasimodo.
— T’as pourtant jamais manqué de gonzesses, dis-je.
— Non, dit-il gravement, c’est de femmes que j’ai manqué. Tu saisis la différence ?
— Oui.
— C’est comme toi, d’ailleurs, ajouta-t-il. Tu crois que tu en as possédé beaucoup, des femmes ? Tu as eu des tordues, des putains et des salopes, comme presque tout le monde.
— Tu exagères.
— À peine.
Il fit signe au patron de nous remettre ça.
— T’en as déjà connu des filles qui vaillent la peine ? Regarde la dernière. Tu l’as ramassée sur le Sébasto. Normalement, elle aurait dû en avoir marre de se faire enfiler. Penses-tu ! Elle n’a rien eu de plus pressé que de se chercher un doublard.
Cette conversation m’agaçait. J’étais encore sous la douleur de ce coup saignant. Il n’y avait pas plus de quinze heures que j’avais appris l’histoire.
— Barrons-nous, dis-je. On va aller à la gare de Lyon pour voir les horaires.
— D’accord, répondit-il. Au moins, c’est pas les bagages qui nous gêneront.
— T’en fais pas, on se refrusquera là-bas. Tu as emporté ton flouss ?
— Pas lerche. Cent sacs, c’est à peu près tout.
— Merde alors ! Je te croyais plus rupin. Qu’est-ce que tu fais de ta galette ? Tu ne dépenses presque rien.
— Je le donne à la vieille. Comme ça, il est plus en sûreté si je venais à me faire croquer. Et puis, faut qu’elle vive, cette femme.
De mieux en mieux ! Encore dix minutes et mon Jimmy allait m’apparaître comme un petit saint.
— Faudra chercher du boulot là-bas, soupira-t-il.
Je me doutais bien sûr de quel genre de boulot il voulait parler.
— T’en fais pas, lui dis-je. On est parés pour quelque temps. J’ai une brique sur moi.
— Une brique ! s’exclama-t-il, saisi, en s’arrêtant au bord du trottoir. À qui l’as-tu fauchée, cette brique ?
— Je ne l’ai pas fauchée, répondis-je, c’est ça le plus marrant. C’est une commission. J’ai vendu dix mille cercueils à l’Organisation Todt.
Jimmy éclata de rire.
— Elle est bien bonne. C’est ce qu’on appelle des cercueils garnis sans doute ? Tu fournis aussi les macchabées.
— Oh ! ça va ! fis-je agacé. Cesse de me chambrer.
— Si on ne peut plus rigoler ! grommela-t-il. Pour une fois que tu ne fais pas une blague !
Un autobus passait. Avec son immense réservoir à gaz il ressemblait à un énorme cloporte. Il allait de la gare Saint-Lazare à la gare de Lyon, précisément. Il s’arrêta devant nous. On en profita.
— Restons sur la plate forme, dit Jimmy, je voudrais fumer.
Nous restâmes coincés entre deux boches. Ce n’était pas le moment de parler de quoi que ce soit. Avec ces mecs-là, on ne sait jamais. Dominique m’a dit un jour qu’il en avait connu un qui parlait corse. On cause à côté, on se méfie pas et toc ! on se fait emballer. Jimmy avait compris autant que moi. On n’ouvrit pas le bec jusqu’au terminus.
On avait un train dans une heure de là, un express. Il n’était accessible qu’aux voyageurs allant à Lyon et au-delà. J’en déduisis qu’on aurait de la place, surtout qu’on allait voyager en première. Au point où on en était !
— Je vais te payer le plus beau voyage de ta vie, dis-je à Jimmy. En première classe, comme un ministre.
— En première classe ? répéta-t-il. Tu vas au mariage de ta sœur ?
— Qu’est-ce qu’il vient foutre, là-dedans, le mariage de ma sœur ?
— Alors, décidément, continua-t-il en se croisant les bras, tu n’as pas plus de cervelle qu’une linotte ? Tu ne te souviens pas de ce que tu as fait hier soir et de ce qui s’est passé ce matin ?
— Naturellement que je m’en souviens, mais je ne vois pas le rapport avec un voyage en première classe.
— C’est pourtant pas dur à piger. Qu’est-ce que tu trouves, actuellement, dans les classes de luxe ? La fine fleur de la Gestapo, de la police et de l’État. Ils ne sont pas si nombreux que ça. Ils voyagent à leur aise, c’est vrai. Mais c’est justement parce qu’ils ne sont pas nombreux que c’est un jeu, pour les Frizés d’éplucher tout ça. Si on monte là-dedans, je te le dis, ça va mal se terminer, parce que tu penses bien qu’ils doivent éplucher les gares et les trains. Et quelle gueule vas-tu faire, s’il y a un contrôle, avec tes papiers d’identité ? Votre profession ? Plombier. Et vous ? Ouvrier d’usine. Ça fait bien, dans le décor. On est suspect du premier coup.
Je discutai au moins pour prendre une seconde.
— D’abord, dit Jimmy, il y a autant de monde en seconde qu’en troisième. La seule différence, c’est que ça coûte plus cher. Prends des troisièmes, mon pote, crois-moi. Maintenant, si tu veux louer les places, moi je veux bien. Mais je ne crois pas que ce soit possible une heure avant le départ du train.
Effectivement, on n’avait pas droit, ou peut-être qu’il n’y en avait plus, je ne m’en souviens pas.
Une heure après, il fallut se battre pour grimper dans ce train qui ressemblait à tous les express de l’occupation, c’est-à-dire qu’il était plein de monde jusque dans les lavabos. Quand une femme allait pisser, fallait qu’elle abandonne sa pudeur à la porte et qu’elle se soulage devant toute l’assistance. Il y en avait qui allaient dans les waters rien que pour ça.
Comme Jimmy et moi on n’a pas les coudes soudés au corps et pas beaucoup de scrupules, ni de galanterie, on parvint à trouver deux places face à face, tout à fait au fond, près de la glace.
Les gens s’entassaient dans le couloir. Au-dessus de nous il y avait un amoncellement impressionnant de bagages.
— Bien entendu, dit une femme, il n’est pas chauffé, ce train. Ah ! les salauds !
— Vous en faites pas, dit un gros type. Dans un quart d’heure d’ici, vous pourrez quitter votre manteau. Avec le nombre qu’on est, vous n’avez pas fini de transpirer.
— Vous allez loin, madame ? demanda une grosse vieille femme à qui, visiblement, les cordes vocales démangeaient.
— Je vais à Mâcon, répondit l’autre, et pas pour le plaisir, je vous prie de le croire.
— Personne ne voyage plus pour son plaisir, dit un type maigre, vêtu de noir et qui avait l’air triste d’un employé de chez Borniol.
— J’ai laissé mon fils chez sa grand-mère, l’été dernier. Il est mieux là qu’à Paris, pensez donc.
— Ils sont bien ravitaillés, du côté de Mâcon ?
Ça y était ! On en avait jusqu’à Lyon à entendre parler boustifaille. C’était comme ça à chaque coup.
— De toute manière, ils sont mieux ravitaillés que nous. À la campagne on se débrouille toujours, mais il n’y a pas que ça. Moi, ces bombardements, ça m’épouvante. On se demande comment ça finira.
— C’est idiot, renchérit un monsieur à l’aspect militaire. Tous ces raids anglais, ça n’aboutit qu’à énerver inutilement les Allemands et c’est nous qui en payons les conséquences.
— Oh ! ça ne les énerve pas seulement, assura un type qui était assis à l’opposé du compartiment, ça les emmerde et sérieusement.
Le pseudo militaire lui jeta un regard noir.
— Je sais ce que je dis, affirma-t-il. Ces bombardements sont criminels.
— Et ces attentats ! gémit la dame qui allait voir son fils, hein, qu’est-ce que vous en dites de ces attentats ? On va encore fusiller des innocents. S’ils étaient si courageux qu’ils le disent ces terroristes, ils iraient trouver les Allemands et ils diraient, c’est moi le coupable.
Elle avait dû voir ça au cinéma, cette tordue. Je regardai Jimmy, il avait renversé sa tête en arrière et fermé les yeux. Il souriait béatement comme un mec à qui on en raconte une bien bonne.
— Vous avez vu, demandait cependant la vioque, ce qui s’est encore passé hier soir dans la nuit ?
— Non.
— Tenez, regardez, c’est dans le journal que je viens d’acheter. Un attentat terroriste aux Ternes.
Je dressai l’oreille et Jimmy ouvrit les yeux.
— Et ma fille qui habite ce quartier ! Vous pensez si je suis inquiète.
L’article passa de main en main, accompagné d’exclamations. Il n’y avait qu’un type que ça avait l’air d’amuser, c’était le jeune homme qui avait assuré que les bombardements emmerdaient les boches.
— Vous permettez ? dis-je, quand le canard arriva à ma portée.
On avait les honneurs de la première page.
« Hier soir, place des Ternes, un ignoble attentat a été commis contre deux agents de la police allemande. Un de ceux-ci sortait d’un restaurant, accompagné d’une jeune Française. Un de ses collègues l’attendait à la porte, dans une voiture. Tout à coup, un individu moyen, vêtu d’une canadienne, sortit de l’ombre et, sans mot dire, ouvrit le feu sur un des policiers qui s’abattit. Ce fut ensuite le tour de la jeune fille. Le deuxième agent n’ayant pas eu le temps de sortir son arme fut également abattu par le bandit qui prit la fuite.
« Le Commandant du Gross-Paris annonce que si dans les quarante-huit heures le coupable n’est pas retrouvé, de graves sanctions seront prises. »
— Voilà ! éclata le mec déguisé en troufion d’opérette. Voilà où aboutissent ces choses-là. Si le Maréchal avait plus d’énergie…
Je me désintéressai de la conversation. Cette information me semblait bizarre. Il y avait là-dedans un son de cloche qui, je ne sais pourquoi, tintait mal.
J’étais payé pour savoir que les flics, aussi bien français que boches, m’avaient déjà identifié. Ils n’étaient pas dingues, à la Gestapo. Ils savaient bien que je n’avais rien d’un terroriste, ni d’un partisan. Ils savaient aussi que si j’avais descendu Meister, la poupée et l’autre mec, ce n’étais pas par haine de l’Allemagne. Je m’en foutais de l’Allemagne, je n’en avais rien à branler. Et de l’Angleterre non plus. Ce n’est pas par patriotisme que je m’étais dérangé. C’était un drame passionnel comme il y en a tant tous les jours, un peu partout dans le monde, malgré la guerre et peut-être même à cause de la guerre.
Si j’avais trouvé Hermine dans les bras d’un Français, l’histoire aurait été la même. Je les aurais, tous les deux, mis en l’air de la même manière. Et si quelqu’un avait assisté à la scène, que ce soit un flic, un facteur ou un curé, il aurait eu exactement le même sort que l’homme à l’Opel.
Alors ? Alors pourquoi, du moment qu’ils savaient tout ça, qu’ils avaient parfaitement compris les origines du drame et qu’ils connaissaient le coupable, pourquoi les Allemands essayaient-ils de faire croire qu’ils étaient dans le cirage et qu’ils considéraient les partisans comme responsables de cet événement.
Ça, c’était de la politique, pas d’erreur. C’était un excellent prétexte pour se débarrasser d’éléments nationaux qu’ils retenaient prisonniers et qu’ils jugeaient absolument indésirables.
J’étais un peu inquiet. Moi, la conscience, ça ne m’a jamais empêché de dormir. Pourtant ça m’emmerdait un peu qu’une poignée de pauvres diables aille se faire truffer la peau à cause de moi. Cette responsabilité me gênait. Pourtant, je me dis que je n’étais pas le seul à la porter et même que j’étais le moins coupable. La première responsable, dans cette aventure, c’était Hermine. C’est elle qui avait tout amené avec ses procédés de putain.
N’importe, sitôt que je pensais à elle, mon cœur se tordait. J’avais constamment son visage devant les yeux. Il fallait pourtant que j’essaye d’échapper à cette obsession, à ce fantôme ! J’espérais quand même qu’avec le temps et les distractions qu’allait m’apporter ce changement d’existence, tout ça allait se tasser.
J’en étais là de ces réflexions lorsqu’il se fit un brouhaha dans le couloir. J’en déduisis qu’on devait approcher d’une gare et que des voyageurs essayaient de se rapprocher de la sortie afin d’avoir la possibilité de descendre. Ça m’étonnait quand même un peu car il n’y avait pas si longtemps que nous avions quitté Paris et le prochain arrêt était Dijon.
Je regardai Jimmy. Il ne souriait plus. Son visage était grave et il me cligna de l’œil.
Je me tournai vers la porte. Un grand diable rouquin, vêtu d’un pardessus de tweed, enjamba les valises et s’encadra dans la lourde.
— Contrôle allemand ! déclara-t-il. Papiers ?
Ici, il fallait se tenir à carreau, la rigolade était finie. Chacun, dans le silence, sortit son portefeuille et commença à exhiber ses papiers. Le type à l’allure militaire montra une carte de la Milice que l’Allemand lui rendit sans y toucher.
C’était à moi. Je serrais les dents pour ne pas trembler trop visiblement. J’ai pourtant pas l’habitude de me dégonfler mais ici, s’il y avait un pépin, avec tout le monde qu’il y avait, j’étais fait comme un rat. Pas moyen d’en sortir.
— Comment vous appelez-vous ? demanda le boche.
— Maurice Debar.
— Maurice Debar, hein ? Où allez-vous ?
— À Lyon.
— Et vous ? continua-t-il en s’adressant à Jimmy, cette fois.
— Joachim Astruc.
— Vous ne travaillez pas ?
— Si, je suis ouvrier d’usine.
— Dans quelle usine ?
— Chez Renault.
— Alors qu’est-ce que vous faites là ?
— Je suis en congé de maladie.
Tout le compartiment, les yeux grands ouverts, suivait le dialogue. Qu’est-ce qu’il nous voulait ce grand escogriffe ? Pourquoi tout cet interrogatoire ?
Sûr et certain qu’il y avait de l’eau dans le gaz.
— Vous avez votre certificat de maladie ?
— Non, je l’ai laissé chez moi. Je ne pensais pas qu’il soit nécessaire de l’avoir constamment sur soi.
— C’est indispensable, répliqua le Boche.
Il ne m’avait toujours pas rendu ma carte d’identité ni mon certificat de travail et j’étais de plus en plus inquiet. Pourtant j’avais retrouvé mon calme et mon sang-froid.
— Vous êtes avec monsieur ? demanda le flic, en me désignant.
— Pas du tout.
— Vous en êtes sûr ?
— Absolument ! Je ne l’ai jamais tant vu, ce monsieur.
C’était normal. Il n’y avait aucune raison pour qu’on tombe tous les deux. Car maintenant, il n’y avait plus d’illusion possible, c’est bien, après moi qu’il en avait, ce poulet.
— Et moi, dit-il, je suis sûr du contraire. Ne bougez pas de ce compartiment. Nous allons descendre ensemble à Dijon, vous, monsieur et moi.
Il se tourna vers son acolyte qui l’attendait devant la porte du compartiment. Il lui dit quelques mots en allemand et continua sa route, cependant que son sous-verge s’adossait à la glace et ne nous perdait pas de vue.
— Ce coup-ci, mon petit pote, soupira Jimmy, on peut commencer à faire nos prières. J’ai l’impression qu’on n’en a plus pour longtemps.
Dans le compartiment l’émotion était à son comble, mais, sous le regard glacé de l’autre crapaud, personne n’osait seulement respirer. Je crois que c’est encore Jimmy et moi qui étions le plus à notre aise.
On avait beau, Jimmy et moi, faire les caïds et jouer l’indifférence, cette situation n’avait rien de marrant. Mon copain fronçait les sourcils et je voyais bien, à son air préoccupé, qu’il se demandait comment on allait sortir de cette aventure. Si tant est, naturellement, qu’on en sorte.
Le train fonçait toujours à toute allure dans le brouillard glacé de décembre. À travers les vitres, on voyait des champs s’étendre à perte de vue, des morceaux de forêts, des haies maigres que l’hiver avait dépouillées. De temps en temps, le train levait un vol noir de corbeaux qui s’élevait très haut, planait sur les guérets déserts et allait s’abattre, au fond de l’horizon, sur les arbres noirs et nus. Ils avaient de la veine, ces oiseaux, ils étaient libres, ils n’avaient aucune espèce de comptes à rendre à qui ce soit. Cette race de flics, qui avait l’habitude d’emmerder tout le monde, elle n’arrivait pas à les emmerder, eux. Un coup d’aile et hop ! bonsoir, plus personne. Ils auraient fait courir toutes les maréchaussées à l’autre bout du monde avant de se laisser coincer. Mais pour nous, malheureusement, ça ne se passait pas de la même manière. On était dans le train, c’était bien le cas de le dire, et on y était bien. Aucune chance de s’en tirer.
C’était curieux. Il paraît que, au moment de mourir, on revoit toute notre existence, en détail, comme si le Bon Dieu nous donnait ainsi une dernière chance de nous repentir. Il faut croire que je n’étais pas très loin du grand saut car je la revivais, ma vie. Je retrouvais mes années d’école communale, avec leurs couleurs grises et leur odeur de craie et d’encre bon marché, les jours d’hiver, quand on jouait aux billes sur la terre gelée, à la sortie de la classe. Je retrouvais aussi la tiédeur de la maison et ma chambre étroite dans laquelle mon lit tenait à peine. Et aussi les années de régiment, de guerre, le parfum canaille des hôtels de passe que j’avais habités si longtemps et aussi, bon sang ! l’odeur d’Hermine et pas seulement son odeur artificielle, mais celle de son sexe et de ses seins.
Peu à peu, je sentais monter en moi un cafard atroce, cette tristesse faite de tout ce qu’on a raté, de tout ce qu’on aurait voulu faire et qu’on n’a pas pu ou osé. Un bilan, en quelque sorte. Je me dis que si je continuais à me droguer avec ce spleen j’étais marron définitivement. Je ne savais que trop comment ça se passait. Il n’y a rien qui vous mette sur le flanc comme les regrets, ça vous endort un homme en moins de deux et ça ne lui laisse aucune réaction. Ce qu’il faut, c’est regarder l’avenir en face. Toute notre chance est dans le futur.
Cette rêverie fut interrompue par le milicien. Il ne pouvait plus contenir sa joie, ce mec-là, de nous voir embarqués. Il trouvait ça admirable.
— C’est bien fait ! cria-t-il, voilà au moins une police énergique.
— Vous savez ce qu’ils ont fait ? demanda le jeune homme qui semblait ne pas porter les Frizés dans son cœur. Ils ne sont peut-être pas plus coupables que vous ?
— Moi ? s’exclama l’autre, au comble de la fureur. Je suis un bon Français, monsieur. Je vous interdis…
— Ça va, interrompit Jimmy, ne nous fatigue pas avec tes salades. Moins tu en raconteras, mieux ce sera. On a envie de dormir, nous autres.
Il releva le col de sa canadienne et ferma les yeux comme s’il allait roupiller.
— Mais jeune homme, s’indigna l’autre, nous n’avons pas gardé les cochons ensemble !
— Tu les gardais tout seul, répliqua placidement mon pote, alors continue ton métier et fous-nous la paix.
Tout le monde se mit à rire, même l’Allemand qui n’avait sans doute rien pigé, excepté, bien entendu, le faux troufion qui regardait autour de lui d’un air furieux, dans l’espoir, sans doute, de trouver un coin où cacher sa dignité flétrie.
La conversation en resta là et je repris le fil de mes songes. Ils n’étaient pas reluisants. La perspective était bouchée. Je ne me faisais aucune illusion sur la manière dont allait se terminer la comédie. Un mur de prison, haut et triste, une rafale de mitraillette et le rideau tomberait sur l’existence de Maurice et de Jimmy. Il me semblait déjà que je me trouvais dans une des cellules de la prison de Dijon, avec le maton planqué derrière la porte. Et que je sentais peser sur mes épaules le froid du petit matin qui serait l’aube de notre dernier jour.
C’est alors, par chance, que je pensai à Hermine. Au-dessus de son visage étonnamment précis se dessinait le profil bourbonien de cette salope de Meister. Je les voyais ensemble. J’entendais les mots tendres que la fille disait à son mâle. Les mêmes, comme par hasard, que ceux qu’elle me disait, à moi. Et ses cris de volupté et ses gémissements au moment du plaisir. Exactement, en somme, les scènes d’intimité que nous avions vécues ensemble, excepté que ce n’était plus moi le partenaire, mais un intrus, une écharde, un mec qui n’avait rien à voir et rien à faire là-dedans. Et, du seul fait de sa présence, c’était moi qui devenais l’intrus, le type en trop, l’empêcheur de danser en rond.
Cette idée me rendit malade. Ça me fit exactement l’effet que ça peut faire à un gars qui rentre pour se coucher, qui trouve un autre individu dans son pieu et qu’on fout à la porte de sa propre carrée ! Le résultat ne se fit pas attendre. Je me sentis saisi d’une rage froide et je me mis à trembler.
Celle-là, alors, elle était raide ! Comment, voila un mec qui me pique ma femme, qui se la farcit de A jusqu’à Z, presque sous mon nez et c’est encore moi qui ai tort ? Je les avais mis en l’air tous les deux, d’accord, j’en avais même déquillé un troisième qui n’avait rien à voir dans le spectacle, mais enfin, c’était bien mon droit. Je n’étais pas allé le chercher, moi, le Meister. Personne ne lui avait conseillé de grimper Hermine, il en avait pris tout seul la responsabilité. Alors ? Alors c’était normal qu’il paye la casse.
Quant à me fusiller pour un règlement de comptes aussi classique, je trouvais ça un peu violent. Et je me dis que si je me laissais faire, saint Pierre, après ma mort, aurait le droit de me coller une étiquette dans le dos et de m’expédier tout droit au paradis des pédales. Il fallait absolument me tirer de ce mauvais pas.
Je regardai Jimmy. Il faisait semblant de dormir et ne bronchait pas. Sa diatribe de tout à l’heure avait coupé la respiration au milicien et le silence régnait. Je me dis qu’il était quand même plutôt gonflé, Jimmy, d’avoir engueulé un représentant des Forces de l’Ordre. Puis je réfléchis qu’au point où on en était, ça ne pesait pas beaucoup plus lourd dans la balance et que ce n’était pas la peine de s’en priver.
Il était adossé à la moleskine, Jimmy, et il fermait les yeux, mais je le connaissais suffisamment, il me suffisait de voir ses mâchoires contractées pour comprendre qu’il était en train de gamberger ferme pour savoir comment on allait se tirer de là.
Le train filait toujours à travers les plaines désolées. Maintenant, une petite pluie fine commençait à zébrer les glaces du wagon. Un cafard immense montait de ce camaïeu gris. On avait l’impression qu’on ne reverrait plus jamais le soleil, qu’il avait eu honte de sa gueule trop rouge et qu’il était parti la cacher.
On approchait d’une ville. De petites maisons sans étage se succédaient, au milieu des jardinets délabrés par l’hiver. Plus loin, c’était une usine qui tendait vers le ciel les trompes de ses cheminées. Peu à peu, les pâtés de maisons s’épaississaient, ce n’était plus la campagne, ni de vagues banlieues, ça prenait l’aspect de faubourgs. On retrouvait des rues, des becs de gaz, et les boutiques des Docks de l’Est, archi-vides de nourriture, bien entendu. Ici, ça devait être comme partout ailleurs, sorti des détersifs, les commerçants ne devaient pas avoir grand-chose à fourguer. Et ce ciel bas, qui pesait sur la vie, qui étouffait tous les embryons de joie !
Dans le couloir, cependant, les voyageurs commençaient à s’agiter. C’était le moment de se grouiller pour ceux qui devaient descendre car s’approcher de la portière constituait une véritable expédition. Il fallait enjamber des valises, des gosses et écraser les orteils à une foule de gens.
Le boche qui se tenait devant notre porte nous fit signe de nous lever et de le suivre. Je remis ma canadienne et je passai devant. Un rien d’angoisse tremblait dans le regard de la plupart des voyageurs. En passant devant le milicien, je fis exprès de lui marcher sur les pieds. Et j’y allai de toutes mes forces. Derrière moi, Jimmy suivait, buté, le regard filtrant à peine entre ses paupières lourdes. On s’efforçait de garder l’air indifférent mais ce n’était pas si encourageant que ça et je me demandais si on parviendrait à s’en sortir. Pourtant je voulais m’en sortir.
Le flic, cependant, marchait devant nous et nous frayait le passage. Il m’avait l’air bien confiant, ce type, bien sûr de lui, habitué sans doute qu’il était à voir les gens trembler devant sa seule présence. Il avait pour lui, bien sûr, toutes les forces régulières du pays. Il était certain qu’on ne pouvait pas s’échapper ou, en tout cas, qu’on ne l’oserait pas. D’autant plus que c’était un genre de mecs qui vous tiraient dessus pour trois francs cinquante et qui sortaient leur pétard de leur poche au milieu de la foule aussi facilement que s’ils avaient sorti un flûtiau.
Il passait avec une telle autorité, le Frizé, que nous parvînmes à arriver les premiers devant la portière. Il se retourna alors vers moi :
— Camarade, dit-il en désignant le quai qui commençait à défiler près du train, à toute vitesse, camarade im Banhof.
Il voulait sans doute dire que son copain nous attendait tous à la gare. Il disait ça avec un sourire gentil, comme pour nous rassurer, au cas où on aurait eu des inquiétudes sur la santé de cette salope.
— Qu’est-ce qu’on va faire ? murmura Jimmy, dans mon dos. Quant à moi, je n’ai pas l’intention de me laisser cueillir comme une marguerite. Au point où nous en sommes, il faudrait être idiot pour ne pas tenter le coup.
— Tu parles ! Je ne sais pas encore comment je vais essayer de me carapater, mais ce qu’il y a de certain c’est que je vais essayer.
— Où qu’il est, son pote ?
— Il a dû avoir trop de difficultés pour revenir jusqu’ici. Et puis il avait peut-être tout le train à faire. Il nous attendra à la sortie, certainement.
Tout ça à mi-voix, dans le dos du poulet qui n’y entravait que dalle.
L’Allemand ouvrit la portière. Une rafale de vent entra, chargé de grosses gouttes de pluie. La flotte tombait plus drue, à présent. Le ciel était noir. Un vacarme effroyable, le bruit du train lancé nous emplissait les oreilles et la fumée nous suffoquait.
Le type se tenait debout dans l’entrée, accroché aux barres de cuivre. Il ne bougeait pas.
Je sentis un coup de poing dans les reins. Je me retournai. Jimmy me regardait, les yeux grands ouverts, cette fois-ci, le regard extraordinairement brillant.
— Vas-y ! hurla-t-il, avec un geste qui en disait long.
Déjà le train commençait à freiner. On voyait des employés courir le long du ballast.
Pas besoin de dessin, j’avais compris.
Je m’arc-boutai contre la paroi des lavabos, et de toutes mes forces je lançai mon pied en avant, le plus haut possible. J’atteignis le chleuh dans le dos. Il plongea en avant et disparut. Je me penchai à la portière et je le vis rouler sur le trottoir pour aller s’écraser contre un pylône.
Quand les gens qui étaient derrière nous eurent réalisé ce qui venait de se passer il y eut un long cri d’horreur. Mais je m’en foutais, moi, de leur horreur. J’étais débarrassé d’un poids qui m’oppressait depuis mon arrestation.
— Casse ! cria Jimmy. C’est pas le moment de faire des salamalecs.
On écarta brutalement les mecs qui se tenaient derrière nous et on atteignit l’autre portière, celle qui ouvrait à contre-voie. On l’ouvrit et cette fois, le grincement des freins devint infernal.
Derrière nous les gens s’interpellaient.
— Il est tombé ?
— Non, on l’a poussé.
— Saute ! criai-je à Jimmy.
C’était facile, maintenant, le train ralentissait de plus en plus. Il ne dépassait pas dix à l’heure.
Jimmy descendit sur la dernière marche et sauta, les pieds en avant. Je le vis partir, emporté par l’élan comme une feuille morte, avec sa canadienne marron. Enfin il reprit son pas normal et je sautai à mon tour. Il me sembla que je ne toucherais jamais le sol. J’avais l’horrible impression d’être emporté à travers les airs à une vitesse folle par un génie qui me voulait du mal. En outre, devant moi, je voyais arriver un poteau, vertigineusement. Un quart de seconde, je craignis de subir le même sort que le Frizé. Mais je touchai terre à temps et je me mis à courir, sans pouvoir m’arrêter et menacé de piquer du nez, tant ma tête me pesait.
Enfin, je repris le contrôle de mes forces. L’énorme roulement du train m’emplissait le crâne. Je me retournai. Jimmy avait repris le pas de course et se dirigeait vers moi. Je l’attendis et nous partîmes de concert.
— Les trains au garage, haleta Jimmy, on ne peut aller que là.
On sauta les voies secondaires, les unes après les autres, sans regarder si une machine ne venait pas sur nous, au risque de nous faire écrabouiller vingt fois. On passa sous des trains stoppés, on rampa dans l’herbe humide et jaune, éternellement brûlée, qui pousse entre les rails.
Il nous semblait qu’il fallait fuir, fuir toujours, jusqu’au bout du monde, jusqu’à un de ces coins épatants où il n’existe pas l’ombre d’une vie humaine.
Jimmy s’arrêta soudain.
— Par ici, dit-il.
Devant nous se tenait, au cul d’un wagon, l’étroite guérite du chef de train. Jimmy empoigna les mains courantes et se hissa dedans. Je le suivis et refermai la porte ; à deux on y tenait difficilement. En outre, c’était sale comme tout. On ne pouvait rien toucher sans avoir les mains noires de charbon. Mais ce n’était pas le moment de s’attacher à ces détails.
— Tu comprends, expliquait cependant Jimmy en essayant de reprendre son souffle, d’ici on voit de beaucoup plus loin. En cas d’histoire, on aura le temps de se retourner.
Loin, c’était beaucoup dire. Par la vitre poussiéreuse, striée de pluie, on ne distinguait qu’un enchevêtrement de wagons, un labyrinthe de voies ferrées, une forêt de signaux. On entendait la rumeur ample de la gare et la voix nasillarde d’un haut parleur. Notre train devait être enfin arrivé à bon port, avec trois voyageurs de moins dont un, probable, ne serait plus jamais client de la compagnie. À la vitesse avec laquelle il avait heurté le pylône, en effet, s’il ne s’était pas cassé en deux et n’en était pas crevé sur le coup, c’est qu’alors le Bon Dieu était nazi ou que le diable protégeait la Gestapo.
— Tu as ton feu ? demandai-je à Jimmy. Ce n’est pas le moment d’avoir des scrupules, je t’avertis. S’il vient quelqu’un, faut le mettre en l’air et sans pitié.
— T’en fais pas, ricana Jimmy, je ne lui laisserai pas le temps de se confesser.
Il tira de sa poche un Colt analogue au mien, vérifia le chargeur et fit glisser la culasse. Ensuite, il vissa sur le canon un silencieux que je ne lui connaissais pas.
— Qu’est-ce que tu veux foutre de ça ? demandai-je. Ça ne sert à rien.
Ça sert à ne pas faire de bruit. Ça ne dérègle pas ton tir et des fois on peut avoir intérêt au silence.
Il passa la main sur son visage mouillé de pluie et, quand je le regardai j’éclatai de rire. Il s’était collé sur le museau cinq longues traînées de poudre de riz à l’usage des Sénégalaises. On aurait dit un auguste qui va descendre en piste, sauf que son regard ne présageait pas précisément de la rigolade.
Maintenant, en gare, tant dans le bureau du Commissaire Spécial que dans celui de la Gestapo et de la Feldgendarmerie, ça devait un tantinet barder. Tout ce beau monde devait être sur les dents. Ils devaient fouiller la gare pour nous rattraper car il s’était inévitablement trouvé quelqu’un pour leur dire que nous étions descendus en marche à contre-voie. En outre, je m’étonnais de ne pas les voir déjà dans le secteur, car il serait bien extraordinaire que personne, cheminots ou voyageurs, ne nous ait vus cavaler à travers les rames de wagons.
— Je me demande, dis-je, si on n’a pas tort de rester là. On attend peut-être qu’ils viennent nous cueillir ? À mon idée, le mieux ce serait de sortir.
— Et comment ? demanda Jimmy.
— Bah ! on sort toujours d’une gare. Il y a trois solutions : soit la gare de marchandises, soit la consigne, soit le buffet.
— C’est ça ! ricana mon pote. Et on se retrouve à la Maison d’Arrêt du pays. Merci. Tu penses bien qu’après une pareille histoire tous ces coins-là vont être drôlement gaffés. Le mieux, c’est de se planquer ici en attendant que la fièvre de recherche leur ait passé. Tiens, vise un peu.
Eh ben ! En effet, on avait eu raison d’attendre. Un soldat allemand suivait précautionneusement le sentier entre notre train et celui d’en face. Il marchait à pas de loup. Au bout du canon de son flingue, sa baïonnette large et courte luisait d’un éclat menaçant. Avec son casque en vase de nuit et son imperméable multicolore, il avait un aspect monstrueux, comme un être descendu d’une autre planète. Son allure méfiante et son arme prête à gicler lui donnaient une allure barbare. Derrière lui venait un autre phénomène pas plus encourageant, aussi furtif et aussi menaçant.
— T’as vu ? murmura Jimmy. Tu peux être sûr que ces deux-là, ils ne cherchent pas des escargots. Ça, c’est de la chasse à l’homme où je ne m’y connais pas.
D’un coup de pouce il fit glisser le cran de sûreté de son Colt. Moi je tirai mon feu et j’en fis autant.
— Baisse-toi, dis-je, c’est tout à fait le genre de types qui tirent sans sommations. S’ils nous aperçoivent ils nous farcissent la tête.
Jimmy obéit.
— Avec eux, souffla-t-il, on n’aura malheureusement pas le bénéfice de la surprise. Ils se tiennent sur leurs gardes. S’ils nous découvrent, ce sera à qui tirera le premier.
Maintenant on entendait, mêlé au froissement de la pluie, le bruit lourd des bottes écrasant le gravier. Ils étaient à deux pas de nous.
— Ta gueule ! soufflai-je, le cœur battant.
Je levai mon Colt et le braquai sur la porte. Le premier qui se présenterait descendrait l’escalier de fer plus vite qu’il ne l’aurait monté.
Effectivement, il y eut un léger choc et une sorte de frémissement dans l’armature de la cabine. Un des troufions escaladait sans doute notre repaire. Je réfléchis que pour cette acrobatie son flingot devait le gêner plutôt qu’autre chose.
Déjà il touchait la porte lorsqu’on entendit un appel.
— Hé ! Hans ! Zuruck ! Es ist vertig !
Ça devait être son copain qui l’appelait. Effectivement, le type grogna quelque chose et je respirai en l’entendant redescendre.
Il pourrait lui dire merci, à son pote. C’est vrai qu’il ne se douterait jamais à quel point il avait été à deux doigts d’être ratatiné.
— Nom de Dieu ! souffla Jimmy.
Je me tournai vers lui. Il était blême. Ses mâchoires étaient crispées. D’ailleurs il y avait de quoi s’émotionner, parce qu’en définitive, si le Boche l’avait échappée belle, nous, on était dans le même cas que lui. Et moi, je n’avais pas besoin de me fiche de Jimmy. Je ne devais pas être beaucoup plus beau à voir.
C’était sans doute la réaction nerveuse, je me sentais saisi de frissons, je me mettais à trembler, le bout de mon revolver allait dans tous les sens.
— Tu sucres les fraises ? demanda Jimmy, avec un rire jaune.
— Si tu penses qu’il n’y a pas de quoi.
— Bon sang de bon sang ! gronda-t-il en remettant le cran de sûreté à sa crécelle. Quelle histoire. Tu n’en fais jamais d’autres. Si encore ça nous avait rapporté autre chose que des emmerdements, ton règlement de comptes ! Mais non, on y a tout paumé, au contraire.
— Ah ! dis-je, je t’en prie, ne recommence pas à râler. Ce n’est vraiment pas le moment.
Je me levai un peu et regardai à travers la glace. Les deux Allemands nous tournaient le dos et s’en allaient côte à côte. Ils avaient fini d’inspecter ce côté-ci, ils devaient passer à un autre secteur.
— Combien de temps allons-nous moisir dans ce placard, bon sang ?
— Je ne sais pas, répondit Jimmy. Faut attendre au moins une demi-journée, c’est-à-dire la nuit.
— Ça promet !
Nous nous étions redressés entièrement et nous regardions ce décor sinistre que la pluie achevait de consterner. Un ciel bas pesait sur cet entassement de wagons gris, dont beaucoup étaient délabrés à l’extrême. On entendait des bruits de roues, de sifflets, des halètements de machines. Au loin, un panache de fumée noire alourdissait encore le ciel.
— Si encore on avait la veine que notre train démarre, ça irait tout seul. Une fois dans un autre bled on s’en sortirait bien.
— Tiens, m’écriai-je, regarde !
Le train de marchandises voisin du nôtre se mettait lentement en marche, précisément.
— Nom de Dieu ! s’exclama Jimmy, faut tenter la chance, vas-y, grouille-toi.
J’ouvris la porte et me laissai glisser au bas de l’échelle. Je jetai un regard rapide autour de moi. Il n’y avait personne. Je me mis à courir vers le train qui prenait de la vitesse et je bondis dans un wagon vide dont la porte était entrebâillée. Je sentais dans mon dos haleter Jimmy.
— J’ai jamais tant couru de ma vie, s’exclama-t-il. Presque aussitôt on entendit un cri rauque.
— Halte !
Jimmy avait déjà sauté près de moi. Nous nous retournâmes. Un soldat allemand que le train avait dévoilé, était planté au milieu du ballast, les jambes écartées et nous mettait en joue. Il était seul.
Jimmy leva son Colt.
Jimmy tira. Je vis le fridolin lâcher son flingue, trébucher et rouler sur le sol.
— Et voilà, dit Jimmy, les avantages du silencieux. Si je ne l’avais pas eu, ça aurait fait un tel pétard qu’à l’heure actuelle nous aurions toute la gare aux trousses et il est plus que probable que le train serait stoppé.
C’était vrai. Maintenant, avant qu’on retrouve le macchabée, nous avions le temps de faire du chemin.
D’ailleurs, on ne se douterait pas obligatoirement que nous étions dans ce tortillard.
Mon pote remit son Colt dans sa poche et s’assit sur une caisse. Il paraissait soudain déprimé, vieilli.
— Qu’est-ce que tu as ? ricanai-je. C’est le fait d’avoir ratatiné ce mec qui ne te réussit pas ?
Il me jeta un regard triste que je ne lui avais jamais connu.
— Tu me croiras si tu veux, répondit-il, en choisissant une cigarette, c’est la première fois que je descends un homme. J’en ai dérouillé pas mal mais tué comme ça, de loin, avec un feu, je ne l’avais jamais fait. C’est dégoûtant.
— Hé ! répondis-je. On ne peut pas toujours choisir. On ne choisit pas davantage sa mort que les moyens de conserver sa vie. Ce serait trop beau.
— Oui, mais ça m’écœure.
Pareil aux héros du Moyen Âge au moment de l’invention des armes à feu, Jimmy estimait que c’est une défense de lâche. Lui, il comptait surtout sur ses poings.
— Ne te frappe pas, répondis-je. Fallait bien que ça arrive.
— En plus, continua mon copain, voilà que maintenant, moi, je suis dans la sauce jusqu’au cou, autant que toi. Je me suis embarqué dans la même galère et bien involontairement.
Il y eut un silence, si je puis dire, car le roulement du train faisait un tel boucan qu’il n’y avait presque pas moyen de s’entendre. Jimmy paraissait de plus en plus accablé.
— Tu te rends compte ? dit-il soudain, ce que le plus petit événement peut avoir de conséquences. Quand tu y penses, tu es épouvanté.
— Faut vraiment, ricanai-je, que ça t’ait drôlement retourné, cette exécution. Voilà que tu fais de la philosophie, à présent ?
— C’est vrai, répondit Jimmy. Vise un peu cette succession de salades, c’est une véritable cascade d’emmerdements. Si on m’avait dit qu’il suffisait qu’une fille aille pager avec un type pour que ça coûte la vie à quatre mecs, je ne l’aurais jamais cru.
Je me mis à rire, troublé quand même par ce raisonnement.
— Compte, continuait cependant Jimmy, Meister et son copain, le gars de la Gestapo qui allait mesurer le trottoir de la gare et le péquenot encore plus anonyme que je viens de mettre en l’air. Ça fait déjà quatre. Quatre qui sont morts, parce que Mademoiselle Hermine avait envie de se farcir Meister.
— Elle est morte aussi, elle. Tu devrais la compter, ça ferait cinq.
— Oh ! elle, c’est pas pareil. Elle est en quelque sorte le personnage central. En tout cas, tu verras, d’une maniéré ou d’une autre, ce n’est pas fini. Il y aura encore de pauvres cons pour se faire crever et pour payer les conséquences de cette histoire de cocu, conséquences dont, évidemment, ils ignorent tout. Ce troufion, par exemple, tu crois qu’il en a entendu parler d’Hermine ? Penses-tu ! Est-ce que tu t’imagines qu’on lui a dit : voilà, mon vieux, il y a quelque part en gare deux types qu’il nous faut parce que ceci, parce que cela. On lui a dit : allez me les chercher et que ça saute. Conclusion, il se fait lessiver. Suppose, maintenant, que cet anonyme est devenu immortel, puisqu’il est mort pour sa patrie, maintenant que tout son village et sa famille en particulier vont le considérer comme un héros malchanceux, qu’on vienne leur dire à l’oreille : vous savez pourquoi il est mort, Fritz, Otto ou Albrecht ? Pour que vive l’Allemagne, qu’ils répondraient, naturellement. Non monsieur, il est mort parce que Maurice le Braqueur était amoureux et qu’il a été doublé. Ça leur rabattrait salement leur enthousiasme national. Ils finiraient peut-être par comprendre que nous sommes tous considérés comme des cloches par une puissance mystérieuse, tout ce qu’il y a de plus rigolo.
Il faisait une mine si triste, si désabusée, que je ne pus résister plus longtemps.
— C’est ça, grommela-t-il, marre-toi, marre-toi bien fort, profites-en, parce qu’on ne sait pas comment ça va finir, cette aventure. Tout ce qu’il faut souhaiter, c’est de ne pas être les prochains pigeons de cette riflette.
— Il ne faut pas être si pessimiste. Jusqu’ici on s’en est bien tirés.
— Tu trouves, qu’on s’en est bien tirés, toi ? Moi je trouve que ça a été tangent. Il s’en est fallu d’un quart de poil. C’est comme ce train, maintenant, dans lequel nous sommes embarqués. Si on savait seulement où il va. Tu ne vois pas qu’il nous mène franco en Allemagne ? C’est ça qui serait joli !
— Ne t’en fais pas, il s’arrêterait bien avant. Mais tu as raison, je voudrais quand même bien savoir où nous allons. De toute manière, ça ne m’a pas l’air d’être une ligne bien importante, on va sans doute débarquer dans un bled perdu.
On en était là de notre raisonnement lorsque le tortillard commença à donner des signes d’essoufflement et à faire grincer ses freins.
— C’est le moment de faire gaffe, dit Jimmy et de ne pas se faire coincer à la sortie. Faut se barrer de cette gare avec toute la discrétion nécessaire. Il faudrait être les rois des caves pour se faire épingler pour infraction à la police des chemins de fer.
On se tira un peu en arrière, on gagna les coins du wagon. En montant sur une caisse je pus arriver à la hauteur d’une petite fenêtre grillagée derrière laquelle j’avais des chances de ne pas être vu. On passa devant plusieurs poteaux surmontés de planchettes portant le nom d’une station. C’était un nom composé et, à cause de la vitesse, de l’éloignement et de l’inattendu avec lequel elles se présentaient je ne pouvais pas le lire.
J’aurais bien voulu qu’on s’arrête là, c’était encore la campagne et en y regardant de plus près je m’aperçus que c’était composé uniquement de vignes. Ce n’est pas qu’on puisse aisément se cacher dans les vignes au mois de décembre, car ça manque de végétation, mais enfin, si on réussissait à gagner la route que j’apercevais de l’autre côté de la voie, on avait des chances de sortir sans ennui.
Malheureusement, le train ralentissait à peine, et maintenant je voyais la gare se rapprocher dangereusement. Pourvu que cet arsouillé de mécano ne nous arrête pas pile devant le bureau du chef de gare ! On aurait dit, en effet, que ça prenait cette tournure.
Et c’est alors que je pus lire le nom, Nuits-Saint-Georges. On était en plein pays bourguignon. Ça commençait à devenir un voyage-surprise.
Sur le quai de la gare, il y avait quelques civils et deux soldats allemands, le flingot sur l’épaule, qui faisaient les cent pas. Je me demandais la tête que feraient tous ces gens s’ils nous voyaient sortir devant eux de cette caisse. C’était un truc à éviter à tout prix, ça intriguerait trop de monde.
— Ce n’est pas la peine, dis-je à Jimmy, en sautant de ma caisse, d’essayer de descendre ici, il y a du peuple sur le quai et je crois que notre wagon va s’arrêter devant tout le monde.
— Ah ! Nom de Dieu ! répondit mon pote. Pourvu qu’aucun de ces zèbres n’ait l’idée de venir chercher un colis ici ! On ne s’en débarrasserait pas facilement. On ne peut quand même pas bousiller tous les types qu’on rencontre. On finirait par croire qu’on a fait un pari.
— On essayera de descendre ailleurs, dis-je. Sûrement que ce tortillard ne va pas rester là.
Effectivement, on procéda à quelques manœuvres, scandées d’appels et de coups de sifflet, puis on reprit de la vitesse et le voyage recommença.
— Tu connais un peu la région ? demanda Jimmy, en allumant une nouvelle cigarette.
— Non, dis-je, je n’y ai jamais foutu les pieds. Mais si mes souvenirs géographiques sont exacts, on ne doit pas être loin de Beaune. Ce serait la prochaine station que ça ne m’étonnerait pas.
Je ne me trompais pas. C’était bien Beaune dont la gare, au fond, nous tendait les bras. Ce coup-ci, le train ralentit longtemps avant d’atteindre la station.
— Je crois que nous avons une chance, dis-je. Le dur ne va plus vite qu’une tortue. Nous l’avons pris en marche, on va le quitter de la même façon.
— Quelle acrobatie ! gémit mon copain. J’en ai jamais tant fait de ma garce de vie.
— Allons-y, répondis-je.
C’était du beurre, le train ralentissait de plus en plus. Maintenant, il ne marchait pas plus vite qu’un homme au pas.
Je sautai le premier et courus me planquer derrière une haie. Jimmy en fit autant tout de suite après moi.
— Et maintenant, dit-il, quand il m’eut rejoint, qu’est-ce qu’on fait ?
— Tout d’abord, répondis-je, prends ton mouchoir et essuie-toi la figure. On dirait que tu t’es battu avec un charbonnier.
— Si tu te voyais, répliqua-t-il, tu ne serais pas si fier, ton visage n’est pas plus propre que le mien.
Nous crachâmes dans nos mouchoirs et nous nous essuyâmes vigoureusement.
— Bon, dis-je, maintenant nous voilà parés. Allons-y.
Et nous partîmes tranquillement, le long de la voie, les mains aux poches, comme si rien n’était.
Cent mètres plus loin, il y avait un pont. On descendit le talus et on se trouva sur une route que bordaient de loin en loin les premières maisons de la ville. Sur notre gauche se tenait une grande baraque, un hôtel-café-restaurant.
Il ne pleuvait plus. Mais il s’était levé un petit vent acide qui poussait dans le ciel de gros nuages noirs. L’air avait cette odeur mouillée des fins de pluie, ce parfum froid des jours humides de décembre. Ça n’était sans doute pas terminé, la flotte, on la reverrait avant le soir.
— Moi, dit Jimmy, en désignant le bar, au bord de la route, je vais voir s’il n’y a rien à croûter là-dedans. Il est bientôt quatre heures, on n’a pas déjà bouffé à midi et les voyages, ça me creuse. Surtout avec le sport que nous avons été obligés de faire.
— Comme tu veux, mais je ne sais pas si c’est très prudent. Cette bâtisse isolée, au bord du chemin ne me dit rien qui vaille.
— C’est possible que ça ait l’aspect d’un coupe-gorge, mais je m’en fous, j’ai faim.
— Ce n’est pas l’aspect de la baraque, qui m’embête, c’est son isolement. Ça doit être désert, cette turne, à cette heure-ci. On va se faire remarquer.
— Faut pas exagérer, répondit Jimmy. On ne peut quand même pas se transformer en courant d’air.
— Tu sais bien, insistai-je, que c’est dans la foule qu’on est le mieux planqué.
Cependant, on était arrivés devant la maison. On entra.
Le bistrot n’était pas aussi désert qu’on l’avait pensé d’abord. Il y avait là une bonne demi-douzaine de cheminots tant français qu’allemands. Outre leurs uniformes, on les aurait reconnus au fait paradoxal que les Français buvaient de la bière tandis que les Allemands se farcissaient des chopines de rouquin. Ils en profitaient tant qu’ils étaient là.
On s’assit dans un coin et on demanda deux sandwiches. Il n’y avait pas grand-chose, qu’un peu de fromage ou du pâté ersatz.
Le fromage, on connaissait le topo. C’était du plâtre, sans aucun doute, et le patron ne le nia pas. Il assura seulement que ce n’était pas sa faute, que les restrictions, etc.
— Prenez du pâté, dit un cheminot, à côté de nous. Il n’est pas mauvais.
Le patron disparut et revint avec deux sandwiches ridicules. Ça n’aurait pas nourri un oiseau.
On en demanda aussitôt deux autres, mais il fallut promettre de jurer de donner les tickets correspondants, qu’il disait.
— Vous descendez du train, messieurs ? demanda le cheminot.
Jimmy faillit s’étrangler.
— Heu… Eh bien…
— Oh ! vous en faites pas, dit l’employé. Tout le monde en fait autant.
— C’est vrai, dit un deuxième travailleur, cette ligne n’est pas commode du tout. Il n’y a pas de service avant dix heures ce soir. Alors les gens qui sont un peu pressés, ma foi, ils prennent le train de marchandises. Le chef de gare ferme les yeux et même, à Dijon, certains contrôleurs vont jusqu’à le conseiller.
— C’est la guerre, dit un boche qui était assis à côté d’eux.
C’était pas la peine de se casser la tête. Si on avait su ça, on n’aurait pas pris tant de précautions. Effectivement, en gare de Nuits-Saint-Georges, j’avais vu deux types, avec des paquets descendre d’un wagon de tête. J’avais cru qu’ils faisaient partie de la boîte. Mais deux précautions valent mieux qu’une. En tout cas, maintenant, on n’avait plus à se gêner.
Ce que je n’arrivais pas à piger, c’est comment qu’il se faisait que nous ne soyons pas encore signalés sur cette ligne. Ils devaient pourtant bien l’avoir découvert, maintenant, le cadavre du troufion. Alors ? Alors de deux choses l’une. Ou bien l’alarme n’avait pas encore été donnée, je ne savais trop pourquoi ou bien ils n’avaient pas pensé qu’on avait emprunté le train de Beaune et ils nous cherchaient encore dans la gare de Dijon. Dans ce cas, à la vôtre, je leur souhaitais bien de la joie.
La porte s’ouvrit brutalement et deux jeunes gens entrèrent.
— Voilà que ça recommence, dit l’un d’entre eux, et qu’es ce qu’il descend, maintenant, regardez-moi ça !
Il roulait les r. Il avait l’accent bourguignon très prononcé.
Effectivement, à travers les vitres, au-dessus des rideaux on voyait les longues giclées d’argent de la pluie. Parfois, une rafale les plaquait brutalement contre les glaces et ça faisait une sort de crépitement qu’on percevait maigre les rumeurs de la salle.
Je frissonnai. J’avais les pieds gelés. J’en avais marre, je me sentais saisi de dégoût. Ici, s’il faisait moins mauvais que dehors, il ne faisait pas bon pour ça. La seule chaleur, c’était la tiédeur humaine des clients, fallait apporter ses propres calories, car le poêle était vide.
Un des nouveaux s’en approcha et, instinctivement tendit ses mains vers la flamme fantôme.
— Ah ! s’écria-t-il, quand il vit que ça ne rendait rien, tu ne sais pas te démerder, Gustave. Avec la proximité de la gare et la clientèle que tu as, si tu manques de charbon c’est que tu es un couillon.
— Pas si couillon que ça, dit l’autre, derrière son comptoir et en s’efforçant de prendre l’air fin. Je sais ce qui s’est passé je ne sais plus où. Un mec s’est fait piquer à faucher du charbon à la Compagnie, les Allemands l’ont fusillé.
— Tu n’as qu’à le demander à l’un d’eux, mon gars. Il ne te refusera pas ça. Il te l’apportera lui-même. Huit à dix kilos par jour c’est toujours ça. Pas vrai, Sigmund ?
— Nicht ! répondit le boche interpellé. Moi bien ici. Sehr gut. Si moi pris, puni, Allemagne ou Russie. Peut-être kaputt. Sabotage.
Oui, en somme il ne tenait pas du tout, cet homme, à se coller une sale affaire sur les bras et à être réexpédié dans un endroit où les marrons tombaient tout rôtis.
— C’est vrai, dit Gustave, qu’on vous fusille les types, maintenant, pour des haricots.
— Deux dans la peau de qui je n’aimerais pas être, dit le second des jeunes gens, ce sont les mecs qui ont descendu un type de la Gestapo et un troufion allemand, en gare de Dijon.
— Sans blague ?
— Quand ça ?
— Comment ça s’est passé ?
Les exclamations se croisaient, curieuses, incrédules.
Je regardai Jimmy. Il serrait les mâchoires. Il avait glissé sa main dans la poche de son veston et je savais que ce qu’il tenait, ce n’était pas son bréviaire. Ça, c’était un coup dur. Si le môme se mettait à déballer tout ce qu’il savait et c’était plus que sûr qu’il allait le faire, ne fût-ce que pour se faire mousser, les autres allaient comprendre que c’était nous, le couple idéal.
— Laissez-moi parler, quoi, Bon Dieu ! répondit le jeune homme. Voilà tout ce que je sais, il paraît que c’étaient deux types qui venaient de Paris où ils avaient déjà abattu deux Allemands et une femme. Quand la Gestapo a voulu les arrêter, dans le train, ils en ont balancé un par la portière.
— C’est des professionnels ! s’écria quelqu’un.
— Après ça, ils ont mis les voiles et se sont évanouis dans le décor. Là, ils se sont trouvés sans doute nez à nez avec un soldat. On ne sait pas exactement ce qui s’est passé, on n’a pas entendu de coup de feu. Mais, ce qu’il y a de certain, c’est que le militaire était bien mort, avec une balle entre les yeux.
— Celle-là, elle est raide. C’est du cinéma !
— Si tu ne le crois pas, andouille, tu n’as qu’à le demander à Gervais. Il arrive de Dijon avec le 418, tu verras ce qu’il te dira.
— Je ne te dis pas que ce n’est pas vrai. Je te dis que c’est du cinéma. Ce doit être des parachutistes anglais.
— Paraît que non. Ce sont des Français.
— Peut-être, mais parachutés.
Il y tenait, le singe, à la toile de soie ! Il avait dû lire trop de romans d’aventures. — C’est possible, dit le môme, honnêtement, mais ça, je ne te le dirai pas, parce que je n’en sais rien.
Où allait-on en venir, maintenant ? J’en avais des palpitations de mon cœur. Il suffisait d’un mot, d’un regard trop appuyé, je le sentais et il y aurait de la casse. Depuis trop longtemps je mettais mes nerfs à rude épreuve. À la moindre histoire, ils allaient me lâcher. Je serrai les mâchoires, je crispai mes poings pour m’empêcher de me lever et de sortir mon Colt.
— En tout cas, ajouta le jeune homme, on le saura bientôt. Les deux types ont été arrêtés dans la gare.
Silence consterné, même parmi les Allemands qui faisaient cercle comme les autres mais n’avaient rien compris.
— Arrêtés ? m’entendis-je demander.
— Oui monsieur. On les a crevés dans la lampisterie. Ils étaient allés se cacher là. Mais ils n’avaient plus d’armes. On ne sait pas ce qu’ils en ont fait. Ils n’ont pas voulu le dire. C’est des mecs drôlement gonflés, faut le reconnaître, quelle que soit l’opinion.
— C’est la guerre, répéta le Boche, qui ne devait savoir dire que ça.
J’étais pris d’une énorme envie de rire. Ça alors, ça dépassait tout. On aurait pu me raconter la plus belle histoire du monde, je ne l’aurais pas trouvée si comique. C’était sans doute aussi l’avis de Jimmy, car lui, il se marrait franchement.
— Ça vous fait rire ? demanda le bistrot, aigrement.
Je compris qu’on allait trop loin, et qu’il fallait jouer serré. On commençait à nous regarder d’un sale œil. Le mieux, c’était de mettre les Allemands de notre côté.
— Parfaitement, dis-je, ça m’amuse. Et puis j’espère qu’ils ne vont pas faire de vieux os en prison. Ce n’est pas la peine de payer des impôts pour nourrir de tels voyous. Il vaut mieux les fusiller tout de suite.
Tout le monde baissa la tête et personne ne dit plus un mot. Ils devaient me prendre pour quelque huile.
Je payai et on s’en fut, Jimmy et moi. En passant la porte, j’entendis un des prolétaires murmurer à un de ses voisins :
— Ça doit encore être de ces marchands de vin. Ils sont tous nazis.
Je m’expliquais maintenant pourquoi nous n’avions eu aucun ennui, et pourquoi les Allemands ne nous couraient plus derrière.
Ils croyaient nous avoir retrouvés.
Je n’en revenais pas d’une pareille chance. Mais ce que je ne parvenais pas à m’expliquer, c’est par quel miracle ils avaient trouvé deux types bouclés dans la lampisterie et ce qu’ils faisaient là. Et surtout qui ils étaient. Si nous, nous avions eu de la veine, eux, par contre, manquaient vraiment de pot. Ça doit être particulièrement sanglant de se planquer pour une affaire et de tomber au lieu et place de deux autres malfrats.
J’en riais tout seul en suivant le chemin qui nous menait vers le centre de la ville. Peu à peu, la rue s’étoffait, on voyait paraître quelques boutiques à la fois mercerie-épicerie, buvette, librairie. Mais le propriétaire s’était trop avancé en voulant vendre de tout, le dieu des commerçants s’était vengé, maintenant il ne vendait plus rien. Ça l’énervait tellement cet homme, une telle situation, qu’il foutait presque les clients à la porte. C’est ce qui m’arriva lorsque j’entrai chez l’un deux dans le but pourtant bien innocent d’acheter une boîte d’allumettes. Il me reçut si mal que Jimmy me tirait le bras, mais je pris le temps de bien lui dire tout ce que je pensais, à ce marchand de mort lente, de bien lui faire comprendre que ses airs de noble ruiné ne m’impressionnaient pas et que je n’avais rien à foutre de lui, ni de sa femme ni même de l’ensemble de sa corporation. Alors seulement je sortis, en claquant les portes.
L’honnête boutiquier n’avait rien dit.
Il était pourtant trapu et sans doute costaud, mais il faut croire que j’avais une gueule si menaçante, avec mon chapeau penché sur l’œil, qu’il préféra ne pas insister et laisser passer l’orage.
Je me retrouvai dans la rue vert de rage.
— Qu’est-ce qui te prend, dit Jimmy, de faire un tel scandale ? Tu tiens absolument à te faire repérer ? Au point où nous en sommes, mon gars, il faut tout avaler ou presque.
— Et que diable ! répondis-je, à quel point en sommes-nous donc ? Nos affaires n’ont pas été si bonnes depuis longtemps. Les Boches tiennent deux types qu’ils ont pris pour nous. On joue sur le velours.
— Tu trouves, toi ? Tu t’imagines que la police française va laisser choir l’affaire comme ça ? Mais mon pauvre vieux, dans vingt-quatre heures, toutes les gendarmeries de France et de Navarre vont avoir un mandat d’arrêt à notre nom. Quant aux Frizés, ils finiront bien par s’apercevoir qu’ils se sont gourés. Ne serait-ce que lorsqu’on les mettra en présence du type qui nous a arrêtés. Celui-là, il va voir tout de suite l’erreur. Et rien ne prouve que ce ne soit pas déjà fait.
— Ce qui me fait marrer, dis-je, c’est la gueule des pauvres mecs qui sont tombés à notre place. Ils doivent en être malades.
— C’est marrant, en effet. Ils devraient peut-être trouver ça comique, eux aussi, non ? T’es encore plus anormal que je ne le pensais.
— Je n’en ai rien à foutre, je ne les connais pas.
— C’est ça ! Mais tu vois que la série noire dont je parlais tout à l’heure continue. Voilà encore deux types qui vont être suprêmement emmerdés et peut-être même zigouillés à cause de toi et de ta tigresse, surtout de ta tigresse.
Je m’arrêtai au milieu de la rue, déserte à cause de la pluie, et je regardai mon copain.
— Écoute, Jimmy, dis-je, je t’aime bien, mais tu commences à me courir avec ta philosophie. Si ça continue, je t’achèterai un cahier et tu feras un catalogue de tous les macchabées que nous avons rencontrés et que nous rencontrerons avec les raisons de leur mort, les circonstances et les responsabilités. Ma parole, tu as raté ta vocation, tu aurais dû te mettre procureur. Comme avocat général, on n’aurait pas fait mieux.
— Tu conviendras quand même…
— Je conviendrai tout ce que tu voudras. Je vais plus loin. Si le papa et la maman d’Hermine n’avaient pas fait l’amour, au mois de mars 1923, tout ça ne serait pas arrivé. Et si ses grands parents…
— Oh ! ça va comme ça. On ne peut rien te dire de sérieux, tu prends tout à la rigolade.
— C’est la preuve d’un esprit optimiste.
— Ouais ! Mais les deux individus qui sont au bigne à notre place, ils ne doivent pas l’être tant que ça, optimistes.
— Je me demande qui ça peut être.
— Est-ce qu’on sait ? On vit une époque où la moitié du pays fait plus ou moins partie de la police tandis que l’autre moitié est résolument hors-la-loi. C’étaient peut-être aussi des aviateurs alliés qui ont cassé du bois dans la région. Ou des espions.
— Ni l’un ni l’autre, répondis-je. La Gestapo n’est pas si cave, de prendre des aviateurs pour nos zigues. Quant aux espions, t’en fais pas pour eux, ils sont parfaitement en règle, ils ont plus de papiers et de certificats que tu n’en auras jamais. Ils n’ont pas besoin de se planquer dans le pétrole.
— Je te dis, il y a tellement de cas ! Les prisonniers évadés, les réfractaires, les déserteurs, les trafiquants, et les truands tout court.
— Voilà deux mecs, de toute manière ils sont roustis.
Tout en parlant, on était arrivés devant une des portes qui s’ouvrent dans les fortifications.
— Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? demanda Jimmy. C’est tout petit, ici. J’ai l’impression qu’on va s’y emmerder ferme.
— Tu ne crois pas qu’on va y moisir, non ? Notre but, c’est Lyon. C’est grand, j’y ai un copain, on s’y planquera facilement et c’est le centre des affaires, tu saisis ?
— Parfaitement. Mais ce sandwich au pâté de cabot m’a donné soif. Si on allait boire un pot ?
— C’est le moment, en effet. On va se coller une demi-bouteille de côtes-de-Beaune, ça irait mal si on n’en trouvait pas ici.
Eh bien, on n’en trouva pas ! Le premier bistrot nous dit simplement qu’il n’en avait pas. Le deuxième expliqua que ce n’était pas le pinard qui manquait, mais l’emballage. Y avait pas de bouteilles, on ne savait pas où le fourrer. C’était un baratin si pauvre qu’on avait envie de rire. Le quatrième fut plus franc. Il nous avoua que tout partait pour l’exportation. C’était pas dur de deviner laquelle.
— Mais, qu’il dit, Jimmy, et le pinard qu’ils s’envoyaient, les cheminots allemands, dans ce bistrot près de la gare ?
— Il en profite à cause de son emplacement et que son établissement est presque uniquement occupé par les boches. Le Contrôle Économique ne viendra pas l’empoisonner là.
— Comment, ils sont durs à ce point ? C’est si interdit que ça de boire du bourgogne ?
— Mais ce n’est pas du bourgogne que vous avez vu boire. C’est du vin de Perpignan. Mais ça aussi, c’est interdit. Il est défendu de servir du pinard au comptoir.
— Ah ! Nom de Dieu ! gémit Jimmy. Je suppose qu’à Perpignan ils ne doivent consommer que du bourgogne.
— C’est ce qu’on appelle la répartition. Ça nous paraît idiot, à nous, mais ça doit répondre à quelque chose qui nous échappe. Ce ne sont pas des couillons qui dirigent ça, vous pensez, ce sont des gens qui ont fait des études.
— Bien sûr.
Non, ce n’étaient pas des couillons, mais c’étaient de beaux salauds. C’est nous qui aurions été des caves si on ne s’en était pas aperçus.
Il va de soi que j’étais déjà fixé sur les procédés officiels à l’égard du ravitaillement, mais il fallait voyager en province pour constater que c’était encore plus moche et plus pourri que ce qu’on pouvait espérer.
Le patron, à la place de bourgogne, nous offrit un pastis à la manque, en nous faisant observer qu’après tout, c’était l’heure de l’apéritif. Mais il nous conseilla de l’avaler cul sec, on sait jamais, un de ces poulets pouvait entrer et c’est tout le monde qui serait emmerdé. Le client était sonné autant que le patron.
Il n’était pas mauvais, leur pastaga. Ils avaient dû le fabriquer avec des alcools de vin. Il sentait bien encore un peu le marc, mais ça pouvait passer.
Il n’était pas loin de cinq heures et la nuit commençait à tomber. Une nuit d’hiver froide, parcourue de rafales de vent mouillé. Le taulier alla fermer ses rideaux bleus et allumer l’électricité.
Je m’accoudai au zinc, étreint par le cafard. Déjà qu’à Paris ça ne me réussissait pas beaucoup, l’instant crépusculaire, ici ça prenait l’ampleur du désespoir. Dehors, on entendait le vent siffler et remuer les dernières feuilles mortes en train de se décomposer dans les ruisseaux. Je me sentais perdu, loin de tout ce qui m’était familier, de tout ce qui, jusqu’à présent, avait constitué ma vie, la base même de mon existence, et qui me permettait de ne pas trop m’attarder à regarder la vie et surtout mon avenir en face.
Mais ici, bonsoir, je nageais.
Heureusement que j’avais Jimmy près de moi. Il faisait aussi une sale tête. Peut-être songeait-il aux mêmes choses que moi, peut-être remâchait-il également ses regrets et son découragement. Je savais depuis peu que sous ses allures de catcheur c’était un tendre.
Moi, je me revoyais à Paris, je retrouvais la rue Pigalle et le boulevard Barbès. Avec un tout petit effort délicieux, je retrouvais l’odeur des bars, des parfums chers et des cigarettes de contrebande. À cette heure-ci, pourtant, la rue Blanche n’était pas plus éclairée que la rue principale de Beaune, c’était du kif. Mais il y avait beaucoup plus de monde dehors. Malgré le mauvais temps, on entendait jaillir de la musique de l’entrebâillement des rideaux noirs. Ici, c’était le vent qui venait, avec sa voix trop plaintive.
Là-bas, ça sentait le luxe et la vie facile. Et parmi toutes ces ombres, accoudées au zinc de Fredo, il y en avait une qui m’obsédait. Elle ne jouait jamais au 421, elle ne parlait presque à personne, elle fumait nonchalamment sa cigarette au bout d’un long tuyau d’ambre. Et le soir elle serait dans mes bras, toute nue, dépouillée de sa morgue, pâmée de plaisir.
— Remettez-nous ça, dit Jimmy d’une voix bourrue.
Je sursautai et revins à Beaune.
Dans ce bar presque désert encore, l’éclairage était chiche. Les murs étaient gris, l’air était épais et chaque angle était un coin d’ombre, triste de l’absence de gens qui ne viendraient plus. De gens qui étaient partis depuis des années, très loin, de l’autre côté du monde — ou qui étaient morts et dont le vent, sur les tombes avait emporté les dernières fleurs et les derniers souvenirs.
Je frissonnai et relevai instinctivement le col de ma canadienne. Pourtant, je n’avais pas froid. C’était le dégoût, un immense écœurement qui me crispait les nerfs. D’autant plus que je n’essayais pas de lutter. Je me grisais de cette amertume, j’y trouvais une volupté. J’étais un type fini, vidé, l’aventurier debout sur un quai, au bord du monde, à l’instant du départ et qui ne reviendra jamais. Il laisse derrière lui tout ce qu’il a aimé, tout ce qu’il aimera toujours, dois-je dire, et d’autant plus vigoureusement qu’il ne le possède pas et que c’est lointain, si lointain ! Avec naturellement la femme idéale, qui n’a jamais voulu de lui et à cause de laquelle, surtout, il s’en va. En somme, tous les poncifs des films sentimentaux d’avant-guerre. Mais je ne suis pas un type à faire de la littérature et à mépriser un sentiment parce qu’on le dit éculé.
Moi, c’était ce fantôme qui allait et venait dans les rues de Pigalle, qui s’accoudait à mon côté dans les bars, je retrouvais son rire, ses beaux yeux et ses gestes tendres. Il me suivait, lorsque je marchais, il m’avait accompagné jusqu’ici, depuis la Place des Ternes. Avec moi il était passé à travers les souricières de la Police et de la Gestapo. Et maintenant il était debout près de moi, entre moi et Jimmy, au milieu de nous. Comme autrefois.
Je passai sur mon front une main glacée.
— Qu’est-ce que tu as ? demanda Jimmy. T’es malade ?
En face de moi il y avait une glace. J’y jetai un regard. J’avais les traits tirés et, dans cette lumière diffuse, une gueule de macchabée.
— Je suis pompé, dis-je.
— Moi aussi. C’est vrai qu’on a eu une rude journée. Ça doit être la réaction nerveuse.
Un vieux type maigre, mal enveloppé dans un vieux pardessus comme une sardine dans un morceau de papier, entra et offrit timidement Paris-Soir à l’honorable clientèle.
J’en pris un. Malgré tout, cette feuille couverte de petits signes noirs m’apportait quelque chose de Paname. Je l’ouvris.
« Rebondissement dans l’affaire des Ternes ».
Ça s’étalait en première page, sur deux colonnes. Je donnai, un coup de coude à Jimmy et, d’un clin d’œil, lui désignai l’article.
Il se pencha, fronça les sourcils et nous lûmes.
« Nous avons informé nos lecteurs de l’ignoble attentat dont furent victimes, hier soir, deux fonctionnaires allemands ainsi qu’une jeune femme qui les accompagnait.
« Une rapide enquête menée par la Sûreté Nationale devait amener les policiers à connaître les coupables moins de douze heures après ».
— Les coupables ? grommela Jimmy.
« Le Commissaire Pierre, qui avait découvert leur domicile, chargea les inspecteurs Martin et Simon d’un mandat d’arrêt. Les assassins s’étaient réfugiés dans une chambre d’hôtel de Pigalle. Mais, lorsque les policiers se présentèrent, ils furent assaillis par les bandits qui, après une lutte acharnée, réussirent à s’échapper.
« C’est du moins ce qu’affirmèrent à leur retour rue de Bassano les inspecteurs bredouilles.
« Or, ce matin même, une jeune femme qui désire garder l’anonymat se présentait à la Sûreté. Elle déclara qu’elle habitait le même hôtel que l’un des criminels, celui précisément, où la Police était venue les arrêter. Sa chambre était voisine et la cloison était si mince qu’elle avait entendu toute la scène. Ce sont, affirme-t-elle, les inspecteurs eux-mêmes qui ont organisé l’évasion, simulant une bagarre et maquillant les traces de lutte.
« Les deux inspecteurs ont été immédiatement mis entre les mains de la police allemande qui reprend à son compte l’enquête.
« Un sévère châtiment s’impose. La collusion de ces policiers traîtres avec le général de Gaulle ne fait pas de doute et il est temps que l’on nous débarrasse des crapules et des voyous que nous envoient les Alliés. »
— Saloperie de saleté ! gronda Jimmy. Ses mâchoires étaient crispées et ses poings, dans les poches de sa canadienne faisaient deux grosses boules.
J’étais de plus en plus effondré. Ah ! Bon sang. Il fallait vraiment qu’on n’ait pas de veine, ni les uns ni les autres. Voilà encore deux mecs qui s’étaient fait épingler à cause de nous. Les plus chics, les meilleurs.
— Je n’avais plus pensé à la poule, dit Jimmy. Sous le coup de l’émotion, je l’avais oubliée, celle-là.
— Ça, répondis-je, c’est une vraie catastrophe. Parce qu’il ne faut pas se faire d’illusions sur ce qui les attend.
— Oh ! je n’en ai pas, répondit Jimmy très abattu. Ils vont les fusiller dans un fossé quelconque, si ce n’est pas déjà fait.
— Mais enfin, Nom de Dieu, qui c’est, cette gonzesse ? Tu la connais ?
— Pas du tout. Je ne m’occupe pas des filles. Je l’ai rencontrée deux ou trois fois comme ça, sur le palier. Je serais incapable de te dire si elle est belle ou moche, blonde ou brune et encore moins, naturellement, de la reconnaître. J’ignore même son nom. Je ne m’en suis pas préoccupé, tu penses. Tout ce que je sais, c’est que lorsqu’elle s’envoie en l’air ce n’est pas du chiqué.
— Tu ne le sais que trop, répondis-je. On n’a pas idée, aussi, d’habiter des carrées où l’on n’est pas chez soi et dans lesquelles le moindre mot que tu dis le voisin l’entend aussi bien que toi. Voilà ce qui arrive.
Ah là ! là ! dit Jimmy. Ce que je suis emmerdé !
— Et moi, alors !
Je pensai qu’un troisième pastis nous remettrait peut être d’aplomb. Je fis signe au patron de nous remplir les verres. Peu à peu, des clients arrivaient et dès la porte s’ébrouaient, car il paraissait que la pluie avait pris de l’importance. Ils s’approchaient du zinc, serraient la main au patron et se racontaient mutuellement ce qu’ils savaient de plus drôle, exactement comme quelqu’un qui se chatouille parce qu’il veut rire à tout prix. Quand même, peu à peu, l’atmosphère devenait moins hostile. Il s’y glissait un peu de vie.
Je ne sais pas si c’est ça ou le troisième pastis, je me sentis soudain pris d’une énorme colère rentrée. Je suis certain que je devins écarlate.
— La salope ! grinçai-je, le fumier ! Qu’est-ce que ça lui foutait de se tenir tranquille, hein ? Je te le demande ! Qu’est-ce qu’on lui avait fait ? C’était un turf ?
— J’en sais rien, je te dis ! Mais je ne crois pas.
— Pourquoi ?
— Parce qu’en principe, un turf sait tenir sa langue. Il sait mieux que personne qu’il a intérêt à être régulier. D’ailleurs tu sais que je me couche jamais bien tard. Elle rentrait toujours presque en même temps que moi. Il y avait un type qui venait la voir deux, trois fois par semaine.
— Quel genre de type ? Un Frizé ?
— Je ne crois pas. J’en sais rien, bien sûr, mais je ne pense pas. On n’entendait qu’un murmure et je ne suis pas un mec à aller coller mon oreille au mur. Mais il me semble bien qu’il parlait français, à voix basse.
— À voix basse, hein ? Ils étaient tous les deux moins cloches que nous. On aurait dit, ce matin, qu’on faisait une réunion politique.
— Hé ! Ils ne pouvaient pas le savoir, les pauvres flics. Et tu devines qu’à ce moment-là je ne pensais pas à la voisine.
— Naturellement.
— Comment qu’on va faire ?
— Je ne sais pas encore, mais je sais que je ferai quelque chose, ce soir, demain ou dans vingt ans d’ici. Il y a des choses, quand on les oublie c’est qu’on n’est pas un homme. Si nous sommes encore vivants aujourd’hui, c’est grâce à ces types. Ils nous ont sauvé la mise. On leur doit la vie aussi bien qu’à notre père. Celle qui les a fait tomber ne l’emportera pas au paradis, je te le promets.
— Tu veux revenir à Paris ?
— Ce n’est pas l’envie qui me manque. Fais gaffe.
Un type se penchait vers nous pour prendre une carafe. Son regard frôla le nôtre et il nous tourna le dos. On parlait à voix très basse, à peine un murmure, mais fallait se méfier. On était à la merci d’un mouchard quelconque, et les mouchards on en avait soupé. Par-dessus la tête qu’on en avait.
J’avais maintenant plus de raisons que jamais de ne pas me laisser arrêter. Il y a quelques instants, j’étais au bord du découragement. J’étais abruti rien que de songer que cette vie, que je m’acharnais à conserver, elle ne signifiait désormais plus rien, elle n’était bonne qu’à nib et elle n’avait aucun sens pour moi, ce qui est plus grave et, par conséquent, plus dangereux.
Les moutons, les donneuses, toute cette racaille, et particulièrement la fille de l’hôtel, j’en faisais mon affaire. Si je tenais seulement huit jours, on allait rigoler.
— Si on revient à Paname, disait cependant Jimmy, on n’y fera pas de vieux os. Sitôt arrivés, crac ! au bigne. Et même peut-être avant. On l’a déjà frisé dans le train de Lyon et il n’y aura pas toujours une portière ouverte à point nommé. En outre, si tu veux le savoir, j’en ai marre de jouer les Fantômas dans les trains de marchandises. Je prends de l’âge. J’ai besoin d’un peu plus de tranquillité. D’ailleurs, ce n’est pas la bonne méthode. Pour mettre quelque chose sur pied, faut pas jouer les tout fous.
— Le principal, maintenant, c’est de se procurer le nom de la pucelle. Sans ça, on n’a aucune espèce de chance.
— C’est précisément ça le plus dur. Tu penses qu’elle doit se méfier, la môme. Elle ne recherche pas les honneurs. T’as vu ? Elle est soigneusement anonyme. On pourrait peut-être téléphoner aux flics en leur demandant des précisions.
— Je n’ai pas envie de rigoler, répondis-je sèchement. Mais on pourrait peut-être téléphoner à ton taulier.
— Non, ricana Jimmy, le mieux ce serait de lui écrire en lui demandant de nous répondre à la prison de Dijon, parce que c’est là qu’on se retrouvera avec ces façons de faire.
— Alors je ne vois pas.
— Moi non plus.
Le mec qui tout à l’heure s’était approché de nous pour prendre la carafe se rapprocha à nouveau et saisit le journal. Il avait une de ces têtes de jean-foutre qu’on n’oublie jamais quand on les a vues une fois. Il aurait joué Judas sans maquillage. Il posa de nouveau sur nous un regard glacé.
Mais cette fois, j’étais à cran. Je le regardai bien en face, sans baisser les yeux et en fronçant les sourcils. Il prit son canard et alla s’asseoir au fond de la salle.
— Ce type, dis-je à Jimmy, il commence sérieusement à me les casser. Le mieux c’est d’aller boire un drink plus loin, parce que, dans l’état d’énervement où je suis, je finirais par l’encadrer. Et ce n’est pas le moment. C’est quand même ennuyeux de ne pas pouvoir faire ce qu’il te plaît, tu conviendras.
— C’est maintenant que tu t’en aperçois ? C’est pour ça, imagine-toi, qu’il y a des gens qui se battent.
— Tu repars dans un discours philosophique ? dis-je quand nous fûmes dehors.
Mon pote haussa les épaules.
— C’est pas de la philosophie, ça, c’est une constatation.
— Moi aussi j’en ai fait une, constatation. C’est que la liberté c’est un don. Oui, mon pote. Moi je me sens aussi libre qu’avant, pareil. Parce que je les emmerde, eux, leur S.T.O. et pas mal de leurs histoires, avec leurs petits copains, bien entendu, par-dessus le marché, leurs mouches et leurs indics. Tu piges ? Tandis qu’il y a des gens, même si tu instaurais demain l’anarchie, qu’il n’y ait plus ni flics, ni juges, ni patrons, ni quoi que ce soit qui t’empêche de faire quoi que ce soit, pour eux ce serait du pareil au même.
Une rafale rageuse me bouscula et me cracha toute sa pluie à la figure. J’enfonçai mon galure d’un coup de poing. Je n’avais pas froid. J’avais les nerfs à fleur de peau. On m’aurait frotté le dos de la main j’aurais fait des étincelles, comme les chats.
— Tout ça, dit Jimmy, c’est des salades.
— Des salades ? Suppose qu’on distribue un morceau de terre à chaque type. Demain, tu en aurais la moitié qui ira proposer à l’autre de lui travailler son bout de champ. C’est comme ça que c’est né, le patron. Y a des tas de types qui ont une âme d’esclave, congénitalement. Et ils ne s’en doutent pas. Ils parlent de liberté plus fort que les autres.
Jimmy se mit à rire.
— C’est toi, maintenant qui baratines, dit-il.
— C’est vrai.
Du coup, je me tus. Je ne sais pas ce qui m’avait pris de faire cette conférence. C’est pas mon genre. Je ne perds généralement pas mon temps à raisonner. J’agis.
— Je suis vraiment embêté, tu sais, dis-je pour détourner la conversation. Je donnerais lourd pour avoir le nom de cette gonzesse.
— Le nom ne fait pas grand-chose à l’affaire.
— Plus que tu ne crois. Après un coup pareil, la poupée, qui n’est sans doute pas très rassurée, puisqu’elle n’a pas voulu qu’on cite son nom, va sans doute essayer de changer d’hôtel.
— Et pourquoi ? Qu’est-ce qu’elle risque ?
De se faire descendre, parbleu ! Tu es marrant, avec tes questions. Elle ne sait pas si nous ne sommes pas restés à Paris, si nous ne faisons pas partie d’une bande organisée qui va essayer de se venger. Elle ne se trompe qu’à moitié, d’ailleurs.
— Évidemment.
Suppose maintenant que nous ne soyons pas nous-mêmes, mais les types chargés du travail. Qu’est-ce qu’on fait ? On a le numéro de ta chambre.
— Le 12.
— Mettons le 12. La seule chambre voisine du 12, c’est le 13. Conclusion : la donneuse est la poule qui perche au 13. Ce qu’il fallait démontrer.
Sans nous concerter, nous entrâmes dans un bar et nous eûmes un mal terrible à nous faire servir autre chose que des produits pharmaceutiques. À force de protestations, le patron finit quand même par nous dégotter une demi-bouteille de Patriarche.
Jimmy jeta son chapeau sur sa nuque et se gratta la tête.
— Évidemment, dit-il, continuant notre conversation, c’est un cas embarrassant.
Il y eut un instant de silence coupé par les grésillements de la radio que le patron était en train de chatouiller à la recherche des informations, car il était déjà six heures.
Nous bûmes silencieusement notre premier verre et soudain ma main se mit à trembler.
— Ce matin, disait le speaker, les inspecteurs de police Martin et Simon, convaincus d’avoir manqué à leur mission et prêté aide et assistance à des terroristes, ont été, à titre d’exemple, fusillés dans les fossés de Vincennes.
Et comme l’émission était terminée on entendit les premières mesures de Maréchal, nous voilà !
Depuis le commencement de cette saloperie de guerre et particulièrement depuis le début de l’Occupation — près de quatre ans — , on en avait vu d’un peu toutes les couleurs, dans le domaine de la démence et de l’horreur, mais jamais je n’avais ressenti une telle impression.
Les drames dont on avait entendu parler, les cheminots fusillés, les réfractaires pendus, tout ça, ça ne nous atteignait pas, ça ne nous touchait pas. On ne connaissait pas les victimes, elles étaient tellement anonymes que c’était comme si ça s’était passé dans un autre pays, très loin, aux antipodes.
Mais ce coup-ci, ce n’était pas du tout le même tabac. Martin et Simon, on les avait vus, on les avait connus, on leur avait parlé. Et non seulement ça, mais encore ils nous avaient aidés à échapper à ce sort qui maintenant était le leur.
Il m’était très facile d’imaginer ça. Le curé qui vient les chercher dans leur cellule, le commandant du peloton qui signe à leur place sur le registre d’écrou, la promenade en fourgon cellulaire et puis le cortège, le trop long et trop lent cortège, à travers les fossés, dans l’herbe humide qui vous trempe les pieds. C’est déjà le froid de la mort qui vous pénètre, à travers vos godasses, le froid de la terre qui va vous accueillir. Et puis le mur, et la rafale.
Ça ne fait rien, ils avaient été drôlement rapides, les salauds. Arrêtés le matin, fusillés sans doute vers midi, au moment où précisément la Gestapo, dans le train, nous demandait nos papiers. J’en étais malade. J’aime trop prendre mes propres responsabilités pour admettre que quelqu’un paye à ma place. Je ne pouvais pas admettre ça. Cette idée me brûlait, je sentais mes joues rougir.
Pour l’exemple, qu’il avait dit, le pédé de la radio. L’exemple du sang. C’est un genre de démonstration qui ne démontre rien du tout. On s’imagine apaiser le monde en montrant sa force, on ne provoque que la haine et la colère. Mais allez expliquer ça à un militaire ! Il vous rira au nez.
Jimmy avait sa tête des mauvais jours. Il pensait certainement aux mêmes choses. Il avala son verre et fit un nouvel appel à la bouteille.
— Tu vois, dit-il, ce qui nous attend si on se fait piper. On est archi-bons. Ce ne sera pas la peine d’attendre une indulgence ou d’espérer une grâce amnistiante, faudra suivre le chemin de monte-à-regret.
— Il y a longtemps que je le sais, répondis-je.
— Voilà des mecs qui n’avaient rien fait, ou presque, ils s’étaient simplement compromis en nous permettant de nous évader. Ils les fusillent, alors, nous qui en avons descendu quatre, en collaboration, si je puis dire, tu parles ce qu’on va aller chercher ! Question passage à tabac, en guise de hors-d’œuvre, on aura droit à la première classe. Moi, je n’y tiens pas du tout.
— Moi non plus.
— Ils n’y vont quand même pas avec le dos de la cuillère, tu te rends compte !
— Nous non plus, dans ce cas, on ne va pas prendre des gants. Je ne sais pas ce que tu comptes faire, mais moi je suis bien déterminé, maintenant. Chaque fois que je pourrai en prendre un dans un coin obscur, je lui ferai cracher ses dents avant de le farcir comme une dinde de Noël. Je te le promets.
— Somme toute, ils ont un peu de retard sur nous, tu conviendras. Nous, on a déjà réduit quatre des leurs à l’état de descente de lit. Et ils n’en ont eu que deux.
— Deux de trop ! grommelai-je.
— C’est pas tout ça, répondit Jimmy. Il est sept plombes, faudrait peut-être penser à aller bouffer.
— Comment, ça ne te suffit pas, les sandwiches de quatre heures ? Tu ne penses qu’à croûter !
— Ah ! qu’est-ce que tu veux, moi, depuis qu’il n’y a rien à se mettre sous la dent, j’ai toujours faim, bien que je n’aie encore jamais été privé. Ça doit être que mon estomac a l’esprit de contradiction.
Je hochai la tête et vidai dans mon verre le pinard qui restait.
— Cette histoire m’a coupé l’appétit, dis-je en hochant la tête. Par contre, j’ai soif. Je boirais la mer.
— Il ne faut pas te frapper, répondit mon pote. C’est la vie, ça. Il y en a toujours qui paient pour les autres. Tu crois que nous, nous ne sommes pas en train, depuis quatre piges, de solder la facture des conneries de quelque copain inconnu ? Tu l’as voulue, toi, la guerre ?
— Tu parles !
J’étais bien trop peinard avant le badaboum. J’avais un garage à Louviers, sur la route d’Évreux, je gagnais bien ma vie, je venais de me marier. Ça marchait à peu près, je ne cassais pas les glaces, bien sûr, mais enfin j’étais pas malheureux. Et puis la guerre était venue. J’étais monté là-haut, comme tout le monde. Et quand j’étais revenu ma femme avait fait la malle avec un affecté très spécial, un châtelain, un embusqué, pour tout dire. Paraît qu’ils seraient en Amérique. Elle avait tout oublié de notre amour de jeunesse, si pur et si tendre, excepté mon pognon, qu’elle n’avait pas omis d’emporter. Je me suis retrouvé sans un rond devant une maison vide et un garage désorganisé. Alors j’ai bifurqué. Je suis venu à Paris. J’ai fait un peu la foire avec la galette qui me restait. Quand j’ai été fleur, je suis allé en chercher d’autre. Et voilà. C’est tout ce qu’il y a de simple.
Décidément, c’était une sorte de Toussaint, pour moi, aujourd’hui. Tout mon passé, toutes mes salades, tous mes emmerdements, tous mes regrets, arrivaient en même temps, comme une meute qu’on a sifflée.
On paya la demi-bouteille un prix astronomique et on sortit. Dehors, il pleuvait toujours, de plus en plus fort, mais ça n’avait pas fait tomber le vent, au contraire. Je crois qu’il était plus violent encore que tout à l’heure. Je courbai le dos sous la rafale, déçu, meurtri, amer.
C’était à croire que cette putain de société, française ou allemande, avait juré de me tenir à l’écart, de se débarrasser de moi en me mettant dans des situations inextricables. Je ne cherchais pourtant pas mon destin, tonnerre de Dieu ! À cette heure-ci, au lieu de me balader comme une cloche dans les rues de Beaune à la recherche d’un restaurant et d’une chambre chaude, le regard aux aguets et le pétard dans la poche, j’aurais préféré être dans une carrée tiède avec une femme douce et une bonne assiette de soupe devant le nez. Je ne suis pas un héros, moi, je suis un mec comme les autres, avec des aspirations au bonheur et un besoin de confort et de sécurité tout ce qu’il y a de bourgeois. Manque de pot, la vie a fait de moi un truand. Et maintenant que j’avais enfin récupéré un million qui allait me permettre de me retirer des affaires, me voilà de nouveau dans le bain jusqu’au cou. Et quel bain ! De quelque côté qu’on se tourne on se brûlait toujours à quelque chose.
Nous marchions silencieusement sous la pluie d’hiver dans la rue déserte, en essayant, dans ce black-out, de repérer l’enseigne d’un restaurant. On finit par en trouver un. Mais lorsqu’on entra le patron ne voulut rien savoir.
— Je regrette, messieurs, depuis la guerre je ne fais plus restaurant. C’est presque impossible de se procurer du ravitaillement. J’ai une réputation à soutenir. J’ai préféré me saborder.
Dans le deuxième, rien à faire non plus. Celui-là continuait son activité mais il assura que c’était trop tard, qu’il avait tout donné aux six clients qui étaient là et qu’il n’avait rien dans la maison, mais là, rien, à telle enseigne qu’il se demandait comment qu’il allait bouffer lui-même.
Pour nous prendre à ce point pour des idiots, fallait pas qu’il soit lui-même bien intelligent. Mais que faire contre la mauvaise volonté et la force d’inertie ? Le mieux, c’était de chercher ailleurs.
— J’ai compris, dit soudain Jimmy, quand nous fûmes à nouveau sous la douche du Bon Dieu, ils se méfient. Ils ne nous connaissent pas. Tu as entendu le patron du bistrot où on a bu le pastis ? C’est bourré de poulets, paraît-il. En ce temps de contrôle économique, avec leurs combines de jours sans et de menus types, ils viennent fourrer le nez jusque dans ton assiette, à ce qu’il paraît. Comme on est deux, qu’on est étrangers au pays et sans doute aussi qu’on n’a pas précisément des gueules d’enfants de chœur, ils doivent nous prendre pour des poulets.
Peut-être bien. Ça, alors, c’était marrant !
— Tu dois avoir raison, répondis-je. Dans ce cas, il y a une solution. Faut pas entrer ensemble. Tiens, voilà un bistrot à côté de cette gargote. On va aller s’y taper le dernier glass. Puis tu partiras le premier. Tu choisiras une table à peu près vide, qu’on puisse être ensemble. Je te rejoins dans cinq minutes.
— Ça boume.
Effectivement, quelques instants après, on était assis, enfin, dans une salle chaude, devant un repas composé presque exclusivement de rutabagas et de carottes. Cependant, moyennant un supplément qui triplait le prix du repas, on pouvait obtenir un bifteck qui n’était pas mal du tout. On nous procura même des cigarettes.
Jimmy but le dernier coup de bourgogne, demanda deux fines et posa son verre.
— Malgré tout, dit-il, en se penchant vers moi, je ne suis pas partisan de moisir ici. Tu penses qu’à cette heure-ci les boches ont dû s’apercevoir qu’ils avaient commis une erreur et qu’ils ne tenaient pas l’oiseau bleu. Ils doivent être verts de rogne. Certainement qu’ils mènent une enquête pour savoir où nous sommes passés. Ils ne vont pas tarder à apprendre, s’ils ne le savent déjà, que deux copains vêtus de canadiennes et répondant au signalement qu’on leur a fourni ont débarqué dans ce charmant pays.
Il n’est pas non plus question, répondis-je, de nous faire construire un caveau de famille dans ce bled. Mon intention est de mettre les voiles au plus tôt.
— Le train, tu sais, ce n’est pas prudent.
— Malheureusement, il ne passe pas beaucoup de bagnoles, sans ça on tenterait de l’auto-stop.
À ce moment, une poupée d’une vingtaine d’années s’approcha de nous avec une sorte de petit panier attaché sur le ventre et une paire de ciseaux. C’était une belle gosse, grande et blonde, avec une poitrine provocante. Sous sa robe noire, ses fesses rondes tenaient probablement les promesses de ses yeux verts. Elle tourna vers nous son sourire rouge.
— Les tickets, messieurs, dit-elle.
— Les tickets ? dis-je en riant. Je croyais que les restrictions n’existaient pas dans ce paradis du bien-manger ?
— Hélas ! dit-elle, c’est comme partout ailleurs. Vous êtes tout de même un peu satisfaits ?
— Mais parfaitement, dis-je. Nous avons bien mangé.
Jimmy fit la grimace.
— Vous prenez quelque chose avec nous ?
— Volontiers, répondit-elle, avec un sourire encore plus appuyé, mais pas tout de suite, je termine mon service et je suis à vous.
Si elle avait pu dire vrai ! Elle s’éloigna, légère comme une hirondelle, dans sa robe noire ponctuée de blanc.
— Alors ça continue ? dit Jimmy, sarcastique. Tu ne peux pas voir une poupée un peu construite sans lui faire du rentre-dedans ? Tu sais pourtant que ce sont toujours les mêmes, les mieux balancées, qui te balancent, précisément.
— N’exagérons rien, fis-je. Tu la connais, cette gonzesse ? Elle n’a rien d’une donneuse. Elle a un regard franc comme l’or.
Jimmy haussa les épaules et leva les yeux au ciel. La fille, déjà, revenait. Elle remplissait nos verres et se servait quelque chose de sirupeux. Elle s’assit au bout de la table. Il n’y avait pas grand monde et les filles de salle commençaient à desservir.
— Vous êtes de passage ? demanda-t-elle, pour dire quelque chose. Jimmy la regarda gravement.
— Oui, dis-je, je suis venu voir s’il n’y avait pas moyen d’avoir quelques caisses de vin. Ma tante tient un restaurant à Paris. Elle m’a chargé de la ravitailler.
Justement, j’avais sur moi une carte des Vendanges de Bourgogne, que j’avais ramassée la dernière fois que j’y avais mangé avec Hermine.
Hermine !
— Ah ! fit-elle avec déférence. Elle appela le patron qui tint absolument à nous donner quelques adresses de négociants et qui nous cassa les pieds pendant une demi-heure à nous expliquer les difficultés locales et quelques combines du pays. Il nous demanda de nous présenter de sa part, affirmant qu’ainsi nous aurions plus de chances d’être bien servis, mais surtout pour que le commerçant lui réserve sa commission. Je fus obligé de sortir mon carnet et de noter une dizaine d’adresses. J’en avais par-dessus la tête. Jimmy rigolait doucement.
Il finit quand même par décarrer, le patron, en voyant qu’on ne l’invitait pas à boire. Et je dus commander une autre tournée pour que la môme restât avec nous.
C’était le moment des confidences. Elle nous dit qu’elle s’appelait Thérèse, qu’elle était parisienne, que l’exode l’avait menée ici et qu’elle y était restée.
— Vous aviez un amoureux ? dis-je en souriant, pour effacer mon indiscrétion.
Son regard s’assombrit.
— Oui, dit-elle. Il a été déporté S.T.O. Il a été tué dans un bombardement, a Stuttgart.
Je compatis, pour la forme.
— Ne vous en faites pas, dis-je. Enfin, vous verrez, tout s’arrange dans la vie.
Jimmy poussa un gros soupir qui en disait long sur son opinion à cet égard.
De fil en aiguille, on en revint à des considérations moins sinistres et je commençai à essayer ma chance. De la façon dont elle me regardait et répondait à mes tentatives, je voyais bien que ça avait l’air de coller. Il ne faudrait pas un gros effort pour me l’envoyer. Évidemment, on ne vit pas avec un mort.
— Vous couchez ici ? demandai-je incidemment.
— Oui, répondit-elle. Elle me regarda de telle façon que je compris que c’était dans la poche. Bravo ! voilà au moins une fille qui comprenait les nuances.
— Au fait, repris-je. Vous avez sans doute des chambres ?
— Oh ! il y en a toujours, à cette saison.
— On pourrait peut-être pieuter ici ? dis-je à Jimmy.
Sous la table il m’expédia un tel coup de pied dans les tibias que je fis la grimace et me mordis les lèvres.
— Heu ! fit-il. On verra ça tout à l’heure. Tu sais que nous avons promis de passer la soirée chez nos amis. Ils vont peut-être vouloir nous garder.
C’était les premières paroles qu’il prononçait depuis que Thérèse était venue s’attabler avec nous.
— De toute façon, dit la môme, le café est ouvert jusqu’au couvre-feu. Et ensuite vous n’aurez qu’à sonner à la petite porte à côté, je viendrai vous ouvrir, ajouta-t-elle en me regardant.
Du tout cuit, je vous dis !
— Faut pas s’attarder, dit cette brute de Jimmy, ce serait incorrect.
Il se leva, enfila sa canadienne et jeta mille balles sur la table.
— À tout à l’heure, dis-je à la poupée, avec mon sourire le plus charmeur.
Et nous sortîmes. J’étais furieux.
— Celle-là, grommela Jimmy, en marchant sous la flotte, les mains aux poches et le dos rond, celle-là, tu me la copieras, je la raconterai à mon frère. Tu n’en as pas assez des histoires qui tournent mal ? Il faut encore que tu essaies de lever les poules des bistrots ? Ma parole, on dirait que tu cherches les catastrophes.
— Quelle catastrophe ? Je ne vois pas ce qu’il y a de particulièrement dangereux à passer la nuit avec une belle fille.
— Une fille, c’est toujours dangereux, ça parle à tort et à travers, ça cherche des histoires et au moindre petit bobo ça te fout dans le bain sans barguigner.
— Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, bon sang, cette poupée ?
— Oh ! rien. Je me méfie simplement de ce qu’elle pourrait me faire. Je suis comme ça, moi, je te l’avais déjà dit à Paris, hier soir, au sujet d’Hermine.
Hier soir ! c’est vrai, c’était si près que ça. Il me semblait que des années s’étaient écoulées depuis les confidences de Dominique.
— Et à ce propos, continuait Jimmy, implacable, tu l’as déjà oubliée, Hermine ? Si elle ne te tenait pas plus que ça au ventre, ce n’était pas la peine de faire une telle tragédie.
Eh, non, bon sang ! Je ne l’avais pas oubliée. Mais c’était différent. Elle était devenue aérienne, vague. C’était un amour d’une essence tout à fait différente. Quelque chose d’inexprimable ou qu’en tout cas je n’ai pas assez d’instruction pour exprimer.
Thérèse, c’était une tout autre paire de manches. J’en avais envie, ça n’allait pas plus loin. J’avais envie de la renverser sur le lit, de la tenir sous moi et de la posséder ainsi, brutalement, en écrasant ses seins contre ma poitrine.
— Les morts vont vite, mais je vois que les vivants sont encore plus pressés, a dit quelqu’un, soupira Jimmy[4].
— Fous-moi la paix avec tes reproches, répondis-je aigrement. Tu ne vas pas aller jusqu’à contrôler mes épanchements sentimentaux, non ?
— Bravo pour sentimentaux, ricana Jimmy.
— J’ai quand même le droit de m’envoyer une fille, tout de même. Ce n’est pas parce qu’on a les flics aux grègues qu’il faut faire vœu de chasteté, sans blague ?
Je me montais de plus en plus. Il m’énervait, Jimmy, avec ses conseils à la graisse d’oie.
— Je ne te demande pas ça, répondit-il placidement. Je te demande de faire gaffe. D’un moment à l’autre, on risque de voir arriver les fridolins ou les cognes français. Ce n’est pas le moment de roucouler, surtout dans ce bled perdu où on doit être déjà repérés. On dirait d’ailleurs que tu le fais exprès. Tout à l’heure, dans la cambuse près de la gare, tu te mêles de ce qui ne te regarde pas…
— Tu trouves que ça ne me regardait pas ?
Après ça, tu engueules un épicier en le traitant d’affameur, comme s’il y pouvait quelque chose, et maintenant tu veux passer la nuit dans un hôtel que tu ne connais pas, avec une fille que tu n’as jamais vue.
— Si tu attends, pour te pieuter, de trouver un hôtel de connaissance dans un bled où tu n’as jamais mis les pieds, tu as des chances de passer quelques nuits à la fraîche.
— Moi, continua Jimmy, je prétends que l’union fait la force. Il vaut mieux ne pas se quitter, si on vient nous réveiller en sursaut on a plus de défense. En plus, tu sais ce que tu trimballes sur toi ?
— Ce que je trimballe ?
— Ton Colt, hé ! fleur des pois. Tu te vois, entrant chez la fille, quittant ton froc, et, avant toutes choses, posant ton pétard sur la tablette de nuit ? Ça ferait bien dans le décor, je te jure.
— Dis donc, répondis-je, est-ce que tu as l’intention de me faire cavaler toute la nuit sous la flotte ? J’en ai ma claque, moi. Allons prendre un verre.
Justement, il y avait un, bistrot, en face des Hospices, d’où sourdait un peu de lumière. C’était un endroit assez chic, une sorte de bar américain. À travers l’éclairage tamisé, la radio diffusait une musique langoureuse. Quelques clients, sans doute des habitués, nous regardèrent entrer avec curiosité. Tout le monde, dans cette atmosphère feutrée, parlait à voix basse. Au fond, trois officiers allemands, attablés devant des verres à dégustation, se racontaient gravement des histoires mystérieuses.
On s’approcha du bar et on fit servir de la fine puisqu’aussi bien on avait commencé.
Je ne sais pas si c’est la fatigue ou l’excès de boisson, ce qui m’étonnerait, car je tiens assez le coup, mais je sentais monter en moi une légère ivresse. C’était très doux, une sorte d’euphorie. Tout perdait son importance. Il me semblait que tous nos ennuis allaient brusquement s’effacer, qu’il suffisait de très peu de chose, d’un simple geste, comme lorsqu’on est gosse et qu’on évite une volée en avouant ses fautes.
Malheureusement, ça, ce n’était pas du tout le même topo. Le fait d’avouer n’impliquait pas le pardon, au contraire. Mais je ne réalisais pas tout à fait, j’avais acquis une vision du monde optimiste et bon enfant.
Je me rendais compte que cette manière de sentir était extrêmement dangereuse, je savais qu’elle pouvait m’amener à commettre des imprudences. J’essayai donc de réagir, mais sans beaucoup de résultats.
Au bar, à côté de nous, étaient accoudés deux types engoncés dans des manteaux de cuir et vêtus de bleus de travail. Ils détonaient dans cette atmosphère de luxe. Ça devait être des routiers, car ils parlaient transit, fret, kilométrage et chargement.
Je ne sais pas comment on en vint à lier conversation, c’est un des mystères des bistrots. On entre quelque part où on ne connaît personne, où on n’a jamais mis les pieds, cinq minutes après on tape sur le ventre du patron et on joue à la belote avec les habitués en se tutoyant, comme si on était copains depuis vingt piges. Le même coup se produisit, sans doute à cause de ma demi-ivresse. Car Jimmy, lui, il n’est pas liant pour deux sous. C’est un type qui parle à peine, le minimum, on dirait que ça le fatigue.
Les routiers nous apprirent qu’ils étaient Parisiens — c’était le jour — , qu’ils étaient venus à Beaune charger du pinard pour une organisation allemande et qu’ils repartaient le lendemain matin, à la première heure.
Vous auriez pas de la place, à bord, des fois ? demandai-je.
— Qu’est-ce qu’il te prend ? bondit Jimmy.
— Je rentre à Paris, répondis-je. Faut que je voie la poule à Martin, tu le sais bien.
— Tu perds ton temps, répliqua mon pote, angoissé de ne pouvoir m’engueuler à son aise.
— Je sais ce que je fais, dis-je.
— Ma foi, dit le chauffeur, qui était en somme le chef de l’expédition, j’ai un farebeffel pour quatre personnes et on n’est que deux, Émile et moi. Si vous voulez venir on vous prend. C’est pas la place qui manque, j’ai un quinze-tonnes.
— D’accord, à quelle heure ?
À six heures, rendez-vous ici. Le camion est arrêté devant les Hospices.
— J’y serai, dis-je fermement.
J’étais absolument décidé à m’en tenir à ma décision et à ne plus écouter les conseils et les récriminations sempiternelles de Jimmy. J’avais un compte à régler à Paris, je le réglerais, j’y étais absolument décidé. Il me fallait à tout prix la peau de la putain qui avait balancé les deux flics, sinon il me semblait que je ne pourrais plus dormir.
Maintenant, peu à peu, mon ivresse se muait en colère, une colère froide, sanglante, le besoin de serrer mes mains autour de la gorge de la poupée et de serrer jusqu’à ce que son cou soit devenu aussi fin qu’une ficelle.
J’étais en même temps si content de savoir que nous touchions au but et que demain cette facture serait payée avec usure que je commandai une bouteille de fine.
— Hé ! dit le nommé Émile, s’agit pas de se ratatiner. Il faut bouffer des kilomètres demain. Si on s’endort, on est marron. Les acquits ne seront plus valables, ni le farebeffel, et qu’est-ce qu’on se fera raconter encore ? Ils vont croire qu’on le fait exprès.
— T’en fais pas, répliquai-je, si on ne la finit pas ce soir on l’emportera demain. C’est bien le diable si à quatre, dans une soirée et une demi-journée, on ne liquide pas soixante et quinze centilitres de fine.
— Y a des moments, dit Jimmy, furieux en haussant les épaules, où on se demande si tu ne deviens pas jobard.
— Je te dis de ne pas t’en faire. Alors quoi, on est partis pour rigoler, non ?
Ma colère, sans me quitter, se muait en joie. Ou plutôt cette joie, curieusement, procédait de cette colère.
— Vous passez par Dijon ? demandai-je au chauffeur ?
— Penses-tu ! Ça nous ferait un détour de tous les diables. On passera par Saulieu et Auxerre.
Je ne lui dis pas que j’aimais mieux ça, mais ça acheva de renforcer mon optimisme.
Lorsqu’on eut avalé quelques glasses de fine, les routiers prirent congé. Ils perchaient à l’hôtel de la Poste, en dehors des remparts, et il y avait encore un bout de chemin à faire. Comme la bouteille n’était pas entièrement terminée, je leur demandai de l’emporter en leur conseillant de l’achever si le cœur leur en disait, et qu’on retrouverait bien sa sœur le lendemain.
Après quoi on s’en fut, Jimmy et moi, sous l’averse qui dégringolait toujours, obstinément, implacablement, histoire sans doute de finir d’empoisonner le pauvre monde.
— Je voudrais bien savoir, dit enfin mon pote, au bout d’une centaine de mètres, si tu es saoul ou si tu te fous de moi.
— Ce que je peux t’affirmer, répondis-je, c’est que je ne me fous pas de toi. Saoul, ça, c’est une autre histoire.
— Alors tu l’es beaucoup plus que ça le paraît. Qu’est-ce que tu vas encore fabriquer à Paris ? Achever de compliquer les choses ?
Au contraire, mon vieux, je vais les simplifier. Les simplifier de la manière la plus simple et la plus logique qui soit.
— Oui, c’est d’accord, cette fille mérite d’être abattue, ça ne fait pas l’ombre d’un doute, et moi, qui ne suis pourtant pas amateur de ce genre d’émotions, je ferais le travail moi-même bien volontiers. Pourtant, je crains qu’il ne soit encore un peu trop tôt. Tu cours sérieusement le risque de nous faire épingler, et cette fois définitivement.
— Laisse-moi tranquille, dis-je. Aujourd’hui c’est moi qui prends la direction des opérations. Première ordonnance : on va se pieuter. Et chez la petite poule encore.
Jimmy leva les bras au ciel, poussa un profond soupir et ne répondit pas. Nous croisâmes deux Allemands accompagnés d’une souris qui essayait vainement de se faire comprendre. Personne ne fit attention à nous.
Le bistrot n’était pas encore fermé entièrement. Le patron, devant la porte, s’occupait à mettre sur sa devanture de lourds panneaux de bois. Thérèse, derrière le bar, nous attendait. Quand elle me vit entrer, elle eut un sourire. On se fit encore servir deux fines, puis on demanda à voir nos chambres.
— Je vais vous régler ce soir, dis-je au patron, parce que demain je pars de bonne heure. Je voudrais être réveillé vers cinq heures trente. C’est possible ?
C’était possible.
Thérèse nous montra le chemin. Elle désigna d’abord sa chambre à Jimmy, qui entra chez lui en grognant. Puis elle ouvrit la porte de ma carrée. Je la pris par la taille et essayai de l’entraîner. Un désir violent faisait battre mes tempes. Elle se débattait.
— Non, non, disait-elle mollement.
Je réussis quand même à prendre ses lèvres. Elle poussa un gémissement et s’abandonna.
— Viens, insistai-je, quand nous nous séparâmes.
Y avait rien à faire, elle ne voulait rien entendre. Je commençais à m’énerver lorsqu’elle murmura :
— Je préfère que vous veniez chez moi. C’est au dix-huit, à l’étage au-dessus. Mais pas avant une demi-heure. Il faut attendre que le patron soit couché. Et surtout ne faites pas de bruit.
Je l’abandonnai et rentrai sagement chez moi. Je quittai ma canadienne et mon veston, je glissai mon Colt dans ma poche revolver parce que ça, pardon, la partie était trop rude, valait mieux ne pas l’oublier. On verrait bien, une fois là-haut, pour le planquer. Puis je m’étendis sur le lit et j’essayai de reprendre mon calme en faisant les mots croisés de Paris-Soir.
À onze heures et demie, j’ouvris doucement ma porte et je me lançai dans le couloir obscur. À travers les fenêtres, la lune, heureusement, apportait un peu de lumière. Suffisamment, en tout cas, pour que je ne trébuche pas dans les escaliers. J’en conclus qu’il ne devait plus pleuvoir et que le vent avait chassé tous les nuages. Demain, il allait faire froid.
Tout en grimpant à pas de loup les marches, qui heureusement étaient en béton, je me disais qu’en fait je me trouvais dans une sale position. Si quelqu’un, brusquement, sortait d’une chambre et me demandait ce que je faisais là, j’aurais bonne mine. Il serait foutu de me prendre pour un casseur ou pour un rat d’hôtel. Je me dis que j’invoquerais toujours le prétexte des lavabos. On n’est pas obligé de connaître l’emplacement exact des lavabos dans un établissement dans lequel on n’a jamais mis les pieds auparavant. Et allez prouver le contraire !
Le fait de trouver le dix-huit constituait la plus grosse difficulté. Je ne me vois pas entrant dans une carrée et me trouvant nez à nez avec le légitime occupant. Il avait quand même raison, Jimmy, dans la situation où on était je jouais un peu les farfelus, il suffisait d’un incident idiot pour tout fiche en l’air. J’eus presque envie de retourner sur mes pas et de tout laisser tomber. Puis je me dis qu’au point où j’en étais, tant valait continuer. Il y avait plus de danger encore à redescendre.
Thérèse avait pensé à tout. Elle avait laissé sa porte entrebâillée et me regardait venir. Lorsqu’elle m’aperçut, elle l’ouvrit toute grande et je n’eus qu’un bond à faire pour la prendre dans mes bras. Elle avait tout prévu, en effet, la garce, je m’en aperçus alors. Elle était nue sous une robe de chambre bleue.
Je l’embrassai doucement, je mordillai son oreille et sa nuque tout en m’efforçant, d’une main, de défaire la ceinture de sa blouse et de l’autre de fourrer mon Colt sous le traversin.
Comme je l’avais désiré, elle était étendue au-dessous de moi. Je voyais mon image se refléter dans ses grands yeux verts. Enfin, je réussis à me débarrasser de mon flingue. J’employai alors mes deux mains à la dénuder entièrement. Je ne m’étais pas trompé. Elle était rudement belle, avec ses deux seins menus dont le froid et le désir érigeaient les pointes.
Soudain elle ferma les yeux et poussa un léger cri. Je me sentis fondre avec elle, en même temps qu’elle, dans une volupté que je croyais n’importe quelle femme incapable de me donner à nouveau.
Mes lèvres quittèrent les siennes et je me levai.
— Tu t’en vas déjà ? s’étonna-t-elle, voyant que je me rhabillais.
— Oui, répondis-je. Il faut que je voie Jimmy avant de m’endormir. Nous sommes obligés de partir demain pour Paris à la première heure et il faut absolument que je dorme un peu. Si je reste avec toi, je ne le pourrai pas. Et puis, qu’est-ce qui se passerait si demain, en me réveillant, le patron ne trouvait personne dans la carrée, même pas le lit défait et qu’il me voie, ensuite, descendre tranquillement ?
— Oh ! si ce n’est que ça, tu n’as pas besoin de t’en faire. C’est moi qui dois vous réveiller, je me lève toujours la première. J’ai le réveil. Tu vois ? Cinq heures.
— Non, non, dis-je fermement, je me connais, tu me plais prodigieusement. Si je reste avec toi, je te le répète, nous ne fermerons l’œil ni l’un ni l’autre, je serai toujours en train de te caresser et d’essayer de recommencer le petit jeu de tout à l’heure.
Quand on dit ça à une femme, elle est toujours flattée, mais à dire la vérité, j’en avais marre, c’était fini, ça ne me disait plus rien. Elle avait beau se tenir devant moi, toute nue, avec sa longue chevelure en bataille et ses yeux humides de reconnaissance, elle pouvait darder ses nichons en forme de citron, montrer à qui voulait le voir son ventre ombreux et ses hanches fermes, ça ne me disait plus rien.
Je commençais à devenir comme Jimmy, moi, une nuit et pas plus. Que dis-je, une nuit ? Un quart d’heure !
Ce ne sera jamais une question physique qui m’attachera à une môme, parce que ça, c’est le cas de le dire, ça va et ça vient, une fois, c’est magnifique, la fois d’après c’est moins bien, et puis on n’en a pas envie tout le temps, on a autre chose à faire dans la vie, malheureusement.
Ce qui me retient à une fille, c’est le sentiment. C’est ça qui m’avait permis de passer deux ans avec Hermine. Celle-là, je l’avais aimée plus que ma femme légitime, aux temps heureux de mes dix-huit ans. J’avais eu pour elle un amour plus vrai, plus profond, moins entaché de désir et d’égoïsme. Et ça ne m’avait pas empêché de la mettre en l’air. Alors ?
Au fond, c’était une poupée épatante, intelligente et tout. Je me demandais comment ça avait bien pu se faire cette histoire, avec Hermine, propre comme elle l’était. Elle avait des qualités que je n’avais jamais connues à une autre femme. Je me demandais aussi si je n’avais pas fait une blague en la fusillant. Après tout, qu’est-ce que j’avais eu, comme preuve ? Les affirmations de Dominique, c’est tout. Ce baiser sur la bouche, l’avais-je bien vu ? Je commençais à en douter.
Voilà tout l’effet que ça m’avait fait, maintenant que j’avais oublié la volupté, cette partie d’amour avec Thérèse. Ça me faisait penser à Hermine. Hermine était là, au pied du lit. Elle me regardait avec reproche, d’un air triste, si douloureux. Il y avait exactement vingt-quatre heures, à l’instant même, que je lui tirais dessus. Et j’étais, au moment où hier résonnaient les coups de feu, dans les bras d’une autre fille, en train de faire l’amour, crapuleusement, bestialement, sans tendresse. Si Hermine m’avait vu, elle n’aurait pas été fière de moi. Je m’étais conduit comme un cave.
— Comme tu voudras, dit-elle. Tu reviendras ?
— Naturellement, je reviendrai !
Tout en pensant à part moi qu’elle pouvait compter là-dessus et vivre tranquille. Elle était sûre, si elle m’attendait, de mourir vieille fille. Et pourtant qu’elle était belle, Nom de Dieu ! Mais y avait rien à faire, je ne pouvais pas, je sentais que si je m’étais acharné à rester avec elle, par exemple, si bien entendu les circonstances l’avaient permis, j’aurais fini par la détester. Elle occupait trop visiblement la place de l’autre.
Je profitai de ce qu’elle faisait sa toilette pour glisser mon Colt dans ma poche, j’allai longuement l’embrasser sur les lèvres parce que quand même, faut ce qu’il faut, la correction avant tout, et je pris la porte, bien décidé à ne plus jamais la voir ni lui écrire.
Quand je passai devant la chambre de Jimmy, je constatai qu’il y avait encore un trait de lumière sous la porte. Qu’est-ce qu’il pouvait bien fabriquer à cette heure-ci ? Je tapai.
— Qui est là ? demanda Jimmy d’une voix rauque.
Je devinais qu’il avait dû poser la main sur son feu avant de répondre, instinctivement.
— T’en fais pas, répondis-je, c’est moi, Maurice.
Il n’était donc pas encore couché ? Sur la table il y avait une feuille de papier à lettre à moitié remplie et un stylo.
— T’as déjà fini ? ricana-t-il.
Il referma la porte et revint s’asseoir derrière la table.
— Comment, déjà ?
— Il n’y a pas un quart d’heure que je t’ai entendu monter.
— Sans blague ! Il me semblait qu’il y avait une éternité. J’en avais marre.
— Tu es vite dégoûté, à ce que je vois. Heureusement, encore, qu’il ne s’est rien passé entre-temps, on aurait été jolis garçons. Tout ça, pour une minute de plaisir avec une fille que tu ne reverras peut-être plus.
— Et toi ? demandai-je, pour détourner la conversation sur un terrain plus solide, qu’est-ce que tu fabriques ?
— Rien, dit-il sèchement, j’écris à ma mère.
Décidément, mon pote, c’était un bon fils, mais tout de même…
— Tu écris à ta mère ! m’écriai-je en levant les bras au ciel. Et tu m’engueules parce que je baise une fille en prétendant que c’est imprudent. Tu crois que c’est prudent, toi, d’envoyer des lettres, par le temps qui court ? Et si on lui surveille son courrier, à ta mère ?
— Oh ! ils n’iront pas jusque-là.
— Avec ça qu’ils viendront te demander l’autorisation ! Ils vont savoir tout de suite où nous sommes. Tu ne mets pas ton adresse, non, pour qu’elle te réponde ? Ou peut-être que tu as l’intention de l’envoyer à la Kommandantur pour qu’ils la remettent en mains propres ?
— Ne dis pas d’âneries, interrompit Jimmy. Puisqu’on quitte le bled, qu’est-ce que ça peut nous foutre que la lettre tombe dans leurs mains ? Pendant qu’ils chercheront ici, nous, on aura eu largement le temps de faire la paire.
— Dans un sens… dis-je.
— Dans un sens j’ai raison, répondit Jimmy.
Enfin, puisque ça lui faisait plaisir !
— Dis donc, continua mon copain, j’ai pas mal réfléchi, tu sais. Maintenant que tu parais un peu plus raisonnable que tout à l’heure, on va peut-être pouvoir discuter. C’est de faire l’amour que ça t’a dégrisé ?
— Ça m’a dégrisé, oui, tu peux le dire !
— Tu ne trouves pas un peu idiot, de faire équipe constamment, comme ça, comme si on voulait donner plus de facilités aux flics ?
— Tu as peut-être raison.
— Autre chose. Tu y tiens tant que ça, à retourner à Paris, assaisonner cette tordue ?
— Oh ! oui, que j’y tiens, ne compte pas me faire revenir là-dessus. C’est un serment que je me suis fait et je tiens absolument à tenir parole.
— Comme tu veux.
— En tout cas, je n’avais pas pensé à ce que tu viens de me suggérer. Tu as certainement raison. Il vaut mieux nous séparer quelques jours, le temps de nous faire oublier. Surtout après l’omelette qu’il va y avoir à Paris. Seul, on s’en tire toujours mieux.
Ça parut lui faire plaisir à Jimmy. Non pas que ce soit un mec à se dégonfler, au contraire, mais il n’aime pas l’assassinat, c’est comme ça. Évidemment, la première fois qu’on descend un homme ça fait un drôle d’effet, on en est malade, c’est pas dur.
Mais moi j’étais à bonne école, en trente-neuf, avec les corps francs, là-bas, au casse pipe… Pendant des mois, on s’est efforcé de me faire comprendre que la peau d’un homme ça ne vaut pas plus qu’un quart de pinard, et même moins.
J’ai connu un type, c’était un garçon boucher dans le civil, il partait avec une musette de grenades et un couteau de tranchée. Il allait trouver les sentinelles allemandes, par-derrière et d’un seul coup, ça y est, il leur tranchait la gorge. C’était si vite fait que le pauvre type n’avait même pas le temps de crier. Il le saignait comme un cochon. Il revenait bouffer, les mains pleines de sang en riant comme un fou. Il trouvait ça marrant, la vache. Il en était arrivé à dégoûter tout le monde. Comme il disait, c’est une question d’entraînement.
— Écoute, dis-je, voici ce qu’on va faire. Je crois qu’il y a une ligne qui va d’Auxerre à Mâcon. Une fois que tu es à Mâcon, c’est comme si tu étais à Lyon. Tu viens demain avec moi et puisque nos transporteurs s’arrêtent à Auxerre, on te laissera là-bas.
— Et après ?
— Et après voilà : à Lyon, tu iras de ma part trouver Riton, rue Grande de la Guillotière, tu lui diras que tu es un copain à moi, que je me trouve dans cette salade — tu peux tout lui dire, je le connais depuis des années, c’est un mec tout ce qu’il y a de régulier, de plus un bon copain. Tu lui diras de te planquer et que j’arriverai à Lyon dans trois ou quatre jours — ou cinq. Tu penses que ce coup-ci je ne vais pas aller prendre le train jusqu’à la gare de Lyon. J’ai compris. Je prendrai le dur jusqu’à Fontainebleau et après on verra.
— Ça colle, dit Jimmy. On fera comme ça. Maintenant, à Paris, tâche de ne pas jouer au petit soldat et de revenir à Lyon dans un état présentable et non sous la forme de faire-part.
— Ne t’en fais pas, dis-je en riant. Ils ne m’auront pas encore ce coup-ci. Allez, bonsoir.
Mais comme j’arrivais à la porte, je me retournai, Jimmy avait repris sa place et s’apprêtait à continuer sa lettre.
— À propos, dis-je, tu n’as rien à boire, dans ta carrée ? Moi, l’amour, ça me donne soif.
— Qu’est-ce que tu veux que j’aie à boire ? T’as pas encore assez pompé, non ? J’ai la flotte du robinet, c’est tout.
— Pouah ! fis-je, en refermant la porte. Mais arrivé chez moi je m’en envoyai deux grands verres. Faut sauver sa réputation.
Le lendemain à six heures, on retrouvait les mécanos devant leur camion. Le temps de se taper un café arrosé et on repartait. Vers Paris, cette fois.
Je n’avais pas revu Thérèse et je n’avais d’ailleurs pas envie de la revoir.
À Auxerre, comme convenu, nous nous arrêtâmes et nous laissâmes Jimmy, qui devait prendre un autobus qui le mènerait directement à Mâcon. Les autobus, archi-combles, étaient bien moins surveillés que les trains et il avait quelques chances de passer au travers.
Ça me fit quand même quelque chose, lorsque le coup de l’étrier avalé, nous laissâmes mon copain, tout seul, dans ce bistrot désert. Nos destins bifurquaient, pour quelques jours. Il était pitoyable, Jimmy, avec son air de pauvre bougre abandonné. Pour un peu, je serais parti avec lui à Mâcon. Mais il avait raison, il valait mieux se séparer pendant quelques jours. Et d’ailleurs, à Paris, un travail urgent m’attendait.
J’avais remis mon feu sous mon aisselle, et, coincé entre Émile, le mécano, et Paulo le chauffeur, j’étais si serré qu’il m’entrait dans les côtes. Mais j’étais heureux de le sentir là, bien au chaud, chargé jusqu’à la gueule, et prêt à fonctionner.
Comme on sortait d’Auxerre, pour tout arranger, le vent qui avait emporté les nuages de la veille les ramenait aujourd’hui, et il commença à flotter. Question de conduire sur une route mouillée, ça gênait sérieusement Paulo. Mais moi, la flotte, ça ne me déplaisait pas. Outre que j’aime assez le romantisme de la pluie, je pensais que du moins, avec un temps pareil, ça nous éviterait de mauvaises rencontres, les gendarmes, tant français qu’allemands, devant être soigneusement planqués près de leur poêle et certainement peu soucieux de se tremper jusqu’aux os pour assurer un service qui ne donnerait peut-être rien.
J’eus un serrement de cœur à la sortie d’un village en voyant deux uniformes faire des signes désespérés, mal abrités par leur imperméable multicolore. Paulo ralentit un peu. Mais lorsqu’il vit que c’étaient deux troufions qui essayaient de l’auto-stop pour gagner sans doute le village voisin, il appuya sur le champignon et les laissa sur le bord de la route en déclarant qu’ils pouvaient bien y prendre racine si ça leur plaisait, et que c’était un genre de champignons qu’il ne ramassait pas.
Ce fut le seul incident de l’expédition. À midi, on s’arrêta dans une auberge au bord de la route et j’offris le repas dont le menu se défendait assez.
Bref, à deux heures, on franchissait la porte des Lilas.
J’allongeai une belle pièce à mes chauffeurs, après leur avoir offert le dernier coup, en leur expliquant qu’ils m’avaient tiré une belle épine du pied, que j’étais pressé de rentrer à Paris et que j’avais horreur de voyager dans des trains pleins à craquer, avec le gosse du voisin qui vous fait pipi sur les genoux et les grappes humaines accrochées à la portière.
Ils me quittèrent fort satisfaits. Ils ne se doutaient aucunement du mec qu’ils venaient de transporter et de ce qui se serait passé si les boches ou les gendarmes français avaient eu la maladresse de nous arrêter et d’être trop curieux sur notre identité.
J’avais largement le temps. Je ne pourrais vraiment tenter quelque chose qu’à la nuit.
D’après ce que Jimmy m’avait dit, c’était une fille qui travaillait dans une entreprise quelconque et qui rentrait d’assez bonne heure.
Je décidai donc d’aller faire un tour sur la Butte. C’était sans doute le seul endroit où on ne me soupçonnerait pas de me trouver. D’ailleurs, je ne sais pourquoi je me cassais la tête, ce n’était pas la peine de me frapper, ils ne me chercheraient pas à Paris. Ils avaient appris qu’on était en province, Jimmy et moi, ils ne supposeraient jamais qu’on ait eu le culot de revenir à Montmartre le lendemain. Le plus en danger de nous deux, en somme, c’était Jimmy, sauf que là-bas, il n’était pas connu.
La Butte était farcie de soldats allemands qui arpentaient en touristes les trottoirs, descendaient poliment quand ils rencontraient une femme. On devinait que ceux qui venaient là étaient d’une éducation différente de la plupart des autres, je veux dire du gros de la troupe. C’étaient des mecs qui avaient reçu une certaine éducation.
Je fis le tour de divers bistrots, jusqu’à ce que la nuit soit complètement tombée. Je m’emmerdais ferme. Enfin, sur le coup de six heures, je descendis chez Fredo en toute tranquillité. À condition, de ne pas m’y attarder, because les mouches possibles, je ne risquais pas grand-chose. Je voulais essayer de voir Dominique et surtout la gueule qu’allaient faire les habitués en me voyant entrer.
Si je m’étais attendu à ce que ce soit un beau chabanais je me serais bien trompé. Personne ne broncha. Fredo me serra la main comme si de rien n’était, avec peut-être un peu de curiosité dans le regard.
Bien entendu, tout le monde était au courant de mon aventure. Ils n’avaient pas eu besoin de lire mon nom dans les journaux pour savoir de qui il s’agissait.
Dominique vint tranquillement vers moi et me serra la main, comme si, depuis qu’on s’était quittés, rien ne s’était passé. Il m’entraîna un peu à l’écart.
— Tu n’es pas dingue, non, de revenir ici, après cette histoire ? On va boire un coup en vitesse et on va aller pomper un verre dans un bistrot où on n’est pas connus. C’est trop dangereux ici. Jusque-là, tâche de la boucler.
— O.K.
On s’enfila chacun deux verres de martini, pour que ça fasse le compte, et nous partîmes paisiblement, comme des consommateurs innocents.
Dominique me mena dans un bar de la rue des Martyrs.
— Même ici ce n’est pas sûr, dit-il, Montmartre s’est bourré de poulets, partout, et de donneurs. Y en a jamais tant eu… L’essentiel c’est de ne pas tomber sur un mouton qui te connaisse.
On se tut pour laisser la bonne nous servir et Dominique reprit :
— Et alors ? Tu t’es fait la paire ? J’ai appris par les journaux qu’ils vous avaient arrêtés à Dijon, toi et Jimmy ? Et qu’est-ce qu’il est devenu, lui, Jimmy ? Il est toujours au bigne ?
— Hé ! dis-je, arrête un peu ! Comment veux-tu que je réponde à trois questions en même temps ?
Je lui expliquai que ce n’était pas nous qui avions été sautés en gare de Dijon, mais des mecs qu’on ne connaissait pas, je lui dis que Jimmy se portait bien, merci, et que je comptais le retrouver bientôt, que j’étais revenu à Paris pour affaire et que je repartirais aussitôt.
— J’espère, fit-il en riant, que tu n’es pas de nouveau venu pour zigouiller quelqu’un ?
— Non, non, rassure-toi, lui dis-je ; je suis venu pour encaisser un peu de pognon qu’on me devait. Ce n’était pas le moment d’écrire en priant qu’on m’envoie un mandat.
— Tu parles !
Je ne me souciais pas de mettre Dominique dans la confidence. Quand on veut réussir un truc, il ne faut en parler à personne. Non pas que Dominique puisse me nuire en quoi que ce soit, ce n’était pas son genre, mais il aurait essayé de me dissuader et il n’aurait pas compris que je vienne ici risquer ma peau pour le plaisir de venger des flics.
Je le quittai bientôt. Nous nous souhaitâmes mutuellement bonne chance et il disparut dans la foule qui marchait à tâtons dans le black-out. Quand allai-je le revoir, celui-là aussi ?
De revoir le bistrot que nous fréquentions, Hermine et moi, de retrouver cette ambiance qui avait été celle de notre amour, ça m’avait foutu le cafard. Pourtant, on n’avait pas dit un mot d’elle, on n’avait même pas cité son nom. Dominique était un type plein de tact. Mais j’avais instinctivement repris, chez Fredo, la place que j’occupais au zinc lorsque je l’attendais. Il avait suffi de retrouver cette habitude, mais il y avait quelque chose qui clochait. Il y avait Hermine qui ne reviendrait plus. J’aurais beau me mettre dans le même coin et y rester dix ans, c’était comme si je pissais dans un violon.
Il en viendrait peut-être une autre, mais celle-là, fini. Plus jamais.
J’avais enfoncé mon chapeau sur mes yeux et, les mains aux poches, je marchais à travers la foule, seul, plus seul que si j’avais été sur une autre planète, au milieu d’êtres vivants mais d’un monde étranger.
J’allai manger sans goût un repas qui n’en avait pas non plus et j’allai boire une fine dans un bar de la rue Germain-Pilon où ne fréquentait aucun de ceux que je connaissais. J’attendis là qu’il soit neuf heures bien sonnées. Après quoi je me dirigeai vers l’hôtel de Jimmy.
J’étais tranquille, je savais où se trouvait la carrée de la tordue. J’espérais seulement qu’elle ne me ferait pas attendre trop longtemps, de façon que je sois à la gare avant le couvre-feu. Je ne me souciais pas, en effet, de descendre dans un hôtel. Avec leur sale manie de faire déposer les cartes d’identité au bureau, c’était un coup à se faire gauler au petit jour.
Rue Fontaine je m’approchai précautionneusement de la taule et je regardai dans le bureau. Il n’y avait que le gros patron en train de lire son journal. Il était seul. La pièce, derrière lui, était éteinte, j’en conclus que je pouvais y aller.
Je traversai la rue, j’entrai dans le bistrot d’en face. Je bus un cognac et notai mentalement le numéro de téléphone de cet établissement. Après quoi je sortis pour entrer au bar en face, juste à côté de l’hôtel. Je commandai un deuxième cognac, pris un jeton de téléphone et réglai le tout immédiatement. Puis je m’enfermai dans la cabine et formai le numéro du café que je venais de quitter. Il y eut deux ou trois bourdonnements, puis une voix féminine me répondit.
Bonsoir, madame, dis-je, je m’excuse de vous déranger mais j’ai oublié le numéro de l’hôtel en face, vous savez, le 12 bis ? Est-ce que ça vous dérangerait beaucoup d’appeler le patron au téléphone ?
Ça ne la dérangeait pas du tout. Ça fait toujours gagner une consommation.
— Mais non monsieur, ne quittez pas.
Je comptai jusqu’à trois, le temps qu’elle se fût éloignée de l’appareil et je raccrochai. Je bondis vers la porte. Je sortis et me collai dans l’encoignure.
Je n’attendis pas longtemps. Je vis un garçon traverser la rue en courant, puis la retraverser en sens inverse, toujours galopant, suivi du gros taulier.
Alors j’entrai tranquillement dans l’hôtel, fis fonctionner la minuterie et grimpai au troisième étage.
Je me surpris à sourire en imaginant la tête qu’il allait faire, le taulier, en trouvant peau de balle au bout du fil et en voyant qu’on l’avait dérangé pour rien. Il allait encore maudire les P.T.T. et la censure allemande.
J’ai été suffisamment casseur, dans ma vie, pour avoir appris à ouvrir une porte d’hôtel avec un bout de fil de laiton. Mais avant toute chose je collai mon oreille à la porte. Fallait pas faire d’impair et fourrager dans une serrure si la môme était à l’intérieur. Ça lui aurait donné le temps d’appeler au secours.
Mais la lumière n’était pas allumée et c’était le silence. J’en conclus que je pouvais y aller.
Trente secondes plus tard, j’étais dans la carrée de la voisine. C’était une chambre assez coquette, plus accueillante que celle de Jimmy. Divers objets de toilette traînaient sur la table, ainsi qu’un peu de lingerie. Il y avait aussi une lettre. Elle ne paraissait pas bien ordonnée, la poupée. Je ramassai la bafouille et la consultai. Elle s’appelait Colette Terdre. Ça commençait par ma chérie et ça continuait comme ça tout du long, pendant deux pages grand format. Le type semblait drôlement mordu. Il lui rappelait comment ils avaient fait l’amour, la dernière fois, et le plaisir qu’il y avait pris et la reconnaissance qu’il lui en gardait. Quel cave ! Ce n’est pas comme ça qu’il faut parler aux femmes, c’est le meilleur moyen d’être cocu. J’étais payé pour le savoir. J’avais reçu une leçon particulière qui m’avait tout de suite affranchi.
C’est alors que je me posai la question de savoir comment j’allais la descendre, la Colette. Jusqu’à présent, j’étais parti comme un coup de fouet, je n’y avais pas pensé. Ça, c’était idiot. Si je m’amusais, en effet, à tirer des coups de pétard dans l’immeuble à cette heure-ci, je n’irais pas bien loin. Avant que j’aie dégringolé les trois étages, le patron aurait appelé les poulets. Je me ferais cueillir en bas comme une fleur. Ah ! bon sang de bon sang !
D’un autre côté, pour l’étrangler, ça demanderait peut-être un peu de temps. Je ne suis pas très adroit dans ce genre d’opérations. Au demeurant je n’aime pas ça sur une femme, fût-ce la dernière des salopes.
C’est à ce moment que je découvris un couteau catalan, long à souhait, effilé et tranchant que ç’en était une bénédiction. Je pensai aussitôt à Bams, mon copain des corps francs, le boucher de Perpignan. Lui, il se serait servi de ça comme d’une clarinette, avec la même innocence.
Ça me dégoûtait encore plus de l’étrangler, la fille. J’allais jeter le couteau sur le bouquin dont il coupait habituellement les pages lorsque je me souvins que j’avais appris, jadis, à lancer la navaja.
Je décidai de voir ce que ça donnerait et si j’avais toujours la forme. Je dessinai grossièrement, sur la porte, une silhouette et je me mis au fond de la pièce. Le couteau partit en sifflant.
La première fois, je loupai même le dessin. La troisième fois, ça allait mieux. La quatrième était parfaite. Je le lançai ainsi dix fois de suite. Dix fois le poignard se planta à l’endroit que j’avais choisi.
Allons, ça n’allait pas trop mal. Je pouvais encore réussir quelques jolis coups. J’allai éteindre, car il ne fallait pas que la môme se méfie en arrivant, et si elle apercevait de la lumière sous la porte c’était fichu, elle ameuterait tout le quartier. Elle devait se tenir sur ses gardes.
Je m’assis sur le lit, la navaja sur les genoux, et j’allumai une cigarette en épiant les bruits de l’escalier. J’avais entendu dire qu’il y avait certains groupements qui envoyaient à leur future victime un petit cercueil de bois blanc, à titre indicatif. Paraît que c’était la meilleure des tortures morales. Le pauvre mec qui recevait ce cadeau ne savait plus où se fourrer. Il en mourait à petit feu, de crainte, d’angoisse, d’une terrible frousse rentrée. Chaque regard échangé dans la rue avec un passant anonyme lui semblait lourd de menaces, chaque individu qui venait à sa rencontre, en flânant, la main dans la poche de son veston, il se demandait si ce n’était pas celui-là qui allait le descendre. La nuit, il ne dormait pas. Il essayait de lire, sans y parvenir d’ailleurs, assis sur son lit, son revolver à côté de lui. Il en perdait l’appétit et peu à peu la raison. Alors, un beau jour, il mettait la clef sous la porte et partait pour un coin où du moins, il n’était pas connu. Il y menait une vie si calme qu’il se croyait tiré d’affaire. Des fois, on le laissait tranquille, des fois, par contre, quand il était bien reposé, l’ombre menaçante prenait forme et on tirait le type comme on tire un lapin, avec plus de facilité encore. Mais la plupart du temps on ne lui laissait pas le loisir de filer se faire descendre ailleurs. C’est ainsi qu’on en a tué des tas pour peau de balle, des types qui n’avaient rien fait mais dont la tête ou les opinions ne revenaient pas à certaines personnes.
L’ombre, quand on attend, ça prête à la méditation. J’en arrivais à essayer de me définir, de me cataloguer moi-même, comme l’exige la morale bourgeoise. Qu’est-ce que j’étais, au fond, au point de vue moral ? Un grand seigneur ? Non. Un pâle voyou ? Non plus. Je trouvais à mes actes des justifications. Alors, un pauvre type ? En tout cas, moi, je n’ai jamais descendu un type gratuitement. Fallait vraiment que je sois sûr d’avoir affaire à une salope ou alors que je sois en état de légitime défense. Mais je ne suis pas capable de démolir un mec au hasard, comme ça, sur une information hasardeuse. Ce n’est pas que la vie d’un homme vaille si cher que ça, on le prouve bien tous les jours, on en déquille des quantités industrielles depuis quatre ans, sans l’ombre d’un regret, à telle enseigne que le quart de ceux qui tombent tous les jours, en temps normal, ça ferait un deuil national. Aujourd’hui, on s’en fout. Mais je crois que c’est une question de respect humain. Il me semble que si je tuais un type pour des prunes, au hasard, je ne pourrais plus me regarder dans la glace ni faire du gringue à une poupée.
Je songeais à tout cela en faisant sauter la navaja dans ma main. Il n’existe pas d’ombre absolue. Peu à peu, mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité. Je percevais les grandes lignes de la pièce, la table, le bout du divan, le bidet et la porte, la porte percée de trous de lumière qui me fascinaient.
Je regardai l’heure au cadran lumineux de ma montre-bracelet. Dix heures et quart. Pourvu que cette salope ne soit pas trop en retard ! Il fallait qu’elle soit là d’ici un quart d’heure, sinon tout mon plan s’écroulait, je n’aurais pas le temps de me barrer. Du coup, je commençai à m’impatienter.
C’est à ce moment que j’entendis deux pas dans l’escalier. Un pas d’homme et le glissement léger d’un soulier de femme. Ce n’était pas la première fois que ce genre de bruit me faisait sursauter, mais chaque fois les pas s’étaient arrêtés à l’étage inférieur ou bien ils étaient montés au quatrième.
Mais quand on est à l’affût, on retrouve un peu des premiers instincts de l’homme primitif. Cette fois, j’eus le sentiment formel que c’était Colette qui rentrait. Mais, diable ! si elle était accompagnée, ça changeait les données du problème, et bougrement. J’avais prévu la scène avec deux personnages, pas avec trois.
Foutu pour foutu, je sortis rapidement mon pétard et tirai la culasse. Il ne s’agissait plus de rigoler. J’allais tenter le coup du couteau, mais pour le deuxième visiteur ça dépendrait de ses réflexes. Et des miens.
Je me tenais debout, face à la porte. J’entendis une clef fouiller la serrure. Alors je levai ma main armée. La navaja, que je tenais par l’extrémité du manche, ne tremblait pas. C’était une belle arme, bien équilibrée. Avec ça, la môme, autant dire qu’elle était perdue. Elle ne recevrait plus de lettres de remerciements pour ses parties de bête à deux dos. Elle allait ouvrir la porte et avant qu’elle allume, elle serait une cible de premier choix sur l’écran lumineux du couloir.
Elle mit une éternité à ouvrir la porte. Mon petit travail de tout à l’heure n’avait pas dû précisément arranger la serrure. Enfin, elle donna un coup de pied dans le panneau qui alla claquer contre le mur, et la poule apparut en contre-jour, les mains en l’air. Mon couteau partit tout seul, comme s’il eut été animé d’un esprit diabolique, et il alla se planter dans la gorge de la fille, à la hauteur de la pomme d’Adam.
À ce moment, la lumière jaillit. La môme était toujours debout dans l’encadrement, immobile, les mains au ciel, avec la navaja, vibrante encore, dans sa chair. Elle me regardait, incapable de dire un mot, avec cette lame d’acier qui lui coupait la respiration, avec des yeux remplis d’une horreur immense.
C’est moi qui faillis hurler.
Colette, cette Colette, c’était ma femme, ma femme légitime, celle qui m’avait fait la malle de Louviers pendant la drôle de guerre. Je me demandais si je ne rêvais pas, si je n’étais pas la proie d’un cauchemar vaudevillesque. Ça ne paraissait pas vrai du tout, cette histoire :
Enfin, au bout d’un siècle, la fille, avec un rauquement, tournoya sur elle-même et tomba le ventre en l’air. Elle découvrit ainsi un type que je n’avais jamais vu et qui se tenait dans le dos de la poupée, un gros revolver à la main.
Il me regardait avec une expression d’indicible étonnement. Et nous étions là, tous les deux, face à face, chacun tenant le canon de son arme dirigé vers la poitrine de l’autre. Je comprenais maintenant pourquoi Colette, en entrant dans la chambre, levait les bras. Ce type la braquait. C’était lui qui avait ouvert la porte, qui l’avait poussée d’un coup de pied et la môme était entrée la première car il ne se souciait pas de la lâcher.
Ce coup-ci, je n’y comprenais plus rien. C’est l’inconnu qui ouvrit le premier la bouche.
— Qu’est-ce que vous foutez là, vous ? gronda-t-il.
— Et vous ? répondis-je.
— Moi, je… Ça ne vous regarde pas, ajouta-t-il précipitamment. Si vous ne me répondez pas immédiatement, je vous mets en l’air.
Il repoussa du pied vers l’intérieur de la pièce le cadavre de Colette et referma la porte derrière lui. Il avait, comme moi, intérêt à plus de discrétion.
— Pas si vite, répliquai-je. Mon joujou n’est pas si mal que ça, vous savez, il a une détente d’une douceur que vous ne pouvez croire. C’est bien simple, quand je l’ai sur moi, j’ai toujours peur qu’il parte tout seul.
L’inconnu continuait à me regarder d’un air furieux.
— D’ailleurs, continuai-je, en désignant le macchabée d’un hochement de tête, il me semble que ça se voit. Vous avez assisté à toute la scène. Et permettez-moi de vous dire que vous l’avez échappé de justesse. Si vous étiez entré le premier, c’est vous qui mesureriez le parquet, à l’heure actuelle.
Ma voix tremblait. On ne découvre pas sans émotion qu’on vient de tuer une femme qu’on a aimée et qu’on n’a pas vue depuis cinq ans.
Le type attribua à ce frémissement une tout autre cause.
— Vous lancez fort bien le couteau, convint-il, mais vous n’avez pas de sang-froid, vous êtes tous les mêmes, des velléitaires, des types qui veulent jouer les durs, qui font de grands coups, j’en conviens, mais qui tremblent en pensant aux responsabilités.
Je me mis à rire, d’un rire nerveux, sarcastique, que je ne reconnus pas.
— Foutez-moi la paix, avec votre psychologie. Vous n’y entendez rien. Vous savez qui c’est, la fille qui est là ?
L’homme eut un geste d’indifférence.
— Une certaine Colette Terdre. C’est tout ce que je sais.
— Vous ne semblez pas bien renseigné, alors. Moi, j’ai un peu plus de tuyaux. C’est mon ancienne femme, vous entendez ? mon ancienne légitime. Elle m’a abandonné et elle m’a mis sur la paille, par-dessus le marché, pendant que je faisais le con sur la ligne Maginot.
— Je vois, dit l’inconnu, avec placidité. Crime passionnel.
— Même pas ! répondis-je. C’était moi qui m’énervais, maintenant. Je me disais qu’il avait peut-être raison, ce type, j’étais un velléitaire, chaque fois que je venais de démolir quelqu’un, ça me faisait le même effet. Pourtant, ce n’était pas la crainte des responsabilités, c’était plutôt une sorte de dégoût.
— J’ai passé l’âge du crime passionnel, affirmai-je, oubliant sincèrement l’affaire d’Hermine, qui était à la base de tout ceci. Quand je suis venu ici, je ne connaissais même pas le nom de cette fille.
Le nouveau venu haussa les sourcils avec étonnement.
— Crime crapuleux, alors ? Je ne vois pourtant pas ce que vous auriez pu faucher ici. Elle n’était pas riche, Colette.
On entendait des allées et venues dans le couloir. Des gens montaient, d’autres descendaient. Nous baissions un peu la voix, instinctivement, chaque fois que quelqu’un passait devant notre porte.
Le sang coulait vivement de la gorge de Colette, maintenant.
Il formait une flaque qui s’agrandissait et menaçait de passer sous le vantail. Fallait éviter ça. L’inconnu s’en aperçut et, sans baisser son revolver ni me perdre des yeux, il saisit la serviette éponge sur le lavabo et la jeta sur le sang. Elle devint aussitôt écarlate.
— Non, dis-je. J’avais un petit compte à régler avec cette dame.
— Comme c’est curieux !
— Ce n’est pas tout ça, repris-je. Après tout, je ne suis pas seul dans la souricière. Peut-on savoir ce que vous fabriquez, vous, avec votre revolver dans le dos de cette tordue ? Ce n’était sans doute pas pour l’inviter à une première communion.
— Non, répondit le type, en riant, mais à une dernière. La sienne. Regardez bien le bout de mon soufflant. Il y a un silencieux. J’avais l’intention de la liquider, aussitôt que je lui aurais expliqué pourquoi. J’aime bien que les gens comprennent ce qui leur arrive. Je leur donne ainsi l’occasion de se repentir. Nous n’avons pas le droit de perdre une âme, ajouta-t-il gravement.
— Perdre une âme ! ricanai-je. Si vous croyez que j’ai le temps de m’occuper de ces choses-là ! Ils peuvent bien mijoter dans la marmite de Belzébuth jusqu’à la consommation des siècles, ces salauds-là, ce n’est pas moi qui irais les en tirer.
— Mais vous n’en avez pas le droit ! s’exclama l’inconnu. Plus tard, on peut vous en demander compte. Leur âme ne vous appartient pas. Le corps, ça ne compte pas, c’est une question de salubrité. Ces gens-là sont dangereux, vous leur mettez trois ou quatre balles dans la peau, ça ne tire pas à conséquence. Mais vous n’avez pas le droit, insista-t-il en tapant du pied, de leur enlever la chance de se repentir.
Je regardai mon type avec méfiance. Qu’est-ce que c’était encore que cet oiseau-là ? Ou bien il me chambrait, ou bien c’était un dingue, de deux choses l’une.
Parce que je n’ai jamais vu un curé venir dans un hôtel, faire mettre les mains en l’air à une gonzesse et l’amener dans sa chambre avec l’intention bien arrêtée de la trucider. Ce sont des choses qui ne sont pas encore dans les mœurs.
Enfin, dit-il, c’est fait, c’est fait, il n’y a plus à y revenir. Je parie, puisque vous me dites que vous aviez un compte à régler avec la donzelle, que c’est le même que le mien.
— Allez-y, fis-je, on verra bien.
Cette amicale conversation ne nous avait pas fait lâcher notre revolver et chacun tenait toujours l’autre dans sa ligne de tir, le doigt chatouillant la gâchette. On se serait cru au cinéma.
Cette poule-là a dénoncé à la Gestapo deux policiers qui avaient permis à des résistants d’échapper à ses recherches. Ces policiers ont été fusillés ce matin. J’ai reçu l’ordre de les venger. J’avais son signalement et le numéro de sa chambre. Je me suis planqué dans l’escalier. Quand elle est passée, je lui ai gentiment mis mon Colt sous le nez en lui disant que si elle criait, elle serait immédiatement abattue. Sinon, si elle me permettait de la suivre jusque chez elle, il y aurait peut-être un arrangement.
Ses yeux eurent un éclat brutal.
— Pieux mensonge, dit-il d’une voix douce. Il n’y avait pas d’arrangement. Ou plutôt il n’y en avait qu’un. Celui que j’avais reçu l’ordre de conclure.
Il fouilla la poche de son veston, tira une cigarette qu’il m’offrit du geste et me jeta. Il en prit une de la même manière, sortit un briquet, l’alluma, mais sans lâcher son pétard.
— Pour qui diable travaillez-vous ? demanda-t-il après avoir lâché deux ou trois bouffées de fumée.
— Pour personne, répondis-je, je suis assez grand pour me débrouiller tout seul, et je n’ai d’ordres à recevoir de qui que ce soit. Je vous assure que c’est beaucoup plus agréable.
— C’est aussi beaucoup plus dangereux.
— Je suis assez grand pour me défendre tout seul.
— J’aurais mauvaise grâce à insister. D’autant plus que je vois que vous ne vous débrouillez pas mal. Mais pourquoi vous mêlez-vous de ces affaires ? Vous êtes si patriote que ça ?
— Moi ? m’exclamai-je. Pas du tout. Il n’y a personne au monde qui soit moins patriote que moi. Je n’ai jamais fait de politique et tout ça me laisse complètement indifférent. Je n’aime pas qu’on me cherche d’histoires, c’est tout. Que ce soit truand, flic ou allemand, le premier qui m’embête, je lui rentre dedans, c’est pas dur.
— Mais la Patrie ?
— La Patrie, c’est la galette. Surtout la galette des autres. Pour moi, ma patrie, c’est ma peau, vous saisissez ?
— Non, répondit le faux curé, je ne saisis pas. Si cette femme ne vous a rien fait personnellement, pourquoi l’avez-vous tuée ? Vous êtes en contradiction avec vos théories. Vous avez tué gratuitement, sans aucun bénéfice matériel ou moral.
— Ah ! fis-je, vous m’agacez, avec vos théories. Moi, on ne m’a pas appris à penser, figurez-vous. Je ne m’en porte pas plus mal, au contraire. Je suis un des bonhommes que les flics ont aidés à filer, puisque vous voulez le savoir. Il me semblait que tant que cette salope vivrait je ne respirerais pas tranquille et que les fusillés viendraient, la nuit, me tirer par les pieds. La chance a voulu que je fasse d’une pierre deux coups en liquidant, en une seule et même personne, la poupée qui a balancé mes bienfaiteurs et celle qui a fait de moi ce que je suis, un truand, un voyou, un hors-la-loi, un type qui a toute la société au cul, française et étrangère. Ça vous suffit ?
— Ça explique beaucoup de choses. Dites donc, vous ne croyez pas que ça a assez duré, ces menaces réciproques ? Je ne sais pas si vous avez confiance en moi, mais moi, le poids de ce revolver me fatigue le poignet.
Il mit son arme au cran de sûreté et la glissa dans sa poche.
— O.K., fis-je, je ne suis pas plus royaliste que le roi.
J’en fis autant et je pus enfin allumer ma cigarette.
— Qu’est-ce qu’on fait ici, maintenant ? demandai-je, on ne va pas rester là jusqu’à ce que le cadavre commence à cocotter, non ? Si on allait boire un verre ?
— C’est une idée, répondit l’homme en noir. Il commence à faire froid dans cette pièce non chauffée. Je boirais un grog avec plaisir.
Je passai la porte le premier et, comme je me retournais, je vis qu’il était penché sur le cadavre de Colette, les mains jointes. Ses lèvres remuaient. Ma parole, je crois qu’il priait.
— Alors, vous venez ? fis-je avec impatience.
Il fit au-dessus du corps un grand signe de croix. Puis il éteignit l’électricité, ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa poche.
— Allons-y, dit-il gaiement. Et il se lança dans l’escalier, me laissant en haut des marches, complètement abasourdi.
Mais il était dit que ce type n’avait pas fini de m’étonner. Comme je poussais la porte d’un bar voisin :
— Non, dit-il, n’entrons pas là, c’est un endroit mal famé.
J’étais décidé à ne plus poser de questions.
— Soit, répondis-je, allons ailleurs. Mais vous savez, je crains que dans le quartier on ne trouve pas beaucoup d’endroits parfaitement respectables.
On finit par s’attabler chez un bougnat minable, dont l’éclairage blafard achevait de foutre le bourdon. Là, je pus observer mon compagnon à loisir. Il était entièrement vêtu de noir, avec un foulard gris que surmontait une tête maigre, aux traits extrêmement accentués. Il pouvait avoir la cinquantaine. J’étais bien incapable de deviner sa profession. Il ressemblait à un prêtre défroqué. On se demandait ce qu’un type comme ça pouvait bien faire dans la vie, quelles étaient ses ressources et quel but il pouvait poursuivre. Il me semble qu’avec une touche pareille j’aurais été incapable de m’intéresser à quoi que ce soit, même aux filles ou à la boustifaille. Il avait quelque chose de rigide et de lunaire à la fois.
— Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ? demanda-t-il après avoir allumé une nouvelle cigarette et bu une gorgée de grog.
— Je vais mettre les voiles, pardi.
— Vous avez un moyen ?
— Non. Mais je trouverai bien quelque chose. L’essentiel, c’est de sortir de Paris. La police ne se doute pas que je suis de retour dans sa bonne ville. Le cadavre ne sera pas découvert avant demain. D’ici là, j’ai le temps de bouffer des kilomètres.
— Avec le train ?
— Avec le train.
L’inconnu eut une moue.
— C’est terriblement dangereux, vous savez. Les Allemands fouillent tous les wagons et c’est difficile de passer au travers. Pourquoi ne prenez-vous pas une voiture ?
— D’où voulez-vous que je sorte une voiture ?
— On la fauche, dit le type avec tranquillité.
— Il ne circule presque uniquement que des voitures boches. C’est le meilleur moyen de se faire crever dans la cambrousse par la Feldgendarmerie.
— Non, répondit l’autre, il y a mieux que ça. On choisit de préférence une voiture de docteur. Avec le caducée sur la glace, on passe partout, c’est international, ça. Ou alors une belle croix rouge, grand format.
— Vous êtes encore un petit marrant, vous. Il faut tomber pile sur la voiture d’un toubib et avoir encore l’occasion de se l’approprier.
— Il n’est pas nécessaire d’avoir précisément la voiture d’un médecin. N’importe laquelle suffit. On colle soi-même la croix rouge au-dessus de l’autorisation de circuler.
— Faut en avoir une. Et avec les cachets encore.
L’autre me regarda avec pitié.
— Venez, dit-il.
Il torcha l’ardoise et se leva.
— Attendez, dis-je, on va remettre ça.
— Non, répondit-il, je ne bois pas. D’ailleurs, l’heure du couvre-feu approche et nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous.
Nous sortîmes et descendîmes à pas lents vers Saint-Georges. Devant une boîte de nuit stationnaient plusieurs voitures.
— Ce n’est pas là qu’il faut s’adresser, dit l’inconnu. On serait tout de suite repéré par le chasseur. Il doit y en avoir d’autres dans les rues adjacentes.
Nous nous plongeâmes presque à tâtons dans une espèce de coupe-gorge, au fond duquel on voyait luire doucement des carrosseries. Il y avait là-dedans trois ou quatre bagnoles qui attendaient paisiblement le retour de leur propriétaire.
— On va choisir la plus belle, dit mon guide, d’abord parce que ça ne coûte rien, ensuite parce qu’elle a plus de chances qu’une autre d’appartenir à un type riche et non à un fauché. En troisième lieu parce que la plupart des belles voitures qui circulent sont, soit à des civils allemands, soit à des collaborateurs.
Je me laissais conduire. Je ne me reconnaissais plus.
Cet inconnu avait pris sur moi un ascendant que personne n’avait jamais eu. Avec lui, je serais allé au bout du monde. Sans doute à cause de sa tranquillité, alors qu’il faisait les choses les plus extravagantes.
Il négligea la première bagnole, parce qu’elle était trop moche à son avis. La deuxième était fermée et il fut impossible d’ouvrir la portière. Nous eûmes plus de chances avec une traction-avant.
— C’est la voiture idéale, d’ailleurs, expliqua le séminariste. Elles sont tellement standard que leur propriétaire lui-même, pour peu qu’elles soient un peu poussiéreuses, est incapable de les reconnaître.
Il entra là-dedans comme chez lui et me fit signe de m’asseoir à son côté.
— Et la clef de contact ? demandai-je.
— La clef de contact, c’est une plaisanterie.
Il me fit voir comment on passe un fil métallique dans l’ouverture de l’allumage pour compléter le circuit et la bagnole se mit tout de suite à ronronner. Il partit en arrière et nous fûmes dans la rue Saint-Georges, que nous commençâmes à descendre lentement. Nous croisâmes même deux agents, qui nous regardèrent passer avec indifférence. Je n’aurais jamais cru qu’il soit si facile de barboter une bagnole.
— Je vais vous conduire à la porte de Vincennes, après ça, vous vous débrouillerez.
Durant tout le parcours, nous n’échangeâmes pas trois paroles. Je me demandais vraiment ce que ça pouvait être que ce type-là, sans parvenir à donner de lui une définition satisfaisante.
Arrivés à destination, le type sortit de son portefeuille une grande croix rouge pliée en quatre, avec tous les cachets que l’on pouvait exiger, et la colla sur la glace.
— Voilà, dit-il, avec ça, vous êtes paré.
— Je suis paré… je suis paré… dis-je en hochant la tête. Et l’essence ?
— J’ai un bon de vingt litres, répondit-il, je vais vous le donner, mais je n’ai rien d’autre.
— Envoyez toujours, après je m’arrangerai. Ça doit pouvoir se trouver au marché noir ?
— Heu ! difficilement. Surtout en province.
— Je m’en procurerai quand même, vous affolez pas. L’essentiel, c’est que je sorte sans dommage de l’agglomération parisienne.
— Eh bien, conclut l’inconnu, bonne chance. J’espère que vous vous en tirerez. Il n’y en a plus pour longtemps, maintenant.
Je ne pensai pas à lui demander à quoi il faisait allusion.
— Je vais vous faire un cadeau, ajouta-t-il. J’espère qu’il vous servira de viatique, moralement. Tenez, vous lirez ça, quand vous aurez un moment.
Il sortit de sa poche un livre noir et le jeta sur la banquette à côté de moi. Puis il ferma la portière.
— Bonsoir, dit-il. Et il disparut dans la nuit.
Je restai un moment rêveur, tellement j’étais intrigué par ce personnage. Puis, je pris le volant, j’embrayai et la traction-avant roula dans la nuit en direction de Fontainebleau.
On aurait pu croire que le propriétaire de la voiture avait prévu qu’elle allait lui être fauchée par un type qui éprouvait le besoin urgent de mettre le plus de bornes possibles entre lui et la rue des Saussaies. Il avait fait le plein d’essence, tant et si bien qu’en roulant toute la nuit, comme la croix rouge que je portais m’y autorisait, ma bagnole, à l’aube, ne commença à tousser qu’aux environs d’un hameau, un peu après Avallon.
Par chance, il y avait un poste d’essence au bord de la route. Je poussai la voiture jusqu’à son dernier effort et j’arrivai pile devant une espèce d’auberge. Seul le patron était déjà levé. Les yeux bouffis de sommeil, tout ébouriffé, il était en train de faire chauffer du café sur un feu de bois, dans une immense cheminée. Au fond de la grande salle se tenait le rayon épicerie-mercerie-quincaillerie. Au mur, des affiches vantaient les avantages des engrais Chose et des machines agricoles Ygrec. Au milieu de la pièce, de grossières tables, patinées par des siècles de beuveries, étaient encadrées de bancs luisants, polis par les fesses des péquenots du coin. Je résolus d’apporter ma modeste contribution à cet effort séculaire et je m’assis.
À ma demande, le patron m’apporta un café brûlant, puis, d’un revers de main, s’essuya le nez qu’il portait rouge.
— Vous avez de l’essence ? demandai-je en tournant sans conviction ce brouet que le pauvre type avait sucré sur sa propre ration.
— Oui, monsieur, mais faut des bons. C’est réservé à l’agriculture.
— Et les médecins, alors ?
— Les médecins… les médecins… Ma foi, on m’a point parlé des médecins, répondit le pauvre diable en se grattant la tête.
— Les médecins ont priorité partout, affirmai-je effrontément.
— C’est qu’on m’a rien dit, moi, pour les médecins ! répéta l’homme.
— J’ai le bon, dis-je enfin, le voici (je le lui passai sous le nez et le remisai dans mon portefeuille). Seulement, ce n’est pas un bon agricole.
— Du moment que c’est un bon ! déclara l’autre, qui était beaucoup trop naïf pour comprendre quelque chose aux incohérences du service du rationnement. On va vous donner ça.
Je lampai mon café d’un coup et je le suivis.
— Il est de combien, votre bon ?
— Vingt litres.
Je dévissai le bouchon du réservoir et en avant, le bonhomme se mit en devoir de pomper la coco.
Je réfléchis alors que je serais bien cave de me démunir de ce bon, qui pouvait me servir en d’autres circonstances. Je n’étais pas encore rendu à Lyon, et on ne sait jamais ce qui peut arriver.
— J’ai réfléchi, dis-je sèchement, faites le plein.
— De quoi ?
— Faites le plein, je vous dis.
Et en même temps je sortis le Colt de sous mon aisselle. Quand il vit ça, le mec se mit à trembler.
— N’ayez pas peur, dis-je, je n’en veux ni à vous ni à votre galette, c’est de l’essence du gouvernement que j’ai soif.
Il se mit à pomper de plus belle.
— Vous… vous êtes du maquis ? bégaya-t-il.
— Oui, mon gros, je fais mon petit maquis tout seul, moi, je n’ai pas l’esprit grégaire. Me parlez pas de ces gens qui se déplacent en troupeaux.
— Mais je vais avoir des embêtements, moi !
— Bah ! vous direz que ce sont les terroristes qui sont venus chercher votre jus. C’est à la mode, les terroristes, ça fait toujours très bien dans le tableau.
Le malheureux hochait la tête. Il était désespéré à la pensée qu’on pourrait peut-être lui supprimer définitivement son poste d’essence, et lui faire perdre ainsi l’occasion de gagner quelques sous. Mais ce n’était pas le moment de s’attendrir sur le sort des autres. J’avais mes os à sauver.
— Bon, dis-je, quand le plein fut fait. Maintenant, rentrons. Je ne tiens pas à rester sur cette route avec un pétard à la main. Je vais vous payer, je suis bon prince.
Il rentra chez lui, tremblant et la tête basse.
— Il y a le téléphone dans le pays ? demandai-je.
— Y a que moi qui l’ai. Le prochain est à huit kilomètres.
— C’est parfait. Prenez donc cette pince universelle qui traîne sur le buffet et coupez le fil. Coupez le fil ! criai-je, comme il hésitait. La réparation ne vous coûtera pas cher et je ne tiens pas à ce que vous téléphoniez à la prochaine brigade de gendarmerie, pour avoir, dans cinq minutes, toute la maréchaussée du pays sur les reins. Voilà. C’est parfait. Je vois qu’on est raisonnable. Alors, voici deux mille francs. Ce sera pour l’essence et la réparation.
Le visage du type se détendit et il hocha la tête.
— Quelle époque ! gémit-il. Il avait cru comprendre que je n’étais pas un bandit. À son idée, j’étais quelque chose comme un réfractaire ou un prisonnier évadé, le diable seul le sait. Mais du moment que je casquais, j’avais le droit à son estime. Surtout que je casquais bien.
— Et maintenant, dis-je, vous allez m’accompagner à la porte. Vous y resterez jusqu’à ce que je sois parti. Bonne chance.
Je démarrai en trombe.
Trois kilomètres plus loin, je rencontrai un couple de gendarmes à bicyclette, qui s’en allaient cahin-caha, d’un petit pas, comme des gens qui profitent avec sérénité du bon air matinal. Je ne pus résister au plaisir de leur faire un petit salut amical auquel ils répondirent, me prenant sans doute pour un toubib de la région. Je riais tout seul à la pensée de la bille qu’ils allaient faire, tout à l’heure, quand ils arriveraient à l’auberge et que le patron leur aurait raconté ses malheurs. Mais avant qu’ils aient pu accrocher un téléphone et alerter les gendarmeries les plus proches, je serais loin, j’aurais quitté la région.
Et puis qu’ils viennent s’y frotter, les gendarmes, on rigolerait un peu.
J’avais bien fait de garder mon bon de vingt litres, car je dus recharger à midi à Bourg-en-Bresse, où je déjeunai aussi mal que possible. Ces vingt litres-là me suffisaient amplement pour arriver à Lyon, car je ne me souciais pas de conserver cette bagnole, elle était trop compromettante.
Non seulement à Paris le vol avait certainement été signalé, mais le péquenot aux bons d’essence, n’avait sans doute pas manqué de relever le numéro de la trottinette.
J’arrivai à Lyon au début de l’après-midi. Je laissai la voiture dans un garage de banlieue, avec l’intention bien arrêtée de ne jamais aller la rechercher — elle m’avait suffisamment servi — , et je pris un tram qui me conduisit aux Cordeliers.
Déjà qu’en temps normal Lyon, c’est la ville la plus moche et la plus sinistre que je connaisse, alors maintenant, sous la botte allemande, elle battait tous les records. Sinistre qu’elle était, la ville, enfoncée dans le cafard, comme dans la ouate sale de ses brouillards, hantée d’ombres furtives qui suivaient les trottoirs, la tête basse, vêtues de sombre, avec des gueules hargneuses, allant on ne sait où, faire on ne sait quoi, avec des airs de mystère qui leur allaient comme des pantoufles à un chat. De pauvres types, suivant de pauvres vies vaniteuses et étriquées, cachant soigneusement leurs vices au fond de bistrots aux vitres aveuglées de rideaux opaques, se livrant à des conspirations d’opérette, pour se réunir entre trois ou quatre personnes, dans le seul but de se saouler la gueule à grands coups de « pots » de rouquin. Et là-dessus un ciel noir, bas, hostile, effleuré, de loin en loin, par le panache plus noir encore des cheminées d’usines.
Jusqu’à Bourg, ça s’était bien passé. Il avait fait une belle journée d’hiver, froide et transparente. Ici, on n’était pas arrivé qu’on tombait déjà dans la mélasse. Je conclus de ce spectacle que je ne moisirais pas ici. J’aurais mieux fait de suivre ma première idée, qui était de filer directement à Cannes. Au moins, il y a du soleil, là-bas, les gens rigolent, tandis qu’ici, c’étaient les Boches qui étaient encore les plus gais. Quand on entrait dans un bistrot, tout le monde se taisait, c’était facile de voir qu’on les emmerdait.
Aussi, je ne m’attardai pas à faire le tour des Cordeliers, ni à aller goûter le pastis chez Ricardo, sur le quai Saint-Paul. Je changeai de tram et je filai directement à la Guillotière.
Au demeurant, je me demandais si Jimmy avait réussi à passer au travers et s’il était déjà à Lyon. J’étais impatient d’avoir de ses nouvelles. J’avais tellement de choses à lui raconter, que je ne savais par quel bout commencer. Et lui, certainement que ce serait la même chose. S’il était là, et le contraire m’inquiéterait, il avait déjà dû entrer en contact avec Riton.
Je descendis du tram à l’extrémité du pont de la Guillotière et je me dirigeai tranquillement vers le domicile de mon copain. C’était le coin le plus sympathique de la ville, parce que les Lyonnais y étaient en minorité. C’était un quartier de truands, déjà avant la guerre, et sa population se composait essentiellement de Corses, de bicots, de Marseillais, de Ritals, de Suisses et, enfin, d’un tas de gens de tous les coins du monde. Il y avait aussi pas mal de Russes et de Chinetoques. C’est dire que ça grouillait un peu plus que partout ailleurs.
Les bistrots regorgeaient de monde, qui exposait à voix haute ses opinions et ne dédaignait pas la bagarre, le cas échéant. Les bons Lyonnais vouaient ce coin aux gémonies.
À part ça, je me suis toujours demandé ce qu’il était venu fiche ici, Riton. Il était tricard, c’est entendu, mais sa trique comptait aussi bien ici qu’à Paris, que je sache. Et ici il avait moins de ressources que là-bas et plus de facilités de se faire repérer. Je n’ai jamais rien compris à son histoire. Peut-être qu’ici il avait un condé qu’il ne pouvait pas avoir à Paname.
Je grimpai un escalier sordide et frappai à la porte de droite, au deuxième étage, selon un code qui, jadis, nous était habituel. Silence. Je répétai l’opération. Sans plus de succès.
C’est la porte de gauche qui s’entrebâilla, pour laisser passer la tête grise de vieillesse et noire de crasse d’une espèce de sorcière qui me demanda, sans aménité, ce que je voulais.
— Monsieur Riton, répondis-je.
— Il est pas là.
— Je le vois bien qu’il n’est pas là. Mais où est-il ?
— Comment voulez-vous que je le sache ? On ne me l’a pas donné à garder !
Cette réponse aimable, c’était toute la mentalité du pays.
— Vous lui direz, quand il rentrera, que son copain de Paris l’attend au bar, en bas.
— Je lui dirai rien du tout. Ça ne me regarde pas.
— Alors, pourquoi vous en mêlez-vous, hé ! tordue ! Je ne vous ai rien demandé, non ?
Elle rentra dans son trou en grommelant des paroles inintelligibles, mais qui ne devaient pas être précisément à mon avantage.
Je redégringolai l’escalier et j’entrai dans le bar. Il était farci de mecs qui parlaient fort de choses et d’autres, ce qui changeait un peu de l’atmosphère sordide des bistrots où je m’étais arrêté déjà.
Voyant que tout le monde, ou presque, buvait du pastis, je me dis qu’il n’y avait pas à se gêner et j’en commandais un pour moi.
Je manœuvrais pour m’approcher du zinc et saisir mon verre, lorsqu’on me tapa sur l’épaule. Je me retournai. C’était Jimmy.
— Ah ! m’écriai-je, je suis content de te retrouver. Tu as fait bon voyage ?
— Oui, dit-il, à part que j’ai cru périr étouffé tellement il y avait de monde dans le car, à tel point que la Gestapo a abandonné l’espoir de tout contrôle. Dans le train, depuis Mâcon jusqu’ici, c’était du pareil au même. C’est bien simple, j’ai voyagé sur les tampons d’un fourgon, avec un gendarme, qui ne se doutait pas quel genre de mec était son voisin. Y a pas eu d’histoire. Ben, et toi ?
— Oh ! moi, ça va. La môme est liquidée. Et figure-toi que je n’étais pas le seul à la chercher. Je l’ai descendue juste comme elle était dans les pattes d’un type qui allait lui faire le même travail.
— Ça, c’est marrant, dit Jimmy, qui n’avait aucun sens du drame.
— Il y a quelque chose de beaucoup plus marrant que ça, répondis-je. Tu sais qui c’est, cette gonzesse ?
— Je t’ai déjà dit que je ne la connaissais pas.
— C’est ma femme.
Jimmy posa son verre et me regarda avec inquiétude.
— Qu’est-ce que tu me dis ?
— Ma femme, répétai-je. Eh oui ! ma légitime. Celle qui m’a fait la malle lorsque j’étais troufion.
— C’est formidable ! s’exclama Jimmy, en se croisant les bras. Et tu l’as descendue quand même ?
— Je m’en suis aperçu quand c’était déjà fait. Elle était debout devant moi, avec son couteau dans la gorge et elle me regardait. Elle n’a pas dû comprendre pourquoi je la zigouillais, elle a dû confondre et s’imaginer que c’était une vengeance pour tout ce qu’elle m’avait fait. Si elle avait su à quel point je m’en foutais !
— Eh ben, mon vieux ! C’est une spécialité que tu cherches à acquérir, pas possible. Entreprise de liquidation de poupées infidèles. Tu pourrais appeler ça de cette manière, tu aurais des clients, tu gagnerais du fric.
— Je n’y comprends rien, grommelai-je. Je la croyais en Amérique. Son prénom, Colette, ne m’a d’abord rien dit. Ça en est farci, des Colette. Et son nom, Terdre, encore moins. Où c’est qu’elle a été le pêcher, celui-là ? Le type avec lequel elle a filé s’appelait Durand. On en a assez parlé, au procès de divorce.
— Il a dû la laisser choir et elle en a épousé un autre.
— Sans doute qu’il n’a pas eu plus de veine que moi, l’autre, si je comprends bien. Ça ne m’étonne pas. C’était une petite putain. C’est l’autre que je regrette, maintenant, ajoutai-je en faisant la grimace.
— Ah ! ne commence pas à jouer les Roméo. Ça suffit comme ça. On a autre chose à faire. Et si j’ai un reproche à t’adresser, c’est qu’il fallait y penser avant. On ne serait pas dans ce pétrin.
— Oh ! ça va, ne t’en fais pas, ça n’a pas d’importance… un coup de cafard.
— Et le mec qui voulait ratatiner la poupée, qu’est-ce qu’il est devenu ?
— M’en parle pas ! C’est encore un drôle d’acrobate, celui-là. Tu sais pas ce qu’il a fait sur le cadavre de la poule ? Le signe de la croix ! Et il a dit la prière. Il m’a sorti toute une théorie sur le repentir. Un curé défroqué, je te dis ! Mais absolument décidé, malgré ça, à siphonner la poule. Et si tu veux mon avis, il n’en était certainement pas à son coup d’essai.
— Et alors ?
— Et alors, on est allés boire un verre. Il voulait éviter les endroits mal famés, tu te rends compte ? Après ça, il a fauché une bagnole, il est rentré chez lui, il habite du côté de la porte de Vincennes, puis il m’a gracieusement offert la trottinette et me voilà.
— J’avais jamais vu ça.
— Et moi, donc ! Tiens, il m’a encore donné autre chose. Un bouquin. Qu’est-ce que j’en ai fait ? Le voilà.
On l’ouvrit, c’était une Bible.
Jimmy partit d’un formidable éclat de rire.
— Pas possible, tu me charries ?
Les yeux encore humides de gaieté, il fit signe à la taulière de nous remettre ça.
— Et toi, dis-je enfin. Tu as vu Riton ?
— Non, dit-il en redevenant tout de suite sérieux. Je l’attends depuis ce matin. J’ai tapé chez lui, comme tu m’avais indiqué. Personne. La porte en face s’est ouverte, il en est sorti une ruine qui ressemblait à une femme et qui m’a envoyé balader grossièrement.
— Je la connais, répondis-je, j’en viens. Elle m’a fait le même coup.
— Alors je suis descendu ici. Il paraît qu’il vient tout le temps. On s’étonne même de ne pas l’avoir vu aujourd’hui.
— Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé un pépin, à celui-là aussi, ce serait le couronnement, ça.
— J’espère que non. Moi, je ne sais pas ce qu’il fabrique, ce mec-là, mais… Tu le connais bien, toi ?
— Pourquoi me demandes-tu ça ?
— Ce n’est pas une donneuse, des fois, non ?
— Lui ? Rien que de voir un poulet il devient malade.
— Justement, j’aime pas les types qui manifestent trop fort leurs opinions.
— Ne dis pas de bêtises, je le connais depuis dix ans, ce gars-là. Je l’ai fréquenté avant qu’il prenne ses cinq piges pour tentative de meurtre. Il se les est farcies jusqu’au bout, du reste, marquets par marquets, il n’a pas eu l’ombre d’une remise de peine. Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
— Je ne sais pas. Quand j’ai posé des questions ils ont paru réticents, ici.
— Et c’est ça ? Mais mon pauvre vieux, tu n’es pas à Pigalle, tu es à Lyon. Personne ne te connaît. Ils ne vont pas faire des confidences sur les copains, comme ça, tranquillement, au premier venu. En outre, tu ne connais pas la mentalité du bled. Pour leur tirer un mot ou une confidence, tu peux y aller. C’est un pays de tordus.
— Je crois que tu as raison. Je suis un peu sorti dans le coin, j’ai fait quelques bistrots, mais qu’est-ce que j’ai pu m’empoisonner ! J’aurais jamais cru possible de m’emmerder à ce point.
— Tu n’as rien vu, mon pauvre vieux. Ici, ce quartier-là, c’est comme qui dirait le Montmartre du pays. Alors tu te rends compte ?
Moi, qui connaissais la ville, je n’étais pas encore trop dépaysé, mais Jimmy qui n’y avait jamais mis les pieds, le pauvre bougre, était complètement perdu.
La rue s’obscurcissait, le soir n’allait pas tarder à descendre, un de ces soirs de Lyon, brumeux, humides et glacés. Et, comme je regardais dans la rue, au-dessus des glaces libres de tissu, je vis passer deux ou trois types qui couraient. Le fait n’avait rien de très anormal et je supposai d’abord que c’étaient des jeunes gens qui jouaient.
Mais brusquement la porte s’ouvrit, deux types entrèrent et se dirigèrent vers le fond du bar.
— Vaut mieux pas rester là, dit l’un d’eux, c’est la rafle. Les Allemands ont encerclé tout le pâté d’immeubles et ils arrêtent tout le monde. Même dans les bistrots. Moi, j’ai compris.
Il ouvrit une porte d’où partait un escalier et disparut.
Les autres aussi avaient compris. Et nous plus que quiconque.
— Ils fouillent même les allées et les escaliers, appuya le deuxième individu.
— Oui, Eh bien, mon pauvre vieux, j’ai l’impression qu’on est chocolat toi et moi. Si encore cette brute de Riton avait été là ! On se serait planqués chez lui.
— Qu’est-ce qu’on va faire ?
— On va tenter de passer, parbleu ! Il n’y a pas trente-six solutions.
Tout le monde se précipitait dehors et courait dans tous les sens, comme du poisson dans une nasse. Autrefois, il y avait seulement trois jours, ça m’aurait été bien égal. Avec le papier de Meister, je serais passé au travers. Maintenant, c’était précisément le contraire. Je n’avais plus qu’un laissez-passer qui soit resté valable, mon feu. J’ouvris ma canadienne et je le mis dans la poche de mon veston. Déjà le bistrot était vide.
— Allons-y, dis-je à Jimmy. Et maintenant, chacun pour soi et Dieu pour tous, mon pauvre vieux. Rendez-vous à sept heures au bar des Autobus, à côté de l’hôtel de l’Atlantique, à la gare de Perrache.
— Entendu, dit-il. Bonne chance.
Il plongea dans la foule et je pris la rue diamétralement opposée. C’était une venelle étroite, parallèle aux quais. J’espérais qu’elle serait passée inaperçue sur le plan de leurs opérations ou qu’en tout cas elle aurait été peu surveillée.
Ce qui semblait confirmer mon opinion, c’est que j’avais déjà parcouru plus de cinquante mètres et je n’avais pas rencontré un chat. Tout à coup, la ruelle tourna à angle droit et je me trouvai à vingt mètres de deux types en civil dont l’un portait une mitraillette.
— Halte ! cria celui qui, comme dans la chanson, ne portait rien.
Je m’arrêtai pile et, avec mon pouce, je fis glisser le cran de sûreté de mon pétard, sans toutefois le sortir de ma poche.
— Avancez ! continua le Chleuh. Et sortez votre main de votre poche.
L’autre me braquait avec sa mitraillette, et c’était surtout celui-là qui me gênait. J’en conclus qu’il n’y avait pas à tergiverser et qu’il me fallait profiter du léger bénéfice de la surprise.
Je braquai mon revolver et j’ouvris le feu à travers ma poche sur le type armé qui ne s’attendait certes pas à celle-là. Il était venu arrêter des travailleurs et non des types qui n’ont pas écouté les ordres de dépôt d’armes et qui savent s’en servir.
Je lui expédiai trois balles et il tomba en avant sans avoir eu le temps de se servir de sa crécelle. Son copain sauta sur place. Mais déjà j’étais sur lui et, avant qu’il ait pu se fouiller, il avait mon feu sous le nez. Il rompait et essayait de fuir. Je le pris par le bras et le secouai.
— Petite salope ! dis-je, tu voulais m’arrêter, hein ?
À ce moment, j’entendis claquer des coups de feu, de l’autre côté du quartier. J’aurais donné gros pour savoir si c’était Jimmy qui tirait sur les boches.
Mon flic ouvrit la gueule et se mit à hurler en allemand. Je lui offris trois autres pralines en pleine bouche. Ça lui coupa la parole. Son sang gicla jusque sur ma main. Il tomba en arrière. Je me demandai un tiers de seconde si je ramassais la mitraillette ou non, puis je me dis que c’était le meilleur moyen de me faire identifier et qu’il valait mieux pas rester là davantage.
J’allais me lancer en avant et piquer un de ces cent mètres auxquels je commençais à être habitué, depuis quelques jours, lorsque deux autres phénomènes apparurent au bout du passage, en uniforme, cette fois. Ils s’arrêtèrent et me regardèrent avec surprise, en se demandant visiblement ce qu’il fallait faire, qu’est-ce que c’étaient que ces deux types par terre et si j’étais des leurs, oui ou non.
Je revins rapidement sur mes pas et ramassai la mitraillette. Le plus intelligent des deux comprit et épaula. Je n’avais pas le temps de riposter, je fis un bond de côté et j’entendis, en même temps que la détonation, un Bzzz ! qui ne me disait rien qui vaille et qui me rappelait mes années de campagne.
Le deuxième bond me mit à l’abri du coin de la rue. Je supposai qu’ils me croiraient toujours debout et tireraient en hauteur. Ça ne manqua pas. Mais je m’étais agenouillé, j’étais planqué derrière une sorte de borne sur laquelle j’avais appuyé le canon de la mitraillette.
Le tir de ces armes, n’est malheureusement précis qu’à une portée restreinte, et comme j’avais omis par manque de temps de ramasser des chargeurs et que ces rafales-là on n’a pas le temps de les retenir, je préférais attendre qu’ils viennent à portée. Et je vous jure que j’étais impatient. Je n’avais qu’une frousse, c’est qu’il en arrive d’autres qui me prennent de dos ou qu’il en rapplique une cinquantaine.
Seulement, à force de les laisser tirer et écorner l’angle du mur, ils finirent par se dire que, de deux choses l’une, ou bien j’étais descendu ou bien j’avais mis les voiles. Par mesure de sécurité, toutefois, ils tirèrent deux ou trois balles au ras de la borne derrière laquelle je me dissimulais. C’est comme ça qu’ils faillirent bien me moucher. L’une d’elles m’érafla la joue.
Il faut qu’il y ait un Bon Dieu pour la canaille, sans quoi je prenais le projectile en pleine poire.
Cette façon de faire me rendit enragé. D’ailleurs ils étaient assez près, désormais, pour que ça porte. J’ouvris un feu d’enfer sur ces deux aristos, je balayai la rue, littéralement, deux ou trois fois. Je m’étais dressé et je tirais, je tirais, je tirais avec rage, avec une volupté sauvage, je ne voyais rien d’autre que les petites étincelles précipitées qui sortaient du canon.
Je ne m’arrêtai que lorsque le chargeur fut vide.
Il me semblait que j’avais tiré pendant des minutes, j’avais la tête pleine du halètement de cette machine infernale et je sentais dans mes bras ses soubresauts, comme si ça avait été un être vivant, cette mécanique.
Ça n’avait pas duré deux secondes. Les deux troufions étaient étendus à côté de leurs copains. Il y en avait un qui remuait encore et qui gémissait. L’autre avait compris pour de bon.
Je sautai par-dessus les cadavres et je repris le pas de course. Maintenant on entendait des appels rauques et des coups de sifflet. Ils devaient se figurer que c’étaient les leurs qui avaient tiré, ils voyaient mal, avec juste raison, un Français se balader dans Lyon, au crépuscule, avec une mitraillette sur le bras. Mais ils devaient être curieux de savoir ce qu’il s’était passé. De toute manière, c’était anormal.
Mais moi, je prenais le large avec plus de rapidité encore que je n’espérais. Les rues étaient absolument désertes, la rafle avait tout vidé.
Je tournai à droite, puis à gauche, enfilai deux ou trois de ces curieux passages, qui permettent de communiquer d’une maison à l’autre sans passer par la rue et qui favorisent si bien les histoires de cocus dont Lyon est plein, et je finis par aboutir sur les quais.
J’étais loin de la bagarre, tiré d’affaire. J’entrai paisiblement dans un bar et demandai un cognac, histoire de reprendre des forces. J’étais redevenu un citoyen anonyme, un passant, un type qui s’en fout. Personne ne me demandait plus rien et ne me criait plus halte ! J’étais encore passé au travers une fois de plus. On voyait bien que j’avais été cocu. Et que je l’étais encore, et pour l’éternité, puisque c’était une morte qui m’avait trompé, jusqu’à son dernier instant. Je finirais par croire que la légende dit vrai.
Pourvu que Jimmy, qui lui ne l’était pas, ait eu autant de veine, que moi ! J’avais entendu des bruits de bagarre dans mon dos. Mais était-ce lui qui tirait ? Ou les Allemands ? Ou d’autres types inconnus. Fallait pas oublier qu’on n’était pas les seuls truands de la Guillotière. Il y en avait d’autres, et des gratinés. Pas des caïds, par exemple, pas de bandes connues, comme à Paris, à Marseille ou à Bordeaux, mais des hommes solides, qui connaissaient parfaitement bien l’art et la manière de se servir d’un pétard, des mecs qui, n’ayant jamais travaillé en France n’avaient pas l’intention, oh ! mais là pas du tout ! d’aller gratter en Allemagne.
Donc, il ne fallait préjuger de rien. Je ne savais pas du tout l’origine des coups de feu. Il se pouvait que ce soit Jimmy, comme il se pouvait que ce soit quelqu’un d’autre. Non. Ce qu’il importait de savoir c’était s’il s’en était servi. Il était absolument idiot de se casser la tête avec des conjectures. On verrait bien au moment.
Il aurait tout le temps de me raconter ses aventures.
J’avais le temps. Je lui avais donné rendez-vous à sept heures seulement, parce que je ne savais pas comment ça allait tourner et qu’il fallait prévoir un certain battement de temps au cas où il aurait fallu s’esbigner dans la nature d’une manière différente et se planquer quelque part pendant une heure ou deux.
Mais maintenant, bon sang il me tardait de le voir et d’avoir des nouvelles.
Je bus un deuxième cognac et comme je n’avais rien à fiche d’autre, en définitive, je me dirigeai tranquillement à pied vers la gare de Perrache. La nuit, maintenant, était complètement tombée, et ici du moins je n’avais pas peur qu’on me reconnaisse. Les seuls qui m’avaient vu au boulot, tout à l’heure, ils ne pourraient témoigner contre moi qu’au tribunal de Dieu. Ça, ça n’avait pas beaucoup d’importance, car nous n’en étions encore pas là.
Lorsque j’entrai au bar des Autobus, la première personne que j’aperçus, ce fut Jimmy, précisément. Il était assis au fond de la salle, la gueule renfrognée, le menton sur le poing. Il n’était pas beau à voir dans cette attitude. Déjà qu’il n’avait rien du pin-up boy, cette contraction des traits achevait de lui donner l’air méchant.
Il me fit un petit signe et je vins m’asseoir à côté de lui.
— Je vois, dis-je, que tu t’en es bien tiré.
— Bien, grommela-t-il, faut pas exagérer. Je m’en suis tiré, c’est tout. Regarde.
Il releva un peu la manche de son veston. Le bras était couvert de sang.
— J’ai dérouillé, fit-il simplement.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je n’ai pas voulu jouer tout de suite du revolver. Je suis passé au travers, comme si j’avais plongé dans la flotte, tête baissée. Ils m’ont tiré dessus, j’ai écopé d’un pruneau dans le bras.
— Faut pas rester comme ça, mon vieux.
— Comment veux-tu que je reste, alors ? D’ailleurs, ce n’est pas grave, c’est une éraflure. Ça a fait beaucoup de sang, mais maintenant c’est fini. Et toi ?
— Uh ! moi…
Je lui racontai comment j’avais réussi à me défiler. Mais je dus lui avouer que j’avais été obligé d’en mettre trois en l’air, sans parler du quatrième qui semblait bien malade.
— Maintenant, je m’en fous, conclut Jimmy. Tu peux descendre qui tu voudras, ça me laisse froid. On est pris dans un cercle infernal. C’est un véritable engrenage. On ne peut pas s’en tirer avec des salamalecs ou des dragées. Il ne nous reste que la manière forte. Tant pis, mon vieux, allons jusqu’au bout. Le chemin que nous avons pris ne permet pas la marche en arrière.
C’était bien mon avis.
— Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda Jimmy. Moi, je ne sais plus où j’en suis, avec toutes ces histoires. C’est à croire que le Bon Dieu le fait exprès.
— Le mieux qu’on ait à faire, répondis-je, c’est de boire tranquillement le pastis ici, s’il y en a, et dans quelque temps nous irons essayer de mettre la main sur Riton. Il ne s’est quand même pas dissous dans les brouillards du Rhône, ce mec-là, il est bien quelque part. On finira par le voir. Je pense qu’il n’a pas été enchristé, ça se saurait.
— Ce serait bien notre veine ! soupira Jimmy.
Peu à peu la nuit s’épaississait. Le patron alla tirer les rideaux noirs de la devanture. De temps en temps, des gens entraient, porteurs de lourdes valises. Ils jetaient un regard fatigué sur ce caravansérail, buvaient rapidement un verre ou s’installaient dans un coin, mornes, silencieux. Ils attendaient le prochain bus. Pour où ? Et qu’allaient-ils faire au bout de leur voyage ? Quelle aventure ou quel drame personnel les avait arrachés à leur vie normale ? Le bar, mal éclairé, était hostile. On entendait, de loin en loin, le bruit de ferraille des trams ou le coup de sifflet d’une locomotive. Dans les rares instants de silence total, on percevait le chuintement furtif des trains à l’arrêt. Mais aussitôt, le vacarme des conversations reprenait, un vacarme composé des mille chuchotements de chacun. Car tout le monde parlait à voix basse. Il n’y avait que des conversations sournoises. Les gens se dévisageaient avec méfiance. On sentait qu’il n’y avait là aucune cordialité. Ces personnes ne se connaissaient pas et ne voulaient pas se connaître. Elles connaissaient déjà trop de leurs semblables, ça suffisait à les dégoûter définitivement.
On vivait une époque où il n’était question que de se défendre.
Se défendre contre le froid, contre la faim, contre la maladie et contre la mort. Il fallait mener une lutte constante pour sa ration de pain, de topinambours et de rutabagas, pour avoir une place dans le car qui allait partir, ou dans le train, pour toucher ses cent grammes d’huile et ses tickets de textiles. Une vie qui était devenue pire qu’aux temps primitifs, compliquée de lois, d’ordonnances et de décrets, plus absurdes, plus vexants et plus empoisonnants les uns que les autres. L’Europe entière était devenue un immense champ clos dans lequel la moitié du monde s’efforçait d’emmerder l’autre moitié. Il n’y avait évidemment pas de quoi se marrer.
Avec ça, ça sentait le tissu mouillé, la mauvaise graisse et le bouillon maigre, sans parler des multiples ersatz de tabac. C’était ça, l’odeur de l’Occupation, avec le parfum sûr du drap d’uniforme.
Ici, c’était un va-et-vient continu. Les gens qui avaient le temps se collaient dans un coin et n’en bougeaient plus. Ils sortaient un journal de leur poche et s’efforçaient de déceler une ombre de vérité dans les communiqués plus mensongers les uns que les autres. D’autres se collaient à la porte et attendaient on ne sait quoi, sans doute l’arrivée du fameux car de Grenoble. Ils ne voulaient pas démarrer de là, dans l’espoir d’avoir une place. Malheureusement, tout à l’heure, ils se heurteraient à toute la foule des prioritaires et ils auraient encore de la veine s’ils avaient le droit de se tenir debout sur un pied pendant les trois ou quatre heures du voyage.
— Hé, dis-je à Jimmy, ne restons pas là. Je ne sais pas si tu es comme moi, mais cette ambiance de départ ça me donne le bourdon. Regarde un peu la tête de ces braves gens. On dirait qu’ils vont tous à un enterrement.
— M’en parle pas, répondit mon pote. Et puis, ils sont trop énervés. Il y en a, ils te marchent sur les pieds ou ils posent leur valise sur tes cors et ce serait presque à toi de t’excuser. Ils te regardent comme si tu l’avais fait exprès de mettre tes pieds là.
Dehors, le brouillard avait envahi la ville. On n’y voyait pas à dix mètres. C’était un nuage pesant, grisâtre, qui sentait mauvais et dans lequel on étouffait.
Jimmy releva le col de sa canadienne.
— Saloperie de saloperie ! grommela-t-il.
Déjà qu’on n’y voyait pas beaucoup à cause du black-out, avec la purée de pois c’était impénétrable.
Si on y va à pied, dit Jimmy, on ne se retrouvera jamais. Je ne connais pas la ville et je suis bien incapable de me reconnaître là-dedans.
— On va prendre un tram, répondis-je. Il y en a un qui est direct, je crois, de la gare de Perrache, mais c’est encore plus long que de changer aux Cordeliers. Et d’ailleurs, sur cet itinéraire, je me repère mieux.
On accrocha à la voltige un tram qui passait, blafard, fantomatique avec le clignotement malsain de ses lampions bleus. Les trams de Lyon n’ont jamais été bien confortables, ni bien élégants, mais avec cet éclairage approximatif du temps de guerre, ils avaient un aspect cadavérique qui les faisait ressembler au train fantôme.
Et, naturellement, à l’intérieur, regards hostiles et chuchotements.
Tu crois que c’est prudent, demanda soudain Jimmy, de revenir sur les lieux de la peignée ? Tu ne crois pas qu’on risque d’y ramasser un pépin ?
— Penses-tu, au contraire ! Il y a déjà un bout de temps que ça s’est passé. On leur a laissé tout le loisir d’évacuer la scène. Et comme ce sont des mecs malins, ils vont nous rechercher partout excepté à la Guille. Ils ne penseront jamais qu’on ait eu le culot d’y revenir après ce qui s’est passé.
— C’est peut-être vrai.
— C’est sûrement vrai. D’ailleurs, réfléchis un peu. Ils vont nous chercher, c’est entendu, mais ils ne nous connaissent pas. Qu’est-ce qu’ils savent de nous ? Peau de balle ! Ils ignorent complètement nos noms et même notre signalement. Celui qu’ils peuvent avoir, c’est le tien. Et encore ! Un type vêtu d’une canadienne qui, au crépuscule, s’évanouit dans le brouillard, c’est bien le cas de le dire, va le chercher, dans une ville comme Lyon ! S’ils veulent arrêter tous les gars qui portent une canadienne, à la vôtre, ils sont là pour cent sept ans.
— Évidemment, c’est plutôt duraille, convint Jimmy en riant. Mais toi ?
— Oh moi, c’est encore plus simple. Personne ne m’a vu. Ceux qui m’ont aperçu et qui seraient capables de me reconnaître, ils ne parleront plus jamais.
— C’est bon, dit mon pote. D’ailleurs faut bien aller quelque part, n’est-ce pas ?
En passant, on s’arrêta au bar de la Guillotière.
Il y avait autant de monde qu’avant. Tout le monde était revenu et maintenant on comptait les disparus et on déplorait les pertes. Le mec de la bonne, notamment, s’était fait faire aux pattes et la pauvre gosse, assise dans un coin, pleurait tant qu’elle pouvait. La patronne, devant un tel déluge, n’avait pas insisté et c’était elle qui tenait le zinc.
— Vous direz ce que vous voudrez, expliquait-elle à ses clients, c’est quand même pas marrant. Vous êtes là bien tranquille, en train de boire un coup, et tout à coup, on vous embarque. Nach Deutschland. On n’est plus des hommes, alors, on est comme des animaux ?
— T’as jamais été un homme, ricana un imbécile. De quoi te plains-tu ?
La patronne haussa les épaules et préféra laisser tomber. C’est à ce moment qu’elle s’aperçut de notre présence.
— Qu’est-ce que vous prendrez ? demanda-t-elle d’un air bourru.
Je ne me formalisai pas de son expression, je commençais à me faire aux coutumes du pays.
— Deux pastis, dit Jimmy.
Elle nous servit et s’éloigna. Elle alla s’accouder à l’autre extrémité du zinc et commença une conversation avec d’autres types. À voix basse, bien entendu. De temps en temps, cependant, elle nous lançait un regard furtif, mais qui n’était pas précisément cordial. Les clients en faisaient autant de leur côté. Il aurait fallu être complètement naïf pour ne pas comprendre que nous faisions les frais de la conversation, Jimmy et moi.
— Qu’est-ce qu’ils peuvent bien se raconter ? murmurai-je.
— Qui ? sursauta Jimmy, que j’avais arraché à son rêve.
Je désignai le trio d’un léger signe du menton.
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? fit mon pote, en haussant les épaules. Ce que tu deviens curieux !
— Je te dis qu’ils parlent de nous.
— Et après ? C’est la première fois que tu t’en aperçois ? Depuis que je suis arrivé ici et que j’ai demandé Riton, c’est la même chose. Faut croire qu’ils n’aiment pas les étrangers, dans ce coin.
— Peut-être qu’ils nous prennent pour des poulets, remarquai-je en riant. Dans ce cas, ça va être midi pour jointer le copain. Ils l’ont peut-être déjà averti que deux messieurs le réclamaient. Et moi, quand deux messieurs me réclament, je me méfie toujours, j’évite de me trouver brusquement nez à nez avec eux. Je suppose que Riton doit observer religieusement les mêmes principes.
On en était là de notre conversation lorsque la porte s’ouvrit et que Riton entra, justement, auréolé d’une écharpe de brouillard. Il était si imprégné d’humidité que, sitôt qu’il fut dans la pièce trop chaude, toute sa personne se mit à fumer comme si on le sortait d’un bain turc tout habillé.
Aussitôt, il vint vers nous la main tendue.
— Comment ça va ? dit-il. J’ai appris tout à l’heure que deux messieurs étaient venus me voir, successivement, mais comme ma voisine est à moitié dingue elle n’a pas pu me renseigner plus efficacement. Du diable si je m’attendais à toi. Qu’est-ce que tu fous à Lyon ?
— M’en parle pas, répondis-je, je me le demande moi-même. Je suis arrivé de ce matin et déjà j’en suis sursaturé.
— On s’y fait, répondit Riton en rigolant. Au début, ça paraît mortel, je reconnais que les Lyonnais ne sont pas très accueillants, mais après, quand tu t’es fait des amis parmi eux, c’est à la vie à la mort.
— Tu as déjà beaucoup d’amis ?
— Pas encore. Il n’y a que six mois que je suis là.
— Eh ben ! fit Jimmy.
— Tiens, repris-je, je te présente mon copain Jimmy. Tu en avais déjà entendu parler à Paris.
— Parfaitement, approuva Riton.
Les deux hommes se serrèrent la main.
— Ça me fait un drôle d’effet de vous trouver là, continua le truand, je ne te vois, toi, que dans le décor de Pigalle. Ici, tu veux que je te dise, tu es déplacé.
— C’est bien la vérité, soupirai-je. Et je te jure que je donnerai gros pour arpenter la rue Blanche, à cette heure-ci, plutôt que la place de la Guillotière.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu as les poulets derrière ?
— Si ce n’était que ça !
— Écoute, répondit Riton. Ici, tu sais, c’est comme tous les bistrots. Il y a moitié truand, moitié mouton, sans parler des mecs trop bavards qui sont indicateurs sans le savoir. On va monter chez moi, on sera plus tranquilles.
— Tu es si pressé ? Prends d’abord un verre, on verra après.
Il fit signe à Maria qu’il tutoyait et lui demanda un pastis. La patronne vint vers nous d’assez mauvaise grâce. Mais, bon sang ! qu’est-ce qu’on lui avait fait, à cette tordue ? Elle ne nous connaissait pas, d’accord, ce n’était pas une raison pour faire cette mine désastreuse.
— Je commence à en avoir marre, grinçai-je à l’adresse de Jimmy, je ne mettrai plus les pieds dans cette boîte ?
Riton avala cash son verre et nous fit signe de le suivre. Nous grimpâmes derrière lui dans l’éclairage pauvre de l’escalier.
Il occupait un petit appartement composé de deux pièces et d’une cuisine, meublé avec goût, très intime et qui semblait assez gai.
— Vous tombez bien, dit Riton, je suis seul. J’avais une amie il y a encore quelques jours, mais elle a dû s’absenter.
— Tu es bien ici ! m’exclamai-je. C’est à toi, tout ça, ou tu es en meublé ?
— Non, répondit le copain, c’est à elle, mais comme on vit ensemble, c’est du kif.
Il ouvrit une petite armoire et en sortit une bouteille de Berger.
— Ça, dit-il, c’est du vrai, d’avant-guerre, pas de la camelote. Actuellement, c’est réservé à l’exportation.
— Comme tout le reste.
— J’ai pu en resquiller quelques-unes. J’espère que ça vous conviendra.
S’il ne manquait pas de pastis, Riton, il ne manquait pas non plus de cigarettes. Il en posa un paquet devant nous et nous nous assîmes autour de la table, comme des diplomates.
— Et alors, qu’il dit, le copain, racontez votre histoire. Je suppose que ça doit être encore un sacré turbin pour vous avoir obligés de quitter Igname.
— Tu peux le dire, approuvai-je. J’ai liquidé ma poupée.
Riton émit un petit sifflement.
— En effet, dit-il. Si tu donnes dans l’assassinat, maintenant ! Qu’est-ce qu’elle t’avait fait ?
Elle m’en faisait porter une telle paire que je ne serais pas passé sans dommage sous l’Arc de Triomphe.
Et c’est pour ça que tu l’as mise en l’air ? Ça ne valait pas la peine. Une bonne frottée aurait fait le même effet, et du moins il n’y aurait pas eu de suites. Je ne comprends vraiment pas qu’un mec comme toi se soit mouillé pour des salades aussi pauvres.
— C’est bien ce que je lui ai dit, s’écria Jimmy, mais allez donc lui faire entendre raison. Il est pire qu’un gosse. Quand il veut quelque chose, faut qu’il y arrive à tout prix.
— Tu as quand même passé l’âge des fantaisies, reprocha Riton. Surtout avec les filles. Tu sais ce que c’est qu’une femme, ce que ça vaut et comment ça se dresse. Je ne comprends pas que tu te sois embarqué dans ce drame idiot.
— Un drame d’autant plus idiot que maintenant il est obligé de cavaler devant la police comme un renard devant une meute. Il n’a pas fait ça discrètement, je te prie de le croire.
— Mais, répondit Riton à Jimmy, ce que je ne comprends pas, c’est ce que tu fais, toi, dans cette aventure.
— Oh moi, c’est très simple. Quand les flics sont venus le sauter, il était chez moi. On a donc été obligés de mettre les voiles ensemble. Et maintenant, je suis dans le même pot de miel. Pour moi, c’est encore plus bête que pour lui.
— Vous me cassez les pieds, dis-je. J’ai fait une blague, ça va, je le sais, je suis nerveux, j’ai tendance à jouer du pétard plus souvent qu’il n’est permis. Ce n’est pas la peine de revenir là-dessus. Maintenant, ce qu’il faut, c’est nous en tirer le plus élégamment possible.
— Racontez-moi ça, dit Riton. Il y a des choses qui m’échappent. Je ne comprends toujours pas, par exemple, comment il se fait que si les flics sont venus te sauter chez Jimmy vous soyez encore en liberté tous les deux.
— Alors, tu ne lis jamais les journaux ? répliquai-je.
— C’était dans les journaux ?
— Un peu, oui. Parce qu’il faut te dire qu’en même temps que la gonzesse j’ai mis en l’air un couple de flics de la Gestapo. L’un était son amant, l’autre était un copain de son amant.
Le visage de Riton se ferma.
— Sans blague ?
— C’est comme on te le dit. Et ce n’est pas tout. À Dijon, on a balancé un type sur le quai de la gare et on a fusillé un troufion allemand.
J’éprouvais une sorte de volupté à raconter tout ça. Il me semblait que je remontais dans l’estime de Riton. Sûrement que tout à l’heure, lorsque je lui avais avoué que j’avais déquillé une fille par jalousie amoureuse, j’avais dû passer pour un cave. Tandis que maintenant je faisais vraiment figure honorable.
— En plus, dis-je, je viens de Paris, je suis arrivé au début de l’après-midi avec une voiture fauchée. J’étais allé là-bas pour en finir avec une poupée qui avait balancé les deux flics qui nous avaient laissé partir. Imagine-toi que cette salope était précisément mon ex-légitime.
— Ça, c’est marrant, dit Riton, de plus en plus sombre et qui n’avait pas l’air de trouver ça marrant du tout.
— Et ce qu’il y a de plus curieux, renchéris-je, c’est que j’ai rencontré sur place une espèce de curé qui était venu exactement dans la même intention. Un rigolo. Il m’a parlé de Dieu, de la Patrie, de mille trucs plus tocards les uns que les autres.
— Vraiment ? De la patrie ? demanda Riton, dont l’intérêt semblait se réveiller.
— Tu te rends compte !
Riton remua sur sa chaise, passa sa main sur son visage et se resservit un verre de pastis.
— Qu’est-ce qui te prend ? demandai-je, tu as l’air tout chaviré ? C’est mon histoire qui t’embête ?
— Un peu, oui, avoua-t-il. Si je comprends bien, les deux mecs après lesquels tout le monde trotte depuis deux jours, c’est vous ?
J’approuvai d’un signe de tête.
— C’est du joli, dit le truand. Et c’est à moi que vous venez raconter ça ?
— À qui veux-tu qu’on le raconte ? Au commissaire de police du quartier ?
— Il aurait mieux valu ! grommela Riton. Vous me mettez dans une situation épouvantable.
— Je ne vois pas…
— Tu sais ce que je fabrique, maintenant ? Tu le sais ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien, mon petit pote, je suis à la Gestapo, moi, tel que tu me vois.
Vingt Dieux ! La surprise me coupa la parole. Je regardai Jimmy. Il faisait des efforts pour avaler sa salive. La seconde d’après, je faisais un saut en arrière, en bousculant ma chaise.
Riton n’avait pas bronché. Il avait seulement glissé sa main dans la poche de son veston.
— Ne bougez pas, dit-il, autrement ça fera tout de suite du vilain.
Et puis toi, Maurice, tâche de modérer un peu tes réflexes. Tu as fait assez de blagues jusqu’à présent, tâche de perdre cette sale habitude. Je ne vous ai pas dit que j’allais vous balancer ou vous fourrer dans de sales draps. Ce n’est pas parce que je fais partie d’un service allemand que je suis devenu une donneuse par principe. J’essaye de savoir comment, au contraire, je vais arriver à vous tirer de là sans me mouiller moi-même. Je ne tiens pas à faire comme vos copains Martin et Simon et à finir avec un chargeur de mitraillette dans le bide, vous le comprendrez.
Cette nouvelle me désarmait complètement. Riton c’était le dernier type que j’aurais soupçonné de travailler avec les flics. Il n’avait jamais pu les voir et, en outre, il avait un pedigree tel que vraiment, il aurait fallu être aveugle pour ne pas en avoir connaissance. J’avais, bien sûr, déjà vu des truands entrer dans la Gestapo, comme Meister, par exemple, mais Meister, lui, ne s’était jamais mouillé, il n’était jamais tombé et ne savait que par ouï dire ce que c’était que le ballon. Tandis que Riton !
— Comment diable, dis-je enfin, en es-tu venu là ?
Ma parole, j’en arrivais presque à le plaindre. C’est moi qui étais traqué et c’est lui qui faisait figure de pauvre type.
— Hé ! dit-il, tu ne sais pas que je suis tricard ? Comment veux-tu que je m’en sorte ? Je ne peux pas vivre à Paris à cause de ça. Ici non plus, d’ailleurs. Je me terrais, je vivotais. Un jour, je me suis fait emballer par les Frizés. Je leur ai déballé le paquet. Ils m’ont proposé un condé à condition que je les rencarde de temps en temps. De fil en aiguille, j’ai fini par faire partie de la boîte. Depuis, mon vieux, j’ai eu la paix. Et le respect apparent des honnêtes gens. Mais rien ne ressemble à la réalité, précisément, comme les apparences. Et moi, je me contente de peu.
— Ils te payent cher ?
— Pas mal, merci. Mais c’est surtout sur les perquisitions qu’on se sucre. Il y a des gens qui ont de l’oseille, tu sais, dans la région. Et quand on en a repéré un, s’il n’a pas trop de relations gênantes, on lui monte une petite fête intime qui nous laisse pas mal de pognon.
— En somme, ce sont des casses légaux.
— Légaux, c’est beaucoup dire. Faut rien exagérer. Mais enfin, les Allemands ferment les yeux. Ils ouvrent aussi la main, d’ailleurs, de temps en temps. Ils ont aussi besoin de galette, comme nous.
— C’est du propre ! fis-je.
Riton sembla ne pas entendre.
J’étais, au fond, bigrement inquiet. Je me demandais comment ça allait tourner. J’avais beau avoir une certaine amitié pour Riton, je ne savais pas du tout comment il allait réagir. Il pouvait raconter ce qu’il voulait pour essayer de nous rassurer, je n’avais qu’une confiance limitée. Les flics, c’est comme les fauves, on rigole longtemps avec eux et, au moment où on s’y attend le moins, ils vous expédient un coup de patte qui vous envoie au tapis pour le compte. Et Riton, qu’il le veuille ou non, il était devenu un flic.
En outre, je ne pouvais pas bouger. Non seulement ça me répugnait de braquer un ancien copain qui nous avait reçus chez lui en toute confiance, mais encore le camarade n’avait pas enlevé sa main de sa poche. Je savais qu’il tenait son feu et qu’il tirait avec une facilité qui expliquait en partie tous les avatars de sa carrière.
— Vous vous êtes mis tous les deux dans une situation ridicule. Du côté de la police allemande, je ne peux vraiment rien faire pour vous. Quelle idée, aussi, d’aller fusiller les boches ! Ils ne vous le pardonneront jamais. C’est dommage, on aurait pu faire une petite combinaison. J’aurais essayé de vous faire entrer dans la boîte.
— Ah non ! s’exclama Jimmy, pas ça ! Riton tourna vers lui un visage sardonique.
— Tu as des scrupules ?
— Non, avoua Jimmy, les scrupules, mon père a oublié de m’en donner. Mais il y a quand même des boulots…
— D’ailleurs, repris-je, comme tu le disais tout à l’heure, il y a des choses qu’il ne faut pas faire sans réfléchir.
— Toi aussi, tu es devenu patriote ? C’est ton curé qui t’a converti ?
— Ne dis pas de conneries. Je ne suis pas plus patriote que toi. Peut-être moins. Seulement, si ça tourne, j’ai peur qu’il n’y ait de la casse.
— Ça ne tournera pas ! hurla Riton. Ils seront balancés dans le bouillon, les Anglais, t’entends ? Ils ne débarqueront jamais. C’est du bluff, tout ça !
Je ne le reconnaissais pas. Il était transfiguré par la colère, avec, en plus, parfois une flamme de terreur dans ses prunelles grises. Il se calma aussi brusquement qu’il s’était emporté.
— D’ailleurs, si ça tourne, on tournera aussi, dit-il plus calmement.
Il sortit sa main de sa poche et prit une cigarette dans le paquet qui était sur la table.
— Écoutez, dit-il, le mieux c’est qu’on se retrouve demain, à la même heure, au même bar. D’ici là, je me serai rencardé pour vous trouver une planque, et du boulot. Je connais des mecs qui trafiquent des pneus d’autos. On va peut-être pouvoir s’entendre. J’ai fait quelques affaires avec eux et j’ai pris pas mal de galette à chaque coup.
On but le dernier coup et on prit congé.
Dehors, le brouillard s’était encore épaissi. Il posait sur nos épaules sa chape glacée. Dans la rue, on croisait des silhouettes imprécises. Le monde, pour chacun de nous, se restreignait à ce rayon de deux mètres autour de nous. Après, c’était le royaume des ombres.
Je frissonnai et je relevai le col de ma canadienne. Nous nous éloignâmes, Jimmy et moi, sans dire un mot, étreints par un désespoir qui nous privait de volonté. Nous finîmes par échouer dans un restaurant trop grand et trop mal éclairé où, de loin en loin, de petits groupes de clients mangeaient en chuchotant une maigre pitance.
C’était si cafardeux qu’à la fin du repas je dus me taper plusieurs verres de cognac avant d’arriver à retrouver mon équilibre. J’éprouvais, pour tout dire, une furieuse envie de me saouler. Peut-être dans cette euphorie artificielle retrouverais-je la joie.
Ce n’est que lorsque le repas fut terminé que je ressentis vraiment ma fatigue. Mais alors, j’étais à plat, crevé, éreinté, pour tout dire. Je n’avais pas fermé l’œil la nuit précédente et je m’étais tapé quelques centaines de kilomètres en voiture. On a beau être assis, ça fatigue quand même. En outre, les émotions, ça donne un coup de fouet sur le moment, mais plus tard on en subit les conséquences.
On eut un mal de chien, Jimmy et moi, à trouver une chambre. Les hôtels étaient pleins à craquer. Il y avait même des types qui couchaient dans les baignoires. Juste à une époque où le voyage n’était pas précisément recommandé, on aurait dit que les gens le faisaient exprès, ils se déplaçaient encore plus que de coutume.
On finit quand même par dégotter deux carrées, mais alors au tonnerre de Dieu, du coté du Gros Caillou. Il fallait prendre, pour y arriver, un trolleybus qui était aussi complet que tout le reste. Mais l’hôtel était calme, et pour la première fois depuis quelques jours, je dormis comme un dieu.
Le lendemain, je fus réveillé par un rayon de soleil qui se promenait sur mon visage.
Il n’était plus question de brouillard. La matinée était claire et transparente comme une journée de printemps. Mais par exemple, qu’est-ce qu’il faisait froid. La chambre, naturellement, n’était pas chauffée et je fus obligé de grouper toute ma volonté pour sauter du plumard.
J’entrai ensuite dans la chambre de Jimmy, qui était réveillé depuis longtemps et lisait La Gerbe, assis sur son lit.
— Je ne te connaissais pas ces goûts littéraires, dis-je.
— J’ai trouvé ça aux waters la nuit dernière, expliqua-t-il.
Comme je n’avais rien à faire et que je n’avais pas sommeil, je l’ai emporté. Il est presque entier, ce numéro. Tu le veux ?
— Je n’ai pas de temps à perdre, répondis-je. Il fait beau, je suis en forme, j’ai envie d’aller me balader.
— Moi pas, répondit Jimmy. Je suis frileux comme un chat. Autrefois je n’étais pas comme ça. Je ne sais pas si c’est parce que je vieillis ou si c’est le manque de matières grasses mais je n’arrive pas à me réchauffer.
— Tu t’imagines que tu y parviendras en restant dans ta chambre ? Il y fait un froid de canard.
— Dehors, ça doit être bien pire.
— Regarde ce soleil. Je vais essayer d’en profiter.
— Comme tu veux. Mais je ne bouge pas de là jusqu’à l’heure de la soupe. Va te balader si tu veux, mais ne compte pas sur moi. En outre je ne trouve pas ça tellement prudent de se promener comme ça dans les rues, en plein jour.
— Tu ne voudrais quand même pas que je me colle sur les épaules un manteau couleur de muraille ? dis-je en riant. Reste là si ça te chante. Moi, je vais admirer Lyon. Si tu veux, on se retrouvera à midi chez Ricardo, sur le quai Saint-Paul.
— Ça colle, dit-il. Amuse-toi bien et ne fais pas de blagues. Tâche surtout d’être au rencard parce qu’autrement, moi, je ne sais plus que faire, je suis perdu, dans ce pays.
— Ne t’en fais pas, répondis-je en refermant la porte. Je serai là à l’heure. Pour l’instant, je vais essayer de trouver un casse-croûte quelque part, j’ai la dent.
Je m’en allai tranquillement. Il faut croire que mon sixième sens était complètement endormi et que le service divin des prémonitions ne fonctionnait plus car, à ce moment-là, je ne me doutais de rien. J’étais au contraire gonflé d’espoir et de confiance.
J’errai sans but dans les rues grises que le soleil d’hiver ne parvenait pas à égayer. J’allai manger dans un bar une sorte de petit pâté en croûte qui sentait le savon, je bus deux ou trois apéritifs, et vers onze heures et demie je me dirigeai vers le bar de Ricardo. J’étais à ce moment-là du côté de la Croix-Rousse et je calculai qu’une demi-heure ou trois quarts d’heure de marche dans cet air vif ne me feraient pas de mal. J’arriverais à destination à peu près à midi un quart.
Le soleil ne donnait pas plus de gaieté à la ville. C’est à croire qu’il y a des bleds qui sont prédestinés. Pour certains, il suffit d’un pâle petit rayon, d’un linge rouge pendu à une fenêtre pour égayer toute une rue. Pour d’autres, on leur donnerait une fête foraine en permanence, avec musique et berlingots, ça n’enlèverait rien de leur sinistre.
Comme j’arrivais sur les quais, je fus abordé par un petit individu maigre, d’une cinquantaine d’années et tout vêtu de gris comme compère Guilleri.
— Vous n’auriez pas du feu ? demanda-t-il en tendant vers moi une cigarette grossièrement roulée.
Je sortis mes allumettes et lui mis sous la moustache une bûchette enflammée. Il tira sur sa pipe sans me perdre des yeux. Quand ce fut terminé :
— N’allez pas chez Ricardo, murmura-t-il. La Gestapo vous attend.
Je sursautai.
— Qu’est-ce que vous me racontez là ? m’écriai-je. Je n’ai rien à faire avec la Gestapo.
— On dit ça, continua-t-il. Moi, c’est un conseil que je vous donne. Vous pensez bien que je n’ai aucun intérêt à vous avertir. Toutefois, je vous le demande en grâce, ayez confiance. Votre camarade est fichu. Ce n’est pas la peine que vous y passiez aussi.
Je mis la main dans ma poche d’un air menaçant.
— Pas de salades, grinçai-je. Je vous somme maintenant de vous expliquer. Je serais curieux de savoir pourquoi vous êtes venu me trouver, spécialement moi, et comment vous savez que j’ai rendez-vous avec un ami chez Ricardo. Et aussi ce que viennent faire là-dedans ces histoires de Gestapo.
Le vieux monsieur sourit.
— La confiance ne règne pas tellement, n’est-ce pas ?
— Pas précisément.
— Bon, dit-il avec bonhomie, venez boire un pot quelque part, vous avez bien le temps, après tout. Cinq minutes de plus ou de moins, ce n’est pas un monde.
Je commençais à être ébranlé. Je suivis mon interlocuteur sans toutefois sortir la main de ma poche. Je me demandais ce que c’était que ce gars-là et ce qu’il me voulait. Je me demandais aussi s’il ne m’amenait pas tout droit dans un guet-apens au contraire, où la police, précisément, m’attendait.
Il poussa la porte d’un bar encore plus discret que les autres et nous nous assîmes, à la manière lyonnaise, devant un pot de beaujolais.
Ce bistrot était, à cette heure-ci, exclusivement occupé par une vieille femme et par un loulou de Poméranie d’une maigreur cadavérique. Il respirait le calme et la tranquillité.
— Ne vous étonnez pas, dit le monsieur, si je suis au courant de vos agissements. Je vous suis depuis ce matin.
— Vous me suivez, grommelai-je. Et alors ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal.
— Rien. Vous vous êtes promené paisiblement dans notre bonne ville de Lyon. Et maintenant, heureusement que je vous ai interpellé, autrement vous seriez en train de faire connaissance avec la prison Saint-Paul, ce qui n’aurait rien d’amusant. C’est une des plus dures de France. Il est vrai que vous n’y auriez pas fait long feu.
— Mais enfin, éclatai-je, qui êtes-vous et que me voulez-vous ?
— Oh ! pas grand-chose. Nous en reparlerons plus tard. Mais d’abord, je veux vous mettre au courant. Hier soir, vous avez rendu visite à un monsieur qui a, dans nos dossiers, une fiche que je vous souhaite de ne jamais avoir.
— Riton ?
— Précisément, Riton. Henri Rouen. C’est un agent de la Gestapo.
— Et après ?
— Vous le saviez ?
— Non, je l’ai su ensuite.
— Vous étiez accompagné d’un ami, un nommé Jimmy. Le sieur Riton vous a donné rendez-vous ce soir, au bar de la Guillotière.
— Je ne le nie pas.
— Seulement, il a mis immédiatement sur vos talons un de ses acolytes qui l’attendait au café en bas, et la Gestapo sait parfaitement à quoi s’en tenir sur votre compte.
Il y avait quelque chose qui me tracassait.
— Comment se fait-il, si ce que vous me racontez est exact, qu’ils ne nous aient pas sautés cette nuit même.
Parce que, cette nuit même, Riton n’était pas encore passé à son bureau. Ils n’ont eu sur vous les renseignements définitifs que ce matin. Or, vous aviez déjà quitté l’hôtel. Mais comme ils savaient — il y a des gens qui savent si bien écouter aux portes ! — que vous aviez rendez-vous à midi chez Ricardo, ils ont préféré attendre et faire d’une pierre deux coups.
Tout cela me semblait à la fois simple et confus. Je me grattai la tête et je bus une gorgée de beaujolais avant de répondre.
— Ouais ! dis-je enfin. Mais comment diable savez-vous vous-même tout ça ?
— Oh ! c’est très simple. La Gestapo est chargée de vous surveiller n’est-ce pas ? Eh bien, moi, je suis chargé de surveiller la Gestapo. C’est fou le nombre de choses qu’on peut ainsi apprendre. Par exemple sur vous, tenez, et sur votre activité, je sais à peu près tout, déjà. Même votre date de naissance, 7 octobre 1918. Ce n’est pas ça ?
— Parfaitement, répondis-je, sidéré. Ce mec-là, alors, il m’en bouchait un coin. Qu’est-ce qui l’avait poussé à se renseigner ainsi sur mon compte ?
— Mais quel intérêt avez-vous à savoir tous ces trucs, continuai-je. Ça ne peut servir à rien. Vous n’êtes pas flic, que je sache ?
— Non, je ne suis pas flic, vous devez bien le comprendre. Mais j’ai à savoir tout cela beaucoup plus d’intérêt que vous ne le pensez. Ne serait-ce que ma sécurité.
— Tout cela est bien gentil, dis-je soudain, mais des salades j’en vends, rien ne me prouve que tout ce que vous me racontez est exact. Pour accuser quelqu’un d’être un donneur, faut des preuves. Après tout, Riton, il aurait pu nous arrêter lui-même hier soir. Ce que vous me racontez là, c’est peut-être archi-faux. Il se peut que vous ayez un intérêt à me faire prendre le coup de sang.
C’est curieux, je ne cherchais pas à me cacher, à voiler de mystère mon existence et mes coups durs passés. Je parlais avec cet inconnu d’homme à homme, exactement comme si c’était un juge d’instruction et que j’aie décidé de me mettre à table.
— Naturellement, j’ai intérêt à vous faire prendre le coup de sang dit l’inconnu en s’envoyant un coup de rouquin derrière la cravate. Mais je n’ai pas d’intérêt, vous le pensez bien, à vous faire pincer par la Gestapo. Au contraire. Je vous dis que le bistrot de Ricardo est plein d’agents allemands. Ce n’est pas la faute de Ricardo, bien sûr, c’est un brave type. Mais c’est celle de Riton. Actuellement, votre ami est sous le feu croisé de quatre ou cinq regards germaniques. Ces gens-là n’attendent que votre arrivée pour vous arrêter tous les deux. Et je vous jure que cette fois il n’y aura pas de recours. Ils ont amené avec eux le tueur de la bande, un nommé Jungkopf, qui abat son homme comme nous, nous mangeons un vol-au-vent. Une heure après c’est oublié.
— Ce qui fait que si je vais là-bas je suis recuit ?
— Tout ce qu’il y a de plus recuit.
— Mais mon copain ?
L’inconnu eut un geste fataliste.
— Il est bien malade. On ne pouvait pas vous sauver tous les deux. Il y a des cas douloureux où il faut faire la part du feu.
— À la vôtre, dis-je, c’est une opinion. Quant à moi, je n’ai pas l’intention de voir arrêter mon meilleur ami et d’assister à son départ pour le grand saut entre deux cognes avec tranquillité et juste ce qu’il faut de larme à l’œil. Ce garçon-là s’est mis dans le bain à cause de moi, maintenant qu’il est en difficulté je n’ai pas du tout l’intention de laisser tomber, imaginez-vous.
— De quoi diable allez-vous vous mêler ? On ne se bat pas contre les moulins à vent. Vous n’aurez pas fait quatre pas dans le bar que vous serez descendu, si vous faites le méchant. Croyez-moi sur parole. Les hommes qui vous attendent sont absolument gonflés, prêts à tout.
— Je vais quand même tenter le coup, dis-je. Je vais téléphoner à Jimmy pour lui dire de mettre les voiles le plus rapidement possible.
— Ça, c’est plus raisonnable. Les Allemands vont croire que vous ne pouvez pas venir et que vous lui fixez rendez-vous ailleurs. Votre ami aura quelques chances.
J’écartai le rideau rouge qui cachait la rue. Le soleil s’était brusquement caché et le temps assombri. Il y avait de gros nuages menaçants qui accouraient du dehors. Presque aussitôt la pluie se mit à tomber.
De mon coin on voyait parfaitement la terrasse du café de Ricardo. Le bistrot où nous nous étions réfugiés faisait partie d’un groupe d’immeubles qui s’avançait, sur la place, comme une proue de navire. Ce qui fait qu’on pouvait prendre en enfilade toute la perspective des quais.
— C’est ce que je vais faire, dis-je.
Je me levai et partis au téléphone.
— Paraît, dis-je à Jimmy quand je l’eus au bout du fil, qu’il y a dans le bistrot des gueules antipathiques…
— En effet, répondit mon copain. Il vient d’entrer successivement cinq ou six types qui ne me disent rien qui vaillent. Ils sentent l’Europe Centrale d’une lieue. En outre, il y a une grosse voiture noire arrêtée devant la porte.
— Quelle porte ? Je ne l’ai pas vue, cette bagnole.
— La porte qui donne sur la petite rue à côté. Pas sur les quais, ils ne sont pas si bêtes. Tu crois que c’est pour nous, tout ça ?
— Il paraît. On vient de me le dire.
— Alors, c’est qu’ils t’attendent, toi. Autrement ils m’auraient déjà sauté. Qu’est-ce qu’on va faire ?
— Tu le demandes ? On va tâcher de te tirer de là. Moi, pour l’instant, je suis paré.
— Qui c’est qui nous a balancés ?
— On me dit que c’est cette salope de Riton.
— Qui, on ?
— Je ne sais pas. C’est un type que je n’ai jamais vu et qui est venu me trouver dans la rue pour me dire de ne pas aller chez Ricardo.
— Tu as plus de veine que moi. Personne n’est venu m’affranchir. Et maintenant je suis au milieu de la poêle à frire.
— Mon pauvre vieux, dis-je. Je vais tout faire pour t’en tirer. Tu penses bien que je ne vais pas te laisser te dépatouiller tout seul. Je suis au premier chef responsable de cette aventure.
— Qu’est-ce que tu proposes ? Je suis incapable de construire un plan qui tienne debout. J’ai pourtant fermé la porte de la cabine. Eh bien, je sens leur regard, dans mon dos, leur regard impatient de types qui sont sûrs du résultat. Ça me démoralise.
— Profite de ce que tu es seul pour préparer ton revolver, répondis-je, on ne sait pas ce qu’il peut arriver et il faut prendre toutes les précautions. Après ça, tu vas sortir de ton trou, pas content, en grommelant. Tu laisseras entendre que le monsieur que tu attendais t’a posé un lapin et qu’il t’espère dans un autre bistrot, du côté de Fourvière, par exemple. Et que naturellement tu vas y aller immédiatement.
— Oui. Et après ?
— Et après, mon pauvre vieux, c’est au petit bonheur la chance. Dans la rue, tu as dix fois plus de chances de t’en tirer que dans le bistrot de Ricardo. D’ailleurs, si tu réussis à les amener à Fourvière, tu as là-bas un moyen épatant. Tu sais, où tu ne sais pas qu’à Lyon, c’est farci de passages, c’en est foré comme une fourmilière. Lin véritable labyrinthe. Seulement, ici, c’est pas comme à Paris, on n’avertit pas le touriste. Tu entres dans une honnête porte cochère, tu traverses une cour et tu te rends compte qu’il y a un couloir qui fait communiquer sept ou huit immeubles, de telle manière qu’on peut aller chez un ami qui perche à cent mètres de là sans avoir besoin de sortir, ni de passer dans la rue. C’est construit pour la discrétion, Lyon, c’est des maniaques de la vie privée, ils sont un peu comme les Anglais.
— Et ensuite ?
— Ben, tu n’auras qu’à tourner vivement le coin d’une rue et te fourrer dans la première porte cochère venue. C’est un véritable labyrinthe. Je ne pense pas que les Allemands soient au courant de ce détail. Ils ne se retrouveront jamais là-dedans.
— Moi non plus.
— Oh ! tu aboutiras bien quelque part, t’en fais pas. Et si tu le veux, on se retrouvera ce soir au bar des Autobus, à Perrache.
— Je le voudrais bien, mais je me demande si j’aurai cette veine, je ne me vois pas sorti de l’auberge. Ils n’ont pas l’air commode les cocos qui m’attendent à côté. C’est vrai qu’il y a de quoi. Ils doivent en avoir gros sur la patate.
— Et encore, ils ne savent pas tout. Ils ne se doutent certainement pas que c’est moi qui ai mis en l’air leurs quatre compatriotes, hier soir.
— Bon. Mon vieux Maurice, dis-moi bonne chance. Je vais tenter une sortie. J’espère quand même m’en tirer. Mais au cas où je ne reviendrais pas, je te dis adieu. Et tâche de ne pas te faire poisser. On a eu de bons jours ensemble, hein, mon vieux ?
— Ne dis pas de bêtises, fis-je, bouleversé. Tu sais bien que ça va marcher. On en a vu d’autres et de plus gratinées, n’est-ce pas, petite tête ?
— Oui, bien sûr.
— Alors, je te dis à tout à l’heure, au Bar des Autobus. Tu verras, le mec avec qui je suis nous portera bonheur. Heureusement que je l’ai rencontré, celui-là.
— Bonne chance, murmura Jimmy. Et il raccrocha.
Je sortis vivement de la cabine et repris ma place à côté de l’inconnu.
— Alors ? demanda-t-il.
— Vous aviez raison. Toute la police allemande s’est donné rendez-vous chez Ricardo. Mon copain les a reniflés. Je lui ai conseillé de jouer le type déçu par un rendez-vous manqué et d’essayer de les perdre dans Fourvière.
— C’est une bonne idée. Encore faut-il qu’il y parvienne.
J’écartai à nouveau le rideau rouge. Le quai était presque désert. La pluie avait fait rentrer tout le monde. Un vent aigre faisait valser mélancoliquement les feuilles mortes que l’hiver avait oubliées. Je ne perdais pas de vue la porte de Ricardo. Mon copain allait bientôt sortir de là.
J’imaginais toute la scène. Avant de sortir de la cabine téléphonique, il tirait son feu de sa gaine et l’armait. Puis il le glissait dans sa poche.
Après quoi, il revenait dans la salle, les sourcils froncés. Il devait expliquer à voix haute à Ricardo, qui s’en foutait mais écoutait par politesse, que son copain lui avait fait faux bond, que c’était empoisonnant, à cette heure-ci, juste avant le déjeuner, d’être obligé de cavaler jusqu’à Fourvière, qu’il prendrait la « ficelle », parce que question de grimper les escaliers, merci bien, il ne s’en ressentait pas. L’autre approuvait toujours, avec un sourire aimable, tout en surveillant le service.
Maintenant, Jimmy remettait sa canadienne, saluait tout le monde, gagnait la porte et…
…Et je le vis sortir, effectivement, mon Jimmy. Seulement il avait les mains en l’air et un type maigre et un peu voûté lui appuyait un gros revolver dans les reins.
— Nom de Dieu ! criai-je, en sautant sur mes pieds.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda l’inconnu en écartant à son tour le rideau. Ah ! fit-il, quand il eut vu de quoi il s’agissait. Il est perdu. Ils ont dû entendre votre conversation téléphonique.
— On va voir ça, dis-je.
J’étais blanc de rage. Je ne me souciais plus de mon interlocuteur ni de la vieille patronne, ni de son clebs. Je sortis mon Colt et l’armai.
— Qu’est-ce que vous allez faire ? s’exclama l’inconnu.
— Une omelette, ricanai-je. Si Dieu le veut, je vous retrouverai ce soir à sept heures au bar des Autobus. Si je n’y suis pas à l’heure juste, vous pourrez faire dire des messes pour le repos de mon âme, elle en a bougrement besoin. Au revoir.
— Vous êtes fou ! cria le type en levant les bras au ciel.
Mais j’étais déjà dehors et je courais le plus vite possible vers Jimmy, qui m’attendait, les bras toujours en l’air au bord du trottoir. Il m’avait vu venir et souriait.
La grosse bagnole noire de la Gestapo tournait le coin de la rue, lentement. Elle allait sans doute s’arrêter devant la porte du bistrot et les autres zouaves qui en sortaient, les uns après les autres, allaient certainement y embarquer mon copain.
Ils ne m’avaient pas encore vu arriver, tout occupés qu’ils étaient de leur capture. Lorsque je fus à dix mètres, le pied de Jimmy partit en arrière. Il atteignit le Frizé au bas-ventre. Le bonhomme poussa un hurlement, se plia comme un couteau puis tomba sur le derrière avant que les autres aient eu le temps de comprendre.
C’était facile de comprendre que ça allait charbonner.
Jimmy, déjà, s’était dégagé et courait le long du trottoir. Je me dis que la première des choses à faire était d’immobiliser la bagnole, autrement cette évasion ne servirait à rien. Je m’arrêtai un peu, levai mon Colt et commençai à tirer dans les pneus.
Ces détonations achevèrent de démoraliser les flics qui ne savaient plus de quel côté il fallait se tourner. Ils étaient pris en fourchette.
L’un d’eux, cependant, qui semblait avoir plus de détermination que les autres et qui avait compris que c’était surtout moi qui étais dangereux, puisque j’avais une arme, tira son mauser et se mit à me mitrailler.
Il y a des jours où on a une veine incroyable. J’étais tellement aveuglé par la rage, grisé par les craquements secs de mon revolver que je ne réalisais plus très bien. Tout ça me semblait factice, un jeu, en somme. Je ne me rendais plus compte que le bourdonnement léger que j’entendais parfois autour de moi, était quelque chose comme le chant de la mort.
Le premier pneu arrière émit un sifflement et s’aplatit. Le second eut le même sort. Et moi je courais toujours vers la voiture, à la rencontre du type qui ne cessait de me tirer dessus. Je me rapprochai de plus en plus.
Les autres n’en revenaient pas. Ils restaient figés au bord du trottoir, comme des statues de l’étonnement. Il est vrai que cela n’avait pas duré une demi-seconde.
Devant moi, je voyais jaillir par saccades une petite flamme courte du mauser du fridolin. Mais, manque de pot, il ne parvenait pas à m’atteindre. Il s’en fallait chaque fois d’un quart de poil, mais rien à faire, la balle se perdait à chaque coup. À moins que dans mon dos, elle n’aille s’enfoncer dans le gras des fesses de quelques paisibles Lyonnais.
Les autres membres de l’équipe, qui avaient compris, se mirent à se fouiller. Je résolus d’en finir avec le type qui me canardait. Je levai mon feu et appuyai sur la détente. Détonation. Le type ne broncha pas. J’en conclus que je l’avais loupé. Je réitérai, je ne fus pas plus heureux. Et la troisième fois le percuteur claqua inutilement. Mon chargeur était vide.
Seulement, j’arrivais déjà sur le flic. J’étais sur lui, nez à nez. Je levai mon poing fermé sur le revolver et lui expédiai à toute volée un énorme gadin qui l’atteignit juste dans la tempe droite. L’inconnu s’écroula avec un gémissement.
En trois bonds je traversai le groupe allemand médusé et je me mis à la poursuite de Jimmy. Il était devant moi, courant à toutes jambes. Je ne l’avais jamais vu cavaler si vite et je ne l’aurais jamais cru capable d’une telle rapidité. À l’heure actuelle, il aurait battu Pujazon[5].
Tout en tricotant, je sortis un chargeur de ma poche, je balançai le vide et voilà mon feu à nouveau en état de marche.
Si seulement Jimmy avait la bonne idée de tourner le prochain coin de rue ! Bien sûr, c’est une chose qu’il ne manquerait pas de faire, mais il était encore loin, ce prochain coin. Il fallait dépasser le Théâtre Guignol et l’établissement de bains-douches.
Or, chaque demi-seconde était plus précieuse, pour nous, qu’un kilo d’or. Les Chleuhs, en effet, avaient enfin tiré leurs pétoires. On entendait dans notre dos une énorme fusillade, entremêlée de cris de rage et d’appels gutturaux.
Et brusquement, tonnerre de Dieu ! Je vis Jimmy lever les bras et plonger en avant. Il eut deux ou trois soubresauts et demeura immobile.
Je sentis mes jambes mollir. Je dus faire un terrible effort pour maintenir ma vitesse. Il me sembla que le temps que je mis à atteindre Jimmy durait une éternité. Et toujours, dans mon dos, le crépitement de la fusillade !
Lorsque je parvins à la portée de mon camarade, je me retournai brusquement et, à mon tour, j’ouvris le feu. J’expédiai deux ou trois pruneaux dans la direction de mes acrobates. Ils étaient restés groupés et constituaient une cible tout ce qu’il y a de chouette. L’un d’eux gesticula et descendit au tapis pour le compte.
De ce fait, les coups de feu, du côté allemand, cessèrent. Il y eut en quelque sorte un armistice.
Mais, hélas ! pour Jimmy, c’était la paix qui venait de commencer, la grande paix éternelle du Bon Dieu. Il ne me fallut pas longtemps pour m’en rendre compte. Il avait les yeux révulsés, aux lèvres un peu de mousse rose, et comme il avait la bouche ouverte, on voyait qu’il avait avalé sa langue. Foutu, ratatiné à zéro.
Ce n’était pas le moment de s’attendrir sur un cadavre, car déjà les Allemands se remettaient au travail. Alors je repris ma course. Je ne pouvais plus être d’aucune utilité à ce pauvre Jimmy. Il me fallait essayer de ne pas suivre son sort et de sauver ma peau le mieux possible. J’avais encore trop de choses à faire ici-bas.
En trois bonds, j’eus tourné le fameux coin de rue. Quelle misère ! Un tout petit instant de plus, une misérable parcelle d’éternité encore, et mon pauvre copain sauvait ses os.
Quand je pense qu’il avait été tiré par-derrière, comme un lapin ! Quand on songeait que ça se passait au vingtième siècle, ça, dans notre propre pays, par des types qui n’avaient rien à y foutre, et qu’on allait féliciter par-dessus le marché, et que certains de nos voisins, de nos compatriotes, allaient approuver, encore, ça me remuait le sang.
Naturellement, sitôt tourné l’angle de la rue, les boches arrêtèrent les frais. Ils durent aussitôt prendre le pas de course, eux aussi, pour essayer de me jointer. Il ne fallait pas rester dans la rue, sinon la comédie précédente allait recommencer, et ça jusqu’à ce que mort s’ensuive. La mienne, naturellement.
Il n’y avait, par chance, pas grand monde. Il était midi passé et les Lyonnais mangent ponctuellement. Seuls venaient à ma rencontre deux ouvriers et une vieille femme portant un cabas.
Quand ils virent surgir ce type maigre, échevelé, hagard, avec un Colt au poing, de saisissement ils s’arrêtèrent. J’espérais qu’il n’y aurait parmi eux aucun mouchard…
J’ouvris une porte, la lançai derrière moi et me précipitai dans l’allée. Au bout, un escalier sale et obscur grimpait vers les étages. Au-dessous de cet escalier s’ouvrait une porte. Je supposai que c’était les waters.
J’ouvris et me jetai dedans, à tout hasard, mais le pied me manqua. Avec horreur, je me sentis dégringoler dans le noir, pendant un siècle. Je repris contact avec un sol humide en écrasant une caissette qui avait dû contenir des dattes, dans les temps heureux.
Je me trouvais dans le noir absolu, car la porte s’était refermée automatiquement, meurtri sur tout le corps et saignant du nez. Parole, jamais de ma vie je n’avais descendu une échelle aussi précipitamment ! Car c’était une échelle de bois qui se trouvait là. Ce que j’avais pris pour les w.-c., c’était la cave, tout simplement, et j’y étais allé aussi franchement qu’un âne qui trotte.
Seulement fallait pas rester là. À tâtons, je m’éloignai vers le fond, de manière à ne pas être juste dans le champ si quelqu’un ouvrait la porte. Heureusement encore, dans ma chute, je n’avais pas perdu mon Colt. Au contraire, ma main, instinctivement, s’était crispée sur lui et je me demande même comment je n’avais pas lâché un coup de feu, en dégringolant.
Si les gens qui m’avaient vu entrer dans cette foutue baraque parlaient, les Allemands allaient fouiller l’immeuble de fond en comble, ce n’était que trop certain. Sinon, ils allaient se demander où j’avais pu passer et ça allait encore être une drôle de corrida. Au point où nous en étions, ils allaient tout mettre en œuvre pour me retrouver.
C’est à ce moment que j’entendis un bruit de pas au-dessus de moi. Brusquement, la porte de la cave s’ouvrit et je vis un type se pencher.
Je levai mon Colt, bien décidé à ne pas me laisser posséder comme un enfant. Avant qu’ils aient mon cuir, j’aurais de quoi faire plusieurs dizaines de portefeuilles avec le leur.
À la faveur de la pauvre lumière grise qui venait de la porte, je pus constater que, sans le faire exprès, puisque je n’y voyais rien et que j’étais parti à tâtons dans le noir, je m’étais assis derrière une caisse assez haute pour me cacher à la vue du mec dont la silhouette s’encadrait dans l’entrée.
Je me recroquevillai sur moi-même le plus que je pus. Le flic promena un faisceau de clarté jailli de sa lampe de poche sur mon nouveau palais et dit quelque chose en allemand, dans lequel il y avait nicht. Comme il referma aussitôt la porte, j’en conclus qu’il n’y avait vu que du feu, si l’on peut dire, et que j’étais passé à l’as.
Je commençais à reprendre espoir. S’ils fouillaient tout le coin, bien sûr, il y en avait pour un moment, mais ici j’étais à l’abri. C’étaient des types méthodiques. Ils avaient contrôlé ce cul de basse fosse, ils n’y reviendraient pas, persuadés qu’il était désert.
Effectivement, un moment après, un long moment, j’entendis les pas redescendre l’escalier. Ils avaient dû aller couper l’appétit à tous les locataires de l’immeuble en perquisitionnant chez eux à l’heure du repas. Surtout que je connaissais leur manière de procéder. Ils mettaient tout en bombe, ce n’était pas compliqué. Et sans dire un mot, encore, sans prononcer une parole, sans même répondre aux questions inquiètes du pauvre diable qui ne s’expliquait pas cette intrusion et qui aurait bien voulu savoir de quoi il retournait et ce qu’on pouvait bien lui reprocher.
Mais enfin, ils partaient, c’était l’essentiel. Et ils m’oubliaient dans mon coin. Une fois de plus, je venais de m’en tirer. Seulement il fallait être prudent, ce n’était quand même pas le moment de sortir triomphalement dans la rue et d’aller se taper l’apéritif au bistrot du coin. La fusillade devait avoir attiré pas mal de monde, et surtout des flics, comme par hasard. De plus, il suffisait de voir ma tenue pour se rendre compte que je ne sortais pas du bal des Petits Lits Blancs. Je devais vraiment avoir une tête abominable avec le sang qui continuait à couler de mon nez, la boue de cette cave, dans laquelle je m’étais roulé, sur mes vêtements et tous les horions que j’avais reçus marqués sur le corps. Le premier mec qui me rencontrerait appellerait aussitôt la police. Si je voulais sortir de là, il me fallait faire un brin de toilette. Je m’éclipserais quand je serais dans un état décent et seulement à la nuit tombée.
Malheureusement, cette cave manquait vraiment de commodités. Il me fallait déjà sortir de là pour trouver le nécessaire.
Je me dis qu’après tout c’est une tentative que je pouvais risquer. Les flics, je l’avais entendu, étaient sortis de l’immeuble après l’avoir fouillé. Ils étaient persuadés que je ne me cachais pas dans celui-ci, ce qui, entre parenthèses, tendrait à prouver que les passants ne m’avaient pas balancé. Maintenant qu’ils avaient fait leur petite promenade, c’était certain qu’ils n’allaient pas revenir. La maison était libre, je pouvais y aller.
Je grattai une allumette et je pus accrocher l’échelle. Ça ne m’étonnait pas de m’être cassé la figure. Ce qu’elle pouvait être raide ! On aurait dit qu’elle avait été construite pour un acrobate de cirque. Si un vieillard venait ici chercher du charbon, il descendrait toujours, bien sûr, comme moi, par exemple, mais pour remonter, bernique ! Faudrait aller chercher et le hisser avec des cordes.
Enfin, j’arrivai en haut. Je poussai timidement la porte et je risquai un œil. Le couloir était désert, la porte qui donnait sur la rue fermée. Un jour gris coulait de l’imposte.
J’émergeai de mon trou et je pris l’escalier qui menait aux appartements. À pas de loup, bien entendu, et mon Colt à la main, comme bien l’on pense. J’étais moulu de courbatures comme si on m’avait roué de coups. Ma chute dans l’escalier n’avait pas été du chiqué. Je me demandais encore, faut qu’il y ait un Dieu pour la canaille, comment je ne m’étais rien cassé.
Je grimpai donc précautionneusement jusqu’au premier étage. Il n’y avait qu’une porte sur le palier. Une carte de visite y était épinglée, sur laquelle on lisait : Madusse, tailleur pour dames.
Je heurtai deux ou trois fois, doucement. J’entendis un pas furtif, de l’autre côté de la lourde et la porte s’entrebâilla. La tête d’un homme apparut. Il avait un visage rond sur lequel on ne pouvait mettre aucun âge précis. Il était chauve, comme tous les types trop casaniers. Il avait des yeux glauques dans lesquels se devinaient une résignation et aussi une peur latente de tout ce qui peut se passer dehors, grimper l’escalier et heurter à votre porte pour vous apporter à votre propre domicile, où l’on est si bien, tous les emmerdements extérieurs. De plus, il devait être un peu myope, car il ne vit pas tout de suite le pétard pourtant respectable que je tenais à la main.
— Monsieur ? demanda-t-il, sans ouvrir complètement.
— Monsieur Madusse ? demandai-je.
À ce moment-là, il vit mon visage plein de sang, mes vêtements en désordre et mon pétard braqué.
— Pousse-toi, mon petit père, fis-je, en appuyant sur le battant. Le tailleur s’effaça et me laissa entrer. Il grelottait de terreur.
— Mais qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il. Pourquoi est-ce que ça tombe toujours chez moi, ces malheurs ? Je suis un homme paisible. Je n’ai jamais rien fait de mal. Si les Allemands reviennent ils nous tueront tous.
— Ne t’en fais pas pour les Allemands, dis-je. Ils sont déjà venus d’après ce que je comprends ? Dans ce cas, rassure-toi. Ils ne sont pas près de remettre les pieds ici.
— S’ils sont venus ! gémit le pauvre type. Il me désigna son atelier ravagé, les coupons de tissu jetés à terre, les complets en cours de confection piétinés.
— Quelle bande de salauds ! grinçai-je.
— Mais qu’est-ce que vous me voulez ? demanda Madusse, en tremblant de plus belle.
— Hé ! dis-je, arrête un peu ton frémissement, tu me donnes le mal de mer. Si tu continues comme ça, tu vas claquer d’une embolie, mon pauvre vieux.
— Je n’ai rien fait, reprit-il en élevant la voix. J’ai ici ma femme et mes enfants et je ne veux pas qu’on nous fusille tous.
— Ah ! ça va, répliquai-je sèchement. Je te dis qu’il n’arrivera rien si tu gardes ton sang-froid. Mais, Bon Dieu ! tu as été bâti avec quoi ? Avec de la gélatine ? La première chose que tu as à faire, c’est de la boucler. Si tu pousses des hurlements ou que tu fasses l’idiot, d’une manière ou d’une autre, les Allemands vont venir et c’est alors que ça fera du gâchis. Car imagine-toi que je sors d’en prendre, des types de la Gestapo, par-dessus la tête j’en ai. Alors je n’ai pas l’intention de me laisser arrêter avec le sourire. Si tu les appelles je te mets en l’air. Et non seulement toi, mais toute la famille, t’entends ? Donc, la seule chance que tu as de t’en tirer c’est de la boucler.
— Je n’aime pas non plus les Allemands, mais j’ai peur.
— Alors, rassure-toi, je suis là, et Toto aussi, dis-je en clignant de l’œil vers mon Colt.
— Mais qu’est-ce que vous avez fait ?
— C’est trop long à t’expliquer. Mais je voudrais une serviette de toilette, pour me rincer un peu la physionomie, et une brosse à habits.
Au bruit de la conversation, sa femme était venue dans le couloir, avec son gosse sur le bras. C’était une grosse femme d’une trentaine d’années avec un visage qui aurait été joli s’il n’avait été empâté, confit dans la graisse. Elle était blonde, assez fade, et manquait suffisamment de personnalité pour passer inaperçue en n’importe quelle circonstance. Le genre de fille qu’on ne reconnaît pas.
Elle paraissait plus courageuse que son mari. Elle me regarda avec un peu d’étonnement, mais ne parut pas tellement effrayée. C’était plutôt de la curiosité.
— Passez dans la cuisine, dit-elle paisiblement, comme si elle m’eût invité à me laver les mains avant un repas, il y a un lavabo.
Ce lavabo n’était qu’un évier en fausse mosaïque.
Je fis rapidement un brin de toilette, le Colt posé à côté de moi. Pendant ce temps, le tailleur reprisait la poche droite de mon veston que j’avais trouée dans la bagarre avec les soldats. Il semblait avoir repris du poil de la bête et, lorsqu’il eut terminé, servit même deux verres d’une affreuse liqueur trop sucrée.
— C’est ma femme qui fait ça, déclara-t-il en faisant claquer la langue de plaisir. Ma belle-mère qui habite près de Mâcon nous fournit l’alcool.
— C’est très bon, dis-je pour ne pas vexer ce pauvre type.
— Qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ? questionna-t-il quand ma toilette fut terminée.
— Attendre encore une heure, après quoi je mettrai les voiles. Je te débarrasserai de mon encombrante présence. Mais je ne peux pas sortir en plein jour. Il faut que j’attende que la nuit soit tombée.
— C’est que… j’attends du monde.
— Quel monde ?
— Un client, pour un essayage, et une culottière.
— Tu as bien une pièce où je puisse me planquer.
— Nous n’avons que notre chambre, dit la femme.
— Ça ne fait rien, répondis-je. J’y serai aussi bien qu’ailleurs.
— Oui, mais elle nous sert de salon d’essayage.
— Tant pis. Vous direz au client de repasser ce soir, que ce n’est pas terminé.
— C’est ennuyeux. Il vient exprès de Vénissieux.
— Il ira au cinéma. Il reviendra à six heures. Vous avez compris ?
— Oui, murmura le pauvre bougre, piteusement.
Ça m’embêtait de jouer les dictateurs avec des braves gens, mais j’y étais bien forcé, c’était une question de vie ou de mort. Je n’avais rien à foutre d’un essayage loupé, j’avais d’autres chats à fouetter et bigrement plus importants.
Effectivement, quand le client arriva, je me planquai dans la chambre. Madusse, avec un air navré, lui exposa qu’il n’avait pas eu le temps de terminer, qu’il avait été très pris, et lui raconta une histoire de doublure et le pria de repasser vers les six heures.
L’autre poussa les hauts cris, déclara qu’il y avait déjà longtemps qu’il attendait ce complet, qu’il était venu spécialement de Vénissieux qui était de l’autre côté de Lyon, comme Madusse ne l’ignorait pas, et qu’il n’avait pas du tout l’intention d’aller au cinéma, comme on le lui conseillait. Que du reste il fallait avoir un drôle de culot pour donner un conseil pareil à un client, que c’était comme si on lui disait d’aller au diable, ou au bain, à peu près pareil et qu’il n’avait jamais vu ça.
Lorsqu’il eut fini d’exposer ses griefs, le tailleur s’excusa et le client grincheux finit pas accepter de repasser vers six heures, mais il ne quitta la place que muni du serment de Madusse que le travail serait terminé à cette heure-là.
À travers la porte, ça me faisait un drôle d’effet d’entendre les gens parler avec tant d’âpreté de choses si mesquines. Moi, le jeu que je jouais, ce n’était pas pour un complet, c’était pour ma carcasse, alors le reste me paraissait un peu enfantin.
— Quelle brute, dit le tailleur en revenant me délivrer. C’est un homme qui est en train de réaliser une véritable fortune dans la récupération. Avant la guerre, c’était un chiffonnier qui faisait les poubelles, un clochard, en somme. Maintenant, regardez ça s’il est insolent.
— Ils sont tous les mêmes, répondis-je. Sitôt qu’ils se sentent un peu de pognon, c’est fini, faut que ça joue les caïds. Quand on sait comment ça se ramasse, la galette, il n’y a vraiment pas de quoi être si fier.
Madusse tint absolument à remettre un autre verre de son abominable breuvage.
Heureusement que la nuit tombait de plus en plus rapidement. Bientôt, grâce au black-out, la rue allait être noire comme un four.
J’allais pouvoir essayer de m’esbigner en souplesse.
— Tu vois, dis-je à mon hôte obligatoire, que ça s’est très bien passé. Maintenant, j’ai un conseil à te donner, aussi bien pour ta propre sécurité que pour la mienne. Ne bavarde jamais. Pas un mot à qui que ce soit. Tu ne m’as jamais vu, tu ne sais pas qui je suis et tu n’as même jamais entendu parler de moi. Tout ce que tu as eu comme visite, c’est la Gestapo. Compris ? Parce que si les Frizés apprennent que tu m’as hébergé toute une après-midi, que tu as pansé mes plaies et que tu m’as aidé à me rendre présentable, ça pétera le feu, je te le dis, ils t’en feront voir de toutes les couleurs, ou plutôt tu ne verras rien du tout, ils te lessiveront avant.
— C’est terrible ! balbutia le malheureux.
— Quant à moi, ne t’en fais pas. Si je tombe, ce que je n’espère pas, tu penses, ils ne tireront pas un mot de moi. Pour me faire causer, ils peuvent toujours y aller. La police française n’y est jamais arrivée, je suis fermé comme une huître. Alors tu penses que les petits copains ils peuvent toujours se l’accrocher. Et sur ce, mes agneaux, au revoir.
— Au revoir.
Madusse et sa femme me raccompagnèrent jusqu’à la porte, comme si j’avais été un client sérieux.
— Bonne chance, dit la poupée, comme je franchissais le seuil.
— Chut ! m’écriai-je, faut jamais dire ça. Je suis terriblement superstitieux.
Et je m’enfonçai dans l’escalier humide en prenant bien garde de ne pas glisser. Je ne tenais pas à renouveler l’expérience de la cave. J’avais mal dans les reins et je m’aperçus, lorsque j’atteignis le rez-de-chaussée, que ma cheville était enflée et que je boitais un peu.
J’espérais qu’un peu de marche me ferait du bien en donnant un peu de mouvement aux muscles froissés. D’ailleurs, je ne tenais pas à prendre le tram, je risquais trop d’y faire des rencontres désagréables. Je préférai m’enfoncer dans l’ombre des quais, que hantaient seulement les amoureux que le froid ne parvenait pas à décourager. Là, dans le parfum glacé de l’eau et l’odeur de pourriture des feuilles mortes, j’étais tranquille, je ne risquais pratiquement rien. Et puis j’avais de l’espace devant moi.
À pied, il y avait une belle trotte depuis le quai Saint-Paul jusqu’à la gare de Perrache, ce qui fait que j’arrivai à sept heures précises au bar des Autobus. L’inconnu m’y attendait. Il me fit un petit signe et je vins m’asseoir à côté de lui.
— Je suis venu à tout hasard, dit-il, je n’aurais jamais pensé que vous parviendriez à vous tirer de cette aventure.
— Ne vous en faites pas pour moi, répondis-je, je ne sais pas si c’est le Bon Dieu ou le diable qui me protège depuis quelques jours, mais il faut avouer que j’ai une veine insensée.
— Je me demande comment vous avez pu faire.
— Je me le demande moi-même. Malheureusement, mon copain n’a pas eu la même veine. Il s’est fait descendre.
— Je l’ai vu, dit le vieux monsieur. Et si vous saviez comment ils ont enlevé son cadavre ! En le tirant par un pied, comme un cochon !
— Ah ! les crapules !
Je le revoyais, mon pauvre Jimmy, avec sa manie de philosopher et son air sentencieux. Jamais je n’avais eu un tel copain, si dévoué, si affectueusement bourru. Et j’étais responsable de tout. C’est moi qui l’avais entraîné dans cette aventure idiote. S’il était mort aujourd’hui, c’était un peu ma faute. Sans moi, il aurait continué paisiblement sa vie à Montmartre et personne ne l’aurait embêté.
Maintenant, avec tout ça, il n’était qu’un cadavre froid, souillé de sang, sur la dalle de la Morgue.
Je revoyais en pensée nos aventures communes, ces jours derniers, j’évoquais notre solidarité devant le danger. Aujourd’hui, j’étais seul dans ce bar mal éclairé que le brouillard entourait insidieusement de ses voiles sales. Seul. Plus seul que jamais. Hermine était morte, la seule femme que j’aie aimée vraiment. Et mon meilleur ami aussi. Ils étaient morts tous les deux par la faute de ces ordures. Ils avaient dû se retrouver, de l’autre côté du grand passage. Peut-être, à l’heure qu’il est, ils étaient autour de moi, essayant vainement de me parler, de me communiquer leurs pensées et leur tendresse.
Cette écharpe de brume qui venait d’entrer, en même temps que ce voyageur trop chargé, n’était-ce pas leurs spectres qui venaient s’asseoir à ma table ? Peut-être étaient-ils là, devant moi, le menton sur le poing et me considéraient-ils gravement en se demandant comme j’allais faire pour leur faire payer la casse, à ces fumiers-là. J’avais oublié que c’était moi qui avais descendu Hermine. Il me semblait que je ne pouvais pas me reprocher sa mort. Sa mort, c’est Meister qui en était le responsable, un de ces sales flics allemands de qui venait tout le mal. Sans eux, rien ne se serait passé.
La colère m’étreignait, une colère sourde qui, pour être silencieuse, n’en était pas moins énorme.
— Puisqu’il en est ainsi, dis-je, on va rigoler. Jusqu’à présent, ça m’avait semblé un jeu de me trotter devant ces types, mais il paraît qu’ils le prennent au sérieux. Alors, pas de quartier !
Je ne me rendais pas compte que j’avais commencé le premier. D’ailleurs, s’ils m’avaient descendu, moi, j’aurais trouvé ça normal, fair-play, j’ai perdu, je paye. Mais qu’ils fusillent des types qui n’ont rien fait, comme les deux inspecteurs de police ou des copains comme Jimmy, ça ne marchait plus du tout. Qu’est-ce qu’il leur avait fait, Jimmy, je vous le demande. C’est entendu, il avait tué le soldat allemand, mais ils l’ignoraient. Faute ignorée est entièrement pardonnée.
— J’ai vu que vous en aviez abattu un ? dit l’inconnu avec un sourire. Ça a un peu ralenti leur course. C’est ce qui vous a permis de vous sauver.
Je lui racontai succinctement mes aventures. Il me trouva débrouillard et plutôt culotté.
— Je ne joue pas sur le velours, ricanai-je, ce n’est pas une partie d’où l’on retire sa mise quand on a marre de s’amuser. Il faut gagner ou perdre, il n’y a pas de milieu.
— Qu’est-ce que vous comptez faire, à présent ?
— À présent ? répondis-je, je vais aller trouver Riton. On va s’amuser un peu, lui et moi. Je ne sais pas s’il sait danser mais je vais lui apprendre. Parlez-moi encore de cette ordure, tenez ! Hier soir on vient chez lui franco, en copains, en toute confiance, il n’a rien de plus pressé que de nous mettre les poulets sur les talons. Vous conviendrez qu’il y a de quoi perdre patience.
— En effet, dit le vieux en riant.
Et il fit signe au garçon de nous remettre ça. Nous bûmes en silence.
— J’ai une proposition à vous faire, dit enfin l’inconnu. Vous en ferez ce que vous voudrez. J’espère toutefois que si ça ne vous convenait pas vous tiendriez votre langue.
— Pour qui me prenez-vous ? ripostai-je.
— Oh ! j’ai confiance. D’ailleurs, au point où vous en êtes, vous avez tout à perdre avec les Allemands et tout à gagner avec nous.
Je me doutais bien que ce type était quelque chose dans un service clandestin quelconque. C’est certain que j’allais en avoir la confirmation. Ç’aurait été un autre type qui m’aurait proposé ce qu’il allait inévitablement me proposer, je me serais méfié, et même pour tout dire je n’aurais pas accepté. Mais il m’avait prouvé qu’on pouvait compter sur lui et qu’il n’en croquait pas. Aucun agent provocateur n’aurait eu intérêt à intervenir ce matin et à m’avertir que cette vérole de Gestapo m’attendait chez Ricardo.
— Allez-y, dis-je.
— C’est très simple, répondit-il. Nous avons besoin, chez nous, de garçons dans votre genre. Il y a de nombreux individus qui nous gênent considérablement. Malheureusement, vous savez, notre réseau comporte plusieurs braves gens qui sont entrés par hasard dans le service des renseignements et qui répugnent à certaines besognes. En conséquence, la race des traîtres impunis ne fait que croître et embellir. Il faut faire là-dedans des coupes sombres. En un mot comme en cent, nous avons besoin d’un tueur.
— Ah ! ah ! dis-je, nous y voilà.
— Je pense, continuait cependant l’inconnu, que vous n’avez pas tellement de… mettons, préjugés. Vous êtes courageux, vous avez des comptes à régler avec ces gens-là. En outre, vous êtes un grand patriote.
— Je ne suis pas patriote du tout, répliquai-je. Combien ?
— Combien quoi ?
— Combien de sacs, pour le travail ?
— Cent mille par tête de pipe.
— C’est correct. Notez bien que si je vous demande cela, c’est parce que je sais ce qui va se passer. Si vous me demandiez simplement de descendre le nommé Riton et quelques-uns des salauds qui ont abattu mon pauvre copain, je ne vous demanderais rien. Ça, ce sont mes oignons et je ne monnaie pas mes sentiments. C’est fou ce que je suis devenu puritain, depuis quelque temps. Mais je vous vois venir. Vous allez m’expédier dans des coins impossibles, écrabouiller des types que je n’ai jamais vus et qui ne m’ont rien fait, ça va me faire des frais et je n’ai pas l’intention de me retrouver un beau jour sur la paille, même si ce n’est pas celle, humide, des cachots.
— Nous sommes d’accord, ne vous en faites pas pour la somme, vous en toucherez la moitié à la commande et le solde à la livraison du cadavre. Mais ce n’est pas tout. Je vois que vous êtes assez dégourdi et suffisamment intelligent. Et courageux, en outre. Nous serions heureux si nous pouvions avoir, par-ci, par-là, quelques renseignements d’ordre militaire. Oh ! naturellement, nous ne vous demandons pas de nous apporter la serviette confidentielle du général Rommel. Ni le dispositif d’attaque de l’armée von Paulus. Mais quelques broutilles. Pour cela aussi vous serez payé, selon l’importance du document, bien entendu.
Je bus une gorgée de Martini et gardai un instant le silence.
— Moi je veux bien, répondis-je enfin. C’est un genre de trucs qui me distraira. Mais, en principe, j’aime bien être au courant de ce que je fais et savoir où je mets les pieds. Je veux surtout savoir pour qui je travaille. Vous faites partie du Deuxième Bureau ?
— Pas précisément. Nous sommes naturellement en relations avec le SR Français, mais notre service est américain. Ça vous déplaît ?
— Je m’en fous, répondis-je. Moi, du moment que ce n’est pas un truc allemand, ça m’est bien égal.
— Alors c’est parfait comme ça. Venez donc me retrouver demain matin ici, vers dix heures, je vous amènerai au patron.
— Parce que ce n’est pas vous le patron ?
— Oh non ! sourit le type. Moi, je suis simplement un passant, un amateur. Je vais quand même vous donner mon nom, qui est faux, bien entendu. J’ai pris le patronyme de jeune fille de mon arrière grand-mère, qui est morte il y a quarante ans. Avec ça, ils peuvent courir. Je l’ai choisi parce qu’il est absolument indispensable, dans certains cas, non seulement de ne pas oublier, mais de sursauter lorsqu’on vous appelle. Vous comprenez ?
— Parfaitement.
— Je m’appelle Mordefroy, dit-il.
Je ne pus m’empêcher de rire. Avec sa tête maigre et son galure délavé, il aurait été plus vraisemblable qu’il s’appelât Mort de Faim. Mais je me demandais vraiment où c’est qu’elle avait été chercher ce nom, sa vieille. Tout le monde, dans son jeune temps, devait se moquer d’elle. Moi, j’aurais demandé à changer de blaze. Il me semble que c’était un truc à décourager les amoureux.
— Et maintenant, dit l’espion, je vais vous laisser à vos occupations. Essayez quand même d’être prudent et de ne pas vous laisser pincer cette nuit. Naturellement, je n’ai pas besoin de vous conseiller de changer d’hôtel. C’est la première mesure qui s’impose. Si vous allez là-bas, vous êtes fait.
— N’ayez aucune crainte, répondis-je. Sauf un manque de veine extraordinaire, ils ne m’auront pas ce soir.
— Alors entendu pour demain, dix heures ?
— Entendu.
Il me serra la main et s’en fut à petits pas. On aurait dit un employé de bureau retraité tellement il était effacé et passait inaperçu. On n’aurait jamais pensé que ce type était dangereux. Car ça ne faisait aucun doute, je n’avais pas besoin de le palper pour m’en assurer, il portait sous son aisselle un rabattant qui pouvait sans doute rendre des points au mien. Seulement, il ne devait s’en servir qu’à bon escient et en toute tranquillité, il ne jouait pas les farfelus, comme moi.
Je revins à pied vers la Guillotière, rongé de cafard. Je ne pouvais pas oublier la mort de Jimmy, je l’avais toujours devant les yeux au moment où il avait jeté les bras au ciel et était tombé en avant. Ses yeux blancs de macchabée, ses yeux révulsés, je les avais là, devant moi, constamment. Ils étaient posés sur la silhouette noire de cet arbre, sur cette plaque de signalisation, comme un appel douloureux.
Lui qui aimait tant sa mère ! Comment qu’elle allait prendre ça, la vieille, quand elle allait apprendre que son fils avait été descendu et jeté dans un trou, le diable seul sait où, comme une charogne ? Elle était capable d’en clamecer.
Et, petit à petit, ma rogne revenait. Je la sentais grandir en moi, comme une haine énorme, qui bouillonnait, qui se gonflait et qui atteignait mes lèvres, prête à déborder. Ah ! jadis la haine, pour moi, avait le goût de l’automne ? Eh bien, maintenant, elle avait le goût du sang ce goût fade et enivrant du sang frais. En même temps, je ressentais comme un frémissement de joie, un besoin d’activité immédiate, un formidable désir de bagarre, une envie incroyable de sortir mon feu et de tirer dans cette foule qu’on voyait au coin du pont, cette foule composée de trafiquants affameurs, de barbeaux, de pédérastes, de putains et de moutons. Cette foule pourrie dont le seul contact collait la vérole. Ils étaient propres, tous ces mecs, ah oui ! avec leurs sales petits calculs mesquins, leurs combines dérisoires, leurs jalousies, leurs aigreurs et leurs pauvres colères. C’était vraiment beau à voir l’humanité. Allez donc compter sur quelqu’un, après ça ! J’ai un copain, il me fauche ma poule, il fait de moi un assassin, un tueur salarié, capable de faire partie du syndicat, s’il existait. Par sa faute, j’ai les Allemands à mes trousses. Je vais en voir un autre, je lui raconte mes malheurs, il n’a rien de plus pressé que d’aller me balancer, et mon meilleur ami est tué dans la bagarre, et moi je m’en tire, j’ai jamais compris comment. Fallait que le mec qui me mitraillait, quand je courais vers lui, l’ait fait exprès ou qu’il se soit servi d’un revolver à bouchon.
Au point où on en était arrivés, je me demandais si la guerre ce n’était pas un bienfait des dieux, s’il n’aurait pas mieux valu qu’il arrive cent mille bombardiers en même temps, sur toutes les villes du monde, et qu’ils mettent tout en l’air et qu’ils se bousillent entre eux ensuite, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus du tout. À ce moment-là, peut-être que le dernier survivant vivrait tranquille. C’est vrai qu’il trouverait encore le moyen de se faire du mal à lui-même.
J’en arrivai très rapidement à la conclusion que les hommes, excepté moi, bien entendu, étaient tous des sales bêtes, égoïstes, veules, méchants, jaloux, cruels, vicieux, sans parler de tout ce que j’oublie.
Et, regardez à quel point on est bête, lorsque j’arrivai au coin du pont, je m’aperçus que la foule était massée autour du point d’impact d’un camion allemand et d’une pauvre vieille à qui il avait coupé les deux jambes et qui gémissait. Je me sentis aussitôt saisi d’une immense pitié pour la vieille et même pour le chauffeur car il avait l’air tellement emmerdé, ce troufion, qu’on voyait bien que ce n’était pas sa faute.
En premier lieu, j’allai boire un pastis au bar que nous avions fréquenté au début et où on ne me reçut pas plus aimablement que de coutume. Cependant, un éclair de malice passa dans le regard de la patronne lorsqu’elle considéra sur mon visage les traces de ma chute dans l’escalier.
Et brusquement, tout s’expliqua. On devait bien savoir, dans ce bistrot, que Riton faisait partie de la Gestapo. Et pardi ! comme Jimmy et moi nous étions venus demander après lui, on en avait conclu que nous faisions partie de la même racaille. C’est pour ça qu’on ne pouvait pas nous encadrer. Les habitués de ce coin n’étaient pas précisément des enfants de Marie, ils ne tenaient pas les poulets en odeur de sainteté à quelque race qu’ils appartinssent. En outre, il y avait déjà un moment que la Gestapo leur empoisonnait la vie, avec ses rafles. En plus, comme ces types n’avaient rien foutu de leur vie, rien que de penser qu’on voulait les obliger à travailler, ils prenaient le coup de sang.
C’est pour ça qu’elle était contente, la patronne, en me voyant ainsi arrangé, elle supposait que quelqu’un m’avait mis une trempe.
Ce n’était pas tout ça. Comment allais-je m’y prendre pour le contacter, Riton. Il savait que j’avais réussi à m’en tirer. Il devait se tenir sur ses gardes. C’est vrai qu’il ignorait absolument que j’étais rencardé. Il ne pouvait pas savoir que tout avait été combiné à l’avance, je veux dire le coup de téléphone, et que Mordefroy m’avait mis au courant de sa trahison.
Je ne risquais rien, je pouvais y aller franco. Il allait me recevoir à bras ouverts, le jean-foutre.
— Vous ne savez pas si Monsieur Riton est chez lui ? demandai-je à la patronne.
— Je ne sais pas, répondit-elle. Il est venu tout à l’heure, il a attendu un bon moment, paraît que vous aviez rendez-vous avec lui. Puis il s’est impatienté et il est parti.
Elle n’en avait jamais dit si long.
— Je vous remercie, dis-je. Je vais voir s’il est là.
Je grimpai doucement l’escalier. Non point que je me souciais de faire du bruit, mais parce que j’en profitai pour sortir mon feu de ma poche intérieure et le glisser dans celle de mon veston.
Puis je tapai tranquillement.
Naturellement, c’est Riton lui-même qui vint m’ouvrir. Quand il me vit, un tiers de seconde son visage se crispa, mais il sourit aussitôt de toutes ses dents.
— C’est maintenant que tu arrives ? Ben mon pote ! Je t’ai attendu tout l’après-midi.
— N’exagérons rien. On avait rendez-vous vers sept heures.
— Enfin, une bonne heure quand même.
— Je le sais, la patronne me l’a dit. Toujours aussi aimable, entre parenthèses.
— M’en parle pas. Depuis qu’elle sait que je fais partie de la boîte, elle ne peut plus m’encadrer et mes amis non plus.
Je me dis à part soi qu’il y avait de quoi et que je ne m’étais pas trompé.
Riton alla chercher deux verres et la bouteille de pastis.
— Et ton pote ? demanda-t-il innocemment.
— Mon pote, ricanai-je, il s’est fait descendre, mon pote !
— Non ? s’exclama-t-il, en s’arrêtant de servir.
— Si, répliquai-je. Et par tes petits copains encore. Il s’en est fallu d’un cheveu que je me fasse également ratatiner.
— Là, alors, tu me coupes bras et jambes.
Je pensai que je lui couperais encore autre chose volontiers, notamment la gorge, à cette peau de vache, mais qu’il fallait attendre un peu et que je ne savais pas encore trop comment j’allais m’y prendre.
— Oui, dis-je amèrement, il est mort comme un chien écrasé, au bord du trottoir. Ils l’ont tiré par le pied pour dégager la rue. Je ne sais même pas où ils l’ont mis.
— Eh bien ça, c’est la première nouvelle. Je ne suis pas passé au bureau de la journée, je n’en savais rien. Mais comment diable as-tu réussi à t’en tirer ?
— Je me suis planqué dans une cave. C’est-à-dire que j’y ai dégringolé bien involontairement. J’en suis ressorti il y a une heure.
— C’est là que tu t’es arrangé de cette manière ?
— Oui, c’est là.
— C’est un miracle que tu t’en sois tiré.
— À qui le dis-tu !
— Mais comment ça s’est passé ? Ils vous sont tombés dessus par hasard ?
— Oh non ! ce n’était pas par hasard. On a bel et bien été balancés.
— Mais par qui, bon sang ?
— Je n’en sais rien encore, mais tu peux être sûr que je le saurai.
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’on vous a donnés ?
— Ils nous attendaient dans le bistrot où on avait rendez-vous, Jimmy et moi. Quand je suis arrivé, j’ai vu Jimmy sortir du bar, les mains en l’air. Quand il m’a vu, il a filé un coup bas à son ange gardien et il a mis les voiles. Alors moi, j’ai sorti mon flingue et j’ai foncé dans le tas. J’ai quand même eu la satisfaction d’en envoyer un faire connaissance avec le dieu Wotan. Malheureusement, ils ont démoli mon pauvre copain.
— Je suis atterré, dit cette ordure, mais rien ne prouve que ce ne soit pas du hasard. Ils l’ont peut-être sauté comme ça, puis tu es arrivé et, alors que personne ne te demandait rien, tu as bondi dans la sauce. Jimmy n’a sans doute pas eu le temps de t’expliquer le scénario.
— Bien sûr, dis-je, malheureusement quelqu’un me l’avait expliqué avant, à sa place. Alors j’ai téléphoné pour lui raconter le truc et lui donner le prétexte de sortir. C’est alors qu’ils l’ont sauté, en voyant que la proie leur échappait.
Les mâchoires de Riton s’étaient contractées.
— Qui t’a raconté cette salade ? dit-il sèchement.
— Un type des renseignements américains.
Il sauta sur place.
— Qu’est-ce que tu me chantes ? Il ne t’a pas dit qui c’est qui vous avait balancés aussi, non ? cria-t-il.
— Si, dis-je en sortant vivement mon feu de ma poche.
Riton eut un geste rapide vers sa fesse mais il abandonna tout espoir et leva les bras. Il était vert. Moi, j’étais toujours assis et je ne bronchais pas. Mais à la contraction de mes traits je devinais que mon visage, actuellement, ne devait pas ressembler à celui de Jean Marais.
— Ne fais pas le zouave, c’est un pétard qui part tout seul.
Il haussa les épaules.
— Tu ne deviens pas fou, des fois ?
Il s’efforçait au calme, mais sa voix tremblait.
— Non, répondis-je, le mec m’a affranchi en long et en large. Tu es un vrai salaud, une moisissure, un choléra. Je vais te mettre en l’air.
Ma voix à moi, au contraire, résonnait, sèche, déterminée. J’étais en pleine forme.
— Jimmy, c’était mon meilleur copain, tu saisis ? On avait travaillé ensemble à Paris. C’était un type franc comme l’or et serviable, et dévoué, un vrai frangin. Il a fallu qu’il vienne ici pour qu’une tante comme toi le fasse déquiller. Ce sont des trucs qui se payent. Cher.
— Je te jure…
— Ce n’est pas le moment de faire des faux serments. Tu es au bord de la fosse. Ne charge pas ton âme de péchés supplémentaires.
La seule chose qui m’embêtait, c’est que je me demandais comment j’allais le démolir. Si je me servais de mon revolver, ça allait faire un boucan infernal. Je regrettais de n’avoir pas le silencieux de Jimmy.
— Allez, dis-je en me levant, tourne-toi.
Je me levai, j’avais trouvé.
— Non ! hurla-t-il avec une espèce de sanglot dans la voix.
— Tourne-toi, répétai-je.
Cette fois il obéit.
— À genoux.
Il se laissa tomber à terre en pleurant. Là, c’était parfait. Il me tournait le dos et il était absolument à ma main.
Je saisis la bouteille de pastis sur la table, et, de toutes mes forces, je lui en expédiai un grand coup sur la nuque. Elle était presque vide, donc beaucoup plus dangereuse. Elle éclata en morceaux. Riton tomba en avant avec un hoquet.
Seulement je n’étais pas tout-à-fait sûr qu’il soit mort. Mais je finis par découvrir un marteau, dans la pièce à côté et je m’acharnai sur lui jusqu’à ce que le crâne soit broyé et que la matière cervicale apparaisse. Comme ça, j’étais tranquille. Encore un qui ne nuirait plus à personne.
J’allai me laver les mains, emportai le portefeuille et descendis l’escalier tranquillement. Il n’y avait pas eu le moindre bruit. Personne n’avait rien entendu.
Tout de même, réflexion faite, ça m’ennuyait un peu que les gens du bistrot me prennent pour un de ces mouchards, c’était une question de dignité. Alors, en passant, j’ouvris la porte et, sans entrer, je clignai de l’œil à la patronne.
— Vous savez, le type de la Gestapo, au-dessus ?
— Oui, eh bien ? répondit-elle, étourdiment.
Je fis, du plat de la main, le geste d’un couperet tranchant une tête :
— Kaputt, dis-je.
Et je refermai la porte.
Les gars du bar semblaient assommés…
Je résolus de me coucher assez tard, malgré ma fatigue, afin de diminuer les chances que pouvaient avoir les Frizous de me piquer au cours d’une rafle dans les hôtels. D’ailleurs, bourrés comme ils l’étaient, les hôtels, fallait en faire cinquante avant de découvrir un gîte. C’est marrant et paradoxal, à un moment où il n’était ni commode ni prudent de voyager, à tous les points de vue, tant à cause des rafles que des bombardements ou des sabotages, on n’avait jamais vu autant de monde en balade. Dans les grandes villes comme Lyon, Marseille et Bordeaux, pour se pieuter, ne fût-ce qu’une nuit, c’était un problème.
Je me mis donc à errer de turne en turne et, naturellement, de bistrot en bistrot. Je poussai la porte des bars, je me cognais un glass ou deux et j’en profitais pour m’enquérir d’un coin possible. Mordefroy, il aurait quand même dû penser à ça. Il devait bien avoir une planque quelque part, sans blague, un coin où ses agents pouvaient crécher tranquillement, en attendant que ça se tasse, lorsqu’ils avaient fait un coup. Mais sans doute qu’il ne voulait pas m’y conduire tout de suite. Il devait être méfiant, ce mec-là, c’est pas croyable. C’est vrai qu’on ne pouvait pas lui reprocher la prudence. C’est une des premières qualités de l’agent secret. Mais comme le lendemain il devait me conduire au grand patron, je ne saisissais pas très bien pourquoi il se serait méfié de moi, je pense seulement qu’il m’avait cru assez dégourdi pour trouver tout seul une carrée.
Finalement j’en avais quand même ma claque, d’errer dans cette nuit sale. Un intense brouillard pesait sur Lyon. À cette heure-ci, les rues étaient désertes. Pas besoin de couvre-feu, ici, le Lyonnais est rarement noctambule. Je voyais les avenues s’étendre à perte de vue, à travers un brouillard léger, bordées de maisons noires et silencieuses. De loin en loin, on distinguait la pâle lumière bleue d’un bec de gaz en deuil. Et cette odeur de froid, de misère et de faim. C’était décourageant en diable. Il n’y avait de tiédeur que dans les bars. Et encore, quand j’entrais, tout le monde se taisait, selon l’habitude, et me regardait d’un air hostile.
Ce que j’ai pu marcher, cette nuit-là, à la rencontre du sommeil, dans ces quartiers mornes ! Je me grouillais pourtant, je marchais vite, les mains aux poches et la cigarette aux lèvres, dégoûté.
Il me semblait que si je parvenais à trouver une chambre avec du papier un peu gai et un éclairage cru, ils s’effaceraient, ces spectres qui marchaient à mon côté dans la nuit. Ils faisaient une ronde autour de moi, parfois je les voyais accrochés aux arbres, maigres comme des pendus ou étalés dans le ruisseau, pareils à leurs propres cadavres. Les yeux révulsés de Jimmy, la bouche hurlante d’Hermine et la plaie à la tête, l’épouvantable plaie de Riton.
Je passais ma main sur mon front, ils s’en allaient et revenaient tout de suite. C’étaient des fantômes indiscrets, collants. Je me demandais si je n’avais pas la fièvre, si j’étais malade ou alors quoi. C’était un véritable cauchemar que je vivais là tout éveillé. C’est vrai qu’il y a de quoi, ces abominables rues de Lyon, la nuit, sous l’Occupation, justifient tout. C’est impossible d’y vivre. Il faudrait être absolument dénué de tout sens critique et même du sens le plus élémentaire du bonheur. Qu’on me propose la plus belle fille du monde et la fortune de l’Aga Khan pour vivre dans ce coin, je refuse.
J’aurais mieux fait de me barrer dans le Midi, comme je le désirais d’abord. Faut toujours suivre sa première idée, c’est toujours la meilleure.
Je poussai donc la porte d’un nouveau bar goût américain, c’est-à-dire agrémenté d’un luxe à l’usage des B.O.F. et des truands enrichis. Et à partir de ce moment je ne me souviens de rien. D’ailleurs, il y avait déjà un bout de temps que je m’étais égaré dans ce fichu quartier. Toutes les rues se ressemblent, elles sont aussi minables les unes que les autres et le noir abyssal de l’Occupation ne contribuait certes pas à leur donner quelque gaieté.
Bref, à partir de cet instant je sombrai dans le néant.
J’en sortis lorsqu’un rayon de soleil vint me chatouiller les paupières. J’ouvris les yeux et les refermai aussitôt. J’avais un tel mal au crâne que j’en conclus qu’il avait dû m’arriver quelque salade. Quelqu’un avait dû me filer un coup de matraque derrière la tête. Mais où et quand ? Mystère ! Je me souvenais vaguement d’une bouteille qui s’écrase sur une nuque mais c’est tout. J’essayai à nouveau de rouvrir les yeux mais j’avais le soleil en pleine figure et cet éblouissement ne faisait qu’augmenter ma douleur. Je n’insistai pas. D’ailleurs, était-ce bien le soleil ? On aurait dit un projecteur. C’était sans doute un projecteur. On avait dû m’arrêter, me questionner avec ce projecteur dans la figure, comme de coutume, et me passer tellement à tabac que je m’étais évanoui. D’ailleurs, je ne souffrais pas seulement de la tête, j’éprouvais des douleurs dans tout le corps. Ça ne faisait plus aucun doute. J’étais emballé. Mais par qui ? Les Français ou les Boches ?
Peu à peu, cependant, j’émergeais de ma léthargie. Je tournai un peu la tête de côté afin d’essayer d’apercevoir un de mes bourreaux et de savoir ainsi à quoi m’en tenir sur leur pedigree. Ce qui m’étonnait aussi, c’était le silence, un silence pesant.
Je tournai donc la tête et écartai légèrement les paupières. Je vis alors quelque chose qui me fit ouvrir les châsses toutes grandes et en vitesse. Une superbe crinière blonde.
Du coup, je fis un bond sur place, écartai les draps et me frottai les yeux. Je m’assis enfin sur le lit, car j’étais dans un lit, et considérai avec stupéfaction la poupée qui dormait près de moi et me tournait le dos.
Ça alors ! qu’est-ce que je foutais là, moi, dans cette chambre inconnue, avec une môme plus inconnue encore ? Je me rendis compte alors, en voulant avaler ma salive, que j’avais une de ces gueules de bois qui n’aurait pas tenu dans le casque d’un pompier. Parbleu ! j’avais dû faire la veille, sous l’emprise de ce cafard prodigieux dont je me souvenais encore, une faridon gratinée. Pourvu, bon sang ! que je n’aie pas trop bavardé ! Mais si j’avais trop parlé, je ne serais pas là, j’y pensai tout de suite. Mais comment diable étais-je venu ici ? Je me souvenais d’être entré dans ce bar et après plus rien, zéro, le néant. C’est ça qui m’avait fait penser au coup de matraque. Seulement la matraque c’était l’alcool.
Enfin, valait mieux que ça se soit passé comme ça, pas vrai ? Seulement, maintenant, qu’est-ce que c’était que cette gonzesse et qu’est-ce que je foutais dans son plumard. Pourvu que je sois encore à Lyon ! Parce que moi, c’est marrant, quand je suis saoul je voyage. Un jour je me suis réveillé dans un square, sur un banc. Quand j’ai demandé à un passant le prochain métro, il s’est mis à rire et m’a annoncé que j’étais à Rouen. Quant à savoir pourquoi et comment j’étais venu à Rouen, c’est un mystère qui n’a jamais été élucidé.
Du coup, je fus saisi d’inquiétude. Ce serait ennuyeux si je me réveillais aujourd’hui à Quimper ou à Barcelone. Et d’abord, et mon pognon ?
Saisi d’angoisse, je sautai du lit et courus en titubant vers mes frusques. J’étais aérien, je marchais dans un rêve. Allons, tout allait bien. Mon flouss était là et mon Colt aussi.
Le mouvement brusque que je fis réveilla la gosse qui soupira et s’étira. Elle était strictement nue, dans le pieu. Un de ses seins, à peine taché de rose comme un nichon de pucelle, sortit des draps. Vingt dieux ! j’en restais pantois ! Ce que cette fille était belle, c’était rien de le dire. Elle avait un visage de madone italienne, sorti tout entier d’un Botticelli. C’était une môme qui n’avait pas plus de vingt ans. Et même moins, certainement.
Elle ouvrit un œil, le posa sur moi et me considéra sans étonnement.
— Déjà levé ? dit-elle.
Je devais avoir une drôle de touche, debout en liquette au milieu de la chambre, avec mon fendant à la main, car elle se mit à rire.
— Tu es beau, dit-elle.
J’eus honte et j’enfilai mon froc.
— Qu’est-ce que je fais ici ? grommelai-je. Et d’abord, où suis-je ?
Elle rit de plus belle.
— Tu ne t’en souviens pas ? Qu’est-ce que tu tenais aussi, hier soir. Tu es chez toi, ici, dans un hôtel voisin du parc zoologique.
— Ah bon ! fis-je en me grattant la tête.
— J’espère que tu te souviens quand même de moi ? dit-elle.
— Euh…
— On n’aurait pas dit, hier soir, que tu étais si saoul que ça. Tu te tenais droit comme un i.
Ça ne m’étonne pas, je suis comme les Anglais, plus je suis saoul plus je suis raide. Mais par exemple, j’aurais bien aimé savoir qui était cette fille et comment elle se trouvait là. Je ne me souvenais pas du tout d’avoir emballé une poupée.
— Viens, dit-elle en me tendant les bras.
J’obéis et je m’assis au bord du lit. D’ailleurs, j’aimais mieux être assis. Debout, j’avais des vertiges.
Je me penchai sur elle et je pris ses lèvres, goulûment. Je sentis grandir en moi un désir délicieux. Je passai doucement ma main sur sa poitrine. Ses seins étaient fermes comme du marbre.
— Où nous sommes-nous rencontrés ? demandai-je.
— Au Bar Marseillais, vers les onze heures. C’est à deux pas d’ici.
— Et je t’ai fait la cour ?
— La preuve. Est-ce que tu t’imagines que je couche avec un homme d’autorité.
— Non, bien sûr, répondis-je, gêné. Et après, je… j’ai été sage ?
— Oh ! non, sourit-elle, en passant sa main dans mes cheveux. Pas sage du tout. Tu paraissais même en pleine forme.
Ça, c’était plus extraordinaire, parce que moi, quand je suis noir, pour me faire faire l’amour, c’est macache. Je tombe sur le plumard et je ronfle tout de suite. Même en me forçant, je n’y parviens pas.
— Enfin, dis-je en me relevant, n’en parlons plus. Je n’ai pas raconté trop de bêtises ?
— Non, tu paraissais tout triste. Tu parlais tout le temps d’un certain Jimmy. Tu disais qu’il était mort et que tu ne savais même pas où il était enterré.
— Nous étions seuls ?
— Oui, tous les clients étaient déjà partis. Il a fallu que le patron nous mette à la porte.
— C’est du joli, grommelai-je.
— Oh ! c’est ma faute aussi. C’est moi qui ai commencé à te dire aussi que j’étais seule au monde, que j’avais perdu mes parents dans un bombardement, enfin tous mes malheurs.
— Et qu’est-ce que tu fabriques, dans la vie ?
— Rien, répondit-elle. Je ne sais rien faire. Mes parents étaient aisés, on ne m’a rien appris. Quand je me suis trouvée seule, j’ai eu un ami, pendant un an. C’était le premier. Puis il m’a plaquée, c’était un homme marié. Sans doute qu’il en a eu assez. Je vis encore sur la somme qu’il m’a laissée en partant. Depuis, je n’ai plus connu personne. Tu es mon deuxième amant. Je ne sais pas comment ça s’est fait. Sans doute que j’avais bu pas mal, moi aussi. Il y a des hommes qui m’ont fait la cour pendant des mois, sans aucun résultat, toi tu es arrivé, et dès le premier soir… Il faut dire aussi que tu me plaisais beaucoup plus que les autres.
Elle prit ma main et la serra.
— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?
— Oh ! je trafique un peu. J’ai quelques débouchés dans le marché noir. ?
— C’est intéressant, ça. Tu ne pourrais pas m’en faire faire un peu ? Parce que mes ressources, tu sais, commencent à s’éclaircir. Et je ne sais que faire. J’envisageais presque de partir travailler en Allemagne. Je ne veux pas faire le trottoir, ajouta-t-elle avec force.
— On essaiera de te trouver quelque chose, dis-je vaguement. Mais comment diable t’appelles-tu ? Ça aussi, je l’ai oublié.
Elle eut une moue.
— Claudine.
Je regardai ma montre.
— Bon, dis-je, ce n’est pas tout ça, il est plus de neuf heures. Or, à dix heures précises, faut que je sois à un rendez-vous très important. Il faut me dépêcher.
— Avec une femme ?
— Pas question de femmes dans mes histoires, répondis-je maladroitement. D’ailleurs, je n’ai pas le temps de m’occuper d’elles.
— Même de moi ?
— Toi, ce n’est pas pareil, dis-je, pour rattraper ma gaffe.
Elle me tendit ses lèvres et je l’embrassai à nouveau. Seulement, cette fois, le baiser se prolongea. Il se prolongea si bien que je perdis toute retenue. Brutalement, je rejetai les draps et son corps entier m’apparut, tiède et lisse. Je laissai mon regard errer sur elle. Je me grisais de ce désir. C’est la poupée elle-même qui passa son bras autour de mon cou et m’attira sur le lit. Elle fut à moi tout de suite. Elle se donnait avec à la fois une fougue sauvage et des gestes de pudeur. On aurait dit une jeune fille. C’était la première fois que je rencontrais une femme comme ça. Des pucelles, c’est bien simple, je n’en avais jamais eu, et celle-là on aurait dit qu’elle l’était, sans blague. Et, comme je ne me souvenais pas du tout de ce qu’il s’était passé la veille, cette étreinte eut en outre le charme de la nouveauté.
Je m’arrachai brusquement à ses bras lorsque je m’aperçus, à ma montre-bracelet, qu’il était déjà dix heures moins le quart. Elle resta immobile, dans la pose alanguie et voluptueuse de l’amour. Elle me regardait avec tendresse. C’est vrai qu’elle avait de quoi être reconnaissante, c’est un petit jeu que je ne pratique pas mal et je lui avais donné plus de bonheur qu’elle n’en avait demandé.
— Ce n’est pas tout ça, dis-je, en repassant mes frusques, c’est le moment de faire fissa.
Je passai dans la salle de bains, fis une toilette sommaire, et me rinçai la bouche avec une giclée de cognac que j’avais dû faire monter la veille, puisque la bouteille se trouvait là.
— Je te reverrai ? demanda-t-elle timidement lorsque je revins dans la chambre. J’aimerais tant !
Ce sont des mots qui font toujours plaisir aux hommes.
— C’est vrai ? fis-je.
— Bien sûr.
— Alors reste ici, fais la grasse matinée, je vais te faire monter quelque chose qui ressemble autant que possible à un petit-déjeuner. Je te téléphonerai vers midi pour te fixer rendez-vous, car je ne sais pas trop où je vais ni à quelle heure je serai libre.
« Si tant est que je sois libre », avais-je envie d’ajouter. Et je me disais aussi que j’étais encore parti pour faire une bêtise en embringuant cette fille dans un pareil turbin. J’allais, je le savais bien, entreprendre un métier qui ne favorise pas précisément la vie conjugale, ni la culture de la petite fleur bleue. Je m’apprêtais à plonger dans un monde clandestin dans lequel la première qualité est le mutisme et où la vie d’un homme ne vaut pas pipette. En fait, j’y étais déjà plongé, mais je n’étais encore qu’à la porte. Je sentais qu’à côté de ce que j’allais voir, ce que je venais de traverser c’était de la peau de lapin.
Alors je me demande quel besoin j’avais de me mettre encore une femme sur les bras. Comme si je ne savais pas ce que c’est qu’une liaison et comment ça se termine, la plupart du temps. C’est exactement comme si j’étais allé trouver le chef du SR avec un bébé sur les bras, ça aurait fait le même effet.
Enfin, ça y était, il n’y avait plus à revenir là-dessus. J’aviserais plus tard. On arrive toujours à se débarrasser d’une femme, et après tout, pour celle-là comme pour les autres, c’était le même tarif, ses difficultés sentimentales ou financières ne m’intéressaient pas. Je n’étais pas un philanthrope. D’ailleurs, dans le monde qui était en train de naître, il n’y aurait aucune place pour les bienfaiteurs, il faudrait que chaque mec s’accroche à sa propre vie, des pieds et des mains, sans hésiter à marcher sur les orteils des autres. Sinon, il était foutu.
Et d’ailleurs, étais-je sûr de cette fille ? Il y a beaucoup plus de moutons parmi les femmes que parmi les hommes. Elles deviennent donneuses très facilement. Même si, au début, ça marche très bien, parfois, lorsqu’on leur fait un galoup ou qu’on est obligé de s’en séparer, pour se venger elles vont trouver le flic le plus proche et racontent tout ce qu’elles savent. Pour l’instant, celle-là, naturellement, ne savait pas grand-chose, même pas, peut-être, mon identité. À part, naturellement, qu’elle se soit levée au milieu de la nuit pour me fouiller. Mais dans ce cas, elle aurait trouvé mon feu et n’aurait pas manqué, au réveil, avec la curiosité qui les caractérise toutes, de me poser des tas de questions. À moins qu’elle n’ait eu la trouille et qu’elle n’ait mis les voiles.
Je pensais à tout cela en dégringolant les escaliers de l’hôtel. Arrivé au bureau, je pris une carte afin de savoir le numéro de téléphone et je demandai qu’on veuille bien monter un casse-croûte à la souris.
Après quoi, je me lançai gaiement dans l’aventure.
Il faisait une magnifique journée d’hiver, un temps tout ce qu’il y a de chouette. La brume malsaine de la veille avait complètement disparu. Un soleil un peu pâlot mais courageux quand même essayait de mettre un peu de gaieté sur les sinistres casernes que sont les immeubles de cette ville. Il y parvenait plus aisément lorsqu’il se frottait aux arbres.
Ma gueule de bois ne m’avait pas entièrement passé, mais ça allait tout de même beaucoup mieux. Je me sentais en forme. Encore quelques bols d’air et un ou deux pastis là-dessus, j’aurais entièrement récupéré.
Le seul pépin, c’est que j’avais peur d’être en retard à mon rencard. Pour le premier ce serait moche. Ce n’est pas que ça me passionnait, la combine de Mordefroy, mais enfin, il fallait bien s’occuper un peu. Et comme j’avais été à même de constater à quel point les gens auxquels il s’attaquait étaient des salauds, ça ne me déplaisait pas trop. C’était la même racaille qui avait eu la peau de Jimmy. Des gens que je ne connaissais pas, mais qui avaient fait fusiller d’autres Jimmy et d’autres Martin. Sans parler de toutes les saletés que je ne connaissais pas encore, que seuls savaient les intéressés parce que, naturellement, ça ne paraissait pas dans les journaux, et que j’allais apprendre, précisément, d’ici quelque temps…
Heureusement, il y avait un tram direct, depuis le parc jusqu’à la gare de Perrache. Il ne cassait rien, mais il allait quand même un peu plus vite qu’un homme au pas, ce qui me permit de gagner quelques minutes.
En définitive, je n’eus que dix minutes de retard.
— J’étais inquiet, dit Mordefroy en me tendant la main. À notre époque, parfois, un retard de dix minutes à un rendez-vous signifie un drame. Et, dans ce cas, il vaut mieux ne pas rester car on ne sait jamais si le camarade aura eu le courage de ne pas parler et si, soi-même, on ne va pas être arrêté.
— À ce sujet, je vous l’ai dit, vous pouvez compter sur moi. Pour m’arracher une parole, j’ai l’impression qu’ils sont encore trop jeunes.
— Bon, répondit Mordefroy, venons-en au fait. Vous avez réfléchi à ce que je vous ai proposé hier ? Vous êtes toujours décidé ?
— J’y ai pensé toute la nuit, dis-je sans rire. Je suis plus gonflé que jamais.
— Alors c’est parfait, allons-y.
— Un instant. J’ai soif, moi. Donnez-moi donc un pastis, dis-je au garçon accouru. Et ce coup-ci, c’est ma tournée.
— Vous semblez être un assez fort buveur, sourit l’espion.
— Pas tellement, répondis-je. Autrefois, il y a seulement une semaine, je ne buvais presque pas. Un ou deux apéros avant chaque repas. Rien d’autre. Dans la journée, si j’avais soif, je prenais de l’eau minérale. Depuis…
J’eus un geste vague, de nouveau étreint par les regrets.
— C’est la mort de votre amie qui vous a désemparé ?
— Comment le savez-vous ?
— Oh ! je sais pas mal de choses… Par exemple qu’hier vous avez pris une cuite magistrale. Il faudra éviter ça, mon cher, si vous tenez à votre vie. C’est un métier qui exige une tête froide.
— Ne vous cassez pas le moral ! Vous pouvez être tranquille à mon égard. D’ailleurs, je ne risque que ma peau, n’est-ce pas ?
J’avais avalé mon verre, j’avais payé et maintenant nous remontions la rue en direction de la place Bellecour. Il faisait doux. Le soleil nous chauffait les reins. J’avais une furieuse tendance à prendre la vie du bon côté. Je ne sais pas si c’est la partie amoureuse qui avait inauguré la matinée, le soleil ou le pastis que je venais de me taper qui me mettaient dans cet état, mais j’étais optimiste comme je ne l’avais pas été depuis longtemps.
— C’est comme la jeune femme avec laquelle vous avez passé la nuit. J’espère que, dans l’état où vous étiez hier soir, vous ne lui avez pas fait de confidences ?
— Je ne serais pas là, très probablement, ricanai-je.
— En tout cas, votre attitude nocturne a été jugée imprudente par l’agent que j’avais chargé de vous protéger.
— Vous voulez dire surveiller ?
Mordefroy sourit.
— Vous comprenez que…
— Oh ! je comprends très bien, interrompis-je, à votre place j’en aurais fait autant, mais je vous le dis, vous n’avez rien à craindre.
— En tout cas, nous ne savons rien sur la fille. Il semble que ce soit une femme insignifiante.
Insignifiante ! On voit qu’il n’avait pas couché avec elle.
— C’est loin, votre truc ?
— À deux pas.
Effectivement, passé la place Bellecour, nous tournâmes à droite, comme si nous allions à la Guillotière. Il y avait une grande boutique de librairie. Mordefroy poussa la porte et nous fûmes dedans avant que j’aie eu le temps de m’étonner.
Le magasin était bourré d’Allemands qui feuilletaient des bouquins aussi bien français que chleuhs. J’étais un peu inquiet. Je me demandais si par hasard le Mordefroy n’était pas un jean-foutre et ne m’avait pas amené dans un traquenard. Cette atmosphère lourde, qui sentait le papier neuf et l’encre fraîche, avec, en plus l’odeur sui generis que les Fritz répandaient autour d’eux avait rabattu mon optimisme.
Mordefroy traversa tranquillement la salle, se dirigeant vers le fond du magasin, avec des Bitte-schönn obséquieux chaque fois qu’il se trouvait en présence d’un Allemand. Moi je suivais, les mains aux poches, l’air buté, et pas du tout décidé à m’excuser auprès de cette racaille. Certainement, je n’avais pas l’allure d’un amateur de bouquins, avec mon chapeau sur les yeux et le col de mon pardessus relevé.
Mon guide serra la main à un ou deux employés, et finalement on se trouva face à face avec un grand type glacé, aux cheveux argentés, très distingué et nippé, pardon, tout ce qu’il y a de plus sélect. On aurait dit un ancien ministre des Finances tellement son regard était lointain et soucieux.
— Eh bien, dit-il, Mordefroy, est-ce que vous m’avez déniché cette édition originale.
— Je vous l’apporte, répondit l’autre.
Je compris qu’en fait, l’édition originale, c’était moi.
Le grand type posa sur moi un regard d’acier. Ce n’était pas la peine de le regarder deux fois pour juger que ce mec savait ce qu’il voulait et le voulait bien. Avec lui, pas besoin d’essayer de la lui faire au baratin. Il poursuivait une trajectoire parfaitement définie comme une comète, et tant pis pour ceux qui se trouvaient sur le passage.
Mais pour en juger ainsi, il fallait être dans la confidence, sinon il ressemblait à un libraire quelconque, menant sa maison tambour battant.
— Venez par ici, dit-il.
Il ouvrit une petite porte et nous introduisit dans un bureau de dimensions moyennes, tapissé de volumes et strictement anonyme.
— Asseyez-vous.
Il désigna deux chaises et prit lui-même place dans un fauteuil derrière une table d’acajou.
Il s’adressa d’abord à moi.
— Mordefroy vous a expliqué ce dont il s’agit, je crois ?
— Oui monsieur.
— J’ai suivi votre histoire avec intérêt. Vous semblez avoir le tempérament énergique que nous demandons à nos agents.
— C’est-à-dire que je n’ai pas l’habitude de me laisser marcher sur les pieds.
— En outre, la situation dans laquelle vous vous êtes mis nous garantit votre discrétion et votre attachement à notre organisation. Nous ne vous laisserons pas tomber. Nous vous donnerons toutes les facilités pour accomplir vos missions. Sauf, bien entendu, si vous vous faites prendre. Vous concevrez qu’il nous soit impossible, dans la plupart des cas, d’intervenir pour vous auprès des Allemands. Donc, en cas d’histoire, nous ne vous connaissons plus.
— Ne vous en faites pas, je saurai me débrouiller tout seul.
— Parfait. Nous vous laissons la bride sur le cou. Vous avez carte blanche. Pour les conditions, vous vous êtes déjà entendu avec Mordefroy, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Très bien. Je vais vous donner cinquante mille francs tout de suite et une mission. Vous êtes connu à Perpignan ?
— Pas le moins du monde. Je n’ai jamais mis les pieds dans ce bled.
— Alors, c’est parfait. Voilà, vous allez aller à Perpignan. Il y a là-bas un réseau d’évasion pour les jeunes du S.T.O. Je veux dire il y avait, car le chef local de la Milice a eu, je ne sais comment, vent de cette affaire et il a donné tout le monde aux Allemands. Ce qui fait que les Boches ont arrêté et fusillé la plupart de nos agents, tandis que les Espagnols en faisaient autant à ceux qui étaient en Espagne. Il me faut la peau de cet homme.
— Avec plaisir. Moi, tout ce qui est indicateur de police, je me l’offre. C’est un serment que je me suis fait hier après-midi.
— De plus, tâchez donc de faire un tour vers un bled qui s’appelle Leucate. C’est une espèce de presqu’île. Les Allemands ont là-bas un chantier très important. Ils y montent des radars et des casemates souterraines. Le bruit court également qu’ils ont fait le projet de construire là-bas une base sous-marine. Je voudrais avoir quelques renseignements complémentaires.
— J’irai voir ça.
— À propos, il n’est pas question de partir en danseuse. Vous avez de faux papiers ?
— Pas le moindre.
— Bon. Donnez-moi une de vos photos d’identité, nous allons arranger ça. Vous prendrez rendez-vous demain matin avec Mordefroy, il vous apportera une nouvelle carte d’identité plus en règle que la vraie et des certificats de travail et de maladie imbattables afin que vous puissiez voyager en toute sécurité.
— Entendu.
— Quand partez-vous ?
— Demain soir, puisque je dois attendre mes papiers, autrement je serais parti ce soir même.
— C’est urgent, en effet. Il faut régler son compte à ce milicien dans le plus bref délai, avant qu’il ait le temps de faire d’autres victimes. À ce sujet, il doit bien y avoir dans le réseau quelqu’un qui l’a affranchi. Si vous le découvrez, descendez-le aussi. Vous avez des cartouches ?
— Pas lerche.
— Quel est votre calibre ?
— Neuf.
— À neuf coups ?
— À neuf coups.
— Je vous en fournirai une dizaine de chargeurs par la même occasion. J’espère que vous en aurez assez.
— Oh ! oui, affirmai-je, surtout que là-bas j’espère bien en récupérer sur place.
Le grand patron sourit. Il devinait comment je comptais me réapprovisionner en pralines et surtout aux dépens de qui.
Il se retourna, ouvrit dans le mur un petit coffre dissimulé sous un portrait encadré de Pétain et en sortit, non seulement une liasse de dix billets de cinq mille qu’il jeta sur la table, mais aussi une bouteille de cognac et trois verres, car c’était un homme de goût.
— En tant qu’Américain, dit-il, je devrais aimer le whisky. Mais j’ai été élevé en France et je préfère le cognac. Je pourrais avoir du Black and White, si je voulais, ou du gin, mais il faut toujours prévoir l’accident. Je me demande ce qui se passerait si les Allemands trouvaient chez moi des bouteilles yankees ou anglaises. Ou plutôt je ne me le demande pas. Ça coule de source.
La liqueur et la vue de l’argent sur le bureau augmentèrent mon optimisme latent.
— C’est le dernier endroit, dis-je, cette librairie, où je pensais trouver une officine d’agent secret. Je suis passé quatre ou cinq fois devant, c’était toujours plein de Frizés.
— Où diable voulez-vous, par conséquent, que nous soyons plus en sécurité. Dans une chambre d’hôtel ? Vous êtes pourtant payé pour savoir que non.
— Vous pouvez le dire !
Mais l’entretien touchait à sa fin. J’avalai mon verre et je pris congé. Le patron nous raccompagna jusqu’à la porte.
Mordefroy me suivit jusqu’à la place Bellecour et nous prîmes rendez-vous pour le lendemain, à la même heure, pas au même endroit, car il ne fallait pas trop se faire remarquer, mais au bar des Ambassadeurs.
Comme pour l’instant mes comptes, à Lyon, étaient arrêtés au mieux de mes intérêts et de ma conscience, j’allai retrouver Claudine à l’hôtel. Il se trouvait que cet établissement faisait également le restaurant. Nous nous fîmes servir dans notre chambre et comme Claudine en avait par-dessus la tête de Lyon, au moins autant que moi, nous passâmes la moitié de l’après-midi à faire l’amour et l’autre au cinéma, où l’on donnait le Croiseur Sébastopol[6] qui était, faut pas leur enlever ça, un excellent film d’aventures. Et le soir, naturellement, on revint au dodo.
Je n’avais pas encore avoué mon départ à Claudine. Je me demandais comment elle allait prendre ça et je ne voulais pas gâter cette journée qui n’avait pas été du tout désagréable. Elle aurait été capable de faire la tête ou de se mettre à chialer, ou bien même d’en faire un drame, et je n’y tenais pas du tout.
Ce n’est que le lendemain matin, avant de partir rejoindre Mordefroy, que je lui avouai mes projets.
Comme prévu, elle se mit à pleurer.
— Tu ne reviendras jamais, disait-elle, je le sens.
— Parle pas de malheur !
— Vous êtes tous les mêmes… Mon ami, ça a été pareil, quand il en a eu assez, il est parti.
— Hé ! répondis-je, comment voulais-tu qu’il fasse, cet homme ?
Elle me regarda à travers ses larmes, furieuse. Elle était charmante ainsi. On aurait dit une petite fille à qui on a volé son goûter.
— Et tu te moques de moi, encore !
— Eh non, je ne me moque pas de toi, nigaude, dis-je en la prenant dans mes bras.
À vrai dire, j’étais bien embêté. Je ne savais vraiment que faire de cette môme. Ça m’ennuyait de la plaquer grossièrement, mais je ne pouvais sérieusement pas l’amener avec moi pour aller démolir le chef de la Milice catalane. On n’invite pas les femmes à une murder party.
Pourtant, je sentais que je m’attachais à cette fille. Décidément, elle n’était pas comme celles que j’avais connues jusqu’à présent. Elle était différente au point que j’avais l’impression de connaître la femme pour la première fois.
— Écoute, dis-je, c’est très simple. Je dois aller à Perpignan tout de suite. Et je dois y aller seul. Mais je te jure que dans quelques jours je t’écrirai et que tu pourras venir me rejoindre.
Ça parut la calmer un peu, mais elle n’était qu’à moitié rassurée.
— On dit ça, hoqueta-t-elle.
— Je t’assure que ce ne sont pas des promesses en l’air. Je vais te le prouver. Tiens, dis-je en lui tendant la liasse de billets que le patron venait de me remettre. Ça te permettra de tenir le coup jusqu’à ce que t’écrive de venir. Tu pourras quand même vivre cinq ou six jours avec cinquante sacs, non ?
— Justement ! s’écria-t-elle. Je n’ai pas confiance, tu me donnes trop. Tu veux te débarrasser de moi.
Allez piger quelque chose à la mentalité de ces tordues ! Si je lui avais filé cinq cents balles, elle m’aurait demandé si je la prenais pour un turf ! Je crois que Jimmy avait raison, encore une fois, et que le mieux, dans ces cas-là, c’est de ne rien leur donner du tout, si ce n’est une trempe. Elle commençait à me fatiguer sérieusement.
— Hé ! merde ! m’écriai-je. Je déjeune aux Halles des Cordiers, viens m’y retrouver si tu veux. J’y serai vers midi. Si tu ne veux pas, reste, je m’en fous.
Et je refermai la porte derrière moi.
— Maurice ! cria-t-elle.
Mais j’étais déjà dans l’escalier.
Comme convenu, je retrouvai Mordefroy au bar des Ambassadeurs. Il m’attendait déjà. Pourtant, je n’étais pas en retard. C’est à croire que ce type n’avait rien à foutre et venait aux rendez-vous avec une demi-journée d’avance.
On s’assit dans un coin et on commanda l’apéritif.
— J’ai tout ce qu’il vous faut, Bodager m’a tout donné.
— Qui c’est, celui-là, Bodager ?
— Comment ? mais le major Bodager, le patron. Ce n’est pas son vrai nom, d’ailleurs, il a un patronyme beaucoup plus compliqué que ça, vous pensez.
— Ah ! très bien, expliquez-vous.
— J’ai les faux papiers. Vous vous appelez Maurice, pour les mêmes raisons que moi je m’appelle Mordefroy. Il y a dix chargeurs de neuf et le nom de votre client ainsi que son adresse.
— C’est très bien.
— Maintenant, écoutez bien ce que je vais vous dire et tâchez de vous en souvenir, parce que ça, ce sont des choses qu’on n’écrit pas. Vous irez à l’hôtel du Canigou, vous demanderez monsieur Francis, et vous lui direz textuellement ceci : Marconi a inventé la radio mais pas la locomotive. Vous vous rappellerez ?
— Monsieur Francis, hôtel du Canigou, Marconi a inventé la radio mais pas la locomotive. Je crois que ça va coller. Mais qui c’est, monsieur Francis ?
— C’est un ami à nous, c’est un des rares survivants du réseau d’évasion. C’est lui qui nous a signalé les faits et nous a fait demander un homme. Maintenant, méfiez-vous de tout le monde, là-bas. Ce réseau est gangrené, il y a un mouchard dedans.
— On fera pour le mieux.
— Très bien. Maintenant vous allez m’excuser une minute. Je vais descendre aux waters. Je laisserai le paquet sur la chasse d’eau. Sitôt que je serai sorti, vous descendrez à votre tour et vous irez le prendre.
— O.K.
— Et maintenant, il ne me reste plus qu’à vous dire au revoir en espérant vous rencontrer bientôt en bonne santé. Si Dieu le veut, un jour prochain, nous pourrons nous promener ensemble librement dans les rues de cette ville.
— Au revoir, dis-je, et à bientôt.
Il me serra la main et descendit au lavabo. Il remontait deux minutes plus tard et se dirigeait vers la porte sans m’adresser un regard. J’écartai un peu le rideau de reps rouge et je le suivis des yeux, pendant qu’il traversait la place. Il s’en allait à petits pas, avec son pardessus trop court et pelé, voûté, comme un type que la vie a brisé. Le vent aigre qui s’était soudain levé le bousculait parfois. Il mit la main sur son chapeau graisseux. C’était le portrait du vaincu.
Je descendis aussitôt aux waters. Effectivement, sur la chasse, un petit paquet brun m’attendait. Je l’ouvris rapidement, glissai les chargeurs dans ma poche et balançai mes propres papiers dans la cuvette après les avoir déchirés soigneusement. Dans mon portefeuille, les nouveaux prirent leur place. Désormais, je m’appelais Maurice Labouye, ouvrier plombier en congé de maladie. Avec ça, j’étais peinard. Il y avait tous les papiers allemands qu’on pouvait désirer, soigneusement usés et salis par un trop long usage.
Alors je sortis à mon tour des Ambassadeurs et j’allai faire un pèlerinage sur les lieux où Jimmy avait trouvé la mort. Un vent froid hérissait la Saône. De lourds nuages hostiles envahissaient le ciel. Le soleil, qui n’était déjà pas reluisant, disparut tout à fait.
Et comme il y avait des chances que tout danger fût écarté, j’allai boire le pastis chez Ricardo. Sur le trottoir je rencontrai deux gendarmes allemands qui me regardèrent avec indifférence.
Ce n’est que le soir que la presse apprit aux Lyonnais la mort tragique de Riton. Ça faisait près de vingt-quatre heures que cette canaille buvait le coup avec Satan.