TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE XI Où il est question d’un aspirateur

J’ouvre les yeux. Sous mon cuir chevelu un moteur d’avion se déclenche aussitôt. Alors je me hâte d’abaisser mes stores.

Chose curieuse, cette sensation de tangage mou que j’éprouvais a repris et je me crois toujours sur la grande bleue…

J’essaie encore une fois d’ouvrir les yeux, mais va te faire voir ! Le moteur éclate instantanément…

Il faut te résigner, San-Antonio… Tu te crois toujours le plus fortiche, mais la vie te prouve le contraire. En ce monde, personne n’est le plus fortiche. Chacun trouve son maître…

En ce moment, je sens que c’est fini pour ma pomme. Je dois avoir une fracture du crâne carabinée… Autant dire que je suis scié.

Reste plus à votre petit pote qu’à passer un gentleman agreement avec le Bon Dieu…

Non seulement ma tête est sur le point d’exploser, mais j’ai une fièvre de bourrin. Mes dents claquent comme le dentier qu’une vieille demoiselle a posé sur un roman d’horreur avant de s’endormir.

Et non seulement j’ai un petit quarante qui me va bien au teint, mais aussi je souffre d’un horrible mal de cœur. Un peu comme si j’avais avalé un baquet de harengs salés. Mes tripes me remontent dans la gorge ; ma langue est enflée… Oh ! ce que j’en ai classe de l’existence !

Un type qui chercherait une peau d’occasion pour en faire des blagues à tabac, chiche ! je leur fourgue la mienne avec son contenu !

Si au moins le plancher s’arrêtait de danser… Il ne va pas m’achever, le père Stone ? Il pourrait pas me filer une bastos dans la boîte à penser ? Dites ?…

« Bon Dieu de bon Dieu, je me dis. San-Antonio, mon gosse, si tu n’es pas foutu de surmonter tout ça, tu n’as qu’à rendre ta belle âme au diable. Es-tu un homme ou une souris ? »

Une autre voix, enfouie en moi, répond :

« Ta gueule ! Je suis un homme, d’accord ; mais un homme ça n’a jamais été grand-chose… »

Pourtant je me force à garder mes yeux ouverts.

« Tant pis si j’en crève ! » décidé-je.

Je constate que la persévérance est toujours récompensée. Peu à peu, mon moteur faiblit, je sens que je suis sur le mieux.

Je m’étonne alors d’en être quitte à si bon compte. Voilà qui est bizarre. Je n’entends aucun bruit… J’ai le tapis sous mon nez, et ce tapis danse, danse…

Je parviens, en ramenant les jambes sous moi, à m’agenouiller, seulement voilà-t-il pas que le plancher remonte brutalement et que je pars à la renverse ?

Va falloir le clouer, tout à l’heure pour le faire tenir tranquille. Je stoppe net ces projets.

Je ne suis plus dans le bureau de Stone. L’endroit où je me tiens allongé est petit et sent le ripolin. Il y a des trucs en cuivre un peu partout. En guise de fenêtre : un hublot ! Parfaitement, un hublot !

Je comprends alors que le plancher a le droit de bouger : nous sommes sur l’eau… Mon rêve n’en était pas un…

Je me traîne à quatre pattes jusqu’au bas du hublot. En m’agrippant à la cloison j’arrive à hisser un œil à la hauteur du disque de verre…

Ah ! mes potes ! À moi, Mac-Mahon ! Que d’eau, que d’eau !

Nous sommes en pleine mer. Et la mer n’est pas belle. Il y a des vagues grises, ourlées d’écume… V’là que ma poésie se pointe au rambour maintenant ! Elle tombe bien, celle-là, comme si c’était le moment. En guise de fleur de rhétorique, je cultive plutôt la fleur de nave !

En pleine mer, moi, San-Antonio, un mec qui se sent perdu devant un verre d’eau… La flotte, je peux pas piffer ça ! Surtout lorsqu’elle est salée…

Dans mon crâne, le moteur s’est tu pour laisser place à la grosse rumeur de l’océan. Des petits feux d’artifice partent sous mon dôme et m’éblouissent.

En zigzaguant je gagne une table à toilette rivée à la cloison. Dieu soit loué (louez aussi ! comme disait un directeur de théâtre) il y a de l’eau de Cologne dans un flacon. Je me la renverse sur le cassis. Ce que ça peut faire du bien !

Je me sens beaucoup mieux. Tenez, on me donnerait un coup de gnole que je reprendrais goût à l’existence…

Mais les vaches n’ont pas laissé traîner la moindre gouttelette de rye !

Alors je me traîne jusqu’à la couchette et je m’y allonge. L’essentiel pour l’instant est de récupérer…

Je dois avoir une plaie à la tête car l’eau de Cologne me brûle maintenant comme du vitriol. Son odeur accentue mon mal de cœur… J’y tiens plus…

En gémissant, je me tourne de côté et je décroche les wagons !


Une heure s’écoule ; du moins d’après mon estimation. Mais allez vous fier à l’estimation d’un zig aussi groggy. Si vous preniez un casque de scaphandrier et que vous l’emplissiez de choucroute, vous obtiendriez à peu près ma tête du moment…

Ce qu’il m’a mis comme portion de parpaing, Stone ! J’ai été branché en direct sur l’infini… Vous parlez d’un voyage !

Enfin, ça se tasse un peu ; de tout ça il ne me reste qu’une douleur cuisante à la base du crâne et une gueule de bois maison, exactement comme si je m’étais envoyé un wagon-citerne d’eau-de-vie !

Mais ça n’est pas de l’eau-de-vie que j’ai avalé !

Mon intelligence est en veilleuse. Tout ce que je peux réaliser potablement, c’est que je vis et que je suis sur un barlu. Je n’ai pas la force de m’en étonner…

Je remarque que l’immobilité me fait du bien… Je me détends donc et je m’efforce d’oublier le peu que j’ai en mémoire… Pour résister au choc de cet aérolithe il ne faut pas avoir une boîte crânienne en sucre, je vous le promets !

Je flotte dans cette demi-torpeur lorsque je perçois un bruit. Je rouvre mes quinquets. Et ce que je vois me tire de mes limbes.

Stone est là, tout près, flanqué du gars blond. Mais si vous pouviez bigler ce dernier, vous vous fendriez la cerise. Il a le nez complètement aplati et noir. Son œil droit est fermé et enflé, il a un bandage autour de la tête. Sa figure hésite entre le jaune canari et le vert bouteille.

— Vous m’entendez ? demande Stone…

— Oui, je lui fais, mais ça ne vaut pas Lili Pons, soit dit sans vouloir vous vexer…

— C’est un coriace, grogne le blond…

— Tiens, murmuré-je, voilà le musée des horreurs en tournée !

— Oh ! m’sieur Stone, gronde l’autre, laissez-moi lui crever la paillasse, à cette ordure !

Il parle du nez vilain ! Ce qui est une façon de parler puisqu’on dit ça des gens qui parlent sans le concours de leur naze…

— Paix, dit Stone…

— Joli mot, apprécié-je, il figure sur un tas d’affiches et dans le programme des hommes politiques les plus belliqueux…

Je m’entends jacter avec plaisir.

La babille, moi, ça me dope. Je suis comme ça, vous me changerez pas. Balancer quelques couenneries, ça me fortifie ! C’est comme qui dirait mon calcium à moi.

— Il est increvable ! fait le grand blond avec une nuance d’admiration.

— Tu vois, mon trésor, je fais, nous autres, les petits Français, nous tenons le coup. Prenons ton cas, par exemple. Logiquement, tu devrais en ce moment être entassé dans deux poubelles, et pourtant, t’es là…

« D’accord, continué-je, t’es pas beau à voir… Une femme enceinte qui t’apercevrait serait sûre d’accoucher d’une guenon, mais tu vis et c’est l’essentiel… »

Il s’approche de moi et me met une baffe. Pas manchot, le copain. J’en vois trente-six chandelles et j’ai un goût de sang dans la bouche. Ce veau m’a fait éclater les lèvres. Ma rage rapplique à toute pompe ; je pense à la petite Grâce que cette ordure à gilet de daim a empoisonnée comme on empoisonne un rat. Je déplore intensément qu’il soit encore en vie. Ça m’aurait fait bougrement plaisir de lui régler son compte, à cet enfant de putain !

Je me mets sur mon séant.

— Tu me paieras ça ! fais-je en torchant d’un revers de main le filet de sang qui dégouline de ma lèvre…

— C’est ça : chez saint Pierre, dit-il, lorsque mon heure sera venue de t’y rejoindre, car tu vas y aller sans tarder… Tu me retiendras une bonne place…

— T’inquiète pas, elle sera chauffée ! Et bien chauffée !

— Ouais, tes astuces on commence à les connaître, t’as pas un autre disque à nous brancher ?

Il est debout devant moi, l’œil mauvais, d’autant plus mauvais qu’il est délicieusement cerné de noir avec des traînées violettes et vertes comme des taches d’essence sur les routes goudronnées.

La prudence m’ordonne de biaiser. Mais je n’ai pas envie de biaiser… Je prends un court élan et je lui carre un coup de boule dans l’estomac. Il refait sa séance de pneu dégonflé.

— Arrêtez ! ordonne Stone.

Quelque chose brille à son poing. C’est un gentil pétard nickelé.

Je redeviens sérieux.

Gilet-de-daim se relève en ahanant.

— J’y défonce la gueule, cette fois ! déclare-t-il…

— Non, fait Stone, pas tout de suite.

Il tire une paire de menottes de sa poche.

— Passe-lui ça, ça le fera tenir tranquille !

À la façon dont il parle, je pige que mon brillant compatriote à l’œil poché n’est que l’exécuteur des basses œuvres. Sans doute, dans les périodes creuses, lui fait-il passer la paille de fer !

Toute résistance est inutile… Je suis dans leurs pattes. J’ai raté ma première tentative de forcing, il ne me reste plus qu’à jouer perdant.

— Tends tes poignets.

J’obéis.

Clic-clic !

Et voilà le matuche enchaîné…

Ce que la vie est cocasse !


— Nous allons monter sur le pont, décide Stone, nous y serons beaucoup plus à l’aise pour bavarder.

Gilet-de-daim ouvre la marche, je le suis, poussé en avant par le canon du pistolet nickelé que tient l’armateur.

Gentille promenade à travers les coursives de ce bâtiment qui est un yacht ravissant. Partout du cuivre soigneusement briqué et du ripolin…

Ce doit être le barlu personnel du père Stone…

On arrive sur le pont. Une bise aigrelette souffle, venant du large. Au loin, très loin, une barre sombre indique la terre. Je comprends l’idée de Stone en m’amenant ici… En pleine mer il va pouvoir me faire des trucs méchants tout son soûl sans crainte d’être dérangé… Et quel meilleur tombeau que l’Océan ? Un poids de cinquante kilos aux pattes et adieu M. le commissaire… À la revoyure au ciel, comme disait le blond…

In England, pour accuser un type de meurtre il faut le cadavre. Mon cadavre va servir de nourriture aux poissecailles. Quatre-vingt-dix kilos de flic, ça remplace toutes les daphnies des pisciculteurs et c’est tellement plus avantageux !

Le blond m’assied d’un coup de tatane dans les côtelettes sur une chaise en osier qui frémit.

Alors Stone dit tout haut ce que je pense tout bas.

— Commissaire, il est essentiel pour moi que je sache comment vous êtes allé à mon coffre et qui vous en a donné la combinaison. Alors maintenant, vous allez me le dire. Ici vous êtes en marge de la société ; vous pouvez hurler tant qu’il vous plaira, personne ne peut rien pour vous…

— C’est vrai, dis-je on se sent en sécurité dans l’isolement.

Il ne prend pas garde à cette intervention.

— Inutile de… finasser avec vous, poursuit le vieux gland ; vous êtes en mon pouvoir et vous n’en ressortirez pas vivant…

Il approche son visage du mien, si près que je sens son haleine fétide. Ce mec-là a une maladie d’estomac.

— Seulement, enchaîne-t-il, il y a plusieurs façons de mourir… Il y a la méthode somme toute douce de la balle dans la nuque, et je vous la propose pour le cas où vous parleriez… Et puis il y a les supplices… Les connus, les communs… et les autres, ceux que peut inventer un homme possédant un peu d’imagination, vous me comprenez ?

Je ne l’ouvre pas.

— Avez-vous quelque chose à me dire ? fait-il…

— Oui, fais-je.

— À la bonne heure ! Parlez !

— Stone, vous puez de la gueule !

Il sursaute.

— Quoi !

— Vous puez de la gueule et vous avez le teint jaune, je vous parie ce que vous voudrez que vous souffrez d’un cancer du foie…

Il se met alors dans une rage folle. Si vous le voyiez, on dirait un roquet en fureur. Il commence par m’invectiver en anglais à un débit abondant et précipité. Puis il tire un couteau de sa poche — un canif plutôt — et me laboure le visage.

— Stone, continué-je en m’efforçant au calme, ce sont là des manières de vieilles fiotes. Vous seriez pédoque que ça ne m’étonnerait pas…

Tout est calme pendant un instant. On n’entend que le grondement de la mer et le ronron du barlu… À trois mètres se trouve le poste de pilotage avec un matelot nègre à la barre ; il ne regarde pas de notre côté ; lui, ce qui se passe dans son dos il ne veut pas le savoir. Il est là pour piloter et il pilote…

Pas d’autres matelots de ce côté-ci… Stone a donné des ordres pour dégager ce coin du pont. Tout ce que je vois, excepté nos sièges, c’est un gros aspirateur abandonné par un homme de peine.

Le grand blond sort son mouchoir et tamponne ses yeux enflés.

— Patron, fait-il sourdement, je crois que, maintenant, vous devriez me le laisser…

Stone fait quelques pas, les mains au dos…

— Ôte un côté de ce cabriolet ! ordonne-t-il.

Lui-même appuie son feu dans mes reins pour me faire comprendre que je n’ai rien à espérer d’un coup fourré. Il m’a déjà prouvé qu’il avait du réflexe, le bougre !

Gilet-de-daim enlève, comme vient de le lui ordonner son boss, un côté de la menotte.

— Passe-le à la main courante du bastingage, dit Stone.

Ainsi est fait ! Le blond fait avec la chaîne des poucettes un tour mort après la main courante, puis il m’emprisonne à nouveau le poignet. De la sorte, je suis pratiquement rivé au bastingage.

— Vous voici à notre totale disposition, remarque l’English.

« Vraiment, mon cher commissaire, vous n’avez pas fière allure… »

— Nom de Dieu ! barrit son homme de main, je vous jure que je vais m’en payer une tranche !

Pour commencer il me met une série de une-deux à la face et le raisiné se met à dégouliner sur ma limace comme s’il sortait d’un robinet d’évier.

— T’es pas beau à voir ! certifie le blond…

— Eh bien ! comme ça nous pourrons nous embaucher comme serre-livres, je lui dis, parce que, confidence pour confidence, tu n’as rien d’un Rudolph Valentino, toi non plus…

Je gouaille comme ça et j’ai tort, because les mecs ramollis de l’intellect, ça les asticote ces paroles-là et ils vous le font sentir… Une grêle de coups de pied, de coups de poing s’abat sur moi ! On se croirait à Gravelotte. Qui n’a pas vu le punching-ball vivant ? Approchez, mesdames, messieurs ! Prix unique un franc ! Demi-tarif pour les bonnes d’enfants et les militaires…

J’en prends derrière la tête, dans le dos, dans le prose, dans les jambes. J’ai l’impression d’avoir piqué une tête par la bouche d’une machine à battre !


J’essaie bien de ruer, mais cela m’est difficile, pour ne pas dire impossible… Tout ce que j’arrive à faire c’est me détourner un peu. J’ai l’impression — idiote — que, de profil, je vais mieux encaisser ! Va te faire voir ! Tout ce que j’y gagne c’est un coup de savate dans la virilité… Oh ! ma douleur ! Il me semble qu’on vient de m’arracher dix kilos de bidoche d’un seul coup avec une fourche. Je pousse un cri bref et je tourne de l’œil… Bonsoir tout le monde… Si vous avez de la place dans vos prières, pensez à moi !

Mon knock-down ne dure pas, quelques secondes tout au plus, mais je comprends le parti que je peux en tirer… En effet, voyant que je tombe en digue-digue, les savateurs arrêtent le massacre.

— Il est mort ? demande Gilet-de-daim.

Une main me palpe la poitrine.

— Non, dit la voix de Stone. Il n’est qu’évanoui… Je pense que ce hors-d’œuvre lui ouvrira l’appétit et qu’il se mettra à table après ça…

Il a de l’esprit, le vieux tordu… Et le sens des métaphores par-dessus le blaud !

— Va chercher un cordial pour le remettre en état ! dit-il. Tu me rejoindras dans la cabine, nous choisirons quelques petits instruments qui le rendront bavard…

Ce mot « instrument » me fait courir le long de l’échine un grand frisson glacé. Que vont-ils inventer, ces deux fumiers, pour me forcer à l’ouvrir ?

Je suis mort de fatigue comme si j’avais accompli un exercice physique très pénible… C’en est un que de dérouiller une pareille trempe, moi je vous le dis…

J’ouvre les yeux. Ils ne sont plus là… Le pont est complètement désert. Alors j’appelle à moi mon ange gardien en lui demandant de ne pas jouer au chose. Peut-être ma bonne étoile va surgir. Elle brille toujours dans les cas désespérés… Et comme l’a dit le poète : « Les cas désespérés sont les cas les plus beaux ! »

Oui, c’est le moment d’essayer un petit coup. Tout à l’heure, lorsque le gars blond m’a repassé les poucettes, j’ai, presque instinctivement mis à profit un petit truc qui se pratique couramment dans le milieu. Ce truc en question consiste à tordre légèrement le poignet au moment où on frappe la partie mobile de la menotte dessus. De cette façon, le bracelet d’acier forme une boucle plus large. En ramenant ensuite le poignet dans sa position normale, c’est-à-dire à plat, on peut quelque fois dégager toute la main.

J’essaie de me libérer mes pognes, à tout hasard. Je suis bien décidé à tenter l’impossible…

Vous allez penser que je crois au père Noël. Non, rassurez-vous. Je ne suis pas un locdu et je sais pertinemment qu’un de ces quatre matins un pieds-plats quelconque me farcira pour de bon. Seulement, je tiens à montrer à Stone à quoi ressemble un type nommé San-Antonio lorsqu’il se fout en rogne-je m’escrime comme une mouche sur du papier collant. Je tire désespérément sur ma chaîne. Ma pauvre main décrit un effroyable mouvement de reptation, elle devient toute bleue… Mes muscles se ratatinent, mes jointures craquent… Je continue néanmoins à forcer et ma paluche se dégage. Victoire !

Victoire, très, très provisoire, mais victoire pourtant ! J’ouvre ma dextre et je la referme une douzaine de fois. Tout est O.K. Me voici libre de mes mouvements. Si je rencontre Stone il sera obligé de vider son magasin de quincaillerie sur ma petite personne pour me stopper, car je suis fermement décidé à ne plus me laisser entraver. Je fonce en avant. Je trébuche sur l’aspirateur… Mon équilibre rétabli, je lâche un regard vers le poste de pilotage. Le matelot noir garde toujours le dos tourné… Il se balance de tout, lui. C’est un gars qui vit sa vie sans s’occuper de celle des autres…

Alors, les potes, il me vient la plus riche idée qu’un homme dans ma situation ait jamais eue : constatant que cette partie du pont est toujours déserte, j’ôte ma veste, l’entortille autour de l’aspirateur et je balance le tout par-dessus bord.

Au moment où le paquet touche le bouillon, je pousse un cri et me précipite derrière une manche à air. Là, entre la manche à air et la cheminée, je suis provisoirement paré.

L’aspirateur a produit un gros plouf. Un instant, ma veste a freiné l’engloutissement de l’appareil dans le bouillonnement des flots. On jurerait qu’il s’agit bien d’un homme.

Le nègre-pilote se met à glapir dans sa cabine vitrée… Le barlu ralentit. Des cris s’élèvent, du monde radine… Il y a bientôt une alignée de types le long du bastingage. Ils se désignent une tache claire qui tournoie loin d’ici dans les profondeurs de l’eau grisâtre…

Mes deux tourmenteurs surgissent brusquement.

— Qu’est-ce qui se passe ? demande le blond…

Les matelots leur expliquent. Alors Stone a un geste de rage et commence à engueuler Gilet-de-daim qui n’a pas vérifié suffisamment la fermeture des menottes…

Mon coup a provisoirement réussi !

CHAPITRE XII Où il est question d’une allumette

Voyez, bande de truffes, comme la vie est étrange… D’une minute à l’autre, les situations se retournent, les intrigues se nouent et se dénouent…

Lorsque je serai retiré sur mon rocher, j’écrirai un bouquin de philosophie là-dessus, et il sera tellement gros qu’on le mettra, sinon entre toutes les mains, du moins sous toutes les fesses d’enfants apprenant le piano.

Je reste immobile derrière ma manche à air… Tant que personne ne m’apercevra, tous les espoirs de salut me seront permis. Seulement, si jamais un membre de l’équipage me repère, c’en sera terminé de ma valeureuse carrière.

Les minutes s’écroulent, puis les heures… J’ai froid, immobile, et la faim me taraude l’estomac. Cela me fait comme si un rat mordait dans mon estomac à pleines dents…

Je regarde la ligne noire de l’horizon et je ne la vois pas grossir. Elle ne s’éloigne pas non plus. Non, le barlu est à une grande distance de la côte et il la suit. Sans doute Stone met-il le cap sur une autre partie de l’Angleterre ?

Bon Dieu, si le voyage s’éternise, je ne peux pourtant pas rester indéfiniment plaqué contre cet énorme tuyau ! Il faut que j’agisse. Je n’ai rien du mollusque ! Il n’y a que les moules qui se plaquent contre les coques de bateaux, pas les San-Antonio !

D’après le soleil — difficile à situer à travers les vilains nuages boursouflés — j’estime que midi approche… Je raisonne : dans peu de temps la cloche de bord sonnera pour l’heure de la bouffe. Il ne restera donc qu’un minimum d’hommes en activité. Juste ceux destinés à assurer la marche du bâtiment et le service.

En tout cas, Stone et son casseur de gueules seront à table. En somme, c’est eux que j’ai à redouter… Il n’est pas prouvé que l’équipage soit au courant de leurs petites affaires, certes, il est composé de truands, mais si je me trouvais nez à nez avec l’un d’eux, et que mon allure soit dégagée, il ne songerait sûrement pas à appeler à la garde. Il me prendrait peut-être — sur le moment en tout cas — pour un passager normal…

Je guette donc avec presque de la dévotion la sonnerie tant attendue…

Elle retentit enfin ! Quelle douce musique ! Les trompettes de la renommée ne me charmeraient pas davantage.

Je compte posément jusqu’à cent pour donner aux convives le temps de se mettre les pieds sous la nappe. Puis je me redresse doucement et, à reculons, afin de ne pas être vu du pilote, je m’éloigne.

À ma gauche, une porte en pitchpin verni s’offre. Francisque, qu’est-ce que tu risques ?

Je m’y introduis. Un escalier raide se propose : je l’accepte… Me voici dans une coursive que j’ai aperçue tout à l’heure. À l’autre bout, des bruits de fourchettes retentissent. Des odeurs de bouffetance titillent mon tarin, je donnerais la photo de mon percepteur pour un sandwich-poulet…

Je suis tellement flic, voyez-vous, que j’adore le poulet ! C’est farce, hein ?

Seulement, vous me voyez radiner dans la salle à manger comme ça, les bras ballants, en disant :

— Vous permettez, les enfants, que je croque avec vous ?

Non, ça ne serait pas sérieux. S’inviter sans revolver à la main, c’est manquer de savoir-vivre…

Je me dis que, d’une seconde à l’autre, un steward va se manifester. Il va me voir, j’aurai à agir…

Non, décidément, il faut que je me planque. Je pousse au petit bonheur la malchance la porte de la première cabine venue.

Manque de pot, il y a justement un type qui est en train de l’astiquer. C’est un mulâtre au visage couturé de cicatrices qu’il ne s’est sûrement pas faites pour un bal masqué. Il tient un flacon d’encaustique pour les cuivres d’une main et une peau de chamois de l’autre !

J’éructe un juron. Décidément, j’ai pas de fignedé aujourd’hui ; choisir pour me carrer précisément la seule cabine occupée sur le moment ! Non, y a que moi, je vous jure !

Seulement, il faut que je prenne une décision rapide. Si je ressors en m’excusant, le gars trouvera ça louche et jouera les Sherlock.

J’entre et referme la porte.

Donc je dois choisir une solution plus directe.

Le mulâtre me sort, en fronçant les sourcils, quelques paroles certainement pertinentes. Je lui souris avec bonté.

Mais autant essayer d’attendrir un bourreau… Cet homme en bras de chemise ruisselant de sueur et truffé de gnons comme une dinde de Noël ne peut pas lui inspirer confiance…

Il élève la voix. Alors je n’hésite plus. Je lui file un atout copieux entre les deux yeux. J’ai mis tout le paquet, comme pour une grande personne. Le gars pousse un sourd grondement et laisse choir son flacon d’encaustique…

Mais il ne s’écroule pas pour autant. Au contraire, j’ai l’impression de l’avoir seulement foutu en renaud ! Il lève un poing qui ressemble à une masse de fer ; comme je ne ressemble pas à une enclume, je fais un saut de côté. Le mec perd l’équilibre et je l’accueille d’un coup de boule au menton. Ça le fait seulement éternuer. Si je ne fais pas immédiatement quelque chose, il finira par m’avoir, car je suis affaibli comme une dame qui se relève de couches. Avec le régime enduré au cours des dernières heures, ça n’est pas surprenant ! Et puis notre bagarre va finir par être perçue de l’extérieur et du trèfle ne va pas tarder à radiner !

Je me recule contre la porte. Il s’avance sur moi en soufflant. Je le laisse approcher…

Je joue les trouillards.

— No, no, dis-je en me protégeant le visage de mon bras.

Vous parlez s’il mouille ! Il se prend déjà pour Mathurin Popeye… Lorsqu’il est tout contre moi, j’y vais de mon coup en vache. Vlan ! Je lui enfonce mon pouce dans l’œil droit.

C’est mou et gluant et ça me donne envie de dégueuler… Quel horrible contact ! Le type pousse un hurlement sauvage. Il titube en se tenant l’œil, car son œil pend sur sa joue. Le sang ruisselle. Oh ! ce paysage !

J’avise alors un flacon de whisky posé dans une niche. Je m’en saisis par le goulot et de toutes forces, en priant le ciel pour qu’il ne se casse pas car il est plein et son contenu me fait terriblement envie, je le propulse sur le cigare du mulâtre.

Ça fait un bruit de sac de pommes de terre tombant d’un premier étage. Mon adversaire lâche son œil et sa lucidité et s’écroule d’une masse.

Cette fois, il est groggy. Vachement groggy… Il se souviendra de cette croisière, ça, je vous le garantis !

Et miracle ! Hosanna ! le flacon est intact… Sans prendre garde au sang dont il est enduit, je le dévisse et glou-glou… On joue au ruisseau alimentant le moulin tous les deux.

L’alcool me régénère… Lorsque le Christ a dit à Lazare de ne plus jouer au dormeur, de se lever et d’arquer, il n’a pas obtenu un meilleur résultat… Brusquement, c’est comme si le ciel avait voulu doter l’humanité malheureuse d’un nouveau miracle… Je me sens dans une forme splendide !

Et remettez-nous ça, la patronne !

J’en suis à la moitié du flacon, la tête en arrière, dans la position du gars qui regarde les toiles d’araignées de son plafond ou les soucoupes volantes, lorsque la porte s’ouvrant m’oblige à reculer. Une tête apparaît, celle galonnée d’un officier de bord.

Je ne lui laisse pas le temps de revenir de sa surprise. J’ai sur lui l’avantage d’être un homme aux abois.

Bing ! un coup de bouteille !

C’était vraiment trop tentant. J’aurais fait ça à ma propre mère dans cet instant, juste pour la rigolade. Que voulez-vous, quelqu’un qui passe sa bouille par un entrebâillement de porte au moment où vous assommez vos contemporains, il doit bien s’attendre à hériter une bosse à rendre vert de jalousie un dromadaire. Lui, il ne fait pas d’histoires. Sa casquette s’enfonce jusqu’à ses yeux, sa tête s’enfonce jusqu’à ses épaules… On croirait qu’il est à coulisse comme une longue-vue…

Il se ratatine côté cour et côté jardin…

Je le biche par les épaules et le traîne dans la cabine qui, d’un seul coup, devient infiniment petite… On ne peut pas s’imaginer comme ça prend de la place deux hommes inanimés dans une cabine de yacht !

Je m’essuie la figure d’un revers de manche. Bravo pour le démolissage ! Seulement maintenant je suis dans le pétrin jusqu’à la lèvre inférieure. Un petit coup de vague et j’avale la sauce nauséabonde !

Maintenant, ma présence va être découverte sous peu. L’absence des deux hommes ne peut passer inaperçue très longtemps et on va les rechercher… Et puis le locataire de cette cabine peut radiner d’une seconde à l’autre… J’aurai bonne mine avec un troisième allongé sur les bras. Je vais être obligé de les empiler comme des bûches de bois !

Non… Maintenant assez joué… Je palpe les fouilles de l’officier. Il porte un revolver sur lui. Drôle d’appareil de bord, hein ?

Il s’agit d’un pétard très courant : un chétif 6,35… Mais c’est mieux qu’une bouteille de whisky pour soutenir un siège. Je le passe dans ma ceinture, à la corsaire… C’est l’air de la mer qui me monte au caberlot sans doute !

Bon, ça se présente un tantinet mieux, mais ça n’est pas le rêve… Ce qu’il faut, c’est que nous regagnions la terre dans les plus brefs délais. J’en ai classe, moi, de la navigation forcée… Les croisières, c’est pas le genre de la maison. Le jour où je partirai pour mon plaisir, ce sera dans d’autres conditions, avec la participation de l’agence Cook et non avec celle de Stone. Et j’aurai dans ma cabine une chouette souris pour me tenir le front en cas de mal de mer, au lieu de deux foies-blancs rétamés…

L’officier soupire et ouvre les yeux.

Je lui allonge un coup de pompe dans la tirelire pour le faire tenir peinard. Il décide aussitôt de remettre ça pour le pays des rêves.

Oui, la terre ! J’en ai besoin…

Comment obliger ce barlu à faire demi-tour ? Je ne peux agir par la force. Un seul homme n’a jamais dicté sa volonté à tout un équipage de truands…

Eh bien ! les mecs, c’est dans ces cas-là, que j’ai la nette impression d’avoir du génie…

Si le mot vous paraît trop gros, votre libraire habituel vous remettra, en accord avec mon éditeur, une gomme pour que vous puissiez l’effacer.

En tout cas, il me paraît parfaitement convenir aux petits produits de mon cerveau…

Je refouille à nouveau les vagues de mes victimes…

Une boîte d’allumettes, c’est parfait…

J’avise alors le flacon d’encaustique jeté à terre. Il y a une étiquette écrite en anglais, mais je suis capable de deviner que le mot fire veut dire feu…

Je cramponne l’encaustique… Puis j’ouvre la porte et glisse un regard aussi torve que précis dans la coursive. Mon massacre n’a pas éveillé l’attention… Ce sont toujours les bruits de fourchettes et le ronron des conversations. Ah ! je leur promets un bath dessert, à ces bons messieurs.

J’arrose consciencieusement les parois de bois du couloir. Puis j’enlève le cylindre d’extinction et je le balance par le hublot. Ensuite de quoi je frotte une allumette et la jette sur le liquide répandu…

Si vous pouviez voir cette belle flamme haute et claire, ça vous réjouirait le cœur en vous rappelant les bonnes flambées dans les cheminées de votre enfance… En quatre secondes, le couloir est un brasier et pourtant le bruit des convives n’a pas changé de tonalité. Ils continuent de bâfrer, ces tordus, alors que le barlu flambe…

J’émets le petit ricanement diabolique (genre Lagardère viendra-t-à toi) convenant à la circonstance et je m’élance dans l’escalier…

Cette fantaisie va peut-être me coûter cher, mais tant pis, du moins aurai-je la satisfaction de boire la tasse au milieu de ce nid de frelons !

C’est bon de crever quand on supprime par la même occasion les gens à qui l’on doit sa mort…

Une fois sur le pont, je bondis au poste de pilotage. Le nègre est toujours là, fidèle au poste…

Je lui saute sur le poiluchard avant qu’il ait eu le temps de piger…

Je lui brandis mon soufflant sous le nez et il me semble qu’il devient gris comme un premier novembre.

Comment dit-on terre en anglais ?

Si au moins j’avais encore mon petit dico… Mais il est resté dans ma veste.

— Terre ! je lui dis en montrant la ligne sombre de l’horizon…

Il ne pige pas… Je fais un effort mnémonique terrible.

— Ground !

Cette fois il entrave. D’un signe de tête, il me fait oui… Il tourne la roue de son gouvernail et je constate que le navire change de position.

Peu à peu, il décrit un vaste cercle…

Nous piquons lentement, trop lentement à mon gré, sur la terre.

Je regarde derrière moi. Le feu n’est pas encore apparent.

Voyons, un barlu met combien de temps pour flamber ?

À cet instant, des cris retentissent.

Le feu est découvert !

CHAPITRE XIII Où il est question d’une partie de cours-moi après je t’attrape !

Cette rumeur qui enfle et grossit rapidement indique plus explicitement qu’un graphique que mon incendie a pris et bien pris.

D’ailleurs, de la fumée sort de toutes les ouvertures ! Puis ce sont des hommes qui, brusquement, jaillissent de partout. Ils gueulent, ils gesticulent. Un officier prêche l’appel au calme… Quelques matelots mettent une pompe en batterie. Grâce à ceci je suis assuré d’avoir la paix pendant un bon petit bout de temps.

Dans le tube acoustique placé dans la cabine de pilotage, une voix angoissée jette un ordre… Le nègre fait machinalement un signe d’acquiescement. Je comprends qu’on vient de lui dire de mettre le cap sur la terre… Comme ça il n’a fait que précéder les directives de ses supérieurs.

Il jette de temps en temps un regard à l’automatique que je tiens braqué contre lui. Il sait que je tirerai…

Il est très calme, malgré son angoisse. Voilà une boule de neige qui sait dissimuler ses sentiments.

La panique, sur le pont, est à son comble… Le va-et-vient continue… Et, soudain, je fais la grimace… L’officier que j’ai estourbi surgit… Il est en compagnie de Stone et de Gilet-de-daim. Il doit les affranchir sur les causes du sinistre…

Stone est d’un calme olympien. On dirait que ça n’est pas son barlu qui flambe et que la situation se présente bien pour lui. Par contre, mon compatriote ne partage pas cette réserve. Il gueule, il gesticule, il court sur le pont en tous sens, une pétoire grosse comme un canon antichar à la main… S’il m’aperçoit, je suis assuré d’avoir ma ration de pruneaux pour cet hiver !

Heureusement, le poste de pilotage est très surélevé et moi je me tiens accroupi de façon à n’être point visible du pont.

Il ne reste qu’à attendre… Une petite brise active le foyer. Maintenant, c’est du sérieux. Je crois que tout le bateau va griller comme s’il était en celluloïd… Quel incendie, madame ! Cecil B de Mille verrait ça, il voudrait reconstituer le même dans ses studios… Du reste, ça vaut le coup d’œil…

Au-dessus de ma tête, la radio grésille vilain… Il y a du S.O.S. à tous les étages, les gars… Et du sauve-qui-peut idem !

Malgré que l’heure soit vachement grave, j’éprouve une espèce de sombre jouissance. Tous ces caïds sont pareils à des rats. Ils ont les copeaux pour leur vilaine peau ! L’incendie prend des proportions terrifiantes. Plus besoin du chauffage central. La moitié du barlu grille et les flammes montent très haut dans l’air, je vous prie de le constater.

Soudain, la porte du pilotage s’ouvre à la volée et je découvre le visage convulsé par la rage de Gilet-de-daim. Il est méconnaissable, on dirait une manifestation de l’enfer… Son visage est vert et sa bouche est tordue comme s’il avait pris une attaque de paralysie. Ses yeux fous lancent des éclairs.

— Fumier ! gronde-t-il, je savais bien que c’était toi !

Il a son feu à mufle court.

Pan ! Pan ! Pan !

Trois bastos voltigent dans le poste de pilotage…

Je n’ai eu que le temps de me jeter par terre et c’est le nègre qui déguste… Il pique du nez sur son gouvernail et répand son bon raisiné sur le linoléum.

Je ne perds pas mon temps à lui demander si ça va. À mon tour de cracher de la mitraille ! Après les trois coups de feu du blond, il y a eu ce petit clic ridicule que font les rigolos pour annoncer que le magasin est vide.

Je ne me presse pas, moi… Je vise soigneusement entre les châsses de cette saloperie. Je pense très fort à la môme Grâce. Le moment de la justice a sonné, pour employer un langage fleuri. L’autre andouille est déjà mort de frousse. Il sait qu’il s’est précipité trop vite, qu’il a raté son coup et qu’il va incessamment et peut-être avant, passer à la casserole.

Mon feu fait un petit bruit comparativement à son canon de marine.

Soudain, un troisième œil lui naît au milieu du front. Un œil tout rouge, comme celui de Moscou.

Il ne profère pas le moindre mot. Il reste un instant debout, très droit, immobile comme si on l’avait statufié. Puis il s’écroule en arrière et débaroule l’escalier.

M’est avis que, cette bonne chose étant réglée, il faut penser à la situation… Elle devient critique… Nous sommes loin de la terre et il n’y a pas un bateau en vue… Quant au nôtre, vu de loin, il doit ressembler à une omelette flambée.

Le feu a gagné le pont et c’est le grand sauve-qui-peut ! Les chaloupes à la mer et chacun pour soi, Dieu pour tous !

Le tumulte est à son comble… Ça se bouscule au portillon ! Ça piétine, ça se fout des gnons sur la tomate ; ça gueule…

C’est pas beau à voir des hommes qui ont peur ! croyez-moi !

Bientôt, j’avise deux grandes chaloupes qui s’éloignent du bateau à force de rames…

J’ai un triste sourire… Me voilà seulard sur le yacht en flammes. Mon astuce s’est retournée contre moi… Je vais claquer comme un rat dans l’immense brasier flottant.

Je descends sur le pont.

C’est alors que j’ai une secousse… Une forte, une vraie… Droit devant moi, sur la passerelle, il y a Stone. Un Stone implacable, très calme, très sûr de soi… Il tient un revolver à la main…

— Ah ! vous voilà ! dit-il. Je ne savais pas où vous vous cachiez mais je pensais bien que vous vous montreriez…

Il a un feu, j’en ai un…

Nous sommes seuls sur le barlu… Au lieu de nous occuper de notre salut, nous ne pensons qu’à nous bousiller. Chacun a besoin de la mort de l’autre…

Je fais un saut de côté pour le dérouter et je presse la détente de mon arme. Mais il n’a pas été dupe. Lui aussi a fait un saut de côté. Ma balle lui siffle aux oreilles et va se perdre dans les flots.

— Manqué, dit-il seulement…

Je ne songe pas à persifler… Ce que j’éprouve en ce moment n’est pas racontable. Je suis coincé dans l’angle du bastingage. Stone va tirer… Je ne peux rien pour moi…

J’adresse au ciel une petite prière en priorité.

— Mon Dieu, je vous en supplie, ne faites pas le méchant, je suis un bon petit San-Antonio qui n’a jamais fait de mal aux honnêtes gens…

Mais le Bon Dieu n’entre pas dans ces considérations extrahumaines.

Stone sourit…

Et son sourire se transforme en grimace. J’ai eu un réflexe inconscient, comme le sont du reste tous les réflexes. J’ai pressé la détente de mon feu une seconde fois, sans viser, sans y penser, alors que j’avais la main pendante. La balle est allée se ficher dans sa viande, en haut de la cuisse… Il pâlit et serre les dents…

Un mot anglais que je ne sais pas traduire mais qui doit fort bien exprimer sa pensée lui vient aux lèvres.

— D’accord, je lui fais. Vous êtes fini… Vous allez griller sur votre damné rafiot comme un beignet… Moi, je vais claquer d’une balle, c’est beaucoup mieux…

Il tire…

Un coup de fouet me fait chanceler. Celle-là je l’ai interceptée vilain…

Je ne sens rien ; j’ignore où la balle m’a atteint… il tire à nouveau, et à nouveau je sens ce coup de fouet sur mon corps.

Pourtant je ne perds pas connaissance… Une très vague douleur naît en moi… Elle s’installe, elle ronge…

— Pas d’erreur, je murmure, tu vas crever…

J’éclate de rire en voyant qu’un mât en flamme va tomber sur nous. Stone me regarde en grimaçant un sourire… Il ne se rend compte de rien, il est tout à sa joie sadique.

Un craquement ; il se retourne : trop tard ! Le mât lui arrive sur le coin de la hure avant qu’il ait eu le temps de dire « ouf ». Il pousse un cri. La pièce de bois lui a cassé les reins et il gît sur le pont, lamentable comme un chien à l’agonie… Mille flammèches, pareilles à des insectes lui sautent dessus, voraces !

Ses fringues s’enflamment. Il hurle ! Terminée, la superbe de l’armateur…

Je fais un pas en avant, je ne tombe toujours pas… Par contre, je constate que je ne peux plus lever le bras gauche. C’est à l’épaule que j’ai bloqué les pruneaux…

Me voici seul sur l’épave en feu… Le barlu va couler d’un moment à l’autre… Ma seule ressource consiste à piquer une tête dans la baille, mais, dans l’état où je suis il m’est absolument impossible de nager.

Que faire ?

Le mât est tombé à moins de vingt centimètres de moi. Dans la chute, il s’est brisé en tronçons multiples.

Je cramponne un gros morcif dont seule l’extrémité brûle. C’est du bois dur et ça pèse au moins trente kilos… Je réussis cependant à le balancer par-dessus bord.

La flotte éteint le foyer ardent. Je repère le bout de bois dansant sur les flots. J’enjambe le bastingage et je saute au jus…

Me voici dans la flotte. Je tousse, je fais les mouvements nécessaires avec trois membres seulement… J’ai perdu de vue le tronçon de mât et j’ai des sueurs froides, moralement du moins.

Tout à coup, je ressens un coup sur la noix. C’est mon mât que je viens de heurter de la tête… Je le saisis de mon bras valide, je passe une jambe par-dessus et j’attends qu’il veuille bien m’éloigner du yacht…

La flotte saumâtre me rentre dans la bouche, dans le nez, m’irrite la gorge… J’ai froid, j’ai mal… Je voudrais être dans un bon lit douillet et dormir, dormir jusqu’à la consommation des siècles. C’est ça qui serait O.K. !

« Attention, San-Antonio, te laisse pas aller… Si tu lâches la rampe t’es ficelé… Tiens bon, mon gars… Tiens bon… »

Je m’accroche désespérément à mon morceau de bois. Je l’étreins farouchement… jamais je n’ai serré si fort une gonzesse.

C’est ça qui serait bon aussi… Une belle gonzesse dans le lit douillet dont je rêve… Elle me donnerait sa bonne chaleur douce et parfumée… Sa chaleur de fille… Elle sentirait la santé et l’amour… Je n’aurais pas besoin de me cramponner, je lâcherais tout et je me blottirais dans ses bras comme un môme…

Oh ! oui, c’est fameux !

« Hé ! Fais gaffe, San-Antonio. Tu es en train de dérailler doucement… C’est pas vrai, tu n’es pas au pieu avec une mousmé ! T’es au milieu de l’océan, blessé, malade, affaibli… Tu te cramponnes à un morceau de bois pour essayer de prolonger un peu ta garce de vie.

« Elle est garce, la vie ; mais elle est bonne tout de même…

« Malgré ce goût de sel dans la bouche, malgré cette fièvre qui te ronge, cette blessure qui t’affaiblit… Elle est bonne… Elle est rose… Rose comme la jolie gonzesse qui est dans le lit avec toi et qui te caresse doucement, tendrement…

« Une gonzesse sensationnelle, vraiment… Elle a des cheveux blonds, comme Grace, et un petit sourire triste et lointain, toujours comme Grace…

« Elle te chuchote des mots doux qui te font chaud au cœur. Elle te dit que tu ne crains rien, que tu peux tout lâcher, que tu es dans un bon lit, que la chambre est chauffée… Elle te tient la main… »

Une main de femme, moi j’aime ça…

« Il ne faut pas avoir peur, San-Antonio, t’es paré… Tu les as eus, et maintenant il faut te soigner ; te laisser soigner…

« Quand on a la chance d’avoir à côté de soi une gentille petite souris, toute blonde, toute rose, avec la peau douce et la voix comme du duvet… Oui, quand on a cette chance-là, on n’a plus besoin de se cramponner à un con de morceau de bois qui vous communique sa frigidité…

« Lâche tout, San-Antonio, te bile pas, mon gars…

« La vie est bonne, la vie est rose… »

Je fais un saut terrible !

Pas d’histoire ! Voilà encore que je déraille… Ça y est, j’ai largué mon bout de mât ! Nom de Dieu ! Je suis fini… Je ne peux plus remuer les bras, je ne peux plus nager… Je coule… Je coule…

— Ne vous agitez pas, me dit une voix…

J’ouvre les yeux : j’aperçois une belle souris blonde et rose, habillée en blanc…

Derrière elle se tient le chef. Parfaitement, le boss. Je suis en pleine agonie, en plein délire…

— Ne vous agitez pas, répète le chef. Vous êtes tiré d’affaire, mon petit…

Quand il m’appelle mon petit, le tondu, c’est qu’il est ému comme une jouvencelle…

— Le mât ! je dis. Laissez-moi attraper ce putain de mât !

— Vous n’en avez plus besoin, San-Antonio, on vous a repêché. Vous êtes dans un lit ! Dans un lit !

Je murmure :

— Dans un lit !

Ça me paraît impossible… Bon Dieu, il n’y a pas une minute, j’étais entortillé après ce bout de bois ! Comment pourrais-je me trouver dans un vrai lit ?

Et puis, le chef, ici ! Vous voyez bien que je délire… Je suffoque, du reste, la flotte me rentre dans la carcasse, je prends l’eau comme un panier à salade…

Un panier à salade ! Un flic transformé en panier à salade ! C’est gondolant, nom de foutre !

Je ris, mais ça me fait mal quand je ris, c’est comme dans la blague !

— Il rit ! dit une voix de femme…

— C’est une de ses caractéristiques, affirme la voix du boss.

Pas d’erreur, je ne suis plus dans le cirage ! Je vis ! Je vis…

— Patron, fais-je…

— Mon petit ?

— La vie est rose, hein ?

— Oui, dit le boss, la vie est rose…

Sur cette certitude, je m’endors…

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