Peu avant Trappes, elle avait vu la voiture qu’une grosse dépanneuse rouge venait d’arrimer. Si elle n’avait pas su qu’il s’agissait de leur auto, elle n’aurait pas reconnu le véhicule dont il ne restait qu’un pitoyable tas de ferraille tordue.
Elle s’était arrêtée afin de se faire connaître du motard qui surveillait l’enlèvement de la voiture.
— Je suis la femme du conducteur de cette auto…
Il lui avait jeté un regard sensible. Puis il avait baissé les yeux, tiré les pans de sa veste de cuir et porté enfin deux doigts à son casque.
— Si vous voulez bien me suivre, madame, je vais vous conduire…
Agnès songea, à cet instant, que dans les pires moments son charme continuait d’opérer. Le policier avait eu son petit choc en l’apercevant. Cela se comprenait à la manière dont il caracolait sur sa puissante moto devant l’auto d’Agnès…
Une petite pluie d’été, une pluie nocturne s’était mise à tomber, oblique, et la route brillait comme une rivière sous la lune.
Elle avait suivi le motard à Trappes. Il l’avait guidée jusqu’à la morgue du pays. C’était un local près de la mairie où l’on remisait la pompe à incendie. Deux gendarmes écrivaient des choses mystérieuses sur un grand carnet, près d’un corps recouvert d’une bâche. Une ampoule nue, pendant à un fil, éclairait lugubrement la scène. Les cuivres de la pompe scintillaient, de même que les visières des képis… La bâche servant de linceul provisoire devait avoir déjà servi dans des circonstances identiques car elle était constellée de taches jaunâtres.
Un pied dépassait. Il n’était pas du tout à l’alignement du corps et il donnait à ce monticule funèbre un aspect plus terrifiant encore. Agnès reconnut la chaussure de daim, la chaussette grise à filet noir.
En la voyant déboucher, flanquée du motard casqué, les gendarmes s’arrêtèrent d’écrire et saluèrent gravement, sans trouver quoi que ce soit à formuler…
— Je veux le voir, murmura Agnès.
— Il vaudrait mieux pas, conseilla le brigadier.
— J’y tiens ! dit Agnès.
Elle y tenait, en effet. En cours de route, sa joie d’être sauvée par le destin, alors qu’elle était au bord de l’abîme, s’était ternie. Elle s’était mise à douter de la réalité. Et s’il s’agissait d’une monstrueuse erreur ?
Même après avoir reconnu la chaussure, elle doutait encore.
Ce fut le motard qui prit l’initiative. Il saisit un coin de la bâche, souleva celle-ci… Agnès se pencha. Dans le silence angoissé du local, on n’entendait que le bruit sifflant des respirations. Elle regarda, ne dit rien, mais une paix ineffable pénétra son cœur. Le visage de Taride était convulsé et à vif. C’était bien lui et il était bien mort.
Le motard laissa retomber la bâche. Puis il ôta son casque pour essuyer son front en sueur et Agnès vit qu’il était tout jeune, blond comme Hervé, avec les mêmes cheveux rêches.
— Comment est-ce arrivé ? demanda-t-elle.
Les gendarmes se regardèrent. Ils semblaient s’interroger. Ils hésitaient à parler ; le calme d’Agnès les décida.
— Ce n’est pas ce monsieur qui conduisait, dit le brigadier.
— Avec qui était-il ?
— Une dame…
« Tiens, songea Agnès, il avait donc une maîtresse. »
— Une dame ? répéta-t-elle d’un ton nuancé, mi-incrédule, mi-choqué.
— On ne sait pas son nom, on n’a pas retrouvé son sac à main, expliqua le gendarme, venant au secours de son supérieur…
« Elle ne devait pas très bien savoir conduire… Elle est entrée dans un camion… Peut-être que les freins ont lâché ; on n’a pas relevé de traces de freinage… Et pourtant le camion avait ses feux de position. On pense plutôt qu’elle a été éblouie par les phares d’une voiture venant en sens inverse…
— Elle est morte aussi ? demanda Agnès.
Lorsque le policier avait mentionné que la conductrice « ne devait pas très bien savoir conduire », Agnès avait ressenti un pincement au cœur… Le visage d’Eva s’était imposé à elle…
— Non, fit le brigadier. Elle a été éjectée de l’auto par le choc et elle est allée faire une valdingué sur la pelouse centrale qui divise l’autoroute.
— Où est-elle ?
— On l’a conduite à l’hôpital de Versailles…
— Je veux la voir ! décida Agnès…
Ils parurent effarés et se consultèrent à nouveau muettement.
— Je pense que ce n’est pas indiqué ce soir, objecta le motard. On a dû la mettre aux urgences…
— Comment était-elle, questionna Agnès, jeune ?
— Très jeune, oui, admit le brigadier, de plus en plus gêné.
— Alors c’est ma fille, dit Agnès.
Sa voix avait fléchi. Son magnifique visage venait de se flétrir sous le coup de l’émotion qui soudain la poignait.
Les trois hommes baissèrent les yeux.
— C’était grave ? cria Agnès. C’était grave ?
— On ne peut pas dire, balbutia le brigadier… Faut être docteur pour pouvoir répondre… Nous, hein ?
Agnès fila tout droit à sa voiture, sans un dernier regard pour le tas sombre qui gisait à ses pieds.
Le motard remit son casque et la rejoignit à la sortie de Trappes pour lui ouvrir la route de Versailles.
Rien ne s’était arrêté de fonctionner pour Eva. Elle avait tout vécu, et avec quelle intensité ! Le seul instant d’imprécision, de flottement, c’était lorsqu’ils avaient percuté le camion. À ce moment, il s’était produit une espèce de séparation en elle. Son esprit était parti d’un côté, son corps de l’autre. Et puis ils avaient repris leur place, et de protagoniste du drame, elle était pour ainsi dire devenue spectatrice…
Elle avait vu l’auto pulvérisée dans l’arrière du camion. Elle avait entendu le bruit de locomotive renversée qu’avaient produit les deux véhicules en cessant de fonctionner. Puis ç’avait été le silence, un silence troublé par des craquements de métal broyé. Le camionneur avait ouvert sa portière… Il avait couru à l’arrière de son mastodonte, et sa réaction avait été un chapelet de jurons désespérés…
En peu de temps, un troupeau de voitures s’était amassé sur les deux accotements de l’autoroute. La circulation lui semblait pourtant faible lorsqu’elle roulait… Il y avait eu des lumières, des cris. Avant d’être cernée par une forêt de jambes, elle avait eu le temps d’apercevoir, à la lumière dansante d’une lampe électrique, un bras de Taride dépassant de l’amas de fer tordu. Un bras dressé comme celui d’un noyé qui coule.
Un bras qui lançait un suprême adieu…
— Vous avez mal ? Où souffrez-vous ? Que s’est-il passé ? Est-ce que ?…
Tellement de questions qui tombaient de ces visages perdus tout là-haut dans la nuit perfide… Tellement de questions qu’elle avait fermé les yeux pour s’abstraire. Depuis, elle continuait à se retirer volontairement du monde par le simple jeu de ses paupières. Elle les rabattait sur son regard, et c’était fini, on lui laissait la paix… Des voix continuaient, mais très loin, en un ronron creux qui lui paraissait sans signification…
On l’avait transportée horizontalement… Elle se laissait faire. Elle avait mal un peu partout, mais cette souffrance uniformisée équivalait curieusement à du bien-être. Elle savait que ce mal l’empêchait de penser. Elle s’était abandonnée à toutes ces mains qui voulaient l’arracher à la nuit, la sauver, la porter dans la lumière du lendemain…
À un seul moment, elle avait rouvert les yeux, pas complètement, juste pour laisser passer un bout de regard indifférent. Elle avait vu un homme en blouse blanche penché sur elle. La lumière était si intense que ses paupières baissées ne suffisaient pas complètement à l’en préserver… On l’avait frottée, cousue, pansée… Puis elle avait eu droit à des piqûres et elle avait cessé de souffrir pour s’enfoncer dans une nuit cotonneuse, infiniment douillette, qu’elle espérait être la mort.
— Eva, ma chérie ! Ma petite… Ma petite…
Cela ressemblait à de l’huile bouillante qu’on lui aurait versée dans l’oreille. Elle rouvrit les yeux. Elle se crut perdue dans un champ de Sologne où elle passait ses vacances jadis… Un champ bordé de boqueteaux et noyé de brume… Un champ pelé dans lequel le vent d’automne chassait les petites feuilles jaunes des bouleaux.
Et dans ce champ où s’ébattait l’automne, Agnès arrivait, de sa démarche élégante et menaçante.
— Ma petite Eva, mon cher amour…
Le brouillard se leva, fulgurant. Agnès maintenant était penchée sur son lit. Des larmes emplissaient ses yeux et ne se décidaient pas à tomber.
Eva regarda longuement sa mère. Agnès l’importunait ; elle était si bien là où elle se trouvait un instant auparavant, dans ce pays vide et sans lumière.
— J’ai eu si peur… Si peur, disait Agnès.
Sa voix avait des cassures, des chutes d’intensité, puis elle remontait. Cela faisait comme lorsqu’un gamin tripote le bouton d’un poste de radio, on allait du silence absolu au paroxysme insoutenable…
Pourquoi Agnès ne s’en allait-elle pas ? Elle devait bien comprendre que sa fille avait besoin de solitude !
— Ce ne sera rien, Eva, tu m’entends ? Le docteur… J’ai vu le docteur… Il m’a juré que tu n’avais rien de grave… Une commotion, des ecchymoses ! C’est un miracle ! Un miracle !
Eva chercha dans ses souvenirs. Qu’est-ce que c’était qu’un miracle ? Elle avait du mal à définir le sens de ce mot devenu brusquement barbare à ses oreilles.
Un miracle !
— Madame, il faut la laisser se reposer, chuchota une voix, elle est sous l’effet d’un analgésique…
Eva retrouva la chère nuit ouatée. Mais elle se mit à voir des bribes d’images qui fulguraient comme des éclairs de chaleur dans une nuit d’été. L’arrière illuminé d’un camion… Le pied désespéré qui tapait dans ses chevilles pour lui faire lâcher l’accélérateur. Un pied avec un soulier de daim importé d’Italie… Made in Italy !
Elle revoyait aussi une immense cocotte en papier… Un revolver posé comme un presse-papiers sur une pile de dossiers… Mais la cocotte en papier revenait… Chaque fois, elle était suivie d’un bras levé au-dessus d’un tas de décombres. Ce bras désignait la cocotte ! Les deux images alternaient de plus en plus vite ! Eva aurait voulu avoir de secondes paupières pour les fermer ainsi et essayer d’échapper à ce déroulement sans fin.
Tino Mattei avait un ami retiré des affaires qui habitait un gentil pavillon dans l’île de Meulan. Mathieu, dit Grosse Patte, à cause du pied bot dont il était affligé, et lui, avaient passé leur jeunesse à « faire » les bonniches des bals de banlieue pour avoir accès aux villas dont les propriétaires s’absentaient. Malgré son infirmité, Mathieu, à cette époque, avait beaucoup de succès féminins, car il possédait une fort jolie gueule. Il était corse aussi, avec des yeux charmeurs, et des dents de loup. Par la suite, il avait exploité son sex-appeal pour approvisionner le Maroc et le Moyen-Orient. Puis, quand il avait commencé à prendre du carat, il avait acheté une gentille propriété dans cette langue de terre située entre Meulan et les Mureaux qu’on appelle l’île Belle. Tino et Mathieu se rencontraient une fois par semaine à Paris, pour des gueulton’s parties, Mathieu ne vivant plus que pour la gueule et son confort. De ses conquêtes passées, qui étaient allées augmenter le cheptel des pachas, il n’avait conservé qu’une grosse Bretonne stupide, parce qu’elle était bonne cuisinière.
Ce fut cette dernière qui ouvrit le portail peint en blanc au trio.
— Salut, Maryvonne, lança Tino… Grosse Patte est là ?
Elle regarda les deux compagnons du Corse avant de répondre. Elle avait déjà rencontré le Dingo, mais le deuxième lui était inconnu et l’impressionnait par son maintien.
— Il joue à la belote chez le père Lamour, répondit la grosse fille. Il va pas tarder… Entre donc.
Mathieu lui avait appris les rudiments de la vie domestique, du moins d’après ses principes à lui. Maryvonne savait qu’elle ne devait jamais poser de questions et, que par contre, en toutes circonstances, elle devait faire bon visage aux rares amis de son homme.
Elle introduisit ses visiteurs nocturnes dans la salle à manger meublée Lévitan-Rustique, et éclaira toutes les lampes.
— Je vous sers du champ’ ou de la fine ? demanda-t-elle.
C’était, songea Tino, la parfaite servante d’auberge, du genre de celles qu’on brosse sur les coussins de la bagnole lorsqu’elles vous guident à l’annexe du garage.
Il se tourna vers Valmy.
— Qu’est-ce que t’en penses, Notaire ?
— Je voudrais un verre d’eau, répondit l’interpellé.
Le Dingo fit la grimace.
— On t’a changé en nourrice, observa-t-il. Pour moi, ça sera de la fine, madame Mathieu ; la nuit, le champ’ me fout des aigreurs !
Tino ratifia le choix de son acolyte et demanda à Maryvonne la permission de téléphoner au Café des Platanes pour relancer son pote.
Grosse Patte poussa les exclamations d’usage et assura qu’il rabattait sur sa gentilhommière sitôt que la partie serait finie.
En l’attendant, Tino commença à interroger le Notaire. Le bonhomme posait pour lui une énigme. Sa métamorphose d’abord, l’intriguait ; mais ce qui tourmentait surtout Mattei, c’était d’avoir entendu l’ancien clodo tutoyer Agnès.
En cours de route, ils n’avaient pas parlé. Chacun d’eux songeait à ce qui venait de se produire chez Taride. La mort brutale de ce mari gênant les troublait à des titres divers.
— Bon, où on en était ? fit Tino après avoir vidé son verre de fine.
Le Notaire le regarda et ne répondit pas.
— Ah ! oui, reprit le Corse, je te demandais comment que tu t’étais si bellement défauché ! Paraît que t’as six briques, comme ça ? Dis donc, t’es drôlement démerde…
— J’ai eu un passé, fit Valmy, et il m’a laissé des traces !
— Des traces dorées ! apprécia le Corse.
— C’est formidable ce qu’il a changé, le Notaire, dit le Dingo. Moi, je croyais que c’était un vieux, et mords, il est plus jeunâtre que toi, Tino !
— C’est la toilette, fit Mattei, vaguement jaloux.
Il remplit délibérément son glass et le mira à la lumière du lampadaire en bois tourné qui voulait faire croire qu’il avait été vis de pressoir dans une vie antérieure.
— Tu sais qu’on s’est drôlement magné pour toi, reprocha-t-il. On a retrouvé la petite frappe qui t’a bigorné ; on se décarcassait pour te faire voter une pension, et pendant ce temps, tu te la donnais belle ; franchement, mec, c’est pas réglo !
— Je ne vous ai jamais demandé de prendre mes crosses, murmura Valmy.
Il était furieux de s’être laissé kidnapper aussi sottement. Ç’avait été tellement inattendu, ce débouché des truands dans le luxueux appartement du boulevard Maurice-Barrès…
— On croyait bien faire, ton pote Ficelle avait sonné le tocsin ! Comment se fait-il que tu sois à tu et à toi avec Mme Taride ?
— Elle a été ma femme, répondit posément le Notaire.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Une jalousie rétroactive séchait la gorge de Tino.
— Ta femme !
— Parfaitement, je suis son premier mari…
— Et c’est à elle que t’as secoué les six briques qu’elle causait ?
— Non, sourit le Notaire… C’est de l’argent à moi.
Pour avoir la paix et calmer la curiosité du Corse, Valmy lui narra toute son histoire. Il le fit très simplement. Tino sentit croître son estime pour Agnès. Une sacrée femelle qui n’avait pas froid aux yeux !
— Dire que faute à ce petit con, elle a raté vingt briques ! se lamenta le Dingo… Tu te rends compte, Tino ? On l’aurait connue plus tôt !
Sa phrase lourde de regrets fit tressaillir Valmy.
— Tino, murmura-t-il, je voudrais te poser une question…
Il voyait vaguement où le Notaire allait en arriver, c’était inévitable et ça le défrisait.
— Tino, j’ai toujours entendu dire que les Corses avaient de l’honneur. Vous êtes là, prêts à me trouer la paillasse, sans te souvenir que je ne t’ai rendu que des services… Je m’excuse d’avoir à te le rappeler…
Mattei renifla et prit le parti de se verser un troisième verre.
— Où t’as pris que je voulais te flinguer, c’est pas dans mon style !
— En tout cas, ne me dis pas que tu m’as amené ici en pleine nuit pour me faire mieux admirer la Grande Ourse !
— Tais-toi donc, soupira Tino, c’est compliqué… Cette femme, Notaire, j’ai du sentiment pour elle. Je te veux pas de mal, sache-le bien… Non, je demande qu’à t’aider, si ça se trouve !
— Te voilà marchand de salades ! sourit Valmy, retrouvant le langage du milieu. Ne cherche pas à me bidonner, les faits sont plus éloquents que toi…
La venue de Mathieu mit fin à la discussion. Grosse Patte était gras à pleine peau. Il possédait plusieurs mentons étagés et un bide de vieux curé gourmand. La graisse l’avait amolli jusqu’à l’âme.
— Et alors ! tonitrua le gros homme en entrant, c’est la fiesta, à ce que je vois ?
La mine grave des visiteurs l’inquiéta, il serra les mains en bredouillant.
— Vous en faites des bouilles ; on dirait des croque-morts.
Il s’arrêta devant le Notaire, la main tendue.
— Je t’amène un pote à moi, dit Tino… C’est le Notaire… Je sais pas si t’en as entendu causer ?
— Non, dit Mathieu, mais enchanté tout de même…
— Si ça t’ennuyait pas trop, j’aimerais qu’il prenne pension quelque temps chez toi…
— Avec plaisir, assura Mathieu.
« Des ennuis ? » questionna-t-il innocemment.
— C’est pas ce que tu peux croire, rectifia Mattei, c’est pas avec les roycos qu’il a des ennuis…
— Ah ? balbutia-t-il, son gros visage bouffi tout tremblotant d’incompréhension.
— C’est avec nous ! compléta le Dingo en ricanant.
Mathieu prit un siège.
— Ecoutez, les enfants, vous envoyez le bouchon un peu trop loin pour moi !
— Mettons qu’on a un différend, coupa Tino… Pendant qu’on met les choses au point, on tient à ce que le Notaire soit à l’abri des tentations de fugue, tu y es ?
L’expression de Mathieu n’était plus la même lorsqu’il regarda Valmy… D’ami, le Notaire était devenu ennemi. Et cela, sur un seul mot de Tino.
— Vu, dit-il.
— Je précise qu’à part notre différend on est amis, commenta Tino. T’as certainement une chambrette accueillante avec des barreaux à la fenêtre et une serrure sur la porte ?
— J’ai ça, affirma Mathieu… C’est pas une chambre, c’est une pièce au sous-sol où je remise mon matériel de pêche… Mais si tu y fous un lit, ça devient une chambre. Partout où il y a un pageot, c’est une chambre, pas vrai !
Tino fit signe à son compagnon pour lui ordonner de surveiller Valmy. Le Dingo répondit par un sourire vicieux et caressa éloquemment la crosse de son Beretta à travers ses fringues.
Le Corse et Mathieu quittèrent la pièce.
— Ecoute, Tino, murmura Grosse Patte, lorsqu’ils furent hors de la salle à manger, je suis pas curieux de nature mais j’aimerais tout de même que tu m’affranchisses sur ce pensionnaire. Ce mec qu’est ton ami et qu’il faut tenir à la chaîne, ça me chanstique un peu la comprenette. Elle va jusqu’où, ta belle amitié pour lui ?
— Jusqu’à une praline dans la coiffe s’il essayait de les mettre, fit sobrement Mattei.
— Compris…
Ils grimpèrent au premier, flanqués de la dodue Maryvonne et récupérèrent un lit de camp américain démontable, avec son nécessaire, dans un réduit. Ils coltinèrent le tout au sous-sol. À côté de la cave du « retraité » se trouvait en effet une pièce blanchie à la chaux dont la petite fenêtre était pourvue de barreaux. L’endroit était humide, vu la proximité de la Seine.
— Y va prendre des rhumatismes, ton pèlerin, plaisanta Mathieu.
— Ça ne fait rien, assura le Corse ; de toute manière, je crois pas qu’il fasse de vieux os…
— Ah ! oui ?
— Oui. Tu vois, Grosse Patte, çui qui m’aurait dit que je serais capable d’une saloperie, il aurait eu droit à ma main dans la gueule et pourtant je vais en faire une, c’est crevant, non ?
Mathieu se tenait de l’autre côté du lit étroit. Entre eux, il y avait la croupe rebondie de Maryvonne qui tirait les draps. Ils se comportaient comme si elle n’eût pas été là. Cette fille était moins qu’une présence…
— Je te trouve bizarre, remarqua le pied bot, ça ne carbure pas. Tu fais ta ménopause ou quoi ?
— Je me lance dans les béguins à grand spectacle, avoua Tino qui n’avait rien de caché pour son compagnon.
Il prenait un ton piteux, mais Mathieu sentit qu’il était fier de ce qui lui arrivait et qu’il avait besoin d’en parler.
— Sans rire ?
— Une femme du monde, expliqua Mattei. Je l’avais contactée pour lui griffer du pèze, et puis je me la suis faite à la frissonnante… À mon âge, oui, mon vieux ! Faut dire que c’est de l’animal de race. Je te la montrerai un de ces quatre…
— Te laisse pas trop remonter la pendule, conseilla Mathieu ; à nos âges, c’est mauvais…
— Le Notaire que je t’amène, c’était son mari… Toute une histoire, mon vieux. Il embête sa gerce, alors je mets le holà !
Mattei se détourna.
— En plus, il est plein aux as… On va essayer de se goinfrer sur lui…
Ils s’approchèrent de l’escalier.
— Dingo ! appela Mathieu, descends le client !
— Je t’emmerde pas trop ? questionna Tino.
— Penses-tu…
Ils se trouvaient à l’entrée de la cave à vins. Les murs étaient tapissés de casiers de fer chargés de bouteilles. Il y avait là une quantité de crus réputés, classés, étiquetés, répertoriés. Cette parfaite ordonnance disait mieux que des mots la vie heureuse de Mathieu.
— C’est marrant, soupira Tino, t’es si peinard que brusquement j’ai des scrupules. Ce serait comme si je réveillais un môme qui dort.
Grosse Patte lui mit une bourrade dans le dos.
— Tu vas pleurer parce que j’ai un client dans ma cave ! Pour être heureux, je suis heureux, avoua-t-il. Mon trait de génie, ç’a été de raccrocher à un âge où on peut profiter de la vie. Tu devrais en faire autant, mec, parole ! La cambrousse, tu sais pas ce que c’est… Le matin, y a de la brume au fond du jardin, des petits oiseaux dans les arbres… Je prends mes cannes à pêche… J’ai ma barque ! Et quand je rentre, tandis que la Vonvon prépare la tortore, je lis Rustica. Personne peut m’en remontrer pour ce qui est de construire des clapiers ou d’enlever la pépie aux volailles.
Il rit.
— Voilà !
Tino tapota la bonbonne de Mathieu. La graisse, c’est la raison des hommes. Quand ils prennent du poids, ils prennent également de la jugeote. Où était-il, le temps où Grosse Patte débarquait d’autres volailles dans les ports étrangers ? À cette époque, il défouraillait pour un oui, et plus souvent encore pour un non !
Un soir, à Montmartre, rue des Martyrs, il avait morflé un coup de surin dans le bide en rentrant chez lui. Et il avait marché deux cents mètres en tenant ses tripes à deux mains… Maintenant il étiquetait du Meursault et du Vosne-Romanée.
Le Dingo parut, poussant le Notaire du bout de son Beretta. Chaque fois qu’il pouvait jouer les Nick Carter, il était aux anges.
— Voilà, mon prince ! dit Mathieu au Notaire en lui montrant la chambre improvisée… Si vous avez besoin de quéque chose, vous cognez au plaftard avec une des rames qui se trouvent là.
Valmy entra dans la pièce et s’allongea tout habillé sur le lit.
Il était las et avait besoin de réfléchir.
Le chauffeur de taxi ne plaisantait plus. Le comportement étrange de sa cliente lui indiquait clairement que quelque chose de grave venait de perturber la vie de sa jeune passagère.
— Il était comment, ce garçon ? demanda-t-il après qu’ils eurent tourné près d’une demi-heure dans le quartier.
Elle n’eut pas le courage de décrire Hervé. Elle se disait qu’il avait fui et elle était tentée de retourner rue du Square-Carpeaux, mais un reste de dignité l’empêchait de céder à ce besoin.
— Combien vous dois-je ?
Il abaissa son drapeau et lut la somme inscrite au compteur. Jeanne paya, donna un large pourboire et, avant de rentrer chez elle, regarda une dernière fois la rue déserte pour y lire des présages.
Une voix tombant du ciel l’interpella.
— C’est quelqu’un que vous attendez ?
Elle vit un visage blanc dans une fenêtre de la maison d’en face. Ce devait être le quincaillier. Ils se connaissaient de vue, ne s’étaient jamais parlé, mais se saluaient, lorsque le hasard les mettait en présence.
— Vous n’auriez pas vu un jeune homme ? demanda-t-elle. Un jeune homme blond ?
— Attendez ! fit le visage lointain.
Il ressemblait à quelque lampion éteint suspendu dans la nuit. Il disparut. Un long moment s’écoula, la fenêtre demeurait vide et obscure. Enfin, la porte de la quincaillerie s’entrouvrit. Un vieux bonhomme, grand et voûté, sortit sur le trottoir. Il avait passé son pantalon par-dessus sa chemise de nuit dont les longs pans formaient un gros bourrelet à la taille. Ses bretelles mal ajustées glissaient sur ses épaules étroites. Le quincaillier avait noué les manches d’un pullover à son cou et coiffé un vieux béret que Jeanne lui avait toujours vu porter. Un béret bien rond, avec une petite queue drue sur le sommet.
— Je peux pas dormir, expliqua-t-il… L’estomac ! J’ai un ulcère et par malheur j’ai voulu manger des frites ; ça ne rate pas…
Il avait besoin de se justifier, d’expliquer les raisons qui le faisaient s’accouder à sa croisée en pleine nuit.
— Vous l’avez vu ? coupa l’infirmière, folle d’impatience.
— C’est-à-dire, oui… J’ai vu un jeune homme blond en effet, en conversation avec une vieille femme à cheveux blancs qui rôde ces temps-ci dans le quartier.
Jeanne eut un désagréable pincement dans la poitrine.
— Mon Dieu ! fit-elle.
— Je n’entendais pas ce qu’ils disaient… Le jeune homme avait l’air de protester…
Le quincaillier sentait le lit…
— Et puis ? balbutia Jeanne Huvet.
— Je ne saurais vous dire, grommela le vieux bonhomme en réprimant une petite toux catarrheuse, de son poing fragile. Ma femme m’a appelé pour me demander si je voulais prendre mon remède… J’y suis allé… Lorsque je me suis remis à la fenêtre, le jeune homme tournait le coin de la rue Popincourt, soutenu par la vieille…
C’était tout. Jeanne évoquait la silhouette effarante de Coco la Jolie. Lorsqu’elle avait vu la vieille, la première fois, à l’hôpital Beaujon, elle avait senti que cet être impensable était une émanation du malheur.
— Vous attendiez ce jeune homme ? demanda-t-il.
— Il vient d’être malade et voulait faire une promenade nocturne pour s’aérer…
— Vous êtes son infirmière ?
— Oui. Je suis allée chercher un taxi… Mais lorsque je suis revenue…
— Ce n’est tout de même pas un enlèvement ! fit le quincaillier d’une voix mal convaincue.
Jeanne comprit le danger. Le vieil homme ne demandait qu’à témoigner dans une affaire criminelle. Il avait passé sa vie entre ses rayonnages de ferrailles et avant de mourir, une petite aventure l’aurait séduit.
— Oh ! non sourit-elle. C’est… C’est sa grand-mère… Elle… Elle boit… Elle n’a pas toute sa raison… Je pense que…
Elle ne pensait rien du tout, ou plutôt si, elle pensait qu’Hervé courait un grand danger. Après tout, il aurait été plus raisonnable de prévenir la police, mais si les flics mettaient leur nez fureteur dans cette histoire, ils découvriraient qu’Hervé avait été un velléitaire du meurtre et l’arrêteraient. Si au moins Valmy s’était trouvé là !
— Je peux faire quelque chose pour vous ? s’inquiéta le commerçant.
— Oh ! non ! Non je vous remercie…
— Vous semblez très…
Il n’acheva pas, son regard venait de tomber sur quelques gouttes de sang en étoile qui formaient un motif bizarre sur le trottoir. Il se baissa en geignant, plongea son doigt dans l’une des étoiles pourpres et regarda à la lumière du lampadaire.
— Du sang, annonça-t-il. C’est juste à l’endroit où ils se trouvaient, tous les deux…
— La blessure se sera rouverte, soupira Jeanne.
— Vous disiez qu’il était malade ; non blessé !
— Il a été opéré.
Elle devenait folle. Maintenant, elle perdait son temps avec ce vieux fouinard. Chaque minute qui s’écoulait augmentait le danger encouru par Hervé.
L’autre n’insista plus. Il se promettait de faire sa petite enquête le lendemain auprès de la concierge de l’infirmière et de prévenir le commissariat si le jeune homme n’avait pas reparu.
— Bonne nuit, lâcha-t-il avec mauvaise humeur.
Il essuya son index taché de sang à son mouchoir et rentra dans son magasin.
Jeanne se mit à courir jusqu’à la rue Popincourt. Elle s’arrêta à l’angle, espérant follement apercevoir Hervé. Elle vit seulement un cycliste portant une musette dans son dos… L’homme passa dans le frisson velouté de son pédalier bien huilé. Jeanne fit quelques pas et découvrit ce qu’elle cherchait, tout en redoutant de le voir : des taches de sang… Elles marquaient le trottoir à chacune des haltes qu’avait faites Coco la Jolie pour reprendre haleine. Elles étaient peu nombreuses, mais suffisaient à constituer une piste… Il sembla à Jeanne Huvet qu’elle possédait un sixième sens. Son esprit survolté atteignait à une espèce de divination… Elle tourna rue de la Roquette, d’abord à droite, puis à gauche avant de poursuivre son cheminement par la rue Basfroi. Mais lorsqu’elle commit ces deux erreurs, elle en fut secrètement avertie. Effectivement, vers le milieu de la rue Basfroi, elle vit encore du sang. Les taches étaient plus petites, moins nombreuses. Cela voulait dire que la blessure n’était pas grave. Cela signifiait que la piste allait se tarir. Devait-elle s’en réjouir ou bien le déplorer ?
Au carrefour Charonne, elle s’arrêta. Une pluie venue de l’Ouest tombait fine et régulière, comme du pommeau d’un arrosoir.
Les lumières avaient d’étranges scintillements sur les pavés luisants.
Jeanne contempla le porche de Sainte-Marguerite…
— Mon Dieu, balbutia-t-elle avec une ferveur éperdue, aidez-moi, assistez-moi ! Faites que je le retrouve ! Faites que je le sauve ! Si vous m’exaucez…
Elle cherchait ce qu’elle pouvait promettre à Dieu en échange de Son aide souveraine…
À cet instant, Hervé lui paraissait l’unique bien de sa vie. Hors lui, elle ne possédait rien que son désespoir secret. Mais Dieu sait se contenter du malheur des hommes lorsqu’ils le lui offrent !
Elle contourna l’église. Il n’y avait plus de sang à terre… Paris n’était plus jonché que de papiers gras, de mégots et de crachats. Jeanne essaya d’entrer en transe, comme un médium. Il fallait qu’elle retrouve Hervé. Il n’était pas loin. Une sorte de contact ténu venait de se rétablir. Question d’ondes !
« Mon Dieu, invoquait-elle, je l’aime… Pourquoi en doutais-je ! Je l’aime ! C’est bien lui que j’attendais… C’est bien lui ! Je le reconnais en ce moment où je le perds… C’est bien lui ! Sauvez-le-moi ! Faites qu’il m’appartienne ! »
Dans le silence confus du quartier, elle crut percevoir comme le bruit grinçant d’une porte aux gonds défectueux.
Elle courut. Cela venait d’une cour, proche de l’église.
Elle y pénétra. Son cœur fit une cabriole. Coco la Jolie venait de surgir d’un sous-sol inattendu. Jeanne avala une grande goulée d’air et courut au-devant de la vieille. La Jolie poussa un cri de peur, car elle ne l’avait pas entendue venir. Elle reconnut instantanément Jeanne Huvet et sa surprise se mua en haine.
— Mais ! fit-elle ! Mais c’est la petite salope qui m’a pris mon homme !
— Où est Hervé ? demanda Jeanne.
Elle était pathétique. Il y avait dans sa question encore de la ferveur qu’elle avait mise dans sa prière.
— Voyez-la, la petite guenon ! susurra la vieille. Ça vous drogue votre homme pour vous l’enlever, et ensuite ça n’a rien de plus pressé que de le tromper avec la première chiffe molle venue !
— Dites-moi où est Hervé ou je hurle ! J’appelle la police, vous m’entendez, sale vieille !
— Si tu l’appelles, c’est ton petit crevard qu’on embarquera, ma belle ! riposta allègrement Coco. Parce qu’il a voulu tuer mon homme ! Il ira au bagne et tu seras obligée de te chercher d’autres lopes comme lui pour t’amuser…
Jeanne se tordit les poignets.
— Rendez-le-moi, madame… Je vous en supplie ! Je vous en supplie !
Elle s’accrochait aux hardes de la vieille, insensible à l’odeur nauséabonde qui s’en dégageait.
— Je le rendrai quand mon homme sera rentré chez nous, pas avant ! décida la vieille. Il se figure me donner dix mille francs et disparaître ! Pas de ça… Je suis la femme au Notaire ! Je l’attends ! Je peux plus vivre sans lui, sanglota-t-elle soudain ; je peux plus, je peux plus… De me retrouver seule chez nous, le soir, ça me donne envie de m’accrocher une corde autour du cou…
Ses larmes n’apitoyèrent pas Jeanne. Elle écarta la mégère d’un coup de hanche et s’élança dans l’escalier moussu…
Elle dévala une dizaine de marches et s’arrêta, stoppée par l’obscurité trop opaque.
— Hervé ! appela-t-elle… Hervé ! Répondez-moi !
La voix affaiblie du garçon lui répondit. C’était un grognement inarticulé.
Elle allait continuer sa descente lorsqu’elle reçut un grand coup de pied dans le dos. Le choc faillit la faire culbuter dans l’escalier ; mais elle tenait ses deux mains appuyées contre chaque mur et elle put se retenir. Voyant, ou plutôt devinant que la jeune fille n’était pas tombée, Coco descendit jusqu’à elle et, à tâtons, voulut lui saisir le cou. Le contact poisseux des doigts de la vieille arracha un gloussement d’horreur à Jeanne. Si une vipère accrochée à une branche avait voulu s’enrouler à son cou, elle n’aurait pas ressenti de terreur plus forte. Elle ôta sa main droite du mur, s’arc-bouta et essaya d’agripper la vieille par-dessus son épaule. Elle lui saisit les cheveux. Coco la Jolie hurla de douleur. Jeanne ne savait plus ce qu’elle faisait ; tout en elle était indicible. Elle saisissait la vieille comme on saisit une charogne, pour dompter son écœurement, pour chercher refuge dans un paroxysme.
Elle tira Coco en avant, tel un catcheur qui veut faire basculer son adversaire par-dessus son épaule. Mais la mégère se débattait. Jeanne perdit l’équilibre, essaya en vain de se retenir sans pour cela lâcher son antagoniste. Ce fut une chute fantastique dans les profondeurs moisies. Un déboulé cauchemardesque…
Cela se termina par un écrasement commun, au fond du puits. Le hasard voulut que Jeanne chute sur Coco. Lorsqu’elle se releva, l’infirmière ressentait des meurtrissures à la hanche et au coude… La vieille ne bougeait plus. Jeanne se mit à avancer dans le couloir bas de plafond en appelant doucement Hervé. Les gémissements du jeune homme la guidaient… Elle parvint devant une épaisse porte de bois. Le lourd panneau comportait une serrure, mais pas de loquet… Jeanne pensa que Coco détenait la clé… Elle revint vers l’escalier, duquel tombait une très vague clarté. Coco la Jolie n’avait pas remué d’un pouce. Jeanne fouilla les poches de la vieille, ne trouva rien… En tâtonnant, elle sentit quelque chose de dur sous les vêtements de Coco. Elle retroussa la robe et trouva un sac de toile épinglé après le jupon. Il contenait la clé et une lampe électrique ainsi qu’un billet de banque gros format. Jeanne actionna la lampe et presque aussitôt, ferma les yeux : Coco la Jolie avait le crâne fendu. Le sang s’écoulait de la monstrueuse plaie et ruisselait sur l’escalier. La vieille avait gardé les yeux ouverts, et son regard vitreux, du fond de la mort, lançait encore un défi.
Jeanne s’éloigna du cadavre. Elle ouvrit la cave bourrée d’un incroyable capharnaüm. Hervé gisait, ligoté à un sommier de fer. Il avait la bouche ouverte et une ceinture de cuir, passée entre ses dents, lui tenait la tête rivée au sommier et l’empêchait de crier… Elle le délivra… Ses doigts tremblaient, elle pleurait, riait, balbutiait des mots d’amour. Enfin, il put se mettre debout…
— Vous avez mal ? demanda-t-elle…
— Non, ça va, partons…
Lorsqu’ils atteignirent l’escalier, Jeanne éclaira le corps de Coco et tint le faisceau de la lampe braqué dessus. Hervé fit un écart et se plaqua contre le mur…
— Elle voulait m’étrangler, soupira Jeanne.
Elle avait déjà vu beaucoup de morts par accident au cours de sa jeune carrière, mais celui-ci lui procurait un effroi inconnu. C’était son mort. Elle garderait éternellement le souvenir de cette chute à deux au cours de laquelle chacune d’elles avait souhaité la mort de l’autre. La volonté de Jeanne avait certainement été la plus forte… Elle ne pouvait croire que le hasard seul portât la responsabilité de l’accident.
— Personne ne vous a entendues ? demanda Hervé avec effort.
— Je ne crois pas. On serait venu…
— Filons.
Il n’eut pas besoin d’assistance pour remonter le roide escalier. La présence de la morte au bas des marches lui donnait des ailes, triomphait de son épuisement.
Ce fut la rue, les murailles noires de l’église Sainte-Marguerite. Il allait, un bras pendant le long du corps, d’une allure rapide et trottinante, sans se préoccuper de la jeune fille qui le suivait.
Au bout de la rue Basfroi, il eut un vertige et s’arrêta. Jeanne le rejoignit et retrouva le geste de Coco la Jolie pour le soutenir. Ce tendre contact effraya Hervé. Maintenant, Jeanne lui faisait peur. Elle avait tué. Involontairement sans doute, et pour une bonne cause, mais elle portait désormais la responsabilité de cette absence définitive de la vieille.
— Non, ce n’est pas la peine, dit-il en se dégageant, je peux marcher seul.
Et ils poursuivirent leur marche bizarre d’animaux en fuite. Lorsqu’ils atteignirent la rue du Chemin-Vert, Jeanne aperçut la tache blême que faisait le visage du quincaillier à la fenêtre.
— Attention, souffla-t-elle, ce bonhomme là-haut a vu quelque chose, ayez l’air naturel.
Hervé se demanda ce que voulait dire « avoir l’air naturel ». Il marcha plus droit, plus lentement.
— Alors ? lança la voix terne du vieillard.
— Vous voyez, je l’ai retrouvé, lança Jeanne.
Elle poussa Hervé dans le couloir de l’immeuble, rabattit la lourde porte derrière eux et s’abandonna à un sentiment de victoire et de curiosité. Elle prit Hervé par la taille, l’attira contre elle et chercha sa bouche.
— Non ! Montons, fit-il impitoyablement, j’ai très mal.
Eva s’éveilla et ce fut vraiment comme un réveil ordinaire, comme un doux arrachement au néant, avec d’abord une confuse notion de journée à vivre, de lumière déjà présente ; puis avec des bribes de pensées informulées. Elle était courbatue, lorsqu’elle tenta de remuer, elle découvrit des douleurs échelonnées dans son individu.
Et soudain elle se souvint. Sa terreur lui fit ouvrir les yeux tout grands. Elle vit un mur blanc avec une potence de bois supportant une énorme ampoule. Un tuyau partait de cette ampoule et pendait comme celui d’une pompe à essence-miniature. Tout cela voulait dire qu’elle vivait, qu’on la soignait. Malgré ses maux, son corps était sauf. Elle voulut s’asseoir dans son lit et y parvint sans trop de difficultés. Elle s’aperçut qu’elle avait un pansement au front, un second à l’avant-bras et un troisième à la cuisse…
À cet instant, la porte de la petite chambre s’ouvrit et une infirmière à cheveux gris entra. Elle avait la peau mate d’une brune, des yeux blasés de femme qui a souffert et vu souffrir.
— Il ne faut pas vous agiter, mon petit.
— Il est mort, n’est-ce pas ? demanda Eva…
Elle avait posé sa question si vivement que la garde marqua un temps, cherchant de qui elle voulait parler. Elle comprit et hocha la tête.
— Il n’a pas souffert.
Eva revit le bras de son beau-père émergeant de la voiture accidentée.
Elle se laissa glisser le long du drap, en geignant, car ses mouvements lui faisaient très mal. Ce lit la tentait ; il aurait fait bon s’y abandonner si elle n’avait eu ce déferlement de pensées épouvantables.
— Je l’ai tué, murmura-t-elle.
— C’est un accident ! la rassura l’infirmière.
Eva avait presque oublié la présence de la femme. Un accident ! Si elle était morte aussi, c’eût été un accident ; mais puisqu’elle vivait, ça devenait un crime.
Elle avait tué Henri. Henri qui n’avait pas envie de mourir. Henri, l’homme de la bagarre… Elle entendait, elle entendrait jusqu’au bout de ses jours, ce cri qu’il avait poussé. Cet appel, cette supplication : « Evaaaa ! »
Elle secoua la tête et se mit à hoqueter. Il eût été bon de pouvoir pleurer, mais son chagrin restait dans sa poitrine et l’étouffait. Ce qui la désespérait de plus, chose étrange, ce n’était pas tant d’avoir causé la mort de Taride, comme de ne plus avoir envie de mourir elle-même. Sa vie l’avait reprise en main, durement. Maintenant, elle ne lui échapperait plus. Cela rendrait la disparition de son beau-père d’autant plus inutile.
Taride était mort parce que sa belle-fille n’avait pas compris que les chagrins ont besoin de vieillir pour devenir supportables.
On frappa à la porte. Eva ne tourna même pas la tête dans cette direction.
— C’est votre maman, annonça l’infirmière.
Agnès s’approchait du lit en hésitant. Eva lui jeta un regard inerte. Le visage de sa mère était vieilli par l’insomnie et l’inquiétude. Elle portait un tailleur gris foncé qui lui donnait déjà l’air d’une jeune veuve finissant son deuil.
— Ma petite chérie.
La jeune fille subit un long baiser. Deux larmes d’Agnès mouillèrent sa joue.
Elle lisait en effet une attention angoissée dans le regard de sa mère. Eva ne réagit pas, s’appliqua à conserver une neutralité absolue, plus désespérante que toute autre attitude.
— Comment te sens-tu, ma choute ?
Eva hocha la tête. Cela voulait dire « pas trop mal » et ça la préservait des confidences, des émotions… Elle restait dans sa tour d’ivoire.
— Le médecin que je viens de voir affirme que tu pourras sortir dans huit jours… Tu n’as rien !
Allait-elle encore parler de miracle, comme au cours de la nuit ?
— Tu sais que notre pauvre Henri ?…
Nouveau signe affirmatif d’Eva.
— Il paraît que tu conduisais ?
« Oui », fit Eva de son rapide hochement de tête.
— Pourtant, tu n’as pas ton permis. Quelle folie ! Que s’est-il passé ?
Il fallait parler. Eva balbutia :
— J’sais pas…
— Pourquoi rouliez-vous sur cette route à ces heures alors que je vous attendais à la maison ?
— J’sais pas, répéta Eva.
Une lueur de soulagement fulgura dans les yeux d’Agnès.
— Tu dois bien te souvenir, ma chérie ?
— Non…
Sa fille mentait-elle ? Et si oui, pourquoi ? Agnès devait en avoir le cœur net.
— Voyons, rappelle tes souvenirs, ma choute. Tu as retrouvé Henri au bureau ?
— Me rappelle plus. Plus de rien… Je vois…
— Que vois-tu ? pressa Agnès, comme on questionne un visionnaire.
— Un camion devant nous, et j’arrive pas à tourner le volant… C’est tout !
— Il faut bien te laisser soigner, ma chérie, soupira Agnès.
Elle partit après un nouveau baiser plus rapide. Tant de devoirs l’attendaient autre part.
Lorsqu’elle fut sortie de la chambre, Eva se mit à réfléchir. Elle pensait que sa mère allait hériter les biens de Taride. Comme elle devait se réjouir ! La roue avait tourné, cette nuit, à folle allure, et c’était Agnès qui avait sorti le numéro gagnant, comme toujours.
La jeune fille voyait la cocotte de papier posée sur le sous-main d’Henri. La cocasse figure pouvait changer la vie de sa mère. Seulement fallait-il encore qu’elle se trouve entre de bonnes mains. Qui donc pourrait croire que ce pliage amusant était en réalité un testament ? On allait le détruire…
Elle tourna la tête vers l’infirmière. La garde lisait, à son chevet. Elle pliait le livre en deux. C’était un roman d’amour qu’elles devaient se repasser, entre collègues, en commentant les agissements du héros.
— Madame, balbutia Eva.
L’autre releva la tête.
— Je voudrais dormir, on ne pourrait pas faire le noir ?
Sans répondre, l’infirmière glissa le livre dans sa poche, actionna la manivelle du store pliant et quitta la chambre pour aller lire son roman ailleurs.
Eva attendit un instant, puis, à pas de loup, réprimant ses gémissements le plus possible, elle se laissa glisser du lit. Elle avait tout le côté gauche endolori. Elle fit quelques pas sur le plancher qui tanguait un peu. Elle pourrait marcher… Sans bruit elle ouvrit le placard de fer dressé dans l’angle du mur. Elle espérait y trouver ses vêtements ; ils y étaient effectivement, mais dans un triste état. On avait partagé son corsage en deux pour lui permettre de respirer plus librement. Sa jupe de tweed était en lambeaux… Le talon d’une de ses chaussures manquait…
Eva revêtit néanmoins ses hardes, au prix d’infernales souffrances. Lorsque ce fut fini, elle ressemblait à une miséreuse. Elle se traîna à la porte, ouvrit aussi lentement qu’elle le put. Sa chambre terminait un couloir. Juste à côté, elle lut sur une porte « Vestiaire des infirmières. » Elle y entra et trouva du premier coup ce qu’elle cherchait : une blouse blanche. Elle la passa avec facilité, car elle était trop grande pour elle. Elle retroussa les manches, fit bouffer la blouse à la taille pour en diminuer la longueur…
Le plus périlleux restait à accomplir. Pouvait-elle espérer quitter sans encombre cet hôpital surpeuplé en pareil attirail ? Au lieu de remonter le long du couloir, elle ouvrit la fenêtre du vestiaire et coula un regard à l’extérieur. La croisée donnait sur une pelouse, à l’arrière des bâtiments. Toutes les fenêtres donnant de ce côté-ci étaient fermées et pourvues de vitres dépolies. Eva amena une chaise près de la croisée, parvint à se jucher sur l’encadrement, retira la chaise qu’elle laissa glisser le long du mur afin de s’en servir extérieurement comme escabeau.
Ces différents exercices lui avaient rompu les membres. Elle crut s’écrouler sur la pelouse onctueuse bordée de bégonias roses. Mais sa volonté la galvanisait.
Elle suivit l’allée semée de cailloux roses, au bout de laquelle se dressait le pavillon du garde, près d’une voûte barrée par un portait. Le portail était ouvert. Comme Eva atteignait la voûte, une ambulance se présenta. Elle se glissa de l’autre côté du véhicule, et, tandis que le conducteur parlementait avec le gardien, franchit le porche sans être vue.
Un pâle soleil baignait Versailles d’une lumière fragile. Une lumière qui allait bien à la ville mélancolique. La jeune fille s’orienta et, traînant la jambe, se dirigea vers l’une des gares où elle savait pouvoir trouver des taxis.
— Attendez-moi ! recommanda-t-elle au chauffeur.
Elle sentit que l’homme n’était pas très rassuré et elle aurait voulu pouvoir lui laisser un gage quelconque, mais elle n’avait rien ; pas un sou, pas le moindre bijou.
— Vous en avez pour longtemps ?
— Non.
— Parce que je suis pressé, j’ai un client que je dois charger à onze heures au Trianon-Palace !
— Je reviens…
Elle descendit et traversa le trottoir. Le conducteur nota le numéro de l’avenue George-V où se rendait son étrange cliente. Puis il s’occupa de trouver une place pour stationner.
Jeanne s’assit dans l’ascenseur, à bout de forces en souhaitant que les bureaux ne fussent pas fermés ! La mort de Taride était certainement connue de ses employés maintenant, et ceux-ci devaient défiler à qui mieux mieux boulevard Maurice-Barrès pour présenter leurs condoléances à la veuve.
Lorsque l’ascenseur s’immobilisa, elle vit de la lumière derrière la grande porte de verre. Cela lui donna du courage pour actionner la grille de la cage d’acier.
— Elle traversa le palier en chancelant, s’agrippa à la poignée dorée de la porte et poussa.
Le personnel du Consortium Français de Publicité était groupé dans le hall, autour du bureau de Mlle Marthe et commentait l’accident. Chacun donnait sa version, émettait des hypothèses concernant ses causes. L’entrée d’Eva les fit taire. Ils se figèrent tous en un garde-à-vous impressionnant. Ce fantôme blafard, vêtu de blanc, dont les yeux ressemblaient à des lucioles, les faisait douter de la réalité.
La jeune fille évalua la largeur du hall. Pour elle, c’était une immense place creusée de fondrières. Sans regarder personne, elle passa une affolante revue du personnel de son beau-père.
Elle se disait… Encore trois pas… Encore deux… Elle s’y reprit à deux fois pour actionner la porte.
La pièce avait repris son aspect rassurant de bureau d’affaires. Ce que Taride et Eva avaient vécu là, la veille, s’était dissipé comme une odeur. Elle contempla le sous-main vide et son découragement fut tel qu’elle ferma les yeux. La cocotte de papier, enjeu de sa triste équipée, n’était plus là.
Eva contourna le bureau. Qui donc avait fait disparaître le pliage ?
Elle pensa que Mlle Marthe mettait de l’ordre dans le bureau, chaque matin, avant l’arrivée de Taride. Elle préparait les dossiers, la liste des coups de fil à donner…
Oui, à n’en pas douter ce devait être elle qui avait détruit le document. Du coup, les dernières forces d’Eva s’en allèrent.
Elle se laissa glisser à genoux sur le tapis, ses ongles griffant le bureau pour chercher un appui. Tout chavirait. C’était comme au cours de la nuit, lorsqu’elle fonçait à tombeau ouvert dans les feux du camion. Elle essaya de dissiper ce vertige effréné en appuyant son front contre le métal du meuble. Mais elle glissa sur le côté et s’abattit en avant.
Et le cauchemar se reproduisit, sans la moindre variante. Des jambes la cernèrent, des voix dirent, très haut, des choses qu’elle ne comprenait pas ; des mains s’affairèrent sur son corps, frénétiques et maladroites.
Eva ouvrit les yeux. En tombant elle avait renversé la corbeille à papier et elle apercevait la cocotte couchée sur le flanc tout comme elle.
Elle aurait voulu allonger la main pour la saisir, mais elle n’avait plus la force de faire le moindre geste. Toujours ce fade recommencement qui donnait à l’existence son aspect écœurant. On la porta sur le divan. Eva éprouva sous elle le contact lisse et froid du cuir. Elle aperçut la fenêtre rayée par les lames métalliques du store, la pile de dossiers sur le bureau. Elle évoqua Henri et l’ardente brûlure de son désir !
— Mademoiselle Eva !… Il faut appeler un docteur… Prévenir Mme Taride… Il faut !… Il faut !…
Ce qu’il fallait, Eva le savait mieux que personne : c’était prendre la cocotte de papier et la mettre en lieu sûr.
Seulement, pour parvenir à accomplir cet exploit, elle ne possédait plus suffisamment de forces ni de volonté…
— Attendez ! dit quelqu’un… Elle veut parler…
Le silence s’établit, brusquement ; trop brusquement, et cela lui meurtrit les oreilles comme un bruit trop violent. Eva regardait Mlle Marthe. Celle-ci comprit que la blessée voulait s’adresser à elle. Elle considéra les autres, comme pour s’excuser de ce choix et se pencha sur Eva.
— Dans la corbeille à papier, une cocotte… C’est à moi…
Mlle Marthe s’écarta d’elle. Avait-elle compris ? On chuchotait :
— Que veut-elle ? Qu’a-t-elle dit ?
— Elle délire, répondit la secrétaire.
Pourtant, comme on donne l’heure à un malade cloué au lit et pour qui le temps ne signifie plus rien, elle s’en fut ramasser le pliage et l’apporta à Eva. La main valide de la jeune fille se referma sur le papier. Personne ne pourrait plus le lui faire lâcher. Personne…
On décida de l’emmener chez elle en taxi. Pendant qu’on la transportait, quelqu’un téléphona à Agnès pour la prévenir.
La jeune veuve était morte d’angoisse lorsque l’étrange cortège qui lui ramenait sa fille se présenta boulevard Maurice-Barrès. Eva n’avait pas reperdu connaissance, mais elle ballottait dans les bras de ceux qui s’occupaient d’elle, comme si elle eût eu conscience des choses sans vraiment les vivre.
Rose, en larmes, la coucha, assistée de Marthe.
— Laissez-nous ! demanda Agnès lorsque sa fille fut bordée et qu’elle eut téléphoné au médecin de la famille.
Les deux femmes sortirent.
— Pourquoi as-tu fait cela, ma chérie ? demanda-t-elle d’une voix tremblante d’inquiétude.
Quelque chose avertissait Agnès que l’évasion de sa fille et son retour au bureau avaient une signification importante.
— Je ne sais pas, soupira Eva.
— Voyons, à quoi cela rime-t-il ? Dans l’état où tu te trouves, tu aurais pu…
Eva se dit qu’elle ne s’en tirerait pas sans fournir une explication valable.
— Je ne me souviens plus de rien, sanglota la jeune fille. Il m’a semblé que si je retournais dans le bureau d’Henri je renouerais le fil cassé, tu comprends, ma poule ? Cette nuit, dans ma tête, c’est insupportable !
Agnès l’embrassa.
— Reste tranquille… On va te soigner… Ça te reviendra sûrement par la suite !
— Tu crois ? demanda Eva…
Ça avait pris. Elle était aussi forte qu’Agnès lorsqu’elle le voulait. Peut-être disait-elle vrai lorsqu’elle affirmait à son beau-père, la veille, qu’elle deviendrait comme sa mère ?
Elle n’avait pas lâché la boule de papier. Ce feuillet pétri dans le creux de sa main fiévreuse allait changer la face d’un monde si elle avait la force de le soustraire à sa mère. C’était une espèce de glaive brandi par Taride du fond de sa nuit.
Ficelle sortit de sa roulotte sans roues, la bouche amère et l’œil épais. Il venait de prendre une cuite de dix mille francs qui avait duré plusieurs jours et se sentait déboulonné. Il regarda le ciel à travers les cheminées d’usines.
Dans ce quartier, le ciel n’était jamais très clair. C’est pour cela que le doux Ficelle regrettait d’y voir s’élever de beaux immeubles. Il pensait aux mômes qui allaient y vivre et qui ne sauraient peut-être jamais qu’à certains points du monde, l’horizon est si bleu !
Il descendit les trois marches de sa demeure. La roulotte partait en digue-digue, mais elle lui était chère comme sa coquille à un escargot.
Il bâilla, esquissa quelques mouvements gymniques des plus élémentaires et s’éloigna de sa démarche menue de pingouin. Le bout de son grand nez était tout rouge à cause de son foie surmené… Ficelle gagna le prochain arrêt d’autobus. Il se souvenait que le Notaire l’avait chargé d’une double mission dont il n’avait exécuté encore que la première partie. Il avait remis le billet de dix mille francs à Coco en lui conseillant d’oublier son compagnon ; mais, par contre, il n’avait pu encore transmettre à Tino le message de Valmy. Deux fois, il s’était rendu au bar fréquenté par le Corse, sans pouvoir le joindre. Son gros billet lui brûlant la poche. Ficelle s’était tout doucement laissé glisser dans le vin rosé. Maintenant qu’il en émergeait, il tenait à se libérer définitivement.
À l’heure de l’apéro, le Pigeon Vert était plein. Un Pathé-Marconi à changeur automatique moulait une pile de disques corses dont les habitués entonnaient les refrains. L’endroit sentait fortement l’anis, les consommateurs éclusant du pastis avec un ensemble parfait.
Ficelle découvrit Mattei à une table du fond. Le Corse lançait les bobs sur la piste feutrée du 421 en compagnie du Dingo et d’un troisième larron. Il avait un geste précis qui trouvait les six sans coup férir.
Le Dingo poussa son compagnon du coude.
— Eh ! Tino, mords un peu qui j’ t’amène !
Mattei fronça le nez en apercevant Ficelle. L’arrivée du petit homme en noir l’indisposait. Il craignait que l’autre ne vînt lui demander des comptes… En ce moment, il jouait pour Agnès une partie délicate qui ne tolérait pas d’immixtions étrangères.
— Salut ! fit aimablement Ficelle en proposant à la tablée sa main de ramoneur.
Les buveurs la pressèrent sans enthousiasme. Ficelle crut pouvoir s’asseoir.
— C’est à toi que j’en ai, déclara-t-il à Tino. Je suis venu plusieurs fois et puis…
— Accouche ! coupa le Corse.
— C’est rapport à mon pote le Notaire…
Du coup, Mattei dressa le bout de l’oreille.
— Ah oui ?
— Figure-toi que je l’ai rencontré y a quelque temps… Loqué comme tu peux pas savoir et les fouilles bourrées ! Y sortait de sa banque, pour te dire… Même qu’il m’a filé dix raides pour moi et dix raides pour Coco !
— Et après ? demanda le Corse, nullement surpris et pour cause.
Ficelle regretta de ne pas remporter un effet plus marquant.
— Après, y m’a chargé de te dire quelque chose.
— Quoi ?
— De laisser tomber au sujet du petit gars que tu connais. Il lui en veut plus du coup de bambou… Au contraire, il l’a à la chouette. Je pige pas bien pourquoi, mais tu sais, le Notaire, c’est un homme qu’est pas comme les autres, faut pas chercher à piger, hein ?
Le Corse prit les dés dont son partenaire venait de faire bon usage. Il les secoua dans sa main et les lança sur le tapis vert de la piste. Il ramena 622. Il laissa le six, reprit les deux autres dés et cette fois-ci trouva deux as.
— C’est bon, fit-il à Ficelle, je te remercie de la commission, tu bois quelque chose, gars ?
Ficelle hésita. Ses entrailles meurtries lui déconseillaient fermement d’accepter, mais il avait ouï-dire que, en pareille circonstance, la thérapeutique idéale consistait à traiter le mal par le mal.
— Un petit rosé ! accepta-t-il.
— Il sortait de quelle banque, notre Notaire, quand tu l’as vu ? demanda innocemment Tino.
Le clochard réfléchit.
— C’était rue La Fayette. Je sais pas le nom de la taule. Tout ce que je peux te dire, c’est que c’était au début et à côté d’un café…
C’était le Dingo maintenant qui cherchait des puces sur les dés de couleur. Il n’avait pas le doigté de ses partenaires et sa provende s’avéra des plus maigres.
— On lui fait sa revanche ? demanda leur compagnon.
— Non, coupa le Corse, on est invité à jaffer à la cambrousse. C’est le temps de les mettre.
Le Dingo régla les consommations et les buveurs se séparèrent. Une fois dehors, Ficelle décida d’aller prendre des nouvelles de Coco. Il se disait que la vieille n’avait peut-être pas secoué la totalité de son billet de dix raides et qu’il lui restait sans doute de quoi acheter une paire de litres.
Cette éventualité le sollicitait beaucoup.
— Il est poilant, ce tordu-là, fit le Dingo en s’installant dans la bagnole.
— Complètement ahuri, oui ! grogna Tino. Il a pas les pattes sur la terre, je te le dis…
Il tourna la clé de contact et jeta un coup d’œil à sa montre.
— Midi, fit-il, faut ça si on veut se pointer chez Grosse Patte à une heure.
— On pourrait peut-être acheter des fleurs à sa nana ? suggéra le Dingo.
Le Corse fut séduit par l’idée.
— T’as raison, bonne Pomme, dit-il gentiment. Les gonzesses sont sensibles à la fleurette. Remarque que la grosse vache à Mathieu en a plein son jardin.
— C’est le geste qui compte, affirma le Dingo.
— Qu’est-ce qu’on pourrait lui prendre ?
— Des pissenlits, rigola l’autre, avec sa bouille, c’est ce qui va le mieux.
Valmy avait peu dormi. Non pas à cause de l’humidité sournoise de sa « chambre » — reliquat des dernières inondations — ni même parce qu’il était séquestré. Mais les quelques heures passées la veille en compagnie d’Agnès avaient réveillé en lui un vieux mal dont il se croyait à jamais guéri.
Sur le moment, il ne l’avait pas ressenti, trop occupé qu’il était par sa mission. Mais ensuite, dans la nuit froide de la petite pièce, le visage extraordinaire d’Agnès était venu le harceler. Elle était bien telle qu’il le savait… Et même pire ! Impitoyable, cynique, sans l’ombre d’un sentiment ! Mais c’était Agnès et pour qui l’avait aimée cela voulait tout dire.
Il lui avait fallu ces années de vide intégral pour réaliser pleinement qu’on ne pouvait rester insensible aux yeux d’Agnès. La meilleure preuve, c’est qu’elle avait retourné le gangster à sa guise ! Il avait vécu jadis avec elle quelques années de vrai bonheur. Au fond, de toute sa vie il ne restait que cela, le souvenir enivrant de leur vie commune. Son amour pour elle n’avait pas subi un seul instant de fléchissement à l’époque… Et cela avait duré jusqu’au jour où ce garçon maladroit, haineux, brutal, était venu lui apprendre qu’il était l’amant de sa femme, le père de sa fille…
Valmy éprouvait à ce souvenir une détresse comparable à celle de ce triste jour. Personne depuis lors n’avait pu l’impressionner. Le grand type farouche avec ses yeux de braise, sa faim d’Agnès et ses mouvements de scarabée à la renverse symbolisaient pour Valmy un sommet : c’était l’individu qui lui avait le plus fait mal.
Il voulait tout : Agnès, Eva… Il était venu lui dire qu’il avait des droits et qu’il était décidé à les faire valoir. Agnès, confrontée, n’avait pas nié… Mais le lendemain cet homme était mort… D’une mort étrange…
— Je l’ai tué à cause de toi, avait avoué Agnès… Je l’ai empoisonné pour effacer cette faiblesse de ma vie…
Qu’avait-elle dit encore ? Il ne s’en souvenait plus… Beaucoup de paroles en tout cas… Des mots qui adoucissaient un peu sa misère… Il l’avait questionnée, distrait de son chagrin par ce meurtre qu’il croyait passionnel, en brave avocat sans malice qu’il était alors… Et elle avait tout dit : la nature du poison, la façon dont elle l’avait administré…
« — Pourquoi as-tu fait cela, Agnès ?
— Pour te garder !
— Mais pourquoi m’avais-tu trompé ?
— Je ne sais pas.
— Tu as eu envie de lui ?
— Ce n’est même pas ça… »
C’était quoi ? Elle ne pouvait s’expliquer. Il cherchait mille raisons extravagantes. À chacune, elle hochait la tête.
« Non, Lucien, je ne crois pas… »
C’était la bonne tactique : elle l’avait empêché de cristalliser sa douleur sur une idée fixe. Ce n’était qu’un sursis… Elle l’avait trompé encore, peu de temps après, alors qu’il se reprenait à sourire, à espérer.
Valmy s’était mis à boire. Il avait commencé son apprentissage du vide…
Il se leva et s’approcha de la petite fenêtre. C’était plutôt un soupirail vitré. Deux barreaux en croix l’obscurcissaient… L’ouverture se trouvait presque au ras du sol. Valmy apercevait en gros plan des touffes de dahlias multicolores. Plus loin, un rideau d’arbres bordait la Seine, entre autres un énorme saule aux branches découragées.
Il faisait gris, des remorqueurs hululaient sur l’autre bras du fleuve à cause de l’écluse toute proche.
De l’étage supérieur parvenaient un brouhaha de repas joyeux et des fumets de bonne cuisine. La voix chantante du Corse dominait parfois le crépitement des fourchettes et le glouglou des bouteilles. Ces messieurs faisaient ripaille… Valmy n’avait rien absorbé depuis vingt-quatre heures, mais la faim ne le troublait pas.
— Tu vas pas décalotter une nouvelle rouille, protesta Tino en voyant Grosse Patte sortir une bouteille du seau à glace… On a du boulot, frangin, oublie pas…
Un sale boulot, d’ailleurs. Un boulot que le Corse appréhendait.
— Bon, consentit Mathieu, on l’éclusera « après », elle n’en sera que plus frappée !
Le Dingo était déjà debout et rajustait sa cravate. La bonne chère empourprait ses pommettes de tubard. Il était émoustillé à la pensée de faire un chouia de gym’ sur la personne du Notaire.
— On y va ? demanda-t-il.
Maryvonne, qui parlait peu et seulement de cuisine, demanda timidement :
— Vous lui portez rien à croquer, à c’t’ homme ?
— Si, des marrons, répondit le Dingo, farceur.
Mathieu partageait les remords de sa femme.
— Un sandwich ? proposa-t-il à Tino.
— On verra plus tard, fit le Corse. Moins il sera résistant, plus vite il mettra les pouces. C’est pour ainsi dire dans son intérêt.
Mattei songeait non sans amertume que l’âge les avait diminués, son pote et lui. Comparés au Dingo, ils avaient des âmes de fillettes.
Les trois hommes descendirent à la cave en file indienne. Grosse Patte avait la clé, mais au moment d’ouvrir il la tendit à Tino. Il voulait être dans le coup le moins possible. Il était d’accord pour prêter son local mais le reste ne regardait que ses hôtes.
Tino et le Dingo entrèrent dans le réduit. Valmy avait repris sa place sur le lit. Adossé au montant, les jambes repliées, il attendait sans trop s’émouvoir.
— Salut, Notaire, fit Tino… Bien ronflé ?
Valmy lui sourit et s’abstint de répondre. Il devinait le malaise du Corse et était résolu à le cultiver soigneusement.
Le Dingo lui lança une gifle formidable au travers de la figure. Valmy heurta le mur de la tête. Il réussit à garder son calme et à ne pas porter la main à l’endroit endolori.
— Tu permets, oui ! rugit Tino en bousculant son compère.
— Ben quoi, plaida le Dingo, y pourrait être poli et te répondre, non ! T’es là à lui demander des nouvelles de sa santé ?
— Ta gueule !
Tino s’assit au bout du lit.
— Notaire, je veux pas te vendre de salade… On veut récupérer ces briques que tu dois à la petite dame, et c’est classé, ensuite t’as porte ouverte…
— Cet argent m’appartient, répondit Valmy, je ne te le répéterai plus. Et je le garderai…
Mattei battit des paupières.
— Tu vas nous obliger à employer les grands moyens…
— Faites !
— N’oublie pas que la Seine coule au bout de ce jardin… Et qu’elle est haute justement en ce moment. Avec une gueuse de fonte au cou t’auras l’air fin si on t’y flanque !
— Ça n’est pas ce qui vous donnera mes millions, assura Valmy. En cas de décès, ils reviendront à la charmante personne à qui je veux du bien… J’ai pris mes dispositions en conséquence…
— Pas possible ! fit le Corse, manière de se donner le temps de la réflexion.
— Oui, assura Valmy, ça m’aurait trop peiné que ma fille hérite ; je suis du genre père indigne…
Tino Mattei alluma une cigarette et, machinalement, présenta son paquet au Notaire ; ce dernier refusa d’un signe de tête.
— Suppose que la personne en question disparaisse avant toi ? fit-il… Qu’est-ce que ça donnerait, toi qu’es calé sur le Droit ?
— Tu m’emmerdes, trancha Valmy. Je te préviens simplement qu’il est inutile d’insister…
Le Dingo intervint.
— Ecoute, Tino, fit-il, la parlote, c’est son terrain, à ce mec. Alors vaudrait mieux passer aux actes, tu ne crois pas ?
— Ta gueule ! tonna le Corse.
Il commençait à en avoir assez de cette fumeuse situation. Le lendemain, il s’était promis d’assister à l’enterrement de Taride, discrètement, et d’annoncer à sa pauvre veuve qu’il avait fait le nécessaire dans l’intervalle.
— Je sais où est ton blé, fit-il… C’est rue La Fayette, dans une succursale du Comptoir National.
— Et après ?
— Après, tu vas nous faire un chèque.
— Non !
— Si…
Ils se toisèrent sans sourciller. Ils étaient de volonté égale. Maintenant, Tino avait oublié sa dette envers le Notaire. L’homme qui faisait front était à ses yeux un adversaire retors. Il avait horreur de ça.
— Si tu ne nous signes pas ce chèque, Notaire, j’envoie le Dingo récupérer ton petit assassin chéri… Et la séance que tu prétends ne pas craindre, on te la fera visionner en couleurs naturelles sur Môssieur Vosges ! Ça me sera d’autant plus agréable que j’ai une sacrée dent contre ce mec.
Valmy sembla ne pas avoir entendu, mais son regard fixe disait que la flèche avait atteint son but.
— Qu’est-ce que tu décides, Notaire ?
— Je n’ai pas de chéquier, dit Valmy…
— Tu permets ? demanda Tino.
Il fouilla consciencieusement les poches de sa victime.
— Il est où ton carnet ?
— À la maison… Rue du Chemin-Vert.
— Chez ton infirmière ?
— Oui.
— Bon, fais-nous un mot… Ça évitera des explications orageuses.
Valmy hocha la tête, vaincu.
Après tout, il se moquait de l’argent. Une fois que les gangsters l’auraient dépouillé, ils lui ficheraient peut-être la paix, et il pourrait organiser sa vengeance.
Le Dingo alla demander de quoi écrire à Grosse Patte.
Pendant leur bref tête-à-tête, Tino et le Notaire évitèrent de se regarder. Ils avaient honte : l’un d’être le plus fort, l’autre d’être le plus faible.
Le Dingo revint avec un méchant bloc-correspondance qui n’avait pas servi depuis longtemps et un stylo Bic.
— Vas-y, invita Tino.
Valmy réfléchit.
— Tu te décides, oui ?
Le Notaire écrivit :
Chère Jeanne
N’ayez aucune inquiétude à mon sujet. Veuillez remettre le courrier arrivé à mon nom au porteur de la présente.
À bientôt. Je vous embrasse.
— C’est un peu sec ? questionna le Corse en relisant la missive.
— Je peux en dire plus si tu y tiens, ironisa Valmy.
L’autre n’insista pas.
— On va te donner à bouffer, en attendant d’avoir le chéquier, promit-il.
— Vous êtes bien bons…
Lorsqu’il remonta de la cave, Tino Mattei était à cran. Sa conscience faisait des siennes, décidément. Mathieu le comprit et crut opportun de déboucher la bouteille de champagne en attente.
— Qu’est-ce qu’on branle ? demanda le Dingo.
Ils étaient assis dehors, sous un parasol à bandes rouge et jaune, agressif comme le drapeau espagnol.
— Faut piquer ce chéquier, assura le Corse. On ne peut pas risquer le coup d’aller à la banque avec lui.
— On dirait que ça le tracasse, le petit Vosges, non ?
— On dirait, convint Mattei.
— M’est avis que t’as touché la corde sensible, grâce à Ficelle. Il a eu une bath idée de ramener son grand pif tout à l’heure…
Ils furent interrompus par l’arrivée du marchand de journaux chargé de France-Soir.
— T’es abonné ? plaisanta Dingo en se tournant vers Grosse Patte qui touillait son verre de champ’ avec un moser.
— Faut bien se tenir au courant de l’actualité, s’excusa le demi-ermite. Et puis la Vonvon ligote les feuilletons dessinés.
Il se leva pour cueillir le journal sur la barrière blanche. Il le posa sur la table. Le Dingo s’en empara, car en première page figurait une photographie de la voiture accidentée de Taride.
— Tu parles d’un bigornage ! exulta le maigre truand, frémissant d’excitation.
Le Corse lut la légende. Il allait replier le journal lorsque son regard tomba sur un entrefilet relatant le décès de Coco la Jolie. Les quelques lignes apprenaient brièvement au public qu’une vieille clocharde s’était tuée en essayant de piller une cave, rue de Charonne.
Il montra l’article à son complice.
— Mince, dit le Dingo. Elle a pas eu de pot, la pauvre vioque ! Elle devait être bourrée à la clé, va savoir…
— C’est possible, admit le Corse. En tout cas, ça va nous aider…
— Nous aider ?
— À la bonne vôtre ! intervint Grosse Patte qui tenait à faire boire son champagne très frappé.
Il leva son verre pour un toast rapide et but en dégustant, les yeux au ciel…
Tino s’empara de son verre, mais au lieu de le porter à ses lèvres, il murmura :
— Oh ! Mathieu… Est-ce que ça te casserait vraiment les bûmes si je te chargeais d’une commission ?
Sans Valmy, ils étaient comme deux enfants que leurs parents auraient abandonnés dans la salle d’attente d’une grande gare.
De retour à l’appartement, Jeanne avait pansé la blessure assez bénigne d’Hervé. Puis ils s’étaient mis à attendre le Notaire. Mais le sommeil les avait terrassés et ils s’étaient endormis dans le divan du salon, épaule contre épaule, jusqu’à ce que la froidure de l’aube les réveille.
Au matin, Hervé avait repris un peu de température et Jeanne lui avait dit de se recoucher. Elle devait aller à l’hôpital de bonne heure, mais n’avait pu se résoudre à l’abandonner. Elle se moquait de sa situation. Rien ne comptait plus pour elle que ce grand garçon blond, si pâle, si indécis, que la vie effarouchait.
Elle fit sa toilette et, ensuite, décida que la nouvelle journée était vraiment commencée.
— Jeanne ! appela le blessé.
Il venait de se réveiller en sursaut après un second sommeil précaire. Il se sentait l’âme pesante et plus que jamais avait besoin de protection. Ce besoin l’aida à surmonter le reliquat de répulsion que lui inspirait encore l’acte de Jeanne. À la lumière du jour, le cadavre de Coco la Jolie était beaucoup moins terrifiant ; presque banal.
Elle se précipita, comblée par le ton gémissant de cet appel.
— Lucien n’est pas encore rentré ?
— Non…
Ils tendirent l’oreille simultanément, comme si le fait de parler de lui pouvait provoquer le retour du Notaire. Mais l’immeuble était silencieux, et les seuls bruits venaient de la rue, de la quincaillerie précisément devant laquelle un camionneur ganté de cuir déchargeait des barres de fer.
— Il a dû lui arriver quelque chose, dit le jeune homme.
— Vous croyez ?
— Il me semble.
À nouveau ils laissèrent se gonfler le silence. Puis quand il eut empli toute la chambre et qu’il commença à les étouffer, ils se rapprochèrent l’un de l’autre. Ce fut simple. Hervé remua la main, sur son drap, comme pour s’emparer de la main de Jeanne. Elle s’approcha, s’assit sur le lit à un endroit qui lui était familier.
— Je vous remercie, pour cette nuit, balbutia-t-il…
— J’ai eu si peur, répondit-elle.
Il l’attira et elle se renversa contre Hervé. Elle était bien. Elle renouait un contact qui s’était rompu sur une plage normande, plusieurs années auparavant. Depuis cette date, les hommes l’effrayaient. Elle avait peur de leur assurance, de leurs yeux hardis et de leur sourire prometteur. Avec Hervé, ce n’était pas pareil.
Il serait toujours un enfant, un merveilleux adolescent qui ne pourrait jamais rien décider et qui vivrait dans l’ombre d’une personnalité plus forte que la sienne. Elle pouvait lui demander de l’amour en ayant la certitude de le garder. Le lendemain, il serait là.
— On est bien, chuchota-t-il en caressant la tête de la jeune fille.
Elle lui écrasait un peu la poitrine, mais il ne disait rien. Le bonheur ressenti valait mille fois cette impression passagère.
— Jeanne, reprit-il, de sa voix chuchoteuse, s’il était arrivé quelque chose à Lucien, cela ne changerait rien pour nous deux, n’est-ce pas ?
Il ne pouvait se résoudre à perdre cette vie végétative dans l’appartement. Comme Valmy après sa résurrection, il savourait le charme confiné du logis vieillot. Il s’imaginait très bien épousant Jeanne, trouvant un emploi de décorateur qui lui permettrait de travailler à la maison en l’attendant… Le soir, quand elle rentrerait de l’hôpital, ils partiraient tous les deux faire des courses dans le quartier populeux où régnait une chaude ambiance de gens heureux.
Il se mit à parler, à décrire cette paisible existence sans ambition. Et elle l’écouta, ravie, n’osant croire à cette chance inouïe qui lui arrivait.
Hervé se tut. Il opéra un mouvement tournant et renversa sa compagne sur le lit. Elle gisait un peu de travers, la tête presque hors de la couche, les jambes pendantes par-dessus les siennes. Ils s’embrassèrent longuement. Depuis son empoisonnement, les sens d’Hervé étaient en veilleuse. Ce matin, il retrouva toute sa juvénile ardeur. Il se mit à caresser lentement la poitrine de Jeanne, que cette position en arc de cercle tendait à l’extrême. Elle eut un soubresaut, saisit brutalement le poignet du jeune homme en criant :
— Non ! Non !
— Pourquoi ? bredouilla Hervé, interloqué par cette réaction.
Jeanne ferma les yeux.
« Avec lui ce n’est pas pareil », se disait-elle de toutes ses forces. Elle avait besoin de se convaincre. Avec lui, elle pouvait dominer sa peur du mâle, vaincre ses complexes…
Il y avait des hardiesses qu’elle devait supporter, encourager… L’amour, ce n’était pas seulement des baisers de cinéma. Avec lui, elle devait aller jusqu’au bout de l’expérience… Elle lâcha le poignet du garçon, mais sans éloigner sa main, prête à le ressaisir. Hervé hésita, mais un besoin de viol le poussait à braver la panique sensuelle de cette fille. Le désir lui donnait des forces nouvelles.
Il dégrafa lentement le corsage. Elle le laissa faire. Dans le clair-obscur de la chambre, il voyait la main attentive de Jeanne planer au-dessus de son poignet comme un oiseau de proie. Ses doigts affolés se glissèrent dans l’échancrure et se posèrent sur la soie tiède du soutien-gorge. Au lieu de s’y attarder, il contourna le buste de la jeune infirmière, la soulevant par à-coups pour atteindre la fermeture. Il fut déconcerté par le système d’agrafage. Sa maladresse apaisa Jeanne. Un léger sourire, un peu énigmatique, détendit sa figure crispée.
Hervé parvint à ouvrir le soutien-gorge, puis le releva en prenant garde de ne pas effleurer les seins. Lorsqu’il les eut dégagés, il écarta le corsage et les admira goulûment, en se contenant pour ne pas les pétrir comme le lui soufflait son désir. Jeanne avait repris son attitude attentive. Elle était sur le qui-vive, la mâchoire crispée. Hervé ne se pressait pas. Il avait compris qu’il fallait démultiplier infiniment chaque phase de cette marche d’approche. Elle devait prévoir et s’habituer à chacun de ses gestes. Il attendit, rapprocha son visage de la poitrine offerte.
Hervé devinait que la chaleur de sa figure était déjà un contact… Il attendit un peu, mais, n’y tenant plus, sa bouche avide se plaqua sur un sein de Jeanne. Elle poussa un grand cri, se débattit, fit un rétablissement et courut au fond de la pièce, les bras croisés devant sa poitrine. Elle pleurait en secouant la tête. Dans son mouvement affolé pour se dégager, elle avait heurté le bras blessé du garçon. Hervé grimaçait de douleur en regardant bêtement couler les larmes de sa compagne.
— Jeanne, murmura-t-il… Je te fais peur ?
Elle s’approcha, gardant toujours ses bras en croix devant elle.
— Pas toi, balbutia-t-elle. Oh ! non… Je t’aime, Hervé… Je t’aime comme une folle. Mais…
Elle hésita, et, bravement, sans lâcher son regard, lui raconta sa mésaventure amoureuse.
— Depuis, tu comprends, expliqua-t-elle, je me suis repliée sur moi-même… Et sans que je m’en aperçoive, je me suis mise à avoir peur des hommes.
Hervé comprenait ce sentiment. Il l’enchantait. Tout homme, même s’il ignore la jalousie, se repaît de la notion d’exclusivité. Ce complexe de Jeanne, c’était mieux qu’une virginité… En tout cas, c’était plus durable. S’il parvenait à le vaincre, Hervé serait à jamais l’ELU.
— Je te désapprendrai la peur, promit-il…
Elle se rapprocha de lui, retrouva sa place coutumière contre les jambes du garçon. Il n’essaya plus de la brusquer.
— Je te demande d’être patient, dit Jeanne… Si tu m’aimes…
— Je t’aime…
Ils s’embrassèrent encore sans qu’elle cessât de protéger ses seins nus. Puis elle s’en fut se rajuster.
À midi, Jeanne descendit acheter quelques provisions et revint avec le journal. La mort de Coco la Jolie y était mentionnée et la teneur du court article consacré à la pauvresse les rassura. La thèse de l’accident n’était pas mise en doute. Un seul fait intriguait le journaliste : ce billet de dix mille francs plié en quatre qu’on avait retrouvé dans la poche-sac de la pocharde.
Beaucoup plus long, par contre, était le papier consacré à l’accident de Taride. En apprenant la nouvelle, Hervé fut profondément surpris et troublé. Il relut deux fois le papier et soupira d’une voix brisée :
— C’est ma faute !
— En voilà une idée, se récria Jeanne, qui avait lu pardessus son épaule.
— Mais si, dit Hervé… Mais si… Tu vois bien : elle conduisait… Ça veut tout dire !
— Ça veut dire qu’elle conduisait mal, insista Jeanne.
— Elle a fait cela pour en finir, affirma Hervé ; lorsqu’elle est partie d’ici, j’ai senti qu’elle allait commettre une bêtise.
— Tu te fais des idées, Hervé.
— Non !
— Et quand cela serait ! s’emporta-t-elle. Est-ce ta faute si sa mère est une meurtrière, si elle a voulu tuer Lucien, te tuer…
— Ce n’est pas non plus la faute d’Eva, répondit Hervé.
Qu’il appelât la jeune fille par son prénom mit le comble au ressentiment de Jeanne.
— Hervé, dit-elle, je sens que l’amour me rend égoïste… Et je pense honnêtement que c’est bien ainsi. Chacun sa peine, chacun ses joies. Nous nous aimons, et cela seul compte… Si je te disais que je pense à peine à l’absence de Lucien… Et pourtant, elle est inquiétante, non ?
Hervé hocha la tête.
— Tu as raison, Jeanne, je ne veux plus penser à cela…
— D’ailleurs, reprit l’infirmière, tu as lu ce que dit le journal : les jours de la belle-fille de Taride ne sont pas en danger !
Hervé évoquait la fameuse nuit de La Frite. Ç’aurait dû être un cauchemar… À cet instant-là, il se croyait un meurtrier ; il était ivre et vomissait sur un trottoir… Il songeait au visage triangulaire d’Eva…
— À quoi penses-tu, Hervé ?
— Je ne pense pas, fit-il : je rêve.
C’était vrai. Il rêvait…
Les jours d’Eva n’étaient pas en danger. Les jours d’Eva ! Comment allaient-ils s’écouler désormais ? Serait-ce vraiment des jours ? N’entrait-elle pas dans une nuit infinie, pire que la mort ?
— Tu pleures ! s’écria Jeanne.
— Je pleure parce que je suis un salaud, fit-il… J’ai beau regarder derrière moi, je n’aperçois aucune lueur… J’ai toujours été un veule, avec des réactions de lâche !
— Tais-toi, cela finira. À nous deux, nous allons recommencer… Tu le veux bien ? Dis, Hervé, mon amour, tu le veux bien !
— Je le veux ! Oui ! fit le garçon avec conviction. Tu parles… J’en ai marre de ce passé si peu présentable !
Ils se turent. On venait de sonner à leur porte. Deux petits coups, presque familiers.
— Ce n’est pas Lucien, affirma Hervé… Il se sert toujours de ses clés.
— Peut-être les a-t-il perdues ?
Jeanne alla ouvrir, anxieuse.
Elle trouva sur le palier un gros homme ventripotent, affligé d’un pied bot. Il y avait dans la personne du visiteur quelque chose de débonnaire et de rusé. De prudent aussi.
— Je viens de la part du Notaire…
Elle eut un geste prompt ; presque un élan.
— Oh ! mon Dieu, que se passe-t-il ?
— Vous permettez ? fit Grosse Patte en entrant.
Il claudiquait très légèrement. Hervé parut, en robe de chambre, les traits tirés, les joues couvertes d’une barbe blonde mousseuse.
— Qu’est-ce que c’est, Jeanne ?
— Ce monsieur vient de la part de Lucien.
Mathieu avait délibérément repoussé la porte. Il tenait maintenant le mot de Valmy, mais avant de le lui donner, partait dans un préambule inattendu.
— Vous avez lu les journaux, m’sieur-dame ?
— Oui… heu ! enfin…, bégaya Hervé.
Que signifiait cette attaque brusquée ?
Posément, Grosse Patte extirpa France-Soir de sa poche et mit sous le nez du garçon l’entrefilet concernant Coco.
— Vous savez que c’était la copine du Notaire ?
— Oui, dit Hervé.
Jeanne devenait d’une pâleur de cire.
— Lucien a eu les foies qu’on l’accuse de… de l’accident et qu’on vous ennuie, vous, ce qui se produirait fatalement s’il logeait ici. Alors il est venu chez moi. Je suis un de ses potes du temps de la mouise. Tenez…
Cette fois, il lâcha le feuillet. Jeanne en prit connaissance.
Il était en effet arrivé une enveloppe pour Valmy au courrier de la veille. Une enveloppe très épaisse à en-tête d’une banque. Jeanne regarda Hervé, l’interrogea d’un hochement de menton. Il lui fit signe d’accepter. Elle prit l’enveloppe sur la console et la tendit à Mathieu.
— Je pense que Lucien a tort de s’inquiéter, dit-elle…
— On n’est jamais trop prudent, affirma Grosse Patte. On voit que vous ne connaissez pas les poulets. On croit qu’ils roupillent, et puis ils vous guignent en réalité du coin de l’œil. Allez, je me sauve… Bonne bourre, mes enfants !
Il avait rouvert la porte.
— Dites-lui que nous l’attendons ! lança Hervé.
— C’est ça, répondit Mathieu.
Il était déjà dans l’escalier dont il martelait les marches de son pied de pachyderme.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? fit Jeanne. Il avait un drôle de genre, ce type-là…
— Pff ! À quoi bon s’inquiéter, riposta Hervé. Personne n’a pu inventer que Lucien avait du courrier. Il nous expliquera cela quand il rentrera.
— Tu y crois, toi, à son inquiétude concernant la vieille ?
— Ça me paraît assez logique, fit Hervé…
Il en avait assez de ces événements extérieurs qui troublaient sa bienheureuse quiétude.
— On n’ouvre plus à personne, décida-t-il lâchement.
Le noir lui allait bien. Loin de la vieillir, il accentuait sa minceur et avivait son regard.
— Tu es belle, fit Tino.
Il ne pouvait s’empêcher de lui rendre cet hommage sincère. Et pourtant, cela faisait bien trente ans que le truand n’avait pas tenu à une femme pareil langage. Mattei avait vite compris que les flatteries prodiguées à une sœur se retournent vite contre vous. Elles vous croient à leurs griffes et se permettent tout.
Il avait téléphoné tout l’après-midi chez elle pour essayer de la joindre ; mais le téléphone avait été débranché. En désespoir de cause, il l’avait appelée au Consortium de Publicité. Elle s’y trouvait.
— Qu’est-ce que tu maquilles au bureau de ton bonhomme ? demanda-t-il, intrigué.
Agnès épousseta d’infimes poussières sur les plis de sa robe noire.
— J’en ai pris la direction, dit-elle.
— Tu blagues ! s’écria Tino.
— Pas du tout. L’affaire de mon mari n’a de valeur que lorsqu’elle est en exploitation ; sinon ce n’est rien de plus qu’un nom sur une porte. Il faut bien que je la continue, si je veux vivre.
La stupeur du Corse n’était rien en comparaison de celle du personnel lorsque, au lendemain des funérailles de Taride, sa veuve était arrivée au bureau en déclarant que tout continuait. Depuis deux jours elle étudiait les dossiers, questionnait les employés, prenait contact avec les clients importants, s’initiant aux mystères de l’affaire avec une vivacité d’esprit qui forçait l’admiration. « Une femme de tête ! » chuchotaient les membres du Consortium… Une femme de tête qui les mettrait tous dans sa poche.
Agnès ressentait la griserie des affaires. Cela faisait tout juste quarante-huit heures qu’elle avait pris la relève, dans le bureau d’Henri, et déjà elle savait qu’elle venait de trouver sa nouvelle voie. La publicité était un vaste champ d’expérience à la mesure de sa ruse et de son ambition. Elle allait pouvoir y exercer ses dons.
Tino ne parlait plus, mais il la dévorait des yeux. Une femme pareille, ça valait de l’or, et même beaucoup plus que de l’or.
— Alors ? demanda-t-elle.
Il battit des paupières comme un collégien. Tous deux avaient pris rendez-vous dans le café de la place Victor-Hugo, où ils s’étaient retrouvés une fois déjà. Ça leur rappelait des souvenirs, de curieux souvenirs…
— Alors ça y est, dit Tino, j’ai enfin le fric. Mais ça n’a pas été sans peine. Figure-toi que ce salopard m’avait fait un chèque de six briques. En banque, y avait pas la couverture vu qu’il avait retiré déjà cent mille balles… Je m’en suis fait faire un second. Cette fois il a cherché à me faire le coup de la signature pas conforme. Heureusement, j’ai l’œil, j’avais conservé sa première image et j’ai comparé…
Fier de lui, Tino s’enhardit et prit la main de sa compagne.
— Dis, ma belle, sois chic, allons régler nos comptes ailleurs.
Sa voix anxieuse manquait d’oxygène.
— Où ? demanda Agnès.
— Pas loin, tu vois bien…
Elle secoua la tête.
— Merci pour la délicate attention, après la scène que vous m’y avez fait vivre…
— Justement, soupira Tino, ça sera beaucoup plus excitant…
— Non, il faut que je rentre, ma fille est au lit…
— Et alors, elle n’y est pas mal ! Me dis pas que t’as pas une heure à me consacrer, ça fait quatre jours que je travaille pour toi.
« Ce qu’il y a d’irritant avec ce gangster, songea Agnès, c’est que, lorsqu’il me demande une faveur, je devine toujours une menace dans sa voix. »
Il fallait céder. D’ailleurs ce n’était pas désagréable. Si la jeune veuve se refusait, ce n’était certes pas par pudeur, mais bien parce qu’elle voulait rester murée dans son ambiance d’affaires. Elle craignait de disperser dans l’amour des forces vives dont elle avait grand besoin pour d’autres tâches.
Elle se leva, sans un mot. Devant cette tacite acceptation, Tino se sentit inondé de bonheur.
En remontant l’avenue Poincaré, il se crut obligé de parler. Les mots passaient mal et sonnaient faux. On comprenait très bien qu’il ne pensait pas ses questions et n’écoutait pas les réponses.
— Ça va pas mieux, ta gosse ?
— C’est surtout le moral, dit Agnès… Elle semble se désintéresser de l’existence. L’accident lui a causé un choc…
— Ah oui !
— Elle ne se rappelle plus les circonstances de l’accident… Elle ne sait pas pourquoi elle pilotait l’auto, ni où ils allaient, mon mari et elle…
Le Corse haussa les : épaules.
— C’est pas étonnant, après une beigne pareille ! Mais ça reviendra…
Elle espérait au contraire que ça ne reviendrait pas. Elle croyait en la comédie de l’amnésie partielle que lui jouait sa fille. Cet état de choses arrangeait singulièrement Agnès…
La même soubrette délurée vint leur ouvrir. Si elle reconnut Agnès, elle n’en laissa rien paraître et elle conduisit le couple à une chambre qui n’était pas celle de la fois précédente. La pièce était petite. Le lit en occupait la moitié de la superficie et il se trouvait presque à même le plancher.
Des glaces encore l’entouraient, surmontées d’une barre de néon rouge.
— Changement de décor ! plaisanta le Corse.
Il tira de sa poche un paquet de la dimension d’un livre épais. Il le défit.
— Six briques moins cent ! annonça-t-il triomphalement.
Il s’amusa à feuilleter les basses à toute allure. Elles firent un bruissement soyeux. L’éclairage incendiait les billets. Dans cette lumière rouge, ils paraissaient faux. Agnès fut prise d’un doute et alla ouvrir le rideau de la petite fenêtre pour contempler les coupures à la lumière du jour.
— On dirait que t’achètes une étoffe, fit Tino. Tu crois que ce sont des biftons de la Sainte Farce ?
— Vous m’avez déjà joué une farce ici, objecta Agnès…
Elle avait eu le temps de s’assurer que l’argent était bon.
Elle déposa les basses crissantes sur le lit.
— Sans nous, t’héritais pas de ton premier mari, affirma Tino en louchant sur les billets.
Agnès sursauta.
— Mon premier mari ! s’écria-t-elle.
— Et alors !
— Comment savez-vous cela ?
— Bédane, le Notaire nous l’a dit…
Elle se mordit la lèvre inférieure… Valmy restait dangereux, même lorsqu’il était séquestré.
— Il voulait faire cadeau de ce pognon à son infirmière, dit le Corse. Il l’avait intitulée sa… Comment dit-on ?
Mais Agnès se souciait peu de parfaire le vocabulaire du truand. Toute son attention était réservée à ces millions empilés sur le drap pourpre. Une vraie vision d’enfer. Le visage de Tino paraissait écorché vif et lui rappelait celui de Taride après l’accident.
— Cette lumière est ridicule ! fit-elle soudain, ouvrez les rideaux et éteignez.
Il hésita à obéir, n’aimant pas qu’on lui parlât sur ce ton. Mais il céda. Il céda parce que c’était Agnès.
— Comment procède-t-on ? demanda la jeune femme en caressant l’argent.
— Comme tu voudras, répondit le Corse avec détachement.
Il se foutait du fric, seulement le Dingo ne pensait pas comme lui. Tino devait également refiler une botte à Grosse Patte pour son dérangement. Il le dit à sa partenaire.
— Prenez ce qu’il vous faut, fit-elle.
Le Corse hésita. Il avança la main, saisit un paquet d’un million ; puis il rafla la liasse de neuf cent mille francs.
— Ça ira comme ça, déclara Mattei en empochant l’argent qu’il venait de ponctionner.
Agnès ne dit rien. Elle regrettait cette forte amputation mais comprenait qu’il fallait en passer par là. Il lui restait quatre millions d’argent frais qui la remboursaient un peu des primes payées à l’assurance.
Tout s’organisait merveilleusement bien. C’était à croire qu’un génie machiavélique veillait sur elle…
De joie, elle tendit sa bouche à Tino. Elle avait un autre service beaucoup plus considérable à lui demander. Mais ce n’était pas encore le moment de présenter sa requête. Auparavant, il fallait régler l’autre partie de sa dette envers lui.
— T’as raison, soupira Tino. Cette lumière rouge était con. Je t’aime mieux en couleurs véritables. Tu veux que je t’avoue quelque chose ?
Il lui en coûtait. Les hommes comme Mattei n’avouent jamais, même des secrets sans danger, mais il avait un irrésistible besoin de se donner à elle par les moyens les plus multiples.
— Un jour, on a enterré un pote à moi, à Montmartre…
Il se tut brusquement en découvrant qu’il ne savait pas s’exprimer. Quels que soient les liens qui les unissaient, Agnès et lui, ils seraient toujours séparés par le langage.
— Eh bien ? l’encouragea Agnès.
Elle commençait de se dévêtir. Il l’arrêta du geste.
— Non, fit-il, attends, c’est à ça justement que je voulais en venir. À c’t’ enterrement, y avait une môme en grand deuil… J’sais pas ce qu’elle était rapport à mon copain… Mais tout ce que je me rappelle, c’est que j’ai eu envie d’elle comme il est pas permis et que pour un peu je me la serais payée, toute fringuée, sur le caveau de famille… Tu vas dire que je suis dingue ?
Agnès sourit. Elle avait compris. Posément, elle rajusta sa toilette et attendit, tout habillée, le bon plaisir de soudard du Corse.
Elle savait qu’il allumerait une cigarette pour chasser sa gêne… Et, de fait, lorsqu’il se fut séparé d’elle et qu’il l’eut contemplée à loisir, pantelante, comblée dans le désordre de ses vêtements chiffonnés, il alla prendre une cigarette dans sa poche et l’alluma. Puis il la tint « à la voyou » avec la paume de la main face au bout incandescent.
— Tino, fit-elle, il ne faut pas que le Notaire soit remis en liberté.
Mattei s’arrêta de téter sa cigarette. Il se tourna vers Agnès. Jamais il n’avait vu une frangine aussi impudique. Au lieu de rétablir l’ordonnance de sa toilette, elle restait crucifiée sur cette couche de plaisir.
Le Corse se leva.
— Là, ma gosse, tu m’en demandes trop, assura-t-il.
— Tu comprends bien que cet homme constitue un danger terrible pour moi et qu’i ne pense qu’à ma perte !
— Tu m’en demandes trop, ne put que répéter Tino. J’ai déjà fait beaucoup.
— Je ne comprends pas tes scrupules, dit-elle. Pour ta propre sécurité, il est souhaitable que Valmy disparaisse.
— Ma sécurité, j’en fais mon affaire, grommela Mattei.
— Et la mienne, Tino, qu’en fais-tu ?
Elle avait sorti sa voix irrésistible. Une voix qui vous fouillait jusqu’au ventre.
— Je m’arrangerai pour que le Notaire te fiche la paix.
— Il n’y a qu’une façon d’arranger ça !
Elle se redressa, les jupes retroussées jusqu’au haut des cuisses, ses bas fumés tendus sur sa chair ambrée. En la prenant, Tino avait arraché le sommet d’un bas. Il considérait cet accroc d’un œil avide. Pour lui, il symbolisait l’étreinte.
— Si ça t’effraie, dit Agnès, fais-le faire par ton camarade… Je suis sûr que moyennant finances, il s’en chargerait, lui. Prends encore de l’argent s’il le faut.
Tino haussa les épaules.
— Non, grommela-t-il. Tant qu’à faire de commettre une saloperie, je préfère m’en charger moi-même.
Lorsque Rose ouvrit la porte, Agnès comprit qu’il se passait quelque chose. La bonne semblait honteuse et désemparée.
— Madame, balbutia la domestique…
— Eh bien, parlez ! cria Agnès.
Machinalement, comme si elle avait besoin de contrôler de ses propres yeux la révélation de Rose, Agnès courut à la chambre de sa fille. Le lit était vide effectivement.
Rose, qui la suivit, se croyait obligée de pleurnicher.
— Je vous avais bien dit de ne pas la quitter ! fit Mme Taride en secouant férocement le bras de la domestique. Si j’avais su, j’aurais engagé une infirmière !
— Elle m’a demandé d’aller lui acheter un livre, sanglota la pauvre fille. Elle paraissait très calme, est-ce que je pouvais me douter !
Elle montra le roman, enveloppé dans une jaquette-réclame.
— Quand je suis revenue, Mademoiselle n’était plus là !
Agnès haussa les épaules et s’en fut se changer, car elle se sentait mal à l’aise dans sa toilette malmenée par les rudes pattes de Tino.
Elle était soucieuse. Pour quelle raison Eva s’était-elle enfuie ? Peut-être était-elle retournée au bureau, à la recherche d’une impression perdue… Seulement les locaux étaient fermés à cette heure. Décidément, elle était bizarre depuis l’accident. Agnès se promettait de la montrer à un psychiatre. Elle l’aurait déjà fait, si une vague crainte ne l’avait retenue : celle de voir sa fille faire des révélations inquiétantes.
Soudain, comme elle achevait de se recoiffer, les cris de Rose retentirent :
— La voilà ! Madame ! Madame ! Mademoiselle est de retour…
Agnès se précipita. Elle trouva Eva debout au milieu du hall. La jeune fille portait un imperméable bleu, très serré à la taille. Elle avait les deux mains dans ses poches et paraissait épuisée.
— D’où viens-tu ? demanda Agnès.
Eva se laissa tomber sur un siège sans ôter ses mains de ses poches. Elle respirait avec difficulté. Son petit visage amaigri était d’une pâleur de cire.
— Réponds ! s’obstina Agnès.
Eva secoua péniblement ses épaules.
— Prendre l’air. J’en avais marre de ma chambre… Un coup de cafard, quoi !
Agnès fut remuée par l’intense désenchantement de sa fille.
Elle s’approcha, lui prit la tête à deux mains, affectueusement, mais Eva eut un geste de recul.
— Qu’as-tu ?
— Non, laisse-moi, dit-elle… J’ai du chagrin.
Elle contempla sa mère.
— Tu ne peux pas comprendre…
— Crois-tu ? fit Agnès, mal à l’aise.
— J’en suis sûre, ma poule !
Ma poule ! En entendant ce nom familier, Agnès éprouva une espèce de soulagement.
— Tu n’es qu’une petite fille, dit-elle. Tandis que moi, je suis une femme… Je peux surmonter ma douleur et…
— Oh ! je t’en prie, pas à moi ! soupira Eva.
Agnès découvrit Rose, attentive dans un coin.
— Tu devrais te coucher, dit-elle à Eva en lui prenant le bras.
La jeune fille se leva et se dirigea vers la chambre de sa mère.
— Où vas-tu ? dit Agnès, inquiète.
— Chez toi, je voudrais te parler !
Lorsqu’elles furent dans la chambre-musée, Eva s’affala sur le lit de sa mère.
— Dis-moi, ma poule, si nous étions ruinées, complètement ruinées, que ferais-tu ?
— Ne dis pas de bêtises, murmura Agnès. Dieu merci, nous ne le sommes pas. Henri nous a laissé une affaire en pleine extension et je pense être fort capable de la gérer… D’ailleurs, j’espère que tu m’aideras dès que tu seras rétablie.
— Bien sûr, bien sûr, sourit mystérieusement la blessée. Mais je t’ai dit : suppose que cette affaire n’existe plus, que cet appartement nous soit enlevé : que tu te retrouves sans un sou… Sans un sou, maman, tu m’entends ? Que ferais-tu ?…
Un vague malaise, du genre irritant, troublait Agnès. Elle rabattit le panneau d’un secrétaire en bois précieux, ouvrit un tiroir.
— Voilà qui va te rassurer ! dit-elle. Il y a là quatre millions en argent liquide… Si ton cauchemar se réalisait, nous ne serions pas sans rien…
— C’est de l’argent qui te vient d’Henri ?
Agnès hésita…
— Oui, des économies…
Elle contre-attaqua.
— Pourquoi me poses-tu ces questions saugrenues ?
— Pour savoir. Je me suis dit que nous nous retrouverions peut-être sans un centime, et je voulais savoir si ton projet de te suicider tenait toujours devant cette éventualité.
— Folie ! plaisanta Agnès.
— Alors, tu vivrais tout de même ?
Agnès fut gagnée par la gravité de sa fille. Elle prit la question en considération.
— Je pense que oui, fit-elle. Je vivrais pour essayer de recommencer ; et ce n’est que si j’échouais que je… Enfin que j’aurais vraiment, je crois, des idées noires.
Eva s’étendit sur le somptueux couvre-lit.
— Ote au moins tes chaussures ! protesta Agnès.
Elle les retira elle-même des pieds de sa fille. Eva venait de clore les paupières. Elle ronronnait d’aise.
— Tu l’aimes, ta chambre, n’est-ce pas ? questionna-t-elle d’un ton ensommeillé.
— Oui, avoua Agnès, je l’aime.
— Elle est très belle, n’est-ce pas ? C’est une chambre unique. Jamais tu ne retrouverais la même…
— Jamais, c’est exact, dit Agnès en contemplant le fabuleux décor qui l’entourait.
— Tu permets que j’y dorme un peu ? balbutia encore Eva.
Elle n’entendit pas la réponse.
Agnès remarqua avec contentement que, pour la première fois depuis la catastrophe, sa fille paraissait soulagée.
Cheval ne devait pas son surnom à sa morphologie fernandelesque, non plus qu’à sa fréquentation du P.M.U., mais tout simplement au fait qu’il s’appelait en réalité Bourrin. Il est logique de conclure que s’il s’était nommé Cheval, on l’eût rebaptisé Bourrin dans les milieux de la basse brocante.
C’était un homme très grand, à la tête monstrueuse et aux mains comme des battoirs. Il souffrait d’une perforation stomacale, ce qui lui donnait le teint d’une momie et l’empêchait de boire.
Ficelle le découvrit attablé devant Paris-Turf, en train d’échafauder les multiples combinaisons d’un tiercé. Les deux hommes n’entretenaient pas de relations suivies, à proprement parler, mais c’était Cheval que Ficelle rencontrait lorsqu’il avait quelque chose à vendre. Aussi, en le voyant entrer dans son principal entrepôt, Cheval commença-t-il par lui examiner les mains. Les trouvant vides, il hissa son regard fatigué jusqu’à la figure de l’homme au grand nez et s’aperçut qu’elle était empreinte de la plus profonde tristesse.
Tout le monde aimait bien Ficelle, et c’était pitié que de lui trouver les yeux rouges et navrés et les joues en rigoles de larmes.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? questionna Cheval.
— T’as lu les journaux ? riposta le clochard.
— Ça dépend lesquels, expliqua le brocanteur.
Les périodiques qu’il achetait étaient tous imprimés sur du papier teinté. Bourrin ne s’intéressait qu’à l’actualité hippique et il apprenait toujours les catastrophes et les changements de régime par ouï-dire, ou dans les ouatères des bistrots prévoyants.
— Au sujet de Coco la Jolie ?
Cheval dressa l’oreille.
— Non !
— Elle est morte, pleura Ficelle. Elle s’est cassé la tête en tombant dans l’escalier d’une cave, rue de Charonne…
— Tais-toi ! bredouilla Cheval.
C’était là une simple expression. Par cette impérative, le brocanteur invitait au contraire Ficelle à s’expliquer. Ce dernier le comprit fort bien.
— À côté de l’église Sainte-Marguerite… On l’a retrouvée, le crâne fendu… C’est bien par là que t’as une de tes annexes ?
— Oui, convint Cheval, c’est là… Coco m’avait demandé la clé pour quelques jours.
— Elle t’a expliqué pour quoi faire ? demanda Ficelle en reniflant bruyamment le chagrin qui lui coulait du nez.
— Elle m’a dit qu’elle avait trouvé une petite occupation dans le quartier et que ça l’arrangerait de pouvoir se pieuter dans mon local de là-bas…
Cheval rêvassa. Coco la Jolie avait eu des bontés pour lui à une époque où elle était encore désirable et où Cheval s’intéressait moins aux juments. C’était très loin, tout ça… Il ressentait une petite peine suave comme lorsqu’on a un lambeau de soi-même qui fiche le camp.
— Alors tu lui avais refilé la clé ?
— Tout juste !
— Et elle t’a pas dit ce que c’était, comme occupation ?
— Non. D’ailleurs, je lui ai pas demandé.
Ils restèrent un moment à rêvasser sur des choses tristes. Puis le regard de Cheval tomba sur les partants de Saint-Cloud et la mort de Coco cessa de le peiner.
— Je m’en vais, annonça Ficelle sans broncher.
Il espérait confusément un verre de vin. Mais depuis qu’il était cruellement au régime, Cheval avait oublié les convenances.
— À un de ces jours, dit-il. Si t’entends parler d’un lot de cuir. Je cherche du cuir…
Ficelle s’en fut, les mains aux poches et le cœur en berne. Une lointaine révolte l’agitait. La mort de Coco n’affectait personne. Elle était partie au milieu de la fête, sans que rien manque au monde, immense et radieux.
Ça le peinait et l’épouvantait même un peu. L’univers était par trop indifférent. Il avait du chagrin parce qu’il savait que La Jolie était morte à un sale moment de sa vie, en plein désespoir, pour ainsi dire. Décidément, tout se disloquait autour de lui.
Il descendit jusqu’à Barbès, hésita à prendre le métro et, tout compte fait, y renonça. Le boulevard Magenta s’offrait, ensoleillé, avec une double allée d’ombre. Ficelle le prit de son allure floue de farfadet déguisé en croque-mort. Il gagna la place de la République, opta pour le boulevard Voltaire qu’il suivit jusqu’à Charonne.
Il connaissait le local de Cheval pour avoir aidé le brocanteur à y coltiner un lot de garde-boue de vélo. Ficelle tenait à rendre hommage à son amie défunte.
Des gamins jouaient dans la cour de l’immeuble. L’un d’eux, vêtu en Ilavy Crockett, lui braqua un revolver sur le ventre en lui ordonnant d’attendre le shérif d’Oklahoma-City pour lui faire sa reddition. Un autre s’approcha, dit qu’il était Hopalong Cassidy et, afin d’identifier l’arrivant, lui braqua en plein visage le faisceau d’une lampe électrique. Ce supplément d’éclairage s’avérait inutile, étant donné le soleil qui s’en donnait à cœur joie dans ce canon du Colorado, mais la scène du western était censée se dérouler de nuit.
Ficelle repoussa les gamins. Comme il s’éloignait, un détail lui fouetta la mémoire. Il revint au gosse qui tenait la lampe et la lui prit des mains. Il reconnut fort bien l’objet. Le boîtier était cabossé et rouillé. Et la pile, pour fonctionner, avait besoin d’être bloquée avec un morceau de carton plié en quatre. Or, ce carton de renfort, c’était Ficelle en personne qui l’avait placé, à la demande de Coco…
— Où que t’as trouvé cette lampe, p’tit ? demanda-t-il.
— Dans la cour, près de la porte, assura le gosse.
Du doigt, il désignait le lieu de sa trouvaille. Ficelle constata que c’était à l’opposé de l’escalier de la cave. Il fut troublé. Il était peu vraisemblable que Coco fût descendue au sous-sol sans sa lampe…
L’homme en noir s’engagea dans l’escalier roide. Il gratta quelques allumettes et put gagner sans encombre le bas des marches. À cet endroit, une grosse tache d’humidité montrait qu’on avait lavé les derniers degrés. Ficelle étouffa un sanglot. C’était là que son amie avait cessé d’exister. Le destin de Coco la Jolie était venu cesser dans ce trou sombre aux relents de caveau.
Il se signa et enflamma une nouvelle allumette pour atteindre le local de Cheval. La clé était sur la porte, et cette dernière n’était que tirée. Le petit homme entra. Du premier coup d’œil, il vit le sommier posé à plat avec des liens passés entre les mailles du treillage métallique. On avait attaché quelqu’un là-dessus. Il se dit que les enquêteurs avaient bâclé l’enquête. Une pocharde ne les intéressait vraiment pas.
Ficelle remonta à la surface. Les gosses piaillaient toujours et essayèrent de le faire participer à leur épopée texane. Mais ils n’eurent pas plus de chance que la première fois, car Ficelle avait une mission à remplir.
Il dansa un moment devant la porte fermée, l’oreille sensible aux bruits de l’immeuble. Puis il se décida à sonner. Il espérait voir la porte s’ouvrir… Il croyait avoir perçu des craquements de parquet. Mais rien n’est plus trompeur et moins aisé à identifier que les bruits épars dans un immeuble.
« Le Notaire et sa petite seront sortis », songea-t-il.
Par acquit de conscience, il s’offrit encore deux coups de sonnette plus affirmés, avant de redescendre.
Comme il atteignait le rez-de-chaussée, il vit Jeanne Huvet pénétrer dans l’ascenseur.
Il s’élança :
— Hep ! Mademoiselle ! Mademoiselle !
Jeanne fit coulisser la porte pliante. En reconnaissant Ficelle, elle éprouva une désagréable impression.
— Vous désirez ?
— Vous me reconnaissez ? dit aimablement Ficelle en s’efforçant de sourire… C’est moi l’ami du Notaire… J’allais le voir à l’Hosto et je…
— Et vous le guettiez dans cette rue, fit l’infirmière avec hauteur.
Elle sentait l’éther. L’odeur piquait désagréablement le nez de Ficelle.
— C’est-à-dire, commença le pauvre hère, toujours prêt à s’excuser.
Il repensa à l’escalier de la rue de Charonne, et à la tache d’humidité. Un seau d’eau avait lavé les dernières traces de Coco en ce monde. Une flambée de colère l’anima.
— Je veux voir le Notaire ! dit-il.
Sa voix, brusquement décidée, fit tiquer Jeanne.
— Il est en voyage.
— Ah oui ! grommela Ficelle. Depuis quand ?
— Quelques jours…
— Depuis que sa femme est morte, quoi !
Jeanne blêmit et ses mains se crispèrent sur la porte de l’ascenseur.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire…
— Moi, je comprends, dit Ficelle.
Il reprit, plus obstiné, plus farouche encore :
— Il faut que je le voie, y a pas !
— Mais je vous dis qu’il est en voyage…
— Où ça ?
— Mais est-ce que cela vous regarde ! s’emporta l’infirmière…
— Un peu, mon neveu, repartit l’homme au grand nez, gonflé d’importance.
Il se sentait désigné par la Providence. Il était le réceptacle d’un grave secret dont il pouvait diriger les conséquences à sa guise.
— En tout cas, fit-il, ça pourrait regarder la police. Moi qui vous cause, demoiselle, si j’allais trouver les poulets (notez que je les aime pas, mais y a des cas où on n’a pas le droit de s’écouter), si j’allais les trouver et que je leur apprenne ce qui s’est passé l’autre nuit rue de Charonne, ça pourrait barder… Non ?
Ses petits yeux prompts sondaient l’expression horrifiée de son interlocutrice.
— J’aime bien le Notaire, fît l’homme en noir, mais j’aimais bien Coco aussi. Et quand je sais qu’on l’a tuée, la pauvre vieille, je me dis qu’il suffit pas qu’on foute sa carcasse dans un trou. Faut aussi qu’on la venge, voilà ! Et on la vengera, textuel !
— Je ne comprends rien à ce que vous dites, trancha Jeanne.
Son cœur battait à grands coups sourds.
— Le Notaire me comprendra sûrement. M’est avis qu’il attige… Avant de voir les flics, je veux lui causer… Si je peux pas le voir, je fonce au « commissériat », c’est recta !
Il y eut un bruit de porte. Un miaulement… Un gros chat noir quitta la loge de la concierge et se frotta contre les murs, le dos rond, la queue rectiligne. La concierge passa la tête par l’entrebâillement et regarda vers le fond du couloir. Ce mendigot, près de l’ascenseur, en grande conversation avec l’une des locataires, ne lui dit rien qui vaille.
— Est-ce que ce serait que ce type vous embête, mameselle Huvet ? cria-t-elle à la cantonade.
Ficelle se retourna et sourit de pitié.
— Mais non, pas du tout ! la rassura Jeanne.
— Alors, questionna Ficelle, où c’est-y que je peux voir le Notaire ?
La jeune fille se dit qu’il fallait à tout prix gagner du temps. Si l’homme en noir se rendait vraiment au commissariat, ça pouvait être la tuile. Maintenant, il serait difficile de plaider la légitime défense…
— Demain, fit-elle.
— Ici ?
— Oui… Non ! Non ! attendez… Plutôt à la brasserie La Savoie, place de la République…
— Si vous voulez, consentit Ficelle, magnanime… À quelle heure ?
— Huit heures du soir !
Elle voulait gagner le plus de temps possible. Ficelle flaira quelque chose dans ce goût-là et se rembrunit.
— Pas d’entourloupe, c’est le Notaire que je veux voir, prévint-il. Sans Notaire, c’est même pas la peine de vous déranger…
Il jugea qu’il en avait assez dit et tourna les talons.
Il vit la concierge embusquée derrière son rideau. Pour se soulager, Ficelle lui tira la langue en sortant.
Jeanne entra et trouva Hervé adossé au mur, l’air aussi effrayé qu’elle.
— Figure-toi que nous venons d’avoir une visite, dit-il…
— Je sais, je l’ai rencontré !
— Ah !…
Le jeune homme haussa les épaules.
— J’ai regardé par le trou de la serrure ; en le reconnaissant je n’ai pas ouvert, bien sûr ! Figure-toi que c’est un des types qui étaient venus chez moi me faire chanter…
— Il sait tout, au sujet de la vieille, fit Jeanne.
Hervé lui prit les épaules.
— Hein ?
— Il sait qu’elle a été tuée. Il veut voir Lucien, sinon il prévient la police… Et je suis certaine qu’il le fera… Il avait un air… Pas méchant, non. Un air de justicier qui m’a fait peur !
— Qu’allons-nous devenir ? demanda le jeune homme.
Elle eut pitié de sa terreur, tenta de le calmer d’un geste tendre.
— Il faut absolument trouver Lucien, affirma Jeanne, lui seul est capable de lui parler et de… de lui faire comprendre.
— Non, dit Grosse Patte en repoussant la liasse de billets, tu m’offenses, Tino.
— C’est juste pour tes frais, fit le Corse, mal à l’aise.
— Déconne pas, Tino. Mes frais !
Mathieu émit un rire de ventre aussi faux que généreux.
— J’ai tellement becqueté du pain de fesse dans ma garce de vie, explique-t-il, que maintenant j’ai décidé de vivre de mes revenus.
Mattei rempocha l’argent.
Ils étaient au bord de l’eau et regardaient couler la Seine ; ça leur reposait l’œil. Le fleuve en crue s’élargissait et charriait des tas de choses bizarres. Les berges avaient reculé et étaient frangées de bouchons.
— D’où ils viennent, ces bouchons ? demanda Tino pour faire diversion.
— Je sais pas, répondit Grosse Patte ; mais chaque fois que la flotte monte, y en a des millions qui se déposent.
Mathieu reculait devant une question, il se décida pourtant à la poser.
— Maintenant que t’as le blé, qu’est-ce que tu fais du client d’en bas ?
Il mettait le doigt sur la plaie.
— C’est justement, murmura Tino… C’est justement…
— C’est justement quoi ?
Le Corse rejeta son feutre derrière la tête et lissa la mèche napoléonienne qui mettait sur son front une grosse virgule noire.
— Pour bien faire, faudrait qu’il avale son extrait de naissance, ce frangin, tu comprends ! D’ailleurs, j’ai promis à quelqu’un de l’emballer dans le sapin…
— Eh ben alors, si t’as promis, pourquoi tu renâcles ? demanda Mathieu, surpris par ces réticences…
— Toujours la même chose : il m’a rien fait…
— S’il fallait liquider que les êtres qui vous ont fait des vannes ! Et à la guerre, dis-moi, Tino, quand t’es derrière une mécanique sur trépied et que tu seringues à tout va, ils t’ont fait du mal, ceux qui culbutent en face de toi ?
— C’est pas pareil, murmura Tino, c’est pas pareil ! Le Notaire, il ne m’avait rendu que des services. Pas des gros, bien sûr, mais des services… Si je me mets à rendre la dégueulasserie contre le coup de main, qu’est-ce que j’attends pour te buter, toi, le pote des potes !
Cette hypothèse fit s’esclaffer très fort Mathieu.
— Veux-tu que je te dise ? La gonzesse qui te chambre, elle te déguise en mouton.
— Y a de ça, convint le Corse.
— Vois-tu, morigéna Grosse Patte, si tu te mets à vasouiller, t’es flambé. Ce qui a toujours fait ta force, mec, c’est que t’es chaque fois allé jusqu’au bout des choses.
— Compris, dit Tino.
Ils allumèrent des cigarettes. La ville de Meulan paraissait avoir reculé depuis la montée du fleuve. Le bout du jardin de Mathieu trempait dans l’eau sale.
Grotte Patte toucha le bras de son compagnon.
— T’as pas à t’inquiéter, assura-t-il.
— Comment ?
Les yeux du gros homme riaient. Mathieu montra le fleuve.
— Ce matin, dit-il, y avait des infiltrations dans la cave… T’as lu les baveux, y paraît que la Seine fait le forcing et que ça va durer comme ça plusieurs jours. J’ai remonté mes boutanches dans le garage du coup, vu que mon juliénas, je le bois sans eau !
Il s’esclaffa encore. Il était d’excellente humeur.
Tino ne partageait pas son hilarité.
— Ton client, reprit Mathieu, suppose qu’on l’oublie dans le réduit, hein ? Pour la dernière inondation, la flotte est montée un mètre plus haut que la cave… Tu trouves que ça serait un crime ? Non, mon gars : un oubli… Un simple oubli… Quand la tisane sera repartie, on flanquera le cadavre au jus… Mort naturelle par noyade, on le repêchera au barrage…
Il se fit un silence. Le grondement sourd de la Seine emplissait la vallée riante d’une rumeur d’eau emballée.
— T’es un frère, assura simplement Tino.
Mathieu montra une touffe d’iris.
— Quand on a commencé de causer, murmura-t-il, les iris étaient pas encore dans la flotte, et maintenant les voilà qui font trempette… On tient le bon bout, gars ! On tient le bon bout. C’est la première fois qu’une inondation servira à quelque chose !
Tino remonta l’allée. La pente était douce. Si la crue continuait plusieurs heures, l’eau lécherait bientôt l’entrée du soupirail. Or, le soupirail en question se trouvait au niveau du plafond de la cellule.
— Je pense à une chose, fit le Corse.
— À quoi ?
— Quand la crue noie le paysage, les mecs se transbahutent en barque pour ravitailler les maisons coupées de la route.
— Bon, et alors ?
— Alors, tu peux espérer que le Notaire va gueuler au secours quand il aura de la baille jusqu’au balcon ! Si un mec passe à la rame et qu’il entende, on est fichus.
L’objection fit rêvasser Mathieu.
— T’as raison, approuva Grosse Patte. On va faire le nécessaire.
Valmy savait que ceux qui le séquestraient le mettraient à mort. On ne rend pas à la liberté un homme auquel on a volé six millions et qu’on sait en outre détenteur de graves secrets. Tout ce qu’il se demandait, et avec moins de curiosité qu’on peut le supposer, c’était comment allait s’accomplir le meurtre. La vie l’avait mis en lambeaux. Il l’acceptait. D’ailleurs, n’était-ce pas déjà la mort qu’il guettait lorsqu’il se gavait de vin rouge ? Il la provoquait, comme un combattant provoque l’adversaire, en s’exposant, en bravant !
Maintenant, elle allait enfin venir et il pourrait se reposer vraiment en emportant dans la nuit éternelle un grouillement de visages. Celui de Jeanne, si calme, si sérieux, et celui d’Agnès surtout, Agnès qui allait échapper au boomerang. L’image l’amusa. Lucien était un boomerang lancé par Agnès et qui ne terminerait pas sa trajectoire. Il ne regrettait rien. Dans son réduit, loin du monde, il retrouvait la paix que lui avait donnée l’appartement de Jeanne Huvet.
Valmy couvait la secrète infamie de sa vie, cette infamie de toutes les vies, presque jalousement. Son existence était assez longue maintenant et il l’avait entachée de trop d’inactions inavouables… Car il se reprochait cruellement sa passivité. Si jadis, au lieu de couvrir le meurtre d’Agnès et de boire pour l’oublier, il avait agi, alors peut-être serait-il devenu un autre homme ? Où est le crime, en ce monde ? Qui est le vrai coupable : celui qui commet le mal ou celui qui cherche à l’oublier ?
Lucien s’était comporté en homme faible, en veule ! Et n’était-ce pas précisément à cause de cette veulerie qu’il avait voulu connaître Hervé Vosges ? Il avait deviné en lui une sorte de frère. Tous deux appartenaient à la race de ceux qui veulent accepter. Chaque fois, ses velléités étaient mortes dans l’œuf.
Chez Taride, l’autre jour, il avait suivi Tino sans regimber. Cela se passait en plein Paris, dans un immeuble bourgeois où il aurait suffi de crier un peu pour attirer du monde.
Cette veulerie, si elle avait été la faiblesse de Lucien, constituait également sa force. Grâce à elle, il pouvait accepter les sacrifices les plus extrêmes… Il était à ce point sceptique sur son compte qu’il se demandait si la haine qu’il ressentait pour Agnès n’était pas une haine de rêveur, une haine littéraire que son sang n’alimentait pas. Une haine étrangère à sa vie.
Avec une louche délectation, il dressait une liste de ses « pauvretés ». D’abord il était devenu un homme heureux en épousant une femme de son choix… De son choix ? C’était plutôt Agnès qui l’avait choisi. Puis il était devenu un homme malheureux lorsqu’il avait appris qu’elle le trahissait. Il était devenu un ivrogne lorsque sa femme, perfidement, avait encouragé son penchant… Il avait cessé de boire quand une infirmière persuasive l’avait exhorté à la tempérance… Dans toutes les graves circonstances, à chaque tournant de sa vie, il avait obéi à une volonté supérieure qui lui avait désigné la route à suivre.
Après quelques ruses puériles, juste pour satisfaire au respect humain, histoire de sauver la face vis-à-vis de ceux qui le séquestraient, il avait signé le chèque à Tino… Une fortune !
Toujours sa politique d’abandon ! Son glissement vers le dépouillement intégral, le renoncement définitif. Tout abdiquer pour ne plus rien avoir à perdre. Et maintenant mourir pour ne plus avoir à vivre !
Il s’assit sur le sommaire lit de camp, les tempes battantes. Il n’avait pas le droit de se jouer ce tour-là ! Il ne devait pas mourir avant d’avoir enfin tenté quelque chose, avant d’avoir dit « non » au moins une fois dans sa vie ! Ou alors, qu’est-ce qui différencierait l’homme du chien qu’il tient en laisse ?
Un bruit de voix et le crissement d’une roue de brouette sur les graviers attirèrent l’attention de Valmy. Il dressa la tête vers le soupirail brusquement obscurci par l’arrivée de Mattei et de son copain.
Lucien eut envie de poser des questions, mais il y renonça. La suite lui montrerait bien ce que préparaient les deux compères.
Grosse Patte versa sa brouettée de briques sur la pelouse. Tino coltinait une immense bassine pleine de ciment frais.
— Y en a pour vingt minutes, assura Mathieu. Quand j’ai débarqué d’Ajaccio, j’étais aide-maçon… Tu juges ?
Il creusa un peu le sol devant le soupirail. Ce faisant, il aperçut le visage levé du prisonnier et lui sourit.
— Te tracasse pas, bonhomme, lança-t-il joyeusement, on veut juste te préserver des courants d’air.
Il commença d’aligner les briques sur une large traînée de ciment. Grosse Patte n’avait rien perdu de son métier initial. Bien que soulagé par cette forme de mise à mort, Tino s’écarta de son ami. Le fait que les éléments prissent une part aussi active et aussi déterminante au meurtre du Notaire calmait ses remords sans les neutraliser vraiment. Il se sentait comme après un repas trop généreux.
La Seine continuait sa progression. On ne voyait plus que le sommet de la touffe d’iris qui leur servait de point de repère. Des bouchons et d’autres fétus cernaient les feuilles en forme de signet. Le large pont reliant Meulan aux Mureaux avait l’air d’une de ces passerelles réalisées par le génie, que le courant semble sur le point de balayer.
Maryvonne montra son large visage inquiet à une fenêtre du premier.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle au Gros.
— On est bonnards pour l’inondation en règle, répondit Grosse Patte en torchant la sueur de son front. Alors je prends mes précautions…
Valmy avait entendu. Il regarda un filet d’eau qui venait de sourdre sous sa porte.
— Comment le retrouver ? se lamenta Hervé.
Ils se dévisageaient d’un air perplexe. Depuis la brusque disparition de Valmy, ils essayaient de ne pas s’inquiéter à son sujet. La visite de Mathieu constituait un argument valable pour apaiser leurs scrupules, mais en leur for intérieur ils se jugeaient vaguement coupables. Ils péchaient par indifférence. Les jeunes gens vivaient très fort leur idylle et n’ayant pas besoin de témoin, trouvaient leur tête-à-tête merveilleux. Mais Jeanne réagissait toujours de la même façon désastreuse lorsque Hervé se faisait trop entreprenant. Ce complexe les irritait l’un et l’autre. Une sourde angoisse les tenaillait. Ils redoutaient de ne jamais pouvoir consommer leur amour.
Quelqu’un frappa à la porte. Ils reconnurent le heurt familier de la concierge. La cerbère n’utilisait jamais les sonnettes.
Elle se tenait sur le paillasson, mielleuse, le regard oblique.
— Vous êtes passée tellement vite, mademoiselle Huvet… J’avais une lettre pour votre oncle.
Elle tendit l’enveloppe commerciale de forme allongée. D’ordinaire elle poursuivait aussitôt son ascension des étages ; mais aujourd’hui elle s’attardait.
— Qui c’était, ce sale bonhomme qui vous causait près de l’ascenseur ?
— Un de mes anciens malades, mentit précipitamment Jeanne.
— Mal embouché ! fulmina la concierge, est-ce qu’il m’a pas tiré la langue en s’en allant !
— C’est un pauvre bougre, dit Jeanne, il ne faut pas lui en vouloir…
Elle s’impatientait, mais la pipelette ne voulait pas s’en apercevoir. Elle était gardienne de l’immeuble et elle trouvait que l’existence de sa locataire, jusque-là sans reproche, devenait franchement bizarre depuis un certain temps.
— Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Il … il a une série de piqûres à faire et il me demandait.
— Il ne peut pas aller à l’hôpital ?
Jeanne soupira.
— Il a pensé que c’était mieux ainsi, madame Malissier ! Voilà tout !
Cette fois, la voix était sèche. La concierge ne s’en émut pas.
— Ce qui me chiffonne, fit-elle, et qu’il faut que je vous dise, si vous ne le savez pas, c’est qu’il est resté plusieurs jours à poireauter devant la maison.
— Il n’était pas sûr de mon adresse, dit encore Jeanne.
Hervé l’admirait de pouvoir répondre du tac au tac à la concierge. Cette dernière n’insista plus. Elle dédia un sourire un peu de guingois aux jeunes gens et consentit à s’en aller.
Jeanne referma la porte avec une brusquerie qui disait sa mauvaise humeur.
— De quoi se mêle-t-elle, cette pie borgne ! fulmina la jeune fille.
Elle soupesa la lettre. L’enveloppe portait l’adresse d’une banque.
— Et si on l’ouvrait ? Peut-être qu’elle nous fournirait un indice.
C’était l’avis de débit du chèque tiré par Valmy. L’énormité de la somme laissa les jeunes gens sans voix. Ils se passèrent et se repassèrent le feuillet de couleur en lisant la simple ligne qui y était dactylographiée.
— C’est pas possible ! balbutia enfin Hervé… Il a retiré tout son argent !
— Lui ou quelqu’un d’autre, rectifia Jeanne.
— Comment ?
— Le bonhomme qui est venu chercher son courrier a emporté une lettre de la même banque, si tu te souviens ? D’après sa forme et son poids, cette lettre devait contenir un chéquier… Imagine…
Elle se tut. Il était inutile de préciser. Hervé Vosges imaginait très bien..
— J’ai une idée, fit-il tout à coup.
Il regarda la pendule. Elle indiquait cinq heures vingt. Il avait payé très cher le droit de savoir que les banques fermaient à six heures.
— Tu vas téléphoner au Comptoir National d’Escompte…
— Oui !
— Tu prétendras être la secrétaire de M. Lucien Valmy et tu donneras son numéro de compte qui figure sur l’avis de débit…
« Ensuite, continua Hervé, tu diras que tu as besoin de précisions au sujet du chèque numéro 10775 dont tu reçois l’avis de débit. Voilà le topo : ton patron est en voyage, c’est lui qui a établi le chèque, mais il a mal rempli le talon et tu ignores si la somme versée l’a été au nom du directeur d’une société, comme cela s’est produit déjà, ou au nom de sa société, si bien que tu ne sais comment le passer en comptabilité.
« En fait, les banques ne donnent pas de renseignements sur leurs clients au téléphone, mais là il s’agit d’un petit renseignement d’ordre complémentaire… Et devant l’afflux de détails que tu fourniras… »
Elle était ravie qu’il eût trouvé ça et fait montre d’esprit de détermination. Elle l’embrassa. C’était la seule forme concrète de leur amour que tolérait Jeanne !
— Allez, téléphone !
Elle fit ce que lui avait indiqué Hervé. Tout se passa bien. Le préposé lui demanda d’attendre un instant pendant qu’il vérifiait sur ses livres. Lorsqu’il revint à l’appareil, il apprit à Jeanne que le chèque avait été établi au nom de M. Antonin Mattei, rue Damrémont. L’infirmière remercia et posa le combiné. Hervé qui tenait l’écouteur annexe se mit à balancer comme un pendule au bout de son fil. Il réfléchissait intensément.
— Mattei, c’est un nom corse, dit-il…
— Et alors ? questionna Jeanne.
Elle attendait avec dévotion qu’il parvienne au terme de ses cogitations.
— Je ne peux m’empêcher de songer que le chef des truands, qui voulait me faire chanter, est corse également…
— Tu crois qu’il y a un rapport ?
Il ne savait plus. Son coup d’audace prenait fin. Il redevenait l’être apeuré qu’il avait toujours été.
— Pourtant non, balbutia-t-il, ça ne colle pas. Le petit type de tout à l’heure fait partie de la bande. S’il ignore où est Lucien — et il l’ignore vraiment puisqu’il est venu jusqu’ici pour lui parler — il n’y a pas de raison que ses copains le sachent !
— Allons voir ! décida Jeanne.
— Qui ?
— Ce Mattei. Nous avons son adresse…
Cette mission n’emballait guère le jeune homme. Pourtant, il se rendait parfaitement compte que c’était la seule chose à faire pour l’instant…
Il posa sa robe de chambre, décrocha son imperméable… Jeanne l’aidait, avec des gestes experts d’infirmière. Sa blessure au bras n’était pas grave, mais elle le handicapait. Jeanne prit les revers du vêtement de pluie et ses mains agiles remontèrent jusqu’au col.
— Embrasse-moi, Hervé !
Il vit un voile dans ses yeux.
— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il.
— J’ai un peu peur, avoua-t-elle. Mais je sais que si nous nous aimons assez fort, nous triompherons de toutes nos difficultés, de toutes, tu m’entends, Hervé ? Alors, après, nous pourrons être heureux…
Il sourit tristement à ce futur problématique. Lui aussi avait peur. Lui aussi en avait assez. Lui aussi aurait donné dix ans de sa vie pour franchir cette période cauchemardesque.
— Allons-y, ma petite Jeannette !
Ils sortirent.
Rien n’était plus doux, plus vivant, plus vibrant que la rue Damrémont en cette fin de journée délicate. Il avait beaucoup plu les jours précédents, mais à heure fixe… Le matin…
Chaque après-midi, le ciel se purgeait de ses boursouflures et redevenait pur, lavé, tout neuf…
Ils descendirent de l’autobus à un carrefour. L’arrêt se trouvait devant un grand café bondé devant lequel une marchande de journaux avait installé son éventaire. Des gosses animaient la rue de leurs cris.
— Ça me fait un drôle d’effet de me retrouver dans mon quartier, murmura Hervé…
— C’est vrai que tu habites tout près d’ici, dit Jeanne. Le temps te dure de ton studio ?
— Non, fit farouchement le garçon. Je vais même le quitter… Si tu veux ! Il me rappelle trop de mauvais souvenirs.
Ils s’arrêtèrent bientôt et constatèrent qu’il s’agissait d’un petit hôtel de troisième ordre dont l’enseigne promettait l’eau courante en lettres dorées.
Hervé remonta le col de son imperméable. Cet hôtel ne lui disait rien qui vaille. Il eut une question qu’il formulait souvent :
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Elle le regardait et battit des paupières en voyant qu’il blêmissait de peur.
— Attends-moi un peu plus loin, je vais demander…
— Tu vas demander ce Mattei ?
— Bien sûr…
— Et s’il y est ? s’exclama-t-il.
Elle sourit.
— Nous venons bien ici dans l’espoir de le trouver, non ?
— Evidemment…
Elle renonça à parler, lui fit un petit signe pour lui répéter d’attendre… Puis elle pénétra dans le couloir de l’hôtel qui sentait le repassage et le vieux bois.
L’établissement n’était pas digne d’un client encaissant des chèques de six millions.
Jeanne croisa un couple qui sortait. Elle rougit en pensant à ce que cet homme et cette femme venaient de faire dans cet hôtel. Le climat louche de l’endroit la troublait. Derrière une porte vitrée, munie d’un guichet, une vieille femme grasse tricotait.
— M. Mattei est-il là ? demanda Jeanne Huvet.
— Non, jamais à ces heures, répondit la vieille.
Elle avait levé la tête de son tricot, le temps d’un coup d’œil.
— Vous ne savez pas où je peux le trouver ?
— Voyez au Pigeon Vert…
— Où est-ce ?
La patronne ne répondit pas. Elle comptait des mailles en montant le ton pour faire comprendre à la jeune fille qu’elle l’indisposait… Jeanne ressortit. Hervé s’était considérablement éloigné. Il l’attendait sous la tente d’un marchand d’ustensiles ménagers, en feignant de se passionner pour une machine à laver.
— On pense qu’il est au Pigeon Vert, fit Jeanne. Ce doit être un café, non ?
— Probablement.
Ils entrèrent dans un tabac et compulsèrent l’annuaire des téléphones. Le Pigeon Vert y figurait. Ce n’était pas très loin de l’hôtel.
Une fois devant rétablissement aux rideaux pudiquement tirés, ils pratiquèrent comme précédemment, c’est-à-dire que Vosges se dissimula, tandis que Jeanne Huvet entrait dans le café.
Son arrivée fit l’effet d’un caillou dans une mare. Toutes les têtes se dressèrent.
Accablée par le poids de ces regards braqués sur elle, Jeanne s’avança vers le comptoir.
— M. Mattei est-il ici ? demanda-t-elle au patron qui, en gilet de daim vert, trônait derrière la caisse.
L’homme jeta un regard circulaire autour de lui.
— Tino n’est pas là ? questionna-t-il à la cantonade.
Des voix lui répondirent que non. Le patron haussa les épaules sans se donner la peine de surenchérir. Jeanne cacha son désappointement sous un sourire forcé et se hâta de gagner la sortie. L’atmosphère du café lui semblait insoutenable.
Comme elle s’apprêtait à traverser la chaussée pour rejoindre Hervé, la porte du Pigeon Vert se rouvrit. Quelqu’un émit un petit sifflement aigu qui la fit sursauter. Elle se retourna. Elle vit un grand voyou blême, sournois, qui la considérait avec inquiétude.
— Je suis un ami de Tino, fit-il…
Il se tenait piqué sur une jambe, comme un échassier, et son autre pied battait une mesure mystérieuse sur l’asphalte du trottoir. Depuis le porche où il se tenait embusqué, Hervé reconnut l’un des trois lascars qui avaient fait irruption chez lui et il s’éloigna, le cœur fou.
Comme Jeanne le toisait des pieds à la tête, le Dingo cligna de l’œil pour la mettre en confiance.
— Je suis même comme qui dirait son tout meilleur ami, renchérit-il. C’est à quel sujet ?
— J’avais un renseignement à lui demander, balbutia l’infirmière, vous ne savez pas où et quand je pourrais le voir ?
— C’est variable, fit évasivement la gouape… Si je le vois, je lui dirai… De la part de ?
— Mon nom ne lui dirait rien. Je cherche un de ses amis…
— Qui ?
— M. Valmy… On l’appelle aussi le Notaire.
Le Dingo rajusta sa cravate et ne laissa rien paraître de sa surprise.
— Inconnu au bataillon, fit-il…
— Il serait urgent que je le trouve, pourtant.
— Ah ?
— Quelqu’un le demande…
Jeanne flairait du louche. Elle lisait une partie de la vérité dans les yeux papillotants du Dingo. Cet homme savait qui était le Notaire et où il se trouvait. Mais il ne parlerait pas. Cela signifiait clairement que Valmy était en danger.
— Je repasserai plus tard, fit-elle brusquement.
— Vous devriez plutôt attendre ! conseilla le Dingo.
— Non, je… J’ai une course à faire…
Elle s’éloigna sur un hochement de tête. Il lui courut après.
— Mais non, restez, je suis certain que Tino ne sera pas long…
Il lui avait pris le bras. Jeanne fut effrayée par ce contact plus que par tout autre. Elle se jeta en arrière :
— Laissez-moi ! cria-t-elle.
Des passants s’arrêtèrent pour les regarder. Le Dingo renonça à employer la force.
— Moi, ce que je vous en disais, fit-il…
Il tourna les talons et pénétra dans le bar.
Hervé attendit encore un instant avant de se retourner. Jeanne arrivait à sa hauteur, tremblante d’émotion.
— Tu as vu ? souffla-t-elle.
— Oui, murmura Hervé en l’entraînant rapidement. C’est un des trois truands. Donc, ce Mattei est bien le chef. Pas de doute : ils ont obligé Lucien à leur verser son argent…
— Il faut prévenir la police, dit-elle.
Ils venaient de tourner le coin de la rue et, un peu haletants, se regardaient à la lueur grise du jour finissant. Des nuages hâtaient la nuit. Ils s’amoncelaient au-dessus de Montmartre, comme des bêtes crevées contre les grilles d’un barrage. Il y avait dans l’air, soudain, quelque chose d’étouffant et de malsain.
— Tu rêves ! dit Hervé, la police !
— Je ne vois rien d’autre à faire…
Il s’emporta, fâché de la voir se rallier à cette sotte idée.
— La police n’a rien à voir dans nos histoires… Ou alors elle aurait dû intervenir plus tôt.
Comme elle ne répondit rien, il se voulut persuasif.
— D’abord, nous ne sommes sûrs de rien, c’est une hypothèse, rien qu’une hypothèse… Qu’est-ce qu’il t’a dit, ce type ?
— Il voulait que j’attende son ami. Il prétendait ne rien savoir, mais j’ai vu qu’il mentait…
Hervé réfléchit un moment. Les passants les prenaient sans doute pour de paisibles amoureux en les voyant ainsi, côte à côte, avec la mine grave de ceux qui s’aiment. Un vieil autobus vert remontait la rue en ahanant, lesté de toute une population fatiguée. En contemplant cette théorie de visages alignés derrière les vitres scintillantes, Hervé leur dédia une pensée d’envie. Comme il devait être bon de rentrer chez soi, sa journée finie, et de s’écrouler devant un poste de télévision…
Jeanne lui saisit le bras et s’y appuya très fort. C’était une tentative pour le ramener sans brusquerie à la réalité.
— Hervé, il faut décider… Il faut agir…
Parbleu, il le savait bien !
Il hocha la tête.
— Bien sûr, ma chérie…
Ils reprirent leur marche sans but.
— Tu veux bien que nous examinions la situation calmement ?
Comme il ne répondait pas, elle enchaîna :
— À première vue, un mystère se pose… Lorsque tu as appris à Lucien la visite de cette jeune fille, que t’a-t-il dit exactement ?
— Il a sorti un truc genre parabole. Quelque chose comme « Puisque vous avez porté le premier coup de hache à l’arbre, il faut que j’aille l’abattre »…
— Et il t’a dit qu’il allait chez Mme Taride ?
— Oui.
— Bon, comment se fait-il, en ce cas, qu’ayant rendu visite à son ex-femme, il soit tombé dans les mains de ces voyous ?
— Je ne vois pas, avoua Hervé.
— À mon avis, il existe un rapport entre eux et cette femme.
— Le rapport, c’est qu’ils essayaient de la faire chanter fit le jeune homme. Et c’est parce que je lui demandais de céder à leurs instances qu’elle a voulu me faire disparaître.
— Comment la situation a-t-elle évolué entre elle et eux ? Voilà ce qu’il serait intéressant de savoir. De toute manière, pour retrouver la piste de Lucien, nous devons aller chez Taride !
— Aller chez Taride ! Mais c’est encore plus insensé que de prévenir les flics !
— Pas du tout ! C’est la logique même ! Là-bas est le point de départ de cet écheveau embrouillé.
— On voit que tu ne connais pas Agnès, assura Hervé. Si tu espères lui faire dire la vérité… D’ailleurs, avec cet accident, la maison doit être sens dessus dessous !
Elle n’aimait pas les éternelles hésitations de son compagnon, ses objections dolentes, sa peur d’aller de l’avant. Elle l’aurait voulu plus déterminé, bien que sa faiblesse justement fût un gage de soumission vis-à-vis d’elle.
— Hervé, dit-elle, il est impossible de ne pas tenter quelque chose pour retrouver Lucien. En dehors de toute amitié, songe à cet homme qui veut lui parler. Nous sommes pris entre deux feux, tu le comprends bien, et ce n’est pas en restant passifs, en courbant l’échine, que nous nous en tirerons…
Depuis que le soupirail était muré, le Notaire se trouvait plongé dans une nuit totale. La nuit la plus épaisse qu’il eût jamais connue. Il avait beau ouvrir grands ses yeux, il ne décelait pas le moindre reflet. Tout était opaque et mort autour de lui. Cette sensation de chute libre dans le néant était insoutenable. Elle décuplait sa soudaine volonté d’action.
— Si vous avez besoin de quelque chose, avait dit l’homme au pied bot, vous n’aurez qu’à cogner au plafond avec une rame…
Valmy avait repéré les rames. Il gagna le coin où elles se trouvaient. En tâtonnant, il en saisit une. Il l’éleva au-dessus de sa tête et eut la surprise de rencontrer le plafond presque aussitôt, la hauteur du réduit n’étant guère supérieure à la longueur des rames. Il frappa désespérément… Lorsqu’il fut fatigué de cogner, il attendit. La nuit et le silence l’environnaient toujours, sans que rien ne se manifeste. Valmy avait les pieds mouillés. Lorsqu’il marchait dans sa cellule, il produisait un bruit curieux, spongieux, qui était le bruit de sa terreur. Car maintenant il avait peur. Cette mort, aux bras de laquelle il s’abandonnait d’aussi bonne grâce naguère, le terrifiait maintenant. Il savait qu’il était prisonnier de sa propre tombe. L’eau continuerait de monter. Il se rappelait des titres de journaux au moment de son enlèvement… La Marne monte à la vitesse de… On craint une crue de la Seine supérieure…
Il mit la rame perpendiculairement à son corps et s’en servit comme d’un bélier pour frapper la porte. Mais le panneau de bois était très solide et Valmy manquait de recul pour donner de l’efficacité à ses coups de boutoir. Le bruit sourd du bois sur le bois ressemblait presque aux battements de son cœur ; lorsqu’il s’arrêtait, il se faisait en lui un silence instantané, terrible, un silence de mort.
Tino et Grosse Patte redescendaient du premier où ils avaient monté le poste de télé.
— Le type d’en bas fait un drôle de foin, les prévint Maryvonne, vous l’entendez ?
Les deux compères tendirent l’oreille. Ce lointain bruit de sape les ennuyait, car ils le recevaient sur la conscience.
— Il se calmera, affirma Mathieu, une bonne douche, y a rien de tel pour les nerfs…
Il administra une claque réconfortante sur les fesses de sa concubine.
— T’as vu cette armoire à deux portes ? demanda-t-il à Tino, pour essayer de faire diversion. Allez, zou, ajouta Grosse Patte, va te fringuer, fillette, et fais-toi belle, on file à Pantruche.
— Ce soir ? s’étonna la Bretonne.
— Oui. On ira chez Schérazade mater les filles qu’ont le nombril valseur. Tu t’imagines pas qu’on va rester ici, à faire trempette ? On reviendra quand la Seine aura fini de déconner…
La grosse fille s’échinait à hisser sa cuisinière à gaz sur quatre moellons afin de l’exhausser pour le cas où la crue serait vraiment sévère. Les hommes l’aidèrent. Elle mit ensuite de l’ordre dans sa chevelure et, désignant le plancher, demanda :
— Et lui ?
Mathieu haussa les épaules.
— T’occupe de rien, il est scaphandrier…
Sa sinistre boutade ne fit rire que lui. Maryvonne était une femme docile qui n’avait pas pour habitude de discuter les décisions de son homme, même lorsqu’elle les réprouvait. Elle marqua seulement son désaccord par une moue de circonstance. L’atmosphère de la cuisine était assez déprimante. Par la fenêtre on voyait l’eau qui s’enflait au bout du jardin ; le jour mourait et seule, la tache claire de la piscine de Meulan se détachait nettement sur l’horizon aqueux.
— Tu permets que je passe un coup de grelot ? demanda soudain le Corse.
— T’es chez toi, rappela Mathieu.
Tino passa dans le vestibule et décrocha. Il donna à la standardiste le numéro d’Agnès, qu’il connaissait par cœur.
Du vestibule, on percevait plus nettement les coups de boutoir du Notaire.
Tino se sentait cafardeux, à fond de cale ! Il avait besoin d’être dopé par la voix de sa maîtresse. « Entendre parler Agnès, c’était commencer à faire l’amour », songeait-il. Ce fut la femme de chambre qui répondit.
— Vot’ patronne est là ? demanda-t-il.
— Madame n’est pas encore rentrée, rétorqua la domestique avec hauteur en reconnaissant la voix de Mattei.
Elle réalisait mal que sa maîtresse pût tolérer cet homme dans sa vie. La nature de leurs étranges relations constituait pour la domestique un mystère. Depuis plusieurs jours, ce sinistre individu téléphonait régulièrement et elle l’avait même surpris attendant Mme Taride, en bas, devant le Jardin d’Acclimatation.
— Vous pensez qu’elle va tarder ? demanda Mattei.
— Elle sera là d’une minute à l’autre, repartit la bonne.
— Un moment, fit le Corse.
Posant sa main sur la passoire de l’émetteur, il demanda à la cantonade :
— On déhotte dans combien de temps, Grosse Patte ?
Mathieu montra dans l’entrebâillement sa figure poupine de vieux bébé vicieux.
— Tu sais, dit-il, le temps que la Grosse soit corsetée et qu’elle ait préparé la valoche, ça va chercher une heure bien pesée.
Tino acquiesça.
— Bon, si elle arrive avant une heure de temps, dites-lui de m’appeler au 568 à Meulan… Vous notez ? Salut !
Il raccrocha. Mathieu paraissait maussade. Il n’aimait pas qu’on distribue son numéro de fil à tout va.
— C’est urgent ? s’informa-t-il d’un air morose.
Tino fît signe que oui. Il ramassa un numéro du « Chasseur Français » sur la couverture duquel on voyait un chien de chasse tenant un faisan dans sa gueule.
C’était urgent, en effet.
— T’aurais pas un petit pastaga ? demanda-t-il. Tu vas dire que je prends mes aises, mais j’ai un bourdon gros commak !
Son copain lui posa la main sur l’épaule.
— Tu devrais t’acheter un café près d’ici, conseilla-t-il, je te le redirai jamais assez !
En bas, le remue-ménage venait de cesser.
Tino ouvrit « Le Chasseur Français » à la page des villégiatures.
Agnès rentra en retard. Ses nouvelles occupations l’accaparaient de plus en plus et elle se laissait absorber par la frénésie des affaires. Elle découvrait combien était intéressant le métier de son défunt mari. Vendre des idées était d’un bon commerce.
Elle regarda Rose avec une certaine inquiétude, comme chaque soir, redoutant d’apprendre des choses désagréables sur sa fille. Les blessures superficielles d’Eva se cicatrisaient rapidement, mais elle traversait de longues périodes de prostration au cours desquelles elle semblait, ignorer son entourage.
— Mademoiselle va bien ? questionna la veuve.
— Très bien, la rassura Rose. Elle a écrit une partie de l’après-midi… Et puis elle a téléphoné…
— À qui ? s’inquiéta Agnès.
— Je ne sais pas… À propos de téléphone, on vous a appelée de Meulan… C’est… cet homme.
Agnès sut tout de suite en effet. Elle sut, à cause du regard torve de Rose et de son petit air sournois.
— Il voulait que vous rappeliez dans l’heure qui suivait, mais il est trop tard, maintenant…
— Il n’a rien dit d’autre ?
— Non, Madame…
Agnès se demanda si cet appel manqué concernait une bonne ou une mauvaise nouvelle. Elle avait hâte d’apprendre la mort de Valmy. L’ombre de son premier mari l’incommodait. Son calme, sa lucidité, lui avaient causé une certaine inquiétude, qui tardait à se dissiper. Le Notaire n’était plus un ancien complice qui noyait ses remords et sa vie gâchée dans du vin rouge, mais un être neuf qui se décidait à agir.
— Le notaire est venu, Madame, fit Rose, soucieuse de ne rien omettre.
— Le Notaire ?
— Oui, Madame… Il voulait vous voir pour une communication importante… Il a demandé que vous l’appeliez de bonne heure à son étude, demain, pour convenir d’un rendez-vous. Ça concerne, a-t-il dit, la succession de Monsieur.
— Ah ! bon, le notaire ! soupira Agnès, soulagée.
Un bref instant, elle avait eu devant les yeux la silhouette bizarre de Valmy. Lorsque, l’autre soir, elle l’avait trouvé assis dans la grande bergère du salon, la main sur un genou, dans une attitude de jadis, il lui avait semblé que beaucoup de temps s’était soudain aboli et que leur vie ancienne venait de reprendre. Un simple enchaînement d’images !
— Très bien, Rose, je vous remercie.
Agnès pénétra dans la chambre d’Eva.
Elle trouva sa fille en robe du soir devant une glace.
— Qu’est-ce que ça veut dire ! s’exclama-t-elle, tu ne vas pas me dire que tu sors ?
— Oh non ! répondit l’adolescente. C’était juste pour voir…
— Pour voir quoi ?
— Pour me voir, m’étudier… J’ai réfléchi, ma poule, je crois que je vais essayer de faire du cinéma puisque j’intéresse Stephani. Après tout, c’est une occupation qui en vaut une autre… J’ai besoin de réagir.
Agnès se réjouit en apprenant ces belles résolutions.
— Tu as raison, ma chérie… Peut-être feras-tu une belle carrière, sait-on jamais. Tu es jolie. Et tu as du caractère.
Elle respirait plus librement. En parcourant le luxueux appartement, elle avait, comme au bureau, l’impression grisante d’être une souveraine. C’était comme si Taride n’avait jamais existé vraiment ; comme s’il n’avait été — même de son vivant — qu’un souvenir improbable…
Rose préparait un jus de carotte au « juicer ». Sa maîtresse ne buvait que cela aux repas. Elle crut entendre frapper à la porte de l’office et arrêta le vrombissement de l’appareil. Elle ne s’était pas trompée : quelqu’un frappait discrètement. À pareille heure, on ne pouvait croire à la visite d’un fournisseur. La domestique se décida à ouvrir et se trouva en présence d’une jeune fille au visage sympathique, vêtue d’un imperméable blanc, réversible. Elle crut que c’était l’amie d’une de ses collègues de l’immeuble venant en visite pendant l’absence des patrons et lui sourit.
— Mademoiselle ?
La visiteuse hocha la tête et regarda dans l’office avec inquiétude.
Rose remarqua qu’elle paraissait redouter la venue d’une personne étrangère.
— Vous désirez ?
— Vous servez bien chez Mme Taride ? demanda Jeanne.
— Mais… oui, fit Rose, c’est à quel sujet ?
— Je voudrais vous parler en particulier…
— À moi ?
Son interlocutrice joignit les mains et sa figure prit une expression suppliante.
— Oui, il le faut absolument… J’ai un renseignement délicat à vous demander, je vous dédommagerai largement…
Vous voulez bien que nous nous retrouvions après votre service ?
Rose hésita. La demande était saugrenue. Mais elle était intriguée par cette visite intempestive, et puis elle trouvait Jeanne sympathique et intéressante.
— Dans deux heures, devant la terrasse de l’Orée du Bois, fit-elle.
— Entendu, dit Jeanne… Vous devez être surprise, mais je vous expliquerai… Surtout, n’en parlez pas à votre maîtresse !
Rose battit des paupières et regarda disparaître son interlocutrice dans l’escalier de service.
Elle ne comprenait rien à cette démarche, mais confusément elle flairait que cela concordait avec les incohérences de la maison.
Il se passait quelque chose de louche. Ce rendez-vous l’excitait plus qu’un rendez-vous galant.
Hervé attendait Jeanne dans l’ombre des arbres. La pluie s’était mise à tomber et de grosses gouttes froides filtraient à travers les branchages et venaient s’écraser sur le front du garçon. Il vit la silhouette claire et se précipita à sa rencontre.
— Tu as pu obtenir un renseignement ? demanda-t-il.
— Mieux que ça, fit l’infirmière, j’ai rendez-vous avec la femme de chambre dans deux heures… C’est une fille délurée qui paraît très compréhensive.
Ils rejoignirent l’avenue de la Grande-Armée et allèrent dîner dans un restaurant près de la Porte Maillot. Le service fut vite expédié, car ni l’un ni l’autre n’avaient faim et ils se nourrirent chichement d’un steak haché. Ensuite, comme ils avaient du temps devant eux et que la pluie venait de cesser, ils décidèrent de se promener.
Il y avait une atmosphère curieuse, à ces heures, dans le bois de Boulogne. En s’égouttant, l’eau mettait une sorte de frémissement dans les frondaisons… Les lampadaires échelonnant l’allée des Acacias faisaient briller la route mouillée. Les autos passaient en faisant gicler les flaques. La lumière de leurs phares allait chercher des silhouettes de femmes, dans l’ombre des arbres, au-delà de l’alignée des lampadaires. C’étaient toutes les catins du Bois, qui, chassées des berges par l’inondation, s’étaient rabattues en bordure de la forêt. Quand elles voyaient ralentir une auto, elles s’avançaient dans la lumière, en faisant tourniquer leurs parapluies ruisselants. Parfois, une voiture stoppait à leur hauteur, un bref colloque s’engageait entre elles et l’automobiliste. Certaines prenaient place dans l’auto qui s’éloignait… Lorsque les pourparlers n’aboutissaient pas, elles refermaient les portières d’un geste sec, et regardaient disparaître le véhicule avec un haussement d’épaules.
Hervé et Jeanne passèrent devant les filles en faction, puis, gênés par cette étrange revue, ils obliquèrent dans une petite allée de traverse… Le garçon tenait sa compagne par la taille et il était tenaillé par le désir qu’il avait d’elle. C’était une sorte de gageure vis-à-vis de lui-même. Il voulait Jeanne, pour se prouver qu’il était capable de la séduire, de braver sa peur stupide de l’homme…
— Tu trembles ? demanda-t-il soudain.
Il avait perçu un frisson sur la hanche de l’infirmière, il l’avait capté comme un message perdu.
Elle ne répondit pas.
— Tu as froid ?
L’air était doux et mouillé. En le respirant, on avait l’impression d’absorber un breuvage.
— Non, fit Jeanne.
— Alors, pourquoi trembles-tu ainsi ?
Elle hocha la tête et eut un geste câlin. Elle frotta tendrement sa joue fraîche sur l’oreille d’Hervé.
— Ça vient de cette obscurité, balbutia-t-elle, elle me rappelle la cave.
— Veux-tu que nous retournions à la lumière, chérie ?
— Non, non… Après tout, ce n’est pas désagréable… La peur me fait davantage apprécier ta présence. Ta main sur ma hanche me fait du bien, Hervé…
Il l’embrassa.
— Chaque nuit, en m’endormant, reprit la jeune fille, je revois le cadavre de la vieille au bas de l’escalier. Te souviens-tu, Hervé, elle avait l’air de rire…
— N’y pense plus !
— Comment veux-tu que j’oublie cette vision ! Sans moi, elle vivrait encore !
— Si tu ne t’étais pas défendue, c’est toi qui serais morte. La légitime défense, ce n’est pas seulement une expression judiciaire, ça existe…
Ils aperçurent une sorte de petit kiosque peint en vert qui se dressait dans une clairière et s’y dirigèrent. C’était une construction destinée sans doute aux jardiniers du Bois. Elle comportait un appentis où l’on remisait des outils et une véranda carrée entourée de lattes de bois en croisillons. Comme la pluie revenait tout à coup, ils gravirent le seuil de l’étrange construction.
L’eau coulait de leurs cheveux et ruisselait le long de leur cou. Des lampadaires lointains projetaient dans la clairière une lumière diffuse, verte et vaporeuse, hachée par la pluie.
Hervé désigna les zébrures obliques de l’eau tombant du ciel. Elles ressemblaient à des barreaux plantés devant la clarté flottante du dehors.
— Tu vois, fit Hervé, on dirait que nous sommes prisonniers.
Elle tressaillit.
— Ne dis pas cela, Hervé !
Comme elle était émotive, ce soir-là ! Ses nerfs commençaient à flamber.
Ils gagnèrent le fond de l’abri, poussèrent la porte de la remise aux outils… Il y avait un rouleau à main et quelques troncs d’arbres. Ils s’assirent sur l’un d’eux. Un silence enveloppant, que tissait la pluie persistante, les isolait. Ils avaient l’impression d’être loin de tout, loin de Paris, loin du monde.
Le jeune homme chercha les lèvres de Jeanne. Elle avait des larmes au-dessus de la bouche. Il en fut alarmé.
— Mais qu’est-ce qui t’arrive, Jeanne ?
— Je ne sais pas, fit-elle… C’est plus fort que moi. Il me semble qu’il va arriver quelque chose…
Un bruit de pas, un murmure, la firent taire. Ils coulèrent un regard par l’ouverture de la porte et virent, à la lumière mouillée du sous-bois, un couple qui se pressait en direction du kiosque.
Hervé reconnut l’une des filles qui tapinaient dans l’allée principale. D’un commun accord, les jeunes gens se turent et retinrent leur souffle. Les arrivants s’ébrouèrent dans le kiosque, à quatre pas d’eux. L’homme ne disait rien, mais la catin parlait d’abondance… Elle déposait son parapluie ouvert dans un angle de l’abri, sacrait contre le temps bizarre qui continuait de faire grimper les rivières…
— J’habite près du pont de Grenelle, si tu voyais ce désastre, mon pauvre loup…
Hervé et Jeanne se seraient crus dans quelque théâtre infâme où les protagonistes auraient joué un simulacre de film pornographique. Leur gêne était si grande qu’ils n’osaient plus se tenir par la main.
La catin demanda de l’argent à l’homme, protesta parce qu’il ne lui donnait pas suffisamment et promit d’être gentille s’il se montrait plus généreux. Parfois les phares d’une auto traversaient la barrière des fûts et venaient éclairer le pauvre couple. La putain était une petite grosse au corsage dilaté ; l’homme avait l’air d’un fonctionnaire quelconque. Il était jeune, avec une gaucherie déconcertante qui agaçait la professionnelle.
Jeanne regardait la scène en serrant les dents pour ne pas crier de dégoût. Elle vit la grosse radeuse s’agenouiller sur le sol cimenté, retrousser sa jupe collante comme on dépouille un animal et elle l’entendit donner des directives à son compagnon avec une crudité de termes qui eût fait rougir un charretier.
L’autre obéissait mornement. Il se plaça dans la position préconisée par sa partenaire et il la prit vivement dans une pose plus propice à la supplication qu’à l’amour.
L’étreinte dura fort peu de temps et pendant qu’elle s’accomplissait, la catin ne cessa de lamenter des ordures en feignant de les crier par plaisir. Puis les pauvres amants se relevèrent, époussetèrent leurs genoux et la fille demanda à l’homme une cigarette. Il répondit qu’il ne fumait pas. Tandis qu’elle se rajustait, il s’éloigna sous la pluie, le dos rond, honteux…
La putain reprit son parapluie et courut vers l’allée des Acacias en fredonnant une chanson…
Ni Hervé, ni Jeanne n’avaient bronché. Ce spectacle inattendu les avait paralysés.
— C’est ignoble ! soupira enfin la jeune fille.
Elle cacha son visage contre la poitrine du garçon et s’agrippa à lui, partagée entre sa répulsion et le feu que ce spectacle venait d’allumer dans son sang. Hervé la renversa sur le plancher grossier. Elle se laissa faire et fut surprise et émerveillée en constatant qu’elle n’éprouvait plus la moindre crainte. Le triste spectacle dont elle venait d’être témoin l’avait guérie…
Hervé fut déconcerté par sa passivité. Cet instant tant désiré et qu’il n’espérait plus le déçut. Il trouva leur étreinte plus banale et plus fade que celle qui s’était accomplie sous leurs yeux.
Une heure plus tard ils gagnèrent en silence la terrasse de l’Orée du Bois. Jeanne tenait avec ferveur la main de son amant. Ce geste de possession, sa puérile fierté de femme heureuse irritaient sourdement le jeune homme. Avant cette soirée, il lui en voulait de se refuser, maintenant il lui pardonnait difficilement de s’être offerte. « Je ne l’aime pas. » Cette constatation le navrait. Il aurait tellement voulu aimer Jeanne, cela eût simplifié sa vie.
Ils virent arriver Rose un manteau jeté en hâte sur ses épaules. Jeanne lui fit signe et la fille s’approcha de leur table sous la véranda de l’établissement. Elle n’osait pas s’asseoir.
— Il me semble que je vous connais, dit-elle à Hervé.
— Asseyez-vous ! invita Jeanne.
— Oh ! Ici ? balbutia Rose.
— Pourquoi pas… Nous sommes tranquilles, à cause de la pluie il n’y a presque personne à cette terrasse.
L’argument eut raison des réticences de la domestique. Elle accepta la chaise que le beau blond dégageait à son intention.
— Je me demande où je vous ai vu, dit-elle, ne parvenant pas à détacher son regard d’Hervé.
Il haussa les épaules et quêta l’assistance de Jeanne.
— Vous avez été très gentille de venir, fit-elle en soupirant. Il faut absolument que vous nous aidiez, mademoiselle. C’est pour une bonne cause, croyez-moi.
Rose suivait attentivement les explications de son interlocutrice en se trémoussant parfois sur sa chaise.
— Connaissez-vous un certain Mattei ? demanda à brûle-pourpoint l’infirmière.
— Oui, dit Rose, pourquoi ?
— Il va chez votre patronne ?
— Il y est venu deux fois, et…
— Et ?
— Non, rien, coupa Rose, se décidant à la prudence… Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Parce que cet homme est un triste individu. Je crains que votre patronne n’en fasse l’expérience…
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Je ne peux pas vous répondre pour le moment.
Ce n’était pas avec des réticences qu’ils gagneraient la confiance de la jeune bonne, Jeanne s’en rendait aisément compte. Elle prit le poignet de Rose et lui dit d’un ton pénétré :
— À cause de cet homme, mon fiancé et moi-même sommes dans une situation délicate. Aidez-moi, vous le pouvez !
— Mais pourquoi moi ?
Hervé se racla la gorge.
— Vous connaissez aussi un certain Valmy ?
— Valmy ! murmura Rose, c’est le nom de Mademoiselle !
Vosges évoqua fugitivement les grands yeux fixes d’Eva.
Il eut comme une envie de pleurer, et cette dépression s’accompagna d’une brusque chaleur par tout son corps.
— Réfléchissez, dit-il… Il y a quelques jours, un monsieur de ce nom n’a-t-il pas rendu visite à votre maîtresse ? Ça devait être le soir où M. Taride s’est tué en voiture…
— Oui, oui ! fit Rose de plus en plus surprise. C’était un parent de Mademoiselle ?
— Je crois, oui. Est-il resté longtemps chez vous ?
— Plusieurs heures !
— Avec Madame ?
— Avec Madame, oui… Ils parlaient doucement…
Elle se tut et rougit. Jeanne réprima un sourire. Comme les deux interlocuteurs avaient parlé à voix basse, Rose n’avait rien pu capter de leur conversation.
— Et ensuite ? coupa Hervé… Il est parti ?
Rose évoqua la soirée en question. Elle était allée au Marignan pour y attendre un paquet que personne n’avait apporté. Elle avait flairé le mauvais prétexte : sa maîtresse avait voulu l’éloigner. Pourquoi, en ce cas, ne lui avait-elle pas simplement donné sa soirée ? Les patrons sont des gens incompréhensibles…
— Je l’ai vu partir, reprit-elle… Parce que, je dois vous dire que Madame m’avait envoyée en course. Lorsque je suis revenue, M. Valmy montait dans une auto avec l’autre, le sale type…
Jeanne et Hervé se regardèrent.
— Vous en êtes certaine ?
— Tout à fait… Je peux même vous dire que l’autre l’a poussé dans le dos pour le faire dépêcher.
— Naturellement, vous ne savez pas…
Jeanne se tut.
— Suis-je idiote, reprit-elle, répondant au regard interrogateur de la domestique, j’allais vous demander si vous aviez une idée de l’endroit où ils étaient allés ! Vous comprenez, M. Valmy, qui est notre ami, a disparu et…
— Pas possible ! béa la soubrette.
L’infirmière se mordit les lèvres.
— Je veux dire qu’il ne nous a pas donné de ses nouvelles. Alors je…
Elle était à court de mensonges. Hervé prit le relais.
— Vous devez nous trouver bien mystérieux, mais nous ne voulons pas alerter la police tant que nous ne sommes pas certains qu’il lui est arrivé quelque chose…
— Je savais bien que tout ça n’était pas catholique, fit Rose.
— Qu’entendez-vous par « tout ça » ? questionna Jeanne.
— Pff… Depuis quelque temps, tout est déréglé à la maison… Y a du mystère, du drame, quoi ! Voyez par exemple l’accident de ce pauvre Monsieur… La conduite de Madame n’est pas pareille… Quant à Mademoiselle…
Hervé battit des paupières. Il parla et ne reconnut pas sa voix.
— Comment va-t-elle ?
— Bien et mal ! Je la trouve bizarre. On dirait qu’elle est très malheureuse et qu’elle ne veut pas qu’on s’en aperçoive.
Soudain, Rose se frappa le front.
— Je pense à quelque chose ; tout à l’heure, en fin d’après-midi, le Marseillais a téléphoné.
— Le Marseillais ?… Ah ! Mattei.
— Oui. Il était à Meulan… Il voulait que Madame l’appelle au 568.
— C’est une indication, convint Jeanne.
Elle nota le numéro. Pour écrire, elle avait lâché deux billets de mille francs qu’elle venait de tirer de sa poche. Elle les poussa du doigt.
— Voulez-vous accepter cela, à titre de dédommagement ?
— Non, répondit Rose. Je ne suis pas une concierge.
— Je ne voulais pas vous vexer, affirma Jeanne en rougissant.
Elle reprit l’argent et balbutia :
— Je vous remercie. Croyez bien que si nous nous permettons de vous questionner, c’est parce que nous sommes vraiment dans l’ennui.
— Si je me permets de répondre, fit Rose, enhardie, croyez bien que c’est que je l’ai compris.
À cette heure tardive, l’immense hall de la gare Saint-Lazare était presque vide. Quelques clochards « faisaient » les mégots avant l’arrivée des services de nettoiement. Des amoureux se séparaient en silence près des grilles au-delà desquelles haletait le dernier train pour Mantes.
Jeanne et Hervé coururent jusqu’à la voie 17 et comme ils pénétraient sur le quai, le convoi s’ébranla ; Hervé hissa sa compagne dans le dernier wagon. À peine l’eut-il rejointe que les portes à glissières se refermèrent dans un roulement régulier.
Ils se comprimèrent la poitrine en regardant défiler le morose univers de rails et de sémaphores. Le convoi prit de la vitesse et ne tarda pas à rouler au fond d’une profonde tranchée dominée par des immeubles noirs.
— Allons nous asseoir, invita le jeune homme, après avoir repris son souffle.
Ils pénétrèrent à l’intérieur du compartiment. Deux voyageurs seulement s’y trouvaient : un vieil homme au feutre cabossé qui tenait une petite valise à casse-croûte contre lui et une femme au maquillage flétri par une trop longue journée de travail.
La nuit était claire, malgré la pluie… Par instants, la lune apparaissait entre deux nuages, illuminant de sa lumière morte la banlieue endormie.
— Dans le fond, ce voyage est ridicule, soupira Hervé…
Il avait sommeil. Il était fatigué et désemparé. Il songeait à leurs brusques amours de la soirée ; à ce kiosque perdu sous la pluie où les catins du Bois venaient exercer leur sale industrie. Tout cela avait un côté affreusement mesquin. Jamais le garçon n’avait aimé une femme en éprouvant des réactions aussi ternes…
La main de Jeanne glissa le long de la manche humide de son compagnon. Elle trouva son poing crispé, l’ouvrit de force et s’y blottit.
— Il fallait tenter quelque chose, soupira-t-elle ; n’importe quoi.
— Songe que nous n’avons qu’un numéro de téléphone en fait d’indice…
— Un numéro de téléphone correspond toujours à une adresse, mon grand !
— Et après ? C’est peut-être l’adresse d’un café quelconque d’où Mattei a appelé…
— Ça peut également être celle d’une maison où il garde Lucien prisonnier…
Le train s’arrêta dans une gare mouillée. Le long du quai, un employé courait en balançant un fanal. Par-delà la gare, on découvrait une ville de banlieue, endormie. Sur une place un grand magasin de meubles à plusieurs étages étincelait de lumière.
Depuis le train, les jeunes gens apercevaient des mobiliers tristes étagés dans le noir de la place. Le train repartit. Le vieil homme à la valise carrée se prépara pour la prochaine station.
— Tu t’imagines que Valmy vit toujours ? murmura Hervé. Maintenant qu’ils ont eu son argent, tu penses…
— Ce serait tellement horrible ! frissonna Jeanne.
Il y eut encore deux arrêts assez brefs, puis la voie ferrée se mit à longer la Seine et les amants furent accaparés par l’étrange paysage qui se proposait à eux. Les villas bordant le fleuve baignaient dans l’eau grise. La crue faussait toute perspective. On voyait émerger le haut d’un portique et les arbres fruitiers ressemblaient maintenant à des massifs. Dans des cours inondées, des automobiles, surprises par la montée du fleuve, n’avaient plus que leur toit d’apparent. C’était saisissant et beau. D’une grandeur sinistre…
Lorsque le convoi pénétra dans la gare de Meulan, Hervé et Jeanne étaient seuls dans le compartiment. Quelques personnes descendirent du convoi qui s’éloigna rapidement, comme pressé d’en finir avec ce service nocturne.
Hervé donna les billets au préposé en faction devant la sortie, et attendit que s’écoule le maigre flot des voyageurs.
— Vous ne pourriez pas me laisser consulter l’annuaire du téléphone ? demanda-t-il à l’employé.
L’autre fit un geste d’assentiment et guida le couple jusqu’à son bureau. Des lampes de cuivre, alignées sur un rayon, accaparaient la maigre lumière de l’endroit. Le fonctionnaire s’empara d’un annuaire déchiqueté et le tendit à Hervé. L’ouvrage s’ouvrit tout seul à la page de Meulan. Chacun des jeunes gens prit une colonne et la descendit en ne lisant que les numéros de téléphone.
Ce fut Jeanne qui tomba sur le numéro cherché.
— Mathieu, villa Belle, lut la jeune fille.
L’employé venait de sortir un casse-croûte d’un tiroir et le débarrassait du papier gras qui l’enveloppait.
— M. Mathieu, vous connaissez ? demanda Hervé.
— Le pied bot ? interrogea l’homme en ouvrant la lame de son couteau de poche.
— Oui, c’est lui ! s’écria Hervé, reconnaissant à ce détail l’homme qui était venu chercher le courrier de Valmy.
— Prenez le pont. Dans le milieu il y a une île, sur la droite… Sa maison est par là…
Valmy avait pris le parti de s’asseoir sur le lit, les jambes repliées sous lui. Depuis plusieurs heures, tout bruit avait cessé dans la maison. Il restait seul, abominablement seul. L’eau s’infiltrait dans sa cellule. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle pût monter aussi vite. En un rien de temps elle avait atteint ses chevilles, puis ses mollets… C’est alors qu’il s’était juché sur le lit. Naturellement, il se doutait bien que ça ne servirait à rien. Il lui suffisait de baisser la main pour effleurer le niveau de l’eau. L’humidité grimpait dans le matelas. Il avait l’impression d’être assis dans de l’herbe mouillée. Ce qui le terrorisait, surtout, c’était le noir. Il allait périr comme un rat au fond d’un trou, sans lumière… Il se livrait à des calculs de physique pour essayer de faire diversion… Par exemple, il se demandait, s’il ne resterait pas, au ras du plafond, une couche d’air comprimé par l’eau qui empêcherait celle-ci d’emplir complètement la pièce. Seulement il se rendait compte que l’épaisseur de la couche en question ne suffirait pas. Elle serait plus mince que sa tête. Même en se tenant debout sur le lit et en plaquant sa bouche contre le plafond…
Tout cela était horrible. Il s’en voulait de tellement tenir à l’existence, d’aspirer si fort à être sauvé… Peut-être la crue allait-elle s’enrayer ? L’eau ne pouvait pas monter indéfiniment ! Il recherchait furieusement dans sa mémoire la position de la maison par rapport à la Seine. Quand on l’avait amené ici, il faisait nuit et, vu les circonstances très particulières du voyage, il n’avait guère prêté attention à la topographie.
Il palpa le mince matelas. Cette fois, il n’y avait plus à en douter : il était complètement détrempé. Lucien se redressa. Le lit pliant ne comportait pas de montant sur lequel il eût pu s’asseoir pour reculer l’échéance… Il se tint donc debout, la tête inclinée à cause du plafond bas.
— Mon Dieu, soupira-t-il, vous ne m’avez donc tiré de la fange que pour m’infliger la plus misérable des morts !
Il se révolta. Il ne voulait pas, il n’acceptait pas. Sa volonté était plus forte que les murs qui l’emprisonnaient ; plus forte aussi que cette eau pitoyable dont l’irrésistible montée ressemblait à l’accomplissement d’une machiavélique exécution.
— Au secours ! hurla Lucien, aussi fort qu’il put.
Sa voix résonnait étrangement dans le petit local au volume réduit par l’inondation.
— Au secours !
Le chemin traversant l’île allait s’engloutir dans l’eau miroitante. Jeanne s’arrêta devant la Villa Belle et la désigna du menton à son compagnon. L’habitation semblait désertée, de même que toutes celles qui l’entouraient.
— C’est là ! souffla-t-elle.
— Je vois bien, bougonna le jeune homme. Et maintenant, nous ne sommes pas plus avancés…
Elle eut un geste instinctif. Elle tira sur la chaînette du portail. Une cloche sonna lugubrement dans la nuit grondante.
— Tu es folle ! sursauta Hervé.
— Pourquoi ? demanda Jeanne. Il faut bien que nous en ayons le cœur net.
— Cette maison est inoccupée, allez, viens !
Elle s’attarda pour contempler la villa environnée d’eau… Les premières marches du perron étaient déjà submergées.
— Les gens qui habitent ici sont partis, tu penses… Qui donc voudrait rester au milieu de cette flotte !
Il fit un pas en direction du pont. Il avait besoin de fuir cet univers en perdition. La vue de ce paysage effarant l’affolait. Jeanne se décida à le suivre, mais au moment où ils repartaient, elle sursauta.
— Tu as entendu, Hervé ?
— Quoi ? murmura le garçon d’un ton mal assuré.
— Il m’a semblé ! C’était comme un appel…
— Penses-tu…
— Mais si, écoute !
C’était un appel, en effet, mais faible, mais lointain… Un appel d’outre-tombe qui semblait parvenir d’un caveau fermé.
— Ça vient de très loin, affirma Hervé… L’eau porte le son.
— C’est dans la maison qu’on crie…
Elle ouvrit la porte de fer.
— Jeanne ! Tu es folle…
Mais la jeune infirmière ne l’écoutait plus… Elle retira ses chaussures, les mit dans les poches de son imperméable et entra dans l’eau froide. Il la vit grimper le perron… Lorsqu’elle fut devant la porte, elle colla son oreille contre le panneau de bois.
— Hervé ! cria-t-elle au bout d’un instant… Hervé, viens vite, c’est d’ici qu’on crie… Je sais que c’est Lucien ! Viens !
Il obéit. Lui aussi venait de sentir que c’était le Notaire qui se manifestait quelque part dans la demeure abandonnée.
La porte était une grosse porte de bois, vitrée en son milieu, avec un solide motif en fer forgé pour protéger le panneau de verre dépoli.
Hervé secoua le pommeau de cuivre. Il réalisa alors qu’il leur serait impossible d’ouvrir cette porte. Il recula, vit que toutes les fenêtres comportaient de solides volets de fer…
— Allons chercher du secours ! décida le jeune homme.
— Non, attends ! fit Jeanne.
Elle sortit quelque chose de sa poche. Il regarda, c’était un revolver à barillet, d’un modèle très ancien.
— Où as-tu pris ça ? bégaya-t-il.
— C’était le revolver de mon père, quand il était officier… Je ne te l’ai pas montré, parce que j’avais peur que tu te fiches de moi…
— Que veux-tu en faire ? demanda-t-il.
L’arme l’intimidait et l’attirait. Lorsqu’il jouait au cow-boy, étant gamin, il possédait le même, un vrai revolver dont son tuteur avait ôté le percuteur…
— Tirer dans la serrure, comme au cinéma !
— Ecoute, Jeanne… Suppose que nous nous trompions… Et songe à ce qui se passerait si…
Il n’acheva pas, car elle venait de tirer dans la serrure. Cela fit un bruit énorme dont l’écho se perdit dans la rumeur majestueuse de l’inondation.
Une forte odeur de poudre se répandit, leur piqua le nez… Jeanne donna un coup d’épaule. La porte ne s’ouvrit pas, mais elle bougea.
Unissant leurs efforts, ils parvinrent à l’ouvrir.
Une odeur de maison habitée les accueillait. Il y avait des remugles de beurre frit et de tabac.
— Lucien ! cria Jeanne à pleine voix…
Hervé était demeuré sur le seuil et regardait avec angoisse autour de lui. Mais l’île était déserte et le coup de pistolet n’avait pas dû être perçu de Meulan…
Au sous-sol, un cri s’éleva, ardent, pathétique… Un cri de désespoir et d’égoïsme.
— À moi ! À moi !
— Viens vite, Hervé…
Elle trouva le commutateur du vestibule. La porte de la cave s’ouvrait tout au fond, sous l’escalier. Jeanne donna la lumière. La vue de ces marches qui plongeaient vers un sous-sol inconnu la glaça. Elle revit l’escalier de la rue de Charonne et poussa un petit cri.
— Qu’as-tu ? chuchota Hervé.
Elle le regarda seulement et il comprit sa peur.
— Je passe le premier ! décida-t-il…
L’escalier se terminait dans l’eau. Celle-ci arrivait à mi-hauteur et ne se trouvait pas à plus de cinquante centimètres du plafond…
— Lucien ! cria Hervé, où êtes-vous ?
Cette fois, la voix qui leur parvint était plus calme…
— Au fond du couloir ! Vite ! Vite !
Hervé hésita. En considérant le fond de la cave, il vit que le couloir s’abaissait. La porte du réduit occupé par Valmy se trouvait complètement dans l’eau.
Son côté sportif eut raison de sa peur. Il se dévêtit rapidement, ne conservant que son slip, et plongea dans l’onde noirâtre…
Au ras du plafond, la lampe encore épargnée par l’eau répandait une lumière jaune qui se réfractait curieusement.
Jeanne vit s’éloigner son amant, et son cœur se serra.
— Fais attention ! cria-t-elle.
Elle oubliait le sinistre souvenir de Coco la Jolie pour ne songer qu’au danger couru par Hervé. S’il avait péri dans cette cave, elle serait devenue folle. C’était l’homme de sa vie ; celui qui l’avait guérie d’elle-même… Une espèce de sauveur triomphant, beau et tendre…
Hervé respira un grand coup, plongea et vit la clé sur la porte de la cave. Il réussit à la tourner, mais n’eut pas la force de tirer la porte. Il dut refaire surface pour respirer goulûment l’air fade du sous-sol. Ensuite il replongea, s’arc-bouta contre le mur et parvint à ouvrir la porte… Sous l’eau, il aperçut les jambes de Valmy juché sur son lit. Il pénétra dans le réduit et émergea. Une lampe brillait dans la cellule de Lucien. En actionnant le commutateur, Jeanne l’avait éclairée. Hervé sortit de l’eau à quelques centimètres de l’ampoule et la lumière l’éblouit. Il tourna la tête, vit la figure ravagée de son ami. Hervé se sentit fort. Son acte de bravoure lui faisait déjà du bien.
Il cligna de l’œil à Lucien.
— J’arrive au poil, non ? gargouilla-t-il.
Il monta sur le lit.
— Vous savez nager, Lucien ?
— Je n’ai plus la force…
— Bon, nouez vos bras autour de mon cou, respirez profondément et ne vous démenez pas, même si vous buvez la tasse… Il n’y en a que pour quelques secondes, dites-vous bien ça !
Il avait peur que Valmy se débatte une fois sous l’eau… Mais Lucien venait de récupérer son calme. Il fit ce que le garçon lui disait. Hervé apprécia ce fardeau. Quelques semaines plus tôt, il avait frappé cet homme avec la volonté de le tuer, et voici que par un merveilleux retour des choses, il lui était donné de le sauver !
Valmy retint sous souffle, ferma les yeux… Il ne sentait pas le froid de l’eau. Le corps de son sauveteur lui communiquait sa chaleur. Même pendant les secondes durant lesquelles ils restèrent immergés, afin de repasser la porte, il n’éprouva pas la moindre appréhension. Il aurait pu, lui semblait-il, demeurer des heures sans respirer.
Pour recevoir le tabellion, Agnès s’était, selon sa propre expression, déguisée en veuve. Elle avait donc passé une robe noire dont l’unique coquetterie résidait dans l’ampleur de la jupe et l’amorce du décolleté. Elle arpentait l’appartement en se pétrissant les mains, car elle était très inquiète. Le notaire avait dit :
— Il faut que je vous voie d’urgence pour vous faire part d’une grave communication…
Il n’avait pas parlé d’une communication importante. Non, c’était une grave communication…
Et depuis qu’elle avait raccroché, Agnès se demandait « Grave pour qui ? » À cela une seule réponse : grave pour elle.
Elle ouvrit la porte d’Eva.
— Tu es déjà levée ! s’exclama-t-elle.
Non seulement la jeune fille était levée, mais elle avait fait sa toilette.
— Je vais sortir tôt, dit Eva.
— Pourquoi cette valise ? questionna Agnès, suspicieuse, tu pars en voyage ?
— Non… Stephani m’a demandé d’apporter quelques toilettes pour les bouts d’essai !
La veuve de Taride se retira avec un imperceptible haussement d’épaules. Les jeunes filles étaient bien incompréhensibles décidément. Elle avait, après l’accident, cru sa fille au bord du suicide ou de la dépression nerveuse, et voilà qu’elle se mettait dans la tête d’être vedette de cinéma !
Le coup de sonnette fut comme un trait de râpe sur ses nerfs. Elle gagna le salon, voulant se composer une attitude. Elle avait besoin de tous ses moyens.
Me Thubault ne correspondait guère à l’idée qu’on se fait ordinairement d’un notaire. Il était jeune, sportif, avec des manières un peu feutrées d’homme du monde. On sentait qu’en vieillissant il deviendrait maniéré. Il essayait de compenser sa jeunesse par des lunettes cerclées d’or, des costumes surannés et un chapeau au bord roulé, mais malgré cette panoplie destinée à inspirer confiance, il restait jeune et fougueux.
Il baisa la main qu’Agnès lui tendait, s’enquit de la santé d’Eva et s’assit en face de Mme Taride. Une grande gêne paralysait ses gestes.
— Eh bien ! fit Agnès d’un ton enjoué, qu’avez-vous de si grave à m’apprendre ?
Le notaire ôta ses lunettes. C’était pour lui une façon de s’abstraire… Pendant qu’il les essuyait, il ne voyait plus ses interlocuteurs qu’à travers un brouillard rassurant.
— Légalement, madame, j’aurais dû vous prier de passer à mon étude, mais ce que j’ai à vous apprendre est si… si important et si… si surprenant que, mon Dieu…
— Je vous écoute, coupa sèchement Agnès, agacée par ces préambules.
— Madame Taride, le jour de son décès, votre mari a rédigé un testament en bonne et due forme qui vous dépouille complètement !
Comme chaque fois qu’elle subissait un choc violent Agnès resta impassible. Elle considéra Me Thubault comme on regarde quelqu’un qui vous apporte la contradiction.
— Croyez bien que je…, balbutia l’homme de loi. Mais c’est ainsi, et je suis dans la pénible obligation de faire mon métier.
— Comment avez-vous eu connaissance de ce testament ? interrogea Agnès.
— Il m’est parvenu de façon tout à fait anonyme, dit le notaire. Je suppose que votre mari l’avait confié à quelqu’un qui n’a pas voulu se faire connaître…
— Et vous ajoutez foi à des documents qui vous parviennent de cette façon-là, ironisa Agnès, très cinglante.
Le notaire fronça les sourcils.
— Madame Taride, ce testament est arrivé à mon étude voici deux jours. Avant de le prendre en considération, j’ai commencé par le faire expertiser. Il est entièrement de la main de votre mari et par conséquent rigoureusement inattaquable…
— Vraiment ! grinça Agnès… C’est ce que nous verrons !
— Libre à vous d’intenter une instance, fit le jeune tabellion en essuyant une fois encore ses verres ; mais je vous préviens que c’est parfaitement inutile…
— En somme, que me laisse mon défunt époux ?
— Rien, dit catégoriquement Thubault. Absolument rien…
Agnès hocha la tête.
— Et peut-on savoir l’heureux légataire universel ?
— Je ne devrais pas encore vous le dire, fit le notaire, mais c’est un certain Lucien Valmy.
Agnès resta un moment immobile, puis elle rit. Son mari lui avait joué une très belle farce ! Avant de mourir, il s’était admirablement vengé. Elle appréciait…
Elle ne parvenait pas à se mettre en colère. Elle se sentait délabrée par cette nouvelle stupéfiante. La figure ennuyée du notaire dansait devant ses yeux comme un masque de carnaval !
Valmy ! Henri avait choisi comme héritier le premier mari de sa femme.
— Je ne l’aurais jamais cru capable de ça, fit-elle.
Le notaire regarda sa montre.
— Je me suis permis de convoquer le commissaire de police afin de procéder à la pose des scellés.
— Comment !
— C’est une dure formalité, mais obligatoire, madame… Aussi, si heu !… vous vouliez rassembler vos… vos effets personnels… Enfin vous me comprenez !
Elle comprenait. Magnanime, il lui laissait quelques minutes pour sauver les bijoux, le liquide…, ses fourrures… Elle songea aux quatre millions enfermés dans le secrétaire de sa chambre. Elle devait commencer par là. En elle tout s’ordonnait. Sa formidable maîtrise lui dictait des gestes… D’abord, prendre le plus possible de valeurs… Ensuite, elle s’arrangerait bien pour attaquer le testament. Elle invoquerait la folie. Etait-il normal que Taride eût testé quelques instants avant de se tuer dans un accident d’auto ? Déjà elle voyait l’ouverture : elle ferait la leçon à Eva. La jeune fille dirait que c’était son beau-père qui avait donné un coup de volant fatal… Oui, elle pourrait peut-être gagner encore. Ah ! le mort voulait la bagarre ! Il l’aurait ! Elle n’avait peur ni des vivants ni des morts !
Thubault s’était approché de la croisée ; il pianotait sur la vitre en regardant les frondaisons du Bois. Par cette attitude, il signifiait à Agnès qu’elle avait toute liberté pour agir…
— Vous m’excusez ? fit-elle.
Il s’inclina sans la regarder. Agnès sortit du salon et se précipita dans la chambre. Mais comme elle voulait rabattre le panneau de son secrétaire, elle constata que la clé de celui-là avait disparu…
— Rose ! cria-t-elle. Rose !
Celle-ci montra son visage inquiet. Elle se disait que les étrangetés de la maison continuaient…
— Avez-vous vu la clé de mon secrétaire ?
— Non, Madame, fit la domestique.
Folle de rage, Agnès secoua sa servante.
— Méfiez-vous, ce meuble contenait une grosse somme d’argent, si on ne la retrouve plus la police viendra ici !
— Dois-je lui téléphoner tout de suite, à la police ! questionna Rose avec hauteur… Elle ferait peut-être bien de venir ! Avec les gens qui entrent ici depuis quelque temps, il ne serait pas étonnant en effet qu’un vol ait été commis.
— Que dites-vous ! gronda Agnès.
Mais elle se calmait… En hâte, elle chercha autour d’elle sur les autres meubles, espérant y découvrir la clé disparue. Soudain, elle pensa qu’Eva l’avait peut-être prise et courut dans sa chambre. Sa fille était assise dans un fauteuil, en tenue de ville, sa valise posée à ses côtés. Elle avait un regard étrange qu’Agnès ne lui connaissait pas. Elle le darda impitoyablement sur sa mère.
— Alors, dit-elle, ça y est ?
— Comment, s’étrangla Agnès, qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je te demande si le notaire a fait son boulot, ma poule !
Elle avait une voix éteinte, forte pourtant, mais dépourvue de passion. Agnès crut deviner en un éclair. Cela lui sembla si énorme qu’elle repoussa cette pensée.
— Qui t’a dit que le notaire…
— C’est moi qui lui ai envoyé le testament, fit Eva… C’est moi qui l’avais fait rédiger par Henri. C’est moi qui ai tué Henri en voiture, volontairement. Note que je pensais claquer avec lui. Que veux-tu, ma poule, l’idée d’avoir une mère criminelle ne me bottait pas.
Elle reprit, d’un ton plus dolent :
— C’est moi qui ai pris la clé du magot… Il restera dans ton secrétaire jusqu’à ce qu’on appose les scellés. Et je vais te dire encore une chose, ma poule… Une dernière… Avant l’accident, j’ai pour ainsi dire violé Henri… Tu entends bien ? Je ne bluffe pas. Il a été mon amant… J’ai voulu aller jusqu’au bout, moi aussi. Et maintenant ça y est, c’est fini : on se quitte. Nous nous séparons sans argent, sans soutien, l’une et l’autre… Tu veux bien que nous fassions un concours ? Dis ? À celle qui se remplume la première… La course aux pigeons ? La course au cher fric sans lequel tu m’as assuré qu’on ne pouvait pas vivre… Départ à zéro ! Je suis jeune, mais tu as de l’expérience… Je suis jolie, mais tu es belle… Je suis fraîche, mais tu n’as pas de conscience… Qui va gagner, ma poule, d’après toi ! Hein, voyons, d’après les données de ce petit problème ?
Une larme jaillit des yeux d’Agnès. Elle sentait se creuser en elle inexorablement un vide vertigineux dans lequel tout son être s’engloutirait comme s’écroulent les parois d’une carrière.
— Tu pleures ? remarqua Eva… Parce que tu as tout perdu, avoue ?
— Non, fit Agnès, je pleure seulement parce que je t’ai perdue, toi, ma choute !
— Pas possible !
Eva la détaillait impitoyablement.
— Après tout, fit-elle, nous allons peut-être commencer à vivre vraiment, toi et moi… Toi en prenant une âme, et moi en perdant la mienne. Adieu, ma poule…
Elle se leva, prit sa lourde valise…
— Ne cherche pas la clé du secrétaire, je l’ai jetée dans les toilettes…
Agnès restait debout dans l’encadrement de la porte.
— Je ne veux pas que tu me quittes, dit-elle… Tu n’en as pas le droit… Tu n’as pas l’âge de…
Elle se tut, détourna la tête, ne pouvant soutenir l’éclat intense des yeux d’Eva.
— Tu oublies que tu parles à la fille d’une meurtrière, dit la jeune fille ; laisse-moi passer !
Agnès s’écarta. Elle courut au lit de sa fille, s’y jeta à plat ventre et se mit à hurler comme une louve.
La porte du hall se referma doucement sur Eva.
Ficelle dormait, bien que le soleil fût déjà haut à l’horizon. Depuis la mort de Coco la Jolie, il avait un sommeil difficile. La nuit ranimait des fantômes qui, l’ivresse aidant, dansaient pour lui une sarabande nauséeuse, jusqu’aux premières lueurs de l’aube.
Il rouvrit les yeux, aperçut le ciel par une lézarde de sa roulotte et réalisa que quelqu’un frappait à la porte. Comme il allait crier d’entrer, celle-ci s’ouvrit et Ficelle crut rêver en voyant le Notaire.
Il se leva d’un bond de son grabat, glissa précipitamment les pans déchiquetés de sa chemise dans le caleçon qui lui servait de pyjama et s’avança, le nez frémissant d’émotion.
Chaque fois qu’il voyait Valmy, il ressentait le même bonheur attendri. Il y avait dans son trouble de l’admiration et peut-être quelque chose de sensuel que cet être émasculé ne savait pas identifier.
— C’est toi ! exulta le clochard. Oh ! sapristi, c’est toi, mon vieux Notaire…
Il poussa un escabeau vers son ancien compagnon. Valmy s’y laissa tomber en geignant de fatigue. Il était courbatu par sa nuit tumultueuse.
— T’es rudement chic de venir, fit l’homme au grand nez en enjambant son pantalon. Rudement chic, ça, tu peux le croire…
Il s’arrêta de parler et laissa aller des larmes impossibles à contenir.
— T’es au courant, pour Coco ?
— Oui, fit Valmy… On m’a appris…
Ficelle boutonna son gilet de clown rapiécé, qui ne tenait dans le dos qu’avec des épingles de sûreté.
— J’ai pensé que c’était toi, fit-il.
Il n’osait plus regarder le Notaire.
Valmy étira ses jambes engourdies sous la caisse servant de table. Il se demandait comment il avait pu supporter l’immonde odeur que dégageaient ces oripeaux et cette crasse.
— Ce n’est pas moi, soupira-t-il… C’est un accident…
Il fit à son compagnon de misère le récit de la mort de Coco tel que le lui avait raconté Jeanne. Il relata le fait avec une grande économie d’expressions. Il venait demander un immense service à Ficelle et il ne tenait pas à l’amadouer avec une littérature facile. C’eût été une tricherie indigne des deux hommes.
— Voilà, conclut le Notaire. Maintenant, tu sais tout ! Alors, à ta conscience de décider… Tu peux prévenir les flics, c’est ton droit, et même ton devoir de citoyen… Seulement, depuis le début de mes avatars, je me suis passé d’eux, et j’aimerais que ça continue… C’est cela que je suis venu te dire, Ficelle !
Ficelle ne répondit rien. Il paraissait infiniment désabusé. Valmy remarqua qu’il ressemblait de plus en plus à un farfadet. Il écrasa quelques grains de café dans le couvercle d’une boîte à sucre, en utilisant un caillou comme pilon. Il mit le résultat de ce sommaire concassage dans une casserole d’eau et fit chauffer le tout sur un réchaud.
— Tu prendras bien une goutte de caoua avec moi ? demanda Ficelle, plein d’espoir.
— Volontiers, dit le Notaire.
Maintenant, Lucien savait que la partie était gagnée. Ficelle songea à enfiler les deux boyaux de laine lui servant de chaussettes. Puis il coiffa avec sa main en râteau ses cheveux sans vie.
— Ce qui me ronge, dit-il… Je peux bien te l’avouer, Notaire, c’est de penser que la Coco est clamsée en plein chagrin. Depuis ton… ton accident, elle n’était plus la même. J’aurais voulu que tu la voies !
Valmy secoua la tête.
— Qui peut le dire, Ficelle ? Elle est morte en entreprenant quelque chose ; ceux qui agissent ne souffrent pas…
— Tu crois ? demanda vivement le clochard, intéressé par cette philosophie de secours qu’on lui tendait.
— Naturellement. Le vrai désespoir s’accompagne d’immobilité. Ceux qui sont malheureux, ce sont ceux qui écoutent au fond d’eux-mêmes…
— Si tu le dis, c’est que c’est vrai ! décida Ficelle. Ce que j’ai toujours aimé en toi, c’est la façon que tu sais les choses. Quand on t’écoute, on a l’impression de devenir intelligent.
— Tu me flattes…
— Parole d’honneur ! affirma Ficelle.
Il venait d’endosser sa veste noire. Le café bouillonnait dans la casserole. Ficelle prit deux tasses ébréchées, les posa sur une caisse et vida le contenu de la casserole en passant le marc avec un morceau d’étoffe tendue sur un fil de fer.
— Je t’offrirais bien du sucre, assura-t-il, mais j’en ai pas une broque ! En ce moment, les fonds sont en baisse.
Le Notaire porta la main à sa poche. Il lui restait quelques billets de mille francs. Il en préleva deux sur son mince viatique et les déposa sous la tasse de son ami.
— Si cette ordure de Tino ne m’avait pas pris tout ce que j’ai, je te donnerais davantage, soupira Valmy…
Ficelle, qui s’apprêtait à remercier avec des larmes bienvenues, en fut comme paralysé.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tino ?
— C’est un salopard de première grandeur, affirma Lucien.
Il narra ses démêlés avec le Corse, raconta l’histoire du chèque, le coup de l’inondation et la façon dont il avait été sauvé in extremis par Hervé.
— C’est pas possible, balbutia le clochard, c’est pas possible !
Son nez avait des pulsations. Les ailes palpitaient comme les narines d’un lapin… Son regard en binocle se pinçait de plus en plus.
— Tino ! Faire une chose pareille ! Alors que tu ne lui as rendu que des services !
— L’ingratitude est humaine, dit Valmy.
— Tino ! Oser te jouer un sale tour comme ça !
— Eh oui…
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Rien, soupira Valmy. Les biens de ce monde, mon pauvre vieux, je sais ce que je dois en penser. Si la situation était moins compliquée, je porterais plainte, mais ça risquerait de mettre trop de gens dans le bain… Alors je trace une croix sur mes millions perdus.
— Des millions !
Ficelle qui venait d’avaler une lampée de café la restitua par le nez. Il posa précipitamment sa tasse.
— Ecoute ? Notaire, ça ne se passera pas comme ça. C’est moi qui ai demandé l’aide de Tino, pour te venger, pas pour te ruiner. C’est à cause de ce pourri que tout s’est compliqué pareillement ! Il s’est foutu de moi… J’avais confiance… Tiens, si notre pauv’ Coco est morte, c’est de sa faute en fin de compte ! Ah ! le salaud ! Il me le payera ! T’entends, Notaire ? Il me le payera.
Ficelle s’exaltait. Son besoin de justice trouverait enfin un terrain solide sur lequel s’engager. Il crevait de son impuissance de ces derniers temps. Trop de saletés se commettaient autour de lui, qu’il ne pouvait endiguer ou réparer… Il était rayonnant de justice… Une vraie figure de vitrail.
— Calme-toi, dit Valmy. Je finis par croire que la justice est uniquement l’affaire de Dieu. C’est à Lui qu’il appartiendra de séparer les bons des méchants…
— Tu deviens bigot ! s’étonna Ficelle. C’est vrai, soupira-t-il, la religion ça va avec les beaux costumes…
Le Notaire se fit violence pour avaler le contenu de sa tasse.
— La religion va surtout avec les cœurs malades, dit-il. Ne t’y trompe pas, Ficelle… Ne t’y trompe pas.
Il tendit la main à son compagnon d’infortune.
— Je te demande pardon, bégaya Ficelle. C’est de ma faute… Si je n’avais pas demandé à ce corsico de nous aider…
— Baste, à quoi bon chercher la source des responsabilités. C’est un petit jeu qui nous conduirait tout droit à Adam et Eve !
Valmy se leva. Il était peiné de quitter Ficelle en plein désarroi. La figure blafarde du petit homme semblait rapetissée par le chagrin. Ficelle ramassa les deux billets de banque et les tendit à Lucien.
— Reprends-les, fit-il, maintenant je peux plus accepter…
— Ne sois pas idiot, plaisanta Valmy en lui repoussant la main.
— Reprends-les, je t’en supplie ! sanglota Ficelle, tu voudrais pas que je boive tes derniers sous !
Il ajouta, pathétique et mystérieux :
— Tu me les donneras après.
— Après quoi ? demanda le Notaire, vaguement inquiet.
— Plus tard…, repartit évasivement Ficelle.
Ses petits yeux chagrinés étaient brouillés par les larmes. Emu, Valmy lui donna une fraternelle accolade. Puis il sortit de la roulotte après un dernier geste d’adieu. Il avait besoin de retrouver le calme appartement de Jeanne. Il fallait rassurer les jeunes gens, leur apprendre que tout danger était désormais écarté. Ensuite il dormirait dans la chambre paisible, et quand il s’éveillerait, il irait contempler la rue du Chemin-Vert à travers les grilles des rideaux. Des grilles rassurantes qui le protégeraient de la vie.
Ficelle fit son ménage : à savoir qu’il trempa à deux reprises la casserole et les tasses dans un seau d’eau sale : puis il mit le cap sur le Pigeon Vert. Il se sentait toujours flamboyant. Son esprit de justice était si radieux qu’il se demandait si les passants n’avaient pas conscience qu’une lumière d’apothéose l’auréolait.
Lorsqu’il atteignit rétablissement, celui-ci venait à peine d’ouvrir et il y avait encore des chaises à la renverse sur les tables. La servante balayait en chantonnant. Le patron préparait les olives dans des soucoupes pour l’apéritif.
— Un rosé ! commanda Ficelle.
Il ajouta, l’œil en vrille.
— Pas encore vu Tino Mattei ?
— Non, et il n’est pas encore prêt de se réveiller, affirma le taulier. Cette notche, il a fait la nouba avec ses potes de Meulan… À quatre heures, ils éclusaient encore des rouilles en les jouant d’un coup de dés…
— Son hôtel, c’est quoi ? demanda Ficelle.
Le patron prit instantanément un visage hermétique. Depuis qu’il vendait de l’anis à ses clients, il avait appris à se taire lorsqu’il fallait.
— J’en sais rien, assura-t-il… Et je veux pas le savoir !
Ficelle s’installa sur la banquette et s’empara d’un journal.
Il attendrait donc. Comme la vengeance, il avait l’éternité devant lui.
Une heure s’écoula. Le café commença à se remplir. Le patron brancha le pick-up et Tino Rossi chanta l’Ajaccienne. Ficelle crut opportun de commander un second rosé. Dans cet établissement, le rosé était ce qu’il y avait de meilleur après le pastis. Il ne put s’empêcher de calculer combien il aurait pu boire de verres avec les deux mille francs refusés au Notaire. Mais c’était un pur exercice d’arithmétique destiné à tromper l’attente. Ficelle ne regrettait pas son geste digne.
Enfin la porte s’ouvrit sur le Dingo. Ce jour-là il était relingé de frais. Le clodo s’en aperçut tout de suite et sa haine pour les deux truands en fut fortifiée : l’argent du Notaire avait permis au Dingo de renouveler sa garde-robe. Il arborait un costume prince de Galles à grands carreaux, une chemise lilas et une cravate tricotée noire. Il portait aux pieds des chaussures italiennes en daim jaune et il était fier de tout au-delà de toute mesure.
En voyant Ficelle, il cligna de l’œil. Il songea que c’était le petit bonhomme en noir qui les avait branchés sur ce coup intéressant et que, selon toute justice, il aurait dû palper un bouquet. Le Corse l’avait oublié dans le partage… Le Dingo se dit aussi que le clochard n’avait pas de gros besoins et qu’avec vingt sacs il serait un vrai Pape.
Il en toucherait deux mots à son chef.
— Ça boume, bonhomme ? demanda-t-il en s’accoudant à la table du clochard.
— Non, fit brièvement Ficelle.
Il respirait sa rancœur comme le subtil parfum d’un vieux flacon.
— À cause ? demanda le Dingo qui croyait fort bien le savoir.
— À cause que vous êtes des ordures, dit Ficelle.
Les yeux exceptionnellement gentils du voyou se coagulèrent. Ils devinrent deux billes d’acier.
— Surveille tes expressions, gars !
— Quand j’ai appelé Tino à la rescousse, c’était pour dérouiller l’assassin du Notaire, dit Ficelle sans se laisser intimider… Le Corse en a fait une question de blé. Passons ! Mais où je renâcle c’est quand, en fin de compte, vous secouez le pèze du Notaire. À ce moment-là, je vous crie « fumiers ». Et je vous préviens que je mettrai Tino en l’air, moi Ficelle, tel que je suis et que vous pouvez me voir ! Des coups pareils c’est pas permis.
Le Dingo se pencha par-dessus la table, saisit le revers du clochard et l’amena à lui en le traînant sur la banquette.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’enquit le patron.
— Laisse, dit le Dingo, c’est ce minable qui me cherche. Il est bourré, ma parole !
— Je ne suis pas bourré et je sais ce que je dis, répéta Ficelle, son immense nez contre celui de Dingo. Je buterai Tino ! À moins qu’il ne rende son fric à mon pote !
Le Dingo bouscula Ficelle jusqu’à la porte du café. Il ouvrit d’une main, de l’autre il jeta le clochard dans la rue.
— Taille-toi et ferme-la si tu veux pas te réveiller avec du fer dans le corps, dit le gangster.
— Je buterai cet enfant de salaud ! répéta Ficelle. Même s’il se planque… J’irai jusqu’à Meulan s’il le faut…
Le Dingo s’avança.
— Où que t’as pris cette histoire de Meulan ?
Sa curiosité inquiète fit du bien à Ficelle.
— J’ai mes tuyaux, assura-t-il doctement. Et je m’en servirai. Vous avez eu tort d’agir comme ça avec moi !
— Allez, déconne pas, murmura le Dingo en se rapprochant encore. T’auras qu’à passer ce soir, on t’arrosera. Et même si tu veux quelques piastres sur ton fade, je peux…
— Tu veux que je te dise, gronda le petit être en se dressant sur la pointe de ses pauvres souliers, tu veux que je te dise ?…
Le front du Dingo devint étroit.
— Dis !
— Eh bien, tes piastres, tu peux te les foutre au train !
Cette repartie soulagea Ficelle. Il s’éloigna d’un pas hautain. Il avait le cœur meurtri parce qu’il sentait tomber sa colère. Elle s’éteignit comme un incendie qui a tout brûlé. Et puis il songeait que le Dingo, en le virant, ne lui avait pas laissé le temps de payer ses consommations. Ça faisait un petit peu de peine au pauvre bougre. Il avait l’âme trop vulnérable décidément.
Il marchait sans rayonnement, maintenant, et les passants ne se donnaient plus la peine de le regarder.
— Madame ! Madame !
Elle n’entendait pas la voix de Rose qui l’appelait doucement, comme on appelle un malade lorsqu’il est l’heure de sa potion. Elle ne pleurait plus ; elle réfléchissait. Sa peine atroce, sa désillusion extrême s’étaient calmées comme par enchantement. Cet éternel besoin de combattre, cette soif de franchir les obstacles, d’abattre ceux qui lui résistaient, s’emparaient à nouveau d’elle.
Elle était ruinée, elle avait perdu sa fille… Et pourtant une flamme timide couvait encore au fond de son intelligence. La petite flamme jamais éteinte de l’espoir.
— Madame, c’est le notaire… Et puis il y a là le commissaire de police… Je ne sais pas ce qu’on doit faire…
Agnès se redressa. Elle cacha en partie son visage tuméfié à la domestique. Avant tout, elle devait conserver sa beauté : l’arme numéro un. Si elle avait été moins belle, le jeune notaire lui aurait-il permis d’assembler des valeurs ? Elle n’avait pas profité de cette complicité et maintenant elle s’en félicitait. Agnès n’était pas une femme qui se contentait de broutilles. Elle avait toujours eu la part du lion. Ça devait continuer. Ce sont les ratés, les vaincus, qui se sauvent avec une paire de chandeliers sous le bras.
Elle se souvenait d’un incendie auquel elle avait assisté dans sa jeunesse. La maison flambait et des gens affolés s’évertuaient à sauver ce qui était encore accessible : les objets les plus stupides. Elle revoyait une vieille dame aux cheveux blancs, en peignoir de pilou, qui courait en sanglotant avec une affreuse pendule de marbre qui ne devait pas valoir deux mille francs chez un brocanteur.
Elle avait eu pitié d’eux. Elle s’était dit que, dans leur situation, elle sortirait de chez elle les bras croisés et regarderait brûler sa maison… Maintenant sa maison brûlait.
Elle essuya ses yeux, se dirigea vers la coiffeuse de sa fille. Elle se mit du fond de teint, accentua ses sourcils emmêlés par les larmes d’un trait de crayon gras. Puis elle passa dans sa chambre et se vêtit comme pour sortir…
Le notaire et le commissaire discutaient à voix basse au salon. Elle les rejoignit, tendit sa main au policier, un gros homme moustachu qu’on sentait mal à l’aise dans cet appartement luxueux.
— Faites votre travail, dit-elle, pour ma part je m’en vais…
Elle écarta ses bras en un geste de dépouillement.
— Je vous prie de constater, monsieur le commissaire, que je n’emporte rien… Pas de bijoux, pas de fourrures, pas d’argent…
Elle alla chercher son sac à main.
— Vous pouvez le fouiller, poursuivit-elle en le présentant au représentant de la loi. Il ne contient qu’une quarantaine de mille francs…
— Madame Taride, dit-il, vous vous faites une idée erronée de… heu ! la situation… Vous n’avez pas besoin de quitter cet appartement pour l’instant…
Elle enfilait ses gants, posément, d’une façon quasi triomphante, comme devaient les passer les Saint-Cyriens de la Grande Guerre avant d’aller offrir leurs plumets à la mitraille allemande. Elle était brave ! Les deux hommes se dirent qu’ils n’avaient jamais rencontré au cours de leur carrière une femme de cette classe.
Elle leur sourit.
— Bon travail, messieurs…
Lorsqu’elle fut dehors, elle cligna des yeux comme si elle cherchait à se rappeler quelque chose d’important. Ce qu’elle recherchait, au fin fond de sa mémoire, c’était l’impression de la pauvreté. L’impression du dénuement. Mais elle ne la retrouvait pas. Agnès continuait à se sentir riche. Elle aperçut sa Simca sport remisée sous les arbres. La carte grise était à son nom. Donc l’auto lui appartenait… Elle y prit place et démarra. Elle savait ce qu’elle avait à faire.
Elle n’alla pas loin, jusqu’à l’avenue de Neuilly. Elle stoppa devant une brasserie et entra pour téléphoner à Tino. Il lui avait donné le numéro de son hôtel en lui affirmant qu’elle pouvait l’appeler quand elle voudrait. Sa main frémissait de rage en agençant les chiffres sur le cadran. À cause de ce triste voyou, elle était au point mort : s’il n’avait pas eu l’idée saugrenue de ce flagrant délit pour la perdre aux yeux de son mari, jamais Taride n’aurait fait cet ahurissant testament.
La patronne du petit hôtel lui répondit sur un ton sans réplique que M. Mattei dormait, et s’apprêtait déjà à raccrocher car, à son sens, cette excuse passait toutes les autres.
— Eh bien sonnez-le ! s’écria Agnès, c’est très important.
L’autre ergota, mais Agnès l’interrompit.
— Je peux vous affirmer, fit-elle, que si vous ne le réveillez pas, M. Mattei ne vous le pardonnera jamais.
Elle obtint enfin son amant. La voix du Corse était maussade. Il avait tardé à s’endormir, à cause du champagne avalé au cours de la nuit, à cause aussi de cet étrange mal d’amour qui venait le tarauder sur le tard, lui ôter le plaisir d’exister.
— J’écoute, fit-il sèchement.
— C’est moi, dit Agnès.
Il eut brusquement du soleil au ventre.
— C’est gentil de m’appeler.
— Ça va très mal… Il faut que je vous voie immédiatement…
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Je vous expliquerai, venez… Je vous attends avenue de Neuilly, dans un grand café sur la droite en allant vers la Défense… Vous reconnaîtrez ma voiture devant la porte…
— D’accord.
— Faites vite !
— J’arrive.
Il allait raccrocher, elle demanda pourtant anxieuse :
— Est-ce que… C’est fait, le Notaire ?
Tino comprit. Il se méprit sur l’anxiété de sa maîtresse et crut qu’elle souhaitait que tout fût terminé.
— Oui, dit-il.
Agnès posa l’écouteur sans ajouter un mot. Elle tarda à quitter la cabine téléphonique. Il y avait deux balais et un seau en matière plastique dans le réduit qui sentait fort l’eau de Javel… L’odeur de chlore piquait les yeux de la jeune femme.
Si Valmy était mort, elle n’avait plus rien à espérer… N’avait-il pas dit à Tino qu’il avait testé en faveur de son infirmière ?
Elle alla s’asseoir à une table près de la terrasse.
— Ça sera ? demanda le garçon.
Il était rasé de frais et la peau de ses doigts était toute fripée par la plonge.
— Un café !
— Un grand ?
— Oui : un grand !
Elle regardait l’avenue sur laquelle déferlait la circulation. Le flot des voitures stoppait au feu rouge dans un gigantesque grincement de freins…
Le pavé était mouillé, presque gras. Il ne pleuvait pas, mais l’eau emplissait le ciel de nuages pesants.
À peine avait-elle bu sa tasse de café que Tino arrivait dans la contre-allée au volant de sa voiture. Il cherchait à se garer. À travers la vitre elle fit signe que ce n’était pas la peine. Elle se leva, paya au comptoir et sortit précipitamment. Le Corse n’avait pas pris le temps de se raser, ni de déplier une chemise propre. Il portait celle de la veille, toute noircie par la sueur au col et aux poignets. Il sentait le lit, bien qu’il se fût aspergé d’eau de Cologne.
Agnès monta à ses côtés.
— Explique ! fit-il.
Son visage grisâtre exprimait la plus vive inquiétude.
— Avant de mourir, mon mari a testé en faveur du Notaire, dit-elle.
Il fronça le nez. Il avait du mal à assimiler l’idée.
— Non ?
— Je suis dépouillée de tout. Si le Notaire vivait, on aurait essayé de s’arranger avec lui…
— Il vit peut-être encore, dit Tino au bout d’un temps de réflexion.
— Mais enfin ! s’emporta Agnès, quel jeu jouez-vous !
Au lieu de répondre, Tino démarra et roula jusqu’au Pont de Neuilly. Une fois là, il ralentit et regarda l’eau bourbeuse avec attention.
— Ça a l’air d’avoir encore grimpé cette nuit !
Agnès explosa :
— Vous vous intéressez à la crue de la Seine tandis que je meurs de désespoir !
Tino mit alors Agnès au courant de la mort — assez peu banale — qu’il avait choisie pour Valmy. En son for intérieur, la jeune veuve trouva l’idée excellente. D’autant plus qu’un espoir de retrouver le Notaire vivant subsistait encore.
— Allons vite là-bas ! dit-elle.
Le Corse appuya sur l’accélérateur. Ce retournement de situation l’arrangeait. Il retrouvait un peu de la foi de son enfance pour implorer la Providence. Depuis qu’il avait accepté la mort du Notaire, il avait pour ainsi dire perdu la face à ses propres yeux. Aussi la pensée de le tirer de son piège à rat l’animait-elle d’une ardeur féroce.
— La Seine emplissait complètement la cave lorsque vous l’avez quitté hier au soir ? demanda-t-elle.
— Non, fit Tino… On en avait à mi-jambes… Mais elle grimpait terriblement !
— C’est une drôle de mort, murmura Agnès.
Elle avait tout de suite considéré les avantages du procédé : il constituait une sorte de mort naturelle. En y réfléchissant un peu, les affres de cette exécution lui apparaissaient et la faisaient frissonner. Elle n’avait pas aimé beaucoup d’hommes au cours de sa tumultueuse existence, du moins aimé d’amour. Peut-être même n’en avait-elle aimé aucun. Pourtant, Lucien Valmy occupait en elle une place à part. Ce qu’elle ressentait pour lui ne ressemblait pas à ce que les autres hommes lui avaient inspiré…
C’était un sentiment d’impuissance. Elle avait toujours compris que Valmy possédait un côté inaccessible. Même au début de leur mariage, alors qu’il paraissait fou d’elle, il restait chez cet homme une espèce de coin en friche où personne ne pouvait pénétrer. Cela avait inquiété puis irrité Agnès.
— À quoi tu penses ? demanda Tino.
Le butor ! Elle eut un de ces sourires étranges qui déconcertaient tellement ses amants. Un sourire dans lequel entraient de la pitié et beaucoup d’insolence.
Tino n’insista pas. Il n’était pas de taille. Lui, tout ce qu’il pouvait faire, c’était arnaquer des gens, les tuer au besoin… Mais il se perdait vite dans les méandres d’une intelligence comme celle d’Agnès.
Il appuya tant qu’il put sur le champignon. L’aiguille du compteur se bloqua. Il espérait l’effrayer et, sournoisement, guettait une mimique peureuse chez Agnès ; mais la jeune femme ne semblait même pas s’apercevoir qu’ils roulaient à cent quarante à l’heure.
— Comment ça se fait que Taride ait légué ses biens à ton premier mari ? fit le Corse… C’est pas une idée d’homme, ça.
— Vous avez raison, dit Agnès, c’est ma fille qui lui a conseillé d’agir ainsi…
— Ah ! la petite salope !
— Taisez-vous ! grogna Agnès. Je vous interdis…
Elle paraissait furieuse, et puis soudain son visage se détendit. Elle venait d’évoquer le minois de la jeune fille. Son air attentif d’écolière perverse… Comme elle se retrouvait en elle ! Des idées pareilles, le Corse l’avait dit, ce n’étaient pas des idées de mâle… Elles n’étaient pas non plus à la portée de tous les cerveaux féminins…
— On dirait que ça te fait marrer ? observa Tino…
— Je ne m’attendais pas à un tel machiavélisme de la part de ma fille.
— Tu ne lui as pas arraché les yeux ?
— Non, je la comprends…
— Eh ben ! toi, alors… Eh ben ! toi…
Il renonçait à comprendre. Agnès semblait désespérée et ravie. Ce qui la consolait des coups, c’était que ce soit sa fille qui les ait appliqués.
— Et si le Notaire est mort ?
— Alors je serai à la rue, fit Agnès.
— Tu pourras venir avec moi, fit vivement Mattei en s’efforçant de ne regarder que la route. Un jour, y a pas longtemps, si tu te rappelles, je t’ai dit que nous deux…
Agnès évita de répondre. C’eût été insulter Tino que de lui révéler le fond de sa pensée.
« Même si je mourais de faim, songeait-elle, je refuserai de vivre avec cet individu… »
Pour une heure, au lit, elle voulait bien. Elle aimait les expériences de cet ordre… Mais rester aux côtés d’un tel homme pour l’unique satisfaction de le regarder exister, c’était une perspective cocasse !
« Je préfère encore les animaux du zoo ! », se disait-elle.
Tino marqua un temps avant de retrouver la villa de son ami Mathieu. L’inondation avait brouillé le paysage.
On ne voyait plus le jardin. Les maisons du bout de l’île se trouvaient à demi englouties. Les arbres ne ressemblaient plus à des arbres mais à d’énormes buissons.
Le pavillon de Grosse Patte n’était pas encore submergé. L’eau recouvrait le jardin et cernait la maison, mais elle atteignait à peine le seuil et l’on voyait une bande d’humidité autour de la demeure, ce qui signifiait que le niveau commençait de baisser.
— C’est là, fit Mattei.
— Eh bien ! allons-y.
Il s’était arrêté, troublé par l’inertie de ce quartier résidentiel. Les coquettes maisons aux volets clos qui baignaient dans l’eau boueuse lançaient une sorte d’appel de détresse angoissant, auquel le Corse était sensible. Agnès, au contraire, supportait mal ce renoncement de la nature. Elle voulait agir vite…
Il hésita, posa ses chaussures comme l’avait fait Hervé, les jeta dans sa voiture et retroussa le bas de son pantalon. Ensuite il prit Agnès dans ses bras et marcha le long de l’allée recouverte d’eau. Des remous se formaient, çà et là, avec des crêtes blanches… Il se produisait des risées… On devinait que cette eau étale vivait d’une vie fougueuse et capricieuse.
Tino ne sentait pas le poids de sa compagne. Il allait à pas lents, savourant ce bien-être qu’il éprouvait à la tenir ainsi, contre lui. Il en était comme réchauffé intérieurement.
En la posant sur le sommet du perron, il la regarda avant de la lâcher.
— Ma gosse, balbutia-t-il… Ma petite gosse…
Agnès lui jeta un regard froid et lui repoussa les épaules. Mattei s’approcha de la porte et s’arrêta net, comme un chien de chasse devant le pied d’un gibier. La porte n’était pas fermée, la serrure disloquée pendait, chichement retenue par une vis tordue. Pour un gars de son expérience, ce genre d’effraction était clair : on avait tiré une balle dans la serrure… Tino savait que les cambrioleurs ne procèdent pas ainsi, qu’ils emploient des méthodes beaucoup plus silencieuses. Sans un mot, il désigna la porte à Agnès. Elle pâlit, l’interrogea du regard…
Tino pénétra dans le vestibule. Il vit des traces boueuses sur le carrelage tant briqué par Maryvonne.
— Qu’est-ce que tu crois ? demanda Agnès d’un ton mal assuré.
— Je ne sais pas, fit Tino… Il a peut-être réussi à donner l’alerte…
Jusque-là, Agnès n’avait envisagé que deux hypothèses : Valmy était mort ou prisonnier… Elle n’avait pas pensé qu’il pût en exister une troisième : Valmy libre !
— Où est-il ?
— À la cave !
— Il faut aller voir…
Tino ouvrit la porte sous l’escalier. La lumière brillait encore. L’ampoule éclairait l’eau trouble dont le niveau arrivait à cinquante centimètres du plafond…
— Y a pas moyen de descendre, objecta le Corse. S’il est encore dans la cave, il se sera noyé, la pièce où il est enfermé est plus basse de plafond que le couloir.
Agnès se tint droite devant lui.
— Faut-il que j’aille voir moi-même ? demanda-t-elle. Si vous avez peur, dites-le !
Tino se retint de la gifler. Il ferma les yeux sous l’insulte et se mit à se déshabiller. Ses vêtements s’empilaient sur le carreau du vestibule, dans l’encadrement de la porte livrant accès au sous-sol.
Il défit la bride de cuir retenant la gaine de son revolver. Ce harnachement qui eût dû inspirer l’inquiétude fît sourire Agnès.
Il s’en aperçut.
— Tu te fous de moi ? bougonna-t-il.
— C’est drôle, à votre âge, de vous voir jouer au cow-boy, fit Agnès. Très drôle !
Il déposa l’étui sur sa veste. Il n’était pas content. Si le Notaire avait filé, Agnès ne lui pardonnerait pas. Il contempla le revolver avec le même œil critique que sa compagne. Elle avait raison, dans le fond. N’avait-il pas passé une partie de sa chienne de vie à jouer, non pas au cow-boy, mais au gros méchant ?… Il avait souvent fait usage de cette arme, mais cela suffisait-il à le faire prendre au sérieux ?
Il se mit complètement nu et commença de descendre. Elle le regardait s’enfoncer dans le trou plein d’eau, les épaules larges et boulées, un peu trop enveloppées de graisse peut-être… Tino avait le cou très large, la taille mince, les fesses qui se dérobaient, et puis, dessous, de grosses jambes velues.
Il entra dans l’eau… Il ne savait pas nager… Il avait passé ses premières années sur les rivages de l’île de Beauté, et il ne savait pas nager. L’eau lui avait toujours inspiré une horreur inexplicable… Mais le regard de femme braqué sur lui l’aidait à dominer sa répulsion… Il s’enfonça jusqu’aux épaules. Il claquait des dents tellement il trouvait cette onde froide. Froide comme de l’eau de puits…
Le couloir mesurait trois mètres à peine et il voyait distinctement la porte du réduit grande ouverte. C’était éloquent : le Notaire avait mis les bouts… Par acquit de conscience, il alla jusqu’à la petite pièce, s’efforçant de plonger la tête sous l’eau en conservant les yeux ouverts. La pièce était vide…
Il se hâta d’émerger. Il s’ébroua violemment, car il avait les narines et les oreilles obstruées et les yeux lui brûlaient…
— Eh bien ? cria impatiemment Agnès…
Tino réussit à reprendre son souffle.
— Il s’est sauvé ! cria-t-il.
Sa voix résonnait drôlement sous la voûte…
Agnès s’appuya au mur de la cave tapissé de salpêtre…
Valmy était quelque part, dehors, libre et riche… Il la tenait à sa merci. Il possédait virtuellement sa fortune et n’avait qu’un mot à dire pour la faire arrêter… La rancœur qu’elle était parvenue à étouffer jusque-là débordait maintenant. Elle méprisait Tino jusqu’à l’écœurement. Il lui avait saccagé sa vie… À cause de lui, elle coucherait peut-être en prison le soir même…
Agnès recula et trébucha sur les vêtements du Corse… Elle vit le revolver à demi sorti de sa gaine de cuir. La crosse noire, gaufrée, la tentait. Elle se baissa, retira complètement le revolver de son étui et le trouva lourd. Comment le Corse pouvait-il trimbaler cet engin à longueur de journée ?
Au bas des marches, l’eau clapotait. Le visage congestionné de Tino parut. Il était violacé, avec les yeux qui lui sortaient de la tête et les cheveux collés sur le front.
— Elle est glacée, dit-il piteusement.
Il tâtonnait du bout du pied pour chercher dans l’eau la première marche de l’escalier. Agnès inclina le canon de l’arme vers le sous-sol. Elle pressa la gâchette. Cela fit un petit déclic et le coup qu’elle appréhendait ne partit pas. Le Corse, alerté, redressa la tête. À contre-jour, il vit la silhouette arc-boutée d’Agnès, et le scintillement de l’arme…
— Hé ! Hé ! qu’est-ce qui te prend ! cria-t-il.
Sa position l’affolait. Il venait de trouver l’escalier, mais dans sa précipitation il rata les marches, retomba dans l’eau fangeuse, brassa le liquide glacé pour garder son équilibre…
Agnès considérait le revolver avec hébétude. N’était-il donc pas chargé ? Elle aperçut deux petits points de couleur en haut de la crosse : un point rouge, un point bleu. Et il y avait une minuscule molette qui coulissait dans une rainure de la crosse. Elle se trouvait au niveau du point rouge. Elle la fit glisser au niveau du point bleu. Comme elle avait gardé l’index crispé sur la détente, la première balle partit sans qu’elle s’y attende et frappa la paroi de la cave après lui avoir rasé la jambe.
— Hé ! Attends, j’arrive ! Fais pas ça ! hurla Tino… Nom de Dieu, fais pas ça, je te dis…
Il était à moitié sorti de l’eau. Les poils frisés de sa poitrine ruisselaient… Elle dirigea l’arme dans la direction de Mattei et tira encore… Le revolver sautait dans sa main. Elle tirait sans regarder… Puis l’arme demeura immobile. Une âcre fumée de poudre emplissait l’escalier. À travers ce brouillard, elle distinguait nettement la masse blanchâtre du Corse continuant de gravir l’escalier… Sa poitrine était rouge de sang. On ne voyait pas clairement les blessures, mais il devait en avoir de nombreuses car le sang jaillissait de lui comme les sources du flanc d’une montagne. Il montait avec une lenteur effrayante, une main appuyée au mur. Agnès vit une zébrure rouge à la figure de Mattei : une balle lui avait arraché un morceau de joue… Il voulait gravir cet escalier, la rejoindre à tout prix. Son regard pathétique restait rivé à elle. Elle mit ses mains sur ses tempes et poussa de petits cris plaintifs… Des cris qui paraissaient exhaler la souffrance de l’homme… Il gravit encore une marche, s’arrêta, sans la lâcher des yeux… Il restait encore quatre degrés. Agnès, folle de terreur, voulait fuir, tout son être avait besoin de galoper loin de ce cauchemar, et pourtant une force mystérieuse la retenait.
Le Corse lâcha le mur. Sa tête s’inclina, puis, comme dans un ralenti de cinéma, il partit en arrière. Sa grande carcasse défia audacieusement les lois de l’équilibre… C’était terriblement long ; il ne tombait toujours pas… Enfin, il eut un fléchissement des genoux et il bascula en arrière, comme s’il avait voulu exécuter un saut périlleux à la renverse… Ce fut bref… Il y eut un bruit sec de sac crevé, un jaillissement d’eau… Un menu glouglou se produisit, au bas des marches…
Puis le corps de Tino se mit à flotter doucement, sous l’éclairage cru de l’ampoule, tandis qu’autour de lui l’eau devenait rouge.
Agnès lâcha le revolver. L’arme ricocha sur les marches et tomba dans l’eau.
Alors ce fut une délivrance. Plus rien ne la retint au sommet de cet escalier. Elle traversa le vestibule, sortit… L’île restait silencieuse dans son lent engloutissement. La jeune femme s’arrêta devant l’auto noire du Corse, prête à l’emprunter pour rentrer… Mais elle se ravisa.
En prenant soin de ne pas être vue du pont, elle remonta le chemin privé qui y accédait… Une fois là, elle hésita… Des Arabes à bicyclette passèrent en lui clignant de l’œil. Elle obliqua sur la droite en direction des Mureaux.
L’air frais lui fouetta délicieusement le visage. Vers le milieu du pont, elle s’aperçut que les feux de l’écluse étaient rouges à cause de la crue et qu’ils mettaient dans la Seine des traînées semblables à celles qui coloraient l’eau de la cave.
Le sommeil de Lucien Valmy ressemblait à un coma. Il en ressortit comme il était sorti du coma, à Beaujon, avec l’obscur sentiment que, pendant sa période d’inconscience, quelque chose de très important avait changé la face du monde.
Jeanne avait insisté pour qu’il prît sa chambre, et il ne savait pas où il était. Il avait vécu dans tant d’endroits différents au cours de ces dernières années…
Il finit par identifier le papier à fleurs, passé, les meubles de style, les saxes attendrissants garnissant la commode-tombeau… Et surtout il « reconnut » le silence douillet de l’appartement.
Les amours brodés, aux fesses rebondies, se hissaient après les larges mailles du rideau… Au-delà, il distinguait la rue paisible, avec la maison grise d’en face… Des bruits rassurants parvenaient par bouffées, comme des odeurs obéissant au caprice du vent.
Lucien se leva. Il aperçut, épinglée à sa porte, une feuille de papier. C’était un message de Jeanne.
Nous sommes au cinéma.
Lorsque, après sa visite à Ficelle, il leur avait annoncé que tout était arrangé de ce côté-ci, les jeunes gens s’étaient embrassés.
— Maintenant, promit l’infirmière, nous allons être heureux…
Son entrain était tel qu’Hervé l’avait partagé sur le moment. On était samedi et Jeanne avait décidé de demander quelques jours de congé…
Valmy gagna la cuisine. Il avait envie d’un grog très corsé. Mais lorsqu’il vit la bouteille de rhum, il renonça. Un grog, c’était de l’alcool… Une chose qui lui était interdite. Il se contenta de deux cachets d’aspirine. Ensuite, il prit un bain très chaud et se sentit beaucoup mieux. Au-dehors, la rue se diluait dans la grisaille vaporeuse du soir. Il avait dormi toute la journée, mais il n’avait pas faim…
Il s’embusqua derrière la fenêtre, comme dans les premiers temps. La quincaillerie en face était fermée et l’on ne voyait dans le petit café personne d’autre que la grosse patronne occupée à lire des journaux à son comptoir. Une louche torpeur accablait le quartier. Valmy songea qu’il allait devoir s’organiser… Recommencer à vivre pour de bon, non en dilettante, mais en homme civilisé. Il n’aurait pas de peine à trouver une place de clerc chez un homme de loi quelconque. Certes, il avait un peu perdu de vue les questions de procédure, bien des lois avaient été promulguées, bien d’autres s’étaient amendées… Oui, il faudrait s’y remettre sérieusement. Et puis trouver des passe-temps. C’était cela le plus dur. Les hommes savent admirablement diriger leurs travaux, mais le temps mort dont ils disposent les encombre. Voyons, que faisait-il donc, autrefois, avant de connaître Agnès ? Il aimait voyager… Maintenant, ce serait difficile, car il n’avait pas les moyens de le faire ; et puis le monde ne l’intéressait plus.
Partout, il y avait des maisons avec les mêmes hommes à l’intérieur qui menaient la même existence…
Il chassait aussi. Mais il s’était mis à respecter la vie sous toutes ses formes…
Le mieux ne serait-il pas, au fond, de dénicher une chambre meublée avec une fenêtre donnant sur la rue ? Une fenêtre pareille à celle-ci devant laquelle il s’assoirait pour regarder couler la vie ?
On sonna et il se dit que Jeanne avait oublié ses clés en partant. L’amour la rendait étourdie… Il alla ouvrir.
C’était Agnès.
Une Agnès qui paraissait avoir enfin vieilli. Une Agnès lasse, battue, aux traits tirés, aux vêtements poussiéreux.
Le Notaire fut tout juste surpris : désormais il ne s’étonnerait plus de rien.
— Je peux entrer ? demanda-t-elle d’une voix sourde.
Il s’effaça. Elle n’eut pas pour l’appartement ce regard instinctif qu’on promène immanquablement dans un lieu où l’on pénètre pour la première fois.
— Tu viens pour me tuer ? demanda Valmy.
— Même pas, fit-elle.
— Depuis le temps que tu me rates, pourtant, tu dois avoir bougrement envie de m’achever, fit Lucien en la guidant jusqu’à sa chambre.
Il se demandait ce qu’elle pouvait bien avoir pour afficher ce visage soudain vieilli. Quand il l’avait vue, dans son salon, quelques jours plus tôt, il l’avait trouvée plus triomphante dans sa beauté qu’autrefois ; plus sûre d’elle ; en un mot plus belle !
Elle entra dans la pièce vieillotte, parut remarquer le parquet bien encaustiqué, les cache-pots de cuivre ouvragé, les petits bergers en Saxe ou en biscuit…
— C’est le Corse qui m’a donné ton adresse ! C’est donc ici que tu vis ?
— Lorsque tu ne me fais pas séquestrer, oui…
Elle s’assit sur le bord du lit. Sa jupe s’était retroussée involontairement. Agnès ne s’en était pas aperçue, mais Lucien détourna les yeux en rougissant. Cette jambe lui rappelait ses étreintes d’autrefois.
— Pourquoi me harcèles-tu jusqu’ici ? demanda le Notaire… Tu as récupéré mon argent, tu veux donc absolument ma peau ? Ça te gêne que j’aie pu m’échapper de ta nasse de Meulan ?
— Comment as-tu fait ? questionna-t-elle, intéressée malgré son abattement.
— Hervé et Jeanne Huvet, mon infirmière, avaient retrouvé ma trace. Cocasse, non ? Crois-tu, Agnès, qu’il puisse arriver des aventures pareilles à beaucoup de gens ? Ou bien péché-je par orgueil en me sentant exceptionnel ?
— Notre destin est en effet exceptionnel, convint Agnès…
— Bon, soupira-t-il, je t’écoute.
— Il m’arrive quelque chose, Lucien… Quelque chose que je ne croyais pas possible…
— Oh ! Oh !
Il voulut rire, mais il n’en avait pas envie. Il se sentait incapable de persifler. Il était ému, content aussi. La présence de son ex-femme lui apportait une chaleur humaine qu’il ne parvenait plus à trouver depuis des années et des années…
— Vois-tu, Lucien, je disais souvent à notre fille que si un jour je me retrouvais sans argent, je me tuerais… Je considérais cette affirmation comme une boutade… Elle, au contraire, la prenait au sérieux… Très au sérieux…
Agnès hocha la tête en regardant les yeux attentifs de Valmy qui la contemplait.
— Eva m’a ruinée. L’autre soir, tandis que tu étais chez moi, elle échafaudait un plan diabolique pour me mettre sur la paille… Tu sais pourquoi ? Parce qu’elle avait envie que je meure… Elle espérait que je tiendrais parole… Qu’en penses-tu ?
— Toi, ruinée ? fit le Notaire…
— Oui. Eva a fait faire un testament à mon mari, et puis elle a provoqué l’accident, pensant mourir avec lui… Il paraît aussi qu’elle était sa maîtresse… Elle l’a prétendu, du moins, pour essayer de me faire mal.
Valmy fit la grimace.
— Mon Dieu, quel panier de crabes ! Ce n’est pas ma fille, mais c’est deux fois la tienne, ma pauvre Agnès… Continue…
Elle lui raconta, sans rien lui cacher, les péripéties de la journée depuis la visite du notaire de la famille. Elle n’omit, sciemment, que le nom de l’héritier de Taride.
Lorsqu’elle cessa de parler, Valmy demanda :
— Pourquoi voulais-tu me délivrer ?
— Parce que c’est toi qui hérites, dit-elle.
Lucien joignit les mains et se massa le bout du nez entre ses deux index.
— C’est drôle, murmura Agnès, tu avais cette manie, avant… Quand on t’annonçait une nouvelle, tu mettais tout de suite tes mains à plat l’une contre l’autre, puis tu te caressais le nez ou le menton.
Il s’assit près de la croisée. En bas, devant la quincaillerie, un agent verbalisait un automobiliste en défaut de stationnement.
Le conducteur faisait de grands gestes pour se justifier. L’agent ressemblait plus à un douanier qu’à un gardien de la paix. Il en avait le débraillé et la lippe sceptique.
— Tu ne dis rien ? murmura Agnès. Je t’apprends que tu hérites d’une fortune, et tu restes impassible.
Le Notaire fit pirouetter un pied de sa chaise.
— Alors c’est vrai ?
— C’est vrai, affirma-t-elle, tu peux rire tout ton saoul.
Il sourit, en effet, comme sur commande.
— Je comprends ta visite, fit-il… Tu viens m’amadouer… Tu es sur la paille et tu te dis…
— Non ! Non ! s’écria Agnès.
Elle vint à lui, se laissa tomber à genoux et posa ses mains sur les jambes de Valmy. Il eut l’impression qu’elle était sincère et que cette attitude soumise répondait plus à une impulsion qu’à un calcul.
— Je ne viens te demander qu’une chose, Lucien… C’est de t’occuper d’Eva. Je viens de passer la journée dans Paris, à marcher jusqu’à ce que mes jambes ne puissent plus me porter… J’étais vidée, sans but… Tu entends, Lucien : sans but, moi ! Moi ! Et j’avais besoin d’elle ! Et j’avais peur pour elle que je sentais perdue de son côté dans cette ville écrasante… Maintenant qu’elle me hait, qu’elle m’a fait mal et qu’elle souhaite ma mort, je ne puis plus rien pour elle. Mais toi, tu peux tout !
— Pourquoi m’intéresserais-je à elle ? objecta Valmy. Elle m’est moins qu’une étrangère !
— C’est ta fille !
— Devant la loi, oui… J’en conviens…
— Devant Dieu aussi, fit Agnès en appuyant son front contre les genoux du Notaire…
Valmy cligna des yeux et chercha l’apaisante lumière du crépuscule dans la rue. En bas, cela paraissait s’arranger pour l’automobiliste. L’agent remisait son carnet en faisant des gestes de semonce et le conducteur prenait un air hypocrite qui amusait le vieux quincaillier à sa fenêtre.
— Tu es odieuse, Agnès, balbutia Valmy… Tous les arguments te sont bons lorsque tu as quelque chose en tête. Tous les moyens… Tu veux me faire croire maintenant que je suis le vrai père d’Eva…
« Quel affreux mélo es-tu venue me jouer ? »
— Qui te dit que ce n’est pas à l’autre que j’avais menti ? balbutia-t-elle.
— Dans les deux cas, tu es ignoble au même titre… Toute ta vie n’est qu’une suite de méfaits. Tu as le passé le plus crapuleux qui soit, Agnès…
— Je sais.
— Je me demande, après tout, si tu n’es pas folle. Tu as une telle ingénuité dans le crime, une manière si puérile de croire que tes désirs peuvent tout justifier…
Elle s’était remise debout et marchait dans la pièce à petits pas, s’arrêtant pour arranger avec le pied les franges du tapis.
— Chacun de nous est fou par rapport aux autres, objecta-t-elle. On n’a pas trouvé de commune mesure, mais seulement des lois… Sais-tu à quoi je pensais, tantôt, en prenant des rues et des rues au hasard ?
Comme Valmy ne bronchait pas, elle poursuivit.
— Je me disais que si la police m’arrêtait, j’atteindrais à une sorte de plénitude pour la première fois. Je n’aurais plus à me soucier de mes aspirations. Ça tuerait mon ambition. Ce qui nous a perdus, toi et moi, Lucien, c’est que tu étais toujours prêt à renoncer, et moi toujours prête au pire pour arriver à mes fins. Aucune des deux formules n’est bonne.
— J’ai appris en effet que le renoncement est un crime, convint Valmy.
— Tu vois bien !
Il y eut une période morte. Ils semblaient ne plus se rendre compte qu’ils étaient face à face.
— Agnès…
Elle retrouva son regard prompt, qui pouvait tout exprimer.
— Agnès, pour la première fois un de tes mensonges m’a fait du bien…
— Lequel ?
— Celui qui concerne Eva. Je me dis que c’est faux et que je ne suis pas son père ; mais cette petite parcelle de doute me rend heureux… Alors je te le demande, ne me dis plus le contraire maintenant…
— C’est ta fille, Lucien ! J’avais fait croire la même chose à l’autre pour… pour le rendre heureux, oui… Oh ! comment expliquer cela ? Il me plaisait, je voulais l’avoir à ma merci, comprends-tu…
— Tais-toi ! hurla Valmy. Ne cherche pas à expliquer une telle monstruosité ! Je te le défends ! Je te le défends !
Il la martelait de coups de poing. En lui, quelque chose se disloquait. Il ressentait enfin les morsures de l’existence ; il revivait pour de bon, passionnément…
— Tais-toi, garce ! Tais-toi ! Tais-toi !
Elle ne cherchait pas à se protéger. Cette grêle de coups la meurtrissait mais ne l’effrayait pas. Elle l’accueillait comme on accueille une averse lorsqu’il a fait lourd toute une journée.
Lucien Valmy s’arrêta de cogner. Agnès avait une lèvre fendue, un bleu à la pommette… Elle avait l’air d’un animal fouetté. Le Notaire eut honte.
— Allez, va-t’en, lui dit-il lorsqu’il eut repris sa respiration. Va-t’en ! je crois que je pourrais te tuer maintenant…
— Tue-moi, soupira-t-elle. Ce serait tellement plus simple pour toi et pour moi…
Il haussa les épaules. Son cœur emballé pilonnait sa poitrine.
— Eva n’a rien dit en partant ? demanda-t-il.
— Non, rien…
— Tu ne vois pas où elle a pu aller ?
— Non.
— Elle n’a pas d’amies ?
— Non !
— Pas d’amis ?
— Je ne sais pas… Elle voulait faire du cinéma, paraît-il : un producteur s’intéressait à elle… Stephani, tu connais ?
— Non, dit Valmy, je n’ai pas mis les pieds dans un cinéma depuis dix ans !
— J’ai téléphoné chez lui avant de venir, il n’y était pas… Sa secrétaire m’a dit qu’elle n’était pas au courant. Alors, je suis venue, Lucien… Moi je n’en peux plus, c’est à toi d’agir. Toi, tu as encore une conscience.
Elle se dirigeait vers la porte. Il remarqua qu’il avait déchiré sa robe en la malmenant. Elle faisait penser à ces femmes de la bonne société qui s’enivrent crapuleusement et qu’on retrouve au matin dans la cage à poules d’un commissariat.
— Où vas-tu ? demanda Valmy.
— Ailleurs, n’importe où… Quelle importance ?
— Attends ! fit-il…
Il la revoyait, telle qu’elle était, la première fois, en pénétrant dans son cabinet. Une petite vendeuse indélicate, jolie et réservée, avec des yeux comme il n’en avait jamais rencontrés auparavant…
— Où vas-tu ? répéta-t-il.
— Je te l’ai dit…
— Rentre chez toi ! fit le Notaire.
— Je n’ai plus de chez moi !
— Rentre chez toi en attendant que j’aie retrouvé Eva, nom de Dieu ! tonna Valmy. Ça t’ennuierait vraiment de m’obéir au moins une fois ?
Elle secoua la tête.
— Comme tu voudras…
— Dès que j’aurai du nouveau, je te préviendrai… Comment s’appelle le notaire qui s’occupe de cette succession ?
— Thubault.
Il enregistra mentalement le nom et fit un signe d’assentiment.
— Tu es certaine que personne ne t’a vue, ce matin, à Meulan ?
— Certaine…
— La police conclura certainement à un règlement de comptes entre gangsters, murmura Valmy.
Il sourit en évoquant Mathieu, le gros Mathieu avec son ventre, qui était devenu pour lui un sacerdoce, et son gros pied d’éléphant. Pendant qu’il se trouvait chez le voyou retraité, il avait écouté des conversations, perçu le rythme de la maison… Le gros type allait être inquiété… Si on l’arrêtait, il se pourrait qu’il parle de son prisonnier… Le Notaire se rembrunit puis il pensa que Grosse Patte n’était pas un enfant de chœur. D’ailleurs, il avait un alibi… Alors il battrait à mort et affirmerait qu’il s’agissait d’une bagarre entre cambrioleurs, ayant profité de l’inondation pour piller les villas désertées. Qui sait même s’il ne se débarrasserait pas tout bonnement du cadavre ?
— Va ! dit-il en constatant qu’Agnès restait immobile devant lui.
Il la raccompagna. Une fois sur le palier, elle se retourna, voulut lui tendre la main, mais il venait de claquer la porte bruyamment.
Stephan Stephani habitait un hôtel particulier rue de Berri, près de la rue du faubourg Saint-Honoré. Plus exactement, il occupait un somptueux rez-de-chaussée et jouissait du vaste jardin intérieur planté de marronniers et agrémenté d’un bassin moussu où glougloutait un jet d’eau anémié. Il avait fait installer des spots dans les branches et sur la margelle du bassin. Lorsqu’il donnait une réception, le jardin ressemblait à la scène du Châtelet : des éclairages rouges et jaunes l’éclaboussaient de lumière. Sur les étroites pelouses, Stephani avait réparti des chevaux de bois empruntés à d’anciens manèges. Ce carrousel figé donnait à l’endroit un aspect époustouflant, insolite à coup sûr, et qui contribuait à créer la légende du cinéaste…
Ce soir-là, le fameux metteur en scène dormait, non pas à proprement parler une réception, mais plutôt une « party »… Disons même, pour être précis, une partie fine !
Ses invités étaient peu nombreux, mais triés sur le volet. Il y avait là quelques acteurs de troisième ordre, réputés uniquement pour leurs mœurs dissolues, et une demi-douzaine de filles qui confondaient la pose suggestive avec le talent.
Malgré la pluie qui frissonnait sur les frondaisons, Stephani avait fait illuminer le jardin. Par contre, le grand salon où il traitait ses hôtes ne comportait pas de lumière, et l’éclairage venait uniquement de l’extérieur par les baies vitrées. On avait repoussé les meubles dans un coin et jonché le sol de coussins. Stephani appelait cela une « parquet’s party ». Il prétendait que la position assise est la plus bête qui soit, la moins naturelle à l’homme, et que manger en étant plié en trois constituait une hérésie. Cette conception spécieuse n’avait pour but que de préparer la petite orgie qui concluait les soirées de la rue de Berri.
Les invités, en bras de chemise, étaient vautrés en cercle autour du maître de maison et mangeaient du poulet froid à la façon d’Henri VIII, ponctuant chaque bouchée d’une rasade de whisky bue au goulot. C’était une autre innovation de Stephani. Il prétendait que le whisky doit être consommé en mangeant et sec. Les filles, déjà ivres, gloussaient d’excitation.
À plat ventre sur une pile de coussins, Stephani ressemblait à un crapaud. Il jubilait. Il aimait voir ses contemporains déchaînés, il en éprouvait un certain réconfort.
Les pionniers du cinéma qui l’avaient connu à ses débuts affirmaient que c’était autrefois l’homme le plus sérieux de la terre. Mais alors qu’il n’était qu’assistant, sa femme était morte dans un accident de voiture. Depuis, il était devenu célèbre et vicieux.
Il avait pour domestique un vieil Annamite quasi aveugle, qui ne se couchait presque jamais et compensait sa lenteur par son assiduité au travail. Le vieux bonze assistait sans sourciller aux partouzes de son patron ; mieux, il les organisait avec un art et, si l’on peut dire, un tact remarquables.
Lorsque Stephani le vit pénétrer dans la grande pièce bruyante il se dressa sur un coude pour mieux entendre ce que le serviteur avait à lui dire.
— Une jeune fille vous demande, fit l’Indochinois.
— Une jeune fille ?
Le cinéaste partit d’un rire aigre.
— Est-ce que ça existe, une jeune fille ? Comment s’appelle-t-elle ?
— Elle a dit belle-fille de Taride… Vous avez donné rendez-vous !
— Sapristi ! s’écria Stephani… Je l’avais oubliée !
Il jeta le pilon de poulet qu’il faisait semblant de décortiquer et se dressa.
— J’arrive ! Va lui dire…
— Tu nous lâches ? s’inquiéta une grande rousse aux yeux verts et vides.
— Je reviens…
Le gros homme rentra sa chemise dans son pantalon, lissa ses manchettes, et s’essuya la bouche.
Il regrettait de n’avoir pas pensé à cette soirée en fixant rendez-vous à Eva. N’allait-elle pas se montrer effarouchée par ces débordements sordides ? C’était une gamine… Stephani savait qu’avec les adolescentes, il faut être prudent…
La jeune fille l’attendait dans le hall, sagement assise sur une banquette. En apercevant le metteur en scène, elle se leva.
— Bonjour, petit visage triangulaire ! s’écria Stephani.
Il se forçait et elle le devina.
« Il fait son numéro », songea-t-elle.
Stephani lui prit les mains, les pétrit, les caressa, écarta chacun des doigts en les remuant délicatement.
— Nous allons faire quelque chose de vous ! promit-il… Avec un pareil regard, je suis certain du succès… Je disais à ce pauvre cher Taride : le regard, c’est tout !
Elle restait inerte, froide… Elle le subissait mornement.
— J’ai quelques amis ce soir chez moi… Une « parquet’s party ». On mange par terre… Idiot, mais il faut bien s’étourdir… Allons, venez… Vous resterez près de moi… Après la soirée, nous parlerons… Faites voir ce visage triangulaire ! Oui ! Oui ! J’ai ce qu’il vous faut… Allons, venez…
Il la débarrassa de son sac à main, la poussa vers le salon sans lumière… En distinguant, dans la pénombre, tous ces gens ivres vautrés par terre, Eva recula.
— N’ayez pas peur…, souffla le cinéaste. Un coussin pour cette ravissante future vedette ! tonitrua-t-il afin de cacher sa gêne !
On accueillit Eva par des murmures. Elle ne savait pas très bien où elle se trouvait ni ce qu’était cette pièce…
Un grand type à l’allure d’inverti lui présenta une pile de coussins, et Stephani l’aida à les disposer par terre. Cette arrivée inattendue avait brusquement cassé l’atmosphère. En voyant paraître l’adolescente, tous les libertins furent gênés.
— Installez-vous, Visage triangulaire, fit Stephani.
Il dit aux autres :
— Je vous présente Visage triangulaire, ma prochaine dernière trouvaille ; à moins qu’il ne s’agisse de ma dernière prochaine trouvaille, la vie est si mystérieuse…
La grande rousse au rire de chèvre tendit une bouteille de scotch à Eva. Le domestique annamite lui apporta une assiette, un plat plutôt, ovale, contenant un poulet découpé.
— Plat unique ! avertit le metteur en scène.
Eva s’aperçut qu’elle avait faim. Elle n’avait rien pris de la journée, ayant traîné sa valise dans le Quartier latin à la recherche d’une petite pension peu coûteuse. Mais, à cause de la rentrée des facultés, tout était plein et elle avait dû chercher longtemps.
Elle voulait oublier ces visages mesquins qui riaient bassement en la regardant, la gueule de bouddha fatigué de Stephani, toute cette ambiance si artificiellement, si laborieusement créée. Elle était seule au monde désormais, maîtresse d’elle-même ! Elle n’avait de comptes à rendre à personne.
— C’est bon ? demanda Stephani.
Avec elle, il se sentait niais. Son expérience des filles se trouvait mise en échec devant le fameux regard si intense et si réfléchi d’Eva… Elle ne ressemblait pas aux autres petites femelles avides de gloire qu’il rencontrait.
En général, elles arrivaient à lui, connaissant sa sale réputation, prêtes à tout pour tourner un bout de rôle. Chez Eva, le vieux renard flairait autre chose. Elle se moquait de la gloire. Elle venait chez lui pour y chercher, non pas des sensations neuves, non pas une situation, mais un abandon qui n’existait pas ailleurs. Elle jouait avec elle-même. Elle jouait à essayer de faire du cinéma. C’était un cas intéressant.
Au bout d’un moment, la température monta d’un degré. L’entrain reprit grâce à l’alcool. Chaque homme se consacra à sa partenaire d’élection… À la fin du repas (pouvait-on appeler cette « mangerie » un repas ?), un petit acteur frisé, qui jouait toujours des rôles d’ami idiot, fit remarquer qu’on avait chaud… Ce fut un chorus général. Les messieurs qui dînaient sans veste quittèrent leur chemise… Les dames s’empressèrent de quitter leurs robes afin de se mettre au diapason. Une odeur chavirante de parfum exalté et de sueur humaine alourdit l’atmosphère de la pièce. Les rires sonnèrent plus mal. Il y eut des baisers, des morsures, des chatouillis… Eva but deux gorgées de whisky. Une nappe chaude s’étala dans son ventre.
Ce fut agréable tout d’abord, malgré la brûlure de l’alcool, puis elle eut mal à l’estomac…
Elle se leva pour s’approcher de la baie.
— Couchée ! Couchée ! crièrent des voix, dans l’ombre.
Sans obéir, elle contempla le jardin fantasmagorique, avec ses lumières d’incendie coulant des arbres, ses chevaux de bois peinturlurés… Ç’aurait pu être joli ; c’était joli, d’ailleurs… Mais ce spectacle surprenant se trouvait souillé par les partouzeurs.
Une buée blanchâtre moussait au-dessus des projecteurs sur lesquels tombait la pluie…
— Vous ne voulez pas vous mettre à votre aise ? demanda Stephani.
Il l’avait rejointe. À contre-jour, il paraissait difforme.
— Se mettre à son aise, dans les romans d’avant l’autre guerre, ça voulait dire se foutre à poil, n’est-ce pas ? demanda Eva.
Le metteur en scène soupira.
— Vous êtes choquée ?
— Par quoi, grand Dieu ? demanda-t-elle hargneusement… Vous les trouvez choquants, vous, ces pauvres types qui ne sont venus couchailler chez vous que pour essayer de vous faire la cour ?
Elle rit nerveusement.
— C’est amusant, monsieur Stephani… Triste mais amusant…
Elle défit la partie supérieure de son tailleur de toile. Ses épaules nues brillèrent dans le faisceau mal dirigé d’un spot. D’un geste vif, elle dégrafa la jupe, l’enjamba. Elle portait une petite combinaison de soie blanche. Elle la retira sans hésiter. Elle resta un moment perplexe, en soutien-gorge, slip et porte-jarretelles… Puis elle remit droite la couture d’un de ses bas.
— Je continue le strip-tease ? fit-elle, au bord des larmes…
— Oui ! Oui ! hurlèrent sauvagement les autres…
— Ecoutez, ma petite fille, dit Stephani. Je crois qu’il vaudrait mieux remettre notre entretien à… à plus tard !
— Ah ! parce que vous appelez ça un entretien !
Elle se laissa glisser sur un monceau de coussins inoccupés.
— Eh bien ! venez… m’entretenir, mon cher maître !
Les convives les regardaient en ricanant ; quelques-uns, trop ivres ou trop excités pour comprendre ce qui se passait, se lutinaient en pouffant. On voyait un couple, à l’écart, déjà soudé par la frénésie d’une étreinte.
Stephani pensa qu’il n’aimait pas du tout ce genre d’aventure. Quelle fichue idée il avait eue de faire venir cette gamine chez lui en pareil moment. Eva lui plaisait, infiniment. Seulement il aurait voulu la « traiter » sans témoin, à sa façon. Il se laissa choir lourdement près de la jeune fille. Il était tenté mais inquiet. La seule chose qui le rassurait, c’était l’idée que Taride était mort.
Eva mit son bras en écran devant ses yeux. Elle frémit de répulsion lorsque les mains boudinées du cinéaste se hasardèrent sur son corps. Elle était environnée de plaintes et de baisers.
Elle n’éprouvait pas la moindre excitation, mais un dégoût pareil à celui qu’elle avait ressenti dans le bureau de Taride, quand elle s’était offerte à lui. Elle souhaitait confusément que cette descente aux abîmes servît à quelque chose. Pas à lui assurer une position sociale, mais à lui forger une carapace d’indifférence. Alors sans doute pourrait-elle affronter le monde et entrer dans la lice avec des chances… Sa mère n’avait-elle pas traversé ce purgatoire avant de devenir la femme impitoyable qu’elle était ?
Une étrange musique retentissait dans l’âme d’Eva. La musique de sa ferveur morte. La musique de son orphelinat. Elle se mit à pleurer. Alors Stephani fit signe au domestique. Le vieux se tenait embusqué dans l’ombre et on ne le voyait que lorsqu’on avait besoin de lui. Il était presque aveugle, mais un signe suffisait cependant pour l’alerter…
— Wong ! raccompagne cette jeune fille jusqu’à la porte ; prends ses vêtements…
Eva ôta son bras de ses yeux.
— C’est un cadeau ? demanda-t-elle.
— Que je m’offre à moi-même, oui, admit Stephani. Pour une fois, je ne vais pas me comporter comme un vieux goret ; crois-moi, petite, c’est un sacré luxe !
Il se mit debout et l’aida à se relever… Ils enjambèrent des couples quasi nus. Quand ils furent dans le hall, le gros bonhomme visqueux la contempla de son regard clignotant de batracien.
— Si tu n’es pas heureuse, petit visage triangulaire, fit-il, essaye autre chose… Ça, c’est le dernier refuge, tu sais.
Il rentra dans le salon. Le domestique arrivait, portant les vêtements d’Eva. Il les lui passa sans paraître la voir. La jeune fille se rhabilla et gagna la porte en finissant de se rajuster. Elle partit sans dire une parole à l’Asiatique.
Elle fut heureuse de retrouver la rue, la pluie, l’air poisseux de Paris. Il y avait comme une odeur d’automne, riche et épanouie. Eva marcha jusqu’à Saint-Philippe-du-Roule avant de comprendre qu’elle était vraiment seule.
— Et sachant cela, vous ne faites rien pour la retrouver ! explosa Hervé.
L’indignation empourprait son visage. Le Notaire songea qu’ainsi il ressemblait à un Anglais. À un bel Anglais. Jeanne, plus modérée, ne disait rien. Tous deux rentraient du cinéma par le chemin des écoliers. Ils avaient musardé sous la pluie. L’infirmière se donnait l’impression d’être en vacances, ou mieux en voyage de noces… Aux côtés d’Hervé, elle voyait Paris d’un autre œil, en touriste.
À leur retour, ils avaient trouvé Valmy prostré dans la salle à manger, près de la croisée. Il n’avait pas donné la lumière et il était tapi dans l’ombre, comme une bête à l’affût. Il regardait la rue, comme il la regardait jadis, caressé par le secret désir d’y élire domicile. Ou bien comme il avait regardé le vieux nègre lors de son voyage en Louisiane.
— Vous êtes malade ! s’était exclamée Jeanne Huvet.
Par malade, elle voulait dire malheureux… Le Notaire avait un tel regard à cet instant !
Il avait cligné des yeux comme s’il ne les reconnaissait pas. Puis un pâle sourire avait éclairé son visage absent.
— Mais non, ma petite Jeanne… Je réfléchissais seulement…
Et Valmy leur avait raconté la visite d’Agnès, son comportement, ses révélations… Il n’avait omis dans son récit que le nouveau meurtre de son ex-femme. Il n’avait pas envie de l’accabler davantage. Il retrouvait son tempérament d’avocat pour présenter les choses sous un aspect favorable à Agnès. Il voulait, sans comprendre au juste pourquoi, la rendre sympathique, bien qu’au fond de lui-même il ne fût pas dupe.
— C’est fantastique ! s’était écrié Hervé… Vous êtes certain, Lucien, que ça n’est pas un bateau ?
— J’ai téléphoné au notaire…
— Alors ?
— J’hérite tous les biens de Taride, son testament est irréfutable… Je dois passer à l’étude demain pour prendre contact…
— Elle va chercher à vous posséder ! avertit Jeanne, méfiez-vous.
— Elle a commencé le travail, admit Lucien… Mais ça ne prend pas !
— Il faut que vous soyez fort ! l’exhorta la jeune infirmière. N’oubliez jamais que cette femme est un monstre !
— Je ne l’oublierai jamais, soyez sans crainte.
— Lucien a raison, dit Jeanne. Il est évident que Mme Taride se sert de sa fille comme d’un appât.
— Et alors ! hurla Hervé. Vous ne pensez donc pas que cet appât est un être vivant ! Une pauvre fille déchirée qui a tout perdu et qui charrie dans Paris le poids mort de la fatalité… Je sens qu’elle porte comme un péché originel les fautes de sa mère. Qui vous dit qu’elle ne se jettera pas dans la Seine ?
— Si tel est son destin ! murmura Jeanne…
La jalousie la rendait insensible… Elle haïssait Eva sans la connaître. Chose étrange, elle avait toujours éprouvé pour la jeune fille une méfiance secrète…
— Tu es odieuse, murmura Hervé en s’écartant d’elle. Et puis tenez ! Vous me faites pitié, tous les deux…
Il enfila sa veste.
— Puisque vous ne voulez rien essayer, Lucien, je vais à sa recherche !
— Folie, dit Valmy… Comment voulez-vous la retrouver ?
— On vous a bien retrouvé, vous, dans votre cave pleine de flotte !
Le Notaire baissa la tête, humilié. Il se disait que ce garçon avait raison et il n’était pas particulièrement fier de lui. Mais il s’était buté. Son premier mouvement, après le départ d’Agnès, avait bien été de rechercher Eva… C’est seulement en réfléchissant qu’il avait conclu que c’eût été inutile.
Au moment où Hervé et Jeanne étaient rentrés, il pensait justement que le bien d’Eva voulait qu’on la laissât suivre sa route… Tous les êtres ont leurs faux pas à faire… Tous doivent tâtonner à la recherche de leur vérité.
— Hervé ! s’écria Jeanne en voyant qu’il atteignait la porte. Hervé, je t’en supplie, n’y va pas !
Il eut une dernière hésitation. Il inclina la tête, considérant d’un œil indécis les arabesques usées du tapis. Il voyait, à travers ces figures tourmentées, une jeune fille au regard profond qui lui tendait son portefeuille tandis qu’il vomissait appuyé à une auto.
— Je ne peux pas rester, Jeanne, balbutia-t-il… Tu dois bien comprendre !
— Si tu m’aimes, reste !
Il secoua la tête, chercha à tâtons le loquet de la porte dans son dos.
— Reste ! Je te défends d’y aller ! Tu entends ! Je te défends d’y aller ! Je te défends ! Je te défends…
Il ouvrit. Jeanne s’élança.
— Eh bien ! alors, je t’accompagne, fit-elle.
Il n’eut pas la force de parler, mais il la repoussa d’un mouvement impulsif et se dépêcha de claquer la porte.
La jeune fille demeura incrédule devant le panneau de bois verni. Elle était pétrifiée par l’affreuse vérité qu’elle lisait sur cette porte close…
Valmy la rejoignit et lui entoura les épaules de son bras compatissant.
— Ecoute, ma petite fille, chuchota le Notaire à l’oreille de l’infirmière… Ecoute, il ne faut pas souffrir… Il a certainement raison d’agir ainsi, de n’écouter que son instinct.
— Il ne m’aime pas ! dit Jeanne.
Valmy ne répondit rien. Une brusque pudeur l’empêchait de mentir, de protester. Il savait bien qu’Hervé n’aimait pas Jeanne. Il s’en était rendu compte. Parce que lui savait ce qu’était l’amour ! Parce qu’il était allé jusqu’au bout du sien. Il savait reconnaître celui des autres !
— Il ne m’aime pas. Je suis devenue sa maîtresse et il ne m’aime pas ! Dites, Lucien, qu’ai-je donc pour que les hommes se détachent de moi dès que je leur ai cédé ?
Ficelle rentrait chez lui sur le tard, particulièrement ivre. Il lui était arrivé une bonne aventure. Dans l’après-midi, en arpentant la place Saint-Augustin, il avait vu une vieille dame presque impotente aux prises avec les affres de la circulation. Elle prétendait traverser la place en diagonale alors que la raison et la prudence exigeaient qu’elle le fît en trois étapes. Toujours bonne âme, Ficelle avait bravé le flot torrentiel des voitures pour se précipiter au secours de la vieille dame en péril. Il lui avait charitablement pris le bras pour la guider. La digne personne s’était confondue en remerciements. Elle avait assuré à Ficelle qu’il était l’un des derniers témoignages de la vieille galanterie française. Ces louanges méritées avaient mis du baume sur le cœur endolori du clochard. Tandis qu’il essayait d’opérer un mouvement tournant sur la place, louvoyant entre les refuges, Ficelle s’était aperçu que le sac à main de sa protégée béait. Il n’avait pas eu la moindre difficulté pour subtiliser avec l’index et le médius le porte-monnaie de crocodile qui s’offrait…
Ce porte-monnaie contenait l’estimable somme de quatre mille deux cents francs, plus une médaille de Lourdes. Ficelle en avait conclu que l’homme de cœur trouve toujours sa récompense en ce monde et il avait copieusement arrosé cette largesse du destin.
Le petit homme en noir décrivait de fortes embardées sur le chemin de terre, creusé de frondrières, qui menait à son terrain vague. Il s’arrêtait parfois pour injurier la masse claire des immeubles fonçant sur lui. Il haïssait ces constructions modernes dont les taches de couleur avaient quelque chose de provocant. Bien qu’il eût un sens artistique très moyen, il se disait qu’un paysage s’accommode mal de couleurs vives. Ces balcons jaunes, bleus et rouges, irritaient l’œil et faisaient regretter les perspectives paisibles et neutres de jadis.
Il aimait sa roulotte pourrie, sa roulotte sans roues, brisée, fendue, moussue, moisie mais à ras de terre. C’était une niche agréable qu’il n’aurait pas voulu échanger contre un appartement avec vide-ordures dans l’une de ces monstrueuses ruches de béton et de verre.
Sous la lune épanouie, sa bonne baraque misérable ressemblait à une bête galeuse, endormie à la belle étoile. Ficelle allait s’y réfugier et cuver son rosé du Béarn sous ses sacs. Par moments, il prenait conscience de sa crasse et de son odeur ; loin de le faire souffrir, elles l’enchantaient. C’était son confort à lui. Ficelle se disait que les gens sont bêtes de rechercher la propreté et de s’infliger les férules de l’hygiène. Pas un animal n’était plus heureux que le porc dans sa sanie.
Il parvint devant sa demeure chétive. Elle semblait sur le point de s’effondrer ; comme la tour de Pise, elle penchait fortement.
Un jour prochain, il devrait l’évacuer. Où irait-il alors ? Il n’en avait pas la moindre idée… Il ne voulait pas penser à cette échéance. Il respira profondément l’air saturé de sa banlieue. Il y avait en permanence dans l’atmosphère des odeurs de gaz d’éclairage et d’autres, plus subtiles et plus chimiques encore, qui d’ailleurs ne lui déplaisaient pas.
Il escalada très vite, pour garder son équilibre, les marches de son « perron ». Il ouvrit la porte… Quelque chose lui sauta au nez : une senteur inhabituelle de tabac. Ficelle, grâce peut-être à son formidable appendice, avait le sens olfactif très développé.
Il prit sa boîte d’allumettes, en gratta une et ouvrit avec difficulté la petite porte vitrée de la lanterne qu’il avait fauchée sur un chantier. La flamme de l’allumette se posa sur la mèche noircie, la féconda instantanément et la lumière se stabilisa… Ficelle referma la petite porte. Il battit des paupières et examina son logis pour tenter de déterminer l’origine de cette odeur de tabac. Il découvrit le Dingo assis sur une chaise, le dos à la cloison. Son visage de salaud luisait comme s’il l’avait frotté d’huile. Ses yeux ressemblaient à deux éclats de verre.
— En v’là un culot ! bégaya Ficelle, surpris par cette présence… Alors, on entre chez les gens comme dans un moulin maintenant !
— Je t’attendais, gars, fit le Dingo en se levant.
Il s’étira en bâillant.
— Ce que ça pue, dans ton poulailler, c’est rien de le dire.
Ficelle regretta d’être ivre. Ça ne l’empêcherait pas de comprendre, mais cela créait dans son esprit un mince décalage qui lui faisait perdre sa vivacité d’esprit.
— Qu’est-ce que tu fous là ?
— Tu vois, je t’attendais… Et je trouvais même que tu te faisais long, mon salaud !
— Et à cause de quoi que tu m’attendais ? Tu savais donc où que j’habite ?
— Avec la langue, on va à Rome !
— Et qu’est-ce que tu peux me vouloir pour m’attendre chez moi quand je suis pas là !
— Tu le demandes ?
— Bien sûr que je le demande ! glapit Ficelle.
Son ivresse se modifiait. Maintenant il pensait plus vite, voyait plus net, mais par contre il souffrait d’un abominable mal de tête.
— Figure-toi qu’avec Grosse Patte, on est allés à Meulan… Je t’en dis pas plus, tu dois comprendre, non ?
— Qui c’est, Grosse Patte ?
— Le proprio de la crèche où t’as bousillé Tino !
— Attends voir ! demanda Ficelle d’une voix implorante. Attends voir.
Il venait d’avoir un passage à vide, il se débattait dans son besoin de tout comprendre…
— Tino est mort ? demanda-t-il.
— Comme si tu le savais pas, saleté de corbac !
— Sois poli ! recommanda Ficelle.
Il émit un petit rire frileux. L’annonce de cette mort le comblait. Pendant tout le jour, il avait eu le remords de sa lâcheté.
— C’est bien fait, fit-il…
Le Dingo répondit à son rire par un autre rire. Un rire qui faisait un drôle de bruit, comme un couteau dans du pain rassis.
— Tu trouves ? demanda-t-il.
— Et comment ! Ce salaud n’a eu que ce qu’il…
Il étouffa avant de comprendre que les deux mains noueuses de Dingo venaient de s’élancer à son cou. Ficelle ouvrit la bouche pour crier, mais rien ne passait. Il voulut se débattre, c’était impossible. L’autre le tenait renversé en arrière, sur une caisse. Des petites explosions se produisirent dans le cerveau de Ficelle, semant chaque fois une gerbe d’étincelles.
« Il m’étrangle ! se disait le pauvre bonhomme… Il m’étrangle pour de bon ! »
Il ne réalisait pas bien qu’il allait mourir, malgré l’asphyxie qui lui broyait la poitrine… Dans un cirque, Ficelle avait vu un Chinois qui manœuvrait un très long ruban de papier au bout d’une tige de bois. On avait éteint les lumières parce que le serpentin de papier était fluorescent. Dans le noir on ne voyait que cette sarabande orangée, vivante, qui se déformait, composait des figures inattendues, se convulsait comme un reptile coupé en deux.
Ficelle assistait au spectacle, mais la fluorescence du serpentin s’éteignait et les lumières ne revenaient pas. Tout devint noir progressivement.
La représentation était à jamais finie pour lui.
Le Dingo resta un moment devant le cadavre, faisant jouer ses doigts au bout de ses longs bras comme lorsqu’on a des gants neufs. Mort, Ficelle ressemblait simplement à un tas de hardes. Le Dingo prit une cigarette dans sa poche ; il l’alluma à la lampe ; mais au lieu de refermer la petite porte de cette dernière, il jeta la lampe sur la paillasse du clochard. Il crut tout d’abord que la mèche s’était éteinte… Puis soudain il se fit un bruit soufflant et une haute flamme bondit du grabat… En un clin d’œil, le feu se répandit sur toute la surface de la paillasse, éclaira le corps de Ficelle, lui donnant un aspect irréel… Le grand nez du petit homme brillait comme un flambeau.
Le Dingo partit en laissant la porte grande ouverte, afin que le courant d’air activât l’incendie. Il marcha d’un pas alerte en direction des falaises de béton, soulagé comme un ouvrier venant de terminer sa tâche. Derrière lui, la roulotte embrasée devenait transparente et belle. Aussi belle que dans l’imagination de Ficelle.
Eva franchit le seuil de son hôtel. C’était un établissement modeste, mais bien tenu, rue de Seine… Elle s’avança jusqu’au tableau où étaient accrochées les clés, tendit la main vers la sienne, mais l’idée de se retrouver seule dans la pièce anonyme aux meubles de bois verni lui fut insupportable. Elle y étoufferait. Malgré sa grande fatigue, elle voulait marcher encore, user jusqu’à l’extrême limite ce qui lui restait de forces. Elle lâcha la clé et fit demi-tour. Le patron de l’établissement qui « faisait » la nuit passa la tête par une porte.
— Vous repartez ? demanda-t-il.
À travers la vitre du cagibi où il dormait en pointillés, il avait dû suivre le manège de sa nouvelle locataire.
— J’ai oublié mon sac chez une amie, fit Eva.
Elle replongea dans la nuit mouillée. Elle se souvenait de ces chemins de campagne qui, en automne, sont jonchés de pommes écrasées. Ce soir-là, les trottoirs de Paris paraissaient pareillement tapissés de cette pulpe glissante…
Que faisait donc Agnès en ce moment ? Etait-elle restée boulevard Maurice-Barrès ? Cherchait-elle Eva ? Ou bien échafaudait-elle déjà de chimériques combinaisons pour essayer de « s’en sortir » ?
Eva descendit la rue jusqu’au Quai. La Seine amorçait une lente décrue, mais elle était encore très haute et son cours anormal modifiait ce romantique aspect de Paris.
Elle se rappelait la nuit au cours de laquelle un jeune homme blond s’était confié à elle sans la connaître… Cette nuit-là, le hasard s’était distingué.
Elle marcha doucement le long du fleuve en contemplant les lumières bordant les quais qui transformaient la crue en une apothéose.
La réminiscence de cette fameuse nuit l’obsédait. Pendant quelques instants, elle avait cru à une communion des êtres. Ces instants de rapprochement avec Hervé, ç’avait été presque un acte d’amour. Un acte de foi, en tout cas !
La jeune fille s’attarda devant le banc de leurs confidences. Un homme attendait l’autobus. Il la regarda, lui sourit et comme elle s’éloignait, il fit un bruit miauleur, comme pour la rappeler.
Eva traversa le quai et gagna la rue Bonaparte. Quelques boîtes de nuit se découpaient en rectangles lumineux dans la rue luisante. Des bribes de musiques, des cris, montaient des sous-sols de Saint-Germain-des-Prés… Elle remonta la rue, insensible à la pluie qui bruinait menu sur son deux-pièces détrempé.
Elle ne détestait pas cette humidité plaquée sur son corps. Elle la purifiait, l’apaisait.
Eva parvint devant la porte de La Frite. Elle fut incapable de continuer son chemin. Elle entra dans le vacarme et ce fut seulement quand elle se trouva en pleine chaleur qu’elle éprouva, par contrecoup, une sensation de froid.
La jeune fille se fraya un passage à travers les consommateurs. Il y avait une place libre à une table occupée par un couple de Nordiques en goguette, intimidés et ravis par l’ambiance de rétablissement. Ils ne comprenaient pas les chants bachiques vociférés par le barbu devant son bac empli de graisse de cheval fondue. L’homme était d’un blond presque blanc, avec sa peau colorée, des lunettes et un petit air gentil d’écureuil dressé. Sa femme était très jeune, et sa robe mal ficelée amusait les buveurs de la table voisine.
Leurs sarcasmes attirèrent l’attention d’Eva. Elle regarda dans leur direction, mais ce ne fut pas les joyeux drilles qu’elle vit. Un peu plus loin, coincé entre deux nègres tristes, il y avait Hervé. Il la regardait intensément et Eva se dit que, plus que les rires bruyants, c’était la puissance de ce regard qui l’avait attirée. Elle fut heureuse, simplement.
Elle savait qu’il ne fallait pas abîmer cet état de grâce. Hervé dut penser la même chose, car il ne broncha pas. Ils demeurèrent éloignés l’un de l’autre, à se fixer calmement, sans essayer d’exprimer quoi que ce soit. Ils se regardaient comme on se repose. Ils se comprenaient ; ils se parlaient avec les yeux, et ce qui les comblait le plus, c’était une sûreté commune. On a rarement, dans l’existence, la certitude de ses sentiments. En cet instant, ils se grisaient de certitude. Ce qu’ils ressentaient équivalait à une opération arithmétique réussie…
Ils perdirent la notion du temps, la notion du lieu…
Parfois des consommateurs les bousculaient ou s’interposaient ; avec une folle avidité d’eux-mêmes, ils ressoudaient leurs regards dès qu’ils le pouvaient à nouveau.
Des heures passèrent ainsi, sans qu’ils éprouvassent le besoin de se joindre, voire même de remuer. La Frite se vida peu à peu… Il ne resta bientôt plus que quelques ivrognes braillards que le garçon expulsa avec art. Ensuite, il fit claquer sa serviette sur une table.
— Hé ! les amoureux ! cria-t-il, réveillez-vous, on ferme !
Ce n’est qu’à cet instant, sans doute, qu’Hervé et Eva s’aperçurent qu’ils étaient les derniers clients. La boîte ressemblait à une auge. Il y avait des pommes frites piétinées sur le sol, des mégots, des flaques de vin rouge. Le barbu avait éteint son réchaud à gaz et le bac à friture ronronnait en refroidissant.
Hervé s’arracha de son tabouret. En arrivant à la hauteur d’Eva, il s’arrêta et tira sa table pour aider la jeune fille à se dégager.
La pluie continuait à tomber, fine et impalpable. Elle « frisait ». La rue Bonaparte s’engourdissait. Les vitrines des antiquaires couvaient leurs trésors d’un autre âge… Un chien passa, au ras du trottoir, cherchant des odeurs amies.
Eva et Hervé marchèrent côte à côte, assez loin l’un de l’autre pourtant. Cette fois, ils ne se dirigèrent pas vers les quais, mais en direction du boulevard Saint-Germain. Ce ne fut pas un choix, mais un simple hasard. Ils avaient obliqué à droite en sortant de La Frite, voilà tout.
— Vous m’attendiez ? demanda-t-elle au bout d’un moment.
— Oui, fit Hervé, je vous attendais…
— C’est Agnès qui vous a prévenu ?
— Oui…
Ils ne trouvèrent rien de plus à se dire. Parvenus au Boulevard, ils s’aperçurent que Lipp était encore ouvert, faillirent y entrer, mais préférèrent s’engager dans une petite rue aux immeubles ventrus et sombres.
Rue du Dragon !
Hervé venait de lire la plaque qui scintillait à la lueur d’un lampadaire. C’était une manie de provincial. Il lui arrivait, lorsqu’il marchait dans la capitale, de s’arrêter pour lire le nom des rues… Il avait l’impression d’avaler Paris…
— Pourquoi ?… commença Eva…
Elle se tut, comprenant que c’était superflu. Superflu et trop tôt. Ils parleraient plus tard… D’ailleurs, Hervé ne la pressa pas de continuer…
Ils marchèrent, marchèrent, fourbus et triomphants… Ils traversèrent le boulevard Raspail, s’arrêtant un instant devant le Bon Marché aux fenêtres aveugles…
— Dites, Aurore…
— Je ne m’appelle pas Aurore… C’est fini, les mensonges et la poésie.
— Oui, Eva, c’est fini…
— Qu’alliez-vous dire ?
Il montra les grands magasins.
— Ça me rappelle Les Dames de France à Chambéry… Bien entendu, c’est plus petit…
Le plus curieux, c’est qu’il n’avait pas honte de sa banalité. Il savait bien que pendant des jours, des semaines, peut-être, ils ne pourraient pas se dire autre chose que des phrases passe-partout…
Ils reprirent leur marche sous la pluie.
Jeanne dormait la tête sur son bras, dans une position d’attente curieuse. Valmy songea qu’elle ressemblait à une écolière au piquet qui cache sa honte et son chagrin au creux de son coude.
Il était une heure du matin. Ils n’avaient gardé que le lampadaire dont l’abat-jour de parchemin tamisait la lumière, lui donnait comme une patine ancienne.
Pourquoi veillaient-ils ? Ils n’auraient su l’expliquer. Ils n’espéraient pas le retour d’Hervé, ils veillaient seulement parce que, dans les situations graves, on ne va pas se coucher…
Valmy contemplait la jeune fille avec difficulté. Les yeux lui cuisaient. Pourtant il n’avait pas sommeil, ayant dormi une grande partie de la journée. Parfois il soulevait le coin du rideau pour guetter la rue morte dans laquelle, de temps à autre, retentissait le pas sonore d’un noctambule.
C’est un quartier de besogneux ; ceux qui rentraient chez eux à pareille heure revenaient d’un travail, non d’un lieu de plaisir…
Le Notaire était bien. Il lui semblait que cette nuit ne finirait jamais… Ce qui le soulageait, c’était le sommeil de Jeanne.
Elle avait pleuré beaucoup et longtemps après le départ d’Hervé. Et puis elle s’était effondrée sur un coin de table et elle s’était endormie farouchement. Son bras gauche pendait le long de sa chaise. Valmy avait vu dans un musée hollandais un dessin de Van Gogh représentant une femme dans cette position ; à l’époque, il avait jugé que cette attitude était composée, qu’elle manquait de sincérité.
La sonnerie du téléphone le fit choir de sa rêverie. Elle le blessa comme un coup de poing. Chose étrange, Jeanne ne bougea pas. Lucien courut à l’appareil.
— Allo ! fit-il à voix basse.
— C’est vous, Lucien ?
Il reconnut la voix d’Hervé, et au ton précipité du jeune homme, comprit qu’il avait gagné.
La silhouette glissante de l’infirmière se plaqua soudain contre lui. Elle décrocha le second écouteur.
— C’est lui ? questionna-t-elle en portant le petit disque noir à son oreille.
Valmy fit un signe affirmatif.
— Lucien ! Oh, Lucien, bégayait Hervé… Si vous saviez… Je l’ai retrouvée… Je l’ai retrouvée… Je savais bien qu’elle viendrait à l’endroit de notre première rencontre…
Il y eut un silence. Le Notaire regarda Jeanne, rivée au mur, qui paraissait s’enfoncer l’écouteur annexe dans la tête.
— Vous m’entendez, Lucien !
— Mais oui, mon petit…
— Vous êtes content ! Dites-moi que vous êtes content !
— Je suis très content, Hervé.
Il y eut un nouveau silence ; un silence gêné, celui-là.
— Lucien, fit Hervé, je voudrais vous expliquer ce qui se passe… Elle dit qu’elle voudrait enfin vous connaître…
— Un jour, murmura Valmy, plus tard, je ne dis pas…
Il demanda pourtant :
— Que fait-elle ?
Hervé dut se détourner, regarder, sursauter… Il cria hors de l’appareil :
— Que faites-vous ?
Il y eut encore un trait de silence, coupé par la respiration du jeune homme.
— Elle avait une bague, reprit-il à l’intention de Valmy, elle vient de la jeter par la fenêtre…
Le Notaire raccrocha lentement. Il ne voulait pas prolonger le supplice de Jeanne. La jeune fille gardait l’écouteur contre son oreille ; c’était pour elle l’ultime caresse d’Hervé.
Le Notaire ne savait que faire. Elle ressemblait à un objet brisé dont on vient de rassembler les morceaux. Sa forme était reconstituée, mais un geste, un souffle pouvaient l’anéantir de nouveau.
La sonnerie d’appel retentit encore. Valmy décrocha avec ennui.
— On nous a coupés, c’est ridicule…
— C’est moi qui ai raccroché !
— Hein ?
— Je ne suis pas seul, figure-toi !
— Ah ! oui, fit Hervé, piteux.
Cette fois, ils posèrent l’écouteur simultanément. Le Notaire prit le bras de Jeanne.
— Ecoute-moi, ma petite fille…
Elle se dégagea d’un mouvement sauvage.
— Ne me touchez pas ! Je vous interdis…
Elle respira profondément ; maintenant, les mots venaient ; elle avait trop de choses à exprimer, cet afflux d’idées l’étouffait.
— Vous allez partir d’ici tout de suite, espèce de sale clochard ! cria-t-elle.
— Jeanne ! supplia Lucien…
— C’est votre faute, hurla Jeanne. Tout est votre faute ! Vous portez malheur ! Vous m’entendez ? Vous portez malheur ! Partez ! Je ne veux plus vous voir ! Mais qu’est-ce que vous attendez ! Hein ? Vous me dégoûtez ! Avec vos airs désenchantés, vous êtes encore plus répugnant que les autres hommes !
— Jeanne, je vous ordonne de m’écouter… La jalousie vous rend folle ! Je comprends ce que vous ressentez, mais…
— Partez, ou je crie au secours !
Il essaya de la calmer par un sourire pitoyable.
— Mais oui, mais oui, je vais partir, Jeanne… D’ailleurs, j’allais partir au petit jour. Mais auparavant, il faut que je vous dise…
— Rien ! Je ne peux plus rien entendre ! Vous ne comprenez donc pas que je n’en peux plus !
Elle courut à la porte, l’ouvrit toute grande.
— Tout de suite, Lucien ! Tout de suite, sale pouilleux que vous êtes ! Tout de suite ! Oh ! comme je regrette que vous ne soyez pas mort dans votre vermine !
Valmy franchit le seuil de l’appartement. Machinalement, il actionna le bouton de la minuterie. Les ampoules de l’escalier répandirent une lumière glacée dans les étages… Le Notaire s’avança au bord de l’escalier, il descendit une marche, se retourna. La porte s’était fermée sans qu’il l’ait entendue claquer. Jeanne devait pleurer derrière, appuyée au montant. Il décida de revenir le lendemain, lorsque la crise de désespoir serait calmée. Ce sont les paroxysmes qui assurent les délivrances. Lorsque la jeune fille serait épuisée de chagrin, elle aurait besoin qu’on lui dise les bonnes paroles qu’il préparait déjà.
La cage d’escalier silencieuse lui fit penser à une prison. Sans doute à cause des barreaux de fer de la rampe qui se vissait dans la triste lumière.
Il descendit les degrés en les comptant. Il avait absolument besoin d’occuper son esprit. Il voulait ne plus entendre les insultes de cette âme en détresse.
— Tu parais déçue ? observa Valmy.
— J’ai cru que c’était Eva, convint Agnès.
Elle était en pyjama avec un ruban dans les cheveux. Le coup de sonnette nocturne l’avait éveillée en sursaut. Elle avait néanmoins pris la peine de donner un coup de brosse à ses cheveux avant d’ouvrir et de mettre une touche de fond de teint sur le « bleu » de sa pommette.
— Tu as du nouveau ? demanda-t-elle d’un ton angoissé en le faisant entrer.
— Elle est retrouvée, fit Lucien. Hervé s’en est occupé.
Il sourit mélancoliquement.
— Et j’ai dans l’idée qu’il s’en occupera encore longtemps…
Agnès considéra curieusement l’expression indéfinissable, mi-enjouée, mi-amère, de Valmy.
— Qu’entends-tu par là ?
Il réprima un haussement d’épaules fataliste.
— Je pense qu’ils s’aiment. La preuve, c’est qu’ils se sont tout de suite rencontrés.
— Ils s’aiment ! balbutia Agnès, interdite.
— Ça, sûrement. Je ne connais pour ainsi dire pas « ma » fille, mais je l’ai vue au chevet d’Hervé alors qu’elle se prétendait sa fiancée… Ça avait l’air vrai… Quant à lui…
Le Notaire eut un pauvre sourire entendu.
— … Je le regarde exister depuis un certain temps et je commence à bien le connaître ! Il est comme moi…
— Ce qui veut dire ?
— Qu’il a besoin des femmes comme vous !
Ils étaient seuls dans le vaste appartement. Agnès ne savait dans quelle pièce faire entrer Lucien. Après tout, n’était-il pas chez lui ?
— Ça te choque ? demanda narquoisement Valmy, constatant qu’elle ne disait rien.
— Eux ? demanda Agnès. Oh ! non… Qu’est-ce qui pourrait bien me choquer, d’ailleurs !
Ils se regardèrent un moment sans parler.
— C’est cela que tu es venu me dire ? questionna-t-elle enfin.
— Je suis simplement rentré chez moi, avoua Lucien. Je ne savais pas où aller. Au fond, n’était-ce pas le plus simple… Puisque j’ai un domicile… Et quel domicile !
Il ouvrait les portes qui se présentaient, explorait sommairement l’appartement, pour se faire une idée plus précise des lieux.
— C’est bien, convint-il… C’est très bien.
— J’espère que tu me permets de rester ici jusqu’à l’aube ? demanda Agnès. Parce que, moi non plus, je ne sais guère où aller.
Lucien ne répondit pas et poursuivit l’exploration de l’appartement.
— Je prendrai la petite chambre près de l’office ! cria-t-il depuis l’autre bout du hall.
— Pourquoi ? dit-elle en le rejoignant.
— Elle a une petite fenêtre qui me plaît… Une fenêtre donnant sur le boulevard. Ne cherche pas à comprendre…
Dans cette pièce, les rideaux n’étaient pas à grille, mais en linon. Il souleva le coin de l’un d’eux et regarda le boulevard pétrifié dans la clarté généreuse de ses éclairages.
Ce quartier opulent offrirait d’autres scènes à Valmy, d’autres personnages… Il ne suivrait pas les allées et venues des manutentionnaires en blouse grise, mais celles des chauffeurs de grande maison en livrée noire… Il devait y avoir des enfants sages, bien habillés, tenus en laisse par des nurses suisses ou anglaises… Ce serait moins drôle que les gamins de la Bastille, mais intéressant tout de même…
— Si tu comprenais, murmura Lucien en réponse au regard incertain de son ex-femme, tu te moquerais de moi.
Il ajouta en détournant la tête :
— J’ai une proposition à te faire.
Elle tira sur les manches de son pyjama. Elle avait déjà compris et l’imminence de sa victoire la rendait confuse pour la première fois. Elle ne savait quelle attitude adopter… Tout cela allait tellement vite !…
— Depuis ta visite de tantôt, j’ai beaucoup réfléchi, reprit Valmy.
Il aurait aimé un encouragement quelconque, mais Agnès ne bougeait pas et regardait ailleurs obstinément.
— Le plus sage, vois-tu, c’est que nous reprenions la vie commune, toi et moi…
C’était lâché. Maintenant, le Notaire se sentait délivré d’un poids écrasant. Agnès eut un de ses énigmatiques sourires plein d’incertitude et de promesses vagues.
— Tu te moques de moi ? demanda-t-elle.
— Puisque tu as commencé à gérer l’affaire de Taride, tu vas continuer. Moi, j’en suis incapable, et puis ça m’ennuierait. Il faut bien que je me rende à l’évidence : je suis un homme fini. Fini sans avoir jamais vraiment débuté ; il y a des types comme ça !
Il prit un fauteuil Louis XV, l’essaya, fit la moue et le quitta pour une bergère sur laquelle il allongea ses jambes lasses.
— Dans ma chambre, dit-il, je me ferai amener un bon fauteuil de cuir le plus Lévitan possible. Le style, c’est beau, mais trop inconfortable…
Agnès lui repoussa doucement les genoux et s’assit contre lui. C’était une reprise de possession. Elle était bouleversée, mais une crispation de tout son individu l’empêchait de s’exprimer normalement.
— Tu as froid ? demanda Lucien.
— Non, pourquoi ?
— On dirait que tu claques des dents ?
— C’est vrai, je claque des dents, mais c’est l’émotion.
— Allons donc !
Il ne voulait pas croire à cette passagère faiblesse d’Agnès. Il ferma à demi les yeux et contempla le plafond blanc agrémenté de moulures tarabiscotées.
— Tout à l’heure, tu espérais me posséder en me jouant ta grande scène de la mère effondrée, n’est-ce pas ? Eh bien, tu vois : tu as gagné !
— J’étais vraiment effondrée, murmura-t-elle.
— Et maintenant ?
— Maintenant, c’est autre chose… Je ne sais plus… Je suis bien… Et puis, je suis comme fière de moi, il n’y a pourtant pas de quoi. Tu comprends ça, toi ?
— Très bien, fit Lucien… Moi aussi, je suis fier de moi. Ç’a été pénible d’arriver à comprendre que tu es la seule personne en compagnie de laquelle il m’est peut-être encore possible de vivre.
— Dois-je en conclure que je suis la seule que tu aies aimée ?
— La seule, chuchota le Notaire… La seule, malgré tes tromperies, tes mensonges et tes crimes… C’est une espèce de fatalité qui me lie à toi. Il me semble que mon amour t’absout…
Ils étaient comme abandonnés dans la petite chambre inemployée qui sentait un peu le renfermé.
— Je ne venais presque jamais dans cette pièce, dit Agnès, et je découvre brusquement que c’est la plus agréable de l’appartement.
Lucien sursauta et la saisit par les épaules pour essayer de la regarder jusqu’à l’âme. Autrefois, il avait souvent de ces élans-là. Seulement, par la suite, il avait appris combien ils étaient illusoires. On ne distinguait jamais la vérité dans les yeux magnifiques d’Agnès.
— Vois-tu, Lucien. Je vais te dire quelque chose que tu prendras sans doute pour un nouveau mensonge…
— Il y a de bons mensonges, balbutia Lucien en caressant le fin duvet d’or qui brillait à la nuque de son ancienne femme.
— Je pense que je t’aime sans doute aussi, à ma façon… Je suis une garce ; et je suis même bien pire que ça. Mais ce que j’éprouve pour toi, comment te dire…
— Ne le dis pas, coupa-t-il, très vite. Ne dis plus rien. Il ne faut jamais parler quand on peut se passer des mots.
Elle approcha son visage jusqu’à ce que leurs nez s’effleurent. Leurs yeux démesurés leur donnaient une sorte de vertige, comme la vue de certains panoramas infinis.
— Tu n’as pas peur ? demanda-t-elle.
— De toi ?
— Songe que tu vas vivre auprès d’une femme qui a voulu ta mort à plusieurs reprises.
Valmy sourit.
— J’y ai songé, Agnès…
— Alors ?
— Alors, non ! Je n’ai pas peur. Une fois j’ai vu un pseudo-fakir couché dans une cage de verre avec des reptiles venimeux. Je l’ai beaucoup étudié : il n’avait vraiment pas peur.
« Moi aussi, je veux m’enfermer avec un serpent dans une cage de verre. Je regarderai passer le monde dans la rue. Je déteste les gens, mais j’aime les hommes… Quand je les vois défiler, je cherche à savoir s’ils se rendent compte où ils vont…
« Pendant que je regarderai, le serpent enroulera ses anneaux autour de moi, pour me caresser ou pour me mordre ! »
— Il ne te mordra jamais plus ! dit-elle en éclatant en sanglots. Jamais plus. Lucien ! Jamais plus !
Le Notaire la reçut contre lui, noua ses bras dans le dos d’Agnès et se mit à contempler les arabesques du plafond. Il crut distinguer dans le motif les serres grandes ouvertes d’un rapace. Oui, cela faisait comme à l’hôpital… C’était un cauchemar infini et délicieux… Car tous les cauchemars ne font pas peur.
— Si le serpent me mord, rêvassa Lucien, il est si malin que personne n’en saura rien, pas même moi. Il faut bien que Paris ait encore ses mystères.
Jeanne resta longtemps adossée à la porte.
Elle considérait mornement son appartement vide et silencieux, cherchant des présences incertaines dans ces pièces d’un autre âge… Elle savait qu’elle allait y vieillir doucement, à l’écart des hommes. De ces hommes qui, par un étrange maléfice, n’arrivaient pas — quoi qu’elle fasse — à s’attacher à elle.
Elle deviendrait une femme mûre… Elle connaîtrait peut-être d’autres étreintes sans lendemain ; mais toujours, il lui faudrait rentrer, le soir, dans ce grand logement bien ciré et elle finirait par ressembler à ces meubles surannés, à ces tentures passées, à ces bibelots sentant le vieux…
Que ferait-elle de ce besoin d’amour qui la poignait si sauvagement ? Que ferait-elle de sa jeunesse déjà flétrie ?
Elle étouffait. La vie lui faisait mal…
Elle gagna sa chambre du même pas tranquille « d’avant ». Instinctivement, elle venait de reprendre son pas furtif et feutré d’infirmière. Lorsqu’elle rentrait chez elle, jadis, elle continuait à se déplacer sans bruit dans le grand logis, comme si elle risquait de troubler le sommeil de quelqu’un… Un sommeil délicat, un sommeil inestimable de malade…
Aujourd’hui, c’était, non pas un sommeil, mais son engourdissement affectif qu’elle essayait de ne pas importuner. C’était elle-même qu’elle veillait, ou plutôt son chagrin. De ces quelques semaines de bonheur, il ne lui restait que cela : cette peine infinie, dont elle n’arrivait pas à mesurer l’ampleur. C’était comme un enfant né de ses amours avec Hervé.
Jeanne pénétra dans la chambre. L’odeur de Lucien y flottait encore. Il lui était resté de sa vie miséreuse comme un relent de hardes dont les bains les plus parfumés ne pouvaient le débarrasser.
Elle s’était montrée injuste avec lui. Mais elle avait eu besoin d’être méchante. Elle avait vaguement espéré que de cette injustice naîtrait pour elle un apaisement quelconque. Elle s’apercevait qu’il n’en était rien et la honte de cet éclat s’ajoutait à sa souffrance.
Pauvre Lucien ! Elle revoyait son beau visage humilié. Il y avait dans toute sa personne comme un magnifique renoncement. Il lui faisait penser à ces clowns tristes et sentimentaux qui font rire les autres en recevant des gifles.
Jeanne ouvrit le tiroir de sa commode ancienne et prit un tube de gardénal. Elle le secoua comme un hochet et, au bruit, estima qu’il contenait plusieurs comprimés. Elle le vida dans sa main et considéra les pastilles blanches, minuscules, détentrices de l’oubli dont elle avait besoin… Elle avait un peu honte. C’était si banal … C’était si puéril… Et si inutile surtout ! Car sa mort ne changerait rien dans le déroulement du destin des autres.
Rien !
Jeanne glissa les comprimés dans sa bouche. Ils avaient un goût fade. Un effort, un verre d’eau… et elle aurait en elle cette semence de mort. Jeanne essaya de réaliser sa mort. Elle avait fermé les yeux à tant de cadavres qu’elle savait que ce serait simple. Mais mourir, c’était abdiquer. Mourir pourquoi, au juste ? Pour calmer son orgueil à vif ? Mourir pour ne plus évoquer l’irrésistible sourire d’un grand gosse blond ?
Elle recracha les comprimés par terre et les écrasa un à un du bout du pied, comme pour ne plus être tentée de les reprendre. Quand ils furent réduits en poudre, elle foula les menus monticules blancs pour les disperser dans les poils du tapis.
Elle se sentit alors soulagée. Il lui parut qu’elle venait d’échapper à un grand danger et elle était un peu surprise d’avoir réussi à le maîtriser.
Elle se rendit à la fenêtre qu’elle ouvrit largement. La rue ressemblait à une faille baignée de lumière dans la densité des maisons… Elle n’était pas entièrement vide, une rue de Paris ne l’est jamais vraiment, jamais longtemps, en tout cas… Parfois une ombre débouchait d’un croisement et se précisait à une lumière d’un lampadaire… C’était un ouvrier qui revenait de l’équipe de nuit, ou bien deux gardiens de la paix dont les voix tranquilles montaient jusqu’à elle… Jeanne se dit qu’à un certain moment ce serait Hervé. Elle exigea du sort que le jeune homme apparût. Elle avait été folle de désespérer ainsi. Il n’avait eu qu’un moment de faiblesse avec cette fille. Sans doute son rôle de chien de Terre-Neuve avait-il tourné la tête à ce grand romanesque. Mais il ne pouvait pas ne pas se reprendre ! Il allait repenser à Jeanne, sentir qu’elle le guettait, capter enfin ce pathétique message qu’elle lui lançait à travers l’immensité de Paris endormi… Et Hervé reviendrait. Sa silhouette dégagée tournerait le coin du boulevard Richard-Lenoir, ses cheveux blonds arracheraient un éclat à la lumière de la grosse lampe bombée épinglée à la dernière maison de la rue comme un énorme ver luisant.
Il sentirait le regard de Jeanne braqué sur lui, lèverait la tête, lui sourirait et esquisserait ce grand geste jeune qu’il avait pour l’accueillir lorsqu’elle rentrait de l’hôpital…
Comment se comporterait-elle ? Jeanne se le demandait, mais elle connaissait déjà la réponse à cette question. Elle ferait exactement comme si rien ne s’était passé. Elle sourirait, murmurerait quelque chose comme :
— J’étais inquiète… Entre vite…
Et puis…
Elle se pencha par la fenêtre, essayant de reconnaître une nouvelle ombre surgie des confins de la nuit. Il s’agissait d’un jeune garçon du quartier, le fils d’une concierge qui était musicien dans une boîte de nuit. Il rentrait chez lui, avec un imperméable jeté par-dessus son smoking fripé, portant sous le bras une petite boîte idiote contenant sa flûte… Pourquoi Hervé tardait-il tant ? Comme il était cruel ! De quel droit la faisait-il attendre de la sorte ?
De quel droit !
Le mot la tenaillait. Droit ! Elle avait des droits sur lui. À deux reprises, elle lui avait sauvé la vie ! Elle l’avait hébergé, soigné. Maintenant elle en arrivait à regretter cette nuit cauchemardesque au cours de laquelle elle était tombée dans l’escalier suintant de la cave avec Coco la Jolie. Elle se rappelait en pleurant la fin de nuit qui avait suivi… Elle avait pansé la blessure d’Hervé. Et il l’avait embrassée… Puis elle s’était débattue lorsqu’il avait voulu… Mais, à cet instant, elle savait bien qu’il aurait un jour ou l’autre raison de ses stupides frayeurs de fille refoulée. Elle avait deviné qu’il parviendrait à vaincre ses complexes et à lui donner malgré elle ce bonheur trop rare qu’elle désirait de tout son être en le redoutant.
Oui, elle avait des droits. Le droit qu’ont les femmes amoureuses sur ceux qui leur dispensent la félicité.
La rue était un puits d’où montait la fumée du souvenir. Elle revoyait leur promenade au Bois, l’autre nuit. Cette course sous la pluie jusqu’au kiosque… Et la catin qui était venue avec son lamentable client…
Elle revoyait aussi la cave de Meulan, la cave pleine d’eau, Hervé, nu sous la lumière impitoyable de l’ampoule, nageant dans ce couloir submergé pour aller sauver Lucien. L’évocation de ce superbe corps dénudé la faisait frémir. Il lui avait promis le mariage. Il s’était engagé, en somme… Il lui appartenait. Jeanne n’avait pas le droit de le laisser à une autre. Ce renoncement était indigne de l’amour qu’elle lui portait.
— Hervé ! murmura-t-elle… Oh ! Hervé, tu ne sens donc pas que je t’appelle ? Tu ne sens donc pas que je t’attends ?
Elle guettait les bruits, percevant un pas sonore au loin, espérant que ce serait celui d’Hervé… Ou bien croyant que ce ronflement de moteur était celui du taxi, qui, peut-être, le ramènerait…
Elle avait eu tort de chasser Lucien. Avec lui, elle serait partie à la recherche d’Hervé. Si elle se retrouvait face à face avec son amant, elle saurait lui dire les mots qui le décideraient à rentrer rue du Chemin-Vert.
À l’horizon, il y avait une promesse d’aube. À travers les nuages chargés d’eau, on décelait des morceaux de ciel usés comme une étoffe, jusqu’à la trame. Et, à travers cette trame, on apercevait les lueurs du matin…
Il y eut davantage de monde dans la rue. Tant que celle-ci était presque déserte, Jeanne avait espéré voir arriver celui qu’elle aimait. Paradoxalement, maintenant que les gens devenaient plus nombreux, elle comprenait que c’était fini… Hervé ne rentrerait plus. Il l’avait fuie…
Des années auparavant, elle avait regardé également poindre l’aurore derrière les vitres d’un petit hôtel normand… Son cœur de jeune fille battait à l’idée de revoir un homme. Elle avait attendu l’épanouissement du jour avec une folle impatience… Mais quand le soleil s’était levé, quand les hommes avaient repris possession du monde, elle avait eu la plus grande désillusion de sa vie…
Etait-ce bien la plus grande ?
Ce qu’elle éprouvait, à cet instant, ne dépassait-il pas tous les chagrins passés ?
Sur la plage normande, elle avait pleuré en cachette. Cette fois, elle n’était plus une petite fille inexpérimentée, mais une femme.
Elle avait des droits. Elle savait ce qu’étaient des droits et elle les ferait valoir, coûte que coûte…
Jeanne quitta la fenêtre. Elle s’aperçut qu’elle y avait passé des heures et qu’elle avait froid.
« C’est lui qui a raison, songea Agnès… »
Elle se tenait au pied du lit où dormait le Notaire et surveillait son sommeil. Ils avaient passé des heures sur la bergère de la petite pièce, blottis l’un contre l’autre, comme deux bêtes terrassées par la vie. Ils ne bougeaient pas, ne parlaient pas, mais savouraient l’étrange bien-être que leur apportait cette union si étrangement ressoudée. Enfin, à bout de fatigue, Valmy s’était assoupi. Agnès l’avait alors forcé à s’étendre sur le lit d’Eva. Elle n’avait pas voulu le quitter et était demeurée assise sur un pouf bas, près du lit, la joue contre la main de Lucien…
« C’est lui qui a raison… »
Agnès avait du mal à définir ce qu’elle entendait par là. En formulant inlassablement cette phrase, elle se forgeait une certitude qui, dorénavant, servirait d’axe à sa vie. Le Notaire avait raison… Mais raison de quoi ? Il’abdiquer ? De se soumettre ? Raison de ne pas avoir peur d’elle ? Ou bien raison de ne pas attacher d’importance aux choses ?
La présence du dormeur la réconfortait. Valmy, c’était la paix. Près de lui, peut-être parviendrait-elle à avoir une autre conception de l’existence ? Elle voulait, avec cette immense volonté qui avait régi ses actes antérieurs, réussir une seconde vie… Non pas réparer — elle n’était pas de celles qui essaient de recoller les morceaux des vases brisés — mais recommencer ! Tout recommencer avec les éléments dont elle disposait. Et Valmy seul pouvait l’aider dans cette nouvelle tâche. Il la guiderait, la soutiendrait et peut-être grâce à lui deviendrait-elle un jour une femme convenable…
« C’est lui qui a raison. »
Il dormait sans bruit, son souffle était si léger, si calme, qu’elle devait tendre l’oreille pour le percevoir. Lucien avait une figure pleine de noblesse et de sérénité. Il était le pardon en personne et il détenait la lumière rédemptrice du pardon.
Jamais plus elle n’oublierait son expression lorsqu’il était arrivé, quelques heures auparavant, pour lui dire que tout continuait… Ce faisant, Lucien avait aboli tous les obstacles.
Il s’était assis, en homme fatigué par la route qu’il venait de parcourir… Il avait posé sa main lasse sur l’épaule d’Agnès…
« Tu as raison, chuchota-t-elle imperceptiblement à l’adresse du dormeur… Tu as raison, Lucien. Ton amour est le bien le plus précieux, le plus extraordinaire qu’une femme puisse posséder. J’y tiens désormais plus qu’à ma vie. Tu es revenu de l’enfer pour me sauver. Et tu me sauveras de moi-même comme tu m’as sauvée autrefois de la prison. Oh ! Lucien, je veux tellement t’aimer que je t’aime déjà… »
Elle pleurait. Depuis des années, elle avait des larmes accumulées, des larmes que ses yeux n’avaient pas voulu verser et qui la rongeaient comme un acide.
Tout, dans la personne du Notaire, était une sorte de don de soi. Son sommeil équivalait à un cadeau. En s’abandonnant dans les bras d’Agnès, il lui avait donné une fabuleuse preuve de confiance.
« Je t’aime déjà, Lucien… Alors, je t’aime et tu ne crains plus rien… Plus rien ! »
La sonnette de la porte tinta soudain, dans le silence léger de l’appartement. Son bruit cristallin ne tira même pas Valmy de son sommeil. Il s’y était comme englouti et il eût fallu beaucoup plus que ce tintement pour l’éveiller.
Agnès regarda la fenêtre obscurcie par la nuit. Au-delà des vitres, elle découvrait les frondaisons du Bois et apercevait par-dessus les arbres la lumière blafarde de l’aube.
« Ce sont eux », songea-t-elle.
Eux, c’est-à-dire Hervé ramenant Eva…
Elle s’en réjouit. Bien qu’elle ressentît quelque regret à voir rompre le charme dans lequel elle flottait.
À pas de loup, elle quitta la chambre, referma doucement la porte et s’en fut ouvrir.
Une jeune fille très pâle, au regard brillant, se tenait dans l’encadrement. Cette présence inattendue causa un choc à Agnès. Elle crut voir un message funeste du destin en ce personnage immobile qui dardait sur elle des yeux de braise.
— Que désirez-vous ? balbutia Agnès…
Jeanne la détailla avec une avidité gênante.
— Oh ! oui, je comprends, fit-elle… Vous êtes très belle !
— Qui êtes-vous ? insista Agnès.
— Jeanne Huvet. Vous avez entendu parler de moi ?
— Naturellement… Je suis même allée chez vous tantôt.
— C’est bien cela…
— Entrez !
Agnès la guida au salon. Elle actionna la lumière et les lustres à pendeloques se mirent à scintiller de tous leurs feux.
— Asseyez-vous ! invita la jeune veuve.
Jeanne secoua la tête.
— Ce n’est pas la peine…
Cette visite intempestive déconcertait beaucoup Agnès.
— Qu’est-ce qui vous amène ?
— Je viens chercher Hervé, fit Jeanne d’un ton neutre.
Dans son imperméable déboutonné, elle ressemblait à une convalescente qui vient de remettre le pied par terre pour la première fois depuis longtemps.
— Hervé !
Le nom faisait tout drôle à Agnès. Hervé ! Comme c’était loin ! Elle ne se souvenait déjà plus du garçon… Il appartenait à un passé décoloré…
— Il n’est pas ici ! fit-elle… Grand Dieu non, il n’est pas ici…
— Vous mentez !
Jeanne écarta Agnès d’une bourrade et revint dans le hall. Elle visita plusieurs pièces, donnant chaque fois la lumière et omettant de l’éteindre après s’être assurée qu’Hervé ne les occupait pas.
Agnès la suivait en répétant :
— Vous voyez bien… Vous voyez bien ! Puisque je vous dis…
La dernière porte donnait sur la chambre d’Eva. Jeanne aperçut Valmy allongé tout habillé sur le lit. Elle le considéra un instant, puis ressortit et bredouilla :
— Lui aussi ! Lui aussi !
Agnès comprit ce que sa visiteuse entendait par là. Elle sourit en signe d’impuissance. Un sourire modeste et fataliste.
— Oui, il est venu ici… Nous allons reprendre la vie commune.
Jeanne avait des gouttes de pluie au bord des cils. Son imperméable sentait le mouillé.
— Bon, soupira-t-elle… Bon, ça ne fait rien… Seulement je veux savoir où est Hervé !
— Je l’ignore !
— Il a retrouvé votre fille…
— Ça, je le sais… Mais je n’ai aucune idée de l’endroit où ils se trouvent !
Jeanne regarda Agnès. Elle la trouvait bien plus belle que ce qu’elle avait imaginé.
Elle lui en voulait de sa beauté. Eva était aussi belle ! Peut-être plus, puisqu’elle était plus jeune. Oui, elle comprenait. Elle n’était pas de taille… Elle n’était qu’une fille rabougrie… Tandis que ces femmes-là !
— Hervé doit m’épouser, dit-elle, croyant lancer un argument décisif.
Agnès hocha la tête. Elle parut réfléchir un instant. Jeanne crut que son interlocutrice savait où se cachaient les jeunes gens et qu’elle hésitait à le lui dire…
— Je vous en supplie ! implora-t-elle.
— Mon pauvre petit ! murmura Agnès.
— Ah non ! s’écria Jeanne. Ah ! non… J’en ai assez des « mon pauvre petit ». C’est fini, tout cela… Une bonne parole ! Une tape amicale ! Et puis bonsoir… Rentrez chez vous ! Allez pleurer dans votre lit de vieille fille ! Non ! Fini ! Je veux Hervé ! C’est tout !
— Vous ne l’aurez pas ! assura Agnès.
Ce n’était pas par bravade ! Un coup d’œil lui avait suffi pour situer Jeanne Huvet. Cette petite infirmière ne retiendrait jamais les hommes comme Hervé ! Tout ce qu’elle pouvait espérer garder, c’était quelque garçon pas compliqué, pas très intelligent, pas très sensuel non plus !
— Alors je veux qu’il me le dise lui-même ! décida Jeanne, j’en ai également assez des hommes qui s’en vont sur la pointe des pieds, sans me dire un mot, pas même adieu ! Hervé devra me dire adieu, voilà ! Je l’ai décidé ! Rien ne pourra me faire changer d’avis, vous m’entendez ? Rien !
— Eh bien ! il vous le dira, fit Agnès que le ton de Jeanne commençait à agacer. Cela ne me concerne pas !
— Je veux savoir où il est !
— Puisque je vous dis…
— Ils ont dû vous téléphoner, objecta Jeanne. Il a bien appelé Lucien…
— Ce n’est pas la même chose, soupira tristement Agnès.
Elle avait hâte que cette fille s’en aille. Hâte de retourner s’asseoir près du lit de Valmy et d’appuyer sa joue contre la main inerte du Notaire pour retrouver le calme… Le chagrin des autres n’arrivait pas jusqu’à elle. Une barrière subsistait entre leurs maux et son cœur !
— Ils ne m’ont pas téléphoné, mademoiselle. S’ils l’avaient fait, d’ailleurs, je me garderais bien de vous dire où ils sont. C’est clair ! Maintenant, je vous serais reconnaissante de me laisser…
— De vous laisser avec Lucien ?
— Oui.
— Vous avez tissé déjà votre toile autour de lui. Et lui, l’idiot, il dort sans savoir que c’est dans une toile d’araignée !
Jeanne avait gardé jusque-là sa main droite dans sa poche.
Elle l’en retira et montra à Agnès médusée le revolver dont elle s’était munie la veille, lorsqu’elle recherchait Valmy.
— Vous voyez, fit-elle simplement. Je l’ai retrouvé dans ma poche lorsque j’ai été dehors. Et, à ce moment-là, j’ai décidé que si je ne retrouvais pas Hervé je me tuerais ou bien… ou bien que je tuerais quelqu’un.
— Vous êtes folle ! murmura Agnès. Allons, rangez vite ça et rentrez chez vous. Un jour viendra où…
Jeanne secoua la tête.
— Vous ne comprenez donc pas que c’est cela justement qui me tue ! Le jour ! Je ne veux pas qu’il revienne ! Le jour ! Le jour ! Je crève de tous ces jours qui naissent et qui me trouvent seule !
Agnès ne répondit rien, croisa ses bras et regarda l’arme qui tremblait dans le poing crispé de la jeune fille.
Une étrange idée lui venait. C’était plutôt comme une découverte inattendue qu’elle aurait faite.
— Hervé est parti, dit Agnès. Il est parti avec ma fille. Vous ne les retrouverez jamais ! Là où ils sont, ils sont heureux…
Sa voix devenait saccadée. Agnès avait peur. Elle était hypnotisée par le revolver qui frémissait, par le doigt en forme de crochet de Jeanne. Un doigt tout blanc, un doigt qui bleuissait au contact de la détente d’acier bleu.
— C’est fini, Hervé, ma pauvre petite ! Il s’est moqué de vous…
« Regardez-vous et vous le comprendrez ! Vous êtes triste du haut en bas, mademoiselle Huvet… Dans votre personnage, il y a quelque chose de navré, de navrant ! Quelque chose de… de… »
La frayeur la faisait bégayer, elle ne trouvait plus ses mots. Pourquoi agissait-elle ainsi ? Par-delà sa peur, elle essayait de comprendre… Et elle comprenait…
Un instant plus tôt, elle avait haï Jeanne. Elle l’avait haïe d’être importune. Elle s’était sentie aussi impitoyable qu’avant le retour de Lucien… Elle s’était retrouvée intacte !
Elle restait toujours le même monstre assoupi que les cahots de l’existence réveillaient et qui devenait féroce…
— Vous n’êtes pas laide ! C’est pire… Vous êtes déplaisante ! Vous êtes…
Jeanne ne comprit pas très bien pourquoi le revolver se mettait à trépider dans sa main. On eût dit qu’il cessait d’être un objet inerte, un objet dur et froid et que la chaleur de sa main lui avait communiqué brusquement une vie propre…
Lorsqu’il cessa de remuer, un fracas terrifiant emplissait ses oreilles… Agnès se tenait pliée en deux et le parquet était jonché de porcelaine et de verre brisés.
Il y eut un claquement de porte. Valmy parut, hirsute, pareil à ce à quoi il ressemblait lorsqu’il était clochard, avec ses cheveux en bataille, sa barbe mal rasée, ses yeux bouffis…
— Jeanne ! cria-t-il, en apercevant le revolver.
Il avait l’impression que rien n’était encore fait, qu’il pouvait empêcher le drame…
Il regarda Agnès, allongée par terre, les jambes repliées, hoquetante et sanglante.
Il tomba à genoux près de son ex-femme et se pencha sur elle.
C’était la fin. Elle poussa deux ou trois brefs gémissements et resta immobile.
Le Notaire considéra Jeanne avec indifférence. Elle ne savait quelle attitude prendre. Elle était dégrisée et pitoyable devant sa victime. Elle n’osait pas lâcher l’arme, elle n’osait pas crier, elle n’osait pas partir…
— On dirait qu’elle rit ! chuchota-t-elle très bas.
— Ce n’est pas vrai, dit Lucien, elle pleure !
D’instinct, il alla se réfugier près de la croisée.
Le jour se levait sur Paris.